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little richard

  • CHRONIQUES DE POURPRE 724: KR'TNT ! 724 : LITTLE RICHARD / DES DEMONAS / SPITFIRES / JOAN JETT / MIKE STUART SPAN / LYCHGATE / ÖXXÖ XÖÖX

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 724

    A ROCKLIT PRODUCTION

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    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 02 / 2026

     

     

     LITTLE RICHARD / DES DEMONAS

    SPITFIRES / JOAN JETT  

     MIKE STUART SPAN / LYCHGATE  

     ÖXXÖ XÖÖX  

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 724

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.co

     

     

     

     

    The One-offs

    - Richard cœur de lion

     

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             Revenons un moment à 2016. Un jour, Laurent propose d’aller voir les Real Kids à Caen.

             — Y jouent dans une salle qu’est sur le port. 

             — Quoi, sur le qui ?

             — Sur le port...

             — Ya un port à Caen ?

             Première nouvelle. On savait pas. Et pourtant on a grandi pas très loin. Il suffit de remonter la rue Saint-Jean et de tourner à droite rue de Bernières, et pouf, tu tombes sur un petit port de plaisance. On l’a découvert 50 ans plus tard.

             Gamins, on sortait rarement de notre quartier. L’école n’était pas très loin. T’avais deux boutiques qui faisaient le coin de la rue : la chocolaterie Charlotte Corday, (qui existe toujours), du nom de la conne qui a dessoudé Marat, et juste en face, de l’autre côté de la rue, un chapelier (qui n’existe plus). Aussitôt entré dans la rue Saint-Jean, tu tournais à gauche et tu passais devant le bureau de tabac où notre mère nous envoyait chaque jeudi prendre Nous Deux, Télé 7 Jours et deux paquets de Royales. C’est sur la couve d’un Télé 7 Jours qu’on vit pour la première fois les Beatles : derrière, deux debout, et devant, deux perchés sur des tabourets, sur fond bleu, avec en guise de guirlande une corde blanche passée sur leurs épaules. L’image te parlait, mais tu ne savais pas encore à quoi ça correspondait exactement. C’était juste une question de mois. On prononçait ça les bihatles. Un peu plus loin, il y avait le boulanger qui proposait un délicieux pain carré, qui encore chaud, se mangeait comme un gâteau. En continuant, on tombait sur une agence de voyages qu’on dévalisait régulièrement, car les brochures étaient gratuites. Le jeudi après-midi, on poussait jusqu’au bout de la rue Saint-Jean et on grimpait au château de Guillaume le Conquérant pour aller faire les cons dans les souterrains qui étaient alors en fouille, et qui étaient aussi le refuge des clochards auxquels on jetait des pétards. Avec le p’tit frère, on disposait d’un rayon d’action limité, mais notre soif de conneries était illimitée. On allait au dernier étage des Galeries Lafayette barboter ce qu’on appelait ‘des soldats’, qui étaient le plus souvent des chevaliers du moyen-âge en plastique et richement décorés. Enfin bref.

             Un jeudi après-midi, nous partîmes tous les deux en expédition vers un quartier inconnu, tout au bout de la rue Saint-Pierre. On prit à droite pour remonter une rue tortueuse, la rue Froide. À notre grande stupéfaction, nous tombâmes sur la mystérieuse échoppe d’un bouquiniste : il vendait des livres et des bandes dessinées d’occasion. C’était un paradis pour les grosses araignées noires et poilues. On y dénicha toute la collection des Prince Valiant en grand format.

             Le jeudi suivant, nous poussâmes l’expédition un peu plus loin. Nous passâmes devant un grand tribunal et pénétrâmes dans un quartier lépreux que les Américains n’avaient pas réussi à ratiboiser. Nous tombâmes émerveillés sur une petite boutique extraordinaire qui proposait du bric et du broc, un fouillis d’objets hétéroclites, comme par exemple des porte-clés, qu’on collectionnait. Mais nous fûmes surtout subjugués par deux pochettes de 45 tours qui étaient disposées au pied de la vitrine : une jaune et une bleue. Sur la bleue t’avais une espèce de romanichel dans un costard ridicule avec les bras en croix, un vrai fou, et sur la jaune tu l’avais encore avec les yeux aux ciel et sa coiffure en promontoire ! On s’interloqua :

             — Aw Wop Bop A Loo Bop ?

             — A Wop Bam Boom !

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             Un early choc esthétique. Un séisme juvénile. L’apparition de la Vierge. On est entrés tous les deux dans la boutique d’Ali Baba pour acheter les deux 45 tours. Bien sûr, à cette époque, nous n’avions pas encore de tourne-disque. Il a fallu attendre que le Père Noël nous paye un crin-crin pour pouvoir enfin écouter ces deux 45 tours. Sur le jaune, t’avais «Rip It Up», «Ready Teddy», «Tutti Frutti» et «Long Tall Sally», bon d’accord, c’est du gros ramdam, mais c’est le bleu qui avait nettement ta préférence, avec ce doublon du diable, «Hey-Hey-Hey-Hey» suivi d’«Ooh My Soul», qui te ramonait le wop-a-loop. Le bleu inaugura une vie entière d’écoute de disques. Depuis ce jour de 1964, «Hey-Hey-Hey-Hey» est resté le modèle absolu en matière de sauvagerie, le mètre étalon du blast, l’insurpassable brûlot. Jim Jones est le seul qui ait OSÉ reprendre «Hey-Hey-Hey-Hey», et il convient de le féliciter, car ce petit cul blanc est loin d’être ridicule.

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    Signé : Cazengler, Little Ricard

    Little Richard. Hey-Hey-Hey-Hey/Ooh ! My Soul/Good Golly Miss Molly/Baby Face (N°5). Disques London 1964

     

     

    L’avenir du rock

     - Out Demonas Out !

     

             Comme il a du temps devant lui, l’avenir du rock profite de son errance dans le désert pour faire le point sur sa spiritualité. Il cultive depuis toujours un sens pratique qui lui permet de rentabiliser les temps morts. Alors bien sûr, il ne croit pas aux âneries classiques, ni aux notions de bien et de mal, et encore moins à celles de l’enfer et du paradis. Il ne croit que ce qu’il voit. Et  lorsqu’il se demande où ses pas le portent, il se réfère au destin, la seule concession qu’il puisse faire à l’immatériel. Ainsi, errer dans le désert, c’est marcher vers son destin. Au moins, comme ça, les choses sont claires. Et puisque le destin est éternel, alors il sait qu’il va errer pour l’éternité, ce qui d’une certaine façon le rassure. Il existe des destins bien moins favorables. Il comprend confusément qu’il vient de s’inventer un mythe confucéen. Alors il reprend tout à zéro pour être sûr de son coup - marcher, destin, éternel - et il en arrive à la même conclusion : errer pour l’éternité. Il se sent à la fois tributaire de sa raison et victime de son enthousiasme. Il est tellement absorbé par son postulat qu’il n’a pas vu arriver le diable.

             — Alors, avenir du rock, on gamberge ?, lance le diable d’une voix formidable.

             — Chuis pas surpris de vous croiser dans cet enfer. Et puis sachez bien mon vieux Satan que vous ne m’avez jamais impressionné.

             — Misérable imbécile, comment oses-tu défier le diable ?

             — Je ne crains ni la mort ni le diable, c’est pas la peine de me faire vos gros yeux, ça ne marche pas avec un mec comme moi.

             — Ahh Ahh Ahh ! C’est bien la première fois que j’entends de telles balivernes ! Et si tu ne crains ni la mort ni la diable, que crains-tu donc, misérable avorton ?

             — Des Demonas !

     

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             Il semblerait que Des Demonas aient eu l’idée de renouer avec le mythique ramshakle d’In The Red. T’as deux albums pour y voir plus clair : le premier album sans titre paru en 2017, et Apocalyptic Boom Boom, paru l’an passé.

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             L’album sans titre est une bombe de modernité. T’as déjà ce black Jacky Couguar qui chante bien, mais t’as en plus un vétéran de toutes les guerres à la gratte, Mark Cisneros, qui a battu le beurre avec The Make Up, puis gratté ses poux pour Kid Congo. Tu sais que t’es sur In The Red dès «The South Will Never Rise Again». Le Couguar deliver the goods ! Oh les gerbes ! Puis t’as le «Tuff Turf» bien explosé du bananas, le Couguar est complètement nuts. Ça pue encore la modernité dans «Lies», ça gicle de partout. Vitalité et modernité sont les deux mamelles des Des Dem. L’angle de «Sideways Man» est un peu plus new wave, mais le Couguar se lance tellement bien dans la bataille qu’on leur pardonne. Ça vire absolute beginner d’extrême onction. Et puis t’as un «Psychedelic Soldier» écrasant de power définitif. T’assistes là à un fantastique déroulement du dévolu. Le phénomène n’est pas courant, aussi faut-il en profiter. Les Des Dem te rappellent la claque de Davila 666 : avec «Brown Rooster», ils tapent dans le même genre de registre : power + unexpected. T’as de l’allure jusque dans les os du beat. Explosif ! Tu retrouves encore toute la musicalité d’In The Red avec «Do No Wrong». Accès direct à la modernité, avec le foutoir habituel - I wanna die black the blue suede shoes/ I do no wrong - Quelle énergie du son ! Ces mecs jouent à la vie à la mort d’In The Red. Encore de l’excellente dégelée avec «Golden Eggs». Ils n’en finissent plus d’arroser dans la joie et la bonne humeur. Fin de parcours avec le pur blast de «Teen Stooge». Attaque de front. Sans pitié. On retombe dans les racines d’In The Red. Ça cogne dans le bastingage, avec de l’harsh killer solo à rallonges. Fabuleux killer ! Cisneros forever ! T’es sur In The Red, avec les mêmes pochettes qu’avant, la même avant-garde gaga, la même pulsation du trash, la vraie vie de l’underground US.

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             Leur deuxième album s’appelle Apocalyptic Boom Boom. Malgré ce joli titre, il est nettement moins bon que le premier. Plus groovy, dirons-nous, plus hanté, plus Des-Demonic. Avec le morceau titre, ils plongent dans les ténèbres de l’heavy doom. Jacky Couguar adore ça. Mais ils ont perdu leur niaque d’In The Red. Cisneros finit le cut en mode dentelle de Calais. Il faut attendre la B et «Elvis & Nixon» pour trouver des gros accords garage. Ça pulse dans l’In The Red, mais c’est pas bon. Ils sauvent les meubles avec l’excellent «Miles Davis Headwound Blues», le Couguar se jette enfin dans la bataille et ça finit par prendre feu. Puis Cisneros s’en vient hanter «Backwards Man» et il te file ta dose. Tu devras te contenter de ça.

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             Muni de ces deux aperçus, tu files au Club. Ça fait un bail qu’on a pas vu un groupe In The Red sur scène. Le Couguar arbore un fantastique T-shirt, «Trump is a pig». Comme ça au moins les choses sont claires. C’est un slogan qui devrait vite devenir universel. Ils démarrent avec le «Tuff Turf» du premier album et, intérieurement, tu pries Dieu pour qu’ils restent le plus longtemps possible sur les cuts

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     du premier album. Te voilà au pied d’une montagne nommée Mark Cisneros, la hauteur de cette incarnation parfaite du garage underground américain te donne le vertige, ce vétéran gratte les poux fielleux et acides, perçants et cintrés, coriaces et corrosifs, il gratte les poux que tu préfères, les poux étrusques et étranges, les poux denses et dantesques, les poux qui grattent et le poux qui puent, les poux fidèles et les poux qu’on épouse, les poux qui puisent et les poux qui poissent, les poux qui pissent et les poux qui passent, les poux qui piquent et les poux qui percent, les poux d’impair et passe et le poux de bonne aventure, les poux d’avant-garde et les poux d’arrière-cour, les poux qui mirobolent et les poux qui astrobolent, tout repose sur lui, Mark la montagne gratte une patte en avant, prodigieusement concentré. Il a des allures de

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    géant. Et comme c’est souvent le cas, Dieu n’a pas entendu ta prière car voilà que nos amis Des Domonas tapent dans le deuxième album. Fuck ! On reconnaît tous ces cuts qui retombent comme des soufflés, «The Duke Ellington Bridge», «Fascist Discotheque», «Restructuring», mais heureusement «Miles Davis Headwound Blues» relève un peu le niveau. Fantastique version de «The South Will Never Rise Again» vers la fin du set, belle tranche palpitante de garage cahotant, c’est là qu’ils font la différence et qu’ils renouent avec ce qui fait la spécificité d’un label comme In The Red : le garage d’avant-garde et l’harsh du son. En rappel, ils tapent «The Ballad Of Ike & Tina» et blastent pour finir un fantastique «Psychedelic Soldier» tiré du premier album. L’honneur est sauf.  

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    Signé : Cazengler, Demonaze

    Des Demonas. Le 106. Rouen (76). 10 février 2026

    Des Demonas. Des Demonas. In The Red Recordings 2017

    Des Demonas. Apocalyptic Boom Boom. In The Red Recordings 2024

     

     

    L’avenir du rock / In Mod we trust

    - Light my Spitfires

             On s’amuse bien le mardi soir chez l’avenir du rock, en son coquet salon de la rue de Rome. Le Cercle des Pouets Disparus est à nouveau réuni pour une séance d’automatisme psychédélique de la pensée en dehors de toute contrainte marmoréenne ou esthétique. Le thème de la soirée est le fire, c’est-à-dire le feu sacré, l’emblème de la confrérie. Comme d’usage, Paimpol Roux s’expose le premier, c’est un sanguin, un téméraire, il pointe un doigt noueux vers le lustre de cristal et lance d’une voix de stentor celtique :

             — I âm... the god... of hellfire !

             La petite assemblée pousse un oooouuuh d’admiration symbolique. Galvanisé par la chaleur de la clameur, Paimpol Roux reprend, avec une spontanéité qui n’a d’égale que l’inénarrable élégance de sa crinière échevelée :

             — Côme on baby ! Light my fire !

             Et il ajoute en s’étranglant d’extase mystique :

             — Try to set the night on fiiiiiiiiiiiiiiiiiiire !

             Les Pouets Disparus applaudissent à tout rompre et entonnent, en tapant du pied :

             — Une autre ! Une autre !

             Dopé par ce rush quintessentiel, Paimpol Roux lève les deux bras au ciel, et puise, au plus profond de son larynx d’airain :

             — The fire of lôve... is burning me...

             Et il ajoute, en s’écroulant à la renverse sur le guéridon Louis XV :

             — The fire of love won’t let me be...

             — Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre !

             Paimpol Roux se relève péniblement et ramasse le seau à champagne qu’il a entraîné dans la chute de son règne. Il sort un grand mouchoir à carreaux de la poche de sa vareuse en satin vert émeraude, et lance d’une voix de capitaine de flibuste :

             — Vive le fire des Spitfires !

     

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             Incroyable que Paimpol Roux connaisse les Spitfires ! Il est vrai que l’avenir du rock n’invite pas n’importe qui chez lui. C’est, comme on dit, du trié sur le volet.

             Autre chose : les Spitfires sont un groupe Mod anglais. Ils devraient donc apparaître dans la célèbre rubrique ‘In Mod We Trust’, mais pour de sombres raisons éditoriales, l’avenir du rock a décidé unilatéralement de fusionner les deux rubriques.

             Et comme nous ne sommes plus à une coïncidence près, les Spitfires jouent dans le coin, alors on suit le conseil de Paimpol Roux et, sans plus réfléchir, on se précipite à la Traverse.

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             En préliminaire, tu vois Billy Sullivan arriver sur scène en mohair tonic gris passé sur un polo bordeaux, chaussettes assorties au polo et mocassins noirs. Il accorde sa Ricken et tire bien les cordes pour les mettre en condition. Coupe de cheveux early Small Faces. L’ensemble coupe/pretty face/mohair/Ricken est l’une des images qui dit le mieux la perfection du rock anglais. Il faut savoir que ce genre de petit mec ne vit que pour ça, la culture Mod. Comme l’a si bien dit Eddie Piller dans Clean Living Under Difficult Circumstances: A Life In Mod – From the Revival to Acid Jazz, ça n’est possible qu’en Angleterre.

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             T’as le look et t’as le rock. Les Spitfires sont trois : un petit batteur hautement tonique, un bassman qui ne la ramène pas mais qui fait son Ox dans son coin, et Billy Sullivan superstar. Oh bien sûr, il sonne un peu comme Paul Weller, mais il faut le voir faire le show, c’est un spécialiste du Mod rush, des soudaines montées d’adrénaline, il peine à contenir sa fougue, il est mille fois plus électrique que tous les garage-bands réunis, c’est un peu comme s’il lançait des petits éclairs, tout dans son jeu dit la gloire des Mods anglais, cette façon qu’il a de plier la jambe en l’air, de jeter la tête en arrière au coin d’un couplet, de pincer les cordes avec ses gros doigts agglutinés, cette voix sourde qui dit les Mods mieux que tout le reste, et cette extraordinaire faculté à déambuler sur la grande scène en grattant d’hallucinants mish-mash toniques de Ricken, t’en reviens pas de voir un mec aussi accompli, aussi brillant, aussi électrique, aussi pur. Billy Sullivan te bluffe, même si t’aime pas trop les Jam, il est inféodé, c’est évident, mais on voit plus en lui l’early Pete Townshend que Weller, car il a cette grâce de l’invincibilité, on pourrait presque dire cette grâce de la jeunesse éternelle. T’es sûr et certain que dans 20 ans, Billy Sullivan aura la même gueule. On prend les paris.

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             Il attaque son set avec «The Great Divide», le cut d’ouverture de bal de MKII, son dernier album et le boucle avec «4am» tiré de son premier album, Response. Il boucle son rappel avec «The New Age» et «Over And Over Again» tirés de Year Zero. Il peut taper dans ses réserves, pas de problème.

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             Tu ramasses MKII au merch du p’tit batteur. Tu retrouves «The Dreat Divide» et son fond de ska dans la rythmique. C’est très anglais et c’est la raison pour laquelle ça ne marche pas en France. On retrouve cette ferveur ska dans «When Did We Go Wrong», c’est même de l’heavy ska, ça tape dur, il combine l’énergie du tonic suit avec celle de l’hard ska. Mais les autres cuts sont trop pop. Il propose une pop anglaise surchargée. On retrouve un petit éclair de Mod craze vers la fin avec «The Witing’s On The Wall», mais c’est pas si bon.

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             Pour te replonger dans l’excellence du set, il vaut mieux écouter le Live At The Electric Ballroom paru en 2022. Tu ne perdras pas ton temps. Tous les ingrédients sont là : la tension, le chant sourd, le ska beat. On ne peut pas nier cette ferveur. Il boucle son balda avec un «Stand Down» somptueusement cuivré et chanté à la sourde. Et ça continue en B, tout est gorgé de clameurs anglaises et de nappes de cuivres et il enfonce bien le clou du New Age dans «New Age», ça cuivre à la vie à la mort. Quelle insistance ! En C, on flashe facilement sur «Over & Over Again» : pop dense, charnue, tendue, toujours chantée à la sourde. Et en D, t’as deux énormes compos, «Something Worth Fightin’ For» et «Return To Me». C’est de la belle dramaturgie cuivrée, le p’tit Billy fait preuve de grandeur atmosphérique, ça pèse son poids, et il regagne la sortie avec «I’m Holdin’ On». Il renoue avec le r’n’b à l’anglaise ! Tu finis par te faire avoir. Ce mec est brillant, même s’il paraît extrêmement austère.

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             Chouette s’est-on dit quand on a mis le grappin sur Response, le premier album des Spitfires. Joli quarteron de Mods anglais, on va se régaler. C’est vrai qu’ils ont le look, les coupes et les Ben Sherman. Au dos, on voit une Rickenbacker adossée à un ampli Orange, donc ça renvoie plus aux Jam. Effectivement, «Disciples» sonne comme du pur Weller, joué au beurre appuyé et bien décidé. Très bardé et même très bardant, ils sont dedans, mais dedans quoi ? Dans cette petite surexcitation de pousse-toi-de-là que-je-m’y-mette. Ils se déclarent au fisc Mod. Pas de surprise, c’est du sur-cousu de Bespoké. Il faut attendre «Escape Me» pour s’intéresser vraiment au groupe. Voilà un cut chargé de son jusqu’à la gueule, comme on le dit d’un canon. Billy Sullivan est un clone pur de Weller, il chante à l’astonish atonality, derrière ça bombarde sec avec des cuivres, et un solo de sax vient jeter de l’huile sur le feu de l’enfer Mod. C’est brillant. On dira autant de bien de «Spoke Too Soon», le slow super-frotteur des Spit, bien monté en noise, imparable, oui, imparable c’est le mot, ils flirtent avec le Mercury Rev, c’est assez engagé et ils terminent avec un bouquet final en forme d’apothéose. Alors on applaudit. Retour au big holdin’ on avec «I’m Holdin’ On», embarqué au pur raw Mod energy. À tomber ! Dommage que Billy Sullivan ne fasse que du Weller. D’autres cuts sont trop Jam pour être honnêtes. Par contre, «Words To Say» tape dans le mille de la cocarde. Here we go ! Pumping Mods, excellente pulsion des Watford Mods. C’est presque du forever. Ils restent dans cet éclat du Mod power avec «When I Call Your Name». Ils font exploser leur box office, ils sortent des recettes à base de nitro Mods, ça saute à tous les coups, ils sont capables de grosses envolées dévastatrices, c’est plein de veines, plein de vitalité pré-pubère, ça vire mad Mod frenzy. Ils jerkent le Mod power. 

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             La grande qualité des Spitfires, c’est l’ampleur du son et leur grand défaut, c’est un appétit démesuré pour le mainstream sound. Paru en 2016, A Thousand Times est un album qui laisse perplexe. Billy Sullivan chante trop, il se positionne dès le morceau titre au sommet du pop Mod sound anglais. Il a même du mal à respirer dans les paquets de mer. On croirait qu’il chante au large de Terre Neuve. Il invente un genre nouveau : le big Atmospherix de Terre Neuve. Si tu veux goûter au fin du fin, c’est-à-dire au pur British sound, il faut que tu ailles tout de suite écouter «I Don’t Even Know Myself». Billy Sullivan fait du Moz, avec une big prod et des échos de voix auxquels se mêlent des échos de trompette et de Blue-beat. Ils développent des dynamiques infernales et du coup, ils déboulent dans la cour des grands. L’autre point fort de l’album s’appelle «On My Mind» et ça frise le sous-Weller, mais ils savent développer leur potentiel et cavaler dans leur Wall of sound. Billy Sullivan chante déjà d’une voix de vieux et invente un deuxième nouveau genre : the Wall of Mod. Les Spitfires jonglent avec les raz de marée et les overwhelmings, enfin tout ce qui peut dépasser les bornes. Billy Sullivan veut de toute évidence laisser sa trace, alors il charge sa barque. «Last Goodbye» est chargé de son à outrance, tout est claqué du beignet, trop claqué, trop chargé, mais de quoi se plaint-on ? «Day To Day» flirte atrocement avec le mainstream, jusqu’au moment où ça bascule dans un fabuleux shake de Spit et ils développent un shuffle inespéré. Ces mecs sont dans la vie. Ils semblent vouloir revenir au Mod Sound avec «So long», c’est assez fin et en même temps bardé de tout le barda du régiment. Dans le booklet, on voit des images clés, la pochette d’un album de Curtis Mayfield et un truc des Redskins, plus la couve du Clockwork Orange d’Anthony Burgess. Nous voilà renseignés. On s’amourache des violentes escalades qui animent «The Suburbs» et Billy Sullivan frotte son «Return To Me» au groove reggae, il se frotte à tout, il est frotté d’office et un solo coule entre les cuisses du groove.

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             Pas de surprise avec Year Zero, paru en 2018. C’est le mélange habituel de ska et de MODus Cubitus. Les Mods se régaleront de «Sick Of Hanging Around». Les Spitfires cherchent l’autre passage, celui du hit mélodique heavily orchestré. Ils ont pas mal de ressources, c’est aussi complet que peut l’être le riz complet. Les solos de trompettes indiquent clairement les voies du seigneur, celles qu’on dit à juste raison impénétrables. Encore de la bonne énergie sur «The New Age». Ça bouillonne de Mod craze. Rien qu’avec ces deux cuts, ils sauvent leur album. Que peut-on dire du reste ? Oh pas grand-chose d’intéressant. «Remains The Same» flirte avec le ska Weller, mais ça tourne vite à la caricature. Billy Sullivan avance à la force du poignet, aidé par une trompette. Les cuts suivants sont un peu trop Jammy pour être honnêtes. Billy Sullivan et ses amis créent une sorte de power populaire à base de reggae et d’indicibilité working class mal dégrossie. Ça sent le Ben Sherman mal lavé. Il chante «Over & Over Again» à l’Anglaise de hit-parade. Ça update trop. Malgré sa voix ingrate, il parvient cependant à imposer sa présence sur les ruines de l’Empire britannique. Il puise énormément dans le groove des West Indies. Sur la photo qui se trouve à l’intérieur du digi, ils se sentent très concernés. Tu veux briller en société, Billy, alors vas-y, brille. Les Spitfires tapent «Move On» au dub de quartier. Ils restent dans le feu de leur action avec des trompettes, c’est très speed, comme l’indique le titre. Ils terminent avec un autre dubby dubbah, «Dreamland». En fait, ça les honore, car Billy dub it right, et ça en dit long sur la pureté de ses intentions. Pas question de déroger, il faut y aller.

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             Il n’est pas surprenant de voir les Spitfires débarquer sur Acid Jazz avec leur quatrième album, l’excellent Life Worth Living. Acid Jazz est un des labels qui fait partie comme Fat Possum des composantes de l’avenir du rock. Tant que ces mecs-là sont aux manettes (Eddie Piller et Matthew Johnson), l’avenir du rock peut naviguer en père peinard sur la grand-mare des canards. Comme Bette Smith avec la Soul, les Spitfires redorent le blason du Mod Sound avec une stupéfiante énergie. En bons Spitfires qui se respectent, ils font feu de tout bois dès «Start All Over Again». Pas de titre plus prophétique, ils amènent ça avec des cuivres, ils se prennent un peu pour le Weller, ils sont déterminés à vaincre et ils vainquent. Ils sont même écrasants, avec leurs chœurs de cathédrale. Ils basculent - et nous avec - dans l’overwhelming. Deux cuts mériteraient de devenir des hymnes du Mod Sound : «Tear This Place Right Down» et «Have Your Way». Le premier est sacrément cuivré de frais, on se croirait sur le dance-floor du Wigan Casino, c’est un fantastique shoot d’exaction modéliste, ils jouent leur carte à fond. Ils explosent le deuxième à l’energy black-bomber, grosses veines dans le cou et cheveux taillés court. Quelle science de la teigne ! Ils partent aussi à l’aventure sur deux ou trois cuts, comme «It Can’t Be Done» (heavy Mod Sound avec de l’harmo intentionnel), ou encore «Kings And Queens», qui va plus sur le blue-beat de l’épicier du coin. Ils sont nourris de ça, avec un chant trop généreux qui risque de les précipiter dans le mainstream. Ils restent dans l’excellence blue-beat avec «(Just Won’t) Keep Me Down». On les voit danser comme des scarabées dans les pubs des suburbs, ils sont en plein dans leur trip Mod, avec toute l’énergie West Indies, c’est un truc assez vif. Et puis avec «Tower Above Me», ils vont droit sur le Mod pop, on les accueille à bras ouverts, même s’ils trempent parfois dans des resucées. Mais c’est bien foutu, comme chez Moz. Ben Sherman & tattoos, les images du booklet sont très belles, bien suburbic. Billy Sullivan se bat sur toutes ses chansons, il frôle parfois le gothique, comme le montre «Make It Through Each Day» et donc il perd des points dans les sondages. Il faut faire gaffe, p’tit Billy à ne pas trop bien chanter, car tu risques d’aller péter plus haut que ton cul comme d’autres avant toi, et ce n’est pas un spectacle très plaisant.  

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             Encore un petit coup d’Acid Jazz avec Play For Today. Bon, c’est pas l’album du siècle, mais t’as une prod qui défie toute concurrence. «Save Me» te saute au pif, pulsé par un heavy drive de basse. Oh ça sent bon la big Mod craze, mais c’est un peu plus sophistiqué. Le p’tit Billy flirte par mal avec la new wave avec les cuts suivants et ça peut indisposer. Retour aux affaires sérieuses avec un «Did You Have To Go?» fantastiquement orchestré. Il grimpe au paradis du paradigme. Le seul vrai cut de Mod craze sera ce «Spoiler Alert» bien gratté à la cisaille. Dernier coup de prod avec «Costa Del Mundane», on peut parler d’extrême pop d’Acid jazz ultra produite. Te voilà bluffé.

    Signé : Cazengler, Spitfoireux

    Spitfires. La Traverse. Cléon (76). 31 janvier 2026

    Spitfires. Response. Catch 22 Records 2015

    Spitfires. A Thousand Times. Catch 22 Records 2016

    Spitfires. Year Zero. Hatch Records 2018

    Spitfires. Life Worth Living. Acid Jazz 2020

    Spitfires. Play For Today. Acid Jazz 2022

    Spitfires. Live At The Electric Ballroom. Catch 22 Records 2022

    Spitfires. MKII. Bellevue Music 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

    (Part Two)

     

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             Dans Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett, Dave Thompson suit méthodiquement la carrière solo de Joan Jett. Il passe tous les albums au peigne fin et donne quelques informations sur le destin des anciennes Runaways. Jackie Fox

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     devint une spécialiste de la juridiction artistique. Sandy West travailla pour un gros dealer local, et Lita Ford rêvait de faire un retour fracassant. Mais pour Joan, les temps sont difficiles, car aucun label ne veut d’elle. On disait qu’elle ne savait pas chanter. Par miracle, Kenny Laguna, vétéran des circuits de production, la prend sous son aile et fait jouer ses relations. 

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             Le premier album solo de Joan s’intitule Bad Reputation. Dès le morceau titre, elle donnait le ton : glam-punk. Morceau excellent, devenu un classique. Elle fait sa vaurienne. Elle essaie de s’imposer. Par facile, pour une jeune femme de s’imposer dans le monde du rock électrique, essentiellement masculin. Mais Joan a décidé de s’accrocher. On sent bien qu’elle en veut, qu’elle est teigneuse. À sa façon, elle créait un style avec « Bad Reputation ». Steve Jones et Paul Cook jouent sur deux morceaux, « You Don’t Own Me » (reprise de Lesley Gore) et « Don’t Abuse Me », mais il ne se passe rien de particulier, hormis le killer solo en deux notes que place Steve Jones dans « Don’t Abuse Me ». Elle fait deux reprises de Gary Glitter, « Do You Wanna Touch Me (Oh Yeah) » et « Doing All Right With The Boys ». Elle joue la carte du real glam stomp drumbeaté à la Top Of The Pops, bardé d’accords en disto et bien espacés, comme le veut la règle. Elle adore le gros son imparable. Joan nous emmène dans son jardin magique, dans sa prédilection, sur sa terre promise, dans son intimité. Le glam est son bras armé, sa raison d’être. Parmi les autres invités de ce disque, on trouve Sean Tyla qui gratte sa gratte dans « Jezebel ». Elle finit avec une belle reprise musclée du « Wooly Bully » de Sam The Sham. Et puis voilà.

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             Son second album s’appelle I Love Rock ‘N Roll. Au moins avec elle, les choses sont claires. Le morceau titre est aussi un beau classique glam pur jus. Elle respecte bien les règles d’or du glam à l’ancienne : bon son, bon drumbeat et jolies manières au chant. Elle tente une reprise du « Crimson And Clover » de Tommy James, en mode heavy. Elle tente d’en faire un gros hit ventru. Elle frôle la vérité. Mais l’hit de l’album, c’est une reprise du Dave Clark Five, « Bits & Pieces ». En plein dans le mille ! Solide prouesse de glammeuse, ça stompe pour de vrai, t’as le real deal avec un chant en retrait. Elle œuvre au guttural. Dans « Oh Woe Is Me », elle revient à Keef par sa façon de claquer sa ruffalama. Elle chatouille les bollocks du rock avec inspiration. On ne pourra jamais lui enlever ça. Et elle finit avec un beau shoot de power-pop, « You Don’t Know What You’ve Got ». Elle rugit comme une lionne. Sacrée Joan, dans son genre, elle restera la meilleure.

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             Album arrive dans les bacs en 1983. On y trouve une superbe reprise du fameux « Everyday People » de Sly Stone - Ouuuh cha cha - bien dotée et inspirée. On sent le répondant. Elle tape ensuite dans les Stones, avec « Star Star » mais elle sonne encore comme une ingénue libertine. « The French Song » est beaucoup plus solide, car claqué aux accords de la cavalcade - J’aime faire l’amour surtout à trois - et elle riffe gras, bien à cheval sur les ambiguïtés de la partouze. Avec « Tossin’ And Burnin’ », elle s’énerve et ça lui va bien. C’est un beau cut de pop de juke. Elle passe un joli classique sous le manteau. Franchement, c’est un étrange mélange de rudesse hollywoodienne et de belle pop américaine. Joan s’en sort admirablement. Elle claque « I Love Playing With Fire » à l’accord et le chante avec une pointe de colère, mais ça sent le déjà vu. Elle prend « Had Enough » à l’anglaise, avec un petit filet de morve à la Rotten.

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             Glorious Results Of A Misspent Youth grouille de hits. On voit rarement des albums aussi bons dans les bacs des marchands. Elle attaque avec une belle retape de « Cherry Bomb », le vieux hit des Runaways. Elle fait son cirque - Hello Daddy ! Hello Mom ! - et elle ch-ch-ch-cherrybombe oh yeah ! Admirable ! Elle tape ensuite dans son idole Gary Glitter avec « I Love You Love Me » et fait du heavy glam extravagant. Elle n’hésite pas à faire main basse sur l’empire de ce vieux pervers. Avec « Frustrated », elle délivre sa vision de la pop à grosse bassline. Ça devient très vite fascinant car le cut est solide, malgré un refrain un peu faible, mais elle repart aussitôt après en walking bass. Elle fait son teenage rampage. Avec ce cut, on a tout ce qu’on aime dans le rock. On retrouve la grosse ambiance glam cadavérique qu’elle affectionne particulièrement dans « Talkin’ Bout My Baby », vraie pièce de choix chantée au chi-chi et agrémentée de cris d’hyène des faubourgs. Elle tape dans le pur génie de juke et envoie un solo tordu qui boite. Avec « Need Someone », elle fait du Brill musclé. C’est bourré d’énergie. Joan Jett s’y montre démoniaque. Elle sait allier le sucré et le power. Elle tape un peu plus loin dans le boogie des diables réunis avec « New Orleans », un classique de Gary US Bonds. Gary fait les chœurs. Et ça devient tout simplement énorme. Plus énorme ? Ça n’existe pas. S’ensuit un « Someday », gros groove reptilien sur lequel on marche et dont la peau éclate - Splish splash. Retour foudroyant au glam avec « Push A Stomp » - I say hey hey ! - Joan grimpe directement au firmament du glam, sans demander l’avis de personne. Glorious Results Of A Misspent Youth mérite vraiment sa place dans ton étagère.

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             Good Music passe un peu inaperçu, en plein cœur des années 80. Elle tape dans « Roadrunner » et se prend pour les Modern Lovers, mais elle n’a pas la voix pour ça. Ni pour « Light Of Day », où elle veut passer pour plus méchante qu’elle n’est en réalité. Dommage, car cette compo montée sur un beat glam est rudement solide. L’hit du disque, c’est bien sûr « Black Leather », monté sur un riff insolent et elle nous balade au talking-jive de rapper. Elle sait swinguer un beat. Dommage qu’elle ne le fasse pas plus souvent. Son truc sonne comme une vraie bête de juke. C’est là qu’on reconnaît la grande Joan, la petite punkette de Los Angeles. Sa diction de street girl ne trompe pas. Elle revient au vieux beat Glitter avec « Just Lust », orné d’un joli solo traversier, puis elle tape dans Jimi Hendrix, comme le fait Chrissie Hynde : elle sort une cover musclée d’« You Got Me Floatin’ ». Tout le psyché d’origine est au rendez-vous. Joan se réconcilie avec l’inspiration. Elle redevient la petite teigne qui ne se laisse pas faire. Elle chante ensuite « Fun Fun Fun » un peu faux, mais les Beach Boys au grand complet volent à son secours. Ils sont tous là, Carl Wilson, Mike Love, Al Jardine et Bruce Johnston. Magnifico.

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             Up Your Alley sort en 1988 et elle attaque avec un vieux glam défraîchi à la Glitter, « I Hate Myself For Loving You ». Elle pousse ses raoouuuhhh de petite panthère d’Hollywood, et Ricky Byrd place l’un des solos dont il est le plus fier. Il se dit d’ailleurs inspiré par Leslie West et Jeff Beck, ce qui n’est pas rien. Elle fait une reprise de Chucky Chuckah, « Tulane », bien tapée au beat, mais désolé, Joan, tu ne feras jamais le poids avec un mec comme le vieux Chucky Chuckah. Elle essaie de se rattraper avec les Stooges et saute sur « Wanna Be Your Dog », et c’est raté, car elle chante mal. La pauvrette chante par les narines et elle pousse un petit euhhh juste après le fatidique face to face. Elle croit qu’en imitant un chat qu’on torture elle va pouvoir chanter comme Iggy. C’est atrocement prétentieux. Cette reprise est le comble du déballage de mauvais goût. C’est la raison pour laquelle elle s’est discréditée, à l’époque. On pense à ces mauvais frimeurs des Guns N’ Roses qui se prenaient pour Ron Asheton. Dans cette version inepte, Joan ramène son cher cocotage, ce qui n’a rien à voir avec les Stooges. Mais comme elle est l’enfant terrible du rock américain, on lui passe tous ses caprices. Elle revient ensuite au glam avec « I Still Dream About You ». Il faut un peu de courage pour aller au bout de cet album.

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             Avec Notorious, Joan nous repond un fantastique album. Ça démarre en trombe avec « Backlash », une excellente pièce de rock électrique, co-écrite avec Paul Westerberg. C’est digne des Stones, mais avec de l’épaisseur en plus. Elle nous claque ça au beignet de l’accord. Franchement, c’est elle que les Stones auraient dû embaucher, pas Mick Taylor. Autre perle : « The Only Good Thing » clap-handy dès l’intro et montée sur un riff de gras double. Joan est particulièrement bonne sur ce genre de coup de force. Elle voulait devenir rock star ? Elle est devenue rock star. Elle joue le jeu à fond. Son cut éclate au ciel, dans des tons bien glam. Avec « Nachismo », elle va chercher le gros beat. C’est battu à l’encan. Cut extrêmement intéressant car inspiré et monté sur une basse chantante, un vrai hit de juke. Ils sont trois et Joan envoie ses waouuuh juste quand il faut. Solo à la ramasse, claqué par derrière. C’est tout simplement exceptionnel. On croit que c’est fini, pas du tout. Elle passe une nouvelle vitesse avec « Tradin’ Water » monté sur le beat de Gary Glitter. C’est de l’heavy glam. Elle a tout compris : le stomp et la teigne glitter. Franchement, on peut écouter Joan Jett les yeux fermés, elle ne prendra jamais les gens pour des cons. Elle finit avec un « Wait For Me » claqué au glam angelino. Elle monte son truc à l’œuf de la mayo, le bat au clap-hands et tend l’ambiance avec le suspense du glam. 

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             The Hit List est un album de reprises. Alors, attention aux yeux. Tout le monde n’est pas David Bowie, comme dirait Aragon. Ça commence très mal avec « Dirty Deeds » d’AC/DC. Absolument aucun intérêt. Il faut attendre « Pretty Vacant » pour commencer à rigoler un peu. On entend un gros pounding destiné à singer Paul Cook. Joan descend directement dans le cut - I’ve got no reason it’s all too much - et on reste bien sûr dans la nostalgie des Pistols. Le son est bon, car Joan respecte le travail de Steve Jones. Elle force adroitement sa voix et écrase ses mégots-syllabes. Puis elle tape dans Ray Davies avec une reprise de « Celluloid Heroes ». Le son est là, mais sa voix de fille ingrate ne colle pas à l’esprit chaud de ce classique. Elle ne dispose pas de la grâce requise pour ce genre d’exercice. Elle tape ensuite dans le « Tush » des Zizitops. Elle a beaucoup de chance, car son guitariste gratte des poux sérieux. Elle devient beaucoup plus ambitieuse avec sa cover de « Time Has Come Today ». Elle tente désespérément de compenser le brasier perdu au chant par sa morgue, et ça marche. Joan Jett s’attaque à des classiques hyper-chantés qui sont des modèles de raunch - Rotten, Gibbons et Chambers ne sont pas des petits chanteurs à la Croix de Bois, alors il faut rester prudent - ah ah ! - et elle essaie de pousser du nez. On aime bien Joan pour sa détermination exceptionnelle, même si elle frise parfois le mauvais plagiat. Puis elle refait comme Chrissie Hynde, elle retape dans Hendrix avec « Up From The Skies ». C’est un vrai suicide. Quelle folle ! Le résultat est atroce. Elle essaie le Jetter Hendrix. Bizarrement, c’est peut-être sa meilleure reprise. S’ensuit une cover d’« Have You Ever Seen The Rain » de Fog dont on ne voit pas l’intérêt. Elle tape ensuite dans les Doors avec « Love Me Two Times », avec un son de gratte dix mille fois plus gras que celui de Robbie Krieger. Elle tente de s’aligner sur Jim Morrison, mais c’est flasque. L’exercice des covers reste un exercice périlleux. Elle peut faire sa sombre voyoute, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle transforme le vieux classique des Doors en petite pop. Bel exploit. 

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             S’il fallait qualifier l’album Pure And Simple paru en 1994, on pourrait parler de ‘solid stuff’. Et même de ‘so solid stuff’. Joan revient à son cher glammy gloommy avec « Eye To Eye ». On sent la profondeur dans le son. « Spinster » est une belle pièce d’excellence. Joan y hurle à la limite de ses possibilités. « Torture » est certainement l’un de ses hits du mi-temps. On pense aux biscuits de la Mère Poulard. Quelque chose de classique et d’un peu traditionnel. Au moins, quand on l’entend dans « Rubber & Glue », on voit qu’elle a appris à chanter. En plus, elle est bien accompagnée. Elle a voulu s’entourer de mecs pour éviter de renouer avec le déclin des Runaways, mais on peut aussi ajouter sans vouloir être méchant que le son est autrement plus solide. Ce cut est une magnifique pièce de rock énergétique frappadinguée aux dingoïdes. Joan glisse sur des envolées power-pop et miraculeusement, sa voix suit, un peu éraillée, mais juste. Ses progrès sont spectaculaires. « Activity Grrrl » est bien amené par un grattage de poux légèrement provoquant. C’est relayé par une fantastique basherie de bloomstiquage et Joan pose là-dessus le cocotage dont elle est si friande. Chapeau bas, les gars. Sur ces entrefaites un solo arrive. Il est suffisamment bien roulé pour être pris en considération. Dans « Insécure », Joan fait sa femme mûre - Oh shit yeah - Elle adore jouer les gros bras. Une fois de plus, elle se vautre dans la power-pop. Elle continue dans la même veine avec « Wonderin’ » et passe même à la vitesse incendiaire. Encore une pièce de pure powerfulness avec « You Got A Problem », bien amenée, sérieuse et chantée haut perché. Elle n’a plus rien à prouver.  

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             Evil Stig sort en 1995. Elle est dans sa période Riot Grrrl et elle fréquente les Bikini Kill. Belle ouverture de bal avec « Sign Of The Crab », un punk-rock explosé du ciboulot et derrière Steve Moriarty bat un beurre dément. C’est hallucinant, puissant et défenestré. Moriarty va emmener tout l’album à un train d’enfer. Si vous jouez du punk-rock et que vous cherchez un batteur, contactez-le. « Drinking Song » est encore un fantastique punk-rock envoyé au combat. Ça sonne comme un hit anglais des années de poudre. Joan s’amuse comme une folle. C’est dingue ce qu’elle devient bonne en vieillissant. Avec « Last To Know », ça explose de plus belle. Joan chante dans la couenne d’une vague mélodie. Encore un morceau incompressible avec « Guilt Within Your Head ». Elle y pulse la bonne parole de la punkette de Los Angeles devenue grande. Avec « Whirlwind », elle claque l’étendard du féminisme. Elle rentre dans le chou du beat de « Second Skin » et elle s’énerve, alors chauffe Marcel, comme dirait Jacques Brel. Steve Moriarty bat ça à la vie à la mort. Jamais encore on a entendu un tel dingue au beurre. Elle revient à son cher cocotage pour « Activity Grrrl » et retape à la suite dans le vieux hit de Tommy James & The Shondells, « Crimson & Clover ». Elle alterne bien les accélérations et les ralentissements. Elle sait jouer sur tous les tableaux. L’album se termine avec « Drunks », un punk-rock dur, brutal, battu une fois de plus par ce dingue de Moriarty.

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             Surtout n’allez pas rapatrier ce Naked paru au Japon en 2004, car c’est un doublon de Sinner, paru dans la foulée aux États-Unis. Pas mal de gros trucs sur cet album. Elle recocote de plus belle dans « Riddley », un classique glammy bourré de chœurs et d’écho. Elle reste bien dans son monde qui est celui des clap-hands et des accords rock’n’roll. Elle veille à ce que les ingrédients du rock soient toujours présents. Il faut se souvenir de ce qu’elle disait de sa guitare : elle la sentait sur son pubic bone. Elle cultive à la fois l’élégance du sleaze et la pureté du style. Belle surprise avec « Everyone Knows », chef-d’œuvre d’énormité mélodique, stupéfiant de mise en place, et qui pue le sexe. Autre joli coup : « Change The World ». Elle y va, la petite Joan. Elle a derrière elle un groupe superbe et un batteur fou. Elle poursuit son rêve de rockstar. Elle envoie son classique glam-punk rouler dans les collines. Joan Jett veillera toujours à faire des bons disques. Elle saura toujours tirer le meilleur parti des  power-chords, du pounding, des chœurs d’artichaut, de l’énergie de nez et du chien de sa chienne. Wow Joan, quelle leçon d’intégrité ! Elle tape dans l’« Androgynous » signé Paul Westerberg. On tombe ensuite sur l’heavy, gras et bon « Fetish ». Elle chante ça à la reaînasse. Elle démolit tout avec son gimmick incroyablement heavy. C’est là qu’on comprend ce qu’elle veut dire quand elle parle de vocation. Dans « Watersign » se niche un solo explosif. Voilà un balladif digne de Chrissie Hynde. Écouter Joan Jett, c’est une façon de renaître. Encore du pop-glam de haut niveau avec « Turn It Around », power-chords et bastringue habituel. Puissance infernale de « Baby Blue », les chœurs font exploser la carcasse et c’est ravagé par un solo tellement cacochyme qu’il finit par s’étrangler. Tout ce qu’on aime dans le rock.   

             Quand Ricky Byrd quitte les Blackhearts en 2010, c’est Kenny Aaronson de Dust qui le remplace.

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             Les compiles de Joan Jett sont souvent de très grosses poissecailles. Ça vaut le coup de les pêcher. Flashback et Do You Wanna Touch Me sont parues toutes le deux en 1993. C’est du double concentré de tomate. Flashback propose pas mal de morceaux qu’on ne retrouve pas sur les albums comme « Real Wild Child » (lancé à 200 à l’heure), « Hide & Seek » (bourré d’énergie raunchy), « I Hate Long Goodbyes » (tout simplement bien foutu, accrocheur en diable, belle pièce de power-pop), « Cherry Bomb » (elle joue avec L7, inutile d’ajouter que ça dépote et que ça cocote sec), « MCA » (reprise démente du « EMI » des Pistols, elle chante comme Johnny et réussit l’exploit de sonner comme les Pistols. Elle veut du vrai rock, alors elle est bien obligée de taper dans ce qu’il y a de meilleur), puis elle sort une reprise infernale de « Rebel Rebel », le classique fatal par excellence. Elle est dessus dès l’intro. Elle y va. Pas d’affectation à la Bowie. Elle fait du Jett. On sent qu’elle adore ça. Elle claque ses accords rageurs et nous offre en prime un final explosif. Elle fait aussi une reprise superbe du « Be My Lover » d’Alice Cooper. Elle le bouffe tout cru - And I play guitar in a rock’n’roll band - Quelle bonne pioche ! Du coup le « Bad Reputation » qu’on trouve à la suite reprend des couleurs, il sonne comme un vieux hit pop, avec un solo effroyable. On trouve ensuite « Black Leather », gros glam à la Glitter et l’hit des Arrows d’Alan Merrill, « I Love Rock’n’Roll », l’archétype du stomp à sec - Play my favourite song !

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             Sur Do You Wanna Touch Me, on retrouve tous les vieux coucous de Joan, les reprises de Gary Glitter (« Do You Wanna Touch Me »), « Torture » (heavy pop sacrément bien foutue, le domaine où elle excelle), « Wonderin’ » (belle pop puissante jouée à l’accord électrique, dans la veine Runaways/Pistols), « Cherry Bomb » (version ultra-produite, du coup ça devient un classique glam, c’est d’une qualité irréprochable) et les reprises de Sly Stone (« Everyday People ») et de Bowie (« Rebel Rebel »).

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             Il existe un beau livre d’images au format carré qu’on prendra plaisir à feuilleter, si on aime bien Joan. Le Joan Jett de Todd Oldham paru en 2010 est un bel hommage iconographique à notre glammeuse favorite. On a 200 pages d’images souvent plein pot et on s’en goinfre comme une oie. Les photos sont souvent accompagnées de phrases terribles du genre : « Il existe très peu de gens comme moi qui considèrent le rock’n’roll comme une religion ». Ailleurs, elle dit que tout ce qui compte pour elle, c’est d’être sur scène. Elle raconte qu’elle voulut sa première guitare électrique à l’âge de 13 ans et comme tous les ados de sa génération, elle s’escrima à jouer les accords de « Smoke On The Water », d’« All Right Now » et d’« Iron Man ». Puis elle aborde la période Teenage Glitter Scene et donc la période Runaways. On entre ensuite dans la période solo et elle place une annonce : « Joan Jett recherche trois super mecs ». Ce seront les Blackhearts. Au fil des pages, on réalise à quel point Joan a su rester photogénique. Un vrai p’tit rock’n’roll animal. Elle explique qu’elle a appris à crier en écoutant Marc Bolan dans « Bang A Gong ». On voit pas mal de photos de Joan dans des stades, toute petite face à des gradins monstrueux remplis par des centaines de milliers de gens. Elle leur fait face, avec sa Gibson blanche très bas sur les cuisses. Et sur toutes les images, elle joue en barré. Ses confidences présentent toujours quelque chose de troublant. Elle dit à un moment qu’elle reste toujours très naturelle et qu’elle ne fait que ce qu’elle a envie de faire. « It’s me. What you see is what you get », le fameux wysiwyg d’Apple. On a ce qu’on voit. Elle rappelle qu’elle fait « ça » depuis l’âge de 15 ans et qu’elle s’est toujours habillée de la même façon. Cuir, bracelets à clous, make-up. Personne ne mettra plus son intégrité en doute.  

    Signé : Cazengler, rhum away

    Joan Jett. Bad Reputation. Boardwalk Records 1981

    Joan Jett. I Love Rock ‘N Roll. Boardwalk Records 1981

    Joan Jett. Album. MCA Records 1983

    Joan Jett. Glorious Results Of A Misspent Youth. MCA Records 1984

    Joan Jett. Good Music. Polydor 1986

    Joan Jett. Up Your Alley. London Records 1988

    Joan Jett. The Hit List. Blackheart Records 1990

    Joan Jett. Notorious. Epic 1991

    Joan Jett. Pure And Simple. Blackheart Records 1994

    Evil Stig. Blackheart Records 1995

    Joan Jett. Sinner. Blackheart Records 2006

    Joan Jett. Flashback. Blackheart Records 1993

    Joan Jett. Do You Wanna Touch Me. Blackheart Records 1993

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Todd Oldham. Joan Jett. Ammobooks 2010

     

     

    Inside the goldmine

     - Peter Span

             Pas facile de situer un mec comme Édouard Spa. Fan de rock, c’est sûr, mais après ? Tu l’écoutes, tu l’observes et t’en déduis qu’il peut être plein de choses à la fois. Faux jeton ? Pointure ? Solide ? Pas solide ? En fait, t’en sais rien. Et puis pourquoi a-t-on toujours besoin de situer les gens ? T’as peur d’avancer trop loin dans une relation ? Peur de quoi ? Peur de te planter ? Ta petite fierté n’en finira plus de te jouer des tours. T’auras passé ta vie à tourner en rond avec les mêmes obsessions. Et pourtant, tu sais bien que tout se joue dans l’action. Le mal vient sans doute de là : le manque d’action. La routine relationnelle. Tu observes Édouard Spa et tu demandes si dans un cas extrême, il te sauverait la vie. T’en sais rien. Édouard Spa s’exprime correctement, il a encore une bonne coupe de cheveux, tu fais quelques pas avec lui et tu perçois son énergie du coin de l’œil, mais tu ne sais pas comment s’établit la circulation des fluides entre son esprit et le tien. Te comprend-il ? T’en sais rien. Disons que le contact est bon, puisqu’il repose sur un respect mutuel. Mais bien sûr, ça ne te suffit pas. D’une certaine façon, il affronte la mort, puisqu’il est malade. C’est un autre cas de figure. Tes meilleurs amis sont passés par là. Ils sont partis en beauté, l’un a refusé la fucking chimio, et avec l’autre, on est allés sur une plage avec deux bouteilles, une de tequila et une de sédatif, pour en finir dignement. Édouard Spa se bat à sa façon. Il vient tout droit du moyen-âge et sort son épée pour combattre un dragon dix fois plus grand que lui. Son héroïsme t’intéresse. Il est capable de vaincre le dragon. En attendant, il te fait écouter des bons 45 tours quand tu te pointes chez lui. Il les collectionne. Encore un bon point. Tu finis par accepter l’idée des «deux catégories» : celle des frères de sang et celle des mecs intéressants. 

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             Pendant que le Spa bâtit sa légende, penchons-nous sur celle du Span.

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             C’est Record Collector qui arrache le Mike Stuart Span à l’oubli, avec un petit article. Ouf ! Enfin, un article, c’est vite dit : juste une page, la rubrique ‘Under the radar’, vers la fin du canard. Tim Card a l’air d’être un connaisseur puisqu’il qualifie «Children Of Tomorrow» de «key British freakbeat/psych 45». On retrouve «Children Of Tomorrow» sur Eddie Piller Presents British Mod Sounds Of The 1960s Vol. 2 - The Freakbeat & Psych Years, sur Chocolate Soup For Diabetics Vol 2 et bien sûr dans le répertoire des mighty Embrooks. Ces références suffisent à situer le Span, petit groupe anglais des sixties. 

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    (Brian Bennett)

             L’arme secrète du Span n’est autre que Brian Bennett, le guitariste. Il dit être entré dans le Span en répondant à une annonce parue dans le Melody Maker. Ils sont au plus mal (pas de maison de disques et pas de manager) quand ils enregistrent «Children Of Tomorrow» en 1968. Ils s’auto-financent. Ils tentent le tout pour le tout. 

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             C’est David Wells qui signe les liners de la petite compile Grapefruit parue en 2011, Children Of Tomorrow. Wells rappelle qu’en 1969, le groupe s’est appelé Leviathan et a enregistré 3 singles pour Elektra, avant que Jac Holzman ne leur coupe le sifflet. Un album enregistré pour Elektra existe, mais n’est sorti que récemment, sur le label de Record Collector. Intouchable. 

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             C’est Stuart Hobday qui lance l’affaire à Brighton. Premier groupe : The Mighty Atoms. Roger McCabe en fait partie. Puis le groupe va devenir le Mike Stuart Span, en inversant les deux prénoms de Stuart Hobday, et Span pour Span, c’est-à-dire étendue. Et puis un jour, leur guitariste Nigel Langham trippe au LSD et saute par la fenêtre, croyant voler. Splashhhh ! Après ça, les mecs du Span ne toucheront plus jamais aux drogues - They became a resolutely drug-free-zone - Dans un premier temps, ils

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    continuent sans guitariste et enregistrent en 1966 leur premier single, «Come On Over To Our Place», une cover des Drifters. C’est ce smash qui ouvre le bal de la compile : pur Swinging London sound ! Inexorable ! C’est orchestré et chanté all over the place ! En 1967, ils enregistrent «Invitation», une heavy pop signée Mike d’Abo. Ambiance Small Faces, t’es hooké. Cette grande pop anglaise explose au firmament de l’underground ! Malgré la qualité des deux singles, EMI les vire. Alors ils se débarrassent de leur section de cuivres et passent la fameuse annonce dans le Melody Maker à laquelle répond le brillant Brian Bennett. Ils passent du r’n’b/Mod craze au rock psyché. Ils entrent en studio pour Decca et tapent une cover du «Rescue Me» de Fontella Bass, et ça donne une pop congestionnée et pleine d’espoir, soutenue par le bassmatic demented de Roger McCabe. Ils enregistrent aussi «Second Production», du full blown électrique et tendu. La fabuleuse puissance du groove t’ahurit. Mais Decca fait la fine bouche et les vire.

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             En 1968, ils montent leur label Jewel et entrent au RG Studio de Morden pour enregistrer «Children Of Tomorrow». Wells parle d’un «full-blown masterpiece». C’est pire que ça : wild as fuck. Fusillé du bulbique, félin et puissant, bardé de tout le barda du monde. Le single tire à 500 ex. C’est pour ça qu’il vaut une fortune aujourd’hui.

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    S’ensuivent «You Can Understand Me» (digne des Hollies) et «Baubles & Bangles», peut-être un peu trop poppy, gâté par des hurlements de gonzesses hystériques. Les Span retournent au RG Studio enregistrer leur chant du cygne, l’effarant «World In My Head», attaqué à coups d’acou et qui, soudain, s’élance vers l’avenir. Brian Bennett te cisaille ça vite fait dans les tibias, c’est une pure approche novatrice, t’es complètement scié. Puis ils te jazzent le «Blue Day» vite fait, Roger McCabe tire les ficelles d’un drive de basse puissant, ils ont un son terriblement moderne. Brian Bennett est un génie, il prend le pouvoir. L’A&R d’Elektra en Angleterre entend ça. Il en glisse un mot à Jac Holzman qui flashe et qui donne le feu vert pour un album, à condition que le groupe change de nom. Ils deviennent Levianthan. Les Span recyclent leurs vieux coucous pour Elektra : «Remember The Times» (qui sonne comme un hit gorgé de power), «Second Production» et «Time». Globalement, t’es complètement flabbergasted par la qualité du son et des compos. Le mystère reste entier : qui peut comprendre que le Span soit tombé dans l’oubli ?

     Signé : Cazengler, Span Span cucul

    Mike Stuart Span. Children Of Tomorrow. Grapefruit Records 2011

    Tim Card : Under the radar - The Mike Stuart Span. Record Collector # 571 - June 2025

     

    *

             Pour entrer quelque part il suffit de pousser la porte. Oui mais ici c’est un porche funéraire, vous n’avez pas peur, très bien, toutefois faites attention où vous posez le pied, le problème c’est qu’il donne direct sur un précipice. Evitez de vous précipiter.

    PRECIPICE

    LYCHGATE

    (Debemur Morti Production / Décembre 2025)

    J.C. Young "Vortigern" : guitar, organ, piano, orchestration / Greg Chandler : vocals / S.D. Lindsley : guitar  /Tom MacLean : bass / T.J.F. Vallely : drums & percussion / F.A. Young : piano, organ / Y.W. : flûte.

             Ce n’est pas un orchestre symphonique mais ça pourrait y ressembler. Si la musique classique vous effraie sachez qu’eux-mêmes définissent leur travail comme la bande-son de notre époque :  Soundtrack pour une dystopie comme ils aiment à dire. Ce n’est pas qu’ils se prennent pour des cadors, mais leur précédent EP s’intitule Also Spratch Futura. Se placer sous l’égide de Nietzsche nécessite un sacré courage. Une ambition démesurée ajouteront les rabat-joie, mais les Grecs nous ont tellement parlé de l’hubris que l’on ne peut être que tenté de franchir  la barrière interdite.  Quand on aura rajouté qu’ils puisent leur inspiration dans la littérature, vous comprendrez que cette singularité m’attire. Cela entre parfaitement avec ce que je nomme méta-metal.

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             Je concède que la couve de l’ouvrage n’incite pas une franche rigolade, est-ce un squelette ou une larve. Un rebut de la mort ou une chrysalide. Nous en reparlerons. Nous remarquons que cette chose emmaillotée en sa propre pourriture ou en sa propre métamorphose est juchée sur le toit d’un temple, c’est-à-dire sur un local qui sert de résidence sur la terre aux Dieux avec qui l’espèce humaine se complaît depuis des millénaires à entrer en communication. N’est-ce pas un peu présomptueux pour ces chétives créatures.

    Introduction : The sleeper awakes : le morceau est inspiré du poème de T.S. Elliot, La Terre vaine, qui conte la désolation intérieure du poëte confronté à ses propres démons et à la coupure civilisatrice qu’eut pour conséquence le conflit de 14-18, cette terre vaine puise ses racines dans la terre gaste que parcourt Perceval dans Le début du roman Perceval ou La Quête du Graal de Chrétien de Troyes. Il va de soi que chacun transporte sa terre gaste à l’intérieur de soi et la projette sur la réalité de son époque. Notes funèbres qui s’épanouissent en chant lointain de cloche, plain-chant d’orgue, la terre dépouillée résonne encore du pas de l’ost qui l’ a ravagée, est-ce ce bruit ancien qui réveille le dormeur, il a mis ses pieds dans l’écho de ceux qui l’ont précédé, son désespoir s’accroît au fur et à mesure qu’il avance, il arpente des ruines, il est perdu… Mausoleum of steel : orchestration tumultueuse, que de bruit pour une méditation infinie, un labyrinthe en soi-même que l’on parcourt sans fin, toute prison est comme la caverne originelle de Platon, le vocal tâte les murs avec rage, ici tout est faux, ce n’est pas le royaume des idées que l’on a perdu mais le rapport avec la beauté du monde, inversion des valeurs, ne pas confondre l’empire de l’emprise avec la connaissance empirique des choses, ce que nous voyons nous l’appréhendons avec la pensée qui nous enferme dans la hauteur vertigineuse de ses propres murailles, qui sont celles du tombeau dans lequel nous n’avons jamais reposé. Violences sonores comme ces coups de marteaux qui enfoncent dans le roc du désespoir les chaînes qui nous retiennent à nous-mêmes, surgit le sifflement d’une flûte qui se moque de nous. Catalepsie sonore. Renunciation : un clavier qui court, une batterie qui forge les armes de la délivrance mentale, et toujours ce vocal chargé l’on ne sait comment d’angoisse et de grandeur, le titre est étrange en quoi et pourquoi le souhait d’une délivrance serait-il une renonciation, si ce n’est pour insister qu’il faille d’abord s’évader de la terre gaste intérieure qui doit bien posséder quelques avantages puisqu’il est besoin de se motiver, le vocal se tait sans doute pour nous permettre de réfléchir. C’est que se délivrer, c’est quitter le cocon caverneux pour accéder à la terre gaste extérieure, celle dont nous sommes le reflet mais que nous ne connaissons que par les anciens chants des poëtes, ils ont chanté les prairies verdoyantes, mais ils ont aussi évoqué les adjacentes contrées de la mort, si je ne peux retrouver les plénitudes ensoleillées du royaume, choisir au moins de mourir dans le lieu même, dans le lieu dévasté du royaume perdu à jamais. The

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    meeting of Orion and Scorpio : musique désolée, la voix murmure, celui qui s’est échappé sur la terre gaste, celui qui a quitté la sombre caverne a rencontré la lumière de l’été de la connaissance, à l’orient se trouve l’Orion, il croyait marcher vers le midi il est allé vers le nord, les pinces du scorpion se sont refermées sur lui, il a voulu fuir, il voulait la beauté du monde, il a longtemps erré avant de s’apercevoir qu’il marchait sur les terres de la mort. Hives of parasites : retour à la case départ, après la mythologie grecque la mythologie littéraire anticipatrice, nombreux furent les écrivains qui nous décrivirent un futur peu réjouissant, E. M. Forster ( 1879-1970) nous a signifié dans The Machine Stops notre avenir comme un retour à la caverne platonicienne, modernisée, les hommes ne sont pas retenus dans les hypogées nocturnes de l’ignorance mais par une machine qui pourvoie à tous leurs besoins  les enfermant dans des alvéoles dont ils n’éprouvent surtout pas le besoin de sortir. Suites de notes interminables, la batterie comme coups de marteau pour nous avertir du spectacle qui va nous être dévoilé : le nôtre, celui d’une humanité gavée, le vocal nous fracasse le crâne, enfoncez-vous bien cela dans la tête, regardez autour de vous, la société ou la machine - choisissez le terme qui vous fait le moins peur - pourvoie à tous vos besoins, vous êtes les abeilles, la reine ou les élites sont là pour vous, juste quelques notes de guitares, inutile de dire un mot, puisque vous n’avez plus nécessité de penser par vous-mêmes, l’idéologie vous est fournie, gobez-là, et silence, acceptez de n’être que la volonté de sa volonté. Pour finir un bref vocal vociférant. Esclaves restez muets ! Death’s twilight Kingdom : douce musique, tintements légers, aubade pianistique, ne vous réjouissez pas, ce n’est qu’une description du peuple des esclaves, le vocal édicte ses explications, l’esclave n’a même plus besoin de maître, les maîtres sont morts, la machine idéologique est morte, plus besoin d’elle, le rythme s’accélère, le monde court à sa perte puisque plus rien n’a de sens, notes comme des gouttes d’eau qui tombent dans l’évier du néant, tout court à sa perte, une corde mugit doucement, retournement inédit : si l’esclave n’a plus de volonté, la volonté n’a plus d’esclave, il lui faudra longtemps pour comprendre qu’il est devenu libre. Un dernier accord perdu qui n’est pas sans rappeler l’ouverture d’Ainsi Parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Terror silence : les guitares chantent, car parfois il vaut mieux rire que pleurer, le vocal remet les choses en ordre, il énumère ce qui est en train de se dérouler. Normalement il devrait jouer le rôle d’un comédien de génie qui se roulerait par terre en hurlant de désespoir, non il se contente de hausser la voix c’est l’orgue qui se charge du message final : l’Homme est en train de mourir, la voix reprend, ce que nous voulons nous l’avons, le précipice du néant est devant nous.

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    Nous n’avons plus qu’à nous taire pour effectuer le dernier pas. Anagnosiris : ce mot est à la croisée de la pensée platonicienne et aristotélicienne, la ‘’reconnaissance’’ peut être interprétée comme l’anamemsis, faculté humaine qui selon Platon permet à l’être humain de passer de la connaissance du monde sensible à la connaissance du monde intelligible, beaucoup plus terre à terre Aristote définit la reconnaissance comme le dénouement d’une œuvre littéraire qui révèle comment va se terminer l’intrigue exposée. Moment clef de l’action : musique solennelle, le vocal ne fait pas de cadeau, la révélation n’est pas gaie ce qui est prévu est encore pire que la montée nietzschéenne du nihilisme pour les trois siècles à venir, ce n’est ni plus ni moins que l’effondrement total de l’Humanité. Ce n’est pas le crépuscule wagnérien des Dieux, c’est le crépuscule de l’Homme, surtout pas son amoindrissement, non tout bonnement l’extinction de son espèce. Ne reste plus que quelques notes cristallines, les dieux, comprendre la pensée luminescente de la Grèce, s’éloignent définitivement, mais la voix vindicative reprend, elle hurle, de colère et non de désespoir, nous sommes de retour, non pas sur la terre gaste, mais sous la terre gaste, à l’intérieur d’eux-mêmes les morts ne se tourneront plus vers les dieux, fussent-ils ex-machina, mais vers la pierre définitivement brisée des autels. L’homme est devenu un fossile. L’orgue nous offre, dernier cadeau à la civilisation humaine, un magnifique accord final majestueux. Pangeaea : nous n’existons plus, ni les Dieux, ni les hommes. Ne reste plus que la terre seule. Revenue par la force de notre absence à son état naturel de Pangée initiale. L’orgue fugue, il sait qu’il a tout son temps, mais la voix s’élève, sombre et terrible, mais porteuse d’espoir, la vie recommencera, reprendra son cours, et au bout de l’évolution, une nouvelle espèce humaine apparaîtra. Faut-il penser au serpent de l’Ouroboros… Le groupe se tait, peut-être parce que la pensée de l’Ouroboros pose  une renaissance éternelle mais aussi le retour éternel à la terre gaste. Au précipice.

             D’une beauté noire. Opus somptueux.

    Damie Chad.

     

    *

             Vous savez combien j’aime les choses tordues. J’étais heureux j’avais trouvé un groupe bien tordu. Hélas il en cachait un autre encore plus tordu. Vous connaissez le démon de la perversité cher à Edgar Poe. Je n’y suis pour rien, il m’a poussé dans le dos, bref  je me suis retrouvé face à un autre groupe plus tordu que tordu. Je préparais ma chronique, c’est alors qu’en est arrivé, un quatrième, je n’ai pas pu résister, celui-là il était au-delà du tordu, n’en croyez pas pour autant qu’au-delà de la torsion se trouve la rectitude, contentez-vous d’imaginer un groupe à lui tout seul davantage tordu que les trois autres réunis. Le problème c’est que quand un groupe est réellement tordu, par la loi de la  réciprocité des choses votre cerveau se doit d’épouser une courbure identique à la chose à laquelle vous prêtez un semblant d’attention. Je vous souhaite du courage.

    + (THE OPENING OF HYPERCUBE)

    ÖXXÖ XÖÖX

    (Bandcamp / 2024)

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             J’entends déjà les petits malins ricaner, les trémas sur les noms des groupes ce n’est pas neuf, déjà Blue Öyster Cult en 1972, oui les gars pour vous rapprocher de la cible reculez d’un an, en 1970 Magma, s’exprimait en un étrange langage le kobaïen, notre groupe possède aussi son propre idiome, sur bandcamp ils vous mettent un glossaire, prévoyez une bonne soirée pour atteindre la lettre Z.

    Mais d’abord un petit rappel de mathématique. S’ils mettent le signe + devant le titre de l’album, c’est simplement parce que leur album précédent sorti en 2019 se nommait (ÿ) = Cube. Evidemment vous pensez aux films canadiens Cube, Cube 2, et Cube 0, perso je vous encouragerais plutôt à penser au dodécaèdre de Platon, qui est disons un cube un peu particulier sans être de ce fait tout à fait un cube. Laissons là la géométrie, le groupe commence par vous donner une petite leçon d’algèbre :  ÖxxÖ XööX = 69 car ÖxxÖ = 6 et XööX = 9 en numération binaire décimal. En Ariège lorsque dans les lotos communaux le meneur de jeu tire un jeton il le crie bien fort à toute l’assistance, par exemple : Attention mesdames 69 ! Si vous pensez cette explication un peu trop graveleuse je vous suggère celle-ci : dans la tétralogie de Wagner Siegmund et Sieglinde qui sont frères et sœurs se retrouvent pour engendrer Siegfried.   

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    Maintenant prenons nous un peu la tête. L’album (+) est la suite de l’album (ÿ). (ÿ) symbolisé par la couleur rouge = feu = technologie est dévolu à la rébellion contre la terre. (+) symbolisé par la couleur bleue = eau (= haut en langue des oiseaux) représente l’aspiration céruléenne vers le divin. Les démons de la terre (n’oublions pas que Socrate se vantait d’avoir en sa tête un démon) cherchent à se réaliser par la puissance, d’autres démons cherchent à redevenir les anges qu’ils ont été. Notons que Victor Hugo avait institué un système selon lequel le minéral pouvait devenir végétal qui pouvait accéder à l’animal qui s’est subsumé en homme qui avait la possibilité de s’élever dans les hiérarchies spirituelles. Voir La Fin de Satan. L’ouverture de l’hypercube correspond à sortir du cube pour accéder à l’intelligence divine, que l’on pourrait comparer à un programmateur supérieur…

    Öxxö Xööx (Laurent Lunoir) : musique, paroles, chant masculin, visuels / Rïcïnn (Laure Le Prunenec) : chant féminin / Isarnos (Thomas Jacquelin) : batterie Nür : chant féminin supplémentaire.

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    Cundu(-)Peusanteur : ce premier morceau est un essai de conceptualisation de la nature de la terre. Elle est comme un condensateur qui aspire la lumière. La lumière se densifie se métamorphosant en obscurité. Le côté obscur de la force selon une célèbre formule cinématographique. Il existe une corrélation entre la densification de la lumière et l’obscurantisme de esprit de finesse qui se transforme en esprit géométrique ( merci Pascal)  d’accumulation cubico-géométrique, sur un plan moral et même amoral le mal est le résultat d’une densification du Bien… nous retombons ici sur une vision gnostique qui admet que le Démiurge qui a créé la matière et le mal n’est pas aussi mauvais que l’on pourrait l’accroire puisque sans lui nous n’existerions pas, se rapporter à Leibniz, mathématicien et philosophe,  qui déclara dans sa Théodicée que le monde réel est le meilleur de tous les mondes possibles… c’est d’ailleurs pour accaparer un maximum de lumière densifiée que nous essayons par tous les moyens de dominer nos semblables, afin de profiter de leur force de travail qui n’est autre que l’énergie lumérique densifiée…  Le texte est chanté en leur kobaïen, parfois en français, la musique n'est pas du tout dark, ni très claire non plus, beaucoup de percussion comme à tâtons qui créent comme l’idée d’une reptation transpercées par des espèces d’envolées organiques qui  n’emportent jamais le morceau hors de sa gamme rythmique, le jeu des voix, alternances masculines et féminines forment de fait le véritable background musical, un flot qui bat les rochers du rivage de la compréhension, il n’y a pas à proprement parler de ruptures, plutôt des changements de direction qui sans cesse captent votre attention. Santa(S) Tromperie : qui est trompé au juste. Ne serait-ce pas le Démiurge lui-même, qui ayant dirigé  la lumière vers la terre aurait été lui-même corrompu par la possibilité du mal qu’il aurait engendré. Le mal réside en le fait que la lumière aurait été transformée en énergie. Par le seul fait automatique que l’énergie est une sorte d’expulsion de la lumière contenue en elle-même. L’énergie n’est autre chose que l’exil du divin de sa propre lumière irradiante. Il se peut que les légendes aient  une basse réelle, qu’il ait existé un ange, peut-être le Démiurge, qui ait été expulsé de la plénitude du divin, sans que celle-ci en soit amoindrie… toutefois il est inutile d’accuser le divin ou Satan l’ange déchu de lui-même, si nous sommes victime du désir de puissance, autrement dit du mal, n’est-ce pas parce que nous le voulons bien, parce que nous sommes complices de notre corruptibilité. Poinçons désagréables dans les oreilles qui ne durent pas longtemps, sont très vite suivis par une musique joyeuse, une batterie allègre et des chants qui inspirent joie et confiance, il subsiste bien quelques grincements d’instruments un peu trop conscients de la réalité mais l’ambiance reste guillerette, des murmures toutefois comme si l’on se passait en douce des vérités pas très bonnes à crier sur les toits, mais le rebondissement suivant nous incite à entendre comme un hymne souterrain à Satan, l’on oscille entre le scandale et la honte  mais il est sûr que l’on éprouve pour employer un stupide vocable fort à la mode ces derniers temps une forme de résilience suspecte, un dédouanement, plus près de la compréhension que de la condamnation. La voix masculine s’enroue, les féminines en profitent pour monter vers le ciel et le clavier se prend pour l’orgue de l’Eglise Notre-Dame dans le final du Te deum le jour de Pâques. Dae(8) Intrusion : les démons, ce sont des entités produites par la condensation énergétique de la lumière, sont rusés. Les âmes avides de puissance se laissent facilement vampiriser, les démons boivent leur lumière intérieure, mais d’autres ne se résolvent pas d’elles-mêmes à se laisser envahir. Les démons ont créé les sectes lucifériennes qui présentent Satan comme un innocent expulsé du ciel par un dieu jaloux. Ils proposent un système – entre nous soit-dit pas très éloigné de celui de Victor Hugo – qui donne à chacun la chance de gravir à partir de leur lumière intérieure l’arbre de lumière extérieur qui vous permet d’accéder au divin par vous-même, une tromperie éhontée, la plupart s’y laissent prendre mais certains refusent d’emprunter la voie de ce faux arbre de Noël, passez-moi l’expression, resplendissant des mille feux de ses trompe-l’œil multicolores destinés à finir dans le brasier destructif après la période de ses saturnales infernales, désormais remisées aux calendes grecques. Dans cette musique tout n’est que calme luxe et volupté, l’on baigne dans une douce torpeur, une quiète quiétude, nous ne sommes pas au paradis mais l’on s’y croirait, la voix rauque et masculine nous encourage à ne pas prendre des vessies pour des lanternes, les voix féminines deviennent plus vindicatives, mélodieuses pour retenir vos attentions dans le but de vous dévoiler les ruses infâmes des démons sans pitié qui comptent vous utiliser pour leurs noirs desseins, vous êtes pour ainsi dire entre deux tentations, la musique est agréable mais ce sont les voix qui donnent l’alarme, des chœurs angéliques vous aspirent vers le haut, mais n’est-ce pas votre lumière intérieure qui croyant monter au divin passent dans les entrailles des démons. Sans être comminatoire le ton de nos sirènes s’alarme. Ne soyez pas dupes ! Dïrïü(X)Rébellion : ce n’est pas exactement le moment de la Rébellion, toutefois le stade qui la précède, l’instant où nous accumulons en nous la poudre qui produira l’explosion. Une espèce d’autosuggestion qui consiste à prendre confiance en nous, à savoir qu’il faut nous appuyer sur cette lumière qui est en nous, à l’intérieur de nous car tout est en nous… le morceau est bâti comme une progression, au début un vocal qui répète sa leçon d’écolier, lentement en articulant chaque mot pour s’imprégner de son sens, ensuite ce sont des paliers que l’on franchit l’un après l’autre, tous ne sont pas victorieusement franchis, l’on peine à les traverser, l’on prend exemple sur ceux qui sont sur le même chemin pour mieux prendre confiance en soi-même l’on finit en une apothéose calme, mélodique, l’on a réussi à transformer l’énergie de mort qui se solidifiait en nous en énergie de vie porteuse de courage et d’amour. Ce dernier mot démontre combien le gnosticisme actuel est totalement cannibalisé par le christianisme. Il est étrange de voir comment tout un courant meta-metal à l’origine anti-chrétien pour ne pas dire pro-païen, commence à aborder un étrange demi-tour, une étape de satanisme revendiqué, une station luciférienne qui modifie le statut du diable en archange chassé par Dieu et pour finir un rapprochement avec la figure consolatrice du Christ. Ama(I)Faux Lumière : Ne croyons surtout pas que la partie soit

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    gagnée, l’âme n’en n’est pas pour autant tirée d’affaire, la lumière en nous est porteuse de fausse promesse, avant de se rapprocher du divin elle nous conseille d’améliorer l’homme, c’est ici que nous comprenons pourquoi la rébellion rouge de la matière se déploie par les avancées de la technicité, le transhumanisme est censé augmenter nos capacités, mais il est nécessaire de se détourner de cette voie prométhéenne et nous intéresser à nos semblables, chaque fois que nous manifestons de la compassion envers eux, nous intensifions en nous cette part de bonne lumière. Le rapprochement avec le christianisme devient de plus en plus évident… Le morceau dans sa forme vocale devient une récitation de cathéchumène qui essaie de se persuader de la justesse de sa foi. Cela vous a un fort avant-goût de patenôtres évangéliques. Musicalement le morceau est très curieux, l’on a l’impression qu’il est parsemé de stases luminescentes qui prennent l’allure d’arrêts mélodiques, l’ensemble forme un étonnant cortège d’auréoles phoniques. Or(o)Ames emprisonnées : Ce qu’il y a de terrible avec les sectateurs d’une religion c’est qu’ils ont sans cesse besoin de se justifier à eux-mêmes la motivation de leur foi. C’est un peu du prêchi-prêcha redondant, l’on est les meilleurs puisque l’on est du côté du bien et les autres du mal. Vous exposent leurs mantras sous différent véhicules, ils emploient les termes Yin, Yang et Karma… ne maudissent pas tout-à-fait les entités obscures qui pompent notre lumière, ne sommes-nous pas comme eux, ne mangeons-nous pas les animaux et les végans s’abstiennent-ils de légumes… Qu’importe, ils s’agrippent à leur non-violence comme des naufragés à une épave… Le récitatif continue, les répons d’autosatisfaction  alternent sans répit. L’on sent comme une angoisse, celle de ne pouvoir imposer ses propres idées non pas aux autres mais à soi-même, nous devons reconnaître que les démons ont une influence sur nous beaucoup plus grande que nous le voudrions, nos âmes sont emprisonnées même si parfois le chant éthéré semble prendre son envol, les percussions nous hachent le cœur, et l’envie de tuer qui n’est que l’image de notre attirance pour notre mort devient insupportable. Les âmes connaissent le besoin de se torturer sans avoir besoin d’un bourreau étranger à soi-même. La fin du morceau ressemble au capharnaüm d’un cerveau encombré d’idées et de désirs contradictoires. Splendide. Füch©Ouroboros brisé : grosse déception, point question de mon reptile favori dans ce long laïus, ou alors il faut comprendre que l’Ouroboros, le serpent de l’éternel retour n’est que notre cerveau reptilien, cette notion rapidement évoquée est d’ailleurs la seule qui soit teintée d’une certaine modernité car pour le reste l’on se croirait dans L’imitation de Jésus Christ, en gros tout est de votre faute, si vous commettez le mal c’est que vous ne vous êtes pas assez préparé à lui résister. Cet opuscule vieux de cinq à six siècles qui empoisonna bien des âmes tout le long du dix-neuvième siècle est une véritable mise en accusation de l’âme pieuse qui vient y chercher du réconfort… Sa première phrase : ‘’ Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres ‘’ correspond comme par hasard au jeu Ombre / Lumière, sur lequel est bâti cet album. Z’y vont tout doux, les percus devant les voix presque souterraines, cependant exaltées parce que l’exaltation se doit d’être intérieure, l’on sent une certaine allégresse comme si les difficultés qui les attendent ne leur procurait aucune peur, mais une détermination de se confronter à n’importe quel obstacle, sont en forme car ils se dépatouillent avec des sentiments, des rapports humains, des comportements qui appartiennent à notre sphère culturelle, pas la plus intime, mais extrêmement extime puisque nous vivons dans un milieu d’entregent,  nous sommes donc concernés doublement car tout dépend de nous. Est-ce un hasard si un instrument j’ignore lequel imite un accordéon de bal populaire. Kris(T)Réparation : tiens-tiens le voici donc depuis le temps où l’on subodorait sa présence, bon on tombe dans la casuistique jésuistique, certes il y a deux camps irréconciliables, si l’on appartient à la terre les hauteurs du divin nous sont totalement fermées, définitivement interdites. Le principe est sans appel. Oui mais le Christ est amour. Donc les pauvres peuvent s’ouvrir à la lumière divine. Oui, à une condition, qu’ils se repentent puisqu’ils sont au départ des adeptes de la terre, alors ils auront la permission d’accéder au divin. Attention, ce ne sera pas facile, à plusieurs reprises il est déclaré qu’obtenir ce pardon équivaut à un chemin de croix… Preuve que le Christ avait beaucoup à se faire pardonner. Cette remarque sardonique n’est pas du groupe mais de ma modeste personne. Le ton est grave, nous sommes au moment du partage des eaux, celui où tout s’aggrave, l’on dirait une procession bruissante de psalmodies, les voix féminines montent haut, un peu trop hystériques tout de même, elles semblent mettre le gars en accusation, son dossier est discuté, comporte quelques subtilités accablantes, les percus font le bruit du marteau du procureur qui émet un terrible jugement, l’on se dispute dans le prétoire, l’on ergote sur la recevabilité de son cas, en fait on s’en tient à la déclaration des principes. La musique s’envole vers les cieux. L’on ne saura pas si le pardon est accordé à l’impétrant. Düntö(+)Fly away : Dernières mises au point. Dieu est partout, ceux qui ne suivent pas sa loi n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. De toutes les manières tout est perdu, il n’y a pas assez de lumière, nous sommes condamnés à mourir. Notre corps nous quitte pour toujours. Mais si nous avons fait le bon choix, notre âme rejoindra Dieu. Il semble que l’on ait abandonné la voie gnostique pour l’autoroute très chrétienne et catholique. Le Dieu d’amour est avant tout un Dieu de justice. Des tambourins résonnent, rehaussés de bondieuseries vocales, l’on chante le droit, l’on semble heureux, l’ouverture du cube consistait en fait sauter le couvercle de l’âme pour qu’elle puisse monter au ciel.

             Idéologiquement parlant cet album est extrêmement déceptif. Par contre question récitatif d’une parole il est assez extraordinaire. Première fois dans un risque de rock où le chant se transforme en vocal, et où les lyrics mènent l’instrumentation.

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             L’on ne peut pas dire qu’ils ne nous aient pas avertis, la couve de l’opus ressemble à une chute d’eau. Si l’on y regarde de plus près transparaît très stylisée la façade d’une cathédrale. Quant à l’ouverture de (+) il est indéniable que Öxxö Xööx culmine en une croix.

             Du rock chrétien en définitive.

             Je ne m’étais pas trompé. Vraiment des tordus. Mais pas dans le bon sens.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 687 : KR'TNT ! 687 : DOUM DOUM LOVERS / DEAN WAREHAM / TERRY MANNING / ISAAC HAYES / DARRELL BANKS / LITTLE RICHARD / TELESTERION / CONIFER BEARD

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 687

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    24 / 04 / 2025

     

    DOUM DOUM LOVERS / DEAN WAREHAM

    TERRY MANNNING / ISAAC HAYES

    DARREL BANKS / LITTLE RICHARD  

     TELESTERION / CONIFER BEARD

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 687

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    L’avenir du rock

    - Doum Doum Doum Doum

    (Part Two)

             L’avenir du rock boit un coup au bar. Boule et Bill déboulent.

             — Ça va, avenir du frock ? T’as la trique ?

             — Da da !

             — Tu parles allemand, maintenant ? Tu sais bien qu’on peut pas schmoquer les boches... C’est pour nous provoquer, dis ?

             — Di di !

             — Dis-voir Boule... Franchement, t’as déjà vu un mec aussi con que l’avenir du toc ?

             Boule ricane un coup et lance :

             — Ah tu peux dire qu’y bat tous les r’cords, c’t’av’nir de mes deux... Sur la tête de ma mère, y a pas pire locdu ! C’est-y pas vrai, av’nir de mes couilles, qu’t’es un locdu ?

             Bill ajoute aussi sec :

             — Tiens j’te parie qu’y va t’répondre ‘du du’ !

             En plein dans le mille...

             — Du du !

             — Y nous prend vraiment pour des bidons !

             — Don don !

             — À part sortir ses petites conneries à la mormoille, y sait rien faire d’aut’ !

             — J’te parie qu’y va nous brancher sur les Dum Dum Boys et des Doum Doum Lovers... Tu vois pas qu’y prépare le terrain ?

             — Alors av’nir du kraut, t’en connais d’autres des Lovers machin ?

             — Everly Lovers !

     

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             Un an après un premier concert dans l’Eure, tu retrouves les Doum Doum Lovers sur scène dans la salle des fêtes du trou du cul du monde, quelque part dans l’Eure. T’en reviens pas de voir un groupe aussi bon se produire si loin de la civilisation. Et du coup, t’en conclus que c’est tant mieux. L’underground est sain et sauf, il respire le bon air de la campagne. T’es tout de suite frappé par l’énergie des Doum Doum. Non seulement elle est restée intacte, mais elle a prospéré. Kinou bat de plus en plus sec et net, et Jean-Jean rocke le boat comme Popeye the sailor. À deux, ils restituent l’extraordinaire exubérance du rock sixties - le temps de l’innocence - ils remettent du rose aux joues de cette vieille mythologie éculée par tant d’abus, ils redonnent du sens à la nostalgie, mais avec un punch qui en dit long sur la pureté de leurs intentions. S’il fallait les résumer en deux mots, ce serait fraîcheur de ton et brio. Leur set passe comme une lettre à la poste : pas de temps morts, rien que du bon flux. Cette incroyable fluidité est un modèle du genre.

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             Alors attention, il y a une petite nouveauté : ils viennent d’enregistrer Doum Doum Covers/ Subtle Songs For Lovers qui, comme son nom l’indique, est un album de covers, et pas des moindres. Ils commencent par taper le «Primitive» des Groupies dans leur premier tiers de set, et ça prend aussitôt des proportions considérables, car Jean-Jean le travaille bien au corps, il en fait jaillir la moelle, il en écrase bien les syllabes, et pendant qu’il gratte ses poux, tu grattes tes puces, car ça sent bon le fond de la caverne et les Cramps. Te voilà sur orbite. Tu vas encore valdinguer avec une superbe cover du «Five Years Ahead Of My Time» des Third Bardo, un autre sommet du genre, repris entre autres par Monster Magnet, les

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    Nomads et bien sûr les early Cramps. La version des Doum Doum est assez monstrueuse, Jean-Jean ramène les basses du diable sur sa gratte, il donne au Five Years une profondeur de champ jusque-là inégalée et prend son pied à jouer le thème dans l’épaisseur du son. Sa version vaut largement les trois pré-citées. Il enchaîne avec un autre killer-track, le «Trip» de Kim Fowley, et là, pareil, il te laisse comme deux ronds de flan, car il rappe comme Kim, sur le plus monstrueux des beats sixties, il te stompe ça vite fait bien fait. Non seulement le choix de covers est imbattable, mais le rendu vaut tout l’Or du Rhin, il passe chaque fois en force sans forcer, c’est quasiment un tour de passe-passe. Du pur Houdinisme ! Rien n’est plus

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    génial qu’une reprise bien sentie. T’as le cut et l’argent du cut. À deux, parviennent à défoncer la rondelle des annales, avec cette incroyable fraîcheur de ton qui les caractérise. Ils tapent encore le «Do You Love Me» des Contours, produit à l’aube des temps par Berry Gordy, une petite furibarderie qu’on aurait tendance à confondre avec celles des Isley Brothers. Ce démon de Jean-Jean passe en mode heavy blues pour taper l’«How Long Blues» de Leroy Carr et sort pour l’occasion un son de basse sur la gratte qui rappelle le son qu’avait Dave Edmunds au temps d’«I Hear You Knocking», ce son bien sourd qui t’entre aussitôt sous la peau. Ils

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    continuent de taper dans l’haut de gamme avec la version française de «Bird Doggin’», celle de Noel Deschamps, «Pour Le Pied», rebaptisée ici «Pour Le Fun». Kinou l’attaque de front, sur un ton mal intentionné et redonne vie à ce vieux hit entré en fanfare dans la légende. 

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             Petit conseil d’ami : saute sur les Doum Doum Covers, Subtle Songs For Lovers. Cet album entre dans la caste des très grands albums de covers. Tu veux des noms ? Cliff Bennett & The Rebel Rousers et Got To Get You Into My Life, Master’s Apprentices et Apprenticeship In The Garage 1966, Milkshakes et 20 Rock’n’Roll Hits Of The 50’s & The 60’s, Lazy Cowgirls et Radio Cowgirls, Mono Men et 10 Cool Ones, Melvins et Everybody Loves Sausages, Liverbirds et From Merseyside To Hamburg, The Memphis Blues Cream et 706 Union Avenue, Raveonettes et Sing, Robyn Hitchcock et 1967 Vacation In The Past, Junior Parker et Love Ain’t Nothin But A Business Goin’ On, Headcoats et Brother Is Dead But Fly Is Gone, Dirty Deep et A Wheel In The Grave EP, pour n’en citer que quelque-uns. On ne parle même pas des grands adorateurs du Velvet (Galaxie 500, Feelies, Subsonics), de Dylan (William Loveday Intention, aka Wild Billy Childish) ou des Stooges (Union Carbide Production ou encore Sour Jazz). Voilà dans quoi sont entrés les Doum Doum Lovers avec Doum Doum Covers. Ils t’en donnent un avant-goût sur scène, mais sur disque c’est encore pire. T’es tanké dès l’«Her Big Man» des Brigands. Fabuleuse rockalama, ampleur immédiate. Le drive est un modèle du genre. Et ça continue comme ça sur 13 autres cuts triés sur le volet. Ils tapent tous les deux dans l’un des fleurons de la crème de la crème, «A Question Of Temperature» des Balloon Farm, Kinou attaque ça au jungle beat et le Balloon prend tout de suite une fière allure. Le son est plein comme un œuf. Il faut les voir se jeter dans la bataille de la Temperature ! T’es vite frappé par la profondeur insolite des basses. Jean-Jean chante son «Nobody Knows You» à la Kim Fowley, un Kim qu’on retrouve à la fin avec «The Trip», Jean-Jean taille bien sa route sur un heavy beat surchargé de testo, il pousse bien le Kim dans ses retranchements, t’assistes à une fantastique foire d’empoigne. L’album va plus loin que le set : qualité ahurissante de l’écho et des basses, et ça cuivre à outrance. On se croirait revenu au temps où Chris Bailey ramenait des cuivres dans les Saints, ça prend un relief hallucinant. Ce Doum Doum Covers est un vrai coffre de pirate chargé de trésors : Jean-Jean rocke le beat du vieux «How Long Blues» de Leroy Carr et Kinou attaque sa cover de «Bird Doggin’» avec une belle violence salutaire : elle passe par Noel Deschamps et c’est cuivré de frais. Ils jouent l’«I’m Going All The Way» des Squires à bout de souffle, c’est gratté et battu à la hussarde, avec une énergie considérable et un brouet d’acou, et soudain, Jean-Jean siffle. Il re-siffle sur l’«1-25» des Haunted et ça prend un volume extravagant. T’as un solo de sax dans le «Do You Love Me» des Contours et il tape le «Primitive» des Groupies au heavy groove de basse. Kinou ramène tout le ramdam des sixties dans «La Machine», un vieux hit de Dani, et ça repart en mode stoogy pour le «Why» des Dirty Wurds. Jean-Jean nous dira après le concert qu’il tire ses covers des Peebles. Et puis bien sûr, tu retrouves le puissant «Five Years Ahead Of My Time» qui reste le cut chouchou de tous les becs fins. Cui cui !

    Signé : Cazengler, Dumb Dumb Loser

    Doum Doum Lovers. Saint-Léger-de-Rôtes (27). 6 avril 2025

    Doum Doum Covers. Subtle Songs For Lovers.

    L’avenir du rock - Doum Doum Doum Doum (Part Two)

     

    Wizards & True Stars

     - Wareham câline

     (Part One)

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             Non, Dean Wareham ne sort pas d’une (divine) chanson de Michel Polnareff, mais c’est tout comme. Dean Wareham fait partie des êtres visités par la grâce - Pour la vi-iie/ Ou peut-être plus/ Pour la vi-iie/ Ou peut-être moins - L’association Polna/Real Dean est assez automatique. Encore un titre de rubrique qu’il n’est au fond pas besoin de justifier.

             Dean Wareham est le real Dean. Et ce dès Galaxie 500, dès Luna et dès Dean & Britta. Galaxie 500, c’est une galaxie de 5 albums qui te font tourner la tête, car leur manège à toi c’est eux, et l’ouverture de ce Bal des Laze se fait avec l’aujourd’hui de toujours, Today.

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             Today éclot aussitôt avec «Flowers» et son attaque saignante de clairette transfigurée. Et t’as cette basse azimutée qui entre dans le son, c’est quelque chose ! De toute évidence, ils cultivent l’excellence, le Velvet Spirit, t’as aussitôt les dynamiques, c’est complètement extravagant de classe et de puissance. L’autre coup de génie de cet album s’appelle «Tugboat», un Tugboat fabuleusement monté en neige, ça ne pardonne pas. Le real Dean développe son petit biz, c’est un spécialiste de la montée en neige, et avec lui ça va vite, il te gratte tout ça en note à note inflammatoire et te fout l’Ararat en rut. Il développe encore son biz dans «King Of Spain», avec des syllabes élastiques et sa clairette doucereuse. Dans «Crazy», tu le vois cavaler ventre à terre à travers la plaine, en toute allégresse. Il peut se montrer très échevelé, et bien sûr, il joue la carte de la surenchère. Il gratte encore des poux divins dans «Pictures» et dans «Parking Lot», il y coule même une rivière de diamants. Il navigue au même niveau que Tom Verlaine, voilà, c’est pas compliqué. Le temps d’un cut comme «Don’t Let Your Youth Go To Waste», il devient le roi de la pop de velours et il entre au chant comme le ferait Nico. Il déverse encore des flots de clairette pure dans l’effarant «Temperature’s Rising», et ça monte comme la marée. Alors le real Dean s’en va jouer sa belle explosion finale. Il nous fait le coup quasiment à chaque fois.

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             L’idéal est de croiser les écoutes et les ré-écoutes avec la lecture d’une bien belle autobio, Black Postcards: A Memoir. Le real Dean s’y confesse avec un réel talent d’écrivain. L’homme est complet. On est en sécurité. T’as dans les pattes un Penguin book de 300 pages, composé en corps 10 mais bien interligné, ça va, tu ne t’esquintes pas trop les yeux. Le real Dean raconte essentiellement sa vie en tournée, et c’est passionnant, car il promène sur le monde un regard curieux et bien rock, il ne nous épargne rien des vans et des hôtels, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Et bien sûr, il rencontre tous les gens intéressants, depuis Kramer jusqu’à Sonic Boom, en passant par Dave Berman, le mec des Silver Jews.

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             Il a quatre ans quand il subit son premier choc esthétique avec le «Georgy Girls» des Seekers, qui en Nouvelle Zélande étaient aussi énormes que le Beatles. Il les compare à Chad & Jeremy et aux Mamas & The Papas - Si nous passons toute notre vie à essayer de retrouver la magie de l’enfance, alors j’ai passé la mienne à essayer de recréer ce que j’ai éprouvé à l’écoute de «Georgy Girl», un mélange de beauté, de tristesse et d’extase - Et là tu sens l’écrivain, car en trois mots, il définit l’art des Galax. Il se souvient aussi que son père avait ramené à la maison l’Here Comes The Sun de Nina Simone, où se trouve ce qui reste selon lui la meilleure version de «My Way». Petit, il avait aussi flashé sur le Cocker’s Happy de Joe Cocker, où se trouve la fameuse cover de «With A Little Help From My Friends» - which he did far better than the Beatles - Il salue aussi les «Elvis’s live performances from the 1970s as some of the greatest recordings of the era. Les critiques se moquaient du King bouffi, mais qui avait un meilleur groupe en 1973 ? David Bowie ? I don’t think so. Les Rolling Stones ? Ils étaient bons, mais Get Yer Ya-Ya’s Out ne vaut pas That’s The Way It Is, un album live d’Elvis enregistré à Vegas et Nashville.» La famille Wareham quitte la Nouvelle Zélande pour l’Australie, puis en 1977, part s’installer à New York. Le real Dean a 14 ans. Il va acheter ses disques chez King Karol Records, 85e rue et 3e avenue, où bosse Bryan Gregory from the Cramps. Puis il découvre via son frère Anthony les Modern Lovers, Magazine, puis les Feelies, dont il qualifie le Crazy Rhythms de perfect record. Au lycée, il se passionne pour la philo, et cite Platon, David Hume et Bertrand Russell. Puis en cours d’Allemand, il flashe sur Bertol Bretch et Erwin Piscator. Il prend quatre cours de guitare, assez, dit-il pour apprendre quelques gammes pentatoniques lui permettant le soloing. Il flashe aussi sur le Paisly Underground, et notamment le Sixteen Tambourines de The Salvation Army, The Days Of Wine & Roses du Dream Syndicate et le Third Rail Power Trip de Rain Parade, le groupe de David Roback. Le real Dean a de bonnes bases. 

             Un jour, il flashe sur a «beautiful old car - a Galaxie 500.» Et hop c’est parti.

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             Dans Mojo, Roy Wilkinson claque six pages galactiques. Il chapôte en qualifiant les Galax de «neo-psychedelic jewel of late ‘80s American indie rock», grands amateurs des «two-chord beatitudes of the Velvet Underground». Le real Dean se dit bien sûr fan du Velvet. Avec Luna, il a joué en première partie du Velvet lors de la tournée de reformation. Et selon Wilkinson, les Galax sont devenus l’«archetypal cult band».

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             Les Galax se sont rencontrés à l’école, on Manhattan’s Upper East Side. Damon Kurkowski & Naomi Yang sont des «grad students at Harvard.» Comme Damon, le real Dean voulait jouer dans les Clash. Naomi en pinçait elle aussi pour le British punk. Damon & Naomi étaient en couple et le sont encore. Naomi apprend à jouer de la basse en écoutant les basslines de Joy Division qu’elle trouve «beautiful, perfect». Première répète en mai 1987. Ils commencent par taper des covers, «Where Have All The Flowers Gone» de Peter Paul & Mary, «I Can See Clearly Now» de Johnny Nash, «Just My Imagination» des Temptations et «Knocking On Heaven’s Door» de Bob Dylan. Ils jouent leur premier gig chez Dean - It was the best gig of my life - Un gig de 20 minutes, «and it was just perfect.» Le real Dean adore la perfection. Il ne vit que pour ça.

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             Damon flashe sur un album d’Half Japanese, découvre que c’est produit par un certain Kramer. Il lui téléphone. Kramer a déjà bossé avec les Butthole Surfers et les Fugs, puis il va sortir Ween et Daniel Johnston sur son label Shimmy Discs. En plus, son Noise New York Studio est abordable. Il enregistre le premier single des Galax, «Tugboat/King Of Spain», Tugboat étant un hommage à Sterling Morrison devenu a «real life tugboat captain», c’est-à-dire capitaine d’un remorqueur. Kramer se dit encore plus fier de Today, le premier album des Galax : «A living dream, like reading William Blake for the first time.»   

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             C’est la collaboration avec Kramer qui va faire basculer les Galax dans la légende. Kramer est une figure de légende dans l’underground : il a joué dans Schockabilly, dans Bongwater et dans B.A.L.L. Kramer a installé son studio au quatrième étage du 247 West Broadway, «just a wooden floor and brick walls.» Il a un 16 pistes. Kramer est un mec très maigre, «the skinniest  man I ever met», nous dit le real Dean, «and he smoked weed vigourously.» Le real Dean ajoute qu’il est fier de sonner comme Galaxie 500, et non comme les groupes qu’ils admirent tous les trois à l’époque, «Modern Lovers, Big Star, The 13th Floor Elevators, Love, Joy Division, or the Feelies.» Ailleurs, il cite encore les Moderne Lovers et Young Marble Giants comme des héros.

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             Leur premier album leur coûte 750 $ - it is still my favorite Galaxie 500 album - Ils se chamaillent un peu sur les crédits, le real Dean estimant qu’il a composé pas mal de trucs - chords, melodies, lyrics - alors pourquoi tout partager en trois ? Mais Damon et Naomi veulent tout partager en trois. Ils menacent de quitter le groupe si le real Dean n’accepte pas le partage à trois, «and that I should find another backing band.» Premier petit bras de fer. Page suivante, le real Dean se dit fier de faire partie d’un groupe avec Damon & Naomi, mais cet épisode lui laisse un drôle de goût dans la bouche «a new taste in my mouth». Il ajoute qu’avec ce type d’incident, le friendship is dead - Your friendship had been poisoned. Kaput !

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    Kramer

             Kramer est un mec bizarre. Il profite que le real Dean ait le dos tourné pour essayer de se taper sa poule, Claudia - That was Kramer - Kramer trouve Claudia hot, alors il tente le coup, mais le real Dean se marre : «I should have punched Kramer in the nose, but I knew he didn’t stand a chance of stealing my girlfriend away from me.» Le real Dean a de la chance, il peut dormir sur ses deux oreilles.

             Quand le real Dean et Kramer acceptent de participer à un benefit acou pour un fanzine, Damon & Naomi protestent : le real Dean n’a pas le droit de jouer sans les Galax. Damon dit que les décisions doivent être prises à trois. Mais le real Dean va faire quand même le benefit. Quand les Galax sont en tournée, Kramer monte sur scène avec eux, et au bout d’un moment, Damon & Naomi ne veulent plus de lui sur scène. Il monte quand même sur scène à Glastonbury. C’est Kramer. Il n’en fait qu’à sa tête. Damon & Naomi sont livides. Ils ne lui adressent plus la parole. Ça amuse beaucoup le real Dean. Un real Dean qui n’aime pas trop les grands festivals - On a joué sur la même scène que Melissa Ethridge, but missed her show. On a aussi raté les shows de Lenny Kravitz, Midnight Oil and all kinds of other stupid shit - Puis arrive the meatball incident. Les Galax dînent au restau avec Kramer, et Naomi commande  des boulettes d’agneau. Kramer s’en offense. Il est végétarien. Il dit à Naomi : «Have you ever looked into the eyes of a little lamb?» - Naomi told him to go fuck himself - Mais bon, c’est Kramer qui fait le son des Galax.

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             Puis les Galax simili-prennent feu avec On Fire, et au chant t’as un real Dean qui sonne vraiment comme Nico, et c’est pas peu dire. Il cultive bien cette ambiguïté, il s’ancre résolument dans la banane du Velvet, et fait monter le relentless comme la marée. Il peut aussi chanter comme une folle préraphaélite («Tell Me»), mais il ne manque jamais de ramener la purée de gras double au sortir d’un cut. Il base la véracité de ses couplets sur le son des clairettes et la pureté des intentions, il rivalise d’ailleurs de pureté intentionnelle avec les Feelies. Et le voilà qui entre à la vipérine dans «When Will You Come Home», et se met à gratter comme un sale crack, un Lou Reed amphétaminé et il développe sa petite affaire avec un gras de clairette toxique qui fait de lui un véritable Wizard. Tout est juteux et organique, sur cet album. Naomi Yang prend l’«Another Day» au chant. Ça a l’air mou du genou, mais en vérité, c’est très puissant. Le real Dean la rejoint sur le tard et fout le feu à la plaine. Il s’implique toujours de façon extraordinaire. Il refait sa Nico dans «Leave The Planet». Tous ses cuts sont infestés, sa psyché est une merveille de mimétisme velvétien. Le real Deal devient de plus en plus blonde germanique avec «Plastic Bird» et toujours ce final apocalytique. Toute la fin d’album est remontée des bretelles. Les échappées sont géniales, avec derrière ce son de basse toujours indépendant, dans son rôle de contrefort mélodique. Voilà un album qu’il faut bien qualifier de princier. On a pu détester ce côté mou du genou à l’époque, mais à la revoyure, il apparaît que c’est du très grand art. Le real Dean est le roi des échappées somptueuses, le final d’«Isn’t It A Pity» est un modèle du genre, une vraie fin en soi, élégiaque et magistrale. 

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             Pour beaucoup, On Fire est le keystone des Galax. Dans la presse rock, on comparait le real Dean à Neil Young, ce qu’il réfute. Il préfère citer les influences de Jonathan Richman et des Feelies. C’est Kramer qui le pousse à forcer sa voix : «Kramer pushed me to double things in falsetto.» C’est après On Fire que les tensions sont apparues. Damon & Naomi vivent à Cambridge, Massachusetts et le real Dean à New York, et le «200-mile drive» l’exaspère. Damon sent que le son des Galax bascule, «from self-consciousness to decadence.»

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             L’année suivante, ils rééditent l’exploit d’On Fire avec This Is Our Music. On y retrouve les mêmes composantes : le mimétisme velvétien et les échappées belles. «Fourth Of July» sonne comme un cut du Velvet. Le real Dean reste dans cette ambiance, avec un bassmatic joliment libre, et puis il part en vrille de velvétude. Il refait sa Nico sur «Spook», à coups de nearly lost my mind sur les accords d’«All Tomorrow’s Parties». Il tape ensuite «Summertime» sur les accords d’«Heroin». Même son d’intro, c’est comme suspendu entre rêve et réalité, et t’as toujours l’explosion finale. C’est vraiment la marque de fabrique des Galax. Coup de génie encore avec «Listen The Snow Is Falling». Noami prend le chant et c’est beau car elle ramène de la chaleur féminine. «Listen The Snow Is Falling» est aussi pur que «Pale Blue Eyes», et bien sûr, t’as la fin de cut apocalyptique, c’est complètement dévastateur avec un real Dean qui explose comme une bombe atomique. Ils enchaînent ensuite deux autres bombes atomiques, «Sorry» et «Melt Away». C’est la bassline qui t’emporte la bouche sur Sorry, Naomi gratte une incroyable mélodie souterraine. Le son des Galax, c’est l’éther d’une voix, une jolie dentelle de clairette et un bassmatic mélodique. Ce bassmatic omniscient qu’on retrouve dans Melt, elle devient la jouvence de la Galaxie, un Melt où le real Dean file vers son final en forme de firmament psyché subliminal, il atteint l’osmose de la psychose, c’est absolument stupéfiant d’universalisme. Ils sont tout simplement faramineux, écœurants d’élégance, surtout Noami et son bassmatic ouaté et mélodique qui donne une profonde identité au son des Galax. Serait-elle la maîtresse d’œuvre ? Elle va chercher des notes de bas de manche qui donnent des couleurs aux joues du cut, elle lui donne vie, et comme si tout cela ne suffisait pas, t’as des trompettes de Jéricho.

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    Damon & Noami

             Le real Dean appelle Damon & Noami pour leur dire qu’il veut quitter le groupe. Mais il reste encore un peu, pour quelques concerts. Et ça va tourner à l’obsession. Il ne peut plus les supporter - I want to live my life without you in it - Il répète encore qu’il aimait «Damon’s fluid, jazzy style on the drums, and Naomi’s simple and melodic bass parts. I liked Damon’s poetry and Naomi’s miniature paintings. But they were driving me crazy.»  

             Des dates sont bookées au Japon et Damon appelle le real Dean pour le lui annoncer, mais il reçoit une fin de non-recevoir : le real Dean quitte les Galax. Damon & Naomi sont choqués.

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             Le quatrième et ultime album des Galax s’appelle Copenhagen. C’est une sorte de best live et fatalement on retrouve ces merveilles que sont «Fourth Of July» qu’ils jouent à cœur ouvert, sans cacher leurs sentiments, «Summertime» où on croit entendre Nico chanter, «Sorry», monté sur un bush de beurre et un bassmatic minimaliste, «When Will You Come Home» où le bassmatic crée encore de l’enchantement et bien sûr le real Dean part en vrille d’excelsior. Tu retrouves aussi le sublime «Listen The Snow Is Falling», très Pale Blue Eyes, pur ô so pur ! Et bien sûr ils tapent une cover du Velvet : «Here She Comes Now». Ils y vont doucement mais sûrement, ils en font un traitement d’une pureté sidérale, et le real Dean revient en plein Nico avec «Don’t Let Your Youth Go To Waste», tiré de Today, cut signé Jonathan Richman, c’est du pur gothic Velvet, ils récréent exactement les conditions du gothique new-yorkais, tas le Grand Jeu warholien et t’as la basse de Naomi Yang qui descend en travers dans le mood, alors la température monte et le real Dean déclenche une fois de plus son champignon atomique.

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             Les Galax sont eux aussi passés par les Peel Sessions. On y retrouve toutes ces merveilles velvétiennes que sont «When Will You Come Home», «Flowers» et «Dont’ Let Your Youth Go To Waste», le real Dean refait sa Nico et passe des grands solos de wah, avec une fébrilité délibérée, quel pâté de foi ! Ça flirte en permanence avec le voile de la Factory, et l’acid freakout de Lou Reed. Ils poussent même le bouchon jusqu’à sonner comme un power trio, et après le dernier couplet de «Dont’ Let Your Youth Go To Waste», le real Dean part en vrille délétère, en Velvétien accompli. On trouve aussi sur ces Peel Sessions une cover du «Submission» des Pistols, d’où l’intérêt des Peel Sessions. Cover dévastatrice, mais sans la voix, bien sûr. Ils tentent l’ampleur. L’autre coup de génie est ce «Blue Thunder» sorti de nulle part et d’une beauté purpurine, bien monté aux harmonies vocales et que ne manque pas d’exploser l’atomique real Dean.

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             Si tu veux aller au fond de la Galaxie, c’est avec Uncollected (Rareties) paru en 1996. C’est vraiment le fond de la Galaxie. Tu y retrouves toute cette mélasse compassionnelle et ces harmoniques de basse qui te plaisaient tant dans les albums. Tu y croises «Blue Thunder» et son fantastique relent velvétique, tu le sens dès les premières mesures, et la belle bassline de Naomi Yang vient te caresser l’intellect, ils chantent à deux et font éclater leur Sénégal avec un sax in tow, et puis bien sûr le real Dean claque un solo final en forme de débinade apoplectique. Le real Dean a toujours cette voix de nez, cette voix de Nico masculin, il est encore pointu sur «Song In 3», il fait son Perlimpinpin et te tire-bouchonne un final explosif. Il challenge encore le Velvet avec «I Can’t Believe It’s Me», il sort des entourloupes à la Lou, il devient tellement Velvetien que ça finit par te troubler. C’est Naomi qui chante «The Other Side». Elle est magnifique, dommage qu’elle ne chante pas plus souvent. Et bien sûr, ça se barre en crouille-marteau de Dean machine. Il collectionne toutes les variations extraordinaires, et la rose n’en finit plus d’éclore au matin. Et voilà le pot aux roses de Ronsard : une version live de «Rain/Don’t Let Your Youth Go To Waste». D’où l’intérêt d’aller chercher ces petites compiles de fonds de tiroirs, car c’est là que se trouvent les vraies pépites. Comme par exemple la version d’«Anarchy In The UK» sur l’album live de Wild Billy Childish & the Blackhands, ou encore la version live at the Roundhouse d’«On Parole» par Motörhead, sur The Boys From Ladbroke Grove. Le «Rain» du real Dean est un sommet du genre - The first time in New York, dit-il avant d’attaquer directement en mad psyché, I don’t mind, et il part en killer killah killoh de mad freakout surnaturel. Il révolutionne le genre, il surjoue l’excelsior, le real Dean est un géant des catacombes, le Golem de la Mad, puis il bascule dans son Youth et ça prend des tournures pourfendues, des allures pantelantes, ça moud les épithètes, c’est exponentiel de panache, t’en suffoques d’extase, et ils font ça à trois ! Et le real Dean se livre une fois encore à une lutte finale explosive. Il est véritablement l’un des génies soniques du XXe siècle, qu’on se le dise !

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             Et pour surenchérir sur le thème «fond de la Galaxie», vient de paraître le mighty Uncollected Noise New York ‘88-’90, qu’on pourrait presque qualifier de tribute au Velvet. On n’y trouve qu’une seule cover du Velvet, «Here She Comes Now», sur le disk 2, bien amenée à l’élan lysergique. Le real Dean est un inconditionnel, il soigne sa Velvetude, il épouse le Lou au chant, il recrée les dynamiques infernales et ça menace d’exploser sous la cendre. Le real Dean fait d’«Here She Comes Now» un monstre d’élégance gothique, un chef-d’œuvre d’intégrisme Velvetique, et Damon Kurkowski bim-bam-boome au beurre, il bat bien la coulpe du Velvet, et t’as en plus ce bassmatic éhonté de Naomi Yang derrière, et petite cerise sur le gâtö, le real Dean qui te gratte les poux du diable, il ressuscite les basses œuvres du Velvet, il tisonne le cœur du pâté de foi et ça prend feu sous tes yeux, c’est de la dévotion extrême qui bascule dans le surnaturel, dans une clameur de la chandeleur. Il n’y a que le real Dean (et Glenn Mercer) pour rendre ainsi hommage au Velvet. Sur le même disk, tu retrouves «Blue Thunder» qui pourrait très bien être un cut du Velvet. Les accords d’intro et la mélodie chant sont typiques du Lou, en plus c’est saxé dans l’âme. Le real Dean réussit son coup avec cette mélopée sublime et il passe un solo de dingoïde en fin de cut. T’entends encore le bassmatic génial de Naomi Yang dans «Fourth Of July». Toujours du très haut niveau, avec le final inflammatoire. Le real Dean se met en branle dans la stratosphère. Il refait encore sa Nico dans «Moonshot». Il retrouve tout l’éclat gothique de l’égérie warholienne. Ne manque plus que l’harmonium. Il te gave comme une oie. C’est d’une densité extraordinaire. Sur le disk 1, tu trouves pas mal d’inédits, tiens, par exemple de «See Through Glasses» qui tape en plein Velvet, gratté dans l’absolu, avec le feu sacré du final explosif. Pareil avec «On the Floor» : inédit et wild as fuck, avec son final apocalyptique. Tu crois entendre le Lou dans «Can’t Believe It’s Me». Lou y es-tu ? Le real Dean est en plein dedans. On retrouve aussi le «King Of Spain» du premier album, Today. Le real Dean refait son Lou d’accent pincé. Et plus loin, sur «Song In 3», il refait le coup double, c’est-à-dire sa Nico et le final de poux demented. Tu retrouves encore cette voix de Nico devenue folle dans «I Will Walk», un autre inédit. Il retombe en plein dans le Lou avec «Cold Night» et la Méricourt entre en lice comme d’habitude à la fin du cut. Et pour finir ce faramineux disk 1, le real Dean sort «Ceremony» de sa manche, la cover de Joy Division, mais ça se met en route exactement comme un hit du Lou, et le real Dean rajoute sa mélodie chant au sommet du mimétisme. Si ce n’est pas de l’art, alors qu’est-ce que c’est ?

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             Dans son book, le real Dean évoque des tas de gens intéressants, à commencer par Calvin Johnson, le mec des Beat Happening, «qu’on appelait the Andy Warhol of Olympia, Washington, an unrepentant punk rocker and leader of the International Pop Underground. Calvin’s punk did not mean wearing a leather jacket and playing loud and fast.» Il ajoute que Calvin avait «a magnetic stage presence and a unique rock voice and wrote great songs that were both innocent and rebellious, but not twee.» Le real Dean voit aussi à l’époque Pussy Galore, «with four guitarists and no bass player», et Bob Bert qui bat le beurre sur un réservoir d’essence. Mais ce qui frappe le plus notre cher real Dean, c’est la tension qui règne dans le groupe - comme s’ils ne supportaient pas d’être ensemble dans la même pièce. Depuis j’ai appris qu’il y avait de la tension dans tous les groupes - Il voit aussi GG Allin dans la rue - Certaines personnes le voyaient comme the essence of rock and roll, a true bad boy, the second coming of Hank Williams. But Hank Williams n’a jamais pris de laxatifs avant de monter sur scène, so he could strip naked and poop on the stage - Il rencontre aussi un journaliste du Melody Maker, Bob Stanley - He was in a band too. They were called St. Etienne - Quand le real Dean lui demande quel instrument il joue, PolyBob lui répond : «It’s hard to explain.»

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             Le real Dean qui a du goût rappelle que les Screaming Trees était son «favorite Seattle band» - They were far more melodic than their peers - Et pouf il embraye sur l’apologie de Lanegan qu’il compare à Jimbo - Like Morrison, Lanegan  was a handsome and charismatic drunk, with long brown hair - Il ajoute que Lanegan était déjà ivre au sound-check de 16 h, et il adorait la cover que faisait Luna du «Don’t Let Your Youth Go To Waste» de Jonathan Richman.

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             On croise dans le book un petit paragraphe sur le mythe du premier perfect album. Le real Dean cite deux exemples : l’Is This It? des Strokes et le Marquee Moon de Television. Et crack, il embraye aussi sec sur le Velvet qui, après le premier perfect album, en ont fait «three more perfect, yet different.»  Oh et puis Lee Hazlewood ! - J’ai rencontré Lee Hazlewood quelques années plus tard et lui ai demandé comment il obtenait his great vocal sound. He said you put echo on the reverb (or was it reverb on the echo?), instead of on the voice itself, so that the voice retains its presence while still having a huge echo sound... like the voice of God - Par contre, le real Dean n’aime pas 16 Horsepower, avec lesquels il joue en Suisse - I’d never heard of them, and I confess I didn’t like them. I mean, I didn’t know them personallly, and I didn’t like their music or their instruments or their porkpie hats - Avec lui, c’est vite réglé. Par contre, il adore Stereolab, avec lesquels il joue à Barcelone - Sterolab was one of the best live bands in the world, one of those bands that comes along once in a while and changes the whole music scene (...) They were derivative on the one hand, but also startingly original - Il rend hommage à Carol Kaye qu’on entend jouer de la basse sur tous les gros hits californiens d’antan, et plus loin à Sonic Boom qu’il rencontre à Cleveland - Sonic was one of the two brillant minds behind Spacemen 3 - et il ajoute ça qui vaut son pesant de pesos : «Sonic is definetively a hedgehog», c’est-à-dire un hérisson. Ils vont d’ailleurs enregistrer ensemble tous les trois avec Britta un EP de remixes de L’Avventura - Sonic said thaht L’Avventura was one of the all time great albums - On voit tout ça dans le Part Two.

             Le real Dean est aussi pote avec David Berman qui sort tout juste de rehab «for addiction to crack» - Berman told of his descent into crack hell, qui en fait s’est terminée au Vanderbilt Hotel, où il prit une suite, ingested large quantities of crack and Dilaudid and Xanax, and contemplated suicide.

             Et puis cette façon qu’il a de régler leur compte aux cons : «Assis dans mon lit, je regardais le documentaire sur Metallica, Some Kind Of Monster. It was painful to watch. Le film montre ce qu’il y a de pire dans un groupe : l’impossibilité de prendre des décisions, le vote permanent, les discussions, les réunions. Metallica écrit des lyrics en comité. C’est dur à regarder. James Hatfield et ses bandmates ne sont pas des gens très sympathiques.» Et plus loin, il ajoute que «Metallica and U2 and REM are far more than rock and roll bands. They are institutions, corporations. And corporations have lives of their own.»  

             On n’en finit plus de croiser l’écrivain Wareham dans Black Postcards: A Memoir. On reconnaît souvent les grands écrivains à cette façon qu’ils ont de nous faire revenir deux pages en arrière pour relire un passage intriguant. Si tu veux remettre le souvenir du passage au carré, il faut revenir sur l’exacte formulation. L’exacte formulation est l’apanage des grands écrivains. Et derrière sa modestie, se cache le grand écrivain Wareham. Ceci par exemple : «But I don’t know culture from counterculture. Questions like that confuse me, and they don’t help when writing songs. Let the rock ctitics read Adorno and Anthusser. I will study Pops Staples and the Chocolate Watchband.» T’es plus dans Rock&Folk, amigo, t’es dans les pages du book d’un real deal nommé real Dean. Ça change tout. Pour «parler» du rock, il faut une certaine distance, disons une certaine hauteur. Tu l’as non seulement dans les pages du real Dean, mais tu l’as en plus dans ses albums. Fascinant personnage.

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    Terry Tolkin

             Il évoque sa rencontre avec Terry Tolkin, l’A&R de Rough Trade aux États-Unis - I liked Terry instantly. We liked a lot of the same music - Wire, Joy Division, the Comsat Angels, New Order, Lydia Lunch and Sonic Youth - Monsieur le bec fin continue de faire feu de tout bois. Il a aussi la chance d’être invité à faire la première partie du Velvet reformé, et la façon dont il évoque cet épisode te fait autant rêver que ça l’a fait rêver : «Recevoir le coup de fil pour faire la première partie du Velvet Underground fut un moment étrange. Je croyais avoir rêvé. Mais quelques semaines plus tard, je me suis retrouvé dans un dressing room à l’Edimburg Playhouse, avec Lou Reed, John Cale, Moe Tucker et Sterling Morrison qui répétaient ‘Venus In Furs’.» C’est pour lui une façon d’exprimer un accomplissement. Il le couronne un peu plus loin d’un autre souvenir, cette fois à Berlin, où il passe la soirée avec Sterling Morrison : «Notre soundman Gordon nous avait trouvé de l’ecstasy, which made the night even more special. Je me souviendrai toujours de ce retour à l’hôtel en Mercedes taxicab, on écoutait un live Velvets bootleg on German radio, enjoying the strange confluence of events, et je savourais la chance que j’avais d’être sur cette tournée.» Voilà ce qu’est le véritable écrivain rock, il te fait monter avec lui dans le Mercedes taxicab pour écouter le Velvet dans la nuit berlinoise. Ce book n’est fait que de ça : de souvenirs triés sur le volet et écrits dans un anglais parfait. 

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             Pour les besoins d’une meilleure compréhension, le real Dean cite Isaiah Berlin et sa théorie sur la différence qui existe entre le renard et le hérisson : «Le renard sait beaucoup de choses, dit Berlin, mais le hérisson ne sait qu’une seule chose, one big thing.» Alors notre real Dean développe : «Certains artistes sont des renards, Aristote, Pouchkine, Goethe, Picasso, Paul McCartney, Beck, they can do all kinds of dazzling things. Mais d’autres artistes sont des hérissions : Hegel, Nietzsche, Dostoïevski, Jackson Pollock, and Keith Richards. They stick with one idea.»

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             Quand avec Luna, il enregistre son cinquième album, il sait que c’est pas très bon. Il sort alors la théorie du cinquième album : tous les groupes se vautrent, sauf les Beatles - We were not the Beatles. No we were not - Il ajoute que la plupart des groupes ont de la chance quand ils passent le cap des deux premiers albums, et il développe : «Vos albums ne peuvent pas tous être great. Si vous avez de la chance et du talent, vous pouvez sortir une série d’albums remarquables, comme l’ont fait Bob Dylan, les Rolling Stones ou Stereolab. But it can’t continue forever.» Il propose ici une expertise, et s’appuie sur les bons exemples. 

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    Peter Hook concert hommage à Joy Division

             Mais ce qui te rassure le plus, en fait, c’est son humour. Un humour très très très sharp. Il se souvient par exemple d’un des premiers concerts des Galax au 9:30 Club à D.C., et là, pas de pot, il casse une corde dès le premier cut. Il doit alors emprunter la Les Paul Junior de Dave Rick which sounded all wrong. «I had a revelation at that moment. I would buy a second guitar, to be used in the event that I broke a string. That’s what the pros do.» Et ça qui est encore plus hilarant : les Galax font une cover du «Ceremony» de Joy Division, et Peter Hook montre à Naomi «the correct way to play ‘Ceremony’. Then, he gave Kramer a ride back to the hotel in his Jaguar XII2. Apparemment, il avait reconduit Ian Curtis chez lui le soir de son suicide. I wondered if it was the same Jag.»

             Plus loin, il se fend bien la gueule avec le fameux Josuah Tree. U2 a dit-il a passé un an en studio à expérimenter des trucs avec Daniel Lanois, Eno et Steve Lillywhite. Pas de problème pour des millionnaires. Et puis il te balance ça, alors que tu ne t’y attends pas : «I have a theory : if you put four monkeys in the studio for a year with Lanois and Eno and Lillywhite, they would make a pretty good record, too.»

             Il évoque aussi le bordel des backstage passes et l’after-show, et des «stupid questions about what kind of distorsion pedals we use», et crack, il lâche le morceau : «Certains groupes confient à un crew member la mission d’aller distribuer des backstage passes aux filles les plus jolies, mais pour nous, se livrer à ce type de pratique était une façon de mordre le trait. We may have been dogs, but we were not pigs.» Il se souvient aussi des insultes dont sont capables les Anglais, en concert - There are always a couple of English blokes who want to lob funny insults at you : «Don’t let your midle age go to waste!».

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             L’encore plus idéal est de voir le real Dean sur scène. Coup de chance, il débarque à Paris ! Alors t’y cours. Sur scène, avec ses vêtements clairs, il a une petite allure de manager, mais un manager décontracté qui bosserait dans une agence de com, une sorte de Directeur Artistique. Looké mais sans en avoir l’air. Il porte des lunettes de vue et ses cheveux grisonnent. Une petite soixantaine. Mais il a toujours fière allure. Sa copine Britta ressemble toujours à une ado, avec son petit nez

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    minuscule et son corps parfait. Elle va passer l’heure à tenter d’imiter Noami Yang dont les basslines enchantèrent jadis nos oreilles, mais ce n’est pas exactement le même jeu. Noami Yang voyageait beaucoup plus sur son manche. Britta tape majoritairement ses lignes au bas du manche et joue avec une infinie délicatesse. Pour le real Dean, c’est extrêmement confortable. Il est comme Lou Reed et le gros Black : il a ses manies. Le Lou voulait Moe et le gros voulait Kim. Comme tout est joué en mélodie, les lignes se croisent. Le bel encorbellement des lignes mélodiques est leur fonds de commerce.

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    Alors, autant l’avouer maintenant : t’es là pour ton shoot de Velvet Sound. Et tu vas l’avoir avec «Friendly Advice», montré sur un riff de basse monolithique, et là tu renoues avec la magie du Velvet. T’as ta dose. Ta big dose ! And I guess that I just don’ know. C’est en plein dans le mille du gonna try for the kingdom. C’est même au-delà de la magie. Tu vis l’instant à mille pour cent. Les notes te roulent sur l’épiderme, tu remercies les dieux du rock de t’offrir un tel festin de frissons, le real Dean est de dernier mec au monde capable te d’offrir ce cadeau insensé : la recréation du Velvet Underground. And I feel like Jesus’ son. Et ça va loin, car au fond là-bas, t’as Matt Popieluch qui fait son Sterling Morrison. «Friendly Advice» tape en plein dans l’œil du cyclope. Comme par hasard, Sterling Morrison jouait sur

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     ce «Friendly Advice» tiré du Bewitched de Luna. On le sait maintenant, le real Dean ne fait jamais rien au hasard. Ce «Friendly Advice» niché au cœur du set restera gravé dans ta mémoire jusqu’à la fin des temps. Le real Dean tire aussi deux cuts du premier Galax, «Flowers», toujours aussi sidérant de classe, et en rappel, «Tugboat», toujours aussi imparable, avec ces montées en température dont le real Dean s’est fait une spécialité. Sur scène, ce sont des cuts qui ne pardonnent pas et qui foutent le feu à ton imaginaire. Ils tirent aussi trois cut d’On Fire, le mighty «Snowstorm», «When Will You Come» et en rappel «Strange». Le real Dean te charge si bien la barcasse que tu coules sans crier gare et t’es bien content. Tu glou-gloutes au paradis. Tu te retrouves un peu plus tard dans les rues du XIIIe ivre de Velvetude. T’en fais des bulles, tellement t’exultes.

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    Signé : Cazengler, qui dort Dean

    Dean Wareham. Petit Bain. Paris XIIIe. 8 avril 2025

    Galaxie 500. Today. Aurora Records 1988

    Galaxie 500. On Fire. Rough Trade 1989    

    Galaxie 500. This Is Our Music. Rough Trade 1990 

    Galaxie 500. Copenhagen. Rykodisc 1997

    Galaxie 500. Peel Sessions. BBC 1996

    Galaxie 500. Uncollected (Rareties). Rykodisc 1996

    Galaxie 500. Uncollected Noise New York ‘88-’90. Silver Current Records 2024

    Roy Wilkinson : Made of... Mojo # 371 - October 2024

    Dean Wareham. Black Postcards: A Memoir. Penguin Publishing Group 2009

     

     

    Manning depression

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             Qui dit Ardent dit Terry Manning. Et comme Terry Manning vient de casser sa pipe en bois, allons faire un petit tour à Memphis pour lui rendre hommage.

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             Terry Manning arrivait d’El Paso où il avait joué dans le Bobby Fuller Four. Robert Gordon : «Son père était un pasteur qui déménageait souvent et Terry harcela ses parents pour qu’ils s’installassent à Memphis, ce qu’ils finirent par faire. Une semaine après leur installation, Terry se rendit chez Stax, frappa à la porte et dit : ‘Here I am’.»

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             Il va rester 20 ans chez Ardent, où bossa aussi Jim Dickinson. Terry travaille avec la crème de la crème de Stax, les Staple Singers, Booker T. & the MGs, Isaac Hayes. Il est le bras droit de John Fry qui sous-traite alors énormément pour le compte de Stax. John Fry indique que Dickinson cultivait un beau scepticisme envers le music business - which probably provided some guidance for a lot of people - Dans les pages d’It Came From Memphis, on trouve un bel hommage à Reggie Young, dont la façon de tirer les cordes de guitare aurait influencé George Harrison. À 20 ans, le jeune Young était déjà un vétéran. C’est lui qui jouait sur «Rocking Daddy» d’Eddie Bond, avant de jouer dans le Bill Black Combo et de mettre en place de son d’Hi Records. Justement, le Bill Black Combo tourna avec les Beatles et c’est là que le jeune George loucha sur la technique de Reggie.

             Robert Gordon rappelle que Terry Manning introduisit Chris Bell dans le microcosme Ardent de musiciens et de producteurs, tous jeunes, précise l’auteur, tous affamés d’avenir et de son.

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             Quand en 1968 Dickinson quitte Ardent, il prend le prétexte d’une mauvaise ambiance - a prevailing negativity - mais il ajoute que c’était entièrement de sa faute. Dickinson reviendra chez Ardent en 1972 pour finir son album Dixie Fried que John Fry va lui mixer à l’œil. Pour conclure sur sa période ingé-son chez Ardent, Dickinson affirme que John Fry est le meilleur ingé-son qu’il ait connu - He is a brillant tracking engineer and he’s the best mixer - Bon alors évidemment, après on a l’épisode Alex Chilton. Dickinson dit qu’à l’époque il n’a pas flashé sur les deux premiers albums de Big Star, mais il a fait Third en tête à tête - Head to head - avec Alex.

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             Dickinson ajoute qu’il connaît Chris Bell depuis qu’il est gosse. Un Bell qui comme Andy Hummel viendra commencer à traîner chez Ardent, mais après le départ de Dickinson. C’est la genèse de Big Star. Sur la compile Thank You Friends -The Ardent Records Story figure «Psychedelic Stuff» : Bell lui sonne les cloches, et comme tous les Ardent believers, il cherche des noises à la noise. On retrouve aussi Alex Chilton avec un «Free Again» noyé de bénédiction country, joué aux accords d’arc-en-ciel et claqué à la pedal steel aérienne. Terry Manning ramène là-dedans une dimension du son jusque-là inconnue : the Ardent thang. Justement on l’entend le Manning faire le méchant dans «Rocks». Il se met en colère avec sa petite voix anglaise, mais c’est avec «Guess Things Happen This Way» qu’il rafle la mise, car c’est complètement cisaillé du bulbique, Terry saute à l’assaut du rock, c’est shaké à coups d’accords anglais, il barde son cut de big barda, de huge bassmatic et de wild Memphis drive. Du coup, il devient l’un des géants du Memphis Beat.   

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             Terry Manning intervient assez longuement dans le booklet de Thank You Friends -The Ardent Records Story. Il rappelle qu’il est, comme Dickinson, un amateur de British Beat et raconte dans le détail la genèse d’Ardent, sur National Road. Il est d’ailleurs le premier salarié d’Ardent et il doit tout faire : ouvrir le matin, préparer les bandes, passer un coup de balai. La réceptionniste n’est autre que Mary Lindsay, la femme d’un Dickinson que Terry qualifie de director of entertainment. Il devait vraiment régner une belle ambiance là-dedans ! Tout le temps libre est utilisé pour expérimenter - That period was a lot fof fun. We had no rules, and did whatever we wanted, for better of for worse - John Fry laisse volontiers les clés. Il fait confiance à ses amis. Terry Manning apporte aussi un éclairage sur la transition Box Tops/Big Star : au temps des Box Tops, Alex souffrait de l’autorité de Chips Moman et de Dan Penn qui rejetaient systématiquement ses compos, alors Alex voulait un peu d’air, et cet air, il l’a trouvé chez Ardent, avec le copain Terry. Pour finir avec National 1960s, saluons l’immense Sid Selvige et son «Miss Eleana», car voilà un enjôleur de première catégorie. Comme le Penn, il sait tartiner un slowah.

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             En 1970, Terry Manning, enregistre Home Sweet Home sur son petit label Enterprise, qui dépend de Stax. Il démarre sur une grosse version du «Savoy Truffle» des Beatles, comme par hasard. Terry joue ses grosses lignes de basse comme un beau diable. Il joue tous les instruments, comme Todd Rundgren. Et puisqu’il bosse chez Ardent, il croise les pistes ardemment. Il rentre dans le chou des Beatles, mais il rallonge sa soupe à la truffe pendant de longues minutes, c’est dommage, car il ruine tous ses efforts. Chris Bell ramène son grain de sel dans «Guess Things Happen That Way» : technique somptueuse et originale. Chris Bell reste l’un des plus fervents interventionnistes de Memphis. Fabuleuse version du «Trashy Dog» qui sera repris par Alluring Strange, le groupe de Misty White. Big bassmatic. Ah comme c’est bon, joué ainsi à la rude énergie du beat. Terry attaque sa B avec une solide version de «Choo Choo Train». Il la prend plus punk, il la cisaille et la chante à l’énervée de comptoir. Il en fait une version têtue comme une bourrique. On tombe plus loin sur un «Sour Mash» instro assez puissant, et il boucle son bouclard avec un «Wanna Be Your Man» chanté à la force du poignet. Terry tente de créer l’événement. Pas facile. Il y a déjà beaucoup d’événements down there in Memphis.

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             Norton fit paraître en 2012 un truc plus ancien du Memphis boy : Terry Manning & The Wild Ones, Border Town Rock N’ Roll 1963. Bon, c’est du document d’archives et la plupart des cuts rassemblés par Norton ne ressemblent à rien. Le jeune Terry fait du garage en parpaing. Avec ce genre de disk, Norton se tire une belle balle dans le pied. Quand on écoute «You’re In Love», on se dit en rigolant que c’est l’une des pires mormoilles qui soit ici-bas. On se demande comme Billy Miller a pu sortir un disk aussi désastreux et le vendre quinze euros. Ça dépasse l’entendement, voyez-vous. Mais il faut cependant écouter ça jusqu’au bout, ne serait-ce que pour voir à quelle sauce ils nous servent «Sweet Little Sixteen». Arnaque parfaite. Si Billy a voulu prendre les gens pour des cons, c’est réussi. On reste dans l’agonie avec «Boney Maronie». Ça fait du bien de temps en temps d’écouter un disk bien pourri. On a là l’une des pires arnaques de tous les temps. Fuck it. On adore la mention : «All titles previoulsy unissued». Et pour cause.

    Signé : Cazengler, Terryne de campagne

    Terry Manning. Disparu le 25 mars 2025

    Terry Manning. Home Sweet Home. Enterprise 1970

    Terry Manning & The Wild Ones. Border Town Rock N’ Roll 1963. Norton Records 2012

    Thank You Friends. The Ardent Records Story. Big Beat Records 2008

    Robert Gordon. It Came From Memphis. Pocket Books 1995

     

     

    Wizards & True Stars

     - Gousse d’Hayes

     (Part Three)

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             Après un Part One consacré à la mighty box The Spirit Of Memphis, puis un Part Two consacré à Wrap It Up - The Isaac Hayes & David Porter Songbook, une compile Ace parue en 2022, Isaac le Prophète est de retour avec un Part Three de nouveau consacré à une compile Ace, Hot Buttered Singles 1969-1972.

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             Tony Rounce se charge des 16 pages du mini-booklet. Il n’a pas grand chose à raconter, hormis le fait que Jim Stewart ne voulait pas laisser Isaac le Prophète chanter, lui disant : «your voice is too pretty». Méchant connard ! Par contre, lorsque le DJ Alvertis Isbell, c’est-à-dire Al Bell, arrive au pouvoir chez Stax en 1968, ce sera un autre son de cloche. Al adore la voix d’Isaac le Prophète. Il voit même un market en lui. Lors d’une party bien arrosée et donc avec un gros coup dans la gueule, Isaac le Prophète, le père Crop, Duck Dunn et Al Jackson entrent en studio et enregistrent Presenting Isaac Hayes, qui n’est pas un album très commercial, loin s’en faut.

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             Après la rupture avec Atlantic et la perte de leur catalogue, Al Bell et Stax décident de repartir à zéro en 1969 avec 27 albums. Oui, 27 albums d’un coup. Allez hop tout le monde au boulot ! Al Bell demande bien sûr à Isaac le Prophète de participer à cette orgie de renaissance et Rounce se marre : «There was little expectation that his second album would change the face of black American music forever.» Eh oui, il évoque bien sûr Hot Buttered Soul, l’un des albums les plus révolutionnaires de l’histoire de la rock culture, avec Highway 61 Revisited, Electric Ladyland, The Velvet Underground & Nico et The White Album. Isaac le Prophète a carte blanche. Comme le studio Stax est over-booké, Isaac le Prophète va chez Ardent avec les Bar-Keys et le fils de Rufus Thomas, Marvell Thomas qui est pianiste. En quelques heures, ils mettent à plat Hot Buttered Soul. C’est là-dessus que tu croises la version longue du «By The Time I Get To Phoenix» de Jimmy Webb, dont une version courte figure que la compile Ace - I’m talking about the power of love, man - C’est un cut historique, c’mon c’mon c’mon, tu rentres dans la profondeur du Black Power, et t’es bien raccord avec la photo d’Isaac le Prophète enchaîné qui orne la pochette. Car c’est monté sur un lourd battement de cœur et un claquement hypnotique de cymbale, tu attends un peu et Isaac t’allume ça au chant, il injecte le power du Black Power dans le petit cul blanc de Jimmy Webb et ça devient mythique. Oui, tu plonges dans les tréfonds d’un paradis, et le Prophète te magnifie cette chanson parfaite à coups de call my name. Comme Phoenix fait un carton, Bell est obligé d’en sortir une version single de 7 minutes. Même chose pour «Walk On By» qui en fait 12 et qui redescend à 4 minutes pour le single. C’est d’ailleurs «Walk On By» qui ouvre le bal de cette compile prophétique. T’as l’immédiateté du Prophète - If you see me walking down the street - Il gronde son walk on by avec le pouvoir terrible d’un dieu de l’Antiquité.

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             Isaac le Prophète tape encore dans Burt avec «I Just Don’t Know What To Do With Myself» et «The Look Of Love». Il emmène les cuts de Burt en mode Stax avec des chœurs de filles. Tout ici est extrêmement arrangé, très aventureux, Isaac attaque Burt à la sourde, histoire de challenger la mélodie. Il rivalise de génie vocal avec Dusty chérie, tu le vois remonter le courant de la mélodie à la force du poignet. Ses compos ne sont pas en reste, comme le montre «Winter Snow», qu’il module à merveille d’une voix profonde. Il vise la pop par dessus les toits. Il fait aussi un chef-d’œuvre de l’«I Stand Accused» des frères Butler de Chicago. Il prend bien «Never Can Say Goodbye» par en dessous, puis tu tombes nez à nez avec «Theme From Shaft».

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             Isaac le Prophète comptait bien décrocher un rôle dans le film de Gordon Parks, mais comme Parks a déjà confié le rôle à Richard Roundtree, il demande à Isaac de composer la B.O. Boom ! «Theme From Shaft», amené à la cymbale, comme Phoenix, et repris à la wah black. C’est du grand art. On connaît Shaft par cœur, mais le fouetté de cymbale fascine toujours plus, t’y peux rien. Damn right ! Il y va le Prophète, il te groove ça entre les reins et ça te bat la coulpe au right on ! Rounce parle d’une «truly iconic piece of music.» Il a raison, l’asticot. Le double album Shaft reste nous dit encore Rounce LE «Stax’s best-seller and one of the best-selling soundtrack albums ever.» Isaac le Prophète a sauvé Stax. Provisoirement. Les fucking banquiers blancs allaient finir par avoir la peau de ce vaillant label black.

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             Le «Do Your Thing» de la compile est encore une version tronquée, qui passe de 20 minutes à 3, Isaac le Prophète chante ça d’une voix de catacombe. On croise ensuite une cover instro du «Let’s Stay Together» d’Al Green. Isaac y joue du sax et mine de rien, il vise la grandeur totémique urbaine. Il prend ensuite «Soulsville» à la voix mâle. Rounce annonce bien sûr une suite. On piaffe d’impatience. Cui cui cui ! Ou coin coin coin, c’est comme tu veux.

    Signé : Cazengler, Isac à main

    Isaac Hayes. Hot Buttered Singles 1969-1972. Ace Records 2024

     

     

    Inside the goldmine

    - Compte en Banks

             Durrell n’avait rien à voir avec l’écrivain anglais du même nom, Lawrence Durrell. On lui posait chaque fois la question et il répondait d’un air mauvais, que non, il n’était pas l’écrivain machin, mais par contre, il se forçait à sourire pour ajouter qu’il a-do-rait Francis Carco, qu’il avait chez lui une pièce en-tièèèèèère consacrée à Francis Carco, entière, t’as bien entendu ?, en-tièèèèère !, et il poursuivait en racontant qu’il possédait des traductions de Carco dans toutes les langues, même en japonais, en arabe et en serbo-croate, ben oui, pomme de terre, me regarde pas comme ça, en serbo-croate !, ça t’épate, hein ?, et il donnait tous les détails de ses in-quarto décorés d’eaux fortes, il citait les noms d’obscurs illustrateurs de presse, il se vantait aussi de posséder des tirages de tête dédicacés par l’auteur, il gesticulait, levait les bras au ciel, baragouinait que Carco ceci et cela, et que si t’étais pas content c’était pareil, il se rapprochait de toi et t’attrapait par le col pour te grogner sous le nez d’une voix sourde : ah tu connais pas Carco ?, ben dis donc, on est pas sortis de l’auberge avec une patate comme toi, et il repartait de plus belle, te branchait sur le Lapin Agile, sur Dorgelès et Mac Orlan et paf, il t’expliquait la bohème dans le moindre détail, toute la bohème de Montmartre, et avec un mec comme Durrell, ça durait la nuit entière, on vidait les cubis et on clopait tous les paquets de clopes, plus Durrell buvait et plus il s’agitait, il ressemblait à un volcan équipé d’ailes de moulin, mais un volcan qui menaçait à chaque instant d’entrer en éruption, et soudain, il éruptait, les baies vitrées tremblaient, des flots jaillissaient de sa gueule grande ouverte, et pis t’as Guillaume Apollinaire qui chante son Pont Mirabeau au bout de la table et pis t’as Max Jacob qui réajuste son monocle entre deux crises de rire, et pis t’as Utrillo qui boit comme un trou, oui, comme un trou !, et pis t’as Pascin qui songe déjà à se pendre, mais qui donne la change, le change, oui mon gars, le change ! Et toi espèce de cloporte, sers-moi donc à boire ! ventrebleu, qu’est-ce que c’est qu’cette baraque où ya plus rien à boire !, et soudain, ivre de colère et de délire volcanique, il donna un coup de poing sur la table tellement violent que les verres et les bouteilles tombèrent, il se leva d’un bond, pareil à Poséidon, renversa la table, et décida d’aller boire un dernier verre en ville avant d’aller se coucher.

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             Vaut mieux avoir Darrell à sa table que Durrell.

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             Darrell Banks est l’un des princes de la Northen Soul, il est donc logique qu’il s’en vienne briller inside the goldmine. Dans ses liners pour Kent, Tony Rounce parle d’une «short but brillant career» : quatre ans, deux albums et une poignée de singles - Elle commença avec le succès de son premier single, «Open The Door To Your Heart», en juillet 1966, et s’acheva avec la balle d’un flic en civil en février 1970 - En fait Darrell se tapait une certaine Marjorie Bozeman que se tapait aussi le flicard. Un jour, Darrell se pointe chez Marjorie, le flicard est là, une petite shoote éclate, le flicard sort son calibre et bam bam, une balle dans le cou et une autre dans la poitrine. Rounce oublie de nous dire si le flicard est blanc. Par contre, il précise que le flicard n’ira pas au trou, ce qui laisse supposer qu’il est effectivement blanc.

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             Rounce ne tarit pas d’éloges sur le pauvre Darrell, il parle de «best Southern and Northern Soul ever found on tape», et qualifie Darrell d’«one of the hardest acts to follow in the entire history of popular music». Rounce ne mâche pas ses mots et comme c’est l’un des plus grands spécialistes de la Soul, on prend ses paroles pour argent comptant. Parmi les supposées influences de Darrell, Rounce cite les noms qui brûlent les lèvres, ceux d’Archie Brownlee et de Clarence Fountain, les lead singers respectifs des Five Blind Boys Of Mississippi et des Blind Boys Of Alabama.

             Basé sur la côte Est, Darrell commence par écumer la scène de Buffalo, dans l’état de New York, puis il ira enregistrer à Detroit pour le compte d’Atlantic/ATCO. Rounce revient sur «Open The Door To Your Heart» qui pour lui est le hit Soul parfait, un hit qui sera repris par Jackie Wilson, Freddie Scott et Tyrone Davis.

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             C’est d’ailleurs «Open The Door To Your Heart» qui ouvre le bal de B de Darrell Banks Is Here. Ce bel ATCO de 1967 se doit de figurer dans toute discothèque digne de ce nom. Sur les dix cuts de l’albums, tu as huit coups de génie, voilà, c’est aussi simple que ça. Boom dès «I’ve Got That Feeling», un heavy r’n’b, avec Darrell, ça ne traîne pas. FSB ! Fast Soul Brother ! Et ça repart de plus belle avec «Look Into The Eyes Of A Fool», il te claque là un groove d’entre-deux, et il se coule dans la pocket d’«Our Love Is In The Pocket», un wild r’n’b franc du collier. En B, boom dès l’«Open The Door To Your Heart», Tony Rounce a raison de s’exciter sur ce big heavy r’n’b tapé au Darrell Feel de much time for my baby. Véritable crash test, pur r’n’b genius, le Darrell y va au sweet to me. Toute la B rôtit en enfer, le vieux Darrell embarque son «Angel Baby (Don’t You Ever Leave Me)» au yeah yeah yeah. Darrell Banks est un démon. Son «Somebody (Somewhere Needs You)» est plus classique mais wham bam quand même, car quel fast r’n’b, Darrell fonce au triple galop. L’heavy Darrell est de retour avec «Baby Watcha Got (For Me)», il ronfle comme un gros moteur Stax, il développe la même énergie que Sam & Dave, avec le côté aristocratique en plus. Power absolu ! Ça se termine avec «You Better Go». Darrell est une fine lame. Il est même la prunelle des yeux du r’n’b. Il chante comme s’il était un empereur sur son char.

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             Pas la peine d’aller cavaler après Here To Stay, l’album de Banks qui vaut la peau des fesses, il se trouve sur une belle compile Kent, I’m The One Who Loves You - The Volt Recordings. Avec le nom qu’il porte, Darrell Banks est un artiste tout de suite crédible. Il travaille ses grooves au raw, comme le veut la tradition Stax de l’époque. Mais curieusement, il n’a pas de hits. Il s’aventure sur les traces du grand Percy en reprenant «When A Man Loves a Woman». Bon, il n’a pas le même genre de guts, pas du tout. Il reste dans les limites de la bonne interprétation, comme si le génie ne l’intéressait pas. Ça nous fait des vacances. On se repose. Ras le bol des immenses artistes et des creveurs d’écrans. Avec Banks, on est tranquille, comme avec le Crédit Agricole. Il est le bon sens de la Soul près de chez toi. Il faut attendre «Beautiful Feeling» pour le voir enfin monter là-haut, pas à Rio, mais sur l’Ararat. Sa heavy Soul peut devenir stupéfiante. Il y fait un Big Atmospherix violonné à outrance. Tout s’écroule sous le poids de la Soul. On finit par comprendre que Banks navigue à un très haut niveau. Les petits hits de juke ne l’intéressent pas. Dans «Never Alone», il est même dépassé par les Sisters. Les bonus valent le détour, notamment «I’m The One Who Love You», un heavy r’n’b viollonné dans l’axe de l’angle, et comme il ramène toute sa niaque de Soul Brother, ça devient excellent. Il fait un peu de funk avec «Mama Give Me Some Water», mais c’est un funk à la mode Jean Knight et King Floyd, le funk Malaco. Il tape à la porte de derrière avec «My Life Is Incomplete Without You», et il casse la baraque pour de vrai avec «Beautiful Feeling», orchestré dans l’âme de la Soul. 

    Signé : Cazengler, Banks postale

    Darrell Banks. Darrell Banks Is Here. Atco Records 1967  

    Darrell Banks. I’m The One Who Loves You. The Volt Recordings. Kent Soul 2013

     

    *

            En règle générale l’oiseau bâtit son nid là où il se pose. Certains affirmeront que ce lieu mythique se trouve près des eaux puissantes et boueuses puissantes du Mississippi et qu’il se nomme la terre du blues. Ils n’ont pas tort. C’est une belle contrée originaire. D’autres diront que la zone d’élection est plus vaste, qu’elle est partout et nulle part sur pratiquement la moitié d’un continent, ils parlent de country et de folk. Eux non plus n’ont pas tort. Ils désignent un pays mythique par excellence. Mais pour moi, je fais partie de cette génération de jeunes européens pour qui le domaine d’Arhneim d’Edgar Poe qui confine à l’absolu touche à cette terre impalpable et génitrice, surnommée les pionniers du rock.

             Ses frontières sont floues, l’on peut les traverser sans s’en rendre compte où l’on met les pieds. Peu à peu il disparaît des cartes géographiques musicales, les rois du rock ont vite perdu leurs royaumes, en moins de dix ans ils sont devenus des princes en exil. Mais souvent l’on ne sait jamais si l’on marche sur des cendres ou des semences. Toutefois si l’on explore les sables des mémoires ensevelies l’on ne tarde pas à retrouver des traces, des artefacts, et des témoignages des principaux saigneurs de cette époque de gloire tapageuse et fulgurante. Cette semaine ce sera :

    THE MAN YOU COULD SEE ON THE SEA !

    THE MAN YOU COULD SEE ON THE  SKY !

    LITTLE RICHARD !

             C’est une vidéo qui m’est tombée inopinément sous l’œil. Je ne l’avais jamais regardée. Je n’aime pas les blablas officiels, les récupérations posthumes, les votes pour élire le plus grand ceci, le plus grand cela… Soyons franc, une petite dent (de cachalot colérique) contre le Rock’n’roll Hall of Fame. Depuis les premières nominations de l’année 1986. Du beau monde : Elvis Presley, Chuck Berry, James Brown, Ray Charles, Sam Cooke, Fats Domino, The Everly Brothers, Buddy Holly, Jerry Lee Lewis, Little Richard. Je sais bien que Gene Vincent n’a pas bénéficié de la même aura auprès du public américain que du public européen… En plus il n’y a pas non plus Eddie Cochran… Erreur monumentale qui sera réparée l’année suivante, 1987, avec toute une floppée de pionniers, Eddie Cochran bien sûr, mais aussi Bill Haley, Bo Diddley, Carl Perkins, Ricky Nelson, Roy Orbison… Pour Gene Vincent faudra attendre… 1998 !

             Otis Redding sera intronisé en 1989, son introducteur sera Little Richard. J’aime beaucoup Otis Redding mais j’avoue que j’ai regardé pour Little Richard. Otis est arrivé comme un cheveu sur la soupe. Des anglais. Certes l’on adorait les Rolling Stones, les Yardbirds, les Animals et tous les autres Britishs, mais ces englishes malgré leurs éminentes qualités possédaient une tare secrète. Ce n’était pas de leur faute, mais enfin le pays du rock’n’roll c’était quand même l’Amérique, aussi quand a déboulé Otis, ah, cette version de Satisfaction qui remettait la pendule des Stones à l’heure, mais aussi Wilson Pickett, Sam and Dave, Eddie Floyd, Arthur Conley et tous les autres, avec en prime champion toutes catégories James Brown, c’était bien le retour du rock’n’roll ! On l’appelait Rhythm’n’Blues mais ce n’était pas gênant, juste une question d’orchestration, priorité aux cuivres, rien  d’incompatible, ça groovait un max à faire s’effondrer la Tour de Babel sur ses bases… C’était bien parti pour un nouveau tour de piste, hélas tout a recommencé comme avant, un malheureux avion qui s’écrase, exit le rhythm’n’blues, la veine noire et palpitante du rock s’évanouit, ce sont les britains d’outre-manche qui colonisent les terres d’outre-atlantique…

             Que Little Richard soit l’introducteur d’Otis Redding au Hall of Fame tombe sous le sens. Tous deux sont originaires de Macon in Georgia. Le premier 45 tours d’Otis Fat Girl / Shout Bamalama sorti en 1961 est la preuve d’une filiation musicale indéniable…

             Juste quelques dates  qui ont de l’importance pour ce qui suit : Otis est né en 1941, il est mort en 1967. Little Richard est né en 1932. Otis Redding est intronisé en 1989, Little Richard a donc cinquante-six ans.

    LITTLE RICHARD INDUCTS OTIS REDDING

    INTO ROCK’N’ROLL HALL OF FAME

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             L’a de la gueule, de profil sur l’image arrêtée, chevelure bouclée, fine moustache, lunettes teintées, col de chemise noire, l’arrive sur scène sanglé dans une vaste veste de teinte sombre, verreries éparses clignotantes sous les projecteurs, tend la main à Jerry Wexler tous bras ouverts, accolade, le voici devant le pupitre sur lequel repose quelques feuilles de papier, il se penche vers les micros, c’est là que l’on s’aperçoit que les musicos entrevus en deux quarts de seconde ne sont pas là pour sonner de pharamineuses trompettes d’accueil, sans préavis Little Richard entonne I can’t turn you loose, quelle attaque, quelle voix, quel mordant, il n’a pas l’arrière-volupté du timbre d’Otis mais il vous transforme le titre  en un hymne de haute piraterie, s’appuie des deux mains sur le pupitre, et chante avec cette facilité déconcertante avec laquelle vous tournez votre petite cuillère chaque matin dans votre bol, les cuivres freinent à mort derrière comme quand vous faites une queue de poisson sur l’autoroute pour que le poids-lourd verse son chargement sur la voiture qui le suit, l’on sent que l’on va entrer dans le dur, déception, nous n’avons droit qu’au premier couplet ! Pas de panique nous n’allons pas perdre au change avec ce qui suit.

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             L’a terminé sur quatre ou cinq de ces pioulets – c’est ainsi qu’en Ariège que l’on surnomme le cri du poulet qu’un renard attrape par le col – qui firent sa célébrité, s’incline, l’a un de ces sourires de carnassier, oui mais attention c’est un nègre qui tient sa revanche – celle de tout un peuple longtemps soumis en esclavage – longtemps, trente ans qu’il n’avait chanté ainsi, et maintenant vous allez l’entendre pousser ces cris de femme blanche - le peu de public que l’on entrevoit est constitué de blancs – il rigole et la foule s’esclaffe, fermez-là, elles font oh ! et  les noires WHOU ! (comme les louves affamées a-t-on envie d’ajouter), il se sent bien, real dit-il, lui et Otis viennent du même endroit, et hop il enchaîne sur Sittin’ at the dock of the bay (la dernière chanson d’Otis sortie tout de suite après sa mort) je fais remarquer que tout en rigolant de la blancheur de ses dents colgate il a suggéré trois notions importantes, la sujétion, le sexe et la mort,  chante le hit avec le même désenchantement détaché qu’Otis, les lyrics ne sont pas joyeux, fait une drôle de gueule quand il l’interrompt, certains mo(r)ts portent plus que d’autres, alors il éclate de rire, rappelle qu’il n’a pas chanté depuis tant de temps, cite Tina Turner, fermez-la, et moi aussi je devrais chanter comme elle le fait si bien, vous devriez m’enregistrer, et je vis encore, je suis encore présentable, fermez-la, prenez-moi en photo, laissez l’homme noir, appuie sur le bouton que tu me voies tel que je suis, vous savez Otis et moi provenons de la même cité, il farfouille dans ses deux feuilles, non il ne lira rien, car il vient de là lui aussi, pourquoi riez-vous, j’ai été le premier gars de Georgie à devenir célèbre, parce que je suis le plus ancien, l’ancêtre et très jeune, James Brown je l’ai sorti de prison, maintenant il retourne dans le Sud, je pense que je devrais y aller avec lui – James Brown est alors en prison, condamné à six ans, il ressortira au bout de trois ans pour conduite en état d’ivresse et détention d’armes en feu – Vraiment je hais ce qu’ils ont fait à James, il est fantastique, il est le Godfather, si l’on me laissait pourrir autant de temps, il n’y aurait pas d’autre alternative, James doit se ressaisir, nous devons tous nous ressaisir. Vous savez Otis a commencé par Shout Lamabama, vous connaissez cette chanson, le rock’n’roll est all around the world, vous connaissez ma voix un peu haute, vous souvenez-vous, et il entonne I’ve been lovin’ you too long, mais il arrête trop vite, j’aime ses chansons, j’étais son idole, il aimait ces petits roulements dans ma voix, il en donne un exemple mais il ne peut s’empêcher de débloquer le turbo et se lance dans un whooooo ! à réveiller les derniers loups des Appalaches. Je me sens bien mais je n’ai que de l’eau sur ma table ! Rajoute quelques Wloo, celui-ci dédicacé à Phil Spector. Il enchaîne sur Fa-Fa-Fa-Fa…( Sad Song), l’on aimerait qu’il aille jusqu’au bout, mais il revient à Otis, son père était un preacher et lui aussi était un preacher, c’était un grand chanteur, je l’ai rencontré à New York, je ne l’ai pas rencontré à Macon, je lui ai donné cinquante dollars au Statler Hilton Hotel, je lui ai donné un autographe, et je lui ai filé une marque pour venir me voir dans ma chambre, je lui ai dit que j’avais besoin de parler, il m’a dit oui, mais il n’a pas voulu que je ferme la porte, Little Richard

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    explose de rire, je ne voulais rien faire juste l’entendre chanter, il a composé de grands morceaux, j’ai souhaité qu’il soit au Hall od Fame, mais il est parti, il a contribué à la musique du monde, et il est un pilier du rock’n’roll, quand je l’ai entendu interpréter Lucille ( 1964) j’ai cru que c’était moi, il se tourne vers l’orchestre, tiens un petit peu de Lucille, l’en fredonne un demi-couplet, il sonnait comme moi, j’ai cru que c’était moi, et quand j’ai su que c’était lui j’ai su que c’était un des plus grands chanteurs et un des plus grands compositeurs, dans lesquels je m’inclus, et aussi Jimi Hendricks, tous sont avec moi, James Brown, les Beatles, et Mick Jagger que je n’ai jamais rencontré, mais il était avec moi, te souviens-tu Mick que tu étais venu et que tu dormais sur le plancher car il n’y avait pas de lit pour lui, il ne peut pas oublier car c’était dur, il était dans la chambre de Bob Dill car la mienne était pleine comme un œuf, il s’esclaffe, l’était juste en train de faire son intéressant, il n’était pas si mort que ça, parfois il faut savoir s’arrêter, je ne suis pas en train de dire que le gagnant est méchant, ce soir le gagnant c’est Otis, nous tenons à remettre à Otis et à sa famille, elle doit être là, cette grande, grande récompense, et

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    je suis heureux d’être là et que c’est la première fois que j’ai chanté Lucille il y a trente ans et j’ai chanté le rock’n’roll depuis trente ans. Bonne nuit. Bon Dieu, une femme toute menue se glisse dans ses bras. Prenez-moi en photo avec cette lady, elle prend la parole dans quelques instants, tendez la main à ce monsieur, elle prend des mains la statue que Wexler lui remet, encore une photo avec la statuette, Zelma l’épouse d’Otis s’approche du micro, elle parle, pas très longtemps, mais l’on ressent son émotion et son chagrin encore présent si longtemps après la disparition d’Otis. Elle ne peut continuer, Little Richard l’accompagne doucement…

             Sans commentaire.

    Damie Chad.

     

    *

             590, 594, 617, voici un moment que nous suivons Telesterion. Vraisemblablement pas avec une attention soutenue puisque qu’au mois de septembre dernier nous avons laissé passer sa dernière production. Apparemment Demeter ne nous en a pas voulu. En effet Telesterion se donne pour but unique de chanter pour la déesse. Nous avons cru au début que Telesterion était un groupe grec, il s’agirait d’un seul individu qui serait américain. Voici donc, avec Thumos, deux groupes de la grande Amérique qui se consacreraient au legs de la Grèce Antique. Comme par hasard tous deux possèdent la même maison de disques…

    THEMESPHORIA

    TELESTERION

    (Snow Wolf Records / Septembre 2024)

             Les Themesphoria remonteraient-elles à près de mille ans avant notre ère sous forme de pratiques rituelles liées à l’agriculture dans le bassin méditerranéen… Ce qui est certain c’est que les Themestoria étaient des fêtes liées aux cérémonies des Mystères d’Eleusis. Il en reste encore des traces aujourd’hui dans nos sociétés modernes lorsque l’on explique à nos chérubins qui veulent tout savoir, on leur raconte que leur papa a planté une petite graine dans leur maman… Civilisation avancée nous entrevoyons le problème de la génération selon les progrès de nos médicales connaissances gynécologiques… les premiers peuples sédentaires s’inquiétaient davantage de leur survie alimentaire qui dépendait avant tout de la fertilité du blé… pour la problématique enfantine on aviserait plus tard…

             L’on a un peu tendance à rire jaune lorsque l’on prend connaissance des fameux mystères du sanctuaire sacré proche d’Athènes. Tant de bruit et de silence pour des évidences à la portée de nos élèves de CM1 ! Que la graine doive périr pour donner naissance à un épi de blé nous l’admettons, que cette force naturelle qui conduit la graine à périr pour renaître sous forme d’épi porteur de grains qui retombés en terre accepteront leur rôle de graines, la description de ce phénomène nous l’assimilons sans trop de peine, que le processus germinatif de la graine soit assimilé et associé à l’idée de force vitale propulsée par le phallus, nos lointains ancêtres, pas plus bêtes que nous, y ont souscrit sans difficulté. N’étaient point du genre à cacher ce témoin du désir turgescent.

             Tous ces processus nous ne les entrevoyons que sous leurs aspects platement réalistes.  La science nous a fait perdre le mystère des choses. Les grecs recouvraient de métaphysique la physique des choses. Humaines, trop humaines, les choses ne possédent que maigre valeur. La graine, symbolisée par Perséphone obligée de passer les mois d’automne et d’hiver sous la terre dans le royaume souterrain d’Hadès son mari, retrouvait le soleil durant  la majeure partie de l’année près de  sa mère, la déesse Déméter. Que trois Dieux soient mêlés au processus germinatif, voilà de quoi lui concéder une certaine majesté…

             Si vous avez du mal à sentir la présence des Dieux rôder autour des choses, consolez-vous, la plupart de vos concitoyens ne discernent point les idées platoniciennes au-dessus du moindre phénomène. Ne soyez pas désespérés, Aristote lui-même n’a jamais manifesté une grande créance aux théories de Platon.

             Si les Mystères d’Eleusis étaient ouverts aux femmes comme aux hommes, les femmes mariées (et peut-être de bonne famille) avaient seules le droit de participer aux Themesphoria. Est-ce à cause de cette suppression de la moitié des témoins que le secret de ces rites nous est mal connu, malgré leur réputation de cancanière à la langue affûtée, peut-être les femmes ont-elles su rester discrètes…

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             En règle générale les Themesphoria se déroulaient fin octobre et duraient trois jours. Certaines cités grecques optaient pour une période pouvant atteindre dix jours… Telesterion a opté pour quatre stases. Toutefois il rajoute cinq rites choisis parmi ceux que pratiquaient les prêtres chargés du culte. Nous y reviendrons.     

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             Différentes lectures de la signification des Themesphoria peuvent être proposées. Il en est une très rassurante :  ce seraient des cérémonies qui siéraient à la majesté des femmes mariées et à leur statut de génitrices. Dans la série ayons de beaux enfants forts et virils ils sont les garants de la survie future de la  Cité, les Grecs étaient très fortiches… Maintenant quand on touche au sexe des femmes une autre version transparaît. Lors de cérémonies liées aux cultes de la fécondité, par exemple durant les Lupercales  romaines, menées par les prêtres du dieu Faunus, les jeunes hommes s’armaient de lanières et se dispersaient dans la ville pour fouetter au hasard les femmes désireuses de tomber enceintes, nous ne sommes pas loin de jeux érotiques sado-érotiques… Pensons au scandale suscité par Jules César pour s’être introduit dans les cérémonies secrètes en l’ honneur de la Bonne Déesse ( = Fauna = Céres = Demeter) interdites aux hommes, durant lesquelles nos Dames de haute vertu s’adonnaient à de fortes libations alcoolisées et à certains jeux érotiques étrangement semblables à des orgies. Pour les curieux nous recommandons la lecture attentive du Dialogue des Courtisanes par Pierre Louÿs, nous ne donnerons pas ici la traduction de ce terme grec de ‘’Bobôn’’ désignant cet ustensile que ces péripapéticiennes utilisaient pour prendre un peu de plaisir dans cette vallée de larmes que serait notre séjour terrestre.

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             Nous pensons que nos lecteurs ont plus ou moins entendu parler de Perséphone fille de Déméter kidnappée par Hadès le Dieu des Enfers. Sa mère en larmes et désespérée s’en vint se plaindre à Zeus. Rappelons-nous que Perséphone est aussi la fille de son père : Zeus. Cette histoire est peu metooesque. Puisque sur les conseils de Zeus, malgré les ignobles épreuves à laquelle le dieu des Enders  soumit son cops innocent, Perséphone consentit à régner en compagnie de son mari sur le monde des morts. Phénomène d’emprise !  Comme quoi Eros et Thanatos…

             Il est toutefois un autre personnage lié de très près à cette histoire. Il s’agit d’une des plus vieilles déesses, Hécate, les rockers la connaissent car elle préside aux carrefours, endroit où toutes le mauvaises, mais aussi les bonnes rencontres peuvent se produire. C’est dans un carrefour que le diable in person apprit à Robert Johnson les adéquates positions des doigts sur les cordes d’une guitare. Dans notre modernité Hécate ne jouit pas d’une bonne réputation… c’est pourtant elle qui a  permis à bébé Zeus de ne pas être englouti dans le ventre de son père Kronos… C’est aussi elle qui servante de Déméter s’occupa du bébé Koré, signifiant jeune fille, premier nom que sa mère lui donna et qu’elle abandonna lorsqu’elle devint Perséphone, l’épouse d’Hadès.

             Lorsque Déméter désemparée ne savait plus quoi faire devant la mystérieuse disparition de sa fille, Hécate prit les choses en main, elle l’emmena chez Hélios le kronide  qui la dirigea vers Zeus… Mais avant que Zeus n’eût donné à Hadès l’ordre de libérer Perséphone, Déméter avait reçu accueil et assistance auprès de la reine Métaneiré à qui elle ordonna de faire bâtir dans la ville d’Eleusis un temple en son honneur. C’est de retour de son entrevue avec Zeus qu’elle initia le roi Kéléos et ses fils Triptolémos, Polyseinos, Eumolpos, Dioclès, aux rites secrets qui seront enseignés dans son temple à EleusisLeconte de Lisle dans ses traductions des Hymnes Homériques emploie le terme orgie pour désigner le contenu de ses rituels secrets…  Ce sont ces cinq rites dont Themesphoria nous indique qu’ils sont accomplis par les prêtresses de Déméter.        

             La couve de l’Ep dont nous n’avons pas réussi à découvrir la provenance nous semble moderne, empruntant autant à l’Art Moderne d’un Aubrey Beardsley  qu’à la bande dessinée, elle tranche avec celles des précédents artefacts de Telesterion.

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    Skira : qui en grec signifie ombre : cela pourrait s’intituler l’angoisse, la descente dans le noir des Enfers de Koré emportée par Hadès, des pas dans une galerie, quelqu’un qui porte un corps pesant, vision auditive toute hominienne, des chœurs incessants pour donner à cette interprétation la grandeur fastueuse de l’évènement en train de se dérouler, une espèce de contre-initiation charnelle, l’ouverture des grenades sanglantes du sexe percé de Perséphone, l’intuition qui lui est prodiguée de la signification de l’acte accompli, en dehors de toute limitation individuelle, la portée symbolique, de ce grain de grenade qu’elle a avalé qui l’a rendue immortelle puisqu’elle ne peut plus mourir, car même les Dieux immortels peuvent mourir s’ils ne peuvent plus se nourrir d’ambroisie et de nectar, nourriture sacrée des Dieux suscitée par les bienfaits de Déméter… Plus que l’épisode mythologique du rapt de Koré, l’ombre ici n’est qu’une des figures de la mort inéluctable. Anodos : joyeuses pincées de cordes et trot percussif, si skira désignait la descente de Perséphone dans la mort, anodos signifie montée, vers le soleil, le retour de Perséphone vers Déméter, le cycle de la vie qui se libère des liens du cycle de la mort, la fleur qui s’offre au soleil, la végétation qui renaît, l’éblouissance des forces de la nature, l’assurance du triomphe de la vie. Ce premier jour des Themesphoria donnait lieu à un défilé triomphal, sans doute y promenait-on les futures victimes animales  offertes à la déesse : chiens (pensez à Hécate et à Cerbère) et porcs (particulièrement utilisés dans des rites de fertilité dont Déméter et Koré  étaient de droit les principales bénéficiaires. Des morceaux de porcelets étaient enfouis dans des fossés creusés dans les champs, pour être récupérés plus tard et servaient alors d’offrandes sur les autels de la déesse afin qu’elle favorise les futures moissons. Tout parallèle avec le grain de blé transformé en épi s’impose naturellement.). Nesteia : rythme sans force. Musique grave et retenue. Ce deuxième épisode des Themesphoria surprend, il s’agit d’un jeûne propice au recueillement et à la réflexion. Toutefois il était conseillé de participer à cette cérémonie en ayant auparavant suivi durant trois journées une abstinence que l’on ne peut qualifier que d’ordre sexuel. Etait-ce pour ne pas se présenter à la cérémonie suivante le corps fatigué, les membres las, les chairs comblées… toujours est-il que l’on ne peut ne pas remarquer que le flux musical se charge d’une certaine tension, d’un tambourin insistant, d’une accumulation organique d’impatience comprimée. Kalligeneia : la troisième journée était vouée à fêter cette déesse censée vous aider à engendrer de beaux enfants, robustes et en pleine santé. S’agissait-il simplement d’offrandes de fleurs, de bijoux, de chevelures, dans l’espoir d’être exaucée ou d’une initiation sexuelle sous forme de mimes, ou de pratiques plus exhaustives. Nous n’en savons rien. Nous notons toutefois que ce morceau accumule séquences d’attente et moments de libération, certes l’ambiance n’est guère priapique et reste cantonnée dans un registre grave et contenu, il s’agit bien d’entrevoir cette initiation comme des instants sacrés et solennels qui confère à des gestes somme toute jouissifs une dimension énigmatique et mystérieuse que les non-initiées étaient censées ne pas connaître…

             Cet EP de Telesterion est d’un abord moins évident que les enregistrements précédents. Il demande quelques connaissances de base sans lesquelles il est difficile de pénétrer le sens ultime de cette musique qui reste celle de l’évocation de pratiques cultuelles de l’ancienne Grèce. Aujourd’hui le regard que nous portons sur ces cérémonies bâties à leur époque sur des observations archaïques les plus triviales, plongeant leurs racines dans la période néotlithique, nous les recevons après des siècles d’édification mythologiques d’une grande complexité car constituées de couches historiales diverses, elles-mêmes modulées par toutes ces réflexions raisonnantes léguées par la philosophie et la pensée sophistique du legs de la Grèce Antique.

    Damie Chad.

     

     *

             Sans être un linguiste réputé il y a des noms de groupe qui se traduisent facilement exemple : conifer beard = barbe de conifère.  Ce qui ne vous empêche pas de barjoter : les sapins étant des conifères voici votre barbe de conifère qui se transforme en barbe de sapin, par un subtil glissement vous obtenez barbe de sapeur. Du coup en gambergeant dans votre tête vous imaginez les sapeurs de la Grande Armée entrant dans l’eau froide de la Bérézina pour construire les ponts salvateurs, vous voici transporté en Russie, bingo ! justement le groupe qui porte le nom de Conifer Beard est de nationalité russe. Soyons précis : de Yelabouga (80 000 habitants) située sur un  affluent de la Volga à plus de neuf cents kilomètres de Moscou. Tout concorde, trois grands types costauds nantis d’une barbe, toutefois avouons-le  fièrement, plus modeste que celle des sapeurs de Napoléon, des adeptes de stoner rock. Des brutes épaisses sympathiques. Enfin presque. Sur leur Instagram vous avez une photo tous les trois debout devant une isba recouverte de neige accompagnée d’un texte écrit en Russe. Quand on pense que Tolstoï enfant parlait mieux le français que le russe, l’on se dit que l’on n’aurait pas besoin d’un traducteur pour comprendre. Or justement le texte traduit reste passablement compréhensible. Ce n’est pas que le traducteur soit mauvais, ce n’est pas que nos conifer men soient des analphabètes, c’est que nous sommes en présence d’un texte poétique. Bref des types qui méritent le détour, alors sans plus attendre l’on se penche sur :

    Странствий Сказ

    CONIFER BEARD

    (Février 2025)

             Oui nous les avons déjà rencontrés dans notre livraison 622 du 30 / 11 / 2023, et vous avez raison ce Странствий Сказ signifie bien RECIT DE VOYAGE. Nous sommes donc dans la grande tradition du récit de voyage russe dont le chef-d’œuvre reste  La Steppe (Histoire d’un voyage) d’Anton Tchekhov. Nous voici partis pour un étrange voyage.

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             Je ne suis pas un spécialiste de l’art graphique du vingt-et-unième siècle mais je ne crois pas m’avancer beaucoup en assurant que le 31 décembre 2299 la couve de ce disque ne sera pas élue comme une des dix images totémiques des cent dernières années qui se seront écoulées. Toutefois que signifie cette utilisation du blanc et noir alors que les productions précédentes de Conifer Beard ont toutes bénéficié d’une impression quadrichromique. Il ne faut point d’après moi expliciter que cette absence de couleur soit due à un manque de moyens pécuniers. Le groupe a voulu qu’il y ait une coalescence d’intention entre la pochette et le thème de l’album. Certes des centaines de verstes parcourues dans une sombre forêt recouverte de neige peut être facilement représentées en noir et blanc, mais il est deux sortes de voyages, ceux qui se déroulent en pleine nature et ceux intérieurs que l’âme effectue après le trépas. Le blanc du linceul et le noir funèbre s’imposent alors d’eux-mêmes.

    Artem Kornilov : guitar / Arsenil Kornilov : bass / Robert Nurunov : drums. Se partagent tous les trois le vocal.

    Зачин : Départ : apparemment nous sommes dans un avion, un vieux coucou, les vitres ouvertes, ou dans une voiture puisque l’on entend des cris d’oiseaux, un chœur lointain de femmes éplorées retentit, hurlements de loups, à moins que ce ne soit des chiens qui hurlent à la mort, des talonades de pas pressés, une cloche qui tinte rapidement, et bruits rassurants un combo de rock qui s’en vient tailler la route. Ясный Сокол : Faucon clair : vous avez une belle turbine rock de bon aloi, ça défile à mort, pas le temps de s’ennuyer, la batterie qui scande le rythme et les guitares qui brodent et surfilent à mort, vous êtes heureux, pourvu que ça dure jusqu’à la fin pensez-vous. Justement la voix, pas du tout ennuyeuse, elle se maintient sur la cime de la rythmique sans problème, mais si vous prêtez un tantinet attention à ce que cette voix un peu voilée vous suggère elle vous oblige à vous poser   une question, nous trouvons-nous au début ou à la fin, je sais c’est un peu le mystère de l’âme russe, et ce faucon qui vole vers le ciel et dont les ailes claires cachent la rougeur du soleil naissant, quel est ce dialogue qui s’instaure entre ce qui paraît être un chevalier médiéval et ce faucon de grande sagesse qui instruit l’âme – soyons réaliste avez-vous déjà vu des chevaliers à la pesante armure voler dans le ciel – qui s’envole dans le ciel après un dernier regard jeté vers le souvenir des siens aimés et chéris. Les guitares s’étirent  vers l’infini et le moteur de la vie s’emballe comme s’il savait que le voyage sera encore long. Pour ceux qui ont peur de se morfondre vous avez sur la vidéo un paysage de forêt enneigée qui se déroule sans fin. L’immensité de la taïga russe. С зарёй : L’aube heureuse : l’impression que la guitare joue au billard à trois boules avec la batterie, ne vous inquiétez pas pour savoir qui est la boule rouge, pour poser la question d’une autre manière si celui qui parle est un chevalier blessé qui chevauche à travers la forêt poursuivant un rêve perdu de fidélité, ou alors est-ce son âme en partance vers on ne sait trop quoi  qui se pense représentée en chevalier  cheminant vers le vide de la mort. Doit discuter ferme avec lui-même pour savoir s’il est encore vivant ou déjà mort, c’est que l’on ne peut représenter la mort qu’avec les mots et les images des vivants, ce qui, vous en conviendrez, aide à produire une certaine équivoque. ДухМакабра : L’esprit de mort : La chevauchée continue-t-elle de plus belle, si l’on en croit le rythme imperturbablement appuyé la galopade se poursuit mais le vocal comme légèrement reculé dans la musique, comme un intervenant, qui prend la parole sans se soucier de ceux qui sont en train de parler, tient un discours totalement identique mais pas tout à fait pareil, tiens cette cowbell qui résonne ne nous ordonne-t-elle pas de faire attention au temps qui passe, ne sommes-nous pas dans l’éternel présent d’un éternel retour qui revient incessamment sur lui-même. Mon cercueil n’est-il pas encore un jeune sapin  qui pousse dans la forêt enneigée, combien de fois n’ai-je pas serré la main de Dieu, je suis mort et la mort me suit, elle m’accompagne comme un serviteur fidèle, mais encore une fois voici l’heure fatidique, celle du retour. Пепел Станет Огнем : Feu de cendres : la guitare sonne comme les trompettes qui annoncent le retour du héros, l’est comme le phénix qui renaît de ses cendres, mais le rythme s’avère moins triomphal, comme si le retour n’était pas aussi certain, le retour n’est-il pas aussi le retour de la séparation, ce qui a été perdu une fois, est-il perdu pour toujours, est-ce pour cela que nous ne parvenons jamais à recoller les deux morceaux de la porcelaine la plus précieuse, le feu qui brûle le phénix n’a-t-il pas raison du phénix par le simple fait qu’il soit matière inflammable. Le morceau s’arrête brutalement, serait-ce pour ne pas répondre à la question. L’espoir fait-il vivre ou mourir.  Исход : Résultat : le vent se lève et souffle, quelqu’un aiguise une lame, chœur féminin, est-ce le chevalier qui se prépare au combat, sont-ce les derniers grésillements d’un feu qui finit de se consumer…

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             Nous n’en saurons pas plus. Le mystère du voyage reste ouvert ou fermé. Ce qui revient au même. Une culture russe nous aiderait peut-être à mieux comprendre, par exemple cette cabane sur pilotis est-elle une allusion à l’isba de Baba Yaha sur ses pattes de poulets… Existe-t-il une légende d’un chevalier russe entreprenant un tel périple…

             Ce qui est sûr c’est qu’avec cet EP Conifer Beard nous tient par la barbichette et nous file une tapette à démantibuler un ours.

    Damie Chad.

     

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 467 : KR'TNT ! 467 : LITTLE RICHARD / SAL MAIDA / ALICIA F! / MOUNTAIN ( VI )

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 467

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB KR'TNT KR'TNT

    04 / 06 / 2020

     

    LITTLE RICHARD / SAL MAIDA

    ALICIA F ! / MOUNTAIN ( VI )

     

    Richard cœur de lion

    - Part Three

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    Quel est selon vous le plus bel hommage rendu au plus sauvage d’entre tous, Little Richard ? Sans doute la bio que lui consacre Charles White, aka Dr Rock, The Life And Times Of Little Richard, éditée en 1984 et rééditée en 2003. Sex & drugs & rock’n’roll ? Oui, la vie de Little Richard se résume à ces trois mots. Il ne vivait que pour ça, comme le font d’ailleurs la plupart des lapins blancs. Sans sex & drugs & rock’n’roll, la vie ne serait-elle pas d’un mortel ennui ? Oooh my soul !

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Le génie de Charles White est de laisser parler Little Richard, comme le fit son homonyme George White avec Bo Diddley. La voix de Richard s’élève comme un soleil à la verticale des pages du livre et répand sa vérité. À la différence d’Uncle Sam, Richard ne prophétise pas, du moins pas encore, il te parle avec cette candeur candy d’être doux et sucré, il pose sa main sur la tienne et te raconte la pauvreté : «Tu sais que tu es pauvre quand tu n’as pas de bois pour faire du feu. J’ai vu des gens arracher des bouts de bois de leur maison pour faire du feu. C’est ça, la pauvreté. Nous faisions partie des gens qui arrachaient du bois de leur maison pour faire du feu.» Mais le naturel de Richard reprend vite le dessus et le voile qui ternissait ses yeux en forme d’amande disparaît. Au diable les mauvais souvenirs ! Son regard redevient espiègle et s’anime. Ses mains papillonnent. Il s’émerveille encore des artistes qu’il voyait dans sa jeunesse : «Barry Lee Gilmore levait une table ou une chaise avec ses dents. Il levait même une chaise avec quelqu’un assis dessus. Je l’admirais tellement que je me suis entraîné pour le faire aussi !». Il glousse d’un rire complètement juvénile. Il se souvient aussi d’un certain Bamalama, un borgne qui grattait un washboard et qui chantait ‘A-bamalam/ You shall be free and in the mornin’/ You shall be free.’ Le voilà tout surexcité.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Il lève un doigt et rappelle que tout petit, il voulait être prêcheur, «comme Brother Joe May, the singing evangelist qu’on appelait the Thunderbolt of the West !». Puis il se rapproche de toi pour te chuchoter à l’oreille qu’un jour il chia dans un pot à confiture pour faire une farce à sa mère. Il imite la voix de Momma qui le cherche pour le gronder : «Richard ! Je sais que c’est toi !». Elle est tellement désespérée qu’elle se plaint aux voisines qui pensent que Richard est possédé par le diable, et il ajoute, sur un ton solennel : «Une dame m’a jeté un sort. Elle a dit que j’allais mourir à 21 ans. Alors je l’ai toujours cru, parce qu’elle l’avait dit. Ça m’a rendu encore plus sauvage.» Awop Bop A Loo Mop Alop Bam Boom !

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    Johnny Otis est l’un des grands découvreurs de son temps : Little Esther Phillips, Hank Ballard, Little Willie John, Big Mama Thornton, Etta James, Jackie Wilson, Johnny Ace et Sugar Pie De Santo, c’est lui. Pourtant, quand il découvre Little Richard dans un club de Houston, Texas, en 1953, il en reste comme deux ronds de flanc. Ça se passe bêtement, comme souvent : un mec lui dit de filer dare dare au Matinee Club et d’aller voir ce dude in here. «Alors je suis entré et j’ai vu ce type très provoquant, très beau et très efféminé, coiffé d’une big pompadour. Il s’est mis à chanter et il était so goooood !». Puis il le voit se jeter au sol avec un grand écart. C’est un show très beau, bizarre et exotique à la fois, et soudain, Richard annonce qu’il est the King of the Blues et puis il ajoute après un petit blanc : «And the Queen too !». Tonnerre d’applaudissements. Les gens l’adorent - Boy, that’s something else ! - Houston ? Mais c’est la ville de Don Robey, the Black Caesar, le tzar du negro underwold, toujours armé d’un flingue et boss du label Peacock Records, sur lequel on trouve Clarence Gatemouth Brown, Bobby Blue Bland et Johnny Ace. Robey signe le groupe de Richard qui s’appelle les Tempo Toppers et les envoie en studio pour enregistrer quatre titres. Mais Richard veut garder sa liberté, il ne veut pas être contrôlé par Robey. Il lui tient tête. Quoi ? Tu veux tenir tête à Robey ? On va voir ça. Convocation au bureau pour une séance de recadrage. Richard entre : «Il m’a sauté dessus, m’a frappé à l’estomac et m’a envoyé au tapis. J’ai eu une hernie pendant des années. Ça fait mal. J’ai dû être opéré. Il m’a frappé dans son bureau, knocked-out au premier round. Pas de deuxième ni de troisième round. Il s’est juste levé de son bureau, a fait le tour et booom ! J’étais par terre. On savait qu’il frappait les gens. Il frappait tout le monde sauf Big Mama Thornton. Il en avait une peur bleue. Elle était forte comme un taureau.» Quand Big Mama apprit que Robey avait frappé Richard, elle alla le trouver, le chopa par le colbac et lui dit : «Si jamais tu touches encore une fois à cette petite chochotte, je reviens défoncer ton trou du cul tout jaune.»

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    Pour se débarrasser de Robey, Richard splitte les Tempo Toppers et monte une autre équipe avec des cracks originaires de la Nouvelle Orleans, le batteur Chuck Connors et le pianiste Lee Diamond Smith qui avaient accompagné les légendaires Shirley and Lee. Il rajoute deux joueurs de sax et baptise le groupe The Upsetters. Ils tournent dans tout le Sud et les voilà à Macon, la ville d’où vient Richard : «On se faisait chacun 15 dollars chaque soir, et en ce temps-là, on pouvait faire un tas de choses avec 15 dollars. On jouait trois ou quatre fois par semaine, ce qui nous faisait 50 dollars ! Et parfois on jouait dans un midnight dance à la sortie de Macon : ils nous donnaient dix dollars et tout le poulet rôti qu’on pouvait avaler. On jouait des cuts de Roy Brown, beaucoup de Fats Domino, quelques cuts de B.B. King, un ou deux de Little Walter, je crois bien, et d’autres de Billy Wright. J’admirais beaucoup Billy Wright. Je me coiffais comme lui.»

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    Dommage que Charles White ne s’attarde pas davantage sur Billy Wright. C’est Billy Vera qui s’en charge dans son très beau book sur Specialty, Rip it Up, The Specialty Records Story. Vera nous indique que Billy Wright enregistrait sur le label Savoy de Newark, New Jersey, et qu’il était chanteur, danseur et présentateur dans un club, le Royal Peacock, sur Auburn Avenue, où il se faisait appeler The Prince of the Blues. Il se maquillait, portait des fringues très colorées et une pompadour très haute. Richard vient en droite ligne de Billy Wright dont il pompait aussi, nous dit Vera, certaines chansons. L’autre grande influence de Richard fut Little Esther. C’est de là que vient, comme le suppose Vera, le Little de Little Richard. Oh, il y aussi Eskew Reeder Jr., plus connu sous le nom d’Esquerita. Quand Richard en parle, il s’anime plus que de raison : «Avec Jerry Lee Lewis et Stevie Wonder, il est l’un des plus grands pianistes. Il m’a appris beaucoup de choses sur la diction. Beaucoup.» S. Q. lui apprend surtout à faire un piano sound comme s’il savait jouer du piano.

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    Selon Vera, Reeder n’était pas un grand chanteur, mais il portait plus de maquillage que Billy Wright et sa pompadour montait encore plus haut que celle de Billy. Il encouragea surtout Richard à multiplier les outrances scéniques. Mais d’où sortent tous ces personnages excentriques ? On finit par se poser la question. Ils sortent d’une culture de clubs privés qu’on appelait des frat houses, diminutif de fraternity houses, c’est-à-dire des clubs d’internats où les jeunes blancs se tapaient des bières et des spectacles exotiques, l’équivalent des lupanars pour bidasses. Vera nous raconte que les jeunes blancs adoraient voir des artistes noirs jouer de la musique de bastringue, et plus elle était vulgaire et plus ça leur plaisait, surtout quand Richard s’habillait en femme et qu’il chantait la version originale de «Tutti Frutti» qui ne parlait que d’enfilade. Sur le frat house circuit, il y avait aussi the Thirteen Screaming Niggers qui montaient sur scène vêtus d’imperméables qu’ils ouvraient pour révéler leurs érections, en jouant un cut loud and fast. Plus c’était vulgaire et plus ça bottait cette faune avinée.

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    Richard est fier de ses Upsetters. Il adore s’amuser. Il casse la baraque chaque fois qu’il monte sur scène. «L’une des chansons qui rendait les gens fous était Tutti Frutti. Les paroles étaient très coquines - Tutti Frutti, joli cul, si ça ne rentre pas, ne force pas - La foule adorait ça. Comme on avait pas de basse, Chuck devait frapper son tom bass real hard.» Bien sûr, lorsque plus tard il va enregistrer «Tutti Frutti» pour Specialty, il devra calmer le jeu et Tutter un Frutti moins salace.

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    C’est à Macon que Richard va rencontrer son destin qui ce soir-là prend l’apparence d’une grande star : «Lloyd Price était à Macon pour chanter à l’Auditorium et je l’ai rencontré. C’était une big star et il avait un big big big hit avec ‘Lawdy Miss Clawdy’. Il avait aussi une Cadillac noire et or. J’en voulais une comme la sienne. Il n’y avait pas beaucoup de Cadillacs à l’époque. Le seul qui en avait une dans le coin était le mec des pompes funèbres. Tu devais mourir pour monter dedans. Alors on a causé avec Lloyd Price et il m’a dit d’envoyer une bande à un mec nommé Art Rupe qui avait un label, Specialty Records, à Los Angeles.»

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    Richard suit le conseil de Pricey. Puis il attend. Pas de nouvelles de Specialty. Bon, c’est pas grave, il continue de s’amuser en attendant. Un vrai gosse : «Il y avait cette lady qui s’appelait Fanny. Je l’emmenais en ville dans ma voiture pour la regarder se faire sauter. Elle se mettait sur la banquette arrière, avec la loupiotte allumée, les jambes écartés et pas de culotte. On roulait et je regardais les mecs monter pour la baiser. Elle ne faisait pas ça pour de l’argent. Elle le faisait parce que je le lui demandais. Elle était assez jeune. Ça m’excitait de la voir se faire baiser. On m’a jeté en prison pour ça. Quand je suis allé à la station service, le pompiste a appelé la police. Ils m’ont arrêté. Ils appelaient ça un comportement obscène. Je suis resté quelques jours en prison. On ne m’a pas maltraité. Ma mère a trouvé un avocat du nom de Lawyer Jacob. Il a dit au juge : ‘Ce nègre va quitter la ville, vous ne le reverrez plus.’ Ils m’ont relâché et j’ai dû quitter Macon. Je ne pouvais plus y chanter. Alors on a pris la route.»

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    En 1955, Art Rupe qui a du flair sent que ça bouge dans le pays. La société se transforme et la musique aussi. Alors il confie la direction artistique de Specialty à Bumps Blackwell. Bumps est comme Johnny Otis, il sait flairer la piste d’un talent dans la forêt : «J’enregistrais Lloyd Price et aussi un mec nommé Eddie Jones, qu’on connaissait sous le nom de Guitar Slim. Son pianiste s’appelait R. C. Robinson, un petit jeune qui avait joué dans mon orchestre à Seattle et qui était venu s’installer à Los Angeles peu de temps après moi. Guitar Slim avait quelques bons hits, notamment ‘The Things That I Used To Do’, mais il picolait un peu trop. D’ailleurs, il en est mort. Quant à R. C. Robinson, il a changé de nom pour devenir Ray Charles, il a signé chez Atlantic et il est devenu superstar.» Bon, Bumps trouve la bande de Richard sur son bureau. Il la fait écouter à Rupe qui n’est pas convaincu. Bumps pense que Rupe ne voulait jamais prendre de décision, de peur de se tromper. Bumps ajoute une précision fondamentale : certains labels signaient des artistes noirs parce qu’ils savaient que les noirs n’entamaient pas de poursuites en cas de problème. Et il ajoute une autre précision qui fait la différence avec les arnaqueurs : Rupe payait toujours ce qu’il avait promis. «Même s’il ne s’agissait pas de grosses sommes, au moins il ne truandait pas les artistes.»

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    Pendant huit mois, Richard téléphone chez Specialty. Il les harcèle. Alors, quand est-ce que j’enregistre un disque ? - Has Mr Rupe heard my tape yet ? - Il ne harcèle pas que Specialty, il harcèle aussi Atlantic, comme le rappelle Jerry Wexler : «Cette espèce de dingue (crazy nutcase) nous pétait les roubignolles à Atlantic, disant qu’il était le plus gros truc depuis l’invention du pain en tranches.» Allo ? Allo ? À la fin Rupe n’en peut plus. Il craque. Il dit à Bumps de le signer. Mais comme Richard est encore engagé avec Don Robey, il faut racheter le contrat. Ils lui prêtent 600 dollars. Richard leur dit qu’il aime bien le son de Fats Domino, alors banco, Rupe et Bumps l’envoient directement à la Nouvelle Orleans, chez Cosimo Matassa, là où ils ont déjà enregistré Lloyd Price. Ça a marché pour Pricey, alors ça marchera pour Richard. Bumps se déplace pour superviser la première session : «Quand je suis arrivé à la Nouvelle Orleans, le propriétaire du studio Cosimo Matassa m’a dit : ‘Hey man, this boy’s down here, il vous attend.’ Je suis entré et j’ai vu ce cat en chemise bariolée avec sa pompadour de cinquante centimètres. Il parlait comme un cinglé. J’ai tout de suite senti la mega-personnalité. Dans le studio, on avait la crème de la crème de la Nouvelle Orleans : Lee Allen on tenor sax, Alvin Red Tyler on barytone sax, Earl Palmer on drums, Edgar Blanchard et Justin Adams on guitars, Huey Piano Smith et James Booker on piano, et Frank Fields on bass. C’étaient les gens qui accompagnaient Fats Domino.» Ce genre de petit paragraphe s’appelle un cœur de mythe. Bumps continue : «Le studio était juste une pièce à l’arrière d’un magasin de meubles. Une seule pièce pour tout l’orchestre. On entrait et on tombait sur un piano à queue. J’ai mis un micro sur le piano. Alvin Tyler et Lee Allen devaient aussi souffler dans ce micro. La batterie d’Earl Palmer était à l’extérieur de la pièce, avec un autre micro. Le bassman jouait à l’autre bout de la pièce. Le son de la basse dégueulait bien, alors on l’avait.»

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    C’est là dans cette arrière-boutique que Richard bâtit sa légende, comme Elvis un peu plus tôt chez Uncle Sam à Memphis. Toute la folie qui va envoyer des millions de cervelles tournoyer dans le grand manège universel sort de cette double conjonction Elvis/Sam/Scotty/Bill Black d’un côté et Richard/Bumps/Cosimo/Lee Allen/Earl Palmer/Red Tyler de l’autre. C’est exactement ce que dit John Lennon : «Elvis était mon dieu. Puis à l’école, t’as ce mec qui dit qu’il a disque d’un mec qui s’appelle Little Richard et qu’est meilleur qu’Elvis. On avait l’habitude d’aller chez lui après l’école pour écouter les 78 tours d’Elvis. On achetait des clopes au détail et des chips et on écoutait la musique. Ce nouveau disque s’appelait ‘Long Tall Sally’. C’était si bon que ça m’a coupé la chique. Je voulais rester avec Elvis, mais ce Little Richard était bien meilleur. On s’est tous regardés. Je ne voulais rien dire contre Elvis, même pas en pensée. Puis quelqu’un a dit que le chanteur était un nègre. Je ne savais pas que les nègres chantaient. Alors Elvis était blanc et Little Richard noir. C’était un soulagement. J’ai dit : ‘Merci Dieu.’» À sa façon de dire les choses, Lennon nous rappelle que le rock appartient aux kids. L’ado Bowie est aussi entré en religion grâce à Little Richard : «Quand je l’ai entendu, j’ai acheté un saxophone et je suis entré dans le music business. Little Richard was my inspiration.» James Brown rappelle lui aussi que Richard est son idole et Otis dit qu’il est devenu chanteur à cause de lui.

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    Mais le plus fin des coups de chapeau est sans doute celui de Gene Vincent : «La première fois que j’ai vu Little Richard, je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. Mais je vais te dire une chose : j’ai compris à ce moment-là que je ne serais jamais aussi bon que lui sur scène. Et mon ami Jerry Lee est arrivé à la même conclusion. Jerry Lee et moi sommes pourtant devenus des pretty wild performers, mais on a jamais su générer autant d’excitation que Little Richard.» On trouve cinq pages d’hommages de cet acabit à la fin de la bio. Et dans sa préface, Dr Rock en rajoute une couche en affirmant que Richard dispose d’un extraordinaire pouvoir mental, celui dont sont dotés les prêcheurs et les chamanes - Richard incarne tout ce qui est américain, pas seulement l’Amérique des noirs. Little Richard IS America - Bill House qui joua longtemps de la guitare dans les Upsetters connaît bien Richard : «Je pense qu’il était surtout un voyeur. Il aimait bien regarder les autres baiser. Mais il n’était pas détraqué, comparé à d’autres que j’ai côtoyés sur la route. Il semblait incroyablement équilibré. Moralement parlant. C’est un être profondément moral, un peu christique. Je l’ai fréquenté pendant dix ans et il a toujours été extrêmement bienveillant. Et ce n’est pas courant chez les gens de cette importance.» Bumps tente de veiller aussi bien que possible sur Richard, mais il reconnaît que ce n’est pas facile : «Richard est la star suprême. Un talent qu’on ne voit qu’une seule fois par millénaire. Et comme tous les gens qui ont ce talent, il finit par devenir parano et je peux le comprendre. Il perd toute notion de temps et d’obligation. Ce n’est pas délibéré. Il est comme ça.» On retrouve cette notion d’animal sauvage dans sa musique. Richard est un être ivre de liberté. «Larry Williams était le plus mauvais producteur du monde. Il voulait que je sonne comme Motown mais je ne suis pas un artiste Motown. Ils m’ont fait enregistrer avec leur orchestre. Il n’y avait que des trompettes ! Je n’en pouvais plus de voir ces trompettes ! Je voulais jeter toutes les trompettes du monde dans la rivière. Ils ont voulu me faire essayer des trucs électroniques. Je ne voulais que le vrai truc, the real thing. Les vrais gens veulent toujours le vrai truc. Les enregistrements Okeh n’ont pas marché parce qu’Okeh était un label R&B, un black label.» Depuis le début, Richard sait très bien ce qu’il veut. Ses extravagances faisaient aussi marrer les gens à une époque. «J’étais très en avance sur mon temps, les gens me traitaient de pédale et de fiotte parce que je portais ces costumes. Maintenant tous les groupes en portent. Et tout le monde se trimbale avec une trousse de maquillage.» Et Richard entre à nouveau en éruption, les bras en l’air : «Les costumes à miroirs ! Mais j’en jeté des tas dans le public. J’en cousais moi-même et j’avais deux autres garçons qui m’en cousaient, Melvyn James de Detroit, Michigan et Tommy Ruth de Los Angeles. Lors d’une tournée, j’en ai tellement jeté que j’ai dû demander à Tommy Ruth de venir m’en coudre de toute urgence. Il cousait dans l’avion. Parfois, les gens se blessaient en s’arrachant mes costumes. Ils devaient pourtant savoir que c’était du verre. Les costumes me coûtaient six cent dollars, rien que pour le tissu. Je dépensais tout mon blé en costumes et je les jetais au public. Mais ça valait la peine car tout le monde parlait de moi. J’ai toujours utilisé le vieux fond de teint Pancake 31. Mon frère allait l’acheter au Columbia Drugstore, à l’angle de Sunset et Gower.»

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    En parcourant le monde, Richard a rencontré des tas des gens intéressants, comme Gene Vincent, qu’il côtoya pendant en tournée en Australie : «Gene était un bon copain, mais il pouvait devenir assez pénible. Quand il était soûl, il voulait te jeter hors de la voiture alors qu’on fonçait sur l’autoroute. La boisson le rendait fou.» Jimi Hendrix gravite lui aussi dans l’orbite de Richard, en tant que guitariste du backing-band. Marquette qui est le frère de Richard et son road-manager rappelle que Jimi a tout appris de son frère : «C’est là qu’il a appris le charisme.»

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    L’autre grande rencontre de sa vie, c’est la coke. Il en sniffe 1 000 dollars par jour et dit qu’il mériterait le surnom de Little Cocaine. Son dealer n’est autre que Larry Williams, un vieux collègue de Specialty. Voilà qu’il se pointe un jour avec un flingue pour réclamer le blé que lui doit Richard. Il lui fout une peur bleue : «Il m’aurait tiré dessus si je ne l’avais pas payé !».

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    Richard repose sa main sur la tienne, la serre bien fort et reprend, sur le ton de la confidence : «Tu sais, par la force des choses, beaucoup d’artistes deviennent des addicts. Tu te retrouves dans la loge avec les musiciens, dans la chambre d’hôtel avec d’autres gens et tu essayes des trucs pour t’envoyer en l’air, toutes sortes de trucs, ça va de la marijuana à l’angel dust, en passant par les barbituriques, l’alcool, la coke, l’héro et l’acide. Je prenais de plus en plus de drogues. Tout ce que je voulais, c’était planer et baiser de jolies femmes. Angel n’était pas ma seule copine. J’en avais des tas. Dans chaque ville, j’en avais au moins trois ou quatre. On prenait un truc pour s’envoyer dans le cosmos et on se déshabillait tous entièrement. Tout le monde à poil ! J’aimais bien voir de filles se caresser. C’était la plus belle chose du monde. J’aimais bien les filles qui faisaient ça ensemble. C’est la vérité. C’était mon truc. Je regardais. J’avais des amies dans toutes les villes. À New York j’en connaissais une qui s’appelait Chris et une autre qui s’appelait Evil. Elle ramenaient aussi des gens.» Richard adore se masturber : «J’aimais bien voir les filles se faire baiser par mes musiciens. Je me branlais en les regardant et quelqu’un me suçait les tétons. Ils auraient pu m’appeler Richard le voyeur ! Je me branlais six ou sept fois par jour. On me disait que je méritais un trophée pour ça.»

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    À la parution de sa bio en 1984, Richard fut émerveillé. Il disait lui-même qu’elle était the Bible of Rock’n’roll. Personne n’est mieux placé que lui pour parler de la Bible. Quoi de plus sex & drugs & rock’n’roll que la Bible ? La nature humaine a-t-elle évolué en trois millénaires ? Pas du tout. Ce serait une erreur de croire que l’homme peut changer. La nature humaine reste profondément humaine, avec sa soif de sexe, ses violents besoins de changement, son indicible aspiration à la spiritualité et sa pente naturelle à la barbarie. Parce qu’il est à la fois excessif et entier, Richard fut sans doute le plus humain des hommes, seulement préoccupé d’exister à cent pour cent. S’il est une chose que le rock enseigne, c’est à s’empiffrer de vie.

    Signé : Cazengler, Little Ricard

    Little Richard. Disparu le 9 mai 2020

    Charles White. The Life And Times Of Little Richard. Omnibus Press 2003

    Billy Vera. Rip It Up: The Specialty Records Story. BMG Books 2019

     

    Live in style in Sal Maida Vale

    - Part One

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    Le nom de Sal Maida vous dira sûrement quelque chose. N’a-t-il pas traîné du côté de Roxy Music et des Sparks ? Mais oui. Ce Maida-là glisse dans l’histoire du rock comme un fantôme sans qu’on sache d’où il vient ni où il va. Il pratique cette insoutenable légèreté de l’être chère à Kundera. Comme Johnny Gusftason qui lui aussi a fait le bassman dans Roxy, il apparaît pour mieux disparaître, mais comme l’escargot, il laisse derrière lui cette trace scintillante qui symbolise si bien la légende. Ne sommes-nous pas tous friand de légende ? Ce serait mentir que de vouloir prétendre le contraire.

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    Sal Maida vient de publier ses mémoires, un tout petit livre dont le titre ronfle comme une ligne de basse : Four Strings, Phony, Proof And 300 45s. Bel objet, que le pelliculage mat de la couverture rend agréable au toucher et que cette photo de scène rend infiniment séduisant : Sal Maida porte la veste en lamé argent et noir faite sur mesure par un tailleur hip londonien et joue sur sa Rickenbecker chérie. Bienvenue au paradis des glamsters.

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    L’intérieur est composé en petit corps 9 ou dix bien ferré à gauche et imprimé sur un satimat doux au doigt et de bonne main, sans doute un 100 g. L’éditeur s’appelle HoZac. Ce label-éditeur new-yorkais a le bon goût de mettre à son catalogue des gens comme Chris Bell (Big Star), Bob Bert (Chrome Cranks) ou encore Sal Maida, et, côté musique, des groupes aussi underground que Baby Grande, Kim & Leanie (c’est-à-dire Kim Salmon), Dwight Twilley Band, Timmy’s Organism, Electric Eels, ou encore England’s Glory, le premier groupe de Peter Perrett.

    Mais c’est bien sûr le contenu du Maida book qui emporte tous les suffrages. Comme Sal Maida n’a pas grand chose à raconter, il découpe son récit en trois parties : les groupes dans lesquels il a joué et les gens qu’il a fréquentés, ses souvenirs d’enfance à Little Italy (d’où vient aussi Martin Scorsese), et last but not least, ses 300 singles préférés, sans doute la partie la plus captivante du book, car comme on va le voir, Sal Maida a l’élégance de n’aimer que les bons disques. C’est sans doute aussi la première fois qu’un mec consacre la moitié de son livre à l’examen critique de ses disques préférés. Sal Maida donne la parole au fan de rock qui est en lui, c’est un peu comme s’il nous invitait chez lui et qu’il nous passait ses disques un par un en les recommandant tous très chaudement. Est-ce qu’on l’écouterait aussi attentivement s’il n’avait pas joué dans Roxy ? Là n’est pas la question.

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    La vie de Sal Maida ressemble à un carnet mondain, mais les célébrités qu’il croise ne sont pas celles des magazines ‘people’, rassurez-vous, ce sont plutôt les gens qui font le sel de la terre, comme par exemple Kim Fowley qu’il rencontre grâce à Michelle Myers. Kim Fowley cherche un bassman pour monter une session avec Question Mark qui ne débouche pas, puis il l’embauche pour cinq autres sessions : Runaways, Orchids, Venus & The Razorblades, Cherie Currie et son album solo, Sunset Boulevard - Il mesurait environ deux mètres, avait un regard bleu très perçant, un corps sec comme un olivier (skinny as a rail), il se déplaçait comme une gazelle, mais il dégageait une énergie considérable. The ultimate Hollywood hustler, a Svengali and a rock’n’roll cult figure. Sa connaissance du rock était infinie, il pouvait te parler du Doo Wop de Pittsburg, des groupes psyché suédois des années soixante ou évoquer la philosophie des Tradewinds. Il n’en finissait plus de sortir des anecdotes sur Lou Adler, Phil Spector, Robert Plant, Gene Vincent, Gram Parsons, les Doors, P.J. Proby, Sky Saxon, etc., etc. Personnage fascinant ! - Oui on savait tout ça, mais c’est mieux quand un mec comme Sal le dit. Dans un autre paragraphe californien, Sal nous décrit un après-midi de rêve au bord d’une piscine en compagnie d’un Bryan Ferry tout vêtu de blanc. Sal lui recommande d’écouter Forever Changes. La fiancée de Bryan est alors Jerry Hall, mais pas pour longtemps. Elle prétexte une session photo en Italie pour aller retrouver Jagger. On est en 1978 et tout le monde grimpe dans un van pour aller voir le dernier concert des Sex Pistols au Winterland. Tout le monde ? Oui, Sal et ses copains de Milk ‘N Cookies, avec en plus Legs McNeil de Punk Magazine, Brett Smiley et Bill Inglot de Rhino. Excusez du peu. Sal évoque aussi ce concert légendaire. Il remarque que la basse de Sid n’est pas branchée, so it’s basically a two man band with Steve Jones and Paul Cook who are fantastic ! Il sortent un wall of sound that Rotten just SNARLS over... C’est Sal qui met les cap, bien sûr.

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    Bottin mondain ? Oui, ça continue. À Long Island, Johnny Thunders et Sable Starr viennent assister à une répète des Milk ‘N Cookies - A full on glammed-out N.Y. Doll and Sable in a feather boa with see-through everything - À Londres, Sal est invité à écouter le premier album solo d’Eno, Here Comes The Warm Jets. Dans le studio, se trouvent Eno, Chris Thomas and a very intense John Cale. Toujours à Londres, Rhett Davies demande à Sal de jouer sur deux cuts d’un album de Robert Calvert qu’il doit produire. Sal se retrouve en studio avec Paul Rudolph, Simon House, Nik Turner et Michael Moorcock, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin londonien de l’underground dauphinois. L’album s’appelle Lucky Leif And The Longships, une sorte de petit must de derrière les fagots de Ladbroke Grove.

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    Ado, Sal met un point d’honneur à ressembler à Pete Townshend et ça marche : grand et sec avec un profil en bec d’aigle. En 1968, il a la chance de voir le Jeff Beck Group sur scène - They were spectacular, much better than the records and LOUD ! Ils jouaient si fort qu’à un moment, Beck s’est retourné vers Woody et a gueulé : ‘Turn the fuck down !’ - Il faut dire que Sal Maida est un anglophile incurable. Il ne jure que par les groupes anglais. Comme des tas de kidz américains, il prend la British Invasion en pleine gueule. Ce choc révélatoire se transformera aussitôt en vocation. Sal veut jouer de la basse dans un groupe anglais. Et son heure de gloire viendra lorsque Roxy l’embauchera pour une tournée.

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    Mais en attendant l’heure de gloire, Sal voit le MC5 sur scène en 1969 - They were like a Soul revue but with a killer Detroit rock’n’roll street vibe - Il traite Rob Tyner de wild front man, Fred Smith de great guitar exciting to watch et Wayne Kramer de mec qui danse sur scène comme James Brown. Il voit aussi les Faces chez Ungano et dans le public, il remarque les présences de Jimi Hendrix, Todd Rundgren et Leslie West. Il se présente à Jimi Hendrix qui lui serre la main et Sal est épouvanté de sentir sa main avalée par l’immense pogne de Jimi - His hands dwarfed mine - Il papote en 1967 aussi avec Jerry Garcia devant le Cafe Au Go Go et lui demande ce qu’il pense de Love. Garcia lui répond que c’est pas terrible sur scène. En août 1966, il voit les Beatles au Shea Stadium avec les Ronettes, Barry & the Remains, the Cyrcle et Bobby Hebb - When the Beatles came out, it was absolute pandemonium - Ils jouent des trucs tirés de Revolver et de Rubber Soul. Sal voit aussi les Stones deux fois avec Brian Jones, en 1965 et 1966 - Brian and Keith unleashing lethal guitar interplay - En 1966, ils jouent les cuts d’Aftermath qui pour Sal est le sommet des Stones de Brian Jones. Et en 1972 (avec Mick Taylor), ils sont, nous dit Sal, the greatest rock’n’roll band in the world. Avec les Stones de 1965 et les Rascals qu’il voit au Phone Booth, les Who sur scène sont ce qu’il a pu voir de mieux : c’est en 1967, au RKO Theatre de Manhattan, dans un festival organisé par Murray the K. Les Who ? - The most ferocious, brutal sound I’d ever heard - Mais attendez c’est pas fini, nous dit Sal, en plein «My Generation», Keith Moon s’écroule dans sa batterie et Pete Townshend explose sa guitare en mille morceaux. Le rideau tombe, silence dans la salle - Wow ! What the fuck was that ? - Les kidz américains n’avaient encore jamais vu un truc pareil. Sal adore les Who mais il dit un peu plus loin préférer the early pre-Tommy era. Il voit aussi les Kinks, bien sûr, et Led Zep, qui contrairement aux Kinks étaient toujours excellents sur scène. Un autre landmark avec les Beatles, les Stones et les Who : the Ziggy Stardust show en 1973 à New York. Pendant «Rock’n’Roll Suicide», Bowie s’évanouit sur scène. Les gens se demandent si c’est un vrai suicide. Mais Bowie se relève et quitte la scène - Le sentiment général est qu’on venait d’assister à l’un des meilleurs shows de tous les temps - En 1968, il voit aussi Traffic, Blue Cheer et Iron Buttlerfly au Fillmore East. Pour lui Blue Cheer n’était pas à la hauteur de sa réputation de loudest band in the world. Il voit la même année The Jimi Hendrix Experience avec a brand new band en première partie : Sly & the Family Stone. Il voit aussi les Doors à Long Island en 1967 - Confrontational and wickedly good - Plus l’audience est hostile et plus Jim Morrison la confronte. Il fout la main au cul de Robbie Krieger qui le repousse brutalement. What the fuck is going on there ? Les Doors n’en sont qu’à leurs débuts. Sal sent que ça va chauffer avec des mecs comme ça.

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    En 1968, il voit l’Electric Flag au Fillmore East - J’adorais leur son et leur album A Long Time Comin’, mais je ne m’attendais pas à voir ce groupe aussi bon sur scène. Ils semblaient jouer un peu plus vite que sur l’album et avec beaucoup plus d’énergie. Le public devenait fou - Au Fillmore il voit aussi Nice et Family qui aurait dû devenir énorme en Amérique. En plein délire, Roger Chapman balance sans le faire exprès un pied de micro sur Bill Graham qui le prend très mal, au point d’ordonner au groupe de quitter la scène en plein set. Terminé pour Family en Amérique. Sal voit aussi Procol - a group of magicians - et Moby Grape sur scène. Il aime bien aussi l’early Jethro Tull avec Mick Abrahams et l’album This Was. Il affirme que Mountain était the loudest band - Forget Blue Cheer - They were HEAVY rock, but in the best sense of the term - Il ajoute que Leslie West était une bête et que Felix Pappalardi avait le plus distorded/overdriven bass sound this side of Jack Bruce. Il voit aussi Marc Bolan avec Steve Peregrin Took. Par contre, ses groupes favoris comme les Byrds le déçoivent sur scène - But boy, they did not cut it live - Son autre groupe préféré est Love à propos desquels il ne tarit pas d’éloges - Da Capo just killed me - Sal se retrouve aussi à une époque dans un short-lived band nommé The California Bombers avec Earle Mankey et Thom Mooney, le batteur de Nazz. Quand on parle de gratin...

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    L’anglophile débarque à Londres pour la première fois en 1969. Il découvre le paradis - Respirer l’air de Hyde Park, voir les dolly birds dans la rue, les pubs, boire de la bière tiède, s’essuyer le cul avec du papier paraphiné, avoir des livres dans mon portefeuille et des shillings dans ma poche, se faire appeler ‘guv’nor’ par les chauffeurs de taxi, manger l’horrible bouffe anglaise, prendre le métro et monter dans les magic bus - Il fait ce que font tous les anglophiles : il trouve l’adresse de Paul McCartney et le guette pour lui demander un autographe. Il voit aussi Jagger et George Harrison. Mais le plus important, ce sont les concerts, bien sûr. Alors il voit tous les groupes qu’il rêvait de voir : The Idle Race, The Nice, l’early Yes avec Tony Banks et Tony Kaye, Jackie Lomax, Taste, Caravan, Blossom Toes, Spooky Tooth, Free et les Hollies. Que peut-on espérer de mieux ? Quand il revient en 1971, il prend un appart et commence à auditionner pour des groupes. Il partage l’appart avec un copain de Jack Lancaster, le sax de Blodwyn Pig et un soir Steve Took vient foutre le souk dans la médina. Il s’amuse à rayer l’album de Caravan, In The Land Of Grey And Pink, qui appartient à Sal et Sal le vire. Groovy times baby, comme il dit. Puis il sympathise avec l’une de ses idoles, Paul Kossoff qui justement cherche un bassman pour un nouveau projet. Ça aurait pu donner Kossoff Kirke Maida And Rabbit, mais ça ne débouche pas. Puis il rencontre Legs Larry Smith des Bonzos qui veut monter un groupe, Legs 11 avec Jimmy McCullough, Stan Webb et des choristes. Étonné, Sal dit à Legs que ces mecs jouent encore dans des groupes et Legs lui dit de ne pas s’inquiéter. Effectivement le Melody Maker annonce la semaine suivante que Thunderclap Newman splitte et le semaine d’après, c’est le tour de Chicken Shack. Le projet de Legs ne débouche pas non plus. Quand Sal appelle Legs chez sa mère à Oxford, celle-ci lui répond que Legs is drying out, c’est-à-dire qu’il fait une cure.

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    Charlie Whitney de Family invite Sal à une audition, car Rick Gretch vient de quitter le groupe pour rejoindre Blind Faith. Mais quand Sal se pointe, il y a déjà beaucoup de monde. Family recrute John Wetton qui va remplacer Sal dans Roxy. Étrange coïncidence. Autre coïncidence : il entend parler d’un job de bassman dans Hard Stuff, le groupe de John DuCann. Il doit y remplacer Johnny Gustafson qui curieusement a joué lui aussi dans Roxy. Il fait aussi la connaissance de Davey O’List et jamme un peu en trio avec lui. À ses yeux, Davey est un guitariste brillant, un cross between Hendrix and Syd Barrett - And an incredibly eccentric and funny character - Il faut aussi se souvenir que Davey O’List fit aussi brièvement partie de l’aventure Roxy. Tous les chemins ne mènent-ils pas à Roxy ?

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    Sal sympathise aussi avec Mick Ralph qui vient de quitter Mott. Wanna jam ? Ralph monte un projet avec Simon Kirke et Paul Rogers. Il cherche un bassman. Mais Sal lui dit qu’il vient d’être embauché par Roxy pour une tournée. Mick Ralph le congratule et s’en va monter Bad Co. Effectivement, Sal a passé l’audition dont il rêvait le plus : pour Roxy. Il doit jouer avec Paul Thompson, et derrière la vitre de la salle de contrôle, il y a Chris Thomas et tout le reste de Roxy - Extremely nerve racking - Il est engagé et on lui dit d’aller s’acheter des fringues - An anglophile from Little Italy now in the biggest band in the land - Oui, il faut se souvenir qu’à l’époque de Stranded, Roxy était le plus gros groupe anglais. Sal va chez Granny Takes A Trip se faire tailler un costard sur mesure. C’est là où s’habillent les Stones, les Small Faces, Bowie, Syd Barrett et Roxy. Gene Krell lui fait a special jacket for stage, la fameuse silver and black stripe jacket qu’on voit en couverture du book. Il se retrouve sur scène devant 10.000 personnes. Comme Bryan Ferry et Andy McKay ne sont pas venus aux répètes, le groupe monte sur scène un peu à l’aventure et Bryan Ferry leur dit, pour leur remonter le moral : «Well at last, on est toujours le groupe le mieux fringué d’Angleterre.» On peut entendre Sal jouer dans le live Viva, sur deux cuts, «Pyjamarama» et «Chance Morning». Les autres bassmen qu’on entend sur ce live sont bien sûr John Wetton, Johnny Gustafson et Rick Wills. Mais comme son permis de travail arrive à terme, Sal doit rentrer à New York. Fin de l’épisode Roxy. John Wetton prend sa place.

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    Et c’est là que les managers de Sparks John Hewlett et Joseph Fleury proposent à Sal de jouer dans un groupe de Long Island nommé Milk ‘N Cookies. Sal commence par refuser, car il pense pouvoir retourner à Londres faire carrière, mais Hewlett insiste en arguant que Milk ‘N Cookies va devenir énorme. Sal aime bien Hewlett car c’est un ancien John’s Children et ils ont en commun une profonde admiration pour les Blossom Toes et Halfnelson, les futurs Sparks. Sal finit par accepter et rencontre Justin Strauss, Ian North et Mike Ruiz qui sont encore des gamins. C’est le whiz kid Ian North qui écrit les chansons et qui a envoyé des démos à John Hewlett, d’où la connexion. Hewlett leur décroche un contrat chez Island et Muff Winwood produit leur album. Les Milk lui font écouter les disques de Sweet, de Slade, de T. Rex et des Raspberries comme modèles de son - Muff we want to sound like this ! - Ils veulent des big drums et des loud vocals, mais Muff fait à son idée et plante l’album. Les Milk détestent le son de leur album - For years we hated the production until the re-issue age when mastering pumped everything up to its full potential - C’est exactement ce qu’on ressent à l’écoute de cet album quasi-mythique et réédité à plusieurs reprises. L’une des bonnes rééditions est celle de RPM, en 2005, car en plus du remastering dont parle Sal, Nina Antonia signe les notes de pochette. Elle démarre en force : «A burst of pure pop exuberance, Milk ‘N Coolkies could have been the Ramones but they wanted to be the boys next door.» (Les Milk auraient pu être les Ramones, mais ils ont préféré être the boys next door). Elle situe merveilleusement bien les Milk qui détestaient le trash new-yorkais des mid-seventies : «They were fresh faced Lilie of the valley rather than the alley.» (Ils tenaient plus du lys dans la vallée que de la fleur de caniveau). Nina regorge de formules spectaculaires : «Forget boy bands, Milk ‘N Cookies were the original coy band», ce qui signifie groupe timide, et elle embraye aussi sec sur les bonus, comme on va le voir tout à l’heure : «Good Friends» qu’elle qualifie de «perfect fusion of the band’s sweet essence spliced with petulant rock rush». Et puis tout s’écroule quand lors d’une tournée en Angleterre, ils lâchent un mot de travers sur les Bay City Rollers qui sont alors intouchables. Les Écossais voient ça comme un régicide. Puis Island les vire, car Chris Blackwell n’aime pas leur son, alors le groupe rentre au bercail, la queue entre les jambes et entre dans le cirque local du CBGB avec notamment les Ramones qui vont devenir, nous dit Nina, une street version des Milk. Avec sa coiffure, Ian North aurait pu être un Ramone ou Joey Ramone un Cookie, mais le fond du problème, conclut Nina, c’est que les Milk ne voulaient pas être des punks - There was no way Milk ‘N Cookies could have become punks - Elle nous apprend ensuite que Sire, le label des Ramones, proposa un contrat aux Milk, mais Sal avait déjà rejoint les Sparks. Les Milk enregistrent alors 3 démos avec un autre bassman : «Not Enough Girls (In The World)», «Typically Teenage» et «Buy This Record», trois bombes. C’est là où les choses se compliquent : Island rappelle John Hewlett pour dire que finalement, ils vont sortir l’album des Milk en Angleterre et demandent à voir Ian North. Que Ian North. Une fois arrivé à Londres, ces enfoirés lui proposent une carrière solo. Okay. Quand North annonce qu’il quitte le groupe, Sire retire ses billes et c’est la fin des Milk. Une histoire triste comme il en existe des tonnes dans l’histoire du rock. L’histoire d’un mec qui a oublié les copains pour jouer sa petite carte perso. Cette trahison ne lui portera pas chance puisqu’il va disparaître dans une scène electro à la mormoille sans laisser de traces intéressantes.

    Côté son, cette red RPM est extrêmement révélatrice : le son des bonus n’a rien à voir avec celui de l’album produit par Muff Winwood. C’est le jour et la nuit. L’album est trop poppy pour être honnête, on erre de cut en cut comme une âme en peine. «Tinkertoy Tomorrow» est trop pressé de jouir, c’est une pop exacerbée du gland, ça trempe dans le sugar hill bubble glam, «(Dee Dee You’re) Stuck On A Star» est du pur jus de braguette frétillante, c’est trop pubère et même assez déconcertant. Trop sucré, comme une pipe aux bonbons à l’anis. L’excès de sucre tue la crédibilité dans l’œuf. Ils tentent de redémarrer leur petite usine de power pop avec «Rabbits Make Love». Ils sont dans un trip léger et versatile, pas de viande. Ils auraient dû voir tout ça avec Kim Fowley. Le seul hit de l’album s’appelle «Chance To Play», Justin Strauss chante ça glam - C’mon give me a chance - On note un joli solo de Ian North dans «The Last Letter» et ils tentent le tout pour le tout avec «Ready Steady». On sent aussi un net effort de songwriting dans «Nots», mais le pauvre Justin Strauss n’a pas de voix. Finalement, c’est «Broken Melody» qui va rafler la mise car c’est un beau glam des enfers. Et soudain, tout s’éclaire avec le premier bonus, «Good Friends». Big sound ! On a tout de suite autre chose. Muff fuck off ! Les Milk retrouvent leur suprématie. Ce que confirme «Wok ‘n’ Woll» : c’est énorme, stompé dans l’art de la matière, alors on imagine l’album avec une vraie prod. Voilà le Sweet scuzz bop de stomp avec serti en son sein le killer solo flash de rêve. Les Milk pouvaient casser la baraque. Ex-plo-sif ! Ils restent dans le big sound avec «Not Enough Girls (In The World)», les voilà qui réverbent dans l’écho du temps des incredible enormities avec des chœurs demented a gogo. Ils sont aussi bons que Jook, avec un killer solo flash à la clé. Leur «Typically Teenage» sonne comme un hit des Beach Boys, ils le jouent soft mais avec des huge guitars, chant demented, plus rien à voir avec le chant produit par Muff Muff. Il n’avait rien compris aux Milk - There was a boy and there was a girl - C’est pourtant pas compliqué ! Ils terminent avec l’incitatif «Buy This Record». En fait les Milk ont subi le même sort que les Action et les Creation : victimes de l’incompétence du business.

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    À New York, les Milk ‘N Cookies jouent au CBGB avec les Ramones, Television, les Mumps et tous les autres ténors du barreau. Ils font partie de cette scène qui va réinventer le rock américain. Puis les frères Mael embauchent Sal pour jouer sur l’album Big Beat. Mick Ronson devait aussi jouer sur l’album, mais il retira ses billes et Sal conseilla Jeff Salen des Tuff Darts aux frères Mael. Sal fait aussi un focus sur l’un des ses groupes préférés, les Rascals - Certainly my favorite New York band - l’un des trois meilleurs groupes qu’il ait vu sur scène avec les Stones et les Who. Pour lui, Dino Danelli est le meilleur batteur qu’il ait jamais vu. Eddie Brigati was so exciting as he danced. Sal chope le guitariste Gene Cornish dans les gogues et lui demande d’où sort le son de basse. Gene lui répond qu’ils font jouer un bassman dans une autre pièce.

    Puis Sal vivra d’autres aventures musicales avec Cracker, Mary Weiss, Ronnie Spector, Echo & the Bunnymen, Don Flemming et John Doe. Rien que du trié sur le volet. Il arrête brutalement son récit page 107, le date de 2017 et nous invite à venir le rejoindre au salon pour écouter sa collection de 45 tours. Il indique que le record collecting fait partie de son ADN. Surtout les 45 tours. Il en choisit 300 qui couvrent une période précise : des années 50 à 1978 et se limite à un seul disque par artiste.

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    Bon, il commence par les chouchous : Beatles («Paperback Writer»), Kinks («Waterloo Sunset»), Roxy Music («Virginia Plain») et passe directement à «God Save The Queen», one of the great British singles, qu’il met au même niveau que les singles classiques des Stones et des Who - Snarling vocals and one of the best guitar sounds ever recorded on a rock record - Monsieur Sal a le bec fin et c’est pour ça qu’on l’écoute attentivement. Il aime bien aussi «I Feel Free» de Cream pour sa punk energy et il ne tarit plus d’éloges sur Jack Bruce. Pour Sal, «A Whiter Shade Of Pale», c’est «When A Man Loves A Woman» fondu dans le moule de Blonde On Blonde. Bien vu Sal ! Il adore Procol Harum et nous aussi. Puisqu’il évoque Dylan, voilà «Like A Rolling Stone» - one of the cornerstone records of all time - et il salue le génie des Young Rascals avec «Ain’t Gonna Eat Out My Heart Anymore». Puisqu’on est dans les classiques intemporels, voici «Good Vibrations» (Another one for the top 10 of all time), «Papa’s Got A Brand New Bag» et «Reach Out I’ll Be There». Ah oui, Sal Maida adore la Soul - All the Motown hits were just the best records of all time - Il n’en finit plus de s’extasier sur tous ces singles et il a raison, car ça ne sert qu’à ça et ça fait soixante ans que ça dure. Sal salue l’énorme bassmatic de James Jamerson et pouf, il saute sur «Satisfaction», il parle de riff of the century - The greatest rock’n’roll record of all time ? Hell yeah ! - Retour aux hits de base avec «Be My Baby» des Ronettes (another in the all-time top 10) et revient à la Soul magique avec le «What’s Going On» de Marvin - Again, James Jamerson plays one of the all-time great bass lines - Comme on peut le constater, jusque là, tout va bien. Sal est incapable d’écouter un mauvais disque. Il ne brandit que des rondelles magiques. Voilà «My Girl» des Temptations, puis le Percy Sledge évoqué plus haut, suivi de «I Can Hear The grass Grow», holy shit, this is the best record to come out of England in 1967, il met les Move exactement au même niveau que les Beatles, les Stones, les Kinks, les Who - They are what exciting English rock is all about - C’est tout ce qu’il adore dans le rock anglais. Chapeau bas aussi pour «69 Tears», the ultimate garage rock classic, pour «Green Onions», pour «Keep On Running», avec la killer bassline de Muff Winwood, tiens comme par hasard, et puis voilà Wilson Pickett avec «99 and 1/2», my #1 Soul man, a true badass. Il cite Buffalo Springfied comme son deuxième favorite American band après les Byrds et ne tarit plus d’éloges sur les Raspberries («Tonight») qui combinent si bien le flair mélodique des Beatles avec le power des Small Faces. Bel hommage aux Miracles («Going To A Go-Go») et à Aretha, bien sûr («I Never Loved A Man (The Way I Love You)»), Fame Sound, Jerry Wexler and a bunch of white musicians - Link Wray dont il recommande «Rumble» - PLAY IT LOUD - Little Richard avec «Tutti Frutti» - This was the MOST exciting record to come down the pike - Dionne Warwick, les Shirelles, Martha And The Vandellas («Nowhere To Run») - And this is where Keith Richards gets the ‘Satsisfaction’ riff from ? - Dwight Twilley Band avec «You Were So Warm» - Sun records reverb and Beatles melodies - Walker Brothers («The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore») - One of my favorite vocal performances of all time - Julie Driscoll & Brian Auger Trinity, Spinners, Zombies, Dusty chérie («I Close My Eyes And Count To Ten»), Easybeats, Moby Grape - My favorite debut album - Jackie De Shannon («When You Walk In The Room») - Elle fit la première partie des Beatles, écrivit des chansons pour les Byrds et Marianne Faithfull, elle avait Ry Cooder dans son backing band et eut une relation avec Jimmy Page - Jackie est une BIG personal favorite de Sal. Music Machine est son groupe garage préféré («Talk Talk»), et il adore les Ramones («I Wanna Be Your Boyfreind») - Thanks for saving rock’n’roll, Johnny, Joey, DeeDee and Tommy - et puisqu’on est dans les punks, il salue les Damned («New Rose»).

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    Et pouf, il saute sur Etta James («At Last») - Regarded as one of the greatest R&B voices of all time - Puis il enchaîne les Supremes («Stop In The Name Of Love») et les Velvelettes («Needle In A Haystack») - Some of the most exciting singles from Motown’s wonder years - puis il salue Darlene Love («Christmas (Baby Please Come Home)» - «Fine Fine Boy», this absolute monster is for me one of the best records of all time - Il revient en Angleterre avec les Birds («Say Those Magic Words») - Ronnie Wood and one of may bass heroes, Kim Gardner - Sir Douglas Quintet («She’s About A Mover», les Bee Gess («New York Mining Disaster 1941»), Bobbie Gentry, forcément, les Groovies avec «Slow Death» - Some of the best rock’n’roll this side of Atlantic - Puis les 13th Floor Elevators, Ann Peebles avec «I Can’t Stand The Rain» et son grinding Memphis groove. Il salue aussi le «Rock On» de Davis Essex parce que Herbie Flowers y joue de la basse. Sal dit de Flowers qu’il est l’équivalent blanc de James Jamerson et pour preuve il suffit d’écouter «Walk On The Wild Side», «Space Oditty» et le «Jump Into The Fire» de Nilsson. Bel hommage aussi à Sandie Shaw («Girl Don’t Come») et il compare le team Sandie Shaw/Chris Andrews au team Burt Bacharach/Dionne Warwick, ce qui est quand même un peu osé. Joli coup de chapeau aux Turtles puis aux Foundations («Build Me A Buttercup») - killa dilla soul record from the late 60s - The Mamas And The Papas («California Dreaming»), the Dave Clark Five («Anyway You Want It») - The DC5 gave The Beatles a run for their money - Sal parle de sheer brutal power et c’est vrai. Il salue aussi Todd Rundgren à l’époque de Nazz («Open My Eyes») - The monstruously talented Todd Rundgren - et il ajoute - The Nazz from Philadelphia were one of these bands that coulda, woulda, shoulda - Pas de meilleure définition ! Sal détecte chez les Nazz les British influences, le Who-like guitar solo et des harmonies vocales dignes des Association. Il salue aussi les Hollies («I Can’t Let Go») et dit que l’album Evolution est l’un de ses BIG faves. Voilà Delaney & Bonnie qui se sont fait piquer leur groupe par Clapton, puis Sly & The Family Stone («Everyday People») - With at least two stone geniuses in the band - il parle bien sûr de Sly et de Larry Graham. Pour Sal, c’est l’un plus grands groupes de tous les temps et il te met au défi de trouver quelqu’un qui osera dire le contraire. Les Troggs qu’il traite de «minimalist geniuses» et Ronnie Spector avec «Try Some Buy Some», le hit de George Harrison - mind-blowing wall of sound production by Phil Spector and the always fabulous Ronnie on vocals - Paul Revere & The Raiders («Him Or Me»), Love («7 & 7 Is») - Love were an insanely talented group of eccentrics, drug addicts, thieves and all round misfits - oui, des punks avant la lettre, et puis voilà les Remains («Don’t Look Back») et Emitt Rhodes au temps de Merry-Go-Round - And the most amazing record the Beatles never made, «Listen Listen» - Fleetwood Mac avec «Albatross», les Pretty Things avec «I Can Never Say» - The Pretty Things étaient plus chevelus et plus féroces que les Stones et c’est complètement dingue (it’s plain crazy) qu’ils ne soient pas devenus des stars - Oui, Sal, on est complètement d’accord avec toi. Il passe directement à «See Emily Play» - British psychedelia at its finest - et il traite Syd Barrett de biggest drug casulaty of the 60s. Après Traffic et les Moody Blues, il tape enfin dans les Small Faces avec «All Or Nothing» - Another band in my top 10 of all-time - S’ensuivent Donovan et les Creation («Making Time») - The greatest unknown band to come out of the UK, do yourself a favor and check these guys out - Them («Gloria/Baby Please Don’t Go») - The most iconic garage song of all time - Il ne tarit plus d’éloges sur les Blossom Toes et leur premier album, We Are Ever So Clean, et il passe directement à The Action avec «Shadows And Reflections» - Commercial failure, like the Creation - Sal s’incline jusqu’à terre devant Bobby Womack pour «Across 110th Street» et il a raison, car c’est une pure merveille, puis c’est au tour des Meters de passer à la casserole avec «Cissy Strut» - They are considered royalty in the Crescent City - Voilà les Standells avec «Sometimes Good Guys Don’t Wear White» - It’s what trashy garage rock is all about - le MC5 avec «Tonight» - the fiercest kick-ass rock‘n’roll ever - Il rend aussi hommage à Jack Nitzsche («The Lonely Surfer»), aux Chantells dont on entend le «Look In My Eyes» dans le Goodfellas de Scorsese, my favourite film. Il n’oublie pas Chucky Chuckah («Promised Land»), ni Don Covay («Mercy Mercy»), Freddie Scott, avec «Am I Groovin’ You» produit par Bert Berns, of course, Buddy Holly («Oh Boy»), The Association, les Monkees («Porpoise Song») - Headquaters is one of the best albums of the 60s - BJ Thomas («Hooked On A Feeling») produit par Chips Moman, Bowie avec «Rebel Rebel» - This guy owns the 70s the way the Beatles owned the 60s - et il ajoute, en proie à la fièvre - It was so much fun to hear Rebel Rebel on a jukebox in 1974 - S’ensuivent Jerry Lee («Whole Lotta Shaking Goin’ On») - Forget Elvis, this guy was every parent’s nightmare - Fats Domino («I’m Ready») - The Fat Man’s 45 discography is an embarrassment of riches - Gene Vincent («Be Bop A Lula»), les Who («Anyway Anyhow Anywhere») - Leurs 10 premiers singles et leurs trois premiers albums sont mes trésors les plus précieux - et il ajoute : «There were certain bands that were religion to me.» Dont les Who, bien sûr.

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    Il salue aussi Garnet Mimms («Cry Baby») - Another Bert Berns creation, and maybe his finest - Johnny Burnette avec «Train Kept A rolling», Vince Taylor avec «Brand New Cadillac», Bo Diddley avec «Bo Diddley», Billy Fury («A Wondrous Place»), Free («The Stealer») et puis voilà Dion, Solomon Burke, les Sonics. Et tu croyais qu’il allait oublier les Box Tops, Junior Walker et Sam The Sham ? Mais non, ils sont tous là, même Big Star avec «September Gurls», et le Velvet arrive avec «Sunday Morning», puis voilà Sam And Dave («Soul Man»), et les Dolls - one of the mosts dynamic records of the 70s - S’ensuit le Jimi Hendrix Experience («Wind Cries Mary/Purple Haze») - Sal est fan des trois premier albums qu’il considère comme les meilleurs. Jimi a beaucoup de chance nous dit Sal car Chas Chandler avait tout appris de Mickie Most pour la prod - Keep it simple, keep it focused and let’s make hit records - Puis Gene Clark («So You Say You Lost Your Baby») - A songwriting genius - Swamp Dogg, Lesley Gore, James Carr, les Isley Brothers, les Stooges - One of the most influential bands of the last 45 years - Et il ajoute en parlant des trois albums des Stooges : «All great, all essential, all the time.». Arrivent ensuite les Seeds, Bob & Earl, Honey Cone, histoire de rendre un nouvel hommage à Holland/Dozier/Holland, Captain Beefheart avec «Diddy Wah Diddy», Badfinger avec «Baby Blue» et il termine avec Al Green et l’infernal «Here I Am» - THE Soul singer of the 70s - Il n’a rien oublié. Effarant !

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    Et puis il y a les inconnus et les inconnues au bataillon, comme Claudine Clark, une pré-Beatles dont il dit grand bien à l’écoute de «Party Lights». Il recommande aussi les Soul Survivors avec «Expressway To Your Heart», puis les Grass Roots («Where Were You When I Needed You») parce que c’est le groupe de P.F. Sloan & Steve Barri. Puis il fait l’article pour Marmalade («I See The Rain»).

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    Sal défend aussi des artistes qu’on n’écoute pas forcément, comme Stevie Wonder, Sonny Bono solo («Laugh At Me»), the Left Banke («Walk Away Renée») ou encore les Searchers, the MOST under-appreciated British group of the 60s. Il recommande aussi vivement le «Stoned Out Of My Mind» des Chi-Lites et le «Pretty Flamingo» de Manfred Mann. Puis les 4 Seasons que Sal détestait en réaction des gens de son quartier à Little Italy qui vénéraient les 4 Seasons et qui haïssaient les Beatles. Comme Sal adorait les Beatles, alors il détestait les 4 Seasons, mais il avoue aimer la voix de Frankie Valli. Il recommande aussi les Beau Brummels, et pas seulement «Laugh Laugh» mais aussi l’un des albums de l’âge d’or, Bradley’s Barn. Il vante aussi les mérites de Reparata & The Delrons («I’m Nobody’s Baby Now») et de Jimmy Hughes qu’il faut effectivement ne pas perdre de vue - A treasure of the Muscle Shoals Soul.

    Bon, il reste encore des tas de trucs, mais pour éviter l’overdose, on va en rester là.

    Signé : Cazengler, sale merda

    Sal Maida. Four Strings, Phony, Proof And 300 45s. Hozac Books 2018

    Milk ‘N Cookies. RPM Records 2005

     

    *

    Le Rock c'est Ça ! C'était écrit en toutes lettres sur la pochette du premier 25 cm français de Vince Taylor. En ces temps originaires tout semblait simple. Depuis il en a coulé de l'eau de la Seine sous le Pont Mirabeau, de l'eau sur la scène Rock aussi ! A tel point que le secret du Ça s'est un peu perdu. L'est difficile d'y mettre la main dessus. Vous avez Le Livre du Ça de Georg Groddeck paru en 1923 qui nous raconte que le Ça serait une sorte de maladie auto-immune, une espèce d'embryon pathogène que notre corps et notre esprit engendreraient en une frénétique copulation contre-nature, que nous abriterions à l'intérieur de nous, une espèce d'Alien niché au-dedans de nous, un squatteur fou qui nous dirigerait. A notre insu, du moins comme notre conscience feint de faire semblant de le croire. Les Anciens Egyptiens et leur sagesse pyramidale connaissaient le Ça qu'ils nommaient Ka. Ils le définissaient comme cette part d'immortalité qui nous habitait et qu'il convenait de garder précieusement intacte en nous après notre mort pour accéder à l'immortalité. D'où la nécessité d'embaumer les cadavres et de veiller attentivement à la préservation de nos momies. Autrement dit le ça ou le ka serait notre principe de vie agissant. Tout ça en tant que préliminaires à notre chronique du premier disque d'Aliça F!, pardon d'Alicia F!

    ALICIA F!

    ( Single / Damn101 )

    Alicia Fiorucci : lead vocal / Tony Marlow : guitar, backing vocals / Fredo Lherm : bass, backing vocals / Fred Kolinski : drums, backing vocals.

    D'abord une pochette bien sûr. Sans quoi ce ne serait pas une surprise. Car le rock se doit d'agresser les yeux autant que les oreilles. Artwork de Mike Cookson admirablement mis en page, du faussement très simple, une photo d'Alicia alignée à droite, un lettrage coqueluche de craquelures sur la gauche. Le tout baigné de d'obscurité. Qui resplendit de lumière. Le halo de feu autour des cheveux mi-longs d'Alicia – et ce regard vert de vipère qui darde et vous pétrifie à tel point que vous n'oseriez porter vos regard sur la blancheur irradiante de ce corps blanc, si ce n'était cette insolente attitude de souveraine indifférence aussi incisive que le tatouage barbelé qui enserre le haut d'une cuisse interdite.

    La photo est issue d'une série d'Antoine '' TK PIX'' Newel dont nous reparlerons dans une prochaine livraison. Elle est reprise sur l'œil du disque, centrée sur le corps, une focale qui en accentue la lascivité.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    My No-Generation : si l'on vous a déjà offert une vipère heurtante du Gabon et qu'elle vous a sauté au cou pour vous souhaiter la bienvenue en prenant garde d'enfoncer profondément ses longs crochets dans votre gorge vous pouvez écouter sans danger ce titre. Sans quoi vous risquez d'être surpris, le morceau n'a pas commencé que vous voici valdingué par un monstrueux vlan de guitare et la voix d'Alicia surgit et se plante en votre cœur tel un poignard meurtrier. Si vous croyez en être quitte pour la peur, vous vous méprenez. Reprenez vos esprits, c'est difficile, ça klaxonne de tous les côtés à la Ramones, et c'est fini. C'est quoi ce truc de madurle, deux minutes et trente-trois secondes de love suprême et c'est ignominieusement terminé. Question affirmation de soi, Alicia F! ne fait pas dans dentelle. A la manière dont elle prononce ses trois derniers I don't care, vous comprenez qu'il vaut mieux ne pas chercher à chipoter. D'ailleurs Fred Kolinski vous cloue le bec d'un dernier coup de marteau définitif. Adjugé. Plié. La purple panther a disparu. Quant à Marlow le filou fellow il s'est débrouillé pour placer dans tout ce tintamarre un destroy solo, genre parquet ciré glissant du Titanic quand il plonge vers les abysses, qui fera rockin' date.

    I fought the law : une reprise – il n'y en aura que deux au grand maximum sur l'album en préparation – pas n'importe laquelle, l'hymne des rebelles du rock'n'roll écrit par Sonny Curtis qui enregistra avec Buddy Holly et Eddie Cochran – un titre qui colle à l'art natif de vivre d'Alicia F! je n'en fais qu'à ma tête car je suis un être humain libre comme ces animaux que les hommes surnomment sauvages. Aussi elle vous l'entonne à pleins poumons, à pleine joie, un vent impétueux qui courbe la cime des arbres, et derrière les musiciens reprennent en chœur, Kolinski s'offre une rafale insidieuse de battements névrotiques à la suite desquels Frédo Lherm en profite pour un lâcher de basse enragée. Marlow déploie tout du long l'oriflamme de sa guitare et Alicia vous force de son vocal pandémoniaque toutes les prisons et brise toutes les chaînes mentales qui nous emprisonnent à nous-mêmes.

    L'air de quelque chose qui ressemblerait à un concept-single. Alicia a compris que le rock sans mythologie est insipide, qu'il faut incarner le fantasme de son propre personnage afin de phagocyter de sa propre volonté agissante l'imaginal cerveau de l'auditeur. L'idole n'incarne que son propre désir à être soi-même dans toute son unicité stirnérienne. Moi et rien d'autre que cet amour hargneux du rock. C'est lorsque l'on est définitivement devenu l'œuf germinal de sa propre solitude, de sa propre plénitude, que l'on peu devenir l'absolu et nécessaire miroir de tous les autres. Le rock'n'roll c'est ça.

    Et rien d'autre. Que cette manipulation mentale. Magie musicale.

    But we like it.

    Et avec ce premier vinyle, Alicia F! y réussit magnifiquement.

    Damie Chad.

     

    MOUNTAIN ( VI )

     

    1973

    West, Bruce & Laing s'est terminé en queue de poisson, trop de drogue, trop d'égos, Jack Bruce parti, Leslie et Corky se retrouvent seuls, pas pour longtemps, plus de bassiste, même pas le temps de se retourner voici que Felix Pappalardi arrive ventre à terre. L'a un super plan à proposer : la reformation de Mountain. Mais pas que. Du fric à se faire : au Japon. A la clef de cette tournée au pays du Soleil Levant, les royalties d'un double album live, qui résisterait à une telle proposition ? Corky se désiste sans tarder. Ce n'est pas qu'il n'aime pas les Japonais, c'est qu'il voit les ennuis se profiler. Certes des étincelles à prévoir entre Felix et Leslie, mais ce n'est pas le pire. Pappalardi n'est certainement pas un mauvais bougre, par contre c'est un homme sous influence. Non ce n'est pas la mafia qui lui court après, c'est dommage, ce serait mieux, mais allez vous dépêtrer de sa diablesse d'épouse ! Gail Collins est une peste. Bubonique. Faut qu'elle se mêle de tout. Qu'elle ramène son grain de sel à tous moments.

    Balle au centre entre Felix et Leslie. L'arbitre Corky a démissionné. Justement Pappalardi connaît un autre batteur, c'est lui qui marque le point, lui reste encore à déstabiliser son redoutable adversaire : tu sais Leslie tu te débrouilles bien aux guitares toutefois si tu avais un gars pour te soutenir ce serait moins fatiguant pour toi. Leslie pare le coup : ok, pour cette tournée, mais à la prochaine I want Corky. Pas chaud le Leslie, toutefois qui cracherait sur une mountain d'or...

    TWIN PEAKS

    1974

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Un double live made in Japan, enregistré le 30 août 1973  à Osaka. Pour l'artefact heureusement que Gail Collins est beaucoup plus imaginative que le sous-doué qui s'est chargé de la pochette du Deep Purple... Reste fidèle à son style. Sobriété démiurgique. L'on peut se perdre dans sa contemplation. La montagne est toujours là, mais sombre, massive, menaçante. Le ciel est rose, la couleur préférée des petite-filles, Gail impose le cachet de sa féminité, une manière d'affirmer qu'elle est autant Mountain que les musiciens. L'on a vite fait de se perdre dans les fluidités anguleuses du dessin. Quel est ce cygne qui semble aller de l'avant alors que son col infléchit déjà le chemin du retour, et cet être-soleil aux cheveux couronnés d'épis d'or qui semble l'accueillir, quel est-il ? Mais nous n'avons analysé que les deux tiers du dessin. Le troisième est au verso de la pochette. La montagne noire est toujours là, à croire que Gail ait voulu répéter deux fois la même scène, celle-ci se déroule avant celle du recto, la blancheur du cygne file telle une flèche, elle s'apprête à dépasser le prince-soleil autour duquel elle effectuera l'infléchissement du retour de sa trajectoire. Le bec pointu comme la flèche de Zénon qui vole et ne vole pas puisque tout instant est inscrit en sa propre solitude, en son propre espace. Si vous les additionnez les uns après les autres vous en déduisez le continuum d'une histoire, qui sort de votre imagination, peut-être vaut-il mieux comprendre que ces instants sont séparés et ne communiquent pas entre eux. Que la balle qui vous tue, n'a rien à voir avec cette autre qui a été lancée. Toute poésie picturée n'est-elle pas prémonitoire. Comme par hasard le quatrième tiers est un bandeau noir qui sert d'écritoire récapitulatif.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Allan Schwartzenberg ce n'est pas Corky, mais ce n'est pas le dernier venu. Musicien de session l'a joué avec tout le monde et les plus grands. Grand amateur d'Elvin Jones, il a acquis cette subtilité qui lui permet de trouver sa place dans n'importe que style. Pour rester dans le style de musique la même année que sa participation a Twin Peaks il travaille avec James Brown, l'année suivante Alan Douglas fera appel à lui pour rajouter la batterie sur six des huit pistes de l'album posthume et controversé de Jimi Hendrix Crash Landing.

    Bob Mann, tout comme Allan Shwartzenberg il a accompagné Gloria Gaynor, Linda Ronstadt, Barbara Streisand... Pianiste et guitariste, capable de tout jouer et de tout arranger, de tout composer, du rhythm 'n' blues à la musique classique. Pappalardi n'a pas fait appel spécialement à des rockers mais à des mercenaires de haut niveau.

    Leslie West : guitar, vocals / Felix Papparladi : vocals, bass, keyboards / Bob Mann : guitar, keyboards / Allan Schwartzberg : drums.

    Never in my life : rien à dire le son est là, l'alchimie entre la vieille garde et les nouveaux embauchés se réalise, à cette différence près que le son est top léché, n'émane pas de ce premier morceau la force convulsive qui agitait les disques de la première période. Theme for an imaginery western : sur ce morceau plus lent le défaut du premier titre est moins apparent, la voix de Pappalardi couvre tout, dès qu'il se tait l'auditeur se met en attente de son retour, manque toutefois l'épaisseur de la la frappe de Corky. La deuxième guitare n'apporte rien, elle fluidifie le jeu de West mais ne lui donne pas davantage de furie. Blood of the sun : la voix de West fait sauter le barrage et emporte nos préventions et le caramel de l'assentiment, toutefois la cymbale de Schwartzberg est trop légère. Guitar solo : West tel qu'en lui-même, qui s'amuse, solo tout en douceur, haché de silence, idéal pour comprendre comment il construit son architecture, lorsqu'il se déchaîne l'on dirait qu'il s'overdube lui-même. Monte dans les aigus, un peu comme s'il se moquait de nous. Nantucket Sleighride : Pappalardi irradie. L'on en oublie que l'orchestration manque d'un peu d'ampleur. Poussez le son si vous voulez voler parmi l'écume et les embruns. Nous ne retrouvons pas l'émotion qui nous avait saisi lorsque nous l'avions chroniqué en diamant solitaire dans la suite consacrée au deuxième album de Mountain. Crossroader : un cabochon pour Leslie qui fait sonner sa guitare comme il se doit sur un morceau qui n'a pas la prétention de révolutionner le rock, ni de le porter à incandescence. Se débrouille pourtant pour en faire un des temps forts de l'album. Mississippi queen : le cordon de gloire de Corky, Schwartzberg fait gaffe à ne pas le rater et la guitare de Leslie vient en contrefort pour ne pas faire rougir son vieux copain absent. Silver paper : un vieux morceau, vous le découpent à la dentelle, c'est joli, c'est mignon tout plein. Tressent des guirlandes pour la fête de Noël. Vous le font durer, y prennent du plaisir. Nous aussi. Roll over Beethoven : en fait on préfère le bon vieux rock'n'roll. Ne vous demandez pas pourquoi.

    Soyons franc, le disque ne nous convient pas tout à fait. Trop policé. Ressemble un peu à ces marches que l'on a taillées dans le rocher pour permettre aux touristes d'accéder à la forteresse de Montségur sans risquer de glisser et de basculer dans l'abîme. L'on est très loin des bootlegs de West, Bruce & Laing. L'adjonction des deux professionnels a permis une certaine efficacité mais ils ont masqué d'une brume sans mystère les abrupts de la montagne sacrée.

    Plus tard West affirmera que ce japan tour n'était pas ce qu'il désirait. Repartir avec Mountain, ce n'était pas idiot, mais pas pour rejouer les mêmes éternels morceaux. L'était comme Baudelaire, recherchait du nouveau. Est-ce pour cela qu'il accepte de participer à un nouvel album ? L'a tout de même pris une assurance tout risque : Corky est revenu. La partie est tout de suite plus égale : Corky + Leslie d'un côté, Felix + Gail de l'autre. Bon prince, Leslie accepte un second guitariste, ce n'est pas ce qui lui fait peur.

    AVALANCHE

    1974

    Leslie West : guitar, vocals / David Perry : Rythm guitar / Felix Papparladi : vocals, bass, keyboards / Corky Laing : drums.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Je vous avais demandé de garder en mémoire la pochette de Live 'n' Kickin', elle n'est pas de Gail Collins, elle est signée de Pacific Eye & Ear, studio-design à qui l'on doit de nombreuses couves d'artistes rock, une des plus célèbres étant par exemple le Berlin de Lou Reed.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Nul besoin d'avoir fait une école d'art pour s'apercevoir que la structuration de la pochette d'Avalanche due à Gail Collins possède quelques ressemblances, des espèces de rappels à l'ordre, le cercle évidemment, les photographies des musiciens en pleine action dans la mire. Gail a choisi Leslie et Felix sur scène jouant et chantant, comme au bon vieux temps de Mountain. La citation circulaire empruntée à WB&L est là pour signifier que la brisure a déjà eu lieu que l'histoire de Mountain en est à son dernier acte. La montagne est d'un noir de deuil aveuglant. Le ciel coloré – espèce d'arc-en-ciel angulaire – témoigne de l'éclat d'un prestigieux passé. Le reste du dessin est typique du style de Gail, quel est cet étrange poisson volant et pourquoi l'oiseau sur sa racine ne s'envole-t-il pas, comme si quelque chose ne tournait plus rond ? Plus de cygne qui ne nous fasse signe. Un peu comme si drame était déjà consommé. Gail Collins avait-elle la prescience que c'était la dernière pochette de Mountain qu'elle dessinait. Sans doute était-elle au courant de la décision irrévocable de Pappalardi de mettre définitivement fin au groupe...

    David Perry est originaire de Nantucket, autant dire qu'il s'inscrit naturellement dans la communauté Mountain. Il jouera dans Black Cats et dans The Dionysians avec Nick Ferrantella qui devint le road manager de Mountain et de West Bruce & Laing, l'on comprend qu'il ait pu être facilement accepté par Leslie et Corky. Nous le retrouverons en un autre épisode avec Felix Pappalardi.

    Whole lotta shakin' goin' on : les classiques du rock, ce n'est pas le trésor du Capitaine Flint qui nécessite toute une expédition maritime, sont accessibles à tous, les coffres inépuisables largement ouverts débordent de diamants gros comme le Ritz, il suffit de se baisser et de puiser dedans à pleine mains. Généralement les groupes ne proposent ces dragées aux poivres de Cayenne explosives qu'en concert en guise de dernière faveur avant de s'esquiver. Mountain se moque de ces coutumes. Directement en ouverture de face A pour l'album studio censé marquer le grand retour. Ne doutent de rien, pas une énième reprise du old but eternal & young Berry, n'ont pas peur du grand méchant Jerry Lou, lui ont dérobé son épaule saignante de phacochère préférée, grands princes ils lui ont laissé son pumpin' piano, vous le font à la sauce Mountain, vocal à l'arrache, guitare gourmande et aigüe et Corky tout heureux qui mène le train. Ne closent même pas le débat d'un accord majeur, se permettent l'infini instrumental des rails qui courent jusqu'au bout du monde, juste pour nous faire regretter qu'ils ne l'aient pas laissé filer sur toute la face de l'album. Sister justice : pas de jaloux, à Felix le chat de prendre la relève. L'est comme ses jeunes filles qui mettent leur plus belle robe pour être sûre de vous séduire, sait très bien que son attrait numéro un c'est sa voix, vous l'estampille avec cette coquetterie qui vous pousse à coller un timbre de collection sur une lettre d'insultes à votre percepteur, vous la pose dès le début et ne se tait pas jusqu'à la fin, personne ne fait mieux que le boss, il vous trousse la ritournelle et vous êtes éblouis par ce qu'il révèle dessous, les trois autres jouent sous du velours, je ne dis pas qu'ils se roulent les pouces, ils assurent le job à la perfection, quand Orphée chantait les argonautes souquaient d'autant plus ferme. Grenadine fortement alcoolisée. Ne pas en abuser. Alisan : une petite compo de West, cristalline, avec quelques vols d'éventails sinon mallarméens du moins acoustiques, et hop ça part sur un son banjo, tout ce qu'il y a de plus country, vous ne glisseriez pas un feuillet de cigarette entre deux notes, l'on repart en berceuse, légèrement plus accentuée, sur ce balancement mordoré un bébé se croirait dans le ventrou de sa maman. Swamp boy : écrit par Monsieur et Madame Papplardi, l'on change d'endroit, chaleur et rythme poisseux, la basse de Félix qui clapote et le vocal genre poire d'angoisse hennit en douceur comme si un serpent lui passait entre les jambes. ( I can't get no ) Satisfaction : les deux précédents morceaux étaient beaux mais pas très avanlachiques à vous couper la chique, West jouait déjà ce hit avec The Vagrants avant Mountain, je ne sais plus qui a dit que c'était la plus belle reprise du chef d'œuvre ( parmi tant d'autres ) des pierres roulantes, peut-être que si Decca ne l'avait pas sorti avant qu'elle soit revue par les cinq voyous de bonne famille londoniens aurait-elle fini à ressembler à cette pétaudière à péter les chaudières... En tout cas elle n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd, nous verrons plus loin pourquoi, Corky a la bonne idée de ne pas tenter d'imiter Charie Watts, Felix en profite pour vraiment jouer de la basse et Leslie avec un bottleneck vous dépèce un serpent vivant et au lieu de se servir de sa guitare il nous offre les cris gémissants du reptile frémissant. Jamais plus vous n'obtiendrez de satisfaction aussi énamourante dans votre vie. Thumbsucker : encore un titre du couple infernal, le genre prise de cocaïne parfaitement inspirée, vous avez un guitare sur un mur qui picore du pain dur et vous êtes comme les petits poussins qui suivent leur mère les yeux fermés jusqu'à la prochaine rôtisserie. Seriez prêts à lécher n'importe quel doigt que l'on vous tendrait pour le réécouter en boucle. You better believe it : quand Corky tapote sur sa cloche à vaches, pouvez commencer à rédiger votre testament, plus la peine Leslie lui vient prêter assistance et c'est parti for the last devil's dance, le vocal de West ressemble à des hurlements de sioux lors de l'assaut contre le septième de Cavalerie, et derrière vous avez un de ces froissés de riffs, comme il ne s'en fait plus cette terre depuis au moins la cruci-fiction du Christ. Superbe, un des meilleurs titres de Mountain, vous pouvez me croire. I love to see you fly: une ballade pour Gail, pour une fois Leslie a aidé Felix pour l'écrire. Un moment de faiblesse masculine, Pappalardi a cueilli les plus belles roses pour sa compagne, Leslie a rajouter un épineux d'acoustique. Ne faut pas non plus souhaiter l'impossible, la vie est parfois assez dure dans sa réalité. Le genre de ballade vicieuse qu'auraient pu composer les Rolling, seraient-ils parvenus à être aussi cyniques ? Back where I belong : les petites fleurs même carnivores c'est beau, mais Corky et West ils préfèrent les gros riffs qui tâchent la nappe de gros cercles rouges. Vous le répètent en cœur, ils appartiennent au rock'n'roll. Parfait, nous aussi. Last of the sunshine days : une mélodie aigre douce, Gail et Pappalardi se préfigurent dans l'après-Mountain. N'ont apparemment aucune idée sur la manière de comment l'histoire se terminera, pas vraiment un morceau de rock, une chanson à la Tin Pan Alley, un rire amer pour tirer sa révérence. Celui qui s'amuse le plus dans ce final c'est Corky, on le sent soulagé, marque le rythme avec entrain, à se quitter autant que ce soit en bons amis.

    Le titre laissait présager une avalanche de fureur, ce n'est pas le cas. Cet album est cependant mille fois plus inventif et créatif que Twin Peaks. Une époque se termine, qui nous laisse des regrets. Certes la cassure est évidente entre le pôle sud papparlidien davantage artiste et le pôle nord beaucoup tempétueux. Inutile de s'apitoyer, quand ça ne veut plus, ça ne peut plus. Pappalardi se retire, West décide de continuer. Corky le suit.

    Comme ils ne peuvent pas utiliser l'appellation Mountain, West décide de miser sur son propre nom.

    THE GREAT FATSBY

    ( Mars 1975 )

    Leslie West : guitars, vocals / Corky Laing : drums / Mick Jagger : guitar / Kenny Hinckle : bass / Don Kretmar : bass / Nick Farrentella : drums / Marty Simon : piano / Joel Tepp : guitar / Howwie Wyeh : piano / Dana Valery : vocals / Jay Trenor : Vocals.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Don't burn me : ( titre éponyme de l'album du soulman Paul Kelly paru en 1973 ) : la guitare pleure et le vocal de Leslie arrache tout, Fatsby peut tout jouer, Fatsby peut tout chanter, il montre qu'il a l'âme plus profondément noire que la plupart, qu'il n'ignore rien des racines du rock'n'roll, qu'il existe aussi un versant moins ensoleillé que le studio Sun et moins country-rock-boy que Chuck Berry. Un chef d'œuvre inattendu. House of the rising sun : surprise n° 2, flûte ! une introduction aussi belle qu'un chant d'oiseau, l'on commence à comprendre ce que Leslie voulait dire lorsqu'il espérait ne pas refaire sempiternellement les vieux morceaux de Mountain, certes vous ne trouverez rien de plus ancré dans la tradition et dans la lignée de tout ce que le groupe a réalisé jusqu'à maintenant, et si la guitare semble reprendre les sentiers balisés, voici qu'après le premier couplet c'est la monstrueuse voix de Dana Valeri qui lui donne la réplique, tous deux donnent dans le mélodrame le plus pur, ponctuée d'un solo de cuivre et sur la fin de relents d'harmonica. Version des plus respectueuses et des plus originales. High roller : rajouter un ''s'' en dernière lettre et vous possédez le titre d'un album des Rolling Stones d'un concert public donné en 1997 à Las Vegas. L'on ne s'étonnera donc pas de savoir que Mick Jagger est venu jouer quelques licks de guitare durant les sessions. Un truc que Corky a salement mitonné derrière ses peaux. Que voulez-vous quand vous vous éloignez de la montagne, elle refuse de se se barrer de l'horizon, un joyeux bordel, des cuivres qui surgissent de partout, tout cela n'est pas sans évoquer les grands morceaux des Stones avec Mick Taylor, d'ailleurs il vient de quitter les Stones et le nom de Leslie a circulé pour le remplacer. I'm gonna love you thru the night : genre de déclaration qui ne doit pas rester vaine promesse, Leslie l'ouvre en grand et c'est parti pour la ballade grand spectacle, une pincée de pop dans le rock, les Stones le feront excellemment quelques années plus tard, guitare féline qui ronronne, agréable à écouter, l'on a l'impression que Leslie sort le catalogue de toutes ses possibilités. Esp : n'est jamais meilleur qu'à la guitare, alors il montre ce que l'on n'attend pas de lui, question tonitruance il a déjà donné, ici il envoie grave la nuance, sait travailler aussi dans la ciselure et le chromé-or qui arrache des cris d'admiration. M'étonne qu'un réalisateur de film n'ait jamais songé à utiliser cet acoustique, je le verrais très bien par exemple pour les scènes idylliques de Bilbo the Hobbit. Honky tonk woman : hot stuff, si vous voulez savoir si Leslie pourrait se faufiler dans les coulées fragmentées de Keith Richards, la réponse coule de source, même que si le Jag avait un soir une subite laryngite il pourrait lui donner un coup de main derrière le micro. If I still love you : une espèce de faux blues à moins que ce ne soit un blues totalement stoned, il y a des jours où l'on se sent plus vaseux que d'autres, une feuille d'automne mélancolique qui tombe de l'arbre, avec des chœurs grandiloquents derrière qui nous chantent combien la vie est triste. Doctor love : un fromage appuyé un peu trop pop à mon humble avis. Le premier clin d'œil de l'album à Free, comme si West avait vraiment besoin de cette référence. If I were a carpenter : le classique de Tim Hardin, par chez nous repris par Hallyday, question accompagnement, ce n'est pas renversant, West a dû l'enregistrer pour le plaisir d'étaler ses octaves, et le désir de laisser Dana Valeri poser sa voix, hélas trop peu de temps. Mignon mais pas craquant. Little of bit of love : un deuxième morceau de Free, c'est bien fait, mais un peu superfétatoire, heureusement que Dana Valeri montre de quoi elle est capable.

    Un album un peu surprenant, Leslie semble marcher sur les traces de ce que Pappalardi enregistrera de son côté pour son propre compte. Avec ce titre ventripotent beaucoup de fans ont dû s'attendre à une apocalypse sonique monstrueuse, mais non, peut-être a-t-il été un peu mangé par tous les participants présents dans le studio, à moins qu'il ne soit à interpréter à l'aune de The Great Gatsby, le roman de la désillusion de Fitzgerald comme si se retrouvant seul Leslie se sentait un peu démuni, ne sachant trop vers quoi se diriger. Stones, Free, soul, pop... le gars un peu perdu, qui bricole dans son coin, avec Corky incapable de le cornaquer. De toutes les manières qui pourrait réussir le prodige de mener West par le bout du nez. L'est trop sûr de lui, trop orgueilleux pour ne pas décider de lui-même ce qu'il veut... Les ventes de l'album ne décolleront pas. Un bon disque certes, mais aux USA à l'époque il en sortait au minimum un par jour de cet acabit. Très symptomatiquement les titres sont souvent de jolies bluettes d'amour déçu. Drôlement bien foutues. Pas très longues non plus car Leslie est homme à cacher ses faiblesses et voiler ce sentiment insistant que le meilleur de la vie est désormais derrière lui.

    THE LESLIE WEST BAND

    ( 1976 )

    Leslie West : guitar, vocals / Corky Laing : drums / Mick Jones : guitar / Don Kretmar : bass guitar / Frank Vicari : horns / Sredni Vollmer : harp / Ken Ascher ; piano / "Buffalo" Bill Gelber : bass / Carl Hall, Hilda Harris, Sharon Redd, Tasha Thomas : backing vocals.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Money : les guitares, pour une fois l'adjacente n'est pas inaudible, c'est Mick Jones – en France, on l'appelait lorsqu'il officiait auprès de Johnny, Micky Jones, ce qui est marrant c'est que la frappe de Corky n'est pas sans évoquer celle de Tommy Brown son complice d'alors – ce n'est pas le vieux classique de Barrett Strong, mais un stuff tout aussi efficace, le Leslie quand il chante vous avez l'impression qu'il vous arrache une dent de sagesse à chaque mot, chaloupé sur une mer qui fraîchit salement, trop court, terriblement efficace avec en plus des chœurs féminins très clitoridiens. Dear Prudence : j'avoue un a-priori défavorable, le genre de morceau que j'ai toujours eu du mal à avaler sur le double-blanc des Beatles, comme quoi l'aspirine avec un peu d'arsenic ça passe mieux. Certes Leslie est un grand guitariste, mais il ne faudrait pas sous-estimer sa voix, ils ont même rajouté des chœurs féminins ce morceau sur les dangers de la méditation transcendantale acquiert un petit côté western, avec des mains qui tournent nerveusement autour du holster. En prime pour terminer sur une note exotique, vous avez une guitare qui se fait passer pour un sitar. Get It Up : le titre évoque James Brown mais l'on est carrément dans un orage zeppelinien, jusqu'à la voix qui n'est pas sans évoquer Plant, une batterie devenue folle et un harmo atteint de délirium tremens. Ne dépasse pas quatre minutes, mais puisque leur plumage se rapporte à leur ravage, ils sont les rois du heavy metal. Singapore Sling : une petite mélodie slingante à souhait. De l'acoustique sans à-coups. Leslie vous donne l'aubade. By The River : ce n'était qu'un intermède, l'on démarre sur un rythme à la Bo Diddley et l'on s'enfonce tous en chœur dans la forêt vierge avec des anacondas multicolores qui servent de guirlande entre les arbres. Dépaysement garanti. The Twister : rien à voir avec le twist des surboums des années soixante, Frank Vicari joue au jokari avec son sax, il nargue le grondement des guitares qui écrasent tout derrière vous et vous avez beau courir à toute vitesse, elles finissent par vous rattraper. Setting Sun : Leslie a toujours adoré les couchers de soleil romantique, avec des guitares dorées et des chœurs féminins nostalgiques, le beau chromo que vous trouvez accroché dans la chambre de tous les hôtels économiques. La dimension cheap du rock'n'roll. Tout le monde se tait, n'y a que Corky qui n'a pas compris que c'est le moment de l'introspection générale, se retrouve tout seul à tapoter sur sa sa batterie, et vous ne savez pourquoi votre cœur se serre. Que sont ces gouttelettes de rosée qui roulent comme des larmes de guitare sur vos joues ? Sea Of Heartache : la même chose que précédemment mais en beaucoup plus fort. Un festival de guitares en surimpression, les forces tumultueuses du destin s'approchent, vous recouvrent, s'éloignent et vous laissent dans votre solitude. We'll Find A Way : retour à l'enfer du rock urbain, les voix des filles qui vous poursuivent comme des sirènes d'usine, Corky vous dirige vers les quartiers du crime et de la jouissance, les guitares vous brûlent le sang, Leslie aboie après vous comme le chien de l'enfer. We Gotta Get Out Of This Place : reprise d'un des plus beaux morceaux des Animals ( facile ils n'ont enregistré que des perles pour nos oreilles de pourceauphiles ) impossible de faire mieux que ces satanées bestioles, alors le band à Leslie se colle dessus et se contente de suivre le mouvement. On aurait préféré un peu plus d'audace, surtout pour terminer l'album. Peu stratégique, les fans de base pensaient qu'ils allaient pulvériser le hit.

    Ce deuxième album est meilleur que le premier. Il ne se vendra pas davantage. Tous deux partagent un même défaut, des morceaux trop courts qui ne dépassent guère les quatre minutes. A chaque fois, une belle idée, mais trop vite délaissée avant d'être exploitée. D'où systématiquement une déception que l'on se refuse à avouer...

    Leslie aura du mal de se remettre de ses deux échecs successifs. Le bilan qu'il tire des trois dernières années n'est guère florissant. Il quitte New York pour Milwaukee dans le Wisconsin ce qui ne le rend pas plus fameux mais beaucoup plus loser... Se met au vert à la campagne. Essaie d'arrêter la drogue et tombe en dépression. L'on perd sa trace. Il ne croit plus en lui, il ne croit plus au rock'n'roll. Le monde change, les vieux groupes passent de mode, n'est plus qu'un éléphant en route pour le cimetière des dinosaures. Rien de ce qu'il entend ne l'agrée...

    Mais si tu ne vas pas au rock'n'roll, le rock'n'roll vient à toi. C'est la guitare d'Eddie Van Halen qui le réconcilie avec l'idée qu'en ces temps de détresse le monde a encore besoin de bons guitaristes. La route du retour sera plus dure que prévu. Il reforme Mountain. Ne rêvons pas, il va de bar en bar et de ville en ville trouvant toujours un groupe local surexcité de l'accompagner pour un soir sous le nom de Mountain... Plus tard ils pourront dire : Moi j'ai joué avec Leslie West...

    Au début des années 80 l'on proposa des millions de dollars aux Beatles pour qu'ils se reforment. Ils refusèrent. Mais l'idée était à creuser, tiens si Cream reprenait la route... et pourquoi pas Mountain... de quoi titiller Pappalardi qui se laisserait bien tenter... Suffit de retrouver Laing. N'est pas loin. Et West. Enfer et damnation, il se sert du nom de Mountain sans autorisation ! Pappalardi lui demande d'arrêter et de les rejoindre. Tête de mule n'avance ni ne recule. Niet ( je vous fais à la russe ). On est en Amérique, dans les cabinets les avocats se frottent les mains. Coup de théâtre, ce n'est pas Leslie qui rejoint Felix et Corky, c'est Corky qui rejoint Leslie. Felix est hors-jeu. Il n'aurait jamais dû annoncer à l'avance que Gail serait incluse dans la formation ! Corky + Leslie c'est déjà un Mountain presque au complet, nos deux tourtereaux se dépêchent d'étoffer leur crew, Miller Anderson à la basse et Keeth Hartley à la guitare sont recrutés. Ni une, ni deux, ils commencent à tourner, Mountain écrit en gros sur les affiches.

    Que voulez vous que Pappalardi fît ? Qu'il mourût ! Et Felix le fit. Comme dans les grandes tragédies du dix-septième siècle. Pas de lui-même. Ce n'est pas qu'il y mit de la mauvaise volonté. C'est lui-même qui offrit l'arme du crime à son assassin. Un Derringer. Une arme de poing redoutable. Surtout lorsqu'il est tenu par une femme jalouse. Les relations entre les époux Pappalardi étaient tumultueuses. La drogue n'arrangeait rien. Et quand il apparut à Gail Collins que son mari était prêt à la quitter pour une certaine Valerie Merians âgée de vingt-sept ans... Le coup accidentel partit tout seul, plaida-t-elle devant les juges. Ils eurent l'incroyable bonté de ( faire semblant de ) la croire. La scène se serait déroulée au lit, Felix voulait lui apprendre à s'en servir... N'était-elle pas le seul témoin ? Elle fut libérée après quelques mois de prison.

    Sur ce qui c'est vraiment passé les déclarations de West restent sarcastiques, offrez à vos belles, des fleurs, de la lingerie fine, de superbes limousines, par pitié évitez les armes... Corky parle en fatalo-philosophe, l'accident était inévitable, trop de drogues, trop de querelles, trop d'armes... Au procès de Gail, Frances l'épouse de Corky témoigne de la jalousie de Gail qui l'ayant aperçu se promener avec Felix l'aurait menacé de lui faire sauter le caisson si elle continuait...

    GAIL COLLINS

    Une fois libérée Gail continue à habiter à New York chez ses cousins. Une dizaine d'années plus tard on la retrouve à San Francisco. En 2005, elle déménage au Mexique pour vivre dans le village d'Ajijic près du Lac Chapala, très couru par les hippies. Sans doute vit-elle de ses royalties sur les chansons qu'elle a écrites. Il semble qu'elle ait travaillé à temps partiel dans un magasin de design tenu par une amie nommée Pearl. Elle crée des vêtements et des bijoux. Discrète elle utilise son second prénom et devient ainsi Delta Collins.

    Atteinte d'un cancer – elle serait venue à Ajijic pour suivre des traitements novateurs dispensés localement - il appert qu'elle ait mis fin à ses jours. Par pendaison. Le six décembre 2013. On raconte qu'elle avait demandé sur son testament que ses trois chats fussent euthanasiés puis incinérés, et que leurs cendres fussent, telles celles d'Achille et de Patrocle, mêlées aux siennes. Ce qui   la rend très sympathique aux amis des matous. Ce qui trahit aussi une personnalité propice aux anéantissements sans concession, aux engloutissements définitifs. Amour à mort.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    L'on ne parle plus guère de Gail Collins. Nous terminerons sur le plus bel hommage qui lui ait été rendu, peut-être par hasard, quant à l'importance de sa participation à l'aventure Mountain. Il s'agit de la couverture d'une anthologie du groupe réalisée en 2004 en Angleterre par Columbia. The Very Best of Mountain regroupe vingt titres du groupe. Sur le fond noir de la pochette a été reproduit le bandeau coloré peint par Gail Collins qui surmontait la photo du groupe sur l'album Flowers of Evil. Sur ce faire-part de deuil, les vignettes colorées de Gail ressortent admirablement comme une main chaude et vibrante tendue depuis le royaume de la mort.

    La saga de Mountain est loin d'être terminée. A suivre.

    Damie Chad.