Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

rituel

  • CHRONIQUES DE POURPRE 723: KR'TNT ! 723 : SAINTS / DREAM SYNDICATE / BUDDY GUY / JOAN JETT / JOHNNY LEGEND / RITUEL / SANS ROI / KURT COBAIN

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 723

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 02 / 2026

     

      

    SAINTS / DREAM SYNDICATE

    BUDDY GUY / JOAN JETT

    JOHNNY LEGEND / RITUEL

      SANS ROI  / KURT COBAIN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 723

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Les Saints à l’air

     z30956saints.gif

             Sans doute est-ce parce que Jean-Jean était obsédé par les Saints que nous avons monté à une époque un groupe de reprises de Saints. C’est le genre de décision qu’on qualifie d’inévitable.

             Le groupe s’appelait les Nuts. Années 90. On se savait assez cinglés pour se lancer dans ce genre d’aventure. Ça partait donc d’un a-priori favorable. Nous disposions d’un autre atout majeur : la voix. Jean-Jean disposait de ce qu’on appelle communément une vraie voix. Sans doute la seule vraie voix connue en Normandie. Il avait fait ses armes dans un groupe local nommé Big City Gang. Leurs compos ne fonctionnaient pas, mais les covers raflaient la mise : «Hey Girl» des Small Faces, «(There’s Gonna Be A) Showdown» des Dolls, «Fireball» des Ducks Deluxe et le «Rat Crawl» de Third World War. Pardonnez du peu. Diable comme ce mec savait chanter.

             Il fut aussi l’un des premiers locaux à se balader en perfecto. Il avait les Saints et les Dolls dans la peau. Après avoir enrôlé un gratteur de poux et un petit mec au beurre, on a donc commencé à taper dans le répertoire, comme on dit. Le problème était que Jean-Jean et le gratteur de poux voulaient taper dans Paralytic Tonight Dublin Tomorrow, qui n’est pas forcément la meilleure des entrées en matière, et pouf on s’est retrouvés tous les quatre en studio à essayer de mettre en place deux des cuts les plus difficiles de l’histoire des Saints et du rock, «Simple Love» et «(Don’t Send Me) Roses». Ah il fallait les voir tous les deux, le Jean-Jean et le gratteur, échanger des regards énamourés pendant qu’on ramait à essayer de faire sonner ces deux horreurs sophistiquées. Avec l’expérience, on apprend une chose importante : rien n’est plus dangereux que les morceaux lents, ce sont non seulement des tue-l’amour, mais sur scène, ça pète les reins du set. Crack ! Terminé ! T’es mort. Ils ont voulu faire les malins à jouer ça sur scène, et bien sûr ça ne marchait pas. Ça ne passe que sur disque, et encore.

             Ce fut notre premier et dernier point de désaccord.

             L’idéal eut été bien sûr de taper dans le premier album des Saints. «Nights In Venice» ? Jean-Jean poussait des cris d’orfraie ! Non ! Intouchable ! On va se vautrer ! On a fini par se mettre d’accord sur «Kissing Cousins». Jean-Jean en adorait le snarl et cette structure classique qui tournait si facilement au vinaigre punk. Pour varier les plaisirs, on tapait aussi dans les Heartbreakers («Born To Lose»), dans les Mary Chain («Darklands»), les Pixies/Mary Chain («Head On») et d’autres goodies du même acabit. Mais les Saints restaient les maîtres du jeu, avec notamment un «Something Somewhere Sometimes» tiré d’un fabuleux album qui s’appelle Howling.

             Et puis un jour on a ressorti ce double 45 tours qui nous semblait tellement mythique à l’époque de sa parution, sur lequel se trouve la fameuse reprise de «River Deep Mountain High». «Pourquoi on reprendrait pas ce truc-là ?» Jean-Jean fit la moue et lâcha son verdict : «C’est pas pour nous. C’est pour les jeunes...» Fuck !

    z30981cramped.jpg

             Les Nuts ont disparu lorsque Jean-Jean a cassé sa pipe en bois. On est alors reparti vers d’autres aventures. Tant que tu peux arquer, tu peux monter des projets. Le suivant fut El Cramped, un tribute aux Cramps dont on reparlera un autre jour. Après la fin lamentable d’El Cramped, on a monté un groupe de reprises sixties baptisé Magic Potion, d’après le fameux classique des Other Mind qui a inauguré notre première répète. On a mis «Magic Potion» au carré aussi sec. Tout s’est passé comme sur des roulettes. T’es toujours content de refaire équipe avec des vrais frères de la côte. On a ensuite tapé dans les Remains, les Standells, les Seeds, bref dans Nuggets, avec une facilité qui chaque fois qu’on jouait nous laissait tous les quatre comme des ronds de flan. On faisait sauter la sainte-barbe à coups de «Psychotic Reaction» et de «Dirty Water». Et puis un jour, à l’apéro d’après-répète, j’ai à nouveau tenté le diable : «Ça vous dit de reprendre la cover qu’ont fait les Saints de River Deep Mountain High ?» On l’a écoutée vite fait et il n’y a eu aucune hésitation. Banco !

             On est quatre dans Magic Potion, mais on joue le River Deep à trois, car c’est Fab, le batteur, qui le prend au chant, et il faut voir avec quelle niaque il te le dégringole, il n’a pas vraiment le timbre de Chris Bailey mais il a cette furie en lui qui lui permet de foutre le feu à ce vieux classique de Totor revu et corrigé par les Saints. On en fait aujourd’hui la plus honorable des moutures trash-boom hue-hue, pendant que Fab, penché comme une gargouille sur ses fûts, re-dynamite ce blaster, on bombarde en contrepoint tout ce qu’on peut sur nos manches, mais vraiment tout ce qu’on peut. Et ça marche. Inespéré ! Si seulement Jean-Jean pouvait voir ça.

             S’il fallait définir le rêve d’une vie, c’est très simple : pouvoir jouer un jour le River Deep des Saints avec des frères de la côte. Des vrais.

    Signé : Cazengler, Sainte-nitouche

    Saints. River Deep Mountain High (In One Two Three Four/2x7’’). Harvest 1977

     

     

    Wizards & True Stars

     - Syndicate d’initiatives

     (Part Eight)

     

    z30957stevewynn.gif

             C’est toujours un bonheur que de revoir les syndicalistes du Dream Syndicate débouler sur scène. D’autant plus que le Wynner affirme sa détermination à renouer avec l’âge d’or du groupe, et pour ça, il dispose d’un atout majeur : Jason Victor,

     

    z30958guitarblond.png

     l’Argonaute intrépide, le cosmonaute de l’embellie sidérale, le cybernaute du killer flash, le spationaute de wild slinging, le would-be-naute de l’effluve rachidienne, la trashonaute de l’hyper-extension du domaine de la turlutte, l’hypernaute de la vingt-cinquième heure, le jaguaronaute du non-retour, le grattonaute de poux atomiques, le triponaute du bananas intégral, le désintégronaute de la lutte finale, l’empironaute de la réaction en chaîne, le pluvionaute de cats and dogs, l’apesanteuronaute de la giclée suspensive, l’excurionaute du blow-the-roof, le démonolonaute de tous les diables, le dervichonaute du sonic soufi, l’hyperolonaute de l’évasion viscérale, tu peux retourner ça dans tous les sens : t’es bel et bien face à un phénomène. Voir ce mec gratter ses poux pendant deux heures, c’est une fin en soi, presque l’aboutissement d’une vie de travail. On pourrait plagier Verlaine et scander, en écho à l’Il Patinait Merveilleusement : «Il grattait merveilleusement/ S’élançant qu’impétueusement/ Rarrivant si joliment vraiment.» Dans le jeu de Jason Victor, en plus de la frénésie sonique, on a la grâce verlainienne, on a la modernité du ton, on a l’inventivité permanente, on a l’impétuosité cavalante, on a le goût des violentes poussées de fièvre, on a l’expertise catégorielle, on a le goût des aventures et des voyages, ce qui semble

    z30959guitblondmainlevé.png

    logique pour un Argonaute. Jason Victor passe son temps à cultiver l’élégiaque, ses solos fougueux se cabrent, ses notes s’ébrouent, ses riffs écument, il mise tout sur la puissance de ses flux, il varie les figures à l’infini, il gère son manche des quatre doigts, il va chercher les formules inconnues, il explore des glissandos, et avant que t’aies eu le temps de dire ouf, il fout le feu à la pampa, il cisèle des formules d’arpèges cristallins et se prend soudain pour le Krakatoa, brrroooof, il vomit sa lave, il veille à rester imprévisible et amène en permanence du sang neuf aux fantastiques vieilles chansons du Wynner, qui lui, passe quasiment tout son temps à observer son Argonaute. Il le fixe parfois comme s’il ne l’avait jamais vu. C’est tout de même assez rare de voir l’élève envoûter le maître.

    z30960deuxguitars.png

             Ils proposent un show en deux parties : ils commencent par puiser copieusement dans cet excellent album que fut How Did I Find Myself Here, avec notamment un morceau titre qui sera le théâtre d’un long, très long duel de guitares monté en neige de façon apocalyptique, et là, le Wynner et l’Argonaute atteignent le sommet du genre, l’Ararat du twin guitar attack, c’est tellement inspiré que ça bat tous les records d’intensité ! T’en as le souffle court. Après l’entracte, ils reviennent pour la résurrection de Medecine Show, qui fut le deuxième album «raté» du groupe, à l’époque, ce dont s’explique bien le Wynner dans son book. Cette fois, le Medecine Show sonne car l’Argonaute veille bien au grain. Il transfigure tous ces vieux cuts et ça rocke salement le boat. Ils bouclent avec une version complètement transfigurée du «John Coltrane Stereo Blues», et quand on dit transfiguré, c’est uniquement parce qu’on a pas trouvé d’autre mot. Et puis t’as ce rappel avec trois cuts de The Days of Wine & Roses, histoire de compléter l’overdose. Tu sors de ce Hasard Ludique (qui ne doit rien à Mallarmé) gavé comme une oie. Coin coin. 

    z30961deuxguitregard.png

             On n’en finirait plus avec un mec comme le Wynner. Plus tu creuses et plus tu découvres. Le Wynner est un insondable. Sa came est toujours bonne. Pour preuve, ce Smack Dab enregistré en Espagne en 2007. Smack Dab est aussi le nom du trio formé

    z30963smashdab.jpg

    du Wynner, de sa poule Linda Pitmon et d’un poto espagnolo, Paco Loco. C’est lui le Loco qu’on entend bassmatiquer sur «Quarantine». T’as tout de suite l’envolée, comme chez Dean Wareham, qui travaille sur le même genre de rapport longévité/qualité. Ils ne sont plus très nombreux à savoir jouer à ce petit jeu. Les autres cracks du rapport longévité/qualité sont bien sûr Frank Black, Robert Pollard, Anton Newcombe, Jon Spencer, Bob Mould et Wild Billy Childish. Paco Loco refait des siennes sur «Kickstart My Jacknife», encore un cut excellent, bien drivé sous le boisseau. Mince alors ! Le Wynner sait aussi traîner la savate, comme le montre «Free Love», et claquer une vieille rengaine Dylanesque avec «My Cross To Bear». Il chante avec la voix de Dylan à son apogée. Il y descend avec les heavy poux d’Highway 61. Même sonic gut. En fait, Smack Dab est l’album de Paco Loco, comme le montre «Smack Dab Attack». Il dicte sa loi, avec cet heavy groove gigantesque et assez Crampsy dans l’esprit. 

    z30964basball.jpg

             On ne perd pas son temps à écouter le Grand Salami Time du Baseball Project. C’est même un big album. Rappelons que Peter Buck fait partie du Project. On a un son énorme dès le morceau titre d’ouverture de bal. Le Wynner + Buck + Linda Pitmon, ça ne pardonne pas. C’est fabuleusement porté aux nues, avec un certain McCaughey au chant. Les arpèges de «The Tips» sont ceux de «Paperback Writer». Le Wynner monte au micro et Buck gratte les riffs de George Harrison. Il faut dire que le Buck est un solide guitar slinger. On n’entend que lui. Quel bouquet de son et d’arpèges ! Le Wynner repend le Salami en main pour «Uncle Charlie» - Uncle Charlie’s gonna get you - Heavy sound. Le Wynner sonne comme Bob Dylan ! On croise plus loin un coup de génie nommé «Erasable Man». Ils savent claquer un beignet ! Quel power ! C’est un stomp d’Erasable tapé à la cloche de bois. T’es littéralement sonné à chaque cut. Belle dégelée d’oh oh dans «New Oh In Town», c’est excellent, gorgé de son. Le Grand Salami n’en finit plus de t’embobiner. Ils montent «The All Or Nothings» sur les accords de Gonna Miss Me, ça déboule bien, ça sent bon le Roky. Encore de la pop énorme avec «The Voice Of Baseball». On sort de là ravi et comblé.

    z30967raji's.jpg

             Bon, le Live At Raji’s du Dream Syndicate n’est pas aussi bon que les lives inclus dans la box d’annive de The Days Of Wine & Roses. Le son y est lisse et le staff différent : c’est l’époque Paul B. Cutler. Même si ce live est bien noyé de poux Syndicalistes, on perd la folie de Preco. Le Wynner tente de raviver la grandeur sonique du Syndicate, mais il manque tout le feedback de Preco. Ça ne pardonne pas. Le Wynner fond sur ses cuts comme l’aigle sur la belette. Évidemment, la belette n’a aucune chance. On assiste à des pluies de solos dans «Burn», ça joue à la vie à la mort du cheval blanc d’Henri IV, mais encore une fois, c’est pas Preco. Le son est trop Cutler, trop lisse. Pas beau. Il faut attendre «Halloween» pour frémir un petit coup et retrouver la jolie progression d’accords, c’est un régal que de la ré-entendre, et puis il y a ce joli guitarring intempestif bien déraillé du bulbique.

    Signé : Cazengler, Steve Ouine Ouine

    Dream Syndicate. Le Hasard Ludique. Paris XVIIIe. 4 février 2026

    Smack Dab. Smack Dab. Houston Party Records 2007

    Baseball Project. Grand Salami Time. Omnivore Recordings 2023

    Dream Syndicate. Live At Raji’s. Enigma Records 1989

     

     

    L’avenir du rock

     - Holy Buddy

     (Part Two)

             Au point où il en est, l’avenir du rock ne chipote plus. Si t’erres dans le désert et que t’as des hallucinations, c’est normal. Inutile de vouloir s’opposer au cours logique des choses. La rationalité ne fait guère bon ménage avec l’errance. Alors autant accepter le principe des défaillances. Et comme l’avenir du rock a de la suite dans les idées, il en rajoute : autant décliner dans la joie et la bonne humeur. Alors hallucinons ! Comme toutes les idées qu’il peut encore avoir, celle-ci lui plaît. Il l’adore ! Mais pour halluciner, il faut des erreurs. Ils se font rares et l’avenir du rock peine à étancher sa soudaine soif d’hallucinations. Ah, voilà que se dessine à l’horizon une silhouette. Enfin ! L’avenir du rock accélère le pas pour approcher au plus vite. L’homme est armé d’une mitraillette rustique, enturbanné d’un chèche gris et drapé d’une djellaba rapiécée. Il affiche une mine d’animal traqué.

             — Ne craignez rien mon ami, je suis l’avenir du rock !

             — Salam wa aleïkoum ! Je suis Fella Guy !

             Et il repart aussitôt au petit trot. Quelques jours plus tard, il voit se dessiner à l’horizon une silhouette qui n’a rien d’humain. L’avenir du rock approche prudemment. L’apparition a l’allure d’un gros navet. L’avenir du rock aurait préféré un lapin blanc ou le Cheshire Cat, mais bon, c’est déjà ça, aussi engage-t-il la conversation :

             — Permettez-moi de me présenter. Je suis l’avenir du rock, pour vous servir...

             — Ravi de vous rencontrer. Je suis Rutaba Guy !

             Quelques jours plus tard, l’avenir du rock croise un flic. Il a essayé de l’éviter, mais dans le désert, ce n’est pas facile.

             — Je suis Poula Guy ! Je suis à la recherche du renégat René Guy, un sale petit délinquant. L’auriez pas vu dans les parages ?

             — Pas que je sache. Par contre, je peux vous brancher sur Buddy Guy. Ça vous ferait le plus grand bien.

     

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Le vieux Buddy refait des étincelles avec Ain’t Done With The Blues. T’es frappé par la vitalité qui se dégage de cet album. Tout est bien. T’as du mythique avec deux clins d’yeux, le premier à Hooky («Hooker Thing», Buddy gratte sa Martin Boogie Chillum) et plus loin, gros clin d’œil à Earl King avec «Trick Bag», riffé dans les règles du lard avec des accords riches de énième diminuée et la réverb du diable. Autre grand

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

    choc émotionnel avec «Jesus Loves The Sinner» : les Blind Boys Of Alabama font les chœurs et ça monte vite au ciel - Jesus loves the sinner/ But he hates the sin - Il faut voir comme les Blind Boys te swinguent le sin. Le Bud a du son à n’en plus finir sur «Been There Done That». Il gratte sa Black & White Polka Dot Relic Fender Strat. Il est hors compétition. Pour «Blues Chase The Blues Away», il gratte sa 1972 Fender Tele Deluxe et la Polka Dot. Merveilleux shoot d’heavy boogie blues. Avec celui de Lazy Lester, t’as là le meilleur boogie d’Amérique. Il invite Kingfish Ingram à gratter son gras double sur «Where U At». C’est complètement dément, c’est saturé de blues et de Soul, avec des cuivres pharaoniques. Puis le Bud passe au Heartbreaking Blues avec «Blues On Top» - Blues on top/ Pushing down on me - Il duette avec Bonamassa sur «Dry Stick» et avec Frampton sur «It Keeps Me Young». Franchement, il aurait pu choisir quelqu’un d’autre pour duetter, pas cette crêpe. Il revient au classic boogie blues sur «Love On A Budget», mais son solo prend feu ! On salue encore l’énorme power de la niaque du Bud dans «Upside Down». Ses solos sont la pulpe du blues, jouissifs et juteux. Le Bud est encore vert. Il sait encore rocker un boat. Écoutez bien ses solos, les gars, ce sont des œuvres d’art.

    Signé : Cazengler, Guy mauve

    Buddy Guy. Ain’t Done With The Blues. RCA 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

     (Part One)

     

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Joan Jett brandit l’étendard du glam depuis quarante ans. Rien que pour cette prouesse athlétique, elle mérite une médaille. Elle enfile ses albums comme des perles et bénéficie encore aujourd’hui d’une belle notoriété.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Comme beaucoup d’adolescentes fascinées par les Stones dans les seventies, elle doit son look à Keith Richards, coiffure, allure et façon de jouer de la guitare sur scène. Et ce qu’on apprécie particulièrement chez elle, c’est qu’en quarante ans, elle a su rester fidèle à un son et à une image, comme l’a fait Chrissie Hynde. Joan Jett cultive l’image de l’éternelle adolescente subjuguée par l’image que lui renvoie son miroir. Keef se décharne inexorablement, mais Joan semble rajeunir, comme le montre la pochette de son dernier album, Unvarnished (sans fard). Et sur cet album, paru quasiment quarante ans après le premier album des Runaways, elle continue de jouer du glam. Alors forcément, ça impressionne. Car il n’est rien qu’on apprécie autant que la constance. Écoutez cet album et vous serez surpris par la densité du son et par la fière épaisseur du cocotage. Elle reste l’heavy-rockeuse qu’on aimait bien et elle nous ressert du gros glam à la Gary Glitter avec « TMI », avec le vrai stomp d’intro, comme au bon vieux temps des télés qui vibraient. Joan Jett rallume le brasier, beaucoup mieux que les autres revivalistes glam de type Giuda. Comme sur tous ses autres albums, elle joue avec le feu, c’est-à-dire avec la power-pop, mais l’étincelle lui fait souvent défaut. « Really Mentality » est le hit de ce disque, construit sur un vieux riff garage. Elle en fait une merveille délinquante de juke des faubourgs. Tout y est, la tension juvénile de la gamine en guerre contre la société des culs serrés. Elle chante son truc avec tout le chien dont elle est capable, et le diable sait si elle en a montré en quarante ans de dévotion au rock’n’roll. Elle réussit toujours aussi bien ses Aouw ! Elle sait où les placer pour qu’ils nous sautent à la figure. « Bad As We Can Be » sonne comme un hit punk de 1977. Elle lance une belle cavalcade de guitare en intro et ça vire power-pop en up-tempo très haut de gamme. C’est une pièce de collection. Elle a toujours eu un petit faible pour la power-pop, telle que la jouaient ses copains les Ramones. Puis elle revient à la cloche de bois pour « Different » et elle retape dans l’heavy beat. Elle ne peut pas se passer de sa chère consistance. On sent la rockeuse dans la force de l’âge. Elle manie son cut comme un vrai hit garage et ça devient bouleversant. Rien que pour ces trois ou quatre titres, Joan reste d’une actualité brûlante.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Dave Thompson lui a consacré un bio rapide, comme il sait si bien le faire : Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett. Il retrace tout le parcours Kim Fowley/Greg Shaw/Suzi Quatro/English Disco/Arrows/Kenny Laguna. Il fait de l’histoire de Joan Jett une histoire importante et, disons-le tout net, indissociable de celle de Kim Fowley.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Pour bien comprendre Joan, il faut remonter aux sources, c’est-à-dire aux Runaways. C’est elle qui entra en contact avec Kim Fowley, grâce à sa copine Kari Krome qui avait treize ans. Elle l’attendait à l’entrée de l’English Disco et quand elle le vit arriver, elle l’accosta. Kim lui demanda :

             — As-tu une démo ?

             — Hein ? C’est quoi une démo ?

             — Bon d’accord...

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Malgré ça, Kim vit tout de suite qu’elle avait un truc. Il la mit en contact avec une petite batteuse, Sandy West. Première répète chez Sandy et Kim et première mouture des Runaways à trois avec Micki Steele, basse et chant. Pour les amateurs, ce fut la meilleure mouture des Runaways - covered in blood and guts, disait Kim - Mais la bassiste est virée (on la retrouvera plus tard dans les Bangles). Kim complète le groupe avec deux autres filles, Lita Ford et Jackie Fox, puis une petite blonde au chant, Cherie Currie. Il veut monter un gros coup, the next big thing, le premier teenage-girl group d’Amérique. Le seul groupe de filles en activité alors, c’est Fanny. Les gamines s’y croyaient. Comme le dira plus tard Jackie Fox - bassiste - Joan se prenait pour Suzi Quatro, Lita pour Ritchie Blackmore, Sandy pour un membre de Queen, Cherie pour Bowie. Et Jackie se prenait pour Gene Simmons. Les Runaways ne voulaient ni des chansons de Mars Bonfire qui travaillait pour Kim Fowley, ni des vieux coucous de la collection de disques de Greg Shaw. Elles voulaient leurs chansons.  

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Dave Thompson apporte toujours de petits éclairages intéressants. Il indique que Ron Asheton traînait pas mal dans les répétitions des Runaways. Il indique aussi que Patti Smith détestait les Runaways et les virait de sa loge. Une vraie conne (elle détestait aussi Blondie). Gros éclairage aussi sur Alan Merrill et les Arrows, un groupe magique injustement oublié. « I Love Rock’n’Roll » était pour Alan Merrill une réponse à l’« It’s Only Rock’n’Roll » des Stones. Il cite les Hammersmith Gorillas parmi les noms des groupes qui ont secoué les cocotiers de Los Angeles en 1976. Pas mal, non ? Il explique aussi comment Sandy West a envoyé Rat Scabies au tapis d’un coup en pleine tête. Puis vers la fin de l’ouvrage, il rappelle qu’on a proposé trois millions et demi de dollars aux Runaways pour une tournée de reformation comprenant quarante dates. Joan et Cherie étaient d’accord. On avait proposé le job de bassiste à Suzi Quatro qui n’avait pas dit non. Mais Lita Ford envoya paître ses anciennes collègues : « Je n’ai pas besoin de ce fric. Je suis dans ma maison de deux millions de dollars aux Caraïbes ! Alors amusez-vous bien ! » (Pauvre Lita, son rêve caribéen allait se transformer an cauchemar, car son mari Jim Gillette la retenait prisonnière sur l’île. Elle réussit à s’enfuir, mais sans ses deux enfants).

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Si on s’intéresse aux Runaways, il faut aussi lire l’autobiographie de Cherie Currie, Neon Angel. Elle raconte comment, morpionne, elle vola la bouteille de bière de David Johansen qui chantait sur scène au Whisky. Cherie se prenait pour Bowie et sa mère l’encourageait. Mais dans un chapitre, elle déraille un peu dans le trash en décrivant une scène de cours sexuel. Cherie et Sandy auraient été enfermées dans une chambre de motel et Kim Fowley aurait soit-disant baisé une fille nommée Marcie devant elles en commentant toutes les étapes. Cherie donne aussi dans son livre pas mal de détails croustillants sur sa propre consommation de drogues, à commencer par le Placidyl (dont Elvis faisait lui-même une grosse consommation), le PCP, la benzedrine puis la freebase coacaïne, comme David Crosby. Elle raconte qu’elle devient accro aux orgasmes, ce qui nous éloigne de la musique - c’est d’ailleurs ce que lui reprochait Joan Jett - Elle s’étend aussi assez longuement sur sa relation tumultueuse avec Lita Ford qui l’accusait de vouloir focaliser l’attention des médias sur elle.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Le film The Runaways tourné en 2010 par Floria Sigismondi s’inspire directement de cette autobiographie. Le film est bien foutu. Il recrée les ambiances seventies et brosse un portrait un peu grossier de Kim Fowley. Comme Jackie Fox et Lita Ford n’ont pas voulu céder leurs droits, Floria Sigismondi les a complètement marginalisées dans le film. Joan Jett, Kim Fowley et Sandy West - qui avait cédé ses droits juste avant de mourir d’un cancer - ont joué le jeu à fond. Michael Shannon joue le rôle de Fowley et on voit bien que c’est un peu n’importe quoi. Heureusement, les scènes musicales du film sont excellentes et délicieusement intenses. Il faut prendre le temps de voir ce film, car il est bien à l’image des Runaways : en effet, ce film qui fit un bide raconte l’histoire d’un groupe qui n’a jamais réussi à décoller.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Au rayon films, il est aussi indispensable de visionner le docu consacré à Rodney Bigenheimer, Mayor Of The Sunset Strip, sorti en 2003. Au même titre que Kim Fowley, Rodney est un personnage clé de l’histoire des Runaways. C’est Peter Pan au pays magique du rock. Le docu montre ce lieu mythique que fut The English Disco, l’endroit où Joan Jett rencontra Kim Fowley. Le docu propose des plans extraordinaires de Rodney en compagnie de ses meilleurs amis, Kim Fowley, Cher, Brian Wilson et Nancy Sinatra. Il semble que tout le gratin du rock soit au rendez-vous de ce film exceptionnel : on voit Rodney en compagnie d’Elvis, des Monkees, des Mamas & The Papas, des Beatles, de Bowie et de quelques autres. Rodney a consacré sa vie à la musique et l’une des dernières scènes du film le montre assis sur une terrasse hollywoodienne en compagnie d’un Kim Fowley en costume rouge qui déclare : « We’re still here, so fuck you ! »

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Tant qu’on y est, on peut aussi consacrer une petite heure à Edgeplay - A film about the Runaways, tourné en 2004 par Vicky Blue qui avait remplacé Jackie Fox dans les Runaways. Joan Jett avait refusé de participer à ce docu, car elle lui reprochait de s’intéresser à tout, sauf à la musique. Vicky Blue fait donc des portraits de Lita, de Sandy et de Cherie. Les filles en profitent pour se livrer à quelques confidences. Le portrait le plus sensible de ce docu est incontestablement celui de Sandy West que Vicki a filmé le jour de sa libération. Elle sortait du placard. Et là, si on veut entrer dans l’histoire extraordinaire de Sandy West, il faut lire l’ouvrage hyper-documenté d’Evelyn McDonnell, Queens Of Noise - The Real Story Of The Runaways. Son ouvrage est bon car elle a vraiment essayé de dépasser les clichés en faisant de l’investigation, chose que ne font jamais les journalistes de rock. Elle consacre l’un des derniers chapitres de son livre au destin tragique de Sandy West : « Parfois quand elle disparaissait, c’est parce qu’elle était en taule. Ça a commencé en 1988, quand elle fut arrêtée à Orange County pour conduite en état second. Après ça, elle fut arrêtée au moins six fois pour possession de substances et pour conduite sans permis. Elle purgea ses peines sans aucun problème parce qu’elle disait qu’on s’occupait d’elle - comme au temps des Runaways. Pour elle, se retrouver en taule, c’était comme d’être dans un groupe. C’était la seule source de stabilité dont elle disposait. Quand on la relâchait, elle replongeait dans le chaos. »

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

    Sandy West

             L’auteur raconte que Sandy portait un flingue et qu’on l’envoyait « encaisser les dettes ». Elle travaillait pour des caïds de la drogue et vivait de sales moments. À l’époque de leur premier album, les Runaways voulaient se faire passer pour des délinquantes, notamment dans « Dead End Justice », mais la seule vraie délinquante dans cette histoire, c’était Sandy. Dans Edgeplay, elle parle d’une voix grave : « C’était peut-être mon côté auto-destructeur, mais je n’ai jamais eu peur. Tu vas chez quelqu’un et tu défonces la porte. T’as des calibres pointés sur toi et tu pointes ton calibre sur eux. Tu ne sais pas qui va mourir. Une fois j’ai dû briser le bras d’un mec. J’ai aussi dû enfoncer mon calibre dans la gorge d’un mec et il a chié dans son froc. Tu fais des trucs comme ça et pourtant, tout ce que je voulais, c’est jouer de la batterie dans un groupe de rock. » Sandy West pourrait bien être la vraie héroïne de cette histoire. Evelyn McDonnell cadre aussi très bien la personnalité de Joan Jett qui n’a jamais voulu jouer les stars et qui a toujours su rester comme elle était. Joan voulait vivre son rêve, elle voulait être comme son idole Suzi Quatro, sur scène avec une guitare. Et selon Kim Fowley, Sandy, c’était Dennis Wilson. Evelyn McDonnell rappelle aussi un détail important : les Runaways furent bien accueillies en Angleterre. Des Américaines comme Suzi Quatro, Chrissie Hynde et PP Arnold y sont devenues des stars, ce qui n’aurait sans doute pas été les cas aux États-Unis. Mick Farren trouvait que les Runaways jouaient mieux que le Ramones, qu’elles chantaient mieux que Patti Smith et qu’elle avaient beaucoup plus d’animalité que les Bay City Rollers. Et puis Kim Fowley rappelle aussi que ces filles n’ont jamais porté de jupes.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             On sent bien au fil des pages qu’Evelyn McDonnell nourrit une sorte de ressentiment contre Kim Fowley. Vers la fin de son livre, elle dérape un peu et le traîne dans la boue avec des petites insinuations merdiques, mais la vraie star de toute cette histoire, c’est bien lui, l’immense Kim Fowley, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

             Kim : « J’avais une mère baisable, une sorte de Doroty Lamour qui était une salope, et mon père était un abruti. Je suis leur enfant et je porte parfois du maquillage. » Ça et la polio ont fait de lui un survivant et un loup des steppes. Kim Fowley est un personnage d’un calibre beaucoup trop important pour une petite intello à tendance féministe comme Evelyn McDonnell.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Pour lancer les Runaways, Kim Fowley les fit travailler à la dure. Il leur gueulait dessus et les insultait. « Okay dog shit ! One two three ! » Il voulait les professionnaliser. Il composa des chansons avec Joan, notamment « Cherry Bomb » qui ouvrait le bal du premier album des Runaways, sorti sur Mercury - qui était aussi le label des New York Dolls - Le morceau était assez bon, puisqu’il est devenu un classique. Lita Ford n’avait que 17 ans et elle y grattait un fier solo. Les Runaways avaient injecté tout leur esprit dans ce morceau. Joan composa « You Drive Me Wild » toute seule, et avec cette belle pièce de glam, elle sut se montrer inspirée. Kim offrit à ses pouliches « Is It Day Or Night » qu’elles riffèrent bien grassement. Rien qu’avec ces trois cuts, le balda de l’album tenait admirablement la route. On trouvait en B l’« American Nights » de Mark Anthony et Kim Fowley, un véritable hit planétaire. On se serait cru chez les Hollywood Stars. Mais le morceau phare de l’album était le fameux « Dead End Justice » qui sonnait comme un mini-opéra et que Kim Fowley voyait comme un mélange de Taxi Driver, de Cagney et de Bogart, comme du « dirty filthy rock and roll » - I’m sweet sixteen and a rebel queen/ I look real hot in my tight blue jeans - et hop, la rebel queen se retrouvait au ballon - Behind the bars/ There’s a superstar/ Who never had a chance - Elle demandait justice, mais ça ne servait à rien, alors elle s’évadait - Joan/ Let’s break out tonight/ Ok Cherie/ What’s the plan ? - Mais Cherie se tordait la cheville et Joan devait s’enfuir toute seule. Voilà ce qu’on pouvait appeler une chute prémonitoire.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             C’est Earle Mankey des early Sparks qui produisit le second album des Runaways, le fatidique Queens Of Noise. La plupart des chansons furent co-écrites par Kim Fowley. Joan chantait ses deux compos, « Take It Or Leave It » et « I Love Playing With Fire ». Son power-chording était cousu de fil blanc, mais au fond, ça la rendait éminemment sympathique. Sandy frappait comme une sourde et Lita partait en dérapage contrôlé. Les copines de Joan assuraient bien ! Par contre, le morceau titre qui ouvrait le balda semblait un peu mou du genou. On sentait comme une torpeur, comme une sorte de ramollissement du beat. L’hit de l’album était « Midnight Music ». On y sentait la patte de Kim car le cut contenait à refrain à panache - Making midnight music/ Singing rock n roll songs/ Living midnight music/ Just to get along - On avait là une pop-song idéale dotée d’une fantastique élévation de concordance morale. Franchement, les filles avaient beaucoup de chance de fréquenter Kim Fowley, ne fût-ce que pour ce hit. La B était un peu ratée. Il fallait attendre le dernier cut, « Johnny Guitar » (signé Ford-Fowley) pour retrouver le frisson. Lita partait en heavy bleues matérialiste. Non seulement Lita grattait comme une déesse, mais elle était en prime assez pulpeuse. Elle soignait son look de belle blonde appétissante et elle n’hésitait à ouvrir sa chemise pour laisser apparaître un joli sein, comme on le voit sur la pochette

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

    intérieure de l’album. On sentait en Lita l’épicurienne fondamentaliste de la guitare électrique. Elle titillait ses cordes avec un art consommé. On sentait bien qu’elle aimait la vie, le plaisir et l’électricité. Lita était parfaitement capable de jouer seule un long heavy blues de dix minutes. Sacrée Lita. Elle nous faisait tous baver.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             À leur grande surprise, elles furent accueillies comme des stars au Japon, ce qui était loin d’être le cas aux États-Unis ou en Europe. C’est la raison pour laquelle il faut écouter l’album Live In Japan. Quand on ouvre la pochette, on voit les Runaways sur scène. C’est l’une des plus belles photos de l’histoire du rock. Ce qu’elles dégagent, c’est l’essence même du rock’n’roll. Elles sont sur scène et elles règnent sur l’empire du soleil levant. Vêtue d’une combinaison rouge, Joan plaque ses power-chords avec une moue de riffeuse. Juste derrière elle, Jackie joue ses notes avec un petit sourire en coin. Là-bas, Lita secoue ses cheveux en secouant le manche de sa guitare de metalleuse et on voit Sandy surélevée en train de battre le beurre. Cherie attaque avec « Queens

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

    Of Noise ». Quelle magnifique équipe ! Mais c’est aussi l’occasion de constater à quel point la pauvre Cherie chantait mal. Elles font des versions complètement ratées de « Wild Thing » et du « Rock’n’Roll » de Lou Reed. On frise la catastrophe avec la version mal chantée de « You Drive Me Wild ». Heureusement que Joan cocote et que Lita place des solos flash. Elles tapent dans le hit que Kim confia à Venus & The Razorblades, « I Wanna Be Where The Boys Are » et Cherie s’énerve enfin. Version sacrément musclée, Cherie screame et Lita part en solo à la note folledingue. S’ensuit une bonne version de « Cherry Bomb » que Joan cocote. C’est précisément de là que vient Joan Jett : l’aspect glammy à la Sweet et le cocotage de « Locomotive Breath ». Puis elles bouclent leur petite affaire avec le fantastique « American Nights », extravagant de grandeur glammy et brisé net par un beau break de basse de Jackie, puis « C’mon », encore une solide compo de Joan qui ferraille comme un chiffonnier de banlieue.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Cherie Currie et Jackie Fox quittent le groupe et Joan prend le chant sur l’album suivant, Waitin’ For The Night. Mais dès qu’elle veut grimper dans l’octave, c’est foutu. Elle n’a pas la voix pour ça. Elle chante « Wasted » d’une voix très sucrée et impubère, et Lita balance un solo très seventies. Kim est passé par là - Redneck rocker devil daughter/ Doesn’t really matter - Joan continue de se livrer à son sport favori, le cocotage. C’est tout son univers. Cocoter ou mourir ! « Schooldays » est aussi co-écrit avec Kim. Excellente pièce de rock - Used to be the wild one/ Hated class only lived for fun - Avec « Trash Can Murders », Joan chante comme une sale petite teigne. Lita place l’un de ces beaux solos dont elle a le secret. Les gamines ont du répondant. Kim avait raison de leur faire confiance. Leur disque se tient vraiment bien, même si elles n’inventent pas le fil à couper le beurre.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Chant du cygne avec And Now... The Runaways. C’est plus qu’un chant du cygne, c’est un couac. Joan chante la plupart des chansons d’une voix pas bien ferme. Elle fait une reprise d’« Eight Days A Week » complètement foireuse. La reprise de « Mama Weer All Crazee Now » est un tout petit peu plus élégante. Joan réussit parfois à se fâcher, mais elle roule ce classique de Slade dans une farine un peu cucul la praline, d’autant qu’on entend un piano. Mais ça tourne à la catastrophe avec « I’m A Million » que chante Lita et « Right Now », en début de B, que chante Sandy. On comprend que la seule qui savait chanter dans cette équipe, c’était Cherie. Elles finissent cet album pitoyable avec une belle compo de Steve Jones, « Black Leather ». Franchement, c’est vraiment dommage que tout l’album ne soit pas calé sur cette belle pièce signée Jonesy. Lita y joue comme une diablesse. Elle place des incursions délibérées dans tous les coins. Le morceau est remarquable du point de vue productiviste. Il suffisait de mettre Lita dans le fond et de la laisser tisser des toiles incendiaires. C’est dans ce genre de son qu’auraient dû s’installer les Runaways, dans ce son à deux niveaux, car il s’y passe des choses étonnantes. 

     Cazengler : Ruine away.

    Runaways. The Runaways. Mercury 1976

    Runaways. Queens Of Noise. Mercury 1977

    Runaways. Waiting For The Night. Mercury 1977

    Runaways. Live In Japan. Mercury 1977

    Runaways. And Now... The Runaways. Mercury 1979

    Joan Jett. Unvarnished. Blackheart Records 2013

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Cherie Currie. Neon Angel. A Memoir Of A Runaway. HarpersCollins Publishing 2010

    Evelyn McDonnell. Queens of Noise - The Real Story of the Runaways. Da Capo Press 2013

    Mayor of the Sunset Strip. George Hickenlooper. DVD 2003

    Edgeplay. A film about the Runaways. Victory Tischler-Blue. DVD 2004

    The Runaways. Floria Sigismondi. DVD 2010

     

     

    Rockabilly boogie

     - La légende de Johnny Legend

     

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Le vieux pépère Johnny Legend vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage funéraire.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

    Hichem + Emma Preston

             On avait ramassé l’I Itch de Johnny Legend au Marché Dauphine (Porte de Clignancourt), chez Hichem, qui est quand même le plus grand disquaire/spécialiste du rockab en France. Le premier album de Carl & The Rhythm All Stars, Music To Live, est sorti en 2006, sur le label qu’il avait fondé à l’époque, Sfax. Il avait aussi Betty & The Bops, les Hot Chickens et pas mal d’excellents groupes de rockab sur Sfax. C’est un disquaire dont il faut écouter les conseils. Tu ne repars jamais les mains vides de son stand qui ressemble à une caverne d’Ali-Baba.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Dans les liners de The Rollin’ Rock Recordings, le boss de Rollin’ Rock Ronny Weiser rappelle qu’on surnommait Johnny Legend ‘The Rockabilly Rasputin’. Puis J. Sebastian Strauss relate un épisode mystérieux : durant l’été 1971, Ronny Weiser enregistra quelques démos avec Gene Vincent qui cherchait à faire son retour, mais son groupe sonnait comme Cream, Et Ronny n’aimait leur son, aussi ne conserva-t-il que la voix de Gene. C’est Johnny Legend et son groupe qui devaient l’accompagner, mais hélas Gene cassa sa pipe en bois deux mois plus tard, en octobre 1971. Et pouf, on apprend que le guitariste de Rollin’ Rock Rebels de Johnny Legend n’est autre que Billy Zoom, le futur X. Et bien sûr, le stand-up man, c’est Ray Campi. Puis Strauss fait le lien avec Mika et ses brillants Fightin’ Fin-A-Billies finlandais. Ray Campi signe aussi deux pages de liners. Il rappelle que Johnny s’appelle Martin Marguilies dans le civil et que certaines de ses chansons l’impressionnaient (a few were shocking to me).

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Sur I Itch, Johnny est accompagné par des Finlandais, The Fightin’ Fin-A-Billies : Sami Roine (poux), Mika Railo (stand-up) et Jarmo Jami Haapanen (beurre). T’es hooké dès «Mexican Love» et son beat rockab. On sent bien les Wild Cats dans «I’m Loaded». C’est puissant et tapé à la dure, et t’as le cat qui fraye au burnin’ hop. Ils passent à l’heavy blues cadavérique avec «My Baby Ditched Me». Johnny Legend sait varier les plaisirs. Il ne cherche pas à faire du Screamin’ Jay, mais c’est dans l’esprit. Et ça repart en mode Wild Cats avec «One Way Or Another». Le vieux Johnny adore ça. Getcha ! C’est excellent ! D’une façon ou d’une autre, il va l’avoir, alors Getcha ! Getcha ! Getcha ! Tu te régales de la fantastique pulsion rockab de «3-D Daddy». Puis avec «Witch Doctor», ils foncent à cent à l’heure, woopee ouh-ah-ah, ça percute les Trashmen de plein fouet et t’as le killer solo de cavalcade insensée. Tout est bien sur cet album, tout est alerte et dynamique, ultra-joué, le vieux Johnny finit son «Sad Story» au cry cry cry cry. T’as la fantastique prévalence du beat rockab, les Finlandais savent pilonner, t’as le slap et la gloire du slap, et t’as en prime un cat qui sait gratter les poux du diable quand ça lui chante, alors pour le vieux Johnny, c’est du gâtö. Il a du pot d’avoir ces Finlandais derrière lui.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             The Rollin’ Rock Recordings vient aussi du bac d’Hichem. T’as 29 cuts et pas mal de déchets, mais t’entends aussi le slap de Ray Campi sur pas mal de cuts, notamment «Rollin’ The Rock» et «She’s Gone», emporté par un slap de débinade. Slap de rêve encore dans «California Rockabilly», wild as fucking fuck ! Slap toujours dans «Wild Wild Women», pulsatif génial qui marque l’apogée rockab de Johnny Legend. T’as aussi l’«Ole Jack Hammer Blues», un heavy boogie blues bien slappé derrière les oreilles. Quel son ! Johnny Legend s’impose comme une vraie voix avec «Raunchy Tonk Song», et comme le roi des Wild Cats avec «Rockabilly Rumble» : en plein dans le mille, avec un titre pareil, il ne pouvait pas faire autrement. Il récidive plus loin avec «Rockabilly Bastard» et t’as un beau killer solo. Et puis voilà la coup de génie qui arrive comme la cerise sur le gâtö : «Guess Who Ain’t Getting Laid Tonight» : wild as fuck et gratté à l’oss, tu ne sais plus si c’est du gaga-rockab ou du proto-punk de rockab, c’est explosé de power et chanté à l’excédée. Nouvelle apogée de Johnny Legend.

    , saints, dream syndicate, buddy guy,joan jett, johnny legend, rituel, sans roi, kurt cobain,

             Par contre, c’est pas utile d’aller cavaler après le Bitchin’, paru en 1998. L’album est trop novelty, à cheval sur le western spaghetti et la poppy popette. On n’y sauvera qu’un seul cut, «Dummy Doll», un fantastique novelty cut du vieux boppin’ cat. Il puise dans ses racines rockab. On sent aussi de beaux restes de Wild Rasputin dans le «Psycho Rock» qui ouvre le bal de la B, mais pour le reste, pas de quoi pavoiser.

    Signé : Cazengler, Johnny la jambe

    Johnny Legend. Disparu le 2 janvier 2026

    Johnny Legend. Bitchin’. Dionysus Records 1998

    Johnny Legend. I Itch. Bluelight Records 2014

    Johnny Legend. The Rollin’ Rock Recordings. Part Records 2015

     

    * 

          Je m’étais réjoui, qu’une telle revue pensât après son numéro d’essai   à adopter une parution régulière m’agréait. J’ai attendu plusieurs mois. Je n’ai rien vu venir. Ni herbe qui verdoie, ni route qui poudroie. Chaque mois devant ma devanture à revues-rock j’étais comme l’âne à qui l’on refuse d’apporter son picotin. J’ai fini par me lasser. Je n’y croyais plus. Mais que vis-je, mais oui c’était elle, je la pris entre mes mains, pour être sûr que je n’avais pas la berlue, j’ai relu trois fois le titre, aucune erreur possible c’était bien :

    Rituel # 2

    (Solstice d’Hiver  2025)

    z30941rituel2.jpg

    Sol Invictus ne saurait trahir ! C’est encore un Hors-Série Rock Hard, la revue n’a pas pris son autonomie mais l’important c’est qu’elle soit là ! Davantage qu’une revue, moins épaisse qu’un livre, 146 pages, un mook ! On ne se moque pas du monde ! Format géant, c’est que si voulez beaucoup de texte et des photos qui ne soient pas des mini-confetti, faut de l’espace. En plus la typo n’est pas tassée comme une tortue romaine !   

    Un régal pour les yeux et encore plus pour l’esprit. Oreilles fragiles, abstenez-vous, la revue est consacrée aux musiques extrêmes. Metal Brutal. Metal Cheval. De guerre. Metal Fatal. Etrangement, vous ne débarquez pas dans un univers de brutes avinées et ravinées de bêtise. L’est vrai que la couverture ne plaira pas aux âmes timorées. Une espèce de fantôme sanglant à vous refiler la scarlatine, et la fièvre quarte comme l’on disait au Moyen-âge. Si vous ressentez la fièvre vous gercer les lèvres, ce n’est peut-être pas une suggestion, l’auteur ne se nomme-t-il pas Laurent Fièvre. Dix grandes pages lui sont consacrées. Genre le musée des horreurs Ce gars ne mérite pas le nom d’illustrateur. C’est un peintre. Un vrai. Un grand. Un monde de morts-vivants. Non ils ne sortent pas de l’Enfer. Sont si vulnérables, si méditatifs, si fragiles qu’ils nous ressemblent un peu. Comme des frères. Sont un peu comme le mort que nous transportons partout avec nous. Nous sommes si habitués à sa présence que nous n’y faisons plus attention. Quant à nos amis c’est très simple, ils nous confondent avec elle.  Bon, j’admets que certains sont assez effrayants, beaucoup sont toutefois empreints d’une telle tendresse, d’une telle sollicitude, d’une telle douceur que vous avez envie de les prendre par la main, de les emmener à l’école, de les rassurer et de les persuader que la vie n’est pas pire que la mort, à moins que ce ne soit le contraire. Fièvre se raconte en toute simplicité, sans aucune ostentation. Ce mec à la force d’un Goya. En plus l’a du goût, l’a illustré Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Un rocker avant l’heure qui a composé son poème en prose assis à son piano, en torturant sans fin ses touches.

    z30943fièvre+++.jpg

    J’avoue que j’ai eu peur en ouvrant le bouquin. Une grosse déception. Zut ! eux aussi, ils sacrifient à la mode, vingt-deux pages sur les femmes dans le metal ! Je me suis engagé dans ce tunnel à reculons, encore un truc dégoulinant de bons sentiments, tartinade de très politiquement correct. Ben non, n’ont même pas choisi l’autre tarte à la crème, celle du politiquement incorrect, z’ont tout simplement donné la parole à nos oiselles. Si vous croyez lire six interviewes les unes à la suite des autres, vous êtes dans l’erreur, Emmanuel Hennequin qui a concocté ce dossier ne fonctionne pas au saucissonnage, l’a écrit son article, l’a tramé, l’en a fait une véritable composition musicale avec des thèmes qui s’entrecroisent, s’éloignent et se diversifient. Un magnifique aiguilleur, un introducteur, un monsieur loyal de génie, jamais un mot de trop, juste ce qu’il faut, ce qui est sûr c’est qu’il sait écrire. L’a su mettre en lumière nos dark women. L’on sent qu’il ne les a pas trahies.

    Le numéro est drôlement intuité. Z’ont médité. Z’ont traqué le hasard. Le monde du metal est grand. Cinquante ans d’existence. Ne chipotons pas. Vous lisez, et miracle vous n’avez pas l’impression qu’il manque quelqu’un. Qu’un de vos groupes favoris, voire votre chouchou, n’est même pas nommé, un scandale pour lequel l’équipe entière devrait être fusillée. Oui mais ce sont des retors, des stratèges. Il est impossible de citer tout le monde, ce qui n’aurait aucun intérêt, alors ils vous proposent de visiter le metal, tout le metal, sont très fort ils commencent par la fin, par la mort du metal. Pas tous les morts, un seul mais qui parle pour tous. En fait il ne dit pas un mot, normal puisqu’il est mort, c’est un ami et sa copine qui racontent Oscar Swinks, une page, une photo. Pas plus. Mais tout est là, surtout Oscar, un lamento de souffrance et de combat, la mort en face et la vie derrière. On le connaît, on n’en a jamais entendu parler, cela n’a aucune importance, on dirait qu’il est mort pour nous, puisqu’il est parti de notre monde et qu’il emporte avec lui un fragment de nos rêves.

    Vous tournez la page. Juste la suite, la traversée des Enfers, pas ceux de Perséphone, ceux du vécu, deux artisans du death metal, Shiran Kaïdine et Eddy Homer, tous deux de Mortuaire, cela ne s’invente pas, tous deux gravement malades, tous deux porteurs de grosses saloperies qui font flipper, mais l’envie de vivre chevillée au corps et les limites repoussées…

    Ensuite ce sont les groupes, Impureza nous parle de leurs influences, le Moyen-âge, le flamenco, le cinéma, le western, l’Histoire, chacun trimballe de semblables micmacs dans sa tête, attention quand on s’attaque au passé de son pays c’est toujours le présent qui se radine…

    Nous quittons l’Espagne pour nous retrouver au Japon ave Sakrifiss, une culture différente, une langue comme un autre monde, une autre Histoire qui ne vous appartient pas mais qu’il faut respecter… Faisons un saut, jusqu’en Inde, le pays n’est pas le plus metalleux de la planète, n’empêche que Kunal Choksi a créé un label connu dans tout l’occident, il parle de metal et de ses chats. Ces deux mondes sont aussi importants pour lui. Pour vous aussi, mais pour lui ce n’est pas pareil il est Indien. Revenons en France avec le label Adipocere, une aventure bien de chez nous différente et pourtant semblable…  

    J’arrête là, juste avant d’entrer dans le cœur de la musique. Si vous avez l’eau à la bouche, méfiez-vous c’est de l’eau noire !

    Une revue de toute beauté, et de grande intelligence.

    Damie Chad.

     

    *

             Nous reprenons  la suite de notre chronique de la première trilogie de Sans Roi. Dans la livraison précédente 722 du 05 / 12 / 2025, nous avons présenté successivement le volet 3 et le volet 2.  Toutefois avant d’aborder le volet 1 jetons un coup d’œil sur la manière dont le groupe se présente sur bandcamp, voici le texte reproduit in-extenso : ‘’ Dissection, Tribulation, Satyricon, Moonspell, Watain, The Vision Bleak, S.U.P., Anorexia Nervosa, Paradise Lost, Misanthrope, Tiamat, Death, Jours Pâles & many more… ‘’.

             Evidemment ce sont des groupes de la mouvance metal, certains très connus, d’autres moins. Cette façon de faire n’est guère originale, les formations aiment bien citer leurs inspirations. C’est aussi pour Sans Roi une manière de se cacher  derrière cent groupes… Un art mutin d’avertir les auditeurs : l’on ne te dit rien, voici notre musique, débrouille-toi pour effectuer tout seul le chemin  nécessaire pour la comprendre et entendre ce que l’on te dit…

    L’ESPRIT ET LA MATIERE

    SANS ROI

    (CD / Février 2023)

    z30938discsansroi.jpg

             La couve est assez consternante, un groupe de quatre membres et un seul a droit à être sur la photo ! Ce n’est pas parce que les autres seraient laids et lui le seul assez beau pour parader. Il porte un linge sur la figure. Voudrait-on se moquer de nous, est-il habité par une espèce de rare timidité paranoïaque ? Ou alors se prendrait-il pour Isis porteuse d’un voile. Cette hypothèse, même si elle était fausse, possède un grand mérite, celui de nous rapprocher du romantisme allemand, notamment de Novalis et de son récit : récit : Les disciples à Saïs, ce qui nous met immédiatement sur la piste des dieux et des chercheurs d’absolu…

    z30939discipleàSais.jpg

    Disciples of the roots : le morceau commence par un petit laïus expédié à la va-vite, en quelques mots le Christ nous est présenté comme un guérisseur. Ce n’est pas le Dieu-Sauveur de l’Eglise catholique, d’ailleurs les guitares courent et le vocal nous conte une étrange histoire, nous voici en Amazonie, pas aux  temps de la conquête espagnole, bien avant, au cœur de la forêt, tout près du grand serpent, qui n’est pour les gnostiques qu’une figure du Christ, ce serpent enroulé autour de l’arbre du paradis, qui n’est pas le Diable très méchant, mais un être hybride porteur de connaissance, un éveilleur de l’esprit endormi en vous, le sorcier vous impose des jets de fumée issue du tabac sacré sur différent points de votre corps, les hindous parleraient d’ouverture des chakras, le serpent kundalinique de l’ADN se réveille en vous, tout peuple où qu’il soit éparpillé sur la terre possède cette racine reptilienne au fond de lui, les gnostiques  l’appellent Christ car ils utilisent les mots véhiculés par les premières sectes chrétiennes, la culture religieuse dans laquelle ils baignaient, mais ils ne souscrivent pas au dogme ecclésial  d’ailleurs encore mouvant car en formation. Le vocal est magnifique, imaginez que vous amplifiez le bruit d’un serpent se faufilant dans les hautes herbes. No turning back : nous voici loin de l’Amazonie, nous n’y retournerons pas, elle n’est qu’un continent conceptuel parmi des milliers d’autres entassés le fatras de notre tête, pas besoin de revenir, nous sommes chez nous, en nous. Musicalement ce n’est guère mieux, c’est même pire, le serpent s’est transformé en tourbillons dans notre labyrinthe neuronal, ça valdingue de tous les côtés et le gars a l’air sévèrement touché, l’est vrai que les coups de tambour ne lui font pas du bien, ça tournoie méchant dans ses synapses, se prend pour un mec bien, ou un criminel, le voici guerrier viking mort au combat qui est reçu au walhalla, hou-la-la, en plein délire et il n’a pas un chamane pour le soigner, l’est le bien et le mal en même temps, disons qu’il est surtout au plus mal. Qu’importe, il grimpe vers le lui-même, il vacille, mais les dieux sont là. The sleeper must  awaken : le rythme ralentit, un peu de calme permet de s’endormir pour mieux se réveiller, le sommeil n’est que l’image de la mort, il hurle, il s’admoneste, il doit se réveiller, doit se sortir de ce monde illusoire, le voici en plein Matrix, une seule solution se réveiller, s’il n’y a pas de retour il n’en reste pas moins que l’univers a bien commencé un jour, la voix s’étire comme un serpent qui entreprend de monter le long d’un arbre. L’esprit et la matière : riffs teintés d’orientalisme mais le vocal et la gangue instrumentale débordent sur nous, toute la matière du monde nous étreint, folies dionysiaques nous étreignons des corps de jeunes filles, voici une absolution charnelle qui vaut celle du salut de l’esprit, tintement, je sais que je suis cet esprit qui gravit l’interminable échelle pour s’affronter à l’être divin dont je connais le nom, folie stupéfiante, né dans la matière je m’expulse de mon propre fœtus, pourquoi folie et sagesse se ressemblent-elles tant. Texte d’une beauté flamboyante. Apocrypfal gospels : musique angélique, une voix féminine nous prévient que nous allons entendre ce  que Jésus a ‘’vraiment’’ dit. Le chant scande avec enthousiasme des passages des Evangiles Apocryphes retrouvés en 1945 près de ruines enfouies d’habitations esséniennes, le message est luminescent, celui qui doit voir verra, ceux qui ne doutent pas seront sauvés… Où la folie s’exprime : une longue introduction, le disciple voilé raconte son

    z30940nervalaurelia.jpg

     illumination, sa rencontre avec une petite fille qui se promène avec son père qui lui dit qu’elle s’appelle Madeleine - dans les rouleaux des évangiles apocryphes il en est un attribué à Marie-Madeleine, (rappelons que la chronique du troisième volet  dont la couverture représente la Tour Magdala liée à l’énigme de Rennes-le-Château dont le trésor tant cherché serait selon quelques livres célèbres les tombeaux de Marie-Madeleine et Jésus…). Pour certains gnostiques Marie-Madeleine serait une représentation de la Sophia, cette sagesse qui guide le gnostique vers la viduité suprême du premier Dieu. C’est en lisant Gérard de Nerval et André Breton que le disciple aurait compris que la folie aurélienne – auréaliénique - du doux Gérard et de Nadja lui auraient permis de comprendre que la folie poétique serait identique à la Sagesse suprême, maintenant il crie, il exulte, le haut est comme le bas, le mal est comme le bien, le christ est un être de chair, tout est renversé, ébranlement mystique, le plus terrible c’est que l’on peut le voir au cinéma. Push the reset button : on a déjà eu une allusion à Matrix, il suffit de cliquer pour supprimer l’illusion du monde : les choses ne sont jamais simples, il suffit de croire, ou plutôt il suffit de savoir, tintamarre, tourbillons, cris charivariques, un dialogue mais qui parle, est-ce quelqu’un qui se parle à lui-même ou quelque chose de plus mystérieux, moments d’apaisements, et puis une rupture, qui s’en va ? Dieu ? la sagesse, l’homme ? les paroles se finissent sur une chanson de Gainsbourg, je suis venu te dire que je m’en vais. Il est vrai, ajouterais-je, que Dieu fume des Havanes ! L’hypostase des archontes : fragment dialogué, les sans roi ne veulent pas d’un Dieu qui soit un chef, les gnostiques aiment le divin, notion grecque par excellence, quel mélange de christianisme et de grécité ! Certains gnostiques accordent d’ailleurs leur préférence à Plotin, et se soucient fort peu de la pensée biblique. La sagesse confine à la folie, le dialogue commence et laisse place à la musique, les paroles sont comme les vomissures qui s’échappaient de la bouche de la Pythie de Delphes, que les prêtres devaient interpréter, c’est elle la sagesse  qui en s’évadant de la sphère du Dieu prisonnier de lui-même a donné naissance à Yaldabaoth le mauvais dieu, souverain parmi les souverains archontaux  qui dominent le monde matériel dont il est une mort(-)aise, le voile que porte le disciple n’est-il pas le symbole de la noirceur du monde matériel dans lequel il se débat, ne serait-ce pas la sage Isis qui devrait arracher le voile que porte le disciple, mais le disciple Sans Roi privé de prêtres intercesseurs se doit de lui-même abolir le voile de ténèbres qu’il se doit de traverser, pour aller vers la lumière du vide de l’Incrée, le  dieu prisonnier de lui-même, le disciple parcourt à l’envers le chemin de folie initiée par la sagesse, afin que son âme à lui se perde dans la viduité du divin. Les mauvais esprits comme moi appelleront cela le retour au kaos. Il est vrai que je suis plutôt un adepte de Celse – celui qui rédigea une ironique imprécation contre les chrétiens - que gnostique.

             Ce premier volet de la trilogie est le plus difficile à saisir. Premièrement parce que ce n’est pas en moins de quarante minutes que l’auditeur puisse saisir les subtilités de la doctrine gnostique, d’autant plus qu’il est sûr qu’il y a autant de doctrines que de gnostiques. C’est d’ailleurs cela qui donne au gnosticisme sa grande attirance. Les gnostiques peuvent être qualifiés d’anarchistes métaphysiciens. L’on ne classe pas les gnostiques parmi les anarchistes, c’est un tort, ce furent de grands saccageurs du christianisme. De véritables ennemis intérieurs du christianisme en formation. Ils ont malheureusement perdu la bataille politique.

    Ce dernier morceau ne rugit comme un tigre qui va vous dévorer tout cru, mais il ronronne. A part que le ronronnement du félin mangeur d’hommes a une dimension supérieure à celui du chaton blotti sur vous genoux. Soyez rassurés il ne vous dévore pas, ni tout cri, ni tout cru, quoique sur la fin la batterie s’affole, l’on entend des hurlements, et tout se termine par un cri libérateur. Une rigolade chargée d’ironie auto-immune, le tigre vous a chargé la cervelle jusqu’à la gueule. Peut-être explose-t-elle comme un canon. Atteindra-t-il les étoiles…

    Une dernière proposition pour ceux qui voudraient, ne serait-ce qu’à titre de curiosité, se pencher sur la gnose. Il ne serait pas stupide de mettre en relation la gnose avec l’orphisme qui peut être considéré comme une gnose païenne. Les fameux reflets réciproques propres à Mallarmé.

    Si vous écoutez ce premier volet, l’écoute des deux suivants s’impose.

    Sans Roi vous posera davantage de questions que vous n’en résoudrez, mais vous aurez le privilège de l’illusion d’avoir été intelligent. Au moins une fois dans d’autre vie.

             Si vous classez Sans Roi comme le roi de tous les albums que vous entendus. C’est que quelque chose vous a échappé, et que vous devriez le réécouter. Ce qui vous causera un immense plaisir.

    Damie Chad.

     

    *

              J'en ai déjà une édition. Enfouie depuis quelques années dans un carton empilé dessus et dessous d’autres cartons. J’avais feuilleté, je ne l’avais pas trouvé à mon goût. Mai voici une édition de poche dans une boîte à livres. Impossible de laisser une idole rock tomber dans les mains du premier venu. Je m’en empare et le soir-même je le lis in extenso.

    JOURNAL

    KURT COBAIN

    (Traduction Laure Romance)

    (10 / 18 -  2009)

             J’ai bien réfléchi, ce qui m’a plu avant tout dans ce bouquin, c’est la photo de la couverture. Exactement le visage de l’idole, ses cheveux longs lui donnent l’apparence d’un indien. Autrement dit celle d’un rebelle avec une cause. Ce qui nous rappelle la sentence de Max Stirner dans L’Unique et sa Propriété : J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur moi. Remarquons qu’avec ce mot ‘’ rien’’ Stirner a tout dit.

    Z30937KurtCobain.jpg

             San quoi le livre est assez décevant. Je ne parle même pas des rares dessins dont il est parsemé. Cobain a eu raison de ne pas chercher à devenir un auteur de bande dessinée. Un gros défaut : le texte est donné brut de décoffrage. Nul effort de présentation, il aurait été au moins utile de donner quelques dates. C’est au lecteur de se débrouiller. De dresser un parallèle avec la ‘’carrière’’ de son auteur. A proprement parler ce n’est pas un journal, mais des notes prises le vif, prises sur le mort.

             On peut classer ses notes en deux parties, celles écrites avant le ‘’succès’’, celles rédigées après le ‘’succès’’. C’est en ce mot relativement stupide que réside le drame intérieur de Cobain. Nombreux sont les artistes et les activistes qui connaissent une exceptionnelle réussite à entrer, pour employer une expression convenue, en dépression. Certes Kobain n’est pas dépourvu d’ambition, il cherche à savoir comment les autres formations qu’il côtoie sont parvenues à posséder une originalité, un son, des prestations efficaces, des morceaux construits, des disques enregistrés, il les observe, il les médite, retrace  leurs parcours, il les compare, il les suit, il dresse des listes, celles des groupes qui lui paraissent importants, des listes de chansons qui lui semblent intéressantes.

             On peut comprendre : Nirvana arrive au plus mauvais moment de l’histoire du rock, les mastodontes à la Zeppelin s’essoufflent, peut-être tout simplement sont-ils en train de vieillir, la tornade punk a tout cassé, tout démoli, tout pété. Le punk a décrété qu’il n’y avait plus d’avenir dans la société anglaise et tout le monde a compris qu’il n’y avait plus de futur dans le rock’n’roll. Allez donc après cela reconstruire quelque chose de cohérent sur ces ruines. Après les punks les notions de succès et de réussites sont devenues ringardes.

             Drôle de challenge, soit rester dans le cloaque des groupes d’adolescents sans avenir, soit avoir la chance de devenir un phare dans la nuit du rock’n’roll. Un signe de ralliement, de regroupement des énergies. Pas plus, mais une espèce de légende. Hélas le scénario de Nirvana va emprunter une tout autre route. Des millions de Nevermind  vendus. Pas du tout à la sauvette. Je me souviens encore du voisin du dessous qui sonne, son husky à ses côtés, tenant entre ses mains le graal du rock’n’roll…

    z30944nevermind.jpg

             Ce n’est pas tout, faut gérer. L’argent ne fait pas le bonheur, pas obligatoirement le malheur non plus. Faut s’y préparer. Toutefois là n’est pas le problème. Ce n’est pas l’argent qui est dangereux, ce sont les intérêts qu’il procure. Pas les vôtres, celui des autres. Pour les rockers les dangers sont très vite repérables. Les fans, vous étiez un mec sympa, vous devenez une idole. Vous n’étiez rien, pour votre entourage, et pour des centaines de millions d’anonymes, vous êtes tout. Ce n’est pas votre propre statut qui change, c’est celui que vous bâtissent les autres. Sans arrêt en porte-à-faux avec vous-même. Mais ce n’est pas de loin, le plus grave. Kurt s’isole, il se replie sur un petit noyau. Il construit sa petite forteresse de survie écologique. Pas facile, mais tout dépend de lui.

             Par contre le problème vient des pressions exercées par le système économico-culturel. Tout d’abord les demandes exercées par la maison de disques qui aimerait que la poule aux œufs d’or ne prenne pas de repos. Le plus d’albums possible et des tournées à foison sans oublier les rendez-vous pour les radios, les télés, les journaux, les journalistes et leurs questions décourageantes. Confrontation directe avec la bêtise (in)humaine.  Physiquement la vie du groupe n’est plus de tout repos. Plusieurs mois de tournées vous épuisent un homme. Comment trouver dans le tourbillon des instants pour créer de nouveaux morceaux. Quelques textes de futures chansons apparaissent entre les pages des feuillets. Des idées, des fulgurations, des intuitions, rien d’achevé et surtout rien de satisfaisant. Rien de plus déstabilisant pour un artiste que de se sentir comme rejeté hors de son œuvre. D’être expulsé de votre création par le séisme dont vous êtes le principal instigateur. Terrible impression d’exil à l’extérieur de soi-même. De se retrouver en position oblique par rapport à soi-même.

             L’on sait comment l’histoire se terminera. Une balle dans la bouche. Au revoir les amis, je retourne en moi-même, c’est encore-là que j’ai toujours été le mieux. Vous avez essayé de m’arracher de moi-même. Peine perdue. C’est moi qui vous ai retranché de moi-même. Kurt nous a virés. Ce genre de situation est inconfortable pour ceux qui restent. Beaucoup se sont sentis trahis. Ils avaient misé sur Kurt Cobain. Et leur poulain numéro un a préféré à la course en tête les verts pâturages d’un ailleurs  dans lequel personne n’a envie de le retrouver. Du moins tout de suite. Toute une génération s’est sentie trahie.

    L’on a accusé la drogue, sans doute les accusateurs étaient-ils vexés de ne plus retrouver leur produit de substitution dont ils avaient besoin pour se sentir bien, une dose de Kurt Cobain chaque jour, et ils voyaient la vie en rose. Dur de vivre sans désormais. L’on a imaginé des crimes sordides, chacun y est allé de son petit scénario pour trouver un coupable machiavélique et idéal. De fait sans s’en apercevoir les gens se retrouvaient là ou Cobain les avait poussés. Hors de lui, dans leur solitude, dans leur insuffisance. Dans leur pauvreté intérieure. Tels furent pris qui croyaient qu’ils avaient encore quelque chose à prendre, à grapiller…

    L’on s’est consolé comme on a pu, l’on a pleuré Kurt, puis l’on s’est dépêché d’enterrer le grunge. Les absents ont toujours tort. Leur crime ne serait-il pas de vous avoir abandonné. Un rendu pour un prêté…

    Quand on lit ces pages l’on se dit que Kurt Cobain a cherché le lieu et la formule. Le lieu, il l’a repéré tout de suite, au tout début, aux confins de l’enfance et de l’adolescence : c’était le rock’n’roll. Quant à la formule il l’a cherchée, il a cru que c’était les Melvins, puis les Vaselines, peut-être les deux ensemble, le coup de l’équation à deux inconnues, puis il a décidé que ce serait son groupe : Nirvana. Mais non, ce n’était pas encor ça, a-t-il réalisé au dernier moment de la déflagration qu’il s’était trompé, que le lieu et la formule c’était Kurt Cobain.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 673 : KR'TNT ! 673 : MARC ZERMATI / STEVE WYNN / BOB STANLEY / SANDY SALISBURY / MAN MAN / NEUROTIC OUTSIDERS / DANIEL DELISSE / RITUEL

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 673

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    16 / 01 / 2025

     

    MARC ZERMATI / STEVE WYNN

    BOB STANLEY / SANDY SALISBURY

    MAN MAN / NEUROTICS OUTSIDERS

    DANIEL DELISSE / RITUEL

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 673

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

    *

    Un cavalier, qui surgit hors de la nuit
    Court vers l'aventure au galop
    Son nom, il le signe à la pointe de l'épée
    D'un Z qui veut dire

    ZERMATI !

    ZERMATI ! ZERMATI ! ZERMATI !

    Z ! 

     

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    WANNA BE YOUR SKYDOG

    Les Diggers et Tony Marlow rendent hommage à Skydog

    Suivi de Rhetoric K. O. – Interview fleuve de Marc Z

    Menée par Patrick Bainée et Patrick Cazengler

    (Camion Blanc / Décembre 2024)

     

    AUTO PORTRAIT

    Je n’ai été qu’une fois au contact de Marc Zermati. L’était dans le public qui assistait au live (local Harley Davidson, Paris) de Tony Marlow et d’Alicia F ! Pour le décrire, facile, il suffit de se rapporter au portrait, celui de face à l’écharpe rouge, d’Aristide Bruant peint par Toulouse-Lautrec. La même carrure, la même pose, le même chapeau noir. L’écharpe rouge vous fait penser à celle de Mitterrand, mais là  rien à voir, comparé à cet inconnu Mitterrand ressemblait à un gosse souffreteux enrubanné dans un gros cache-nez, à peine sorti d’une vilaine coqueluche. Le gars ne regardait pas, impassible il posait son regard sur le monde, rien ne lui échappait, la sagesse de celui qui sait et qui n’a besoin de rien d’autre, un empereur romain sur son trône, un dominateur, sûr de lui, de sa puissance, sa vaste houppelande noire arborait l’aspect d’une toge, une couronne de laurier remplaçait le chapeau et son écharpe rouge vous prenait des allures de laticlave pourpre.

    Une présence. Je me demandais qui c’était. J’aurais bien aimé aborder cet individu en auto-suffisance, il imposait, je n’ai pas osé, fais gaffe Damie, me disais-je, avec ta carte de visite de krockniqueur  tu vas passer pour un pied nickelé, l’a sans doute d’autres centres intérêts. Comme quoi le fameux flair du rockeur, ça ne marche pas à tous les coups.

    UNE AUTRE HISTOIRE

             Elle débute à la page 57. Hissez le grand cacatois, c’est une histoire de pirates. Oui je sais, aujourd’hui la marine à voile à voiles n’existe plus. Mais dans l’imagination d’un gosse elle n’a jamais disparu. Du moins ce qu’il en reste. Un conte de gamin ! N’oubliez pas que la différence entre un conte de gamin et un conte d’Edgar Poe n’est pas énorme. Bref notre héros doit être en sixième. Son imagination turbine à plein, par contre la réflexion n’est pas encore tout à fait au point. Croit dur comme du fer que la grande malle reléguée depuis des lustres au grenier contient un trésor. Il monte souvent la regarder. Il n’ose pas l’ouvrir. Il a dû lire L’Île au trésor de Stevenson, le coffre est certainement rempli de lingots, de bijoux, de pièces d’or, pourquoi pas une carte secrète… Un jour la tentation est trop forte, il soulève avec précaution le lourd couvercle, effarante déception, ce n’est pas le trésor des pirates qui s’offre à lui, mais les pirates eux-mêmes qui débarquent dans le grenier, sont tous-là, Barbe-Noire, Barbe-Rouge, Morgan, Jean Lafitte, les borgnes qui clignent de l’œil, les jambes de bois aux crocs-en-jambe redoutables, un ramassis hétéroclite de boucaniers, de corsaires, de nègres marron, même trois ou quatre pendus avec encore leur corde autour du cou. Quel ramdam ! Ça crie, ça hurle, ça s’interpelle, ça chante, ça rote, ça pète, ça glapit, ça trinque, ça fume des pipes en terre, ça crache, ça urine, ça chie et ça dégobille sur le plancher… l’est manifeste qu’ils ne savent pas se tenir. N’est pas nunuche le gaminos, le paternel pourrait se radiner, alors il  remballe le tout dans le caisson, il n’en a gardé que trois, qui portent une étrange marque noire tatouée sur le visage, et hop il se faufile dans sa chambre, sauvé, il peut maintenant s’intéresser à ses invités. L’est heureux, il en reconnaît un, c’est Chien Noir, celui qui se périt piétiné par un cheval dans le roman de Stevenson, il ne peut pas se tromper, son nom est écrit sur son tatouage, Skydog, Dog en anglais c’est le chien et Sky ne peut que vouloir dire black… il n’est pas toujours attentif à l’école…

             Cette histoire n’est pas signée, elle porte un titre : Vox : Sweet Punk Memories, elle se veut anonyme, les lecteurs de Kr’tnt ! la reconnaîtront facilement, elle plane comme les voix qui résonnent entre le vide et l’absolu dans les Solitudines Coeli de Victor Hugo. Elle conte l’origine des choses. Bien sûr elle ne part du commencement, se contente de dévider la soie foutraque d’un seul cocon du nid de vipères d’où ont surgi les différentes générations des amateurs de rock… Je me permets d’aborder ma petite contribution personnelle, c’est en 1967, sur Radio Monte-Carlo, pas vraiment une radio rock, que pour la première fois j’ai entendu parler des Doors, comme tout le monde je connaissais les Yardbirds, les Stones, les Who, et toute la suite, mais dès Break On Through j’ai compris que cette fois c’était différent, un truc en plus, une dimension que les précédents n’avaient pas, même Hendrix qui depuis deux ans poussait le bouchon un peu plus loin que toute la smala, les Doors véhiculaient une autre dimension, je l’ai vite reconnue : la poésie. Mon cas n’est pas unique. Nous étions quelques milliers à vivre cette initiation décisive, c’est ce que raconte cette histoire. Ne vous étonnez pas si ce texte évoque quelques écrivains romantiques et symbolistes. Le rock est un traumatisme existentiel.  Une fois que vous avez été foudroyé par les traits de feu de Kim Fowley, des Stooges, du MC 5, des New York Dolls, vous n’êtes plus pareil, baigné dans la fosse par le sang du taureau de Mitra, vous ressentez l’invincibilité du Sol Invictus, désormais vous serez un activiste rock.

             Pauvre France ! tout cela venait d’Angleterre et surtout d’Amérique. Pourtant une des batailles décisives se déroula en France, Marc Zermati en fut le principal général.

             Son histoire nous est racontée par Dinah Douïeb dans les cinquante premières pages. A l’origine de Marc Zermati il y eu sans doute un arrachement. Une faille. Sa famille quitte l’Algérie en 1961, le monde s’écroule-t-il pour lui, peut-être mais il a cette force de se reconstruire, tout seul à partir de rien. Dans quelle direction ? J’imagine qu’il a écouté  le suprême commandement de Baudelaire :

    Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
    Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
    Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    Ce sera donc le nouveau. Chance extraordinaire en cette époque lointaine le nouveau est facilement identifiable : c’est le rock ‘n’ roll. L’aurait pu devenir disquaire. L’a préféré ouvrir en 1972 l’Open Market, une boutique de disques, un repaire de dingues, qui n’est pas tenue par un boutiquier, il vend les disques et des fanzines que l’on ne trouve pas ailleurs. Arrivent des amateurs, de France et d’Angleterre, l’on y trouve même des vinyles des Pays-Bas et de la grande Amérique que les anglais trouvaient pas chez eux…  le lieu se transforme en bouillon de culture, en brouillon de rupture… un point d’ancrage et de largage, à New York, à Londres, l’époque est en ébullition, le mouvement punk se cristallisera dans les arènes du Festival de Mont-de-Marsan, improcksible n’est pas français… Les esprits chagrins parleront de circonstances, de coup de chance, de bluff, de hasard, Zermati l’agitateur-rock patenté ne serait-il pas simplement un agité… Un festival même devenu légendaire ce n’est pas mal, mais Zermati a un autre fer au feu : Skydog, un label rock !

             Nous y reviendrons. Nous sommes là au tout début de la vie aventureuse de Marc Zermati, elle a connu des hauts et des bas. Mais l’Homme est devenu une légende vivante. D’abord il a survécu. Jusqu’à sa mort en 2020. Un fort caractère. N’en a toujours fait qu’à sa tête. S’est fait des ennemis. L’a continué sa route. Dinah Daïeb vous livre de nombreux détails, même si à la fin elle parle surtout d’elle, ce n’est pas qu’elle tire la couverture à elle, je comprends que Zermati s’est un peu retiré en lui-même, comme le vieux sur sa montage, apaisé puisqu’il sait que ses disques-assassins continuent leur course autour du monde, et que son trône indétrônable est planté dans l’œil du cyclone…

             Jacques Ball, Patrick Bainée, Patrick Fouilhoux, Laurent Bigot, Alain Feydri, Tony Marlow, Cazengler le loser, s’y sont mis à six pour explorer en cent cinquante pages, le catalogue du label Skydog. Résultat, une histoire parallèle, presque secrète, underground, souterraine, voire mystique, tout au moins mythique du rock’n’roll, la veine maudite, le filon interdit, la mine de l’allemand perdue retrouvée, je vous laisse découvrir, c’est aussi un portrait de Zermati, l’homme en ses œuvres, chaque disque est un combat, une préférence, une intuition, Zermati récupère des bandes perdues introuvables et improbables, l’a le flair du rocker, ne se trompe pas, il devine non pas ce qui va marcher mais ce qui est bon. Que ce soit un groupe inconnu ou déjà légendaire, il s’active, il s’occupe de tout, de l’enregistrement, du mixage, de l’ordre des morceaux, organise les tournées…

    LES ENTRETIENS

             Nouveau gros morceau, trois longs enregistrements de Marc Zermati mené par Patrick Bainée et Patrick Cazengler, minutieusement  retranscrits par nos deux diggers, rédacteurs du fanzine  garage Dig It.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Zermati se livre. Plutôt : Zermati ce livre. Se feuillette  lui-même,  il parle comme un gars qui se met à table, mais qui ne vous livre que ce qu’il veut, que ce qu’il est. Juge son monde d’après ce qu’il est. Un pied-noir. Issu d’une famille aisée. Il n’aime pas de Gaulle, il n’aime pas les français, un réac viscéral. Obligé d’être toujours en action pour ne pas être prisonnier de lui-même, de ne pas se retrouver seul, confit (et déconfit) en lui-même. Contradictoirement il développe une vision classiste du rock’n’roll, si tu n’es pas né en banlieue, si tu n’es pas bouffé de la vache enragée,  si tu naquis avec une cuillerée d’argent dans la bouche, le rock’n’roll n’est pas pour toi. C’est un peu un mec qui se cherche un pays d’adoption, pour lui ce sera le Japon, l’a compris que depuis la perte de l’Algérie, sa patrie c’est lui-même. Parle du rock’n’roll. Depuis l’intérieur. Bien sûr c’est sa version à lui. Cela n’aurait aucun intérêt de se livrer à une contre-enquête, nous sommes tous pareils dès que nous commençons le récit de notre vie, pensez-vous que Proust (celui habillé en Marcel) raconte la ‘’ vérité’’, tout récit est une mise en littérature. De soi-même et des autres. Nous tissons notre toile, comme l’araignée, pour l’habiter et y phagocyter les autres à l’intérieur. De tout ce qu’il dit dans ce premier entretien du mois de janvier 2017 je ne garde que sa relation avec les Flamin’ Groovies. Les descend en flammes pour finir par reconnaître sa fascination, les vols du cygne mallarméen qui n’ont pas eu lieu. Qui n’ont pas eu dieu. La nostalgie obsédante de quelque chose qui n’a pas pu être.

             Le deuxième entretien débute par une diatribe politique anti-française, ne dit pas que des conneries, notamment sa chasse à courre sur l’obscurantisme intellectuel, créatif et religieux qui monte, se trompe tout de même un peu de cible en dénonçant le socialisme-coco, sans mettre en cause l’idéologie libérale… En quelque sorte ce deuxième wagon est plus trash que le premier mais je préfère. Si j’étais psychiatre je dénoncerai son petit côté parano, mais je ne suis même pas fou, peut-être parce qu’il parle des ses échecs, enfin des bourricots, il ne dit pas des cons, des groupes à qui il a proposé des plans, pas sur la lune, mais jouables qu’ils ont refusés… revient sur Johnny Thunders dont il loue les qualités humaines, il termine sur une dénonciation des dernières évolutions d’Iggy, avant de se lancer dans une longue analyse apologétique de sa propre nature caméléonesque qui lui permet de  rentrer facilement en contact avec toutes sortes de milieux, d’avoir ainsi une certaine emprise sur le monde.

             Troisième et dernier entretien. Il devait être suivi d’un autre mais la vie ou la mort en ont décidé autrement. Le plus virulent des trois. La jeunesse et les filles en prennent pour leurs grades. Pour les jeunes ce n’est pas tout à fait de leur faute, les media et le showbiz ne leur déroulent que des artistes de vingt-cinquième zone. La France n’a jamais été un pays rock’n’roll. S’il y a eu une révolution au siècle précédent c’est le rock’n’roll, le pays a refusé de monter dans le train du plus grand mouvement artistique… Un véritable effondrement spirituel. Qui n’est pas près d’être surmonté. Fustige et stigmatise les nouvelles relations sexuelles suscitées par les comportements féminins actuels. Régression sexuelle et déni de la liberté de pensée et d’être sont les deux mamelles plates du totalitarisme acculturel et pro-religieux qui s’impose sans même de soubresauts de protestations. Parle aussi beaucoup de rock’n’roll. Donne son avis péremptoire et souvent sans appel sur nombre de nos idoles. Un régal. Certes il n’engage que lui, mais il connaît le dessous des cartes. Si l’on était France-Dimanche en gros titre l’on écrirait : Révélations fracassantes ! Nous en subodorions plusieurs, ce qui ne nous empêche pas de penser que nous aussi nous sommes pleins de jugements, de condamnations, de déclarations d’amour qui nous engagent davantage qu’ils ne dépeignent les personnes que nous évoquons.

             De ces trois entretiens, nous retirons les enseignements suivants, qu’il est nécessaire de les lire, qu’ils sont indispensables pour une appréciation de notre musique, mais que de fait Mar Zermati grand manitou rock devant l’éternel, n’aime pas spécialement le rock’n’roll, qu’il aime avant tout la bonne musique et surtout ce qui lui plaît à lui. S’il a été capable d’influencer le devenir du rock  en une de ses époques charnières, c’est justement parce qu’il n’a jamais été un fan transi. Ce sont ces propres mots. Qui trop étreint risque de perdre sa force de frappe. Justement il frappe fort. Un marteau nietzschéen qu’il abat sur les idoles simili-toc, simili-rock !

             Tope fort. Dope fort. Rock fort. OK pour le K.O.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    LE SERPENT SE MORT LA QUEUE

             Français encore un effort ! Trois textes en annexe :

             Pour la lettre Z du Petit Abécédaire de la Crampologie, paru en 2016 au Camion Blanc,  Bainée et Cazengler ne s’étaient pas rompus les méninges pour choisir l’impétrant :  Zermati Marc s’imposait. Il répond au Quiz-test proposé par les deux compères. Vous pouvez vérifier : les réponses corroborent les intempestives déclarations des trois entretiens.

             Un texte que nos lecteurs se doivent d’avoir en mémoire : puisqu’il est paru dans nos Chroniques de Pourpre (livraison 300 du 27 / 10 / 2O16) signé du Cat Zegnler en hommage à Yves Punk Adrien, dont les mémorables feuillets Je Chante le Rock Electrique parus dans R&F en 1973-74, dessinent un itinéraire parallèle à celui au chemin emprunté par Zermati en ses années de renaissance éllectrique… Hommage à un écrivain contemporain essentiel.

             Le livre est terminé. Non la voix revient, elle reprend son histoire exactement à l’endroit où elle l’avait commencée, une Vox vampirique qui conte, sur trente pages, la vie de Kim Fowley, Kim l’extravagance rock, toujours hors des sentiers battus, toujours en avance, il est le mime de ce qui va survenir, selon son œuvre le rock est en sempiternelle recomposition, en perpétuel renouvellement, un magicien fardé de noir, de blanc, de rouge, en route alchimique vers le soleil de la mort, sexe, folie, prescience, outrage, dévergondage musical exalté, un artiste prémonitoire trop grand pour son époque, si étranger à ces temps enfuis et révolus qu’elle a fini par lui ressembler, qu’il faut maintenant la regarder au travers de son œuvre et de sa vie pour la voir. La partie contient le tout. Le rock’n’roll détient le monde en ses affres.

             Marc Zermati fut un des passeurs essentiels de la folie du rock’n’roll.

             Il ne nous étonne pas que Tony Marlow, un de nos rockers essentiels, qui participa à l’aventure de Skydog, se soit chargé d’ouvrir ce livre, non pas seulement hommagial, car en son essence strictement rock’n’roll !

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    Damie Chad.

            

     

    Wizards & True Stars

    - Syndicate d’initiatives

    (Part Seven)

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             On l’attendait au coin du bois, cette autobio. On suit Steve Wynn à la trace depuis la nuit des temps, alors les lumières d’une autobio sont attendues comme le messie, mais si. Quand bien même on en arriverait au Part Seven, il n’est pas inutile de rappeler que Steve Wynn est un Wynner et qu’il a jadis marqué les esprits au fer rouge avec le premier album de son Dream Syndicate, The Days Of Wine & Roses. On l’hisse encore aujourd’hui sur l’étagère du haut avec les grands albums de l’indie-rock américain, ceux de Bob Mould et de son Dü, des Pixies, du Brian Jonestown Massacre, de Dinosaur Jr et des Screaming Trees. Oui, le Wynner fait partie de cette brochette d’effarants surdoués. Mais bizarrement, il est resté un peu underground, tiens un peu comme les frères McDonald et leur Croix Rouge. Leur destin, c’est de rester indy, alors c’est très bien comme ça. Ils ne sont pas obligés d’aller vendre leur cul comme l’ont fait les Dandy Warhols, U2 et REM. C’est toujours bien de rappeler que l’underground est une vertu et que de passer dans le mainstream est souvent l’occasion de basculer dans la putasserie. Le seul qui ait réussi à échapper à cet horrible destin, c’est peut-être Frank Black, il ne tient tête à la putasserie que par la seule force de son talent. Comme l’a fait Dylan toute sa vie, mais Dylan, c’est à une autre échelle. On a tendance à l’oublier aujourd’hui, mais à une époque, il montait tout seul sur scène avec sa gratte et créait un monde nouveau. Un monde qui n’a rien perdu de son éclat. À sa façon, le Wynner alimente lui aussi depuis quarante ans le grand mythe de l’American rock, avec une ribambelle d’albums tous plus intéressants les uns que les autres, sauf peut-être Medecine Show, le deuxième album du Syndicate, flingué par Sandy Pearlman. Le Wynner revient longuement sur l’épisode de cet enregistrement dans cette autobio affreusement mal titrée, I Wouldn’t Say It If It Wasn’t True. L’épisode Medecine Show est le cœur battant du book, le pauvre Wynner rappelle à quel point cet enregistrement fut pénible et douloureux. Le Syndicate a 18 mois d’existence et Kendra Smith qui ne supporte pas bien les tournées à travers les USA quitte le groupe, remplacée par Mark Walton.

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Cette coquine de lâcheuse flirte avec David Roback, futur Mazzy Star. Elle monte Opal avec lui et sera vite remplacée par Hope Sandoval. Le Wynner dit qu’il n’a pas insisté pour retenir Kendra quand elle a annoncé qu’elle quittait le Syndicate - You’re quitting. Okay, we’ll get someone else - Sous-entendu : someone else better. Le Syndicate vient de signer avec A&M qui leur file un budget de 150 000 $, 50 fois le budget du premier album et en plus, A&M leur paye du matos neuf, une Strato et un Mesa Boogie pour le Wynner, et un Marshall stack et une Les Paul pour Karl Precoda. Lors du dernier concert, juste avant d’entrer en studio, Karl a fracassé sa vieille Silvertone sur scène, scellant ainsi le destin des 18 premiers mois du Syndicate. Le Wynner y voit un signe funeste. Il ne se trompe pas. Les voilà en studio à San Francisco, pour une durée indéterminée, avec Sandy Pearlman, le producteur à la mode. Pearlman leur demande de jouer. Over and over and over. Combien de fois ? demande le Wynner. Again and again and again. Ah bon. Alors again and again and again. Again ? Again and again and again. Pearlman leur dit de jouer jusqu’à ce qu’il dise stop. Il ne dit jamais stop. En fait, le Wynner s’aperçoit que Pearlman joue la montre pour faire rentrer du blé. Il facture son temps à A&M. Les semaines et les mois. Il a carte blanche. Alors again and again and again. Plus il passe de temps en studio, plus il facture et plus il s’enrichit. Le Wynner parle de «legendary long recording sessions.» Le seul cut de Medecine Show qui ne sera pas overdubbé à gogo est le fameux «John Coltrane Stereo Blues», «the only track we played together.» Pearlman transforme le son du Syndicate, il vire le «feedback-laden, assaultive noise-fest» du premier album pour aller plus sur son fucking classic rock, celui d’UFO et de Blue Öyster Cult. Comme Karl adore UFO, il s’entend comme cul et chemise avec Pearlman et du coup le Wynner se retrouve marginalisé. Il voit bien que l’album est mal barré. C’est pas leur son. Et son amitié avec Karl en prend au passage un sacré coup dans l’aile. Le Wynner nous décrit ce cauchemar dans le détail, on s’y croirait. Il raconte comment un fucking producteur transforme le son d’un groupe et le détruit. À chaque fois, c’est la même histoire qui se répète. Le mec fait autorité parce qu’il est dans la cabine, mais il ne comprend RIEN à ce que fait le groupe. Il impose un son et voilà, t’es baisé. Car c’est pas ton son. Le Wynner dit que le cauchemar dure six semaines ! Karl ré-engistre ses guitares et bourre l’album d’overdubs, il rejoue tous ses solos, again and again and again - Six weeks. Seven days a week. Twelve hours a day. That’s a lot of time for lead guitar overdubs - Le Wynner dit que ça le rend fou. Et plus il montre que ça le rend fou, plus Pearlman et Karl lui font comprendre qu’il n’est pas le bienvenu dans le studio. Quand le Wynner arrive, un silence de mort l’accueille, «like a scene out of a western, when the bad guy walks into the bar.» Karl profite de l’indécision chronique de Pearlman pour essayer des tas de variantes. Lui, il est content. Il ne s’en lasse pas. Le Wynner se plaint auprès de son manager, mais il ne sait pas que quatre mois de studio sont encore prévus. À la fin, Pearlman convoque le Wynner pour enregistrer les vocaux. Alors il chante, mais c’est jamais assez bien. Pearlman lui dit de recommencer : «I don’t think we’ve have it yet. Go out and sing some more.» Allez hop, dix takes ! Allez hop, encore dix takes. Over and over. Pearlman prend des bouts. Il en faut encore. Jour après jour. Sept jours sur sept. Douze heures par jour. Un jour, Pearlman veut qu’il croone, alors le Wynner croone. Le lendemain, il lui demande d’haranguer comme le prophète sur la montagne. Alors le Wynner harangue. Puis Pearlman lui demande de faire Jim Morrison ou alors Gene Scott. Le Wynner finit par craquer et balance un bouteille vide dans la gueule de Pearlman, et tu sais ce que Pearlman lui sort ? «Mick Jones never once threw a bottle at me.» Il se pourrait bien que Pearlman soit l’un des fléaux du XXe siècle, avec le rock FM et Frampton. Bien sûr, Pearlman explose le budget de 150 000 $ , il va presque réussir à le doubler, nous dit le Wynner écœuré - We’d spent $250,000 over five months making the record - un record qui sera boudé par la critique américaine - What happened to the Dream Syndicate?

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Medecine Show souffre en effet d’un mal bien connu : une production ca-tas-tro-phique. Visiblement, Pearlman ne sait pas ce qu’est un Syndicate. Il a formaté le son du groupe sur la grosse powerhouse américaine, c’est une grave erreur, car le Syndicate est un groupe essentiellement psychédélique, doué d’un sens aigu de la Mad Psychedelia. Le son de l’album manque totalement de caractère et ce volontarisme qui sortait si bien The Days Of Wine And Roses de l’ordinaire brille par son absence. Dommage, car certains cuts comme «Armed With An Empty Gun» et «Bullet With My Name On It» auraient pu exploser. Mais le son est désespérément raplapla. Un légionnaire dirait du son qu’il n’a rien dans la culotte. Quand on compare avec le son des Screaming Trees, c’est d’une sécheresse atroce. Pearlman a limé les dents du Syndicate et le Wynner sonne comme un fucking miauleur d’indie pop. Pearlman n’a RIEN compris au Syndicate. Absence totale de culture politique. Le morceau titre qui ouvre le bal de la B des cochons retombe comme une bite molle. Il est monté sur un riff de basse tellement enregistré qu’il en devient grotesque. Alors que ça ne demande qu’à exploser. On ne parle même pas du «John Coltrane Stereo Blues» qui est une insulte à la mémoire de Coltrane, et ce n’est pas de la faute du Wynner. On est loin du compte et même loin de tout. Le pauvre Precoda essaye de percer des murailles mais dans cette absence de démesure, ça ne sert à rien. En plus, c’est monté sur le plus plan-plan des plans de basse. Quelle catastrophe productiviste ! Il y a sur cet album au moins quatre titres qui auraient dû éclater au Sénégal. Mais le plus grave dans cette histoire est que le Syndicate va jeter l’éponge à cause de cet album. Steve Wynn : «It was a real ugly time. Karl and I fought a lot. Eventually we weren’t talking. The band broke up making that record.» Merci Pearlman.

             Pendant le tragique épisode de cet enregistrement, le Wynner flashe sur la secrétaire du boss d’A&M, Johnette Napolitano. Ils vont rester trois ans ensemble. On la retrouvera un plus tard dans Concrete Blonde, avec le légendaire Jim Mankey, l’ex-Halfnesson, c’est-à-dire les early Sparks.

             Medecine Show va donc détruire le lien qui unissait le Wynner et Karl Precoda. Lever était déjà dans le fruit : le Wynner ne supportait plus de voir Precoda frimer torse nu sur scène et faire de l’arena-rock posturing, «foot on monitors, cliched and unimaginative posing that bugged me no end. The more he posed, the more I sabotaged.» Au retour d’une tournée au Japon, le Wynner annonce aux autres qu’il arrête le groupe. Puis il va bien sûr le remonter sans Precoda, avec Paul Cutler, un bon guitariste qui n’est pas «afraid to go off the rails with noise and disonance.» New sound and new collaborator, rien de tel pour redémarrer ! La pauvre Precoda a dû en baver quand il a vu le Dream Syndicate à l’affiche. Sur ce coup-là, le Wynner n’a pas les mains propres. C’est même un peu dégueulasse de reformer un groupe en douce. Ils enregistrent Out Of The Grey que n’aime pas trop le Wynner - my least favourite of the albums I have made in my life - Son pourri des années 80, le fameux cutting-edge sound «of your time.»

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Côté tournées, le Wynner ne fait pas forcément les bons choix. Il se vante d’une première tournée américaine en première partie d’U2, puis d’une autre en première partie d’REM. D’ailleurs, il va devenir tellement pote avec Peter Buck qu’ils vont monter ensemble le Baseball Project. Il dit aussi quelque part s’intéresser de près à John Couguar Mellencamp et Tom Petty. Ah ces Américains ! Il aime bien aussi citer les noms d’Abba, des Talking Heads et de Phil Collins. Parfois, ça craint un peu. 

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Et puis, dans l’autobio, t’as tout l’amont de Medecine Show, la rencontre avec Kendra Smith, le recrutement de Donald Duck, le roi du beurre, et bien sûr l’embauche de Karl Precoda. Il arrive d’abord en tant que bassman, «impossibly skinny», avec un «real rock haircut, equal parts 60s mod and 70s Stones.» C’est vrai que Precoda avait beaucoup d’allure sur les photos. À la même époque, le Wynner devient vendeur chez Rhino Records qui vient d’ouvrir sur Westwood Boulevard. Puis comme ça marche bien avec wild Precoda, il demande à Kendra de venir jouer de la basse. En 1981, le groupe est au complet : Precoda, Kendra, Donald Duck et le Wynner commencent à écumer les clubs californiens. Le Wynner fricote aussi avec Sid Griffin, lequel Sid Griffin lui propose de se joindre à son groupe qui va devenir bien sûr The Long Ryders, mais le Wynner préfère rester un Syndicaliste. D’ailleurs, il reste à se mettre d’accord sur le nom du Syndicate. Le Wynner propose d’abord Big Black Car en hommage à Big Star, mais les autres n’en veulent pas de son Big Black Car. Pffffffffff. C’est Donald Duck qui propose The Dream Syndicate, tiré d’Outside The Dream Syndicate de Tony Conrad. Mais nous dit le Wynner, personne ne sait à l’époque que The Dream Syndicate était le nom du groupe que Tony Conrad et John Cale avaient formé juste avant le Velvet. Et pouf, la première démo. Budget ridicule : 200 $. Tout en une seule prise - I’m pretty sure we recorded every song in one take - Tout en live. Le Wynner chante dans la cuisine pour isoler sa voix. Il sait qu’il ne veut ni devenir professionnel, ni devenir célèbre. «That was likely one of our strongest avantages.» Sur scène, les Syndicalistes font des ravages avec du «ear-shrieking feedback coaxed from Karl’s Silvertone guitar through my Champ amplifier.» Fan de Creedence, de Dylan et de Neil Young, Mikal Gilmore adore le son des Syndicalistes. Leur premier EP sort en 1982, en plein boom du Paisley Underground. The Salvation Army et les Bangs, futures Bangles, jouent avec le Syndicate. C’est à cette époque que le Wynner se lie d’amitié avec Dan Stuart, de Green On Red. Bizarrement, il parle beaucoup de Stuart, jamais de Chuck Prophet. Il va d’ailleurs monter un duo avec Stuart, Danny & Dusty.

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Leur premier album s’appelle The Lost Weekend. On y trouve un joli bouquet d’influences, de la Stonesy avec ce «Baby We All Gotta Go Down» qui semble sortir tout droit d’Exile. Dan Stuart s’en donne à cœur joie. Ils tapent aussi dans Linky Link avec «The King Of The Losers» qui est monté sur un thème bien connu : «The Rumble». Du coup, tu te croirais chez les Cramps. Puis ils vont droit sur le Dylanex avec une magnifique cover de «Knocking On Heaven’s Door». T’as Donald Duck qui bat le beurre, alors tout tient bien la route. Dan Stuart et le Wynner duettent comme des cracks sur «Miracle Mile». Le Wynner en profite pour renouer avec le Syndicalisme et lâche une fantastique envolée de poux multicolores. L’autre duo d’enfer est le «Send Me A Postcard» en B. Stuart te le chante à l’accent fêlé. Ah comme ils duettent merveilleusement sur cette pièce de country pantelante !

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Danny & Dusty enregistrent un deuxième album, Cast Iron Soul, et là, c’est une autre paire de manches. Autrement dit un very-big album. Tu dois attendre «Raise The Roof» pour retrouver les rondeurs de l’énormité. Le Wynner attaque au heavy rentre-dedans. Autant tu sens qu’ils s’amusent sur la première partie de l’album, autant tu te régales de la deuxième partie, les six derniers cuts, car c’est un sans faute. «Thanksgiving Day» sonne comme de la pop wynnique - Thank you for everything we ever had - et ça bascule dans le Dylanex urbain de haut rang avec «New York City Lullaby». On se croirait sur un album du Syndicate, car t’as encore à la suite l’incroyable proximité d’«It’s My Nature», on croit entendre chanter John Lennon, puis le Wynner te gratte «Hold Your Mud» vite fait, Dan et lui duettent comme des bêtes de fournaise et ça se barre dans l’enfer Syndicaliste, le Wynner drive le cut droit dans la gueule de Moloch, ça vire au fast hot hell gratté serré, avec des éclairs de lumière, alors te voilà avec un nouveau coup de génie sur les bras, t’en demandais pas tant, et ça brasse large, dans la fournaise du Mud, ça re-connecte avec «Sister Ray». Ils amènent «Let’s Hide Away» au oouuh ouuh baby, ça sonne comme un heavy hit lourd et lent, c’est immédiat, ouuuh ouuuh baby, tu sens la patte du crack. Et ça continue avec «ID’s Blues», amené au heavy stomp. Wow, l’incroyable violence de l’attaque ! C’est plombé du bulbique et le Wynner injecte sa dose de kill kill kill.

             Dans son book, le Wynner s’attarde un peu mais par trop sur le Paisley Underground, rappelant que Salvation Army et les Bangs jouaient en première partie du Syndicate. Il trouve aussi que Hüsker Dü sonnait comme Salvation Army. Et les Bangs étaient à ses yeux wilder, more intense que les hit-making Bangles - Et leur choix de covers impeccable : Love’s «7 And 7 is», The Changing Time’s «How Is The Air Up There» and The Seeds’ «Pushing Too Hard» - Il dit aussi qu’elles «rocked with the cockiness and swagger of the best Nuggets bands.»

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Le Wynner trouve quatre qualités à son Syndicate : sexy, funny, scary et le fameux can fall apart at any moment. Et il trouve que tous les groupes qu’ils aime ont ces quatre qualités, particulièrement les Stones avec Exile On Main Street, puis Raw Power et London Calling, puis Fire Of Love du Gun Club. Pareil pour Blonde On Blonde, les deux New York Dolls et le White Light White Heat du Velvet. Il a raison de se ranger dans la même catégorie. C’est de bonne guerre, Wynner. Avec la progression fulgurante du Syndicate, il voit sa vie changer. Il se retrouve lead singer in an increasingly popular band. Alors ils vont further and further - If there was feedback, make it louder and more painful - Les voilà sur Ruby, le label du Gun Club, un sous-label de Slash qui a X, les Blasters et les Germs. Le boss n’est autre que le fameux Chuck D, le mec des Flesh Eaters. Chuck D a aussi produit les Misfits et Lydia Lunch, alors pardonnez du peu. C’est avec lui que les Syndicalistes enregistrent le fameux Days Of Wine & Roses. Pas de contrat ni d’avocats ni de budget. Chuck D : «We can make a record and have it out in the fall.» L’antithèse de Medecine Show. Dans son book, le Wynner commente tous les cuts de Days Of Wine & Roses, et fait pleuvoir les références, ça va de The Fall à Raw Power en passant par Black Flag et les Soft Boys. Pour lui, le morceau titre, c’est «Tombstone Blues». Il parle d’un pompage involontaire - But I’m sure Dylan stole that song as well - he’s the most fleet-fingered musical thief out there - Le Wynner a toujours une manière étrange de se justifier. En studio, avec Chuck D, il y a Pat Burnette, le fils de Johnny. Encore une fois, le Wynner dit que tout s’est fait in a single take. Il qualifie le son du Syndicate de «big, anamorphous mess» avec des «shards of noise and chaos that sat within the overall sound.» C’est admirablement bien décrit. Ils sont tellement contents de leur album que le Wynner s’écrie, en haut d’une page : «The only other time I had that hundred percent feeling of satisfation would come twenty years later, when I made Here Comes The Miracles.» Et il ajoute ça, qui éclaire bien le phénomène Syndicaliste : «Le Dream Syndicate a toujours été, at heart, a jam band and a groove band, un groupe qui teste ses limites, qui n’a pas peur de se jeter dans les ténèbres et qui s’en sort toujours de justesse et qui recommence à la première occasion. C’est ce que nous savons faire de mieux et c’est la raison pour laquelle les gens nous suivent.»

             Le Wynner avoue aussi un goût prononcé pour le speed, mais il nous fait rigoler avec ses cuites, car il en rajoute un peu des caisses. Il est des pages où on se croirait dans les mémoires de Nikki Sixx - Speed was great. It was exciting. It helped me get things done - Il se sentait «ready for anything», eh oui, c’est exactement ce qui passe. Keep the party going. Experiencing a little more of eveything. Il en parle bien. Ce n’est pas une apologie. C’est la vie d’un Syndicaliste.

             À Boston, il flashe sur la chanteuse des Dangerous Birds, Thalia Zedek, qui deviendra une bandmate dix ans plus tard. Car la vie du Wynner, c’est aussi une vie de collaborations.   

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Côté roots, le Wynner n’est pas en reste, comme on s’en doute. Il a 9 ans quand l’un de ses futurs beaux-pères lui montre la pochette de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, qui vient tout juste de paraître - He instantly won me over - Ça se passe en 1969. En 1964, il fait comme les frères McDo, il découvre les Beatles. Précoce, mais bon, les Californiens sont comme ça, ils ont besoin d’en rajouter une caisse. Il se dit plus fasciné par «Tomorrow Never Knows» que par les tables de multiplication. Son père bossait sur Hawthorne Boulevard, et ses amis Phast Phreddie Patterson et les frères McDo, justement, se souviennent très bien du Wynn Brothers Auto Part de son père. Il a 9 ans quand sa mère lui offre sa première guitare, alors il prend sa première leçon, écrit sa première chanson, démarre son premier groupe et joue son premier concert. Il n’a pas l’air de plaisanter. Puis il flashe sur le Magic Bus des Who, comme par hasard et il achète son premier album, Willy & The Poor Boys de Creedence, comme Kim Salmon qui lui aussi démarre dans la vie avec un Creedence. Il aime bien les Beatles, mais il pense que les Beatles sont le groupe de tout le monde, alors que Creedence est son groupe à lui, «my secret passion». Quand paraît le suivant, Cosmo’s Factory, le Wynner en apprend toutes les paroles et toutes les notes. Le premier groupe qu’il voit sur scène, c’est Delaney & Bonnie & Friends. Il flashe ensuite sur Traffic et Canned Heat. Il économise pour se payer Lola Vs Powerman And The Moneygoround, puis il trouve un five-dollar bill sur le trottoir et court s’acheter Every Picture Tells A Story. Comme Creedence et les Beatles se sont séparés, il se met à chouchouter les Stones et les Who, particulièrement Sticky Fingers et Who’s Next. Toute une époque ! Et pendant ce temps il écrit des chansons. Il avoue même être choqué que les autres gens n’écrivent pas de chansons, surtout les musiciens. Il dit en avoir écrit un millier. Pour lui c’est pas compliqué, une petite mélodie, une truc dans le coin de la tête, quelques mots, et voilà, comme il l’écrit, you have a song. Parmi les albums qui l’ont le plus affecté, il cite encore Quadrophenia et Tonight’s The Night. Comment ne pas être fan des Who et de Neil Young ?

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Puis il flashe sur Country Life qui, bizarrement, est loin, et même très loin d’être le meilleur Roxy. Il va d’ailleurs devenir pote avec Sal Maida - my good friend and neighbor these days in Jackson Heights and bandmate in, yes, a Roxy Music tribute band - Et puis voilà le punk.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Le Wynner voit les Pistols au Winterland de San Francisco, en janvier 1978. Mais il frôle l’anathème en disant préférer les opening acts, The Avengers et les Nuns, dont fait partie Alejandro Escovedo qui, comme Thalia Zedek, les frères McDonald et Sal Maida, va devenir un pote du Wynner. En fait, le Wynner les connaît tous. Il indique aussi que les frères Robinson ont décidé de monter leur groupe, c’est-à-dire The Black Crowes, en voyant le Syndicate sur scène à Atlanta en 1984.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Et comme tout le monde, le Wynner flashe sur Nuggets. Impossible de faire autrement - It changed my life, my songwriting, my musical taste, everything - Pour lui c’est la compile parfaite - It was fun, it was wild, it was disposable, it was essential - Quand il bosse chez Rhino, l’un de ses clients n’est autre que Sal Valentino des Beau Brummels. C’est l’avantage de vivre en Californie : on y croise de genre de personnage légendaire. T’auras pas ça dans ton bled pourri.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Puis il va flasher sur les groupes du New Jersey, les dB’s et les Feelies. Puis sur les groupes Postcard, Orange Juice et Aztec Camera, mais son groupe préféré à l’époque reste The Fall - Their music was so ramshackle and broken, so amateurish - Il trouve que tous ces groupes doivent tout au Velvet. Lui aussi doit tout au Velvet - The moment I heard «Sunday Morning», my life was changed - Il ne tarit plus d’éloges sur le premier Velvet, «that album’s seemingly simple formula of mixing classic, hooky songwriting, intelligent lyrics and a fearlessness to sabotage both of those elements with noise and dissonance made sense.» Et il ajoute ceci qui sonne comme une parole d’évangile : «En 1981, les Velvet étaient à la fois dans le radar du mainstream et de l’underground, comme Big Star, les Stooges, les Modern Lovers, et des groupes plus récents comme les Only Ones, les Soft Boys et le Gun Club, tous ces groupes que j’adorais et qui m’ont influencé.» Parmi les groupes californiens influencés par le Velvet et Nuggets, il cite The Last et surtout The Unclaimed qui pour lui sonnent comme Music Machine et les Byrds, «in both look and sound».

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Sa plus grosse influence est peut-être Big Star. Plus que Badfinger et les Raspberries, qu’il trouve bons, mais pas life-changing. Ce qu’il aime, le Wynner, c’est le life-changing. Alors il tombe sur Third et il est life-changed. Il est tellement fasciné par Alex Chilton qu’il décide d’aller le rencontrer à Memphis. Il voyage en bus et nous raconte son périple, pendant l’été 1981. Avec l’évocation des sessions d’enregistrement de Medecine Show, ce voyage en bus et sa rencontre avec Alex Chilton sont le cœur battant de cette autobio - I needed to meet this guy - Tout ce qu’il a comme info pour le trouver, c’est une adresse sur une pochette de disque. Il vient de se payer un 10’’ d’un groupe nommé Panther Burns. Le critique dit que c’est le nouveau groupe d’Alex. L’adresse se trouve au dos de la pochette - That was all I needed. I bought the summer-long bus ticket, and this rock’n’roll gumshoe was on his way - Il arrive au 706 Cox Street et frappe à la porte. C’est le «pompadoured and mustachied dandy» Tav Falco qui lui ouvre la porte. Le Wynner se présente et dit qu’il vient de L.os Angeles en bus pour rencontrer Alex, et le soir-même, Tav l’emmène dans la bar où traîne Alex, un Alex qui n’est pas très médusé de voir débarquer ce blanc-bec. Le Wynner n’est pas bien riche, mais il paye les bières et les clopes. Alex et lui papotent pendant des heures. Alex est un fan de philo, «Wilhelm Reich in particular.» Bien sûr, il n’est pas question de parler de Big Star - Box Tops & Big Star were topics non grata - Puis le Wynner assiste à un concert des Panther Burns dans un bar devant 5 personnes. Alex bat le beurre - It was a mess, a beautiful mess, but a mess nonetheless - Le Wynner rencontre aussi ce soir-là Ross Johnson.

             Deux ans plus tard, le Wynner est en tournée avec le Syndicate, peu après la parution de Days Of Wine & Roses. Ils arrivent à la Nouvelle Orleans pour jouer au Tupelo’s. Ils s’installent sur scène pour le sound-check et le tour manger vient chuchoter à l’oreille du Wynner : «Suis pas très sûr, mais le mec qui balaye là-bas pourrait bien être Alex Chilton.» - Sure enough, it was Alex - Le Wynner va le trouver, lui dit qu’ils se sont rencontrés deux ans auparavant à Memphis, mais Alex ne se souvient pas. Il ne montre pas non plus une envie folle de poursuivre la conversation.

             Dans les années à venir, le Wynner indique qu’il va prendre soin d’éviter Alex - I learned to avoid meeting any heroes - Il ne reverra Alex qu’en 2007, en Norvège, dans un festival nommé Down On The Farm. Alex a fait la paix avec son passé et a reformé Big Star avec Jody Stephens et les deux mecs des Posies, Jon Auer et Ken Stringfellow, et le Wynner est là avec Danny & Dusty. 

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Bon le dernier album du Wynner n’est pas ce qu’on espérait. Make It Right retombe un peu comme un soufflé. Il est pourtant tout de suite dessus avec «Santa Monica», comme peut l’être Lou Reed sur ses propres cuts. Ils savent tous les deux claquer un songwriting, mais ce ne sont pas des hits automatiques. Le Wynner démarre son morceau titre en mode «Pale Blue Eyes» et ça fait illusion. Ça devient même vite tétanique. Il est vraiment sur les accords de «Pale Blue Eyes». Son I/ I/ Can’t make it right est du pur Linger on/ Your pale blue eyes. L’autre merveille de l’album s’appelle «Madly». Le Wynner y gratte de belles espagnolades. Mais on perd le Syndicate. Les espagnolades scintillent cependant au soleil, alors ça nous console. Il joue avec des machines («What Were You Expecting», bonne question) et avec le post-punk («Making Good On My Promises»). Mais on passe à travers tout le reste. Pas mal de cuts pépères naviguent en pères peinards sur la grand-mare de cet album. Le Wynner s’embourgeoiserait-il ? Il renoue un peu avec la niaque du Syndicate dans «Roosevelt Avenue». C’est tellement exacerbé qu’il frise un peu le Velvet, mais pas trop. Ça reste un peu glabre. Bien boutonné.

    Signé : Cazengler, Steve Ouin (ouin)

    Steve Wynn. Make It Right. Fire 2024 

    Danny & Dusty. The Lost Weekend. A&M Records 1985

    Danny & Dusty.  Cast Iron Soul. Blue Rose Records 2007

    Steve Wynn. I Wouldn’t Say It If It Wasn’t True. Jawbone 2024

     

    L’avenir du rock

     - Stanley your burden down

     (Part One)

             Quand on erre, on erre. Errer n’est pas une chose qu’on fait à moitié. L’avenir du rock en connaît un rayon. Le désert, le sable, les dunes, le soleil, les étoiles, les caillasses, tout cela n’a plus aucun secret pour lui. Il pourrait en parler pendant des jours et des nuits. Il a même fini par se dire que s’il erre depuis tant d’années, c’est uniquement pour pouvoir en parler un jour. Sinon, à quoi servirait d’errer ? Qui pourrait parler d’errance ? Certainement pas Lawrence d’Arabie, trop occupé à s’admirer dans le miroir.

             Une silhouette apparaît au loin et arrache l’avenir du rock à ses cogitations. Un barbu coiffé d’un casque colonial descend la dune en traînant la savate et approche lentement. Il a l’air complètement paumé, comme tous ceux qu’on croise dans le désert.

             — Je m’appelle Livingstone ! Stanley qui est dûment mandaté par Leopold II, roi des Belges, me cherche. Vous n’êtes pas Stanley, I presume...

             — Non mais franchement, est-ce que j’ai une tête à m’appeler Stanley ? Vous m’avez bien regardé ?

             — Oh mais ne le prenez pas mal, je suis juste un peu désorienté. Je cherche aussi un fleuve, le fleuve Congo, vous ne l’auriez pas vu ?

             — J’ai déjà croisé un con qui cherchait le même fleuve. Ça doit être le fleuve des cons. Décidément, vous avez tous décidé de me gâcher le plaisir d’errer. Alors, je vais vous dire : je commence à en avoir marre des gens comme vous qui se permettent d’errer dans mon désert et de me poser des questions à la con. Vraiment marre de vos jérémiades et de votre incapacité à infléchir les courbes de la croissance, marre de vos manquements à l’orthodoxie, marre de vous voir tripoter la mécanique quantique, marre de vous voir mélanger les torchons et les serviettes. Demandez-moi plutôt si je connais Bob Stanley, sombre crétin !  

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Et si l’avenir appartenait aux compilateurs ? C’est l’un des paris que lancent les gens d’Ace, notamment avec Bob Stanley, le mec de Saint Etienne. Pas la ville, bien sûr, le trio Sarah Cracknell/Bob Stanley/Pete Wiggs. Bob Stanley - qui n’a rien à voir avec Livingstone - est aussi écrivain, ce dont on va causer dans le Part Two. Ça fait beaucoup de choses. Dans les circuits professionnels, Bob Stanley est ce qu’on appelle un polyvalent. Il polyvaille que vaille, il polyvalentement mais sûrement, il polybien son chinois et polypose les bases d’un bel empire. On peut donc suivre PolyBob les yeux fermés.

             PolyBob dispose d’une cervelle élastique. Sa culture pop s’étend  à l’infini. Il polybrasse large, il se polymoque des distances et des mesures. À son corps défendant, il devient une espèce de polyphénomène, et les ceusses qui rapatrient ses compiles avouent franchement leur fascination. «PolyBob ? Quel polystirène !», font les gens lorsqu’on leur tend un micro.

             On recense une quinzaine de polycompiles. Ace n’y va pas de main morte. Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on va se contenter d’en explorer cinq pour cette fois, dont deux bien pratiques, car à éviter soigneusement : Paris In The Spring et Fell From The Sun (Downtempo And After Hours 1990-91). Pourquoi ?

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Parce que. Parce que quoi ? Parce qu’avec Fell From The Sun, PolyBob plonge dans la scène maudite de l’house music, et bien évidemment, il attaque avec l’«Higher Than The Sun» de Primal Scream. Non, non et non, ça ne marche pas ! Puis vont se succéder une ribambelle de petits grooves inconséquents qui prennent littéralement les gens pour des cons. C’est l’house dans toutes son inepte inutilité. On patauge dans l’exercice de style à la mormoille la plus puante. PolyBob se tape une petite crise d’autosatisfaction avec le «Speedwell» de Saint Etienne. À sa place, on aurait évité de la ramener. Tout ce son ne peut pas accrocher. C’est trop à la mode, trop superficiel. Tu attends des compiles qu’elles t’amènent au seuil des mondes inconnus, et celle là t’amène à rien. 

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Paris In The Spring, c’est un autre cas de figure. PolyBob tape dans l’underground français de 68 et va chercher des trucs de Mireille Darc et de Bernard Lavilliers, qui, dans «Les Aventures Extraordinaires d’Un Billet De Banque», emprunte le riff de basse de Melody Nelson. PolyBob propose d’explorer un continent, il privilégie les cuts inconnus, mais ses choix ne sont pas bons. Ilous & Decuyper font du Crosby Stills & Nash franchouillard à coups d’ooh-ohnow now. PolyBob choisit «La Métaphore» de Dutronc qui n’est pas le meilleur Dutronc, et le «Dommage Que Tu Sois Mort» de Brigitte Fontaine qui ne vaut pas l’excellent «c’est bon d’être con». Pareil pour Nino Ferrer, «Looking For You» n’est pas le meilleur Nino. On plonge en pleine misère de la variette avec William Sheller, et on retrouve Triangle avec un «Litanies» qu’on fuyait à l’époque. Le «Viens» de Françoise Hardy n’est pas bon et l’«Encore Lui» de Jane Birkin est insupportable. Le seul coup de magie est le «Bal Des Laze» de Polna. Prod parfaite. Mélodie parfaite. Ça se termine avec «La Chanson D’Hélène» de Romy Schneider et Michel Piccoli. Ah le cinéma ! 

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Le seuil des mondes nouveaux, parlons-en ! C’est exactement ce que propose PolyBob avec ses compiles, lorsqu’elles sont bonnes. Et puis il intrigue un peu avec ses pochettes, il opte souvent pour des images de bâtiments, notamment English Weather sous un ciel gris, ou State Of The Union sous un ciel bleu. Dans ses liners d’English Weather, l’écrivain PolyBob explique que la ville de Londres a changé «dramatically» depuis Get Carter et les années 70, mais pas le weather. Il raconte comment il s’est retrouvé coincé par la pluie chez un disquaire de Newcastle, à écouter des groupes des années 70, d’où l’idée de cette compile. PolyBob passe en revue des choses qu’on n’écoute pas souvent, mais qu’on est content d’entendre, comme Matching Mole («O Caroline» compo de David Sinclair avec la magie vocale de Robert Wyatt), Daevid Allen («Wise Man In Your Heart», typical Camembert, gros groove de flying teapot, une autre époque), Caravan, bien sûr, avec «Love Song With Flute» et tu repars à Canterbury, merci PolyBob pour ce voyage dans le passé, les Caravan sont très Soft Machine, très surdoués et t’as le grand solo de flûte. Camel aussi avec «Never Let Go», proggy en diable. The Parlour Band avec «Early Morning Eyes», assez chaleureux, très CS&N dans l’esprit. Chaque cut a son histoire, PolyBob les raconte une par une, c’est un spécialiste. Il ne vit que pour ça, les disks et l’histoire des disks. Il est des nôtres. Ses textes constituent une somme. Il aime beaucoup les groupes anglais qui sonnent comme des Californiens. On l’a vu avec The Parlour Band et ça se confirme avec The Orange Bicycle. Et on se demande bien pourquoi un groupe comme T2 est devenu culte, car leur «JLT» n’est pas jojo. Par contre, Bill Fay a une vraie dégaine avec son «‘Til The Christ Come Back». PolyBob en fait un mythe. Pas de voix mais un mood. Van Der Graaf Generator, c’est tout de suite autre chose. Avec «Refugee», Peter Hammill sort du lot. On se régale encore de «Very Nice Of You To Call» d’Aardvark, une Coventry pop assez envahissante et du piano all over the solo. PolyBob tire le Big White Clud» de Vintage Violence pour saluer John Cale. On sent le big time dès l’intro. Il traîne en chemin de la mélodie. C’est très Paris 1919. Tu sors cette compile pas vraiment émoustillé, mais ravi.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Et t’enquilles aussi sec State Of The Union (The American Dream In Crisis 1967-1973). Dans son intro, PolyBob revient longuement sur les désastres environnementaux et la guerre du Vietnam qui ont brisé les reins de l’Amérique, entre 1967 et 1973. Et pour lancer sa petite machine à remonter le temps, il attaque avec l’heavy Elvis de «Clean Up Your Own Back Yard». Ça monte vite en température avec Della Reese et «Brand New Day». Cette fantastique Soul Sister et très directive. Elle te dégage le passage vite fait. Dion fait ensuite son pleurnichard avec «Abraham Martin & John», ce qui n’est pas sa meilleure période. Sinatra fait de la pop d’avant la pop : «The Train» est coloré et tragique à la fois. PolyBob ramène aussi les 4 Seasons («Saturday’s Father») et les Beach Boys (4th Of July»). Pas les meilleurs choix. Dommage, PolyBob, se fourre parfois le doigt dans l’œil. Pour le redécollage, il faut attendre les Four Preps d’Ed Cobb et «Hitchhiker», une belle pop harmonique. Ils sont les rois des chœurs psychédéliques. Encore une voix extraordinaire, celle de Lou Christie. Il tape son «Paint America Love» dans un délire orchestral et une overdose d’harmonies vocales. Ça valse dans les étoiles. Cette pop orchestrale constitue un sommet du genre. On passe sur Eartha Kitt (trop affectée) et Roy Orbison («Southbound Jericho Parkway», mini-opéra à la mormoille). On passe aussi sur Bobby Darin et sa pop d’entre deux mers («Questions») et sur Paul Anka et son sucre d’orgue qui colle trop au papier («This Crazy World»), et on revient enfin aux choses sérieuses avec Eugene McDaniels et «Cherrystones». Il groove pour de vrai avec un killer juste derrière lui. Retour aussi au grand art américain avec les Tokens et «Some People Sleep», tiré du «great lost album» Intercourse : grosses harmonies vocales à la Brian Wilson. Ça se termine avec une cover du «Revolution» des Beatles par the folk harmony quartet The Brother Four. Et là tu dis oui, car c’est bien foutu. Et tu peux aller moissonner les grands albums des Tokens, de Lou Christie et d’Eugene McDaniels.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Pas de maison sur la pochette de Three Day Week (When The Lights Went Out 1972-1975). PolyBob opte pour un couple en pleine séance de préliminaires. Il opte aussi pour la misère anglaise de 1973 - What had gone wrong? And what did pop music had to say about it? - Bonne question, PolyBob. Il explose le «British malaise», avec une pop qui cherche sa voie, alors certains vont vers le space age et le modernism, «a world of electric boots and mohair suits.» D’autres reviennent aux fifties, Wizzard, Showaddywaddy, Shakin’ Stevens et les Rubettes, nous dit PolyBob. Il analyse bien son British malaise et conclut son intro ainsi : «Think of ‘Three Day Week’ as an extended musical Play For Today.» C’est quoi cette semaine de trois jours ? Une revendication des mineurs. L’Angleterre s’enfonce alors dans les grèves, avec des coupures de courant et donc un pic notable de natalité. Mais les Tory tombent à cause des grèves et voilà qu’arrive au pouvoir la Thatcher. Alors PolyBob n’a choisi que des singles de cette période de vaches maigres, des singles destinés à l’oubli. L’écrivain PolyBob restitue admirablement l’état d’esprit de cette époque : «Encore un verre ? Qu’avons-nous à perdre ? Le gouvernement est sur les genoux et on n’aura plus de boulot la semaine prochaine. Vite, quelqu’un au piano avant la prochaine coupure de courant !». Seul un écrivain peut rétablir le climat propice. Pour illustrer le thème des disques «que personne n’écoutera», voilà Small Wonder avec «Ordinary Boy». Ce simili glam d’urban teen angst aurait pu devenir un hit. Autant le dire tout de suite, le coup de génie de la comp n’est autre que l’«Urban Guerilla» d’Hawkwind. Là, PolyBob tape dans la couronne royale du rock anglais. Pur Brock genius, avec un bassmatic qui rôde dans le son. Tiens, voilà Ricky Wilde, le fils de Marty, avec «The Hertfordshire Rock». Incroyablement juvénile ! Cut épais et fascinant, vraiment lourd de sens. Et puis des évidences comme les Kinks («When Work Is Over»), Adam Faith («In Your Life»), les Troggs (I’m On Fire», ça marche à tous les coups). Paul Cordell c’est autre chose. Seul le diable sait d’où sort son «Londonderry». Confus mais bien intentionné. Du glam encore avec Stud Leather et «Cut Loose» (et son final en sax free) et Bombadil avec «Breathless». Infernal ! D’où ça sort ? Merveilleux instro. Premier choc pétrolier avec le proto-punk de Lieutenant Pigeon et «And The Fun Goes On» : bad fuzz avec une flûte de Pan. PolyBob nous explique qu’il s’agit en fait de Stavely Makepeace, un duo composé de Rob Woodward et Nigel Fletcher. PolyBob les qualifie de «Coventry’s own Moondog and Wild Man Fisher.» D’ailleurs, il nous colle un Stavely Makepeace un peu plus loin : «Don’t Ride A Paula Pillion», un cut kitsch de mauvais goût, ça sort tout droit de la poubelle de la pop anglaise. Tu croises aussi Mungo Jerry («Open Up», rois du boogie) et Matchbox («Rod», trop produit et trop rock’n’roll). La petite pop sans conséquence ce Robin Goodfellow n’a qu’un seul mérite, celui d’exister, et on constate une fois de plus à quel point l’approche de Cockey Rebel est difficile («What Ruffy Said»). Plus loin tu tombes sur Pheon Bear et «War Against War»,  amené au heavy stomp de street proto. Impressionnant ! Ça sent bon le working class stomp des terraces.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Jon Mojo Mills accorde huit pages à PolyBob dans Shindig!, ce qui vaut pour privilège. Cette interview au long cours jette une sacrée lumière sur le personnage et son parcours de kid anglais fasciné très tôt par le rock. Autant dire qu’on se régale. Ses premiers souvenirs remontent à Slade, «the first group where I can remember being excited to hear whatever their next single was». Il cite aussi le «Rock On» de David Essex et le «Walking In The Rain» de Love Unlimited. PolyBob a déjà le bec fin. Dès qu’il a un peu de sous avec son Saturday job, il fait quelques emplettes, par exemple John Barry’s Persuaders theme. À 11 ou 12 ans, il flashe sur l’Unicorn de Tyrannosaurus Rex. Puis arrive l’épisode disquaires et PolyBob cite le sien : Beano’s Records à Croydon. Et comme on le fit tous à l’époque, on se fiait aux chroniques pour acheter les albums qu’on ne pouvait pas écouter. Alors PolyBob lit une kro de Forever Changes dans Record Collector et va l’acheter. C’est aussi simple que ça - and obviously I didn’t regret it -  Quand il entend le «Tell It Like It Is» d’Aaron Neville à la radio, pouf, il court l’acheter chez Beano - Usually, they’d have a copy of wathever it was I asked for. It was an incredible shop - Puis il dit sa passion pour le British psych, via Phil Smee’s first Rubble albums. Et il passe naturellement à l’étape suivante : le fanzine. Il lance Caff en 1986 avec son pote Pete Wiggs, et y chante les louanges des Pastels et de John Barry, un Barry dont personne ne parlait à l’époque. Quelle sera la prochaine étape ? Le groupe ! Et pouf, il monte Saint Etienne en 1991 avec le pote Pete et la belle Sarah Cracknell. Mojo Mills y va de bon cœur : «Saint Etienne’s 1991 debut Fox Base Alpha was one of the most perfect records to sit at the crossroads of the collision between dance culture, pop and what was classed as ‘indie’.» Oui PolyBob est fier de son mix d’influences, King Tubby, Big Boy Pete and Fingers Inc. Et Mojo Mills en arrive aux fameuses compiles Ace. PolyBob dit qu’il propose chaque fois «the cover artwork and the fonts» pour bien fixer le mood. Il dit avoir appris l’esthétique des compiles avec Edsel et Bam Caruso «which had quite dense, detailed sleeve notes.» Merci PolyBob !  

    Signé : Cazengler, Stan laid

    Bob Stanley/Pete Wiggs. English Weather. Ace Records 2017 

    Bob Stanley/Pete Wiggs. Paris In The Spring. Ace Records 2018

    Bob Stanley/Pete Wiggs. Fell From The Sun (Downtempo And After Hours 1990-91). Ace Records 2022

    Bob Stanley/Pete Wiggs. State Of The Union (The American Dream In Crisis 1967-1973). Ace Records 2018

    Bob Stanley/Pete Wiggs. Three Day Week (When The Lights Went Out 1972-1975). Ace Records 2019 

    Jon Mojo Mills : Lunch Hour Pops. Shindig! # 145 - November 2023

     

    Wizards & True Stars

     - Sandy show

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Sandy Salisbury et Curt Boettcher ? Leur rencontre est un vrai conte de fées. C’est en tous les cas ce que nous raconte l’impeccable Zoe Willard dans les liners de Try For The Sun. Sandy vient d’enregistrer un album avec son groupe, The Chances, au Nouveau Mexique, mais l’album ne sort pas. Shelved, comme on dit. La guigne empire encore lorsqu’il reçoit une convocation pour le draft, c’est-à-dire l’incorporation. On est en 1966, et ça pue le Vietnam. Il se rend donc à Los Angeles où se trouve le centre de recrutement, et dans la bagnole, il entend «Along Comes Mary» de The Association. Il est soufflé ! Le producteur du hit n’est autre que Curt Boettcher, un jeune producteur en vogue. Sandy poireaute à Los Angeles, et un jour sa mère le contacte pour lui dire qu’il est exempté d’armée - as a sole survivor - Alors Sandy exulte, il parle même de «crazy-good luck». Inespéré ! Il a pris un appart pas loin de Sunset Strip et comme il a tapé dans l’œil de sa voisine, celle-ci l’invite à une party. Elle a dit-elle un copain dans le music biz qu’elle aimerait bien lui présenter. Devine qui c’est ? Oui, bravo, c’est Curt ! Fin de la guigne pour Sandy. C’est un joli conte de fées, pas vrai ? Et leur musique s’en ressent. Alors Sandy va jouer ses compos à Curt. Comme Curt vient de monter un  label, Our Productions, il propose à Sandy d’enregistrer. Curt lui propose aussi de compléter the Ballroom, un groupe qu’il vient de monter avec Jim Bell et Michelle O’Malley. Mais le label coule à pic et The Ballroom avec. Glou-glou. Chacun part de son côté. Les enregistrements ne feront surface qu’en 2001, sur une compile Sundazed intitulée à juste titre Magic Time. Mais Curt n’en reste pas là : il remonte The Millenium. Pour vivre, Sandy sculpte des fleurs dans des planches de bois. Curt vient le trouver pour lui proposer de rejoindre The Millenium. Heck yeah !  Mais le nouveau projet va vite capoter. Curt est le prince de la poisse.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Alors, puisque Sandy et Curt ont sauvé leurs home and studio demos, Zoe Willard a trouvé judicieux d’en faire une petite compile pour les admirateurs du duo mythique. Enjoy the ride, lance Zoe en guise de chute. La compile Sundazed s’appelle Try For The Sun. Tu fonds dessus comme l’aigle sur la belette. Et t’es bien récompensé avec «The Sun Is Shining Now», une Sunshine Pop à toute épreuve, invincible, pressurisée de chant poignant, gorgée de shine/ Shine/ Shine now. Ils dégoulinent de lumière. Sandy et Curt sont des artistes luminescents. Puis il tapent «Love Is Good» au kazoo, c’est très On The Beach. Tout est très bronzé, très dents blanches, très joyeux chez ces deux mecs-là. Sandy gratte ses gros coups d’acou magiques sur «Soft Words» et on reste dans l’enchantement pour «Our Minds Keep Moving On». Ils rivalisent d’ardeur sunshiny avec Brian Wilson dans «Try For The Sun». Ils font une petit cover californienne du «Baby Please Don’t Go» des Them. Très weirdy, très iconoclaste. Retour au full blown de pur genius avec «Spell On Me», quasi california-gaga, et ils rejoignent les sommets de l’Ararat californien avec «Really & Truly», brillant mix de sucre et de coups d’acou, belle pop inflammatoire, ils allument ça aux harmonies vocales, ah il faut les voir à l’œuvre, c’est franchement digne des grandes heures de Brian Wilson ! Encore une échappée belle avec «She Brought Love To My Life», un shoot de très belle pop évolutive et fraîche comme un gardon de Big Sur.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Sundazed le bien nommé ressort cette année une nouvelle rasade de Sandy songs, Mellow As Sunshine. Dans ses liners, Zoe Willard précise que Sandy fait tout sur ces cuts, instrus, vocaux et harmonies. Ces 20 cuts ne sont jamais sortis. Il y avait nous dit Zoe de quoi faire un album. Dans la deuxième partie des Liners, Sandy redit son admiration pour Frankie Valli & The Four Seasons, et pour le Kingston Trio, très populaire à l’époque de ses débuts. Pour l’amateur de Beautiful Songs et de chœurs d’artichauts, cet album est un must impératif. Comment résister à la beauté de «Tomorrow» ? Il dit qu’il ne peut attendre le tomorrow morning sun. Sandy est un ange, puisqu’il chante comme un ange. Il amène son «Tomorrow» aux arpèges de lumière - I love this song but I wish could’ve better recording equipment - Il dit l’avoir enregistré sur son sound-on-sound recorder. Autre Beautiful Song : «Daddy Loves You». Fabuleuse osmose avec le cosmos de la Beatlemania. Même chose avec «The Sun Always Shines On Suzanna» - My favorite song in this collection, written in honor of the magnificent work of Frankie Valli - Il tape ce shoot de romantisme californien à la fraîche, bien décontracté du gland. Fantastique allure ! Il t’intoxique encore avec les harmonies vocales de «Justine», et il se paye une fantastique coulée de voix dans «Silent Lonely Night». Il chante à la voix lactée. Ça coule de source. Il gratte aussi des accords de jazz dans «Six O Clock». Et puis voilà encore un modèle parfait de belle pop californienne : «Better Move Over (With Cinnamon)».

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             C’est bien sûr Zoe Willard qui signe cet article de 8 pages dans l’Ugly Things de l’été dernier. Zoe dit sa fierté d’avoir rencontré son héros Sandy - There are my pal Sandy’s sunny ‘60s escapades. Enjoy! - Alors on enjoye.

             Au commencement de Sandy était non pas le verbe, mais «The Fleetwoods, The Everly Brothers, Gale Garnett and the King himself.» Il grattait son ukelele along with Elvis songs. Sandy a grandi à Hawaï, puis il a débarqué à New York et flashé sur le Freewheeling Bob Dylan - I loved that cover, still do - Puis il va finir ses études à Santa Barbara, en Californie, et là, il flashe sur les Beach Boys et Gary Usher. Il rejoint The Chances, «a teenage Beatles-esque rock group» et joue de la basse. Lors d’un trip au Nouveau Mexique, ils enregistrent un album chez Norman Petty.

             Tiens, on va en profiter pour l’écouter !

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             L’album des Chances s’appelle Baby Listen To Me. Une bombe ! Des Californiens dans les pattes de Norman Petty, ça ne peut donner qu’une bombe. Ça commence à danser dans l’ascenseur avec «Get Out Of My Mind». Fantastique attaque ! C’est encore pire que chez Joe Meek ! Dynamite & power ! Sandy et ses trois copains sont hallucinants de virtuosité. Plus loin, tu tombes sur une triplette de Belleville : «It’s Only Time», suivi de deux moutures de «Goldfinger». Ils attaquent l’Only Time au weird Byrdsien, avec des arpèges alambiqués. Quelle extraordinaire assise, ça vaut tout Revolver et tous les Byrds sur Columbia. Ils tapent ensuite leur Golfdinger au fast Petty sound, et la deuxième version est plus fast, quasi punk, drivée avec sauvagerie. Le batteur Gary Lee Swafford vole le show ! Retour aux affaires avec «Looking For Love», cut de fast pop plutôt extraordinaire. C’est tout de même dingue que ces mecs soient passés à l’as ! Son, compo, voix, tout y est. Pas de chance pour les Chances. Ils restent dans la fast pop avec «That Girl (Isn’t Coming Today)». Ils montrent une fulgurante capacité à cavaler à travers la plaine. Ils sont assez complets, très influencés par les early Beatles. Nouveau coup de génie avec «Your Kind Of Love». Rien ne peut leur résister. C’est la pop sixties au max du mix. Et puis t’as cette Beautiful Song, «Girl As Perfect As You», une merveille mélodique d’une extrême pureté. Et ça se termine en mode fast pop, autant dire en apothéose, avec «Made For You» d’Act III/Travel Agency, le groupe formé par Steve Hael après le split des Chances.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             C’est le draft qui va tuer les chances des Chances dans l’œuf. Sandy échappe de peu au Vietnam en tant que «sole survivor» : son père et son beau-père sont morts au combat contre les Japs. Ouf ! Il pense qu’il aurait été soit tué, soit transformé, s’il avait été envoyé là-bas. En plus, comme il est petit, on l’aurait dit-il envoyé dans les tunnels. Puis il rencontre Curt Boettcher. Flash ! Curt est alors en pleine ascension, il produit The Association, sur Valiant Records. Sandy est fasciné par les harmonies vocales - It totally blew my mind. The harmonies! The arrangement! - Puis Curt demande à Sandy d’intégrer The Ballroom, avec Michelle O’Malley et Jim Bell. Un seul single en 1967 - «Spinning Spinning Spinning» showcased Curt & Co’s fabulous ability to produce out-of-this world harmonies, melodies and orchestration - On a déjà épluché tout ça dans un hommage à Curt Boettcher. Gary Usher pense exactement la même chose que Sandy. Usher et Curt vont ensuite monter Sagittarius et enregistrer le mirifique Present Tense. Usher dit que Curt a influencé Brian Wilson à l’époque de Pet Sounds. Brian faisait encore de la Surf Music, quand Curt enregistrait l’album de Lee Mallory, That’s The Way It’s Gonna Be - That record stunned Brian - Et Usher ajoute : «Here comes this kid who is lights years ahead of him. I had never seen Brian turn white.» Oui, Curt Boettcher précurseur de Brian Wilson, c’est crédible.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             S’ensuit le holy grail of sunshine pop : The Millenium. Sandy rappelle que Curt répétait et montait les cuts en studio - He’s do everything in the studio - Begin sort en 1968 et bizarrement ne se vend pas - It’s said that Begin was most expansive project at that point - Pas grave, Curt passe au projet suivant, Sagittarius, avec Gary Usher. Puis Sandy évoque le dark side de Curt : il compose mais Curt planque ses compos. Il les met de côté pour The Millenium, pensant que ça servira de réserve, sauf que The Millenium disparaît, et Sandy est bloqué par le contrat Four Star Music qu’il a signé avec Curt, mais il n’en veut pas à Curt, oh la la, pas du tout. Sandy va ensuite quitter le music biz et la Californie pour s’installer en Oregon, démarrer une famille et une carrière d’écrivain.  

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             On peut conclure avec une autre compile improbable, Everything For You Vol. 1, parue en 2004. Une collection de hits poppy et bienvenus, fabuleusement orchestrés. Sandy n’en finit plus de viser la pop parfaite avec des hits comme «Here Comes That Feeling» et surtout ce «Content Am I» joué en biseau. Il a des chœurs de lumière dans «Bring Me On Back Home Again» et il va chercher la pointe harmonique avec «I’ll Do The Crying» - I’ll do the crying/ If you do the trying - C’est donnant donnant avec Sandy. Il devient quasi-anglais avec «Pretty As A Picture», pour un peu il sonnerait presque comme les Who. Toutes ses pop-songs sont solides et bien intentionnées. Sandy crée son monde en permanence. Il passe en mode fast pop avec «Together In The End» - We could be together / In the end - Elle a the answer. Et puis t’as cette merveille inexorable, «Some Other Place», grattée à gros coups d’acou, avec une trompette in tow. C’est tellement bien produit que ça sent bon le Boettcher.   

    Signé : Cazengler, Salisbureau de tabac

    Sandy Salisbury & Curt Boettcher. Try For The Sun. Sundazed Music 2003

    Sandy Salisbury. Mellow As Sunshine. Sundazed Music 2024

    The Chances. Baby Listen To Me. Nor-Va-Jack Music 2019 

    Sandy Salisbury. Everything For You Vol. 1. Sonic Past Music 2004

    Zoe Willard : Puka’ana O Ka La. Sandy Salisbury sunny sixties escapades. Ugly Things # 62 - Summer 2023

     

     

    It’s a Man Man’s world

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Curieuse installation : le petit orgue cabossé face à la batterie, le tout en bord de scène. Et pour ajouter le doute à la confusion, partout pendouillent des mains coupées dont on se demandent si elles sont vraies ou fausses. Derrière tout ça trônent un petit ampli et une gratte électrique qui nous relient à la réalité du rock.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    Les voilà qui arrivent vêtus d’habits de lumière, des espèces des grandes tuniques à paillettes avec des lampions intégrés. Le petit gros qui s’assoit au clavier ressemble comme deux gouttes d’eau à Graham Bond et ce n’est pas un hasard, mon petit Balthazar, s’il dégage exactement la même énergie que le vieux Graham Bond qui t’en souvient-il fut le premier punk de London town. Et tu vois le trio partir en maraude. Et quelle maraude ! Une maraude cannibale ! Ils ne proposent pas un set de rock classique, oh la la pas du tout, ils tapent dans un genre beaucoup plus évolué, aux frontières de l’espace, avec une volonté affichée de beat new-yorkais. Ce sont des tape-dur, mais avec un sens aigu et même suraigu de la sophistication, au point qu’il nous arrive de perdre le fil.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    On aimerait justement que ce soit plus Graham Bond, mais ils vont ailleurs, nettement ailleurs. Il y a du cabaret, du burlesque dans leur set, tout un pan d’Americana moderne et captivante, des choses qui t’enchantent comme cette histoire de toast et de ghost, et choses qui t’explosent la cervelle, comme le cut final qu’on retrouve sur leur dernier album, l’imparable «Odissey». Après enquête, tu vas découvrir que le Graham Bond américain s’appelle Honus Honus. Et c’est une superstar, il faut le voir fracasser son clavier et jaillir depuis son tabouret, en position assise, à environ un mètre de hauteur. Et toujours, ces montées violentes en température, tu le vois se jeter littéralement sur son clavier et à trois, ils déclenchent l’enfer sur la terre. Te voilà fasciné, mon gars, t’as sous les yeux la réincarnation de Graham Bond, mais à l’américaine.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Le hasard qui fait souvent bien les choses nous a permis de croiser Honus Honus et ses deux collègues à l’extérieur après le concert, et quand on lui a demandé s’il était la réincarnation de Graham Bond, il ne savait qui était Graham Bond, mais ça l’a tout de même interloqué. Surtout quand on lui a expliqué que Graham Bond s’est jeté sous une rame de métro à Finsbury Park.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Son dernier album s’appelle Carrots On Strings. Il est sur Sub Pop et ce n’est pas un hasard. Tu y retrouves «Odissey», le cut explosif avec lequel il clôt son set. Ça sent bon la fumée. Il tord bien son Odissey au chant et ça se barre vite fait en voyage, big time de Man Man, et tout à coup ça frise l’Hawkwind tellement ça vibre de power spatial, et tu retrouves aussi le gratté de poux interlope qui précède l’apocalypse, ah comme c’est bien amené ! Ça gratte sec et ça explose dans l’œuf du serpent de Man Man au big power drum bass et bam ! US power all over the Man Man’s World, là oui, tu prends ta carte au parti, il y a tous les démons de la terre, là-dedans. C’est du Sister Ray à la puissance 1000. Tu retrouves aussi l’«Iguana» entendu sur scène, amené au thème d’orgue hypno, avec un bassmatic à la Jah Wobble. Pouvoir absolu ! Take me home ! Honus Honus propose un son très sculptural de big time, doublé d’une grosse présence. Il y va l’Honus Honus, c’est un sacré coco. Il a une vraie énergie, c’est un tape-dur. Au chant, il est pourri de feeling. Très bel artiste. Force de la nature. Ça ressort bien en studio. C’est aussi un grand consommateur de mélodies vocales, comme le montre «Mongolian Spot». Retour au rentre-dedans avec «Bloodungeon». Hard beat ! Il assoit bien son énergie, kiss me now/ On the lips, il sait foncer à travers la plaine. Il fait du David Lynch avec «Mulholland Drive». Il est capable de merveilles intangibles. Tu te passionnes pour cet artiste intense et sincère. Il amène «Pack Your Bags» comme un hit glam new-yorkais. Jamais vu ça ! Quelle présence, oh boy ! Il t’explose encore la pop d’«Alibi» et s’en va calmer le jeu juste sous l’horizon avec «Cherry Cowboy».

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Alors tu prends ton bâton de pèlerin et tu t’en vas sur le chemin. Première étape : Rabbit Habits, paru en 2008. Pochette très dessinée, à la Perec, on voit l’intérieur de trois immeubles répartis sur les volets du digi. Weird scenes inside the buildings, t’as même des scènes de cul. Tu retrouves le son pète-sec de l’Honus dès «Mister Jung Stuffed». C’est son truc, le pète-sec, il fait son Dr John on speed, même il s’évertue à rester inclassable, limite incongru. Mais puissant. Il n’en finit plus de tarabiscoter. Il bascule trop dans le comedy act («The Ballad Of Butter Beans»). On croit parfois entendre la BO d’un Kaurismäki movie. Il renoue avec le big shuffle dans «Easy Eats Or Dirty Doctor Galapagos». Il part à l’aventure, mais pour des prunes. Ses explosions n’intéressent personne. Il fait du rock littéraire avec un «Harpoon Fever (Queequeg Playhouse)» monté sur du surf et bien wild as fuck, c’est inclassable, sauvage et sans commune mesure, comme Moby Dick. Il enchaîne avec le fast as rabbit fuck «FL Aztec». Inclassable ! Wild Dada ! L’Honus cherche sa voie, comme le montre encore «Top Drawer», il passe par le tape-dur, il en plie son clavier, c’est un fou qui se perd dans l’entre-deux mondes. Il se barre ailleurs en permanence, comme le montre encore la valse à trois temps de «Poor Jackie». Il boucle avec «Whale Bones» qu’il chante au rauque à la Moby Dick. 

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Trois ans plus tard, il pond Life Fantastic. Cot cot ! Ça reste du pète-sec de tape-dur. C’est sa marque. Mais pas d’hit à l’horizon. Au fond, il s’en fout un peu des zhits. Il réfère tarabiscoter. Il s’en sort de justesse avec «Steak Knives» car c’est assez mélodique. Mais la plupart de ses gros tape-dur ne mènent nulle part. Avec «Haute tropique» (sic), il se prend pour Tom Waits. Sans doute est-ce là le cut le plus offensif de l’album. Mais le reste est globalement assez ingrat. À force d’incongruité, il flingue ses cuts un par un. La plupart ne passent pas la rampe. Il tape son morceau titre au last fandango, mais il n’est pas Gary Brooker. Il se prend pour le roi du swing avec «Oh La Brea». Il a raison. Il dispose de cette belle énergie qui ne mène nulle part, sauf aux yeux des gens qui l’ont vu sur scène. Il reste aux confins du cabaret. Son truc, c’est le foutraque. Il est libre.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             C’est sur Dream Hunting In The Valley Of The In-Between qu’on trouve le vrai grand hit de Man Man, «Sheela» qu’on avait compris de traviole lors du set. Honus ne chantait pas «shivers  after dark», mais «Sheela after dark». Quelle belle offensive ! - Won’t you be my Sheela after dark - Il amène ça avec de sérieuses dynamiques et il rafle la mise avec ce refrain qui décolle comme celui du «Motorway To Roswell» des Pixies. C’est le même power mélodique. Sinon, il continue de faire son père tape-dur («Cloud Nein»). D’habitude, c’est la mère tape-dur, mais cette fois c’est le père. Comme le montre «Lovely Beuys», il adore les vieux artistes conceptuels. Il durcit le beat pour «Future Peg». T’es sur Sub Pop, Honus, alors tu vas durcir le beat ! Il revient encore à la vraie chanson avec «The Prettiest Song In The World». Ça frise l’enchantement. Il l’emmène pour Cythère au but I got so distracted/ So I did it. Puis il groove «Animal Attraction» dans la longueur de la langueur, c’est très beau et plutôt contagieux. Il fait une dernière tentative de hit sensible avec le proustien «Sawn» et marche in the blood of the dying swan. Tout un programme.

    Signé : Cazengler, Mean Mean

    Man Man. Le 106. Rouen (76). 1er novembre 2024

    Man Man. Rabbit Habits. Anti- 2008    

    Man Man. Life Fantastic. Anti- 2011    

    Man Man. Dream Hunting In The Valley Of The In-Between. Sub Pop 2020

    Man Man. Carrots On Strings. Sub Pop 2024

     

     

    Inside the goldmine

     - La fête à Neu-Neurotic

             Si Neuneu n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Il fait partie de ces êtres dont on ne supporte pas la présence et dont on ne peut pourtant pas se passer. Difficile à expliquer. Ce mélange d’attirance et de répulsion est assez commun dans le cadre des relations sentimentales, il l’est moins dans le cadre des relations dites classiques. On commence par savourer sa présence, Neuneu sait faire preuve de clairvoyance et formuler des avis pertinents. Cet ancien libraire est un puits de science, et avec l’âge, son érudition semble proliférer. Il n’est pas comme ces septuagénaires trahis en permanence par leur mémoire, la sienne fonctionne encore comme une horloge, il cite à tours de bras, il jongle avec les noms d’auteurs, d’éditeurs, de marchands parisiens, il sort des prix et des dates, il cite des dédicataires d’envois, il in-foliote et il in-quartote, et puis soudain, sans raison apparente, sa bouche se tord, et derrière ses lunettes, ses petits yeux brillent d’un éclat horriblement malsain, puis il commence à insulter tous les gens dont les noms lui viennent à l’esprit, par exemple des membres de sa famille depuis longtemps disparus, puis des gens qu’il ne connaît pas mais dont on vient de lui parler, puis il s’en prend à la société en général, aux bourgeois et aux paysans, et tu sais qu’à un moment ou à un autre, tu vas passer la casserole, sans l’avoir le moins du monde provoqué. Il accompagne ses invectives de grands coups du plat de la main sur la table qui saute sous les coups. Si pour te défendre, tu engages le combat verbal, alors une légère écume apparaît au coin de sa bouche tordue et soudain, schloooufffff, il déroule un tentacul long d’au moins deux mètres, un horrible tentacule noir et humide ! Alien ! Alors c’est la panique ! Le tentacule balaye la table et envoie les assiettes et les bouteilles valdinguer à travers la pièce, schplifff, schplafff, et il continue à débiter son chapelet d’injures d’une voix d’outre-tombe, il anéantit, il écrase, il abomine, il blasphème, alors tu dois prendre la fuite, car ta vie ne tient plus qu’à un fil.

    mar zermati,steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel

             Même si les Neurotic Outsiders n’ont pas bonne réputation, on se sent mieux avec eux qu’avec ce triste sire de Neuneu. À part Vive Le Rock et ceux qui ont chopé l’album à sa parution, qui se souvient des Neurotic Outsiders, ce super-groupe monté par Steve Jones, Duff McKagan et John Taylor de Duran Duran ? Pas grand monde. Voilà donc l’occasion rêvée d’aller faire un tour inside the goldmine.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Guy Shankland leur consacre tout de même 6 pages, c’est pas rien. Il chapôte en parlant d’un groupe qui burned hard and bright. Shankland commence par raconter qu’en 1996, il a écouté sa «last ever cassette tape» sur sa «crappy car stereo» : la K7 des Neurotic. Elle orne d’ailleurs la première page de l’article. Comme beaucoup de gens, Shankland n’est pas très friand des super-groupes, mais cette cassette dépasse toutes ses attentes : «loud, melodic, rude, catchy, heartfelt, juvenile, reflective and in places un-fucking-touchable.» Ces mecs commencent par jouer un «charity fundraiser» au Viper Room sous le nom de Neurotic Boys Outsiders, avec un tas de covers, «New Rose», «Raw Power», «Pretty Vacant», «Wanna Be Your Dog», «Something Else», et comme ça plait beaucoup aux gens d’Hollywood, ils deviennent les Neurotic Outsiders. Ils signent aussitôt sur Maverick Records et empochent une avance d’un million de dollars. Le groupe va durer 18 mois. Comme son pancréas vient d’exploser, McKagan est devenu sobre. Zéro dope, zéro drink. Il fait maintenant du mountain bike avec Steve Jones dans les collines d’Hollywood. Steve Jones compose quasiment tous les cuts de leur album, et il partage le chant avec McKagan. Dans l’interview, Steve Jones avoue qu’à la grande époque, il écoutait Boston et Journey sur son walkman et il n’osait pas le dire. Il dit continuer à écouter cette daube, mais aussi «a lot of Tamla Motown and early ‘60/’70s reggae and classic rock. The least thing I listen now is punk.» Les Neurotic ont disparu à cause de la reformation de Pistols, puis des Guns ‘N’ Roses, puis de Velvet Revolver. Dans la dernière page de l’article, Shankland interviewe Matt Sorum, le batteur des Guns, et là tout s’écroule.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             L’album sans titre des Neurotic Outsiders date de 1996. À l’époque on se disait bif baf bof, à quoi bon un nouveau Steve Jones show ? Mais la curiosité a pris le dessus sur le bif baf bof, et si la curiosité avait une main au bout d’un bras, on aimerait bien la serrer pour dire merci. Car quel album ! Sans la curiosité, on serait passé à côté, et ce serait une grave erreur de plus.

             Ça part en trombe de nasty ho dès «Nasty Ho». Deux accords, c’est immédiat. Awite now ! Jonesy se pointe vite fait et ressort sa cocote d’heavy Pistolero. Ça prend vite des allures d’heavy feel so good. C’est bardé de son, mais à un point que tu n’imagines pas. Ces mecs-là ne connaissent qu’une religion : le power chord. Alors ils y vont au ah ah sock it to me one time et en plus tu as une fin demented. Et ça continue avec un coup de génie nommé «Always Wrong». Jonesy va au-delà de toutes les cocotes, il pulse de l’hyper-génie sonique à l’oh-oh-oh, c’est tellement bardé de son qu’on ne sait plus quoi raconter. Ils plombent le rock à coups de marteau de Thor et Jonesy envoie un solo vipérin atroce, un vrai viol de la conscience. Après un petit passage à vide, les Neurotic reviennent aux affaires avec «Feelings Are Good». Ces mecs sont des diables, ils prennent feu dans les brasiers, tout s’écroule, c’est fabuleux et terrifiant à la fois. Comme d’habitude, Jonesy perce le blindage des coffres. «Jerk» sonne comme un heavy rock infecté. Jonesy se déguise en Max la Menace. Il noie le jerk au meilleur son de l’univers. Ils tapent plus loin le «Janie Jones» des early Clash et cette belle aventure se termine avec «Six Feet Under», le six pieds sous terre qui nous pend tous au nez, sauf les ceusses qui optent pour le four crématoire. Les Neurotic sont très énervés avec cet heavy sludge. Ils sont encore pires que les Stooges. Ils reviennent à l’origine des temps, c’est-à-dire les Stooges : bam-bam sur deux accords. Ils touchent au cœur de la vérité universelle.

    Signé : Cazengler, pathétic outsider

    Neurotic Outsiders. Neurotic Outsiders. WEA 1996

    Guy Shankland : Guns ‘n’ Pistols. Vive le Rock # 93 – 2022

     

     

    *

            Un grand merci à Rockabilly Generation News, dont le numéro paru fin décembre m’a permis de réaliser que j’avais stupidement fait l’impasse sur le livre de Daniel Dellisse.  Rockers, voici un complément indispensable à L’Âge d’Or du Rock’n’roll de Barsamian et Jouffa paru en 1980. Il nous aura juste fallu attendre près d’un demi-siècle pour trouver une telle merveille écrite en français !

    HISTOIRE(S) DU ROCK’N’ROLL

    LA REVOLUTION MUSICALE DES ANNEES 1950

    DANIEL DELISSE

    (Editions du Félin / Septembre 2024)

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Avis aux lecteurs, ce n’est pas une Histoire des Pionniers du Rock, relisez le sous-titre : La révolution musicale des années cinquante. Oui je sais, sans les pionniers le rock’n’roll gna-gna-gna… mais l’histoire des pionniers c’est un regard, une vue de l’esprit, typiquement française d’ailleurs, une mythification, une extrapolation d’un phénomène social américain. Une réécriture.

             Point de prévention, laissons-nous guider par Daniel Dellisse. Il raconte bien. Vous mène un peu par le bout du nez. S’amuse même. Les fans du King glaneront bien de temps en temps le nom du Pelvis, mais leur faudra attendre la page 132 (sur 200) pour que l’on s’intéresse vraiment à son matricule, ce dernier mot tombe à pic puisqu’il est déjà à l’armée en Allemagne. Oui c’est la fin, nous sommes en juin 1958 et en février1959, ce sera terminé (pas tout-à-fait), l’histoire est finie : tout le monde Holly.

             Petit aparté : lorsque Jerry Lou a passé le clavier à gauche, certains se sont dépêchés de faire remarquer qu’il nous restait encore un pionnier Charlie Gracie, oui mais une quarantaine de jours plus tard Charlie s’est dépêché de rejoindre Jerry… Daniel Dellisse cite souvent les mémoires de Gracie, un peu pour remettre les pendules à l’heure, Charlie n’a pas été dupe de la fabuleuse aventure du rock’n’roll. Ni de ses grandeurs, ni de ses servitudes.

             Certes nous commençons à Memphis, Sam Phillips recherche un local… de Sam nous passons à Dewey (Phillips, aucun lien de parenté), sont faits pour s’entendre, l’un veut enregistrer des disques et l’autre des galettes du  Roi dans son émission sur la radio locale. Comme toujours les choses sont plus complexes. Sont comme nous tous, se promènent avec leurs petites idées derrière la tête et leurs grands désirs devant. Vous connaissez leurs motivations. N’y en aurait-il pas d’autres, invisibles mais très efficientes, qui les pousseraient dans le dos. En ont-ils totalement conscience. L’establishment socio-culturel subit de profondes secousses culturelles, de plus en plus d’adolescents sont friands de musique noire. Oui, mais écouter de la musique de nègres c’est mal vu… L’attrait de l’interdit, ne serait-ce que moral, ne ferait-il pas bouger des montagnes… Dewey le blanc n’est pas seul dans son cas, sont plusieurs disc-jockeys au travers de l’Amérique, comme lui, qui s’obstinent à passer des disques de nègres dans son émission, une intolérable compromission, la destruction de l’human belt, cette ceinture de sécurité (et aussi de chasteté) de séparation des ‘’races’’. Comme  Sam enregistre des noirs, l’on se dit que l’allumette n’est plus vraiment loin de la mèche. Les choses n’arrivent jamais exactement comme elles devraient. Elles empruntent des voies détournées voire tortueuses… Ce n’est pas parce qu’un artiste noir aurait un succès fou auprès du public blanc que le problème serait réglé. Cela serait au mieux de la cohabitation, voire de l’apartheid.  Non, ce qu’il faut, c’est une espèce de pollution intérieure, un virus pathogène. Un cheval de Troie. Ce moment où l’on ne sait plus si le monde est noir ou blanc. Ce sera Elvis, un petit blanc qui chante comme un noir doué. Une fois que le pied s’est glissé dans l’entrebâillement de la porte il est facile de forcer le passage.

             Y a plein de petits Elvis qui aimeraient s’engouffrer dans l’ouverture. Ne sont pas seuls. Vous avez toujours des resquilleurs. Qui profitent de l’occasion. Oui mais ceux-là ils ont de l’argent, ce sont les mêmes qui jusques alors cloisonnaient le système, désormais ils détestent les chasses-gardées puisque l’on peut gagner davantage en classifiant les territoires des voisins en zones franches, sont pour la libre-entreprise, réflexe économique typiquement américain, pour eux l’argent n’a pas de couleur…

             Revenons en arrière. Avant le coq n’ait chanté trois fois pour saluer le lever du Sun. Faut bien qu’un artiste entre le premier sur scène. Daniel Dellisse choisit Bill Haley. Le premier rocker historique. Sympa le gros Bill. L’invente le rock’n’roll sans le savoir. De fait, il ne crée rien, lui et son orchestre de jump se contentent de reprendre les postures et l’impact frénétique du Rhythm and Blues des noirs. Une espèce de vol à l’étalage. Une tentation pas vraiment calculée. L’occasion qui fait le larron. Parfois l’on félicite les voleurs pour leur adresse. C’est ce que l’on appelle la valeur ajoutée. Proudhon avait raison : ce que je vole devient ma propriété.

             Attention c’est subtil. Vous ne savez jamais où vous mettez les pieds. Un véritable jeu de go. Le pion noir devient blanc et le  blanc tourne au noir. L’important est de comprendre qui retourne les pions. Les analyses de Délisse sont des délices. Il ne s’arrête jamais bien longtemps sur une pièce. Vous refile les informations nécessaires, ne s’attarde guère. Ouste, il passe à une autre ! Petit à petit vous identifiez les joueurs, d’abord les chanteurs, tout repose sur eux, de véritables têtes de bétail, bien sûr l’on prend garde de ne pas tuer les rares poules aux œufs d’or mais les cimetières sont pleins de gens irremplaçables. Pas de panique, ça se bouscule aux portillons. Z’ensuite les maisons de disques. Puis les radios. Puis la télévision. L’éclosion du rock’n’roll marche main dans la main avec les progrès de la technologie. Vous pouvez prendre le train en marche, mais ne restez pas le cul calé dans votre compartiment. Sachez trouver le bon studio, les meilleurs musicos, les instruments les plus performants, les ingénieurs du son particulièrement ingénieux. N’oubliez pas d’imiter ce que font les autres. Deux principes de base contradictoire : être seul et le premier. Plus vous êtes gros plus vous êtes puissants. Être propriétaire de sa petite télé locale c’est bien. En posséder quarante autres, vous refilez la même émission quarante fois.

             Au début, c’est la pagaille, à la fin c’est la payola. Chacun tient sa petite crèmerie, elle survit grâce à ses clients, et à ses fournisseurs qui bientôt deviennent gourmands. Echange de bons procédés, je te donne ceci si tu me donnes cela. A la bonne franquette. La ristourne qui vous tourne la tête. L’on s’arrange entre amis, l’on évite les embrouilles. Bien sûr il y a des coups fourrés et des assommoirs tordus, l’un dans l’autre l’on s’y retrouve. L’on est entre gens de bonne volonté… Tous comptes faits, petits profits et grosses arnaques, n’est-ce pas le rock’n’roll qui sort gagnant de ce joyeux et foutraque micmac ?

             N’y a pas que l’argent dans la vie. L’on ne saurait se satisfaire d’être ravalé au rang  subalterne d’un simple homo économicus, il existe une dimension supérieure, celle de la morale. Si vous entrevoyez mal à quoi correspond ce mot, je me permets de rajouter trois de ses synonymes : l’idéologie, la politique, le pouvoir.  Il ne faudrait pas que le rock’n’roll sape l’ordre social, que les blancs et les noirs pactisent un peu trop, tout système coercitif sépare pour mieux régner. Le rock’n’roll n’est pas né d’un coup de baguette magique, ne serait-il pas un rejet de la lutte contre la ségrégation, le surgeon maléfique des manifestations des Droits Civiques, peut-être même un piège diabolique pour corrompre les âmes pures dans les exutoires des rapports charnels, avant, après et pourquoi pas pendant, le mariage… encore un peu, bientôt nous verrons l’apparition des couples mixtes… De tous les fléaux qu’a inventés l’Homme, la Religion - elle ne relie pas les individus entre eux, elle les ligote – est le pire des anabolisants mentaux. Elle infuse les cerveaux. Lisez les paragraphes consacrés à Little Richard et à Jerry Lou. Dieu est pire que le diable, il corrompt tout autant les esprits.

             Bref à la fin du bouquin, vous comprenez pourquoi en 1959, aux States le rock’n’roll est remisé sur une voie de garage. J’ai tenté de mettre à plat le mécanisme que démonte le livre, n’ayez pas peur, Dellisse vous l’explique in situ, c’est un défilé incessant d’authentiques artistes, de faiseurs préfabriqués, de marionnettes et de marionnettistes. Ce n’est pas la grande escroquerie du rock’n’roll que vous conte notre auteur, c’est sa radicale aseptisation, sa parfaite trépanation, son affadissement, sa bâtardisation… N’empêche Nicolas que la bête n’est pas morte et qu’elle ne tardera pas à renaître…

             Ne pouvait pas parler de tout le monde, n’empêche que pour l’absence de Bo Diddley et de Vince Taylor, le peu de lignes dévolues à Eddie CochranDellisse mérite 12 783 fois la mort, non les gars 12784 ce serait un peu exagéré, z’oui mais je me répète ce n’est pas un book sur les pionniers mais sur la naissance du rock’n’roll… Sachez saisir la nuance. Quelques pages sont consacrées aux différents revivals, un peu rapides, pour les français juste Jesse Garon, d’ailleurs notre rock national c’est un peu le parent pauvre, cite Claude Moine, vous avez reconnu sous ce père défroqué, Eddy Mitchell, et les Spunyboys. C’est peu mais le mois dernier nous avons chronique par deux fois Schmoll et les Spuny.

             Je ne voudrais pas terminer sur cette fausse note, il y a un truc qui est très bien expliqué dans le book c’est la coupure épistémologique entre le rockabilly et le rock’n’roll, Daniel Dellisse se sert de l’enregistrement de Be Bop A Lula pour vous faire ressentir le big deal, vous connaissez mon indicible attirance pour Gene Vincent

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Un dernier hommage, à Alan Freed, sans lui parlerait-on encore de rock’n’roll aujourd’hui, un activiste décisif, il a payé cher son initiative à la cause, mais le rock’n’roll est son triomphe.

    Damie Chad.

     

    *

             L’idée de rituel implique la notion d’acte recommencé, nous voici donc obligé de recommencer, ce qui tombe très bien puisque la semaine dernière nous n’avons parcouru qu’une maigre partie du sommaire de :

    RITUEL

    (Powered by Rock Hard)

             Est-ce un numéro spécial de Rock Hard, le trente et unième, ou le lancement d’un nouveau magazine ‘’dark side’’ consacré au ’’métal extrême’’, l’avenir en décidera, le nombre de lecteurs aussi… Continuons notre lecture :

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

             Me retrouve en terre connue dès la première interview, à plusieurs reprises, attiré par la couverture, j’ai failli chroniquer le dernier album De Republica de Griffon, ce qui aurait créé un pendant intéressant avec The Republic de Thumos. Il fut un temps où l’on disait qu’en France on n’avait pas du pétrole mais qu’on avait des idées. Sont des français, ils ont des idées, ils parlent de politique et de religion. Nous saluons leur courage. Rituel a mis en grosses lettres une citation de Aharon (chanteur) : ‘’ pas de socialisme sans christianisme et inversement’’. La discussion est ouverte, lisez l’article avant de monter dans les tours.

    Suit l’interview d’Ulcerate, groupe néo-zélandais, encore une phrase du batteur Jamie Saint Merat en grosses lettres :   ‘’L’art peut et doit parler de valeurs supérieures’’, d’après moi il aurait mieux fait de remplacer l’expression valeurs supérieures par choses profondes, d’autant plus qu’il évoque davantage la descente terminale qu’une quelconque élévation  éthérée. Emmanuel Hennequin l’interviewer ne pose pas les questions bateaux, il participe activement au dialogue. Dommage qu’ils n’aient pas bénéficié de deux pages supplémentaires.

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    Attention, une revue se penche sur une autre qui va mourir. Pas n’importe laquelle, rien qu’à son nom vous pensez au premier livre de La Divine Comédie de Dante, L’Antre des Damnés, une revue de l’ombre, plus noire que le noir le plus absolu, si vous croyez que j’exagère, regardez les couvertures des trente-six Chapitres déjà parus, elles sont reproduites au gré (enfin au granite noir des pierres tombales) des douze pages qui donnent la parole à son créateur Malphas, que voulez-vous il existe des individus qui sont en phase avec le Mal, un solitaire qui raconte vingt ans de turpitudes éditrices, un travailleur de l’horrible, l’a commencé à partir de rien, juste l’innocente envie de lancer une revue underground, s’est battu avec les tentacules sans cesse renaissants de l’Hydre de Lerne, les logiciels, les interviews, le papier, les encrages, les imprimeurs, la poste, le courrier, les imprévus… une vie d’astreintes infinies, pour la musique qu’il aime, un héros, un malfaiteur, un maraudeur des terres cauchemardesques, essayez de faucher une pièce de dix euros dans la tire-lire de votre petite sœur, pour cette modique somme vous aurez droit au Chapitre 37, fissa, les cinq cents numéros sont en rupture de stock… Cette riche et passionnante chronique des jours noirs,  une véritable et longue confession à l’article de la mort peut être considéré comme l’épitaphe suprême gravée sur la porte refermée à jamais de L’Antre des Damnés. Resquiescat in tormentis !

    steve wynn,bob stanley,sandy salisbury,man man,neurotic outsiders,daniel delisse,rituel,marc zermati

    Emmanuel Hennequin présente Hollow le premier opus de Hauntologist, groupe de métal polonais, sur la photo des deux protagonistes l’un ressemble à un prêtre défroqué qui a refusé d’ôter sa soutane et l’autre  paraît totalement perdu en notre monde, normal ce sont des explorateurs des contrées du rêve, à leur mine vous voyez qu’ils ont vu ce dont vous n’avez même pas idée, exemple si vous arpentez la mort, dans un sens vous remontez à son origine dans l’autre vous descendez  vers sa fin. Etrange labyrinthe dont on finit toujours par sortir. C’est vraisemblablement la seule explication à leurs regards hallucinés.

    Vous ne savez plus trop où vous en tes, chez Rituel ils sont gentils, ils vous ont aménagé une station, pas du tout christique, une gaudriole satanique, je vous laisse découvrir Moisson Livide, du local, son Emperi Gasconça fleure bon le sud-ouest, la vigne et le rugby, attention un fin marteau à la ceinture de Darkagnan !

    Taz Damnazoglou vous présente les cinq albums qui ont influencé sa carrière. / Sergio Lunatico de Cosmic Jaguar nous parle de la difficulté pour un groupe de metal de travailler en paix. Normal il est ukrainien... Parfois le monde vous agresse.

    Suit un genre d’articles ‘’spécial aficionados mordus de la moelle’’ ou réservés pour les ignorants méticuleux qui veulent tout savoir. Le principe est simple, vous prenez un genre, ici le Grindcore et vous épluchez une série de galettes qui ont marqué le style dans l’ordre chronologique de leur apparition. Le mieux est de le lire à haute voix avec deux ou trois copains et de passer votre temps à vous chamailler sur la justesse de la chro puis à essayer d’imposer votre avis de connaisseur  à vos amis vite transformés en ennemis irréductibles. Au jeu de la mauvaise foi et de vos partis-pris intimes je vous fais confiance. Oreilles sensibles et tympans fragiles abstenez-vous, le grind est une musique ultra-violente et ultra-rapide. La liste débute en 1988 avec From Enslavement to Obliteration de Napalm Death et se termine en 2021 avec Trip to the Void de Blockheads. Tout un programme.

    A suivre…

    Damie Chad.

            

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 672 : KR'TNT ! 672 : KIM SALMON / TAJ MAHAL / SWAMP DOGG / OBEY COBRA / BARBARA GEORGE / WAYS / RITUEL / HOULE / MAXIME TACCARDI

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 672

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    08 / 01 / 2025

      

    KIM SALMON / TAJ MAHAL

    SWAMP DOGG / OBEY COBRA

    BARBARA GEORGE / WAYS

    RITUEL / HOULE / MAXIME TACCARDI

     

     

    Wizards & True Stars

    - Kim est Salmon bon

    (Part Six)

    king salmon,taj mahal,doggy bag,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             C’est par le plus grand des hasards qu’on a appris l’existence d’une bio de Kim Salmon. L’autre jour, on ramenait fièrement au bercail un album live de Kid Congo (Kid Congo Powers & The Near Death Experience. Live In St Kilda) et en lisant les liners écrites à la main par le Kid en personne, sur kikon tombe ? Kim ! Le Kid débarquait en effet à St Kilda, près de Melbourne, invité par le Kim qui organisait une fête (launch party) pour célébrer la parution de sa bio.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Alors le plus cocasse, dans cette histoire, c’est que le book est paru en 2019. Ni Mojo, ni Uncut, ni Vive Le Rock, ni Record Collector, ni Shindig! n’ont fait mention de cette parution. Le pauvre Kim est passé à travers, ce qui redore encore plus son blason underground. Ce mec génial n’a jamais intéressé grand monde, en vérité. Juste une poignée de happy few. On lui a même fait l’affront suprême : le faire jouer en première partie de Cash Savage au Petit Bain. Bon d’accord, Cash Savage c’est pas si mauvais, mais les Scientists naviguent tout de même à un autre niveau ! C’est comme si on avait demandé aux Cramps de jouer en première partie de Police.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Le book s’intitule Kim Salmon & The Formula For Grunge. L’auteur est un certain Douglas Galbraight qui est bien sûr fan inconditionnel de Kim. Galbraight commence par venir prendre des cours de guitare chez Kim et finit par lui proposer d’écrire sa bio. À sa grande surprise, Kim accepte. C’est un épisode qui nous renvoie en 2019 dans une rue de Binic, lorsque la même question fut posée à Gildas (Hello Gildas).

             Indépendamment des éclairages sur la scène australienne, sur les Scientists et sur Dave Faulkner, le book grouille d’infos de première main sur les Beasts of Bourbon, les Surrealists et un tas de gens tous aussi légendaires qu’underground.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             De la même façon que tous ses collègues légendaires, Kim Salmon s’assoit sur un gros tas de roots : son premier album d’ado est le Cosmos Factory de Creedence - At $5.50, it was a major investment, rigole Galbraight - Puis l’In Search Of Space d’Hawkwind vient s’ajouter a l’embryon de collection. Le p’tit Kim a déjà le bec fin. Puis il louche sur Raw Power, sur les Modern Lovers - The first Modern Lovers album became my universe for a few weeks - Et puis bien sûr le premier Ramones - Hearing that mix of bubble gum, buzzsaw guitars, tribal drums and Joey Ramone’s Hey Ho Let’s Go was one of the perfect moments of my life - Il adore le punk, puis il découvre les Cramps - It was primitive, it was raw and it was people going nuts - Kim les trouve complètement subversifs. Puis il s’amourache du producteur des Cramps, Alex Chilton et de son album Like Flies On Herbert - It was so raw - Pour lui c’est l’antithèse de la pop production - That really informed me, the whole way that the song was there and it was deconstructed - Il rappelle dans la foulée que le swamp de Creedence l’a conduit tout droit à «Swampland». Kim cite aussi Tav Falco’s Panther Burns et Alan Vega. C’est drôle, on retrouve les mêmes roots chez pas mal de gens, ces temps-ci : Steve Wynn, Jim & William Reid. La qualité des œuvres dépend en grande partie de la qualité des roots. Même chose en littérature. C’est un lisant (pas n’importe quoi) qu’on devient liseron.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Il est essentiel de préciser que Kim grandit à Perth, la ville de la côte Ouest de L’Australie, à l’autre bout du continent. Sydney, Brisbane et Melbourne se trouvent de l’autre côté, sur la côte Est. Donc c’est pas simple de démarrer un groupe à Perth. En 1977, Kim et Dave Faulkner démarrent les Cheap Nasties, alors qu’à Sydney, Radio Birdman a déjà enregistré Radios Appear.  Quand les Birdmen quittent l’Australie pour Londres, ils sont aussitôt remplacés par d’autres groupes, dont les Hellcats de Ron Peno. À Melbourne, t’as les Boys Next Door avec Rowland S Howard, et à Brisbane, les Saints, bien sûr. Galbraight fait un focus sur les Moodists, un groupe de Melbourne qu’admire aussi Kim : il les trouve sophistiqués, mais avec le temps, il réalise qu’ils sont peut-être encore plus primitifs que les Scientists - And much much louder - Galbraight donne quelques détails : «The band were underpinned by heavy bass guitar thuggery and Clare Moore’s cooler-than-cool drumming, over which the seedy velvet nightclub majesty of Dave’s vocalisations interplayed with jagged guitar lines.» Il nous fout bien l’eau à la bouche, le Galbraight.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Les Scientists vont fuir les beer bars où jouent les Angels et INXS pour privilégier les inner-city rock’n’roll pubs et jouer avec les Hoodoo Gurus, les Sunnyboys et The Church. En 1980, Dave Faulkner quitte Perth pour Sydney et monter les Hoodoo Gurus, avec trois guitares and no bass - they were like a poppy version of the Cramps.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             De son côté, Kim monte les Scientists à Perth avec Boris Sujdovic, James Baker et Tony Thewlis. Ils sont très pop, au départ. Le Pink Album n’a rien à voir avec ce qui va suivre. James Baker est déjà un vieux punk, fan des Dolls en 1972. Baker est un Ramone avant les Ramones. Il va quitter Perth et sera remplacé par Brett Rixon. Kim développe alors sa vision d’un son - primitive and hardly any chords and so moronic that it’s high art... so primitive that it turns into jazz, things getting trashed to the ground - Les Scientists sont tellement en avance sur leur époque qu’à Perth, on les considère comme des lépreux. Dans le book, Kim fait des portraits stupéfiants de ses collègues, Tony Thewlis - he began extracting all manner of dissonant, jarring, downright rude sounds from is guitar - Boris Sujdovic - His laidback disposition made it very easy for him to adapt to the idea of two note basse lines - Après le punk-pop du premier album, Kim passe au Scientists sound, «firmly anchored in the dirgey, swampy and doom-sih». Thewlis veut ressembler au Johnny Thunders de l’époque des Dolls, «and Brett twanted to look like he was on the first Stooges album cover.» Dedicated followers of the (right) fashion, pourrait-on dire. Kim n’en finit plus de désosser les cuts, «fuzzed out slabs of guitar racket alongside of sporadic commotions of snare and cymbal, howling wild cat vocalisation in place of melodic single.» Galbraight affirme que Kim smash out authenticity and simplicity par pur instinct artistique. Il se débarrasse de tout le superflu - Got rid of the chord changes and signature pop things - une excellente manière de décrire le Scientific Sound. Ils y vont à coups d’atonal guitar-scapes and two note bass lines. Plus loin, Galbraight parle du Scientific Sound en termes de «two note throbbing pulse bass and freaked out maniacal guitars», avec un beurre qui «had to sit behind all this.» Écumant, Galbraight enfonce son clou : «They sounded wild and shitty.» Et il chute là-dessus : «The mark 2 Scientists were something else.» Au Go Go sort leur premier mini-album, Blood Red River, dont on a dit si grand bien dans l’un des Parts précédents. Puis il y aura «We Had Love» - Tony had all the fuzz, nous dit Kim, qui rappelle aussi que ces «really simple riffs took me forever to write.» Puis le groupe décide de quitter l’Australie pour aller s’installer à Londres. La presse anglaise n’est pas tendre avec eux, on les qualifie de «lowest form of anti-social filth», ce qui est un peu injurieux. Pour une tournée anglaise, Kim veut du haut de gamme en première partie. Il opte pour le Gun Club et écrit à Kid Congo qui dit oui. Un Kid qui est fan depuis le début : «They’re really wild like a good sound of hell.» Les Scientists atteignent leur pic en 1984, puis tout va se casser la gueule. Brett Rixon vend sa batterie et rentre en Australie.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Et c’est qui qui la rachète, la batterie ? Leanne Chock, la petite road manageuse aux cheveux argentés, qui du coup va apprendre à jouer comme Brett Rixon qu’elle a observé tous les soirs sur scène. Elle connaît bien les Scientific cuts. Puis le groupe sort Weird Love, qui proposait les meilleurs cuts - Weird Love was a miracle - Comme Boris n’a plus visa et doit rentrer en Australie, alors les Scientists tournent à trois, Kim, Tony et Leanne. Kim prend la basse. Impossible de trouver un remplaçant pour Boris. Mais le groupe s’écroule. Leanne leaves. Nick Combes la remplace, mais c’est la fin des haricots. Comme Brett et Boris, Kim rentre à son tour en Australie. Tony reste en Angleterre pour finir The Human Jukebox et Leanne reste à Fulham, se demandant ce qu’elle va bien pouvoir faire de son drum kit. Kim balance un bel épitaphe pour les Scientists : «The path of riotousness was the path of righteousness and only we were on it. On ne se contentait pas de croire, on savait qu’on serait d’abord incompris, puis adorés plus tard. On ne souhaitait pas changer le monde. Il pouvait aller se faire foutre. Tout ce qu’on voulait, c’était qu’on nous foute la paix... et qu’on nous admire à distance. Et on croyait, avec conviction et sans ironie, qu’on était the greatest rock and roll band in the world.»

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             C’est vrai que les Scientists sont devenus un groupe culte. Larry Hardy : «I was interested in the Scientists and I became a bit of a fanatic over them.» Marc Arm est aussi un fan inconditionnel des Scientists, il voit Blood Red River «as a cornerstone of Mudhoney» : «It was dark and creepy and had a cool groove. Everything is perfectly in its place. It’s fantastic stuff.» Buzz Osbourne des Melvins est aussi un fan : il reprend «Swampland» et «Set It On Fire» sur son album de covers, l’imbattable Everybody Loves Sausages.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Bien sûr les Scientists vont se reformer et on aura la chance inimaginable de les revoir sur scène au Petit Bain en juin 2018, un événement qui fera les choux gras d’un Part Three ici-même.

             Rentré en Australie, Kim va reprendre du service avec les Beasts, mais aussi avec les Surrealists et pour couronner le tout, il va entreprendre une carrière solo.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Il monte les Surrealists avec Brian Hopper et Tony Pola - The idea was going on around in my head was everything seemed surreal - La phrase est bancale, mais c’est ainsi. Le was est sans doute un where. Kim précise qu’il a surtout flashé sur le fameux «combien faut-il de Surréalistes pour changer une ampoule électrique ?», et il s’est dit qu’il pouvait appeler son trio The Surrealists. C’est dingue ce que ce Kim adore la modernité. Il est l’une des rock stars les plus modernes de son temps. Il considère ses deux compères comme des «likeable rogues, immensely likeable.» Et il te balance ça qui dit tout : «I didn’t want a band full of the guys in Oasis who aren’t Gallagher’s». C’est de l’australien, il faut s’y habituer. On comprend globalement ce qu’il veut dire. C’est toujours intéressant, car on lit plus la tournure d’esprit que la langue en tant que telle. Kim prend aussi des libertés avec la syntaxe, pas seulement avec la musique.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Les Surrealists enregistrent leur premier album dans un studio ridicule, avec un micro accroché au plafond devant la batterie et un autre devant les amplis. Brian Hopper : «We bashed out a rehearsal and called it a record.» Kim insiste beaucoup sur le côté unique de chaque performance. Il dit qu’on ne joue jamais deux fois un cut de la même façon. L’album s’appelle Hit Me With The Surreal Feel et sort en 1988. Budget total : 60 $. Galbraith : «Même si l’album sonne comme an accident of time and ressource, it endures today as an art record.» Même les formulations de Galbraith son iconoclastes. Il va chercher des mots d’anglais auxquels on ne penserait jamais. Dès «The Surreal Feel», on voit que Brian Hopper fait son Boris sur sa basse. Ça reste donc du Scientific Sound. «Bad Birth» bat tous les records de weirdyness. Kim n’est jamais ressorti des Scientists. Tout le balda est assez grinçant, assez dérangeant, très peu convenable. En B, Kim opte pour l’hypno avec «Intense», au sens Scientific du terme. Il rend un bel hommage à David Lynch avec une cover de «Blue Velvet», c’est un univers qui lui correspond bien, et il termine avec une superbe cover du «Devil In Disguise», aussi belle et subtile que celle de The Electronic Monsters, un trio normand tombé dans les oubliettes.

             Larry Hardy va sortir cet album des Surrealists sur In The Red - Probably the most crude record Kim ever did. Je veux dire que les Scientists devenaient weirder and weirder, mais Hit Me With The Surreal Feel was going into an even darker, stranger place.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Entre 1988 et 1992, les Beasts et les Surrealists se chevauchent. Kim compose pour les deux groupes. Galbraith dit que ses meilleures compos de Kim se trouvent sur Essence, un album des Surrealists paru en 1990 et bien épluché dans un Part Quelque Chose. Pour Kim, les Surrealists étaient «incredibly good». Et il développe son point de vue : «Les gens qu’on rencontrait voulaient qu’on joue en première partie de U2, des Bad Seeds, de Rollins, mais en tant que support band, you know. Fuckin’ hell, why weren’t we headlining?».

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Quand Steve Turner quitte Mudhoney, Kim propose de jouer avec eux. Ils lui payent un billet d’avion pour Seattle. Il y reste quelques semaines et compose avec Marc Arm et les autres. Kim voyait l’album comme un pop album. Mais Marc trouve que c’est «a bit too much pop music. So that got shelved.» L’album  sortira quelques années plus tard sur Bang!. Pareil, Kim Salmon And The Guys From Mudhoney est épluché dans un Part Quelque Chose.

             Et puis Galbraith insiste beaucoup sur le grunge, un mot qu’on retrouve d’ailleurs dans le titre du book. Il prétend que Kim est l’inventeur du grunge, un synonyme de raw et de fucked-up. En 1983, Kim utilise le mot Grunge pour qualifier Blood Red River. «By the end of 1994, Grunge was dead», nous dit Galbraith, d’une voix d’outre-tombe.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             L’épisode le plus important dans l’histoire de Kim est sans doute sa rencontre avec Jim Dickinson. Dickinson produit Ya Gotta Let Me Do My Thing et déclare : «I hear so much of myself in Kim’s music, that I think I must, I have to produce this.» Kim dit qu’il a passé une semaine à Memphis avec Dickinson, «and it was one of the best experiences of my life. Jim said that anybody who plays rock and roll should come to Memphis, and in a way that’s what that was about.» Galbraith dit que c’est l’un des meilleurs albums de Kim : «Larry Hardy declared it the template of how all records should sound.» 

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Puis on se dirige doucement vers la fin du book avec l’épisode Darling Downs. Kim qui est rusé comme un renard démarre le chapitre avec un hommage à Wolf : «Howlin’ Wolf had this show biz thing, it shares as much with vaudeville as it does with the Mississippi folk thing. The glint in his eye, crazy ideas about a song and it’s like a ‘wink-wink, mudge-mudge’ to the audience. He reminds me of Ron Peno.» Kim s’entend aussitôt avec Ron Peno. Puis il découvre Died Pretty - Ron had all the moves, and he understood what made singers great. This guy was so good, he’s kind of Dylan,  Roger Daltry (sic), he’s Iggy, he’s got them all there in this strange king of package that combines a bit of everything without being any of them. He understood the medium. It was art what he did - Quel hommage ! Alors Kim monte un duo avec Ron Peno, les fameux Darling Downs. Il ne tarit plus d’éloges sur son copain Ron - I found Ron to be possibly the most musical person I’ve ever worked with - Il le traite encore d’incredible singer, ce qui est parfaitement juste. Tous ceux qui ont vu Ron Peno sur scène le savent.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Kim fut aussi le moteur des Beasts Of Bourbon. Gros morceau. Avec Tex Perkins et Spencer P Jones, qui avait fait partie des Johnnys, un groupe qui jouait du «New York Dolls-esque rock’n’roll under the guise of a country and western band.» C’est le cow-punk australien. Tex Perkins, Spencer P Jones et Boris vont monter les Beasts Of Bourbon. Ils tirent le nom d’un cut du Gun Club. James Baker se joint au groupe. Le groupe s’arrête au moment où Kim et Boris partent pour Londres lancer les Scientists. Le groupe reprend du poil de la bête en 1988, lorsque Kim et toute la bande rentrent an Australie - Instantly the chemistry of the band returned - En parallèle, Kim lance ses Surrealists. Il compose pour les deux groupes. Période d’activité intense, dit-il. Composer pour ces deux groupes, c’est pour lui du gâtö, en comparaison des Scientists - which is the hardest thing in the world - Il vise un «more adventurous slab of gutbucked blues and avant-garde weirdness.» Pour Tex Perkins, les Beasts sont les «high priests of dirty gutter rock’n’nroll. pre-grunge kind of talk. Dirty blues. Muddy Waters on crack.» Puis Kim va ramener Tony Pola et Brian Hopper des Surrealists dans les Beasts, et pour lui, ce sera le commencement de la fin. Les shows des Beasts atteignent des «mythical rock status», avec une réputation «of living as hard as they played», ils jouent avec le feu, se sauvent mutuellement la vie - we’ve all have been in death defying situations - died and come back. We were the nastiest sounding underground band, nous dit Brian Hopper. Mais Kim ne joue pas avec le feu. Il veut garder les idées claires. Il devient l’outcast du groupe - You had to be a rock’n’roll bad ass and everyone was doing rock’n’roll bad ass things. I was maybe an experimenter, but it wasn’t my life’s choice - Brian Hopper voit que Kim reste en dehors du cirque, car il touche pas à l’hero. Puisque tout le monde se shoote, lui par réaction ne se shoote pas - It’s a perverse streak in me that I’ve always had - On appelle ça l’esprit de contradiction. En plus, il découvre en 1998 qu’il a chopé une hépatite, et il n’est pas très content.  

             Le plus remarquable dans cette histoire, c’est que Kim réussit à concilier la vie de Scientist, l’un des gangs les plus wild de l’histoire du rock, avec la vie de famille - It was unusual being a twenty-four-year-old rock and roll dad - Son fils Alex naît en 1982. Kim et Linda n’ont pas de blé, et pourtant Kim continue de composer et de jouer. Alex a deux ans quand il débarque à Londres avec ses parents. La famille Salmon s’installe chez Nick Combes, à Brixton. Les trois autres Scientists sont installés à Fulham. Kim et Linda finiront pasr se séparer. Kim va se remarier en 1993 avec Sandra, et ils auront Emma et Gene ensemble, avant de se séparer en 2011. En tout, Kim a quatre gosses : Alex, Jack, Gene et Emma. Il met pas mal d’images dans le deuxième cahier photos, celui de la fin. Puis il va rencontrer Maxine et s’installer chez elle à Northcote. Ainsi va la vie.

             Galbraight brosse un portrait extrêmement fin de Kim, un homme «courtois, self-effacing, curious and very very funny.» C’est exactement ce qu’on ressent quand on a la chance de papoter un peu avec lui. Il est à l’écoute, et fabuleusement abordable. Galbraight ajoute : «He’s also stubborn, proud, determined, gueninely artistic and completely one abstract cat.» Il dit encore que la grande force de Kim est «d’écrire de grandes chansons, de putting on killer shows and working really, really hard.» Galbraight lui trouve toutes les qualités, l’inventivité, la performance (il écrit des chansons pour les jouer sur scène), l’unpredictability (il surgit toujours là où on ne l’attend pas), et bien sûr les deux principales mamelles de Kim sont le work ethic et l’endurance.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             En 2017, Beast rééditait un album de Kim qui était introuvable, E(a)rnest, et quand on l’écoute on comprend mieux pourquoi il était introuvable. Kim avait à l’époque de sa parution envie d’expérimenter, et le résultat pourrait facilement dérouter un cargo. Plus rien à voir ni avec les Scientists, ni avec les Surrealists. Il joue tout seul et se livre à des petits exercices de style pour le moins incongrus. «Independant Rock» sonne comme un cut têtu et un brin obsédant, alors que son voisin «Too Much Music» bascule dans l’expérimental Dada de base. L’ambiance rappelle celle qui règne sur l’album folky-folkah qu’il avait enregistré avec Ron Peno. Pas le panard.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Pendant que Beast réédite, Bang! édite. Voilà encore un bel album condamné aux ténèbres de l’underground : True West. Kim Salmon y fait équipe avec Leanne et attention aux yeux, car voilà un sacré Tonnerre de Brest. Kim y fait une stupéfiante reprise du «Dead Flowers» des Stones. Il joue ça en stand-by de distorse laid-backy, baby. Oh, si jamais Keef entend ça, il risque de baver. Mais le pire, c’est que l’album fourmille de gros cuts bien vivaces comme ce «Ow Baby Baby» amené au garage pop d’excellence saumonière et sacrément bien enroulé au glam-punk kimmique. C’est dingue ce que ce Kim peut kiffer le glam ! Il prend «Freudian Slippers» en mode punk histrionique et au chat perché. Admirable ! Il passe des tas de tortillettes de gras double sur sa gratte. Insane et même carrément crazy ! Avec «The Science Test» qui ouvre le Bal des Laze, il joue la carte du stripped down. Il balance des it’s okay velvetiens. Il tape dans le punk new-yorkais pour «Carry On Luggage», et ça prend une allure considérable, quasiment glam. Kim sait caler un cut. Avec «L.O.S.T», il reste un fabuleux entrepreneur. Il gère le Losting down à merveille. Attention car la fin de la B défraye la chronique. «Double Negativ» sonne comme un fabuleux coup de laid-back avantageux - Techno terms/ Stay in your bliss - On pourrait même aller jusqu’à dire qu’il invente un genre : the low punk commotion. Fin en apothéose avec «Get A Hold Of Your World», balladif têtu comme une mule, admirable exercice de style guitaristique, c’est même une avancée notoire dans l’évolution du genre, il règne dans ce cut quelque chose d’indicible et de fascinant, Kim sait kitscher un petit bikini. Franchement, tout est bon sur ce disk hélas condamné aux ténèbres. Qui en parle dans la presse ? Personne ?

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             En 2019, Kim Salmon remonte les Beasts (sans les Bourbon) pour attaquer le XXIe siècle. Il récupère Boris Sujdovic et Tony Pola pour remplacer les morts. Par miracle, Tex Perkins, le chanteur d’origine, vit encore. L’album démarre en puissance avec «On My Back». Ils récupèrent tout le souffle du vieil underground australien. Kim met les Beasts en coupe réglée, come inside, il screame comme un démon de l’antiquité. Malheureusement, tout l’album n’est pas du niveau de ce brillant starter. Tex Perkins reprend le lead sur «Pearls Before Swine». Les Bêtes traitent ensuite «My Shift’s Fucked Up» à l’heavily heavy pachydermique et bien vulgaire. Quand ça va mal, ça va mal. L’album se réveille en B avec «Drunk On A Train» heavily sonné des cloches, avec tous les oooh-oooh de Stonesy qu’on peut bien imaginer. On retrouve un peu plus loin un shoot de Stonesy dans un «What The Hell Was I Thinking» monté sur les accords de «Dead Roses» - You used to be a prostitute/ You can send me dead flowers for my wedding - Et pour le reste, on repassera.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Pauvre Kim ! Il doit être épuisé. Ça fait quarante ans qu’il a du génie. Pour preuve, voilà que paraît sur Grown Up Wrong Not For Sale. Live 1978/79. C’est avec les covers qu’ils vont bluffer les masses populaires : dès l’«Have You Seen My Baby» des Groovies, on les voit maîtriser leur powerhouse, Kim chante au fond du punch et claque un killer solo flash. Ils enchaînent un peu plus loin «Teenage Kicks» et «Slow Death». Les voilà dans le vrai, Kim chante son Teenage Kicks comme un dieu Aussie, all throught the night yeah, killer solo flash à la clé, ça claque à la carlingue de fer blanc, puis les Scientists battent le fer pendant qu’il est chaud avec «Slow Death», I call the doctor, Kim connaît sa came, il pleut des cordes de slide, c’est une véritable douche écossaise, version explosive, Kim relance au wouahh et bien sûr, ça explose. Ils tapent plus loin un fantastique hommage aux Dolls avec «Pills», c’est encore une fois énorme, comme emporté de la bouche, pas de meilleur hommage Dollsy que celui-ci. Sur «Melodramatic Touch», ils sonnent aussi comme les Dolls, ils jouent ça à la petite reculade de la revoyure, avec une qualité de son inespérée pour l’époque. Tiens, encore du Dollsy bash boom avec «I’m Looking For You». Au chant, Kim est dessus comme ce n’est pas permis. L’autre grand fonds de commerce des Scientists, c’est la power-pop. Ils font un «It’s For Real» extraordinaire, Kim ne lâche pas le morceau. On les voit aussi jouer «Last Night» à la dentelle de belles guitares claironnantes. Ils jouent tous leurs cuts à la vie à la mort, même des balladifs comme «That Girl». On voit Kim tailler sa route avec «Frantic Romantic», leur premier hit. Encore une incroyable dégelée de gelée royale avec «Shake (Together Tonight)». C’est pulsé au bassmatic de Ian Sharples, toutes les guitares sont en surface. Un vrai festin de son ! Ces démons jouent «Girl» ventre à terre avec du son en continu. Ils sur-jouent tous leurs cuts. Par contre cinq titres enregistrés au Governor Broome Hotel de Perth ont un son pourri. L’album se termine avec une session enregistrée live dans un studio de Perth. Les Scientists sonnent très new-yorkais sur «Sorry Sorry Sorry», les parties de guitare valent bien tout le Quine dévorant. Ils reprennent aussi le «Don’t Lie To Me» de Chucky Chuckah, mais avec le son des Heartbreakers. Aw comme ces mecs sont bons, ils jouent ça au panache d’extrapolation, c’est en réalité un triple hommage aux Dolls, à Chucky Chuckah et aux Heartbreakers. On voit qu’à leurs débuts, les Scientists étaient déjà très au point. Les guitar attacks n’avaient aucun secret pour eux.  

    Signé : Cazengler, Kim Salmigondis

    Douglas Galbraight. Kim Salmon & The Formula For Grunge. Melbourne Books 2019

    Kim Salmon & The Surrealists. Hit Me With The Surreal Feel. Black Eye records 1988

    Kim Salmon. E(a)rnest. Beast Records 2017

    Kim & Leane. True West. Bang! Records 2014

    Beasts. Stille Here. Bang! Records 2019

    Scientists. Not For Sale. Live 1978/79. Grown Up Wrong 2019

     

     

    L’avenir du rock

     - Taj à tous les étages

     (Part Three)

             Un peu paumé, l’avenir du rock va consulter une cartomancienne. La vieille le fixe d’un œil d’épervier. Elle lui tire une première carte. L’arcane sans nom, c’est-à-dire la mort.

             — Vous êtes Mahal barré, avenir du rock....

             — Pfffffffff, je vis par-delà le Mahal et le bien.

             Elle tire une deuxième carte, le Diable.

             — Vous êtes le Mahal incarné, avenir du rock.

             — Ça me ferait Mahal au cul, vieille moute !

             — Vous êtes vraiment Mahal embouché, espèce de Mahalpoli !

             — Comment voulez-vous que je ne le prenne pas Mahal ?

             — Votre tendance à jouer les Mahal dominants vous perdra...

             — J’ai du Mahal à croire que vous puissiez me sortir une connerie pareille, madame Irma...

             — Vous vous comportez comme un Mahalotru, avenir du rock.

             — Sortez-moi plutôt les bonnes cartes, Mahalheureuse !

             — Vous êtes un gros Mahalade !

             — Et vous une sorcière Mahaléfique !

             — Et vous un drôle de Mahalfrat, avenir du rock !

             — Et vous une vieille pute Mahal baisée !

             — Et vous un Mahalfaiteur de la pire espèce !

             — Attention, madame Irma, je vais vous coller un Taj dans la gueule !

             — Hors d’ici, incarnation du Mahal !

    king salmon,taj mahal,doggy bag,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Il a raison, l’avenir du rock. Il défend son Taj Mahal bec et ongles.

             Avec son Sextet, Taj Mahal vient encore nous donner une bonne petite leçon de savoir-vivre. On entend ici et là des plaintes du genre :

             — Ahhh docteur, le rock se porte mal...

             — Ahhhh, miséricorde, croyez-vous qu’ils voudront de lui à l’hôpital ?

             — Ahhhh mon dieu, il faudrait songer à lui réserver une place au cimetière...

             — Ahhhh, bonne mère, n’est-il pas temps d’appeler un prêtre ?

    king salmon,taj mahal,doggy bag,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Taj Mahal et le rock sont en pleine forme, c’est ce que révèle Swingin’ Live At The Church In Tulsa. Les plus fins d’entre vous auront immédiatement fait le lien entre The Church et Tulsa : eh oui, les gars, il s’agit bien du studio légendaire de Tonton Leon. Et c’est là que Taj a choisi d’enregistrer ce brillant opus grouillant de puces. Taj chante son «Bettye & Dupree» d’une voix de mineur cacochyme, mais il faut voir comment ça ramone l’heavy blues derrière. T’entends surtout Bobby Ingano gratter sa Strato. Et paf, t’as le Taj qu’annonce la couleur : «I’m gonna move up to the country baby/ Paint my mailbox blue !» Black power & «Mailbox Blues» ! Comme au temps du premier album, celui qu’on qualifie d’album aux papillons, et des covers de Sleepy John Estes. Ça swingue chez Tonton Leon ! On reste dans la fantastique musicalité avec «Queen Bee». Taj semble régner sur la terre comme au ciel. Son power produit de la mélodie. Il y a du prophète en lui, comme chez Isaac. On le voit traîner plus loin l’heavy blues de «Slow Drag» avec des poux de steel sublimes. Présence lourde et lente. T’entends ce dobro dans le son, ça remonte à loin, il n’a jamais perdu de vue le vieux Frisco Sound. Il tape une fantastique cover de «Sittin’ On Top Of The World» en remontant le courant avec la fraîcheur d’un gardon étincelant. Cet album est une aventure. Et son génie éclate encore au grand jour avec «Corina». Il rentre dans le chou du groove de la Louisiane. Il est spectaculaire d’autorité, bien exacerbé par des poux de steel. Pourtant mythe personnifié, le voilà encore occupé à travailler un mythe. Il jette encore tout son poids d’heavy dude dans la balance de «Mean Old World». Très haut niveau. Que ne l’a-t-on déjà dit ! T’attends quoi de Taj ? Du génie à tous les étages ? Et tu l’as, depuis 50 ans, depuis cet album aux papillons. Alors le voilà à l’article de la mort, plus puissant que jamais, et là, il te donne le fin du fin de la crème de la crème, il te chante le blues, avec une aura comparable à celle de Gil Scott-Heron. 

    Signé : Cazengler, Mahal embouché

    The Taj Mahal Sextet. Swingin’ Live At The Church In Tulsa. Lightning Rod Records 2024

     

     

    Wizards & True Stars

     - Doggy Bag

     (Part One)

             Ça doit bien faire cinquante ans que Jerry Williams Jr., alias Swamp Dogg, pond des albums magnifiques dans une sorte de molle indifférence. On ne sait pas trop qui est Swamp Dogg.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             — Ah c’qu’est sûr, c’est qu’avec un blaze comme çui-là, l’est ricain ! J’crois même qu’c’est un blackos ! Y fait-y pas du rap ?

             — Tu dois confondre avec Snoopy Dog !

             — Encore un wanna be your dog !

             — Non, Swamp Dogg est tout sauf un wanna be.

             — Si c’est pas un wanna be, j’parie qu’c’est un wanna bite, ha ha ha ha !

             — Non, Swamp Dogg est un artiste extrêmement évolué, je dirais même assez sophistiqué, je ne sais d’ailleurs pas si ses albums pourraient te parler, ou simplement te plaire...

             — Oh, tu m’prends pour une pimbêche, ma biche ?

             — Pas du tout. Je connais tes goûts, tu fais des choix assez classiques et je ne suis pas certain que tu aies du goût pour la modernité. Alors attention, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Quand je parle de modernité, je ne parle pas de Pierre Boulez ou d’Arnold Schönberg, je parle bien sûr de gens comme Richard Hell, Robert Pollard, Sly Stone, Darrow Fletcher ou encore Bill Callahan, tu vois, des gens qui cherchent la route des Indes. 

             — Ah oui mais non, j’écoute pas tous ces machins-là. Y m’prennent la tête avec leurs conneries.

             — Oui je savais que tu allais me dire ça. Mais toi qui aimes bien les vrais mecs, ceux qui ne vendent pas leur cul, comme tu le dis si joliment, tu serais surpris. Swamp Dogg n’a ni Dieu ni maître. Il taille sa route depuis cinquante ans.

             — Sa route des dindes, ha ha ha ha !

             — Tu peux rire, mais tu ne verras jamais Swamp Dogg en couverture de ton cher Rock&Folk. Tu comprends, Swamp Dogg n’est ni Pink Floyd, ni Blondie, ni Led Zeppelin. Comme beaucoup d’artistes trop évolués artistiquement, il ne peut pas intéresser le grand public.

             — Rien que d’t’entendre déblatérer, chuis fatigué d’avance. Des fois, j’me d’mande comment t’arrive à pas t’faire chier avec tes rogatons, Gaston !

             — Oh je reconnais que certains artistes m’ennuient, je n’ai aucune patience pour Zappa ou Genesis, mais tu en as des milliers d’autres. Je trouve ça exaltant de penser qu’on peut continuer à découvrir des œuvres d’artistes, ça peut même te remplir ta vie et te prendre tout ton temps. J’aime bien l’idée des mines d’or, tu peux en découvrir une chaque jour, c’est comme un jeu. Tu creuses un petit trou dans la montagne et tu tombes sur un filon !

             — Tu jactes comme un mec de France-Loisir qui fait du porte-à-porte. T’as quand même un méchant baratin, Martin !

             — Suis désolé de t’ennuyer avec mes histoires. Tiens si tu veux bien, je vais aller te chercher une autre bière et on va écouter le nouvel album de Swamp Dogg, comme ça tu pourras me dire ce que tu en penses, d’accord ?

             — Vendu, Boudu !

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             — Tiens, voilà la pochette. L’album s’appelle I Need A Job So I Can Buy More Auto-Tune. Swamp Dogg a toujours trouvé des titres marrants pour ses albums. Il pratique l’auto-dérision.

             — J’vois vraiment pas c’qu’y a d’drôle dans c’titre. Ça veut dire quoi l’auto-tune ?

             — Réglage automatique, je crois bien.

             — En tous les cas, l’est vach’ment poilant le pépère, sur la pochette, avec son gros bide et ses bretelles !

             — Encore une vieille habitude. Swamp Dogg s’est créé un personnage un brin ubuesque. Il peut poser en caleçon ou en costume blanc, c’est une sorte d’anti-Ziggy Stardust afro-américain, un vrai concept artistique. C’est pour ça qu’il me fascine.

             — Toi, y t’en faut pas beaucoup pour te fachiner, ha ha ha ha !

             — Tiens, au lieu de rire bêtement comme le Professor, écoute ce premier morceau, «I Need A Job». Tu entends les basses ? C’est du black rock de Swampy Swamp.

             — Si tu causes tout l’temps, on pourra pas écouter.

             Swamp Dogg déroule son Doggy Dogg sound en fabuleux shouter.

             — Ouais, j’aime bien, y’a du son. Ton mec y l’a une bonne voix.

             — Ça, c’est un morceau lent, «Cheating In The Daylight».

             — Y nous fait l’coup du balladif aristo !

             — Oui, mais tu as remarqué la qualité du chaloupé ? On connaît aussi Swamp Dogg pour son goût immodéré du boogie en haut de forme. Il te fait même de la Soul, tiens voilà «Soul To Blessed Soul», tu vois comme il te berce la Soul, avec une modernité de ton extravagante. Il y a du Percy Sledge en lui. C’est une plastique parfaite. Swamp Dogg fait de l’art, il propose des chansons parfaites.

             — C’est vrai qu’c’est balèze. Ça s’rait encore plus balèze si tu fermais un peu ta gueule.

             — Oui, mais il faut bien que je te donne des points de repère. Tu vois, avec «She Got That Fire,», il te fait la Soul des jours heureux.

             — Moi, j’appellerais ça la Soul des jolis cons !

             — Oui, si tu veux, mais tu vois bien que Swamp Dogg est un artiste extraverti. Écoute ce shoot de Soul funk, ça s’appelle «I Need Your Body». Tu entends ce rumble ?

             — Pas mal pour un vioque ! L’a combien ?

             — 80 piges. Il fait encore des albums superbes. L’heavy groove de «Darlin’ Darlin’ Darlin’» est une merveille de présence intrinsèque. Il navigue dans l’entre-deux de l’heavy groove. Là, t’as tout le génie black dont t’as besoin

             — Pas besoin de génie black. Jusse besoin de génie lave plus blanc, ha ha ha ha !

             — Maintenant, tu vas le voir exploser «Full Time Woman» de l’intérieur. Boom ! Tu vois comme il sature son Full Time ? Il te fait le coup du fed-up, il va chercher le chaos de la sature...

             — Là poto, tu débloques complèt’ment ! Tu t’entends quand tu sors tes balivernes, Jules Verne  ?

             — Excuse-moi, c’est l’enthousiasme qui m’emporte. Chaque fois que je réécoute «Cheatin’ All Over Again», je vois Swamp Dogg laisser sa braise couver sous la cendre. Il a beaucoup trop de son. Quand tu écoutes ça au casque, le casque saute. Il termine avec une reprise, «Show Me».

             — Ah j’le connais ! C’est-y pas un vieux coucou de Joe Tex ?

             — Bravo ! Cet hommage à Joe Tex est le meilleur qui se puisse espérer. Swamp Dogg te le tape en mode wild r’n’b avec une gratte paumée dans le fion du son, Doggy Dogg te le rocke à l’ass et te le tape aux tambours du Bronx.

             — Toi quand tu t’lâches, tu fais pas semblant !

             — Écoute ! Tu le vois Swampy Swamp revenir comme un serpent dans son Show Me ?

             — Ah ouais, t’as raison, un vrai black mamba ! Ça m’laisse baba, Taras Bulba ! 

             Deux ans plus tard, nos deux amis se retrouvent autour du nouvel album de Swamp Dogg, Blakgrass: From West Virginia To 125th St.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             — Tu vas avoir du mal à l’avaler : figure-toi que Swamp Dogg fait du bluegrass black. Il dédie son Blackgrass à John Prine et il dit pourquoi.

             — Connais pas John Praïne. Connais juste Amazon prime...

             — T’as quand même entendu parler de l’Americana ?

             — Non, connais que l’américano, ha ha ha ha !

             — Bon bref, t’as un cut qui s’appelle «Ugly Man’s Wife», le vieux Swampy Swamp gratte un banjo et tu te croirais dans les montagnes du Kentucky. C’est dire son côté véracitaire.

             — Pardon d’te dire ça, mais des fois on pige rien à c’que tu dis. En plus que tu causes de disks qui sont pas trop à la mode. M’étonne pas que tes gonzesses te plaquent.

             — Occupe-toi de tes affaires. Tiens écoute ça : «Have A Good Time». Sa voix te fait penser à qui ?

             — Maurice Chevalier !

             — Non, ce serait plutôt Louis Armstrong. I hate to see you go/ But  have a good time. Il est fair-play, tu ne trouves pas ?

             — Un cul ça reste un cul. Qu’elle aille se faire tirer ailleurs !

             — Tiens, encore un cut magique, «Songs To Sing». Savoure-moi cette intensité ultraïque...

             — Pourquoi t’invente des mots qu’existent pas ?

             — Parce que la musique s’y prête. La musique induit la musique des mots. Tiens puisqu’on parle de musique des mots, voilà du pur jus d’alizés, «Count The Dogs», un heavy groove d’Americana avec un banjo dans le doux du son et Swamp qui compte les dogs. Et puis voilà «Your Best Friend», il le prend très haut comme au temps de Jerry Williams. Tu ne trouves pas que c’est un chanteur extraordinaire ?

             — Y devrait faire du cirque...

             — Et voilà qu’il repart au Kentucky avec «Rise Up». Avec Swamp, le bluegrass bascule dans la Méricourt et t’as en plus un violon de Paganini sous amphètes.

             — T’as vraiment une araignée au plafond ! Qui veux-tu qu’écoute ça ?

    Signé : Cazengler, du côté de chez Swamp

    Swamp Dogg. I Need A Job So I Can Buy More Auto-Tune. Don Giovani Records 2022

    Swamp Dogg. Blakgrass: From West Virginia To 125th St. Oh Boy Records 2024

     

     

    Cobra long

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Ça faisait une éternité qu’on n’avait plus vu de Gallois sur scène. En voilà quatre dans la cave. Et des beaux ! S’appellent Obey Cobra. Va-t-en savoir pourquoi. N’Obeyissent à rien. Mordent pas. Juste Gallois. Trois mecs et une petite gonzesse au chant. Un bassman qui tourne le dos, mais qui sera charmant lors du papotage d’after-effect. Et puis dans un coin d’ombre, t’as un drôle de lascar tout en noir, cheveux longs et lunettes noires. Guitare blanche. Il pince des accords tarabiscotés sur son manche, des accords que tu n’as encore jamais vus. Il tord ses doigts dans des postures indécentes. Et il sort un son d’une ahurissante modernité. Du coup tu ne le quittes plus des yeux. Il officie dans l’ombre. C’est un mage. L’Obey Cobra se met en route et rocke le boat gallois, c’est du Cardiff Kraut de la plus belle espèce.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

    Tu prends un aller simple pour Cythère, car oui, ça marche bien au-delà des toutes les espérances du fucking Cap de Bonne Espérance. Les Gallois foutent le feu à la cave comme l’ont fait avant eux les Mengers du Mexique, les Fomies de la Suisse ou encore les Codex Sefarini de Brighton. Ça ulule dans les cylindres du gros moulin Kraut Cardifficateur. La sonic darkness monte comme la marée. Ils vont cultiver leur Cardiff Kraut pendant une heure et te conforter dans l’idée que décidément rien ne vaut l’underground et la joie des inadvertances. Croiser des Gallois géniaux au fond d’une cave, c’est ce qu’on peut souhaiter de mieux à tout fan de rock. Ceux-là t’en mettent plein la barbe, et t’en veux encore.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

    La petite gonzesse fait le show, mais le mage lui vole tout, là-bas, dans son coin d’ombre. Il sort le son le plus mystérieux de l’underground. Un son que tu ne vas pas forcément retrouver sur leurs deux albums. Dans le cave, le son s’altère divinement, et en studio, c’est plus policé. Pas la même énergie. Le mage s’appelle Gareth John Day et la petite gonzesse K Wood.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Tu vois les deux albums des Gallois au merch et tu les ramasses. Le premier date de 2021 et s’appelle Oblong. T’y trouves deux petites merveilles, «Sophia Can’t Walk» et «Dim Beak». Sophia est bien hypno, dans une jolie veine Kraut. Ça file bien à travers la plaine, très Can dans l’esprit, alors tu dis bravo. Avec le Dim qui est en B, les Cobra passent en mood de doom à la Welsh motion. Et la petite chanteuse pique une crise terrible et bat bien des records d’insanité. Deux cuts sur neuf, c’est déjà pas si mal, pour un groupe condamné à l’underground. Bon, t’as d’autres choses, assez denses, comme «Capita» et «Sunflowers», mais tu sais déjà que tu n’y reviendras pas.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             C’est sur le deuxième album, le très gallois Mwg Dwg, que les Athéniens vont s’atteignir, comme dirait Gildas (Hello Gildas). Titre Gallois, comme certains albums des Super Fury Animals. C’est là que tu retrouves les cuts d’enfer du set, à commencer par «Blank Tape», bien tapé, bien Kraut et t’as le magicien qui gratte ses poux dans l’ombre. S’ensuit un «Ten Of Wands» qu’elle déclame depuis le fond du studio, mais sa voix ne porte pas. On note cependant la belle densité de l’intensité. Ce groupe t’intéresse vraiment. Les Cobra ont un son et une réelle originalité sonique. Ils sont très fiables et on peut leur accorder un max de crédit. Encore un coup de Jarnac avec «Gnostic Shock». Wild Wales ! C’est bien dru, sans détour. Ils cherchent des grosses noises à la noise. Et plus loin, t’as ce «Kali Yuga» qui devient beau à force de weirdy weird, le magicien te hante ça comme il faut, c’est extraordinairement dense. N’oublions pas que Merlin est originaire du Pays de Galles. Les Cobra repartent de plus belle en B avec «Tolerance Break», un instro Kraut dépenaillé, et ils te cueillent ensuite au menton avec «Home Wrecca» un cut qui file tout droit. Wild Wales again ! C’est puissant et digne d’Hawkwind ! Stupéfiant de Welsh Power, et balayé par les bourrasques d’accords du magicien Gareth John Day. S’ensuit un «Half Smile» de grande intensité. Bref, les Cobra ont toutes les qualités. Impossible de leur trouver le moindre défaut.

    Signé : Cazengler, Cobra cassé

    Obey Cobra. Le trois Pièces. Rouen (76). 20 novembre 2024

    Obey Cobra. Oblong. Box Records 2021

    Obey Cobra. Mwg Dwg. Rocket Recordings 2024

     

     

    Inside the goldmine

     - La gorge de Barbara George

             Lady Barba avait une curieuse spécialité. Quand après le chaos des affrontements et que le soir tombait sur le champ de bataille, tu la voyais sortir de sa misérable hutte pour aller fureter dans les tas de corps sanguinolents et encore tièdes. Accompagnée de ses trois sœurs, elle allait d’un tas de cadavres à l’autre, ouvrant des bouches pour arracher des dents, crevant des yeux pour le seul plaisir d’entendre le fameux ‘blop’. À laide d’une petite torche, elle inspectait les mains et sortait une affreuse cisaille dès qu’elle voyait briller une bague. Craack ! Elle se régalait du bruit sec de l’os qui craque sous la lame. Elle baissait des caleçons pour couper des testicules dont elle faisait des pâtés et d’horribles fricassées, dont bien sûr se régalaient ses sœurs qui haïssaient pareillement les hommes. Aux alentours des arènes de Nîmes, des petits galetas servent des couilles de taureaux fraîchement vaincus. Chez les sœurs Barba, on te sert des couilles d’hommes fraîchement tombés au combat. Heure après heure, elles remplissaient ces gros sacs qu’elles tiraient derrière elles, comme le font les esclaves dans les champs de coton. C’était un atroce spectacle que de les voir traîner ces gros sacs sanguinolents et disputer les cadavres aux corbeaux accourus en masse. Elles ramassaient aussi des armes pour les revendre, des bottes, des peignes, des briquets, enfin tout ce qui est transportable. Lorsque Lady Barba, qu’on appelle aussi la ricaneuse à cause de son rire stupide, tombait sur un mourant qui lui demandait de l’eau, elle lui enfonçait la pointe de sa cisaille dans l’œil pour abréger ses souffrances. Elle qualifiait ça de charité chrétienne. Elle avait depuis longtemps franchi les limites communément admises de l’immoralité. Lorsqu’il faisait nuit noire, et qu’elles peinaient à traîner leurs sacs surchargés de macabre butin, elles regagnaient à la lueur des torches leur misérable hutte. Pour goûter aux fricassées de couilles de Lady Barba, il suffit d’en faire la demande par écrit au blog qui transmettra. Il paraît qu’on se régale chez les détrousseuses de cadavres.     

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Pendant que Lady Barba cuisine ses épouvantables fricassées, Barbara George fricasse la Soul de la Nouvelle Orleans, un plat beaucoup plus appétissant. 

             C’est dans les mémoires d’Harold Batiste qu’on croise de Barbara George. Harold raconte l’arrivée de Pince La La chez AFO, en 1961, au moment où ils recherchent des nouveaux talents : «Un jour Jessie Hill débarque avec une chanteuse nommée Barbara et un guitariste nommé Prince pour l’accompagner. De son vrai nom Lawrence Nelson, Prince était le frère de Walter Papoose Nelson, le guitariste de Fats Domino. Prince avait composé une chanson pour Barbara, «You Put The Hurt On Me». Comme Barbara avait du mal à caler le chant sur le rythme, Prince chantait avec elle pour l’aider. Il chantait si bien qu’on a décidé de l’enregistrer et de trouver autre chose pour Barbara.» Et en juin de la même année, Harold emmène Prince et Barbara George enregistrer chez Cosimo - Cosimo était beaucoup plus qu’un brillant recording engineer - he loved the music and the people who created it. His contribution was to capture as much as of the music’s spirit as possible.

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             On peut entendre ces enregistrements devenus mythiques sur I Know (You Don’t Love Me No More), un AFO Records de 1961, fort heureusement réédité. Parmi les musiciens qui l’accompagnent se trouvent Alvin Red Tyler au sax, et John Boudreaux au beurre. «I Know» est du pur sucre de New Orleans. Elle tape un joli classique mélancolique avec «Since I Fell For You». On y entend Roy Montrell gratter ses poux. Le sucre de Barbara est sensible, on comprend qu’Harold ait craqué sur sa voix. Elle devient gluante et donc géniale avec «Without Love» et se bat jusqu’au bout avec son Love dans «Talk About Love». On retrouve du Love en B avec «Love». La voilà lancée dans le raunch sucré. Elle est palpitante. Elle est même parfois un peu juvénile, comme le montre «I Never Knew». Pugnacité et nubilité sont les deux mamelles de Barbara George. 

    king salmon,taj mahal, swamp dogg,obey cobra,barbara george,ways,rituel,houle,maxime taccardi

             Il existe une autre compile de la petite Barbara, The AFO & Sue Years, parue récemment. On y retrouve bien sûr le fameux «I Know You Don’t Love Me No More». On sent la petite black appliquée. Elle fait comme on lui dit. Elle tente même le coup du heavy strut délinquant avec «Love (Is Just A Chance You Take)», mais Shirley de Shirley & Lee est bien meilleure sur ce coup-là. On retrouve aussi le «Since I Fell For You» et le «Talk About Love» de la compile précédente. C’est toujours aussi affreusement beau. Elle est terrible, incroyablement juvénile, et avertie en même temps. Sur «I Never Know», elle devient trop perçante. Elle fait sa Barbara Gorge Profonde. Elle prend son «Hurtled» au beat des reins de la Nouvelle Orleans. Elle monte sur tous les coups. Elle ramène une incroyable ampleur dans chaque cut. Son «Honest I Do» est trop gluant. Elle exagère. Elle prend son «Let’s Steal Away» au groove de steal away baby, elle y va au ‘cos I love you so, elle enfonce son petit clou. Elle bourre bien sa dinde. Il faut l’encourager. Alors on l’encourage. Vas-y Barbara ! Et plus tu vas dans les cuts, plus elle bourre sa dinde. Elle finit avec un heavy popotin de la Nouvelle Orleans, «Try Again», elle y va la mémère, elle est géniale, pleine de vie sucrée. S’il fallait trouver une morale à cette histoire, ce serait la suivante : ne laisse jamais une jeune black délinquante s’approcher d’un micro. 

    Signé : Cazengler, Barbara d’égout

    Barbara George. I Know (You Don’t Love Me No More). AFO Records 1961 

    Barbara George. The AFO & Sue Years. Jasmine Records 2021

     

    *

    Il n’existe qu’une seule manière de vivre, la sage Lao-Tseu emploierait le mot chemin, de toutes les manières il n’y a qu’un seul chemin de vie acceptable : le rock’n’roll ! Tous les autres sont des impasses. La preuve nous n’en parlons jamais !

    ARE WE STILL ALIVE ?

    WAYS

    Clément : vocals / Bruno : guitar / Nico : guitar, vocals / Anthony : bass / Etienne : drums.

             Au début j’ai pensé à l’évocation d’une question de métaphysique essentielle ou tarabiscotée, chacun en jugera par soi-même. Serions-nous, tous, toute l’humanité, déjà morts ? L’on imagine que lorsque nous serons morts, nous serons comme ceci ou comme cela. Ou que nous ne serions rien du tout. Oui mais peut-être un point essentiel nous a-t-il échappé. Si nous pensons plus ou moins souvent à la mort ne serait-ce pas tout simplement parce que nous serions déjà morts. Ce que nous appelons notre vie ne serait-elle que notre mort. Pourquoi la mort ne serait-elle pas ce que nous croyons être notre vie. En quelque sorte nous vivrions notre mort. Peut-être avons-nous vécu une autre vie, une vraie, dont nous ne nous souvenons plus parce que nous sommes morts depuis si longtemps. Ou alors ce que nous appelons la vie n’est-elle que la mort. En tant que morts nous nous ennuyons beaucoup, alors avons-nous inventé que la mort n’était pas la mort et que nous serions en vie, et que la mort serait bien plus ennuyeuse que notre mort. Nous aurions imaginé, par compensation psychique, une mort bien plus terrible que celle que nous vivrions. Vous pouvez trouver ce raisonnement tordu, toutefois si nous sommes des vivants, pas encore morts, n’avez-nous jamais remarqué que parfois, souvent, toujours, voisins, proches et moins proches se baladent sur la terre avec des pensées qui ne correspondent pas à leur état, certains se croient des êtres supérieurs, d’autres se prennent pour des génies, ou des minables, des moins que rien, des zéros absolus, alors que tout le monde se maintient dans une misérable moyenne égalitariste…

             Ou alors me suis-je dit, je commets une erreur, non ils veulent simplement dire que le monde dans lequel nous vivons va si mal que nous sommes si prêts de l’apocalypse, de la catastrophe, de l’effondrement, que c’est comme si déjà nous étions morts. Une manière métaphorique de nous nous mettre le nez dans le caca ambiant, un avertissement sans frais…

             Ben non, pas du tout, erreur sur toute la ligne. Juste des égotistes, le pronom ‘’nous’’ qu’ils emploient nous invite à une méditation eschato-écolo-logique sur la nature de l’espèce humaine ou sur la fin programmée de notre planète. Ne tirent pas des plans sur la comète, se contentent de réfléchir non pas sur le sort de l’Humanité, mais uniquement sur la survie de leur groupe.

    Le groupe s’est formé en 2014, z’ont enchaîné les opus et les tournées, tout allait bien. Et crack tout a foiré. Ce n’est pas de leur faute, ils n’y sont pour rien. Le Covid leur a coupé les pattes, pas facile quand on est confiné chez soi de se retrouver pour répéter. Certains ont changé de vie, d’autres sont partis de leurs côtés, d’autres sont arrivés, la mécanique s’est remise en marche en 2022, la parution d’Are We Still Alive marque la concrétisation de ce nouvel  envol. Rappelons que l’Ep est classé N°3 sur le site GBNDL (voir notre livraison 671 du 26 / 12 / 2024)

    Z25921COUVSTIILALIVE.jpg

             La photo de la couve est d’Anthony Lossmann, son instagram est très agréable à regarder, de belles photographies de jeunes filles. Le modèle de la photo se nomme Kali, si vous parcourez son Instagram vous êtes un peu surpris, ce n’est pas une suite de photos de jeunes filles, pensez à la poursuite d’une image, romantisme, sorcières, reines, impératrices, déesses, l’éternel féminin selon toutes ses auto-déclinaisons phantasmatiques. La photo choisie pour la couve est accompagnée d’un texte, quel hasard une réflexion sur la mort, et cette idée bellement exprimée qui résume un état d’être et de facticité existentielle, la photo comme un art de survivance exaltée, une mise en scène de soi, une fois disparue, une trace de soi dans le monde. Ne retrouvons-nous pas là le début d’Endymion de John Keats, A thing of beaty is a joy for ever

             Certes Kali est belle, mais c’est la première fois en regardant un instagram que je prends davantage de plaisir à lire le texte qui les accompagne qu’en regardant les images. Il est vrai qu’il existe des images intérieures dans lesquelles apparaît un mode plus subtil d’être seule au monde…

    Forgiveness : l’auto-contrition est un jeu dangereux. Il est des abîmes dans lesquels, il vaut mieux ne point se risquer. Le morceau n’atteint pas les quatre minutes, vous êtes obligé de le réécouter pour vous assurer que vous n’avez pas été victime d’une diffraction temporelle. Regardez la couve et imaginez qu’il est construit comme un jeu similaire de prises de vue. Des séquences sonores variées dont chacune illustre une pause. Une carte du tarot dont vous ne vous pouvez comprendre l’apparition qu’en connaissant les figures de tous les autres arcanes. Eruptions volcanique et irruption sous-jacente d’une ligne mélodique, la folie du passé et la monstruosité du présent. Qui n’est qu’une relecture de ce qui a été, ce qui, du fait même de ce nouveau regard, retrouve ce qu’il a été et qu’il est encore. Car ce qui a été existe toujours. Comme la vie. Comme la mort. Why do we fall : pourquoi tombons-nous, peut-être pour nous relever et être debout. Eternellement debout. Encore un morceau d’exploration de failles et de noirceurs existentielles, avec ces moments de grâce suprême suspendue sur le néant de soi et du monde. Prenons le temps d’apprécier cette fulgurance battériale et ces vocaux d’outre-tombe de soi-même. Dans le labyrinthe dont nous sommes la lumière qui se déplace mais qui ne voit que du noir, car la lumière ne saurait se voir elle-même. C’est pourquoi nous tombons sans fin. Tout en restant illuminescent pour ceux qui nous voient passer. Et parfois nous arrêtent dans notre quête aveugle. World won out : l’hubris, la démesure, la rage de vaincre, l’envie de tuer, la nécessité de se battre, d’envoyer bouler la planète comme un ballon de football usé, avec par-dessus la petite musique, de la fin non pas du monde, mais de soi, car n’est-ce pas la meilleure manière d’abolir le monde que d’en finir avec soi-même, grincements, ahanements guitariques, bris battériaux, cris de haine contre soi, contre tout, la fragilité humaine contre toutes les chimères, vaincue d’avance, mais la fresque du combat dessinée par les Dieux rend autant hommage aux vaincus qu’aux vainqueurs car ils ne sont que les deux faces du combat.  Erase : errare humanum est. Peut-on aller contre son propre destin. Encore plus de rage que dans les trois morceaux précédents réunis, même la ligne mélodique est passée au mixeur de l’impossible, le plus grand des combats est celui que l’on tente contre soi-même, l’on essaie de remonter le temps comme un héros de bande-dessinée, faut être mangaga pour penser que l’on repoussera l’irrémédiable une fois survenu. Morceau de l’incomplétude humaine qui croit avoir tout bien fait alors qu’elle n’a aidé qu’à précipiter la fatalité de l’inexorabilité . So far so good : (New version) : cet EP bénéficie d’une structure très simple, ce qui ne signifie pas simpliste, de plus en plus de désespérance de plus en plus d’espérance. Ici c’est le summun, celui qui remonte les rivières du désespoir pour se lover dans le lieu originel. Ce qui est très fort dans ce morceau c’est qu’il fonctionne à rebours des précédents. En effet ces quatre premiers mousquetaires possèdent leur temps suspendu, ces instants de grâce, la crête étincelante de la vague dévastatrice, juste avant qu’elle ne se transforme en tsunami malfaisant, dans ce dernier, dans ce court instant de répit déferle toute sa violence contenue, la mélodie explose et se transforme en hachoir sanglant, c’est elle qui mène la cavalcade de la vie dans le delta de la mort suicidaire. Il ne saurait y avoir de meilleure fin. Puisque c’est la plus logique. D’où la question Are we still alive ?

             Démentiel.

    I SEE NO BEAUTY

    ( Single / Banscamp) / Février 2017)

             Je n’avais pas prévu de chroniquer ce simple paru en 2017, le dernier enregistrement avant la grande coupure. La couve m’a attiré. Certes j’ai toujours aimé les animaux, l’image est forte, mais la bête le plus à plaindre reste l’Homme, le pire des prédateurs, le maître incontestable du malheur de tous et surtout de lui-même. Si un microbe quelconque s’amusait à faire disparaître notre race, je ne pense pas que nous soyons beaucoup regrettés. Le seul fait positif dans cet effacement définitif serait que dans la colonne pertes et profits notre disparition serait classée parmi les bénéfices. Pour reprendre les termes de Kali nous dirons que nous ne laisserons après nous aucune trace de beauté.

    Z25922ISSENObeaty.jpg

    I see no beauty : tiens YT nous offre une pub avant la vidéo, un peu de patience, ah, ben non, ce n’est pas une réclame, ça fait partie de la vidéo, c’est Trump qui retire la participation des Etats-Unis à l’accord de Paris. Âmes sensibles abstenez-vous de regarder le reste vidéo. Vous n’aurez pas la chance de voir le groupe jouer, par contre vous échapperez aux images sanguinolentes qui agrémentent le show, images chocs du grand massacre animalier… A tel point qu’il pourrait être difficile de chroniquer musicalement ce titre, l’impact politique du message prime sur l’effet musical qui est très loin d’être négligeable. Le morceau se termine abruptement mais ce n’est pas fini. Sur des images de dirigeants politiques la militante, je suppose, sans être sûr, Greta Thunberg, encourage les décideurs à mettre leurs actes en accord avec leurs paroles…

             Un clip politique, je n’en ai jamais vu d’aussi radical chez un groupe français, le poids des images, le choc du rock. Ways mérite que l’on s’intéresse à lui. Pour la paix, je vous refile le court texte du morceau, qui entre nous soit dit n’est pas aussi gnan-gnan empaqueté de jolis nœuds rose que l’on pourrait le croire, si les hommes sont tout noir, les animaux ne sont pas tout blanc : Abandonné dans la jungle, /encore si jeune, /J’essaie d’utiliser la violence, /Je teste, / j’expérimente, /Je grandis et je me nourris /Je ne vois aucune beauté dans l’espèce qui m’a créé, /Parfois/Je vois des gens qui viennent pour détruire /Chasser ma famille/Je ne vois aucune pitié /Je ne vois aucune beauté dans l’espèce qui m’a fait, /Forcé et destiné à être ce que je suis /Les hommes ne sont pas des animaux, ils sont bien pires.

    Damie Chad.

     

    *

             Moi qui croyais tout connaître je subodore une nouvelle revue de rock, pas très visible sur le présentoir, vous avez un numéro de R&F qui cache tout le bas de sa couverture, un si grand format que le tiers supérieur est invisibilisé par le réceptacle supérieur de la gondole dévolue aux magazines rock, n’est visible qu’une mince bande sur lequel je devine le haut d’un crâne. Humain. Parfait exemple du flair légendaire du rocker, je me saisis d’autorité conquérante, j’ai compris qu’il était pour moi, de l’objet et pousse un soupir de surprise :

    RITUEL

    Z25923COUVERITUEL.jpg

              Enfin une revue consacrée au dark side, depuis la disparition papier d’Obsküre en 2016, elle continue encore sur le net, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Voici donc Rituel grand format (30 x 22) cm. Question métaphysique : est-ce un book ou un mook, si vous me permettez ce pseudo-néologisme, je dirais plutôt un sook.  Rituel est une émanation de la principale revue française de metal : Rock Hard. Toute une partie de la rédaction, sans faire sécession, s’est retrouvée pour créer une revue consacrée au Metal Extrême. Ce n’est pas le Numéro 1, inutile de mettre toute la nichée dans le même panier, surtout des œufs de dinosaures. Tout dépendra des lecteurs et des abonnements. Si le public ne mord pas, Rituel restera dans l’histoire de notre presse rock, comme un numéro spécial extrêmement exceptionnel de Hard Rock, une espèce de monstre antédiluvien appelé à devenir légendaire, une sorte de fanzine culte que l’on toquera contre moulte monnaie sur les bourses d’échange monétaire… un franzine national  d’une rare épaisseur, puisqu’il totalise cent quarante-huit pages. Pour la modique (tout dépend de votre porte-monnaie) somme de douze euros.

             Le dark side n’a pas bonne presse. Le grand public ne s’y aventure guère. L’est sûr que le metal extrême est une musique violente ou bizarre. Qui peut choquer ou dérouter. C’est le genre de  reproches  dont était victime le rock’n’roll dans les années cinquante… Le revival et la vague rockabilly ont eu plus ou moins raison de ces vieilles réticences. Le système est capable de récupérer le sulfure. De nos jours il reste juste une image qui voile l’aura originelle. Seuls des poignées de fans sont encore capables de la détecter, de la ressentir. De la remodeler. De la continuer.

             Dans un demi-siècle il est à craindre que nos musiques extrêmes d’aujourd’hui soient perçues comme de simples objets culturels populaires. Occultées en tant qu’artefacts inoffensifs. N’empêche que ces ziques ultimes trimballent avec elles beaucoup plus que des instrumentations explosives et captivantes. Voires inaudibles pour des oreilles frileuses. Le bruit et la fureur certes. Mais pas que. Il est arrivé au rock’n’roll les mêmes aventures qu’au roman policier. Au début une affaire de malfrats, pan-pan, tant pis pour toi, y a toujours un cercueil qui t’attend au coin de ta vie. Dix lustres plus tard, la donne a changé, les séries noires ont élargi leurs cibles, les glauques histoires de truands à la petite semaine se sont transformées en réquisitoires impitoyables, en froides analyses de l’évolution de notre société. Ce que l’on ne pouvait plus dire dans les avenues de la ‘’grande’’ littérature officielle aseptisée s’est retrouvé dans ce sous-genre méprisé et vilipendé par les stériles instances de la bien-pensance chloroformante… L’eau contenue de force trouve toujours une brèche par où s’écouler.

             Les dromadaires sont des animaux intéressants en eux-mêmes. Mais ce qui compte avant tout ce sont les marchandises que les caravanes transportent. Les méharis des musiques extrêmes se sont retrouvés à trimballer d’étranges objets que la Modernité avait sciemment écartés et enfermés dans des greniers mentaux soigneusement cadenassés. Apparemment les mythes, les épopées fondatrices, les pensées antiques, les philosophies présocratiques, l’occultisme, des pans entiers de la littérature, de la peinture, des phalanges de penseurs et d’artistes de maintenant et d’avant-hier, qui ne s’inscrivaient dans la courbe ascendante des progrès de la doxa moderniste ont été remisés à l’encan des contes affabulatoires  et des vieilleries obsolètes sans aucune utilité pratique…

             Or qu’est-ce qu’un rituel, si ce n’est une espèce de pratique mentale et symbolique, déclamatoire et gestuelle – prenez ces mots en leurs sens les plus étendus – destinée à exercer une influence quelconque sur la réalité qui nous entoure. Dans son poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Stéphane Mallarmé s’interroge sur la portée et la validité de l’influence de nos gestes les plus significatifs sur la nébuleuse combinatoire de l’univers.  En d’autres mots il pose la question de l’opérativité effective de tout acte poétique. Les musiques extrêmes, en dehors de leurs tumultueuses ou biscornues productions sonores, sont à entrevoir comme une réhabilitation du pouvoir (orphique) de la Poésie.

             Les musiques extrêmes touchent à nos extrémités existentielles, la mort, le rêve, l’inscription ‘’magique’’ de nos actes dans une réalité autre que les données implicites de notre immédiateté de notre monde. Bien sûr il faut savoir faire la différence entre les faiseurs, ceux qui reprennent ce qui a déjà été fait antérieurement par d’autres, et ces autres qui vont de l’avant. Une lourde tâche attend Rituel.

             Pour une première lecture nous nous attarderons seulement sur deux artistes. L’un parce que nous l’avons déjà rapidement évoqué dans une de de nos chroniques en spécifiant – l’occasion faisant le larron -  que nous y reviendrons, et le second dont ignorions jusqu’à l’existence.

             J’ai commencé, sans lire, par feuilleter la revue, tournant une par une les pages, sans m’attarder, lorsqu’une image m’a retenue. Je ne m’attendais pas à trouver la couverture de ce livre dans un revue dark side, que dis-je dark inside, Nana d’Emile Zola, que vient faire le chantre du naturalisme dans cette revue pour le moins surnaturaliste, j’ai réfléchi deux secondes, Nana la prostituée, ce doit être un groupe adonné aux outrances du sexe extrême, et ayant ainsi trouvé une explication rationnelle, j’ai tourné la page et suis passé au groupe suivant. N’empêche que très intrigué, y avait à la suite d’autres couvertures de bouquins très éloignés de Zola, c’est le premier article sur lequel je me suis jeté.

    HOULE

    Interview d’ADSAGSONA

             C’est la chanteuse du groupe. Ala fin de la première colonne, je tilte sur un nom Michel Tonnerre. Ce n’est pas un rocker. Quoique… Un beau personnage, disparu corps et biens, il nous reste les disques, les tableaux, des vidéos, des témoignages, emporté par une mauvaise maladie. Je me suis souvent promis de chroniquer certaines de ses chansons, l’a des mots coups de butoirs et guirlandes d’algue, par exemple sa chanson sur l’Olonnois, un de mes héros phantasmatiques, oui je sais un personnage pour certains peu   recommandable, avec des noirceurs dignes de Cthulhu, cette dernière remarque en contrepoint du début de l’interview, car Houle se réclame d’une  mythologie très particulière, pas du tout Lovecraftienne, peu métallifère, celle de la mer, non pas celle des argonautes antiques, pas celle des super-héros, mais celle des travailleurs, bonjour Victor Hugo, modernes. La mer est toujours aussi noire pour les marins d’aujourd’hui que pour les matelots d’autrefois… Semper. Oceano Nox. Je vous laisse lire, Adsagsona est passionnante. Elle parle de son cheminement, des racines du groupe et s’étend longuement sur l’écriture des lyrics. Du coup j’ai décidé d’écouter les deux premiers opus de Houle.

    HOULE

     (Les Acteurs de l’Ombre Productions / Novembre 2022)

    Crabe :  guitare lead / Græy Gaast : basse / Zéphyr : guitare rythmique /Adsagsona : chant / Vikser : batterie. Comme le monde est petit nous connaissons Vikser puisque sous le nom de Tentrom il est aussi le batteur de Once Upon The End ( Voir notre livraison 669 du 12 / 12 / 2024), est-ce qu’il n’y aurait pas de hasard, ou alors existe-t-il des capillarités secrètes qui nous guident à notre insu.

    La couve est de Laure Jeandet. Toutes les Laures Jeandet  visitées sur Instagram ne semblent guère lui ressembler. Un graphisme qui n’est pas sans utiliser le motif d’Hokusai, mais si j’étais une mouette j’aimerais nicher sur la falaise derrière, je m’y sentirai à l’abri des Hommes et sous la protection de Poseidon.

    z25925houle1.jpg

    Le continent : l’on redoute l’accordéon du chant de l’équipage de Mac Orlan, l’on a tort, l’instrumentation n’a pas commencé que les cris perçants des cormorans et le remuement monstrueux des vagues nous obligent à comprendre que nous nous changeons de continent mental et musical. Certes démarre une espèce de ces triskèles labyrinthiques chères à la musique celtique qui nous happe en son vertigineux tourbillon, presque enivrante, lorsque gronde la colère, est-ce la mer qui clame ou la révolte explosive des êtres humains, nous voici précipité dans le vortex, grandeur et hurlements, la batterie s’affole, Adsagsona  expectore les clameurs de la peur du large et de la crainte de la misère, les hommes acculés entre ces deux destins,  tout aussi mauvais l’un que l’autre, l’on est toujours seul lorsque l’on se retrouve acculé en soi-même, que l’on soit en haut de la falaise ou en bas dans l’écume tourbillonnante, l’on tombe toujours, l’on ne quitte un abysse que pour en retrouver une autre, la tarentelle électrique se tait, l’on n’entend que la houle incessante de la mer, même les oiseaux ont disparu. Au loin la tempête : la mer toujours recommencée, le vent souffle, les cloches morbides sonnent, un tintement de cymbale, le calme avant la tempête, dans ton crâne résonne l’alerte, l’entends-tu seulement, Adsagsona s époumonne, à croire qu’elle voudrait te sauver malgré toi, elle est la noire pythie du destin qui profère ta sinistre destinée, certes tout est encore calme et les guitares s’apaisent, le silence avant que ne survienne la catastrophe, tu l’attends de pied ferme l’ouragan océanique, tu l’appelles, tu l’interpelles, tu veux l’admirer, tu es le roc figé en lui-même qui hume ses embruns, qui la contemple, sa fureur ne te fait pas peur, sa colère n’est que la suprême forme de la  beauté, homme libre toujours tu chériras la mer… La dernière traversée : une basse noire épèle son ronron, la mer monotone moutonne, une guitare claire fraichit, le vent souffle, toute la panoplie de naufrage est prête pour le grand démembrement, Adsagsona clame, non elle parle, c’est une âme qui s’adresse à la mer, elle cherche le grand mix, la terrible embrassade de l’eau avec l’âme, c’est le désir maintenant qui glapit, désir de mer et désir de mort si étroitement emmêlés qu’ils sont comme un miroir à deux faces dont chacune se reflète dans l’autre, la musique ricane comme la camarde, calme propitiatoire se joindre, s’enlacer à la camarade, friselis de noces éternelles, que l’ébranleuse me branle dans son remous voluptueux, que ces vaguelettes me lavent de ma saleté humaine, chantonnement, moment d’extase et de stase amoureuse, infinie, bercée dans les gouffres sucrés des embrassades éternelles. Sous l’astre noir : grincements ferrailleux, la batterie prompte pompe à mort le destin des âmes errantes, telle est prise celle qui se croyait éprise,  la mer n’est pas une amante, la mer est amère, les avertissements sonnent comme des criailleries, est-ce ainsi que les âmes maudites éjaculent leurs douleurs dans les fournaises infernales, Adsagsona ne chante plus, elle admoneste, tu as voulu te joindre à des forces incommensurables, la nature ne fait pas amie-amie avec l’âme humaine, elle les rejette, elle les disperse dans les tourbillons de leurs éternelles insuffisances, elle n’a besoin de personne, surtout pas de toi. Garde-toi des puissances élémentales.

             Les quatre titres de cet EP sont à entendre comme un poème, une Ode à la Mer, un hymne homérique en l’honneur d’une Néréide, au nom oublié, qu’aujourd’hui nous appelons : mer.

    CIEL CENDRE ET MISERE NOIRE

    (Les Acteurs de L’Ombre Productions / Juin 2024)

    Vous avez Les Rayons Jaunes dans Vie et Pensées de Joseph Delorme, de Sainte-Beuve, désormais faudra y ajouter la trace rouge échappée de l’étrave du navire qui se précipite sur les récifs sur la couve de ce disque, un rouge sanglant comme si le vaisseau tenait à figurer la prémonition de sa fin prochaine…

    z25926misèrenoire.jpg

    Introduction : où sommes-nous, bruits divers, cris aigus d’oiseaux, serions-nous sur un chantier de radoub à moins que ce ne soit un soir de joyeuse beuverie dans la taverne du Rat-Qui-Pète… La danse du Rocher : ambiance joyeuse, l’on se remémore les hauts-faits de la ville corsaire. Même pas à courir sus à l’anglois, il vient tout seul comme un grand nous rendre une  visite de courtoisie, est-ce parce que les anglais débarquent que la voix d’ Adsagsona frise parfois l’hystérie, remarquez que derrière les gabiers souquent dur, comme s’ils avaient la queue du diable qui s’immiscerait dans leurs chausses et remonterait vers leur fond de cale, avouons que l’histoire vous fout la frousse, un brûlot de nos amis anglais chargé de poudre à ras-les-plats-bord, poussé par la marée s’en vient pour exploser sous les remparts de la ville, ce n’est pas une canonnade, c’est une rigolage, une explosion de pétard mouillé le brûlot s’échoue lamentablement sur les brisants. On a eu chaud, la mer avale le rafiot sans rémission. Les malouins sont malins. Mère nocturne : l’est des apparitions beaucoup plus flippantes et éprouvantes qu’une attaque anglaise, La rouille du crachat vocal d’Adsagsona vous fout la trouille, pas le temps de reprendre souffle, ni ses esprits, d’ailleurs l’esprit est dehors, les musicos ont l’air de vouloir en finir au plus vite avec ce récit fantomatique, une fille de mauvaise vie qui revient chaque soir porteuse des galets qui l’ont lapidée, le remords d’un village culpabilisateur dirait doctor Freud, la chèvre émissaire ajouterait Girard, autre  piètre penseur, René de la dernière pluie catholique.  Beaux lyrics, mieux vaut les écouter que d’en déblatérer comme moi. Sur les braises du foyer : il existe une Official Music Video de Yulia Nikifora, une belle mise en images du texte qui ne demande qu’à être regardée : une magnifique performance vocale de Adsagsona, hurlée et parlée, une marée de désespoir et de folie, la mer ne tue pas uniquement les intrépides qui osent monter sur son dos, ceux qui attendent l’improbable retour de celui qui est parti souffrent, pas obligatoirement en silence, de solitude, les portes de la démence s’ouvrent, il est des tempêtes intérieures encore plus ravageuses que les intumescences de l’eau salée, il navigue selon  l’eau, elle brûle dans le feu, deux éléments qui ne peuvent coexister… Une certaine grandiloquence musicale, la vague géante qui a parcouru des milliers de kilomètres au bout de sa course n’est plus qu’un friselis d’écume que le sable du rivage absorbe comme un verre de rhum... Derrière l’horizon : et Sur les braises du foyer forment les deux volets d’une même histoire, celle qui attend en vain sur le rivage et celui qui pourchasse la baleine blanche de l’illimité du rêve, la même rage, la même tragédie, chacun confronté à quelque chose de plus grand que lui, le silence solitaire et la trépidation collective sont  une seule et même morsure, le serpent de la mer vous saisit où que vous soyez, les regrets ne servent à rien, chacun désire le retour, chacun délire à son tour, le morceau file à quinze nœuds toutes voiles dehors par vent arrière, on peut le suivre des yeux, quand tout à coup il disparaît. Et puis le silence : plus rien à dire une guitare surnage dans les clapotis de l’eau, nul chant, il serait inutile, les mots ne peuvent rien contre les maux. Il vaut mieux se taire, l’on n’ajoute rien à l’inanité des choses révolues. Sel, sang et gerçures : si l’aventure est du domaine de l’impossible, celle du quotidien ne vous emmènera pas plus loin que la mort. Tout se vaut. Désespoir absolue. La figure de proue Adsagsona  vaticine dans les embruns, un chœur de marins nostalgiques, non ce n’est pas l’équipage maudit du Vaisseau Fantôme wagnérien, de simples travailleurs qui ne voient d’autre issue à leur vie de labeur, que le trépas futur. Faites votre trou dans la mer ou dans la terre, quelle différence. Jusqu’au bout du nihilisme. Née des embruns : ça commence tout doux comme un bateau qui revient au mouillage, le cauchemar ne fait que recommencer, qui est-elle, qui crie, qui maudit, qui condamne, qui se désole, est-ce une victime innocente, est-elle morte, est-ce un fantôme, serait-elle une incarnation de la Mer, tout compte fait les hommes, les femmes, et la mer ne sont-ils pas pétris de sel, de sang et d’eau, unis par un destin commun, serait-ce une sirène famélique au gosier de haine, qui réclame vengeance, apparition anadyomène, Vénus revenue de tous les cœurs, de toutes les rancunes… Vient-elle nous chercher ? ô combien de marins, ô combien de capitaines, ne sont jamais revenus, Oceano Nox.

    z25927affichehoule.jpg

             Nous avions qualifié le premier EP de Houle de poème. Ciel, cendre et misère noire, tiendrait plutôt de l’opéra et même mieux du drame romantique. Avec ses différents tableaux, ses intermèdes, ses évocations, et ses personnages qui reviennent, de vrais revenants, et le couple universel qui n’arrive jamais à se retrouver, l’androgyne mythique séparé en deux, coupé, de part et d’autre, de l’un et de l’autre, par les lames du couteau impitoyable de la mer.

             Que le lecteur ne reste pas prisonnier de Houle, qu’il se souvienne que nous avons porté notre sac de matelot sur ce  groupe, Sovereign of the Seas, en feuilletant Rituel.  Nous reviendrons au plus vite sur Houle, tout comme nous reviendrons sur Rituel. En attendant, chose promise, chose due, une courte évocation de :

    MAXIME TACCARDI

    J’ai reconnu la griffe sanglante de Maxime Taccardi dès que m’est apparu le titre de la revue avant même de l’avoir déchiffré. Le dossier que lui consacre Philippe Lageat occupe quatorze pages. Certes elles donnent à voir, les dessins  s’arrogent la part du lion, ou plutôt celle du tigre altéré de son propre sang. Une longue interview de l’Artiste nous en apprend beaucoup plus sur sa démarche.  Il existe de grandes différences entre William Blake et Maxime Taccardi, mais si je cite l’auteur des Chants d’innocence et d’expérience c’est pour avertir le lecteur qu’il se trouvera confronté à un artiste contemporain de grande envergure engagé dans une aventure créatrice d’importance. Certes imprégné de culture chrétienne et biblique, Blake entrevoyait la vraie vie en tant que recouvrance d’une sérénité édénique, un retour à l’innocence de la nudité physique et spirituelle primordiale… Taccardi ne s’en remet plus à ces vieilles lunes de l’espérance adamique, met son espoir en lui-même, le plus  petit dénominateur commun entre lui et les autres qu’il ait trouvé. 

    La tentative Taccardienne est d’autant plus psychique qu’elle est exclusivement corporelle. Le rêve et le sang sont les véhicules d’accès qui se sont imposés à Taccardi pour entrer en communication avec l’outre-monde qui est aussi l’inframonde car il niche tout autant dans l’ailleurs de notre réalité immanente du monde qu’au centre inexpugnable de la forteresse noétique intérieure.

    Taccardi se raconte, les cauchemars de l’enfance, cette porosité avec les monstruosités des royaumes de l’astral, sa rencontre avec Goya, la mort cruelle de ses parents et son entrée dans le monde de l’art, entendez la confrontation aimantée avec tous ceux qui l’ont précédé. Il ne peint pas le Mal, il peint l’Horreur, la présence parallèle d’un monde qui jouxte le nôtre, qui n’est horrible que parce que différent de notre appréhension recensive et situationnelle de par la part du monde qui nous est impartie par le simple fait de notre demeurance en /et par notre place, un peu comme un poisson rouge prisonnier de son bocal qui tente sans fin de traverser sa prison de verre… Taccardi  entre en communication par la communion hémoglobinique de lui-même. Son corps est le vecteur, victime sacrificielle offerte à sa propre  divinité.

    Z25924tableautaccardi.jpg

    Les institutions étatiques et politiques n’aiment guère ces individus qui ne restent enfermés en eux-mêmes que pour voyager en d’autres rôles que ceux permis et encadrés par de multiples règlements coercitifs. Maxime Taccardi sera radié de l’Education Nationale et mis à la porte de nombreux réseaux sociaux. Il n’en a cure. Son œuvre émeut et scandalise, il continue métamorphosant sa création individuelle en une démarche d’art total, il peint, il écrit, il filme, il est engagé en de nombreux projets musicaux, pochettes de disques, c’est par ce biais que nous l’avons découvert, mais aussi enregistrements. Serez-vous surpris si j’étiquette son style sous l’appellation (passe-partout) de black metal. Taccardi, Artiste Total.

    Damie Chad.