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  • CHRONIQUES DE POURPRE 723: KR'TNT ! 723 : SAINTS / DREAM SYNDICATE / BUDDY GUY / JOAN JETT / JOHNNY LEGEND / RITUEL / SANS ROI / KURT COBAIN

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 723

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 02 / 2026

     

      

    SAINTS / DREAM SYNDICATE

    BUDDY GUY / JOAN JETT

    JOHNNY LEGEND / RITUEL

      SANS ROI  / KURT COBAIN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 723

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Les Saints à l’air

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             Sans doute est-ce parce que Jean-Jean était obsédé par les Saints que nous avons monté à une époque un groupe de reprises de Saints. C’est le genre de décision qu’on qualifie d’inévitable.

             Le groupe s’appelait les Nuts. Années 90. On se savait assez cinglés pour se lancer dans ce genre d’aventure. Ça partait donc d’un a-priori favorable. Nous disposions d’un autre atout majeur : la voix. Jean-Jean disposait de ce qu’on appelle communément une vraie voix. Sans doute la seule vraie voix connue en Normandie. Il avait fait ses armes dans un groupe local nommé Big City Gang. Leurs compos ne fonctionnaient pas, mais les covers raflaient la mise : «Hey Girl» des Small Faces, «(There’s Gonna Be A) Showdown» des Dolls, «Fireball» des Ducks Deluxe et le «Rat Crawl» de Third World War. Pardonnez du peu. Diable comme ce mec savait chanter.

             Il fut aussi l’un des premiers locaux à se balader en perfecto. Il avait les Saints et les Dolls dans la peau. Après avoir enrôlé un gratteur de poux et un petit mec au beurre, on a donc commencé à taper dans le répertoire, comme on dit. Le problème était que Jean-Jean et le gratteur de poux voulaient taper dans Paralytic Tonight Dublin Tomorrow, qui n’est pas forcément la meilleure des entrées en matière, et pouf on s’est retrouvés tous les quatre en studio à essayer de mettre en place deux des cuts les plus difficiles de l’histoire des Saints et du rock, «Simple Love» et «(Don’t Send Me) Roses». Ah il fallait les voir tous les deux, le Jean-Jean et le gratteur, échanger des regards énamourés pendant qu’on ramait à essayer de faire sonner ces deux horreurs sophistiquées. Avec l’expérience, on apprend une chose importante : rien n’est plus dangereux que les morceaux lents, ce sont non seulement des tue-l’amour, mais sur scène, ça pète les reins du set. Crack ! Terminé ! T’es mort. Ils ont voulu faire les malins à jouer ça sur scène, et bien sûr ça ne marchait pas. Ça ne passe que sur disque, et encore.

             Ce fut notre premier et dernier point de désaccord.

             L’idéal eut été bien sûr de taper dans le premier album des Saints. «Nights In Venice» ? Jean-Jean poussait des cris d’orfraie ! Non ! Intouchable ! On va se vautrer ! On a fini par se mettre d’accord sur «Kissing Cousins». Jean-Jean en adorait le snarl et cette structure classique qui tournait si facilement au vinaigre punk. Pour varier les plaisirs, on tapait aussi dans les Heartbreakers («Born To Lose»), dans les Mary Chain («Darklands»), les Pixies/Mary Chain («Head On») et d’autres goodies du même acabit. Mais les Saints restaient les maîtres du jeu, avec notamment un «Something Somewhere Sometimes» tiré d’un fabuleux album qui s’appelle Howling.

             Et puis un jour on a ressorti ce double 45 tours qui nous semblait tellement mythique à l’époque de sa parution, sur lequel se trouve la fameuse reprise de «River Deep Mountain High». «Pourquoi on reprendrait pas ce truc-là ?» Jean-Jean fit la moue et lâcha son verdict : «C’est pas pour nous. C’est pour les jeunes...» Fuck !

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             Les Nuts ont disparu lorsque Jean-Jean a cassé sa pipe en bois. On est alors reparti vers d’autres aventures. Tant que tu peux arquer, tu peux monter des projets. Le suivant fut El Cramped, un tribute aux Cramps dont on reparlera un autre jour. Après la fin lamentable d’El Cramped, on a monté un groupe de reprises sixties baptisé Magic Potion, d’après le fameux classique des Other Mind qui a inauguré notre première répète. On a mis «Magic Potion» au carré aussi sec. Tout s’est passé comme sur des roulettes. T’es toujours content de refaire équipe avec des vrais frères de la côte. On a ensuite tapé dans les Remains, les Standells, les Seeds, bref dans Nuggets, avec une facilité qui chaque fois qu’on jouait nous laissait tous les quatre comme des ronds de flan. On faisait sauter la sainte-barbe à coups de «Psychotic Reaction» et de «Dirty Water». Et puis un jour, à l’apéro d’après-répète, j’ai à nouveau tenté le diable : «Ça vous dit de reprendre la cover qu’ont fait les Saints de River Deep Mountain High ?» On l’a écoutée vite fait et il n’y a eu aucune hésitation. Banco !

             On est quatre dans Magic Potion, mais on joue le River Deep à trois, car c’est Fab, le batteur, qui le prend au chant, et il faut voir avec quelle niaque il te le dégringole, il n’a pas vraiment le timbre de Chris Bailey mais il a cette furie en lui qui lui permet de foutre le feu à ce vieux classique de Totor revu et corrigé par les Saints. On en fait aujourd’hui la plus honorable des moutures trash-boom hue-hue, pendant que Fab, penché comme une gargouille sur ses fûts, re-dynamite ce blaster, on bombarde en contrepoint tout ce qu’on peut sur nos manches, mais vraiment tout ce qu’on peut. Et ça marche. Inespéré ! Si seulement Jean-Jean pouvait voir ça.

             S’il fallait définir le rêve d’une vie, c’est très simple : pouvoir jouer un jour le River Deep des Saints avec des frères de la côte. Des vrais.

    Signé : Cazengler, Sainte-nitouche

    Saints. River Deep Mountain High (In One Two Three Four/2x7’’). Harvest 1977

     

     

    Wizards & True Stars

     - Syndicate d’initiatives

     (Part Eight)

     

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             C’est toujours un bonheur que de revoir les syndicalistes du Dream Syndicate débouler sur scène. D’autant plus que le Wynner affirme sa détermination à renouer avec l’âge d’or du groupe, et pour ça, il dispose d’un atout majeur : Jason Victor,

     

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     l’Argonaute intrépide, le cosmonaute de l’embellie sidérale, le cybernaute du killer flash, le spationaute de wild slinging, le would-be-naute de l’effluve rachidienne, la trashonaute de l’hyper-extension du domaine de la turlutte, l’hypernaute de la vingt-cinquième heure, le jaguaronaute du non-retour, le grattonaute de poux atomiques, le triponaute du bananas intégral, le désintégronaute de la lutte finale, l’empironaute de la réaction en chaîne, le pluvionaute de cats and dogs, l’apesanteuronaute de la giclée suspensive, l’excurionaute du blow-the-roof, le démonolonaute de tous les diables, le dervichonaute du sonic soufi, l’hyperolonaute de l’évasion viscérale, tu peux retourner ça dans tous les sens : t’es bel et bien face à un phénomène. Voir ce mec gratter ses poux pendant deux heures, c’est une fin en soi, presque l’aboutissement d’une vie de travail. On pourrait plagier Verlaine et scander, en écho à l’Il Patinait Merveilleusement : «Il grattait merveilleusement/ S’élançant qu’impétueusement/ Rarrivant si joliment vraiment.» Dans le jeu de Jason Victor, en plus de la frénésie sonique, on a la grâce verlainienne, on a la modernité du ton, on a l’inventivité permanente, on a l’impétuosité cavalante, on a le goût des violentes poussées de fièvre, on a l’expertise catégorielle, on a le goût des aventures et des voyages, ce qui semble

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    logique pour un Argonaute. Jason Victor passe son temps à cultiver l’élégiaque, ses solos fougueux se cabrent, ses notes s’ébrouent, ses riffs écument, il mise tout sur la puissance de ses flux, il varie les figures à l’infini, il gère son manche des quatre doigts, il va chercher les formules inconnues, il explore des glissandos, et avant que t’aies eu le temps de dire ouf, il fout le feu à la pampa, il cisèle des formules d’arpèges cristallins et se prend soudain pour le Krakatoa, brrroooof, il vomit sa lave, il veille à rester imprévisible et amène en permanence du sang neuf aux fantastiques vieilles chansons du Wynner, qui lui, passe quasiment tout son temps à observer son Argonaute. Il le fixe parfois comme s’il ne l’avait jamais vu. C’est tout de même assez rare de voir l’élève envoûter le maître.

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             Ils proposent un show en deux parties : ils commencent par puiser copieusement dans cet excellent album que fut How Did I Find Myself Here, avec notamment un morceau titre qui sera le théâtre d’un long, très long duel de guitares monté en neige de façon apocalyptique, et là, le Wynner et l’Argonaute atteignent le sommet du genre, l’Ararat du twin guitar attack, c’est tellement inspiré que ça bat tous les records d’intensité ! T’en as le souffle court. Après l’entracte, ils reviennent pour la résurrection de Medecine Show, qui fut le deuxième album «raté» du groupe, à l’époque, ce dont s’explique bien le Wynner dans son book. Cette fois, le Medecine Show sonne car l’Argonaute veille bien au grain. Il transfigure tous ces vieux cuts et ça rocke salement le boat. Ils bouclent avec une version complètement transfigurée du «John Coltrane Stereo Blues», et quand on dit transfiguré, c’est uniquement parce qu’on a pas trouvé d’autre mot. Et puis t’as ce rappel avec trois cuts de The Days of Wine & Roses, histoire de compléter l’overdose. Tu sors de ce Hasard Ludique (qui ne doit rien à Mallarmé) gavé comme une oie. Coin coin. 

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             On n’en finirait plus avec un mec comme le Wynner. Plus tu creuses et plus tu découvres. Le Wynner est un insondable. Sa came est toujours bonne. Pour preuve, ce Smack Dab enregistré en Espagne en 2007. Smack Dab est aussi le nom du trio formé

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    du Wynner, de sa poule Linda Pitmon et d’un poto espagnolo, Paco Loco. C’est lui le Loco qu’on entend bassmatiquer sur «Quarantine». T’as tout de suite l’envolée, comme chez Dean Wareham, qui travaille sur le même genre de rapport longévité/qualité. Ils ne sont plus très nombreux à savoir jouer à ce petit jeu. Les autres cracks du rapport longévité/qualité sont bien sûr Frank Black, Robert Pollard, Anton Newcombe, Jon Spencer, Bob Mould et Wild Billy Childish. Paco Loco refait des siennes sur «Kickstart My Jacknife», encore un cut excellent, bien drivé sous le boisseau. Mince alors ! Le Wynner sait aussi traîner la savate, comme le montre «Free Love», et claquer une vieille rengaine Dylanesque avec «My Cross To Bear». Il chante avec la voix de Dylan à son apogée. Il y descend avec les heavy poux d’Highway 61. Même sonic gut. En fait, Smack Dab est l’album de Paco Loco, comme le montre «Smack Dab Attack». Il dicte sa loi, avec cet heavy groove gigantesque et assez Crampsy dans l’esprit. 

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             On ne perd pas son temps à écouter le Grand Salami Time du Baseball Project. C’est même un big album. Rappelons que Peter Buck fait partie du Project. On a un son énorme dès le morceau titre d’ouverture de bal. Le Wynner + Buck + Linda Pitmon, ça ne pardonne pas. C’est fabuleusement porté aux nues, avec un certain McCaughey au chant. Les arpèges de «The Tips» sont ceux de «Paperback Writer». Le Wynner monte au micro et Buck gratte les riffs de George Harrison. Il faut dire que le Buck est un solide guitar slinger. On n’entend que lui. Quel bouquet de son et d’arpèges ! Le Wynner repend le Salami en main pour «Uncle Charlie» - Uncle Charlie’s gonna get you - Heavy sound. Le Wynner sonne comme Bob Dylan ! On croise plus loin un coup de génie nommé «Erasable Man». Ils savent claquer un beignet ! Quel power ! C’est un stomp d’Erasable tapé à la cloche de bois. T’es littéralement sonné à chaque cut. Belle dégelée d’oh oh dans «New Oh In Town», c’est excellent, gorgé de son. Le Grand Salami n’en finit plus de t’embobiner. Ils montent «The All Or Nothings» sur les accords de Gonna Miss Me, ça déboule bien, ça sent bon le Roky. Encore de la pop énorme avec «The Voice Of Baseball». On sort de là ravi et comblé.

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             Bon, le Live At Raji’s du Dream Syndicate n’est pas aussi bon que les lives inclus dans la box d’annive de The Days Of Wine & Roses. Le son y est lisse et le staff différent : c’est l’époque Paul B. Cutler. Même si ce live est bien noyé de poux Syndicalistes, on perd la folie de Preco. Le Wynner tente de raviver la grandeur sonique du Syndicate, mais il manque tout le feedback de Preco. Ça ne pardonne pas. Le Wynner fond sur ses cuts comme l’aigle sur la belette. Évidemment, la belette n’a aucune chance. On assiste à des pluies de solos dans «Burn», ça joue à la vie à la mort du cheval blanc d’Henri IV, mais encore une fois, c’est pas Preco. Le son est trop Cutler, trop lisse. Pas beau. Il faut attendre «Halloween» pour frémir un petit coup et retrouver la jolie progression d’accords, c’est un régal que de la ré-entendre, et puis il y a ce joli guitarring intempestif bien déraillé du bulbique.

    Signé : Cazengler, Steve Ouine Ouine

    Dream Syndicate. Le Hasard Ludique. Paris XVIIIe. 4 février 2026

    Smack Dab. Smack Dab. Houston Party Records 2007

    Baseball Project. Grand Salami Time. Omnivore Recordings 2023

    Dream Syndicate. Live At Raji’s. Enigma Records 1989

     

     

    L’avenir du rock

     - Holy Buddy

     (Part Two)

             Au point où il en est, l’avenir du rock ne chipote plus. Si t’erres dans le désert et que t’as des hallucinations, c’est normal. Inutile de vouloir s’opposer au cours logique des choses. La rationalité ne fait guère bon ménage avec l’errance. Alors autant accepter le principe des défaillances. Et comme l’avenir du rock a de la suite dans les idées, il en rajoute : autant décliner dans la joie et la bonne humeur. Alors hallucinons ! Comme toutes les idées qu’il peut encore avoir, celle-ci lui plaît. Il l’adore ! Mais pour halluciner, il faut des erreurs. Ils se font rares et l’avenir du rock peine à étancher sa soudaine soif d’hallucinations. Ah, voilà que se dessine à l’horizon une silhouette. Enfin ! L’avenir du rock accélère le pas pour approcher au plus vite. L’homme est armé d’une mitraillette rustique, enturbanné d’un chèche gris et drapé d’une djellaba rapiécée. Il affiche une mine d’animal traqué.

             — Ne craignez rien mon ami, je suis l’avenir du rock !

             — Salam wa aleïkoum ! Je suis Fella Guy !

             Et il repart aussitôt au petit trot. Quelques jours plus tard, il voit se dessiner à l’horizon une silhouette qui n’a rien d’humain. L’avenir du rock approche prudemment. L’apparition a l’allure d’un gros navet. L’avenir du rock aurait préféré un lapin blanc ou le Cheshire Cat, mais bon, c’est déjà ça, aussi engage-t-il la conversation :

             — Permettez-moi de me présenter. Je suis l’avenir du rock, pour vous servir...

             — Ravi de vous rencontrer. Je suis Rutaba Guy !

             Quelques jours plus tard, l’avenir du rock croise un flic. Il a essayé de l’éviter, mais dans le désert, ce n’est pas facile.

             — Je suis Poula Guy ! Je suis à la recherche du renégat René Guy, un sale petit délinquant. L’auriez pas vu dans les parages ?

             — Pas que je sache. Par contre, je peux vous brancher sur Buddy Guy. Ça vous ferait le plus grand bien.

     

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             Le vieux Buddy refait des étincelles avec Ain’t Done With The Blues. T’es frappé par la vitalité qui se dégage de cet album. Tout est bien. T’as du mythique avec deux clins d’yeux, le premier à Hooky («Hooker Thing», Buddy gratte sa Martin Boogie Chillum) et plus loin, gros clin d’œil à Earl King avec «Trick Bag», riffé dans les règles du lard avec des accords riches de énième diminuée et la réverb du diable. Autre grand

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    choc émotionnel avec «Jesus Loves The Sinner» : les Blind Boys Of Alabama font les chœurs et ça monte vite au ciel - Jesus loves the sinner/ But he hates the sin - Il faut voir comme les Blind Boys te swinguent le sin. Le Bud a du son à n’en plus finir sur «Been There Done That». Il gratte sa Black & White Polka Dot Relic Fender Strat. Il est hors compétition. Pour «Blues Chase The Blues Away», il gratte sa 1972 Fender Tele Deluxe et la Polka Dot. Merveilleux shoot d’heavy boogie blues. Avec celui de Lazy Lester, t’as là le meilleur boogie d’Amérique. Il invite Kingfish Ingram à gratter son gras double sur «Where U At». C’est complètement dément, c’est saturé de blues et de Soul, avec des cuivres pharaoniques. Puis le Bud passe au Heartbreaking Blues avec «Blues On Top» - Blues on top/ Pushing down on me - Il duette avec Bonamassa sur «Dry Stick» et avec Frampton sur «It Keeps Me Young». Franchement, il aurait pu choisir quelqu’un d’autre pour duetter, pas cette crêpe. Il revient au classic boogie blues sur «Love On A Budget», mais son solo prend feu ! On salue encore l’énorme power de la niaque du Bud dans «Upside Down». Ses solos sont la pulpe du blues, jouissifs et juteux. Le Bud est encore vert. Il sait encore rocker un boat. Écoutez bien ses solos, les gars, ce sont des œuvres d’art.

    Signé : Cazengler, Guy mauve

    Buddy Guy. Ain’t Done With The Blues. RCA 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

     (Part One)

     

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             Joan Jett brandit l’étendard du glam depuis quarante ans. Rien que pour cette prouesse athlétique, elle mérite une médaille. Elle enfile ses albums comme des perles et bénéficie encore aujourd’hui d’une belle notoriété.

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             Comme beaucoup d’adolescentes fascinées par les Stones dans les seventies, elle doit son look à Keith Richards, coiffure, allure et façon de jouer de la guitare sur scène. Et ce qu’on apprécie particulièrement chez elle, c’est qu’en quarante ans, elle a su rester fidèle à un son et à une image, comme l’a fait Chrissie Hynde. Joan Jett cultive l’image de l’éternelle adolescente subjuguée par l’image que lui renvoie son miroir. Keef se décharne inexorablement, mais Joan semble rajeunir, comme le montre la pochette de son dernier album, Unvarnished (sans fard). Et sur cet album, paru quasiment quarante ans après le premier album des Runaways, elle continue de jouer du glam. Alors forcément, ça impressionne. Car il n’est rien qu’on apprécie autant que la constance. Écoutez cet album et vous serez surpris par la densité du son et par la fière épaisseur du cocotage. Elle reste l’heavy-rockeuse qu’on aimait bien et elle nous ressert du gros glam à la Gary Glitter avec « TMI », avec le vrai stomp d’intro, comme au bon vieux temps des télés qui vibraient. Joan Jett rallume le brasier, beaucoup mieux que les autres revivalistes glam de type Giuda. Comme sur tous ses autres albums, elle joue avec le feu, c’est-à-dire avec la power-pop, mais l’étincelle lui fait souvent défaut. « Really Mentality » est le hit de ce disque, construit sur un vieux riff garage. Elle en fait une merveille délinquante de juke des faubourgs. Tout y est, la tension juvénile de la gamine en guerre contre la société des culs serrés. Elle chante son truc avec tout le chien dont elle est capable, et le diable sait si elle en a montré en quarante ans de dévotion au rock’n’roll. Elle réussit toujours aussi bien ses Aouw ! Elle sait où les placer pour qu’ils nous sautent à la figure. « Bad As We Can Be » sonne comme un hit punk de 1977. Elle lance une belle cavalcade de guitare en intro et ça vire power-pop en up-tempo très haut de gamme. C’est une pièce de collection. Elle a toujours eu un petit faible pour la power-pop, telle que la jouaient ses copains les Ramones. Puis elle revient à la cloche de bois pour « Different » et elle retape dans l’heavy beat. Elle ne peut pas se passer de sa chère consistance. On sent la rockeuse dans la force de l’âge. Elle manie son cut comme un vrai hit garage et ça devient bouleversant. Rien que pour ces trois ou quatre titres, Joan reste d’une actualité brûlante.

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             Dave Thompson lui a consacré un bio rapide, comme il sait si bien le faire : Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett. Il retrace tout le parcours Kim Fowley/Greg Shaw/Suzi Quatro/English Disco/Arrows/Kenny Laguna. Il fait de l’histoire de Joan Jett une histoire importante et, disons-le tout net, indissociable de celle de Kim Fowley.

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             Pour bien comprendre Joan, il faut remonter aux sources, c’est-à-dire aux Runaways. C’est elle qui entra en contact avec Kim Fowley, grâce à sa copine Kari Krome qui avait treize ans. Elle l’attendait à l’entrée de l’English Disco et quand elle le vit arriver, elle l’accosta. Kim lui demanda :

             — As-tu une démo ?

             — Hein ? C’est quoi une démo ?

             — Bon d’accord...

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             Malgré ça, Kim vit tout de suite qu’elle avait un truc. Il la mit en contact avec une petite batteuse, Sandy West. Première répète chez Sandy et Kim et première mouture des Runaways à trois avec Micki Steele, basse et chant. Pour les amateurs, ce fut la meilleure mouture des Runaways - covered in blood and guts, disait Kim - Mais la bassiste est virée (on la retrouvera plus tard dans les Bangles). Kim complète le groupe avec deux autres filles, Lita Ford et Jackie Fox, puis une petite blonde au chant, Cherie Currie. Il veut monter un gros coup, the next big thing, le premier teenage-girl group d’Amérique. Le seul groupe de filles en activité alors, c’est Fanny. Les gamines s’y croyaient. Comme le dira plus tard Jackie Fox - bassiste - Joan se prenait pour Suzi Quatro, Lita pour Ritchie Blackmore, Sandy pour un membre de Queen, Cherie pour Bowie. Et Jackie se prenait pour Gene Simmons. Les Runaways ne voulaient ni des chansons de Mars Bonfire qui travaillait pour Kim Fowley, ni des vieux coucous de la collection de disques de Greg Shaw. Elles voulaient leurs chansons.  

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             Dave Thompson apporte toujours de petits éclairages intéressants. Il indique que Ron Asheton traînait pas mal dans les répétitions des Runaways. Il indique aussi que Patti Smith détestait les Runaways et les virait de sa loge. Une vraie conne (elle détestait aussi Blondie). Gros éclairage aussi sur Alan Merrill et les Arrows, un groupe magique injustement oublié. « I Love Rock’n’Roll » était pour Alan Merrill une réponse à l’« It’s Only Rock’n’Roll » des Stones. Il cite les Hammersmith Gorillas parmi les noms des groupes qui ont secoué les cocotiers de Los Angeles en 1976. Pas mal, non ? Il explique aussi comment Sandy West a envoyé Rat Scabies au tapis d’un coup en pleine tête. Puis vers la fin de l’ouvrage, il rappelle qu’on a proposé trois millions et demi de dollars aux Runaways pour une tournée de reformation comprenant quarante dates. Joan et Cherie étaient d’accord. On avait proposé le job de bassiste à Suzi Quatro qui n’avait pas dit non. Mais Lita Ford envoya paître ses anciennes collègues : « Je n’ai pas besoin de ce fric. Je suis dans ma maison de deux millions de dollars aux Caraïbes ! Alors amusez-vous bien ! » (Pauvre Lita, son rêve caribéen allait se transformer an cauchemar, car son mari Jim Gillette la retenait prisonnière sur l’île. Elle réussit à s’enfuir, mais sans ses deux enfants).

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             Si on s’intéresse aux Runaways, il faut aussi lire l’autobiographie de Cherie Currie, Neon Angel. Elle raconte comment, morpionne, elle vola la bouteille de bière de David Johansen qui chantait sur scène au Whisky. Cherie se prenait pour Bowie et sa mère l’encourageait. Mais dans un chapitre, elle déraille un peu dans le trash en décrivant une scène de cours sexuel. Cherie et Sandy auraient été enfermées dans une chambre de motel et Kim Fowley aurait soit-disant baisé une fille nommée Marcie devant elles en commentant toutes les étapes. Cherie donne aussi dans son livre pas mal de détails croustillants sur sa propre consommation de drogues, à commencer par le Placidyl (dont Elvis faisait lui-même une grosse consommation), le PCP, la benzedrine puis la freebase coacaïne, comme David Crosby. Elle raconte qu’elle devient accro aux orgasmes, ce qui nous éloigne de la musique - c’est d’ailleurs ce que lui reprochait Joan Jett - Elle s’étend aussi assez longuement sur sa relation tumultueuse avec Lita Ford qui l’accusait de vouloir focaliser l’attention des médias sur elle.

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             Le film The Runaways tourné en 2010 par Floria Sigismondi s’inspire directement de cette autobiographie. Le film est bien foutu. Il recrée les ambiances seventies et brosse un portrait un peu grossier de Kim Fowley. Comme Jackie Fox et Lita Ford n’ont pas voulu céder leurs droits, Floria Sigismondi les a complètement marginalisées dans le film. Joan Jett, Kim Fowley et Sandy West - qui avait cédé ses droits juste avant de mourir d’un cancer - ont joué le jeu à fond. Michael Shannon joue le rôle de Fowley et on voit bien que c’est un peu n’importe quoi. Heureusement, les scènes musicales du film sont excellentes et délicieusement intenses. Il faut prendre le temps de voir ce film, car il est bien à l’image des Runaways : en effet, ce film qui fit un bide raconte l’histoire d’un groupe qui n’a jamais réussi à décoller.

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             Au rayon films, il est aussi indispensable de visionner le docu consacré à Rodney Bigenheimer, Mayor Of The Sunset Strip, sorti en 2003. Au même titre que Kim Fowley, Rodney est un personnage clé de l’histoire des Runaways. C’est Peter Pan au pays magique du rock. Le docu montre ce lieu mythique que fut The English Disco, l’endroit où Joan Jett rencontra Kim Fowley. Le docu propose des plans extraordinaires de Rodney en compagnie de ses meilleurs amis, Kim Fowley, Cher, Brian Wilson et Nancy Sinatra. Il semble que tout le gratin du rock soit au rendez-vous de ce film exceptionnel : on voit Rodney en compagnie d’Elvis, des Monkees, des Mamas & The Papas, des Beatles, de Bowie et de quelques autres. Rodney a consacré sa vie à la musique et l’une des dernières scènes du film le montre assis sur une terrasse hollywoodienne en compagnie d’un Kim Fowley en costume rouge qui déclare : « We’re still here, so fuck you ! »

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             Tant qu’on y est, on peut aussi consacrer une petite heure à Edgeplay - A film about the Runaways, tourné en 2004 par Vicky Blue qui avait remplacé Jackie Fox dans les Runaways. Joan Jett avait refusé de participer à ce docu, car elle lui reprochait de s’intéresser à tout, sauf à la musique. Vicky Blue fait donc des portraits de Lita, de Sandy et de Cherie. Les filles en profitent pour se livrer à quelques confidences. Le portrait le plus sensible de ce docu est incontestablement celui de Sandy West que Vicki a filmé le jour de sa libération. Elle sortait du placard. Et là, si on veut entrer dans l’histoire extraordinaire de Sandy West, il faut lire l’ouvrage hyper-documenté d’Evelyn McDonnell, Queens Of Noise - The Real Story Of The Runaways. Son ouvrage est bon car elle a vraiment essayé de dépasser les clichés en faisant de l’investigation, chose que ne font jamais les journalistes de rock. Elle consacre l’un des derniers chapitres de son livre au destin tragique de Sandy West : « Parfois quand elle disparaissait, c’est parce qu’elle était en taule. Ça a commencé en 1988, quand elle fut arrêtée à Orange County pour conduite en état second. Après ça, elle fut arrêtée au moins six fois pour possession de substances et pour conduite sans permis. Elle purgea ses peines sans aucun problème parce qu’elle disait qu’on s’occupait d’elle - comme au temps des Runaways. Pour elle, se retrouver en taule, c’était comme d’être dans un groupe. C’était la seule source de stabilité dont elle disposait. Quand on la relâchait, elle replongeait dans le chaos. »

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    Sandy West

             L’auteur raconte que Sandy portait un flingue et qu’on l’envoyait « encaisser les dettes ». Elle travaillait pour des caïds de la drogue et vivait de sales moments. À l’époque de leur premier album, les Runaways voulaient se faire passer pour des délinquantes, notamment dans « Dead End Justice », mais la seule vraie délinquante dans cette histoire, c’était Sandy. Dans Edgeplay, elle parle d’une voix grave : « C’était peut-être mon côté auto-destructeur, mais je n’ai jamais eu peur. Tu vas chez quelqu’un et tu défonces la porte. T’as des calibres pointés sur toi et tu pointes ton calibre sur eux. Tu ne sais pas qui va mourir. Une fois j’ai dû briser le bras d’un mec. J’ai aussi dû enfoncer mon calibre dans la gorge d’un mec et il a chié dans son froc. Tu fais des trucs comme ça et pourtant, tout ce que je voulais, c’est jouer de la batterie dans un groupe de rock. » Sandy West pourrait bien être la vraie héroïne de cette histoire. Evelyn McDonnell cadre aussi très bien la personnalité de Joan Jett qui n’a jamais voulu jouer les stars et qui a toujours su rester comme elle était. Joan voulait vivre son rêve, elle voulait être comme son idole Suzi Quatro, sur scène avec une guitare. Et selon Kim Fowley, Sandy, c’était Dennis Wilson. Evelyn McDonnell rappelle aussi un détail important : les Runaways furent bien accueillies en Angleterre. Des Américaines comme Suzi Quatro, Chrissie Hynde et PP Arnold y sont devenues des stars, ce qui n’aurait sans doute pas été les cas aux États-Unis. Mick Farren trouvait que les Runaways jouaient mieux que le Ramones, qu’elles chantaient mieux que Patti Smith et qu’elle avaient beaucoup plus d’animalité que les Bay City Rollers. Et puis Kim Fowley rappelle aussi que ces filles n’ont jamais porté de jupes.

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             On sent bien au fil des pages qu’Evelyn McDonnell nourrit une sorte de ressentiment contre Kim Fowley. Vers la fin de son livre, elle dérape un peu et le traîne dans la boue avec des petites insinuations merdiques, mais la vraie star de toute cette histoire, c’est bien lui, l’immense Kim Fowley, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

             Kim : « J’avais une mère baisable, une sorte de Doroty Lamour qui était une salope, et mon père était un abruti. Je suis leur enfant et je porte parfois du maquillage. » Ça et la polio ont fait de lui un survivant et un loup des steppes. Kim Fowley est un personnage d’un calibre beaucoup trop important pour une petite intello à tendance féministe comme Evelyn McDonnell.

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             Pour lancer les Runaways, Kim Fowley les fit travailler à la dure. Il leur gueulait dessus et les insultait. « Okay dog shit ! One two three ! » Il voulait les professionnaliser. Il composa des chansons avec Joan, notamment « Cherry Bomb » qui ouvrait le bal du premier album des Runaways, sorti sur Mercury - qui était aussi le label des New York Dolls - Le morceau était assez bon, puisqu’il est devenu un classique. Lita Ford n’avait que 17 ans et elle y grattait un fier solo. Les Runaways avaient injecté tout leur esprit dans ce morceau. Joan composa « You Drive Me Wild » toute seule, et avec cette belle pièce de glam, elle sut se montrer inspirée. Kim offrit à ses pouliches « Is It Day Or Night » qu’elles riffèrent bien grassement. Rien qu’avec ces trois cuts, le balda de l’album tenait admirablement la route. On trouvait en B l’« American Nights » de Mark Anthony et Kim Fowley, un véritable hit planétaire. On se serait cru chez les Hollywood Stars. Mais le morceau phare de l’album était le fameux « Dead End Justice » qui sonnait comme un mini-opéra et que Kim Fowley voyait comme un mélange de Taxi Driver, de Cagney et de Bogart, comme du « dirty filthy rock and roll » - I’m sweet sixteen and a rebel queen/ I look real hot in my tight blue jeans - et hop, la rebel queen se retrouvait au ballon - Behind the bars/ There’s a superstar/ Who never had a chance - Elle demandait justice, mais ça ne servait à rien, alors elle s’évadait - Joan/ Let’s break out tonight/ Ok Cherie/ What’s the plan ? - Mais Cherie se tordait la cheville et Joan devait s’enfuir toute seule. Voilà ce qu’on pouvait appeler une chute prémonitoire.

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             C’est Earle Mankey des early Sparks qui produisit le second album des Runaways, le fatidique Queens Of Noise. La plupart des chansons furent co-écrites par Kim Fowley. Joan chantait ses deux compos, « Take It Or Leave It » et « I Love Playing With Fire ». Son power-chording était cousu de fil blanc, mais au fond, ça la rendait éminemment sympathique. Sandy frappait comme une sourde et Lita partait en dérapage contrôlé. Les copines de Joan assuraient bien ! Par contre, le morceau titre qui ouvrait le balda semblait un peu mou du genou. On sentait comme une torpeur, comme une sorte de ramollissement du beat. L’hit de l’album était « Midnight Music ». On y sentait la patte de Kim car le cut contenait à refrain à panache - Making midnight music/ Singing rock n roll songs/ Living midnight music/ Just to get along - On avait là une pop-song idéale dotée d’une fantastique élévation de concordance morale. Franchement, les filles avaient beaucoup de chance de fréquenter Kim Fowley, ne fût-ce que pour ce hit. La B était un peu ratée. Il fallait attendre le dernier cut, « Johnny Guitar » (signé Ford-Fowley) pour retrouver le frisson. Lita partait en heavy bleues matérialiste. Non seulement Lita grattait comme une déesse, mais elle était en prime assez pulpeuse. Elle soignait son look de belle blonde appétissante et elle n’hésitait à ouvrir sa chemise pour laisser apparaître un joli sein, comme on le voit sur la pochette

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    intérieure de l’album. On sentait en Lita l’épicurienne fondamentaliste de la guitare électrique. Elle titillait ses cordes avec un art consommé. On sentait bien qu’elle aimait la vie, le plaisir et l’électricité. Lita était parfaitement capable de jouer seule un long heavy blues de dix minutes. Sacrée Lita. Elle nous faisait tous baver.

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             À leur grande surprise, elles furent accueillies comme des stars au Japon, ce qui était loin d’être le cas aux États-Unis ou en Europe. C’est la raison pour laquelle il faut écouter l’album Live In Japan. Quand on ouvre la pochette, on voit les Runaways sur scène. C’est l’une des plus belles photos de l’histoire du rock. Ce qu’elles dégagent, c’est l’essence même du rock’n’roll. Elles sont sur scène et elles règnent sur l’empire du soleil levant. Vêtue d’une combinaison rouge, Joan plaque ses power-chords avec une moue de riffeuse. Juste derrière elle, Jackie joue ses notes avec un petit sourire en coin. Là-bas, Lita secoue ses cheveux en secouant le manche de sa guitare de metalleuse et on voit Sandy surélevée en train de battre le beurre. Cherie attaque avec « Queens

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    Of Noise ». Quelle magnifique équipe ! Mais c’est aussi l’occasion de constater à quel point la pauvre Cherie chantait mal. Elles font des versions complètement ratées de « Wild Thing » et du « Rock’n’Roll » de Lou Reed. On frise la catastrophe avec la version mal chantée de « You Drive Me Wild ». Heureusement que Joan cocote et que Lita place des solos flash. Elles tapent dans le hit que Kim confia à Venus & The Razorblades, « I Wanna Be Where The Boys Are » et Cherie s’énerve enfin. Version sacrément musclée, Cherie screame et Lita part en solo à la note folledingue. S’ensuit une bonne version de « Cherry Bomb » que Joan cocote. C’est précisément de là que vient Joan Jett : l’aspect glammy à la Sweet et le cocotage de « Locomotive Breath ». Puis elles bouclent leur petite affaire avec le fantastique « American Nights », extravagant de grandeur glammy et brisé net par un beau break de basse de Jackie, puis « C’mon », encore une solide compo de Joan qui ferraille comme un chiffonnier de banlieue.

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             Cherie Currie et Jackie Fox quittent le groupe et Joan prend le chant sur l’album suivant, Waitin’ For The Night. Mais dès qu’elle veut grimper dans l’octave, c’est foutu. Elle n’a pas la voix pour ça. Elle chante « Wasted » d’une voix très sucrée et impubère, et Lita balance un solo très seventies. Kim est passé par là - Redneck rocker devil daughter/ Doesn’t really matter - Joan continue de se livrer à son sport favori, le cocotage. C’est tout son univers. Cocoter ou mourir ! « Schooldays » est aussi co-écrit avec Kim. Excellente pièce de rock - Used to be the wild one/ Hated class only lived for fun - Avec « Trash Can Murders », Joan chante comme une sale petite teigne. Lita place l’un de ces beaux solos dont elle a le secret. Les gamines ont du répondant. Kim avait raison de leur faire confiance. Leur disque se tient vraiment bien, même si elles n’inventent pas le fil à couper le beurre.

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             Chant du cygne avec And Now... The Runaways. C’est plus qu’un chant du cygne, c’est un couac. Joan chante la plupart des chansons d’une voix pas bien ferme. Elle fait une reprise d’« Eight Days A Week » complètement foireuse. La reprise de « Mama Weer All Crazee Now » est un tout petit peu plus élégante. Joan réussit parfois à se fâcher, mais elle roule ce classique de Slade dans une farine un peu cucul la praline, d’autant qu’on entend un piano. Mais ça tourne à la catastrophe avec « I’m A Million » que chante Lita et « Right Now », en début de B, que chante Sandy. On comprend que la seule qui savait chanter dans cette équipe, c’était Cherie. Elles finissent cet album pitoyable avec une belle compo de Steve Jones, « Black Leather ». Franchement, c’est vraiment dommage que tout l’album ne soit pas calé sur cette belle pièce signée Jonesy. Lita y joue comme une diablesse. Elle place des incursions délibérées dans tous les coins. Le morceau est remarquable du point de vue productiviste. Il suffisait de mettre Lita dans le fond et de la laisser tisser des toiles incendiaires. C’est dans ce genre de son qu’auraient dû s’installer les Runaways, dans ce son à deux niveaux, car il s’y passe des choses étonnantes. 

     Cazengler : Ruine away.

    Runaways. The Runaways. Mercury 1976

    Runaways. Queens Of Noise. Mercury 1977

    Runaways. Waiting For The Night. Mercury 1977

    Runaways. Live In Japan. Mercury 1977

    Runaways. And Now... The Runaways. Mercury 1979

    Joan Jett. Unvarnished. Blackheart Records 2013

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Cherie Currie. Neon Angel. A Memoir Of A Runaway. HarpersCollins Publishing 2010

    Evelyn McDonnell. Queens of Noise - The Real Story of the Runaways. Da Capo Press 2013

    Mayor of the Sunset Strip. George Hickenlooper. DVD 2003

    Edgeplay. A film about the Runaways. Victory Tischler-Blue. DVD 2004

    The Runaways. Floria Sigismondi. DVD 2010

     

     

    Rockabilly boogie

     - La légende de Johnny Legend

     

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             Le vieux pépère Johnny Legend vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage funéraire.

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    Hichem + Emma Preston

             On avait ramassé l’I Itch de Johnny Legend au Marché Dauphine (Porte de Clignancourt), chez Hichem, qui est quand même le plus grand disquaire/spécialiste du rockab en France. Le premier album de Carl & The Rhythm All Stars, Music To Live, est sorti en 2006, sur le label qu’il avait fondé à l’époque, Sfax. Il avait aussi Betty & The Bops, les Hot Chickens et pas mal d’excellents groupes de rockab sur Sfax. C’est un disquaire dont il faut écouter les conseils. Tu ne repars jamais les mains vides de son stand qui ressemble à une caverne d’Ali-Baba.

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             Dans les liners de The Rollin’ Rock Recordings, le boss de Rollin’ Rock Ronny Weiser rappelle qu’on surnommait Johnny Legend ‘The Rockabilly Rasputin’. Puis J. Sebastian Strauss relate un épisode mystérieux : durant l’été 1971, Ronny Weiser enregistra quelques démos avec Gene Vincent qui cherchait à faire son retour, mais son groupe sonnait comme Cream, Et Ronny n’aimait leur son, aussi ne conserva-t-il que la voix de Gene. C’est Johnny Legend et son groupe qui devaient l’accompagner, mais hélas Gene cassa sa pipe en bois deux mois plus tard, en octobre 1971. Et pouf, on apprend que le guitariste de Rollin’ Rock Rebels de Johnny Legend n’est autre que Billy Zoom, le futur X. Et bien sûr, le stand-up man, c’est Ray Campi. Puis Strauss fait le lien avec Mika et ses brillants Fightin’ Fin-A-Billies finlandais. Ray Campi signe aussi deux pages de liners. Il rappelle que Johnny s’appelle Martin Marguilies dans le civil et que certaines de ses chansons l’impressionnaient (a few were shocking to me).

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             Sur I Itch, Johnny est accompagné par des Finlandais, The Fightin’ Fin-A-Billies : Sami Roine (poux), Mika Railo (stand-up) et Jarmo Jami Haapanen (beurre). T’es hooké dès «Mexican Love» et son beat rockab. On sent bien les Wild Cats dans «I’m Loaded». C’est puissant et tapé à la dure, et t’as le cat qui fraye au burnin’ hop. Ils passent à l’heavy blues cadavérique avec «My Baby Ditched Me». Johnny Legend sait varier les plaisirs. Il ne cherche pas à faire du Screamin’ Jay, mais c’est dans l’esprit. Et ça repart en mode Wild Cats avec «One Way Or Another». Le vieux Johnny adore ça. Getcha ! C’est excellent ! D’une façon ou d’une autre, il va l’avoir, alors Getcha ! Getcha ! Getcha ! Tu te régales de la fantastique pulsion rockab de «3-D Daddy». Puis avec «Witch Doctor», ils foncent à cent à l’heure, woopee ouh-ah-ah, ça percute les Trashmen de plein fouet et t’as le killer solo de cavalcade insensée. Tout est bien sur cet album, tout est alerte et dynamique, ultra-joué, le vieux Johnny finit son «Sad Story» au cry cry cry cry. T’as la fantastique prévalence du beat rockab, les Finlandais savent pilonner, t’as le slap et la gloire du slap, et t’as en prime un cat qui sait gratter les poux du diable quand ça lui chante, alors pour le vieux Johnny, c’est du gâtö. Il a du pot d’avoir ces Finlandais derrière lui.

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             The Rollin’ Rock Recordings vient aussi du bac d’Hichem. T’as 29 cuts et pas mal de déchets, mais t’entends aussi le slap de Ray Campi sur pas mal de cuts, notamment «Rollin’ The Rock» et «She’s Gone», emporté par un slap de débinade. Slap de rêve encore dans «California Rockabilly», wild as fucking fuck ! Slap toujours dans «Wild Wild Women», pulsatif génial qui marque l’apogée rockab de Johnny Legend. T’as aussi l’«Ole Jack Hammer Blues», un heavy boogie blues bien slappé derrière les oreilles. Quel son ! Johnny Legend s’impose comme une vraie voix avec «Raunchy Tonk Song», et comme le roi des Wild Cats avec «Rockabilly Rumble» : en plein dans le mille, avec un titre pareil, il ne pouvait pas faire autrement. Il récidive plus loin avec «Rockabilly Bastard» et t’as un beau killer solo. Et puis voilà la coup de génie qui arrive comme la cerise sur le gâtö : «Guess Who Ain’t Getting Laid Tonight» : wild as fuck et gratté à l’oss, tu ne sais plus si c’est du gaga-rockab ou du proto-punk de rockab, c’est explosé de power et chanté à l’excédée. Nouvelle apogée de Johnny Legend.

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             Par contre, c’est pas utile d’aller cavaler après le Bitchin’, paru en 1998. L’album est trop novelty, à cheval sur le western spaghetti et la poppy popette. On n’y sauvera qu’un seul cut, «Dummy Doll», un fantastique novelty cut du vieux boppin’ cat. Il puise dans ses racines rockab. On sent aussi de beaux restes de Wild Rasputin dans le «Psycho Rock» qui ouvre le bal de la B, mais pour le reste, pas de quoi pavoiser.

    Signé : Cazengler, Johnny la jambe

    Johnny Legend. Disparu le 2 janvier 2026

    Johnny Legend. Bitchin’. Dionysus Records 1998

    Johnny Legend. I Itch. Bluelight Records 2014

    Johnny Legend. The Rollin’ Rock Recordings. Part Records 2015

     

    * 

          Je m’étais réjoui, qu’une telle revue pensât après son numéro d’essai   à adopter une parution régulière m’agréait. J’ai attendu plusieurs mois. Je n’ai rien vu venir. Ni herbe qui verdoie, ni route qui poudroie. Chaque mois devant ma devanture à revues-rock j’étais comme l’âne à qui l’on refuse d’apporter son picotin. J’ai fini par me lasser. Je n’y croyais plus. Mais que vis-je, mais oui c’était elle, je la pris entre mes mains, pour être sûr que je n’avais pas la berlue, j’ai relu trois fois le titre, aucune erreur possible c’était bien :

    Rituel # 2

    (Solstice d’Hiver  2025)

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    Sol Invictus ne saurait trahir ! C’est encore un Hors-Série Rock Hard, la revue n’a pas pris son autonomie mais l’important c’est qu’elle soit là ! Davantage qu’une revue, moins épaisse qu’un livre, 146 pages, un mook ! On ne se moque pas du monde ! Format géant, c’est que si voulez beaucoup de texte et des photos qui ne soient pas des mini-confetti, faut de l’espace. En plus la typo n’est pas tassée comme une tortue romaine !   

    Un régal pour les yeux et encore plus pour l’esprit. Oreilles fragiles, abstenez-vous, la revue est consacrée aux musiques extrêmes. Metal Brutal. Metal Cheval. De guerre. Metal Fatal. Etrangement, vous ne débarquez pas dans un univers de brutes avinées et ravinées de bêtise. L’est vrai que la couverture ne plaira pas aux âmes timorées. Une espèce de fantôme sanglant à vous refiler la scarlatine, et la fièvre quarte comme l’on disait au Moyen-âge. Si vous ressentez la fièvre vous gercer les lèvres, ce n’est peut-être pas une suggestion, l’auteur ne se nomme-t-il pas Laurent Fièvre. Dix grandes pages lui sont consacrées. Genre le musée des horreurs Ce gars ne mérite pas le nom d’illustrateur. C’est un peintre. Un vrai. Un grand. Un monde de morts-vivants. Non ils ne sortent pas de l’Enfer. Sont si vulnérables, si méditatifs, si fragiles qu’ils nous ressemblent un peu. Comme des frères. Sont un peu comme le mort que nous transportons partout avec nous. Nous sommes si habitués à sa présence que nous n’y faisons plus attention. Quant à nos amis c’est très simple, ils nous confondent avec elle.  Bon, j’admets que certains sont assez effrayants, beaucoup sont toutefois empreints d’une telle tendresse, d’une telle sollicitude, d’une telle douceur que vous avez envie de les prendre par la main, de les emmener à l’école, de les rassurer et de les persuader que la vie n’est pas pire que la mort, à moins que ce ne soit le contraire. Fièvre se raconte en toute simplicité, sans aucune ostentation. Ce mec à la force d’un Goya. En plus l’a du goût, l’a illustré Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Un rocker avant l’heure qui a composé son poème en prose assis à son piano, en torturant sans fin ses touches.

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    J’avoue que j’ai eu peur en ouvrant le bouquin. Une grosse déception. Zut ! eux aussi, ils sacrifient à la mode, vingt-deux pages sur les femmes dans le metal ! Je me suis engagé dans ce tunnel à reculons, encore un truc dégoulinant de bons sentiments, tartinade de très politiquement correct. Ben non, n’ont même pas choisi l’autre tarte à la crème, celle du politiquement incorrect, z’ont tout simplement donné la parole à nos oiselles. Si vous croyez lire six interviewes les unes à la suite des autres, vous êtes dans l’erreur, Emmanuel Hennequin qui a concocté ce dossier ne fonctionne pas au saucissonnage, l’a écrit son article, l’a tramé, l’en a fait une véritable composition musicale avec des thèmes qui s’entrecroisent, s’éloignent et se diversifient. Un magnifique aiguilleur, un introducteur, un monsieur loyal de génie, jamais un mot de trop, juste ce qu’il faut, ce qui est sûr c’est qu’il sait écrire. L’a su mettre en lumière nos dark women. L’on sent qu’il ne les a pas trahies.

    Le numéro est drôlement intuité. Z’ont médité. Z’ont traqué le hasard. Le monde du metal est grand. Cinquante ans d’existence. Ne chipotons pas. Vous lisez, et miracle vous n’avez pas l’impression qu’il manque quelqu’un. Qu’un de vos groupes favoris, voire votre chouchou, n’est même pas nommé, un scandale pour lequel l’équipe entière devrait être fusillée. Oui mais ce sont des retors, des stratèges. Il est impossible de citer tout le monde, ce qui n’aurait aucun intérêt, alors ils vous proposent de visiter le metal, tout le metal, sont très fort ils commencent par la fin, par la mort du metal. Pas tous les morts, un seul mais qui parle pour tous. En fait il ne dit pas un mot, normal puisqu’il est mort, c’est un ami et sa copine qui racontent Oscar Swinks, une page, une photo. Pas plus. Mais tout est là, surtout Oscar, un lamento de souffrance et de combat, la mort en face et la vie derrière. On le connaît, on n’en a jamais entendu parler, cela n’a aucune importance, on dirait qu’il est mort pour nous, puisqu’il est parti de notre monde et qu’il emporte avec lui un fragment de nos rêves.

    Vous tournez la page. Juste la suite, la traversée des Enfers, pas ceux de Perséphone, ceux du vécu, deux artisans du death metal, Shiran Kaïdine et Eddy Homer, tous deux de Mortuaire, cela ne s’invente pas, tous deux gravement malades, tous deux porteurs de grosses saloperies qui font flipper, mais l’envie de vivre chevillée au corps et les limites repoussées…

    Ensuite ce sont les groupes, Impureza nous parle de leurs influences, le Moyen-âge, le flamenco, le cinéma, le western, l’Histoire, chacun trimballe de semblables micmacs dans sa tête, attention quand on s’attaque au passé de son pays c’est toujours le présent qui se radine…

    Nous quittons l’Espagne pour nous retrouver au Japon ave Sakrifiss, une culture différente, une langue comme un autre monde, une autre Histoire qui ne vous appartient pas mais qu’il faut respecter… Faisons un saut, jusqu’en Inde, le pays n’est pas le plus metalleux de la planète, n’empêche que Kunal Choksi a créé un label connu dans tout l’occident, il parle de metal et de ses chats. Ces deux mondes sont aussi importants pour lui. Pour vous aussi, mais pour lui ce n’est pas pareil il est Indien. Revenons en France avec le label Adipocere, une aventure bien de chez nous différente et pourtant semblable…  

    J’arrête là, juste avant d’entrer dans le cœur de la musique. Si vous avez l’eau à la bouche, méfiez-vous c’est de l’eau noire !

    Une revue de toute beauté, et de grande intelligence.

    Damie Chad.

     

    *

             Nous reprenons  la suite de notre chronique de la première trilogie de Sans Roi. Dans la livraison précédente 722 du 05 / 12 / 2025, nous avons présenté successivement le volet 3 et le volet 2.  Toutefois avant d’aborder le volet 1 jetons un coup d’œil sur la manière dont le groupe se présente sur bandcamp, voici le texte reproduit in-extenso : ‘’ Dissection, Tribulation, Satyricon, Moonspell, Watain, The Vision Bleak, S.U.P., Anorexia Nervosa, Paradise Lost, Misanthrope, Tiamat, Death, Jours Pâles & many more… ‘’.

             Evidemment ce sont des groupes de la mouvance metal, certains très connus, d’autres moins. Cette façon de faire n’est guère originale, les formations aiment bien citer leurs inspirations. C’est aussi pour Sans Roi une manière de se cacher  derrière cent groupes… Un art mutin d’avertir les auditeurs : l’on ne te dit rien, voici notre musique, débrouille-toi pour effectuer tout seul le chemin  nécessaire pour la comprendre et entendre ce que l’on te dit…

    L’ESPRIT ET LA MATIERE

    SANS ROI

    (CD / Février 2023)

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             La couve est assez consternante, un groupe de quatre membres et un seul a droit à être sur la photo ! Ce n’est pas parce que les autres seraient laids et lui le seul assez beau pour parader. Il porte un linge sur la figure. Voudrait-on se moquer de nous, est-il habité par une espèce de rare timidité paranoïaque ? Ou alors se prendrait-il pour Isis porteuse d’un voile. Cette hypothèse, même si elle était fausse, possède un grand mérite, celui de nous rapprocher du romantisme allemand, notamment de Novalis et de son récit : récit : Les disciples à Saïs, ce qui nous met immédiatement sur la piste des dieux et des chercheurs d’absolu…

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    Disciples of the roots : le morceau commence par un petit laïus expédié à la va-vite, en quelques mots le Christ nous est présenté comme un guérisseur. Ce n’est pas le Dieu-Sauveur de l’Eglise catholique, d’ailleurs les guitares courent et le vocal nous conte une étrange histoire, nous voici en Amazonie, pas aux  temps de la conquête espagnole, bien avant, au cœur de la forêt, tout près du grand serpent, qui n’est pour les gnostiques qu’une figure du Christ, ce serpent enroulé autour de l’arbre du paradis, qui n’est pas le Diable très méchant, mais un être hybride porteur de connaissance, un éveilleur de l’esprit endormi en vous, le sorcier vous impose des jets de fumée issue du tabac sacré sur différent points de votre corps, les hindous parleraient d’ouverture des chakras, le serpent kundalinique de l’ADN se réveille en vous, tout peuple où qu’il soit éparpillé sur la terre possède cette racine reptilienne au fond de lui, les gnostiques  l’appellent Christ car ils utilisent les mots véhiculés par les premières sectes chrétiennes, la culture religieuse dans laquelle ils baignaient, mais ils ne souscrivent pas au dogme ecclésial  d’ailleurs encore mouvant car en formation. Le vocal est magnifique, imaginez que vous amplifiez le bruit d’un serpent se faufilant dans les hautes herbes. No turning back : nous voici loin de l’Amazonie, nous n’y retournerons pas, elle n’est qu’un continent conceptuel parmi des milliers d’autres entassés le fatras de notre tête, pas besoin de revenir, nous sommes chez nous, en nous. Musicalement ce n’est guère mieux, c’est même pire, le serpent s’est transformé en tourbillons dans notre labyrinthe neuronal, ça valdingue de tous les côtés et le gars a l’air sévèrement touché, l’est vrai que les coups de tambour ne lui font pas du bien, ça tournoie méchant dans ses synapses, se prend pour un mec bien, ou un criminel, le voici guerrier viking mort au combat qui est reçu au walhalla, hou-la-la, en plein délire et il n’a pas un chamane pour le soigner, l’est le bien et le mal en même temps, disons qu’il est surtout au plus mal. Qu’importe, il grimpe vers le lui-même, il vacille, mais les dieux sont là. The sleeper must  awaken : le rythme ralentit, un peu de calme permet de s’endormir pour mieux se réveiller, le sommeil n’est que l’image de la mort, il hurle, il s’admoneste, il doit se réveiller, doit se sortir de ce monde illusoire, le voici en plein Matrix, une seule solution se réveiller, s’il n’y a pas de retour il n’en reste pas moins que l’univers a bien commencé un jour, la voix s’étire comme un serpent qui entreprend de monter le long d’un arbre. L’esprit et la matière : riffs teintés d’orientalisme mais le vocal et la gangue instrumentale débordent sur nous, toute la matière du monde nous étreint, folies dionysiaques nous étreignons des corps de jeunes filles, voici une absolution charnelle qui vaut celle du salut de l’esprit, tintement, je sais que je suis cet esprit qui gravit l’interminable échelle pour s’affronter à l’être divin dont je connais le nom, folie stupéfiante, né dans la matière je m’expulse de mon propre fœtus, pourquoi folie et sagesse se ressemblent-elles tant. Texte d’une beauté flamboyante. Apocrypfal gospels : musique angélique, une voix féminine nous prévient que nous allons entendre ce  que Jésus a ‘’vraiment’’ dit. Le chant scande avec enthousiasme des passages des Evangiles Apocryphes retrouvés en 1945 près de ruines enfouies d’habitations esséniennes, le message est luminescent, celui qui doit voir verra, ceux qui ne doutent pas seront sauvés… Où la folie s’exprime : une longue introduction, le disciple voilé raconte son

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     illumination, sa rencontre avec une petite fille qui se promène avec son père qui lui dit qu’elle s’appelle Madeleine - dans les rouleaux des évangiles apocryphes il en est un attribué à Marie-Madeleine, (rappelons que la chronique du troisième volet  dont la couverture représente la Tour Magdala liée à l’énigme de Rennes-le-Château dont le trésor tant cherché serait selon quelques livres célèbres les tombeaux de Marie-Madeleine et Jésus…). Pour certains gnostiques Marie-Madeleine serait une représentation de la Sophia, cette sagesse qui guide le gnostique vers la viduité suprême du premier Dieu. C’est en lisant Gérard de Nerval et André Breton que le disciple aurait compris que la folie aurélienne – auréaliénique - du doux Gérard et de Nadja lui auraient permis de comprendre que la folie poétique serait identique à la Sagesse suprême, maintenant il crie, il exulte, le haut est comme le bas, le mal est comme le bien, le christ est un être de chair, tout est renversé, ébranlement mystique, le plus terrible c’est que l’on peut le voir au cinéma. Push the reset button : on a déjà eu une allusion à Matrix, il suffit de cliquer pour supprimer l’illusion du monde : les choses ne sont jamais simples, il suffit de croire, ou plutôt il suffit de savoir, tintamarre, tourbillons, cris charivariques, un dialogue mais qui parle, est-ce quelqu’un qui se parle à lui-même ou quelque chose de plus mystérieux, moments d’apaisements, et puis une rupture, qui s’en va ? Dieu ? la sagesse, l’homme ? les paroles se finissent sur une chanson de Gainsbourg, je suis venu te dire que je m’en vais. Il est vrai, ajouterais-je, que Dieu fume des Havanes ! L’hypostase des archontes : fragment dialogué, les sans roi ne veulent pas d’un Dieu qui soit un chef, les gnostiques aiment le divin, notion grecque par excellence, quel mélange de christianisme et de grécité ! Certains gnostiques accordent d’ailleurs leur préférence à Plotin, et se soucient fort peu de la pensée biblique. La sagesse confine à la folie, le dialogue commence et laisse place à la musique, les paroles sont comme les vomissures qui s’échappaient de la bouche de la Pythie de Delphes, que les prêtres devaient interpréter, c’est elle la sagesse  qui en s’évadant de la sphère du Dieu prisonnier de lui-même a donné naissance à Yaldabaoth le mauvais dieu, souverain parmi les souverains archontaux  qui dominent le monde matériel dont il est une mort(-)aise, le voile que porte le disciple n’est-il pas le symbole de la noirceur du monde matériel dans lequel il se débat, ne serait-ce pas la sage Isis qui devrait arracher le voile que porte le disciple, mais le disciple Sans Roi privé de prêtres intercesseurs se doit de lui-même abolir le voile de ténèbres qu’il se doit de traverser, pour aller vers la lumière du vide de l’Incrée, le  dieu prisonnier de lui-même, le disciple parcourt à l’envers le chemin de folie initiée par la sagesse, afin que son âme à lui se perde dans la viduité du divin. Les mauvais esprits comme moi appelleront cela le retour au kaos. Il est vrai que je suis plutôt un adepte de Celse – celui qui rédigea une ironique imprécation contre les chrétiens - que gnostique.

             Ce premier volet de la trilogie est le plus difficile à saisir. Premièrement parce que ce n’est pas en moins de quarante minutes que l’auditeur puisse saisir les subtilités de la doctrine gnostique, d’autant plus qu’il est sûr qu’il y a autant de doctrines que de gnostiques. C’est d’ailleurs cela qui donne au gnosticisme sa grande attirance. Les gnostiques peuvent être qualifiés d’anarchistes métaphysiciens. L’on ne classe pas les gnostiques parmi les anarchistes, c’est un tort, ce furent de grands saccageurs du christianisme. De véritables ennemis intérieurs du christianisme en formation. Ils ont malheureusement perdu la bataille politique.

    Ce dernier morceau ne rugit comme un tigre qui va vous dévorer tout cru, mais il ronronne. A part que le ronronnement du félin mangeur d’hommes a une dimension supérieure à celui du chaton blotti sur vous genoux. Soyez rassurés il ne vous dévore pas, ni tout cri, ni tout cru, quoique sur la fin la batterie s’affole, l’on entend des hurlements, et tout se termine par un cri libérateur. Une rigolade chargée d’ironie auto-immune, le tigre vous a chargé la cervelle jusqu’à la gueule. Peut-être explose-t-elle comme un canon. Atteindra-t-il les étoiles…

    Une dernière proposition pour ceux qui voudraient, ne serait-ce qu’à titre de curiosité, se pencher sur la gnose. Il ne serait pas stupide de mettre en relation la gnose avec l’orphisme qui peut être considéré comme une gnose païenne. Les fameux reflets réciproques propres à Mallarmé.

    Si vous écoutez ce premier volet, l’écoute des deux suivants s’impose.

    Sans Roi vous posera davantage de questions que vous n’en résoudrez, mais vous aurez le privilège de l’illusion d’avoir été intelligent. Au moins une fois dans d’autre vie.

             Si vous classez Sans Roi comme le roi de tous les albums que vous entendus. C’est que quelque chose vous a échappé, et que vous devriez le réécouter. Ce qui vous causera un immense plaisir.

    Damie Chad.

     

    *

              J'en ai déjà une édition. Enfouie depuis quelques années dans un carton empilé dessus et dessous d’autres cartons. J’avais feuilleté, je ne l’avais pas trouvé à mon goût. Mai voici une édition de poche dans une boîte à livres. Impossible de laisser une idole rock tomber dans les mains du premier venu. Je m’en empare et le soir-même je le lis in extenso.

    JOURNAL

    KURT COBAIN

    (Traduction Laure Romance)

    (10 / 18 -  2009)

             J’ai bien réfléchi, ce qui m’a plu avant tout dans ce bouquin, c’est la photo de la couverture. Exactement le visage de l’idole, ses cheveux longs lui donnent l’apparence d’un indien. Autrement dit celle d’un rebelle avec une cause. Ce qui nous rappelle la sentence de Max Stirner dans L’Unique et sa Propriété : J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur moi. Remarquons qu’avec ce mot ‘’ rien’’ Stirner a tout dit.

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             San quoi le livre est assez décevant. Je ne parle même pas des rares dessins dont il est parsemé. Cobain a eu raison de ne pas chercher à devenir un auteur de bande dessinée. Un gros défaut : le texte est donné brut de décoffrage. Nul effort de présentation, il aurait été au moins utile de donner quelques dates. C’est au lecteur de se débrouiller. De dresser un parallèle avec la ‘’carrière’’ de son auteur. A proprement parler ce n’est pas un journal, mais des notes prises le vif, prises sur le mort.

             On peut classer ses notes en deux parties, celles écrites avant le ‘’succès’’, celles rédigées après le ‘’succès’’. C’est en ce mot relativement stupide que réside le drame intérieur de Cobain. Nombreux sont les artistes et les activistes qui connaissent une exceptionnelle réussite à entrer, pour employer une expression convenue, en dépression. Certes Kobain n’est pas dépourvu d’ambition, il cherche à savoir comment les autres formations qu’il côtoie sont parvenues à posséder une originalité, un son, des prestations efficaces, des morceaux construits, des disques enregistrés, il les observe, il les médite, retrace  leurs parcours, il les compare, il les suit, il dresse des listes, celles des groupes qui lui paraissent importants, des listes de chansons qui lui semblent intéressantes.

             On peut comprendre : Nirvana arrive au plus mauvais moment de l’histoire du rock, les mastodontes à la Zeppelin s’essoufflent, peut-être tout simplement sont-ils en train de vieillir, la tornade punk a tout cassé, tout démoli, tout pété. Le punk a décrété qu’il n’y avait plus d’avenir dans la société anglaise et tout le monde a compris qu’il n’y avait plus de futur dans le rock’n’roll. Allez donc après cela reconstruire quelque chose de cohérent sur ces ruines. Après les punks les notions de succès et de réussites sont devenues ringardes.

             Drôle de challenge, soit rester dans le cloaque des groupes d’adolescents sans avenir, soit avoir la chance de devenir un phare dans la nuit du rock’n’roll. Un signe de ralliement, de regroupement des énergies. Pas plus, mais une espèce de légende. Hélas le scénario de Nirvana va emprunter une tout autre route. Des millions de Nevermind  vendus. Pas du tout à la sauvette. Je me souviens encore du voisin du dessous qui sonne, son husky à ses côtés, tenant entre ses mains le graal du rock’n’roll…

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             Ce n’est pas tout, faut gérer. L’argent ne fait pas le bonheur, pas obligatoirement le malheur non plus. Faut s’y préparer. Toutefois là n’est pas le problème. Ce n’est pas l’argent qui est dangereux, ce sont les intérêts qu’il procure. Pas les vôtres, celui des autres. Pour les rockers les dangers sont très vite repérables. Les fans, vous étiez un mec sympa, vous devenez une idole. Vous n’étiez rien, pour votre entourage, et pour des centaines de millions d’anonymes, vous êtes tout. Ce n’est pas votre propre statut qui change, c’est celui que vous bâtissent les autres. Sans arrêt en porte-à-faux avec vous-même. Mais ce n’est pas de loin, le plus grave. Kurt s’isole, il se replie sur un petit noyau. Il construit sa petite forteresse de survie écologique. Pas facile, mais tout dépend de lui.

             Par contre le problème vient des pressions exercées par le système économico-culturel. Tout d’abord les demandes exercées par la maison de disques qui aimerait que la poule aux œufs d’or ne prenne pas de repos. Le plus d’albums possible et des tournées à foison sans oublier les rendez-vous pour les radios, les télés, les journaux, les journalistes et leurs questions décourageantes. Confrontation directe avec la bêtise (in)humaine.  Physiquement la vie du groupe n’est plus de tout repos. Plusieurs mois de tournées vous épuisent un homme. Comment trouver dans le tourbillon des instants pour créer de nouveaux morceaux. Quelques textes de futures chansons apparaissent entre les pages des feuillets. Des idées, des fulgurations, des intuitions, rien d’achevé et surtout rien de satisfaisant. Rien de plus déstabilisant pour un artiste que de se sentir comme rejeté hors de son œuvre. D’être expulsé de votre création par le séisme dont vous êtes le principal instigateur. Terrible impression d’exil à l’extérieur de soi-même. De se retrouver en position oblique par rapport à soi-même.

             L’on sait comment l’histoire se terminera. Une balle dans la bouche. Au revoir les amis, je retourne en moi-même, c’est encore-là que j’ai toujours été le mieux. Vous avez essayé de m’arracher de moi-même. Peine perdue. C’est moi qui vous ai retranché de moi-même. Kurt nous a virés. Ce genre de situation est inconfortable pour ceux qui restent. Beaucoup se sont sentis trahis. Ils avaient misé sur Kurt Cobain. Et leur poulain numéro un a préféré à la course en tête les verts pâturages d’un ailleurs  dans lequel personne n’a envie de le retrouver. Du moins tout de suite. Toute une génération s’est sentie trahie.

    L’on a accusé la drogue, sans doute les accusateurs étaient-ils vexés de ne plus retrouver leur produit de substitution dont ils avaient besoin pour se sentir bien, une dose de Kurt Cobain chaque jour, et ils voyaient la vie en rose. Dur de vivre sans désormais. L’on a imaginé des crimes sordides, chacun y est allé de son petit scénario pour trouver un coupable machiavélique et idéal. De fait sans s’en apercevoir les gens se retrouvaient là ou Cobain les avait poussés. Hors de lui, dans leur solitude, dans leur insuffisance. Dans leur pauvreté intérieure. Tels furent pris qui croyaient qu’ils avaient encore quelque chose à prendre, à grapiller…

    L’on s’est consolé comme on a pu, l’on a pleuré Kurt, puis l’on s’est dépêché d’enterrer le grunge. Les absents ont toujours tort. Leur crime ne serait-il pas de vous avoir abandonné. Un rendu pour un prêté…

    Quand on lit ces pages l’on se dit que Kurt Cobain a cherché le lieu et la formule. Le lieu, il l’a repéré tout de suite, au tout début, aux confins de l’enfance et de l’adolescence : c’était le rock’n’roll. Quant à la formule il l’a cherchée, il a cru que c’était les Melvins, puis les Vaselines, peut-être les deux ensemble, le coup de l’équation à deux inconnues, puis il a décidé que ce serait son groupe : Nirvana. Mais non, ce n’était pas encor ça, a-t-il réalisé au dernier moment de la déflagration qu’il s’était trompé, que le lieu et la formule c’était Kurt Cobain.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 659 : KR'TNT ! 659 : BUDDY GUY / LEMON TWIGS / PETE MOLINARI / FLIRTATIONS / ACE RECORDS / ROCKABILLY GENERATION NEWS / TWO RUNNER / CHILDREN OF AEGEAN / GREAT GAIA / SNAV

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 659

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    03 / 10 / 2024 

     

    BUDDY GUY / LEMON TWIGS

    PETE MOLINARI / FLIRTATIONS / ACE

    ROCKABILLY GENERATION NEWS

    TWO RUNNER / CHILDREN OF AEGEAN

    GREAT GAIA  / SNAW

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 659

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    Wizards & True Stars

    - Holy Buddy

    (Part One)

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             L’idéal dans la vie serait d’écouter Buddy Guy. L’encore plus idéal serait de lire son autobio, co-écrite avec David Ritz : When I Left Home - My Story, un bon vieux book paru en 2012. Car quel book, Bob ! Des guys comme Buddy Guy, t’en croiseras pas des tonnes. Buddy est un gentil black de la Louisiane. On voit dès la photo de couve qu’il déborde de gentillesse. Quel sourire ! C’est un artiste complet : gentil et brillant. Il reste avec quelques autres cracks blacks l’incarnation parfaite du blues électrique. Andrew Lauder le qualifie à juste raison de chaînon entre Guitar Slim et Jimi Hendrix.

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             Quand il écrit son autobio, Buddy a 75 balais. Il vient jouer tous les ans à l’Olympia et tous les ans on se dit qu’on DOIT aller le voir, même chose avec George Clinton, et puis on n’y va pas. Parce que c’est limite. C’était limite d’aller voir Chucky Chuckah à la Villette, ce vieux schnoque génial sous sa casquette de yatchman, mais en même temps tu avais clairement l’impression d’arriver après la bataille. Tu préférais rester sur les délicieux souvenirs de son concert ruiné par Jerry Lee à la Fête de l’Huma, en 1973.   

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             Ton copain Buddy commence par le commencement : il a 9 ans et il commence à cueillir le coton avec son père et sa mère, et là, Buddy se met à parler dans sa fabuleuse langue de bluesman - I stood next to my daddy, who showed me how to do the job right - ça sonne comme un vers de blues, tu ne traduis pas : tu écoutes, ça groove. Qui aurait l’idée d’aller traduire les paroles d’un blues ? Dans les années 40, les blacks récupèrent un peu d’électricité, oh pas trop, juste de quoi alimenter une mauvaise ampoule et un vieux phonographe tout pourri. Ces rats de blancs dégénérés gardent toute l’électricité pour leurs sales frigidaires et leur sale bouffe de porcs racistes. Mais Daddy Guy ne dit rien, il est gentil, comme son fils. Tais-toi Buddy et cueille le coton du patron blanc. Sur le vieux gramophone tout pourri, il y a un 78 tours d’Hooky. Buddy est hooké, c’est-à-dire baisé : «Boogie Chillen». Tout part de là - That’s the record that dit it - Pour Ted Carroll, ce fut Bill Haley. Pour Buddy, ce sera Hooky. Puis à l’épicerie du village pourri, Buddy découvre le juke-box, et mieux encore : Muddy Waters et «Rollin’ Stone». Buddy bave. Il demande à l’épicier Artigo où vit Muddy. L’épicier Artigo lui répond «Chicago». Alors Buddy demande si c’est loin, Chicago et l’épicier Artigo lui répond «Real far».

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             Bon, Muddy et Hooky c’est bien gentil, mais les petites gonzesses du village, c’est encore mieux. Buddy est en rut et il t’explique qu’en Louisiane, le sol est tellement humide qu’il faut apprendre à baiser debout - That ain’t easy, but baby, when there’s a will, there’s a way - Il a 15 ans et il adore voir sa little honey lever la patte pour qu’il puisse l’enfiler délicieusement. Il explique plus loin que le blues et l’amour «sont gravés dans le même bois», que c’est la même chose, il est pareillement hanté par le blues et le sexe. Il a cette incroyable intelligence de reconnaître qu’il n’était pas très expérimenté - In the country, boys didn’t learn how to love so good - Buddy raconte aussi une anecdote épicée : un copain à lui baise une blackette dans la boue et au lieu de l’enfiler, il enfile la boue. La blackette lui dit qu’il n’y est pas, alors elle le nettoie et le fait entrer, mais le copain débande. What’s the matter honey? Ain’t it good to you?, et le mec répond que c’est meilleur dans la boue. Le chapitre s’intitule d’ailleurs ‘Love in the mud’.

             Daddy Guy passe aux choses sérieuses. Il sait que son fils rêve d’une gratte, alors il lui en paye une. Voilà le miracle. Dans cette pauvreté abjecte, Daddy Guy accomplit un miracle. Il rachète la gratte de Coot, un chanteur itinérant qui va dans les cabanes gratter quelques chansons pour une pièce ou un verre d’alcool. Coot ne vaut pas laisser sa gratte à moins de 5 dollars. Daddy Guy n’a pas les 5 dollars. Il n’en a que 4. Alors Coot accepte : «Four dollars and a little change might do it.» Alors Daddy Guy réussit à retrouver une pièce dans sa poche. Coot en veut une autre - I got a dime to go with it - Le destin de Buddy Guy vaut alors 4 dollars et 35 cents.

             Le vrai héros du book c’est peut-être Daddy Guy. Quand Buddy lui dit qu’il aimerait partir s’installer à Chicago, Daddy Guy lui donne sa bénédiction. C’est le passage le plus booleversant du book : «Son, if you wanna go, go. Tu ne dois pas te faire de souci pour nous. Je t’ai déjà dit que ta mama et moi n’allions pas mourir tant que tous nos enfants ne seraient pas bien installés and doing good. Quand tu seras à Chicago, you gonna find pretty woman who gonna wanna marry you. Marie-toi avec qui tu veux. Makes no difference to me. Marie-toi avec un éléphant si tu veux, c’est toi qui vas dormir avec. Quant à ton travail, rappelle-toi ceci : je ne veux pas que tu sois le meilleur en ville. I want you to be the best till the best comes around. You hear me, son?».

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             Et le vrai héros de Buddy, c’est Guitar Slim. Il flashe comme un dingue sur Guitar Slim - Slim had a record out, «The Things I Used To Do» that, after «Boogie Chillen» became the biggest record of my life - Buddy ne fait pas les choses à moitié. Il découvre Guitar Slim au Masonic Temple à Baton Rouge - dressed to kill - flaming red suit, flaming red shoes, flaming red-dyed hair - Il le décrit à l’œuvre dans le Temple, avec sa «beat-up Strat» qu’il joue bas, «low on his hip like a gunslinger», avec une bandoulière en fil à pêche et un jack de 100 m de long. Guitar Slim nous dit Buddy ne s’assoit jamais, il gratte ses poux derrière sa tête, gratte le dos au sol, gratte en sautant de la scène, gratte accroché dans les poutres. Il ajoute que Slim ne connaît pas les accords - Slim didn’t know no chords. He was single pickin’ with only two fingers, but those two fingers were causing a riot - Et wham bam : «I wanted to be Guitar Slim.»

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             Buddy donne sa définition du blues à plusieurs reprises. Comme déjà dit, le blues et le sexe pour lui sont une seule et même chose. Plus tard, il parlera du blues avec Muddy qui lui dit qu’il est bien obligé d’enregistrer des hit records, comme «Mannish Boy», «Still A Fool», il ne se plaint pas, pour lui l’essentiel est de maintenir le blues en vie - Just saying that these blues that you and me took from the plantation... man, I just don’t want them blues to die - Mais Buddy lui dit que lui non plus, il ne veut pas voir them blues crever. Et Muddy le visionnaire reprend : «It’s just something we gotta remember. The world might wanna forget about ‘em, but we can’t. We owe ‘em our lives. Wasn’t for them, we still be smelling mule shit.»

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             Plus tard, quand Buddy tourne en Europe avec the American Folk Blues Festival, il se fait huer parce qu’il est jeune et bien coiffé. Les Allemands pensaient, nous dit Buddy, que tous les bluesmen étaient en haillons, vieux et bourrés. Muddy avait été lui aussi déconcerté par la réaction des Européens qui ne voulaient que du blues pur, alors que ça n’existe pas - Blues ain’t no pedigree, it’s a mutt, c’est-à-dire un bâtard, et il ajoute avec un grand sourire : «As far as I’m concerned, mutts are beautiful.»

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    ( Leonard le renard)

             Qui dit Chicago dit Chess. Alors on y retourne, pas de gaieté de cœur, mais bon, sans Chess pas de Muddy, pas de Chucky Chuckah, pas de rien. Buddy commence par faire des sessions pour le compte de Chess. Mais il a du mal à rencontrer Leonard le renard. Le voilà en studio pour remplacer Hubert Sumlin et accompagner Wolf. Buddy a la trouille de Wolf. Il dit que s’il joue des fausses notes, Wolf va le frapper. Alors Willie Dixon (qui organise la session) lui dit que ça n’arrivera pas : la session va durer une heure et tu vas empocher 10 dollars. Buddy entre en studio et s’installe, et c’est là qu’il se fait traiter de motherfucker, pas par Leonard le renard qui le grand spécialiste des insultes, mais par Wolf. Buddy lui répond qu’il ne s’appelle pas motherfucker mais Buddy, alors Wolf dit que tout le monde chez Chess s’appelle motherfucker. Bonjour l’ambiance. Buddy voit qu’on a posé une bouteille de whisky sur le piano, il demande pourquoi à Big Dix qui lui dit que Leonard est rusé comme un renard - Leonard ain’t dumb. Il sait que les records qui ont le son du club se vendent bien, alors il veut le booze on the record. He wants to feel the fire that the folks get to feeling in the club - Puis Buddy découvre peu à peu la réalité matérielle des géants du blues de Chicago. Mis à part Muddy qui a une baraque au 4339 South Lake Park, les autres vivent ric et rac dans des petites piaules, et là, boom, il allume la gueule de Leonard le renard : «Je ne sais pas combien de disques vendait Chess et je ne connais pas les comptes. Par contre, je sais que Chess wasn’t big in sharing the profits.» Tout pour sa pomme, rien pour les motherfuckers nègres. Chaque fois qu’on tombe sur cette histoire, c’est la même chose : crise d’urticaire. Ce rat de Chess s’en foutait plein les poches, et nous on était tous là comme des cons à chanter les louanges du légendaire label Chess. Fuck it ! Et l’enculerie continue avec Chucky Chuckah, puis avec Bo Diddley qui font tous les deux danser les kids d’Amérique - Leonard made big money of Bo - Un Bo qui a fini dans la misère, obligé de vendre ses droits d’auteur pour financer les études de sa fille, tu vois un peu le travail ? Et boom, rebelotte avec Etta James. Buddy se marre : «Je ne dis pas que Leonard n’aime pas le blues, il l’aime, mais il aime encore plus l’argent. S’il pouvait faire du blé avec la polka, il enregistrerait de la polka.»

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             Puis un jour Big Dix dit à Buddy qu’il va enregistrer «First Time I Met The Blues», son premier single sur Chess. Chouette ! Buddy dit qu’il va casser la baraque, mais Big Dix lui répond qu’il n’en est pas question - Leonard likes his records a certain way. You can’t get all wild like you do on stage. Can’t play too crazy. Can’t fuck up the sound none like I seen you do in the clubs. Leonard likes his blues clean - Et voilà le travail. En plus de se faire arnaquer, Buddy se fait museler. Pire encore : Leonard veut que Buddy change de nom. C’est pas qu’il n’aime pas ton nom, lui dit Big Dix, il veut que tu sois un King - Buddy King or King Guy, something like that - Buddy ne veut pas, à cause de la confusion avec B.B. King et Freddie King. Big Dix argumente, disant que c’est précisément la confusion que recherche Leonard le renard - King is associated with strong-selling blues - Alors Buddy lui dit que Muddy don’t got no king in his name et Big Dix rétorque que Muddy est arrivé avant the kings. Mais Buddy refuse de changer de nom, car sa famille à Baton Rouge ne va pas savoir que c’est lui sur le single. Leonard le renard n’est pas jouasse, mais Buddy tient bon. Bien sûr, Leonard le renard fait main basse sur les droits. Mais à l’époque, Buddy s’en branle - I just wanted to make it - Buddy s’est marié et il montre fièrement son single à son beau-père qui éclate de rire : «Ils t’ont donné le disque à la place de l’argent ?». Buddy ne comprend pas. Le beau-père lui pose la question autrement : «Ils t’ont pas payé pour enregistrer ce disque ?». Buddy répond qu’il a signé un contrat et que si ça se vend bien, il touchera des royalties. Alors le beau-père explose de rire : «Son, when those royalties come in, dogs gonna be fucking pigs.» Oui, les poules auront des dents. Et Buddy de conclure : «The man was right». Nada.

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             Buddy fait aussi de très belles pages sur Chicago, la deuxième ville qu’il découvre après Baton Rouge. Il commence par évoquer les grands froids qu’il ne connaissait pas en Louisiane, puis les clubs, dont le fameux Bucket of Blood - I was playing my guitar when one cat drove an ice pick deep into another cat’s neck - Il fait aussi l’apologie de Theresa’s, l’un des clubs les plus légendaires du South Side. Il décrit la taulière comme «a mean-looking lady portant un tablier sale avec deux poches. Dans l’une se trouvait un flingot et dans l’autre une matraque. Theresa was no one to fuck with.» Il joue chez elle et attaque avec une cover du «Further On Up The Road» de Bobby Blue Bland. Buddy explique aussi qu’il démarre son set dans la rue et qu’il entre dans le club en jouant. Il a un jack de 100 m, comme son idole Guitar Slim.

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             Alors il en pleut des idoles à Chicago. Buddy les fréquente tous, Otis Rush, Earl Hooker. L’Otis qu’il décrit est celui des débuts - His guitar was on fire, man, he was something else - Comme tous les autres guitaristes de l’époque à Chicago, Otis Rush joue assis. Buddy monte sur scène avec lui, et Otis lui demande ce qu’il veut jouer - What you wanna play boy? - Buddy répond «Guitar Slim». Et il fout le feu, Otis le laisse jouer. Alors Buddy sort le grand jeu, comme Guitar Slim, gratte dans le dos et la foule adore ça - The more I did it, the louder the crowd - Buddy voit Earl Hooker comme un guitariste d’un niveau supérieur au sien - No way I could compete with the guitarists of the day. I’m talkin’ ‘bout Earl Hooker, the greatest slide man in the history of slides - Il cite dans la foulée Otis Rush, Magic Sam et Freddie King - They was masters, they was monsters, they was killers - De la part d’un killer comme Buddy, c’est quelque chose d’entendre ça. Il rencontre aussi Ike Turner en studio. Ike joue sur une Strat et Buddy se dit qu’il a choisi la bonne gratte. Ike dit aussi qu’il took up guitar because of Earl Hooker. Ike lui demande s’il connaît Earl, Buddy dit «I do» et Ike ajoute : «He got his shit from Robert Nighthawk. You heard him?», et Buddy dit «not yet. I wanna.» Ike lui recommande aussi très chaudement Gatemouth.

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    (Sonny Boy Williamson)

             Buddy voit aussi Lightnin’ Hopkins débarquer chez Chess. Big Dix essaye de lui vendre l’idée des «future royalties» et Hopkins l’envoie sur les roses - Fuck future royalties. Fuck Leonard Chess and fuck you, Willie Dixon. Royalties don’t mean shit to me - Au moins les choses sont claires. Lightnin’ veut 100 $ pour enregistrer un cut - You give me a hundred I give you a song - Lightnin’ sait que dans tous les cas il va se faire baiser. Alors il fait comme le fera plus tard Chucky Chuckah : d’avance et cash. Buddy assiste à la scène. Big Dix insiste, Lightnin’ ne cède pas. 100 $ ou rien. Buddy se dit que Lightnin’ a du pot, car lui, le Buddy débutant, il ne reçoit que 10 $ pour jouer en session. Voilà où en est le blues électrique à l’époque. Oh et puis Little Walter qui s’embrouille avec tout le monde, y compris Junior Wells. Buddy fréquente aussi Sonny Boy Williamson qui au breakfast est déjà assis devant un gros verre de whisky, et qui lance à Buddy : «Morning, motherfucker.» Tout le monde le croit rincé par l’alcool, mais quand il saute sur scène pour attaquer «Don’t Start Me Talkin’», «he burns the house down», nous dit Buddy. Comme Gainsbarre le fera plus tard, Sonny Boy indique que les docteurs qui l’avaient condamné ont tous cassé leur pipe en bois. Sonny Boy se marre comme un bossu. Buddy fréquente aussi B.B. King et il salue son humilité, B.B. n’a jamais chopé la grosse tête, nous dit Buddy. Il fréquente encore Big Mama Thornton. Un soir où il l’accompagne sur scène, il voit Big Mama perdre son dentier en chantant. Elle le ramasse, le remet et continue à chanter. La classe ! Du coup, Buddy rêve d’avoir un dentier pour le perdre en jouant et faire comme Big Mama. Il raconte aussi  une tournée aux États-Unis : ils sont quatre dans la bagnole, le chauffeur, Buddy, Big Mama et Hooky. Hooky et elle ne s’entendent pas très bien - Elle était trop autoritaire pour lui et il était trop contrariant pour elle - Buddy ajoute qu’il a passé son temps à se marrer pendant des heures, à les voir se chamailler - Laughing my ass off - Quand il évoque Jimi Hendrix, il le situe dans la lignée des «spacey players comme Ike Turner, Earl Hooker and especially Johnny Guitar Watson, but Jimi had the balls to carry it into new territory.» Last but not least, voilà Albert King - he was something else - Buddy en brosse le portrait d’un géant - He was also big as a bear and could be twice as mean. Albert stung them strings hard, and ain’t no doubt that he was one of the best. Fixed up a stinging style all his own. Je suis bien content de ne pas avoir eu à bosser pour lui.

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    ( Buddy Guy : Cognac Blues Passion)

             Buddy se forge un style particulier. Il démarre toujours son set à l’extérieur du club. Il ne joue jamais assis. Il peut aussi aller gratter dans les gogues. Il va s’asseoir en jouant à la table des dames seules. Il peut sauter sur le bar et jouer au sol sur le dos. Il joue aussi avec les dents, il joue entre ses jambes, comme le fera Jimi Hendrix. Et par-dessus tout, il maîtrise ce qu’il appelle the big-city electricity - I learned to ride high on electricity - Feedback, disto, Strat commotion, il connaît tout ça par cœur. 

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    ( Artistic,label de Cobra)

             Quand Leonard le renard et Big Dix se sont fâchés, Big Dix est allé bosser pour Eli Toscano chez Cobra Records. C’est Magic Sam qui lui refile le tuyau. Buddy qui vient d’arriver à Chicago est tout excité, car sur Cobra on trouve aussi Otis Rush, Harold Burrage et Betty Everett. Toscano a une petite boutique de disques avec un garage à l’arrière. C’est là que se trouve le studio, comme chez Fortune Records à Detroit, et chez Cosimo le héros à la Nouvelle Orleans. C’est là que Buddy rencontre Big Dix pour la première fois - Willie was a big man. Vingt ans de plus que moi. Il devait bien peser dans les 150 kg, but it was mainly muscle, not fat - Buddy le voit dévorer le poulet, de la même façon qu’il allait dévorer les droits d’auteur. Pour l’accompagner sur son premier single Cobra, Buddy a Big Dix on bass, Otis Rush on back-up guitare, Odie Payne on drums, Harold Burrage on piano & McKinley Eaton on baritone sax. Pardonnez du peu. Puis Eli Toscano va disparaître. Plus de Cobra. Plus de rien.

             En fait, Buddy va démarrer sa carrière en 1959, avec «You Sure Can’t Do» et «This Is The End» d’Ike Turner, ce single sur Artistic, un sous-label de Cobra que Toscano crée pour lui, puis il va sortir une ribambelle de singles sur Chess avant d’arriver chez Vanguard en 1968 pour son premier album.

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             On peut écouter «You Sure Can’t Do» sur une ravissante compile japonaise, This Is The Beginning. Buddy va y chercher le Little Richard au chant. Il a cette ressource extraordinaire ! Et puis voilà l’heavy blues du beginning «Try To Quit You Baby», il te chante ça à pleine gueule. Wild & heavy ! Voilà les deux mamelles de son destin. Il coule encore comme du miel avec «This Is The End». Il a déjà ce génie de l’heavy blues jouissif. Tu n’en finirais plus avec un mec comme lui. Tu as tout qui coule, le chant, les poux, c’est un paradis. Puis il accompagne Jesse Fortune, un black qui chante comme un crack. Sur «God’s Gift To Man», Big Dix lui donne la réplique. C’est du gospel batch. Jesse Fortune fait encore des étincelles dans «Heavy Heart Beat». Il est hallucinant de qualité. Puis Buddy reprend le chant sur «Baby Don’t You Wanna Come Home». Il est déjà un hard hitter, bye bye ! Il passe au heavy blues de rêve avec «I Hope You Come Back Home». Dans son genre, il est le roi du Chicago Blues claqué à l’ongle sec.

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             Et si tu veux écouter les singles Chess, alors mets le grappin sur une autre bonne vieille compile, The Complete Chess Studio Recordings. Buddy est le roi de l’Heartbreaking Blues, comme le montrent au moins cinq modèles du genre, à commencer par «I Found A True Love» sur le disk 1. Il joue en finesse et croise un solo de jazz de round midnite, ‘caus my baby she takes her time. Sur le disk 2, tu tombes sur «My Time After Awhile», le big Buddy blues, chanté à l’éplorée congénitale, puis «Mother In Law Blues» - I’m in love with you babe/ But your mother she got the moooo - et puis «I Suffer With The Blues», où il joue en filigrane dans le chant. Magnifico ! Il te screame encore «Leave My Girl Alone» à la folie - You better leave/ You better leave my girl alone - Te voilà prévenu. La plupart des cuts sont cuivrés de frais, parfois ça vire r’n’b («Slop Around»), parfois good time music («Baby (Baby Baby Baby)»), ou encore groove de jazz («Buddy’s Boogie»). Tout reste d’un très haut niveau virtuosic, avec souvent des solos de sax demented. Les petites déboulades n’ont aucun secret pour lui («Let Me Love You Baby») et on retrouve bien sûr le black cat bone à tous les coins de rue. Il claque de fantastiques solos d’ongle sec («Watch Yourself» et «Stone Crazy») et son «Hard But It’s Fair» fait référence. Quel fantastique artiste ! Il faut le voir jouer dans l’épaisseur du groove de «Molic» - You are born to die - Il est criant de vérité.  Son «Worried Mind» balaye tout le British Blues. C’est complètement aérien, avec une basse et un piano dans la couenne du son - Please stick around with me/ Some time - Et puis il faut entendre ce fat bassmatic dans «Night Flight». Big Dix ? Il compresse bien le son du mambo de Chicago dans «Every Girl I See», et on le voit se battre pied à pied avec ses two many ways dans «Too Many Ways». Il s’implique énormément dans ses heavy blues, toujours à la limite de l’arrachement des ovaires. 

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             Comme d’usage, on garde les meilleurs pour la fin. Les meilleurs ? Muddy, Wolf et Junior Wells. Et là ça ne rigole plus. Buddy a fréquenté tous les cracks de son temps, et il évoque tous ces cracks avec une édifiante bonhomie, t’as pas idée. C’est la raison pour laquelle il faut se plonger dans cette autobio, car Buddy porte sur ses contemporains un regard extrêmement bienveillant. Quand Buddy rencontre Mud pour la première fois, il est frappé par son apparence, ses pommettes hautes et l’éclat de sa peau très noire - His dark skin had a glow - Buddy lit l’homme dans son regard - His big eyes sparkled and showed me his mood - C’est encore l’époque où Mud se coiffe d’une pompadour - His hair worked in a doo was shiny and piled high on his head. He was something to see - Les mots de Buddy sont précieux : ils sont justes et black. Lors de cette première rencontre, Mud demande à Bud s’il aime le salami. Il voit que Bud crève de faim. Mud lui demande d’où il vient. Louisiane - You a farm boy? - «Yes sir», répond Bud. C’est ce qu’on appelle dans une vie un moment magique. Mud et Bud sont tous les deux des farm boys. Bud a suivi exactement le même chemin que Mud, arrivé à Chicago dix ans plus tôt. Leonard le renard demande à Muddy d’enregistrer un album de blues acoustique - He wants it to sound like ol’ time delta - Okay dit Mud, et il impose Buddy comme back-up guitar. Leonard n’en veut pas. Mud tient bon. C’est ça ou rien. Mud lui balance ceci : «Vous voulez the old music ? Well, ce jeune homme la joue même en dormant. Si vous le virez de la session, je rentre chez moi.» Alors Leonard le renard écrase sa petite banane. La scène se déroule en 1963. Non seulement Mud laisse Bud gratter ses poux avec lui, mais il le laisse aussi chanter. Bud est émerveillé : «Quand on a enregistré, j’ai mis ma chaise près de la sienne et j’ai plongé mon regard dans le sien. Je n’ai jamais cessé de sourire. C’est dire si j’étais heureux.» Encore un moment magique dans la vie de Buddy Guy. Certaines pages crépitent de bonheur. On sent le book vibrer dans les mains. Fantastique Buddy Guy et fantastique David Ritz. À la fin de la session, Leonard est ravi, et avec toute l’élégance de rat qui le caractérise, il lance à Bud : «You can sound like an old fart, can’t you?» Pour les ceusses qui ne seraient pas au courant, un fart est un pet. Prout. Leonard aurait dû s’appeler Prout. Leonard Prout. Les blacks de Chess étaient mille fois plus élégants que ce malotru. Puis Bud retrouve Mud à son retour d’une tournée anglaise. «How was England?». «Shitty», lui répond Mud. «They booed me again». Il avait joué à coups d’acou et ça n’avait pas plus aux Anglais, alors que lors de la tournée précédente, on reprochait à Mud de jouer trop fort sur sa Tele électrifiée - They don’t want no quiet-ass folk singer. They want loud - Mud ne sait plus ce que veulent «those English motherfuckers». Il dit même qu’ils ont la tête dans le cul. Mud évoque aussi ces «boys from London they was calling The Rolling Stones, named after one of Muddy’s lines». Mud se marre : «Ils en savent plus sur moi que je n’en sais moi-même.» Buddy rappelle un truc essentiel : Muddy était un homme fier. Il n’aurait jamais accepté de porter une tenue de travail de peintre, comme l’ont affirmé les Stones. Il arrivait toujours sur son 31 chez Chess, coiffé et nickel, costard repassé, pompes cirées - Muddy Waters knew that in Chicago, Illinois, he was boss of the blues - Quand sa femme Geneva casse sa pipe en bois, Muddy est secoué. Et en même temps, le voilà libre. Alors il fait venir chez lui tous les gosses qu’il a faits ailleurs. Buddy affirme que Mud adorait sa femme, mais il menait en parallèle sa vie d’homme. Buddy raconte aussi un concert chez Antone’s, à Austin, Texas, où les bluesmen sont rois - Down there in Texas they was blues crazy - Muddy joue sur scène, et comme c’est son annive, Buddy et Junior Wells le rejoignent avec un gâtö en chantant «Happy Birthday». Alors Mud dit au public : «See these here boys? I know ‘em since they was kids. I raised ‘em.» Moment magique. Un de plus. Mud vient aussi d’enregistrer un nouvel album avec Johnny Winter. Il ne trouvait pas de titre, et comme à sa grande surprise il venait de se remettre à bander, il a opté pour Hard Again - What do you think? - Quelle rigolade ! Buddy n’en finit plus d’adorer cet homme : «I just love saying his name. I just love telling everyone that Muddy Waters was my friend, that Muddy Waters was the man.»

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             The man ! Alors en voilà un autre : Wolf. Un jour Bud demande à Mud pourquoi Hooky a quitté Chicago pour aller s’installer à Detroit. Et Mud lui dit : «Johnny didn’t wanna be around all these heavy-hitters.» Alors Bud dit qu’il ferait bien d’aller lui aussi à Detroit et Mud lui dit non, car Wolf le cherche. What ? Wolf ! Et Mud indique que Wolf joue chez Silvio’s tôt le matin, à 7 h, au moment où les équipes de nuit des abattoirs débrayent - That’s when the Wolf really starts to howl - Mud lui recommande encore de ne pas trop jouer s’il accompagne Wolf, car il n’aime pas qu’on l’éclipse. Si ça ne lui plait pas, il te colle un tas dans la gueule. Buddy va chez Sylvio’s à l’aube et c’est le grand choc de sa vie : «‘Smokestack Lightning’ got wild. Vous n’avez rien vécu tant que vous n’avez pas traîné dans un club de Chicago à l’aube avec tout le monde high on hard whiskey and heavy blues.» Et boom encore avec «Sitting On Top Of The World», «‘cause, baby, he sure is.» Puis Hubert Sumlin vient trouver Buddy pendant le break pour le mettre à l’aise : «Si Wolf veut t’emmener en tournée, pas de problème, je suis d’accord.» Buddy lui répond qu’il ne veut pas prendre sa place. Mais Hubert lui, dit qu’il en a marre du Wolf bourré et brutal - S’il estime que je joue faux, il va me frapper, comme il frappe ses gonzesses - A bon entendeur, salut ! Quand Wolf vient trouver Buddy chez Theresa’s pour lui proposer le job et la tournée, Buddy refuse.

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             Plus tard, après qu’on ait repêché Toscano dans le Lac Michigan et que Leonard le renard et Big Dix se soient réconciliés, on lui propose une session pour accompagner un crack. Qui ? Wolf ! Buddy répond une fois de plus que Wolf a Hubert, et donc il n’a besoin de personne d’autre. Mais Wolf et Hubert se sont bagarrés. Alors Buddy accepte d’accompagner Wolf pour 10 dollars.  

             Et bien sûr, le big buddy de Buddy, c’est Junior Wells. Buddy lui consacre un chapitre entier - Junior Wells gets his own chapter in my book - Il dit aussi qu’il est l’un des craziest characters qui aient traversé sa vie. Il ajoute encore que cette collaboration ne fut pas de tout repos. Buddy le remercie chaleureusement : «tous les deux on a fait une musique que je n’aurais jamais fait tout seul. He inspired me.»

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             En 1972, Buddy Guy & Junior Wells enregistrent Play The Blues au Criteria de Miami. Cet Atlantic un véritable chef-d’œuvre, contenu comme contenant. Pochette magique pour un album magique. Ils démarrent avec un gros r’n’b des faubourgs, « A Man Of Many Words ». Junior mise gros - Let me tell you - et derrière Buddy coule ses rivières de diamants. C’est d’un feeling à peine croyable, le jour et la nuit avec A Man And The Blues. Buddy et Junior inventent une sorte d’enfer - au sens de la température - Le génie du blues s’exprime à travers eux. Junior s’en va screamer de plus belle, alors Buddy coule de plus belle. Aucun blanc ne saurait provoquer un tel frisson. Il faut à Buddy un valeureux screamer comme Junior, voilà le secret. Ensemble, ils sont énormes. Et le riff du cut vaut tout l’or du monde. Ils font ensuite un bon boogie blues, « My Baby She Left Me » et reviennent au heavy blues haut de gamme avec « Come On In This House/Have Mercy Baby ». Junior le prend de l’intérieur du ventre et il fait perler ses eh-youuuuh. Ils ont le pouvoir. They got the power, comme dirait Public Enemy. Ils sont les rois du blues. Ils ont une classe folle. Et ils mettent la ville à sac - mercy mercy babe - avec le feeling du diable. Ils rendent un bel hommage à T-Bone Walker avec « T-Bone Shuffle » et vont droit dans le boogie voodoo avec « A Poor Man’s Plea » que Junior chante avec une hallucinante autorité divine. La perle noire se trouve en fin de B : « Honey Dripper ». Ils amènent ça avec une infinie délicatesse et ils se mettent à sonner comme des anges noirs.

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             Buddy et Junior furent enregistrés à Montreux en 1978 pour un album live bien sympathique. Ils rendent hommage à Guitar Slim avec « The Things I Used To Do », ce vieux slow blues d’anticipation carabinée joué à la bonne franquette mélodique. Buddy chante et pousse des petits yahhh du meilleur effet. Ils essaient d’allumer « Help Me », mais ils le laissent sous le boisseau et ne le font pas exploser, comme sut si bien le faire Alvin. C’est Junior qui chante sur toute la B et il commence par exploser « Come On In This House ». Il fait goutter le jus de ses voyelles. Quel fabuleux shouter ! Puis il attaque « Somebody’s Got To Go » du gras du menton. Junior Wells n’est pas homme à se méprendre, bien au contraire. C’est un pro du gras de Chicago.

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             Junior fut le joueur d’harp qui remplaça Little Walter dans le groupe de Muddy - Chosen by Mud, he had to be great - Junior vient de West Memphis et il est arrivé à Chicago en 1946. Il avait 11 ans. Quand il demande à Sonny Boy Williamson II, c’est-à-dire Rice Miller, de lui montrer des trucs à l’harp, Rice l’envoie promener, «Motherfucker, you too dumb and stupid», et quand Junior insiste, Rice sort une lame. Dégage ! Puis Muddy prend Junior sous sa protection, devant un juge. Il se porte garant pour Junior qui allait droit au placard après une sale bagarre. Quand ils sortent du tribunal, Junior veut monter dans un bus et Muddy lui ordonne de monter dans sa bagnole. Junior renâcle, «Pas question, j’ai des trucs à faire», et il bouscule Muddy qui sort un flingot. Alors Junior obéit et monte dans la bagnole - That’s when I knew I had a daddy - C’est dire à quel point Muddy est une figure centrale de cette scène. Junior va bien sûr habiter chez Muddy. Geneva et Mud lui demandent un petit loyer et quand Junior apprend que d’autres mecs logent gratis, il sort une lame pour menacer Muddy. Fatale erreur. Muddy ne cille pas. Il se lève et bam, il gifle Junior. Puis il l’attrape par le colback et lui dit : «Je vais tellement de démolir la gueule que tu ne pourras plus jouer d’harp.» Alors Junior s’est calmé. Buddy ajoute que Junior avait un autre problème : il croyait que James Brown lui avait volé son thunder

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             Le dernier album en date du grand Buddy s’appelle The Blues Don’t Lie. Tout un programme. Il commence par dire qu’il laisse sa gratte parler à sa place avec «I Let My Guitar Do The Talking», un heavy blues de haut vol. Il raconte son enfance en Louisiane - I made my own rules - Et Buddy monte tous les étages de la démesure. Quel déluge de son, les amis ! Même Noé n’en reviendrait pas. Ça grouille de coups de génie sur cet album, tu vas commencer à te gratter avec «Symptoms Of Love», big boogie down. C’est là qu’il fait la différence. Il gratte ses gros poux sur sa Strato à pois, c’est solide et bien enfoncé du clou, il bourre sa dinde, le wild Buddy. Il est bien plus rock que ne le seront jamais les petits culs blancs. Tu te grattes encore avec «Well Enough Alone», il y va à coups de mojo et de black cat bone et il t’explose l’heavy boogie blues. Il dicte sa loi. Il redore le blason du Black Power. Il est plus funky avec «What’s Wrong With That». Il est assez extraordinaire, car il a tout le son du monde - Please tell me what’s wrong with that - Il veut savoir - I’ve been around the bush - Il connaît la chanson, ne prend pas Buddy pour un con ! Bobby Rush chante en lead et il se tourne vers son buddy Buddy : «Buddy Guy play some guitah for me !». Alors Buddy plays some guitah. Il passe ensuite au big boogie avec «House Party» - It’s Buddy Guy time - Il joue son va-tout de géant. Il est imparable par nature. Et par excellence. «Sweet Thing» sonne comme un heavy blues d’extasy, Buddy ramène de la pulpe dans le son, il gratte du jus, c’est plein comme un œuf, c’est l’heavy blues de la perfection. Grosse intro pour «Backdoor Scratching» et te voilà fixé par la fixture. Buddy se balade comme un crack. Et dans «Rabbit Blood», il te balance ça : «I swear the girl’s got rabbit blood/ I met no woman can do me like she does.» Il a génie du blues. C’est là que se joue son destin. On monte encore un cran dans l’apothéose avec le genius swing de «Last Call», il te groove le jive sans frémir et il termine ce round-up avec une glorieuse cover de «King Bee», il la tape à coups d’acou et à coups de Girl I can buzz around your hive. Sexe pur en hommage à un autre géant, Slim Harpo.

    Signé : Cazengler, Guy mauve

    Buddy Guy. This Is The Beginning. P-Vine Records 2001

    Buddy Guy. The Complete Chess Studio Recordings. MCA Records 1992

    Buddy Guy & Junior Wells. Play The Blues. Atlantic 1972

    Buddy Guy & Junior Wells. Live In Montreux. Black & Blue 1978

    Buddy Guy. The Blues Don’t Lie. RCA 2022

    Buddy Guy & David Ritz. When I Left Home. My Story. Da Capo Press 2012

     

     

    L’avenir du rock

     - Lemon incest

     (Part Three)

             Boule et Bill interpellent l’avenir du rock :

             — Ça fait trois fois que tu ramènes les Lemon Twigs, avenir du rock. Tu ne crois pas que t’exagères un peu ? T’as vraiment décidé de nous prendre pour des cons ?

             — Si vous écoutiez les albums, vous ne feriez pas ce genre de remarque. Vous seriez comme moi impatient de voir arriver le Part Four.

             — Pffffff, non seulement t’es un gros con, mais en plus, t’es prétentieux.

             — Noël Godin te traiterait même de pompeux cornichon, avenir du broc !

             — T’es pédant comme un phoque, avenir du troc. Tu serais pas fils unique par hasard ?

             — Mon cher Boule, tu me fais penser à une copine dont la laideur morale n’avait d’égale que sa laideur physique, mais lui dire, ça aurait pu certainement la blesser, alors que toi, tu survivrais à tout, même à ta propre vacuité. Tu me fais pitié, mon pauvre ami.

             — Oui, mais quand même, un Part Three sur les Lemon Twigs, c’est du rabâchage, dans le contexte d’une rubrique censée trier le bon grain de l’ivresse...

             — Pas l’ivresse, Bill, l’ivraie. Si tu veux qu’on discute un peu, apprends à parler le français.      

             — Boule a raison, t’as rien compris, avenir du rôt ! Tu te prends pour le nombril du monde. L’ivresse ! J’aurais pu te dire livresque ! Ou levrette, comme Limon qui lime ton twat de Twig !

             Boule embraye aussi sec :

             — Ou Lemon de Venus qui tweete une twarte à la crème !

             — Ou Limon du delta sous la twante de Twiggy !

             Boule et Bill rient de bon cœur. Ils sont très fiers d’avoir réussi à fermer le clapet de l’avenir du rock. Quelle sera leur prochaine étape ? Le diable seul le sait.

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             Si tu cherches les héritiers de Brian Wilson et des Beatles, pas compliqué : ils s’appellent The Lemon Twings. Leur nouvel album A Dream Is All We Know grouille de preuves.

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    La première preuve s’appelle «My Golden Years». Alors attention, ça part en mode wild pop drivée de main de maître, ça reste incroyablement tendu de bout en bout, monté sur un beat glorieusement turgescent et boom, ça se termine en final à la Brian Wilson. Chez les frères D’Addario, ça éclot de bout en bout. Tu veux encore du pur Beach Boys sound ? Alors saute sur «In The Eyes Of The Girl». The most perfect Wilson sound depuis Brian Wilson. Ils ré-explosent un univers déjà explosé, celui de la grande pop harmonique. Stupéfiant ! Qui aurait cru ça possible ? Tu veux les Byrds ? Alors saute sur «If You & Me Are Not Wise». Ils descendent en profondeur dans l’excellence des Silver Sixties, ils ramènent même le jingle jangle. Cet album des Lemon Twigs est sans le moindre doute le plus bel album sixties du XXIe siècle. Les frères D’Addario ré-allument tous les brasiers fondateurs : Beatles, Byrds, Beach Boys. Tu veux les Beatles ? Alors saute sur le morceau titre. Ça passe en force au All I know. C’est extrêmement Beatlemaniaque, ils réincarnent le génie de John Lennon. Là tu touches du doigt le real deal. Les frères D’Addario ont ce type de talent magique. Avec «How Can I Love Her More?», ils persistent tellement qu’il tapent dans un au-delà de la pop communément admise. Ils flirtent même avec le glam dans «Rock On (Over & Over)». Ah ils savent driver un stomp d’heavy glam, pas de problème, ils t’éclatent ton pauvre petit Sénégal et même ta copine de cheval. Ils sont fabuleux d’à-propos, mais le cul entre deux chaises, le glam et le «Do It Again» des Beach Boys de l’âge d’or. Encore de la magie pop dans «Peppermint Roses». C’est inspiré à pleins poumons.

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             Comme un bonheur n’arrive jamais seul, les voilà sur scène, Brian D’Addario sur une douze rouge pailletée qui sent bon les Byrds et tout le tintouin, et son frangin Michael sur une Ricken pour l’anglicité des choses de la vie, et là, franchement, t’as tout, absolument TOUT : le son, la classe, l’âge d’or des sixties, le punch, les harmonies vocales, l’anti-frime, la fraîcheur de ton, l’énergie, les boots, la virtuosité de bon escient, la basse Hoffner et même les monster drives de McCartney, les killer solo flash, les hits, à commencer par «My Golden Years», la magie scénique, les sauts en l’air,

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    le mouvement perpétuel, les Byrds («If You & Me Are Not Wise»), les Beatles («A Dream Is All I Know»), la magie pop («Peppermint Roses», exactement comme sur l’album), t’as aussi les mélodies, les intrications, les mics-macs d’arpèges à la Roger McGuinn, le sens du boogie («Rock On»), un professionnalisme à toute épreuve, en un mot comme en cent, t’as sous les yeux des superstars.

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    Zéro temps mort. Effervescence à tous les étages en montant chez Kate. Ils sont tellement brillants qu’ils dépassent un peu les bornes, t’es en permanence aveuglé par leur éclat, ils amènent la pop à un niveau jusque-là réservé aux Byrds, aux Beatles, aux Beach Boys et à Todd Rundgren. Et ils semblent le faire avec une facilité déconcertante. Ils évoluent sur scène avec des pieds ailés, et quand Brian attaque un drive de basse sur l’Hoffner, il carapate ses notes à coups de médiator, jouant deux fois plus de notes que n’en joua jamais McCartney. Et pour ce mec à peine sorti de l’adolescence, c’est encore un jeu. Il joue le visage couvert de cheveux, avec un sourire quasi-permanent.

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    Son frère Michael adore faire rigoler la salle. Il casse corde sur corde sur sa Ricken et continue sur une Tele. Ils font aussi tourner les instrus. Michael bat le beurre sur trois/quat’ cuts et il n’en finit plus de faire rouler les baguettes entre ses doigts. Tout n’est qu’un jeu. Le Grand Jeu. En 90 minutes, ils font le grand tour de la grande pop, la seule qui vaille, celle d’avant, cette pop magique qui n’a jamais pris une ride et qui n’en prendra jamais. L’extraordinaire complicité des d’Addario brothers te bluffe.

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    Comme les frères McDonald (Redd Kross), ils perpétuent une tradition instaurée par les frères Wilson et les frères Davies, qui est celle d’un brotherhood magique. En rappel, Brian revient jouer trois/quat’ cuts en acou, dont le fabuleux «Corner Of My Eye» tiré d’Everything Harmony, et que certaines personnes reprennent en chœur dans la salle. Pur showmanship à la John Lennon. Puis ils finissent en apothéose avec l’effarant «How Can I Love Her More» et une intrépide cover du «Runaway» de Del Shannon. Tu sors de là transformé.   

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             Ça crache des flammes dans les canards anglais : James McNair fait quatre pages de Lemon Twigs dans Mojo, et Jon Mojo Mills deux dans Shindig!. Les frères d’Addario n’en finissent plus de clamer leur allégeance aux Beatles et aux Beach Boys. On les traite d’ailleurs de Mersey-Beach. Ça fait bien marrer les deux frères - We love the simplicity of the Beach Boys sound, which was a combinaison of Chuck Berry and The Four Freshmen - Jon Mojo Mills les qualifie aussi d’«unstoppable». Sur scène, ils sont accompagnés par Reza Matin des Uni Boys, et un vieux copain, Danny Ayala. Michael D’Addario compare d’ailleurs Reza Matin à Bev Bevan, le beurre des Move. Pour Mills, «My Golden Years» sonne comme du «12-string Beatles meet Beach Boys with a dose of The Monkees and The Raspberries». Michael d’Addario cite aussi «a few key examples», «everything Zombies, The Stones’ ‘She’s A Rainbow’, The Left Banke.» Mills retrouve du Turtles dans «How Can I Love Her More» et Roy Wood dans «Church Bells», à cause du cello. Michael cite aussi Amen Corner, puis les Flying Burritos Brothers, The Mirage et The Notorious Byrds Brothers. Et Mills de conclure, affolé de bonheur : «The Lemon Twigs are the ultimate Shindig! band. Don’t miss this album. It won’t let you down.»  

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             McNair tape sensiblement dans le même registre : il les dit «beloved of Todd Rundgren, Colin Bluntstone and Big Star’s Jody Stephens», trois superstars qui les ont réclamés sur scène.  Michael et Brian se disent alarmés par le temps qui passe - The album is aiming for something timeless - Comme les Beatles, les Byrds et les Beach Boys avant eux, ils cherchent à enregistrer une pop intemporelle - Les gens qui ont enregistré nos albums favoris y ont mis beaucoup de soin. The Beach Boys being the absolute pinacle of that. That’s what we’re chasing - Et voilà qu’ils évoquent des albums solo à venir, Gifts - a goofy Fith Dimension/Jimmy Webb-style collaboration with Sean Lennon - un flexi-disc qui sera distribué gratuitement, et puis un album du père, Ronnie d’Addario, avec Todd Rundgren et le fils d’Al Jardine. Quand les frères d’Addario ont accompagné Todd sur scène en 2017, c’était pour eux comparable aux Teenage Fanclub accompagnant Alex Chilton - Your heroes love it when you’re a young band and you can just nail it - Le mot de la fin revient à une certaine Nathalie Mering : «Les Lemon Twigs ne sont pas vos typical hipsters. Ils essayent de créer des great pop songs dans un monde où tout le monde croit que tout a déjà été fait, et de leur part, c’est pretty brave, c’est-à-dire très courageux.»

    Signé : Cazengler, l’immonde twig

    Lemon Twigs. BBC. Caen (14). 25 septembre 2024

    Lemon Twigs. A Dream Is All We Know. Captured Tracks 2024

    James McNair : The Lemon Twigs. Mojo # 366 - May 2024

    Jon Mojo Mills. Sweet Vibrations. Shindig! # 150 - April 2024

     

     

    L’avenir du rock

     - Si Pete a ri, Molinari aussi

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             D’une certaine façon, l’avenir du rock préfère les gens qui rient à ceux qui pleurent. Il préfère les joyeux drilles aux bouches d’ombre et aux figures de cire du Musée Grévin, il préfère les Rabelaisiens et les boute-en-train aux épluchures humaines qui s’abreuvent de journaux télévisés et d’actualité politique, il préfère les hilares et les zutiques aux têtards desséchés et aux virtuoses de la déconvenue. D’un côté le pas ailé et de l’autre la semelle de plomb, d’un côté le verre à moitié plein et de l’autre le verre à moitié vide, d’un côté dix commandements dont le premier dit : «Tu riras tant que tu vivras», et de l’autre, dix commandements dont le premier dit : «Tu ne riras point», d’un côté le gardon et son écaille étincelante, de l’autre la tanche huileuse de vase puante, d’un côté l’aube de la vie et de l’autre le poids des ans, d’un côté «Je ris de me voir si belle en ce miroir», et de l’autre «Ô rage ô désespoir» et son corollaire en forme de train de marchandise, «N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?», d’un côté le blanc des robes de printemps, et de l’autre le noir usé des mises de Presbytériens aussi calvitiés que calvinistes, d’un côté Hulot et de l’autre Godot, d’un côté tu mouftes et de l’autre tu ne mouftes pas, d’un côté chatouille-moi et de l’autre torture-moi, d’un côté Louis Armstrong et de l’autre les champs de coton, d’un côté le flatteur, c’est-à-dire Maître Renard, et de l’autre le flatté, c’est-à-dire Maître Corbeau, d’un côté la paix et de l’autre la guerre, d’un côté la liberté et de l’autre le profit, d’un côté Jean-qui-rit et de l’autre Jean-qui-pleure, d’un côté la Vache qui rit et de l’autre les abattoirs, d’un côté la mare aux canards et de l’autre le magret de canard, d’un côté les Oies du Capitole et de l’autre le foie gras et cet immonde corollaire que sont les grosses rombières réactionnaires, d’un côté le carrosse de Cendrillon et de l’autre le 4x4 dernier cri, d’un côté Charlot et de l’autre Hitler, d’un côté Moonie et de l’autre Thatcher, d’un côté l’horizon et de l’autre la tombe. Mille raisons pour lesquelles l’avenir du rock apprécie tant Pete Molinari.

             Qu’on ne se méprenne pas : Pete Molinari n’est pas un comique, même si par sa consonance, son nom laisse supposer le contraire. Pour l’avenir du rock, ça tombe sous le sens : Pete a ri, alors Molinari aussi. C’est du tout cuit. Un tout-cuit dont il aurait une (fâcheuse) tendance à abuser. N’étant pas d’une nature à se réfréner, l’avenir du rock y va de bon cœur.

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             Ben Graham y va aussi de bon cœur. Zou ! Quatre pages dans Shindig!. Pour dire quoi ? Pour dire qu’il forge «a musical triumph from the ashes of disillusionment.» Pas mal, le Ben. Un Ben qui indique en outre que Molinari s’est installé à Los Angeles avec sa femme Mila, la danseuse brésilienne. Originaire du Kent, Molinari se dit surtout américain, à cause de Dylan, Hank Williams, Leadbelly, Woody Guthrie and Billie Holiday. Il a commencé par s’installer à New York puis il est allé enregistrer Just Like Achilles à Los Angeles, histoire de s’enraciner dans le mythe de Laurel Canyon. Puis il est reparti à Rome enregistrer Wondrous Afternoon pour se ressourcer dans Motown et Burt. Il indique au passage que son père écoutait de l’opéra et il a grandi avec Maria Callas et Pavarotti, ceci expliquant cela. De père égyptien et de mère maltaise, with an Italian heritage, le p’tit Pite s’est retrouvé au carrefour des cultures. Mais ses principales influences sont ce que le Ben appelle «classic Soul music» : Motown, Stax, Burt Bacharach, Phil Spector, d’où l’idée de laisser tomber Dylan et de faire un album plus Soul avec Wondrous Afternoon.

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             Délicieuse galette de plastique noir ! Un style c’est sûr. Casquette pied de poule, lunettes noires et manteau en léopard, une espèce de mix Dylan 65/Flaming Groovies. Groove et voix de nez dès le morceau titre. Tu prends immédiatement ta carte au parti. «Wondrous Afternoon» sonne comme une ravissante Beautiful Song. Tu ne peux pas te tromper : le p’tit Pite sonne comme un élu. L’autre merveille événementielle se niche en B : «Always Letting Go». Pop de haut niveau, avec un groove aventureux. C’est d’une justesse infernale - Love is always letting go - «Cezanne Cezanne» ne concerne pas le peintre, mais une gonzesse qui s’appelle Cezanne. Avec «Narcissus», il va plus sur le r’n’b - Narcissus is your second name - Le balda est une chef-d’œuvre de groovytude, «Only When I Love» balance entre deux mers, et avec «You’re Poetry To Me», il prêche la paix sur la terre. Il te berce littéralement. Le p’tit Pite adore le groove. C’est un bec fin. Il reste poppy mais judicieux.

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             Comme il a grandi dans le Medway Delta, patrie des garagistes britanniques, il était logique que son premier album, Walking On The Map, soit produit par Wild Billy Childish «in the latter’s Chatham kitchen.» Le p’tit Pite était gosse quand Billy tournait «with his bands and stuff». Le p’tit Pite n’est pas une oie blanche. Il allait chez Billy lire ses books de poésie. L’album Walking On The Map date de 2006. C’est un énorme hommage à Bob Dylan. Le p’tit Pite fait du Dylanex pur et dur, au sucre insistant. Tout est monté sur les coups d’harp et tout est chanté avec une pince à linge sur le nez. Le p’tit Pite se prend clairement pour le nouveau Dylan. Bizarre que cet album sorte sur Damaged Goods qui est un straight label gaga. Le p’tit Pite remet sa pince à linge pour attaquer «The Ghost Of Greenwich Village». Il tape en plein dans la mythologie dylanesque. Il arrose «I Just Keep It Inside» de gros coups d’harp. Le pied de poule de son cache-col en laine renvoie bien sûr au costard pied de poule que Dylan portait à l’Albert Hall en 1965. Le p’tit Pite bascule de plus belle dans son délire dylanesque avec «The Ballad Of Bob Montgomery». Le pire, c’est qu’il en a les moyens. Il se veut insistant et tape en plein dans le mille. Il s’amuse avec un yodell de bonne franquette dans «What Use Is The Truth To Me Now», ce mec est superbe, il soulève de très vieilles vagues de fake Americana. Molinari aurait-il du génie ? Oui, de toute évidence. Tout chez lui sonne vrai : les coups d’harp, le gratté de poux, le chant pincé, il tape en plein dans le mille. Il frise parfois le ridicule («Alone & Forsaken»), mais on l’écoute. Il chante «A Lonesone Episode» d’une voix de canard, franchement si ce n’était pas écrit «Molinari» sur la pochette, on croirait entendre Dylan. Il n’en démord pas, jusqu’au bout de l’album, il reste en plein dedans, même ampleur de routine, même moteur artistique, même empreinte digitale.

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             Sur A Visual Landcape paru deux ans plus tard et enregistré chez Toe Rag, on retrouve du Dylanex : «One Stolen Moment», «Look What I Made» et «Sweet Louise» tapent en plein dans la mythologie. Le p’tit Pite doit être obsédé. Il y va à l’Absolutely Sweet Louise, clin d’œil appuyé à l’Absolutely Sweet Mary. Il refait sa fake Americana avec «Dear Angelina», pur jus de Tex-Mex d’El Paso à la Doug Sahm, c’est de bonne guerre. Et puis, voilà les coups de génie, à commencer par «It Came Out Of The Wilderness», fabuleux shoot d’exaction sucrière. Il a une voix très pointue, et derrière ça sonne comme au temps du Bringing It All Back Home. Terrific ! Vraie profondeur de champ, il ramène du génie dylanesque dans sa fière allure. C’est très métabolique. Encore de la profondeur de champ sur «Adelaine», et retour au grand art avec un «I Don’t Like The Man That I Am» beau et tendu. Oui, il a un truc, le p’tit Pite, avec son inside my head. Il est franc du collier - I can’t love you/ Cause I don’t like the man that I am - Sa franchise l’honore.

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             Avec A Train Bound For Glory, ses albums commencent à sonner comme des albums classiques. On le voit swinguer la pop-rock de «Streetcar Named Desire» avec une insolence de coming back again, les chœurs font shut up, shut up, c’est extraordinaire de bravado, et les vents de la ville emportent les poux qu’il gratte. Il renoue avec l’éclat de Streetcar dans «Willow Weep For Me». Le p’tit Pite la joue fine, il sait gérer les small dynamiques et il chante d’une superbe voix de canard. Quel artiste ! Encore plus musculeux, voici «Little Less Loneliness». Il shake son hip d’hipster, ça swingue sous le galure, le p’tit Pite est un fantastique mover shaker. Nouveau coup de Jarnac avec «New York City» tapé au heavy piano. Ptoufffhhh ! Il y va à l’heavy dumb d’I alive in New York City. Quelle débinade ! Il fait du power bananas. Il repique une petit crise de Dylanex avec le morceau titre. On se croirait sur Another Side Of Bob Dylan.

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             Il revient en force en 2014 avec Theosophy. L’album grouille de puces, tiens comme par exemple l’«Hang My Head In Shame» d’ouverture de bal, chanté à la voix de fiotte trempée d’écho, mais c’est énorme, bien balancé, c’est du Molinari de big time, avec son éclatante foison de poux. Il chante d’une voix d’escalope fine, c’est très spécial. Il faut s’y habituer. Attention à «Evangeline», car c’est du wild as fucking fuck. Sa voix colle bien au stomp. Le p’tit Pite sait claquer l’heavy pop d’un hit. «I Get It All Indeed» sonne un brin Velvet, t’as là un balladif sur-vitaminé embarqué à l’up-tempo. Il oscille parfois entre le Dylanex et la féminité («When Two Worlds Collide»), le p’tit Pite est un mec curieux et attachant. Il flirte en permanence avec le génie pop, comme le montre encore «What I Am I Am». il recherche l’effet Totor/Brill, il a cette volonté de vaincre à coups de Sweet Lord. Encore du rentre dedans avec «Mighty Son Of Abraham». C’est même assez religieux. Shindig! a raison de lui dérouler le tapis rouge. Ce furet de p’tit Pite fout son nez partout : le voilà dans l’heavy blues avec «So Long Gone». Il termine cet excellent album avec «Love For Sale», couché sur canapé d’heavy Sound. Il taille vraiment bien sa route. Il sait mettre son côté voix de fiotte en valeur et en faire un atout, une sorte de sucre avarié, un peu divin.

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             Paru en 2022, Just Like Achilles est un tout petit moins dylanesque que ses prédécesseurs. La seule trace de sa passion dévorante pour le grand Bob se trouve dans «Steal The Night». Il y ramène les deux mamelles dylanesques, la voix et le sens mélodique. Pour le reste, il cultive sa belle aisance du singalong. Il est si parfaitement à l’aise, il faut le voir chanter à l’encan dévolu ! «I’ll Take You There» est plus enjoué, plus orienté vers les hit-parades. Mais au fil du balda, on sent qu’il peine à fournir. Comme s’il se tarissait en s’éloignant de Dylan. Alors il y revient avec «Waiting For A Train». Il ouvre sa B avec la pop pure et fraîche de «You’ve Got The Fever», une vraie fontaine de jouvence. Et plus loin, il nous cale son morceau titre, un joli shoot de pop molinariste gorgeous et bien enlevée.

    Signé : Cazengler, Pete Molinaridicule

    Pete Molinari. Walking On The Map. Damaged Goods Records 2006

    Pete Molinari. A Visual Landcape. Damaged Goods Records 2008

    Pete Molinari. A Train Bound For Glory. Clarksville Recordings 2010

    Pete Molinari. Theosophy. Cherry Red 2014

    Pete Molinari. Just Like Achilles. Blind Faith Records 2022

    Pete Molinari. Wondrous Afternoon. Blind Faith Records 2023

    Ben Graham : Restless Soul. Shindig! # 145 - November 2023

     

     

    Inside the goldmine

    - Un flirt avec les Flirtations

             Pour un flirt avec Fleur/ Je ferais n’importe qui/ Pour un flirt/ Avec Fleur. C’est en quelque sorte la chanson qu’on aurait pu chanter cette nuit-là. Le hasard qui fait toujours bien les choses avait rassemblé une équipe de fêtards autour d’une pompe à bière, quelque part au centre de la douce France/ Doux pays de mon enfance. Nous étions tous invités dans le cadre d’une université d’été. Mes universités/ C’était pas Jussieu/ C’était pas Censier/ C’était pas Nanterre, non c’était encore autre chose, en tous les cas, la pompe à bière était gratuite et les gens n’envisageaient pas d’aller coucher au panier. Grosse ambiance, sauvagement encouragée par la gratuité des choses. Tout le monde en avait comme on dit dans les bars ‘un sacré coup dans la gueule’. Alors ça rigolait et ça titubait, comme au temps des fêtes païennes, lorsqu’on s’abreuvait aux amphores. On se faisait des réflexions stupides du genre «oh j’ai jamais bu autant de bière», mais on s’amusait surtout à voir jusqu’où on pouvait aller trop loin. On causait avec les ceusses qui nous causaient, on rigolait d’un rien et puis soudain, un petit bout de femme surgit de nulle part pour engager la conversation. «On se connaît !». «Ah bon ?». Elle relata les circonstances. «Mais oui bien sûr !». Souvenirs d’une autre fête. Ses souvenirs étaient précis. Petite, cheveux teints en rouge, d’obédience punk, elle semblait parfaitement à l’aise dans la gestion des conversations prévues pour durer des heures, blih blih blah blah, et comme on se trouvait juste à côté de la fontaine de jouvence, on se ravitaillait mécaniquement. Elle ne disait jamais non, au contraire. Lady Fleur tenait remarquablement bien le choc. Admirable ! Elle semblait contrôler sa déliquescence cérébrale. Aussi increvable que la fontaine magique qui n’en finissait plus de transformer cette fête en beuverie dionysiaque. Lady Fleur chopait un titubeur de temps en temps pour me le présenter, Je suis sous sous sous/ Sous ton balcon/ Comme Roméo ho ho, ah comme on s’amusait bien en ce temps-là, un temps que les jeunes de vingt ans/ Ne peuvent pas connaître. Elle disparut au lever du jour. Et bien sûr, le fût de bière rendit l’âme. Il restait heureusement quelques bouteilles de vin sur la desserte.

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             À une autre époque, on chantait Pour un flirt avec les Flirtations, ce qui revient au même. Il s’agit de la magie des rencontres. Les Flirtations avaient en ce temps-là un hit faramineux, «Nothing But A Heartache», qui fédérait tous les états. Comme P.P. Arnold, ces trois blackettes américaines eurent l’idée géniale de faire carrière à Londres.

             Originaires de Caroline du Sud, Earnestine et Shirley Pearce montèrent les Flirtations en 1964 avec l’Alabamienne Viola «Vie» Billups. Vie commence par dire qu’elles sont bien meilleures que les Supremes, et comme elle a flashé sur les Beatles, elle dit aux sœurs Pearce qu’il faut aller à Londres, car c’est là que ça se passe.

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             Dans Shindig!, Andy Morten leur accorde huit pages, un vrai traitement de faveur ! Il rappelle que Vie tenait la barre. Elle savait que les Flirtations étaient énormes, alors direction London. Là au moins elles pourraient s’imposer. Elles débarquent en 1967, en plein Swinging London. C’est lors de leur deuxième voyage à Londres qu’elles s’installent dans un hôtel à Bayswater. Elles ont quelques contacts, dont l’agent des Foundations, this guy Rod, qui les amène chez Barry Class, le manager des Foundations. En sortant de chez Class, elles croisent Wayne Bickerton et Tony Waddington qui leur demandent si elles sont chanteuses.

             — Yeah !

             — Wait a minute !

             Bickerton les ramène chez lui et sa femme Carol leur chante les cuts qu’il compose avec Waddington. Ils ont des hits à leur proposer. Et quels hits ! Comme Bickerton est A&R chez Deram, il présente les Flirtations à son boss Dick Rowe qui les adore et qui les signe aussi sec. En 1968, elles ont déjà un contrat chez Deram, un producteur et des compos de tous les diables. Dès le lendemain, elles entrent en studio avec la crème de la crème du gratin habituel, Big Jim Sullivan, Herbie Flowers.

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             Les Flirtations furent d’une certaine façon les petites reines de la Northern Soul à domicile. Leur album Nothing Like A Heartache paru en 1969 s’appelle aussi Sounds Like The Flirtations. Pour parler crûment, c’est une bombe, mais une bombe particulière : une bombe de Soul anglaise dopée au big sound et bardée de chœurs d’écho à l’anglaise. Pour Andy Morten, c’est l’album parfait : «12 tracks that ooze class and sophistication.» Quelle classe ! Le morceau titre t’emporte aussitôt la bouche. Tu assistes à l’éclosion du good old fucking genius en plein cœur du Swinging London - Perfect combination of acid rock and sweet Soul - C’est Earnestine qui chante lead. Et ça continue avec «This Must Be The End Of The Line» et une prod extraordinaire de Wayne Bickerton, avec des trompettes. On reste dans le son Bickerton avec «Stay», l’absolute beginner des Flirts, elles t’alignent le Stay sur une harmonie vocale forcée vers le haut. Comme on l’avait déjà constaté avec Sharon Tandy, le son anglais peut être explosif. Nouvelle dégelée avec «How Can You Tell Me?», c’est Motown avec le freakbeat anglais. Power blast ! Elles te jerkent encore «Need Your Loving», elles sont comme bombardées au sommet, tu n’as même plus le temps de chercher tes mots, tellement ça palpite dans la marmite. Motown à la puissance dix ! Big beat so far out ! Tout est bourré de son jusqu’à la gueule, comme on le dit d’un canon.

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    Cet album est une totale apocalypse d’excelsior. Il pleut du son, petite bergère ! Range tes blancs moutons ! Ça monte encore d’un cran avec «Once I Had A Love», elles se cognent au plafond du haut de gamme, elle te clament tout à la clameur. Même plan que P.P. Arnold avec «Love Is A Sad Song». Soul de rêve en Angleterre. Elles pulsent jusqu’au délire. Si par bonheur tu as chopé la red RPM, tu vas t’étrangler avec des bonus de rêve : «Keep On Searching» et «Everybody Needs Somebody», tous les deux tapés à l’anglaise, au wild rocking blast, avec les voix des filles de Motown, c’est extrêmement vivace, elles chantent comme des folles et ça vire glam ! Elles tapent l’Everybody au power extra-sensoriel, dans un délire de violonades, le son claque à un point qu’on n’imagine même pas. Nouveau mélange de Motown et d’UK power.

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             Elles ont trois pages dans Uncut pour évoquer leurs souvenirs de débutantes, et plus précisément l’enregistrement du morceau titre de Nothing But A Heartache (aka Sounds Like The Flirtations). Earnestine commence par rappeler qu’il y avait trop de girl groups aux États-Unis. Elle dit aussi que Vie adorait les Beatles. D’où l’idée d’aller tenter le coup à Londres. Vie prend la parole : «So a wild woman like myself turned up and said ‘Let’s get on that plane.’» Tony Waddington qui va flasher sur elles donne d’impressionnantes précisions : «Earnestine is mezzo soprano, Shirley is more mezzo and Vie is contralto, so that makes for a good harmony, very solid.» Il ajoute que la voix d’Earnestine «really cuts through the mix.» Après la rencontre avec Tony Waddington & Wayne Bickerton, vient la session d’enregistrement chez Decca. Elles enregistrent live. Earnestine est frappée par la qualité des musiciens : Big Jim Sullivan et Herbie Flowers, «some of the best session players in London», confirme Shirley. Waddington explique que les hits américains sonnaient bien à l’époque, car les musiciens étaient des pros, alors qu’en Angleterre, les musiciens étaient des amateurs. C’est pourquoi il voulait des pros en studio. Il voulait les meilleurs. Elles vont devenir des petites reines de la Northern Soul et chanter au Wigan Casino.  

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             Viola «Vie» Billups se barre en 1971 pour démarrer une carrière solo sous le nom de Pearly Gates. Misty Browning la remplace, bientôt remplacée par Loretta Noble. En 1975, les sœurs Pearce et Loretta Noble enregistrent Love Makes The World Go Round qui reste un honnête album, même s’il est parfois un peu diskö-poppy. Un cut comme «Like Sister & Brother» n’aura jamais aucun impact sur l’avenir du genre humain. Il faut attendre le bout du balda pour trouver enfin du big flirt des Flirtations : «Lover Where Are You Now». Et en B, elles refont du pur Motown avec un «Mr. Universe» vraiment digne des Supremes, belle stature artistique et grosse emprise. Plus loin, elles renouent avec la grosse Soul orchestrée («One Night Of Love»). Elles chantent toutes les trois à pleine voix. Elles savent se montrer dynamiques et pleines d’allure. Même si «Trial By Fire» sonne comme de la Soul classique, elles brûlent de désir et montent bien à l’assaut.    

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             Par contre, Pearly Gates devient une petite Dancing Queen avec On A Winning Streak. C’est un album d’heavy diskö, elle ne fait pas dans la dentelle. Elle a même des cuts qui sonnent comme du late Motown («Lifting Go Of The Pain»). Avec «Whirlpool», elle fait de l’heavy r’n’b à la mode, mais chanté au power pur. Elle suit les évolutions disons commerciales de l’époque. Elle jette dans la balance tout son poids de vieille Soul Sister. Et voilà qu’elle fait son Esther Phillips avec «Days In New York». Superbe shoot de diskö de charme. Du coup, on dresse vraiment l’oreille. Elle tente chaque fois le tout pour le tout, elle est très sportive. «Stop For Love» sonne encore comme la diskö des jours heureux. Elle fait une cover de l’«Ain’t That Peculiar» de Smokey, puis rend hommage à Leiber & Stoller avec une cover de «Dancing Jones», et revient à sa chère hard diskö avec «You’ve Got It». Une chose est certaine : tu ne restes pas assis sur ta chaise. Trop content de danser avec Vie Billups. Bon, il y a aussi un DVD dans l’emballage, mais il doit être destiné aux vrais fans de diskö.

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             Le croiras-tu ? Les Flirtations refont surface cette année avec un extraordinaire come-back album, Still Sounds Like The Flirtations, titre qui fait écho au Sounds Like The Flirtations. Elles sont là toutes les trois, Earnestine Pearce, lead vocals, sa frangine Shirley et Viola Billups aux backing vocals. Attention, les trois premiers cuts flirtent avec des tendances diskoïdales, et elles passent aux choses très sérieuses avec «Memories», beaucoup plus r’n’b, et là ça devient passionnant, elles te développent le Memories avec des clameurs idoines. Ça devient fameux avec «You Don’t Live Here Anymore», elles l’ultra-chantent et font du Black Power en féminin. Ça éclate encore au Sénégal avec «(Keep Chasing) Blue Skies», elles renouent avec l’âge d’or des sixties, c’est une véritable merveille inconditionnelle, un must de real deal. Tu crois qu’elles vont se calmer ? Non, car voilà «Take It Back», un wild r’n’b, du pur Motown sous amphètes, elles y vont à l’I need you to prove it, elles t’explosent la rondelle des annales de Motown. Quelle aventure ! Elles montent encore d’un cran avec «No One Does It Like You», c’est admirable de véracité Soul, Earnestine chante comme la reine de Nubie, elle donne à ses accents une couleur écarlate et chaude, elle fait dérailler des syllabes dans le bonheur, l’art d’Earnestine te transporte, il faut l’entendre groover son ouh-ouh ouhhouhh, t’as l’impression de vivre un moment historique. Elle monte encore sur ses grands chevaux pour «Life Is Like A Mountain» - Don’t give in - Elle rue dans le rumble. Les Flirtations sont dans le vrai à un point qui dépasse l’entendement. Earnestine appuie encore ses syllabes dans «Thought I Knew You». Elle donne tout ce qu’elle a dans le ventre.

    Signé : Cazengler, fleurt fané

    Flirtations. Sounds Like The Flirtations. Deram 1969

    Flirtations. Love Makes The World Go Round. RCA Victor 1975

    Pearly Gates. On A Winning Streak. Night Dance Records 2010

    Flirtations. Still Sounds Like The Flirtation. Cargo Records 2024

    Nothing but a heartache. Uncut # 329 - September 2024

    Andy Morten : Walking down a street in London. Shindig! # 133 - November 2022

     

     

    Holiday on Ace

     - Part One

     

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             Les gens d’Ace font bien les choses. C’est même, dirons-nous, communément admis. Personne n’oserait dire le contraire. Ce postulat a la peau dure. Il avoisine désormais les cinquante ans d’âge. On parle d’Ace comme on parlait de la Bible au moyen-âge : la voie du salut, et en même temps la mère de tous nos vices. 

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             Histoire de re-défrayer une chronique qui n’en peut plus d’être défrayée, les gens d’Ace lâchent dans la nature quatre compiles en forme de bêtes fauves : The Best Of Ace Rockabilly va dévorer les fans de rockab, The Best Of Ace-Sixties Garage Punk va dévorer les derniers fans de gaga-punk, This Is Mod 1960-1968 ne va faire qu’une bouchée des fans de Mod craze, et This Is Street Funk 1968-1974 va engloutir tous crus les fans de funk. Des compiles d’autant plus féroces qu’elles ne sortent qu’en vinyle, ce qui leur donne une crédibilité à toute épreuve. Tu n’approches pas un vinyle de la même façon qu’un CD. 

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             Sur This Is Mod 1960-1968, tu retrouves ce vieux chouchou d’Arthur Conley, à la fois en recto de pochette et sur la B, avec «I Can’t Stop (No No No)». Et tu as encore plein d’autres vieux chouchous, c’est comme s’il en pleuvait, enfin, façon de parler, puisque le nombre de cuts se limite à 14, ce qui n’est pas dans les habitudes des gens d’Ace qui auraient une petite tendance à en rajouter. Si tu veux jerker comme un beau diable, alors écoute James Carr et l’impavide «Coming Back To Me Baby». C’est à Clarence Carter que revient l’insigne honneur d’ouvrir le balda, avec le plus évident des ‘dancing-floor fillers’, «Looking For A Fox». Ha ha ha ha, il rit comme un ogre et tu vois ses dents briller dans la nuit. Mais au lieu de t’enfuir, tu jerkes. Le Fox de Clarence pourrait bien être l’apanage du Mod craze. Tu les vois jerker, les Mods et les Modettes, dans la boom de la dansette. Et puis t’as Jimmy Hughes qui s’amène la bouche en cœur avec un version mellow d’«Hi Heel Sneakers». C’est autre chose que celle de Jerry Lee. Jimmy Hughes est magnifique de feeling black et de tact. Et puis au bout de la B, tu tombes sur le «Talkin’ Woman» de Lowell Fulsom, sa fantastique énergie et son ha ha you’re talkin’ too much. En B, t’as deux autres superstars d’Ace complètement inconnues, d’abord Darrow Fletcher, avec «The Pain Gets A Little Deeper», il met tout le feeling du monde dans son r’n’b. C’est incroyable que Darrow soit passé à l’as. On va dire la même chose de Mary Love qui casse bien la baraque avec «Lay The Burden Down». Elle sait rocker le boat, la petite Mary, elle est fabuleuse d’à-propos black.

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             Et voici la compile rokab de Keb Darge : The Best Of Ace Rockabilly. Elle se montre digne de ton étagère. Comme Keb compile, il commente ses cuts. Il prend bien soin de rappeler qu’il faut en baver pour trouver certains singles rockab. Il remercie aussi Barney Koumis, Boz Boorer et d’autres spécialistes londoniens. Keb en pince pour le slap, alors il démarre avec le «Blue Jeans & A Boy’s Shirt» de Glen Glen, ça percute la stand-up, ça te boppe le cul. Slap toujours en B avec Hal Harris et «Jitterbop Baby» - The first Ace 45 I bought - Il précise qu’Ace l’a sorti from the Starday masters en 1978. Oh le slap ! Qualité fondamentale de la musicalité ! Bien sûr, les Wild Cats pullulent sur cet album, à commencer par Benny Ingram et «Jello Sal», puis Pat Cupp & The Flying Sauvers et «Do Me No Wrong», ça jive sec, la Cupp est pleine. En fait, le pauvre Keb n’a pas grand chose à raconter sur ses singles. Max Décharné est beaucoup plus intéressant, il sait transmettre sa fièvre. Keb flashe aussi sur le bu bu bu bu baby de Billy Barrix dans «Cool Off Baby» et il a raison, le bougre. Il rappelle aussi que Billy Barrix fut le premier petit cul blanc signé sur Chess. Cinq cuts sur quatorze, c’est déjà pas mal pour une compile rockab. C’est même mieux que rien. 

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             Sur sa lancée, Keb Darge propose une autre compile : The Best Of Ace-Sixties Garage Punk. Keb te claque un bon coup de Chocolate Watchband, «Sweet Young Thing», bien dru et archétypal, et qui sent bon la Stonesy. «Their best outing» nous dit Keb. Il ajoute qu’avec l’arrivée de session musicians en studio, les Chocolate allaient perdre leur magie. Au niveau des têtes connues, t’as aussi The Litter avec le Minneapolis pounder «Action Woman». Pour le côté révélatoire des choses, il faut attendre Sandy Edmonds et sa cover du «minor hit» des Pretties, «Come See Me». Il tape dans le cœur du mythe, en plus poppy. Mais t’as pas mal de cuts qui ne marchent pas : Music Machine avec «The People In Me» ou The Knight Riders avec «I». En B, Keb tape dans les trésors de Norman Petty avec Venture 5 et «Good & Bad». T’as tout de suite du son. New Mexico ! Même chose avec The Fog et «Grey Zone». Cette fois, Keb tape dans Gary Paxton, l’autre génie tentaculaire de l’underground américain. En fait, ils sont trois : Norman Petty, Huey P. Meaux et Gary S. Paxton. Même niveau de légendarité que Kim Fowley. Le «Grey Zone» que Keb a choisi t’accroche car extrêmement psyché et même assez mystérieux. Keb l’a trouvé sur la compile d’Alec Palao, Lost Innocence. Et puis t’as The Lyrics avec «They Can’t Hurt Me», qui sonne comme un hit. En bas du verso de pochette, Keb raconte ses mésaventures de collectionneur. Il se dit fier d’avoir collé sur cette compile des trucs inédits. 

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             Et puis t’as cette petite bombe atomique : This Is Street Funk 1968-1974. Atomique à cause de Billy Garner et «Brand New Girl». Il a le diable au corps, le Billy. Il est encore pire que James Brown. C’est du pur jus de funky Black Power. On va le retrouver Inside The Goldmine. Il n’a enregistré qu’un seul album, l’excellent Super Duper Love. L’autre cake de la bombe atomique, c’est Billy Sha-Rae avec «Do It». Solid Detroit funk d’I need some. Billy est une vraie bête de Gévaudan black. Une poignée de singles et puis plus rien. T’a aussi Millie Jackson avec «Hypocrisy». Millie on le sait est l’une des plus parfaites incarnations du Black Power. Il faut entendre le deep beat de groove derrière elle ! On savoure aussi le délicieux Fatback groove du Fatback Band («Mister Bass Man»), et on retrouve Chet Ivey, salué Inside The Goldmine. Il tape ici un joli shoot de «Bad On Bad». L’autre grosse révélation de la bombe atomique, c’est The Two Things In One avec «Over Dose (Of You)». Solide funk de Soul. The Mello Matics font une belle cover de «Mother Popcorn», et Larry & Tommy une superbe resucée d’«Here Comes The Judge», bien bardée de barda, vraiment juteuse. Et puis t’as Eddy Giles qui fait son Wilson Pickett avec «Soul Feeling Pt1». Il connaît bien son affaire.

    Signé : Cazengler, Ace of EsHPAD

    Keb Darge. The Best Of Ace Rockabilly. Ace 2023

    This Is Mod 1960-1968. Kent 2024   

    This Is Street Funk 1968-1974. Kent 2024

    Keb Darge. Presents The Best Of Ace-Sixties Garage Punk. Ace Records 2024

     

    *

    _ Ah ! Charmante factrice, je vous attendais avec impatience !

    _ C’est gentil Monsieur Damie, mais que faites-vous devant votre portail avec cette winchester dans les mains ?

    _ Je surveille ma boîte à lettres ! Peut-être avez-vous dans votre sacoche, une enveloppe blanche à mon nom. Je ne veux pas prendre le risque que quelqu’un s’en empare, c’est urgent et c’est précieux ! Je suis prêt à abattre comme un chien toute personne qui voudrait s’en emparer !

    _ Oh, Monsieur Damie, vous êtes un grand romantique, je soupçonne que seule une tendre missive écrite par une jeune fille doit être capable de vous mettre en cet état de fébrilité avancée !

    _ Madame la factrice, vous êtes folle à lier si vous pensez qu’un feuillet rédigé par une quelconque femelle énamourée pouvait susciter en moi une telle fièvre ! Non c’est ma revue préférée dont je guette la venue !

    _ Une revue !!! tenez la voici !

    _ Enfin ! à franchement parler je pense que si vous ne me l’aviez pas apportée ce matin, de colère je vous aurais étendue raide d’une balle dans la tête !

    _ Quoi, Monsieur Damie, prêt à perpétrer un féminicide pour une vulgaire revue !

    _ Une revue de rockabilly, cela change la donne, charmante factrice je suis sûr que vous comprenez !

    _ Vous êtes un criminel en puissance, un phallocrate, un macho, un mâle blanc de plus de cinquante ans, un suppôt du patriarcat qui opprime les pauvres femmes comme moi depuis des millénaires, ça ne m’étonne pas, votre winchester, votre perfecto, vous vous prenez pour un cowboy, je parie que votre sale torchon doit être rempli de pauvres gars comme vous, qui exhibent à défaut de leur pénis leur grosse guitare rouge avec un manche aussi long que la tour Eiffel ! Vous vous prenez tous pour les rois du rock’n’roll !

    Evidemment j’aurais dû l’abattre d’une balle de winchester et la laisser agoniser sur le trottoir. Ce serait trop rapide, il faut qu’elle souffre, que tout le reste de sa vie elle ressente la honte d’avoir lancé une accusation mensongère. D’un geste vif je déchire l’enveloppe blanche et arrache le film plastique protecteur avec rage :

    _ Tenez regardez la couverture, lisez le titre et vous saurez comment les rockers vénèrent les êtres féminins : LINDA GAIL LEWIS LA REINE DU ROCK’N’ROLL.

    Elle pousse un cri et tombe évanouie sur son vélo. Je ne lui jette pas un regard, je monte en courant les marches de ma maison, j’ai une revue à lire :

    ROCKABILLY GENERATION NEWS N° 31

    OCTOBRE –  NOVEMBRE – DECEMBRE (2024)

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             Il a fallu deux numéros spéciaux de Rockabilly Generation à Julien Bollinger pour raconter les premières années et le début de la carrière d’Elvis, l’aurait pu ressortir tout fier du brillant travail effectué, oui mais il possédaitt encore une foule d’anecdotes et d’histoires à nous rapporter… ce numéro 31 débute donc par cinq pages arrachées à la légende dorée d’Elvis Presley. Attention parfois c’est du toc…

             Certes sur la couverture et la page deux Linda Gail Davis vous sourit, mais avant de vous incliner devant la reine du rock’n’roll, va vous falloir traverser l’Enfer. Julien Bollinger vous oblige à regarder en face le Diable en personne. Vous le connaissez sous le nom de Colonel Parker.  C’est un peu ce que dans les Séries l’on appelle une préquelle, la biographie du Colonel jusqu’au moment où il se prépare à faire signer au petit gars de Tupelo le pacte faustien dont jamais il ne pourra se libérer… Un drôle de zèbre ce Colonel, mais un zèbre américain ce qui change tout, comme tout bon américain, il vient d’ailleurs, une fois qu’il aura mis le pied sur le sol amérindien il sera plus américain que tous les américains, l’acquiert l’âme d’un héros, d’un winner, d’un tricheur, parti de rien, il parvient au sommet, comme le lierre parasite qui s’enroule autour du séquoia pour mieux l’étouffer… La route n’est pas facile, il apprend vite. L’a le flair. L’a un seul Dieu : le dollar. Faut le suivre. Vous pensez qu’il tente de vivre. Fait mieux que cela. Il cherche ce qui lui manque. La poule aux œufs d’or. Ne croyez pas qu’Elvis sera la révélation de sa vie. Pas du tout. Pour Parker, Elvis n’est pas un début, juste une fin. Le dernier chiffre au bas de l’addition. Quand il trouve Elvis il a déjà expérimenté sur d’autres les moyens de se rendre maître d’Elvis. Cet article est à lire, il vous apprendra tout ce que vous ne savez pas sur la naissance du rock’n’roll, et surtout bien plus grave ce que vous savez. A la différence près que vous n’aurez jamais l’envergure du Colonel Parker. Même si vous chantez aussi bien qu’Elvis, ce qui a toutes les chances de ne pas être votre cas.

             Vous voulez Linda, oui mais d’abord il faut passer par Johnny. Pour la simple et bonne raison que c’est grâce à Johnny que Linda est à Romilly-sur-Seine et sur scène. Lisez, attardez-vous sur les très belles photos de Johnny, quelle dégaine et quel style, et vous saurez tout sur le Biker Trophy consacré à Hallyday, c’est à cette occasion que Linda Gail Lewis est venue chanter et que Rockabilly Generation l’a interviewée, Brayan et Anaël posent les bonnes questions et Linda se raconte, depuis son enfance. Nous ne retiendrons que l’admiration sans borne qu’elle porte à son frère Jerry Lou… Sergio nous emmène Backstage pour les photos de Linda, d’Annie Marie Lewis, de Danny B. Harvey de Maryse, de Brayan et d’Anaël.

             Fallait être à La Chapelle-en-Serval, belles voitures et beau monde : Barny And The Rhthm All Stars, Darrel Higham And The Enforcers, Matchbox avec Graham Fenton, Ghost Highway… Remarquez le Festival Mont-Dore présenté par Son organisatrice Muriel Hery, avec ses 13 groupes, sa philosophie un tantinet égalitaire, la prestation explosive des Hot Chikens, et chose rare sa gratuité, n’avait pas l’air mauvais non plus. Surtout que les photos grand-format de Sergio vous émerveillent les  mirettes.

             Je termine par une petite curiosité, Christelle, si j’ai bien compris, parce que la couture et moi… à partir de photos de nos idoles, par exemple Gene Vincent et Vince Taylor, elle fait établir une espèce de canevas, mais au lieu d’utiliser de simples fils à broder  elle rajoute des perles de différentes couleurs et obtient ainsi de superbes portraits.

             Y a encore quelques articles dont je n’ai pas parlé, juste pour vous laisser le plaisir de les découvrir.

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             Merci à Sergio Kazh et à son équipe, Rockabilly Generation News, est une revue indispensable à tous les amateurs de rock’n’roll !

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly  Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois),  6 Euros + 4,30 de frais de port soit 10,30 E pour 1 numéro.  Abonnement 4 numéros : 38 Euros (Port Compris), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( Rajouter 1,10 € ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de tous les magazines... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents ! 

     

    *

             On ne s’ennuie pas à Pendleton, petite ville au cœur  de l’Oregon, état situé au-dessus de la Californie, au mois de septembre s’y déroule le célèbre Round-up de Pendleton – ne confondez pas avec le très glyphosatique produit méphitique de Monsanto – c’est juste un des rodéos les plus fameux des Etats-Unis. Vous ne désirez pas vous inscrire à ce concours ouvert à tous, nous n’insisterons pas non plus pour l’adjacente compétition des Bull Riders, ne craignez, nous avons une activité moins téméraire à vous proposer, le Jackalope Jamboree de Pendleton, festival de musique, trois jours, trois scènes, au mois de juin, artistes et groupes de blue grass et de country, qui s’étend sur trois jours au mois de juin.

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             Two Runner était sur scène, nous ne les verrons pas, elles ne sont pas cruelles, elles ont posté une vidéo (GemsOnVHS) enregistrée dans en pleine nature dans les environs. Rappelons que chaque année Gems organise un concours qui regroupe plusieurs centaines de concurrents, que Two Runner a remporté en 2022.

    STRAWBERRY RHINESTONE

    TWO RUNNER

    (YT / Field Recording / Septembre 2024)

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    Attention, profitez des toute premières secondes, elles permettent de voir un  des podiums du Jamboree, alors que la voix de Paige indique qu’elles vont refaire une prise, admirez la vision de ce palomino qui galope durant quelques secondes, il n’est pas là par hasard, même si par la suite il n’apparaîtra plus sur l’image, on ne perd pas au change puisque voici Emilie Rose et Paige Anderson debout en plein milieu d’un champ de blé, en arrière-fond s’élèvent des collines dépourvues de végétation…

    Une bluette, une chansonnette, presque rien, un presque rien qui trimballe la tristesse de toute l’existence, de toutes ces verroteries fragiles qu’elle nous tend, ne laissez pas passer votre chance, même si elle ne restera pas, elle s’éclipsera, tel le rêve d’un palomino que l’on ne retiendra pas, les songes sont ainsi ils s’éloignent, et se perdent l’on ne sait où, parfois les fruits que l’on mord nous embaument d’une saveur douce-amère.

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    La voix de Paige emplit l’immensité, sérénité et tristesse emmêlées, le ver est dans le fruit que l’on goûte, la mort habite les rhizomes de la vie, si tu cueilles le jour, tu cueilles en même temps la nuit qui suivra, et qui l’a déjà précédé… leurs deux voix s’emmêlent, elles fredonnent comme l’on s’étonne devant l’évidence, la guitare de Paige coule paisiblement, dans sa robe rouge Emilie promène son archet sur son violon, rafales de l’Inexorable destinée qui s’avancent à pas lents, pieds nus sur la terre sacrée des désirs vifs et des angoisses tues…

    Ne vous laissez pas submerger, Two Runner vous donne l’exemple, le morceau terminé elles éclatent de rire, le monde retrouve subitement sa beauté extravagante…

    Le courage de vivre, encore et encore…

    Damie Chad.

     

    *

    Je ne pouvais pas ne pas écouter, alors on embarque pour un périple touristique, avec un peu de chance un Dieu grec compatissant nous enverra quelque monstre pour égayer la journée…

    MYTHOLOGICA

    CHILDREN OF AEGEAN

    (Grooveyard Records / 2019)

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             Le format carré du CD ne rend pas justice au tableau de John William Waterhouse (1849 -1917), peintre britannique, très inspiré par la mythologie grecque, son œuvre est à voir sur Wikipedia, il fut proche des préraphaélites et des symbolistes, il n’y a pas que l’impressionnisme qui ait rayonné au dix-neuvième siècle… Ulysse et les Sirènes date de 1891.

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             Le disque est avant tout l’œuvre de Stavros Papadopoulos, compositeur grec, sur cet opus il joue la quasi-totalité des instruments : guitars, bass, keyboards. Un compositeur prolifique qui a aussi participé en tant que guitariste à plusieurs groupes rock. Vous le retrouvez ainsi avec le guitariste  Panagioti Zabourkis dans le groupe Super Vintage, il s’est principalement chargé de la guitare acoustique sur Enfants de la mer Egée.

             Chacun des dix instrumentaux du CD évoquent tour à tour un épisode de la mythologie grecque.

    Sizyphus : l’on a accusé Sizyphe de beaucoup de maux, il s’est joué des Dieux, pas des moindres : Hadès en s’échappant des Enfers, il aurait eu des vues sur Héra l’épouse de Zeus qui n’a pas apprécié… il fut condamné à pousser éternellement un énorme rocher au sommet d’une colline duquel il retombait systématiquement, étrangement Albert Camus l’athée l’a en quelque sorte déifié en en faisant le symbole de l’Humanité obstinée à combattre l’absurde de toute existence vouée à la mort… comment rendre la complexité d’un tel personnage, fourbe, voleur, arrogant, nietzschéen avant l’heure, avec une guitare et moins de six minutes, top chrono ! :  Un décor phonique de carte postale, flûte de berger et coucher de soleil sur la mer Egée, le temps se gâte, la nuit n’habite-t-elle pas l’âme de Sisyphe, la guitare comme un relent d’obscurité qui ne cesse de revenir, il ne s’amplifie jamais, Stavros ne conte pas les exploits et les sacrilèges du fondateur de Corinthe, il n’évoque sa terrible punition que par cette ombre qui mène résidence dans l’esprit de Sisyphe, la marque noire est présente depuis le premier jour de sa naissance dans la gélatine blanche du cerveau, elle n’a pas besoin de se développer, d’ailleurs le monde serait-il assez grand pour l’accueillir, simplement un signe. Le signe de la démesure. Néfaste. Delos : île minuscule au milieu de l’archipel des Cyclades, Délos fut une île sacrée, c’est elle qui permit à Léto, pourchassée par la vengeance d’Héra car enceinte des œuvres de Zeus, d’accoucher sur son territoire. Notez que si vous ne naissez pas vous ne pouvez pas mourir. Les Grecs n’ont jamais eu de problème avec la mort mais beaucoup avec l’immortalité. Qui parle de Délos évoque les Dieux qui y sont nés : : notes claires, Apollon n’est-il pas le Dieu du Soleil, bientôt rehaussées de riffs de guitares aussi étendus que l’immensité de la mer, le ton devient plus grave, une basse mordante, des électriques incisives, Apollon est aussi un Dieu terrible, un dieu-loup investi d’une puissance redoutable, mieux vaut ne point l’offusquer, quelques coups de toms précisent la menace, il est inutile que le Dieu bande son arc, tout redevient calme, le regard d’Apollon se pose sur les eaux. Que regarde-t-il ? Caryatis : la photo des Cariatides de l’Erecthéion est une des images les plus célèbres d’Athènes, se rappelle-t-on que les statues des Cariatides représentent des prêtresses d’Artémis de Laconie : voici donc Artémis la sœur d’Apollon, à sa manière aussi dangereuse que son frère, peut-être même davantage cruelle, elle est la beauté et la pureté, elle aime le sang, évitez de porter ses yeux sur sa nudité, nos Enfants Egéens lui rendent justice, des riffs d’or pur ensorcelants, mais des froncements de sourcils ébouriffés de colère, c’est en Laconie que réside Sparte l’Intransigeante et le territoire mythique de l’Arcadie originelle. Restez discrets. Morpheus : un Dieu que l’on attendait pour cette nuit, Morphée le Dieu du sommeil qui vous effleure de son ale noire, qui apporte les rêves mais qui surtout peut prendre n’importe quelle forme humaine pour apparaître dans votre sommeil, méfiez-vous de vos rêves ce sont des artefacts divins pour vous réconforter ou mettre à mal votre mental : un court repos, le son comme voilé, même lorsqu’il se déploie il semble venir de loin, un rythme langoureux, qu’êtes-vous en train de faire dans votre sommeil, dites-vous que ce n’est qu’un rêve trop tôt évanoui.

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    Argo : la nef divine qui porta Jason lorsqu’il partit avec les quarante plus grands héros de la Grèce pour la conquête de la Toison d’Or, aurait-il réussi si Orphée n’avait pas été de son côté, cette histoire est racontée dans une épopée dont aujourd’hui il ne reste pas un seul mot et qui servit vraisemblablement de modèle inspiratif  à Homère pour l’Odyssée… : inutile de porter un coquillage à votre oreille pour entendre les vagues et voler parmi l’écume et la mer les oiseaux ivres, Stavros ne nous présente pas les passages les plus palpitants de cette expédition guerrière, il insiste sur la longueur monotone de l’Aventure, les hauts-faits ne sont marqués que par quelques soubresauts. Mais le voyage des Argonautes s’est-il vraiment terminé un jour, à la fin du morceau l’on entend encore le bruit des vagues, preuve que le navire sillonne encore les routes de nos rêves… Symplegades : au milieu du détroit du Bosphore les Symplegades se dressaient deux énormes rochers qui ne cessaient de se rapprocher interdisant le passage des navires écrasés entre les deux énormes masses, certains affirment que Jason s’en remit au vol d’une colombe, d’autres maintiennent que par son chant Orphée immobilisa les deux rocs… : l’instant est palpitant, pas de quoi affoler le Capitaine Stavros, doit compter sur sa guitare comme Orphée sur sa lyre, pour se tirer de ce mauvais pas, à peine presse-t-il le tempo, il aiguise un peu les riffs, il étire les notes, Zabourkis est au contrepoint, veille à ce que la barre ne varie pas d’un degré, ne se hâtent pas avec lenteur comme la tortue de tonton La Fontaine, mais ils passent l’obstacle les doigts dans le nez. Wrath of Achilles : colère d’Achille, tout le sujet de l’Illiade,  nous espérons que Stavros va s’énerver, avant qu’Achille ne fasse du boudin sous sa tente, le fils de Thétis a commis quelques beaux carnages, et son courroux sera impitoyable : un beau début avec cette frappe de cloche qui renvoie à Mountain, oui Stavros a compris qu’il fallait hausser le ton, il monte le son, nous donne un peu l’impression que les remparts de Troie vont s’écrouler sur nous lorsque le riff se déploie, ce n’est pas mal du tout mais en sourdine l’on pense qu’il est capable de faire mieux, n’imitons pas l’impétueux Achille, ne boudons pas notre plaisir. Nymph : dommage que Stavros ne nous ait pas emmené dans le cheval de Troie pour participer à la destruction de Troie, nous sommes privés des meurtres, des viols, des pillages et des incendies : la guitare tresse des guirlandes en l’honneur de ces créatures mythiques et élémentales que sont les nymphes, c’est doux et c’est beau, languissant, un petit côté repos du guerrier, pas dégueu mais l’on aurait préféré quelque chose de plus viril que cet intermède yinique, ils doivent s’y trouver bien, ils font durer le plaisir. Penelope’s loom : célèbre scène de l’Odyssée, Pénélope défaisant la nuit ce qu’elle a tissé le jour… : pas de bruit, beaucoup d’acou, guitare glissante et fuyante, la tristesse d’une reine atterrée d’une si longue attente, une réussite. Pythea : non, pas la prêtresse de Rome qui prophétise la fin de Rome – celle de l’antiquité par là-même – mais celle du temple de Delphes, La Pythie enivrée par les vapeurs qui montent de l’antre du serpent, retour à Apollon : une entrée mélancolique, cet exil humain, cette différence, cette distance qui sépare l’Homme des Dieux, toute cette ignorance qui nous définit, ce manque de connaissance et d’incandescence auxquelles nous accédons par l’entremise des oracles, un peu comme si se dévoilait la trame complète de nos jours, cercles ridffiques qui s’enchaînent en un extraordinaire crescendo qui s’arrête au moment exact où l’on croit que la totalité inaccessible  va nous être dévoilée. Encore plus définitivement que quand Platon nous fait cruellement comprendre que nous n’avons accès qu’à des ombres de la réalité.

             L’ensemble est agréable à écouter toutefois il ressemble un peu à un dépliant touristique sur papier glacé. Stavros ne semble pas impliqué à cent pour cent dans la mythologie de son pays. Nous sert une série de belles images, mais cette mythologie ressemble un peu à une morthologie, il ne l’utilise pas pour décrypter notre époque.  Aucun projet de reviviscence n’est développé.

    Damie Chad.

     

    *

    Avec un nom de cet acabit, de grandes chances pour que ce soit un groupe grec. Pour une fois le flair du rocker n’a pas fonctionné, non cette bestiole provient des States, jamais entendu parler, en plus je ne sais même pas si c’est un groupe. En tout cas un truc un peu frappé de la cafetière, je sens que je vais aimer.

    OPUS DOOM

    GREAT GAIA

    ( YT / BC13 Septembre 2024)

    Z’on (vous comprendrez plus loin la subtilité de l’intentionnelle absence du T) déjà sorti un album en 2018 et deux EPs de cinq et six titres en 2019, voici tombé comme un aérolithe venu d’un ciel lointain sur notre planète barbare ce nouvel full-lenght-album.

    Autant j’apprécie le rose tyrien de la couve autant je ne puis retenir un sourire devant ce sage en prière communiale avec la Sagesse Suprême, l’on se croirait transporté près de soixante années en arrière chez nos cousins lointains les hippies d’Amérique. Par contre ces champignons hallucinogènes  au bas de la souche-trône ne me disent rien qui vaille, un peu trop bourrés de colorants, ressemblent trop à des à des amanites phalloïdes, exactement à des Calices de la Mort d’Agaric bulbeux, j’ai vérifié dans un traité de mycologie.  A consommer avec modération… Pour la couronne de cornes qui surmonte la tête de Craig Carloni (voir paragraphe suivant) il se surnomme lui-même : Magicien du Taureau à moitié cuit.

    Pour la distribution des rôles : Craig Carloni : song composition, vocalist, guitarist, bassist, Keyboardist-Synth, Drummer, Lyricist, Production, Art Director, Ego-freak (individu nombrilique), Jack of all cringe, master of… cringe ( serviteur de toute dérision, maître de l’auto-dérision).

    Cerberus : Guardian of the Underworld - Electric Pogo-stick-Bongos.
    David Attenborough - Spiritual Guru-Merch Guy. (guru spirituel, préposé aux produits dérivés)

    Craig Carloni (basé à Columbus capitale de l’Ohio, état situé sous le Lac Erié) principal artefactor de cet album ne se prend pas au sérieux, le rire cache parfois de profondes blessures. Pensez par exemple à quelques nouvelles grinçantes d’Edgar Allan Poe.

             Pour que vous ne soyez pas surpris, voici le court texte par lequel Great Gaïa se présente : Explorer sans cesse les profondeurs des royaumes cérébral, physique et spirituel à travers une séquence de fréquences et de tonalités

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    Godless : fusilli hélicoïdal de guitare et tout de suite la darkful prend les commandes, une entrée monumentale qui se décline en répétitives trouées de notes claires, un vocal à double-effet, voix masculine et voix féminine se répondent, l’on se croirait dans un opéra, grandiose, avec parties lyriques et répons choriques, de fait le morceau s’avère d’une richesse folle, toutes les trente secondes l’on change d’atmosphère, les séquences se suivent et ne se ressemblent pas tout en s’inscrivant dans une même unité, une guitare qui grogne, une partition digne d’une écriture classique, un growl caverneux du temps de l’âge de pierre, des tempêtes électriques et des tempos liturgiques, le pire c’est que cela ne provient pas de l’envie enfantine d’épater l’auditeur, genre regardez ce que je sais faire, tout est arqué selon la logique d’un mouvement de pensée métaphysique. Une simple constatation, froide comme la mort, serait-ce la mort nietzschéenne de Dieu comme le titre pousse à le penser, non la disparition d’un être aimé, la confrontation avec le scandale d’une l’irréfutable advenue, comparée à ce décès la mort de Dieu est sans importance, ou alors si Dieu est mort c’est toi l’être cher qui étais Dieu. Que puis-je faire, si ce n’est devenir Dieu moi-même -  j’éliminerai par ma totalité tous mes manques, mais ne suis-je pas mort à ta mort, ne pourrions-nous nous retrouver dans l’amour de notre divinité conjointe. Impératif néoplatonicien. Raisonnements de la survivance. Opus doom : une voix perdue, fluette, blanche mangée par les termites du remord et les mites de l’impuissance, l’a l’air comme la batterie de tintinnabuler contre toutes les portes, voix du dedans, cachée, enrouée comme si elle avait honte, il y a de quoi, il se promettait une survie divine et maintenant l’en viendrait à se suicider pour échapper à l’indicible tourment, la musique devient folle, donne l’impression de se cogner la tête sur les murs phoniques, montées et descentes de voix, vouloir sortir du cauchemar et s’en vouloir de vouloir clore l’obsession stupide de poursuivre cette histoire dont un des personnages a été pour toujours rayé de la carte du monde des vivants. Si l’on écoutait cet opus sur une K7 il semblerait que la bande elle-même s’accélèrerait pour arriver encore plus vite à la fin de ce désastre mental. Dead bog’s love : dans le bourbier, dans la tourbière, n’idéalisons pas le passé, ne l’idyllisons pas, remémoration des dernières scènes, pleine voix, couperet d’une note claire toutes les cinq secondes, tension électrique subite, que puis-je faire dans ma solitude, qui as-tu été au juste, et notre amour quel fut-il , peut-être vaut-il mieux l’enfouir sous une masse sonique, jusqu’à ce que la voix se casse comme ciblée par le cristal du doute. Temple of sleep : (ce morceau est dédié à Sarah Tietjen : 12 / 26 /19 6 – 03 / 01 / 2022  – RIP forever loved) : enfin nous savons le nom de la personne aimée, vocal larmoyant, pleurs pour elle qui est partie si jeune, déjà minée par sa vie précédente, larmes pour lui-même, condamné à un terrible dilemme, l’entend-elle, aperçoit-elle son chagrin, sera-t-il capable de l’aimer tout le restant de sa vie, devra-t-il en crever, peut-être existe-t-il des raisons supérieures à sa mort, mais te voici sous terre, est-ce que je serai capable d’aimer aussi fort quelqu’un d’autre, ô toi si tu revenais et qui me manques tant, ô moi qui ne suis que ton absence… de toute beauté, une élégie musicale de Tibulle, la musique se gonflant ou s’amenuisant à chaque mouvement de l’âme. Winterbloom : bise glacée, notes perdues dans la brume, un chant qu’à première audition l’on croirait vespéral, n’est-ce pas une nouvelle naissance qui gouttège, d’un genre particulier, car s’il est impossible de nous retrouver dans la vie, peut-être pourrions-nous communier dans la mort, ne me suffit-il pas de laisser le froid de mon âme gagner mon corps, pour que je parvienne à ressentir ce que tu ressens, gouttes de rosée congelées pleuvent sur mon corps, ne suis-je pas en train de mourir, de faire l’expérience mentale de la mort, une tentative, une éploration froide de mon corps vers ton corps, si nos âmes ne parviennent pas à se rejoindre ne serions-nous pas capable de nous réunir grâce à nos corps qui se reconnaîtront et se retrouveront dans la mer de glace  du trépas. Hélas, je ne suis pas mort puisque mon chagrin triomphe.

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    Ghost Flowers : miracle, sourire synthétique des claviers, les guitares chantent haut, aurions-nous réussi, sommes-nous réunis, ne formons-nous plus qu’un, nous ne sonnes plus séparés, aurions-nous retrouvé l’androgyne originel, l’unité sacrée de notre présence au monde, musique comme suspendue hors du temps, protectrice comme l‘oeuf de l’éros premier, nous étions glace et nous voici feu, tout cela dans ma tête devant ta tombe qui ne s’encombre plus du manque seul de lourds bouquets,  l’un sur terre, l’autre sous terre, nous venons de connaître un moment d’intensité communielle inespéré, je peux mourir et être-enterré à tes côtés, lève-toi dans la mort et rejoins-moi, nous sommes tous deux devenus des Dieux. Pour nous, c’est le moment de relire Annabel Lee d’Edgar Poe : ‘’  … et ainsi, toute l’heure de nuit je repose à côté de ma chérie – de ma chérie – ma vie et mon épouse dans ce sépulcre…’’. Eternity’s end : bulles phoniques, le moment de faire le point, la voix déroule son raisonnement, tout ce que j’ai vécu n’est-il pas splendeur émerveillante, n’est-il pas éructation tourmenteuse, la batterie bat le rappel du doute, ne sommes-nous pas, toi comme moi, et même nous deux-toi-moi, choses mentales ou êtres physiques  périssables, nés pour disparaître, même si un jour la réincarnation nous donnerait une nouvelle fois naissance, ne serions-nous pas encore voués à la mort, et si nous sommes les Dieux que nous avions désirés devenir, notre perfection aura-t-elle encore besoin du manque de l’autre. Sérénité. Guérison. Leshi : pourquoi y a-t-il des arbres alignés comme les vivants piliers de la nature dans le sonnet Les Correspondances de Baudelaire, ‘’qui laissent parfois sortir de confuses paroles’’… parce que Leshi est une divinité issue des mythologies slaves, dieu tutélaire des forêts, nous pourrions le comparer à nos faunes grecs et latins qui hantaient nos bois, ce dernier morceau est semi-instrumental en le sens où l’on entend comme des chuchotements, des voix inaudibles, des cris incompréhensibles, d’inquiétants grognements parsemés de sifflements d’oiseaux, peu à peu écrasés sous les massives frondaisons d’une musique englobante et souveraine. Il serait facile de décréter que notre amant est devenu un Dieu sylvestre s’ébattant parmi les broussailles sous des cimes centenaires… Il est certainement plus juste de l’entendre comme une interprétation panthéiste et spinozienne du cycle de la vie, voire une reprise des enseignements ésotériques d’Eleusis, nous mourons comme la graine pour engendrer ou revenir sous une autre forme.

             Cet Opus Doom est splendide, d’une épaisseur et d’une densité rarement égalée. Un véritable chant d’expérience. Merci à Craig pour cet opera-doom.

    Damie Chad.

     

    *

             Je n’aime pas que l’on maltraite les animaux, mais là mon éthique ne m’interdit pas d’exhiber ce cheval étique.

    A LIGHT SCALPING

    SNAW

    (YT – BCAoût 2024)

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    Sont de Perth. Ce n’est pas un petit patelin. La cité atteint les deux millions d’habitants. Capitale de Région Occidentale de  l’Australie. Détail intéressant elle s’est élevée au bord d’une rivière qui se nomme Swan. Entre Swan et Snaw, il existe quelques phoniques accointances… La Swan River a-t-elle été nommée ainsi parce que des colonies de cygnes se plaisaient sur ses flots bleus, je ne sais pas, par contre je peux vous affirmer que le palmipède snawéen qui nous intéresse doit être un cygne noir. Particulièrement noir. Si l’on s’en rapporte à la photo sur Bandcamp censée représenter les artistes, la bestiole adore nager en eau trouble.

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    Laissons les cygnes se pavaner majestueusement sur les eaux planes de la Swan pour examiner le cheval  qui orne la couve de du premier album du groupe. L’œuvre est de Marc Potts, je vous conseille de vous attarder longuement sur son Instagram. Une imagerie médiévale très personnelle, fascinante. Peut-être le nom de Rossinante, la pauvre  haridelle de Don Quichotte vous est-il venu à l’esprit, où alors certaines gravures de chevaliers d’Albretch Dürer. Actuellement Marc Potts vit en Espagne, anglais de naissance, il n’a pas oublié la culture de son pays, en quelques mots il nous apprend que son tableau représenterait, le Dieu sous la colline, autrement dit l’Old Crocken l’esprit du Dartmoor qui veille prêt à s’opposer à tout individu qui tenterait de coloniser ce paysage de landes sauvages… En outre un peu d’étymologie nous apprend qu’en vieil anglais ‘’snaw’’ signifie ‘’neige des collines’’. Si malgré le recoupement de ces indices vous ne croyez pas à l’existence de Crocken, vous avez tort. Tor Crocken est un amas de rochers célèbres au milieu du Parc National du Devon, si vous l’examinez attentivement avec un maximum de chance vous parviendrez à percevoir dans l’amoncellement  rocheux le visage de l’Old Crocken qui surveille les alentours… Si l’Old Crocken ne se montre pas, comptez les pattes du cheval, huit comme Sleipnir, la monture d’Odin. La lance que l’Old Crocken tient à la main le classe parmi les guerriers. Snaw veut-il nous signifier que sa musique est un combat.

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    Jon Vayla : guitar, synth, bass / Robin Stone : drums

    Trapped behind seam of the world :si le titre de ce morceau vous paraît mystérieux les lyrics ne vous apporteront aucune aide,  l’opus est composé de six pièces instrumentales , quelles sont donc ces coutures du monde piégeuses, le plus simple me paraît en un premier temps de se fier à la peinture de Marc Potts, d’imaginer l’Old Crocken prisonnier de sombres et interminables couloirs souterrains, image de la relégation des anciens Dieux délaissés par les hommes, nous pouvons même proposer une explication platement naïve de la monture efflanquée qui n’a plus eu depuis quelques centaines d’années l’occasion de brouter l’herbe tendre et savoureuse des collines, de même ce Dieu dépourvu de jambes ne signifie-t-il pas son impuissance à agir sur le monde, entendons le long clopinement battérial de ce cheval harassé, et ces incessantes noirceurs de tristesses propagées par  ces bouffées synthétiques ne sont-elles pas les délétères pensées qui roulent dans la tête de la Divinité mise au rancart par l’Humanité, un mort au rebut qui n’en finit pas de tourner en rond dans sa tombe cyclopéenne. Tout nous oblige à croire à un monde crépusculaire, une espèce de parade dérélictoire pour une pavane infantine révolue… Mais si tout cela n’était qu’un leurre, une métaphore de quelque chose à venir… Bodies of ashes : c’est la suite encore plus ténébreuse la claudication des sabots du harin se font plus lourdes, des vagues poudreuses de sonorités morbides soufflent sur vous, l’Old Crocken est-il en train de passer sous un cimetière, la cendre des morts est-elle mêlée à l’argile, modelée dans la glaise informe… silence, le son devient poignant, ces cendres sont-elles la prémonition de son destin, lui qui arpente depuis si longtemps les couloirs labyrinthiques du dessous de la terre finira-t-il lui aussi en poussière, le kaolin suprême des Dieux emmêlé à la terre rongeuse et élémentale, l’union inêtrale des humains et des Dieux enfin accomplie, klaxons de trompettes, comme quand devant les monuments aux morts les drapeaux des mémoires vacillantes s’inclinent… Toute métamorphose se termine-t-elle en l’ultime forme impalpable du rien… Billboards :  comme si l’on traînait d’énormes charges avec des flambées funèbres de consolation, l’on ressent comme un affaiblissement généralisé subitement démenti par un surgissement phonique, la batterie se taille la part du lion, elle ne rugit pas elle se contente de secouer sa crinière, la synthétisation orchestrale essaie de l’étouffer, elle y parvient mais s’amenuise jusqu’au silence, total, reprise d’une plainte, l’on n’entend plus le pas du cheval, voici des grelots de sanglots pour marquer sa disparition, serait-on au moment de l’extinction des feux, dans le lointain le pas saccadé de la monture d’Old Crocken revient, non pas à la charge, mais indubitablement obstiné, l’Old Crocken proclamatif ira jusqu’au bout, d’on ne sait trop quoi mais jusqu’au bout…The crossing : il existe une vidéo-film de Paul Rankin de ce morceau : que voit-on ? Pas grand-chose. Ne riez pas, où vous croyez-vous, vous pensez que je fais de l’humour, vous ne comprenez rien au film, je ne parle pas des premières images de Rankin, mais du mystère, suis-je obligé de spécifier que ce qui est mystérieux n’est jamais clair, l’opus dans sa démarche musicale avance dans le noir, nous sommes dans le souterrain, des pincées de lumières ne montrent rien, elles nous permettent de deviner des formes, sont-elles réelles ou des produits de notre imagination, le corridor archétypal agit-il comme le révélateur photographique de notre propre imaginaire,  ce qui est sûr c’est la silhouette incertaine de cette fille, qui est-elle, que fait-elle, elle marche, elle danse, est-ce sa façon à elle de vaincre le minotaure dont la musique engendre les barrissements, la lumière est devant, déboucherons-nous à la lumière, aurons-nous le temps, le monstre se rapproche, c’est un vieil homme, maintenant son tronc marche à côté de ses jambes, c’est bien l’Old Crocken, la légende, d’après certains, n’affirme-t-elle pas qu’il est capable de prendre la forme de n’importe quel individu, de n’importe quel animal, de n’importe quelle chose, tout à l’heure lorsqu’elle a improvisé une espèce de ballet, qu’elle a étendu les bras, qu’elle a pris et endossé d’étranges postures, qu’elle s’est enroulée sur elle-même, couchée à terre et qu’un semblant de seconde elle est apparue inerte, comme un bloc de rochers, simulait-elle le Tor Crocken, n’était-elle pas l’Old Crocken lui-même en représentation de lui-même, si vous voulez suivre, dirigez votre oreille vers la résonnance des pas, bruits magnétiques comme de grosses noix écrasées sous les pieds d’un destrier farouche, cela vous empêchera peut-être de ne pas céder à la tempête phonique finale, vous garderez ainsi votre équilibre mental. Vous en aurez besoin. A light scalping : tapotements fatidiques, ondes de musique par-dessus, gémissements électroniques, non pas des avertissements de recul comme sur les engins de chantier pour vous avertir qu’ils vont reculer, non, au contraire pour vous confirmer que vous avancez, que sûrement il serait préférable que vous reculiez, tant pis vous désirez savoir, si vous désirez rencontrer l’ Old Crocken, que redoutez-vous, un léger scalpage, vous êtes prêt à risquer votre tête, à moins qu’il ne s’agit que cette minuscule fenêtre de temps durant laquelle votre imparfaite humanité encontrera, voire entrera en contact avec l’immarcescible profusion du divin. Est-ce pour cela que la musique est si mélodramatique…. Bleak city :  la fin de l’histoire, la solution finale, la dissolution finale, les grandes orgues, les trompettes cérémoniales, les timbales au fond de l’orchestre semblent voilées, elles ne résonnent pas, elles grincent, ça grogne et ça se traîne comme si chacun de vos pas rayait le parquet ciré de vos ambitions, des tentures de musique se déchirent, l’orage gronde, il surgit dans votre intérieur pour s’enfuir par la fenêtre, il imite le bruit d’un moteur d’un avion, un vieux coucou qui se débat dans les forces sifflantes du vent, chute, trompes de deuil, annonce-t-elles votre enterrement, musique finale de western, tout le monde regroupé autour de la tombe, la musique a tout donné. La musique a tout repris. Vous êtes arrivé à destination dans la fosse des serpents sonores. Bienvenue dans la cité du bruit.

    Damie Chad