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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 729 : KR'TNT ! 729 : SMALL FACES / MASONICS / DORSEY BURNETTE / MINTS / JACKIE WILSON / JEAN-FRANCOIS JACQ / IRREVERSIBLE / SIDERA

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    26 / 03 / 2026

     

     

    SMALL FACES / MASONICS  

    DORSEY BURNETTE / MINITS  

    JACKIE WILSON / JEAN-FRANCOIS JACQ

    IRREVERSIBLE / SIDERA

     

     

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    The One-offs

    - Pile ou Faces

             Très tôt, on ne s’est pas couché de bonne heure, mais on a pris de bonnes habitudes, notamment la bonne habitude d’écouter des 45 tours en bonne compagnie. Vous noterez au passage qu’il s’agit là de la meilleure des bonnes habitudes.

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             La bonne compagnie s’appelait Jean-Yves qui, à peine sorti de l’adolescence, fonctionnait déjà comme l’arbitre des élégances, avec un naturel désarmant. Il disposait alors d’un don qui allait faire de lui le plus précieux des amis : l’infaillibilité du flair. Il soignait son accent et triait ses chouchous sur le volet. Ça tombait à pic, puisqu’on avait exactement les mêmes chouchous. Il faut quand même rappeler à ce stade des opérations que l’année 1968 battait tous les records d’overdose qualitative, ça grouillait d’hits fabuleux, de 45 tours mythiques, de tubes définitifs, de pochettes magiques, on ne savait plus où donner de la tête. Il en arrivait tous les jours dans l’hit-parade d’SLC/ Salut les Copains. «Born To Be Wild», «Lady Madonna», «Waterloo Sunset», «Those Were The Days», «Days Of Pearly Spencer», «Massachusetts», «Baby Come Back», «Jumpin’ Jack Flash», «On The Road Again», «Eloise», «Let’s Go To San Francisco» ! On naviguait dans une sorte de triangle des Bermudes, dont les trois pointes étaient : un, le petit transistor (qui diffusait chaque jour le fucking hit-parade d’SLC), deux, le rayon 45 tours du Monop, et trois, le crin-crin sur lequel on écoutait, chaque jeudi après-midi et en bonne compagnie, le butin des rapines. Pour suivre la folie productiviste de cette époque, il fallait barboter. T’avais pas le choix. L’argent de poche ne suffisait pas. Il y avait de nouveaux arrivages chaque semaine. C’était de la folie. Mais de la bonne folie. Tout reposait sur le triptyque mythique (bonne habitude/bonne compagnie/bonne folie) du triangle des Bermudes (hit-parade/Monop/crin-crin). Ça t’occupait à plein temps.

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             Tu pouvais écouter un 45 tours vingt fois de suite sans jamais t’en lasser. Trente fois ! On ne comptait pas. Il y avait quelque chose de parfaitement psychotique dans cette manie, et on l’alimentait comme on alimente la chaudière d’un train fou, à pleines pelletées psychotiques. On jetait des pelletées dans la gueule de Moloch et les flammes de l’enfer nous léchaient le visage. On n’a jamais été aussi vivant qu’à cette époque.

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             Puisqu’ils étaient là, on les écoutait frénétiquement, le Get your motor runnin’  de «Born To Be Wild», le Wonder how you manage to make ends meet de «Lady Madonna», le But now my love is true de «Baby Come Back», l’It’s a gas gas gas de «Jumpin’ Jack Flash», le Well I’m so tired of crying, but I’m out/ On the road again de Canned Heat. Les singles avaient remplacé les 4 titres, et les pochettes en papier avaient remplacé celles en carton des beaux EPs de 1966 et 1967.

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             Et dans ce petit tas de singles, il y en avait un qui nous fascinait plus que les autres, comme si c’était possible. Comme si tu pouvais encore monter d’un cran dans l’échelle du fan-atisme et de la mystique du rock ! Comme si le plaisir qu’il nous procurait pouvait surpasser celui procuré par «Lady Madonna» ou «Jumpin’ Jack Flash». Et pourtant, c’est exactement ce qui se passait : on était tous les deux en extase devant le petit single Immediate des Small Faces, dans sa pochette en papier rose, et cette photo dans le parc, cette image dont on connaissait les moindres détails, le chapeau, le pantalon blanc et le déhanché de superstar de Stevie Marriott, la veste à fleurs de Ian McLagan qui observe Marriott, et au milieu, les deux autres, Kenney Jones et Plonk Lane sous des coiffures qui nous faisaient baver d’envie. Rien qu’avec l’image, t’étais dans ton monde, et t’allais très vite pouvoir à ton tour explorer les parcs anglais et porter comme Stevie Marriott un jean blanc, et puis t’avais la musique et ce foutraque de foutoir cockney pianoté par Mac et mâché par Stevie Marriott, lazy sunday afternoon-nahhh/ I’ve got no mind tah worry/ I close miii eyes and drift away, ce sens aigu du swing de London town, tweedle dee doo bee ahh, ça ne ressemblait à rien de ce qui existait alors à Londres, les Small Faces se distinguaient par une fraîcheur de ton, tweedle dee doo bee ehh, un léger parfum de délinquance juvénile à la Dickens, le pianotage de Mac ancrait le rock dans la pop. Bon, tout ça c’était bien joli, mais on préférait mille fois, dix mille fois, cent mille fois la B-side, l’effarant «Rollin’ Over» et son riff gluant, ba-ba-ba-ba-ba ba-bam, cette clameur Immediate chantée à deux voix et cette descente au barbu du rollin’ over, tout ça monté sur le bassmatic demented de Plonk Lane, et là t’avais la quintessence du rock anglais, le Marriott qui gronde pour faire monter un rollin’ over contrebalancé aux yeah yeah yeah, et on braillait tell everyone/ That I’m gonna find it/ There/ Ain’t no/ Thin’ gon/ na stop miiii à tue-tête avec Stevie, et ça repartait au rollin’ ovah, et le Mac te pianotait ça comme s’il enfonçait des clous dans la paume du rock, alors on devenait fous, complètement fous de rollin’ ovah.

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    Signé : Cazengler, Faces bouc

    Small Faces. Lazy Sunday/Rollin’ Over. Immediate 1968

     

     

    L’avenir du rock

    - La maçonnerie des Masonics

             — Parlez-nous de la métempsychose pythagoricienne de la pensée contemporaine, avenir du rock...

             — Vous savez, Jacques Sans-Sel, l’évolution de la pensée contemporaine emprunte des voies illicites que nous aimerions bien encapsuler, mais la tâche se révèle plus délicate qu’on ne croit...

             — Levez donc le lièvre, avenir du rock ! Tirez l’échelle ! Décapsulez !

             — Au risque de passer pour un être suffisant, une misérable larve prétentieuse, je puis vous avouer ceci : ma réflexion, mes recherches et mes tribulations m’ont amené à émettre l’hypothèse suivante : cette évolution est de nature purement sonique...

             — Quand vous dites ‘sonic’, vous faites bien sûr allusion au Sonic’s Rendezvous Band de Fred Sonic Smith et Scott Morgan...

             — Ah non, pas du tout...

             — Alors aux Sonics de Gerry Roslie !

             — Non non non, Jacques Sans-Sel, vous vous égarez...

             — Peut-être s’agit-il de Sonic Boom ?

             — Non non non... C’est beaucoup plus simple que ça...

             — Ne me dites pas qu’il s’agit du Sonic Temple de Ze Cult...

             — Je suis désolé, Jacques Sans-Sel, mais vous n’y êtes pas du tout...

             — Le Sonic Reducer des Dead Boys ?

             — Mais non... Reprenez votre calme... C’est beaucoup plus simple que ça.

             — Le Sonic Flower Groove de Primal Scream ?

             — Pourquoi cherchez-vous à compliquer les choses, alors qu’elles sont déjà extraordinairement compliquées. La réponse est pourtant simple : Masonics !

             — Mais c’est de l’hermétisme sectaire de base ! Vous vous foutez du monde !

     

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             Après son stint dans les Milkshakes, Mickey Hampshire se lance dans la maçonnerie, mais comme il est franc du collier, il opte pour la franc-maçonnerie, une sorte de nec-plus ultra à base de compas, d’équerre et de troisième œil.

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             Et comme la vie fait parfois bien les choses, le voilà, sous ton nez, à deux mètres de distance. T’auras du mal à te remettre de ce choc esthétique. Car il faut bien dire que Mickey Hampshire est l’un des plus killers de tous les killer-solo flashers anglais. Il incarne toute l’esthétique du British Beat anglais, avec cette insolente pointe de

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    modernité qui caractérise si bien les mecs de la Medway scene. Il joue sur une guitare Burns (comme d’ailleurs John Gibbs sur une basse Burns), il porte un gilet en cuir d’early Beatlemania et chaque fois qu’il passe un killer solo flash, il le twiste à Saint-Tropez, et là t’as le real deal de tous tes rêves. Il ajoute de l’excitation à l’excitation. C’est comme ça que ça se passe. That’s it, dit Philippe. Tout est dit. Le son, la classe,

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    Medway, le fin du fin, l’essence du Chatham sound, les roots, t’as tout ce que tu peux attendre, dans sa version la plus pure. Ça trépigne dans le tremendous. Et derrière, t’as Bruce Brand qui bat ce beurre du diable, sec et dynamique, et d’une puissance qui fait de lui l’un des meilleurs, mais tout ça, on le savait déjà. Le tout, c’est simplement

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    de le voir. Avec Mole et Wolf Howard, il fait partie du trio de tête des grands batteurs anglais, et chacun à un style différent : Mole va plus sur Moonie, Wolf Howard aussi, et Bruce Brand combine le Charlie Watts avec le Mitch Mitchell, en jouant au poignet renversé. Il est là chaque fois, au centième de seconde. T’en reviens pas de l’entendre carapater le beat des Masonics. Ils te déboulent «Hey Colinda» et «Going Down Fast». Mickey Hampshire claque ses killers à l’harsh pur. Ils te claquent encore «I Can Tell»

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    et John Gibbs prend «Bertha Lou» au chant. Puis t’as Miss Ludella Black qui vient groover «Smile Now». En rappel, ils vont claquer de l’inexpected : «New Rose» ! Pareil, harsh extrême, joué à l’arrache de Chatham. Cover de rêve. Tapée au débotté dans les règles du lard le plus fumant. Tu te prosternes jusqu’à terre.

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             Si tu replonges dans les albums, commence avec Down Among The Dead Men, un Sympathy For The Record Industry paru en 1998. Big album parce qu’«Here I Come», en plein dans le Bo ! Big parce que «Schitzo», belle dégelée de gagamaniac, Mickey est un dingo et les autres ne font rien pour arranger les choses : Liam Watson on bass et Bruce Brand au beurre. Et Mickey pique sa crise de Schitzo ! Big parce que «Little Hookey Walker», battu comme plâtre par Bruce, et Mickey se barre en vrille de solo trash. Big parce que «Wounded Pride», fantastique échappée belle, ce démon de Mickey embarque son gaga à la patte folle. Big encore à cause de «Don’t Worry Your Little Head», Bruce bat sa coulpe, le cut n’est pas protozozo mais c’est pas loin, et Mikey plonge dans les tourbillons du chaos des sixties, c’est fabuleusement lâché de la laisse, say baby don’t you worry, les montées de sève sont spectaculaires, sans doute les plus somptueuses de l’époque, ça va sans dire. Big enfin pour «Dead Sea Fruit» - You look like a dead sea fruit - C’est terrible ! Et Mickey t’embarque dans l’un de ces stomping grounds dont il a le secret, c’est lui le fier caballero de London town, il passe un killer solo flash à la solace de Kentish Town, génie sonique pur et l’animal récidive. «Dead Sea Fruit» sonne comme un classique effaré.

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             On trouve un très bel exemple de garage moderne sur The Masonic Machine Turns On You : «I’ve Only Got Myself To Blame». Mickey et ses amis y renouent avec l’énergie punk des early Kinks, même genre de poids jeté dans la balance et un killer solo bien flashé dans le flush du flesh. Mais leur vraie came, ça reste les Downliners. On le voit clairement dans «Jessie Turner» : même snarl, même son hanté par le bassmatic cavalant de Liam Watson et ce diable de Bruce Brand tatapoume à la bonne franquette de demi-mesure. Même chose avec «Out Of The Darkness» en B (attention, le mec qui a fait la pochette s’est planté : il a retapé Jessie Turner à la place de Darkness) : on retrouve cette niaque invraisemblable qui fit la grandeur et la décadence de l’empire Downliners, un empire dont tout le monde se contrefout éperdument aujourd’hui. On trouve d’autres petites pépites sur l’album comme par exemple «He’s An Animal», percuté de plein fouet par des renvois de chœurs terribles - He’s Inflamable ! - ou encore «The Shape I’m In», un slab de garage qui file tout droit sans moufter. Et dans «I Know Where You’re Going», Mickey se montre plus garagiste que le roi. Il ne sort plus de ses vieux schémas cramoisis.

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             C’est sur l’Outside Looking In des Masonics Featuring Ludella Black qu’on trouve l’effarant «I’m On The Outside Looking In», clin d’œil à l’Inside Looking Out, fabuleux pastiche du power suprême des Animals. Quelle ampleur ! Dommage que le reste de l’album ne soit pas du même niveau. C’est toujours la même équipe avec, derrière Mickey, les fidèles Bruce Brand et John Gibbs. Sur certains cuts, Ludella va au charbon. La dominante sur cet album est le mambo, idéal pour un groover diabolique comme Bruce Brand, ou bien alors le deep atmo à Momo qu’affectionne particulièrement Mickey Mouse. Ludella fait des merveilles sur «This Is The Time», avec un ton ferme un peu dérapé. Mais globalement, les Masonics ont du mal à faire décoller leur Spinout. Mickey s’épuise en vain. Ah comme il est loin le temps des Milkshakes. Les Spinout ne sont pas forcément bons. On a eu le même problème avec un William Loveday Intention.

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             Si on aime bien le garage moderne, alors on en trouve dans Royal And Ancient. Tiens, par exemple le «Don’t Talk To Me» qui ouvre le balda. Mickey s’y fait sharp shooter, riffeur catégorique et passe comme d’usage le plus ki-kill des killer solos flash d’Angleterre. Mais on sent un léger essoufflement, ou plus précisément, une difficulté à se renouveler. Ils campent sur leurs positions avec «I Really Don’t Care». Il est vrai que Mickey ne peut pas passer son temps à réinventer le fil à couper le beurre. Il sauve l’A avec «Who’s Been Taking My Place». il joue ça au riff sec de notes acariâtres et pique une belle crise. Il gueule comme un veau qu’on emmène chez le boucher. N’allez pas croire que les veaux sont cons. Ils comprennent tout. Mickey attaque sa B avec «Baby Move Closer To Me», un chouette cut de garage bien articulé, puissant et joué dans les règles de l’art. Mais le reste de la B laisse pantois. Mickey nous fait un peu de Mersey beat avec «Truth Will Out» monté sur un Diddley beat. Pas facile de faire du neuf avec du vieux. Il termine avec un grand retour des Goblins, une cavalcade instro qu’on croise à tous les coins de rues.

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             Les Masonics accompagnent Miss Ludella Black sur From This Witness Stand. Il s’agit là d’un très gros disque, comme le sont d’ailleurs les cinq albums des Headcoatees. Comment expliquer la différence entre le garage anglais et le garage américain ? Le garage anglais a quelque chose de beaucoup plus raffiné et d’infiniment exotique. Le garage américain des Gories va plus sur une forme de brutalité zébrée d’éclairs de génie. Ludella et Mickey Hampshire tapent dans l’héritage du garage anglais, celui qui vient du fond des early sixties, de groupes comme les Sorrows, les Poets, les Them, les Pretty Things, les Downliners Sect ou les Stones. Et ils sont assez forts pour se le ré-approprier. «(I Swear) From This Witness Stand» est l’illustration de cette théorie fumeuse de l’appropriation. Vive allure et basse fantôme. Ludella chante vinaigre et elle bat bien le rappel. Son petit accent coquin te conquiert la coque. Cette chanteuse chevronnée fait dans le haut rang. Son timbre a du jus. Elle nous met immédiatement au diapason, d’autant que la rythmique entête à la manière des grandes rythmiques de Willie Dixon. Avec cette monstrueuse pièce de garage chantée à l’arrache, Ludella nous embarque pour Cythère. Elle chante «Don’ You Walk Away From Me» comme une petite clocharde. Elle va chercher des accents dans son baryton et monte sur le pont avec une voix d’éponge noircie de rimel. Derrière elle, les Masonics jouent comme des punks. Ils sautent à la gorge du beat. Ludella fait la conne, elle s’en fout, elle a du chien et elle mord. Ouaf Ouaf ! Elle nous fait aussi le coup de la balade enchantée avec «The Cost Of Living». Elle se pince le nez pour entonner son refrain. Elle fait les Seekers, puis elle va chercher son baryton. Joli cut. Logique puisque signé Gouldman. S’ensuit du signé Micky Hampshire, «I Want Some Answers». Ce cut dévaste tout. Ludella pousse son bouchon, elle fait dans l’urgence, c’est du garage très supérieur, elle accompagne la descente, puis elle revient en dérapage contrôlé. Le refrain est une véritable ode à la joie de vivre. La force du cut repose sur l’incroyable teigne des Masonics et la sobriété des riffs. Dévergondée et subversive, Ludella s’amuse bien. Elle a su conserver sa voix de petite musaraigne. Pluie de génie, acide des dieux, c’est là que ça se passe, dans ce genre de disque. Chez Ludella, fille de Dracula, tout est bon.   

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           C’est Mickey qui peint la pochette d’In Your Night Of  Dreams And Other Foreboding Pleasures. Mais l’album manque de viande. On note cependant l’excellence du rattle d’accords dans le morceau titre d’ouverture de bal. Mickey gratte comme un con, au raw to the bone et ça marche car monté sur un beat têtu comme une bourrique. «Oberman» paraît bien énervé, mais ne présente pas d’intérêt particulier. L’album est nettement moins garage que les précédents. On sent une ferveur rockab dans «Sorrows Lane» et l’instro «Put The Knife Down» semble assez mal intentionné. Mickey passe à la pop avec «Please Please Please». Il se veut sympathique et bon enfant. Cette fin de B déroute un peu, car «Til The Silence Came» va sur un univers beaucoup plus ambiancier. Dommage que Mickey ne se lance pas dans une carrière de songwriter à la Jimmy Webb, car il semble assez doué pour ça. Il termine avec un nouveau shoot rockab intitulé «She’s My Baby».

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             L’essoufflement des Masonics se confirme avec cet Obermann Rides Again. Il ne reste plus que Crypt à Hambourg pour vendre des albums des Masonics. Mickey attaque avec un «I Ain’t Hurting For You No More» sans surprise. On assiste à une grosse passation d’accords délétères et Bruce bat bien le Brand. Et puis comme d’usage, Mickey part en maraude. C’est un fieffé coquin. Comme on le voit avec «Don’t Torment Me», le veux beat des Downliners reste leur fonds de commerce. Pas de meilleure racine que ce vieux beat éculé. Pour les spécialistes du garage, ce beat incarne la perfection. On retrouve Ludella dans les backings de «You Don’t Have To Travel». Les Masonics ont du mal à renouveler le cheptel, ça se sent. Tous les vieux groupes garage se heurtent exactement au même problème. En B, ils renouent avec l’énergie des early Kinks dans «I’m A Redacted Man». Au moins, on ne perd pas les repères. Les Masonics ne veulent pas changer d’époque. Le cut sauveur d’album s’appelle «You Gotta Tell Me» - You gotta tell me/ What you want - Mickey renoue avec le génie garage anglais. Il joue ça en continu avec une sorte d’insistance machiavélique.

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             Ce serait dommage de passer à côté de cette belle compile intitulée From The Temple Vaults, car on y trouve le grand coup de génie des Masonic, l’infernal «I’m On The Outside Looking In». On est frappé par la cousinage avec les Animals, mais les Masonics éclatent au grand jour, avec de beaux emballements catégoriels, Mickey chante avec la meilleure niaque d’Angleterre, les chœurs font «Everything/ I’m on the outside looking in». Dommage que tous les cuts des Masonics ne soient pas de ce niveau. On retrouve aussi l’excellent «He’s An Animal» - Unlovable/ Unspeakable/ He’s an animal - Ce sont des chœurs de rêve et Mickey arrose ça d’une giclée de purée trash. Du coup, cette compile prend vite du relief. On se régale du vieux «I’ll Find Out» monté sur un drive de basse à la Johnny Kidd. Quel son, my son ! C’est drivé de main de maître. Belle pièce aussi que ce «Shitzo» joué au tourbillon et gratté à la rythmique folle. C’est sans doute screamé en hommage aux Sonics et au Mersey beat.

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             Trois belles énormités se nichent dans le giron de Sursum Tibiam Vestram, un Spinout de 2023, à commencer par l’«I Just Can’t Help Myself» d’ouverture de balda. Heavy manic Masonic, bien tendu sous le boisseau, battu à la vie à la mort par Bruce Brand. Cette fois, le Spinout est bon. On tombe plus loin sur l’infectueux «I Ain’t Got You» et ce bon balda s’achève avec le tagada d’«It’s Been A Long Time Coming», bien emmené par le duo Brand/Gibbs, un modèle du genre. En B, attention au brûlant «Just Bring Your Love To Me», percé en plein cœur par l’un de ces killer solos flash dont Mickey Mouse a le secret. Son killer solo prend même la forme d’un gouffre abyssal, dans lequel va se jeter l’I need you right now subliminal. Ils terminent ce Sursum avec un «Oberman’s Still Alive» bien explosé de la rondelle.

    Signé : Cazengler, complètement Masonné

    Masonics. La Java. Paris Xe. Vendredi 13 mars 2026

    Masonics. Down Among The Dead Men. Sympathy For The Record Industry 1998

    Masonics. The Masonic Machine Turns On You. Vinyl Japan 2002

    Masonics Featuring Ludella Black. Outside Looking In. Vinyl Japan 2005

    Masonics. Royal And Ancient. Circle Records 2007

    Miss Ludella Black Featuring The Masonics. From This Witness Stand. Damaged Goods 2008

    Masonics. From The Temple Vaults. Grand Wazeau 2008

    Masonics. In Your Night Of  Dreams And Other Foreboding Pleasures. Dirty Water Records 2011

    Masonics. Obermann Rides Again. Grand Wazeau 2016

    Masonics. Sursum Tibiam Vestram. Spinout Nuggets 2023

     

     

    Rockabilly boogie

     - La parole est d’argent, le silence est Dorsey

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             Colin Escott, qu’on en présente plus, signe les liners de cette belle compile Bear de Dorsey Burnette, Great Shakin’ Fever. Escott commence par dresser l’inventaire : quand il cassé sa pipe en bois en 1979, Dorsey avait composé 370 cuts, et parmi ses clients, on trouve Jerry Lee, Ricky Nelson, bien sûr, Glen Campbell, et curieusement, Stevie Wonder. Mais Escott s’empresse d’ajouter que Dorsey «ran the gamut from lukewarm country to foaming-at-the-mouth rockabilly.» Autre rappel de choc : Dorsey a grandi entre 1948 et 1954 dans les même HLM de Lauderdale Courts que la famille Presley. Il a 6 ans et son frère Johnny 4 quand son père leur file «a pair of Gene Autry guitars». Ce ne sont pas les Burnette Brothers qui sont des visionnaires, mais leur père. Et comme les Burnette sont les Burnette, les deux kids se chamaillent et s’envoient des coups de guitares dans la gueule. Laisse tomber Sid Vicious, amigo. C’est les Burnette qu’il te faut. On leur paye des grattes et ils s’en servent pour se taper dessus. Les deux grattes sont en vrac. En bon visionnaire, Dad Burnette retourne en acheter deux autres et dit aux deux punks : «Learn to play those guitahs. You can be like the folks on the Grand Ole Opry if you want to.» Dorsey raconte qu’il a appris à gratter le Sol, le Do et le Mi - When the strings broke, we’d use baling wire», c’est-à-dire du fil de fer. Un vrai punk !

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             Bon, selon Jimmy Lee Denson, Dorsey était assez violent and not very bright. Dorsey pensait qu’il était plus facile d’échapper à la délinquance des HLM avec ses poings plutôt qu’avec une guitare. Il rencontre Paul Burlison lors d’un combat de boxe en 1949. Ils jouent un peu ensemble et Burlison part à l’armée. Les Burnette Brothers ne parviennent pas à vivre de la musique, alors Dorsey fait les 36 métiers, il cueille du coton, pose des moquettes ou fait l’électricien. Quand Burlison revient de l’armée, le trio repart. Selon Dorsey, ils auraient auditionné pour Uncle Sam. Mais Burlison affirme qu’ils n’ont pas auditionné pour Sun. Escott pense que le Trio n’était pas bien en place en 1955 et chacun bricolait de son côté. Dorsey et Johnny y sont allés tout seuls. Quand Elvis commence à vraiment faire parler de lui, les Burnette et Burlison se lancent pour de bon dans la folle aventure du Rock’n’roll Trio. En 1956, ils décident d’aller s’installer à New York pour y trouver des boulots d’électriciens. Ils trouvent des piaules au YMCA, décrochent des jobs d’électriciens, et passent l’audition au Ted Mack Amateur Hour, qui a lieu le mercredi soir. Un mec les repère et croit qu’ils sont les prochains Elvis. Et pouf c’est parti, un manager nommé Bill Randle les prend sous son aile et leur décroche un contrat chez Coral, un sous-label de Decca Records. Mais le groupe explose rapidement, car Dorsey n’accepte pas qu’il s’appelle Johnny Burnette & The Rock’n’Roll Trio. Une bonne bagarre, quelques coups de poing dans la gueule et c’est fini. Dorsey se barre alors que le Trio devait jouer dans le film d’Alan Freed, Rock! Rock! Rock!. Dorsey rentre à Memphis et monte Dorsey Burnette & The Rock’n’Roll Trio. Ça ne s’invente pas. Puis Fabor Robinson lui conseille d’aller en Calfornie.

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             Une fois installé en Californie, Dorsey met de l’eau dans son vin. Il enregistre des albums mi-figue mi-raisin. Comme le fameux album du Johnny Burnette Rock’n’Roll Trio nous avait bien traumatisé, on a cru que les albums solo de Dorsey allaient aussi nous traumatiser.

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             Il enregistre Tall Oak Tree en 1960. C’est un album d’Americana californienne. Vraie voix, diction irréprochable. Il chante «Lucky Old Sun» à la pointe de son progrès. Avec «Lazy Bones», il va sur le boogaloo de jazz. C’est très spécial, très chanté, et très jazzé à la stand-up de round midnite. Bizarrement, la romantica de Dorsey n’est jamais mièvre. En B, il injecte toute sa niaque de Memphis Cat dans «Red Roses». Il chante ensuite son «Noah’s Ark» comme un gospel cat. Il sait poser une voix - God it rained rained rained - Il raconte le déluge et l’Arche de Noé. Puis il tape dans une vieux classique du gospel, «Swing Low» et en fait une merveille apocryphe. Il croone encore à merveille sur «Wayward Wind» et passe en mode swing de jazz avec «I Got The Sun In The Morning». Il est tout simplement génial. Il a tout le swing du monde derrière lui. Il boucle avec le morceau titre et montre qu’il a la stature d’Elvis. Même posé de voix, même poids dans la balance. Dorsey est un artiste superbe.

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             Dans Tryin’ To Tell A Stranger ‘Bout Rock’n’Roll: Selected Writings 1966-2016, Gene Sculatti fait une douce apologie de l’Here & Now de Dorsey Burnette, qu’on eut le fringuant plaisir de dénicher récemment sur la seule foi du nom et d’une délicieuse pochette. Sculatti y va fort et il a raison : «Burnette sounds like a soul saved.» C’est son premier album sur Capitol, «big-production countrypolitan album, the perfect habitat for that soulfoul booming baritone. Think P.J. Proby minus the overt mannerisms, with a Tennessee accent.» Sculatti parle d’un country album «robust, real, life-filled, worth it», et il a raison.

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             En 1973, il est encore sur Capitol avec Dorsey Burnette. Magnifique pochette. Belle voix. Orchestrations superbes. T’en attends des miracles. Dorsey passe en mode country pop avec un fort parfum de romantica, mais tu passes à travers tout le balda. En B, il tente le coup du fast country rock à la Fred Neil avec «The Sparrow & The Hawk», mais ça reste du Doesey chanté à la voix forte. Et puis voilà qu’il chante comme un dieu le soft country rock de «Mr Jukebox Sing A Lullaby». Tu t’inclines respectueusement. Il termine avec «I Let Another Good One Get Away» un country cut du diable monté sur un Diddley beat.

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             Pas grand chose à se mettre sous la dent dans ce Dorsey paru en 1976. Il reste dans sa heavy country d’Hey Brother avec «Hey Brother», puis passe au balladif d’une poignante élégance avec «Yesterday’s Gone». Il exprime sa nostalgie. Globalement, c’est un album de rock moderne assez parfait. Voix, son, compos, tout est bien. Mais t’as pas d’hit. Il fait son stentor sur «Come On Home». En B, t’as du pur country tagada avec «Blackjack Davey», et une gratte bien sèche en embuscade. Il termine en groovant le rock US avec «It Happens Over And Over». Dorsey forever ? La réponse est comme d’usage dans la question. 

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             En 1977, il se fait photographier avec toute sa famille pour la pochette de Things I Treasure. Il tombe mal, le Dorsey, car en 1977, on avait d’autres chats à fouetter. Et pourtant, on l’a chopé cet album et on l’a même écouté. Tu retrouves les trucs de base de Dorsey : la grosse mise en place, le country-rock californien, ça banjotte dans un coin, ça violonne dans un autre et ça donne une fantastique allure, ça file bien sous le vent, et c’est enregistré chez Wally Heider. Mais, car il y a un mais, t’as pas d’hit. Tu te régales quand même du fast country rock d’«One Mornin’». Le fouetté de peau des fesses sent bon l’Hal Blaine. De toute évidence, Dorsey est bien accompagné. Pas d’infos sur les musiciens. Encore de la fantastique ampleur en B avec «Soon As I Touched Her». C’est littéralement gigantesque, avec les chœurs de wonder girls. Et son «Tall Oak Tree» est superbement orchestré. C’est de la prod supérieure.

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             Comme tu veux être sûr de ne rien rater, tu sautes sur The Golden Hits Of Dorsey Burnette, un Gusto de 1979. Bonne pioche, car t’y trouves «The Greatest Love», un grand balladif extraordinaire à la Fred Neil, mais avec plus d’horizon. Une vraie Beautiful Song ! Et puis t’as tous les pseudo-hits : «Big Rock Candy Mountain» de Candy Burnette, le gros classique «You’re Sixteen»,  «Tall Oak Tree» (il adore son Oak), et la fast country pop de «Little Boy Sad» - Little boy blue that’s my name - Et dans «Dreamin’», t’as la fantastique présence du dreamin’ comes true.

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             Rapatrier Great Shakin’ Fever, c’est une bonne opération. Cette compile Bear recèle trois pépites faramineuses : «Don’t Let Go» (Pur rockab avec des chœurs de gospel, Dorsey redevient le temps d’un cut le wild cat que l’on sait - C’mon baby/ It’s time to rock - Il faut le voir revendiquer son million bucks, il se délecte de sa propre diction, il éclate tout au chant d’oooh ouiii, Dorsey est l’un des géants du rockab), «The Biggest Love In Town» (au cœur des violons, il chante au volume, pas loin d’Elvis) et «It Could’ve Been Different» (heavy groove primitif). Avec un artiste comme Dorsey, il faut se préparer à tout. Il tape dans la retape avec «Good Good Lovin’», et il t’embarque au Balajo avec «It’s No Sin». Sacré Dorsey, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer.

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             Colin Escoot nous rappelle enfin que Dorsey serait mort dans une relative pauvreté, malgré ses 370 cuts.

    Signé : Cazengler, la burne

    Dorsey Burnette. Tall Oak Tree. Era Records 1960

    Dorsey Burnette. Here And Now. Capitol Records 1972

    Dorsey Burnette. Dorsey Burnette. Capitol Records 1973

    Dorsey Burnette. Dorsey. Buckboard Records 1976

    Dorsey Burnette. Things I Treasure. Calliope Records 1977

    Dorsey Burnette. The Golden Hits Of Dorsey Burnette. Gusto Records 1979

    Dorsey Burnette. Great Shakin’ Fever. Bear Family Records 1992

     

     

    Inside the goldmine

    - Wait a Minits

             Elle s’appelait Monique mais elle préférait qu’on utilise le surnom qu’elle avait adopté : Muguet. Pas facile d’appeler sa mère Muguet. Ça frisait un peu le ridicule. Disons qu’elle avait des dispositions au ridicule. Les autres l’appelaient Momo et nous on avait opté pour Mumu, ce qui était le comble de la disgrâce. Mais ça ne semblait pas la perturber. C’est là qu’elle a perdu le peu d’estime qu’on avait encore pour elle. On la voyait s’enfoncer dans une sorte de pathos malsain et nous n’avions ni les moyens physiques ou matériels de l’aider à s’en sortir. On savait qu’elle n’avait pas toujours été une épave. Les choses se sont dégradées rapidement lorsqu’elle s’est mise à picoler. Elle traînait dans les bars et chantait dans les rues. Son fils cadet qui avait eu pitié d’elle l’avait hébergé pendant un an ou deux. Elle occupait une chambre au fond de l’appartement et elle y ramenait ses fiancés d’un soir. Ça battait tous les records de trash. Quand on voyait une mobylette garée sous la porte cochère, on savait qu’elle avait ramené dans sa piaule sa dernière conquête. Il y en avait un qu’on surnommait Yves Montand. Elle finissait par nous faire honte, mais elle ne voulait pas changer ses habitudes, et les choses n’en finissaient plus de se dégrader. Au petit déjeuner, elle attaquait au vin blanc et elle nous filait la gerbe. En voyant nos mines fermées, elle rigolait et se mettait à chanter du Piaf. Oh elle chantait bien, mais ça ne nous rassurait pas. Il était impossible de discuter avec elle, ça ne l’intéressait pas. Elle partait du principe que sa vie était foutue et qu’elle était libre, libre de déconner, libre de s’enfoncer, libre de mépriser nos réflexes petit-bourgeois. Elle ne comprenait pas qu’on pût la condamner pour ce qu’elle était devenue. Elle a fini seule dans une chambre pourrie. Comme une chienne. Elle a agonisé pendant plusieurs jours. Trente ans plus tard, on a fini par comprendre qu’elle ne voulait pas sauver les apparences. Les gens sont comme ils sont. De quel droit les juges-tu ? 

     

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             Dean Rudlan n’a pas grand chose à raconter sur les extraordinaires Minits de Memphis. Pourquoi ? Parce que leur carrière fut extrêmement courte. Ces trois petites blackettes venue d’Alabama n’ont enregistré que 11 cuts à Memphis, et sorti 3 singles sur le fameux label de Gene Lucchesi, Sounds Of Memphis. Rudlan s’empresse de rappeler que les petites stars grouillaient comme des puces à Memphis, Wendy Rene, Mable John, Ruby Johnson, mais il cite aussi Jeanne & The Darlings, The Emotions, Hi avait Queen Elegance et The Girls (bizarrement, Rudlan oublie de citer Ann Peebles), et sur Sounds of Memphis, tu avais Barbara & The Browns. Rien que de l’undergound et du gros ! Et puis voilà Dan Greer. C’est lui qui découvre les Minits, c’est-à-dire Mary Anderson et les deux sœurs Watkins, Mary Ann et Carolyn. Dan a repéré Carolyn lorsqu’elle faisait des backings derrière George Jackson chez FAME, à Muscle Shoals. Dan leur compose des hits sur mesure et il demande à Willie Mitchell s’il peut utiliser The Hi Rhythm, alors Willie lui donne sa bénédiction. Le résultat est explosif. 

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             On se prosterne devant cette petite compile cubique en forme de caisse de dynamite : Follow Your Heart: The Sounds Of Memphis Recordings. Boom ! Elles multiplient les coups de Jarnac, et ça commence avec l’exceptionnel «Lover Boy». Elles ont un sens aigu du rumble qui envoie directement le Lover Boy au paradis, c’est tout simplement effarant de répondant, t’as là le heavy Soul Power dans toute sa magnificence. Assis dans ton fauteuil, tu peux admire la grandeur du génie black. C’est un art pulpeux et bien éclaté du coconut, t’as même pas idée d’à quel point ces blackettes sont bonnes, le génie leur coule dans les mains, le son et la pression du son édifient les édifices et horrifient les orifices. T’aurais presque besoin d’inventer une nouvelle langue pour approcher la réalité de leur grandeur. En attendant, elles te rectifient encore le real deal avec «Follow Your Heart», laisse tomber les autres, ce sont les Minits qu’il te faut. Leur «Love Letters (That All That’s Left Of You)» a l’air banal, comme ça, au premier abord, mais leur power te balaye du revers de la main. Et ça continue comme ça avec «Still A Part Of Me» et «If You Don’t Like My Apples (Don’t Shake My Tree)», elles te shakent leur chique avec la même niaque que celle d’Aretha, avec le même perçant d’ahhhhhh. Et ça repart de plus belle avec «Take A Look At Yourself». Leur simple présence te remplit d’espoir. Comme si elles réinventaient l’enthousiasme. Encore de l’inexpected avec «Natural Reaction», elle te tamponnent le coquillard de la Soul au mieux des possibilités, elles emblackisent le Memphis Beat, c’est encore autre chose que Stax, elles ont une niaque très particulière, gorgée d’hey hey hey, leur vitalité est irréelle d’arrache bravache. Leur «Stepping Stone» n’est pas celui des Monkees, c’est un r’n’b mille fois plus powerful qui te dévore tout cru. Crouch crouch. Elles amènent «Last Mile On The Way» à la clameur du gospel, c’est dire la grandeur des trois Minits. Elles sont capables de ce genre de démesure. Elles terminent avec un heavy shoot de Soul Power, «Pullin’». Mine de rien, elles t’ont envoyé 11 fois au tapis.  

    Signé : Cazengler, Minit de sable mémorial

    Minits. Follow Your Heart: The Sounds Of Memphis Recordings. Kent Soul 2010

     

     

    Wizards & True Stars

    - C’est parti mon Jackie-kie (Part Two)

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             Dans Rage To Survive, Etta James fait un fantastique éloge de Jackie, rappelant qu’à plusieurs reprises, Jackie lui a sauvé la mise, notamment auprès de Murray the K, au Brooklyn Paramount, qui voulait la virer parce qu’elle avait osé lui répondre. Quoi ? Il veut te virer ? Alors Jackie se tourne vers Murray the K et lui dit que si Etta est virée, il se casse aussi - Murray the K shut up real quick. So God bless Jackie Wilson - On voit bien à sa bouille que Jackie est un mec bien.

             On considérait aussi Jackie comme une Billie Holiday au masculin. 

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    Carl Davis

             En 1966, Brunswick n’est plus qu’un one-artist label et plutôt que de faire évoluer Jackie vers un son plus moderne, Tarnapol l’enferme dans le sirop. Coup de pot, Tarnapol engage Carl Davis comme A&R chez Brunswick. La carrière de Jackie redécolle ! Le team Jackie/Carl Davis est un dream team.

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             Deux albums paraissent en 1966, à commencer par Soul Galore. Big album de swing, dès «Brand New Thing» on est dedans, avec un son en résonance. «So You Say You Wanna Dance» est un hit de juke digne des Isleys, Jackie en fait une petite merveille sur-piquée de petits screams d’argent. Puis avec «Let Me Build», il passe à l’heavy shuffle - Oh let me take you/ In my arms - il implore, poussé dans le dos par une grosse orchestration. Il ouvre sa B avec «Brand New Thing Pt 2», un solide groove de jerk, hey babe, et il enchaîne avec un morceau titre de fantastique allure, il chante ça au sommet de la Galore, bien avant Pussy Galore, c’est frénétique, monté sur un beat énorme et ultra-chanté. Ce fantastique Soul Brother continue de dévorer les lapins blancs avec «What’s Done In The Dark», un balladif de Soul qu’il éructe à pleins poumons. Et on s’émeut encore d’un «Everything’s Gonna Be Fine», un shoot de good time music qu’il prend au cha cha cha de gonna be fine. Fabuleux artiste !

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             Whispers est le deuxième album paru en 1966. Jackie chante à Broadway, il tape même un heavy balladif de Bert Berns, «My Heart Is Calling». Le morceau titre est signé Barbara Aklin, c’est de la Soul de haut rang, comme toujours avec Barbara, puis il s’en va chanter «The Fairest Of Them All» au sommet du lard. Le plus frappant chez Jackie, c’est son énergie. Il crée de l’agitation dans chacun de ses cuts, en particulier dans «I Can Do Better». Il s’en va aussi exploser «To Make A Big Man Cry» là-haut sur la montagne et passe en mode heavy Stax r’n’b avec «I’ve Gotta Talk To You». 

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             Nous voilà en 1967 avec Higher And Higher et un Jackie resplendissant sur la pochette, avec son petit sourire en coin et l’œil droit mi-clos. Il attaque avec le morceau titre au fast groove d’over the rainbow et tape plus loin dans la power Soul avec un «I’ve Lost You» signé Van McCoy. C’est heavily orchestrated et bardé de chœurs. Carl Davis a fait venir James Jamerson et Earl Van Dyke en studio ! Jackie clôt son balda avec l’«Open The Door To Your Heart» de Darrell Banks. Toujours pareil, il emmène ça au sommet du lard. Il attaque sa B avec «I’m The One To Do It», du pur Four Tops de Reach Out. Ça devient très Motown et ça se confirme avec «I Need Your Loving», aussi puissant qu’un hit des Isleys. Jackie gueule sa Soul pardessus les sky-scrappers. Il est le roi de la harangue fumée. Il finit avec un «When Will Our Day Come» qu’il tape à la Marvin. Il en a les épaules - I’ve been up/ I’ve been down - C’est un enchanteur métaphysique.    

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             Changement radical de style de pochette en 1968 avec Do Your Thing. Voilà notre Jackie chéri photographié en pleine rue, assis dans une chaise en toile. On trouve une belle énormité sur cet album, «Why Don’t You Do Your Thing». Voilà un cut d’heavy Soul funk labouré au bassmatic. Jackie tape aussi dans un hit de Burt, «This Guy’s In Love With You». Il semble avoir décidé de laisser tomber Broadway pour passer à des choses plus modernes. Il tape pas mal dans les compos d’Eugene Record («Helpless» et «To Change My Love»). Il honore sa B d’une belle reprise du «Light My Fire» des Doors, mais il la groove entre les reins. L’autre cover notable est celle du «Hold On I’m Coming» de Sam & Dave, mais il est beaucoup moins raunchy qu’eux.

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             Retour aux pochettes démodées pour I Get The Sweetest Feeling. Il commence par rendre hommage au trio Holland/Dozier/Holland avec une reprise de «You Keep Me Hanging On» et revient à son cher croon avec «Once In A Lifetime». Il reste l’un des très grands chanteurs américains, même si avec cet album paru en 1968, il semble être en décalage. En B, il passe à l’hot r’n’b avec «Nothing But Blue Sky», et surtout l’excellent «Growin’ Tall», un hit de Soul signé Eugene Record. Et quand on tombe sur «Since You Showed Me How To Be Happy», on se pâme car I Get The Sweetest Feeling devient le plus bel album de Soul de Jackie. Il groove sa Soul à la voix d’ange de miséricorde, mais avec en même temps une niaque de champion du monde.  

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             Le Manufacturers Of Soul de Jackie Wilson & Count Basie pourrait bien être un album légendaire. Enregistré en janvier 1968, il témoigne de la rencontre de deux géants. Jackie prend «Funky Broadway» à la petite finasserie funky, listen mama, et on a derrière un fantastique son d’orgue. Il s’agit sans doute de la version la plus puissante de tous les temps. Les cuivres arrivent par vagues. Les liners au dos de la pochette nous font rêver : «Benny Carter calls the tunes, Basie sets the tempo, Jackie warms his pipe with a taste.» Strong medecine, comme le dit si bien Teddy Reig. Ils tapent à la suite une cover d’«In The Midnight Hour» arrangée par Count Basie. Jackie swingue comme un prince, il sacre chacune de ses syllabes d’une couronne en or. Même traitement pour «Ode To Billy Joe». Le Count le joue sous le boisseau de Bobbie et ils bouclent ce balda faramineux avec «I Was Made To Love Her». Jackie va tout de suite chercher chon chat perché. Mais c’est en B que l’album explose au firmament, dès «Uptight (Everybody’s Alright)», embarqué au beat cavaleur, avec des gros arrangements de cuivres tout au long du drive de basse africain. Ça monte encore d’un cran avec «Respect», Jackie le chante à la pointe de sa glotte d’airain, c’est diabolique, tellement arrangé, mélange de Soul et de groove de big band. L’apothéose referme la marche : une version de «My Girl» que Jackie nous sert à la voix de velours. Il chante son heart off, les arrangements arrivent des deux côtés, d’un côté les trompettes, de l’autre les sax et au milieu danse cet extraordinaire crooner de rêve.  

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             Deux albums paraissent en 1970 : It’s All A Part Of Love et This Love Is Real. La pochette de premier ne surprendra personne, c’est la tendance de l’époque, on met une petite black, il paraît que ça fait vendre. On retrouve sur cet album la version qu’a déjà faite Jackie du hit de Burt, «This Guy’s In Love With You». Jackie s’y prélasse - Don’t let/ Me/ Be/ The one - On le voit même s’envoler - I need your love/ I want your love - Sinon, il fait pas mal de sirop sous couvert de croon. Il endosse «For Once In My Life» et l’assume à la perfection. Il peut aussi monter là-haut sur la montagne claquer son «People» à la terre entière. Il est olympique. Rien ne l’arrête. Très bel album que ce This Love Is Real. La partie est gagnée rien qu’avec le morceau titre. Merveilleux

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    swinger ! Il se balade au sommet du lard, yes this love is real. Jackie est un grand spécialiste de la clameur environnementale et de l’éclate au Sénégal avec sa copine de cheval. Il nous sort le New York Sound sur un plateau. Ce big singer va chercher son «Where There Is Love» par dessus les  gratte-ciels, il charge sa clameur de gut d’undergut, c’est l’un des géants de cette terre. Il croone jusqu’à plus soif. On le voit surfer en surface du groove dans «Love Uprising». Il faut le voir se couler dans le son au croon de black power. Et voilà qu’en B il va chercher le power des Tempts avec «Think About The Good Times». Extravagant ! Il chante son «Didn’t I» à la persuasive, comme Stevie Wonder et il éclate «Love Changed Her Face» à la hurlette de Hurlevent. Et puis voilà une véritable énormité funky, «Working On My Woman’s Heart», solide comme un roc sous le voile à peine clos. Hot as hell ! On a tout là-dedans, les dynamiques des Tempts et des chœurs de rêve. Aw comme les filles sont bonnes avec leurs touffes de noir Jésus ! Il termine ce puissant album avec «Say You Will», un r’n’b enflammé - Really good good/ Good lovin’/ I know what you need/ C’mon say you will - Tout est dit.

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             En 1971 paraît You Got Me Walking. Jackie se déguise en cowboy. Attention, c’est encore un very big album, un album de Soul sophistiquée qui s’impose dès le morceau titre d’ouverture de balda. Il faut le voir tartiner son please make love to me dans «What A Lovely Way» ! Il enchaîne avec une nouvelle énormité, «You Left The Fire Burning». Jackie monte au créneau du big shoot de Soul et il chante à l’éclate de la patate. On retrouve de la Soul géante en B avec «The Girl Turned Me On» - You know you turned me on - C’est très spectaculaire et il part en mode swing de Jazz pour «Hard To Get A Thing Called Love». Appelons ça le swing de la maturité, si vous voulez bien. Il termine avec «The Fountain», du pur Stax sound avec du punch en plus, comme si c’était possible !

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             Mais au moment où James Brown, Wilson Pickett et Artha trouvent leurs vitesses de croisière respectives, Jackie, Little Willie John et Sam Cooke sont burned out, et ils vont connaître tous les trois des destins tragiques. Jackie a trop roulé à travers les États-Unis, les drogues, l’alcool, les brutalités policières, les deux divorces, tout ça lui tire sur la paillasse. Carl Davis essaye de lui sauver la mise et demande à Jeffrey Perry de composer des chansons pour Jackie. Ce sera Beautiful Day. Pour la première fois depuis le début de sa carrière (exception faite d’It’s All A Part Of Love), Jackie n’apparaît pas sur la pochette. On est en 1973 et il se spécialise dans la puissance inexorable. Le morceau titre d’ouverture de balda rafle la mise, et il enchaîne avec un extraordinaire bouquet de Soul harmonique, «Because Of You». C’est bombardé de triplettes de basse. Jackie n’a jamais autant flamboyé. Voilà ce qu’il faut bien appeler un coup de génie. Tout sur cet album est visité par la grâce. Jackie sort enfin de Broadway pour proposer une Soul aventureuse et captivante. Nouveau coup de génie en B avec «It’s All Over». Jackie rivalise de plein fouet avec les Isley Brothers, c’est superbe, cuivré de frais, soutenu aux chœurs, c’est d’une vraie portée universaliste, listen baby ! Cet album est exactement ce qu’on attend de tous les albums du grand Jackie Wilson : une Soul extravagante chantée à pleine voix. Jackie Wilson reste aux yeux des fans européens un mystère profond, aussi peu exploré que les grandes forêts du cœur de l’Afrique. Tout sur ce Beautiful Day est travaillé au niveau supérieur. 

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             Jackie et Carl Davis envisagent un nouvel album, Nobody But You. Carl Davis veut assurer le come-back de Jackie. Saint Carter n’est pas clair sur le contexte de cet album, copyrighté en 1976, mais paru en 1977. Ce dernier album officiel est une bombe. Sur la pochette du Brunswick anglais, Jackie porte un petit ensemble moulant à carreaux. Il a encore une bonne bouille. Il fait penser à James Brown, avec un teint plus clair. Il continue de se moderniser avec du groove urbain («Where Is Love») et flirte avec celui de Marvin dans «You’re The Song (That I Can’t Stop Singing)». Il passe au happy go lucky avec «Just Call My Name» et au super black power avec «Just As Soon As The Feeling’s Over». Le bassmatic fait penser à celui de James Jamerson, c’est d’une rare puissance, Jackie en profite pour moderniser son croon. Ces très grands artistes font le sel de la terre. La B est assez explosive, car Jackie commence par se prendre pour les Temptations avec «Don’t Burn No Bridges». Il en a largement les moyens. Des gens lui donnent la réplique. Cet album est extrêmement bien produit et une basse fait le dos rond sur «You’d Be Good For Me». Il passe à l’excellence pharaonique de la good time music avec «It Only Happens When I Look At You». Jackie caresse son beat dans le sens du poil. Avec «Satisfy My Soul», il propose un hit de Soul new-yorkaise et finit en mode heavy r’n’b avec «I’ve Learned About Life», drivé au bassmatic et nappé de violons. Il atteint là à une sorte de démesure fellinienne, il apparaît en figure de proue de la vieille scène new-yorkaise, tel un artiste faramineux.  

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             Et la tuile arrive en septembre 1975 soit un an avant le copyright de Nobody But You. Jackie monte sur scène au Latin Casino de Cherry Lill, New Jersey, il fait partie du Dick Clark’s oldies review, la fameux circuit de la nostalgie. Les filles hurlent quand il apparaît, il tournicote, et à la fin de «Lonely Teardrops», il s’écroule sur scène. Depuis les coulisses, Dick Clark lui gueule de se lever, get up !, mais Jackie ne se lève pas. Il vient de faire une attaque. Et là, il est foutu. Saint Carter y va fort : «The personification of soul, the epitome of natual greatness, a vocal and physical gymnast, a master of melisma, the most tragic figure of rhythm and blues. And then he was called a vegetable.»

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             Pire encore : après 20 ans de tournées constantes, 32 albums, 54 hit singles, il est ruiné ! Complètement à sec ! Brunswick l’informe qu’il doit rembourser 150 000 $ d’avance sur royalties. C’est bien sûr une méchante arnaque. Pire encore : pendant qu’il est dans le coma à Cherry Hill, on est venu lui rendre une petite visite : les infirmières le trouvent un matin avec les deux yeux au beurre noir et le nez cassé. Jackie est en danger. Un mec mandaté par le tribunal fouille les livres de comptes de Brunswick et découvre que Brunswick doit un millions de dollars de royalties à Jackie, mais bien sûr, la démarche n’aboutira pas. Ces rats ne lui verseront jamais le blé qu’ils lui doivent. La fin de ce petit book est une véritable horreur. Mieux vaut ne pas la lire, car ça te fout la rage.

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    Joyce McRae

             Une certaine Joyce McRae quitte son appartement de Chicago pour venir s’installer à côté de l’hosto où est «soigné» Jackie. Pendant des années et au risque de se mettre elle-même sur la paille, elle va tout tenter pour le sauver et le ramener à la vie. Elle demande des thérapies, du soutien. Elvis envoie 30 000 $. Les Spinners organisent un concert de soutien et ramassent 60 000 $. Barry White file 10 000 $. Si tu dois acheter des disks, achète ceux des Spinners et de Barry White. Ce sont des mecs bien. Mais Jackie casse sa pipe en bois en janvier 1984, après 8 ans de cauchemar hospitalier. Il n’a que 49 ans. Des tas de gens se pointent à son enterrement : les Spinners, les Four Tops et d’autres.

             Dans l’épilogue, Saint Carter a rassemblé des témoignages. On retiendra celui de Jerry Lee : «One day the history of pop music will be written and when it is this man’s name will be at the top (sic), and I guarantee he’s one of the greatest entertainers in the world - the fabulous Jackie Wilson.»   

    Signé : Cazengler, Jackiproquo

    Jackie Wilson. Soul Galore. Brunswick 1966      

    Jackie Wilson. Whispers. Brunswick 1966      

    Jackie Wilson. Higher And Higher. Brunswick 1967   

    Jackie Wilson. Do Your Thing. Brunswick 1968   

    Jackie Wilson. I Get The Sweetest Feeling. Brunswick 1968 

    Jackie Wilson & Count Basie. Manufacturers Of Soul. Brunswick 1968 

    Jackie Wilson. It’s All A Part Of Love. Brunswick 1970      

    Jackie Wilson. This Love Is Real. Brunswick 1970

    Jackie Wilson. You Got Me Walking. Brunswick 1971 

    Jackie Wilson. Beautiful Day. Brunswick 1973

    Jackie Wilson. Nowstalgia. Brunswick 1974

    Jackie Wilson. Nobody But You. Brunswick 1976 

    Doug Saint Carter. Jackie Wilson The Black King Of Rock’n’Roll. Heyday Publishing Inc. 1998

     

    *

    LA BALLADE DE SERGE K

    JEAN-FRANCOIS JACQ

    Préface de CharlElie Couture

    (Editions L’Ecarlate / Févier 2026)

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    Nous voici en pays connu, Francois Jacq, chez Kr’tnt ! on a déjà chroniqué plusieurs de ses livres : son Bijou Vie mort et résurrection d’un groupe passion, son Ian Dury : Sex & Drug & Rock & roll mais aussi ses récits autobiographiques pathétiques : Heurt Limite, Hémorragie à l’Errance, Fragments d’un amour suprême, Il fera bon mourir un jour. Le genre de gars qui n’écrit pas pour raconter des fadaises… Son style c’est plutôt les falaises escarpées des bords de mers tumultueuses sur lesquelles les fragiles coques de noix de votre esprit viennent se fracasser, des souvenirs de naufrage dont vous vous souviendrez tous les jours qui vous restent à vivre.

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    Aux éditions l’Ecarlate de  Jérôme Martin, arôme littéraire assuré, une visite sur son site s’impose, je cite au hasard dans les dernières parutions de son catalogue un bouquin sur le blues, un autre sur Nina Simone, attention poésie, et deux livres de Jean-Michel Esperet que nous avons chroniqués, Le dernier come-back de Vince Taylor, et L’Etre et le Néon consacré à Jean-Paul Sartre et Vince Taylor. Des lectures qui vous rendront écarlate de plaisir.

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             Charlélie Couture est un artiste sympathique et respectable, j’avoue toutefois que je ne me lève pas la nuit pour écouter ses disques, à part son Comme un Avion Sans Aile je ne connais pas grand-chose de lui, à tel point que j’ignorais que ce fameux avion lourdement handicapé était sorti sur son quatrième album Poèmes-rock. Or, c’est ici que les Athéniens s’atteignirent, j’apprends que le morceau qui ouvre ce disque s’intitule : Ballade pour Serge K. La préface n’est donc pas une opportunité de copinage. C’est en 1981, il est âgé de vingt-cinq ans, qu’en lisant le journal local  Charlélie apprend la mort d’un parfait inconnu : Serge Kos. Ce merle noir, signification de son nom en langue slovène, comptait vingt-cinq années à son compteur définitivement arrêté. S’il fallait écrire un livre ou une chanson sur tous les jeunes gens qui meurent l’on n’en finirait pas. C’est ici qu’il convient de citer la terrible phrase de Callimaque, le poëte grec ; ‘’ Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse.’’

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             Allez prendre la parole après Callimaque. Jean-Jacques Jack ne cite pas Callimaque mais pose en épigraphe à son récit une phrase de Franz Kafka. Le monsieur K de Kafka ne représente pas l’écrivain mais tout le monde, cet homme unidimensionnel que Marcuse plus tard théorisera, autrement dit, tout le monde, ou tout un chacun, Kafka, vous, moi et tous les autres, en le sens où personne n’appartient entièrement à lui-même, que nous sommes tous redevables du moule sociétal dans lequel nous avons été dimensionnés. Reste à se poser la question essentielle, dans le destin qui nous est ainsi imparti, quelle part de notre volonté n’est redevable que de nous-même…

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             Le récit débute simplement, prend des allures de documentaire, Jean-François Jacq, décrit, commente, explique, au bout de quelques pages la complexité du problème nous apparaît. Serge K a disparu sans prendre la peine de nous laisser quelques indices. Il n’était pas causeur, aucun vestige ne subsiste, aucun écrit, aucun dessin signifiant, aucune confession à un tiers, les indices sont maigres, alors se pose la question subsidiaire, celle qui élimine toutes les interrogations, comment s’arroger le droit de vouloir comprendre, de révéler au monde ce qu’un autre a gardé au fond de lui… ou alors, davantage inquiétant, personne n’a su décrypter ce qu’il n’a cessé de dire à tous, ce qui est encore plus énigmatique.

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             Avant d’entrer les détails, je tiens à dédier ce qui suit à mon cousin, le même âge que le mien, mais j’ignore s’il est encore vivant, au début des années soixante-dix il faisait partie des commandos des maos qui sur les parkings de stockage des usines Peugeot allaient la nuit saboter les voitures toute neuves entreposées, petites vengeances = grandes jouissances… Lorsque Serge K est arrivé à Sochaux, les années de révolte n’étaient déjà plus qu’un souvenir…Mon cousin a réussi à s’enfuir des ateliers, il a changé de pays et a fait sa vie…

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             Il existe de nos jours une mode littéraire, celle des transfuges de classe, ces fils de prolos, de pauvres, de déclassés, qui ont fait des études, qui ont eu des diplômes, qui ont réussi, aujourd’hui ils sont cadres supérieurs, médecins, ingénieurs, artistes, écrivains, ils aiment à raconter leurs années d’apprentissage, leurs difficultés, ils parlent de leur désir de se tirer de la misère, ils épiloguent sur leur sentiment de trahison de classe, ils assurent qu’ils n’oublient pas, qu’à leur niveau ils combattent l’injustice… fils de mineur Serge K s’est retrouvé OS chez Peugeot. Pas plus. Puis ce sera moins.

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             Une enfance même pas misérable. De pauvre. L’a mangé à sa faim, c’est tout. A la maison, on ne parle pas. On se tait. Nul besoin de s’épancher sur les conditions d’une existence ingrate. On ne transmet rien car on n’a rien à partager. On ne rêve pas. Pas de culture. Absence de cerise sur le gâteau, les mines ferment. Les fils restent sur le carreau. Une seule solution les usines Sochaux…

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             La chaîne c’est marche ou crève. Il marchera. Il montera en grade, mais pas en paye. Une fois par mois, il passe un week-end en famille. Tout va bien. La fatigue s’accumule. Vie de caserne. Les petits chefs, les brimades. Une vie vouée au travail. Une terrible solitude aussi. Pas de camaraderie dans les ateliers. Vit dans un hôtel appartenant à l’usine. Ambiance carcérale. En plus c’est un timide, et pour les filles… N’oubliez pas : marche ou crève.

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    Il arrivera un jour où il ne marchera plus. Alors il crèvera. Un jour il ne reviendra plus chez ses parents, il ne reviendra plus à l’usine non plus. Pourquoi ? l’on n’en sait rien. Il ne partira pas ailleurs non plus. Il reste-là. Il déambule dans les rues. L’on finira par retrouver son corps dans un hangar désaffecté. Mort de froid. Mort de faim.

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             Fin de l’histoire. C’est ici que Jean-François Jacq entre en scène. Il mène son enquête. Quelques-uns en ont déjà fait une. Elles n’ont pas abouti à grand-chose. L’est vrai que Peugeot dénie toute responsabilité, la police ne jette pas ses fins limiers sur la piste. La famille trouvera toujours porte close du côté des autorités ou de l’administration. Jean-François Jacq n’est pas meilleur que les autres. Il ne trouvera rien de plus. D’ailleurs il ne cherche pas. Il se contente de mettre ses pas dans les pas de Serge K. Il rencontre quelques passants, quelques témoins. Personne n’a rien vu. 

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             Mais Jean-François va plus loin. Les pas ne suffisent pas. Lui il comprend de l’intérieur. Il entre dans la tête de Serge. Pas par effraction, s’il peut revivre ce qu’a traversé Serge c’est parce que lui-même a suivi et emprunté le même chemin. Lisez les livres dont je vous ai donnés les titres et vous comprendrez.

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             Jean-François Jacq a compris. Les pérégrinations incessantes de Serge K dans les rues de Sochaux, ses longues marches solitaires, ses sacs plastiques au bout des bras, sa mort  de chien errant à la rue à bout de force et à bout de faim, c’est sa révolte à lui, sa manière de dire non, sa façon de témoigner, de sa souffrance, de sa solitude, de sa volonté, de sa liberté. Il est enfin lui-même tel que l’éternité le changera. C‘est le moment de relire la terrible phrase de Callimaque : ‘’ Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse.’’  . Serge K s’est donné sa propre mort lui-même, tout seul. Il a été son propre Dieu.

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             Le livre n’est pas terminé. Serge K n’est pas mort. Charlélie Couture l’a tiré de l’oubli. A Sochaux la jeunesse a compris, des groupes de rock se sont formés. Passation de témoin, leur destin s’est mal terminé, mais aujourd’hui il y a ce livre et le souvenir de Serge K subsiste et continue à se transmettre de génération en génération…

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             Jean-François Jacq n’a pas écrit une histoire triste. Simplement celle d’une survie, dans la mort, par la mort. Un livre terrible. Un chant d’expérience et d’innocence. Un livre en-deçà et au-delà de l’existence. Vous y apprendrez le revers de la formule de Nietzsche : ce qui vous tue vous rend aussi plus fort.

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             Attention, nous tenons-là un grand écrivain.

    Damie Chad.

     

    *

             Quoi un groupe qui se prétend Irrésistible, ne doutent de rien, ah, ils parlent de bateau, j’ai toujours eu un faible pour la marine, et en plus sur la couve un phare, ces architectures turgescentes m’agréent… Je n’aurais jamais dû commencer cette kronic comme cela, certes c’est la vérité vraie, mais pourquoi me couvrir de ridicule, ce n’est pas tout-à-fait de ma de faute, j’ai fait confiance à mon premier coup d’œil, ultra-rapide je l’avoue, toute erreur est une horreur, cependant celle-ci beaucoup plus que d’autres.

    VESSEL

    IRREVERSIBLE

    (Dipterid Records / Mars 2026)

             Pour le vaisseau, j’avais tout juste, pour le reste, il est risible de lire Irrésistible et non Irréversible, pour le dessin j’ai tellement honte que pour le moment je préfère me taire pour ne pas aggraver mon cas. Arrêtez votre sourire goguenard, l’affaire est plus sérieuse qu’il n’y paraît, quand une chose ou un phénomène s’inscrivent dans l’ordre de l’Irréversible, la situation est obligatoirement gravissime. Si vous croyez que j’exagère, réfléchissez qu’une fois que vous aurez lu cette chro, vous ne pourrez jamais revenir en arrière, que cet acte que vous jugez peut-être simplement récréatif entre dans l’ordre de l’Inéluctable, que quoique vous fassiez vous ne pourrez jamais plus l’effacer de votre vie…

             Je ne connaissais pas ce groupe, j’aurais dû me méfier. La lecture de bandcamp est étonnante. Apparemment rien d’inquiétant, comme la plupart des groupes ils ont déjà produit quelques opus, un vieux groupe, entre 2005 et 2015 pas moins de huit productions, entre 2015 et 2025 : rien. Vingt ans après leur début, voici une nouveauté. Seraient-ils comme ces sociétés secrètes qui fonctionnent par cycles, qui entrent en sommeil et se réveillent après chaque cycle de dix années révolues… Et alors s’exclameront les âmes débonnaires, n’ont-ils pas le droit d’agir comme ils veulent, laissez-les tranquilles, cher Damie seriez-vous un esprit suspicieux. Chers lecteurs, un fait en lui-même ne signifie pas grand-chose, par contre un fait remarquable dans ce deuxième paragraphe-ci et un autre dans le premier précédent, pourquoi ne serions-nous pas au début d’une étrange accumulation…

             Une démarche cyclique, malgré ces périodes de repos, aussi illogique que cela puisse le paraître, induit indubitablement l’idée d’une continuité. Comme par hasard la première image accessible sur leur instagram est un rappel de leur origine. Le groupe doit son nom à un film français, ils sont américains d’Atlanta en Georgie, Irréversible, sorti en 2002, du réalisateur Gaspard Noé. Film d’avant-garde célèbre pour une longue scène de viol que le public embourgeoisé du Festival de Cannes a eu du mal à supporter. Pas de voyeurisme, une réflexion difficilement supportable actée sur l’individuation des processus de violence… Le logo du film ci-dessous peut aider à

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    réfléchir sur la complexe notion de réversibilité.  Sans doute est-il nécessaire de s’attarder sur la notion de synesthésie tant la musique du groupe recoupe une certaine esthétique cinématographique. Nous sommes en présence d’une démarche intellectuelle d’avant-garde musicale coulée en ses débuts dans une filiation metalcore qui débouchera quelques années plus tard en une opérativité sludge, sans doute faut-il comprendre que la violence jusqu’au-boutiste de leur jeunesse s’est fragmentée en une sorte de phonologie, le terme de phono-logos me paraîtrait davantage efficace, qui utilise des aplats de son comme une succession d’images ou de plans-filmiques dont la juxtaposition permet de créer et de laisser circuler le sens de ce que l’on veut signifier, tout comme la couleur utilisée par le peintre, en elle-même indépendante de toute représentation symbolique, aide le peintre à signifier le geste de ce qu’il veut dire, voire parfois même qu’il ignore…

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             Le groupe s’était peu à peu effiloché et dispersé. Mais les nouvelles technologies de communication ont permis aux membres fondateurs de se retrouver et de retravailler ensemble malgré les distances qui les séparait. Le nouvel album n’est pas constitué de deux morceaux, surtout pas de deux chansons, mais de ce que l’on devrait nommer  deux pièces, voire deux compositions au sens classique du terme, en le sens où elles sont le résultat d’une élaboration autant philosophique que musicale.

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    Avant d’aborder l’écoute  des deux titres, successivement Esus et Thoth, une question dont il faudrait arriver à percer, à penser l’impensé s’impose : pourquoi la modernité dans sa plus grande actualité ne cesse de s’en référer aux dieux antiques, serait-ce pour établir une coupure avec le christianisme cet ange aux ailes cassées dont l’obsolescence théorique serait à l’ordre du jour, ou au contraire une manière inconsciente voire souterraine et complotiste de refonder une assise divinique à cette religion en perte de vitesse. La couve du vinyle n’apporte aucune réponse claire à cette question. Elle n’en est pas moins porteuse de quelque signifiance. Evidemment ce n’est pas un phare sur un monticule, c’est simplement un homme. De paille, avec toute la force péjorative de cette expression en langue française, serait-on tenté d’ajouter au vu des branchages dont le corps est constitué. Son embonpoint n’est pas sans évoquer les plus célèbres représentations d’Ubu Roi d’Alfred Jarry. Notre pantin affecte d’ailleurs une pose royale, rehaussée par l’espèce de tuyau de poêle qui lui sert de visage, tuyau (mon phare) qui aborde l’aspect d’un heaume de chevalier qui n’est pas sans évoquer le ‘’haut de forme’’ d’Hugo Ball lors de la première manifestation publique de Dada… Voici un album de deux titres auréolés de deux noms de dieux qui présente sur sa couverture un homme quelque peu pantomimique… à moins que vous ne perceviez dans le mince branchage  dont il est constitué une référence au Roi des Aulnes, inquiétant personnage du poème de Goethe, l’homme n’est-il pas aussi le pire prédateur de sa propre espèce… Une caricature de phare baudelairien négatif représentatif de notre hominité insatiable. Certains sont plus sensibles à la lumière noire que d’autres.

    Jackob Franklin : guitar, Vocals / Zach Richards : drums / Billy Henis : keyboards, vocals / Spencer Ussery : bass, vocals (Thoth) /Justin Brush : guitar (Esus), vocals (Esus) / Johnny Dang : guitar (Thoth) / Lyrics by Franklin (Esus) and Henis (Thoth).

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    Esus : un dieu gaulois mal connu, la seule représentation qui nous soit parvenue le montre en train d’abattre un arbre, ce qui permet un approfondissement avec le dessin de la couve, dans sa Pharsale, vaste épopée dont la beauté rivalise avec l’Enéide de Virgile, le poëte Lucain le présente comme un dieu à qui sont sacrifiés des victimes humaines… du bruit, les temps ne sont plus au lyrisme symphonique, soyons précis : du son, cela ressemble aux glissements phoniques que dans les années cinquante l’on obtenait en faisant défiler le curseur sur l’ensemble des stations au nom de toutes les grandes capitales européennes que les postes de radio nous présentaient sur leur bande luminescente, nous étions des enfants alors, nous ignorions totalement que de sérieux chercheurs fous d’acoustique essayaient depuis une trentaine d’années d’imaginer et de produire une nouvelle forme de musique en quelque sorte a-musicale… ensuite après ce   premier laps de temps de ce que je nommerai des ajouts d’incertitudes phoniques, dialogues et bande-son tirés de film, enfin le fracas autant musical que vocal, un tintamarre poussif, répétitif car sur les tables de sacrifices ce sont des rituels qui sont répétés à l’identique, d’où une certaine fatigue car lorsque les dieux ont soif, aucune quantité de sang ne saurait les désaltérer, ne vous faites aucune illusion, malgré les litanies et le pilonnage battérial nous sommes en une boucherie, certes à dimension métaphysique, puisque meurtres et abattages sont les conditions sine qua non de la rencontre de l’humain avec le divin, d’où ce piétinement car le don de vie et l’aperçu d’immortalité ne sont pas équivalents, un marché de dupes en somme, une machine folle qui s’emballe et qui devient le moteur de son propre accomplissement, le dieu ne tue-t-il pas pour simplement ne pas mourir, marasme total d’un acte qui se voudrait en marche vers l’absolu, rumeurs phonique d’une locomotive en route vers le point zéro obligée de s’arrêter à toutes les gares pour emplir ses citernes de lymphe humaine, dont on sait qu’elle ne parviendra jamais à son but d’où ce ralentissement mélodique au milieu de nulle part, image des vomitoires descendus lentement par une foule de vivants qui se dirige depuis le premier jour ostensiblement vers sa fin programmée, jeu de la vie et de la mort, bruit de queues qui tamponnent le rebord des billards, hurlements cinématographiques, fer à chaud, la mort est un jeu, à tous les coups on perd la vie, enfoncez-vous cette réalité dans la tête, vous n’y échapperez pas, puisque vous êtes déjà dans les couloirs de la mort, si vous apercevez quelque chose devant vous ce n’est que votre cadavre découpé en morceaux, fond sonore amplifié en générique pour scène pathétique, vous êtes ce que vous n’êtes pas, hachoir et battoir s’abattent sur vous en grands éclatements jouissifs, fêtes sanglante, la foule hurle pour saluer votre trépas, le calme mélodique qui suit est celui de votre mort comme quoi, ce n’est peut-être pas aussi désagréable que vous l’avez cru au début du processus. Thoth : il n’est jamais trop Thoth, il jouit d’une bonne réputation, le dieu des scribes et le scribe des dieux, son savoir est illimité, il est l’inventeur de l’écriture et de la parole en tant que verbe sacré… mais il possède un côté plus sombre, comme Mercure il est un dieu psychopompe qui accompagne l’âme des morts, dans la mythologie égyptienne, il assiste à la pesée de l’âme, il est le dieu à tête d’Ibis… gratteur de terre et mangeur de serpent, combien de couleuvres a-t-il dû avaler à écouter le verbiage de l’engeance humaine, certains assurent qu’il est un camouflage du dieu Un, dont sont issus tous les autres, puisque chacun est désigné par un nom, c’est-à-dire par un des mots qu’il a été le premier à  formuler… Serait-il l’Être accoutré de bâtonnets dont on tire les calames représenté sur la pochette… Doux bourdonnement, profitons-en pour réfléchir sur la nécessité de deux morceaux, serait-ce le premier vers la mort, et le second pour revenir. Reste encore à savoir, si l’on reviendra vraiment vers la vie, des notes tout ce qu’il y a de plus zen, un peu comme si elles étaient produites par un bob thibétain, une telle sérénité que l’on se demande si ce n’est pas celle insurpassable de la mort, d’ailleurs la musique devient de plus en plus belle, de plus en plus intense, elle se referme sur vous comme un bouton de rose sur le bébé, des cris, rien à craindre ils annoncent la naissance, votre naissance dans la vie ou dans la mort, vous êtes si bien que vous ne parvenez plus à vous décider… comme tout être humain, tu es un garçon ou une fille qui sort de la terre, elle te tend les bras déjà depuis le premier jour pour t’accueillir, tes souvenirs s’estompent emportés dans le lointain tourbillon de ton existence, encore si à peine quelques bribes de films vues au cinéma, à moins que ce ne soit le film de ta propre vie dont tu perçois encore certains échos… la bande-son se charge de gravité, que faut-il penser, que tu revis ta vie les yeux fermés dans ton cocon mortel, la créature revient-elle dans sa chrysalide, est-ce un jeu permutatif, une fois mort, une fois vivant, ou juste un cycle  d’endormissement, d’enmortmissement et de réveil, qui se répète à l’infini dans  ta tête, par lequel tu ne trouveras ni totale quiétude ni entière mélodie, calmitude, tu marchottes doucement en toi-même, tu as tout vécu, l’enfer de l’existence et l’implénitude de la mort, la première contraignante, la deuxième souriante… l’écho d’une voix, qui parle ? est-ce la tienne ou celle d’un autre, dans les deux cas : cause toujours, tu m’intéresses,  d’ailleurs elle t’écoute puisqu’elle cesse de jacter, la zique toute douce ne tarde pas à l’imiter, sans doute a-t-elle eu peur de t’ennuyer. Preuve que tu ne t’ennuies pas. Est-ce cela la mort ? Quand le dieu ne parle plus, est-ce que tu meurs, ou est-ce quand tu te tais que le Dieu se meurt. Est-ce pour cela lorsque vous décidez enfin de vous taire que vous vous dîtes à bienthoth…

             Reste à expliciter le titre de l’album, tauthothlogiquement parlant le vaisseau en question est à mettre en relation avec la barque funéraire de la mythologie égyptienne, mais ici le vaisseau n’est autre que celui du corps humain, dans son voyage qui lui permet de traverser l’existence et la mort sans autre but que d’effectuer ce périple…

             Il serait aussi nécessaire de s’interroger plus longuement sur cette forme d’athéisme irréversible que le groupe expose tout en prenant appui sur les dieux antiques. Seraient pour eux la façon de bâtir un athéisme qui ne corresponde pas à une vision par trop nihiliste…

    Damie Chad.

            

    *

             Tout dépend de la façon dont on voit les choses : le chat est sur la table et la table est sous le chat décrivent la même situation, mais la seconde manière nous suggère que l’individu qui s’exprime ainsi ne voit pas les choses tout à fait comme le reste de l’humanité. Un chat, une table notre exemple est des plus triviaux. Elevons le débat : sous les voûtes des églises les âmes atterrées entonnent souvent le ‘’Miserere mei, deus’’, ‘’dieu, aie pitié de moi’’ Or voici un groupe qui s’exclame ‘’Miserere luminis’’ : ce qui signifie ‘’ayez pitié de la lumière’’ sans en appeler à dieu. Maintenant si l’on considère que Dieu est lumière, cela vaudrait-il dire qu’il faille avoir pitié de Dieu… Avouez que cela soulève bien des points abstrus de théologie. Quand on y réfléchit cette injonction est assez sidérante. Justement le groupe se dénomme, ils avouent l’avoir fait exprès : Sidéra, cela se traduit par ‘’les étoiles’’, voire les constellations. Essayons d’y voir plus clair.  La situation est d’autant plus obscure que le groupe commence par là où finit le fameux coup de dés de Mallarmé.

             Dans notre malheur, si j’ose dire, nous avons de la chance, ils parlent français puisqu’ils viennent du pays de Marie Desjardins, nous attendons avec impatience son prochain ouvrage, du Canada !

    MISERERE LUMINIS

    SIDERA

    (Debemus Morti Productions / Mars 2026)

    Neptune : guitares, basse, piano, lyrics / Icare : vocal, drums, strings / Annatar : vocal, guitares.

             Les deux premiers ont des beaux noms qui sentent l’intelligence grecque, le troisième est davantage dark, ne serait-il pas inspiré de l’avatar nominal de Sauron, l’être à l’âme  plus noire que le noir le plus sombre que vous pourriez rencontrer…

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             Deux pochettes la première est toute blanche, édition limitée à une centaine d’exemplaires. Question lumière ils ne possèdent pas plus candide en leur magasin, bon il y a ce paraphe rouge sang vif versé depuis peu qui s’avère inquiétant… La pochette standard est beaucoup plus impressionnante. Surtout cet œil bleu clair sur votre gauche qui vous regarde mais pour lequel vous n’existez pas. Elle est signée par Adam Burke. Un petit tour sur son Instagram vous rassénèrera, elle est totalement dans son style, ce n'est pas que vous ne comprenez pas ou que vous ayez peur de faire l’effort de comprendre, c’est qu’il voit plus profond que vous au-delà de la surface  de la réalité, dans l’instabilité écumeuse des choses. J’ai pris les exemples d’un chat et d’une table. Vous imaginez très bien ce que peut être l’écorché d’un chat, mais l’écorché  de la nature d’une table y avez-vous simplement pensé. Et pourquoi le bois, matière mouvante comme toutes les matières, d’une table ne souffrirait pas moins qu’un chat écorché vivant…

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    Les fleurs de l’exil : l’on pense aux fleurs du mal, d’autant plus que l’album se présente comme un long poème mis en musique, ce n’est pas une récitation, plutôt une de ces exhalaisons miasmiques qui sourdent lentement des marais et stagnent à hauteur de poitrine d’homme, marécages de nuits sans lune dans lesquels il vaudrait mieux ne pas s’aventurer car la boue visqueuse vous agrippe pour ne plus vous lâcher… le plantureux orbe phonique joue le rôle de la nuit, elle vous englobe en sa gangue carapace et vous ne savez plus où s’arrête la noirceur de votre âme, vous ne vous en sortirez que si vous parvenez à suivre l’exhaussement des paroles du poème qui déroulent l’angoisse de ses strophes comme autant  d’anneaux labyrinthiques et spiralés d’un reptile malfaisant qu’il convient de suivre, de vos pieds tâtonnant sur son épine dorsale, car il est le seul sentier de délivrance, le seul exhaussement affleurant, qui vous soit accessible… et si vous criiez quel ange vous entendrait demande Rilke dans sa première élégie,  mais le poème s’ouvre sur le sang qui s’épanche de la fêlure des anges, c’est ce nectar qui doit vous rendre votre voix, celle que vous avez perdue sur votre chemin de mort, sur votre sentier de vie, car vie et mort se confondent tant que vous ne savez pas, quand vous parlez à vous-même, si vous vous adressez à un mort ou à un vivant, sans doute est-ce pour cela que vous hurlez si fort et que la musique s’enfle comme pour vous interdire de savoir… sur quel versant de votre existence vous marchez. Des cris & des cendres : l’accompagnement musical ressemble à un cygne qui perdait ses plumes au fur et à mesure que tu voles, jusqu’au fond de ton désespoir, jusqu’au bout de ta déréliction, tu n’es plus que refus, un enfant qui casse ses jouets, tu ne crois plus en rien, tout est perdu, tu touches le fond, au plus profond de ton existence, tes désirs sont mort, tu renies toutes tes victoires et toutes tes défaites, tu n’es plus rien mais c’est à partir de ces cendres froides et de tes vomissements glaireux que tu devras renaître, c’est toi qui construiras la chaussée des géants qui te permettra de marcher sur la mer de tes incertitudes, tu seras ton propre ouvrier, tu refaçonneras la glaise dissoute de ton corps et tu souffleras dans ta bouche le souffle de la vie que tu as perdue, que tu retrouveras même si maintenant tu gis encore inanimé tu te réveilleras, tu te lèveras, et tu porteras encore le fardeau écrasant de ton existence… tu ne sais pas pourquoi, mais tu l’accompliras.  Aux bras des vagues et des vomissures : le piano note ta recouvrance, l’orchestre se lève comme un rayon de soleil, retrouvailles de toi-même avec toi-même, c’est l’instant en toi où le vivant rencontre le mort, les deux frères se réunissent encore une fois, vos deux volontés s’interpénètreront pour n’en devenir qu’une seule, ce sera la renaissance de ta vie et la renaissance de ta mort, car l’une ne peut se bâtir que sur le champ de ruines de l’autre, les contraires s’attirent, les contradictions s’amenuisent, il est des instants ou la vie s’amoindrit, où elle possède la même transparence illuminative que la mort, tu boiras ton propre sang qui coule de tes blessures d’ange ressuscité, car les anges ne sont jamais tout à fait morts ou tout à fait vivants, mais c’est le même sang qui vous anime, une rivière farouche qui mêle l’eau de vie et l’eau de mort pour former un élixir inextinguible, car

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    l’on ne vit qu’ainsi, à cheval sur la vie et la mort… A la douleur de l’aube : l’éveil est aussi terrible que les temps d’endormissement, tu te retrouves et ta déréliction dans la vie sera aussi cruelle et insoutenable que celle de ta mort, tu t’es retrouvé, tu es devenu le frère indissoluble de toi-même, lequel des deux parle le plus fort, lequel des deux conduit l’autre, sur quel chemin avancez-vous, tu as déjà tout vécu et tout mouru, tous les soleils sont entachés d’ombre, tu marches vers la lumière, mais la lumière est si près de la carbonisation de la mort, que le crépuscule de la vie est le point de jointure avec le crépuscule de la mort, les anges résident en cette frontière, dans l’incapacité de vivre, comme dans l’incapacité de mourir, jamais sur le faite aigu de la jointure, mais toujours une aile d’un côté, et l’autre qui bat sur le versant connexe. Victoire et défaite. Défaite et victoire. Est-ce cela que l’on appelle l’éternité… Dans la voie de nos lumières : sans doute est-ce pour cela que j’ai toujours l’impression de marcher en arrière pour revenir vers moi-même. Je ne suis que fusion incertaine. Que volcan endormi ou fournaise dévastatrice. Peut-être est-ce que je m’aime trop, que mon amour de moi-même me détruit autant qu’il me construit quand il me réunit. La lumière et le noir ne vivent que l’un par l’autre, ne suis-je pas deux fois seuls, deux solitudes impartagées qui m’écartèlent entre moi et mon non-moi. Comme les anges, comme les êtres humains, comme les amants, je porte en moi cette dichotomie d’être toujours seul, peuplé de ma double solitude. Chaque homme dans sa nuit s’en va vers ses deux lumières. Le problème c’est que l’on ne peut ajouter de la lumière à la lumière. Elles sont obligatoirement divergentes.

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             L’album est d’une beauté absolue. La musique est d’une somptuosité extrême. Paroles de miroirs qui se regardent sans cesse. Je ne livre qu’une des interprétations possibles du texte. Aucune explication ne saurait prévaloir sur une autre. Eteignez la lumière vous ne verrez même plus la noirceur. Vous aurez simplement la sensation  de l’abîme que vous n’êtes pas. Ôtez le noir, la lumière sera à l’image de la médiocrité humaine. N’essayez pas de fermer les yeux pour tricher.

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 728: KR'TNT ! 728 : STOOGES + MC 5 / KID CONGO / JACKIE WILSON / WONDERMINTS / JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 728

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 03 / 2028

     

     

    STOOGES + MC 5 / KID CONGO

    JACKIE WILSON / WONDERMINTS

    JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 728

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

     

    The One-offs

     - C’est stoo l’un ou stoo l’autre

    Vue de l’extérieur, la nouvelle maison semblait charmante, posée sur un terrain pentu au bout duquel coulait la Seine. De forme carrée à la base, elle s’élevait sur trois étages. Qui aurait pu imaginer que cette baraque d’apparence idyllique allait être le théâtre d’une véritable guerre atomique ? Voici le contexte. Caen, 1969 : la mère s’est barrée depuis un an et le père s’est remaqué avec une serveuse de bar et ses trois gosses. Il est muté à Rouen, et en juin cette année-là, il nous demande à tous les deux, ses fils, de préparer nos affaires - Vous ne reviendrez pas à Caen - Mais il ne nous dit pas où on va. Pour passer ses vacances peinard avec sa nouvelle connasse, le père nous envoie tous les deux en déportation non pas à Auschwitz, mais pire, chez les grand-parents dans l’Aveyron. L’horreur ! Zéro gonzesses dans l’Aveyron ! Ces gens-là ne vivent que pour la bouffe. Ado, tu prends 20 kg en deux mois. En septembre, le père nous récupère à la gare de Rouen et nous emmène dans la nouvelle baraque au bord de la Seine, à Elbœuuuuuh, près de Rouen. Dans sa bagnole pourrie, il nous explique les nouvelles règles du jeu : un, vous fermez vos gueules, deux, vous fermez vos gueules, et trois, vous fermez vos gueules ! Non seulement on est déracinés, mais on tombe sous le joug d’un despote qui a décidé d’écraser la rébellion. On passait donc d’une formule à trois à une formule à sept. Le père ne savait pas encore que sa connasse de serveuse était alcoolique. Comme tous les alcooliques, elle siffle ses flashes de cognac en douce et balance les cadavres dans la Seine. En septembre de cette année-là, le monde s’est écroulé. Le p’tit frère ne parle plus, traumatisé depuis un an par le départ de la mère à

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    laquelle il était très attaché. Impossible de lui arracher un mot. Il lit Bakounine. Les chambres des enfants se trouvaient au troisième étage : à gauche, la chambre des trois nouveaux qui étaient plus petits et qui ne nous adressaient pas la parole, c’était la consigne, et à droite, notre chambre. Pour ajouter de l’insult à l’injury comme disent les Anglais, la connasse avait fait main basse sur les jouets qui étaient nos souvenirs d’enfance pour les filer à ses mioches. Même les BD. Ils avaient tout emplâtré. Le pire, c’était les repas à table, le soir : grande tablée présidée par le despote qui prenait un malin plaisir à rappeler ses règles toutes pourries : fermez vos gueules. Et puis bien sûr t’avais la télé dans le prolongement de la tablée maudite avec les B52 qui déversaient leurs tonnes de bombes sur Hanoi pour sauver la liberté. Hitchcock n’aurait jamais pu imaginer un cauchemar pareil. Ni même David Lynch.

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             Alors on se retrouvait tous les deux dans cette piaule minable. Comme on était sous le toit, il y avait un petit local adjacent et c’est là que se trouvait le crin-crin et la poignée de 45 tours qui avaient miraculeusement survécu au déracinement. Alors pour lutter contre l’oppression, cette année-là, t’avais deux armes redoutables : le «1969» des Stooges et le «Looking At You» du MC5, ramassés lors d’une première virée chez un disquaire rouennais. Sans doute les deux meilleurs singles de lutte contre l’oppression. «1969» et son well it’s 1969 OK all across the USA te donnait la force, et le «Looking At You» et le killer solo flash de Brother Wayne te donnait la rage. T’étais en quelque sorte vacciné contre la barbarie des beaufs. Jour après jour, tu puisais tes forces et ta rage de vivre dans ces deux 45 tours. Pendant un an, il n’y eut que ça dans ta tête et dans cette sous-pente, c’était ton Well it ’s 1969 OK all across the Elbœuu war, et tu scandais à n’en plus finir ta foi dans l’It’s another year for me and you/ Another year with nothing to do, et ce beat tribal te battait aux tempes. Pour éviter l’overdose d’another year for me and you, tu relançais le cirque infernal de Brother Wayne et son riff-raff plus sec, plus agressif, t’avais l’impression de claquer le rock dans la gueule de tous les beaufs du monde qui cette année-là sont devenus tes ennemis définitifs. Brother Wayne aurait été fier d’apprendre que son Looking At You était une arme de combat. T’avais vraiment l’impression de monter à l’assaut et d’arracher la victoire, jour après jour, car le combat était incessant. Pendant toute cette année-là, le toit vibra sous les coups des Stooges et du MC5. Tu sentais bien que ta vie était foutue, mais en même temps, t’éprouvais une certaine fierté à sortir vainqueur de cette épreuve. Les Stooges et le MC5 ne t’ont jamais trahi, ils t’ont accompagné toute ta vie. Brother Wayne a cassé sa pipe en bois, mais on a réussi à le voir une dernière fois à l’Élysée Montmartre en 2018. Quant à Iggy, il poursuit sa trajectoire de dieu vivant. De la même façon que Brother Wayne, jamais il n’a trahi ses fans de la première heure. Ces souvenirs à la fois pénibles et grandioses sont presque des souvenirs d’ancien combattant. Nul doute que ces deux singles nous aient - pendant un an - sauvé la vie.

    Signé : Cazengler, stoo-too

    The Stooges. 1969/Real Cool Time. Elektra 1969

    MC5. Looking At You. Atlantic 1969

     

     

    L’avenir du rock

     - Congo à gogo

     (Part Five)

             Pour présenter l’avenir du rock à ses auditeurs, Jacques Sans-Sel lit son curriculum, ce qui exaspère son invité. Furieux, l’avenir du rock lâche d’une voix sifflante :

             — Vous avez tout dit, j’ai plus rien à dire !

             Jacques Sans-Sel a du métier. Il sait relancer un invité désabusé :

             — Quid de la jeunesse éternelle, avenir du rock ?

             — The Kids Are Alright !

             — Quid du Siècle des Lumières et de leur héritage philosophique ?

             — The Spotlight Kid...

             — Quid de l’amitié ?

             — Butch Cassidy & Le Kid...

             — Quid de la vie éternelle ?

             — Kid Galahad & The Eternals !

             — Quid de Saint-Thomas d’Aquin et de sa doctrine ?

             — Kid Thomas

             — Quid de la réalité ?

             — The Real Kids !

             — Quid de l’échec et du poids du monde ?

             — Heavy Metal Kids...

             — Quid de la délinquance juvénile ?

             — The Collins Kids !

             — Quid du berceau de l’humanité et de l’Afrique noire ?

             — Kid Congo !

     

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             Eh oui, il n’est pas complètement con, l’avenir du rock, il sait de quoi il parle quand il parle de berceau de l’humanité. Ça va même plus loin. Quand on voit Kid Congo sur scène, on a l’impression de voir le berceau du rock, il est au carrefour de ce qui est le plus vital dans l’essence du rock, l’énergie primitive et la modernité d’esprit, et ça passe par les Cramps et Jeffrey Lee Pierce, forcément. Kid Congo est l’une des dernières superstars de l’underground encore en circulation, avec Peter Perrett, Jon Spencer, Reverend Beat Man, Kim Salmon et Tav Falco, et quand on a le bonheur de

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    l’avoir sous les yeux, on n’en perd pas une miette. Il a cette façon de chalouper et de gratter des anti-solos, cette façon unique d’introduire «Goo Goo Muck» - I was a little kid and they told me just play those two chords and your life will change forever - et il éclate de rire, avant de gratter son Mi, et bam, tu reprends une giclée de Goo Goo Muck entre les deux yeux, comme aux premiers jours, et le Kid fait ça mieux que n’importe qui, car il a le privilège de l’avoir vécu en direct. Chaque fois, on est subjugué par l’énergie qu’il dégage, il développe un power énorme, il gratte sa Strat en rigolant, il ajoute parfois un petit coup de Big Muff, mais c’est toujours avec cette insoutenable légèreté de l’être qu’il incarne aujourd’hui avec une effarante perfection. Kid Congo est un mélange unique de nonchalance et de professionnalisme, d’exotisme et de wild-as-fuckisme, il envoûte comme il rocke le boat, il cultive l’exotica de la même façon qu’il passe sans ciller en mode super-blaster, il est à l’aise dans tous ses

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     domaines. Il est à la fois l’avenir du rock, le passé du rock, le présent du rock, le fun du rock, le roll du rock, le rite du rock, le rare du rock, il riffe le rock, il rime le rock. Il sait mettre un public dans sa poche, il introduit chacun de ses cuts avec une historiette dégingandée, c’est sa façon de créer de la magie. Ça va même très loin cette histoire, car il est l’un des rares à savoir rendre hommage à son public - You’re gorgeous - Kid Congo est tout simplement un personnage rayonnant enraciné dans les Cramps et le Gun Club. Il est auréolé de légende, mais il transforme cette aura en dimension artistique.

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             Pour corser l’affaire, Ron Miller bat le beurre et Mark Cisneros gratte ses poux de l’autre côté de la scène. On appelle ça un power trio. Le genre de power trio qui bat tous les autres à la course.

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             Le Kid tape une autre cover des Cramps, le fameux «Call Of The Wighat» tiré précise-t-il du Smell Of Female, et comme si cela ne suffisait pas, il rend trois hommages faramineux à Jeffrey Lee Pierce - Thank you Jeffrey, marmonne-t-il pour lui-même : «She’s Like Heroin To Me» (explosif, saturé de slide), «Walking With The Beast» (saturé de disto) et en rappel, une version atomique de «Sexbeat», et comme il le fait systématiquement, il rappelle aux gens qu’ils n’étaient que des babies quand il jouait ça sur scène. Et là, on sent clairement que le Kid est hanté par l’esprit du Gun Club, ça s’entend dans sa façon de bombarder ses accords, dans sa façon de pousser les ouh ! et les ahh!, et de rebondir comme une balle dans l’espace avec le Sex beat drop !

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             Signé : Cazengler, gros con go !

    Kid Congo. Le Tétris. Le Havre (76). 12 mars 2026

     

    Wizards & True Stars

    - C’est parti mon Jackie-kie

    (Part One)

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             À une autre époque, on allait faire un tour chaque mois chez Croco Black, rue des Écoles. Croco Black proposait les meilleurs disks de Soul de Paris et tenait ses prix. Un jour, le boss nous dit qu’il vient de rentrer une collection et demande :

             — Jackie Wilson, ça vous intéresse ?

             Méchante question ! On va derrière. Il y avait déjà de mecs qui farfouillaient dans les cartons. Le carton des Jackie Wilson était à part. Il y avait quasiment tous les Brunswick, les gros cartonnés US. Pas de problème.

             — Vous prenez tout ?

             — Tout.

             Le mec a fait un prix de gros. Une bonne vingtaine d’albums répartis dans deux sacs pour le voyage en métro.

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             Jackie Wilson est l’un des Soul Brothers les plus importants. Bon d’accord, on dit ça à chaque fois, mais dans son cas, c’est vraiment vrai. Voix, look, légende, tout est parfait. Aussi parfait que chez James Brown, Sam Cooke, Marvin Gaye, Walter Jackson, Little Willie John ou Bobby Womack. Jackie Wilson est l’une des premières superstars de la Soul. Dans son petit book sans prétention, Doug Saint Carter le compare à Elvis. Voilà pourquoi il faut lire Jackie Wilson: The Black King Of Rock’n’Roll et écouter ses magnifiques albums parus sur Brunswick. 

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             Dès l’intro, Saint Carter fout le paquet sur le parallèle Elvis/Jackie : ils ont le même âge (Jackie n’a que 7 mois de plus qu’Elvis), ils ont chanté tous les deux dans des églises (Detroit pour l’un, Tupelo pour l’autre), et ils ont cassé leur pipe en bois tragiquement, à deux ans d’intervalle : Jackie tombe dans le coma à 41 ans, et finira handicapé, et Elvis va tirer sa révérence à 42 ans, après avoir envoyé des sous à Jackie pour lui venir en aide. Saint Carter rappelle aussi que le premier grand hit de Jackie, «Reet Petite», fut qualifié à l’époque d’«Elvis pastiche», car Jackie y mimait l’«Elvis’ stuttering, breathless vocal delivery». Autre point commun entre Elvis et Jackie : ils enregistraient tous les deux des navets qu’on leur imposait. Elvis subissait la dictature du Colonel, et Jackie celle de son manager Nat Tarnapol - Mismanagement could not hide his talent, but it did not make the most of it - Saint Carter dit aussi que s’il devait employer un seul mot pour qualifier l’art de Jackie, ce serait «bounce», c’est-à-dire le bond. Saint Carter rappelle que Jackie fut boxeur avant d’être chanteur, donc il avait, comme Cassius Clay, les pas de danse du boxeur. Et comme Elvis, Jackie  «was the purest vocalist of his generation, the most hypnotic performer ever.» Saint Carter parle encore d’un «incredible vocal range», d’une «phenomenal pshysical stamina», et d’un «veritable acrobat» qui savait sauter et se recevoir en grand écart, ou tomber sur ses genoux, comme James Brown, et bien sûr tourner sur lui-même. Et comme pour Elvis, le public «was hysterical». Jackie tourne beaucoup avec une autre early superstar, Sam Cooke. Ils alternent les têtes d’affiche, mais Sam redoute de passer après Jackie, parce que les femmes sont là pour lui.  

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             Quand Elvis rencontre Jackie en 1966, Jackie lui dit : «They call me the black Elvis Presley», à quoi Elvis lui répond : «It’s about time the Black Elvis met the White Elvis.» C’est une façon de le complimenter. Jackie dit aussi à Elvis qu’il aimerait bien faire du cinéma, mais son management est lié à la mafia et il est booké à longueur d’année dans des clubs qui justement appartiennent à la mafia.

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             Dans son autobio, Smokey Robinson se souvient d’avoir vu arriver une limousine dans son quartier : Jackie Wilson - Jackie was a local hero, the cat took Clyde McPhatter’s place with the Dominoes. He had been the leader of the Shakers, one of Detroit’s most notorious gangs. He’d also been a Golden Gloves boxer. He could sing high, low and ever’ which way. With his smooth moves and natural polish, he could out-dance Fred Astaire - Smoke n’en revenait pas de voir cette superstar dans son quartier - It was like seeing some god.

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             Mis à part Elvis, deux autres cracks vont jouer un rôle déterminant dans la vie de Jackie Wilson : Berry Gordy, en début de carrière, et Carl Davis en fin de carrière. Berry Gordy lui aussi a grandi dans le ghetto et a appris à se battre pour survivre.

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             Un autre grand découvreur rôde dans les parages : Johnny Otis qui à l’époque bosse comme talent scout pour King Records. Johnny branche Syd Nathan sur Jackie, mais à l’époque King ne jure que par les groupes vocaux, du style Billy Ward & The Dominoes. Et Johnny Otis poursuit : «Dans les années suivantes, quand je vis ce que Berry Gordy avait réussi à faire à Detroit, je n’étais pas surpris. Detroit grouillait de talents. Il fallait juste le creative power de Gordy to help it mature.» Au Club Paradise de Detroit, Johnny Otis avait repéré trois talents : Little Willie John, Jackie Wilson, «and the Royals featuring Hank Ballard.»

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             On reviendra sur le rôle considérable qu’a joué Johnny Otis dans l’histoire de la Soul américaine. Il n’était pas noir, mais d’origine grecque. Adolescent, il s’est passionné pour la musique noire, puis il a épousé une black qui a mis au monde Shuggie Otis. Johnny Otis a aussi battu le beurre pour Louis Jordan. C’est lui qui a découvert T-Bone Walker, Little Willie John, Hank Ballard, Little Esther Phillips, The Robins, Etta James et Jackie Wilson. Saint Doug oublie de citer Sugar Pie DeSanto.

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             Hormis Elvis et Sam Cooke, l’artiste qu’admirait Jackie Wilson était Clyde McPhatter - I learned a lot from Clyde, that high-pitched choke he used and other things - Il dit aussi qu’on le compare à Little Richard, mais ajoute que Little Richard ne lui a rien apporté. Par contre, il préfère les Dixie Hummingbirds and Ira Tucker who could really scream. Il cite d’autre artistes tombés dans l’oubli - But Clyde McPhatter was my man. Clyde and Billy Ward - Quand Billy Ward vire McPhatter des Dominoes, il le remplace par Jackie.

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             Jackie enregistre «Reet Petite» avec Berry Gordy qui se souvient dans son autobio : «Bien que j’aie connu un paquet d’exciting times in my life, the release of our first record on Jackie Wilson ranks among the top. Jackie took ‘Reet Petite’, a so-so song, and turned it into a classic.» Puis en 1958, Jackie vend un million de «Lonely Teardrops». Premier disque d’or pour Jackie. À la même époque, Elvis a déjà 5 disques d’or.

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             On retrouve «Reet Petite» sur le premier Brunswick de Jackie Wilson, paru en 1958 : He’s So Fine. Jackie roule bien des r, il va s’en faire une spécialité. Comme le montre la pochette, il est au sommet de sa forme. Il adore rouler des r. Mais on lui demande de chanter des balladifs à la mormoille («To Be Loved»). Eh oui, l’époque voulait ça : on obligeait tous ces chanteurs extraordinaires à chanter de la daube. Comme on l’a fait avec Elvis, on l’a goinfré de mauvais cuts. Mais Jackie est capable d’aller chanter au sommet du glauque. Et soudain, ça s’anime avec «Reet Petite», un groove de rockab joué au stand-up, digne d’Elvis 54. Alors en B, ça se réveille un peu, Jackie swingue «Why Can’t You Be Mine», il est en plein dans le ribibibimbam, c’est un bonheur que de l’écouter. Fantastique mise en place, «I’m Wandering» - So lonely I could cry - Alors il cry au sommet du kitsch, il ne chante pas, il enchante, il peut chanter au cul du cut. Il revient au black rockab de Soul power avec «It’s So Fine», il drive son groove à l’allégresse et roule des r au moment décisif. Jackie est aussi bon qu’Elvis. Ils termine avec un «I’ll Be Satisfied» signé Berry Gordy - Just a kiss/ That’s all I need/ And I’ll be satisfied - Encore du black roll d’une rare ampleur - Pull my hand !

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             En 1959, Brunswick sort carrément trois albums de Jackie, le premier étant Lonely Teardrops. Pochette fantastique, avec un Jackie plongé dans ses pensées. Le morceau titre est la première compo de Berry Gordy qui était fasciné par Jackie. C’est du chabada dooh, de l’early Soul de 58 trop bien léchée, mais Jackie la chante bien. Il peut aussi devenir très gluant comme le montre «Each Time (I Love You More)» - Chaque fois que je te roule une pelle, je t’aime encore plus - Comme il ultra-chante tout, ça passe à chaque fois, il fait du grand art vocal, bien monté en neige par les orchestrations. Jackie est capable de se fondre dans tous les délires : sax de round midnite («In The Blue Of Evening»), jump («The Joke (It’s Not On Me)» et rock, pur Detroit Sound («You Better Know It») qui ouvre le bal de la B. C’est du rock’n’roll, mais avec un truc en plus : black et frénétique. Il fait son gueulard génial dans «We Have Love», il tartine son miel tant qu’il peut. Il termine cette B consistante avec «I’m Comin’ On Back To You», il chante avec la même classe qu’Elvis dans les grands débordements de broad pop, mais comme il est black, il ramène du scream et dérape dans les virages, ce que ne fait pas Elvis. Quel power ! Par contre, les compos de Berry Gordy sont des catastrophes («Someone To Need Me (As I Need You)»). Le pauvre Gordy ne volait pas haut, à l’époque.      

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             Le deuxième s’appelle So Much. Jackie ramène aussitôt des rrrr de Reet Petite dans le morceau titre, comme Bobby Blue Bland ramène ses grognements. Jackie fait ce qu’on lui dit de faire, il fait le pitre sur tout le balda, il passe du jump de carton-pâte au cha cha cha («The Music Of Love», quasi Dario Moreno). Il adore le kitsch à la con, mais si on aime bien le kitsch, on se régale. Il fait énormément de choo bee doo whah, c’est l’époque qui veut ça. Il jette tout ce qu’il a dans la balance. Il fait une early Soul énergétique et bien orchestrée, mais sans surprise. Quand il fait du Disney («Talk That Talk»), il le fait avec éclat. On retrouve l’«I’ll Be Satisfied» du premier album et il chante «Never Go Away» comme un dieu.       

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             Jackie Sings The Blues est le troisième album paru en 1959. Là ça devient sérieux, on le sent dans «Please Tell Me Why», un fabuleux heavy blues de tell me why. Il devient dément avec l’heavy blues. Il chante ça à bras le corps, il l’élève assez haut dans «Doggin’ Around» - You wanna hop yeah/ Doggin’ around - Il l’explose au sommet du lard fumant. Il jette à nouveau tout son poids dans la balance de «New Girl In Town». Il fait aussi de l’excellent jump blues («Passin’ Through»). Il est à l’aise partout, surtout dans le sleaze rock de «Please Stick Around». Il passe par tous les poncifs de l’époque, mais c’est de bonne guerre. 

             Fils de fermiers qui ont quitté la Georgie pour Detroit en 1922 «to escape an epidemic of black lynchings», Berry Gordy a fait un sacré bout de chemin. Il revient sur Jackie : «Jackie Wilson was the epitome of natural greatness. Unfortunately for some, he set the standard I would be looking for in artists forever.» Berry avoue n’avoir jamais trouvé l’équivalent de Jackie.

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    Nat Tarnapol & Jackie Wilson

             Dans son cercle d’amis, Jackie compte aussi l’excellent Alan Freed. Mais il fut aussi en contact avec Roulette et Morris Levy. Eh oui, Tarnapol avait été A&R pour Roulette Records. Saint Carter parle aussi d’un lien très fort entre Tarnapol et Jackie, basé sur la confiance mutuelle. Jackie dit avoir rencontré Nat Tarnapol via Al Green qui était non pas le Soul Brother de Memphis, mais un autre Al Green, le manager de LaVern Baker. En 1960, Jackie signe un nouveau contrat avec Brunswick pour un million de dollars. Il est numéro deux au classement des artistes américains les mieux payés, juste derrière Elvis. Jackie va rester 18 ans chez Brunswick, au lieu d’aller faire carrière chez Motown. Mais l’immonde Tarnapol avait appris auprès de Morris Levy le grand art d’arnaquer les artistes. Jackie se retrouvait perpétuellement endetté, même quand ses disks se vendaient à des millions d’exemplaires.  

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             Brunswick ne sort qu’un seul album en 1960, l’excellent A Woman A Lover A Friend. Jackie l’attaque avec ce fantastique slow blues qu’est «A Woman A Lover A Friend», un cut signé Sid Wyche, mais on croirait entendre un hit signé Percy Mayfield. Comme le montre «You One And Only One», Jackie bat Elvis au petit jeu du kitsch. Il en devient même écœurant. Mais il sait aussi rocker un juke comme le montre «You Cried». Encore un cut de juke avec «One Kiss». En fait, on est dans l’entre-deux du juke. Mais globalement, Jackie se fait baiser avec des compos gluantes, exactement de la même façon qu’Elvis s’est fait baiser. Et puis la pochette romantique est assez claire : Jackie Wilson n’est pas Little Richard.

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             Deux albums sortent en 1961 : You Ain’t Heard Nothing Yet et By Special Request. Jackie attaque le premier au cha cha cha, il a tout un orchestre derrière lui, alors pas de problème. Il passe au big band stuff avec «California Here I Come», et forcément, ça swingue. Mais la dominante reste le gluant. «You Made Me Love You» est insupportable. Jackie fait une musique de blancs, ce qu’avait réussi à éviter Brook Benton. Et il sombre dans la putasserie de la pire espèce avec «My Yiddish Momme». C’est sans doute le cut le plus abject qu’il ait jamais enregistré. La B continue de puer, même avec le «Swanee» bien swingué de Gershwin. Jackie a tout le bataclan derrière lui. «Rock-A-Bye Your Baby With A Dixie Melody» est tragique, on a envie de lui dire : dégage, Jackie. On reste dans le gluant avec By Special Request. Jackie roule des r

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    dans le through de «My Heart Belongs To Only You», mais dès qu’il chante le blues, il redevient énorme comme le montre «Stormy Weather (Keeps Rainin’ All The Time)». Il le bouffe tout cru. Il le cloue à la porte d’airain du temple de Zeus. Il fait presque du Brel avec «Lonely Life», mais du Brel à la peau noire. Il chante ça à l’éplorée. Il enchaîne avec «The Way I Am», un cut de big band stuff. Jackie reste l’entertainer de premier rang qu’il a toujours été. Il attaque sa B avec une reprise de «Try A Little Tenderness». Il le prend à la coule, il se fond dans le caramel de la mélodie, il le chauffe un peu, il traite d’égal à égal avec cette mélodie géniale, il veille à rester au sommet du lard, toujours sur le fil du croon de rêve. Il chante «You Belong To My Heart» la main sur le cœur, comme Tino Rossi, c’est assez insupportable. Il atteint le sommet du kitsch avec «Indian Love Call», mais c’est un kitsch de qualité supérieure. Il épouse la mélodie dans les volutes du romantisme américain.  Il est pire qu’Elvis. On est dans le kitsch, pas dans la Soul, il faut bien faire la différence.

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             Deux albums en 1962 : Body And Soul et Sings The World’s Greatest Melodies. Pas beaucoup de viande là-dedans. Mis à part «I Got It Bad» que Jackie chante over the rainbow, on passe à travers l’A sans broncher et on s’éprend en B de «There’ll Be No Next Time», car le fil mélodique est celui de «Someday After A While», un classique du blues joué jadis par Freddie King et par Peter Green au temps des Bluesbreakers. Sur

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    Sings The World’s Greatest Melodies, Jackie passe au sirop maximal. Il en dégouline tellement que ça devient fascinant. Il peut chanter très haut dans le ciel («My Eager Heart»), c’est son apanage des alpages.

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    James Brown & the Famous Flames

             Saint Carter fait un petit focus sur la musique black et l’Apollo. Il cite les early Soul stars  qui y sont nées, James Brown, Sam Cooke, Ray Charles et Jackie - Black pride was blossoming in the sixties, and Soul was the first true musical form that gave celebrity and dignity to being black - Saint Carter met bien les points sur les zi en affirmant qu’à part «deux ou trois notable attempts by such artists as Van Morrison, Tom Jones and the Righteous Brothers, white performers were never able to successfully produce music that conveyed emotions only blacks could feel.» Selon Ted Fox, Jackie Wilson helped define the sound and feel of Soul. En mai 1963, ajoute-t-il, «Jackie Wilson became the Apollo’s all-time box-office champ until James Brown set another record the following year.» James Brown avait sur Jackie l’avantage d’avoir l’un des hottest bands in the country, the Famous Flames.

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    Jackie & Freda

             Côté vie privée, Jackie est marié avec Freda et ils ont quatre gosses. Il rassure toujours sa femme en lui disant : «Don’t worry honey, my first love is you always.» Mais Freda sait bien que Jackie baise tout ce qu’il peut baiser. Ils se fera poirer dans un hôtel de Caroline du Sud avec deux blanches. La principale addiction de Jackie, ce sont les femmes. Chaque soir, en concert, il roule des centaines de pelles. Tarnapol demande à Jackie de remettre de l’ordre dans sa vie privée. Alors Jackie épouse sa copine Harlean. Il va naviguer entre trois régulières : Freda, Harlean et Juanita. Une Juanita qui d’ailleurs va lui coller deux balles dans le corps. À l’hôpital, on lui retire celle qu’il a dans l’estomac, par contre, on ne touche pas à l’autre qui est dans le dos. Trop dangereux. Jackie garde sa balle dans le corps. Freda va divorcer en 1964, après 14 ans de mariage. Elle veut du blé pour ses quatre gosses. Comme Jackie doit du blé à l’IRS (les impôts américains), la maison est saisie et Freda se retrouve à la rue, comme la femme de Bill Haley.

             Certains disent qu’après les coups de feu, Jackie a changé.  

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             En 1963 paraissent Shake A Hand, un album de duos avec Linda Hopkins et Baby Workout. Jackie et Linda font un pur album de gospel et ils explosent l’«Old Time Religion». On a deux voix de choc et derrière, elle devient folle. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Dans le morceau titre qui referme le balda, elle grimpe là-haut sur la montagne, c’est très acrobatique. Ils développent encore leur gospel power en B avec «Do Lord» et Jackie explose «Everytime I Feel The Spirit».

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             Baby Workout est aussi un big album. Jackie sort le grand jeu dès «Shake Shake Shake», il amène toute la démesure du shuffle et des chœurs. Il drive ça bien, pas de problème. Avec «Yeah yeah yeah» il fait du jump de New York City. Il ne faut rien attendre de plus que ce qu’on trouve sur cet album. Il se livre à nu, pas de second degré sur «Say You Will». Et boom, il explose sa fin de balda avec le morceau titre, un prodigieux groove de workout, de très haut niveau, avec des chœurs d’hommes. C’est un pur album de jump et ça repart de plus belle en B avec «Love Train», c’est du boppin’ train, il y va le Jackie, il claque bien son no more ! Il tape aussi son «(I Feel Like I’m In) Paradise» au sommet du lard fumant et reste dans l’heavy jump avec «(So Many) Cute Little Girls», il blow carrément the roof of the cabaret.

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             Paraissent en 1964 Somethin’ Else et At The Copa. On trouve deux énormités en B sur  Somethin’ Else : «Squeeze Her/Tease Her» et «Twisting & Shoutin’». Le premier est monté sur le beat de Can I Get A Witness, c’est de la dynamite, un vrai pulsatif new-yorkais. Et avec Twisting, il shoote du jazz dans son jive, alors ça gonfle ! «Baby» est monté sur le modèle de «The Girl Can’t Help It». Pur rock’n’roll. On trouve pas mal de jolies choses en A, comme «Groovin’». C’est plein de son et plein de vie. Avec Jackie, de toute façon, c’est toujours un peu gagné d’avance. Et derrière lui, on retrouve à chaque fois ce big band impitoyable. Il mène le jive de «Take Down Love» ventre à terre et il fait de la rumba dans l’air avec «Love (Is Where You Find It)». Jackie est incapable de se calmer. Par contre, At The Copa est un album moins dense,

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    c’est du croon pur, du Broadway de Copacabana, du sirop orchestré pour Disneyland. On s’y ennuie. Mais il est capable de claquer au beau milieu d’un medley un fantastique «Doggin’ Around», un slow groove de blues qu’il chante comme un dieu - You better stop/ Doggin’ around - Sa version de «St James Infirmary» vaut aussi le détour.

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             Il démarre son Spotlight On Jackie Wilson avec «Over The Rainbow», et forcément, il y va tout de suite. Son «Georgia On My Mind» est tout aussi irréprochable. En B, on note la présence d’un «I Wanna Be Around» superbement crooné, et du vieux «Lonely Teardrops» de Berry Gordy. Jackie y pleure à chaudes larmes.

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             Jackie tournait avec Jesse Belvin en 1960, au Texas. Ils roulaient à bord de plusieurs bagnoles. Jackie roulait en tête, avec son valet au volant. Derrière roulaient Jesse Belvin, sa femme Jo Ann et son chauffeur Charles. Charles s’endort au volant. Boom ! De plein fouet dans la bagnole qui arrive en face. Jesse et Charles sont tués sur le coup. Jo Ann vit encore. C’est Etta James qui raconte ça dans son autobio, Rage To Survive. Jo Ann est en mille morceaux, bassin, cage thoracique, bras cassés. On l’amène à l’hosto des blancs qui la laissent dans un coin parce qu’elle est black. Ces enfoirés de médecins blancs veulent savoir qui va payer. Pas de blé, pas de soin. Pas de bras, pas de chocolat. Jo Ann est dans le coma, en train de crever dans un couloir. Miraculeusement, quelqu’un arrive à joindre Jackie qui vient d’arriver à Dallas. Quoi ? Un accident ? Il ne se doutait de rien. Il remonte aussi sec en bagnole et fonce en Arkansas payer les fucking docteurs blancs. Vive le rock ! Comment veux-tu respecter les blancs du Sud avec des histoires pareilles ? C’est impossible.

             À suivre...

    Signé : Cazengler, Jackiproquo

    Doug Saint Carter. Jackie Wilson The Black King Of Rock’n’Roll. Heyday Publishing Inc. 1998

    Jackie Wilson. He’s So Fine. Brunswick 1958  

    Jackie Wilson. Lonely Teardrops. Brunswick 1959    

    Jackie Wilson. So Much. Brunswick 1959       

    Jackie Wilson. Jackie Sings The Blues.  Brunswick 1959 

    Jackie Wilson. A Woman A Lover A Friend. Brunswick 1960  

    Jackie Wilson. You Ain’t Heard Nothing Yet. Brunswick 1961

    Jackie Wilson. By Special Request. Brunswick 1961 

    Jackie Wilson. Body And Soul. Brunswick 1962

    Jackie Wilson. Sings The World’s Greatest Melodies. Brunswick 1962

    Jackie Wilson & Linda Hopkins. Shake A Hand. Brunswick 1963

    Jackie Wilson. Baby Workout. Brunswick 1963

    Jackie Wilson. Somethin’ Else. Brunswick 1964

    Jackie Wilson. At The Copa. Brunswick 1962      

    Jackie Wilson. Spotlight On Jackie Wilson. Brunswick 1965

     

     

    Inside the goldmine

     - Wondermints stuff

             On disait de Joseph Dermite qu’il était bouffé aux termites. On trouvait que ça rimait bien. Dans le bureau d’études, tout le monde le charriait, il avait la tête à ça, comme on dit : grand et sec, le cheveu rare, un nez cassé à la Bourvil, une mauvaise dentition, habillé comme l’as de pic, et pour couronner le tout, un accent normand à couper au couteau. Rien n’allait en sa faveur. Il portait ces atroces pulls en V et une cravate, hiver comme été. On lui collait ses équerres sur sa planche à dessin et on injectait avec une seringue de l’eau dans le coussin de son tabouret de travail. Quand il s’en apercevait, il avait la grandeur d’âme d’éclater de rire et de s’exclamer : «Ah les salauds !». Oh ce n’était pas bien méchant, on trouve ce genre de facéties dans tous les lieux de travail. Personne ne savait comment vivait Joseph Dermite. Était-il encore célibataire ? Vivait-il à la campagne ou bien dans un immeuble ? Il garait soigneusement sa vieille Peugeot sur le parking. Il l’entretenait et avait bien sûr installé un chien à tête branlante sur la lunette arrière. Chaque matin l’ingé de service venait lui confier le taf du jour, et il rendait ses plans le soir à l’heure dite. Il ne partait jamais sans saluer la compagnie en hochant la tête : «À d’main !» et il ajoutait, parce qu’il devait trouver ça drôle : «Si vous l’voulez bien !». Les mois et les années passaient sans que rien ne vînt bouleverser la routine des équerres collées, du coussin mouillé, du taf du jour et du Si vous l’voulez bien ! On s’en contentait. Jusqu’au jour où Joseph Dermite ne vint pas travailler. On le crut d’abord en retard. Puis la journée passa. Rien ! Pas de Joseph Dermite ! Itou le lendemain. Et le surlendemain. Personne n’avait d’info. L’ingé ne savait rien, lui non plus. Il disparut de notre univers sans laisser de trace. On mesurait le vide qu’il laissait. Et comme le chante si bien Brassens dans «Les Copains d’Abord», jamais son trou dans l’eau n’se referma.

     

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             Les Wondermints sont exactement comme Joseph Dermite : ils nous manquent.

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             C’est dans Do It Again: The Songs of Brian Wilson, que tu vas croiser les Wondermints, ou, plus précisément, Darian Sahanaja, le chanteur des Wondermints (qui fut aussi membre de The Brian Wilson Band). 

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             On trouve des cuts inspirés de Brian Wilson dans Bali, un beau Sanctuary de 1998 : «Sting O’ Luv», belle pop à la fois intrinsèque et transversale qui entre chez toi par la grande porte. Quelle fraîcheur de ton ! Quelle belle fraîcheur continentale ! Avec «Spoke Of A Wheel Whirled», Darian Sahanaja et ses amis tapent encore en plein dans le spirit de Brian Wilson, c’est stupéfiant de mimétisme, tu retrouves la bruine mélodique de Pet Sounds. Ce mimétisme te subjugue, t’as l’impression que Darian le conquérant est entré dans le cerveau de Brian Wilson. Il adore aussi visiter le cerveau de John Lennon. La preuve ? T’en as deux : «In & Around Greg Lake», heavy Beatlemania, ils en recréent toutes les dynamiques. Puis t’as le morceau titre à la fin, qui singe carrément le «Wild Honey Pie» du White Album. Te voilà définitivement bluffé. Attention, c’est pas fini. Ils font du swing de jazz avec «My Identity», mais pas n’importe quel swing de jazz, il s’agit là du shuffle de Soho. Ces mecs sont atrocement brillants. Puis ils recréent une ambiance à la Whiter Shade Of Pale avec «Telemetry», ils ramènent le satin blanc et le velours des sixties, t’as le toucher d’orgue de Matthew Fisher et la distinction vocale de Gary Brooker. Ça monte encore d’un cran avec «Chris-Craft N°10» : ils sont les Who ! Eh oui, baby blue, c’est l’intro de Pinball, t’en reviens pas, leur Chris-Craft explose so far out en mode freakbeat californien plus vrai que nature. Ils parviennent à singer le pire power de l’histoire du rock anglais, le Whoish power et leurs accords claquent au firmament.

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             On trouve des preuves de l’existence du dieu Brian Wilson sur le premier album sans titre des Wondermints : «Tracy Hide» et «She Opens Heaven’s Door». Le premier est très anglais, quasi préraphaélite, Darian chante d’une voix d’Ophélie pâmée, mais pour lui, c’est une façon de rejoindre l’esprit de Brian Wilson. D’ailleurs, la pop de «She Opens Heaven’s Door» scintille, comme dans Holland. T’as ces vibrations musicales extraordinaires qui sonnent comme un accordéon. Et puis t’as «Shine» qui carillonne dans la cité pop, c’est fabuleux d’à-propos, gorgé de Beatlemania et d’excellence groovytale. Avec «Time», ils sonnent comme les Small Faces et ça se termine en pure Beatlemania. T’as le piano à la place de l’orgue, mais le poids de l’ensemble est le même que celui d’un hit des Small Faces. Et avec «Global Village Idiot», ils sonnent comme les Byrds. Ils font du pur «Eight Miles High» et le guitariste devient fou. T’as un son acéré, l’ensemble tient fabuleusement la route et tu te régales d’un bassmatic athlétique. Wondermints est donc un album qu’on peut écouter sans craindre ni l’ennui ni le diable. C’est bourré de dynamiques anglaises bien soutenues. Le guitariste s’appelle Nick Walusko et Jim Mills est crédité «bass du jour». Michael d’Amico bat un sacré beurre. Il n’y a que des surdoués autour de Darian Sahanaja. 

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             Wonderful World Of Wondermints est un album de covers. T’as trois gros clins d’yeux à Brian Wilson : «Guess I’m Dumb» (qui fut un hit pour Glen Campbell), «Ooh Child» (Darian Sahanaja va repêcher un hit obscur des Five Stairsteps et lui donne un éclat sans pareil. Ah comme ce mec est doué, comme il est doux) et «Tracy Hide», une compo à lui, mais il bascule inévitablement en pleine Beach-Boysmania). Et puis, t’as cinq covers de génie, et là attention : ça commence avec la «Louise» de Paul Revere & The Raiders, power demented, c’est ahurissant, les Wondermints réinventent les Raiders ! Ils tapent ensuite dans Burt avec un «Don’t Go Breaking My Heart» qui te monte droit au cerveau. Ils enchaînent aussi sec avec une cover explosive de «My Friend Jack». Les Wondermints lui volent dans les plumes, t’as le vrai truc, across the ocean ! C’est sabré du goulot, complètement atomique, au sens déflagratoire ! Ils enchaînent avec une cover du «Barbarella» de Bob Crewe, un instru mirobolant qui est une véritable invitation au rêve, ils te l’explosent au firmament, Barbarella psychedelia ! Mais le pire est à venir avec cette cover d’«Arnold Layne». C’est le coup de chapeau suprême, Dorian l’explose dans le premier virage. Aussi wild as fuck que leur ré-invention de «My Friend Jack». Plus loin, ils jouent avec le «Knowing Me Knowing You» d’Abba comme le chat avec la souris. Ils rentrent de plein fouet dans le chou d’Abba avec la grosse gratte californienne de Nick Walusko. Les Wondermints ramènent un véritable vent de folie dans la pop d’Abba. C’est pas con. Fallait y penser. Ils multiplient les échappées de bassmatic en folie. Le bassman Probyn Gregory s’amuse comme un fou.

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             On sent nettement les deux allégeances de Darian Sahanaja dans Mind If We Make Love To You : Beatles et Beach Boys. Il pique une belle crise de Beatlemania dans «Listen». C’est quasi «Long & Winding Road». On le retrouve On the Beach avec «Ride» et tout le soft power de Brian Wilson. Il tape en plein dans le spirit de Pet Sounds. C’est puissant et criant de véracité wilsonienne, motor ride !, avec toute l’énergie solaire de «Do It Again», mais en plus mûr, bien dans sa peau, c’est même quasi «California Saga», motor ride/ Motor ride !, le pastiche est parfait, tu n’y vois que du feu. Il tape en plein dans Smile avec «So Nice», il recrée les mêmes poussées de fièvre et le cut se fond dans une belle fournaise d’harmonies vocales. Paradisiaque ! Il propose une pop très anglaise avec «If I Were You», on sent qu’il a le cul entre deux chaises, d’un côté la Beatlemania et de l’autre Brian Wilson, sa pop reste néanmoins tarabiscotée, ça monte très haut. Très grosse compo. Chez lui, les dynamiques accourent au rendez-vous et les cuts s’envolent naturellement. Darian Sahanaja adore les pah pah pah, on en retrouve un peu partout. La cerise sur le gâtö de cet album s’appelle «Something I Knew», la pop des jours heureux. C’est tout simplement fabuleux d’entre deux. T’as l’insistance et l’ouverture sur le ciel, t’as une vraie chanson, une preuve de l’existence d’un dieu de la pop, diable comme de mec chante bien, il a de véritables accents lennoniens. 

     Signé : Cazengler, Wonderment comme un arracheur de dents

    Wondermints. Wondermints. Toy’s Factory 1995 

    Wondermints. Wonderful World Of Wondermints. Toy’s Factory 1996 

    Wondermints. Bali. Sanctuary 1998  

    Wondermints. Mind If We Make Love To You. Smile Records 2022 

     

    Wizards & True Stars

     - Hammond honorable

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    (Part Two)

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             John Hammond enregistre Triumvirate en 1973 avec Dr John et Mike Bloomfield. Bien évidemment, Bloomy tire toute la couverture à lui. Il faut attendre « Just To Be With You » pour entendre John Hammond chanter divinement. Ils tapent aussi dans le funk de marécage avec « Baby Let Me Kiss You », chœurs féminins et grosse attaque, beat de basse et tout le bataclan. On trouve aussi une version ultra classique de « Rock Me Baby ». Bloomy fait son festival au fond du studio. Avec « Ground Hog Blues » - classique de John Lee Hooker - ils empiètent sur les plates-bandes de Tony McPhee. C’est une pièce de choix. Ils en font une belle charpie hantée. On ne fera jamais mieux. Bloomy, John Hammond et le sorcier Juju transcendent le vieux boogie de John Lee Hooker. C’est magistral et inspiré jusqu’à l’os - I say goodbye bêêêb ! John Hammond chante comme un cadavre déterré, avec de la glaise dans la bouche. Ils balancent ensuite un sacré coup de chapeau à Big Dix. Quel fantastique album ! Leur version du classique de « Pretty Thing » est paradisiaque. C’est l’un des plus beaux hommages jamais rendus à ce titan du rock.

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             Sur la pochette de Can’t Beat The Kid, John Hammond descend d’une grosse berline noire. Il a un faux air de Clyde Barrow. C’est à Eddie Hinton qu’on doit le titre de l’album et le morceau titre qui ouvre le bal des festivités. Une fois de plus, John se retrouve à Muscle Shoals, avec le house-band comprenant - entre autres - Eddie Hinton, Spooner Oldham et l’impressionnant Roger Hawkins au beurre. John sort une version splendide de l’« It’s Mighty Crazy » de Lightnin’ Slim : belle version, bien sèche et bien secouée du cocotier. Sur « I Hate To See You », Eddie Hinton joue des notes fantômes. John tape plus loin dans Bo avec « Diddley Daddy », et c’est joué dans les règles de l’art mambo deep south, sur un beau beat avantageux. Puis il attaque sa B tout seul, en s’accompagnant à la guitare. Il y rejoue comme d’habitude ses classiques favoris de Robert Johnson et de Sleepy John Estes. Bon bref.

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             Il démarre Solo avec une belle reprise acoustique de Muddy : « Can’t Be Satisfied ». C’est terriblement vivant. Il multiplie les figures de style. Il est encore pire que Mike Wilhelm. Il est infatigable, il innove à chaque paquet de notes, c’est de la haute voltige dans un verre d’eau. Comme dans Fantasia, il démultiplie à l’infini. Il en gratte dix à la douzaine. Il ne sait plus où les mettre, et ça devient vite assommant. Il va beaucoup trop loin. On a l’impression que ce n’est plus du blues. Il revient à son cher pied tapé avec « She’s A Truckin’ Little Baby ». Il passe sa virtuosité à la moulinette. Il fait de la démultiplication exponentielle. Ce genre de virtuosité donne le tournis. Avec « The Sky Is Crying », il va chercher Elmo à la racine du poil. Puis il tape dans Jimmy Reed avec « Honest I Do ». Il revient à Robert Johnson avec « Hellbound Blues ». Il va au Robert comme d’autres vont aux putes, avec une déférence extraordinaire. C’est là qu’il excelle, il chante au chat perché et donne des frissons. Il tape aussi dans Wolf avec « Tell Me ». C’est tendu. Il cherche l’esprit des bois.  

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             En 1978, John Hammond enregistre Footwork tout seul. Il démarre avec son copain Robert et une version vertigineuse de « Preachning Blues ». Il multiplie les effets florentins. Ce mec est pire que le diable, il serait même capable de lui apprendre à jouer de la guitare. Il gratte ensuite « Crossroad Blues » à l’ongle sec. Mais attention, il gratte plusieurs milliers de notes à la minute. Il va titiller la moindre notule de bas de manche. Fantastique version de « Who Do You Love », dans doute l’un des plus beaux hommages jamais rendus à Bo. Il saque le rumble de façon tactile et subtile, à l’entreprenante. Un vrai régal pour les dévots de Bo. Avec John Hammond, tous les coups d’acou sont permis. Il gratte ça au délire du génie d’acou. En B, il tape dans Mose Allison avec « Ask Me Nice » qu’il swingue à grands coups d’acou. Nous avons là un vrai bretteur. Il reste dans Mose avec « Everybody Cryin’ Mercy » et traîne aux frontières du jazz. Il reprend aussi le « Go No Further » de Little Walter. Et il boucle avec le « Come On In My Kitchen » du copain Robert qu’il traite à la pureté mélodique. Il chante à la syllabe hurlée, celle qui dérape facilement. Belle fin d’album exceptionnel. 

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             Il enregistre Hot Tracks en 1979 avec les Nighthawks. Il tape pas mal dans Bo, et notamment avec « Mama Keep Your Big Mouth Shut » et « Pretty Thing », mais les Pretties sont passés par là avant et ça pose un problème d’antériorité. Bizarrement, son « Pretty Thing » est crédité à Big Dix alors que c’est du pur Bo. Il revient aussi à Wolf avec une version trop polie de « Who’s Been Talking ». Il tape dans John Lee Hooker avec « Sugar Mama » et fait preuve d’une hargne peu commune. C’est bien arraché à la glotte et salement gratté. Fantastique approche pour « You Better Watch Yourself ». Il sait placer ses pions. Il revient au boogie blues de prédilection. Magistral, voilà le mot. Reprise de « Caress Me Baby » du grand Jimmy Reed, gratté à la Reed.

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             Il retape dans Bo sur Mileage, paru un an plus tard. « Diddley Daddy » sonne comme un énorme coup de chapeau. Véritable coup de génie. Il traite ça à la stand-up - Oh Diddley where you been/ Oh Diddley Bo ! - Ça remet en perspective la modernité de Bo Diddley. Comme sur les autres albums, tout ici est tiré au cordeau. Sa version de « My Babe » part au quart de tour. On sent toujours chez lui cette incroyable assurance que confère la maturité. Il réussit à imposer un style tout en restant classique. Il passe à l’heavy blues avec « Standing Around Crying » et sort sa grosse voix. Il noie tout ça à d’harp. C’est bien chanté et sans surprise, comme chez Charlie Musselwhite ou Roy Buchanan. Il gratte « Riding In The Moonlight » à sec - Oh baby let’s ride in your automobile - Dans « Big 45 », il se réveille avec un flingot pointé sur lui - I woke up this morning/ My woman was standing over me - Habituellement, dans les blues, elle est partie. Mais là, non - I said please babe/ Honey please don’t take my life - Irrésistible ! En B, il tape dans « Help Me ». Puis il passe au primitivisme avec « It Hurts Me Too » qu’il gratte au dobro. Nouvelle leçon du maître avec « Mr Luck ». Irréprochable. Jeu et diction. Tout est là, dans la restitution la plus parfaite.

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             Sur la pochette de Frogs For Snakes paru l’année suivante, il joue de l’harp, assis à côté d’une gamine éclatée de rire. Très belle pochette. Il fait sur cet album une extraordinaire reprise de Wolf, « Gone So Long ». Quelle niaque de glotte ! Sur « Got To Find My Baby », il tire bien sur l’élastique de ses syllabes. On croirait entendre un gros black d’honky tonk sur « Fattening Frogs For Snakes ». Magnifique version du « Key To The Highway » de Big Bill Broonzy. Rien qu’avec ça, John Hammond s’installe au panthéon du bues subliminal. De l’autre côté se niche une belle reprise d’Arthur Big Boy Crudup, le fameux « My Baby Left Me » qui fit le bonheur d’Elvis. John le prend plus sec et moins rockab, avec un sax qui arrondit les angles. Il tape plus loin dans le fabuleux « Mellow Down Easy » de Little Walter, et il en fait une fubarderie riffée à fond de train. Il mâche bien sa viande de mots dans « Your Funeral And My Trial ».

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             Il sort Live en 1983. Pas de surprise, c’est l’album live d’un surdoué. Il joue tout à coups d’acou en tortillant des tortilletes de septièmes diminuées. Tous les gros classiques du blues y passent, « Saddle My Pony », « Can’t Be Satisfied » et « Cat Man Blues » qu’il démultiplie à l’infini marmoréen à coups de tiguilis arpeggiés qu’il remonte dans des quincailleries de gammes de notes claires, tout cela à l’ongle sec, bien sûr. Ce mec bat tous les records de virtuosité, y compris ceux de Jorma Kaukonen et de Mike Wilhelm. Il faut entendre sa version de « Dust My Broom », en B. Il la mène à coups d’acou avec des tilititi-titititi qui feraient baver Brian Jones. Il noie tout ça à coups d’harp et disperse ses trésors de tortillettes aux quatre vents.  Il transforme « Shake For Me » en fantastique partie de shuffle d’acou lancé à fond de train et il termine avec une version d’« I’m Movin’ On » dégoulinante de jus.

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             Found True Love date de 1995. Il prend le morceau titre à la langue coincée. Il sait zozoter, pas de problème. Et il reste terriblement bon. Il chante « I Hate To See You Go » au rentre-dedans, beat hypno et gras double. Son beat reste un modèle du genre - You know I love you c’mon back home - Il est alarmant d’efficacité et de véracité limoneuse. Il chante « Fore Days Rider Blues » à l’édentée. C’est un piano-blues. Il gratte des retours sur sa gratte à l’ongle sec. Il revient à Wolf avec « Howlin’ For My Darling ». Il l’ulule à la perfection. Son vieux pote Charlie vient souffler des coups d’harp sur « Hello Stranger ». C’est le meilleur boogie sur le marché. Rien d’aussi terriblement cousu de fil blanc. Retour à l’heavy duty de Wolf avec « My Mind Is Ramblin’ » qu’il arpente en s’écorchant la glotte à vif. Mais il s’y tient et sort des syllabes blanches de nègre devenu fou. Admirable. Il a tout compris. La fièvre s’empare de lui.

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             Six ans plus tard paraît Wicked Grin. On voit le petit sourire en coin de John sur la pochette. Il reprend des compos de Tom Waits et des luminaries l’accompagnent : Augie Meyers (qui vient tout juste de casser sa pipe en bois) et Larry Taylor. Sur « Heart Attack And Vine », Tom Waits gratte sa gratte. L’Augie envoie un shuffle terrible. Charlie Musselwhite vient en renfort sur « Clap Hands ». Super-groupe ! Ça joue sous le boisseau. On entend Charlie souffler au fond du studio. Encore plus spectaculaire : « 16 Shells From A Thirty-Ought Six », joué au claquement d’os, la java des squelettes. Groove de train fantôme. Charlie revient souffler dans « Get Behind The Mule ». C’est joué aux sableurs d’Ike Turner. Tout sur cet album regorge de son. On tombe plus loin sur « Murder In The Red Barn », un groove de glauque exceptionnel.

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             Pas mal de belles choses sur Ready For Love paru en 2002. Dans le groupe qui l’accompagne, on retrouve Augie Meyers et ça démarre très fort avec « Slick Crown Vic », un vieux boogie chanté sous le boisseau. Sur « No Chance », John sonne un peu comme Tony Joe White. Ça traîne dans les marais. On tombe plus loin sur un fantastique « Gin Soaked Blues », l’heavy boogie des Batignolles. John et ses amis ne misent que sur l’épaisseur rythmique - Come alone last night/ Full a fifth of Old Crow - Il pousse même le vice jusqu’à aller faire une reprise des Stones avec « Spider & The Fly » - My my my don’t tell lies/ When you’re done you’re sure to go to bed - un régal pour un chanteur comme John, car tout est dans la diction. Plus loin, il tape dans le balladif vaudou avec « Same Thing ». L’Augie joue enfin de l’orgue et ça devient atmosphérique. Ça jazze sur « Comes Love ». Il revient dans le bayou avec « Low Side Of The Road » - You’re rolling over to the/ Low side of the road.

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             John a les cheveux gris lorsqu’il enregistre In Your Arms Again en 2005. On trouve encore de sacrés coups de génie sur cet album, tiens, par exemple, cette version d’« I Got A Woman ». Il s’en blanchit la glotte. Il est le roi (blanc) des ré-interprétateurs. Et ce festival de clap-hands ! Les deux autres coups de génie sont les reprises de Wolf. « Evil (is Goin’ On) », pour commencer. Il plonge dans le pire Wolf et il le fait pour de vrai - That’s evil - Il le tarpouine à sa manière  - You better watch your happy home - Il joue avec des mesures ratées de soulographe. Aucun blanc n’est capable d’approcher le génie de Wolf d’aussi près. Même chose avec « Moanin’ For My Baby ». Il revient inlassablement au groove malsain et passe des coups d’harp terribles. Il hurle à la lune. Il réincarne l’âme brûlante de Wolf. Il revisite l’insondable noirceur de l’âme humaine, et dit avec mauvaiseté toute l’horreur de vivre. Il est dans le vrai truc. On se régalera aussi du « Jitterbug Swing » qui fait l’ouverture. Il joue ça au stomp et donne des grands coups dans son dobro. Véritas ! Fatalitas ! Il va chercher le gros stomp de cabane. Tout y est : l’énergie du fleuve et les poux du diable. Il tape aussi une version de « Serve Me Right To Suffer », mais il n’a pas le même son que Johnny Winter qui en sortait une version démente sur Second Winter. Il le prend folky folkah au coin du feu.

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             Sur la pochette de Rough & Tough paru en 2009, John a les cheveux blancs. Plus il vieillit et plus il sonne comme un black du fleuve. Avec « My Mind Is Ramblin’ », il s’enfonce dans son limon à coups de bottleneck et de coups d’harp, avec une virtuosité qui n’intéressera que les puristes, une race en voie de disparition. « Still A Fool » est encore plus rootsy. Il gratte ses two trains running. Il y a cru toute sa vie - Now I wish I was a catfish swimming in the deep blue sea -  Pour faire honneur à Little Walter, il claque des accords de dingue sur « Up The Line ». John Hammond est l’artiste parfait. The perfect guy. Il tape un « My Time After A While » incroyablement pur. Il s’en égosille. Il revient au vif argent de Little Walter avec « Get To Find My Baby » et tape ensuite dans le solide boogie de Jerry McCain avec « She’s Tough ». Forcément énorme. Il repart sur le chemin de Taj Mahal avec une belle version de « Statesboro Blues », mais il le joue à l’étouffée. C’est assez spécial et bien embarqué. Sur « I Can Tell », il sonne comme le vieux Tony Joe et il revient enfin à Wolf avec une version cuisante de « No Place To Go » qu’il gratte à l’ongle vert. Il ulule et s’entête, il souffle ses coups d’harp et chante avec toute la conviction dont il est capable. John Hammond est un géant.

     Signé : Cazengler, John Immonde

    John Hammond. Disparu le 28 février 2026

    John Hammond. Triumvirate (Dr John, Mike Bloomfield). Columbia 1973

    John Hammond. Can’t Beat The Kid. Capricorn Records 1975

    John Hammond. Solo. Vanguard 1976

    John Hammond. Footwork. Vanguard 1978

    John Hammond & The Nighthawks. Hot Tracks. Vanguard 1979

    John Hammond. Mileage. Rounder Records 1980

    John Hammond. Frogs For Snakes. Rounder Records 1981

    John Hammond. Live. Spindrift Records 1983

    John Hammond. Found True Love. Pointblank 1995

    John Hammond. Wicked Grin. Pointblank 2001

    John Hammond. Ready For Love. Back Porch  2002

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    John Hammond. At The Crossroads. Vanguard 2003

    John Hammond. In Your Arms Again. EMI 2005

    John Hammond. Rough & Tough. Chesky Records 2009

     

     

    *

             Vous me connaissez, j’aime les chose bizarroïdesques, ce n’est pas de ma faute, le bacille du démon de la perversité s’est échappé d’un recueil de contes d’Edgar Poe et s’est incrusté tel un poulpe tentaculaire sur la paroi poreuse de mon cerveau, des dégâts irrémédiables ont été commis, cela ne m’empêche pas de vivre car il en faut davantage pour arriver à bout d’un rocker, la chose possède même ses bons côtés, par exemple les filles sont presque toujours attirées par mes goûts viciés et dépravés, mais là je crois que j’ai attrapé le pompon.

    GUYOĐ

             C’est le nom du groupe. Ce n’est pas pour rien que chez Poe le meilleur complice du Démon de la perversité se dénomme L’Ange du bizarre. Evidemment vous vous interrogez sur cet étrange D terminal accoutré de cette barre. Z’auraient mis un tréma sur le Ö, cela ne vous aurait pas traumatisé, rien de plus normal chez les groupes de metal, mais ce Đ  barré vous tarabuste. Sort tout simplement de l’alphabet latin, une lettre que nos copistes romains ont inventée pour transcrire un son qui ne figurait pas dans la phonologie virgilienne, mais commune chez certaines peuplades nordiques, notamment anglaises, pour prononcer ce Đ vous essaierez d’adoucir le dzéta grec en le modulant en dthe, imitez le fameux ‘’the’’ britannique qui met en émoi nos têtes blondes de sixième qui essaient plutôt mal que bien de prononcer la principale difficulté de l’idiome d’outre-Manche.

             Proviennent de Graz, cité de 300 000 habitants située dans le Sud-Est de l’Autriche. Pourquoi ce groupe issu d’un pays situé au centre des terres européennes s’est-il entiché des profondeurs sous-marines, je n’en sais rien, ce qui est certain c’est qu’ils aiment les gouffres abyssaux. Certes tous les goûts sont dans la nature humaine, même les plus pervers…

             Le temps de revêtir votre maillot de bain et nous partons explorer leur discographie. Z’ont commencé par un split dont ils squattent la face A en compagnie du groupe Lhem, duquel nous ne nous préoccuperons pas. 

    ALLUVIAL SOIL

    (K7 / Janvier 2022)

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    Cartismandua qui a réalisé la couve possède une imagination bien plus luxuriante que ne le laisse deviner ce dessin un peu simpliste, une visite sur son Instagram, explorez-en les multiples pistes, vous en convaincra. Ici un sol alluvionnaire certes, nous n’en retiendrons que l’idée d’un fleuve plus noir que les eaux léthéennes des Enfers… Question insidieuse, quelles sortes d’alluvions pourrait déposer la mort…

    Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bass, bacvking vocals / Öjin : vocals.

    Into the temple of Vepar : c’est le début de l’aventure, les esprits mal intentionnés diront que c’est plutôt la fin, tout dépend de la façon dont vous entrevoyez  la vie et surtout la mort… de toutes les manières pour toucher le fond faut d’abord flotter à la surface… un son diffus, bientôt lentement rythmé, sombre ambiance, accablante même, la voix s’élève, un peu comme si elle avait les poumons emplis d’eau, la nef se balance doucement mais pas du tout sûrement, quant au Capitaine esseulé sur la mer avec son navire il n’a aucun espoir, l’ennemi s’approche il préfère implorer Vepar, le démon des abysses, qui se présente sous forme d’une sirène, ce n’est pas une ravissante créature à seins nus et rebondis dont vous emplissez vos frénétiques masturbations, mais un monstre visqueux sans pitié, d’ailleurs le bateau est déjà en train de couler et l’on entend plus qu’un gargouillement de noyé dont la bouche entrouverte laisse échapper ses dernières bulles d’air… orage et chaos est-ce la mort qui fond sur lui tel un squale affamé, notre capitan a retrouvé sa voix, il n’est pas mort, ou plutôt il entreprend sa nouvelle vie d’être mort et il descend sans fin si profond que vous n’entendez plus rien, frémissements cordiques, il a retrouvé sa voix et lance sa malédiction contre ses ennemis, que leurs plaies pourrissent sans fin comme excréments que nul soleil ne saurait assécher. Unfathomale depths : le son reprend, cymbales inquiétantes et bruit de fond (c’est le cas de dire), impressionnant, une étrange mutation, le sang et l’âme de notre héros se mélangent au sel et à l’amertume de l’eau marine, déferlement, imprécation, appel à la vengeance, alchimicus momentum, l’ancien homme ne fait plus qu’un avec l’abîme, il a invoqué l’abîme véparien et l’abîme l’a abîmé à jamais, une joie titanesque l’envahit, le voici remous tumultueux et vague boutoir, il  n’a plus peur, il chantonne, sa vengeance s’étend sur toute la surface de la mer, une goutte de sang ne suffit-il pas à la teinter d’un rouge profond. Il ne crie plus, il murmure, il tient sa vengeance entre ses dents. Les dents de la mer.

             Sachez-le, la mer n’est jamais bleue, la mer est noire.

    WATCHER IN THE DARK

    (Novembre 2023)

             Premier simple d’un album à venir.

    Pour ceux qui aiment voir ce qu’ils écoutent il existe une Official Video du morceau.  Le genre d’objet qui n’apporte rien, le groupe joue dans une caverne bleutée, mais le résultat esthétique est bluffant. Les poses des musicos sont aussi attendues que les rares images du nageur qui apparaissent de temps en temps, votre regard n’est pas surpris mais pris jusqu’au bout. Elle est signée Revvidy, mot derrière lequel se cache Susanne Mostölg. J’ai l’impression, je n’ai pas tout vu, que cette vidéo est son chef-d’oeuvre. Faut dire que la musique est somptueuse.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    La couve qui accompagne le morceau, est très simple à décrire si l’on ne s’attarde pas. Nous sommes au fond de l’océan. Qu’apercevons-nous, des vestiges antédiluviens, le temple de Vepar, une simple paroi rocheuse dans laquelle se serait fossilisée la gueule ouverte d’une baleine, je vous laisse à vos imaginations. Evidemment vous l’avez deviné : tout baigne dans le  bleu glauque des profondeurs de vos cauchemars les plus angoissants.

    Tintements légers qui vont s’intensifier et devenir obsédants, c’est le vocal qui mène la musique, un peu comme si elle n’était qu’un accompagnement qui obéirait à la moindre de ses inflexions, mais qui growle au fond des fosses marines, est-ce l’âme du capitaine qui se confondrait avec le démon ou Vepar en personne, qui mène les cohortes de ses vagues monstrueuses à l’assaut de la terre, une quantité négligeable cette pangée puisqu’il ne fait allusion qu’ à la mer et qu’au ciel, transformés en un unique et un tourbillonesque chaos destructeur, une espèce de monstrueux typhon en formation pour se ruer sur la terre des hommes. Le petit mot est lâché, la race humaine, l’engeance stupide et  fétide, qu’il convient de détruire, d’anéantir sans pitié sans regret, ils ont ignoré le prince des Démons, ils se doivent de périr, les abysses se préparent à tout balayer, tout sera détruit, concassé, chamboulé, inutile de faire semblant de se repentir, Vepar ne pardonne pas, tapi au fond des antres il nous regarde, nous n’existons déjà plus… Le morceau vous a l’allure d’un concerto orchestral violent et impulsif, une vague sonore qui se gonfle, s’ébroue, se disperse, se rassemble, qui attaque et submerge, qui emporte avec elle les vibrations de votre esprit privé de toute force vitale.

    HEART OF THY ABYSS

    (CD / Novembre 2023)

    Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bacvking vocals / Öjin : vocals / Dakakuji : bass.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    L’on retrouve sur la couve du CD le même bleu de fond que sur la précédente, mais si cette dernière restait peu signifiante, celle-ci est beaucoup plus forte, elle nous aide d’ailleurs à mieux visualiser la première. Ces formes indistinctes que nous avions du mal à objectiver, elles apparaissent maintenant comme ce qu’elles représentent :  des extrémités de tentacules qui s’agrippent au basalte d’une paroi émergeant de l’abîme.  Sur cette deuxième pochette c’est une main tentaculaire, d’autant plus abominable qu’elle ressemble à une main humaine, simplement posée, elle ne cherche plus à s’accrocher, sur la falaise qu’elle entreprend d’escalader. L’on frémit à la seule pensée de l’être éminemment malfaisant dont elle n’est que le prolongement d’un noir dessein. Le cœur de l’abîme n’est qu’un monstre qui s’apprête à attaquer la terre des hommes… Certains optimistes affirmeront qu’ à l’instar du Godzilla japonais figurant la catastrophe atomique de Nagasaki, elle symbolise la vengeance de la Nature envers notre humanité peu écologique… pour notre part nous préférons y voir les monstres tapis dans nos abysses intérieurs que nous extrayons régulièrement de nos viviers neuronaux, dans lesquels nous leur prodiguons tous nos soins, afin d’en   relâcher de temps en temps un ou deux, pour nous amuser à les voir se jeter sans aménité sur quelques millions de nos semblables. Rien de tel qu’une bonne distraction pour ne pas nous ennuyer.

    L’artwork est de Khaos Diktator, il est des noms qui sont à eux seuls de véritables poèmes, architecte, musicien, graphiste, je rajoute : visionnaire. Il vous montre ce que vous n’auriez pas le courage et l’appétence de voir.

    First wawes of destruction : longtemps l’on n’entend rien, puis un brouillamini furtif, puis comme une cloche des profondeurs qui sonnerait, bientôt l’on discerne le bruit d’un clapotement de marée montante, brutalement il laisse place aux hurlements vindicatifs de Vepar, perso nous préfèrerions la fureur de Poseidon, mais la voix n’en finit pas de nous avertir, avec Watcher in the Dark nous assistions à la fin de la catastrophe, mais ici nous voici ramenés aux prémices du cataclysme,  le morceau n’est pas très long mais produit un effet choc-frontal, le prélude est à la hauteur de la magnificence sonore du finale offert en avant-première. In tharsis : admonestations tharsiques, locution biblique désignant des rivages lointains situés l’on ne sait trop où, en un lieu mythique regorgeant de métaux, est-ce pour cela que l’on entend les tambours métalliques d’une forge, serait-on, poursuivant notre rêve héphaïtosien et neptunien, dans l’île des Bienheureux dans laquelle les Dieux forgent les armes pour préparer leur retour,  déclenchement de la guerre, exhortations aux troupes chargées d’annihiler l’espèce humaine, rythmes chargés de lourdes colères, ires rentrées qui ne demandent qu’à exploser, qui sourdent en elles-mêmes pour accumuler des montagnes abyssales de haine, hymnes péaniques en l’honneur de la destruction finale, suspension de quelques notes quasi silencieuses, clameurs d’avant l’assaut et chants de guerre, enfin le déferlement tant attendu, les fouets cinglent les épaules des rameurs, SILENCE, long et impavide, comme ce chuintement de l’aiguille de la tête de lecture qui parcourt la zone de silence qui sépare deux morceaux d’un trente-trois tours, n’oubliez pas que nous sommes en une œuvre musicale,  saccades de vagues sur les flancs des navires tharsiques qui rapportent l’or du Rhin mythique au pays de Phénicie, clapotements contre les coques, tels des battements d’ailes de l’oiseau Phénix qui porte en lui sa propre destruction. Into the temple of Vespar : le lecteur se rapportera à notre chronique précédente  d’Alluvial Soil, si ce n’est qu’ici après un long silence, les plages de silences, des espèces de grèves musicales, sont parties prenantes des compositions guyodiennes, l’on entend le clapotis infini de la mer, à peine troublé par le roucoulement incessant des mouettes, le temple est au fond des abysses, retour à la surface océanique immuable, voile mouvant d’Isis qui cache ce que l’on ne saurait

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    voir.  The everlasting lightless realm : P I : Descension : Le royaume éternel sans lumière - Descente : retour sous la surface, musique grinçante, descente dans la mer, plongée dans les gouffres, celui de l’Océan, celui de la Poésie, récitation strophique de L’homme et la mer de Charles Baudelaire, en langue anglaise ( malheureusement), le blanc séparatif des strophes est remplacé par des assourdissements musicaux, c’est la musique qui prend la place du silence poétique, la musique conçue en tant qu’isolant, en tant que caisson échoatif, de l’intrusion du rêve, dans les profondeurs innommables de la réalité d’un autre royaume, la déclamation comme une déclaration de guerre de l’intérieur à l’extérieur, de ce qui est au cœur des choses et hors des choses, à cet empire éparpillé qu’il convient de réunifier, tâche insurmontable qui demande les horribles travailleurs que sont les Dieux et les poëtes. The everlasting lightless realm : P II : Abscision : Abscission nous traduirons par : émondement : éclats chatoyants de guitares doucereuses, tapage drummique grandiloquent, encore une fois lecture déclamatoire, tirée de Moby Dick pas directement du roman de Melville, mais  du film, nous sommes en ce morceau aux confluences du théâtre et de la mise en scène, la musique jouant le rôle du déroulement de l’action en tant ce que notre modernité appelle  ‘’suspense’’ et qu’Aristote nommait dramatique marche inéluctable vers la solution catharsique, c’est ainsi qu’est d’ailleurs bâtie l’œuvre de Melville, qui se clôt sur le surgissement du cercueil, qui franchit la barrière de la surface de la mer comme le doigt d’un Dieu qui désignerait la fin de toute entreprise humaine : la mort impavide. The everlasting lightless realm : P III : Eruption : irruption rockique, le rock reprend son droit, déchaînement vocal, triomphe de la musique, après les étranges intercessions quasi-théorico-expérimentales sur les frontières poreuses des arts, cette synesthésie mythique d’une œuvre totale qui engloberait la monstrueuse palette des modes d’expressions humaines,  est-ce pour cela qu’au milieu du morceau nous assistons au mélange pictural musical, une espèce d’atonisation des différentes couleurs ingrédientiques, le miroitement incessant d’une surface clapotante et écumante, qui ne saurait être, l’absence noire de toutes les teintes, ou la présence blanche, bonjour Moby Dick, de toutes leurs conjonctions. Le vocal reprend voix. Serait-ce pour signifier la position de l’Homme ordonnateur de désastres ou de fééries. Peut-être le moment où l’on ne sait plus qui sont les Dieux et où l’on ignore ce que sont les hommes. Unfathomale dephts : encore une fois nous renvoyons à notre chronique d’Alluvial Soil : à considérer comme la reprise de l’épisode que nous pourrions intituler La Vengeance de Vepar que le groupe a entrecoupé d’une suite quasi-symphonique et métaphysique qui donne à ce full lenght album une dimension en quelque sorte tri-dimensionnelle. Guyot : (z’ont un drôle de nom, d’où sort-il, que veulent-ils nous dire, j’ai barjoté davantage lorsque j’ai vu cette étrange orthographe… Jusqu’à ce que Wikipedia m’apprenne qu’un guyot est un volcan sous-marin à cratère tronqué, d’où le pourquoi de cet étrange Đ qui se prononce comme le ‘’the’’ anglais) : le vocal susurre, quel grand secret nous confie-t-il lorsqu’il laisse l’amplitude musicale prendre sa place, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Jean-Sébastien Bach, se servant de la notation lettrique musicale allemande qui lui permet ‘’ d’inscrire’’ son nom en regroupant les notes b, a, c, h, en certains passages clés de son œuvre… La différence entre Guyot et Guyođ  totalement atténuée par le jeu de la prononciation n’est pas due au hasard surtout si l’on prend les trois titres des trois parties de The everlasting lightless realm. Descencion, Abscission, Eruption, n’est-ce pas la description d’un monstre volcanique sous-marin au cône tronqué qui peut à tout moment entrer en éruption et former au milieu des mers des îles magmatiques dépourvues de toute présence humaine… Le groupe ne se présente-t-il pas comme une force artistique, symbolisée par le dieu aquatique Vepar, une manière comme une autre d’affirmer sa présence révolutionnaire parmi la sphère metallique en le sens où il crée une œuvre totalement différente de celles commises jusqu’à lui par toute autre formation… Watcher in the dark : encore une fois le lecteur se rapportera à la chronique de ce même titre exposée ci-dessus : nous nous contenterons d’insister sur le rôle de clôture de l’œuvre que joue ce morceau. Le même que le même que le Crépuscule des Dieux de Wagner dans l’Or du Rhin.

             Bref  un groupe à méditer et à écouter.

             Prochainement nous chroniquerons leur dernier album sorti en janvier 2026.

    Damie Chad.

     

     

    *

    La dernière nouveauté, même pas là depuis deux heures. Tout de suite j’ai senti l’embrouille. Oui mais c’était tentant. Pourquoi, je n’en savais rien, la pochette de l’album n’était pas un chef d’oeuvre, même pas une once d’originalité, le titre me paraissait suspect, quant au nom du groupe au bout de trois secondes de réflexion, il s’est avéré décevant. De surcroît ce n’était même pas une nouveauté ! Tout autre que moi serait allé voir ailleurs, encore une fois le fameux flair du rocker en a décidé autrement.

    EVE

    APATHEAN

    (Juin 2013 / Bandcamp)

             2013 ! leur site n’existe plus, leur FB a cessé d’émettre depuis 2014… Heureusement il reste quelques photos et la vidéo d’un concert sur You Tube…

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    Ont un nom d’origine grecque mais ils sont de Riverside, agglomération de 330000 habitants située à l’Est de la mégalopole de Los Angeles. L’on peut s’interroger sur la signification d’Apathean, le traduire par apathique nous semble peu mélioratif, peut-être vaut-il mieux s’inspirer de son étymologie hellénique, littéralement sans émotion, sans souffrance, qui semble davantage appropriée à la mentalité adolescente, à cette morgue juvénile si particulière. Ils devaient avoir  quinze-dix-sept ans lorsqu’ils ont formé le combo. Nous inclinerions plutôt pour ‘’Indifférent’’ voire son contraire ‘’Différent’’, comprendre : nous sommes différents de vous les adultes… Le terme apathéen, beaucoup plus classe, en jette un max, infuse l’idée d’un regroupement d’individus ‘’à part’’ qui se tiennent à l’écart des autres. 

    Ashtin Arner : guitars, vocals, piano / Kevin Martin : vocals, synthesizer /
    Jason Perkins : drums, vocals /  Dani Vo : bass

             En langue anglaise le mot eve peut signifier : veille, par exemple la Veille de Noël, ou alors simplement désigner l’épouse d’Adam. Les titres des morceaux ne permettent aucun doute sur sa traduction française.

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             Que des garçons pensent aux filles rien de plus normal, mais nos apathéens sont plus subtils qu’on  ne pourrait le présupposer, ne vont pas s’écrier la bouche en cœur : Baby, I love you ! ou en  plus explicito-pseudo-poétique :  Baby, drive my car ! Vont se lancer dans une intense réflexion sur l’essence de la Femme. N’exagérons pas, sur la concrétude des femmes… Ce qui nous permet de mieux comprendre le choix de la couve : cette couleur chair, cette demi-sphère qui n’est pas sans évoquer quelques fameuses rotondités, je ne m’attarderai guère sur le petit trou central de cette rose, bonjour Ronsard, de cette lanterne de papier qui nous rappelle que chez les lampyres ce sont les femelles qui brillent de tous leurs feux dans la nuit noire afin d’attirer à elles le mâle qui la fécondera…

    Pandora :  La première femme, le cadeau empoisonné que les Dieux de l’antique Hellade ont offert aux hommes pour les punir de s’être rendus coupables de s’approprier, grâce à Prométhée, l’usage et la puissance du feu. Si Apathean sort Pandore de la boîte mythologique, ce n’est pas pour nous conter son histoire mais en tant que symbole de la  féminité. Une créature qu’ils se contentent  en ce premier morceau d’observer de loin, un navire qui désire accoster sur une côte inconnue non répertoriée sur les cartes prend soin avant tout d’inspecter à la longue-vue la découpe du rivage. L’on n’est jamais trop prudent. Tout ce que je viens d’expliciter, Apathean vous le fourgue en quinze mots, qui mis bout à bout ne dépassent pas une ligne et demie. Autant dire que leurs lyrics flirtent pas mal avec la poésie. Concision et anti-délayage au programme. Je vous en prie, profitez des cinquante-et-une premières secondes, imaginez-vous dans les jardins d’Ispahan, mollement alanguie sur l’herbe tendre aux côtés de la belle des belles, entre parfum de rose et frisson de guitare, profitez de cet instant suprême, il ne reviendra jamais,  ce n’est pas la foudre de Zeus qui s’abat sur vous, en une fraction de seconde vous êtes zigouillé d’égosillements, le cri qui tue, maintenant ce que vous entendez c’est l’écho terrifiant de vos pas dans les corridor des Enfers, vous avez l’impression de déambuler sans fin dans des couloirs emplis des échos noisiques des pas de ces milliers de malheureux qui vous ont précédé,  quant à ces trois derniers frémissements de guitare perdus dans ces grincements styxiques, sans doute sont-ils le sourire ironique de votre crâne ricanant… de votre vivant vous aviez fait la moitié du chemin vers Elle, elle ne s’est pas rendue à votre rencontre, mais maintenant vous savez où vous désiriez aller. Antoinette : tiens celle-ci on ne l’attendait pas, quelle dégringolade, il s’agit bien de Marie-Antoinette, la reine de France haïe par le peuple de Paris… Qui ne fera pas de vieux os sur le trône dont elle contribuera par ses actions inconsidérées à la disparition. Nos lectrices féministes ne manqueront pas de s’étonner de ce choix (et de quelques autres qui suivent) de cette représentation symbolique de la femme, nous les comprenons, toutefois démocratiquement parlant c’est le droit le plus absolu de nos apathéens de nous faire part de leurs sentiments. Ne tremblez pas, si vous n’avez jamais assisté à une exécution publique et si vous n’avez jamais trempé votre mouchoir dans le sang qui coule de l’échafaud pour garder un souvenir de cet instant et le montrer à titre d’exemple moral à vos petits-enfants, c’est le moment de profiter de l’occasion, un véritable morceau couperet, il ne dure pas longtemps, en deux minutes ils vous ont condensé les hurlements de la foule, le roulement des tambours, les rugissements intérieurs de la victime entendant le frottement de la lame dévalant les rainures de bois, le choc mat de la tête qui roule sur le plancher, les vociférations jouissives et triomphatrices de la plèbe altérée de sang, tout cela restitué avec quatre instruments et un dégueulis vocalique du plus bel effet… L’est sûr que quand ils se lâchent nos apathéens n’y vont pas de main morte. Pour ceux qui ne supporteraient pas cette scène, qui se demanderaient pourquoi tant de haine envers la seconde moitié du ciel, ainsi   nommait-il la gent féminine le grand timonier Mao (qui sait tout), comme antidote nous vous proposons de relire les dernières pages du Chevalier de Maison-Rouge d’Alexandre Dumas, exactement la même scène mais en mode hyper-romantique. Ce qui hélas nous éloigne quelque peu de l’ambiance apathéenne… Héra : l’on remonte aux étages supérieurs. Rien de moins que la matrone de l’Olympe. Elle n’a jamais eu vraiment bonne presse. Imbue de son titre, de ses privilèges, jalouse, irascible, vindicative, sa haine à l’encontre d’Hercule, fils aldutérin de Zeus, ne faiblit jamais… En admettant que la condamnation de l’épouse de Louis XVI soit d’ordre avant tout politique, il semble que les paroles de ce morceau soient tirées des rapprochements expérimentaux plus étroits que notre combo ait entretenus avec le genre féminin, en tout cas se la jouent un peu jazzophne sur le début du morceau, vous savez ces jeux de cymbales acrobatiques, mais dès qu’ils crachent leur venin, l’on est obligé de reconnaître que le bilan qu’ils en établissent est terriblement déceptif, pour sûr il y eut des moments de rémission, mais en fin de compte ils en pleurnichent de rage comme des donzelles atterrées par les comportements un peu brutaux de leurs chevaliers-servants, z’en vomissent à gros et gras bouillons, mais comme ce sont des hommes tout de même, ils finissent par activer le mécanisme d’une de ces boîtes de musique au son aigrelet comme ces  cerises non mûres que l’on recrache. Sur le gâteau. Pas assez sucré. Hélène : Homère le reconnaît, je m’en excuse auprès de nos lectrices, elle fut, elle est, elle sera la plus belle de toutes les femmes, elle causa bien des malheurs, Zeus la reçut dans le palais de l’Olympe et lui donna l’immortalité... Nos apathéens sont prêts à tout pour une telle beauté, comme ils ne peuvent lui octroyer le don souverain de la vie immortelle, ils proclament que leur plus grand bonheur serait d’être enterrés et de pourrir avec Elle. Franchement chères lectrices vous ne pouvez pas trouver plus romantique. Quelle fougue, quelle exaltation, quelle extravagance, quelle conviction vocale, mise davantage sur l’intensité statique que sur la violence, s’y mettent à plusieurs pour hurler leur intime conviction, bon à la fin ça déraille un peu, leur déclaration d’amour éternel ressemble à ces vieilles bobines usées qui ne restituent pas leur bande sonore ave une parfaite netteté... Faisons semblant de croire qu’il s’agit juste d’un malheureux incident technique. Pas de procès d’intention, s’il vous plaît… Ils jouent trop bien ! Annabell : un instrumental ? L’on ne saura jamais à quelle Annabell ils font allusion. Nore modernité nous pousse à penser à la poupée du film habitée par un esprit démoniaque, mais apparemment la pellicule est sortie quelques mois après le disque… Il se peut que des échos du scénario aient paru dans des revues spécialisées quelques mois auparavant… Apathean ce n’est pas tout ou rien, mais : soit du noise, soit des tapotements. Ici quelques notes esseulées de piano et des chœurs parodiques tout droit issus des slow sixties, le tout est si ténu qu’ils semblent avoir du mal à terminer le morceau… les filles leur seraient-elles devenues insignifiantes, quantité négligeable… Jezebel : ( en vieux fan de Gene Vincent, je remarque qu’il a inscrit en sa discographie deux titres, l’un nommé Jezebel et l’autre Anna-Annabelle)   Personnage biblique l’étrangère Jezabel a détourné le Roi de Yahveh, elle finira défenestrée et sera dévorée par les chiens, elle est le symbole de la femme de mauvaise vie… un son grimaçant suivi d’une espèce de sonorité funèbre de violoncelle déglingué, au vocal l’on comprend qu’elles ont beaucoup déçu, qu’ils lui reprochent d’être une prostituée, peut-être veut-il suggérer que toutes les femmes sont des putains puisqu’elles finissent par s’offrir aux hommes, l’on peut tirer des conclusions très antagoniques de cette accusation, ce qui est sûr c’est que ce noise qui se traîne lamentablement, tel un cafard à qui il manquerait deux pattes, laisse transparaître comme un regret, une déception métaphysique quant à la nature de la femme…

             Si ce disque était sorti le mois dernier, j’ai peur que le mouvement féministe lui ait fait subir un mauvais sort… Musicalement il est très fort. L’est tout de même nécessaire d’avoir la fibre mathcore ou metalcore pour savourer cet opus à sa juste valeur… Lorsque j’ai tapé le nom du groupe sur Amazon, le site ne m’a offert que des livres de l’antique littérature grecque… Comme quoi l’on n’échappe pas à ses origines…

    MAR

    CASA DE DIVERSION Vol 4

    (Mai 2013)

             Séries de compilations anthologiques accessibles sur Bandcamp, produite par :  toxicbreedsfunhouse, un blogspot de chargement  libre de musique hardcore, aujourd’hui inaccessible… 

    La pochette est sans équivoque. Une compilation contre la guerre. Treize ans plus tard elle est encore d’actualité.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

             Contre la guerre, oui mais alors violemment. Le gars est blessé. L’analyse la situation critique. En fait non, il critique la situation, pas la sienne, celle de l’acceptation générale de la guerre, pendant qu’ils crèvent le reste du monde est calme. En quelques mots tout est dit. Nul besoin d’explications supplémentaires. Musique forte et lente. Guitares et batterie imitent à merveille le bruit des mitraillettes. Si vous mettez très fort, c’est difficile à supporter. Ouf, un instant de silence. Le rythme se précipite, se brouille, vacille, même les hurlements s’arrêtent pour mieux reprendre. Couinements, la marche des canard boiteux. Sacrifiés. Harmonies imitatives. Bande-son filmique. Pas original. Mais réussi.

    FORGIVE US

    APATHEAN

    Not Punk Session # 13

    The Dial / Murietta Californie

    Live : 20 / 11 / 2012

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    Le Dial est un local d’artiste, qui organisait rencontres, expositions, concerts. Il me semble que l’endroit a cessé de fonctionner depuis 2016.

    La couve n’est pas mirifique, mais la vidéo est sur You Tube, ce qui permet de les voir. En direct si j’ose dire. D’autres vidéos d’époque sont aussi visibles.

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    Vaporous : vaporeux si vous voulez, tout de même un son aigu qui perfore les  oreilles, et ra-ta-plan qui vous interdit de porter vos mains à vos esgourdes pour les boucher, faut dire que ça débute par un grattement sec sur les cordes de guitare immédiatement repris par la batterie, en fait il y  a deux batteurs, un  normal, et un autre on subodore le chanteur, debout qui s’est accaparé un tambour percussif, une notule électrique, la basse de Dani, queue de cheval et  minceur androgynique,  entre en mouvement, ils ne vous regardent pas, sont trop occupés à vous vriller les conduits auditifs, sont dans une lumière orange, donnent l’impression d’être enfermés dans un pot de confiture d’abricot, des autistes qui ne se préoccupent point de vous. Antoinette / Flashpoint : ne vous préviennent pas pour le déchaînement, vous vous y attendiez mais ils vous surprennent quand même, c’est du haché mais pas du tout menu, vous saucissonne le son en gros morceaux de barbaque saignante, se déhanchent tous, pris d’une danse de saint-guy saccadée, c’est le moment idéal pour Kevin, sur son micro l’a des poses à la Jim Morrison, de sortir son hurlement de loup affamé, non il n’a pas mangé le petit chaperon rouge, juste deux classes de maternelles, ça leur apprendra à vivre, Ashtin ne joue pas de la guitare, c’est elle qui pousse des cris de souffrance, des miaulements de matous éviscérés, ensuite c’est le délirium capharnaümesque, mode binaire, explosion / rétention, des casseurs, qui vous tronçonnent le rock’n’roll à coups de masse, sans regret mais sans forfanterie, un peu comme si cette musique se mourrait de consomption à force de contempler  son étincelante beauté. Interlude : reprenons notre souffle, quelques notes de cristal ronde comme des perles d’opales, glissements furtifs de crotale sur les cordes de la guitare, le gamin s’amuse avec les joujoux technologiques, le reste de la troupe debout immobiles imperturbables comme les grenadiers de Napoléon avant l’assaut, on l’attendait, le voilà, le moment de folie épileptique, hurlements et concassages, ça ne dure pas longtemps, sont comme les parents qui arrachent la glace à la vanille de la bouche de leur gamin pour qu’il ne s’habitue pas au sucre rapide. Helen : pour la plus belle ils sortent le grand jeu, chandelle romaine et cascade explosive, apothéose discordante, pot de roses avec poison d’épines, sont deux à hurler, l’avion atterrit à côté de la piste d’envol, l’on ne compte pas le bois cassé. Domancy / Hookworm : avec un tel titre l’on s’attend à une entrée fracassante, point du tout, Ashthin grattouille sa guitare comme tout le monde, l’en tire pas tout à fait des notes rondes, triangulaires plutôt, et c’est reparti pour un moment de catalepsie non suspensive, une espèce de danse macabre si vous préférez, parfaitement agitée, une entourloupe de pantomime déréglée, z’ont l’air de souffrir un max, remarquez ce qu’ils racontent n’est guère jouissif, une espèce de frottis-frottas d’échange de sang infesté de larves peu appétissantes, une manière de faire l’amour que votre médecin vous déconseillera avant de vous faire interner en psychiatrie, d’ailleurs ils semblent exténués, survivront-ils au virus pathogène, sans problème ils se requinquent illico, z’avaient un pied dans la tombe, les voici en train de faire un feu de bois et de joie avec leur cercueil,  moment festif stoppé sans préavis, retour des petites notes triangulaires . 14 AU : (AU signifie Unité Astronomique : 1 AU mesure : 150 millions de kilomètres) : poinçonnage battérial, grincement guitarique, ce dernier morceau c’est un comme le Starship final de Kick out the Jams, un voyage lointain plus loin que le temps puisque après la mort, auto-crime ou suicide obligé, choisissez ce que vous voulez, en tout cas sur scène, folie généralisée, z’ont dépassé le mur du son et le futur du rock’n’roll, ils foncent à des années-lumière. Eteinte.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    J’espère vous avoir donné une idée. Si vous avez aimé, un véritable conseil d’ami qui vous veut du mal : il y a mieux, voir les 45 minutes de  Apathean @ Blood Orange Infoshop (Riverside, CA). Avec en plus le public…

              Que sont-ils devenus...affaire à suivre...

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 727: KR'TNT ! 727 :TELEVISION / WEDNESDAY / RAMONES / ATALHOS / JOHN HAMMOND / OUROBOROS / HECATE'S BREATH

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 727

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 03 / 2026

     

     

     TELEVISION / WEDNESDAY / RAMONES

     ATALHOS /JOHN HAMMOND

     OUROBOROS / HECATE’S BREATH

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 727

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    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

     

     

     

    The One-offs 

     - Television personalities

     

    , television, wednesday, ramones, atalhos, john hammond, ouroboros, hecate's breath,

             On avait repéré l’info quelque part, un truc du genre junk-scuzz fucked-up vanguard punk, ce qui peut vouloir dire : le cut du siècle. En l’occurrence, «Little Johnny Jewel», le single d’un nouveau groupe nommé Television. Lu ça où ? Sans doute dans l’un des trois canards anglais, en 1975, toujours les mêmes, Melody Maker, Sounds ou le NME. Mais il faudrait fouiner dans les cartons d’archives, et pour ça il faut du courage, énormément de courage. C’est même au-delà de tes forces : des m3 et des m3 s’entassent dans le garage, entre les cartons d’archives photographiques et de classeurs de dias, les cartons d’archives graphiques et les maquettes papier d’affiches, de canards et de catalogues d’expos, les cartons de dessins et de projets de BD, dont une adaptation de l’On The Road de Jack Kerouac, avec des tonnes de planches encrées, la ribambelle des cartons contenant la bibliothèque XIXe et du début du XXe jusqu’à Gide, Cocteau, Léautaud et Aragon, les cartons d’années entières de la Quinzaine Littéraire de Maurice Nadaud, et du Magazine Littéraire avec les superbes couvertures de Moretti, tous ces canards géniaux que tu ne reliras jamais, et puis ces cartons qui pèsent des tonnes où sont rangés les fucking livres d’art et les catalogues d’expos de Beaubourg, les Paris-Berlin, les Paris-machin et les Paris-truc, à t’en overdoser la gueule, les cartons de CDs jazz qu’on écoutait au bureau, les cartons des CDs gratuits de la presse anglaise depuis les origines de Mojo et d’Uncut, les cartons des premières années de Mojo, d’Uncut et de Rock&Folk, les cartons de BD avec tout Tintin, tout Blueberry, tout Barbe Rouge, Tout Sergent McCoy et tout le routoutout, les cartons de coupures de presse rock anglaise des seventies classées par ordre alphabétique, les cartons de pingouins et les cartons de ratons laveurs... Laisse tomber ! C’est trop tard.

             C’est pas le tout de repérer une info dans un canard. Après, il faut passer à l’action. Comme on dit couramment aujourd’hui, «c’était avant l’internet». Bon, il te faut «Little Johnny Jewel». C’est quasiment une question de vie ou de mort. T’en baves même un peu. Tu t’essuies la bouche du revers de la manche et tu décides d’affronter ton destin. Tu chopes une autre info, cette fois, c’est forcément dans un canard français : «Little Johnny Jewel» est disponible dans un seul point de vente, chez Givaudan, le disquaire importateur du boulevard Saint-Germain. Tu le connais, car c’est là que tu récupères deux fois par an des numéros de Creem, le petit canard rock de Detroit qui met Iggy et Todd Rundgren en couverture. 

             Givaudan, c’est pas la porte à côté. Comme tu sais que c’est l’horreur pour se garer dans le Quartier Latin, t’y vas en train. Pour ça, il faut monter à la gare. Comme t’as la trouille d’arriver trop tard, tu pars de bonne heure pour arriver à l’ouverture de Givaudan, à 10 h. Tu grimpes dans le tchoo-tchoo train d’Alex Chilton et t’arrive enfariné à Saint-Lazare. Comme c’est un samedi matin, t’as pas trop de monde. Tu te jettes dans la bouche de métro et tu prends la 12 jusqu’à la station Rue du Bac. T’es à cinq minutes à pied. T’es légèrement en avance et t’attends l’ouverture. Il y a d’autres mecs qui attendent aussi. Font la queue. Tu commences à flipper. Y sont là pour Little Johnny Jewel, c’est sûr ! Putain ! T’es pas le premier. Ça te bat aux tempes. Baisé comme un bleu. Fallait arriver avant, connard ! Pas possible d’être aussi con ! Te voilà en transe à claquer des dents. Tu te sens pas bien. Un mec te tape sur l’épaule et te dit : «Ça va pas ?» Et toi, tu réponds d’un ton sec «Si si ça va !». Style fous-moi la paix. C’est vraiment pas l’heure de discuter. T’as des gouttes de sueur. Méchant bordel. T’essaie de reprendre le contrôle. Mais t’y arrives pas. C’est dans la cervelle, t’as un truc qui se barre en couille. Tu t’appuies au mur. T’essaye de raisonner : t’es venu pour rien, yen a plus, et puis après ? C’est pas grave. Mais si c’est grave, il te faut «Little Johnny Jewel». Ça te rebat aux tempes de plus belle. Ba-boom ba-boom ba-boom ! Little... Johnny... Jewel ! Tu le scandes comme un cri de guerre intérieur. Tu sens monter la chaleur de la clameur en toi.

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    (Réédition 1979)

             Tu sors du black-out en fin d’après-midi. Aucun souvenir du voyage retour au bercail. T’es debout devant ta platine et t’y poses le single. Le mec n’avait pas raconté de conneries : c’est bien du junk-scuzz fucked-up vanguard punk. Trois discordances descendantes, clong clong clong, suivi de trois dissonances ascendantes, cling cling cling et t’as cette admirable voix de fiotte atrabilaire qui couine Little Johnny jewel/ He’s so cooooool. Te voilà au seuil du plus beau jour de ta vie - He has no decision/ He’s just trying to tell a vision - T’as la vision de Television. Et quand tu retournes ton petit Graal à label rouge, t’entends le plus beau solo de désaille de l’histoire du rock.   

    Signé : Cazengler, Little Johnny Javel

    Television. Little Johnny Jewel (Part One)/Little Johnny Jewel (Part Two)/. Ork 1975

     

     

    L’avenir du rock

     - Wednesday is the day

             Comme chaque mardi, l’avenir du rock réunit ses amis du Cercle des Pouets Disparus en son douillet salon de la rue de Rome. Dans l’immense cheminée, une belle flambée réchauffe les cœurs glacés par les frimas hivernaux. Accoudé au tablier de l’âtre, Paimpol Roux lance un défi byronien :

             — Pourquoi ne détournerasserions-nous pas l’avion du questionnaire de Proust ?

             — Et comment le détournerasseriez-vous, maître Paimpon Paimpon ? Seriez-vous donc un dangereux terroriste ?

             — C’est un jeu d’enfant, mon brave Perrill en-la-Demeure. Vous allez me demander de vous fournir un exemple pour éclairer votre lanterne surannée, alors le voici : élisez vos jours de la semaine préférés ! Mieux encore : en les chantant, vous les couronnerez à la cathédrale de Reims !

             Palpitant d’enthousiasme juvénile, Tristan Corbillard se jette immédiatement à l’eau et se met à chanter d’une voix d’hermaphrodite extraverti :

             — Monday Monday... so gouuuud to miiiiiiii !

             Une salve d’applaudissements frénétiques salue son exploit. Le rose aux joues, Catulle Mandus Cubitus se lève d’un bond et, éperdu d’extase florentine, il se met à miauler :

             — Sunday Morning... and aïe âme fallingue !

             Le souffle de l’ovation ranime les flammes dans l’âtre. Charles Croque-Monsieur bondit hors de son siège, intrépide, et couine d’une voix de gazelle amphigourique :

             — Friday On My Mind, gônna have fun in the citiiiiii !

             Avant que la petite assemblée n’ait eu le temps d’ovationner, Jean de la Morasse hurle d’une voix atrocement perçante :

             — Goodbye Ruby Tuesday... whouu could hang a nème on youuuu !

             — Thursday Night In San Francisco, énonce Gustave Hypokhâh avant que quiconque n’ait moufté.

             Grisé par l’ambiance subversive, John-Antoine No No No s’étrangle comme un hérétique livré vivant aux flammes du bûcher :

             — Saturday Night Fiiiiiiver !

             Une houle d’injures éteint les flammes dans l’âtre.

             — Ouuuuuuuuuuh ! Ouuuuuuuuuh !

             — Et vous, cher avenir du rock, cher prophète foraine, quel jour couronnasseriez-vous ?

             — Sans l’ombre du moindre doute, Wednesday !

     

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             Dans Uncut, Brian Howe déroule le tapis rouge au troisième jour de la semaine : Wednesday. Cinq pages ! C’est pas rien. Tu vois une petite grosse tatouée assise devant quatre branleurs chevelus et tu te dis bif baf bof. On a déjà donné. Mais tu lis quand même, on sait jamais. C’est pas la petite grosse tatouée qui t’incite à lire, c’est pas ton genre, c’est plutôt le mot ‘storm’ dans le titre. Un mot qu’on aime bien par ici. Comme le mot ‘scream’» ou encore le mot ‘wild-as-fuck’.

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             Et dans les quatre branleurs chevelus, tu repères le nom de MJ Lenderman, un mec encensé par Shindig!, pour un album nommé Manning Fireworks. Pour situer Wednesday musicalement, l’Howe trouve une formule originale : «noise-country catharsis». Il parle aussi de «bedlam», de «practised chaos». Sur scène, Lenderman est maintenant remplacé par Jake Spider Pugh. La petite grosse tatouée s’appelle Karly Hartzman. L’Howe affirme que ses screams sont si bloodcurling qu’on s’inquiète pour son larynx. Elle vit, dit-elle, le scream comme un exorcisme. Elle évoque aussi ses racines littéraires : Brautigan et Bukowski. Côté rock, elle dit admirer Patterson Hood. Et puis l’Howe finit par lâcher le morceau : Lenderman et Karly Hartzman entretenaient une relation et ils viennent de se séparer, ce qui explique son refus de partir en tournée avec le groupe. Mais il vient toujours jouer en studio.

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             Pour achever de te convaincre, Uncut te colle un cut de Wedneday dans sa compile d’October 2025, Sounds Of The New West : «Pick Up That Knife» : la tatouée a un beau sucre, et elle bascule dans la folie, alors tu frémis, elle y va à l’have meet you outside, les montées en température sont spectaculaires, et derrière, t’as les rois de la démolition. Sa niaque rappelle celle d’une autre grosse shouteuse, Brittany Howard d’Alabama Shakes. Et pouf, tu prends une place pour aller les voir jerker le Trabendo.

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             Au moins comme ça t’en as le cœur net : Karly Hartzman est la plus grande screameuse de l’univers connu des hommes. Elle ne fait aucun effort vestimentaire, elle se pointe en T-shirt bleu et gros futal caca-d’oie. Sa seule coquetterie est ce noir dont elle a peint ses lèvres, jusqu’aux trous de nez. Et pendant une heure tu vas la voir

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    foutre le Trabendo à feu et à sang, c’est elle qui drive tout à la seule force de sa glotte, elle chante à s’en arracher la rate, elle screame la crème, elle pousse le push, elle shake le shook, t’avais encore jamais vu ça, même au temps des early Pixies à l’Olympia quand le gros Black se penchait en dessous du micro pour hurler comme un porc qu’on égorge. Elle le bat largement à la course. Elle est tellement extrême qu’elle en devient belle. Elle a des allures de madone, elle impose une sorte de respect sacré. Elle fascine littéralement. Avec vingt ans de moins, tu tomberais amoureux. T’as sous les yeux une authentique superstar, l’une des dernières grandes révélations de cette époque, elle transfigure le rock, elle va là où nulle n’est allée avant elle. Elle fait du scream un art total, une fin en soi, un remède contre la médiocrité de cette époque, elle dit aussi qu’elle screame pour les gens que les flicards butent dans la rue aux États-Unis, et elle screame aussi pour Gaza, alors bien sûr, elle touche un nerf sensible. Et pouf, elle repart pour déclencher le chavirement du Trabendo, toute la salle saute en l’air, t’as des vagues géantes, on se croirait au Cap Horn ! Fantastique apocalypse collective. C’est la meilleure réponse à cette prestation hors normes. Elle a les cuts qu’il faut pour ça, mais sur scène, elle les pousse encore plus loin, elle les screame à l’outrance de

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    l’outrance, tu chopes «Pick Up That Knife», fuck, tous les gens connaissent les paroles, voilà qu’arrivent ces hits immémoriaux, «Candy Breath» et «Bull Believer» qu’elle rallonge indéfiniment au scream de Méricourt. Elle prévient qu’elle ne va pas faire de rappel, «I don’t want to destroy my voice», mais elle finit en mode ultra-apocalyptique avec «Wasp». Elle meurt et elle renaît dans l’agonie du scream définitif.

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             Tu te retrouves complètement sonné dans le parc de la Villette. Est-ce une pure coïncidence ? En l’espace de trois jours, t’as vu deux des artistes les plus parfaits de cette époque, Michel Basly (et ses Cowboys), et Karly Hartzman. Tu sais déjà que les prochains concerts vont être compliqués, car bien sûr, tu ne vas pas retrouver une telle intensité, une telle profusion de sonic genius.

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             Bleeds rentrera dans l’histoire du rock pour au moins deux raisons : «Pick Up That Knife» et «Candy Breath». Elle rentre dans son Pick Up en mode soft Pixies et soudain la bombe explose ! Puis elle revient comme une fleur innocente - I’ll meet you outside - avant de redevenir mauvaise, et la voilà qui explose et déraille, elle te marque à vie, elle est complètement folle. Elle applique la même recette pour son «Candy Breath» qu’elle amène en souterrain et elle remonte à la surface pour te sauter à la gorge, c’est de l’overwhelming définitif, c’est la vague qui balaye le barrage contre le Pacifique, là t’as tout, le tout et l’argent du toutou, t’as tout le poids du monde d’Hanky Panky. Sur «Reality TV Argument Bleeds», ils ont encore du son à gogo, et tu tombes dans l’escarcelle, ils réinventent littéralement les Pixies, elle a tout le power de Zeus, c’est complètement weirded out. Ça te foudroie la tête. Elle fait ensuite sa Kim Deal sur «Townies», elle mène son Bal des Laze, c’est explosif de génie longitudinal, il en pleut de partout, ça t’ébranle les colonnes, ça te vibre la masse volumique. T’es encore inféodé par «Wound Up Here (By Holding On)». Tu devient dingue de ce groupe et de cette weird girlie déviante. Ils réinventent la démesure des Pixies. Ils partent en mode blaster avec «Wasp» et elle refait sa Pixie avec «Bitter Everyday», c’est chargé à l’outrasse de la barcasse. Les guitares serpentines envahissent tout, elles t’enlacent les oreilles, ça densifie à l’extrême de la noise intestine.

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             Histoire de conforter ta passion naissante pour les petites grosses tatouées qui savent hurler, tu testes Rat Saw God. T’es fixé dès «Hot Rotten Grass Smell». C’est en plein dans les early Pixies. Ça veut dire que ça tombe du ciel. Elle ramène son petit sucre dans l’apocalypse. Et ça continue avec «Bull Believer» et elle parle de blood under the bridge, elle y va fort, elle s’inscrit dans la folie des Pixies, elle tape à la racine de la folie, la vraie. C’est une fois encore apocalyptique. Elle pulvérise les Pixies, elle pousse les pires cris de l’histoire du rock. Karly Hartzman est la plus grande screameuse de l’univers. Les textes sont de très haut niveau, il faut la voir touiller son «Chosen To Deserve» - I’m the girl that you were/ Chosen to deserve - et elle développe de manière inconsidérée - If you’re looking for me/ I’m in the back of an SUV/ Doin’ it in some cul-de-sac/ Underneath a dogwood tree - Là t’as du trash littéraire. «Bath Country» semble aussi sortir tout droit d’un album des early Pixies - Every daughter of God/ has a little bad luck/ Sometimes - Et elle remonte au sommet du genre avec «Turkey Vultures». Sa pure folie narrative pourrait bien te tuer dans l’œuf. Elle est désastreusement géniale - At night I don’t count the stars/ I count the dark - Elle t’entraîne doucement et laisse traîner sa voix - I do not feel my ugly blody - Elle swingue son haw ha haoww. C’est un exploit de génie moderniste.

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             Pas la peine d’aller investir dans les albums antérieurs, Twin Plagues et Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up, Karly n’y screame pas. On sauve toutefois quatre cuts sur Twin Plagues : «Handsome Man», où elle commence à tortiller sa voix, «Cody’s Only», où elle monte doucement en pression, et en B, «Tooth Ache» et «One More last One», qui évoquent les Pixies et la shoegaze, c’est bien noyé de son, mais t’as zéro scream. Et forcément, si t’es là pour entendre Karly gueuler, t’es déçu.

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             Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up est un album de covers, mais ce sont des covers de collégiens américains, et tu t’ennuies un peu. T’en sauves une, le «She’s Acting Simple»» de Gary Stewart, bien noyé de grosse shoegaze. La cover de l’«I Am The Cosmos» de Chris Bell ne marche pas. Ni celles de «Sacrifice (For Love)» (Greg Sage), «Time baby 2» (Medecine) et encore moins le «Perfect» des Smashing Pumpkins. Quelle idée d’aller reprendre des cuts aussi mauvais.

    Signé : Cazengler, Wednesdé à coudre

    Wednesday. Le Trabendo. Paris XIXe. 20 février 2026

    Wednesday. Twin Plagues. Orindal Records 2021

    Wednesday. Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up. Not On Label 2022

    Wednesday. Rat Saw God. Dead Oceans 2023

    Wednesday. Bleeds. Dead Oceans 2025

    Brian Howe : In from the storm. Uncut # 344 - November 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Les Ramones la ramènent

     (Part Six)

     

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             L’écrivain le plus punk de l’histoire littéraire n’est pas celui qu’on croit. Ni Léon Bloy. Ni Bukowski. Ni Céline. Ni William Burroughs. Le punk littéraire numéro un n’est autre que Dee Dee Ramone. Pour preuve, ce petit chef-d’œuvre bourré de rien-à-foutre et de va-te-faire-cuire-un-œuf, Lobotomy: Surviving The Ramones. En anglais, ça donnerait un truc du genre : a nothing-to-lose and go-fuck-yourself soaked masterpiece.

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             Johnny Ramone ne faisait pas de cadeaux dans son Commando. Dee Dee Ramone en fait encore moins dans son Lobotomy. Comment peut-on raconter l’histoire des Ramones autrement que dans un pur punk style ? Dee Dee raconte par exemple son premier voyage en stop vers la Californie. Il est ramassé par deux mecs louches à Flint, dans le Michigan : «I rode with them to Indiana (...) They had a flexible saw and they were planning to decapitate the next person they met.» On est aux États-Unis, un pays construit dans la violence, et aux mains d’un écrivain dont l’imagination est fertile. Dee Dee rocke ses phrases. Il les dope. Il dit un peu plus loin qu’il a fait son choix très tôt : «The key to survival seemed to be a college education, but I had already graduated to my role in life - that of social deviant.» Bienvenue au club, dirait Mick Farren.

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    Dee Dee + Connie

             Chez Dee Dee, le punk est partout, pas seulement dans la musique et dans la dope, le punk sublime aussi ses relations sentimentales : «She picks up a pot of old spaghetti off the stove and flings it at my head, splattering the wall with rotten meat sauce.» Vlaaaaffff ! Dee Dee n’embrasse pas sa copine sur une plage au coucher du soleil. La copine en question, c’est la fameuse Connie qui avait coupé de pouce de Killer Kane pendant qu’il dormait, au temps des Dolls.

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             Quand Dee Dee rend hommage à ses pairs, ça peut donner une formule du genre : «Johnny Thunders and Tommy Ramone both went to London to get the right stuff to be the top flashmen about town.» Et à la suite, il résume en une seule phrase toute l’histoire de la scène punk new-yorkaise : «After the Dolls broke up, three were still a bunch of creeps who needed a scene.» La formulation est parfaite : a bunch of creeps who needed a scene. C’est presque musical, avec des mots spontanés. Pur street talk. S’il raconte le premier concert des Ramones au CBGB, c’est à sa façon : «The audience looked like a bunch of glowing Jack o’ Lanterns sitting on a graveyard fence on Halloween night.» On est pas loin de la mâchoire qui se décroche et qui pend comme une lanterne, cette expression de Lux Interior qui amusait tellement Jean-Yves.

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    Arturo + Dee Dee

             Tu veux encore du punk ? Alors va dormir chez Arturo Vega : «Arturo had had bricks thrown through his windows so many times because of bad dope deals and crazy love feuds that it’s a wonder no one ever get concked in the head by one.» T’es au salon et une brique arrive. Pas mal. À une époque, Dee Dee vit dans un immeuble où vivent aussi des punks encore pires que lui : «They were killing cats up there. I know that for sure, because they would throw their half-eaten carcasses out the window. It was disgusting.» Attends, c’est pas fini - They were all chopping up the furniture for firewood and building campfires on the floor for heat and to cook rats they caught when no one had a cat. It was nuts - Dee Dee se régale dans cet univers. Et il continue de battre tous les records de fucked-up punk style : «There was vomit everywhere. On the floor, in the sink, and overflowing from the toilet bowl. This is sick, I thought to myself.» Quand il raconte ça, il est dans les toilettes du Country Cousin, sur King’s Road, avec Sid Vicious. Mais Dee Dee n’a encore rien vu : Sid va lui montrer comment on bat tous les records de fucked-up punk style : «Sid produced a horrible syringe with old blood caked around the needle. I gave Sid some of the speed and he tapped it into the syringe to load it up for a hit. Then he stuck the needle into the toilet and drew up water from the bowl into the hypo so he could coldshake the speed that was in the outfit. The water had vomit, piss and snot in it.» En en guise de chute, Dee Dee lâche : «Now I’ve seen it all.» Les gogues, c’est tout un monde.

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             Quand Sire signe les Ramones, voilà ce que dit Dee Dee : «Seymour Stein and Danny Fields signed us; and they’re as cheap as they come. Real cheap-skate stuff.» Tu lis ça en claquant des doigts. Real cheap-skate stuff ! Et Dee Dee redescend dans la rue en claquant des doigts : «I just thought ‘oh I’m cool,’ and I hit the street as a drug addict.» Il est en plein dans Lou Reed. Plus loin, il refait swinguer ses mots ainsi : «The old routine. Hitting the sidewalk around 12 o’clock to go cop.» Quand il fait la queue pour la methadone, il se marre : «The methadone patients were so stoned that they would stand on the street and sway in the wind.» T’as l’image.

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             Il adore la dope, mais il a une façon particulière de le dire : «My favorite was Zero Zero, an opiate hash that really got me stoned.» Et quand les douaniers l’embêtent à Gatwick, Dee Dee leur balance ça : «You know you guys, are a right bunch of assholes, aren’t you? - and gimme back my passport, motherfuckers.» Il a vraiment le sens des formules fleuries. Quand il appelle les secours, ça donne ça : «Hello, this is Dee Dee Ramone. I am going crazy. Send an ambulance. I am flipping out beyond return. I mean it! No-hope crazy, ok? Bersek, completely insane!».

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             En société, Dee Dee sait se conduire : «I sat down next to Paul Cook and Dave Dee, and I was so happy. I said, ‘Davy, I really love your...’ And I threw up in my dinner.» Relations sociales toujours : «I ran into Lemmy from Motorhead. He took one look at me and he told me I looked terrible. I knew that.»

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               Ça fait du bien de voir Dee Dee entrer dans l’histoire littéraire. Il s’appuie sur une œuvre et sur un vécu, comme Céline et Burroughs. Donc il a de la matière. Et comme il a aussi du style, ça donne un petit book explosif. Il a sans doute été traduit en français, mais c’est dans sa version originale qu’il faut lire ce chef-d’œuvre. C’est comme de voir les films de Martin Scorsese doublés en français. Même pas la peine de commencer. Si on perd la langue, on perd tout. Surtout la langue de ce fantastique italo-rapper qu’est Robert de Niro.

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             Joan Jett rappelle dans son intro qu’en 1978, les Ramones ont tourné pendant trois mois avec les Runaways, driving across the country in vans. Et d’ajouter ceci qui éclaire tout le reste : «It was the best three months of my whole life.» Pour elle, «Dee Dee was the heart and soul of the Ramones.» Et voilà, c’est dit.

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             Le pauvre Dee Dee n’a pas eu la vie facile - My parents were so miserable that secretly I was hoping that Dad would just run our little German car right off the road and kill our whole family - Il est terrifié par son père alcoolo et fait tout pour l’éviter. Le père picole et rentre à l’aube en gueulant - Being miserable seemed normal. There didn’t seem to be any other way - Et il tire très tôt les enseignements de tout ce bordel : «Rebels were a lot cooler to me than squares. My parents seemed like a continual drag. I could never forgive them for what was going on at home.» Tout le monde le sait : c’est ce que tu vis dans ton enfance et dans ton adolescence qui pré-détermine ta vie d’adulte. Si tu grandis avec des cons, t’es baisé. C’est aussi simple que ça.

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             Quand il vit encore en Allemagne avec ses parents, Dee Dee commence à tester la dope et notamment la morphine - It felt like you were getting an electric shock when you shot it up - À Berlin, il commence à s’habiller et à loucher sur les Levi’s jackets. Il teste aussi le LSD - I did it hundreds of times, and I don’t think I ever had any bad trips, but it really wasn’t my thing. It was  heroin that would get me through the day - Et il adore le pot - Ho ho ho. I lit up a joint of Chiba Chiba Columbian Gold - Il en arrive à son fameux Chinese Rock - For a while dope was called Chinese Rock in New York - Et là on entre dans l’autre mythologie, celle du compositeur d’hits interplanétaires : «Richard Hell had mentioned to me that he was going to write a song better than Lou Reed’s ‘Heroin’, so I took his idea and wrote ‘Chinese Rocks’ in Deborah Harry’s apartment that night.» Et plus tard, comme beaucoup d’autres, Croz, Sly et toute la bande, Dee Dee va devenir cocaine crazy.

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    Dee Dee & Johnny

             Le cœur battant du book, c’est bien sûr l’histoire des Ramones. On pourrait même dire la vraie histoire des Ramones. Comme les Ramones sont un groupe passionnant et que Dee Dee est un écrivain passionnant, ça donne des pages passionnantes. Dee Dee donne le ton : «All of us were a bunch of ill-mannered lowlifes.» Tu comprends, c’est pas les Talking Heads. Au début, Johnny Ramone portait les cheveux très longs, «down to his waist, comme Mark Farmer de Grand Funk Railroad.» Johnny et Dee Dee ont un sacré point commun : ils sont fans des Stooges. Dee Dee n’en revient pas de trouver un autre fan des Stooges à Forest Hills - It was like a miracle - Pour lui, les Stooges sont les meilleurs - They were very very creepy. Creepy is the best description for them. They were the kings of the creeps - Dee Dee et Johnny ramone adorent aussi Jimi Hendrix. Quand Johnny Ramone s’achète une guitare, c’est une Mosrite, comme celle des Stooges, dit Dee Dee (il doit confondre avec Fred Sonic Smith), alors que la Mosrite est une surf guitar. Quand ils voient les Stooges à l’Electric Circus, Iggy arrive sur scène in red underpants et Scott Asheton s’est peint une croix gammée dans le dos de sa motorcycle jacket - They were loud and angry.

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    Hilly Kristal

             Au départ, Dee Dee ne sait pas jouer de la basse. C’est Johnny qui lui montre les notes - All I knew was the E - Et pouf c’est parti ! - We did our first show with The Fast at Performance Studios. For the second show, no one came back - Puis c’est bien sûr le CBGB - We had to watch out for rat, mice and dog shit on the floor. It was the pits. Especially Hilly Kristal, a big fat guy, who ran the place and apparently never bathed - Il dit aussi que sa femme, Karen Kristal, haïssait les Ramones. Aucun détail punk n’échappe à Dee Dee : «The didn’t have any toilets, so the audience just pissed where they stood.» Endroit idéal pour les Ramones - We had a four-way chemistry that was insane - À la fin du premier show, Dee Dee lance sa Dan Electro en l’air «and let it bounce up and down a few times until it broke. I thought that was the ultimate in glamor.» Il ajoute que les Ramones se sont vite taillés une belle réputation, «but not making any money.»

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    Jeffrey Lee Pierce

             Dee Dee dit aussi que la presse anglaise leur manquait de respect - The British press treated us like clowns - Plus loin, il enfonce encore son clou : «Flying in England in February to do interviews with the creepy English press. The biggest assholes in the world. Smarty-farties, that’s what we called them.» Dee Dee décrit aussi une crise de colère de Jeffrey Lee Pierce contre les journalistes français et qui les chasse à coups de Strato blanche. Même chose avec Johnny Ramone qui chasse McLaren de la loge du Whisky a Go Go en brandissant sa Mosrite, «Get out Get out!».

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             Dee Dee donne pas mal de détails fascinants sur la cuisine des Ramones. Joey compose ses chansons sur une Yamaha acou qui n’a que deux cordes, «and then Johnny would struggle his best to interpret it. Johnny would show me the bass parts to my own songs because I had no idea how they went on the bass.» Et puis t’as les relations entre les gens. Dès le départ, Dee Dee se sent à part, «because I think they couldn’t understand me.» Puis quand Marky Ramone arrive dans le groupe, ça se met à picoler sec - Marc and me were drinking ourselves to oblivion, twenty double martinis a night. Booze and pills and cocaine. We were sick.

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             Nous autres les admirateurs, on ne voyait que le côté rock des Ramones. Dee Dee, qui vivait ça de l’intérieur, voyait surtout le côté sombre du groupe - By this stage, Johnny Ramone decided everything for the Ramones. I sat in the back of the van and they sat up front. No one ever spoke to me. Joey and Johnny had a few phoney conversations, but that was about it - Johnny Ramone écoute le baseball sur l’auto-radio, alors tout le monde ferme sa gueule dans le van - Monte would never turn it off because John wanted it that way - Dee Dee en a marre. Il rêve de prendre un job ailleurs, «a doorman, or a candy-store owner, or having a hot dog stand. I was serious. I’d had enough.» Il finit par voir Johnny comme un beauf. Et il enfonce bien son clou : «Johnny was making too many musical decisions for a person who wasn’t a songwriter.» Dee Dee ne peut plus le schmoquer : «It got on my nerves. Johnny just criticized everything. It seemed to be his way of having fun.» Dee Dee décroche au moment de Brain Drain, il ne joue pas sur l’album - Everybody in the band had problems; girlfriend problems, money problems, mental problems - Dee Dee se dit scié de voir que les gens ont une idée idyllique des Ramones. Quand il entend dire que Del Shannon s’est tiré une balle, «it made me think of why I wanted to shoot myself too.» Puis Dee Dee commence à faire de la parano : il croit que les trois autres veulent le virer du groupe - How can you talk about that with people who hate you? - Il ne demande aucune faveur, car il sait qu’il n’obtiendra rien. Même pas de Monte qui veille alors sur Joey, «and a slave to the whims of Johnny Ramone». La cuisine des Ramones n’est pas jojo. Dee Dee n’y voit que le côté dark du punk. Les bad vibes, l’énergie souterraine. Il quitte enfin le groupe.

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             Quand Dee Dee est au ballon, il est obligé de vendre ses droits sur «Poison Heart», «Main Man» et Strength To Endure» pour pouvoir se payer un avocat et sortir. Personne ni à New York ni dans les Ramones n’est venu à son aide - And to top it off, these songs ended up on a new Ramone album called Mondo Bizarro - Dee Dee est furieux, car dans les interviews, les Ramones tentent de minimiser son rôle - «Dee Dee co-wrote it.» No, I wrote it with all my heart and soul. «Poison Heart» was MY song about MY life.

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    Londres / 05 / 06 / 1977

             Dee Dee aura tourné 17 ans avec les Ramones. Il rappelle que les règles étaient établies - We toured the world by rules that were decided for me - I had no part in making them. I was only allowed to learn them, live by them and not question them - Il voit Johnny Ramone comme un monstre - He would get dangerous, yelling and glaring at everyone. He had nothing but pure hate in his eyes. He hated everyone, especially Joey and me - Dee Dee réagissait à sa façon  - I have pulled knives on him, yelled the f-word at him, and told him I hated his guts.

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    Dernier concert 1996

             Quand il revoit les Ramones au moment des derniers concerts, c’est pathétique. Dans la rue, Marky fait semblant de ne pas le voir. Il faut lire ces pages, car Dee Dee décrit la fin misérable d’un groupe qui a tellement compté pour beaucoup de gens. Et sur scène, c’est pas terrible - They were good, but they had lost their cool. Johnny Ramone seemed more like a tennis player than a guitar player.

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             Le passage le plus génial du book est celui consacré à la conférence de presse à Londres : c’est l’équivalent de Las Vegas Parano. Il est à Londres avec Monte Melnick et Joey Ramone. Ils sont tous les trois «pretty fucked up». Joey est «drunk as a skunk». Et puis t’as les London cabs qui ne s’arrêtent pas - Cabs won’t pick you up, especially if you’re American and very drunk - Alors Dee Dee garde toujours des bouteilles de bière avec lui, la nuit à Londres, «to fling at the cabs.» 

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             Dee Dee rend quelques beaux hommages, à commencer par Alan Vega - If Iggy had created a Frankenstein, it was Alan Vega. When Alan jumped in the sparse audience, it was a bit too much for me (...) He’s a very serious performer - Il brosse aussi un sacré portrait de Connie, originaire de Fort Worth, Texas, et ex-poule de Killer Kane - She also had lived with the GTOs, Pamela and all those people, in California. She had been living with Jobriath at the Chelsea Hotel - Hommage encore aux Pistols - But the truth is they were a really good band. They weren’t a bunch of monkeys. They were totally street.

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             Quand Dee Dee voit Totor pour la première fois, il le compare à Dracula. Dee Dee raconte aussi la soirée chez Totor : «Then he sat down at his black concert piano and made us listen to him play and sing ‘Baby I Love You’ until well after 4:30 in the morning. By 5:00 AM, I felt as if I was going to completely lose my mind.» Et comme l’ont dit les autres, Dee Dee ne sait pas qui a joué de la basse sur End Of The Century.

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    Dee + Stiv

             Dee Dee évoque aussi l’épisode du super-groupe à Paris avec Stiv Bators et Johnny Thunders, but nothing worked. Pour lui, c’est comme les Ramones, impénétrable - Eventually, the Ramones became a clique and I felt excluded from it - Dee Dee ajoute que Stiv Bators lui a piqué une K7 sur laquelle se trouvait sa compo «Poison Heart», et bien sûr, Bators va enregistrer une démo.

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             Le grand passage hilarant du book, c’est son séjour à l’asile de fous - I was given a room to share with a negro. He was quiet and well-behaved. He just lay on his cot, sleeping with eyes open, and I sat in the window frame looking at a light bulb - Version punk du Vol Au-dessus d’Un Nid De Coucous - That was fucked up. They also made me play volleyball. It was a nightmare.

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    Signé : Cazengler, ramone encore sa fraise

    Dee Dee Ramone. Lobotomy: Surviving The Ramones. Da Capo 2016

     

     

    L’avenir du rock

     - Atalhos de l’ass

             Finalement, l’avenir du rock trouve le désert très sympa. Il apprécie le calme. Pas de bagnoles, tu respires l’air pur. Pas de gros con au volant d’un diesel, ça repose les yeux. Pas besoin de parapluie, ça simplifie les choses. Pas besoin de cavaler, on a tout le temps. Il n’en finit plus d’énumérer les avantages, pas de factures à payer, pas de plombier à trouver pour réparer la chasse d’eau, pas de mises à jour à télécharger sur le fucking ordi, pas de liquide à retirer pour aller aux putes, mais le plus intéressant, ce sont les rencontres. L’avenir du rock serait prêt à parier qu’elles sont spécifiques au désert. Ce sont des rencontres qu’on ne pourrait pas faire en ville. Exemple : un jour il croise un drôle d’individu aux allures de dieu grec. Cheveux bouclés, peau claire, il a une aile greffée sur la joue gauche. Il paraît un peu louche, mais l’avenir du rock ne s’en offusque pas puisqu’il engage la conversation :

             — Bonjour, je suis l’avenir du rock. Vous cherchez quelque chose ?

             — Oh oui, je cherche mon frère Thanatos...

             — Ah oui, le dieu de la mort ! Donc vous êtes Hypnos ! Quelle joie que de vous rencontrer ! 

             Hypnos s’incline respectueusement :

             — Cette joie est réciproque. Quand je vais raconter ça à Nyx, ma mère...

             — Nyx ta mère ?

             — Arrêtez vos conneries !

             — Je posais juste une question !

             — Bon, bref, quand je vais lui raconter ça, Nyx ma mère ne voudra jamais me croire : un helléniste en plein désert !

             — N’exagérez pas, je ne connais que deux/trois bricoles, juste de quoi alimenter une modeste rubrique. Et puis c’est pas tous les jours qu’on rencontre un dieu grec. Ça change ! Ça remonte le niveau intellectuel. Je ne devrais pas vous dire ça à vous, mais ça donne des ailes !

             — Pardonnez-moi d’insister, avenir du rock, mais vous n’avez pas répondu à ma question...

             — Non, je n’ai pas vu Thanatos, du moins pas encore, mais je vous recommande chaudement Atalhos. Vous m’en direz des nouvelles !

     

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             Le chanteur d’Atalhos s’appelle Gabriel Soares. Il a le prénom d’un ange bien connu. Il dispose des deux atouts qui font les superstars, enfin les vraies, celles de l’underground : le power et la grâce. En plus, il a les compos. En plus du plus, il y croit dur comme fer. C’est tout de même incroyable de voir ces quatre Brésiliens jouer une pop de cracks pour une salle à moitié vide. Ça crève les yeux : Atalhos est un groupe de

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    surdoués miraculeusement de passage en Normandie. Sur scène, ils dégagent une puissance extraordinaire, tout repose sur la qualité des chansons et les dynamiques internes, le bassman joue à la vie à la mort, t’as un mec au beurre qui ne la ramène pas mais qui cale tout comme il faut, et l’ange Gabriel partage ses duties aux poux avec un barbu d’une surprenante discrétion. Sa façon de jouer dans l’ombre rappelle celle de Joey Santiago.

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             Comment pourrait-on les situer musicalement ? Grande power-pop atmosphérique ? Ils ont tellement de personnalité qu’on peine à les comparer. Dans une interview, ils citent Wilco, mais ils sont bien meilleurs que les Américains. T’en perds pas une miette, ils combinent les échappées mélodiques avec un power bien tempéré, chaque cut se distingue du précédent par sa structure, mais globalement, l’ambiance ne bouge pas. Ils sont captivants de bout en bout. T’as vraiment

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    l’impression d’assister au concert d’un groupe légendaire que personne ne connaît. Comme ils chantent en brésilien, t’es baisé, t’as aucun point de repère, donc tu dois te contenter de ce que raconte l’ange Gabriel entre deux cuts. Miraculeusement, il parle français, avec un fort accent. L’un de ses plus beaux cuts concerne le Paraguay, mais il ne figure pas sur l’album que tu ramasses ensuite au merch. 

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             L’album s’appelle A Tendaçao Do Fracasso et date de 2022. T’as zéro info dans Discogs. Et de toute façon, tu ne te fais aucune illusion : tu sais bien que tu ne vas pas retrouver la clameur du set dans l’album, même si les compos tiennent la route. Tu

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    retrouves un peu de cette puissance atmosphérique dans le cut d’ouverture de balda, «Tierra Del Fuego», et avec le morceau titre, tu re-goûtes à cette fast pop de qualité extrême. Midas Gabriel transforme sa pop en or. Sa copine Delfina Campos vient duetter sur «Te Encontrei Em Sp» et te voilà sous le charme. Et ça continue en B avec ce «Teoria Del Cuerpo Enamorado» qui te monte bien au cerveau. Mais malgré tous tes efforts de subjectivité, tu ne retrouves pas l’éclat du set. «Monica Vitti» somme comme une pop douce et tendre, vertueuse et bien roulée, c’est un joli mid-tempo fleuri de notes aériennes. Tu retrouves enfin le beat têtu qui te plaisait tant sur scène dans «Ushuaia». C’est là qu’ils excellent, voilà l’hit d’Atalhos, mood musclé, bien soutenu et traversé par les alizés du paradis.

    Signé : Cazengler, qui l’a dans l’Atalhos

    Atalhos. Le Trois Pièces. Rouen (76). 23 février 2026

    Atalhos. A Tendaçao Do Fracasso. Costa Futura 2022

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Hammond honorable

     (Part One)

     

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             La vie de John Hammond est un peu à l’image de celle d’Auguste Renoir : elle n’offre pratiquement pas de reliefs. Comme chez Renoir, tout l’attrait se résume à l’œuvre, et non dans la vie de l’artiste, alors que dans le cas de Paul Gauguin, par exemple, l’attrait se trouvait à la fois dans l’œuvre et dans la vie de l’artiste. Il faut simplement se souvenir que John Hammond est le fils du célèbre producteur John Hammond, lui-même descendant d’une longue lignée de John Hammonds qui remonte jusqu’à l’antiquité. L’ancêtre s’appelait Jean Amande et il cultivait ce précieux fruit dont le lait rendait folles les princesses de Nubie. 

             Pour les becs fins du blues, John Hammond est l’un des meilleurs. Il vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre hommage en célébrant une œuvre dense.

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             L’un des plus beaux albums de blues blanc est certainement Big City Blues. Pochette magnifique. On y voit le jeune John assis sur sa Honda rouge. Il porte du cuir noir, et derrière lui resplendissent les buildings de Manhattan. Si une pochette dit l’Amérique intrépide, c’est bien celle-ci. Et quel album ! Il attaque avec l’« I’m Ready » de Big Dix et on a tout de suite la vraie voix. Il joue un boogie blues extrêmement sérieux et doté d’un certain cachet. Dès le premier cut, John Hammond entre dans la cour des grands. Avec « My Starter Won’t Start », il montre bien qu’il sait chanter le blues. Il recrée le blues blanc. En fait, il semble coloniser le blues, comme ce naufragé qui colonisa une île du Pacifique en construisant une église en palmes. On tombe ensuite sur « Barbecue Blues », un beau boogie de caractère. John Hammond sait ce qu’il veut. Il reprend l’« I’m A Man » de Bo Diddley et sonne comme les Pretty Things ! Non ! Mais si ! Il tient bien son« Barrelhouse Woman Blues » et il déroule l’extraordinairement spatial et spacieux « Midnight Hour Blues ». Il chante presque comme Stan Webb, avec du doux dans le gras du menton. En B, il attaque avec le « Backdoor Man » de Chucky Chuckah. Puis il revient à Big Dix avec « I Live The Life I Love ». Il peut sonner comme Alvin Lee. Au fond, si on réfléchit cinq minutes, John Hammond pourrait bien être une sorte de Chucky Chuckah blanc. Il livre aussi une version extraordinaire de « No Money Down », swinguée jusqu’à l’oss de l’ass et visitée par les vents d’Ouest. Puis t’as une version secouée de « My Babe », classique big dixien qu’il transmute en or philosophique. Il tient tous se cuts par la peau du cou. On considère Big City Blues comme le premier « white blues record from either side of the Atlantic ».

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             Comme il dispose d’une vraie voix, qu’il adore le blues et qu’il sait jouer de la guitare, le jeune John sait que l’avenir lui appartient et qu’il va pouvoir enregistrer des tas de disques. Sa discographie s’étend sur cinq décennies. L’amateur se retrouve avec du grain à moudre. Juste avant Big City Blues, le jeune John avait déjà enregistré un bon album sans titre chez Vanguard : John Hammond. Il y reprend une belle ribambelle de classiques : « Two Trains Running » (de Muddy qu’il tape à la dure en jouant seul et en tapant du pied sur une grosse planche, mais il n’est pas Hooky), « Give Me A 32-20 » (de Big Boy Crudup, il tape toujours du pied et il chante au raw). On l’aime bien, le jeune John mais il a un gros problème : une peau blanche. C’est compliqué. Mais pourquoi ce blanc-bec veut sonner plus noir qu’un nègre du Mississippi ? C’est une aberration. Quand il hurle Lord mama, sait-il seulement de quoi il parle ? A-t-il une idée de ce que ces pauvres nègres ont enduré ? Il retape dans Chucky Chuckah pour une version softy de « Maybellene ». Mais Chucky Chuckah est plié de rire. Chucky Chuckah est passé par Angola. Mais le jeune John ne se déballonne pas. Il revient avec « Louise » qu’il joue bien au trade et il devient magnifique de solitude et de peau blanche dans le monde des noirs. On le sent inspiré. Il tape ensuite dans le « This Train » de Big Bill Broonzy et il le fait bien, il le choo-choote en grattant des poux exacerbés - Hey hey - et ça passe comme une lettre à la poste. Il chante « East St Louis Blues » comme un nègre atteint de tuberculose. La Dame aux Camélias se serait jetée aux pieds du jeune John, car il fait là une fabuleuse dentelle d’art moderne. Il est encore plus fantomatique avec « Going Back To Georgia ». C’est du Skip James à l’état pur ! Il va chercher « I Got A Letter This Morning » de Son House au chat perché. On sent bien la cabane perdue au bout des champs. Et il refait son numéro skipy avec « Alabama Woman Blues » et on se retrouve une fois de plus en pleine fantomisation des choses. Il se rend aussi au carrefour du diable pour le fameux « Crossroad Blues » de Robert Johnson. C’est une fois de plus un prodige transcendantal.

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             Il reviendra à Robert Johnson en 2003 avec un album assez stupéfiant, At The Crossroads. On peut même parler d’album mythique. Tout y pincé jusqu’à l’excellence, comme cette fantastique version de « 32-20 Blues ». Pureté du son et de la voix. Tout est joué au picking différé et chanté au velouté de lait crémeux, comme ce « Milkcow’s Calf Blues », qui semble descendre d’un pis dans l’aube fraîche du Kentucky. Ce mec sait traire les notes de blues au fond des fermes les plus reculées. Il a un son tellement pur ! T’es obligé de t’en délecter. Impossible de faire autrement. Dans « Trawling Riverside Blues », le jeune John claque ses vieux accords de principe avec la niaque des Appalaches. C’est effarant de crudité véracitaire. En vieillissant, le jeune John flirte de plus en plus avec le génie. Il creuse toujours plus dans les profondeurs des roots avec « Stones In My Passway », puis il rebat tous les records de purisme avec « Cross Road Blues ». Il gratte ça à la lune. C’est un fou des roots. Un dingue du real deal. Tout est gratté au clair de bottleneck. Il finit par se perdre dans le fouillis des roots et des cabanes - Lord I believe it’s time to go - Eh oui, son « Me And The Devil Blues » est d’une finesse extrême. Il devient enragé avec le fantastique « Walking Blues » des origines et passe ensuite au brasier des poux avec « Preaching Blues ». On le sent possédé ! Il joue comme dix ! Puis il salue Chicago avec « Sweet Home Chicago » et sonne comme Elmore James qui avait tout pompé à Robert Johnson. Il emmène « When You Got A Good Friend » au chant sibyllin et passe à l’heavy blues avec « Judgment Day ». Hallucinant ! Le jeune John sonne comme les Doors. Il boucle cet album héroïque avec une cover demented de « Rambling Blues ». Alors attention les gars : ce cut contient toute la mythologie du blues. Tout Elmore James était déjà là et donc tout l’early Fleetwood Mac de Peter Green et donc tout le blues rock anglais des seventies. John Hammond t’en bouche un coin.

             C’est sa façon de dire : Robert Johnson se trouve à l’origine de tout.

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             Attention à So Many Roads paru en 1965 : c’est un album garage. Le jeune John est accompagné par les mecs des Hawks et Charlie Musselwhite passe de coups d’harp sur « Down In The Bottom ». Bloomy joue aussi un peu de piano. Charlie et Bloomy débarquaient de Chicago pour participer aux séances d’enregistrement de ce disque, et à l’époque, on ne les connaissait pas encore très bien. C’est tout le génie du jeune John d’avoir récupéré ces deux petits mecs. À l’époque, on racontait que le jeune John avait influencé Dylan. Évidemment, Dylan se trouvait dans les parages. Les Hawks, Bloomy, Charlie, c’était sa came. Dylan fut fortement impressionné par le son du jeune John et de toute cette bande de bohémiens inféodés au blues. Dylan n’en était encore qu’à « Bringing It All Back Home », il n’était pas encore passé à l’électrique. Et ce fut le déclic. On tombe ensuite sur une version mauvaise (au sens de la mauvaiseté) de « Who Do You Love », avec au programme du raw et des guts à gogo. Tout le destin de Dylan se joua semble-t-il sur cet album, car il récupérera à la suite les Hawks pour en faire The Band et Bloomy pour l’accompagner sur Highway 61 Revisited. On a un heavy blues de rêve avec la reprise de l’« I Want You To Love Me » de Muddy. Ils passent le « Rambling Blues » de Robert Johnson en mode heavy blues de cabane. Quant à « Oh Yeah », c’est du garage avant le garage, on est en 1965 - She’s my lover and she’s my ball - C’est l’une des versions les plus raw du hit de Bo qui soit, bien plus punk que celle des Shadows Of Knight. Admirable, même si c’est balayé à l’orgue. Le jeune John sait chanter comme un renégat. Même chose pour la cover de « You Can’t Judge A Book By The Cover », qu’il chante avec une malveillance considérable. Et l’album se termine en apothéose avec « Gambling Blues » (monstrueux ! Reprise sauvage et hargneuse), « Baby Please Don’t Go » (version pépère, pas celle des Them) et « Big Boss Man » (joué à la Pretty Things). John Hammond serait donc le punk blanc original, et alors tout devient évident : le blues était punk bien avant l’invention du punk-rock.

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             Sur Country Blues paru aussi en 1965, le jeune John recommence à taper dans les classiques de Robert Johnson, de John Lee Hooker et de Bo Diddley qu’il rejouera tout au long de son aventure musicale. Il chante « Hitchhiking Woman » à la Skip James, d’une voix de fantôme épuisé par l’intemporalité. Nous autres terriens nous plaignons que la vie est courte, mais sachez que les fantômes se plaignent du contraire. Il gratte bien son « Statesborough Blues » et recherche l’authenticité de cristal du blues des origines. Alors il gratte à l’ongle sec et chante à l’étranglette. Sacré John, il ne s’épargne aucun effort. Mais c’est tellement blanc qu’on se demande parfois s’il ne vaut mieux pas écouter l’original. Oh il sait jouer, c’est sûr, mais Robert Johnson aussi, surtout avec « Milk Cow Calf Blues ». On écoute attentivement sa version de « Crawling Kingsnake » mais on ne peut pas s’empêcher de préférer celle de Doors. Il chante « Bull Frog Blues » à la syllabe mouillée et opère quelques petites accélérations de tempo typiques des bluesmen des origines. Comme Taj Mahal, il tape aussi dans Sleepy John Estes. Sa version de « Drop Down Mama » vaut le détour, croyez-le bien. Puis il s’attaque à un autre géant : Jimmy Reed, avec « Little Rain Falling » qu’il prend au chat perché. Il en fait une version bourrée du meilleur feeling blanc. C’est tout de même autre chose que John Mayall. Dernier gros coup, cette cover de « Who Do You Love ». Il la prend à la mine mauvaise, avec un faux air d’Al Capone, ou de Dick Tracy, c’est comme on veut, du moment qu’on a un menton carré et une balafre - Voo doo you lov ? - Il fouette ça au gratté de poux foutraques et tartine par dessus des vieux coups d’harp. Mirobolant !  

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             Pour Mirrors paru deux ans plus tard, il s’offre une pochette psychédélique, mais il ne bascule pas dans le psyché comme Wolf et Muddy. Il reste résolument tourné vers le passé de ses idoles. Sur certains cuts, on retrouve Bloomy et Charlie. En fait, cet album est une compilation, avec une A électrique et une B où il joue seul en s’accompagnant à la gratte. Il tape dans T-Bone avec un très beau « They Call It Stormy Monday ». Il le prend au chat perché. Il faut bien comprendre que le jeune John aura passé sa vie à chercher le feeling absolu, c’est-à-dire la pierre philosophale du blues. Et en l’écoutant, on comprend ce qui s’est passé dans sa tête : il s’est découvert un jour une sorte de facilité vocale, une petite aisance à glisser dans les aigus limpides, alors il a fermé les yeux et a poussé tout naturellement sa voix. Il s’est laissé aller. Complètement aller. Alors il s’est mis à jouer de sa voix comme d’un instrument, en essayant d’en maîtriser la technique. Un peu plus loin, il fait une version superbe du fameux « Keys Of The Highway », signé Big Bill Broonzy. Il n’existe pas de blues plus éclatant à la surface de cette terre. Il prend ensuite « I Just Got Here » en mode slow blues, et Barry Goldberg l’accompagne à l’orgue. Le mec qui joue de la basse sur « Travelling Riverside » s’appelle Jimmy Lewis et on n’entend que lui. En B, il fait son Robert au rossignol de beau merle avec des covers de « Stones In My Passway » et « Walking Blues ». Son « Death Don’t Have Mercy » compte parmi les plus sombres de l’histoire du blues.

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             Sur I Can Tell paru en 1967, le jeune John tape une belle version du « Smokestack Lightning » de Wolf. Il joue le solo et ne prend aucun risque. Il sait respecter la mouvance de la menace perfide instituée par Wolf. Robbie Robertson joue sur cet album gorgé d’hommages superbes à John Lee Hooker (« I’m In The Mood », spectral), à Bo Diddley (« I Can Tell » chanté avec une incroyable largeur d’esprit), à Big Dix (« Spoonful » qu’il chante avec du feeling plein la bouche et plus loin « My Baby Is Sweeter », qu’ils jouent dans une ambiance à la Chicken Shack), à Elmore James (« Coming Home »), à Chucky Chuckah (« Brown Eyed Handsome Man ») et à Little Walter avec l’excellent « You’re So Fine ».

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             Encore un fantastique album avec Sooner Or Later paru en 1968. Le jeune John attaque avec le vieux « Crosscut Saw » qui fut aussi un hit pour Albert King. Il le prend au sérieux et ça devient véritablement énorme. Il tape ensuite dans un cut de Wolf, « How Many More Years », amené à coups d’harp. Le jeune John a une vraie voix, il va chercher le bon raw. Il prend « Shake Your Money Maker » à la sauvage. Puis ça bascule dans le le  boogie dévastateur. Well done, John ! Le « Sugar Mama » qu’il attaque à la suite préfigure celui de Taste. Le jeune John joue ça au max de son animalité. Il devient est l’un des géants du blues. Chaque fois qu’il tape dans un classique, il trouve le bon son et sait placer sa voix. Il attaque la B avec « Nine Below Zero », un heavy blues extraordinairement agressif. Nous voilà confrontés à l’archétype de l’heavy blues. L’harp traîne à l’arrière et le jeune John sort pour l’occasion son plus beau raw. Il sature ses coups d’harp. Il tape plus loin dans l’Evil que Big Dix avait composé pour Wolf : « Evil Is Going On ». Le jeune John le soigne aux petits oignons. On peut lui faire confiance. Il termine sur un monstrueux classique de r’n’b connu comme le loup des steppes, « Don’t Start Me Talking ». Ouch ! Quel album ! 

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             Pour enregistrer Southern Fried, il débarque en 1970 à Muscle Shoals. Eddie Hinton, David Hood et toute la bande accourent au rendez-vous. Dès « Shake For Me » on entend la belle basse de David Hood. Je jeune John a vraiment un faible pour Big Dix, car il tape dans « Don’t Go No Further », et surtout le fantastique « You’ll Be Mine » qu’il transforme en pur hit de juke. Curieusement, l’album est tellement beau qu’il en paraît lisse. Tout est parfait, le choix des cuts, la voix du jeune John et le house-band de Muscle Shoals. Aucun défaut et c’est précisément cet aspect lisse qui peut agacer, ou provoquer une certaine impatience. Le jeune John « sauve » cet album trop parfait avec une reprise magnifique d’un autre hit de Wolf, « I’m Leaving You ». Il tente de revenir à l’heavy stuff hanté de la grande mesure, mais sa cover sonne comme une reprise de Chuck Willis. Trop bien huilée. Il attaque la B avec un beau « Nadine » dont il ralentit le beat histoire de marquer sa différence avec Chucky Chuckah. On se régale du bassmatic transversal de David Hood. Par contre, le jeune John commet une grosse erreur en voulant reprendre « Mystery Train ». Ce classique d’Elvis fait partie des intouchables, tu ne le savais pas, John ?

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             On reste dans les années soixante-dix avec Source Point. Le jeune John est devenu un expert du boogie-blues classique et de l’heavy-comme-pas-deux, comme on le voit avec « Hoo-Doo Blues ». Il chante ça à l’accent sale et sonne comme un vieux black ayant affronté plusieurs fois la mort. Il fait un petit coup de Big Dix avec « Mellow Down Easy », bien cousu de fil blanc, mais il ramène par la bande un petit côté infernal et inspiré, et comme il le fait avec une certaine conviction, ça tourne au voodoo. Il prend ça au carré du menton, un peu à la manière d’Alvin Lee. C’est terrible de génie blanc, et il claque en prime un solo imparable. Il fait aussi une belle cover du « She Moves Me » de Muddy. Il la prend sous les aisselles et l’accompagne à coups d’harp bienveillant. S’ensuit une bonne surprise : « Let’s Get Home » de Pops Staples - On the morning train - Le jeune John joue ça rockab sur un beau choo-choo beat. Puis c’est un nouveau coup de chapeau à Wolf, il le fait avec un infini respect punk. Quant à « My First Plea », c’est vraiment digne de Jimmy Reed, bien sucré et racé, le jeune John le chante à la délectation, encore une fois, il se situe dans le pouvoir du génie blanc. Il termine cet excellent album avec « As The Years Go Passing By », encore un blues racé comme ce n’est pas permis - There’s nothing I can do/ If you leave me to cry - Il chante ça avec une classe insolente - My love will follow you/ As the years go passing by - C’est un absolu de blues inspiré. Le problème avec un mec comme le jeune John, c’est qu’après ce genre d’album, on va attendre de lui des miracles. 

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             Vous voulez des miracles, les gars ? Pas de problème. On en trouve sur I’m Satisfied qui sort un an plus tard. Il ouvre le bal avec « Outside Your Door », chanté avec un feeling infernal et même insupportable de pureté intentionnelle. Ce mec a les mains propres, on ne pourra jamais l’accuser d’avoir voulu tirer profit des vieux nègres édentés et mentalement démolis par l’historique de l’esclavage. C’est vrai qu’il faut toujours se méfier des blancs, ils vont chercher à tirer profit de la moindre chose, mais les nègres, my God, ils en sont parfaitement incapables, parce qu’ils s’en foutent, comme d’ailleurs les Indiens d’Amérique qui ne comprenaient pas qu’on pût vendre la terre. Pour eux, la terre, le ciel, les fleuves, les bois et les nuages appartenaient à tous. Enfin bref. S’ensuit « If You Ever Need A Man ». Il y va le jeune John, il fait ça avec de l’art plein la bouche, on sent le confiné du culte, on sent le petit blanc qui regrette la cruauté de ses ancêtres et qui tente de réparer l’injustice de l’esclavage, mais comment peut-il seulement imaginer que c’est possible ? C’est irréparable. Aussi irréparable que les camps de la mort, sauf que la condition des nègres était encore pire. Oh, c’est sûr, ils n’étaient pas gazés, mais ils devaient travailler leur vie entière pour des patrons blancs dépravés et personne n’a la moindre idée de ce que ça pouvait représenter au quotidien, en termes d’humiliation et de cruauté. Tu te lèves tous les matins avant le lever du soleil et tu vas travailler aux champs, négrillon ! Pas de smartphone ni de facebook ! Pas de syndicat ni de Sécurité sociale, connard ! Pas de RTT ni de vacances aux sports d’hiver ! T’as le museau dans le limon du delta ! T’aimes le blues ? Alors vas-y, ramasse le coton et ferme ta gueule ! On n’en finira plus de touiller l’abjection du système qui a promu le blues. En tous les cas, ces gens-là ont gratté la terre toute leur vie pour rien, et souvent sous les coups de patrons blancs cupides. Bien sûr, on ne va pas s’en prendre au pauvre John qui fait l’impossible pour sonner au plus juste de ce qu’il imagine être le blues, comme on le constate à l’écoute de « Man In The Road ». Le jeune John chante le blues avec un talent avéré. Mais on a quand même envie de lui demander de laisser la place aux vieux nègres édentés et nécessiteux qui ont réussi à survivre par on ne sait quel miracle dans cette effroyable machine à tuer les pauvres que fut - et qu’est encore certainement aujourd’hui - le fameux Deep South. Quand on trempe dans le blues, on est forcément confronté à toutes ces questions. D’évidence, John Hammond s’est posé toutes ces questions. Il a choisi la voie harmonique du talent inverti pour rendre le meilleur hommage possible à tous ces grands clochards nègres, mais c’est insuffisant, car à aucun moment ne se reflète l’abîme dans lequel les ancêtres de tous ces pauvres gens furent précipités. Pour continuer l’écoute de cet album, il faut foutre la paix au jeune John et lui faire confiance. Il attaque un gospel intitulé « I’m Satisfied » et bien évidemment, des petites négresses font les chœurs. Puis il enchaîne avec des boogie-blues dignes de Boogie McCain et boucle avec « From Fear », merveilleuse pièce de blues tardif. C’est vrai que le jeune John soigne son velouté, et on l’admire pour ça. D’autres préféreront admirer Skip James qu’on paya 40 $ pour dix-huit morceaux devenus plus tard des classiques. 

    Signé : Cazengler, John Immonde

    John Hammond. Disparu le 28 février 2026

    John Hammond. John Hammond. Vanguard 1963

    John Hammond. Big City Blues. Vanguard 1964

    John Hammond. So Many Roads. Vanguard 1965

    John Hammond. Country Blues. Vanguard 1965

    John Hammond. Mirrors. Vanguard 1967

    John Hammond. I Can Tell. Atlantic 1967

    John Hammond. Sooner Or Later. Atlantic 1968

    John Hammond. Southern Fried. Atlantic 1970

    John Hammond. Source Point. Columbia 1971

    John Hammond. I’m Satisfied. Columbia 1972

     

    *

             Le problème avec les cercles c’est que ça n’en finit jamais…

    META-METAL

                      Profitons d’une étrange connexion saisonnière entre l’envie d’entreprendre une kronic sur le groupe Ouroboros et la sortie d’un livre  aux éditions des Belles Lettres. Quand j’ai vu l’annonce de sa parution j’ai eu un haut-le-cœur, quoi un ouvrage de Sénèque dont j’ignorais jusqu’à l’existence, je commande illico presto !

    LES DERNIERS JOURS DE L’HUMANITE

    (Intoduction, traduction, notes : JEAN-LOUIS POIRIER)

    (Les Belles-Lettres / Janvier 2026)

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             Le livre fait cent-soixante-dix pages. Rassurons ceux qui n’aiment pas les gros bouquins, le texte de Sénèque ne dépasse pas quinze pages. Je respire, ce n’est pas un texte rare de notre philosophe. Seulement un extrait prélevé dans un de ses ouvrages, livre de plus de trois cents pages intitulé Question Naturelles.

             Le titre n’est pas de Sénèque mais de Jean Poirier. Il joue un peu avec les lecteurs modernes, notre monde sent la guerre, et avec un peu de chance pourquoi pas une apocalypse nucléaire... L’Antiquité ne possédait pas l’arme atomique, mais si toute chose a une fin, une question judicieuse se pose : pourquoi le monde lui aussi n’aurait-il pas une fin… Vaste question, nous ne l’étudierons que sous son aspect historial romain. Les Grecs se sont aussi posés la question : pensez ne serait-ce qu’à la disparition de l’Atlantide exposée dans trois des dialogues de Platon.

             Il est à noter que ce thème renaît au temps d’Auguste, qui fonda l’Imperium Romanum. Les plus grands poëtes de langue latine, Horace, Virgile, Ovide, Lucain, aborderont selon divers éclairages ce thème. A peine l’Imperium est-il né que l’on redoute la fin de l’Imperium… Les chrétiens s’empareront très vite de ce thème : certains historiens datent la rédaction l’Apocalypse de Jean du règne de Néron dont Sénèque fut le précepteur.

             Pour Sénèque la fin du monde n’est pas une hypothèse. Elle reviendra. Il hésite un tant soit peu sur la manière dont cette fin s’effectuera. Il propose   trois versions : un déluge qui noiera la terre, un incendie qui  calcinera toutes formes de vie, un mix des deux. Le mot déluge risque de vous diriger vers l’idée du déluge biblique, fausse piste car il n’y a ni arche ni survivant. Quand il dit déluge, mer montante, fleuves débordants il faut entendre Eau et quand il dit incendie : Feu. Nous voici dans la vision fondatrice des quatre éléments, la Terre n’est pas la catastrophe puisqu’elle subit la catastrophe. L’Air est hors de cause : certes il pousse d’énormes vagues et il attise avec violence les flammes, mais en tant qu’élément subtil, il est avant tout l’agent de liaison des quatre éléments qui permet de s’élever du Feu à l’Ether élément particulier : celui du Divin.

             Si Sénèque pose la fin du monde comme inéluctable, c’est parce qu’il suit l’enseignement du Stoïcisme, vaste sagesse philosophique qui pose les quatre premiers éléments comme participatifs de tout ce qui existe. Le cinquième élément les stoïciens lui donnent le nom de Logos, lui aussi il participe de tout ce qui existe, vous le retrouvez en toute chose dès que vous pensez, dès que vous conceptualisez, n’importe quelle chose du monde. Mais vous ne pouvez vous opposer à l’ordre immuable, au destin du monde. Le Divin, ou l’Ether, ou le Logos, roule sur lui-même, c’est un cycle qui se répète à l’infini, car lorsque le moteur mobile du Divin  a fait un tour lui-même, il s’est accompli parfaitement tout en soumettant le monde à sa propre nécessité cyclique. Le Divin ne peut s’accomplir au-delà de sa propre perfection, d’où la nécessité destinale d’un amoindrissement pivotal du Divin qui arrivé à sa perfection ne peut que recommencer un cycle qui le mènera une nouvelle fois à sa perfection, cette déperdition perfective se traduit  par une conflagration destructrice du monde qui lui aussi repart pour un tour. Le monde revient ainsi chaque fois tel qu’il était dans son tour précédent. Ce que l’on appelle l’Eternel Retour, symbolisé par l’anneau du Serpent qui se dévore lui-même pour rester éternellement lui-même.

             Dans la centaine des pages qui restent Jean-Louis Poirier nous offre une petite anthologie de textes de penseurs qui se sont intéressés à cette problématique. Elle débute par un texte d’Ovide et se termine par des lyrics de… Bob Dylan.

             Une remarque incidente : parmi tous les auteurs cités, l’on rencontre Schopenhauer, philosophe un peu déserté (à tort) par les temps qui courent, mais pas une ligne de Nietzsche le philosophe moderne de l’Eternel Retour, qui a décrit la pensée de l’Eternel Retour comme la pensée la plus lourde.  Une explication à cette absence : l’antiquité a pensé la fin du monde mais a jugé inutile de se focaliser sur le retour du monde. Il est vrai que lorsque nous avons déjà vu un film nous n’avons pas toujours l’envie de le visionner une deuxième fois. Ne connaissons-nous pas déjà la fin de l’intrigue.

             Il en est de même de l’Eternel Retour, certes nous connaissons la fin, mais entre cette fin et ce qui se passera depuis notre propre position sur le cercle, nous n’en savons rien. Peu s’y risquent. A part des auteurs de science-fiction, mais quand on réfléchit à leurs romans, notre réflexion s’infléchit selon le domaine de l’ordre du politique… ce qui nous amène sur un terrain mouvant…

             Il est temps de revenir à Ouroboros.

    GLORIFICATION OF A MYTH

    OUROBOROS

    (NOL / 2011)

    Groupe australien, nous chroniquons leurs deux albums, le dernier date de plus de dix ans, toutefois leur FB et leur Instagram sont de nouveau actifs.  Prépareraient-ils leur retour. Affaire à suivre.

    Michael Conti : bass, backing vovals / David Horgan : drums / Chris Jones : guitar / Evgeny Linnik : vocals / Michail Okrugin : guitare.

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             Quelle couve ! Prodigieuse ! De Colin Maks. L’a déjà réalisé une centaine de pochettes d’album metal, à visiter sur Discogs. Mais celle-ci est son chef-d’œuvre, ne s’est pas donné la peine de représenter l’histoire complète du monde, simplement un torse d’homme, admirez les écailles de sa  peau, je suis sûr que Jim  ‘’King Lizard’’ Morrison aurait adoré, mais l’essentiel n’est pas là car l’absolu est niché dans la bouche d’ombre, ce serpent débordant de ses lèvres, peut-être même est-il en train de l’étouffer, preuve que Le concept d’Eternel Retour est avant tout une parole, un mythe, un logos, car ce que nous sommes incapables d’appréhender en sa propre objectivité nous le saisissons conceptuellement.

     Black hole generator :un summum battérial, ne vous laissent plus en paix, toutes les cinq secondes une floppée instrumentale fond sur vous, pas le temps de remettre vos idées en place dans les neurones, ça tangue de tous les côtés, sont comme des enfants de maternelle à qui lèvera le plus faut la main pour avoir droit à une barre de chocolat, du haché menu, quelle drummerie, c’est un fouillis d’ordres indécent, le vocal grogne dans son coin comme un ours en cage qui médite de sauter sur son soigneur dès qu’il ouvrira la porte. Si vous demandez quel est ce trou noir et ce qu’il est censé générer, la réponse est facile, premièrement c’est vous et le monde, un truc visqueux dont vous êtes l’englobant et l’englobé car que serait la matière sans la conscience de la matière, deuxièmement le trou noir c’est vous, chacun a le sien dans son cerveau, non ce n’est pas le vide absolu, c’est votre vision de la chose dont vous faites partie, ce sont vos

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    solutions à la fameuse interrogation que  Gauguin a magnifié dans son tableau D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, comme toujours vous répondez : ce n’est pas moi, et vous caftez son nom à la maîtresse, celui d’un Dieu et de toute son histoire, maintenant que vous pouvez vous cacher derrière un nom désormais votre vie ne vous posera plus problème, vous avez trouvé, ou réinventé pour les plus astucieux, un mythe, une mythologie derrière laquelle vous vous sentez protégé. Lashing in the flames : toujours la même marmelade sonique, c’est fou, l’est impossible de compter les moulinets et les breaks, nous avons fait un grand saut en avant, nous étions chez les hommes du néolithique à créer des Dieux animaux et totémiques, à transformer les puissances élémentales en êtres divins personnalisés, en plein milieu du morceau une aubade espagnole à la guitare sèche, en pleine corrida à part que le rouleau compresseur reprend son acharnement colérique, un petit bémol à votre contentement, sur le sable, le taureau au milieu, c’est vous, pas de panique c’est vous et tous les autres, toute l’humanité avec vous, non ce n’est pas un jour de fête, plutôt le dernier jour du monde, ou l’avant-dernier, l’espèce humaine a peu de chance de réchapper à la toute prochaine guerre nucléaire, si vous ne sentez pas les flammes explosives qui s’apprêtent à vous tomber dessus… c’est que vous n’avez pas encore compris que l’espèce humaine (vous en faites partie) s’apprête à appuyer sur le bouton ! Croyances théocratiques se terminent en Apocalypse ! Animal, man, machine : presse-purée riffique, vocal en marche militaire pour énoncer l’évolution animal-homme  et hélas stade  involutoire : machine. Ça pilonne, ça forge, ça bat le fer tant qu’il est chaud, faut du temps pour que l’homme émerge de sa primarité, ensuite la courbe ascendante se précipite en sa propre impasse. Une guitare comme une mouche qui bourdonne, avons-nous vraiment subsumer ce stade, un riff funambule oriental essaie de charmer le serpent qui sommeille en nous, il ne réussit que trop bien, toute montée se résout en pente, nous ne sommes pas encore disparus, mais nous serons dans le wagon de la cinquième extinction. La machine nous remplacera. Sanctuary : nous courrions à la catastrophe et la musique devient rieuse, elle tournoie comme des pantins au bout d’une corde, je suis moi et je ne suis plus moi, je suis un mix intégré, mi-homme-mi-machine, si vous me prenez pour un fou relisez L’île du Docteur Moreau de H. G. Wells le visionnaire, la musique rigole moins, c’est vrai que je suis fou, non pas d’une folie douce ou dure, d’une folie salvatrice, je me suis renié pour mieux m’améliorer, ne serais-je pas en train de devenir un de ces Dieux que j’ai longtemps tant honni. J’ai abandonné mon cadavre sur le rivage, mon esprit machiné survole la mer. Sea to summit : la folie n’était qu’une rémission, le soleil réchauffe les pôles et l’eau monte, la mer recouvre les plus hauts sommets, Ouroboros a choisi son cataclysme parmi les solutions proposées par Sénèque, submersion par l’eau, peut-être restera-t-il une crête  émergeante sur laquelle nous trouverons refuge, la tarentelle orientale se métamorphose en leitmotive salvateur, peut-être survivrons-nous… Serais-je victime d’une de mes obsessions mais le déferlement sonique ressemble à certains passages de Nantucket Sleighride de Mountain, moins d’ampleur romantique mais une technicité augmentée. Disemboled mind : attention ça cahute dur, le feu se joint à l’eau, des anneaux d’Atlantide m’apparaissent, je ne suis pas le seul survivant puisqu’une voix m’appelle, une sorcière ratatinée se tient au pied de mon lit, la marmelade phonique parvient à être en même temps plus lyrique et davantage diffractée comme si le calme se teintait de folie, comme si la folie s’enfuyait de moi, une guitare scie l’aigu riffique, la réalité est-elle en moi ou au-dehors de moi, de qui suis-je le prisonnier de la sorcière, de moi-même, de mes rêves ou de mes cauchemars. Dissolve : accélération rythmique, instant crucial, batterie folle, guitares sous emprise, réaliser le grand-œuvre, tout dissoudre et tout coaguler, alchimie mentale, l’esprit a le pouvoir de disséquer tout phénomène et de réunir les morceaux de chair dionysienne ou osirienne répandue aux quatre coins de mon cerveau assez grand pour contenir le monde en son intégralité, vocal expérimental, tout se passe au niveau du concept, la batterie s’empresse de découdre ce que le vocal essaie de coudre ensemble. Le cycle se répète maintes fois dans ma tête, réussirai-je un jour à tout remettre ensemble ou serais-je attiré par les forces négatives qui ont présidé à la déchéance de l’espèce humaine. Panaceae : une batterie qui piétine sur elle-même, une guitare qui crie et larmoie, existe-t-il un remède universel qui puisse guérir un homme, ne sont-ils pas tous un de mes frères, de la mort. Difficile à  comprendre mon frère ne sera définitivement mort que lorsque je serai mort, la batterie casse du bois, les riffs s’enflamment, le vocal s’empresse auprès des mourant mais c’est celui qui chante qui doit mourir pour tuer la mort de l’autre. Le cataclysme ouroborien n’est-il pas lié à l’intimité de chacun, le macrocosme n’est-il pas que le rêve démesuré et cauchemardesque du microcosme. Un morceau épuré jusqu’à l’os battérial qui rampe à terre pour être au plus près du lieu de recueillement des cadavres. Sur la fin il adopte la semblance de l’effet d’un cataplasme, pour ne pas dire un cataclysme, sur une jambe bois. Edifice to Tyranny : après le drame intime, le drame collectif, la guerre, l’envie, la nécessité, le désir de tuer, la batterie tire à bout portant, mitraillage de riffs, mortal vocat, folie et  complicité des élites, un tableau sombre de la coalescence du politique, des élites et de l’inhumanité. La batterie s’entête peut-être espère-t-elle une autre fin. En vain. Absent from entity : Si vous parvenez jusqu’au bout du monde, ceci n’est pas une hypothèse en l’air, le groupe n’en est-il pas au morceau terminal de son album, il ne se demande pas comme Archytas de Trarente ce qui se passerait s’il lançait une flèche sur la muraille du monde, il se contente d’adapter cette interrogation à lui-même, à sa petite personne, exactement similaire à la vôtre, à la nôtre, se demande en toute simplicité ce qu’il adviendra si arrivé au bout de la folie que se passera-t-il s’il en franchit la dernière limite, sera-t-il encore plus fou ou encore toujours aussi fou qu’avant… une autre manière de se poser cette question un peu plus prosaïque : une fois que j’aurais atteint le bout de ma vie ( = une fois que je serai mort) si je continue à vivre serais-toujours aussi mort ou vivant… Nous sommes ici au moment de rupture élémental de l’Ouroboros, Ouroboros (le groupe) reprend la vision d’Empédocle pour expliquer le serpent ouroboïque : une force élémentale coagulante : l’Eros et une force élémentale dissolvante : l’Arès, qui prennent à tour de rôle le commandement du cycle : organisation-destruction. Le morceau terminal du disque est totalement arestique. Avec les deux précédents il forme un final d’une violence éblouissante, un tsunami intégral qui ravage tout. La terre et vos oreilles.

             A écouter en boucle. Sans fin.

    EMANATIONS

    (NOL / 2015)

    Michael Conti : bass, backing vovals / David Horgan : drums / Chris Jones : guitar / Evgeny Linnil : vocals. + PhilHarmonic Orchestra of Prague.

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             La couve est aussi de la main de Colin Marks. Quel autre peintre ou graphiste aurait pu lui succéder ? Le dessin est de toute beauté mais lorsque l’on le reçoit dans les mirettes sans avoir écouté le disque elle ne s’impose pas d’emblée. Quelle relation avec le titre de l’album, que sont ces émanations et quel rapport entretiennent-elles avec cet arbre. L’on pense à Gatzo, le personnage d’Henri Bosco dans le roman Mon compagnon de songe, qui refuse d’abdiquer sa quête éperdue de l’âme de Hyacinthe, que Cyprien avait dissimulée dans un arbre, mais les Caraques (gitans) ont préféré brûler toute la forêt afin que personne ne puisse la retrouver… Gatzo pense qu’elle n’est pas définitivement évanouie, qu’il pourra la récupérer dans les émanations de la fumée dégagée par l’incendie… L’analogie entre le groupe Ouroboros et le livre de Bosco peut sembler aussi impalpable et fantaisiste que l’objet de la quête de Gatzo, toutefois il est utile pour admettre la folie de Gatzo de comprendre que selon Henri Bosco le songe en tant que voie de connaissance s’inscrit dans la lignée poétique du rêve de Gérard de Nerval

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             Sinon beaucoup plus prosaïquement il suffit d’expliquer que nous assistons à la conflagration terminale d’un des cycles de l’Ouroboros. Beaucoup moins de mystère alors pour cette silhouette d’arbre calciné mise en évidence, n’est-ce pas l’image symbolique de l’Yggdrasil des légendes nordiques à la fin du monde… N’ayez pas peur, sa mort se confondra avec sa renaissance lors du commencement du nouveau cycle… un peu comme le minuit de la pendule indique qu’une journée vient de se terminer et qu’une autre débute…

             Lorsque la forme de cet arbre s’est imposée à mes rétines, mon cerveau a immédiatement entrevu la silhouette de la Semeuse sur les anciennes pièces françaises…  Mais là je vous demande de n’accorder aucun crédit à mes visions phantasmatiques… Un ouroboros financier des banques capitalistes qui gèrent notre monde n’est pas pour me déplaire…

    Scion : le mot n’a rien à voir avec le Sion du dieu biblique, pour faire vite sans entrer dans un cours de jardinage sur l’art de la greffe  nous dirons qu’un scion est une nouvelle branche qui au printemps surgit du bout d’une branche de l’année précédente… juste une image symbolique pour signifier selon le mythe ouroborien, qu’une fois mort, nous renaîtrons pour recommencer notre vie à l’identique des millions de fois car nous mourons aussi des milliers de fois et ce cycle se répètera éternellement… Le texte déclare que l’amour est toute la loi, les lecteurs de nos chroniques sur Aleister Crowley qui reconnaîtront la formule magicke de la Grande Bête, auront tort, cette déclaration est à comprendre comme le corollaire de ce que nous avons expliqué sur Empédocle, voir le dernier morceau précédent qui mettait l’accent sur l’Arès force destructrice, alors qu’ici nous sommes dans l’autre étape, celle de l’Eros force coagulante... : l’humus phonique a changé de nature, l’est comme apaisé et davantage accompli, les samplers de l’orchestre classique apporte une épaisseur voluptueuse, après avoir été roulé durant des siècles dans les turpitudes de la désintégration, l’individu renaît de lui-même, les Dieux l’ont tué, mais le voici Immortel, les Dieux vaincus sont comme morts, ils ont trouvé plus fort qu’eux. Si je suis vainqueur qu’est devenue la mort… The sleep of reason : sommes-nous avant ou après, qu’importe sur le cercle tout moment présent est éternel, le chant comme un chœur de moines, le vocal vindicatif, le Dieu t’appelle, n’es-tu pas un rôdeur stalkérien qui cherches à pénétrer dans la zone pour accéder à la présence qui t’appelle, la batterie comme une reptation de reptile, le cercle lui-même n’est-il pas un serpent,  magnifique scène de film suggérée par l’orchestration classique et le charmeur qui se prend pour le maître du serpent, à moins que ce ne soit le cobra qui soit devenu ton maître, il s’est emparé de ta raison, il a endormi ta vigilance, tu croyais tourner la roue, c’est la roue qui te tourne. Horizons : nos horizons ne sont-ils pas derrière nous dans la bibliothèque d’Alexandrie détruite, nous sommes les fils des mythes véhiculés par la littérature et la philosophie, nous savons qu’il n’y a pas de Dieux, qu’ils sont morts, parfois le rythme se traîne, la lecture de certains textes se révèle difficile, mais le rythme reprend force, car ce qui ne nous a pas tué nous a rendu plus fort, verbiage et persiflage, parfois nous sommes Thiton, l’amant d’Eos, l’aurore aux doigts de rose, qui a obtenu nôtre immortalité mais qui a oublié d’intercéder en faveur de nôtre éternelle jeunesse, notre chlamyde est trouée comme la peau de la panthère de Dionysos est tachetée de  noir, Shelley le poëte n’a-t-il pas écrit que la toute-puissance d’Ozymandias demeure à jamais pour l’éternité dans son tombeau… saurons-nous un jour lors de notre retour marcher vers d’autres horizons… Emanation : tourbillon sonore, dans le grand chaudron de l’univers, beauté des ères que nous traversons, nous en sortons chaque fois plus grand, plus fort, les atomes s’assemblent, nous revivons la formation du monde, nous ne sommes qu’une particule, qu’une minuscule émanation de ce monde et pourtant en même temps nous sommes aussi l’entièreté de ce monde en perpétuelle métamorphose, le monde n’est-il pas le produit de notre conscience, le grand orchestre samplérique prend le commandement et supplante le vocal comme écrasé par le poids de ses paroles révélatrices, nous sommes l’être et le non-être, le Un et le non-Un… Submission : quel rapport entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, qui parle, qui écoute, qui ordonne qui obéit, vocal colérique, peut-on fouetter la mort que l’on porte en soi pour la faire reculer, l’esprit n’est-il pas une citadelle vide sur ses parois apparaissent d’étranges peintures à moins que ce ne soit moi que les peintures regardent pour mieux m’effacer … batterie atteinte de folie se précipite dans le néant de ses battements, essayant à chaque instant d’écraser le vide qui sépare deux battements, tout n’est-il pas joué depuis toujours. Catholicon : un air de musique, pour

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    nous rappeler que nous avons vécu des moments inoubliables emplis de haine et de sang, nous avons suivi les ordres du catéchisme, nous étions emplis du rêve de la Divinité, nous nous sentions grands et forts, et au moment de disparaître révoltons-nous contre Dieu et ses anges qui ne nous ont appris que la haine, le morceau est un film à grand spectacle qui se regarde davantage qu’il ne s’écoute, le vocal comme la voix du héros qui se remémore ses exploits et qui au moment de mourir tire la leçon de ses errements.  Benath heaven’s wawes : interminable montée en puissance, le serpent t’offre l’immortalité à l’égal des Dieux, mais cette immortalité ne dure pas toujours, tu ne fais que répéter les échecs de ta vie, oui ta vie est un échec puisque tu finiras par mourir pour mieux renaître, mais tu mourras aussi éternellement, la batterie hésite, l’orchestre console, tempête sous un crâne, si tu veux vivre éternellement tu dois accepter la mort, tu dois te laisser tomber dans l’immortalité infinie de la mort pour accéder à la joie de vivre éternellement, les deux faces d’une même monnaie, l’éternité du serpent est plus longue que l’immortalité des Dieux. Amaranthine : l’acceptation, le choix du néant pour accéder à l’éternité de la vie, la vie amaranthine n’est pas rose mais d’un rouge pourpre plus fort que la mort, des violons pour bercer ton sommeil, s’enfoncer dans la mort comme une troupe guerrière monte à l’assaut, mourir consiste à revenir à l’antiquité originelle de sa propre vie. The amber light : the amber light est bien ambigüe, moment du réveil, une éternité s’est écoulée, tu remues dans ton cercueil, les fantômes de ton passé, les présences de ton existence reviennent, tu t’agites, le serpent a effectué un tour complet et tu tâtonnes dans des bribes de cauchemars, l’orchestre prend son temps, il te laisse le temps de réaliser, même la batterie pour une fois ne pousse pas la rythmique, le vocal émet des grognements d’insatisfaction, tu es debout et tu reprends le chemin, l’éternité du retour pèse-t-il beaucoup plus lourd que l’éternité du départ…

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             Est-ce vraiment reparti pour un tour…

             …

             Tout n’est-il pas perdu de toute éternité… A vous d’en décider. Avec de dernier opus Ouroboros nous offre un double voyage musical, et philosophique. La partition est beaucoup plus riche et variée mais c’est au niveau des lyrics que le groupe fait preuve d’un savoir et d’une qualité d’écriture sans égale.

             Nous surprendront-ils un de ces jours avec une nouvelle œuvre. Je n’en sais rien, mais il ne m’étonne pas qu’après un tel prodige ils aient dû prendre une dizaine d’années pour amortir l’immensité de la tâche accomplie. L’on ne doit pas sortir indemne d’une telle création.

              Damie Chad.

     

    *

    Il y a des filles qui ne vous laissent jamais en paix. Je pensais, ce clair matin du 20 février, en être débarrassée pour un long moment, ne m’étais-je pas la semaine dernière attelé à chroniquer les trois opus qu’elle avait sortis en 2025. Stupeur et tremblements, la première chose que je trouve en rallumant l’ordinateur c’est le nouvel opus offert à la sombre et voluptueuse curiosité du public  ce 18 février 2026. J’ai ressenti comme un souffle froid me parcourir l’échine….

    A PATH PAVED WITH FLICKERING LIGHT

    HECATE’S BREATH

    (Bandcamp / Février 2026)

    El., TS, Ame Severe, Handful of Nails - All Melinoë - Noise, Subliminal Entities.

            Encore moins d’indices que la semaine précédente. Juste une phrase en exergue, un court poème d’Emily Dickinson, et cinq clichés aussi noirs que votre âme. Tout de même un truc marrant, enfin tout est relatif, sur le bandcamp qui annonce la sortie de ce nouvel opus. Juste un lieu de villégiature ou symbolique, le groupe se réclame, le patelin existe, de Quarré-les-Tombes… Seraient-ils des adeptes de la couleur locale, ou alors Balzac, esprit tortueusement génial, avait-il raison d’affirmer que les lieux exercent leur influence sur ceux qui y séjournent… Toujours est-il que l’emblème de la

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     bourgade vaut le déplacement, en haut un bandeau de trois têtes de mores qui rappellent l’écu de la Corse, mais ce sont des chefs de Sarrazins qui n’ont pas pu s’emparer de la ville, était-ce du temps de Charles Martel,  très sinistres sur notre gauche, trois carrés blancs sur un fond noir, serait-ce un rappel fantôme du beauséant des templiers, ou le souvenir des deux mille sarcophages vides exposés depuis des siècles autour de l’église, il en reste moins de deux cents aujourd’hui, de dextre un chêne que nous qualifierons de druidique, trop visible pour être honnête, j’ai l’impression que cette héraldique est d’une facture bien trop moderne…

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             Le souffle d’Hécate semble se mouvoir dans deux directions contradictoires : vers ce qu’il y a de plus menaçant dans notre monde si l’on en croit la traduction du poème de la recluse volontaire d’Amherst, Emily Dickinson (1830-1886), puisque son esprit captait la lointaine présence de toutes choses : « Je l'ai entendu dans les contrées les plus glaciales / Et sur les mers les plus étranges / Pourtant, jamais, dans l'extrême détresse / Il ne m'a demandé une miette. » Par contre la courte question en exergue de l’œuvre Perhaps you've lost your way ? semble empreinte d’une certaine sollicitude. Que vous ferez surtout attention à ne pas confondre avec une sollicitude certaine…

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    Celestial concussions : l’on dit que la maléfique Hécate est la gardienne des portes qui ne doivent surtout pas être ouvertes. Par un mortel évidemment. N’empêche qu’il me plaît de voir en cette sombritude une porte vitrée. L’épaisseur du verre ne permet pas de voir à l’intérieur, mais peut-être aussi à l’extérieur, en tout cas l’ombre pallide qu’elle laisse filtrer me paraît être un aiguillon destiné à satisfaire notre curiosité. Malsaine. Une commotion serait-elle céleste n’en reste pas moins une commotion. Je ne devrais pas le dire, mais je ressens beaucoup de douceur dans ce qui se veut être sûrement une inquiétude, le souffle d’Hécate nous semble marcher sur des ailes de colombe, l’est vrai que j’oubliai la dimension célestéenne du titre, ce n’est point un adjectif qui convient totalement à Hécate, d’ailleurs quels sont ces gratouillements vocaux, mais non il nous semble être encore une fois en train de flotter dans les airs sur des ailes séraphiques, toutefois il est quelques pincées de notes inquiétantes, peut-être une appréhension stupide de ma part. Si c’est du doom ambient, l’on est plus près de l’ambient que du dark doom, laissons-nous porter, nous ne savons où nous atterrirons mais cet envol n’est guère désagréable, même si sur la fin résonnent quelques bruits fantomatiques qui traîneraient un boulet métallique pas du tout pesant… Disoriented psychopompe I & II : beaucoup de gris,

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     mais l’œil est incapable de s’arracher à cette noirceur absolue de lame de guillotine et cette espèce de billot un peu maigrichon qui n’attend plus que la hache tranchante, qu’espérer de cette tache blanchâtre là où normalement devrait coaguler une épaisse flaque de sang noir séché… Un bruit plus léger que celui-ci tu meurs, si ce n’est déjà fait, diable l’on croirait entendre une musique de bal funèbre, troublée par des bruits d’âmes qui n’ont commis que le seul pécher de vivre, orgue ecclésiastique, qui se tait pour laisser place à une présence, serait-ce le passage d’Hermès, le dieu psychopompe, celui qui accompagne les âmes des morts qui descendent vers les sombres Enfers, des bruits sinistres peu encourageants, pas la peine de s’affoler, un peu de calme survient, toutefois vite troublé, mais pas trop, est-ce pour cela que le dieu est dit désorienté, ne sait-il pas encore s’il doit nous emmener  dans les enceintes airainiques du cruel Tartare ou sur l’Île des Bienheureux, pour préparer le Retour, dernières notes en point de suspension, comme quand vous l’on vous bande les yeux pour vous emmener vous ne savez où… Altered contusions : que de blanc ! Oui, mais c’est un mur. Les cloisons n’ont-elles pas été inventées pour vous empêcher de passer, d’aller où vous voulez, vous

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    limiter, en vous-même si elles sont conceptuelles, mais en haut le blanc se perd dans le noir, et en bas la noirceur de ce haut de muraille s’avère si ténébreuse… fermez les yeux, vous êtes cerné ! De quoi vous ficher un coup au moral ! Ce qui vous saute aux oreilles provient de partout et de nulle part, échos de voix angéliques ou démoniques, vous êtes perdu, mais voici que l’on débite du bois, serait-ce pour préparer votre cercueil ou l’échafaud de votre guillotine, intérieure car c’est nous-mêmes qui décidons de notre destin même si nous errons en un étrange labyrinthe dans lequel on entend résonner nos propres pas qui nous conduisent vers une mystérieuse et bruyante machinerie. Terrestrial commotions : une espèce d’échiquier dont toutes les cases sont noires. D’un noir pas vraiment sombre, plutôt infiniment monotone. C’est sûrement le plus terrible, l’on finit par s’habituer à tout. Même plus peur. Aucune stratégie possible, celle de marcher au hasard peut-être… Si l’on n’avait pas percuté dans notre petite tête, le bruit qui fuse est là pour nous faire comprendre que nous avons changé de plan, du céleste nous sommes descendus sur le terrestre, sur le plancher des vaches pour employer une métaphore un peu moins grandiloquente, vous avez des notes qui clopinent et d’autres qui imitent l’eau qui coule du robinet de votre mémoire que vous avez oubliée de fermer, celui de égout intérieurs qui charrie bien des horreurs, des coups de marteau qui se moquent de vous, vous serez bien obligé de vous désaltérer de cette eau sale, quelques notes moqueuses pour vous rappeler que désormais vous ne vous plongerez votre bouche que de cette eau croupie qui charrie l’urine et les excréments de vos rêves. Isolation : noir

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    de chez noir, tout en haut une échancrure noire, indubitablement l’on pense à Verlaine en ses prisons, à la souris rose d’aurore  de l’imagination qui trotte dans votre tête. L’imagination qui fuit, qui chantonne, douçoureusement ce que traduisent les notes sombres et le bruit du trousseau du geôlier, qui n’est que nous-même rappelons-le, un cliquètement monotone rappel de notre présence en ce lieu, en cette petite niche de survie que nous avons édifiée en nous-mêmes malgré la quincaillerie rugueuse de la réalité, l’envol est le plus fort…

             Ce sentier aux lumières clignotantes aura titillé l’esprit de quelques lecteurs, n’avons-nous pas déjà… se demanderont-ils, ils iront vérifier sur la chronique consacrée à Hecate’s Breath la semaine dernière, ils comprendront alors comment ce groupe se joue de nous, il nous repasse les mêmes plats et nous leur trouvons un goût différent, des manipulateurs, une photo, un poème et le tour est joué. Tout dépend non pas de la manière dont vous appréhendez les choses mais dont ils vous les font appréhender. Sont des illusionnistes. Soufflent sur l’eau et vous voyez une chose, vous ressoufflent sur l’eau un peu plus tard : vous voyez une autre chose. Vous regardez votre miroir et vous vous trouvez beau, le lendemain dans le même miroir vous vous jugerez particulièrement laid. Le miroir n’a pas changé, vous non plus, c’est votre regard qui a changé.

             Tout dépend de notre humeur, de l’ambiance du moment répondrez-vous, certes notre esprit toujours en mouvement varie sans cesse, une pensée chasse l’autre, ou conduit à une autre… Votre tour d’ivoire intérieure est-elle si poreuse qu’un souffle venu de l’extérieur puisse la pénétrer et se jouer de vous… Il est vrai que la chienne Hécate qui hurle aux carrefours du monde n’est pas tout à fait n’importe qui ! Pas tout à fait n’importe vous.

    Damie Chad.