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  • CHRONIQUES DE POURPRE 729 : KR'TNT ! 729 : SMALL FACES / MASONICS / DORSEY BURNETTE / MINTS / JACKIE WILSON / JEAN-FRANCOIS JACQ / IRREVERSIBLE / SIDERA

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 729

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    SINCE 2009

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    26 / 03 / 2026

     

     

    SMALL FACES / MASONICS  

    DORSEY BURNETTE / MINITS  

    JACKIE WILSON / JEAN-FRANCOIS JACQ

    IRREVERSIBLE / SIDERA

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 729

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    The One-offs

    - Pile ou Faces

             Très tôt, on ne s’est pas couché de bonne heure, mais on a pris de bonnes habitudes, notamment la bonne habitude d’écouter des 45 tours en bonne compagnie. Vous noterez au passage qu’il s’agit là de la meilleure des bonnes habitudes.

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             La bonne compagnie s’appelait Jean-Yves qui, à peine sorti de l’adolescence, fonctionnait déjà comme l’arbitre des élégances, avec un naturel désarmant. Il disposait alors d’un don qui allait faire de lui le plus précieux des amis : l’infaillibilité du flair. Il soignait son accent et triait ses chouchous sur le volet. Ça tombait à pic, puisqu’on avait exactement les mêmes chouchous. Il faut quand même rappeler à ce stade des opérations que l’année 1968 battait tous les records d’overdose qualitative, ça grouillait d’hits fabuleux, de 45 tours mythiques, de tubes définitifs, de pochettes magiques, on ne savait plus où donner de la tête. Il en arrivait tous les jours dans l’hit-parade d’SLC/ Salut les Copains. «Born To Be Wild», «Lady Madonna», «Waterloo Sunset», «Those Were The Days», «Days Of Pearly Spencer», «Massachusetts», «Baby Come Back», «Jumpin’ Jack Flash», «On The Road Again», «Eloise», «Let’s Go To San Francisco» ! On naviguait dans une sorte de triangle des Bermudes, dont les trois pointes étaient : un, le petit transistor (qui diffusait chaque jour le fucking hit-parade d’SLC), deux, le rayon 45 tours du Monop, et trois, le crin-crin sur lequel on écoutait, chaque jeudi après-midi et en bonne compagnie, le butin des rapines. Pour suivre la folie productiviste de cette époque, il fallait barboter. T’avais pas le choix. L’argent de poche ne suffisait pas. Il y avait de nouveaux arrivages chaque semaine. C’était de la folie. Mais de la bonne folie. Tout reposait sur le triptyque mythique (bonne habitude/bonne compagnie/bonne folie) du triangle des Bermudes (hit-parade/Monop/crin-crin). Ça t’occupait à plein temps.

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             Tu pouvais écouter un 45 tours vingt fois de suite sans jamais t’en lasser. Trente fois ! On ne comptait pas. Il y avait quelque chose de parfaitement psychotique dans cette manie, et on l’alimentait comme on alimente la chaudière d’un train fou, à pleines pelletées psychotiques. On jetait des pelletées dans la gueule de Moloch et les flammes de l’enfer nous léchaient le visage. On n’a jamais été aussi vivant qu’à cette époque.

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             Puisqu’ils étaient là, on les écoutait frénétiquement, le Get your motor runnin’  de «Born To Be Wild», le Wonder how you manage to make ends meet de «Lady Madonna», le But now my love is true de «Baby Come Back», l’It’s a gas gas gas de «Jumpin’ Jack Flash», le Well I’m so tired of crying, but I’m out/ On the road again de Canned Heat. Les singles avaient remplacé les 4 titres, et les pochettes en papier avaient remplacé celles en carton des beaux EPs de 1966 et 1967.

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             Et dans ce petit tas de singles, il y en avait un qui nous fascinait plus que les autres, comme si c’était possible. Comme si tu pouvais encore monter d’un cran dans l’échelle du fan-atisme et de la mystique du rock ! Comme si le plaisir qu’il nous procurait pouvait surpasser celui procuré par «Lady Madonna» ou «Jumpin’ Jack Flash». Et pourtant, c’est exactement ce qui se passait : on était tous les deux en extase devant le petit single Immediate des Small Faces, dans sa pochette en papier rose, et cette photo dans le parc, cette image dont on connaissait les moindres détails, le chapeau, le pantalon blanc et le déhanché de superstar de Stevie Marriott, la veste à fleurs de Ian McLagan qui observe Marriott, et au milieu, les deux autres, Kenney Jones et Plonk Lane sous des coiffures qui nous faisaient baver d’envie. Rien qu’avec l’image, t’étais dans ton monde, et t’allais très vite pouvoir à ton tour explorer les parcs anglais et porter comme Stevie Marriott un jean blanc, et puis t’avais la musique et ce foutraque de foutoir cockney pianoté par Mac et mâché par Stevie Marriott, lazy sunday afternoon-nahhh/ I’ve got no mind tah worry/ I close miii eyes and drift away, ce sens aigu du swing de London town, tweedle dee doo bee ahh, ça ne ressemblait à rien de ce qui existait alors à Londres, les Small Faces se distinguaient par une fraîcheur de ton, tweedle dee doo bee ehh, un léger parfum de délinquance juvénile à la Dickens, le pianotage de Mac ancrait le rock dans la pop. Bon, tout ça c’était bien joli, mais on préférait mille fois, dix mille fois, cent mille fois la B-side, l’effarant «Rollin’ Over» et son riff gluant, ba-ba-ba-ba-ba ba-bam, cette clameur Immediate chantée à deux voix et cette descente au barbu du rollin’ over, tout ça monté sur le bassmatic demented de Plonk Lane, et là t’avais la quintessence du rock anglais, le Marriott qui gronde pour faire monter un rollin’ over contrebalancé aux yeah yeah yeah, et on braillait tell everyone/ That I’m gonna find it/ There/ Ain’t no/ Thin’ gon/ na stop miiii à tue-tête avec Stevie, et ça repartait au rollin’ ovah, et le Mac te pianotait ça comme s’il enfonçait des clous dans la paume du rock, alors on devenait fous, complètement fous de rollin’ ovah.

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    Signé : Cazengler, Faces bouc

    Small Faces. Lazy Sunday/Rollin’ Over. Immediate 1968

     

     

    L’avenir du rock

    - La maçonnerie des Masonics

             — Parlez-nous de la métempsychose pythagoricienne de la pensée contemporaine, avenir du rock...

             — Vous savez, Jacques Sans-Sel, l’évolution de la pensée contemporaine emprunte des voies illicites que nous aimerions bien encapsuler, mais la tâche se révèle plus délicate qu’on ne croit...

             — Levez donc le lièvre, avenir du rock ! Tirez l’échelle ! Décapsulez !

             — Au risque de passer pour un être suffisant, une misérable larve prétentieuse, je puis vous avouer ceci : ma réflexion, mes recherches et mes tribulations m’ont amené à émettre l’hypothèse suivante : cette évolution est de nature purement sonique...

             — Quand vous dites ‘sonic’, vous faites bien sûr allusion au Sonic’s Rendezvous Band de Fred Sonic Smith et Scott Morgan...

             — Ah non, pas du tout...

             — Alors aux Sonics de Gerry Roslie !

             — Non non non, Jacques Sans-Sel, vous vous égarez...

             — Peut-être s’agit-il de Sonic Boom ?

             — Non non non... C’est beaucoup plus simple que ça...

             — Ne me dites pas qu’il s’agit du Sonic Temple de Ze Cult...

             — Je suis désolé, Jacques Sans-Sel, mais vous n’y êtes pas du tout...

             — Le Sonic Reducer des Dead Boys ?

             — Mais non... Reprenez votre calme... C’est beaucoup plus simple que ça.

             — Le Sonic Flower Groove de Primal Scream ?

             — Pourquoi cherchez-vous à compliquer les choses, alors qu’elles sont déjà extraordinairement compliquées. La réponse est pourtant simple : Masonics !

             — Mais c’est de l’hermétisme sectaire de base ! Vous vous foutez du monde !

     

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             Après son stint dans les Milkshakes, Mickey Hampshire se lance dans la maçonnerie, mais comme il est franc du collier, il opte pour la franc-maçonnerie, une sorte de nec-plus ultra à base de compas, d’équerre et de troisième œil.

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             Et comme la vie fait parfois bien les choses, le voilà, sous ton nez, à deux mètres de distance. T’auras du mal à te remettre de ce choc esthétique. Car il faut bien dire que Mickey Hampshire est l’un des plus killers de tous les killer-solo flashers anglais. Il incarne toute l’esthétique du British Beat anglais, avec cette insolente pointe de

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    modernité qui caractérise si bien les mecs de la Medway scene. Il joue sur une guitare Burns (comme d’ailleurs John Gibbs sur une basse Burns), il porte un gilet en cuir d’early Beatlemania et chaque fois qu’il passe un killer solo flash, il le twiste à Saint-Tropez, et là t’as le real deal de tous tes rêves. Il ajoute de l’excitation à l’excitation. C’est comme ça que ça se passe. That’s it, dit Philippe. Tout est dit. Le son, la classe,

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    Medway, le fin du fin, l’essence du Chatham sound, les roots, t’as tout ce que tu peux attendre, dans sa version la plus pure. Ça trépigne dans le tremendous. Et derrière, t’as Bruce Brand qui bat ce beurre du diable, sec et dynamique, et d’une puissance qui fait de lui l’un des meilleurs, mais tout ça, on le savait déjà. Le tout, c’est simplement

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    de le voir. Avec Mole et Wolf Howard, il fait partie du trio de tête des grands batteurs anglais, et chacun à un style différent : Mole va plus sur Moonie, Wolf Howard aussi, et Bruce Brand combine le Charlie Watts avec le Mitch Mitchell, en jouant au poignet renversé. Il est là chaque fois, au centième de seconde. T’en reviens pas de l’entendre carapater le beat des Masonics. Ils te déboulent «Hey Colinda» et «Going Down Fast». Mickey Hampshire claque ses killers à l’harsh pur. Ils te claquent encore «I Can Tell»

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    et John Gibbs prend «Bertha Lou» au chant. Puis t’as Miss Ludella Black qui vient groover «Smile Now». En rappel, ils vont claquer de l’inexpected : «New Rose» ! Pareil, harsh extrême, joué à l’arrache de Chatham. Cover de rêve. Tapée au débotté dans les règles du lard le plus fumant. Tu te prosternes jusqu’à terre.

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             Si tu replonges dans les albums, commence avec Down Among The Dead Men, un Sympathy For The Record Industry paru en 1998. Big album parce qu’«Here I Come», en plein dans le Bo ! Big parce que «Schitzo», belle dégelée de gagamaniac, Mickey est un dingo et les autres ne font rien pour arranger les choses : Liam Watson on bass et Bruce Brand au beurre. Et Mickey pique sa crise de Schitzo ! Big parce que «Little Hookey Walker», battu comme plâtre par Bruce, et Mickey se barre en vrille de solo trash. Big parce que «Wounded Pride», fantastique échappée belle, ce démon de Mickey embarque son gaga à la patte folle. Big encore à cause de «Don’t Worry Your Little Head», Bruce bat sa coulpe, le cut n’est pas protozozo mais c’est pas loin, et Mikey plonge dans les tourbillons du chaos des sixties, c’est fabuleusement lâché de la laisse, say baby don’t you worry, les montées de sève sont spectaculaires, sans doute les plus somptueuses de l’époque, ça va sans dire. Big enfin pour «Dead Sea Fruit» - You look like a dead sea fruit - C’est terrible ! Et Mickey t’embarque dans l’un de ces stomping grounds dont il a le secret, c’est lui le fier caballero de London town, il passe un killer solo flash à la solace de Kentish Town, génie sonique pur et l’animal récidive. «Dead Sea Fruit» sonne comme un classique effaré.

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             On trouve un très bel exemple de garage moderne sur The Masonic Machine Turns On You : «I’ve Only Got Myself To Blame». Mickey et ses amis y renouent avec l’énergie punk des early Kinks, même genre de poids jeté dans la balance et un killer solo bien flashé dans le flush du flesh. Mais leur vraie came, ça reste les Downliners. On le voit clairement dans «Jessie Turner» : même snarl, même son hanté par le bassmatic cavalant de Liam Watson et ce diable de Bruce Brand tatapoume à la bonne franquette de demi-mesure. Même chose avec «Out Of The Darkness» en B (attention, le mec qui a fait la pochette s’est planté : il a retapé Jessie Turner à la place de Darkness) : on retrouve cette niaque invraisemblable qui fit la grandeur et la décadence de l’empire Downliners, un empire dont tout le monde se contrefout éperdument aujourd’hui. On trouve d’autres petites pépites sur l’album comme par exemple «He’s An Animal», percuté de plein fouet par des renvois de chœurs terribles - He’s Inflamable ! - ou encore «The Shape I’m In», un slab de garage qui file tout droit sans moufter. Et dans «I Know Where You’re Going», Mickey se montre plus garagiste que le roi. Il ne sort plus de ses vieux schémas cramoisis.

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             C’est sur l’Outside Looking In des Masonics Featuring Ludella Black qu’on trouve l’effarant «I’m On The Outside Looking In», clin d’œil à l’Inside Looking Out, fabuleux pastiche du power suprême des Animals. Quelle ampleur ! Dommage que le reste de l’album ne soit pas du même niveau. C’est toujours la même équipe avec, derrière Mickey, les fidèles Bruce Brand et John Gibbs. Sur certains cuts, Ludella va au charbon. La dominante sur cet album est le mambo, idéal pour un groover diabolique comme Bruce Brand, ou bien alors le deep atmo à Momo qu’affectionne particulièrement Mickey Mouse. Ludella fait des merveilles sur «This Is The Time», avec un ton ferme un peu dérapé. Mais globalement, les Masonics ont du mal à faire décoller leur Spinout. Mickey s’épuise en vain. Ah comme il est loin le temps des Milkshakes. Les Spinout ne sont pas forcément bons. On a eu le même problème avec un William Loveday Intention.

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             Si on aime bien le garage moderne, alors on en trouve dans Royal And Ancient. Tiens, par exemple le «Don’t Talk To Me» qui ouvre le balda. Mickey s’y fait sharp shooter, riffeur catégorique et passe comme d’usage le plus ki-kill des killer solos flash d’Angleterre. Mais on sent un léger essoufflement, ou plus précisément, une difficulté à se renouveler. Ils campent sur leurs positions avec «I Really Don’t Care». Il est vrai que Mickey ne peut pas passer son temps à réinventer le fil à couper le beurre. Il sauve l’A avec «Who’s Been Taking My Place». il joue ça au riff sec de notes acariâtres et pique une belle crise. Il gueule comme un veau qu’on emmène chez le boucher. N’allez pas croire que les veaux sont cons. Ils comprennent tout. Mickey attaque sa B avec «Baby Move Closer To Me», un chouette cut de garage bien articulé, puissant et joué dans les règles de l’art. Mais le reste de la B laisse pantois. Mickey nous fait un peu de Mersey beat avec «Truth Will Out» monté sur un Diddley beat. Pas facile de faire du neuf avec du vieux. Il termine avec un grand retour des Goblins, une cavalcade instro qu’on croise à tous les coins de rues.

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             Les Masonics accompagnent Miss Ludella Black sur From This Witness Stand. Il s’agit là d’un très gros disque, comme le sont d’ailleurs les cinq albums des Headcoatees. Comment expliquer la différence entre le garage anglais et le garage américain ? Le garage anglais a quelque chose de beaucoup plus raffiné et d’infiniment exotique. Le garage américain des Gories va plus sur une forme de brutalité zébrée d’éclairs de génie. Ludella et Mickey Hampshire tapent dans l’héritage du garage anglais, celui qui vient du fond des early sixties, de groupes comme les Sorrows, les Poets, les Them, les Pretty Things, les Downliners Sect ou les Stones. Et ils sont assez forts pour se le ré-approprier. «(I Swear) From This Witness Stand» est l’illustration de cette théorie fumeuse de l’appropriation. Vive allure et basse fantôme. Ludella chante vinaigre et elle bat bien le rappel. Son petit accent coquin te conquiert la coque. Cette chanteuse chevronnée fait dans le haut rang. Son timbre a du jus. Elle nous met immédiatement au diapason, d’autant que la rythmique entête à la manière des grandes rythmiques de Willie Dixon. Avec cette monstrueuse pièce de garage chantée à l’arrache, Ludella nous embarque pour Cythère. Elle chante «Don’ You Walk Away From Me» comme une petite clocharde. Elle va chercher des accents dans son baryton et monte sur le pont avec une voix d’éponge noircie de rimel. Derrière elle, les Masonics jouent comme des punks. Ils sautent à la gorge du beat. Ludella fait la conne, elle s’en fout, elle a du chien et elle mord. Ouaf Ouaf ! Elle nous fait aussi le coup de la balade enchantée avec «The Cost Of Living». Elle se pince le nez pour entonner son refrain. Elle fait les Seekers, puis elle va chercher son baryton. Joli cut. Logique puisque signé Gouldman. S’ensuit du signé Micky Hampshire, «I Want Some Answers». Ce cut dévaste tout. Ludella pousse son bouchon, elle fait dans l’urgence, c’est du garage très supérieur, elle accompagne la descente, puis elle revient en dérapage contrôlé. Le refrain est une véritable ode à la joie de vivre. La force du cut repose sur l’incroyable teigne des Masonics et la sobriété des riffs. Dévergondée et subversive, Ludella s’amuse bien. Elle a su conserver sa voix de petite musaraigne. Pluie de génie, acide des dieux, c’est là que ça se passe, dans ce genre de disque. Chez Ludella, fille de Dracula, tout est bon.   

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           C’est Mickey qui peint la pochette d’In Your Night Of  Dreams And Other Foreboding Pleasures. Mais l’album manque de viande. On note cependant l’excellence du rattle d’accords dans le morceau titre d’ouverture de bal. Mickey gratte comme un con, au raw to the bone et ça marche car monté sur un beat têtu comme une bourrique. «Oberman» paraît bien énervé, mais ne présente pas d’intérêt particulier. L’album est nettement moins garage que les précédents. On sent une ferveur rockab dans «Sorrows Lane» et l’instro «Put The Knife Down» semble assez mal intentionné. Mickey passe à la pop avec «Please Please Please». Il se veut sympathique et bon enfant. Cette fin de B déroute un peu, car «Til The Silence Came» va sur un univers beaucoup plus ambiancier. Dommage que Mickey ne se lance pas dans une carrière de songwriter à la Jimmy Webb, car il semble assez doué pour ça. Il termine avec un nouveau shoot rockab intitulé «She’s My Baby».

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             L’essoufflement des Masonics se confirme avec cet Obermann Rides Again. Il ne reste plus que Crypt à Hambourg pour vendre des albums des Masonics. Mickey attaque avec un «I Ain’t Hurting For You No More» sans surprise. On assiste à une grosse passation d’accords délétères et Bruce bat bien le Brand. Et puis comme d’usage, Mickey part en maraude. C’est un fieffé coquin. Comme on le voit avec «Don’t Torment Me», le veux beat des Downliners reste leur fonds de commerce. Pas de meilleure racine que ce vieux beat éculé. Pour les spécialistes du garage, ce beat incarne la perfection. On retrouve Ludella dans les backings de «You Don’t Have To Travel». Les Masonics ont du mal à renouveler le cheptel, ça se sent. Tous les vieux groupes garage se heurtent exactement au même problème. En B, ils renouent avec l’énergie des early Kinks dans «I’m A Redacted Man». Au moins, on ne perd pas les repères. Les Masonics ne veulent pas changer d’époque. Le cut sauveur d’album s’appelle «You Gotta Tell Me» - You gotta tell me/ What you want - Mickey renoue avec le génie garage anglais. Il joue ça en continu avec une sorte d’insistance machiavélique.

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             Ce serait dommage de passer à côté de cette belle compile intitulée From The Temple Vaults, car on y trouve le grand coup de génie des Masonic, l’infernal «I’m On The Outside Looking In». On est frappé par la cousinage avec les Animals, mais les Masonics éclatent au grand jour, avec de beaux emballements catégoriels, Mickey chante avec la meilleure niaque d’Angleterre, les chœurs font «Everything/ I’m on the outside looking in». Dommage que tous les cuts des Masonics ne soient pas de ce niveau. On retrouve aussi l’excellent «He’s An Animal» - Unlovable/ Unspeakable/ He’s an animal - Ce sont des chœurs de rêve et Mickey arrose ça d’une giclée de purée trash. Du coup, cette compile prend vite du relief. On se régale du vieux «I’ll Find Out» monté sur un drive de basse à la Johnny Kidd. Quel son, my son ! C’est drivé de main de maître. Belle pièce aussi que ce «Shitzo» joué au tourbillon et gratté à la rythmique folle. C’est sans doute screamé en hommage aux Sonics et au Mersey beat.

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             Trois belles énormités se nichent dans le giron de Sursum Tibiam Vestram, un Spinout de 2023, à commencer par l’«I Just Can’t Help Myself» d’ouverture de balda. Heavy manic Masonic, bien tendu sous le boisseau, battu à la vie à la mort par Bruce Brand. Cette fois, le Spinout est bon. On tombe plus loin sur l’infectueux «I Ain’t Got You» et ce bon balda s’achève avec le tagada d’«It’s Been A Long Time Coming», bien emmené par le duo Brand/Gibbs, un modèle du genre. En B, attention au brûlant «Just Bring Your Love To Me», percé en plein cœur par l’un de ces killer solos flash dont Mickey Mouse a le secret. Son killer solo prend même la forme d’un gouffre abyssal, dans lequel va se jeter l’I need you right now subliminal. Ils terminent ce Sursum avec un «Oberman’s Still Alive» bien explosé de la rondelle.

    Signé : Cazengler, complètement Masonné

    Masonics. La Java. Paris Xe. Vendredi 13 mars 2026

    Masonics. Down Among The Dead Men. Sympathy For The Record Industry 1998

    Masonics. The Masonic Machine Turns On You. Vinyl Japan 2002

    Masonics Featuring Ludella Black. Outside Looking In. Vinyl Japan 2005

    Masonics. Royal And Ancient. Circle Records 2007

    Miss Ludella Black Featuring The Masonics. From This Witness Stand. Damaged Goods 2008

    Masonics. From The Temple Vaults. Grand Wazeau 2008

    Masonics. In Your Night Of  Dreams And Other Foreboding Pleasures. Dirty Water Records 2011

    Masonics. Obermann Rides Again. Grand Wazeau 2016

    Masonics. Sursum Tibiam Vestram. Spinout Nuggets 2023

     

     

    Rockabilly boogie

     - La parole est d’argent, le silence est Dorsey

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             Colin Escott, qu’on en présente plus, signe les liners de cette belle compile Bear de Dorsey Burnette, Great Shakin’ Fever. Escott commence par dresser l’inventaire : quand il cassé sa pipe en bois en 1979, Dorsey avait composé 370 cuts, et parmi ses clients, on trouve Jerry Lee, Ricky Nelson, bien sûr, Glen Campbell, et curieusement, Stevie Wonder. Mais Escott s’empresse d’ajouter que Dorsey «ran the gamut from lukewarm country to foaming-at-the-mouth rockabilly.» Autre rappel de choc : Dorsey a grandi entre 1948 et 1954 dans les même HLM de Lauderdale Courts que la famille Presley. Il a 6 ans et son frère Johnny 4 quand son père leur file «a pair of Gene Autry guitars». Ce ne sont pas les Burnette Brothers qui sont des visionnaires, mais leur père. Et comme les Burnette sont les Burnette, les deux kids se chamaillent et s’envoient des coups de guitares dans la gueule. Laisse tomber Sid Vicious, amigo. C’est les Burnette qu’il te faut. On leur paye des grattes et ils s’en servent pour se taper dessus. Les deux grattes sont en vrac. En bon visionnaire, Dad Burnette retourne en acheter deux autres et dit aux deux punks : «Learn to play those guitahs. You can be like the folks on the Grand Ole Opry if you want to.» Dorsey raconte qu’il a appris à gratter le Sol, le Do et le Mi - When the strings broke, we’d use baling wire», c’est-à-dire du fil de fer. Un vrai punk !

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             Bon, selon Jimmy Lee Denson, Dorsey était assez violent and not very bright. Dorsey pensait qu’il était plus facile d’échapper à la délinquance des HLM avec ses poings plutôt qu’avec une guitare. Il rencontre Paul Burlison lors d’un combat de boxe en 1949. Ils jouent un peu ensemble et Burlison part à l’armée. Les Burnette Brothers ne parviennent pas à vivre de la musique, alors Dorsey fait les 36 métiers, il cueille du coton, pose des moquettes ou fait l’électricien. Quand Burlison revient de l’armée, le trio repart. Selon Dorsey, ils auraient auditionné pour Uncle Sam. Mais Burlison affirme qu’ils n’ont pas auditionné pour Sun. Escott pense que le Trio n’était pas bien en place en 1955 et chacun bricolait de son côté. Dorsey et Johnny y sont allés tout seuls. Quand Elvis commence à vraiment faire parler de lui, les Burnette et Burlison se lancent pour de bon dans la folle aventure du Rock’n’roll Trio. En 1956, ils décident d’aller s’installer à New York pour y trouver des boulots d’électriciens. Ils trouvent des piaules au YMCA, décrochent des jobs d’électriciens, et passent l’audition au Ted Mack Amateur Hour, qui a lieu le mercredi soir. Un mec les repère et croit qu’ils sont les prochains Elvis. Et pouf c’est parti, un manager nommé Bill Randle les prend sous son aile et leur décroche un contrat chez Coral, un sous-label de Decca Records. Mais le groupe explose rapidement, car Dorsey n’accepte pas qu’il s’appelle Johnny Burnette & The Rock’n’Roll Trio. Une bonne bagarre, quelques coups de poing dans la gueule et c’est fini. Dorsey se barre alors que le Trio devait jouer dans le film d’Alan Freed, Rock! Rock! Rock!. Dorsey rentre à Memphis et monte Dorsey Burnette & The Rock’n’Roll Trio. Ça ne s’invente pas. Puis Fabor Robinson lui conseille d’aller en Calfornie.

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             Une fois installé en Californie, Dorsey met de l’eau dans son vin. Il enregistre des albums mi-figue mi-raisin. Comme le fameux album du Johnny Burnette Rock’n’Roll Trio nous avait bien traumatisé, on a cru que les albums solo de Dorsey allaient aussi nous traumatiser.

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             Il enregistre Tall Oak Tree en 1960. C’est un album d’Americana californienne. Vraie voix, diction irréprochable. Il chante «Lucky Old Sun» à la pointe de son progrès. Avec «Lazy Bones», il va sur le boogaloo de jazz. C’est très spécial, très chanté, et très jazzé à la stand-up de round midnite. Bizarrement, la romantica de Dorsey n’est jamais mièvre. En B, il injecte toute sa niaque de Memphis Cat dans «Red Roses». Il chante ensuite son «Noah’s Ark» comme un gospel cat. Il sait poser une voix - God it rained rained rained - Il raconte le déluge et l’Arche de Noé. Puis il tape dans une vieux classique du gospel, «Swing Low» et en fait une merveille apocryphe. Il croone encore à merveille sur «Wayward Wind» et passe en mode swing de jazz avec «I Got The Sun In The Morning». Il est tout simplement génial. Il a tout le swing du monde derrière lui. Il boucle avec le morceau titre et montre qu’il a la stature d’Elvis. Même posé de voix, même poids dans la balance. Dorsey est un artiste superbe.

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             Dans Tryin’ To Tell A Stranger ‘Bout Rock’n’Roll: Selected Writings 1966-2016, Gene Sculatti fait une douce apologie de l’Here & Now de Dorsey Burnette, qu’on eut le fringuant plaisir de dénicher récemment sur la seule foi du nom et d’une délicieuse pochette. Sculatti y va fort et il a raison : «Burnette sounds like a soul saved.» C’est son premier album sur Capitol, «big-production countrypolitan album, the perfect habitat for that soulfoul booming baritone. Think P.J. Proby minus the overt mannerisms, with a Tennessee accent.» Sculatti parle d’un country album «robust, real, life-filled, worth it», et il a raison.

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             En 1973, il est encore sur Capitol avec Dorsey Burnette. Magnifique pochette. Belle voix. Orchestrations superbes. T’en attends des miracles. Dorsey passe en mode country pop avec un fort parfum de romantica, mais tu passes à travers tout le balda. En B, il tente le coup du fast country rock à la Fred Neil avec «The Sparrow & The Hawk», mais ça reste du Doesey chanté à la voix forte. Et puis voilà qu’il chante comme un dieu le soft country rock de «Mr Jukebox Sing A Lullaby». Tu t’inclines respectueusement. Il termine avec «I Let Another Good One Get Away» un country cut du diable monté sur un Diddley beat.

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             Pas grand chose à se mettre sous la dent dans ce Dorsey paru en 1976. Il reste dans sa heavy country d’Hey Brother avec «Hey Brother», puis passe au balladif d’une poignante élégance avec «Yesterday’s Gone». Il exprime sa nostalgie. Globalement, c’est un album de rock moderne assez parfait. Voix, son, compos, tout est bien. Mais t’as pas d’hit. Il fait son stentor sur «Come On Home». En B, t’as du pur country tagada avec «Blackjack Davey», et une gratte bien sèche en embuscade. Il termine en groovant le rock US avec «It Happens Over And Over». Dorsey forever ? La réponse est comme d’usage dans la question. 

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             En 1977, il se fait photographier avec toute sa famille pour la pochette de Things I Treasure. Il tombe mal, le Dorsey, car en 1977, on avait d’autres chats à fouetter. Et pourtant, on l’a chopé cet album et on l’a même écouté. Tu retrouves les trucs de base de Dorsey : la grosse mise en place, le country-rock californien, ça banjotte dans un coin, ça violonne dans un autre et ça donne une fantastique allure, ça file bien sous le vent, et c’est enregistré chez Wally Heider. Mais, car il y a un mais, t’as pas d’hit. Tu te régales quand même du fast country rock d’«One Mornin’». Le fouetté de peau des fesses sent bon l’Hal Blaine. De toute évidence, Dorsey est bien accompagné. Pas d’infos sur les musiciens. Encore de la fantastique ampleur en B avec «Soon As I Touched Her». C’est littéralement gigantesque, avec les chœurs de wonder girls. Et son «Tall Oak Tree» est superbement orchestré. C’est de la prod supérieure.

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             Comme tu veux être sûr de ne rien rater, tu sautes sur The Golden Hits Of Dorsey Burnette, un Gusto de 1979. Bonne pioche, car t’y trouves «The Greatest Love», un grand balladif extraordinaire à la Fred Neil, mais avec plus d’horizon. Une vraie Beautiful Song ! Et puis t’as tous les pseudo-hits : «Big Rock Candy Mountain» de Candy Burnette, le gros classique «You’re Sixteen»,  «Tall Oak Tree» (il adore son Oak), et la fast country pop de «Little Boy Sad» - Little boy blue that’s my name - Et dans «Dreamin’», t’as la fantastique présence du dreamin’ comes true.

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             Rapatrier Great Shakin’ Fever, c’est une bonne opération. Cette compile Bear recèle trois pépites faramineuses : «Don’t Let Go» (Pur rockab avec des chœurs de gospel, Dorsey redevient le temps d’un cut le wild cat que l’on sait - C’mon baby/ It’s time to rock - Il faut le voir revendiquer son million bucks, il se délecte de sa propre diction, il éclate tout au chant d’oooh ouiii, Dorsey est l’un des géants du rockab), «The Biggest Love In Town» (au cœur des violons, il chante au volume, pas loin d’Elvis) et «It Could’ve Been Different» (heavy groove primitif). Avec un artiste comme Dorsey, il faut se préparer à tout. Il tape dans la retape avec «Good Good Lovin’», et il t’embarque au Balajo avec «It’s No Sin». Sacré Dorsey, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer.

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             Colin Escoot nous rappelle enfin que Dorsey serait mort dans une relative pauvreté, malgré ses 370 cuts.

    Signé : Cazengler, la burne

    Dorsey Burnette. Tall Oak Tree. Era Records 1960

    Dorsey Burnette. Here And Now. Capitol Records 1972

    Dorsey Burnette. Dorsey Burnette. Capitol Records 1973

    Dorsey Burnette. Dorsey. Buckboard Records 1976

    Dorsey Burnette. Things I Treasure. Calliope Records 1977

    Dorsey Burnette. The Golden Hits Of Dorsey Burnette. Gusto Records 1979

    Dorsey Burnette. Great Shakin’ Fever. Bear Family Records 1992

     

     

    Inside the goldmine

    - Wait a Minits

             Elle s’appelait Monique mais elle préférait qu’on utilise le surnom qu’elle avait adopté : Muguet. Pas facile d’appeler sa mère Muguet. Ça frisait un peu le ridicule. Disons qu’elle avait des dispositions au ridicule. Les autres l’appelaient Momo et nous on avait opté pour Mumu, ce qui était le comble de la disgrâce. Mais ça ne semblait pas la perturber. C’est là qu’elle a perdu le peu d’estime qu’on avait encore pour elle. On la voyait s’enfoncer dans une sorte de pathos malsain et nous n’avions ni les moyens physiques ou matériels de l’aider à s’en sortir. On savait qu’elle n’avait pas toujours été une épave. Les choses se sont dégradées rapidement lorsqu’elle s’est mise à picoler. Elle traînait dans les bars et chantait dans les rues. Son fils cadet qui avait eu pitié d’elle l’avait hébergé pendant un an ou deux. Elle occupait une chambre au fond de l’appartement et elle y ramenait ses fiancés d’un soir. Ça battait tous les records de trash. Quand on voyait une mobylette garée sous la porte cochère, on savait qu’elle avait ramené dans sa piaule sa dernière conquête. Il y en avait un qu’on surnommait Yves Montand. Elle finissait par nous faire honte, mais elle ne voulait pas changer ses habitudes, et les choses n’en finissaient plus de se dégrader. Au petit déjeuner, elle attaquait au vin blanc et elle nous filait la gerbe. En voyant nos mines fermées, elle rigolait et se mettait à chanter du Piaf. Oh elle chantait bien, mais ça ne nous rassurait pas. Il était impossible de discuter avec elle, ça ne l’intéressait pas. Elle partait du principe que sa vie était foutue et qu’elle était libre, libre de déconner, libre de s’enfoncer, libre de mépriser nos réflexes petit-bourgeois. Elle ne comprenait pas qu’on pût la condamner pour ce qu’elle était devenue. Elle a fini seule dans une chambre pourrie. Comme une chienne. Elle a agonisé pendant plusieurs jours. Trente ans plus tard, on a fini par comprendre qu’elle ne voulait pas sauver les apparences. Les gens sont comme ils sont. De quel droit les juges-tu ? 

     

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             Dean Rudlan n’a pas grand chose à raconter sur les extraordinaires Minits de Memphis. Pourquoi ? Parce que leur carrière fut extrêmement courte. Ces trois petites blackettes venue d’Alabama n’ont enregistré que 11 cuts à Memphis, et sorti 3 singles sur le fameux label de Gene Lucchesi, Sounds Of Memphis. Rudlan s’empresse de rappeler que les petites stars grouillaient comme des puces à Memphis, Wendy Rene, Mable John, Ruby Johnson, mais il cite aussi Jeanne & The Darlings, The Emotions, Hi avait Queen Elegance et The Girls (bizarrement, Rudlan oublie de citer Ann Peebles), et sur Sounds of Memphis, tu avais Barbara & The Browns. Rien que de l’undergound et du gros ! Et puis voilà Dan Greer. C’est lui qui découvre les Minits, c’est-à-dire Mary Anderson et les deux sœurs Watkins, Mary Ann et Carolyn. Dan a repéré Carolyn lorsqu’elle faisait des backings derrière George Jackson chez FAME, à Muscle Shoals. Dan leur compose des hits sur mesure et il demande à Willie Mitchell s’il peut utiliser The Hi Rhythm, alors Willie lui donne sa bénédiction. Le résultat est explosif. 

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             On se prosterne devant cette petite compile cubique en forme de caisse de dynamite : Follow Your Heart: The Sounds Of Memphis Recordings. Boom ! Elles multiplient les coups de Jarnac, et ça commence avec l’exceptionnel «Lover Boy». Elles ont un sens aigu du rumble qui envoie directement le Lover Boy au paradis, c’est tout simplement effarant de répondant, t’as là le heavy Soul Power dans toute sa magnificence. Assis dans ton fauteuil, tu peux admire la grandeur du génie black. C’est un art pulpeux et bien éclaté du coconut, t’as même pas idée d’à quel point ces blackettes sont bonnes, le génie leur coule dans les mains, le son et la pression du son édifient les édifices et horrifient les orifices. T’aurais presque besoin d’inventer une nouvelle langue pour approcher la réalité de leur grandeur. En attendant, elles te rectifient encore le real deal avec «Follow Your Heart», laisse tomber les autres, ce sont les Minits qu’il te faut. Leur «Love Letters (That All That’s Left Of You)» a l’air banal, comme ça, au premier abord, mais leur power te balaye du revers de la main. Et ça continue comme ça avec «Still A Part Of Me» et «If You Don’t Like My Apples (Don’t Shake My Tree)», elles te shakent leur chique avec la même niaque que celle d’Aretha, avec le même perçant d’ahhhhhh. Et ça repart de plus belle avec «Take A Look At Yourself». Leur simple présence te remplit d’espoir. Comme si elles réinventaient l’enthousiasme. Encore de l’inexpected avec «Natural Reaction», elle te tamponnent le coquillard de la Soul au mieux des possibilités, elles emblackisent le Memphis Beat, c’est encore autre chose que Stax, elles ont une niaque très particulière, gorgée d’hey hey hey, leur vitalité est irréelle d’arrache bravache. Leur «Stepping Stone» n’est pas celui des Monkees, c’est un r’n’b mille fois plus powerful qui te dévore tout cru. Crouch crouch. Elles amènent «Last Mile On The Way» à la clameur du gospel, c’est dire la grandeur des trois Minits. Elles sont capables de ce genre de démesure. Elles terminent avec un heavy shoot de Soul Power, «Pullin’». Mine de rien, elles t’ont envoyé 11 fois au tapis.  

    Signé : Cazengler, Minit de sable mémorial

    Minits. Follow Your Heart: The Sounds Of Memphis Recordings. Kent Soul 2010

     

     

    Wizards & True Stars

    - C’est parti mon Jackie-kie (Part Two)

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             Dans Rage To Survive, Etta James fait un fantastique éloge de Jackie, rappelant qu’à plusieurs reprises, Jackie lui a sauvé la mise, notamment auprès de Murray the K, au Brooklyn Paramount, qui voulait la virer parce qu’elle avait osé lui répondre. Quoi ? Il veut te virer ? Alors Jackie se tourne vers Murray the K et lui dit que si Etta est virée, il se casse aussi - Murray the K shut up real quick. So God bless Jackie Wilson - On voit bien à sa bouille que Jackie est un mec bien.

             On considérait aussi Jackie comme une Billie Holiday au masculin. 

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    Carl Davis

             En 1966, Brunswick n’est plus qu’un one-artist label et plutôt que de faire évoluer Jackie vers un son plus moderne, Tarnapol l’enferme dans le sirop. Coup de pot, Tarnapol engage Carl Davis comme A&R chez Brunswick. La carrière de Jackie redécolle ! Le team Jackie/Carl Davis est un dream team.

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             Deux albums paraissent en 1966, à commencer par Soul Galore. Big album de swing, dès «Brand New Thing» on est dedans, avec un son en résonance. «So You Say You Wanna Dance» est un hit de juke digne des Isleys, Jackie en fait une petite merveille sur-piquée de petits screams d’argent. Puis avec «Let Me Build», il passe à l’heavy shuffle - Oh let me take you/ In my arms - il implore, poussé dans le dos par une grosse orchestration. Il ouvre sa B avec «Brand New Thing Pt 2», un solide groove de jerk, hey babe, et il enchaîne avec un morceau titre de fantastique allure, il chante ça au sommet de la Galore, bien avant Pussy Galore, c’est frénétique, monté sur un beat énorme et ultra-chanté. Ce fantastique Soul Brother continue de dévorer les lapins blancs avec «What’s Done In The Dark», un balladif de Soul qu’il éructe à pleins poumons. Et on s’émeut encore d’un «Everything’s Gonna Be Fine», un shoot de good time music qu’il prend au cha cha cha de gonna be fine. Fabuleux artiste !

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             Whispers est le deuxième album paru en 1966. Jackie chante à Broadway, il tape même un heavy balladif de Bert Berns, «My Heart Is Calling». Le morceau titre est signé Barbara Aklin, c’est de la Soul de haut rang, comme toujours avec Barbara, puis il s’en va chanter «The Fairest Of Them All» au sommet du lard. Le plus frappant chez Jackie, c’est son énergie. Il crée de l’agitation dans chacun de ses cuts, en particulier dans «I Can Do Better». Il s’en va aussi exploser «To Make A Big Man Cry» là-haut sur la montagne et passe en mode heavy Stax r’n’b avec «I’ve Gotta Talk To You». 

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             Nous voilà en 1967 avec Higher And Higher et un Jackie resplendissant sur la pochette, avec son petit sourire en coin et l’œil droit mi-clos. Il attaque avec le morceau titre au fast groove d’over the rainbow et tape plus loin dans la power Soul avec un «I’ve Lost You» signé Van McCoy. C’est heavily orchestrated et bardé de chœurs. Carl Davis a fait venir James Jamerson et Earl Van Dyke en studio ! Jackie clôt son balda avec l’«Open The Door To Your Heart» de Darrell Banks. Toujours pareil, il emmène ça au sommet du lard. Il attaque sa B avec «I’m The One To Do It», du pur Four Tops de Reach Out. Ça devient très Motown et ça se confirme avec «I Need Your Loving», aussi puissant qu’un hit des Isleys. Jackie gueule sa Soul pardessus les sky-scrappers. Il est le roi de la harangue fumée. Il finit avec un «When Will Our Day Come» qu’il tape à la Marvin. Il en a les épaules - I’ve been up/ I’ve been down - C’est un enchanteur métaphysique.    

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             Changement radical de style de pochette en 1968 avec Do Your Thing. Voilà notre Jackie chéri photographié en pleine rue, assis dans une chaise en toile. On trouve une belle énormité sur cet album, «Why Don’t You Do Your Thing». Voilà un cut d’heavy Soul funk labouré au bassmatic. Jackie tape aussi dans un hit de Burt, «This Guy’s In Love With You». Il semble avoir décidé de laisser tomber Broadway pour passer à des choses plus modernes. Il tape pas mal dans les compos d’Eugene Record («Helpless» et «To Change My Love»). Il honore sa B d’une belle reprise du «Light My Fire» des Doors, mais il la groove entre les reins. L’autre cover notable est celle du «Hold On I’m Coming» de Sam & Dave, mais il est beaucoup moins raunchy qu’eux.

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             Retour aux pochettes démodées pour I Get The Sweetest Feeling. Il commence par rendre hommage au trio Holland/Dozier/Holland avec une reprise de «You Keep Me Hanging On» et revient à son cher croon avec «Once In A Lifetime». Il reste l’un des très grands chanteurs américains, même si avec cet album paru en 1968, il semble être en décalage. En B, il passe à l’hot r’n’b avec «Nothing But Blue Sky», et surtout l’excellent «Growin’ Tall», un hit de Soul signé Eugene Record. Et quand on tombe sur «Since You Showed Me How To Be Happy», on se pâme car I Get The Sweetest Feeling devient le plus bel album de Soul de Jackie. Il groove sa Soul à la voix d’ange de miséricorde, mais avec en même temps une niaque de champion du monde.  

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             Le Manufacturers Of Soul de Jackie Wilson & Count Basie pourrait bien être un album légendaire. Enregistré en janvier 1968, il témoigne de la rencontre de deux géants. Jackie prend «Funky Broadway» à la petite finasserie funky, listen mama, et on a derrière un fantastique son d’orgue. Il s’agit sans doute de la version la plus puissante de tous les temps. Les cuivres arrivent par vagues. Les liners au dos de la pochette nous font rêver : «Benny Carter calls the tunes, Basie sets the tempo, Jackie warms his pipe with a taste.» Strong medecine, comme le dit si bien Teddy Reig. Ils tapent à la suite une cover d’«In The Midnight Hour» arrangée par Count Basie. Jackie swingue comme un prince, il sacre chacune de ses syllabes d’une couronne en or. Même traitement pour «Ode To Billy Joe». Le Count le joue sous le boisseau de Bobbie et ils bouclent ce balda faramineux avec «I Was Made To Love Her». Jackie va tout de suite chercher chon chat perché. Mais c’est en B que l’album explose au firmament, dès «Uptight (Everybody’s Alright)», embarqué au beat cavaleur, avec des gros arrangements de cuivres tout au long du drive de basse africain. Ça monte encore d’un cran avec «Respect», Jackie le chante à la pointe de sa glotte d’airain, c’est diabolique, tellement arrangé, mélange de Soul et de groove de big band. L’apothéose referme la marche : une version de «My Girl» que Jackie nous sert à la voix de velours. Il chante son heart off, les arrangements arrivent des deux côtés, d’un côté les trompettes, de l’autre les sax et au milieu danse cet extraordinaire crooner de rêve.  

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             Deux albums paraissent en 1970 : It’s All A Part Of Love et This Love Is Real. La pochette de premier ne surprendra personne, c’est la tendance de l’époque, on met une petite black, il paraît que ça fait vendre. On retrouve sur cet album la version qu’a déjà faite Jackie du hit de Burt, «This Guy’s In Love With You». Jackie s’y prélasse - Don’t let/ Me/ Be/ The one - On le voit même s’envoler - I need your love/ I want your love - Sinon, il fait pas mal de sirop sous couvert de croon. Il endosse «For Once In My Life» et l’assume à la perfection. Il peut aussi monter là-haut sur la montagne claquer son «People» à la terre entière. Il est olympique. Rien ne l’arrête. Très bel album que ce This Love Is Real. La partie est gagnée rien qu’avec le morceau titre. Merveilleux

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    swinger ! Il se balade au sommet du lard, yes this love is real. Jackie est un grand spécialiste de la clameur environnementale et de l’éclate au Sénégal avec sa copine de cheval. Il nous sort le New York Sound sur un plateau. Ce big singer va chercher son «Where There Is Love» par dessus les  gratte-ciels, il charge sa clameur de gut d’undergut, c’est l’un des géants de cette terre. Il croone jusqu’à plus soif. On le voit surfer en surface du groove dans «Love Uprising». Il faut le voir se couler dans le son au croon de black power. Et voilà qu’en B il va chercher le power des Tempts avec «Think About The Good Times». Extravagant ! Il chante son «Didn’t I» à la persuasive, comme Stevie Wonder et il éclate «Love Changed Her Face» à la hurlette de Hurlevent. Et puis voilà une véritable énormité funky, «Working On My Woman’s Heart», solide comme un roc sous le voile à peine clos. Hot as hell ! On a tout là-dedans, les dynamiques des Tempts et des chœurs de rêve. Aw comme les filles sont bonnes avec leurs touffes de noir Jésus ! Il termine ce puissant album avec «Say You Will», un r’n’b enflammé - Really good good/ Good lovin’/ I know what you need/ C’mon say you will - Tout est dit.

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             En 1971 paraît You Got Me Walking. Jackie se déguise en cowboy. Attention, c’est encore un very big album, un album de Soul sophistiquée qui s’impose dès le morceau titre d’ouverture de balda. Il faut le voir tartiner son please make love to me dans «What A Lovely Way» ! Il enchaîne avec une nouvelle énormité, «You Left The Fire Burning». Jackie monte au créneau du big shoot de Soul et il chante à l’éclate de la patate. On retrouve de la Soul géante en B avec «The Girl Turned Me On» - You know you turned me on - C’est très spectaculaire et il part en mode swing de Jazz pour «Hard To Get A Thing Called Love». Appelons ça le swing de la maturité, si vous voulez bien. Il termine avec «The Fountain», du pur Stax sound avec du punch en plus, comme si c’était possible !

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             Mais au moment où James Brown, Wilson Pickett et Artha trouvent leurs vitesses de croisière respectives, Jackie, Little Willie John et Sam Cooke sont burned out, et ils vont connaître tous les trois des destins tragiques. Jackie a trop roulé à travers les États-Unis, les drogues, l’alcool, les brutalités policières, les deux divorces, tout ça lui tire sur la paillasse. Carl Davis essaye de lui sauver la mise et demande à Jeffrey Perry de composer des chansons pour Jackie. Ce sera Beautiful Day. Pour la première fois depuis le début de sa carrière (exception faite d’It’s All A Part Of Love), Jackie n’apparaît pas sur la pochette. On est en 1973 et il se spécialise dans la puissance inexorable. Le morceau titre d’ouverture de balda rafle la mise, et il enchaîne avec un extraordinaire bouquet de Soul harmonique, «Because Of You». C’est bombardé de triplettes de basse. Jackie n’a jamais autant flamboyé. Voilà ce qu’il faut bien appeler un coup de génie. Tout sur cet album est visité par la grâce. Jackie sort enfin de Broadway pour proposer une Soul aventureuse et captivante. Nouveau coup de génie en B avec «It’s All Over». Jackie rivalise de plein fouet avec les Isley Brothers, c’est superbe, cuivré de frais, soutenu aux chœurs, c’est d’une vraie portée universaliste, listen baby ! Cet album est exactement ce qu’on attend de tous les albums du grand Jackie Wilson : une Soul extravagante chantée à pleine voix. Jackie Wilson reste aux yeux des fans européens un mystère profond, aussi peu exploré que les grandes forêts du cœur de l’Afrique. Tout sur ce Beautiful Day est travaillé au niveau supérieur. 

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             Jackie et Carl Davis envisagent un nouvel album, Nobody But You. Carl Davis veut assurer le come-back de Jackie. Saint Carter n’est pas clair sur le contexte de cet album, copyrighté en 1976, mais paru en 1977. Ce dernier album officiel est une bombe. Sur la pochette du Brunswick anglais, Jackie porte un petit ensemble moulant à carreaux. Il a encore une bonne bouille. Il fait penser à James Brown, avec un teint plus clair. Il continue de se moderniser avec du groove urbain («Where Is Love») et flirte avec celui de Marvin dans «You’re The Song (That I Can’t Stop Singing)». Il passe au happy go lucky avec «Just Call My Name» et au super black power avec «Just As Soon As The Feeling’s Over». Le bassmatic fait penser à celui de James Jamerson, c’est d’une rare puissance, Jackie en profite pour moderniser son croon. Ces très grands artistes font le sel de la terre. La B est assez explosive, car Jackie commence par se prendre pour les Temptations avec «Don’t Burn No Bridges». Il en a largement les moyens. Des gens lui donnent la réplique. Cet album est extrêmement bien produit et une basse fait le dos rond sur «You’d Be Good For Me». Il passe à l’excellence pharaonique de la good time music avec «It Only Happens When I Look At You». Jackie caresse son beat dans le sens du poil. Avec «Satisfy My Soul», il propose un hit de Soul new-yorkaise et finit en mode heavy r’n’b avec «I’ve Learned About Life», drivé au bassmatic et nappé de violons. Il atteint là à une sorte de démesure fellinienne, il apparaît en figure de proue de la vieille scène new-yorkaise, tel un artiste faramineux.  

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             Et la tuile arrive en septembre 1975 soit un an avant le copyright de Nobody But You. Jackie monte sur scène au Latin Casino de Cherry Lill, New Jersey, il fait partie du Dick Clark’s oldies review, la fameux circuit de la nostalgie. Les filles hurlent quand il apparaît, il tournicote, et à la fin de «Lonely Teardrops», il s’écroule sur scène. Depuis les coulisses, Dick Clark lui gueule de se lever, get up !, mais Jackie ne se lève pas. Il vient de faire une attaque. Et là, il est foutu. Saint Carter y va fort : «The personification of soul, the epitome of natual greatness, a vocal and physical gymnast, a master of melisma, the most tragic figure of rhythm and blues. And then he was called a vegetable.»

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             Pire encore : après 20 ans de tournées constantes, 32 albums, 54 hit singles, il est ruiné ! Complètement à sec ! Brunswick l’informe qu’il doit rembourser 150 000 $ d’avance sur royalties. C’est bien sûr une méchante arnaque. Pire encore : pendant qu’il est dans le coma à Cherry Hill, on est venu lui rendre une petite visite : les infirmières le trouvent un matin avec les deux yeux au beurre noir et le nez cassé. Jackie est en danger. Un mec mandaté par le tribunal fouille les livres de comptes de Brunswick et découvre que Brunswick doit un millions de dollars de royalties à Jackie, mais bien sûr, la démarche n’aboutira pas. Ces rats ne lui verseront jamais le blé qu’ils lui doivent. La fin de ce petit book est une véritable horreur. Mieux vaut ne pas la lire, car ça te fout la rage.

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    Joyce McRae

             Une certaine Joyce McRae quitte son appartement de Chicago pour venir s’installer à côté de l’hosto où est «soigné» Jackie. Pendant des années et au risque de se mettre elle-même sur la paille, elle va tout tenter pour le sauver et le ramener à la vie. Elle demande des thérapies, du soutien. Elvis envoie 30 000 $. Les Spinners organisent un concert de soutien et ramassent 60 000 $. Barry White file 10 000 $. Si tu dois acheter des disks, achète ceux des Spinners et de Barry White. Ce sont des mecs bien. Mais Jackie casse sa pipe en bois en janvier 1984, après 8 ans de cauchemar hospitalier. Il n’a que 49 ans. Des tas de gens se pointent à son enterrement : les Spinners, les Four Tops et d’autres.

             Dans l’épilogue, Saint Carter a rassemblé des témoignages. On retiendra celui de Jerry Lee : «One day the history of pop music will be written and when it is this man’s name will be at the top (sic), and I guarantee he’s one of the greatest entertainers in the world - the fabulous Jackie Wilson.»   

    Signé : Cazengler, Jackiproquo

    Jackie Wilson. Soul Galore. Brunswick 1966      

    Jackie Wilson. Whispers. Brunswick 1966      

    Jackie Wilson. Higher And Higher. Brunswick 1967   

    Jackie Wilson. Do Your Thing. Brunswick 1968   

    Jackie Wilson. I Get The Sweetest Feeling. Brunswick 1968 

    Jackie Wilson & Count Basie. Manufacturers Of Soul. Brunswick 1968 

    Jackie Wilson. It’s All A Part Of Love. Brunswick 1970      

    Jackie Wilson. This Love Is Real. Brunswick 1970

    Jackie Wilson. You Got Me Walking. Brunswick 1971 

    Jackie Wilson. Beautiful Day. Brunswick 1973

    Jackie Wilson. Nowstalgia. Brunswick 1974

    Jackie Wilson. Nobody But You. Brunswick 1976 

    Doug Saint Carter. Jackie Wilson The Black King Of Rock’n’Roll. Heyday Publishing Inc. 1998

     

    *

    LA BALLADE DE SERGE K

    JEAN-FRANCOIS JACQ

    Préface de CharlElie Couture

    (Editions L’Ecarlate / Févier 2026)

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    Nous voici en pays connu, Francois Jacq, chez Kr’tnt ! on a déjà chroniqué plusieurs de ses livres : son Bijou Vie mort et résurrection d’un groupe passion, son Ian Dury : Sex & Drug & Rock & roll mais aussi ses récits autobiographiques pathétiques : Heurt Limite, Hémorragie à l’Errance, Fragments d’un amour suprême, Il fera bon mourir un jour. Le genre de gars qui n’écrit pas pour raconter des fadaises… Son style c’est plutôt les falaises escarpées des bords de mers tumultueuses sur lesquelles les fragiles coques de noix de votre esprit viennent se fracasser, des souvenirs de naufrage dont vous vous souviendrez tous les jours qui vous restent à vivre.

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    Aux éditions l’Ecarlate de  Jérôme Martin, arôme littéraire assuré, une visite sur son site s’impose, je cite au hasard dans les dernières parutions de son catalogue un bouquin sur le blues, un autre sur Nina Simone, attention poésie, et deux livres de Jean-Michel Esperet que nous avons chroniqués, Le dernier come-back de Vince Taylor, et L’Etre et le Néon consacré à Jean-Paul Sartre et Vince Taylor. Des lectures qui vous rendront écarlate de plaisir.

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             Charlélie Couture est un artiste sympathique et respectable, j’avoue toutefois que je ne me lève pas la nuit pour écouter ses disques, à part son Comme un Avion Sans Aile je ne connais pas grand-chose de lui, à tel point que j’ignorais que ce fameux avion lourdement handicapé était sorti sur son quatrième album Poèmes-rock. Or, c’est ici que les Athéniens s’atteignirent, j’apprends que le morceau qui ouvre ce disque s’intitule : Ballade pour Serge K. La préface n’est donc pas une opportunité de copinage. C’est en 1981, il est âgé de vingt-cinq ans, qu’en lisant le journal local  Charlélie apprend la mort d’un parfait inconnu : Serge Kos. Ce merle noir, signification de son nom en langue slovène, comptait vingt-cinq années à son compteur définitivement arrêté. S’il fallait écrire un livre ou une chanson sur tous les jeunes gens qui meurent l’on n’en finirait pas. C’est ici qu’il convient de citer la terrible phrase de Callimaque, le poëte grec ; ‘’ Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse.’’

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             Allez prendre la parole après Callimaque. Jean-Jacques Jack ne cite pas Callimaque mais pose en épigraphe à son récit une phrase de Franz Kafka. Le monsieur K de Kafka ne représente pas l’écrivain mais tout le monde, cet homme unidimensionnel que Marcuse plus tard théorisera, autrement dit, tout le monde, ou tout un chacun, Kafka, vous, moi et tous les autres, en le sens où personne n’appartient entièrement à lui-même, que nous sommes tous redevables du moule sociétal dans lequel nous avons été dimensionnés. Reste à se poser la question essentielle, dans le destin qui nous est ainsi imparti, quelle part de notre volonté n’est redevable que de nous-même…

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             Le récit débute simplement, prend des allures de documentaire, Jean-François Jacq, décrit, commente, explique, au bout de quelques pages la complexité du problème nous apparaît. Serge K a disparu sans prendre la peine de nous laisser quelques indices. Il n’était pas causeur, aucun vestige ne subsiste, aucun écrit, aucun dessin signifiant, aucune confession à un tiers, les indices sont maigres, alors se pose la question subsidiaire, celle qui élimine toutes les interrogations, comment s’arroger le droit de vouloir comprendre, de révéler au monde ce qu’un autre a gardé au fond de lui… ou alors, davantage inquiétant, personne n’a su décrypter ce qu’il n’a cessé de dire à tous, ce qui est encore plus énigmatique.

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             Avant d’entrer les détails, je tiens à dédier ce qui suit à mon cousin, le même âge que le mien, mais j’ignore s’il est encore vivant, au début des années soixante-dix il faisait partie des commandos des maos qui sur les parkings de stockage des usines Peugeot allaient la nuit saboter les voitures toute neuves entreposées, petites vengeances = grandes jouissances… Lorsque Serge K est arrivé à Sochaux, les années de révolte n’étaient déjà plus qu’un souvenir…Mon cousin a réussi à s’enfuir des ateliers, il a changé de pays et a fait sa vie…

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             Il existe de nos jours une mode littéraire, celle des transfuges de classe, ces fils de prolos, de pauvres, de déclassés, qui ont fait des études, qui ont eu des diplômes, qui ont réussi, aujourd’hui ils sont cadres supérieurs, médecins, ingénieurs, artistes, écrivains, ils aiment à raconter leurs années d’apprentissage, leurs difficultés, ils parlent de leur désir de se tirer de la misère, ils épiloguent sur leur sentiment de trahison de classe, ils assurent qu’ils n’oublient pas, qu’à leur niveau ils combattent l’injustice… fils de mineur Serge K s’est retrouvé OS chez Peugeot. Pas plus. Puis ce sera moins.

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             Une enfance même pas misérable. De pauvre. L’a mangé à sa faim, c’est tout. A la maison, on ne parle pas. On se tait. Nul besoin de s’épancher sur les conditions d’une existence ingrate. On ne transmet rien car on n’a rien à partager. On ne rêve pas. Pas de culture. Absence de cerise sur le gâteau, les mines ferment. Les fils restent sur le carreau. Une seule solution les usines Sochaux…

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             La chaîne c’est marche ou crève. Il marchera. Il montera en grade, mais pas en paye. Une fois par mois, il passe un week-end en famille. Tout va bien. La fatigue s’accumule. Vie de caserne. Les petits chefs, les brimades. Une vie vouée au travail. Une terrible solitude aussi. Pas de camaraderie dans les ateliers. Vit dans un hôtel appartenant à l’usine. Ambiance carcérale. En plus c’est un timide, et pour les filles… N’oubliez pas : marche ou crève.

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    Il arrivera un jour où il ne marchera plus. Alors il crèvera. Un jour il ne reviendra plus chez ses parents, il ne reviendra plus à l’usine non plus. Pourquoi ? l’on n’en sait rien. Il ne partira pas ailleurs non plus. Il reste-là. Il déambule dans les rues. L’on finira par retrouver son corps dans un hangar désaffecté. Mort de froid. Mort de faim.

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             Fin de l’histoire. C’est ici que Jean-François Jacq entre en scène. Il mène son enquête. Quelques-uns en ont déjà fait une. Elles n’ont pas abouti à grand-chose. L’est vrai que Peugeot dénie toute responsabilité, la police ne jette pas ses fins limiers sur la piste. La famille trouvera toujours porte close du côté des autorités ou de l’administration. Jean-François Jacq n’est pas meilleur que les autres. Il ne trouvera rien de plus. D’ailleurs il ne cherche pas. Il se contente de mettre ses pas dans les pas de Serge K. Il rencontre quelques passants, quelques témoins. Personne n’a rien vu. 

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             Mais Jean-François va plus loin. Les pas ne suffisent pas. Lui il comprend de l’intérieur. Il entre dans la tête de Serge. Pas par effraction, s’il peut revivre ce qu’a traversé Serge c’est parce que lui-même a suivi et emprunté le même chemin. Lisez les livres dont je vous ai donnés les titres et vous comprendrez.

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             Jean-François Jacq a compris. Les pérégrinations incessantes de Serge K dans les rues de Sochaux, ses longues marches solitaires, ses sacs plastiques au bout des bras, sa mort  de chien errant à la rue à bout de force et à bout de faim, c’est sa révolte à lui, sa manière de dire non, sa façon de témoigner, de sa souffrance, de sa solitude, de sa volonté, de sa liberté. Il est enfin lui-même tel que l’éternité le changera. C‘est le moment de relire la terrible phrase de Callimaque : ‘’ Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse.’’  . Serge K s’est donné sa propre mort lui-même, tout seul. Il a été son propre Dieu.

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             Le livre n’est pas terminé. Serge K n’est pas mort. Charlélie Couture l’a tiré de l’oubli. A Sochaux la jeunesse a compris, des groupes de rock se sont formés. Passation de témoin, leur destin s’est mal terminé, mais aujourd’hui il y a ce livre et le souvenir de Serge K subsiste et continue à se transmettre de génération en génération…

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             Jean-François Jacq n’a pas écrit une histoire triste. Simplement celle d’une survie, dans la mort, par la mort. Un livre terrible. Un chant d’expérience et d’innocence. Un livre en-deçà et au-delà de l’existence. Vous y apprendrez le revers de la formule de Nietzsche : ce qui vous tue vous rend aussi plus fort.

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             Attention, nous tenons-là un grand écrivain.

    Damie Chad.

     

    *

             Quoi un groupe qui se prétend Irrésistible, ne doutent de rien, ah, ils parlent de bateau, j’ai toujours eu un faible pour la marine, et en plus sur la couve un phare, ces architectures turgescentes m’agréent… Je n’aurais jamais dû commencer cette kronic comme cela, certes c’est la vérité vraie, mais pourquoi me couvrir de ridicule, ce n’est pas tout-à-fait de ma de faute, j’ai fait confiance à mon premier coup d’œil, ultra-rapide je l’avoue, toute erreur est une horreur, cependant celle-ci beaucoup plus que d’autres.

    VESSEL

    IRREVERSIBLE

    (Dipterid Records / Mars 2026)

             Pour le vaisseau, j’avais tout juste, pour le reste, il est risible de lire Irrésistible et non Irréversible, pour le dessin j’ai tellement honte que pour le moment je préfère me taire pour ne pas aggraver mon cas. Arrêtez votre sourire goguenard, l’affaire est plus sérieuse qu’il n’y paraît, quand une chose ou un phénomène s’inscrivent dans l’ordre de l’Irréversible, la situation est obligatoirement gravissime. Si vous croyez que j’exagère, réfléchissez qu’une fois que vous aurez lu cette chro, vous ne pourrez jamais revenir en arrière, que cet acte que vous jugez peut-être simplement récréatif entre dans l’ordre de l’Inéluctable, que quoique vous fassiez vous ne pourrez jamais plus l’effacer de votre vie…

             Je ne connaissais pas ce groupe, j’aurais dû me méfier. La lecture de bandcamp est étonnante. Apparemment rien d’inquiétant, comme la plupart des groupes ils ont déjà produit quelques opus, un vieux groupe, entre 2005 et 2015 pas moins de huit productions, entre 2015 et 2025 : rien. Vingt ans après leur début, voici une nouveauté. Seraient-ils comme ces sociétés secrètes qui fonctionnent par cycles, qui entrent en sommeil et se réveillent après chaque cycle de dix années révolues… Et alors s’exclameront les âmes débonnaires, n’ont-ils pas le droit d’agir comme ils veulent, laissez-les tranquilles, cher Damie seriez-vous un esprit suspicieux. Chers lecteurs, un fait en lui-même ne signifie pas grand-chose, par contre un fait remarquable dans ce deuxième paragraphe-ci et un autre dans le premier précédent, pourquoi ne serions-nous pas au début d’une étrange accumulation…

             Une démarche cyclique, malgré ces périodes de repos, aussi illogique que cela puisse le paraître, induit indubitablement l’idée d’une continuité. Comme par hasard la première image accessible sur leur instagram est un rappel de leur origine. Le groupe doit son nom à un film français, ils sont américains d’Atlanta en Georgie, Irréversible, sorti en 2002, du réalisateur Gaspard Noé. Film d’avant-garde célèbre pour une longue scène de viol que le public embourgeoisé du Festival de Cannes a eu du mal à supporter. Pas de voyeurisme, une réflexion difficilement supportable actée sur l’individuation des processus de violence… Le logo du film ci-dessous peut aider à

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    réfléchir sur la complexe notion de réversibilité.  Sans doute est-il nécessaire de s’attarder sur la notion de synesthésie tant la musique du groupe recoupe une certaine esthétique cinématographique. Nous sommes en présence d’une démarche intellectuelle d’avant-garde musicale coulée en ses débuts dans une filiation metalcore qui débouchera quelques années plus tard en une opérativité sludge, sans doute faut-il comprendre que la violence jusqu’au-boutiste de leur jeunesse s’est fragmentée en une sorte de phonologie, le terme de phono-logos me paraîtrait davantage efficace, qui utilise des aplats de son comme une succession d’images ou de plans-filmiques dont la juxtaposition permet de créer et de laisser circuler le sens de ce que l’on veut signifier, tout comme la couleur utilisée par le peintre, en elle-même indépendante de toute représentation symbolique, aide le peintre à signifier le geste de ce qu’il veut dire, voire parfois même qu’il ignore…

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             Le groupe s’était peu à peu effiloché et dispersé. Mais les nouvelles technologies de communication ont permis aux membres fondateurs de se retrouver et de retravailler ensemble malgré les distances qui les séparait. Le nouvel album n’est pas constitué de deux morceaux, surtout pas de deux chansons, mais de ce que l’on devrait nommer  deux pièces, voire deux compositions au sens classique du terme, en le sens où elles sont le résultat d’une élaboration autant philosophique que musicale.

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    Avant d’aborder l’écoute  des deux titres, successivement Esus et Thoth, une question dont il faudrait arriver à percer, à penser l’impensé s’impose : pourquoi la modernité dans sa plus grande actualité ne cesse de s’en référer aux dieux antiques, serait-ce pour établir une coupure avec le christianisme cet ange aux ailes cassées dont l’obsolescence théorique serait à l’ordre du jour, ou au contraire une manière inconsciente voire souterraine et complotiste de refonder une assise divinique à cette religion en perte de vitesse. La couve du vinyle n’apporte aucune réponse claire à cette question. Elle n’en est pas moins porteuse de quelque signifiance. Evidemment ce n’est pas un phare sur un monticule, c’est simplement un homme. De paille, avec toute la force péjorative de cette expression en langue française, serait-on tenté d’ajouter au vu des branchages dont le corps est constitué. Son embonpoint n’est pas sans évoquer les plus célèbres représentations d’Ubu Roi d’Alfred Jarry. Notre pantin affecte d’ailleurs une pose royale, rehaussée par l’espèce de tuyau de poêle qui lui sert de visage, tuyau (mon phare) qui aborde l’aspect d’un heaume de chevalier qui n’est pas sans évoquer le ‘’haut de forme’’ d’Hugo Ball lors de la première manifestation publique de Dada… Voici un album de deux titres auréolés de deux noms de dieux qui présente sur sa couverture un homme quelque peu pantomimique… à moins que vous ne perceviez dans le mince branchage  dont il est constitué une référence au Roi des Aulnes, inquiétant personnage du poème de Goethe, l’homme n’est-il pas aussi le pire prédateur de sa propre espèce… Une caricature de phare baudelairien négatif représentatif de notre hominité insatiable. Certains sont plus sensibles à la lumière noire que d’autres.

    Jackob Franklin : guitar, Vocals / Zach Richards : drums / Billy Henis : keyboards, vocals / Spencer Ussery : bass, vocals (Thoth) /Justin Brush : guitar (Esus), vocals (Esus) / Johnny Dang : guitar (Thoth) / Lyrics by Franklin (Esus) and Henis (Thoth).

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    Esus : un dieu gaulois mal connu, la seule représentation qui nous soit parvenue le montre en train d’abattre un arbre, ce qui permet un approfondissement avec le dessin de la couve, dans sa Pharsale, vaste épopée dont la beauté rivalise avec l’Enéide de Virgile, le poëte Lucain le présente comme un dieu à qui sont sacrifiés des victimes humaines… du bruit, les temps ne sont plus au lyrisme symphonique, soyons précis : du son, cela ressemble aux glissements phoniques que dans les années cinquante l’on obtenait en faisant défiler le curseur sur l’ensemble des stations au nom de toutes les grandes capitales européennes que les postes de radio nous présentaient sur leur bande luminescente, nous étions des enfants alors, nous ignorions totalement que de sérieux chercheurs fous d’acoustique essayaient depuis une trentaine d’années d’imaginer et de produire une nouvelle forme de musique en quelque sorte a-musicale… ensuite après ce   premier laps de temps de ce que je nommerai des ajouts d’incertitudes phoniques, dialogues et bande-son tirés de film, enfin le fracas autant musical que vocal, un tintamarre poussif, répétitif car sur les tables de sacrifices ce sont des rituels qui sont répétés à l’identique, d’où une certaine fatigue car lorsque les dieux ont soif, aucune quantité de sang ne saurait les désaltérer, ne vous faites aucune illusion, malgré les litanies et le pilonnage battérial nous sommes en une boucherie, certes à dimension métaphysique, puisque meurtres et abattages sont les conditions sine qua non de la rencontre de l’humain avec le divin, d’où ce piétinement car le don de vie et l’aperçu d’immortalité ne sont pas équivalents, un marché de dupes en somme, une machine folle qui s’emballe et qui devient le moteur de son propre accomplissement, le dieu ne tue-t-il pas pour simplement ne pas mourir, marasme total d’un acte qui se voudrait en marche vers l’absolu, rumeurs phonique d’une locomotive en route vers le point zéro obligée de s’arrêter à toutes les gares pour emplir ses citernes de lymphe humaine, dont on sait qu’elle ne parviendra jamais à son but d’où ce ralentissement mélodique au milieu de nulle part, image des vomitoires descendus lentement par une foule de vivants qui se dirige depuis le premier jour ostensiblement vers sa fin programmée, jeu de la vie et de la mort, bruit de queues qui tamponnent le rebord des billards, hurlements cinématographiques, fer à chaud, la mort est un jeu, à tous les coups on perd la vie, enfoncez-vous cette réalité dans la tête, vous n’y échapperez pas, puisque vous êtes déjà dans les couloirs de la mort, si vous apercevez quelque chose devant vous ce n’est que votre cadavre découpé en morceaux, fond sonore amplifié en générique pour scène pathétique, vous êtes ce que vous n’êtes pas, hachoir et battoir s’abattent sur vous en grands éclatements jouissifs, fêtes sanglante, la foule hurle pour saluer votre trépas, le calme mélodique qui suit est celui de votre mort comme quoi, ce n’est peut-être pas aussi désagréable que vous l’avez cru au début du processus. Thoth : il n’est jamais trop Thoth, il jouit d’une bonne réputation, le dieu des scribes et le scribe des dieux, son savoir est illimité, il est l’inventeur de l’écriture et de la parole en tant que verbe sacré… mais il possède un côté plus sombre, comme Mercure il est un dieu psychopompe qui accompagne l’âme des morts, dans la mythologie égyptienne, il assiste à la pesée de l’âme, il est le dieu à tête d’Ibis… gratteur de terre et mangeur de serpent, combien de couleuvres a-t-il dû avaler à écouter le verbiage de l’engeance humaine, certains assurent qu’il est un camouflage du dieu Un, dont sont issus tous les autres, puisque chacun est désigné par un nom, c’est-à-dire par un des mots qu’il a été le premier à  formuler… Serait-il l’Être accoutré de bâtonnets dont on tire les calames représenté sur la pochette… Doux bourdonnement, profitons-en pour réfléchir sur la nécessité de deux morceaux, serait-ce le premier vers la mort, et le second pour revenir. Reste encore à savoir, si l’on reviendra vraiment vers la vie, des notes tout ce qu’il y a de plus zen, un peu comme si elles étaient produites par un bob thibétain, une telle sérénité que l’on se demande si ce n’est pas celle insurpassable de la mort, d’ailleurs la musique devient de plus en plus belle, de plus en plus intense, elle se referme sur vous comme un bouton de rose sur le bébé, des cris, rien à craindre ils annoncent la naissance, votre naissance dans la vie ou dans la mort, vous êtes si bien que vous ne parvenez plus à vous décider… comme tout être humain, tu es un garçon ou une fille qui sort de la terre, elle te tend les bras déjà depuis le premier jour pour t’accueillir, tes souvenirs s’estompent emportés dans le lointain tourbillon de ton existence, encore si à peine quelques bribes de films vues au cinéma, à moins que ce ne soit le film de ta propre vie dont tu perçois encore certains échos… la bande-son se charge de gravité, que faut-il penser, que tu revis ta vie les yeux fermés dans ton cocon mortel, la créature revient-elle dans sa chrysalide, est-ce un jeu permutatif, une fois mort, une fois vivant, ou juste un cycle  d’endormissement, d’enmortmissement et de réveil, qui se répète à l’infini dans  ta tête, par lequel tu ne trouveras ni totale quiétude ni entière mélodie, calmitude, tu marchottes doucement en toi-même, tu as tout vécu, l’enfer de l’existence et l’implénitude de la mort, la première contraignante, la deuxième souriante… l’écho d’une voix, qui parle ? est-ce la tienne ou celle d’un autre, dans les deux cas : cause toujours, tu m’intéresses,  d’ailleurs elle t’écoute puisqu’elle cesse de jacter, la zique toute douce ne tarde pas à l’imiter, sans doute a-t-elle eu peur de t’ennuyer. Preuve que tu ne t’ennuies pas. Est-ce cela la mort ? Quand le dieu ne parle plus, est-ce que tu meurs, ou est-ce quand tu te tais que le Dieu se meurt. Est-ce pour cela lorsque vous décidez enfin de vous taire que vous vous dîtes à bienthoth…

             Reste à expliciter le titre de l’album, tauthothlogiquement parlant le vaisseau en question est à mettre en relation avec la barque funéraire de la mythologie égyptienne, mais ici le vaisseau n’est autre que celui du corps humain, dans son voyage qui lui permet de traverser l’existence et la mort sans autre but que d’effectuer ce périple…

             Il serait aussi nécessaire de s’interroger plus longuement sur cette forme d’athéisme irréversible que le groupe expose tout en prenant appui sur les dieux antiques. Seraient pour eux la façon de bâtir un athéisme qui ne corresponde pas à une vision par trop nihiliste…

    Damie Chad.

            

    *

             Tout dépend de la façon dont on voit les choses : le chat est sur la table et la table est sous le chat décrivent la même situation, mais la seconde manière nous suggère que l’individu qui s’exprime ainsi ne voit pas les choses tout à fait comme le reste de l’humanité. Un chat, une table notre exemple est des plus triviaux. Elevons le débat : sous les voûtes des églises les âmes atterrées entonnent souvent le ‘’Miserere mei, deus’’, ‘’dieu, aie pitié de moi’’ Or voici un groupe qui s’exclame ‘’Miserere luminis’’ : ce qui signifie ‘’ayez pitié de la lumière’’ sans en appeler à dieu. Maintenant si l’on considère que Dieu est lumière, cela vaudrait-il dire qu’il faille avoir pitié de Dieu… Avouez que cela soulève bien des points abstrus de théologie. Quand on y réfléchit cette injonction est assez sidérante. Justement le groupe se dénomme, ils avouent l’avoir fait exprès : Sidéra, cela se traduit par ‘’les étoiles’’, voire les constellations. Essayons d’y voir plus clair.  La situation est d’autant plus obscure que le groupe commence par là où finit le fameux coup de dés de Mallarmé.

             Dans notre malheur, si j’ose dire, nous avons de la chance, ils parlent français puisqu’ils viennent du pays de Marie Desjardins, nous attendons avec impatience son prochain ouvrage, du Canada !

    MISERERE LUMINIS

    SIDERA

    (Debemus Morti Productions / Mars 2026)

    Neptune : guitares, basse, piano, lyrics / Icare : vocal, drums, strings / Annatar : vocal, guitares.

             Les deux premiers ont des beaux noms qui sentent l’intelligence grecque, le troisième est davantage dark, ne serait-il pas inspiré de l’avatar nominal de Sauron, l’être à l’âme  plus noire que le noir le plus sombre que vous pourriez rencontrer…

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             Deux pochettes la première est toute blanche, édition limitée à une centaine d’exemplaires. Question lumière ils ne possèdent pas plus candide en leur magasin, bon il y a ce paraphe rouge sang vif versé depuis peu qui s’avère inquiétant… La pochette standard est beaucoup plus impressionnante. Surtout cet œil bleu clair sur votre gauche qui vous regarde mais pour lequel vous n’existez pas. Elle est signée par Adam Burke. Un petit tour sur son Instagram vous rassénèrera, elle est totalement dans son style, ce n'est pas que vous ne comprenez pas ou que vous ayez peur de faire l’effort de comprendre, c’est qu’il voit plus profond que vous au-delà de la surface  de la réalité, dans l’instabilité écumeuse des choses. J’ai pris les exemples d’un chat et d’une table. Vous imaginez très bien ce que peut être l’écorché d’un chat, mais l’écorché  de la nature d’une table y avez-vous simplement pensé. Et pourquoi le bois, matière mouvante comme toutes les matières, d’une table ne souffrirait pas moins qu’un chat écorché vivant…

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    Les fleurs de l’exil : l’on pense aux fleurs du mal, d’autant plus que l’album se présente comme un long poème mis en musique, ce n’est pas une récitation, plutôt une de ces exhalaisons miasmiques qui sourdent lentement des marais et stagnent à hauteur de poitrine d’homme, marécages de nuits sans lune dans lesquels il vaudrait mieux ne pas s’aventurer car la boue visqueuse vous agrippe pour ne plus vous lâcher… le plantureux orbe phonique joue le rôle de la nuit, elle vous englobe en sa gangue carapace et vous ne savez plus où s’arrête la noirceur de votre âme, vous ne vous en sortirez que si vous parvenez à suivre l’exhaussement des paroles du poème qui déroulent l’angoisse de ses strophes comme autant  d’anneaux labyrinthiques et spiralés d’un reptile malfaisant qu’il convient de suivre, de vos pieds tâtonnant sur son épine dorsale, car il est le seul sentier de délivrance, le seul exhaussement affleurant, qui vous soit accessible… et si vous criiez quel ange vous entendrait demande Rilke dans sa première élégie,  mais le poème s’ouvre sur le sang qui s’épanche de la fêlure des anges, c’est ce nectar qui doit vous rendre votre voix, celle que vous avez perdue sur votre chemin de mort, sur votre sentier de vie, car vie et mort se confondent tant que vous ne savez pas, quand vous parlez à vous-même, si vous vous adressez à un mort ou à un vivant, sans doute est-ce pour cela que vous hurlez si fort et que la musique s’enfle comme pour vous interdire de savoir… sur quel versant de votre existence vous marchez. Des cris & des cendres : l’accompagnement musical ressemble à un cygne qui perdait ses plumes au fur et à mesure que tu voles, jusqu’au fond de ton désespoir, jusqu’au bout de ta déréliction, tu n’es plus que refus, un enfant qui casse ses jouets, tu ne crois plus en rien, tout est perdu, tu touches le fond, au plus profond de ton existence, tes désirs sont mort, tu renies toutes tes victoires et toutes tes défaites, tu n’es plus rien mais c’est à partir de ces cendres froides et de tes vomissements glaireux que tu devras renaître, c’est toi qui construiras la chaussée des géants qui te permettra de marcher sur la mer de tes incertitudes, tu seras ton propre ouvrier, tu refaçonneras la glaise dissoute de ton corps et tu souffleras dans ta bouche le souffle de la vie que tu as perdue, que tu retrouveras même si maintenant tu gis encore inanimé tu te réveilleras, tu te lèveras, et tu porteras encore le fardeau écrasant de ton existence… tu ne sais pas pourquoi, mais tu l’accompliras.  Aux bras des vagues et des vomissures : le piano note ta recouvrance, l’orchestre se lève comme un rayon de soleil, retrouvailles de toi-même avec toi-même, c’est l’instant en toi où le vivant rencontre le mort, les deux frères se réunissent encore une fois, vos deux volontés s’interpénètreront pour n’en devenir qu’une seule, ce sera la renaissance de ta vie et la renaissance de ta mort, car l’une ne peut se bâtir que sur le champ de ruines de l’autre, les contraires s’attirent, les contradictions s’amenuisent, il est des instants ou la vie s’amoindrit, où elle possède la même transparence illuminative que la mort, tu boiras ton propre sang qui coule de tes blessures d’ange ressuscité, car les anges ne sont jamais tout à fait morts ou tout à fait vivants, mais c’est le même sang qui vous anime, une rivière farouche qui mêle l’eau de vie et l’eau de mort pour former un élixir inextinguible, car

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    l’on ne vit qu’ainsi, à cheval sur la vie et la mort… A la douleur de l’aube : l’éveil est aussi terrible que les temps d’endormissement, tu te retrouves et ta déréliction dans la vie sera aussi cruelle et insoutenable que celle de ta mort, tu t’es retrouvé, tu es devenu le frère indissoluble de toi-même, lequel des deux parle le plus fort, lequel des deux conduit l’autre, sur quel chemin avancez-vous, tu as déjà tout vécu et tout mouru, tous les soleils sont entachés d’ombre, tu marches vers la lumière, mais la lumière est si près de la carbonisation de la mort, que le crépuscule de la vie est le point de jointure avec le crépuscule de la mort, les anges résident en cette frontière, dans l’incapacité de vivre, comme dans l’incapacité de mourir, jamais sur le faite aigu de la jointure, mais toujours une aile d’un côté, et l’autre qui bat sur le versant connexe. Victoire et défaite. Défaite et victoire. Est-ce cela que l’on appelle l’éternité… Dans la voie de nos lumières : sans doute est-ce pour cela que j’ai toujours l’impression de marcher en arrière pour revenir vers moi-même. Je ne suis que fusion incertaine. Que volcan endormi ou fournaise dévastatrice. Peut-être est-ce que je m’aime trop, que mon amour de moi-même me détruit autant qu’il me construit quand il me réunit. La lumière et le noir ne vivent que l’un par l’autre, ne suis-je pas deux fois seuls, deux solitudes impartagées qui m’écartèlent entre moi et mon non-moi. Comme les anges, comme les êtres humains, comme les amants, je porte en moi cette dichotomie d’être toujours seul, peuplé de ma double solitude. Chaque homme dans sa nuit s’en va vers ses deux lumières. Le problème c’est que l’on ne peut ajouter de la lumière à la lumière. Elles sont obligatoirement divergentes.

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             L’album est d’une beauté absolue. La musique est d’une somptuosité extrême. Paroles de miroirs qui se regardent sans cesse. Je ne livre qu’une des interprétations possibles du texte. Aucune explication ne saurait prévaloir sur une autre. Eteignez la lumière vous ne verrez même plus la noirceur. Vous aurez simplement la sensation  de l’abîme que vous n’êtes pas. Ôtez le noir, la lumière sera à l’image de la médiocrité humaine. N’essayez pas de fermer les yeux pour tricher.

    Damie Chad.