KR’TNT !
KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

LIVRAISON 728
A ROCKLIT PRODUCTION
SINCE 2009
FB : KR’TNT KR’TNT
19 / 03 / 2028
STOOGES + MC 5 / KID CONGO
JACKIE WILSON / WONDERMINTS
JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN
Sur ce site : livraisons 318 – 728
Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :
The One-offs
- C’est stoo l’un ou stoo l’autre
Vue de l’extérieur, la nouvelle maison semblait charmante, posée sur un terrain pentu au bout duquel coulait la Seine. De forme carrée à la base, elle s’élevait sur trois étages. Qui aurait pu imaginer que cette baraque d’apparence idyllique allait être le théâtre d’une véritable guerre atomique ? Voici le contexte. Caen, 1969 : la mère s’est barrée depuis un an et le père s’est remaqué avec une serveuse de bar et ses trois gosses. Il est muté à Rouen, et en juin cette année-là, il nous demande à tous les deux, ses fils, de préparer nos affaires - Vous ne reviendrez pas à Caen - Mais il ne nous dit pas où on va. Pour passer ses vacances peinard avec sa nouvelle connasse, le père nous envoie tous les deux en déportation non pas à Auschwitz, mais pire, chez les grand-parents dans l’Aveyron. L’horreur ! Zéro gonzesses dans l’Aveyron ! Ces gens-là ne vivent que pour la bouffe. Ado, tu prends 20 kg en deux mois. En septembre, le père nous récupère à la gare de Rouen et nous emmène dans la nouvelle baraque au bord de la Seine, à Elbœuuuuuh, près de Rouen. Dans sa bagnole pourrie, il nous explique les nouvelles règles du jeu : un, vous fermez vos gueules, deux, vous fermez vos gueules, et trois, vous fermez vos gueules ! Non seulement on est déracinés, mais on tombe sous le joug d’un despote qui a décidé d’écraser la rébellion. On passait donc d’une formule à trois à une formule à sept. Le père ne savait pas encore que sa connasse de serveuse était alcoolique. Comme tous les alcooliques, elle siffle ses flashes de cognac en douce et balance les cadavres dans la Seine. En septembre de cette année-là, le monde s’est écroulé. Le p’tit frère ne parle plus, traumatisé depuis un an par le départ de la mère à

laquelle il était très attaché. Impossible de lui arracher un mot. Il lit Bakounine. Les chambres des enfants se trouvaient au troisième étage : à gauche, la chambre des trois nouveaux qui étaient plus petits et qui ne nous adressaient pas la parole, c’était la consigne, et à droite, notre chambre. Pour ajouter de l’insult à l’injury comme disent les Anglais, la connasse avait fait main basse sur les jouets qui étaient nos souvenirs d’enfance pour les filer à ses mioches. Même les BD. Ils avaient tout emplâtré. Le pire, c’était les repas à table, le soir : grande tablée présidée par le despote qui prenait un malin plaisir à rappeler ses règles toutes pourries : fermez vos gueules. Et puis bien sûr t’avais la télé dans le prolongement de la tablée maudite avec les B52 qui déversaient leurs tonnes de bombes sur Hanoi pour sauver la liberté. Hitchcock n’aurait jamais pu imaginer un cauchemar pareil. Ni même David Lynch.

Alors on se retrouvait tous les deux dans cette piaule minable. Comme on était sous le toit, il y avait un petit local adjacent et c’est là que se trouvait le crin-crin et la poignée de 45 tours qui avaient miraculeusement survécu au déracinement. Alors pour lutter contre l’oppression, cette année-là, t’avais deux armes redoutables : le «1969» des Stooges et le «Looking At You» du MC5, ramassés lors d’une première virée chez un disquaire rouennais. Sans doute les deux meilleurs singles de lutte contre l’oppression. «1969» et son well it’s 1969 OK all across the USA te donnait la force, et le «Looking At You» et le killer solo flash de Brother Wayne te donnait la rage. T’étais en quelque sorte vacciné contre la barbarie des beaufs. Jour après jour, tu puisais tes forces et ta rage de vivre dans ces deux 45 tours. Pendant un an, il n’y eut que ça dans ta tête et dans cette sous-pente, c’était ton Well it ’s 1969 OK all across the Elbœuu war, et tu scandais à n’en plus finir ta foi dans l’It’s another year for me and you/ Another year with nothing to do, et ce beat tribal te battait aux tempes. Pour éviter l’overdose d’another year for me and you, tu relançais le cirque infernal de Brother Wayne et son riff-raff plus sec, plus agressif, t’avais l’impression de claquer le rock dans la gueule de tous les beaufs du monde qui cette année-là sont devenus tes ennemis définitifs. Brother Wayne aurait été fier d’apprendre que son Looking At You était une arme de combat. T’avais vraiment l’impression de monter à l’assaut et d’arracher la victoire, jour après jour, car le combat était incessant. Pendant toute cette année-là, le toit vibra sous les coups des Stooges et du MC5. Tu sentais bien que ta vie était foutue, mais en même temps, t’éprouvais une certaine fierté à sortir vainqueur de cette épreuve. Les Stooges et le MC5 ne t’ont jamais trahi, ils t’ont accompagné toute ta vie. Brother Wayne a cassé sa pipe en bois, mais on a réussi à le voir une dernière fois à l’Élysée Montmartre en 2018. Quant à Iggy, il poursuit sa trajectoire de dieu vivant. De la même façon que Brother Wayne, jamais il n’a trahi ses fans de la première heure. Ces souvenirs à la fois pénibles et grandioses sont presque des souvenirs d’ancien combattant. Nul doute que ces deux singles nous aient - pendant un an - sauvé la vie.
Signé : Cazengler, stoo-too
The Stooges. 1969/Real Cool Time. Elektra 1969
MC5. Looking At You. Atlantic 1969
L’avenir du rock
- Congo à gogo
(Part Five)
Pour présenter l’avenir du rock à ses auditeurs, Jacques Sans-Sel lit son curriculum, ce qui exaspère son invité. Furieux, l’avenir du rock lâche d’une voix sifflante :
— Vous avez tout dit, j’ai plus rien à dire !
Jacques Sans-Sel a du métier. Il sait relancer un invité désabusé :
— Quid de la jeunesse éternelle, avenir du rock ?
— The Kids Are Alright !
— Quid du Siècle des Lumières et de leur héritage philosophique ?
— The Spotlight Kid...
— Quid de l’amitié ?
— Butch Cassidy & Le Kid...
— Quid de la vie éternelle ?
— Kid Galahad & The Eternals !
— Quid de Saint-Thomas d’Aquin et de sa doctrine ?
— Kid Thomas
— Quid de la réalité ?
— The Real Kids !
— Quid de l’échec et du poids du monde ?
— Heavy Metal Kids...
— Quid de la délinquance juvénile ?
— The Collins Kids !
— Quid du berceau de l’humanité et de l’Afrique noire ?
— Kid Congo !

Eh oui, il n’est pas complètement con, l’avenir du rock, il sait de quoi il parle quand il parle de berceau de l’humanité. Ça va même plus loin. Quand on voit Kid Congo sur scène, on a l’impression de voir le berceau du rock, il est au carrefour de ce qui est le plus vital dans l’essence du rock, l’énergie primitive et la modernité d’esprit, et ça passe par les Cramps et Jeffrey Lee Pierce, forcément. Kid Congo est l’une des dernières superstars de l’underground encore en circulation, avec Peter Perrett, Jon Spencer, Reverend Beat Man, Kim Salmon et Tav Falco, et quand on a le bonheur de

l’avoir sous les yeux, on n’en perd pas une miette. Il a cette façon de chalouper et de gratter des anti-solos, cette façon unique d’introduire «Goo Goo Muck» - I was a little kid and they told me just play those two chords and your life will change forever - et il éclate de rire, avant de gratter son Mi, et bam, tu reprends une giclée de Goo Goo Muck entre les deux yeux, comme aux premiers jours, et le Kid fait ça mieux que n’importe qui, car il a le privilège de l’avoir vécu en direct. Chaque fois, on est subjugué par l’énergie qu’il dégage, il développe un power énorme, il gratte sa Strat en rigolant, il ajoute parfois un petit coup de Big Muff, mais c’est toujours avec cette insoutenable légèreté de l’être qu’il incarne aujourd’hui avec une effarante perfection. Kid Congo est un mélange unique de nonchalance et de professionnalisme, d’exotisme et de wild-as-fuckisme, il envoûte comme il rocke le boat, il cultive l’exotica de la même façon qu’il passe sans ciller en mode super-blaster, il est à l’aise dans tous ses

domaines. Il est à la fois l’avenir du rock, le passé du rock, le présent du rock, le fun du rock, le roll du rock, le rite du rock, le rare du rock, il riffe le rock, il rime le rock. Il sait mettre un public dans sa poche, il introduit chacun de ses cuts avec une historiette dégingandée, c’est sa façon de créer de la magie. Ça va même très loin cette histoire, car il est l’un des rares à savoir rendre hommage à son public - You’re gorgeous - Kid Congo est tout simplement un personnage rayonnant enraciné dans les Cramps et le Gun Club. Il est auréolé de légende, mais il transforme cette aura en dimension artistique.

Pour corser l’affaire, Ron Miller bat le beurre et Mark Cisneros gratte ses poux de l’autre côté de la scène. On appelle ça un power trio. Le genre de power trio qui bat tous les autres à la course.

Le Kid tape une autre cover des Cramps, le fameux «Call Of The Wighat» tiré précise-t-il du Smell Of Female, et comme si cela ne suffisait pas, il rend trois hommages faramineux à Jeffrey Lee Pierce - Thank you Jeffrey, marmonne-t-il pour lui-même : «She’s Like Heroin To Me» (explosif, saturé de slide), «Walking With The Beast» (saturé de disto) et en rappel, une version atomique de «Sexbeat», et comme il le fait systématiquement, il rappelle aux gens qu’ils n’étaient que des babies quand il jouait ça sur scène. Et là, on sent clairement que le Kid est hanté par l’esprit du Gun Club, ça s’entend dans sa façon de bombarder ses accords, dans sa façon de pousser les ouh ! et les ahh!, et de rebondir comme une balle dans l’espace avec le Sex beat drop !

Signé : Cazengler, gros con go !
Kid Congo. Le Tétris. Le Havre (76). 12 mars 2026
Wizards & True Stars
- C’est parti mon Jackie-kie
(Part One)

À une autre époque, on allait faire un tour chaque mois chez Croco Black, rue des Écoles. Croco Black proposait les meilleurs disks de Soul de Paris et tenait ses prix. Un jour, le boss nous dit qu’il vient de rentrer une collection et demande :
— Jackie Wilson, ça vous intéresse ?
Méchante question ! On va derrière. Il y avait déjà de mecs qui farfouillaient dans les cartons. Le carton des Jackie Wilson était à part. Il y avait quasiment tous les Brunswick, les gros cartonnés US. Pas de problème.
— Vous prenez tout ?
— Tout.
Le mec a fait un prix de gros. Une bonne vingtaine d’albums répartis dans deux sacs pour le voyage en métro.

Jackie Wilson est l’un des Soul Brothers les plus importants. Bon d’accord, on dit ça à chaque fois, mais dans son cas, c’est vraiment vrai. Voix, look, légende, tout est parfait. Aussi parfait que chez James Brown, Sam Cooke, Marvin Gaye, Walter Jackson, Little Willie John ou Bobby Womack. Jackie Wilson est l’une des premières superstars de la Soul. Dans son petit book sans prétention, Doug Saint Carter le compare à Elvis. Voilà pourquoi il faut lire Jackie Wilson: The Black King Of Rock’n’Roll et écouter ses magnifiques albums parus sur Brunswick.

Dès l’intro, Saint Carter fout le paquet sur le parallèle Elvis/Jackie : ils ont le même âge (Jackie n’a que 7 mois de plus qu’Elvis), ils ont chanté tous les deux dans des églises (Detroit pour l’un, Tupelo pour l’autre), et ils ont cassé leur pipe en bois tragiquement, à deux ans d’intervalle : Jackie tombe dans le coma à 41 ans, et finira handicapé, et Elvis va tirer sa révérence à 42 ans, après avoir envoyé des sous à Jackie pour lui venir en aide. Saint Carter rappelle aussi que le premier grand hit de Jackie, «Reet Petite», fut qualifié à l’époque d’«Elvis pastiche», car Jackie y mimait l’«Elvis’ stuttering, breathless vocal delivery». Autre point commun entre Elvis et Jackie : ils enregistraient tous les deux des navets qu’on leur imposait. Elvis subissait la dictature du Colonel, et Jackie celle de son manager Nat Tarnapol - Mismanagement could not hide his talent, but it did not make the most of it - Saint Carter dit aussi que s’il devait employer un seul mot pour qualifier l’art de Jackie, ce serait «bounce», c’est-à-dire le bond. Saint Carter rappelle que Jackie fut boxeur avant d’être chanteur, donc il avait, comme Cassius Clay, les pas de danse du boxeur. Et comme Elvis, Jackie «was the purest vocalist of his generation, the most hypnotic performer ever.» Saint Carter parle encore d’un «incredible vocal range», d’une «phenomenal pshysical stamina», et d’un «veritable acrobat» qui savait sauter et se recevoir en grand écart, ou tomber sur ses genoux, comme James Brown, et bien sûr tourner sur lui-même. Et comme pour Elvis, le public «was hysterical». Jackie tourne beaucoup avec une autre early superstar, Sam Cooke. Ils alternent les têtes d’affiche, mais Sam redoute de passer après Jackie, parce que les femmes sont là pour lui.

Quand Elvis rencontre Jackie en 1966, Jackie lui dit : «They call me the black Elvis Presley», à quoi Elvis lui répond : «It’s about time the Black Elvis met the White Elvis.» C’est une façon de le complimenter. Jackie dit aussi à Elvis qu’il aimerait bien faire du cinéma, mais son management est lié à la mafia et il est booké à longueur d’année dans des clubs qui justement appartiennent à la mafia.

Dans son autobio, Smokey Robinson se souvient d’avoir vu arriver une limousine dans son quartier : Jackie Wilson - Jackie was a local hero, the cat took Clyde McPhatter’s place with the Dominoes. He had been the leader of the Shakers, one of Detroit’s most notorious gangs. He’d also been a Golden Gloves boxer. He could sing high, low and ever’ which way. With his smooth moves and natural polish, he could out-dance Fred Astaire - Smoke n’en revenait pas de voir cette superstar dans son quartier - It was like seeing some god.

Mis à part Elvis, deux autres cracks vont jouer un rôle déterminant dans la vie de Jackie Wilson : Berry Gordy, en début de carrière, et Carl Davis en fin de carrière. Berry Gordy lui aussi a grandi dans le ghetto et a appris à se battre pour survivre.

Un autre grand découvreur rôde dans les parages : Johnny Otis qui à l’époque bosse comme talent scout pour King Records. Johnny branche Syd Nathan sur Jackie, mais à l’époque King ne jure que par les groupes vocaux, du style Billy Ward & The Dominoes. Et Johnny Otis poursuit : «Dans les années suivantes, quand je vis ce que Berry Gordy avait réussi à faire à Detroit, je n’étais pas surpris. Detroit grouillait de talents. Il fallait juste le creative power de Gordy to help it mature.» Au Club Paradise de Detroit, Johnny Otis avait repéré trois talents : Little Willie John, Jackie Wilson, «and the Royals featuring Hank Ballard.»

On reviendra sur le rôle considérable qu’a joué Johnny Otis dans l’histoire de la Soul américaine. Il n’était pas noir, mais d’origine grecque. Adolescent, il s’est passionné pour la musique noire, puis il a épousé une black qui a mis au monde Shuggie Otis. Johnny Otis a aussi battu le beurre pour Louis Jordan. C’est lui qui a découvert T-Bone Walker, Little Willie John, Hank Ballard, Little Esther Phillips, The Robins, Etta James et Jackie Wilson. Saint Doug oublie de citer Sugar Pie DeSanto.

Hormis Elvis et Sam Cooke, l’artiste qu’admirait Jackie Wilson était Clyde McPhatter - I learned a lot from Clyde, that high-pitched choke he used and other things - Il dit aussi qu’on le compare à Little Richard, mais ajoute que Little Richard ne lui a rien apporté. Par contre, il préfère les Dixie Hummingbirds and Ira Tucker who could really scream. Il cite d’autre artistes tombés dans l’oubli - But Clyde McPhatter was my man. Clyde and Billy Ward - Quand Billy Ward vire McPhatter des Dominoes, il le remplace par Jackie.

Jackie enregistre «Reet Petite» avec Berry Gordy qui se souvient dans son autobio : «Bien que j’aie connu un paquet d’exciting times in my life, the release of our first record on Jackie Wilson ranks among the top. Jackie took ‘Reet Petite’, a so-so song, and turned it into a classic.» Puis en 1958, Jackie vend un million de «Lonely Teardrops». Premier disque d’or pour Jackie. À la même époque, Elvis a déjà 5 disques d’or.

On retrouve «Reet Petite» sur le premier Brunswick de Jackie Wilson, paru en 1958 : He’s So Fine. Jackie roule bien des r, il va s’en faire une spécialité. Comme le montre la pochette, il est au sommet de sa forme. Il adore rouler des r. Mais on lui demande de chanter des balladifs à la mormoille («To Be Loved»). Eh oui, l’époque voulait ça : on obligeait tous ces chanteurs extraordinaires à chanter de la daube. Comme on l’a fait avec Elvis, on l’a goinfré de mauvais cuts. Mais Jackie est capable d’aller chanter au sommet du glauque. Et soudain, ça s’anime avec «Reet Petite», un groove de rockab joué au stand-up, digne d’Elvis 54. Alors en B, ça se réveille un peu, Jackie swingue «Why Can’t You Be Mine», il est en plein dans le ribibibimbam, c’est un bonheur que de l’écouter. Fantastique mise en place, «I’m Wandering» - So lonely I could cry - Alors il cry au sommet du kitsch, il ne chante pas, il enchante, il peut chanter au cul du cut. Il revient au black rockab de Soul power avec «It’s So Fine», il drive son groove à l’allégresse et roule des r au moment décisif. Jackie est aussi bon qu’Elvis. Ils termine avec un «I’ll Be Satisfied» signé Berry Gordy - Just a kiss/ That’s all I need/ And I’ll be satisfied - Encore du black roll d’une rare ampleur - Pull my hand !

En 1959, Brunswick sort carrément trois albums de Jackie, le premier étant Lonely Teardrops. Pochette fantastique, avec un Jackie plongé dans ses pensées. Le morceau titre est la première compo de Berry Gordy qui était fasciné par Jackie. C’est du chabada dooh, de l’early Soul de 58 trop bien léchée, mais Jackie la chante bien. Il peut aussi devenir très gluant comme le montre «Each Time (I Love You More)» - Chaque fois que je te roule une pelle, je t’aime encore plus - Comme il ultra-chante tout, ça passe à chaque fois, il fait du grand art vocal, bien monté en neige par les orchestrations. Jackie est capable de se fondre dans tous les délires : sax de round midnite («In The Blue Of Evening»), jump («The Joke (It’s Not On Me)» et rock, pur Detroit Sound («You Better Know It») qui ouvre le bal de la B. C’est du rock’n’roll, mais avec un truc en plus : black et frénétique. Il fait son gueulard génial dans «We Have Love», il tartine son miel tant qu’il peut. Il termine cette B consistante avec «I’m Comin’ On Back To You», il chante avec la même classe qu’Elvis dans les grands débordements de broad pop, mais comme il est black, il ramène du scream et dérape dans les virages, ce que ne fait pas Elvis. Quel power ! Par contre, les compos de Berry Gordy sont des catastrophes («Someone To Need Me (As I Need You)»). Le pauvre Gordy ne volait pas haut, à l’époque.

Le deuxième s’appelle So Much. Jackie ramène aussitôt des rrrr de Reet Petite dans le morceau titre, comme Bobby Blue Bland ramène ses grognements. Jackie fait ce qu’on lui dit de faire, il fait le pitre sur tout le balda, il passe du jump de carton-pâte au cha cha cha («The Music Of Love», quasi Dario Moreno). Il adore le kitsch à la con, mais si on aime bien le kitsch, on se régale. Il fait énormément de choo bee doo whah, c’est l’époque qui veut ça. Il jette tout ce qu’il a dans la balance. Il fait une early Soul énergétique et bien orchestrée, mais sans surprise. Quand il fait du Disney («Talk That Talk»), il le fait avec éclat. On retrouve l’«I’ll Be Satisfied» du premier album et il chante «Never Go Away» comme un dieu.

Jackie Sings The Blues est le troisième album paru en 1959. Là ça devient sérieux, on le sent dans «Please Tell Me Why», un fabuleux heavy blues de tell me why. Il devient dément avec l’heavy blues. Il chante ça à bras le corps, il l’élève assez haut dans «Doggin’ Around» - You wanna hop yeah/ Doggin’ around - Il l’explose au sommet du lard fumant. Il jette à nouveau tout son poids dans la balance de «New Girl In Town». Il fait aussi de l’excellent jump blues («Passin’ Through»). Il est à l’aise partout, surtout dans le sleaze rock de «Please Stick Around». Il passe par tous les poncifs de l’époque, mais c’est de bonne guerre.
Fils de fermiers qui ont quitté la Georgie pour Detroit en 1922 «to escape an epidemic of black lynchings», Berry Gordy a fait un sacré bout de chemin. Il revient sur Jackie : «Jackie Wilson was the epitome of natural greatness. Unfortunately for some, he set the standard I would be looking for in artists forever.» Berry avoue n’avoir jamais trouvé l’équivalent de Jackie.

Nat Tarnapol & Jackie Wilson
Dans son cercle d’amis, Jackie compte aussi l’excellent Alan Freed. Mais il fut aussi en contact avec Roulette et Morris Levy. Eh oui, Tarnapol avait été A&R pour Roulette Records. Saint Carter parle aussi d’un lien très fort entre Tarnapol et Jackie, basé sur la confiance mutuelle. Jackie dit avoir rencontré Nat Tarnapol via Al Green qui était non pas le Soul Brother de Memphis, mais un autre Al Green, le manager de LaVern Baker. En 1960, Jackie signe un nouveau contrat avec Brunswick pour un million de dollars. Il est numéro deux au classement des artistes américains les mieux payés, juste derrière Elvis. Jackie va rester 18 ans chez Brunswick, au lieu d’aller faire carrière chez Motown. Mais l’immonde Tarnapol avait appris auprès de Morris Levy le grand art d’arnaquer les artistes. Jackie se retrouvait perpétuellement endetté, même quand ses disks se vendaient à des millions d’exemplaires.

Brunswick ne sort qu’un seul album en 1960, l’excellent A Woman A Lover A Friend. Jackie l’attaque avec ce fantastique slow blues qu’est «A Woman A Lover A Friend», un cut signé Sid Wyche, mais on croirait entendre un hit signé Percy Mayfield. Comme le montre «You One And Only One», Jackie bat Elvis au petit jeu du kitsch. Il en devient même écœurant. Mais il sait aussi rocker un juke comme le montre «You Cried». Encore un cut de juke avec «One Kiss». En fait, on est dans l’entre-deux du juke. Mais globalement, Jackie se fait baiser avec des compos gluantes, exactement de la même façon qu’Elvis s’est fait baiser. Et puis la pochette romantique est assez claire : Jackie Wilson n’est pas Little Richard.

Deux albums sortent en 1961 : You Ain’t Heard Nothing Yet et By Special Request. Jackie attaque le premier au cha cha cha, il a tout un orchestre derrière lui, alors pas de problème. Il passe au big band stuff avec «California Here I Come», et forcément, ça swingue. Mais la dominante reste le gluant. «You Made Me Love You» est insupportable. Jackie fait une musique de blancs, ce qu’avait réussi à éviter Brook Benton. Et il sombre dans la putasserie de la pire espèce avec «My Yiddish Momme». C’est sans doute le cut le plus abject qu’il ait jamais enregistré. La B continue de puer, même avec le «Swanee» bien swingué de Gershwin. Jackie a tout le bataclan derrière lui. «Rock-A-Bye Your Baby With A Dixie Melody» est tragique, on a envie de lui dire : dégage, Jackie. On reste dans le gluant avec By Special Request. Jackie roule des r

dans le through de «My Heart Belongs To Only You», mais dès qu’il chante le blues, il redevient énorme comme le montre «Stormy Weather (Keeps Rainin’ All The Time)». Il le bouffe tout cru. Il le cloue à la porte d’airain du temple de Zeus. Il fait presque du Brel avec «Lonely Life», mais du Brel à la peau noire. Il chante ça à l’éplorée. Il enchaîne avec «The Way I Am», un cut de big band stuff. Jackie reste l’entertainer de premier rang qu’il a toujours été. Il attaque sa B avec une reprise de «Try A Little Tenderness». Il le prend à la coule, il se fond dans le caramel de la mélodie, il le chauffe un peu, il traite d’égal à égal avec cette mélodie géniale, il veille à rester au sommet du lard, toujours sur le fil du croon de rêve. Il chante «You Belong To My Heart» la main sur le cœur, comme Tino Rossi, c’est assez insupportable. Il atteint le sommet du kitsch avec «Indian Love Call», mais c’est un kitsch de qualité supérieure. Il épouse la mélodie dans les volutes du romantisme américain. Il est pire qu’Elvis. On est dans le kitsch, pas dans la Soul, il faut bien faire la différence.

Deux albums en 1962 : Body And Soul et Sings The World’s Greatest Melodies. Pas beaucoup de viande là-dedans. Mis à part «I Got It Bad» que Jackie chante over the rainbow, on passe à travers l’A sans broncher et on s’éprend en B de «There’ll Be No Next Time», car le fil mélodique est celui de «Someday After A While», un classique du blues joué jadis par Freddie King et par Peter Green au temps des Bluesbreakers. Sur

Sings The World’s Greatest Melodies, Jackie passe au sirop maximal. Il en dégouline tellement que ça devient fascinant. Il peut chanter très haut dans le ciel («My Eager Heart»), c’est son apanage des alpages.

James Brown & the Famous Flames
Saint Carter fait un petit focus sur la musique black et l’Apollo. Il cite les early Soul stars qui y sont nées, James Brown, Sam Cooke, Ray Charles et Jackie - Black pride was blossoming in the sixties, and Soul was the first true musical form that gave celebrity and dignity to being black - Saint Carter met bien les points sur les zi en affirmant qu’à part «deux ou trois notable attempts by such artists as Van Morrison, Tom Jones and the Righteous Brothers, white performers were never able to successfully produce music that conveyed emotions only blacks could feel.» Selon Ted Fox, Jackie Wilson helped define the sound and feel of Soul. En mai 1963, ajoute-t-il, «Jackie Wilson became the Apollo’s all-time box-office champ until James Brown set another record the following year.» James Brown avait sur Jackie l’avantage d’avoir l’un des hottest bands in the country, the Famous Flames.

Jackie & Freda
Côté vie privée, Jackie est marié avec Freda et ils ont quatre gosses. Il rassure toujours sa femme en lui disant : «Don’t worry honey, my first love is you always.» Mais Freda sait bien que Jackie baise tout ce qu’il peut baiser. Ils se fera poirer dans un hôtel de Caroline du Sud avec deux blanches. La principale addiction de Jackie, ce sont les femmes. Chaque soir, en concert, il roule des centaines de pelles. Tarnapol demande à Jackie de remettre de l’ordre dans sa vie privée. Alors Jackie épouse sa copine Harlean. Il va naviguer entre trois régulières : Freda, Harlean et Juanita. Une Juanita qui d’ailleurs va lui coller deux balles dans le corps. À l’hôpital, on lui retire celle qu’il a dans l’estomac, par contre, on ne touche pas à l’autre qui est dans le dos. Trop dangereux. Jackie garde sa balle dans le corps. Freda va divorcer en 1964, après 14 ans de mariage. Elle veut du blé pour ses quatre gosses. Comme Jackie doit du blé à l’IRS (les impôts américains), la maison est saisie et Freda se retrouve à la rue, comme la femme de Bill Haley.
Certains disent qu’après les coups de feu, Jackie a changé.

En 1963 paraissent Shake A Hand, un album de duos avec Linda Hopkins et Baby Workout. Jackie et Linda font un pur album de gospel et ils explosent l’«Old Time Religion». On a deux voix de choc et derrière, elle devient folle. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Dans le morceau titre qui referme le balda, elle grimpe là-haut sur la montagne, c’est très acrobatique. Ils développent encore leur gospel power en B avec «Do Lord» et Jackie explose «Everytime I Feel The Spirit».

Baby Workout est aussi un big album. Jackie sort le grand jeu dès «Shake Shake Shake», il amène toute la démesure du shuffle et des chœurs. Il drive ça bien, pas de problème. Avec «Yeah yeah yeah» il fait du jump de New York City. Il ne faut rien attendre de plus que ce qu’on trouve sur cet album. Il se livre à nu, pas de second degré sur «Say You Will». Et boom, il explose sa fin de balda avec le morceau titre, un prodigieux groove de workout, de très haut niveau, avec des chœurs d’hommes. C’est un pur album de jump et ça repart de plus belle en B avec «Love Train», c’est du boppin’ train, il y va le Jackie, il claque bien son no more ! Il tape aussi son «(I Feel Like I’m In) Paradise» au sommet du lard fumant et reste dans l’heavy jump avec «(So Many) Cute Little Girls», il blow carrément the roof of the cabaret.

Paraissent en 1964 Somethin’ Else et At The Copa. On trouve deux énormités en B sur Somethin’ Else : «Squeeze Her/Tease Her» et «Twisting & Shoutin’». Le premier est monté sur le beat de Can I Get A Witness, c’est de la dynamite, un vrai pulsatif new-yorkais. Et avec Twisting, il shoote du jazz dans son jive, alors ça gonfle ! «Baby» est monté sur le modèle de «The Girl Can’t Help It». Pur rock’n’roll. On trouve pas mal de jolies choses en A, comme «Groovin’». C’est plein de son et plein de vie. Avec Jackie, de toute façon, c’est toujours un peu gagné d’avance. Et derrière lui, on retrouve à chaque fois ce big band impitoyable. Il mène le jive de «Take Down Love» ventre à terre et il fait de la rumba dans l’air avec «Love (Is Where You Find It)». Jackie est incapable de se calmer. Par contre, At The Copa est un album moins dense,

c’est du croon pur, du Broadway de Copacabana, du sirop orchestré pour Disneyland. On s’y ennuie. Mais il est capable de claquer au beau milieu d’un medley un fantastique «Doggin’ Around», un slow groove de blues qu’il chante comme un dieu - You better stop/ Doggin’ around - Sa version de «St James Infirmary» vaut aussi le détour.

Il démarre son Spotlight On Jackie Wilson avec «Over The Rainbow», et forcément, il y va tout de suite. Son «Georgia On My Mind» est tout aussi irréprochable. En B, on note la présence d’un «I Wanna Be Around» superbement crooné, et du vieux «Lonely Teardrops» de Berry Gordy. Jackie y pleure à chaudes larmes.

Jackie tournait avec Jesse Belvin en 1960, au Texas. Ils roulaient à bord de plusieurs bagnoles. Jackie roulait en tête, avec son valet au volant. Derrière roulaient Jesse Belvin, sa femme Jo Ann et son chauffeur Charles. Charles s’endort au volant. Boom ! De plein fouet dans la bagnole qui arrive en face. Jesse et Charles sont tués sur le coup. Jo Ann vit encore. C’est Etta James qui raconte ça dans son autobio, Rage To Survive. Jo Ann est en mille morceaux, bassin, cage thoracique, bras cassés. On l’amène à l’hosto des blancs qui la laissent dans un coin parce qu’elle est black. Ces enfoirés de médecins blancs veulent savoir qui va payer. Pas de blé, pas de soin. Pas de bras, pas de chocolat. Jo Ann est dans le coma, en train de crever dans un couloir. Miraculeusement, quelqu’un arrive à joindre Jackie qui vient d’arriver à Dallas. Quoi ? Un accident ? Il ne se doutait de rien. Il remonte aussi sec en bagnole et fonce en Arkansas payer les fucking docteurs blancs. Vive le rock ! Comment veux-tu respecter les blancs du Sud avec des histoires pareilles ? C’est impossible.
À suivre...
Signé : Cazengler, Jackiproquo
Doug Saint Carter. Jackie Wilson The Black King Of Rock’n’Roll. Heyday Publishing Inc. 1998
Jackie Wilson. He’s So Fine. Brunswick 1958
Jackie Wilson. Lonely Teardrops. Brunswick 1959
Jackie Wilson. So Much. Brunswick 1959
Jackie Wilson. Jackie Sings The Blues. Brunswick 1959
Jackie Wilson. A Woman A Lover A Friend. Brunswick 1960
Jackie Wilson. You Ain’t Heard Nothing Yet. Brunswick 1961
Jackie Wilson. By Special Request. Brunswick 1961
Jackie Wilson. Body And Soul. Brunswick 1962
Jackie Wilson. Sings The World’s Greatest Melodies. Brunswick 1962
Jackie Wilson & Linda Hopkins. Shake A Hand. Brunswick 1963
Jackie Wilson. Baby Workout. Brunswick 1963
Jackie Wilson. Somethin’ Else. Brunswick 1964
Jackie Wilson. At The Copa. Brunswick 1962
Jackie Wilson. Spotlight On Jackie Wilson. Brunswick 1965
Inside the goldmine
- Wondermints stuff
On disait de Joseph Dermite qu’il était bouffé aux termites. On trouvait que ça rimait bien. Dans le bureau d’études, tout le monde le charriait, il avait la tête à ça, comme on dit : grand et sec, le cheveu rare, un nez cassé à la Bourvil, une mauvaise dentition, habillé comme l’as de pic, et pour couronner le tout, un accent normand à couper au couteau. Rien n’allait en sa faveur. Il portait ces atroces pulls en V et une cravate, hiver comme été. On lui collait ses équerres sur sa planche à dessin et on injectait avec une seringue de l’eau dans le coussin de son tabouret de travail. Quand il s’en apercevait, il avait la grandeur d’âme d’éclater de rire et de s’exclamer : «Ah les salauds !». Oh ce n’était pas bien méchant, on trouve ce genre de facéties dans tous les lieux de travail. Personne ne savait comment vivait Joseph Dermite. Était-il encore célibataire ? Vivait-il à la campagne ou bien dans un immeuble ? Il garait soigneusement sa vieille Peugeot sur le parking. Il l’entretenait et avait bien sûr installé un chien à tête branlante sur la lunette arrière. Chaque matin l’ingé de service venait lui confier le taf du jour, et il rendait ses plans le soir à l’heure dite. Il ne partait jamais sans saluer la compagnie en hochant la tête : «À d’main !» et il ajoutait, parce qu’il devait trouver ça drôle : «Si vous l’voulez bien !». Les mois et les années passaient sans que rien ne vînt bouleverser la routine des équerres collées, du coussin mouillé, du taf du jour et du Si vous l’voulez bien ! On s’en contentait. Jusqu’au jour où Joseph Dermite ne vint pas travailler. On le crut d’abord en retard. Puis la journée passa. Rien ! Pas de Joseph Dermite ! Itou le lendemain. Et le surlendemain. Personne n’avait d’info. L’ingé ne savait rien, lui non plus. Il disparut de notre univers sans laisser de trace. On mesurait le vide qu’il laissait. Et comme le chante si bien Brassens dans «Les Copains d’Abord», jamais son trou dans l’eau n’se referma.

Les Wondermints sont exactement comme Joseph Dermite : ils nous manquent.

C’est dans Do It Again: The Songs of Brian Wilson, que tu vas croiser les Wondermints, ou, plus précisément, Darian Sahanaja, le chanteur des Wondermints (qui fut aussi membre de The Brian Wilson Band).

On trouve des cuts inspirés de Brian Wilson dans Bali, un beau Sanctuary de 1998 : «Sting O’ Luv», belle pop à la fois intrinsèque et transversale qui entre chez toi par la grande porte. Quelle fraîcheur de ton ! Quelle belle fraîcheur continentale ! Avec «Spoke Of A Wheel Whirled», Darian Sahanaja et ses amis tapent encore en plein dans le spirit de Brian Wilson, c’est stupéfiant de mimétisme, tu retrouves la bruine mélodique de Pet Sounds. Ce mimétisme te subjugue, t’as l’impression que Darian le conquérant est entré dans le cerveau de Brian Wilson. Il adore aussi visiter le cerveau de John Lennon. La preuve ? T’en as deux : «In & Around Greg Lake», heavy Beatlemania, ils en recréent toutes les dynamiques. Puis t’as le morceau titre à la fin, qui singe carrément le «Wild Honey Pie» du White Album. Te voilà définitivement bluffé. Attention, c’est pas fini. Ils font du swing de jazz avec «My Identity», mais pas n’importe quel swing de jazz, il s’agit là du shuffle de Soho. Ces mecs sont atrocement brillants. Puis ils recréent une ambiance à la Whiter Shade Of Pale avec «Telemetry», ils ramènent le satin blanc et le velours des sixties, t’as le toucher d’orgue de Matthew Fisher et la distinction vocale de Gary Brooker. Ça monte encore d’un cran avec «Chris-Craft N°10» : ils sont les Who ! Eh oui, baby blue, c’est l’intro de Pinball, t’en reviens pas, leur Chris-Craft explose so far out en mode freakbeat californien plus vrai que nature. Ils parviennent à singer le pire power de l’histoire du rock anglais, le Whoish power et leurs accords claquent au firmament.

On trouve des preuves de l’existence du dieu Brian Wilson sur le premier album sans titre des Wondermints : «Tracy Hide» et «She Opens Heaven’s Door». Le premier est très anglais, quasi préraphaélite, Darian chante d’une voix d’Ophélie pâmée, mais pour lui, c’est une façon de rejoindre l’esprit de Brian Wilson. D’ailleurs, la pop de «She Opens Heaven’s Door» scintille, comme dans Holland. T’as ces vibrations musicales extraordinaires qui sonnent comme un accordéon. Et puis t’as «Shine» qui carillonne dans la cité pop, c’est fabuleux d’à-propos, gorgé de Beatlemania et d’excellence groovytale. Avec «Time», ils sonnent comme les Small Faces et ça se termine en pure Beatlemania. T’as le piano à la place de l’orgue, mais le poids de l’ensemble est le même que celui d’un hit des Small Faces. Et avec «Global Village Idiot», ils sonnent comme les Byrds. Ils font du pur «Eight Miles High» et le guitariste devient fou. T’as un son acéré, l’ensemble tient fabuleusement la route et tu te régales d’un bassmatic athlétique. Wondermints est donc un album qu’on peut écouter sans craindre ni l’ennui ni le diable. C’est bourré de dynamiques anglaises bien soutenues. Le guitariste s’appelle Nick Walusko et Jim Mills est crédité «bass du jour». Michael d’Amico bat un sacré beurre. Il n’y a que des surdoués autour de Darian Sahanaja.

Wonderful World Of Wondermints est un album de covers. T’as trois gros clins d’yeux à Brian Wilson : «Guess I’m Dumb» (qui fut un hit pour Glen Campbell), «Ooh Child» (Darian Sahanaja va repêcher un hit obscur des Five Stairsteps et lui donne un éclat sans pareil. Ah comme ce mec est doué, comme il est doux) et «Tracy Hide», une compo à lui, mais il bascule inévitablement en pleine Beach-Boysmania). Et puis, t’as cinq covers de génie, et là attention : ça commence avec la «Louise» de Paul Revere & The Raiders, power demented, c’est ahurissant, les Wondermints réinventent les Raiders ! Ils tapent ensuite dans Burt avec un «Don’t Go Breaking My Heart» qui te monte droit au cerveau. Ils enchaînent aussi sec avec une cover explosive de «My Friend Jack». Les Wondermints lui volent dans les plumes, t’as le vrai truc, across the ocean ! C’est sabré du goulot, complètement atomique, au sens déflagratoire ! Ils enchaînent avec une cover du «Barbarella» de Bob Crewe, un instru mirobolant qui est une véritable invitation au rêve, ils te l’explosent au firmament, Barbarella psychedelia ! Mais le pire est à venir avec cette cover d’«Arnold Layne». C’est le coup de chapeau suprême, Dorian l’explose dans le premier virage. Aussi wild as fuck que leur ré-invention de «My Friend Jack». Plus loin, ils jouent avec le «Knowing Me Knowing You» d’Abba comme le chat avec la souris. Ils rentrent de plein fouet dans le chou d’Abba avec la grosse gratte californienne de Nick Walusko. Les Wondermints ramènent un véritable vent de folie dans la pop d’Abba. C’est pas con. Fallait y penser. Ils multiplient les échappées de bassmatic en folie. Le bassman Probyn Gregory s’amuse comme un fou.

On sent nettement les deux allégeances de Darian Sahanaja dans Mind If We Make Love To You : Beatles et Beach Boys. Il pique une belle crise de Beatlemania dans «Listen». C’est quasi «Long & Winding Road». On le retrouve On the Beach avec «Ride» et tout le soft power de Brian Wilson. Il tape en plein dans le spirit de Pet Sounds. C’est puissant et criant de véracité wilsonienne, motor ride !, avec toute l’énergie solaire de «Do It Again», mais en plus mûr, bien dans sa peau, c’est même quasi «California Saga», motor ride/ Motor ride !, le pastiche est parfait, tu n’y vois que du feu. Il tape en plein dans Smile avec «So Nice», il recrée les mêmes poussées de fièvre et le cut se fond dans une belle fournaise d’harmonies vocales. Paradisiaque ! Il propose une pop très anglaise avec «If I Were You», on sent qu’il a le cul entre deux chaises, d’un côté la Beatlemania et de l’autre Brian Wilson, sa pop reste néanmoins tarabiscotée, ça monte très haut. Très grosse compo. Chez lui, les dynamiques accourent au rendez-vous et les cuts s’envolent naturellement. Darian Sahanaja adore les pah pah pah, on en retrouve un peu partout. La cerise sur le gâtö de cet album s’appelle «Something I Knew», la pop des jours heureux. C’est tout simplement fabuleux d’entre deux. T’as l’insistance et l’ouverture sur le ciel, t’as une vraie chanson, une preuve de l’existence d’un dieu de la pop, diable comme de mec chante bien, il a de véritables accents lennoniens.
Signé : Cazengler, Wonderment comme un arracheur de dents
Wondermints. Wondermints. Toy’s Factory 1995
Wondermints. Wonderful World Of Wondermints. Toy’s Factory 1996
Wondermints. Bali. Sanctuary 1998
Wondermints. Mind If We Make Love To You. Smile Records 2022
Wizards & True Stars
- Hammond honorable

(Part Two)
John Hammond enregistre Triumvirate en 1973 avec Dr John et Mike Bloomfield. Bien évidemment, Bloomy tire toute la couverture à lui. Il faut attendre « Just To Be With You » pour entendre John Hammond chanter divinement. Ils tapent aussi dans le funk de marécage avec « Baby Let Me Kiss You », chœurs féminins et grosse attaque, beat de basse et tout le bataclan. On trouve aussi une version ultra classique de « Rock Me Baby ». Bloomy fait son festival au fond du studio. Avec « Ground Hog Blues » - classique de John Lee Hooker - ils empiètent sur les plates-bandes de Tony McPhee. C’est une pièce de choix. Ils en font une belle charpie hantée. On ne fera jamais mieux. Bloomy, John Hammond et le sorcier Juju transcendent le vieux boogie de John Lee Hooker. C’est magistral et inspiré jusqu’à l’os - I say goodbye bêêêb ! John Hammond chante comme un cadavre déterré, avec de la glaise dans la bouche. Ils balancent ensuite un sacré coup de chapeau à Big Dix. Quel fantastique album ! Leur version du classique de « Pretty Thing » est paradisiaque. C’est l’un des plus beaux hommages jamais rendus à ce titan du rock.

Sur la pochette de Can’t Beat The Kid, John Hammond descend d’une grosse berline noire. Il a un faux air de Clyde Barrow. C’est à Eddie Hinton qu’on doit le titre de l’album et le morceau titre qui ouvre le bal des festivités. Une fois de plus, John se retrouve à Muscle Shoals, avec le house-band comprenant - entre autres - Eddie Hinton, Spooner Oldham et l’impressionnant Roger Hawkins au beurre. John sort une version splendide de l’« It’s Mighty Crazy » de Lightnin’ Slim : belle version, bien sèche et bien secouée du cocotier. Sur « I Hate To See You », Eddie Hinton joue des notes fantômes. John tape plus loin dans Bo avec « Diddley Daddy », et c’est joué dans les règles de l’art mambo deep south, sur un beau beat avantageux. Puis il attaque sa B tout seul, en s’accompagnant à la guitare. Il y rejoue comme d’habitude ses classiques favoris de Robert Johnson et de Sleepy John Estes. Bon bref.

Il démarre Solo avec une belle reprise acoustique de Muddy : « Can’t Be Satisfied ». C’est terriblement vivant. Il multiplie les figures de style. Il est encore pire que Mike Wilhelm. Il est infatigable, il innove à chaque paquet de notes, c’est de la haute voltige dans un verre d’eau. Comme dans Fantasia, il démultiplie à l’infini. Il en gratte dix à la douzaine. Il ne sait plus où les mettre, et ça devient vite assommant. Il va beaucoup trop loin. On a l’impression que ce n’est plus du blues. Il revient à son cher pied tapé avec « She’s A Truckin’ Little Baby ». Il passe sa virtuosité à la moulinette. Il fait de la démultiplication exponentielle. Ce genre de virtuosité donne le tournis. Avec « The Sky Is Crying », il va chercher Elmo à la racine du poil. Puis il tape dans Jimmy Reed avec « Honest I Do ». Il revient à Robert Johnson avec « Hellbound Blues ». Il va au Robert comme d’autres vont aux putes, avec une déférence extraordinaire. C’est là qu’il excelle, il chante au chat perché et donne des frissons. Il tape aussi dans Wolf avec « Tell Me ». C’est tendu. Il cherche l’esprit des bois.

En 1978, John Hammond enregistre Footwork tout seul. Il démarre avec son copain Robert et une version vertigineuse de « Preachning Blues ». Il multiplie les effets florentins. Ce mec est pire que le diable, il serait même capable de lui apprendre à jouer de la guitare. Il gratte ensuite « Crossroad Blues » à l’ongle sec. Mais attention, il gratte plusieurs milliers de notes à la minute. Il va titiller la moindre notule de bas de manche. Fantastique version de « Who Do You Love », dans doute l’un des plus beaux hommages jamais rendus à Bo. Il saque le rumble de façon tactile et subtile, à l’entreprenante. Un vrai régal pour les dévots de Bo. Avec John Hammond, tous les coups d’acou sont permis. Il gratte ça au délire du génie d’acou. En B, il tape dans Mose Allison avec « Ask Me Nice » qu’il swingue à grands coups d’acou. Nous avons là un vrai bretteur. Il reste dans Mose avec « Everybody Cryin’ Mercy » et traîne aux frontières du jazz. Il reprend aussi le « Go No Further » de Little Walter. Et il boucle avec le « Come On In My Kitchen » du copain Robert qu’il traite à la pureté mélodique. Il chante à la syllabe hurlée, celle qui dérape facilement. Belle fin d’album exceptionnel.

Il enregistre Hot Tracks en 1979 avec les Nighthawks. Il tape pas mal dans Bo, et notamment avec « Mama Keep Your Big Mouth Shut » et « Pretty Thing », mais les Pretties sont passés par là avant et ça pose un problème d’antériorité. Bizarrement, son « Pretty Thing » est crédité à Big Dix alors que c’est du pur Bo. Il revient aussi à Wolf avec une version trop polie de « Who’s Been Talking ». Il tape dans John Lee Hooker avec « Sugar Mama » et fait preuve d’une hargne peu commune. C’est bien arraché à la glotte et salement gratté. Fantastique approche pour « You Better Watch Yourself ». Il sait placer ses pions. Il revient au boogie blues de prédilection. Magistral, voilà le mot. Reprise de « Caress Me Baby » du grand Jimmy Reed, gratté à la Reed.

Il retape dans Bo sur Mileage, paru un an plus tard. « Diddley Daddy » sonne comme un énorme coup de chapeau. Véritable coup de génie. Il traite ça à la stand-up - Oh Diddley where you been/ Oh Diddley Bo ! - Ça remet en perspective la modernité de Bo Diddley. Comme sur les autres albums, tout ici est tiré au cordeau. Sa version de « My Babe » part au quart de tour. On sent toujours chez lui cette incroyable assurance que confère la maturité. Il réussit à imposer un style tout en restant classique. Il passe à l’heavy blues avec « Standing Around Crying » et sort sa grosse voix. Il noie tout ça à d’harp. C’est bien chanté et sans surprise, comme chez Charlie Musselwhite ou Roy Buchanan. Il gratte « Riding In The Moonlight » à sec - Oh baby let’s ride in your automobile - Dans « Big 45 », il se réveille avec un flingot pointé sur lui - I woke up this morning/ My woman was standing over me - Habituellement, dans les blues, elle est partie. Mais là, non - I said please babe/ Honey please don’t take my life - Irrésistible ! En B, il tape dans « Help Me ». Puis il passe au primitivisme avec « It Hurts Me Too » qu’il gratte au dobro. Nouvelle leçon du maître avec « Mr Luck ». Irréprochable. Jeu et diction. Tout est là, dans la restitution la plus parfaite.

Sur la pochette de Frogs For Snakes paru l’année suivante, il joue de l’harp, assis à côté d’une gamine éclatée de rire. Très belle pochette. Il fait sur cet album une extraordinaire reprise de Wolf, « Gone So Long ». Quelle niaque de glotte ! Sur « Got To Find My Baby », il tire bien sur l’élastique de ses syllabes. On croirait entendre un gros black d’honky tonk sur « Fattening Frogs For Snakes ». Magnifique version du « Key To The Highway » de Big Bill Broonzy. Rien qu’avec ça, John Hammond s’installe au panthéon du bues subliminal. De l’autre côté se niche une belle reprise d’Arthur Big Boy Crudup, le fameux « My Baby Left Me » qui fit le bonheur d’Elvis. John le prend plus sec et moins rockab, avec un sax qui arrondit les angles. Il tape plus loin dans le fabuleux « Mellow Down Easy » de Little Walter, et il en fait une fubarderie riffée à fond de train. Il mâche bien sa viande de mots dans « Your Funeral And My Trial ».

Il sort Live en 1983. Pas de surprise, c’est l’album live d’un surdoué. Il joue tout à coups d’acou en tortillant des tortilletes de septièmes diminuées. Tous les gros classiques du blues y passent, « Saddle My Pony », « Can’t Be Satisfied » et « Cat Man Blues » qu’il démultiplie à l’infini marmoréen à coups de tiguilis arpeggiés qu’il remonte dans des quincailleries de gammes de notes claires, tout cela à l’ongle sec, bien sûr. Ce mec bat tous les records de virtuosité, y compris ceux de Jorma Kaukonen et de Mike Wilhelm. Il faut entendre sa version de « Dust My Broom », en B. Il la mène à coups d’acou avec des tilititi-titititi qui feraient baver Brian Jones. Il noie tout ça à coups d’harp et disperse ses trésors de tortillettes aux quatre vents. Il transforme « Shake For Me » en fantastique partie de shuffle d’acou lancé à fond de train et il termine avec une version d’« I’m Movin’ On » dégoulinante de jus.

Found True Love date de 1995. Il prend le morceau titre à la langue coincée. Il sait zozoter, pas de problème. Et il reste terriblement bon. Il chante « I Hate To See You Go » au rentre-dedans, beat hypno et gras double. Son beat reste un modèle du genre - You know I love you c’mon back home - Il est alarmant d’efficacité et de véracité limoneuse. Il chante « Fore Days Rider Blues » à l’édentée. C’est un piano-blues. Il gratte des retours sur sa gratte à l’ongle sec. Il revient à Wolf avec « Howlin’ For My Darling ». Il l’ulule à la perfection. Son vieux pote Charlie vient souffler des coups d’harp sur « Hello Stranger ». C’est le meilleur boogie sur le marché. Rien d’aussi terriblement cousu de fil blanc. Retour à l’heavy duty de Wolf avec « My Mind Is Ramblin’ » qu’il arpente en s’écorchant la glotte à vif. Mais il s’y tient et sort des syllabes blanches de nègre devenu fou. Admirable. Il a tout compris. La fièvre s’empare de lui.

Six ans plus tard paraît Wicked Grin. On voit le petit sourire en coin de John sur la pochette. Il reprend des compos de Tom Waits et des luminaries l’accompagnent : Augie Meyers (qui vient tout juste de casser sa pipe en bois) et Larry Taylor. Sur « Heart Attack And Vine », Tom Waits gratte sa gratte. L’Augie envoie un shuffle terrible. Charlie Musselwhite vient en renfort sur « Clap Hands ». Super-groupe ! Ça joue sous le boisseau. On entend Charlie souffler au fond du studio. Encore plus spectaculaire : « 16 Shells From A Thirty-Ought Six », joué au claquement d’os, la java des squelettes. Groove de train fantôme. Charlie revient souffler dans « Get Behind The Mule ». C’est joué aux sableurs d’Ike Turner. Tout sur cet album regorge de son. On tombe plus loin sur « Murder In The Red Barn », un groove de glauque exceptionnel.

Pas mal de belles choses sur Ready For Love paru en 2002. Dans le groupe qui l’accompagne, on retrouve Augie Meyers et ça démarre très fort avec « Slick Crown Vic », un vieux boogie chanté sous le boisseau. Sur « No Chance », John sonne un peu comme Tony Joe White. Ça traîne dans les marais. On tombe plus loin sur un fantastique « Gin Soaked Blues », l’heavy boogie des Batignolles. John et ses amis ne misent que sur l’épaisseur rythmique - Come alone last night/ Full a fifth of Old Crow - Il pousse même le vice jusqu’à aller faire une reprise des Stones avec « Spider & The Fly » - My my my don’t tell lies/ When you’re done you’re sure to go to bed - un régal pour un chanteur comme John, car tout est dans la diction. Plus loin, il tape dans le balladif vaudou avec « Same Thing ». L’Augie joue enfin de l’orgue et ça devient atmosphérique. Ça jazze sur « Comes Love ». Il revient dans le bayou avec « Low Side Of The Road » - You’re rolling over to the/ Low side of the road.

John a les cheveux gris lorsqu’il enregistre In Your Arms Again en 2005. On trouve encore de sacrés coups de génie sur cet album, tiens, par exemple, cette version d’« I Got A Woman ». Il s’en blanchit la glotte. Il est le roi (blanc) des ré-interprétateurs. Et ce festival de clap-hands ! Les deux autres coups de génie sont les reprises de Wolf. « Evil (is Goin’ On) », pour commencer. Il plonge dans le pire Wolf et il le fait pour de vrai - That’s evil - Il le tarpouine à sa manière - You better watch your happy home - Il joue avec des mesures ratées de soulographe. Aucun blanc n’est capable d’approcher le génie de Wolf d’aussi près. Même chose avec « Moanin’ For My Baby ». Il revient inlassablement au groove malsain et passe des coups d’harp terribles. Il hurle à la lune. Il réincarne l’âme brûlante de Wolf. Il revisite l’insondable noirceur de l’âme humaine, et dit avec mauvaiseté toute l’horreur de vivre. Il est dans le vrai truc. On se régalera aussi du « Jitterbug Swing » qui fait l’ouverture. Il joue ça au stomp et donne des grands coups dans son dobro. Véritas ! Fatalitas ! Il va chercher le gros stomp de cabane. Tout y est : l’énergie du fleuve et les poux du diable. Il tape aussi une version de « Serve Me Right To Suffer », mais il n’a pas le même son que Johnny Winter qui en sortait une version démente sur Second Winter. Il le prend folky folkah au coin du feu.

Sur la pochette de Rough & Tough paru en 2009, John a les cheveux blancs. Plus il vieillit et plus il sonne comme un black du fleuve. Avec « My Mind Is Ramblin’ », il s’enfonce dans son limon à coups de bottleneck et de coups d’harp, avec une virtuosité qui n’intéressera que les puristes, une race en voie de disparition. « Still A Fool » est encore plus rootsy. Il gratte ses two trains running. Il y a cru toute sa vie - Now I wish I was a catfish swimming in the deep blue sea - Pour faire honneur à Little Walter, il claque des accords de dingue sur « Up The Line ». John Hammond est l’artiste parfait. The perfect guy. Il tape un « My Time After A While » incroyablement pur. Il s’en égosille. Il revient au vif argent de Little Walter avec « Get To Find My Baby » et tape ensuite dans le solide boogie de Jerry McCain avec « She’s Tough ». Forcément énorme. Il repart sur le chemin de Taj Mahal avec une belle version de « Statesboro Blues », mais il le joue à l’étouffée. C’est assez spécial et bien embarqué. Sur « I Can Tell », il sonne comme le vieux Tony Joe et il revient enfin à Wolf avec une version cuisante de « No Place To Go » qu’il gratte à l’ongle vert. Il ulule et s’entête, il souffle ses coups d’harp et chante avec toute la conviction dont il est capable. John Hammond est un géant.
Signé : Cazengler, John Immonde
John Hammond. Disparu le 28 février 2026
John Hammond. Triumvirate (Dr John, Mike Bloomfield). Columbia 1973
John Hammond. Can’t Beat The Kid. Capricorn Records 1975
John Hammond. Solo. Vanguard 1976
John Hammond. Footwork. Vanguard 1978
John Hammond & The Nighthawks. Hot Tracks. Vanguard 1979
John Hammond. Mileage. Rounder Records 1980
John Hammond. Frogs For Snakes. Rounder Records 1981
John Hammond. Live. Spindrift Records 1983
John Hammond. Found True Love. Pointblank 1995
John Hammond. Wicked Grin. Pointblank 2001
John Hammond. Ready For Love. Back Porch 2002

John Hammond. At The Crossroads. Vanguard 2003
John Hammond. In Your Arms Again. EMI 2005
John Hammond. Rough & Tough. Chesky Records 2009
*
Vous me connaissez, j’aime les chose bizarroïdesques, ce n’est pas de ma faute, le bacille du démon de la perversité s’est échappé d’un recueil de contes d’Edgar Poe et s’est incrusté tel un poulpe tentaculaire sur la paroi poreuse de mon cerveau, des dégâts irrémédiables ont été commis, cela ne m’empêche pas de vivre car il en faut davantage pour arriver à bout d’un rocker, la chose possède même ses bons côtés, par exemple les filles sont presque toujours attirées par mes goûts viciés et dépravés, mais là je crois que j’ai attrapé le pompon.
GUYOĐ
C’est le nom du groupe. Ce n’est pas pour rien que chez Poe le meilleur complice du Démon de la perversité se dénomme L’Ange du bizarre. Evidemment vous vous interrogez sur cet étrange D terminal accoutré de cette barre. Z’auraient mis un tréma sur le Ö, cela ne vous aurait pas traumatisé, rien de plus normal chez les groupes de metal, mais ce Đ barré vous tarabuste. Sort tout simplement de l’alphabet latin, une lettre que nos copistes romains ont inventée pour transcrire un son qui ne figurait pas dans la phonologie virgilienne, mais commune chez certaines peuplades nordiques, notamment anglaises, pour prononcer ce Đ vous essaierez d’adoucir le dzéta grec en le modulant en dthe, imitez le fameux ‘’the’’ britannique qui met en émoi nos têtes blondes de sixième qui essaient plutôt mal que bien de prononcer la principale difficulté de l’idiome d’outre-Manche.
Proviennent de Graz, cité de 300 000 habitants située dans le Sud-Est de l’Autriche. Pourquoi ce groupe issu d’un pays situé au centre des terres européennes s’est-il entiché des profondeurs sous-marines, je n’en sais rien, ce qui est certain c’est qu’ils aiment les gouffres abyssaux. Certes tous les goûts sont dans la nature humaine, même les plus pervers…
Le temps de revêtir votre maillot de bain et nous partons explorer leur discographie. Z’ont commencé par un split dont ils squattent la face A en compagnie du groupe Lhem, duquel nous ne nous préoccuperons pas.
ALLUVIAL SOIL
(K7 / Janvier 2022)

Cartismandua qui a réalisé la couve possède une imagination bien plus luxuriante que ne le laisse deviner ce dessin un peu simpliste, une visite sur son Instagram, explorez-en les multiples pistes, vous en convaincra. Ici un sol alluvionnaire certes, nous n’en retiendrons que l’idée d’un fleuve plus noir que les eaux léthéennes des Enfers… Question insidieuse, quelles sortes d’alluvions pourrait déposer la mort…
Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bass, bacvking vocals / Öjin : vocals.
Into the temple of Vepar : c’est le début de l’aventure, les esprits mal intentionnés diront que c’est plutôt la fin, tout dépend de la façon dont vous entrevoyez la vie et surtout la mort… de toutes les manières pour toucher le fond faut d’abord flotter à la surface… un son diffus, bientôt lentement rythmé, sombre ambiance, accablante même, la voix s’élève, un peu comme si elle avait les poumons emplis d’eau, la nef se balance doucement mais pas du tout sûrement, quant au Capitaine esseulé sur la mer avec son navire il n’a aucun espoir, l’ennemi s’approche il préfère implorer Vepar, le démon des abysses, qui se présente sous forme d’une sirène, ce n’est pas une ravissante créature à seins nus et rebondis dont vous emplissez vos frénétiques masturbations, mais un monstre visqueux sans pitié, d’ailleurs le bateau est déjà en train de couler et l’on entend plus qu’un gargouillement de noyé dont la bouche entrouverte laisse échapper ses dernières bulles d’air… orage et chaos est-ce la mort qui fond sur lui tel un squale affamé, notre capitan a retrouvé sa voix, il n’est pas mort, ou plutôt il entreprend sa nouvelle vie d’être mort et il descend sans fin si profond que vous n’entendez plus rien, frémissements cordiques, il a retrouvé sa voix et lance sa malédiction contre ses ennemis, que leurs plaies pourrissent sans fin comme excréments que nul soleil ne saurait assécher. Unfathomale depths : le son reprend, cymbales inquiétantes et bruit de fond (c’est le cas de dire), impressionnant, une étrange mutation, le sang et l’âme de notre héros se mélangent au sel et à l’amertume de l’eau marine, déferlement, imprécation, appel à la vengeance, alchimicus momentum, l’ancien homme ne fait plus qu’un avec l’abîme, il a invoqué l’abîme véparien et l’abîme l’a abîmé à jamais, une joie titanesque l’envahit, le voici remous tumultueux et vague boutoir, il n’a plus peur, il chantonne, sa vengeance s’étend sur toute la surface de la mer, une goutte de sang ne suffit-il pas à la teinter d’un rouge profond. Il ne crie plus, il murmure, il tient sa vengeance entre ses dents. Les dents de la mer.
Sachez-le, la mer n’est jamais bleue, la mer est noire.
WATCHER IN THE DARK
(Novembre 2023)
Premier simple d’un album à venir.
Pour ceux qui aiment voir ce qu’ils écoutent il existe une Official Video du morceau. Le genre d’objet qui n’apporte rien, le groupe joue dans une caverne bleutée, mais le résultat esthétique est bluffant. Les poses des musicos sont aussi attendues que les rares images du nageur qui apparaissent de temps en temps, votre regard n’est pas surpris mais pris jusqu’au bout. Elle est signée Revvidy, mot derrière lequel se cache Susanne Mostölg. J’ai l’impression, je n’ai pas tout vu, que cette vidéo est son chef-d’oeuvre. Faut dire que la musique est somptueuse.

La couve qui accompagne le morceau, est très simple à décrire si l’on ne s’attarde pas. Nous sommes au fond de l’océan. Qu’apercevons-nous, des vestiges antédiluviens, le temple de Vepar, une simple paroi rocheuse dans laquelle se serait fossilisée la gueule ouverte d’une baleine, je vous laisse à vos imaginations. Evidemment vous l’avez deviné : tout baigne dans le bleu glauque des profondeurs de vos cauchemars les plus angoissants.
Tintements légers qui vont s’intensifier et devenir obsédants, c’est le vocal qui mène la musique, un peu comme si elle n’était qu’un accompagnement qui obéirait à la moindre de ses inflexions, mais qui growle au fond des fosses marines, est-ce l’âme du capitaine qui se confondrait avec le démon ou Vepar en personne, qui mène les cohortes de ses vagues monstrueuses à l’assaut de la terre, une quantité négligeable cette pangée puisqu’il ne fait allusion qu’ à la mer et qu’au ciel, transformés en un unique et un tourbillonesque chaos destructeur, une espèce de monstrueux typhon en formation pour se ruer sur la terre des hommes. Le petit mot est lâché, la race humaine, l’engeance stupide et fétide, qu’il convient de détruire, d’anéantir sans pitié sans regret, ils ont ignoré le prince des Démons, ils se doivent de périr, les abysses se préparent à tout balayer, tout sera détruit, concassé, chamboulé, inutile de faire semblant de se repentir, Vepar ne pardonne pas, tapi au fond des antres il nous regarde, nous n’existons déjà plus… Le morceau vous a l’allure d’un concerto orchestral violent et impulsif, une vague sonore qui se gonfle, s’ébroue, se disperse, se rassemble, qui attaque et submerge, qui emporte avec elle les vibrations de votre esprit privé de toute force vitale.
HEART OF THY ABYSS
(CD / Novembre 2023)
Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bacvking vocals / Öjin : vocals / Dakakuji : bass.

L’on retrouve sur la couve du CD le même bleu de fond que sur la précédente, mais si cette dernière restait peu signifiante, celle-ci est beaucoup plus forte, elle nous aide d’ailleurs à mieux visualiser la première. Ces formes indistinctes que nous avions du mal à objectiver, elles apparaissent maintenant comme ce qu’elles représentent : des extrémités de tentacules qui s’agrippent au basalte d’une paroi émergeant de l’abîme. Sur cette deuxième pochette c’est une main tentaculaire, d’autant plus abominable qu’elle ressemble à une main humaine, simplement posée, elle ne cherche plus à s’accrocher, sur la falaise qu’elle entreprend d’escalader. L’on frémit à la seule pensée de l’être éminemment malfaisant dont elle n’est que le prolongement d’un noir dessein. Le cœur de l’abîme n’est qu’un monstre qui s’apprête à attaquer la terre des hommes… Certains optimistes affirmeront qu’ à l’instar du Godzilla japonais figurant la catastrophe atomique de Nagasaki, elle symbolise la vengeance de la Nature envers notre humanité peu écologique… pour notre part nous préférons y voir les monstres tapis dans nos abysses intérieurs que nous extrayons régulièrement de nos viviers neuronaux, dans lesquels nous leur prodiguons tous nos soins, afin d’en relâcher de temps en temps un ou deux, pour nous amuser à les voir se jeter sans aménité sur quelques millions de nos semblables. Rien de tel qu’une bonne distraction pour ne pas nous ennuyer.
L’artwork est de Khaos Diktator, il est des noms qui sont à eux seuls de véritables poèmes, architecte, musicien, graphiste, je rajoute : visionnaire. Il vous montre ce que vous n’auriez pas le courage et l’appétence de voir.
First wawes of destruction : longtemps l’on n’entend rien, puis un brouillamini furtif, puis comme une cloche des profondeurs qui sonnerait, bientôt l’on discerne le bruit d’un clapotement de marée montante, brutalement il laisse place aux hurlements vindicatifs de Vepar, perso nous préfèrerions la fureur de Poseidon, mais la voix n’en finit pas de nous avertir, avec Watcher in the Dark nous assistions à la fin de la catastrophe, mais ici nous voici ramenés aux prémices du cataclysme, le morceau n’est pas très long mais produit un effet choc-frontal, le prélude est à la hauteur de la magnificence sonore du finale offert en avant-première. In tharsis : admonestations tharsiques, locution biblique désignant des rivages lointains situés l’on ne sait trop où, en un lieu mythique regorgeant de métaux, est-ce pour cela que l’on entend les tambours métalliques d’une forge, serait-on, poursuivant notre rêve héphaïtosien et neptunien, dans l’île des Bienheureux dans laquelle les Dieux forgent les armes pour préparer leur retour, déclenchement de la guerre, exhortations aux troupes chargées d’annihiler l’espèce humaine, rythmes chargés de lourdes colères, ires rentrées qui ne demandent qu’à exploser, qui sourdent en elles-mêmes pour accumuler des montagnes abyssales de haine, hymnes péaniques en l’honneur de la destruction finale, suspension de quelques notes quasi silencieuses, clameurs d’avant l’assaut et chants de guerre, enfin le déferlement tant attendu, les fouets cinglent les épaules des rameurs, SILENCE, long et impavide, comme ce chuintement de l’aiguille de la tête de lecture qui parcourt la zone de silence qui sépare deux morceaux d’un trente-trois tours, n’oubliez pas que nous sommes en une œuvre musicale, saccades de vagues sur les flancs des navires tharsiques qui rapportent l’or du Rhin mythique au pays de Phénicie, clapotements contre les coques, tels des battements d’ailes de l’oiseau Phénix qui porte en lui sa propre destruction. Into the temple of Vespar : le lecteur se rapportera à notre chronique précédente d’Alluvial Soil, si ce n’est qu’ici après un long silence, les plages de silences, des espèces de grèves musicales, sont parties prenantes des compositions guyodiennes, l’on entend le clapotis infini de la mer, à peine troublé par le roucoulement incessant des mouettes, le temple est au fond des abysses, retour à la surface océanique immuable, voile mouvant d’Isis qui cache ce que l’on ne saurait

voir. The everlasting lightless realm : P I : Descension : Le royaume éternel sans lumière - Descente : retour sous la surface, musique grinçante, descente dans la mer, plongée dans les gouffres, celui de l’Océan, celui de la Poésie, récitation strophique de L’homme et la mer de Charles Baudelaire, en langue anglaise ( malheureusement), le blanc séparatif des strophes est remplacé par des assourdissements musicaux, c’est la musique qui prend la place du silence poétique, la musique conçue en tant qu’isolant, en tant que caisson échoatif, de l’intrusion du rêve, dans les profondeurs innommables de la réalité d’un autre royaume, la déclamation comme une déclaration de guerre de l’intérieur à l’extérieur, de ce qui est au cœur des choses et hors des choses, à cet empire éparpillé qu’il convient de réunifier, tâche insurmontable qui demande les horribles travailleurs que sont les Dieux et les poëtes. The everlasting lightless realm : P II : Abscision : Abscission nous traduirons par : émondement : éclats chatoyants de guitares doucereuses, tapage drummique grandiloquent, encore une fois lecture déclamatoire, tirée de Moby Dick pas directement du roman de Melville, mais du film, nous sommes en ce morceau aux confluences du théâtre et de la mise en scène, la musique jouant le rôle du déroulement de l’action en tant ce que notre modernité appelle ‘’suspense’’ et qu’Aristote nommait dramatique marche inéluctable vers la solution catharsique, c’est ainsi qu’est d’ailleurs bâtie l’œuvre de Melville, qui se clôt sur le surgissement du cercueil, qui franchit la barrière de la surface de la mer comme le doigt d’un Dieu qui désignerait la fin de toute entreprise humaine : la mort impavide. The everlasting lightless realm : P III : Eruption : irruption rockique, le rock reprend son droit, déchaînement vocal, triomphe de la musique, après les étranges intercessions quasi-théorico-expérimentales sur les frontières poreuses des arts, cette synesthésie mythique d’une œuvre totale qui engloberait la monstrueuse palette des modes d’expressions humaines, est-ce pour cela qu’au milieu du morceau nous assistons au mélange pictural musical, une espèce d’atonisation des différentes couleurs ingrédientiques, le miroitement incessant d’une surface clapotante et écumante, qui ne saurait être, l’absence noire de toutes les teintes, ou la présence blanche, bonjour Moby Dick, de toutes leurs conjonctions. Le vocal reprend voix. Serait-ce pour signifier la position de l’Homme ordonnateur de désastres ou de fééries. Peut-être le moment où l’on ne sait plus qui sont les Dieux et où l’on ignore ce que sont les hommes. Unfathomale dephts : encore une fois nous renvoyons à notre chronique d’Alluvial Soil : à considérer comme la reprise de l’épisode que nous pourrions intituler La Vengeance de Vepar que le groupe a entrecoupé d’une suite quasi-symphonique et métaphysique qui donne à ce full lenght album une dimension en quelque sorte tri-dimensionnelle. Guyot : (z’ont un drôle de nom, d’où sort-il, que veulent-ils nous dire, j’ai barjoté davantage lorsque j’ai vu cette étrange orthographe… Jusqu’à ce que Wikipedia m’apprenne qu’un guyot est un volcan sous-marin à cratère tronqué, d’où le pourquoi de cet étrange Đ qui se prononce comme le ‘’the’’ anglais) : le vocal susurre, quel grand secret nous confie-t-il lorsqu’il laisse l’amplitude musicale prendre sa place, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Jean-Sébastien Bach, se servant de la notation lettrique musicale allemande qui lui permet ‘’ d’inscrire’’ son nom en regroupant les notes b, a, c, h, en certains passages clés de son œuvre… La différence entre Guyot et Guyođ totalement atténuée par le jeu de la prononciation n’est pas due au hasard surtout si l’on prend les trois titres des trois parties de The everlasting lightless realm. Descencion, Abscission, Eruption, n’est-ce pas la description d’un monstre volcanique sous-marin au cône tronqué qui peut à tout moment entrer en éruption et former au milieu des mers des îles magmatiques dépourvues de toute présence humaine… Le groupe ne se présente-t-il pas comme une force artistique, symbolisée par le dieu aquatique Vepar, une manière comme une autre d’affirmer sa présence révolutionnaire parmi la sphère metallique en le sens où il crée une œuvre totalement différente de celles commises jusqu’à lui par toute autre formation… Watcher in the dark : encore une fois le lecteur se rapportera à la chronique de ce même titre exposée ci-dessus : nous nous contenterons d’insister sur le rôle de clôture de l’œuvre que joue ce morceau. Le même que le même que le Crépuscule des Dieux de Wagner dans l’Or du Rhin.
Bref un groupe à méditer et à écouter.
Prochainement nous chroniquerons leur dernier album sorti en janvier 2026.
Damie Chad.
*
La dernière nouveauté, même pas là depuis deux heures. Tout de suite j’ai senti l’embrouille. Oui mais c’était tentant. Pourquoi, je n’en savais rien, la pochette de l’album n’était pas un chef d’oeuvre, même pas une once d’originalité, le titre me paraissait suspect, quant au nom du groupe au bout de trois secondes de réflexion, il s’est avéré décevant. De surcroît ce n’était même pas une nouveauté ! Tout autre que moi serait allé voir ailleurs, encore une fois le fameux flair du rocker en a décidé autrement.
EVE
APATHEAN
(Juin 2013 / Bandcamp)
2013 ! leur site n’existe plus, leur FB a cessé d’émettre depuis 2014… Heureusement il reste quelques photos et la vidéo d’un concert sur You Tube…

Ont un nom d’origine grecque mais ils sont de Riverside, agglomération de 330000 habitants située à l’Est de la mégalopole de Los Angeles. L’on peut s’interroger sur la signification d’Apathean, le traduire par apathique nous semble peu mélioratif, peut-être vaut-il mieux s’inspirer de son étymologie hellénique, littéralement sans émotion, sans souffrance, qui semble davantage appropriée à la mentalité adolescente, à cette morgue juvénile si particulière. Ils devaient avoir quinze-dix-sept ans lorsqu’ils ont formé le combo. Nous inclinerions plutôt pour ‘’Indifférent’’ voire son contraire ‘’Différent’’, comprendre : nous sommes différents de vous les adultes… Le terme apathéen, beaucoup plus classe, en jette un max, infuse l’idée d’un regroupement d’individus ‘’à part’’ qui se tiennent à l’écart des autres.
Ashtin Arner : guitars, vocals, piano / Kevin Martin : vocals, synthesizer /
Jason Perkins : drums, vocals / Dani Vo : bass
En langue anglaise le mot eve peut signifier : veille, par exemple la Veille de Noël, ou alors simplement désigner l’épouse d’Adam. Les titres des morceaux ne permettent aucun doute sur sa traduction française.

Que des garçons pensent aux filles rien de plus normal, mais nos apathéens sont plus subtils qu’on ne pourrait le présupposer, ne vont pas s’écrier la bouche en cœur : Baby, I love you ! ou en plus explicito-pseudo-poétique : Baby, drive my car ! Vont se lancer dans une intense réflexion sur l’essence de la Femme. N’exagérons pas, sur la concrétude des femmes… Ce qui nous permet de mieux comprendre le choix de la couve : cette couleur chair, cette demi-sphère qui n’est pas sans évoquer quelques fameuses rotondités, je ne m’attarderai guère sur le petit trou central de cette rose, bonjour Ronsard, de cette lanterne de papier qui nous rappelle que chez les lampyres ce sont les femelles qui brillent de tous leurs feux dans la nuit noire afin d’attirer à elles le mâle qui la fécondera…
Pandora : La première femme, le cadeau empoisonné que les Dieux de l’antique Hellade ont offert aux hommes pour les punir de s’être rendus coupables de s’approprier, grâce à Prométhée, l’usage et la puissance du feu. Si Apathean sort Pandore de la boîte mythologique, ce n’est pas pour nous conter son histoire mais en tant que symbole de la féminité. Une créature qu’ils se contentent en ce premier morceau d’observer de loin, un navire qui désire accoster sur une côte inconnue non répertoriée sur les cartes prend soin avant tout d’inspecter à la longue-vue la découpe du rivage. L’on n’est jamais trop prudent. Tout ce que je viens d’expliciter, Apathean vous le fourgue en quinze mots, qui mis bout à bout ne dépassent pas une ligne et demie. Autant dire que leurs lyrics flirtent pas mal avec la poésie. Concision et anti-délayage au programme. Je vous en prie, profitez des cinquante-et-une premières secondes, imaginez-vous dans les jardins d’Ispahan, mollement alanguie sur l’herbe tendre aux côtés de la belle des belles, entre parfum de rose et frisson de guitare, profitez de cet instant suprême, il ne reviendra jamais, ce n’est pas la foudre de Zeus qui s’abat sur vous, en une fraction de seconde vous êtes zigouillé d’égosillements, le cri qui tue, maintenant ce que vous entendez c’est l’écho terrifiant de vos pas dans les corridor des Enfers, vous avez l’impression de déambuler sans fin dans des couloirs emplis des échos noisiques des pas de ces milliers de malheureux qui vous ont précédé, quant à ces trois derniers frémissements de guitare perdus dans ces grincements styxiques, sans doute sont-ils le sourire ironique de votre crâne ricanant… de votre vivant vous aviez fait la moitié du chemin vers Elle, elle ne s’est pas rendue à votre rencontre, mais maintenant vous savez où vous désiriez aller. Antoinette : tiens celle-ci on ne l’attendait pas, quelle dégringolade, il s’agit bien de Marie-Antoinette, la reine de France haïe par le peuple de Paris… Qui ne fera pas de vieux os sur le trône dont elle contribuera par ses actions inconsidérées à la disparition. Nos lectrices féministes ne manqueront pas de s’étonner de ce choix (et de quelques autres qui suivent) de cette représentation symbolique de la femme, nous les comprenons, toutefois démocratiquement parlant c’est le droit le plus absolu de nos apathéens de nous faire part de leurs sentiments. Ne tremblez pas, si vous n’avez jamais assisté à une exécution publique et si vous n’avez jamais trempé votre mouchoir dans le sang qui coule de l’échafaud pour garder un souvenir de cet instant et le montrer à titre d’exemple moral à vos petits-enfants, c’est le moment de profiter de l’occasion, un véritable morceau couperet, il ne dure pas longtemps, en deux minutes ils vous ont condensé les hurlements de la foule, le roulement des tambours, les rugissements intérieurs de la victime entendant le frottement de la lame dévalant les rainures de bois, le choc mat de la tête qui roule sur le plancher, les vociférations jouissives et triomphatrices de la plèbe altérée de sang, tout cela restitué avec quatre instruments et un dégueulis vocalique du plus bel effet… L’est sûr que quand ils se lâchent nos apathéens n’y vont pas de main morte. Pour ceux qui ne supporteraient pas cette scène, qui se demanderaient pourquoi tant de haine envers la seconde moitié du ciel, ainsi nommait-il la gent féminine le grand timonier Mao (qui sait tout), comme antidote nous vous proposons de relire les dernières pages du Chevalier de Maison-Rouge d’Alexandre Dumas, exactement la même scène mais en mode hyper-romantique. Ce qui hélas nous éloigne quelque peu de l’ambiance apathéenne… Héra : l’on remonte aux étages supérieurs. Rien de moins que la matrone de l’Olympe. Elle n’a jamais eu vraiment bonne presse. Imbue de son titre, de ses privilèges, jalouse, irascible, vindicative, sa haine à l’encontre d’Hercule, fils aldutérin de Zeus, ne faiblit jamais… En admettant que la condamnation de l’épouse de Louis XVI soit d’ordre avant tout politique, il semble que les paroles de ce morceau soient tirées des rapprochements expérimentaux plus étroits que notre combo ait entretenus avec le genre féminin, en tout cas se la jouent un peu jazzophne sur le début du morceau, vous savez ces jeux de cymbales acrobatiques, mais dès qu’ils crachent leur venin, l’on est obligé de reconnaître que le bilan qu’ils en établissent est terriblement déceptif, pour sûr il y eut des moments de rémission, mais en fin de compte ils en pleurnichent de rage comme des donzelles atterrées par les comportements un peu brutaux de leurs chevaliers-servants, z’en vomissent à gros et gras bouillons, mais comme ce sont des hommes tout de même, ils finissent par activer le mécanisme d’une de ces boîtes de musique au son aigrelet comme ces cerises non mûres que l’on recrache. Sur le gâteau. Pas assez sucré. Hélène : Homère le reconnaît, je m’en excuse auprès de nos lectrices, elle fut, elle est, elle sera la plus belle de toutes les femmes, elle causa bien des malheurs, Zeus la reçut dans le palais de l’Olympe et lui donna l’immortalité... Nos apathéens sont prêts à tout pour une telle beauté, comme ils ne peuvent lui octroyer le don souverain de la vie immortelle, ils proclament que leur plus grand bonheur serait d’être enterrés et de pourrir avec Elle. Franchement chères lectrices vous ne pouvez pas trouver plus romantique. Quelle fougue, quelle exaltation, quelle extravagance, quelle conviction vocale, mise davantage sur l’intensité statique que sur la violence, s’y mettent à plusieurs pour hurler leur intime conviction, bon à la fin ça déraille un peu, leur déclaration d’amour éternel ressemble à ces vieilles bobines usées qui ne restituent pas leur bande sonore ave une parfaite netteté... Faisons semblant de croire qu’il s’agit juste d’un malheureux incident technique. Pas de procès d’intention, s’il vous plaît… Ils jouent trop bien ! Annabell : un instrumental ? L’on ne saura jamais à quelle Annabell ils font allusion. Nore modernité nous pousse à penser à la poupée du film habitée par un esprit démoniaque, mais apparemment la pellicule est sortie quelques mois après le disque… Il se peut que des échos du scénario aient paru dans des revues spécialisées quelques mois auparavant… Apathean ce n’est pas tout ou rien, mais : soit du noise, soit des tapotements. Ici quelques notes esseulées de piano et des chœurs parodiques tout droit issus des slow sixties, le tout est si ténu qu’ils semblent avoir du mal à terminer le morceau… les filles leur seraient-elles devenues insignifiantes, quantité négligeable… Jezebel : ( en vieux fan de Gene Vincent, je remarque qu’il a inscrit en sa discographie deux titres, l’un nommé Jezebel et l’autre Anna-Annabelle) Personnage biblique l’étrangère Jezabel a détourné le Roi de Yahveh, elle finira défenestrée et sera dévorée par les chiens, elle est le symbole de la femme de mauvaise vie… un son grimaçant suivi d’une espèce de sonorité funèbre de violoncelle déglingué, au vocal l’on comprend qu’elles ont beaucoup déçu, qu’ils lui reprochent d’être une prostituée, peut-être veut-il suggérer que toutes les femmes sont des putains puisqu’elles finissent par s’offrir aux hommes, l’on peut tirer des conclusions très antagoniques de cette accusation, ce qui est sûr c’est que ce noise qui se traîne lamentablement, tel un cafard à qui il manquerait deux pattes, laisse transparaître comme un regret, une déception métaphysique quant à la nature de la femme…
Si ce disque était sorti le mois dernier, j’ai peur que le mouvement féministe lui ait fait subir un mauvais sort… Musicalement il est très fort. L’est tout de même nécessaire d’avoir la fibre mathcore ou metalcore pour savourer cet opus à sa juste valeur… Lorsque j’ai tapé le nom du groupe sur Amazon, le site ne m’a offert que des livres de l’antique littérature grecque… Comme quoi l’on n’échappe pas à ses origines…
MAR
CASA DE DIVERSION Vol 4
(Mai 2013)
Séries de compilations anthologiques accessibles sur Bandcamp, produite par : toxicbreedsfunhouse, un blogspot de chargement libre de musique hardcore, aujourd’hui inaccessible…
La pochette est sans équivoque. Une compilation contre la guerre. Treize ans plus tard elle est encore d’actualité.

Contre la guerre, oui mais alors violemment. Le gars est blessé. L’analyse la situation critique. En fait non, il critique la situation, pas la sienne, celle de l’acceptation générale de la guerre, pendant qu’ils crèvent le reste du monde est calme. En quelques mots tout est dit. Nul besoin d’explications supplémentaires. Musique forte et lente. Guitares et batterie imitent à merveille le bruit des mitraillettes. Si vous mettez très fort, c’est difficile à supporter. Ouf, un instant de silence. Le rythme se précipite, se brouille, vacille, même les hurlements s’arrêtent pour mieux reprendre. Couinements, la marche des canard boiteux. Sacrifiés. Harmonies imitatives. Bande-son filmique. Pas original. Mais réussi.
FORGIVE US
APATHEAN
Not Punk Session # 13
The Dial / Murietta Californie
Live : 20 / 11 / 2012

Le Dial est un local d’artiste, qui organisait rencontres, expositions, concerts. Il me semble que l’endroit a cessé de fonctionner depuis 2016.
La couve n’est pas mirifique, mais la vidéo est sur You Tube, ce qui permet de les voir. En direct si j’ose dire. D’autres vidéos d’époque sont aussi visibles.

Vaporous : vaporeux si vous voulez, tout de même un son aigu qui perfore les oreilles, et ra-ta-plan qui vous interdit de porter vos mains à vos esgourdes pour les boucher, faut dire que ça débute par un grattement sec sur les cordes de guitare immédiatement repris par la batterie, en fait il y a deux batteurs, un normal, et un autre on subodore le chanteur, debout qui s’est accaparé un tambour percussif, une notule électrique, la basse de Dani, queue de cheval et minceur androgynique, entre en mouvement, ils ne vous regardent pas, sont trop occupés à vous vriller les conduits auditifs, sont dans une lumière orange, donnent l’impression d’être enfermés dans un pot de confiture d’abricot, des autistes qui ne se préoccupent point de vous. Antoinette / Flashpoint : ne vous préviennent pas pour le déchaînement, vous vous y attendiez mais ils vous surprennent quand même, c’est du haché mais pas du tout menu, vous saucissonne le son en gros morceaux de barbaque saignante, se déhanchent tous, pris d’une danse de saint-guy saccadée, c’est le moment idéal pour Kevin, sur son micro l’a des poses à la Jim Morrison, de sortir son hurlement de loup affamé, non il n’a pas mangé le petit chaperon rouge, juste deux classes de maternelles, ça leur apprendra à vivre, Ashtin ne joue pas de la guitare, c’est elle qui pousse des cris de souffrance, des miaulements de matous éviscérés, ensuite c’est le délirium capharnaümesque, mode binaire, explosion / rétention, des casseurs, qui vous tronçonnent le rock’n’roll à coups de masse, sans regret mais sans forfanterie, un peu comme si cette musique se mourrait de consomption à force de contempler son étincelante beauté. Interlude : reprenons notre souffle, quelques notes de cristal ronde comme des perles d’opales, glissements furtifs de crotale sur les cordes de la guitare, le gamin s’amuse avec les joujoux technologiques, le reste de la troupe debout immobiles imperturbables comme les grenadiers de Napoléon avant l’assaut, on l’attendait, le voilà, le moment de folie épileptique, hurlements et concassages, ça ne dure pas longtemps, sont comme les parents qui arrachent la glace à la vanille de la bouche de leur gamin pour qu’il ne s’habitue pas au sucre rapide. Helen : pour la plus belle ils sortent le grand jeu, chandelle romaine et cascade explosive, apothéose discordante, pot de roses avec poison d’épines, sont deux à hurler, l’avion atterrit à côté de la piste d’envol, l’on ne compte pas le bois cassé. Domancy / Hookworm : avec un tel titre l’on s’attend à une entrée fracassante, point du tout, Ashthin grattouille sa guitare comme tout le monde, l’en tire pas tout à fait des notes rondes, triangulaires plutôt, et c’est reparti pour un moment de catalepsie non suspensive, une espèce de danse macabre si vous préférez, parfaitement agitée, une entourloupe de pantomime déréglée, z’ont l’air de souffrir un max, remarquez ce qu’ils racontent n’est guère jouissif, une espèce de frottis-frottas d’échange de sang infesté de larves peu appétissantes, une manière de faire l’amour que votre médecin vous déconseillera avant de vous faire interner en psychiatrie, d’ailleurs ils semblent exténués, survivront-ils au virus pathogène, sans problème ils se requinquent illico, z’avaient un pied dans la tombe, les voici en train de faire un feu de bois et de joie avec leur cercueil, moment festif stoppé sans préavis, retour des petites notes triangulaires . 14 AU : (AU signifie Unité Astronomique : 1 AU mesure : 150 millions de kilomètres) : poinçonnage battérial, grincement guitarique, ce dernier morceau c’est un comme le Starship final de Kick out the Jams, un voyage lointain plus loin que le temps puisque après la mort, auto-crime ou suicide obligé, choisissez ce que vous voulez, en tout cas sur scène, folie généralisée, z’ont dépassé le mur du son et le futur du rock’n’roll, ils foncent à des années-lumière. Eteinte.

J’espère vous avoir donné une idée. Si vous avez aimé, un véritable conseil d’ami qui vous veut du mal : il y a mieux, voir les 45 minutes de Apathean @ Blood Orange Infoshop (Riverside, CA). Avec en plus le public…
Que sont-ils devenus...affaire à suivre...
Damie Chad.