KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 718
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
08 / 01 / 2026
SHARON TANDY / LAWRENCE
LITTLE WILLIE JOHN / FRANCOIS PREMIERS
ANDWELLA / RODOLPHE / SEPSI
PALE HORSE RITUAL / LAVANDULA
Sur ce site : livraisons 318 – 718
Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :
The One-offs
- Tandy quoi ?

Passé un certain âge, on commence à voir arriver la nouvelle année comme la dernière. Avant la prochaine. C’est l’avantage d’être entré dans l’ère du sursis. Ce qui n’empêche nullement de jouer au petit jeu des bonnes résolutions. Jadis, on décidait d’arrêter de fumer au premier janvier. Trop facile. Aujourd’hui, on décide d’inaugurer une nouvelle rubrique. Plus difficile.
Son nom ? The One-offs. C’est-à-dire les 45 tours qui formatent une cervelle pour la vie.
Jusqu’en 1969, nous vivions dans cette bonne ville de Caen, reconstruite à neuf à l’issue des bombardements américains. Ils avaient rasé la ville, à part quelques fucking églises. Nous logions dans un bel immeuble construit en pierre de Caen. Le balcon de l’appartement situé au 4e étage donnait sur le jardin de la Banque de France, en plein centre-ville. On y voyait un symbole de prospérité. Le p’tit frère avait un copain de classe, un certain Jean-Yves, interne au lycée d’If. Nous disposions alors d’un petit tourne-disque Philips à piles, cadeau du Père Noël. Il était en deux parties, le couvercle se déboîtait et, posé debout, servait d’enceinte. On l’appelait le crin-crin. Avec le crin-crin, le Père Noël avait déposé un 33 tours de Bill Haley, le fameux Rock Around The Clock à pochette rouge. Mais cela ne suffisait pas. On entendait trop d’hits déments à la radio, alors on avait commencé à barboter des 45 tours au Monop du quartier, les fameux EPs français. C’était un jeu d’enfant, le rayon disques se trouvait juste à côté de la sortie. On planquait les rapines dans le double fond du gros bureau en bois que le paternel avait récupéré au siège de la boîte qui l’employait, et qu’il avait fait installer dans notre chambre pour que nous puissions y faire nos devoirs.
Le jeudi après-midi, Jean-Yves venait écouter des 45 tours avec nous. Comme nous n’en n’avions qu’un petit tas, nous les écoutions plusieurs fois. Et puis un jeudi, il est arrivé avec un 45 tours jaune. Son premier 45 tours. L’«Hold On» de Sharon Tandy sur Atlantic. Le souvenir de ce jour historique est resté précis. Sur le crin-crin, «Hold On» ferraillait sec ! Sharon Tandy chantait d’une petite voix perçante et insidieuse, et pour nous qui étions encore à l’aube des temps, elle sentait bon le sexe, tout au moins l’invitation au sexe. Les couplets étaient gorgés de shuffle d’orgue et d’accords de fer blanc. Et t’avais ce solo d’une sauvagerie jusque-là inconnue, qui n’existait pas chez les Beatles et même pas chez les Who. À part Dave Davies dans «You Really Got Me», aucun des guitaristes anglais que nous connaissions ne sortait un tel ramdam de freakout. Nous étions dingues d’«Hold On». Possédés par le diable, nous dansions le jerk au Palladium.

Ce sont précisément ce ferraillage et cette fantastique sauvagerie qui nous ont formaté la cervelle, en matière de rock anglais. Nous apprîmes beaucoup plus tard que le backing-group de Sharon Tandy s’appelait les Fleur De Lys et le guitariste Bryn Haworth, un nom facile à mémoriser ! Depuis ce jour de 1967 - ou peut-être était-ce 1968 - Jean-Yves est resté LE visionnaire. Il voyait tout avant les autres. Il racontait par exemple l’histoire du Velvet comme s’il avait traîné à la Factory, il y avait quelque chose de surnaturel dans sa façon non pas de raconter, mais de conter, qui fascinait tous ceux qui l’approchaient. S’il décidait de devenir Brian Jones, il allait se faire teindre les cheveux en blond platine, et pouf, il devenait Brian Jones. Comme par magie.
«Hold On» donna le La. Le cirque a duré quasiment soixante ans, jusqu’au moment où Jean-Yves nous a faussé compagnie, voici environ trois ans. Lors de la cérémonie de sa crémation, on fit bien sûr retentir «Hold On» dans la chapelle. Sous cette égide, la cérémonie prit une dimension surnaturelle. Puis on a pris l’habitude de fêter l’anniversaire de la dispersion de ses cendres, qui eut lieu à l’île de Groix, selon sa volonté. Nous sommes six à célébrer cet anniversaire. Dans les six, il y a Jean-Luc, lui aussi un ami de longue date de Jean-Yves mais, comme on avait quitté Caen en 1969, on ne le connaissait pas. On ne s’est rencontrés que beaucoup plus tard, de manière plutôt surnaturelle, au premier rang d’un concert des Mary Chain au Trianon. Singulièrement, la conversation est arrivée sur Caen. À la question : «Connais-tu un mec qui s’appelle Jean-Yves ?», il répondit : «Oui, bien sûr.» On se voit désormais chaque année pour l’anniversaire.
Un jour il m’appelle pour me dire qu’il est de passage Rouen et qu’il a un cadeau. Dans la grande enveloppe craft se trouve l’«Hold On» de Sharon Tandy sur Atlantic. Le même single sous sa pochette jaune, exactement le même ! Nouvelle manifestation surnaturelle ? Il est évident qu’à ce moment précis, Jean-Yves s’est manifesté via Jean-Luc. Il n’y a pas d’autre explication.
Et puis l’an passé, nous avons fêté le deuxième anniversaire de la dispersion des cendres chez Jean-Luc, tout en haut du Cotentin. Nous avons festoyé, rendu hommage à Dionysos et Jean-Luc a sorti ses caisses de 45 tours. Bien sûr, nous avons tous écouté «Hold On» dans le plus frileux des recueillements, profondément convaincus que l’esprit de Jean-Yves rôdait parmi nous.
Signé : Cazengler, Tandynite
Sharon Tandy. Hold On/Stay With Me. Atlantic 1967
L’avenir du rock
- Lawrence d’Arabie
(Part Five)
Comme l’avenir du rock se croit supérieur en tout, il refuse d’admettre qu’il peut être le jouet d’hallucinations. Et pourtant c’est ce qui pend au nez de tous, les erreurs dans le désert. Quand le soleil cogne, il est normal que la cervelle chauffe. Et comme la rate, la réalité se dilate. Mais pas pour l’avenir du rock. Il veut garder le contrôle, il en fait une question de dignité, même dans l’état de délabrement critique où il se trouve. Il ne se rend même plus compte que son souci de rigueur morale est devenu atrocement grotesque. Voilà qu’arrive au loin une silhouette familière. Tagada tagada voilà non pas les Dalton, mais Lawrence d’Arabie sur son dromadaire. Il approche rapidement et fait halte à deux pas de l’avenir du rock qui a l’air outré :
— Mais vous n’êtes pas Lawrence !
— Mais si, je suis Lawrence !
L’homme porte une casquette à visière transparent bleue et des lunettes de soleil.
— Vous êtes un usurpateur, Lawrence est bien plus beau que vous ! Il n’aurait jamais porté une casquette aussi laide ! Comment osez-vous monter son dromadaire ?
— Mais c’est mon dromadaire !
— Mais c’est pas possible, vous ne pouvez pas vous faire passer pour Lawrence d’Arabie et monter son dromadaire !
— Mais puisque je vous dis que je suis Lawrence et que c’est mon dromadaire !
L’avenir du rock trépigne de rage :
— Mais puisque je vous dis que ce n’est pas possiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiible !
— C’est incroyable de croiser dans le désert des réactionnaires comme vous. Vous n’avez rien d’autre à faire que de nier l’identité des gens, espèce de globo poujadiste ?
Pour un homme, quel que soit son statut social, c’est l’injure suprême. Dans le désert, ce genre d’insulte prend une résonance particulière. Si l’avenir du rock survit à ça, ce sera un miracle.

Un nouveau Mozart Estate ? Aussitôt paru, tu sautes dessus. T’en baves d’avance. Il a mis une copine tatouée sur la pochette et t’as les paroles imprimées sur un grand poster. Lawrence d’Arabie prend bien soin de ses fans. Tu sais pour l’avoir fréquenté depuis le début, c’est-à-dire le temps de Felt, que son biz consiste à créer la sensation. Il part en mode la la la à la Brian Wilson et vire electro-pop. Tu sens

poindre une légère déception. Pendant quatre ou cinq cuts, il ne se passe rien. Pas de miracle, pas de glam, pas de rien. Le glam arrive enfin avec «A Lorra Laughs With Cilla». C’est sucré et délicieux. Un peu plus loin, il donne des ailes à sa pop avec «Donna & The Dope Fiends». Lawrence d’Arabie a ce genre de facilité, et soudain t’as un hit. Mais l’album est rongé par l’electro des machines. La voix est là, mais les machines gâchent tout. Il est en caoutchouc sur «Transgressions», son electro cache la misère compositale. Tu ne peux pas accepter ça. Et puis soudain t’as l’HIT fondamental : «Listening To Marmalade». Le voilà rétabli sur son trône, il a des grattes demented et des aw!, c’est tellement fabuleux que tu l’écoutes plusieurs fois de suite. Lawrence d’Arabie est l’héritier de Slade et de Mott, des Move et des Creation. Avec «City Centre», il ramène encore les grattes de rock et ça change tout. Il ramène aussi du Pretty Vacant et du Jonesing, mais il veille à rester poppy au chant - Ooh the nitty-gritty of your shitty city centre - Te voilà plus que jamais accro à l’Arabeat de Lawrence d’Arabie.
Signé : Cazengler, le rance d’Arabie
Mozart Estate. Power Block In A Jam Jar. Cherry Red 2025
Wizards & True Stars
- Le grand Little Willie John

Selon Sam Moore et Joe Tex, Little Willie John était le meilleur. Ce petit black de Detroit rêvait de devenir l’égal de son idole Frank Sinatra et beaucoup de ceux qui le connaissaient savaient bien qu’il allait y parvenir. Comme le dit si justement Sam Moore, Little Willie pouvait chanter le blues, le jazz et même tout le bottin du téléphone. On dit aussi que le style de Rod Stewart venait en droite ligne de celui de Little Willie.

À une époque, Susan Whitall avait interviewé Mable John pour «Women Of Motown», un petit livre consacré aux divas de Detroit. C’est de là que lui est venue l’idée de retracer l’histoire de Little Willie John qui était le petit frère de la grande Mable John. Little Willie John’s Fast Life, Mysterious Death, and the Birth of Soul est un petit livre dense et dont la sobriété de style fait la grandeur. Elle brosse un portrait extrêmement attachant de Little Willie et réussit l’exploit de le rendre encore plus vivant qu’il n’était. Susan Whitall nous fait galoper dans les rues de Detroit en compagnie du gamin Little Willie et de son copain Levi Stubbs qui deviendra le chanteur des Four Tops. La nuit, Little Willie sort par la fenêtre de sa chambre pour aller participer à des concours de chant qu’il remporte haut la main. Sa chance est d’avoir un père intelligent qui accepte de l’aider plutôt que d’essayer de le recadrer. Il faut dire que ce quartier nord de Detroit grouillait de gens intéressants : Mack Rice, Bettye LaVette, Smokey Robinson, Jackie Wilson et Aretha, des gens qui allaient tous et toutes devenir les stars que l’on sait. Mack Rice ajoute que tout le monde se connaissait et que tout le monde était le cousin de tout le monde. C’est Johnny Otis qui repère Little Willie, Jackie Wilson et Hank Ballard au Paradise Theater. Little Willie n’a que 13 ans. Ces trois-là vont décoller comme des fusées. Johnny Otis avait déjà découvert Little Esther. Ce mec avait du flair.

Little Willie va rester Little Willie. Pas de problème, on comptait déjà pas mal de Little célèbres à l’époque : Little Esther, Little Richard, Little Walter et Little Stevie Wonder. Au moins Little Willie restera en cohérence avec son nom puisque le destin de lui permettra pas de vieillir. Quand on meurt à 31 ans, on reste un Little.

Little Willie s’est rapidement émancipé. Il est allé s’installer très jeune à New York, qui était alors la capitale de l’industrie musicale. Et c’est Henry Glover, un producteur noir embauché par Syd Nathan, qui ramène Little Willie chez King Records. Voilà comment Little Willie est entré dans la légende. Il avait annoncé à sa famille qu’il reviendrait à la maison avec un disque et c’est exactement ce qu’il a fait. Il avait aussi annoncé qu’il conduirait une Cadillac verte et qu’il serait copain avec Sugar Ray Robinson, le grand boxeur. Tout ce qu’il annonçait s’est réalisé.

Pour Little Willie comme pour d’autres artistes - et James Brown en fait partie - Syd Nathan était un père tyrannique, mais un père. Pour accompagner Little Willie, Henry Glover fait appel à Mickey Baker qui était alors le guitariste le plus réputé d’Amérique. Willie accomplissait encore l’un de ses rêves : il se retrouvait en studio avec les meilleurs musiciens du showbiz. En 1955, Little Willie portait des costumes taillés sur mesure et conduisait une Thunderbird, ce qui amusait beaucoup Mickey Baker qui l’avait vu porter des costumes trop grands pour lui. Little Willie n’avait que 18 ans. Il ne portait que du mohair, du tweed et de la soie. Il préparait le terrain pour des play-boys en devenir, comme Marvin Gaye et les Temptations. Willie arrivait en studio vêtu d’un costume en soie gris clair, d’une chemise blanche, d’une cravate en soie grise et portait au doigt une bague sertie de quatre diamants.

Jimi and Fayne ( Foxy Lady ? )
Il a commencé très vite à fréquenter les filles, et sa première fiancée fut Faye Pridgon qui allait ensuite passer dans les mains de Sam Cooke, puis de Jimmy James qui ne s’appelait pas encore Jimi Hendrix.

Little Willie mit le turbo en récupérant le groupe de Little Richard, The Upsetters, qui de toute façon risquaient de tourner en rond, vu que Little Richard avait jeté ses bagues dans un canal pour signifier son retour à l’église. Avec les Upsetters, le show de Little Willie allait devenir de la dynamite et rivaliser avec celui de James Brown qui avoue qu’il avait beaucoup de mal à tenir le choc.

Pour tenir le rythme des tournées, Willie et ses amis buvaient comme des trous. Sam Moore avoue volontiers qu’il fumait de l’héro en compagnie de Little Willie. Tous les grands artistes noirs prenaient des drogues. James Brown n’a fait que ça toute sa vie, comme le rappelle Hal Neely, son manager et producteur chez King.

Selon H.B. Barnum, producteur chez Capitol, il n’y avait que deux géants de la Soul : Little Willie et Aretha. Alors Capitol décida de donner une chance à Little Willie, en lui proposant un contrat. Pour Little Willie, c’était la consécration, car Capitol était le label de son idole Frank Sinatra. Little Willie enregistra un album entier, mais comme il avait oublié de dire qu’il était encore sous contrat chez King, la parution de l’album fut bloquée, car Syd Nathan avait lâché ses avocats.

Le bon temps n’aura pas duré longtemps pour le pauvre Little Willie : le temps de fonder une famille avec Darlynn et d’avoir deux fils Keith et Kevin, dont il était dingue, d’acheter une maison de rêve à Miami et d’aider sa famille restée à Detroit. Et puis, un soir de virée alcoolisée à Seattle, la choses prirent une mauvaise tournure. Un gros con nommé Roundtree cherchait des noises à Willie. Le p’tit Willie n’aimait pas qu’on lui cherche des noises. Dans la bagarre qui a suivi, Roundtree s’est ramassé un coup de couteau dans la poitrine. Le p’tit Willie a dit qu’il n’y était pour rien, mais des témoins l’ont accusé et il s’est retrouvé dans une taule dure, Walla Walla, pour quelques années.

Tout est devenu très confus à partir du moment où on l’a arrêté pour le conduire au ballon, à l’été 66. Sa peine initiale de 3 ans s’était mystérieusement transformée en une peine qui allait de 8 à 20 ans, avec un minimum de 7 ans et demi. Ses proches pensaient qu’il allait s’en sortir en faisant appel. James Brown fit partie de ceux qui vinrent lui rendre visite et il s’alarma de l’état de santé du p’tit Willie. Mais c’était trop tard. Le p’tit Willie n’était plus que l’ombre de lui-même. En mai 68, Darlynn John reçut un télégramme lui annonçant la mort de son mari. Les circonstances exactes de sa mort ne furent jamais élucidées. Pneumonie ? Meurtre ? Rien n’a filtré. Personne n’a cherché à savoir ce qui était arrivé au pauvre p’tit Willie John. Personne.
Il nous reste les disks, et là attention, on ne rigole plus.

Le p’tit Willie démarre en 1958 avec Talk To Me. C’est de l’avant-Soul, avec son mélange de slowahs sirupeux et de petits mambos de thé dansant. Il tape dans l’heavy jump avec «Uh Uh Baby». Le p’tit Willie est un fantastique shouter, il y va de bon cœur, et t’as même un killer solo flash à la King. Il rocke encore en boat avec «Until You Do». Puis il se lance sur les traces de l’ange Aaron en tapant une cover de «Tell It Like It Is». Il la shoute à l’oss de l’ass. Il a les chœurs du Sacré-chœur dans «Don’t Be Ashamed To Call My Name», un fast gospel ride qui surprend par sa vitalité. Le p’tit Willie est aussi le roi de la prélasse de la rascasse, comme le montre «If I Thought You Needed Me», et il regagne la sortie avec un heavy blues d’époque, «There Is Someone In This World For Me». Il le tient par la barbichette.

T’as un très beau Froti-frotah sur le Mister Little Willie John qui date aussi de 1958 : «Don’t Leave Me My Dear». Il groove bien sa mélasse. Quel merveilleux petit roucouleur ! Ça t’émeut au plus haut point, surtout quand tu connais les circonstances de sa mort. Il t’émerveillera encore avec «You Got To Get Early In The Morning», ce petit jump bien frétillant. C’est le royaume du p’tit Willie. En fait, Ace a fait avec lui le même délire qu’avec George Jackson, en prenant soin de son œuvre. Mais la plupart des cuts de cet album n’ont pas de valeur ajoutée. Dans «Home At Last», le p’tit Willie groove en profondeur - My girl is a country girl - Il groove avec de fabuleuses cassures de rythme. Et dans «Are You Ever Coming Back», il se demande si sa baby l’aime encore. Et puis on le voit sauter derrière son micro dans «Why Don’t You Haul Off & Love Me». On l’adore.

C’est une grande voix que t’entends sur l’antédiluvien Sure Things, un King de 1961. L’ambiance est au petit mambo, ça ne vieillit pas très bien, mais t’as la voix. Une voix ferme et fruitée. Il peut monter, alors il monte dans «A Cottage For Sale». Il a du potentiel et il peut devenir spectaculaire. Il feule. Ça prend vite de l’ampleur. Little Willie John est tellement précoce ! T’en reviens pas d’entendre cette bête de scène ! «My Love Is» sonne comme «Fever». Même ambiance, même drive de basse suspendu - My love is a deep blue sea - Encore une entourloupe romantique avec «The Very Thought Of You». Ça t’emmène loin. Ce fabuleux interprète pousse bien la chansonnette - I see your face in every flower - Comme le montre «You Hurt Me», il reste bien ancré dans l’heavy slowah. Sa voix tranche bien. Le p’tit Willie dégouline de talent. On comprend qu’il soit devenu culte. Il y a du Ray Charles en lui.

Parue en 2002, la première compile qu’Ace consacre au p’tit Willie s’appelle The Early King Sessions. T’es vite frappé par la fantastique présence et l’accent tranchant du p’tit Willie. «All Around The World» sonne comme un vieux hit de juke. Et plus loin, t’as la magnifique tenue de route d’«Home At Last» - My little girl/ Is a country girl - Il est déjà complet comme le montre ce vieux jump d’«I’m Sticking With You». Et tu finis par tomber sur «Fever». Il est au sommet de son lard. Et comme le montre «My Nerves», ça swingue chez King. Il pose encore sa voix au sommet de «Do Something For Me». Tony Rounce a raison de clamer sur tous les toits que le p’tit Willie est le best. Il fout encore le feu à l’early Soul avec «I’ve Been Around» et tu tombes à la suite sur le puissant «Suffering With The Blues». Tu ne t’en lasses plus. Il chauffe encore à blanc «A Little Bit Of Loving» et on sent sa maîtrise instinctive du génie Soul avec «Will The Sun Shine Tomorrow». On teste encore le fabuleux power de la King size avec le swing de «You Got To Get Up Early In The Morning». Pour un early, le p’tit Willie est déjà très en avance. Il donne le tournis, tellement il est bon, «Look What You’ve Done To Me» le sort encore du lot : t’as peu d’artistes aussi intéressants. Il chante l’«I’ve Got To Go Cry» à la cantonade, et c’est pas fini, car voilà l’ahurissant «Uh Uh Baby», un jump qu’il arrache du sol, et dans «Dinner V-Date», une petite gonzesse lui donne la réplique. Ça se termine avec «Until You Do», un jump à la Fats Domino. Le p’tit Willie a ce type se ressort, il peut rocker tout un boat de jump. Fantastique p’tit shouter !

Four Tops
Bill Dahl rappelle que le p’tit Willie est arrivé avec les pionniers, Ray Charles, Clyde McPhatters, Jackie Wilson et Sam Cooke. Dahl rappelle aussi que Levi Stubbs et le p’tit Wille étaient copains d’enfance et qu’ils participaient ensemble aux concours du Paradise Theatre de Detroit. Le p’tit Willie gagnait toujours le premier prix. Son premier hit sera «All Around The World» et son premier méga-hit «Fever».

Ace consacre une deuxième compile au p’tit Willie : The King Sessions 1958-1960. On y retrouve les cuts de Talk To Me et Mister Little Willie John, et notamment l’extraordinaire chanteur d’«A Cottage For Sale», on retrouve cette voix colorée et lancée vers l’avenir, cette voix qui tranche dans le lard, même chose avec l’ultra-chanté «There’s A Difference», le p’tit Willie ne te lâche plus la grappe. Il chante encore «I’ll Carry Your Love Wherever I Go» à la vie à la mort. Il rocke le boat de Mathusalem avec «Spasms», tape le «Tell It Like It Is» d’Aaron, et on entend des chœurs de rêve incroyablement nasillards sur «Don’t Be Ashamed To Call My Name». Cette compile propose un fabuleux mélange de slowahs dégoulinants et d’early r’n’b ! Régal encore que ce «My Love Is», monté sur le bassmatic de «Fever». Régal derechef avec l’heavy boogie down d’«Heartbreak (It’s Hurting)», bien bardé de la bardasse. King ne lésinait pas sur les basses.

Alors attention : cette compile Ace qui s’appelle Nineteen Sixty Six. The David Axelrod/Barnum Sessions pourrait bien être l’un des plus grands disks de Soul de tous les temps. Le p’tit Willie est sorti du placard le temps d’enregistrer 11 cuts chez Capitol, mais comme il est sous contrat chez King, Syd Nathan bloque la parution. Incroyable gâchis ! Autour du p’tit Willie, t’as H.B. Barnum et David Axelrod, mais aussi Carol Kaye au bassmatic et Earl Palmer au beurre. Et ça démarre avec l’incroyable swagger de «Country Girl». T’entends ce fantastique blackos aux abois de la Soul - So glad I’m home at last - On entend une force de la nature. Il gueule son «Never Let Me Go» par-dessus les toits. Le p’tit Willie est un géant, un génie impérieux. La prod est stupéfiante. Il amène «(I Need) Someone» au sommet des possibilités du genre. Tu vas de prodige en prodige. Il plonge encore dans un océan de génie productiviste avec «Welcome To The Club» et t’entends l’un des trois guitaristes gratter des poux de punk dans «Early In The Morning». T’as encore un heavy blues gorgé de génie avec «Crying Over You». C’est Carol Kaye qui introduit le dernier cut à la basse, «You Are My Sunshine», elle groove fantastiquement, avec le shuffle d’Earl derrière. Prod demented ! Puis à la suite, t’as des alternates. Le p’tit Willie se colle tout seul au plafond. Ça swingue au paradis de Kent Soul avec une autre version de «Welcome To The Club», t’as une prod à la Michel Legrand, c’est dire le punch astronomique. Le p’tit Willie reste au-devant du mix somptueux d’H.B. Barnum. Et ce vieux con de Syd a bloqué tout ça ! Non mais, tu te rends compte ? Dans ses liners, Tony Rounce explique que ces bandes sont restées bloquées pendant 40 ans. C’est Billy Vera qui va alerter Ace sur l’existence de ces enregistrements. Pour David Axelrod, c’est «the best album I ever produced that nobody’s never heard.»

Pas mal de bonnes surprises sur Heaven All Around Me - The Later King Sessions 1961-63, la quatrième compile qu’Ace consacre au p’tit Willie. T’as l’heavy boogie down de «Take My Love (I Want To Give It All To You)». Là tu tagadates ! Le p’tit Willie peut se montrer aussi incendiaire que Little Richard. Il sait aussi se montrer sirupeux : «My Love Will Never Change» dégouline de spurr. Et puis t’as cet heavy jive incendié au sax, «Doll Face», qui a tous les atours d’un vieux coup de génie. Le p’tit Willie se jette à corps perdu dans le morceau titre, «Heaven All Around Me», qui sonne comme un gospel d’orgue, il y shoote tout son dévolu. Quel p’tit crack ! Il peut gueuler comme un veau et challenger le Soul System. Encore un fantastique heavy slowah : «Come Back To Me». Il le prend à l’accent tranchant. Le p’tit Willie ramone la cheminée de la Soul. Il est à l’aise partout. Il hiccupe sur «(I’ve Got) Spring Fever». Pas de problème. Il fait son Isley sur «Come On Sugar» et il s’accroche à son now you know dans «Now You Know». «Like Boy Like Girl» sonne comme un petit jive de juke d’avant la bataille, et il revient au slowah qui est son cœur de métier avec l’effarant «I Wish I Could». Il y jongle avec les pillow et les willow. Sacré p’tit Willie ! Il chante avec son p’tit chapeau à carreaux sur la tête, tout est dans le pillow et le willow. Quelle clameur ! Puis il s’en va rocker sa compile avec l’hard r’n’b de «Don’t You Know I’m In Love». Il peut te foutre le feu à la grange. Il adore l’odeur du cochon grillé. Solo de sax et King prend feu ! Dans ses liners, Tony Rounce affirme que le p’tit Willie est son all-time favourite singer. Pour lui, le p’tit Willie a inventé «the art of soul singing, quelques années avant que le rhythm & blues ne devienne la Soul.» Il considère que Chuck Jackson, Sam Cooke, Oscar Toney Jr et James Brown «own him a debt of stylistic gratitude.» Rounce rappelle que le p’tit Willie est né en Arkansas, mais il a grandi à Detroit. Il a démarré à l’âge de 16 ans dans le Paul Williams Orchestra, et signé son premier contrat chez King en 1955. Quand le p’tit Willie se retrouve au ballon en 1965, le boss de King Syd Nathan essaye encore de l’aider. Pour Nathan, le p’tit Willie est «in my book, the best vocalist in the US.». Impossible de le faire sortir. La santé de Syd Nathan décline et le p’tit Willie va se retrouver seul face à son destin pourri. Syd Nathan casse sa pipe en bois en mars 1968. Le p’tit Willie va casser lui aussi sa pipe en bois, deux mois plus tard. Pneumonie ?
Signé : Cazengler, Little tout court
Little Willie John. Talk To Me. King Records 1958
Little Willie John. Mister Little Willie John. King Records 1958
Little Willie John. Sure Things. King Records 1961
Little Willie John. The Early King Sessions. Ace Records 2002
Little Willie John. The King Sessions 1958-60. Ace Records 2005
Little Willie John. Nineteen Sixty Six. The David Axelrod/Barnum Sessions. Ace Records 2008
Little Willie John. Heaven All Around Me. The Later King Sessions 1961-63. Ace Records 2009
Susan Whitall. Fever - Little Willie John’s Fast Life, Mysterious Death, And The Birth Of Soul. Titan Books 2011

(1958)
L’avenir du rock
- 1515 ? François Premiers
(Part Two)
D’une voix solennelle, Jacques Sans-Sel interpelle l’avenir du rock :
— Avenir du rock, dans votre pensée, pas de Freud, pas de Marx, pas de mode, donc vous êtes un provocateur...
— Pfffff...
— Vous vous interdisez tout, même la Bible ?
— Pffffff...
— Et Dieu dans tout ça ?
— Pffffff...
L’avenir du rock sait qu’il a encore fait une connerie. Il n’aurait jamais dû accepter cette invitation à Radioscopix, le radio show le plus pompeux de tous.
— Devons-nous comprendre que répugnez à parler de votre spiritualité, avenir du rock ?
— Pfffff...
L’avenir du rock observe la tronche de cake de Jacques Sans-Sel. Il n’arrive pas à en penser du bien. Et puis sa condescendance commence à sérieusement lui courir sur l’haricot.
— Votre réserve naturelle vous honore, avenir du rock. Serait-elle la partie visible de l’iceberg de votre intégrité ? Permettez-moi de n’en point douter... On vous sait aussi définitivement réfractaire aux idées de profit, de progrès, de bonheur conjugal, de réussite, de croissance, vous affirmez aussi que le digital est le diable...
— Pfffff...
— On dit encore que vous haïssez les riches, les parvenus, les développeurs, les intellos, les télérameurs, les grosses bites, les footballeurs, les gens qui votent, et surtout les winners...
— Pfffff...
— Peut-on dire que, globalement, vous haïssez les premiers de la classe ?
— Tous les premiers sans exception. Sauf les François Premiers. Pas de problème avec ces mecs-là.

Si tu veux passer un bon quart d’heure, si tu veux ta petite dose de rock’n’roll local, si t’as besoin de te décrasser les oreilles, si t’as besoin d’oublier que le monde est monde, si t’as envie de taper du pied, si tu crois encore aux vertus d’un bon set de rock, si tu préfères le real deal à la mormoille, si tu en pinces pour les petites

communions communautaires, si t’as vraiment envie de voir deux mecs gratter leurs Teles avec une réelle envie d’en découdre, si tu veux voir un groupe qui vieillit bien, alors tu peux aller voir jouer les François Premiers. T’auras tout ça et encore plein

d’autres choses : du son, zéro frime, de la suite dans les idées, ils ont en plus un goût pour les covers de choc, à commencer par cette fantastique cover du «Way You Touch My Hand» des Revelons, repris par les Nomads, et là ils t’envoient balader dans la meilleure des stratosphères, ils s’approprient ce vieux classique intouchable

et lui redonnent vie de façon spectaculaire. Avec cet hommage aux Nomads, ils basculent dans le rut du rock et t’as cette densité des deux Teles qui te percute le chambranle, au point que tu vas garder la mélodie chant en tête pendant plusieurs jours. Ils tapent d’autres covers qui ne sont pas aussi magistrales, comme le «Don’t Put Me On» des Groovies, ou encore le «So Bad» de Little Bob. Par contre, ils terminent leur set avec un clin d’œil aux Standells : «Sometimes Good Guys Don’t

Wear White» et ça passe comme une lettre à la poste. Ils raflent encore la mise avec l’excellent «Franciscopolis», leur premier single, bourré de niaque, et «Space Time» qui t’envoie aussi au tapis. Le set est dense. T’as vraiment pas le temps de t’ennuyer.

Tu retrouves le flashy «Space Time» sur un single, tu le vois virer glorieux, en plein dans la veine des Groovies, bien rauque et rocailleux, avec son refrain éclatant.

En B-side, t’as une frétillante cover de l’«Alone With You» des Sunnyboys. Tu retrouves aussi «Salamander Shuffle» sur un autre single, mais il te fait le même effet qu’en concert : pas vraiment d’originalité. Le «Let Me In» en B-side est plus alléchant, car monté sur un gros shuffle et bien tortillé de la tortillette. C’est une cover des Sorrows et donc ça passe comme une lettre à la poste.

Signé : Cazengler, fantoche premier
François Premiers. Le Fury Défendu. Rouen (76). 5 décembre 2025
Space Time. Poseur 2022
Salamander Shuffle. Poseur 2024
Inside the goldmine
- Andwella-haut
André Lat était un petit homme assez imbu de sa personne. On ne tolérait sa présence que parce qu’il était le patron de la structure, mais globalement, les gens ne l’appréciaient pas beaucoup, sauf peut-être la concierge qui lui ramenait son courrier chaque matin avec les derniers potins du quartier. Cette femme relativement jeune n’inspirait pas non plus beaucoup de sympathie, autant dire aucune, aussi les trouvait-on bien assortis. Pas si simple de bosser dans un tel environnement. On a beau essayer de faire abstraction de certains désagréments, la réalité se charge toujours de les remettre en évidence. Au point qu’on redoutait l’arrivée de la concierge en milieu de matinée. André Lat poussait le bouchon jusqu’à lui claquer la bise et essayer de la faire passer pour plus intelligente qu’elle n’était, en lui donnant par exemple quelques détails sur des projets en cours. Bien évidemment, elle n’y pigeait rien, mais elle faisait celle qui s’intéresse. «Ah bon ?». Puis André Lat lui proposait un café, et comme on bossait en open space, on devait supporter cette conversation sans queue ni tête chaque matin, et ça finissait par devenir insupportable. Elle en profitait pour glisser quelques petites vacheries, du genre, «vous savez que certains de vos salariés ne me disent pas bonjour quand ils passent devant ma fenêtre», et la sentant venir, au lieu de demander des noms, André Lat lui expliquait qu’il venait de décrocher un gros budget chez Gaz De France, pour un quiz technique destiné à tout le personnel, à quoi la concierge répondait : «Ah bon ?», comme si elle savait de quoi il s’agissait, et cette conversation quotidienne qui n’avait ni queue ni tête finissait pas se perdre dans des considérations habituelles du genre «il va faire beau aujourd’hui». On se demandait si André Lat baisait la concierge, car il lui arrivait de s’absenter une petite heure de temps en temps, nous disant à tous : «Je reviens ! Je suis à côté !». C’est vrai qu’avec du recul, tout cela n’est pas si grave. Les gens qu’on envoyait jadis bosser au fond des puits de mine devaient en baver beaucoup plus que nous, mais eurent-ils à subir le spectacle d’une telle médiocrité comportementale ?

Alors qu’on étouffe avec André Lat, on respire au grand air avec Andwella. Ce groupe cultissime monté par David Lewis en 1969 s’appela d’abord Andwellas Dream, puis Andwella.
C’est tout de même incroyable ! Alex Stimmel a réussi à interviewer David Lewis cinquante ans après la bataille ! Quelle bataille ? Et qui est David Lewis ?

La bataille est celle d’Andwellas Dream et David Lewis l’homme à tout faire d’Andwellas Dream : flûtiste, guitariste, chanteur, compositeur, et même brillant compositeur. Écoute le World’s End paru en 1970, et tu sauras tout ce que tu dois savoir sur la brillance compositale. Donc cinq pages sur Andwellas Dream dans Ugly Things ne devraient pas te faire peur.
En fait, Stimmel centre son pâté de foi sur le premier album de David Lewis, Love & Poetry. Le groupe s’appelle encore Andwellas Dream. Stimmel parle en termes de «top-flight psychedelic songwiting and heavy organ/guitar interplay». Le manque de succès de son premier album va traumatiser le jeune David Lewis.

En fait, David Lewis est un petit mec de Belfast qui a commencé par flasher sur Roy Orbison et le British Blues. Il rencontre un groupe nommé The Method et leur manager s’appelle George Mehan. Quand il voit Cream sur scène, David Lewis flashe sur les Marshall stacks et il veut les mêmes. Pas de problème. Mehan sait booker des dates, et pas seulement en Irlande. Il fait jouer The Method au Marquee Club. David Lewis gratte une 1950s Les Paul. Ce qui impressionne son copain Gary Moore. David Lewis rencontre aussi Phil Lynott et Brush Shiels de Skid Row à Dublin.

Il décide de rester à Londres, car c’est là que ça se passe. Le nom d’Andwella lui vient en rêve. D’où Andwellas Dream, sans apostrophe. Ils font partie des grands power trios de l’époque. Leur modèle, c’est Cream. Ils sont repérés par une filiale de CBS, Reflection. Le batteur Wilgar Campbell quitte le groupe en plein milieu des sessions pour rentrer en Irlande jouer avec Rory Gallagher qui lui propose un gros billet. Gordon Barton le remplace, mais pour David Lewis, ce n’est plus l’Andwellas Dream original. L’album Love & Poetry sort, mais ne se vend pas. Donc pas un rond. Ce sont les parents qui mettent du beurre dans les épinards.

Bizarre que Love & Poetry n’ait pas marché, car David Lewis est un crack du gras double. Il faut le voir ramener des poux bien gras dans le «The Day Grew Longer For Love» d’ouverture de balda. Et t’as en plus le bassmatic extraordinairement inventif de Nigel Smith. Et ça bascule aussitôt après dans le coup de génie avec «Sunday», belle tendance au power-gaga psyché avec de l’écho plein les poux. Quel volume, et quel relief et quel panache ! Avec «Man Without A Name», David Lewis entre bien dans le chou du lard, il ne fait pas semblant. Mais c’est avec «Cocaine» qu’il rafle la mise. Il amène sa coke au heavy groove de gras double de when you come around. Il flirte une fois de plus avec le génie, il gratte de délicieux poux liquides. C’est une merveille de doux sonic wail. La B est un tout petit peu moins dense. «Shades Of Grey» se présente toujours avec ces faux airs de paix sur la terre, mais c’est vite ravagé par la gras double de David Lewis. Et puis t’as cette belle plongée en eaux troubles psychédéliques qu’est «Felix». Superbe ! C’est noyé d’orgue et de bassmatic envoûtant. Incroyable qu’un album de cette qualité soit passé à l’as.
Après cet échec qu’il considère comme cuisant, David Lewis qui n’a encore que 17 ans, simplifie le nom du groupe qui devient Andwella. Il revient en studio et John Hawkins qui se prend pour un arrangeur arrose les compos de David Lewis qui n’est pas très content du résultat. Pour Gordon Barton, Andwella commence à sonner comme les Moody Blues. Le bassman Nigel Smith en a ras le bol et quitte le groupe.

World’s End est donc le dernier rêve d’Andwella. Mais quel bel album ! T’es happé aussitôt «Hold On To Your Mind» et ce joli background de percus & beurre, c’est même très «Baron’s Saturday» dans l’esprit, et quand David Lewis ramène son gras double, on adhère au parti. S’ensuit un «Lady Love» fantastiquement bien chanté. David Lewis a de l’à-propos. Et quelle compo ! Il a des faux airs lennoniens. L’autre grosse compo de l’album se trouve aussi sur le balda : «I’m Just Happy To See You Get Her». David Lewis chante son ass off et c’est extrêmement orchestré. On retrouve le thème d’intro de «Get Back» dans «Michael Fitzhenry», avec une flûte à la Tull derrière. Mais David Lewis sait muscler un cut, comme le montre «Just How Long». Le gras double n’est jamais loin. Il sait aussi challenger une fin de cut. Quel gaillard ! En B, il chante «Back On The Road» au doux du doux et son «I Got A Woman» est assez Peter Greeny dans l’esprit (Black Magic Woman). Il atteint encore les cimes de la pop anglaise avec ce «Reason For Living» qu’il monte bien en neige, et qu’il farcit d’un joli développement en interne. On retrouve l’intro de «Get Back» dans «Shadow Of The Night», mais traité en thème, avec un piano jazz et ça vire en mode heavy groove de pop flûtée. C’est très anglais.

World’s End, c’est bien sûr le World’s End du bout de King’s Road. On s’étonne d’une telle qualité, mais on comprend mieux, quand Tyler Wilcox nous explique dans le luxueux booklet de la red Numero Group que David Lewis vient de rencontrer Bobby Scott, un Américain d’ascendance Sioux/Irish installé à Londres, et notamment compositeur d’«He Ain’t Heavy He’s My Brother», popularisé par les Hollies et Neil Diamond. Scott est surtout un pianiste de jazz qui a joué avec Quincy Jones et Chet Baker, et qui a enregistré un album culte, Robert William Scott et masterminded le What A Beautiful Place de Catherine Howe. Pardonnez du peu. Scott et David Lewis nourrissent une admiration mutuelle. C’est Scott qui compose «World’s End Part 1».

Alors intrigué, t’écoutes Bobby Scott et son album sans titre, Robert William Scott, paru en 1970. Tu vas aller de surprise en surprise, et ce dès «Glory Glory Hallelujah», un shoot de gospel blanc, avec des chœurs de filles glorieuses. C’est à la fois très beau et très ténébreux. Il enfonce son clou dans ton oreille avec «Willoughby Grove», un fantastique groove de grove, chanté d’une voix sourde, dans une ambiance à la Larry Jon Wilson. Bobby Scott se positionne dans le croon de round midnite d’une portée considérable, notamment sur «That’s Where My Brother Sleeps», il sonne comme un Ray Charles blanc. C’est en B qu’il atteint la gloire éternelle avec «He Ain’t Heavy He’s My Brother». Il semble épuisé par l’effort, par tant de pureté mélancolique, ça ne tient qu’à un fil. On peut même parler d’éclat mirifique. Il finit son «Woman In The Window» en apothéose d’are you free, et c’est avec le plus dansant «Rivers Of Time» qu’il te marque la cervelle au fer rouge. Quel romp et quelle allure ! Il boucle avec un «Taste Of Honey» comme suspendu dans les jardins de Babylone, ça fait l’effet d’une lévitation mélodique exceptionnelle, assez dénudée dans son essence, mais luxuriante par sa défiance. Tu retournes la pochette et tu vois Bobby Scott s’enfoncer dans les bois.

Un deuxième album d’Andwella sort la même année : People’s People. Il est beaucoup plus faible que World’s End. On sent les influences de la pop américaine, notamment The Band dans «Saint Bartholomew». «Mississippi Water» sonne aussi trop américain. Et avec «I’ve Got My Own», il se prend pour Dylan. Même nez pincé et même poids mélodique. Le morceau titre est un balladif de petite vertu. Franchement, qui va aller écouter cet album ?
Puis CBS va virer Reflection et les droits des cuts de David Lewis vont être revendus sans qu’il le sache. Quand tout s’est écroulé, David Lewis n’a encore que 19 ans. Il ne rentre pas en Irlande. Il s’installe à la campagne, dans le Sussex, et fonde une famille. Puis sur le tard, il ira comme beaucoup d’Anglais s’installer en Espagne.
Signé : Cazengler, Andwellariflette
Andwellas Dream. Love & Poetry. CBS 1969
Andwella. World’s End. Reflection 1970
Andwella. People’s People. Reflection 1970
Robert William Scott. Robert William Scott. Warner Bros. Records 1970
Alex Stimmel : Andwellas Dream. Ugly Things # 58 - Winter 2021
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Il faut bien que le cercle se referme. Nous avons terminé l’année dernière – même si la chronique est officiellement datée du 01 / 01 / 2026 – par la présentation d’un livre déjà ancien, Les années Rock’n’roll de Rodolphe, or comme un cercle ne se termine que pour mieux recommencer, nous embrayons cette happy new year - goûtez l’amère ironie de cette expression, nous ferions mieux d’utiliser le titre Under the Volcano du roman de Malcolm Lowry - sur un livre de Rodolphe, ce coup-ci : une nouveauté, encore du rock’n’roll, soyons précis du :
ROCKABILLY
RODOLPHE – DUBOIS
(Editions Daniel Maghen / Septembre 2025)

J’avais vu la couve sur le net et passé la commande chez ma libraire. En fait je n’avais rien vu. J’avais à peine refermé la porte de la boutique que l’on m’a de loin exhibé l’exemplaire, waouf, ça en jette, une oriflamme, rien à voir avec l’image nettique, un véritable vitrail, un truc qui vous éclabousse les yeux, exit le format timbre-poste, presque une affiche de cinoche, l’on sent que ça va être dur, nos deux héros sont dos au mur, seuls contre l’univers entier, pas adossés à une épaisse courtine médiévale, un vieux truc branlant de planches pourries, n’ont pas d’armes pour se défendre sinon une gratte au manche fatigué, oui mais une Gretsch, vous savez les westerns sans musique… Remarquez le rockab sans guitare, c’est idem…
Bref, dès la couve Christophe nous montre de quel Dubois il se chauffe, certes sur la dernière page, vous avez une liste de vingt-trois titres pour vous mettre dans l’ambiance, Gene Vincent est le seul, avec Presley, à être crédité de deux morceaux, le genre de détail qui me comble d’aise, tous des pionniers, nous ne citerons que Johnny Carroll, Ronnie Self, Johnny Reynolds, et Barbara Pittman… certes ce n’est pas mal, mais enfin une bande dessinée ne chante pas, va donc falloir tenir un œil sur le dessin et tendre l’oreille pour l’entendre.
Rodolphe et Dubois ont déjà travaillé ensemble sur les trois tomes de la série TER, et les trois tomes de la série Terre. Si je devais recopier la bibliographie de Rodolphe, je n’aurais plus de place pour la chronique de notre ouvrage. Ce qui suit est un hors-sujet : je m’aperçois que Rodolphe et Dominique Cordonnier ont créé une série de deux albums, : Tome 1 : Les horizons perdus (1986) et Tome 2 : Saint-Petersbourg (1987), intitulée Milosz. Rien à voir avec le rockabilly. Je n’ai pas lu ces deux albums, et n’en connaissais même pas l’existence, mais le nom de Milosz, un des plus grands poëtes de notre littérature, est un azimut fixe de ma boussole intérieure… Même si les dates et les lieux de leur existence peuvent coïncider, le héros de cette BD malgré cette homonymie n’a rien à voir avec notre poëte un des plus énigmatiques notre lyrique, qui s’en est venu mourir à Fontainebleau, ville impériale où il avait pris l’habitude de venir nourrir les oiseaux dans un jardin public… Je ne rate jamais dans mes chroniques l’occasion d’un hommage fugace à cet arpenteur du rêve…
Nous voici donc à Hazard, un bled pommé des Appalaches sis dans le sud-est du Kentucky, relativement proche de la frontière avec la Virginie. En fervent mallarmiste je me suis demandé par quel hasard l’action se déroule dans une ville appelée Hazard. La réponse s’avère davantage historique que mallarméenne, les hasards de la guerre y sont pour beaucoup, le commodore Olivier Hazard Perry remporta une victoire décisive sur les forces anglaises lors de la bataille du Lac Erié en 1813. Une centaine de volontaires, vêtus de leurs vestes à franges à la Davy Crockett et armés de leur longs fusils, venus du Kentucky jouèrent un rôle décisif durant la bataille. De retour au Kentucky, ils insistèrent pour que le soixante-huitième comté de l’Etat portât le nom de Perry… Les premières baraques de rondins construites sur la fourche nord de la rivière Kentucky prirent très vite le nom de Hazard… Comme quoi quelques coups de fusils ne peuvent que précipiter le Hazard.
Je vous ai fait attendre, excusez-moi, ce n’est pas de ma faute, le train a mis du temps arriver. Le frérot s’impatiente, l’a autre chose à faire de bien plus intéressant, c’est ce qu’il dit parce que dans quelques minutes, il déclarera qu’il ne rêve que de se barrer au plus vite de ce trou à rat – nous sommes en 1956 ou 1957 - les statistiques sont formelles La bourgade de Hazard a commencé à perdre sa population à partir de la deuxième guerre mondiale – le frérot n’est pas un mauvais bougre, il est là pour remplacer son grand-frère retenu par le boulot à la ferme, en plus il est sympathique il trimballe sa guitare, il en joue et essaie d’improviser des parole sur ce qu’il est présentement en train de faire. Compose un morceau de rockab, c’est dommage que la BD ne soit pas écrite en anglais, car les mots (en français) sur lesquels il s’escrime ne font pas très rockab… Bref la personne qu’il attend arrive. Surprise, il s’attendait à un cageot, à un boudin, non c’est une garce qui a du chien. En plus elle est branchée rockab, elle connaît Buddy Holly, et James Dean. Perso, autour de moi, je connais des tas de filles qui n’ont jamais entendu parler de Buddy Holly !
Âmes tendres et romantiques, ne croyez pas qu’ils vont se marier et avoir beaucoup d’enfants. En fait ça ressemble un peu au premier film d’Elvis Presley, Le cavalier du crépuscule. Hank est venu chercher Barbie qui doit se marier avec son frère Bram. Un bosseur, pas branché rockab. Vous savez parfois dans la vie, le mariage par correspondance est un moyen qui vous permet de vous tirer d’une situation pas très smart…
Le premier repas en soirée se passe bien, Barbie fait la connaissance de la famille. Des mecs bien. Non, pas de femme, si une sœur mais elle compte pour du beurre, la mère a foutu le camp il y a longtemps, bref le père et les garçons ont survécu comme ils ont pu. Barbie est bien reçue… J’ai menti, l’est vrai que le repas est sympa, au début parce qu’à la fin, ça se gâte un peu. L’engrenage s’enclenche…
Si vous n’avez jamais compris pourquoi André Gide a déclaré famille je vous hais, la lecture de cet album vous aidera. Tout s’enchaîne, le pire et l’horrible s’amusent à tour de rôle à faire la course en tête. Si vous êtes un sociologue de gauche, vous leur trouverez quelques excuses, la misère, l’ignorance, vous ajouterez d’un air docte que dans les coins reculés des Appalaches, la population un peu tarée, l’alcool, le poids de la religion bla…bla… bla… bref vous aurez l’impression que Zola et Céline ont écrit des romans pour la bibliothèque rose pâle…
Intéressons-nous aux fleurs idylliques qui poussent sur le fumier. Oui Hank se sortira de son patelin pourrave et de sa famille sordide… Il a rêvé d’être chanteur de rockabilly, il le sera. Pourriez-vous espérer une meilleure fin, voire un tel destin. Surtout qu’entre-temps l’on verra Gene Vincent sur scène et l’on croisera Jerry Lou. Bref ça rocke à mort. Mais ce n’est pas tout, après la tornade familiale échevelée, un scénario à la Faulkner, Rodolphe et Dubois font le maximum pour satisfaire vos désirs les plus chers, l’album n’a pas de fin. Il en a trois.
Pourquoi trois ? Parce que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, parce qu’il faut savoir chevaucher le tigre, parce que parfois il faut prendre prendre le temps de réfléchir. Votre bouquin refermé, il faudra faire turbiner vos neurones.
Un bel album. Les fans de rockabilly adoreront. Ceux qui n’aiment pas le rockabilly risquent de ne pas tout comprendre.
Tant pis pour eux !
Damie Chad.
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J’ai toujours pensé que les tours n’ont jamais tort. Je bosse par accointance. Je pars d’un rayon qui émane de mon cerveau reptilien. Je ne sais pas où je vais, mais je me compare à un phare qui tourne sans fin sur lui-même dans l’opacité du monde, sans que rien jamais n’apparaisse dans son faisceau… En tout cas dans la vie réelle dès que j’aperçois une tour, je vais en faire le tour.
LA TORRE
SEPSI
(Bandcamp / Décembre 2025)
Projet d’un homme seul. Normal, les tours sont souvent solitaires. Un italien. De Turin. Je ne connais pas la langue de Dante, j’ignore si ce prénom est courant en Italie. Toutefois je doute. A la limite un surnom affectueux, là je suis carrément sceptique. La racine grecque de ce mot nous a donné les vocables sepsis et septicémie. Un état qu’en ce début d’année je ne vous souhaite pas puisqu’il qui vous mène aux portes de la mort…

Indice concordant la tour de la couve ne me semble guère en bon état. Je ne pense pas qu’elle soit appelée à survivre autant que celle de Pise…
Tracce : z’êtes accueillis par un bourdonnement doré de basse funèbre, une mouche qui prend son pied sur un cadavre, puis survient le vocal, un italien en italien, une voix de gorge étranglée, mais quelle faconde, quelle exagération, quelle gesticulation, quelle boursouflure méridionale, certes il a un chagrin d’amour, pas la peine non plus d’en faire trop, lui-même doit s’en apercevoir car il prend la parole, on le croirait en train de prononcer une homélie sur la fin des temps dans la basilique Saint Pierre de Rome, tremblez chrétiens et non-chrétiens, la fin du monde et votre entrée en Enfer sont imminentes, entre nous il ne doit pas être trop croyant, car il reprend son rôle de tragédien, dernière scène du dernier acte d’Andromaque, un réel talent de comédien, rajoutez la batterie qui appuie sur le couvercle du pot de la mayonnaise, et vous êtes servi, l’a tout de même un sursaut, il reprend sa voix sépulcrale et apocalyptique, les temps derniers doivent être terminés car le morceau s’arrête. Ne croyez pas que je me moque, à la fin du spectacle vous levez et vous applaudissez à tout rompre, ce n’est en rien novateur, mais comme c’est bien envoyé, vous en ressortez tout fier comme si vous veniez d’être nommé premier moutardier du pape par sa Sainteté en personne. Landa desolata : une perceuse qui se prend pour un percolateur, nous étions dans les fastes pontificaux, nous voici transformés en ermite errant dans le désert, l’amour a disparu, ne reste plus qu’une terrible solitude pour l’homme, notre anachorète a bouffé trop de cacahouètes, elles roulent dans sa voie agonique, elles produisent un gravellement ironique, guitare et batterie montent en puissance elles n’ont pas toujours l’habitude d’accompagner une agonie en direct, notre histrion n’en arrête pas moins de jacter pour autant, l’est désespéré de l’état dans lequel il s’est lui-même plongé et l’en devient en colère, il balance son ire contre lui-même, contre son état furibond, et contre le monde entier que son exécration réduit à un désert, l’est maintenant sujet à des hallucinations auditives, qui parle, non ce n’est pas Dieu, même pas le Diable qu’il aurait dépêché pour s’occuper spécialement de vous, véritable suspense, quelles sont ces voies inconnues qui l’appellent… Devant une telle énigme le morceau ne peut que s’arrêter. Vous-même vous le remettez, certes il très malheureux mais vous n‘avez jamais entendu un doom de lamentin de cette nature, qui vous vous procure une telle jubilation. La Torre : enfin la tour, le drone du doom se casse la figure sur sa muraille infranchissable, la batterie fait tout ce qu’elle peut pour disloquer les pierres, efforts inutiles, l’est enfermé dans la tour, en pleine folie, en pleine déraison, il hurle, il maudit, une guitare joue à la scie sauteuse pour lui couper la langue, hélas, elle ne réussit pas, il reprend ses lamentations incoercibles avec encore davantage de virulence, ne riez pas, nous sommes tous des tours, dans lesquelles nous nous sommes enfermés, nous y souffrons, nous y mourrons de solitude, toute tour est intérieure, toute tour est métaphysique, elles sont le premier et le dernier asile, dont jamais nous ne parviendrons à sortir, notre tour est notre mal-être congénital, nous nous énervons, nous nous démenons contre nos propres démons, nous nous débattons contre nous-même, ce qui explique pourquoi nous ne gagnerons jamais la partie. Un dernier cadeau : une fin consolatrice, de la belle musique, du doom doux, du doom allègre, du doom léger comme autant en emporte le vent, du doom-vin, du doom-vain, un doom qui ne vous fera plus jamais de mal, un doom inattendu, un doom inentendu, que voulez-vous la fureur de la folie se résout souvent en rire inextinguible, car tant que nous sommes fous, nous sommes vivants, la tour tient bon et résiste à tous les assauts, ceux qui viennent de l’extérieur, et les autres les plus dangereux qui proviennent de nous… Vous voici prisonnier de vous-même, sans masque de fer blanc, pour vous, pauvre Pierrot lunaire... Sans Colombine. Sans fard. Ni phare.
Follement surprenant.
Damie Chad.
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Si je vous proposais de tuer un cheval à la prochaine pleine nouvelle lune, sans doute vous feriez-vous la promesse de ne plus jamais lire une de mes chroniques, c’est vraisemblablement parce que dans les temps anciens vous n’avez jamais chevauché, centaure sans tort, à la tête d’une horde barbare. Vous ne pourrez donc jamais comprendre l’amitié et le pacte de sang qui puissent unir un cavalier à sa monture, un homme avec un cheval. Vous n’avez jamais mêlé votre fluide vital à celui d’un dieu galopant à la longue crinière. Tout ce qui précède pour vous expliquer que la couve de l’album suivant m’a laissé de marbre. Son titre m’a paru terne et dépourvu d’originalité. Oui mais le nom du groupe a éveillé en moi de profonds souvenirs des temps épiques où les hommes et les chevaux ne formaient qu’un seul peuple. Evidemment dans le jeu de feu de ce paragraphe vous rechercherez l’ombre tutélaire et dévastatrice de Poseidon.
DIABOLIC FORMATION
PALE HORSE RITUAL
( Black Throne Productions / Novembre 2025)
Formation canadienne basée à Hamilton, ville de plus d’un million et demi d’habitants, sise au Sud de la province de l’Ontario pas très éloignée des Chutes du Niagara. Hamilton fut un centre sidérurgique important, ne nous étonnons donc pas si Pale Horse Ritual s’inscrit dans la constellation Metal.

Si vous pensez que la pochette de leur premier album vous semble s’inscrire dans la mouvance de l’esthétique des premiers opus de Black Sabbath, vous n’aurez point tort. Nous sommes face à un jeune groupe qui reprend le sombre travail metallifère à la base, tout en étant conscient du processus arborescent qui s’en est suivi durant plus d’un demi-siècle. Rappelons toutefois que le Retour à l’origine ne signifie pas totalement que l’origine se trouve systématiquement au commencement d’un phénomène. Souvent elle peut se situer avant : ce qui se comprend aisément, parfois après : ce qui exige une réflexion plus intense. La lecture d’Heidegger permet de mieux entendre ce type de pensée.
Ceci posé, la couve de Diabolic Formation, blanc, mauve et noir, ne me semble guère magnifique. Tout comme les deux autres pochettes de morceaux sortis d’abord en simple mises en exergue de chacun ces deux titres, son sujet n’effleure que très loin les thèmes traités dans les lyrics. Elles apportent une forte coloration érotique utilisée pour appâter le lecteur, en faisant appel à ses instincts les plus bas. Une basse manœuvre à mettre sur le compte des tours éculés du Diable…
Un EP Enchantress est paru en octobre 2024 sous le nom de The Pale Horses. La nouvelle dénomination est carrément porteuse d’une plus grande densité poétique.
Paco : bass, vocals, acoustic guitar / James Matheson : lead guitar / Will Adams : rhythm guitar, backing vocals, keys / Jonah Santa-Barbara : drums.
Deflowered : instrumental, une manière comme une autre de ne pas déflorer le sujet. Tout en l’évoquant. Hors de question de mettre n’importe quel morceau plus ou moins bruyant. L’art de tout dire sans prononcer une parole. Sont au niveau de leur promesse, une formation diabolique c’est le cas de dire, une base de basse comme un fondu-enchaîné rehaussée des tintements d’une cymbale entêtante à en devenir angoissante, un riff qui ne se répète pas tout à fait pas comme les autres, ne cherche pas se faire oublier, à se fondre dans le paysage sonore, appuie bien fort là où vous avez mal, ensuite c’est la guitare de Matheson qui vous vous inocule son venin lentement, chaque note comme une goutte de poison que l’on vous verserait dans l’oreille, rappelez-vous c’est ainsi qu’a été occis le père d’Hamlet, un son aussi noir que l’âme d’un adolescent, prêt à sacrifier sa plus belle proie dans l’eau stagnante des marais du vouloir vivre. Glauque ambiance. Wickedness : ne croyez pas que l’on

va vous laisser dans l’ignorance, une intro de trêve, un ricanement de guitare, un riff qui se tortille en accordéon pour vous inviter à head banger en mesure, faut bien que votre petit pois qui s’agite dans votre boîte crânienne sache à qui vous avez affaire, Paco vous révèle le nom de son avatar vocal, n’est autre que le prince du mal en personne, Le prince Lucifer, Rofocale comme on le surnomme dans le septième cercle, il ne vous veut pas du bien, entendez son soubassement sardonique, ne vous réfugiez pas dans les croyances chrétiennes, n’espérez rien, il est impitoyable, il ne cache pas, il proclame sa méchanceté sans borne, il connaît tous les pièges. Holy lies : un riff zèbre la nuit sans étoile, les cymbales écrasent toute velléité de lumière, les guitares englobent la réalité d’un ruissellement mortifère, ce n’est plus Lucifer, c’est sa face sombre Satan l’ennemi qui dicte sa loi, qui vous met au défi de lui ravir sa puissance, le background sonore écrase tout sur son passage, l’homme est un tissu royal de médiocrité, une guitare prend feu, le carnage se transforme en cendre… Save you : dans les disques darkly, faut se méfier des romances, des passages fluides, des guitares romantiques et apaisantes, c’est comme dans les bals des fêtes votives il y a toujours le slow qui tue, c’est ici qu’apparaît le cheval pâle qu’il vous faudra sacrifier, n’est pas un palefroi d’apparent, la bestiole sait rester discrète, n’hennit pas sauvagement, ne frappe pas d’un sabot d’étincelles le sol de roche dure, juste un synthé qui ricane si doucettement que vous avez envie de le caresser, presque rien, un murmure, un trottinement dans votre oreille, des mots de consolation, vocal à l’unisson, tout simple, un survol de mots consolants, un peu à la manière d’un géant qui essaie de ne pas effrayer le chaton perdu que vous êtes, venu miauler à sa fenêtre, il a ouvert et vous entrez, sa voix caressante palpe et apaise vos blessures. Morceau ensorcelant. Sachez rester vigilant, mais qui résisterait à cette suavité sise en sérénité.

Bloody demon : changement de climat, après le printemps musical, l’hiver tonitruant, tu as cru avoir choisi le bon cheval, et te voici à jouer aux dés avec les yeux du serpent, à tous les coups tu perds, le riff tire-bouchonne, tire bouffonne pour se moquer de toi, tu t’es engagé dans une partie dont tu ne sortiras pas vainqueur, un solo de guitare vient de te sauver, non le riff lui coupe le son, as-tu remarqué comme ta voix a changé. A moins que ce ne soit l’écho sombre du lieu dans lequel tu es désormais qui la déforme. D.E.D. : le titre t’en persuade, ded de chez dead, tu es mort et bien mort, pas de grands effets musicaux pour saluer ta mutation, juste un doigt insistant sur une corde répétitive, la mélodie s’installe sur les cordes du solo, tout éclate, la mort t’a libéré de ton corps, la cymbale exulte, la basse applaudit, tu es libre comme l’air, ton âme se balade dans la voie lactée, si la musique est lourde, si ton vocal possède un cou de taureau, ton esprit est léger comme l’air, tu prends de l’altitude, tu t’extirpes du cercle du dieu du bien, et tu échappes au cercle de dieu du mal, tu files droit vers l’incandescence des anciens Dieux immortels et ensoleillés… A beautifull end : attention pour l’apothéose faut les grands moyens - z’avaient déjà embauché la basse et la voix de Dom Valela pour le morceau précédent, pour celui-ci ils ont rajouté Doom Walhalla pour jouer le rôle du prêcheur – musique qui flirte avec la grandeur, mais la mort n’est pas aussi simple que l’on pourrait l’accroire, l’est aussi compliquée que la vie, tel est vaincu qui croyait vaincre, difficile pour un mort de s’extraire de ses bases culturelles et cultuelles, l’immortalité n'est pas donnée à tout le monde, encore faudrait-il la mériter… ne jamais se fier ni au Diable, ni à Dieu. S’arrangent toujours pour vous rattraper. Musicalement ce morceau ne tient les promesses de son titre. Liturgiquement parlant, il paraît un peu confus.
Ressemble un peu au palais du Facteur Cheval.
Damie Chad.
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Encore un opus un peu frappé de la cafetière comme je les aime. Certains se demanderont pourquoi tant d’obstination à se pencher sur le délitement des choses. L’être humain ne peut s’intéresser qu’à deux versants de l’existence, aux autres ou à lui-même. Ces deux registres d’apparence si contradictoires mènent au même endroit, à un sentiment exacerbé de solitude que ce soit en empruntant la voie d’appropriation (ou de rapprochement si ce terme vous paraît par trop négatif) des autres, soit en vous refermant sur vous-même dans le but ultime de trouver enfin et en désespoir de cause au fond de vous une voie d’appropriation plus efficiente, puisque vous êtes en même temps la proie et le prédateur. En alchimie l’on parle de voie combustive ou de voie de feu. La première demande plusieurs mois, la seconde quelques jours. Dans une existence commune, celle de tout le monde, la première exige toute votre vie, la seconde votre mort. Encore reste-t-il 0 saisir l’intemporalité de votre mort.
THE DISINTEGRATION OF HUMAN SPIRIT
LAVANDULA
(K7 / Bandcamp / Décembre 2025)
J’aime certains artefacts sonores plus que d’autres, une attirance toute particulière pour ces groupes qui utilisent les anciennes cassettes, l’on subodore des tirages confidentiels, en nos temps de modernité uniformisante et castratrice, ils me font l’impression de guerriers de l’âge atomique qui se remettraient à tailler des silex… un ultime acte de résistance…
Je ne l’avais jamais remarqué jusqu’à lors. Je rajoute cela après l’écoute de la bande, juste pour vous mettre l’eau (de mort) à la bouche. Je pense que la comparaison vous apparaîtra comme l’évidence même. Le format rectangulaire d’une cassette ne vous évoque-t-il pas la forme d’un cercueil… Voire celle d’un cercueil à deux places. N’est-il pas vrai que nous ne sommes jamais seuls puisque nous emportons nos rêves avec nous…

Lavandula provient de Hagen, ville allemande de la région de La Rhur, autrefois cité sidérurgique qui aujourd’hui abrite surtout des sociétés de services… L’est étrange qu’un groupe ultra dark, apparemment un one woman band, ait choisi ce nom : lavandula est le terme latin désignant notre lavande. Dans le langage des fleurs elle symbolise la tendresse respectueuse !

The Chasm Beckons : jusqu’à ce que s’élève la voix malgré le titre qui vous dit que le Gouffre m’appelle, vous pouvez refuser l’inéluctabilité de la descente, un peu comme si vous égreniez de tristes et chers souvenirs auprès d’une tombe, mais lorsque le vocal proféré du dessous vous parvient, lorsque la musique se vrille comme si vos souliers pleins de terre crissaient sur les marches de fer d’un interminable escalier en colimaçon, vous devez comprendre que le titre ne ment pas, vous êtes en pleine descente, lente et vertigineuse, lorsque une stridence battériale vient peser sur votre dos, vous comprenez qu’il n’est pas de retour possible, l’espèce de glapissement vulpinesque s’allonge, la batterie comme des paquets de terre qu’une pelle rejette pour que vous puissiez progresser encore et encore de plus en plus bas, l’énergie vous gagne, vous comprenez que ce qui vous est révélé est ce que l’on appelle le péché originel, non pas la fable d’une pomme partagée mais l’entrée en connaissance de votre origine, vous passez les portes, vous les ouvrez sans regret, vous savez que vous retournez auprès de vos ancêtres. K'dath, Shaped by Dreams : est-ce la réalité ou l’image sacrée et imaginale, vous voici arpentant une ville fantomatique, des terrassements de guitare, vous avancez et vous dérivez votre déambulation, tout s’accélère comme un film dont la bobine deviendrait folle, n’empêche que votre voix s’étire vers l’infini et la finitude de toute action, le morceau n’est pas très long mais si pénible qu’il semble que ce soit le temps lui-même qui s’étire, le bruit de la minuterie infernale prend la suite de votre parole, maintenant vous hurlez, vous comprenez que vous êtes parmi les fragments les plus terribles de la mort selon les anciens Egyptiens, vous prononcez les rituels les plus obscurs, ceux par lesquels vous vous instruisez des connaissances, réservées aux Dieux mythiques, par lesquels vous puisez dans le terroir hiéroglyphique de votre immémorialité, et cette horrible sensation que plus vous vous enfoncez dans la terre des cimetières, plus vous devenez vivants. Desolation Shall Claim You : ta démarche étouffée, seul le bruit de tes pas alourdi dans par la cendre des morts, ne seraient-ce pas eux qui t’appellent, qui exercent sous toi, une terrible succion comme s’ils voulaient t’attirer encore plus bas, le son devient plus fort, une escadrille d’avions en piqué, maintenant tu vomis des paroles indues celles qui affirment que tu es dans le cocon protecteur originel et qu’en même temps tu subis ta destinée, qui est celle d’une chute, qui te mène plus bas que bas, pourtant résonne la plénitude des notes du début scandée par des coups de cymbales, jusqu’à ce que tu éructes car tu sens séparé de ta volonté, quelque chose te guide, pourtant c’est-à moi de frayer mon chemin, de trouver la solution de me sortir de là. Conne un loup qui hurle sur mes talons, je continue malgré la hargne de ces hurlements. In Endless Darkness Lies : ce n’est pas la fin, c’est l’infini, violence partout, repos nulle part, maintenant je sais où je suis, je ne suis descendu qu’en moi-même, en mon propre dépérissement, en mon sale pourrissement, je pue la charogne, la musique devient assourdissante, je clame, je déclame, je réclame, je sombre en moi-même, au plus profond de mon propre océan, mes cris m’assourdissent, tout se ligue contre moi, tout me pousse en cette descente infernale, je m’égosille, l’on me regarde mais peut-être est-ce moi qui me regarde, qui porte mon propre regard mental sur moi-même, un être immonde carbonise mes chairs, son haleine me poursuit et m’enveloppe, je suis au plus profond, je m’amalgame à la terre, je me fossilise en pierre. Même ainsi en cet état minéral, je ne suis que moi-même. The Disintegration of the Human Spirit : le morceau le plus long, celui qui ne finit jamais, le calme avant la tempête, le calme après la tempête, maintenant j’ai une vision distincte de cette présence invisible que je ressentais sans jamais parvenir à l’identifier, belles ondes, est-ce un archet qui glisse, en tout cas ça ressemble à un aboiement de chien, la tempête se lève, c’est le moment le plus aigu du rituel, le plus périlleux, celui qui me guidait n’était autre que moi, moi et mon autre moi, mon antre moi, face à face pour le baiser de la mort, il me donne la vie et je lui refile la mort, nous sommes deux jumeaux, nous n’en formons qu’un, maintenant je sais, j’ai compris, je suis moi et je suis lui, que je sois en moi ou en lui, c’est toujours moi qui vis, c’est toujours moi qui meurs, ma voix de chacal assourdissante, je suis la mort, je suis la vie, je suis aussi le passage de l’une à l’autre et le change de l’autre par l’une, à moins que ce ne soit le contraire, le péché originel est de savoir que celui qui meut ne meurt pas, que celui qui vit ne meurt pas non plus, l’esprit en perpétuel anéantissement, en perpétuel devenir, une bouteille à la mort bouchée hermétiquement, qui garde son secret pour elle-même, un tour de passe-passe incompréhensible pour les vivants qui ne sont pas morts et pour les morts qui ne sont pas vivants. Accompagnement morbide mais triomphal. Ne l’oubliez pas tout est égal. Je suis l’abîme et l’obélisque.
Je ne dis pas que vous ne sortirez pas vivant de l’écoute de cet opus, juste pour ne pas vous décourager.
Sombre et magnifique.
Damie Chad.





























































































































































