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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 728: KR'TNT ! 728 : STOOGES + MC 5 / KID CONGO / JACKIE WILSON / WONDERMINTS / JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyoed,apathean

    LIVRAISON 728

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 03 / 2028

     

     

    STOOGES + MC 5 / KID CONGO

    JACKIE WILSON / WONDERMINTS

    JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 728

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

     

    The One-offs

     - C’est stoo l’un ou stoo l’autre

    Vue de l’extérieur, la nouvelle maison semblait charmante, posée sur un terrain pentu au bout duquel coulait la Seine. De forme carrée à la base, elle s’élevait sur trois étages. Qui aurait pu imaginer que cette baraque d’apparence idyllique allait être le théâtre d’une véritable guerre atomique ? Voici le contexte. Caen, 1969 : la mère s’est barrée depuis un an et le père s’est remaqué avec une serveuse de bar et ses trois gosses. Il est muté à Rouen, et en juin cette année-là, il nous demande à tous les deux, ses fils, de préparer nos affaires - Vous ne reviendrez pas à Caen - Mais il ne nous dit pas où on va. Pour passer ses vacances peinard avec sa nouvelle connasse, le père nous envoie tous les deux en déportation non pas à Auschwitz, mais pire, chez les grand-parents dans l’Aveyron. L’horreur ! Zéro gonzesses dans l’Aveyron ! Ces gens-là ne vivent que pour la bouffe. Ado, tu prends 20 kg en deux mois. En septembre, le père nous récupère à la gare de Rouen et nous emmène dans la nouvelle baraque au bord de la Seine, à Elbœuuuuuh, près de Rouen. Dans sa bagnole pourrie, il nous explique les nouvelles règles du jeu : un, vous fermez vos gueules, deux, vous fermez vos gueules, et trois, vous fermez vos gueules ! Non seulement on est déracinés, mais on tombe sous le joug d’un despote qui a décidé d’écraser la rébellion. On passait donc d’une formule à trois à une formule à sept. Le père ne savait pas encore que sa connasse de serveuse était alcoolique. Comme tous les alcooliques, elle siffle ses flashes de cognac en douce et balance les cadavres dans la Seine. En septembre de cette année-là, le monde s’est écroulé. Le p’tit frère ne parle plus, traumatisé depuis un an par le départ de la mère à

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    laquelle il était très attaché. Impossible de lui arracher un mot. Il lit Bakounine. Les chambres des enfants se trouvaient au troisième étage : à gauche, la chambre des trois nouveaux qui étaient plus petits et qui ne nous adressaient pas la parole, c’était la consigne, et à droite, notre chambre. Pour ajouter de l’insult à l’injury comme disent les Anglais, la connasse avait fait main basse sur les jouets qui étaient nos souvenirs d’enfance pour les filer à ses mioches. Même les BD. Ils avaient tout emplâtré. Le pire, c’était les repas à table, le soir : grande tablée présidée par le despote qui prenait un malin plaisir à rappeler ses règles toutes pourries : fermez vos gueules. Et puis bien sûr t’avais la télé dans le prolongement de la tablée maudite avec les B52 qui déversaient leurs tonnes de bombes sur Hanoi pour sauver la liberté. Hitchcock n’aurait jamais pu imaginer un cauchemar pareil. Ni même David Lynch.

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             Alors on se retrouvait tous les deux dans cette piaule minable. Comme on était sous le toit, il y avait un petit local adjacent et c’est là que se trouvait le crin-crin et la poignée de 45 tours qui avaient miraculeusement survécu au déracinement. Alors pour lutter contre l’oppression, cette année-là, t’avais deux armes redoutables : le «1969» des Stooges et le «Looking At You» du MC5, ramassés lors d’une première virée chez un disquaire rouennais. Sans doute les deux meilleurs singles de lutte contre l’oppression. «1969» et son well it’s 1969 OK all across the USA te donnait la force, et le «Looking At You» et le killer solo flash de Brother Wayne te donnait la rage. T’étais en quelque sorte vacciné contre la barbarie des beaufs. Jour après jour, tu puisais tes forces et ta rage de vivre dans ces deux 45 tours. Pendant un an, il n’y eut que ça dans ta tête et dans cette sous-pente, c’était ton Well it ’s 1969 OK all across the Elbœuu war, et tu scandais à n’en plus finir ta foi dans l’It’s another year for me and you/ Another year with nothing to do, et ce beat tribal te battait aux tempes. Pour éviter l’overdose d’another year for me and you, tu relançais le cirque infernal de Brother Wayne et son riff-raff plus sec, plus agressif, t’avais l’impression de claquer le rock dans la gueule de tous les beaufs du monde qui cette année-là sont devenus tes ennemis définitifs. Brother Wayne aurait été fier d’apprendre que son Looking At You était une arme de combat. T’avais vraiment l’impression de monter à l’assaut et d’arracher la victoire, jour après jour, car le combat était incessant. Pendant toute cette année-là, le toit vibra sous les coups des Stooges et du MC5. Tu sentais bien que ta vie était foutue, mais en même temps, t’éprouvais une certaine fierté à sortir vainqueur de cette épreuve. Les Stooges et le MC5 ne t’ont jamais trahi, ils t’ont accompagné toute ta vie. Brother Wayne a cassé sa pipe en bois, mais on a réussi à le voir une dernière fois à l’Élysée Montmartre en 2018. Quant à Iggy, il poursuit sa trajectoire de dieu vivant. De la même façon que Brother Wayne, jamais il n’a trahi ses fans de la première heure. Ces souvenirs à la fois pénibles et grandioses sont presque des souvenirs d’ancien combattant. Nul doute que ces deux singles nous aient - pendant un an - sauvé la vie.

    Signé : Cazengler, stoo-too

    The Stooges. 1969/Real Cool Time. Elektra 1969

    MC5. Looking At You. Atlantic 1969

     

     

    L’avenir du rock

     - Congo à gogo

     (Part Five)

             Pour présenter l’avenir du rock à ses auditeurs, Jacques Sans-Sel lit son curriculum, ce qui exaspère son invité. Furieux, l’avenir du rock lâche d’une voix sifflante :

             — Vous avez tout dit, j’ai plus rien à dire !

             Jacques Sans-Sel a du métier. Il sait relancer un invité désabusé :

             — Quid de la jeunesse éternelle, avenir du rock ?

             — The Kids Are Alright !

             — Quid du Siècle des Lumières et de leur héritage philosophique ?

             — The Spotlight Kid...

             — Quid de l’amitié ?

             — Butch Cassidy & Le Kid...

             — Quid de la vie éternelle ?

             — Kid Galahad & The Eternals !

             — Quid de Saint-Thomas d’Aquin et de sa doctrine ?

             — Kid Thomas

             — Quid de la réalité ?

             — The Real Kids !

             — Quid de l’échec et du poids du monde ?

             — Heavy Metal Kids...

             — Quid de la délinquance juvénile ?

             — The Collins Kids !

             — Quid du berceau de l’humanité et de l’Afrique noire ?

             — Kid Congo !

     

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             Eh oui, il n’est pas complètement con, l’avenir du rock, il sait de quoi il parle quand il parle de berceau de l’humanité. Ça va même plus loin. Quand on voit Kid Congo sur scène, on a l’impression de voir le berceau du rock, il est au carrefour de ce qui est le plus vital dans l’essence du rock, l’énergie primitive et la modernité d’esprit, et ça passe par les Cramps et Jeffrey Lee Pierce, forcément. Kid Congo est l’une des dernières superstars de l’underground encore en circulation, avec Peter Perrett, Jon Spencer, Reverend Beat Man, Kim Salmon et Tav Falco, et quand on a le bonheur de

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    l’avoir sous les yeux, on n’en perd pas une miette. Il a cette façon de chalouper et de gratter des anti-solos, cette façon unique d’introduire «Goo Goo Muck» - I was a little kid and they told me just play those two chords and your life will change forever - et il éclate de rire, avant de gratter son Mi, et bam, tu reprends une giclée de Goo Goo Muck entre les deux yeux, comme aux premiers jours, et le Kid fait ça mieux que n’importe qui, car il a le privilège de l’avoir vécu en direct. Chaque fois, on est subjugué par l’énergie qu’il dégage, il développe un power énorme, il gratte sa Strat en rigolant, il ajoute parfois un petit coup de Big Muff, mais c’est toujours avec cette insoutenable légèreté de l’être qu’il incarne aujourd’hui avec une effarante perfection. Kid Congo est un mélange unique de nonchalance et de professionnalisme, d’exotisme et de wild-as-fuckisme, il envoûte comme il rocke le boat, il cultive l’exotica de la même façon qu’il passe sans ciller en mode super-blaster, il est à l’aise dans tous ses

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     domaines. Il est à la fois l’avenir du rock, le passé du rock, le présent du rock, le fun du rock, le roll du rock, le rite du rock, le rare du rock, il riffe le rock, il rime le rock. Il sait mettre un public dans sa poche, il introduit chacun de ses cuts avec une historiette dégingandée, c’est sa façon de créer de la magie. Ça va même très loin cette histoire, car il est l’un des rares à savoir rendre hommage à son public - You’re gorgeous - Kid Congo est tout simplement un personnage rayonnant enraciné dans les Cramps et le Gun Club. Il est auréolé de légende, mais il transforme cette aura en dimension artistique.

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             Pour corser l’affaire, Ron Miller bat le beurre et Mark Cisneros gratte ses poux de l’autre côté de la scène. On appelle ça un power trio. Le genre de power trio qui bat tous les autres à la course.

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             Le Kid tape une autre cover des Cramps, le fameux «Call Of The Wighat» tiré précise-t-il du Smell Of Female, et comme si cela ne suffisait pas, il rend trois hommages faramineux à Jeffrey Lee Pierce - Thank you Jeffrey, marmonne-t-il pour lui-même : «She’s Like Heroin To Me» (explosif, saturé de slide), «Walking With The Beast» (saturé de disto) et en rappel, une version atomique de «Sexbeat», et comme il le fait systématiquement, il rappelle aux gens qu’ils n’étaient que des babies quand il jouait ça sur scène. Et là, on sent clairement que le Kid est hanté par l’esprit du Gun Club, ça s’entend dans sa façon de bombarder ses accords, dans sa façon de pousser les ouh ! et les ahh!, et de rebondir comme une balle dans l’espace avec le Sex beat drop !

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             Signé : Cazengler, gros con go !

    Kid Congo. Le Tétris. Le Havre (76). 12 mars 2026

     

    Wizards & True Stars

    - C’est parti mon Jackie-kie

    (Part One)

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             À une autre époque, on allait faire un tour chaque mois chez Croco Black, rue des Écoles. Croco Black proposait les meilleurs disks de Soul de Paris et tenait ses prix. Un jour, le boss nous dit qu’il vient de rentrer une collection et demande :

             — Jackie Wilson, ça vous intéresse ?

             Méchante question ! On va derrière. Il y avait déjà de mecs qui farfouillaient dans les cartons. Le carton des Jackie Wilson était à part. Il y avait quasiment tous les Brunswick, les gros cartonnés US. Pas de problème.

             — Vous prenez tout ?

             — Tout.

             Le mec a fait un prix de gros. Une bonne vingtaine d’albums répartis dans deux sacs pour le voyage en métro.

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             Jackie Wilson est l’un des Soul Brothers les plus importants. Bon d’accord, on dit ça à chaque fois, mais dans son cas, c’est vraiment vrai. Voix, look, légende, tout est parfait. Aussi parfait que chez James Brown, Sam Cooke, Marvin Gaye, Walter Jackson, Little Willie John ou Bobby Womack. Jackie Wilson est l’une des premières superstars de la Soul. Dans son petit book sans prétention, Doug Saint Carter le compare à Elvis. Voilà pourquoi il faut lire Jackie Wilson: The Black King Of Rock’n’Roll et écouter ses magnifiques albums parus sur Brunswick. 

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             Dès l’intro, Saint Carter fout le paquet sur le parallèle Elvis/Jackie : ils ont le même âge (Jackie n’a que 7 mois de plus qu’Elvis), ils ont chanté tous les deux dans des églises (Detroit pour l’un, Tupelo pour l’autre), et ils ont cassé leur pipe en bois tragiquement, à deux ans d’intervalle : Jackie tombe dans le coma à 41 ans, et finira handicapé, et Elvis va tirer sa révérence à 42 ans, après avoir envoyé des sous à Jackie pour lui venir en aide. Saint Carter rappelle aussi que le premier grand hit de Jackie, «Reet Petite», fut qualifié à l’époque d’«Elvis pastiche», car Jackie y mimait l’«Elvis’ stuttering, breathless vocal delivery». Autre point commun entre Elvis et Jackie : ils enregistraient tous les deux des navets qu’on leur imposait. Elvis subissait la dictature du Colonel, et Jackie celle de son manager Nat Tarnapol - Mismanagement could not hide his talent, but it did not make the most of it - Saint Carter dit aussi que s’il devait employer un seul mot pour qualifier l’art de Jackie, ce serait «bounce», c’est-à-dire le bond. Saint Carter rappelle que Jackie fut boxeur avant d’être chanteur, donc il avait, comme Cassius Clay, les pas de danse du boxeur. Et comme Elvis, Jackie  «was the purest vocalist of his generation, the most hypnotic performer ever.» Saint Carter parle encore d’un «incredible vocal range», d’une «phenomenal pshysical stamina», et d’un «veritable acrobat» qui savait sauter et se recevoir en grand écart, ou tomber sur ses genoux, comme James Brown, et bien sûr tourner sur lui-même. Et comme pour Elvis, le public «was hysterical». Jackie tourne beaucoup avec une autre early superstar, Sam Cooke. Ils alternent les têtes d’affiche, mais Sam redoute de passer après Jackie, parce que les femmes sont là pour lui.  

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             Quand Elvis rencontre Jackie en 1966, Jackie lui dit : «They call me the black Elvis Presley», à quoi Elvis lui répond : «It’s about time the Black Elvis met the White Elvis.» C’est une façon de le complimenter. Jackie dit aussi à Elvis qu’il aimerait bien faire du cinéma, mais son management est lié à la mafia et il est booké à longueur d’année dans des clubs qui justement appartiennent à la mafia.

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             Dans son autobio, Smokey Robinson se souvient d’avoir vu arriver une limousine dans son quartier : Jackie Wilson - Jackie was a local hero, the cat took Clyde McPhatter’s place with the Dominoes. He had been the leader of the Shakers, one of Detroit’s most notorious gangs. He’d also been a Golden Gloves boxer. He could sing high, low and ever’ which way. With his smooth moves and natural polish, he could out-dance Fred Astaire - Smoke n’en revenait pas de voir cette superstar dans son quartier - It was like seeing some god.

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             Mis à part Elvis, deux autres cracks vont jouer un rôle déterminant dans la vie de Jackie Wilson : Berry Gordy, en début de carrière, et Carl Davis en fin de carrière. Berry Gordy lui aussi a grandi dans le ghetto et a appris à se battre pour survivre.

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             Un autre grand découvreur rôde dans les parages : Johnny Otis qui à l’époque bosse comme talent scout pour King Records. Johnny branche Syd Nathan sur Jackie, mais à l’époque King ne jure que par les groupes vocaux, du style Billy Ward & The Dominoes. Et Johnny Otis poursuit : «Dans les années suivantes, quand je vis ce que Berry Gordy avait réussi à faire à Detroit, je n’étais pas surpris. Detroit grouillait de talents. Il fallait juste le creative power de Gordy to help it mature.» Au Club Paradise de Detroit, Johnny Otis avait repéré trois talents : Little Willie John, Jackie Wilson, «and the Royals featuring Hank Ballard.»

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             On reviendra sur le rôle considérable qu’a joué Johnny Otis dans l’histoire de la Soul américaine. Il n’était pas noir, mais d’origine grecque. Adolescent, il s’est passionné pour la musique noire, puis il a épousé une black qui a mis au monde Shuggie Otis. Johnny Otis a aussi battu le beurre pour Louis Jordan. C’est lui qui a découvert T-Bone Walker, Little Willie John, Hank Ballard, Little Esther Phillips, The Robins, Etta James et Jackie Wilson. Saint Doug oublie de citer Sugar Pie DeSanto.

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             Hormis Elvis et Sam Cooke, l’artiste qu’admirait Jackie Wilson était Clyde McPhatter - I learned a lot from Clyde, that high-pitched choke he used and other things - Il dit aussi qu’on le compare à Little Richard, mais ajoute que Little Richard ne lui a rien apporté. Par contre, il préfère les Dixie Hummingbirds and Ira Tucker who could really scream. Il cite d’autre artistes tombés dans l’oubli - But Clyde McPhatter was my man. Clyde and Billy Ward - Quand Billy Ward vire McPhatter des Dominoes, il le remplace par Jackie.

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             Jackie enregistre «Reet Petite» avec Berry Gordy qui se souvient dans son autobio : «Bien que j’aie connu un paquet d’exciting times in my life, the release of our first record on Jackie Wilson ranks among the top. Jackie took ‘Reet Petite’, a so-so song, and turned it into a classic.» Puis en 1958, Jackie vend un million de «Lonely Teardrops». Premier disque d’or pour Jackie. À la même époque, Elvis a déjà 5 disques d’or.

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             On retrouve «Reet Petite» sur le premier Brunswick de Jackie Wilson, paru en 1958 : He’s So Fine. Jackie roule bien des r, il va s’en faire une spécialité. Comme le montre la pochette, il est au sommet de sa forme. Il adore rouler des r. Mais on lui demande de chanter des balladifs à la mormoille («To Be Loved»). Eh oui, l’époque voulait ça : on obligeait tous ces chanteurs extraordinaires à chanter de la daube. Comme on l’a fait avec Elvis, on l’a goinfré de mauvais cuts. Mais Jackie est capable d’aller chanter au sommet du glauque. Et soudain, ça s’anime avec «Reet Petite», un groove de rockab joué au stand-up, digne d’Elvis 54. Alors en B, ça se réveille un peu, Jackie swingue «Why Can’t You Be Mine», il est en plein dans le ribibibimbam, c’est un bonheur que de l’écouter. Fantastique mise en place, «I’m Wandering» - So lonely I could cry - Alors il cry au sommet du kitsch, il ne chante pas, il enchante, il peut chanter au cul du cut. Il revient au black rockab de Soul power avec «It’s So Fine», il drive son groove à l’allégresse et roule des r au moment décisif. Jackie est aussi bon qu’Elvis. Ils termine avec un «I’ll Be Satisfied» signé Berry Gordy - Just a kiss/ That’s all I need/ And I’ll be satisfied - Encore du black roll d’une rare ampleur - Pull my hand !

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             En 1959, Brunswick sort carrément trois albums de Jackie, le premier étant Lonely Teardrops. Pochette fantastique, avec un Jackie plongé dans ses pensées. Le morceau titre est la première compo de Berry Gordy qui était fasciné par Jackie. C’est du chabada dooh, de l’early Soul de 58 trop bien léchée, mais Jackie la chante bien. Il peut aussi devenir très gluant comme le montre «Each Time (I Love You More)» - Chaque fois que je te roule une pelle, je t’aime encore plus - Comme il ultra-chante tout, ça passe à chaque fois, il fait du grand art vocal, bien monté en neige par les orchestrations. Jackie est capable de se fondre dans tous les délires : sax de round midnite («In The Blue Of Evening»), jump («The Joke (It’s Not On Me)» et rock, pur Detroit Sound («You Better Know It») qui ouvre le bal de la B. C’est du rock’n’roll, mais avec un truc en plus : black et frénétique. Il fait son gueulard génial dans «We Have Love», il tartine son miel tant qu’il peut. Il termine cette B consistante avec «I’m Comin’ On Back To You», il chante avec la même classe qu’Elvis dans les grands débordements de broad pop, mais comme il est black, il ramène du scream et dérape dans les virages, ce que ne fait pas Elvis. Quel power ! Par contre, les compos de Berry Gordy sont des catastrophes («Someone To Need Me (As I Need You)»). Le pauvre Gordy ne volait pas haut, à l’époque.      

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             Le deuxième s’appelle So Much. Jackie ramène aussitôt des rrrr de Reet Petite dans le morceau titre, comme Bobby Blue Bland ramène ses grognements. Jackie fait ce qu’on lui dit de faire, il fait le pitre sur tout le balda, il passe du jump de carton-pâte au cha cha cha («The Music Of Love», quasi Dario Moreno). Il adore le kitsch à la con, mais si on aime bien le kitsch, on se régale. Il fait énormément de choo bee doo whah, c’est l’époque qui veut ça. Il jette tout ce qu’il a dans la balance. Il fait une early Soul énergétique et bien orchestrée, mais sans surprise. Quand il fait du Disney («Talk That Talk»), il le fait avec éclat. On retrouve l’«I’ll Be Satisfied» du premier album et il chante «Never Go Away» comme un dieu.       

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             Jackie Sings The Blues est le troisième album paru en 1959. Là ça devient sérieux, on le sent dans «Please Tell Me Why», un fabuleux heavy blues de tell me why. Il devient dément avec l’heavy blues. Il chante ça à bras le corps, il l’élève assez haut dans «Doggin’ Around» - You wanna hop yeah/ Doggin’ around - Il l’explose au sommet du lard fumant. Il jette à nouveau tout son poids dans la balance de «New Girl In Town». Il fait aussi de l’excellent jump blues («Passin’ Through»). Il est à l’aise partout, surtout dans le sleaze rock de «Please Stick Around». Il passe par tous les poncifs de l’époque, mais c’est de bonne guerre. 

             Fils de fermiers qui ont quitté la Georgie pour Detroit en 1922 «to escape an epidemic of black lynchings», Berry Gordy a fait un sacré bout de chemin. Il revient sur Jackie : «Jackie Wilson was the epitome of natural greatness. Unfortunately for some, he set the standard I would be looking for in artists forever.» Berry avoue n’avoir jamais trouvé l’équivalent de Jackie.

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    Nat Tarnapol & Jackie Wilson

             Dans son cercle d’amis, Jackie compte aussi l’excellent Alan Freed. Mais il fut aussi en contact avec Roulette et Morris Levy. Eh oui, Tarnapol avait été A&R pour Roulette Records. Saint Carter parle aussi d’un lien très fort entre Tarnapol et Jackie, basé sur la confiance mutuelle. Jackie dit avoir rencontré Nat Tarnapol via Al Green qui était non pas le Soul Brother de Memphis, mais un autre Al Green, le manager de LaVern Baker. En 1960, Jackie signe un nouveau contrat avec Brunswick pour un million de dollars. Il est numéro deux au classement des artistes américains les mieux payés, juste derrière Elvis. Jackie va rester 18 ans chez Brunswick, au lieu d’aller faire carrière chez Motown. Mais l’immonde Tarnapol avait appris auprès de Morris Levy le grand art d’arnaquer les artistes. Jackie se retrouvait perpétuellement endetté, même quand ses disks se vendaient à des millions d’exemplaires.  

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             Brunswick ne sort qu’un seul album en 1960, l’excellent A Woman A Lover A Friend. Jackie l’attaque avec ce fantastique slow blues qu’est «A Woman A Lover A Friend», un cut signé Sid Wyche, mais on croirait entendre un hit signé Percy Mayfield. Comme le montre «You One And Only One», Jackie bat Elvis au petit jeu du kitsch. Il en devient même écœurant. Mais il sait aussi rocker un juke comme le montre «You Cried». Encore un cut de juke avec «One Kiss». En fait, on est dans l’entre-deux du juke. Mais globalement, Jackie se fait baiser avec des compos gluantes, exactement de la même façon qu’Elvis s’est fait baiser. Et puis la pochette romantique est assez claire : Jackie Wilson n’est pas Little Richard.

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             Deux albums sortent en 1961 : You Ain’t Heard Nothing Yet et By Special Request. Jackie attaque le premier au cha cha cha, il a tout un orchestre derrière lui, alors pas de problème. Il passe au big band stuff avec «California Here I Come», et forcément, ça swingue. Mais la dominante reste le gluant. «You Made Me Love You» est insupportable. Jackie fait une musique de blancs, ce qu’avait réussi à éviter Brook Benton. Et il sombre dans la putasserie de la pire espèce avec «My Yiddish Momme». C’est sans doute le cut le plus abject qu’il ait jamais enregistré. La B continue de puer, même avec le «Swanee» bien swingué de Gershwin. Jackie a tout le bataclan derrière lui. «Rock-A-Bye Your Baby With A Dixie Melody» est tragique, on a envie de lui dire : dégage, Jackie. On reste dans le gluant avec By Special Request. Jackie roule des r

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    dans le through de «My Heart Belongs To Only You», mais dès qu’il chante le blues, il redevient énorme comme le montre «Stormy Weather (Keeps Rainin’ All The Time)». Il le bouffe tout cru. Il le cloue à la porte d’airain du temple de Zeus. Il fait presque du Brel avec «Lonely Life», mais du Brel à la peau noire. Il chante ça à l’éplorée. Il enchaîne avec «The Way I Am», un cut de big band stuff. Jackie reste l’entertainer de premier rang qu’il a toujours été. Il attaque sa B avec une reprise de «Try A Little Tenderness». Il le prend à la coule, il se fond dans le caramel de la mélodie, il le chauffe un peu, il traite d’égal à égal avec cette mélodie géniale, il veille à rester au sommet du lard, toujours sur le fil du croon de rêve. Il chante «You Belong To My Heart» la main sur le cœur, comme Tino Rossi, c’est assez insupportable. Il atteint le sommet du kitsch avec «Indian Love Call», mais c’est un kitsch de qualité supérieure. Il épouse la mélodie dans les volutes du romantisme américain.  Il est pire qu’Elvis. On est dans le kitsch, pas dans la Soul, il faut bien faire la différence.

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             Deux albums en 1962 : Body And Soul et Sings The World’s Greatest Melodies. Pas beaucoup de viande là-dedans. Mis à part «I Got It Bad» que Jackie chante over the rainbow, on passe à travers l’A sans broncher et on s’éprend en B de «There’ll Be No Next Time», car le fil mélodique est celui de «Someday After A While», un classique du blues joué jadis par Freddie King et par Peter Green au temps des Bluesbreakers. Sur

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    Sings The World’s Greatest Melodies, Jackie passe au sirop maximal. Il en dégouline tellement que ça devient fascinant. Il peut chanter très haut dans le ciel («My Eager Heart»), c’est son apanage des alpages.

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    James Brown & the Famous Flames

             Saint Carter fait un petit focus sur la musique black et l’Apollo. Il cite les early Soul stars  qui y sont nées, James Brown, Sam Cooke, Ray Charles et Jackie - Black pride was blossoming in the sixties, and Soul was the first true musical form that gave celebrity and dignity to being black - Saint Carter met bien les points sur les zi en affirmant qu’à part «deux ou trois notable attempts by such artists as Van Morrison, Tom Jones and the Righteous Brothers, white performers were never able to successfully produce music that conveyed emotions only blacks could feel.» Selon Ted Fox, Jackie Wilson helped define the sound and feel of Soul. En mai 1963, ajoute-t-il, «Jackie Wilson became the Apollo’s all-time box-office champ until James Brown set another record the following year.» James Brown avait sur Jackie l’avantage d’avoir l’un des hottest bands in the country, the Famous Flames.

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    Jackie & Freda

             Côté vie privée, Jackie est marié avec Freda et ils ont quatre gosses. Il rassure toujours sa femme en lui disant : «Don’t worry honey, my first love is you always.» Mais Freda sait bien que Jackie baise tout ce qu’il peut baiser. Ils se fera poirer dans un hôtel de Caroline du Sud avec deux blanches. La principale addiction de Jackie, ce sont les femmes. Chaque soir, en concert, il roule des centaines de pelles. Tarnapol demande à Jackie de remettre de l’ordre dans sa vie privée. Alors Jackie épouse sa copine Harlean. Il va naviguer entre trois régulières : Freda, Harlean et Juanita. Une Juanita qui d’ailleurs va lui coller deux balles dans le corps. À l’hôpital, on lui retire celle qu’il a dans l’estomac, par contre, on ne touche pas à l’autre qui est dans le dos. Trop dangereux. Jackie garde sa balle dans le corps. Freda va divorcer en 1964, après 14 ans de mariage. Elle veut du blé pour ses quatre gosses. Comme Jackie doit du blé à l’IRS (les impôts américains), la maison est saisie et Freda se retrouve à la rue, comme la femme de Bill Haley.

             Certains disent qu’après les coups de feu, Jackie a changé.  

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             En 1963 paraissent Shake A Hand, un album de duos avec Linda Hopkins et Baby Workout. Jackie et Linda font un pur album de gospel et ils explosent l’«Old Time Religion». On a deux voix de choc et derrière, elle devient folle. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Dans le morceau titre qui referme le balda, elle grimpe là-haut sur la montagne, c’est très acrobatique. Ils développent encore leur gospel power en B avec «Do Lord» et Jackie explose «Everytime I Feel The Spirit».

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             Baby Workout est aussi un big album. Jackie sort le grand jeu dès «Shake Shake Shake», il amène toute la démesure du shuffle et des chœurs. Il drive ça bien, pas de problème. Avec «Yeah yeah yeah» il fait du jump de New York City. Il ne faut rien attendre de plus que ce qu’on trouve sur cet album. Il se livre à nu, pas de second degré sur «Say You Will». Et boom, il explose sa fin de balda avec le morceau titre, un prodigieux groove de workout, de très haut niveau, avec des chœurs d’hommes. C’est un pur album de jump et ça repart de plus belle en B avec «Love Train», c’est du boppin’ train, il y va le Jackie, il claque bien son no more ! Il tape aussi son «(I Feel Like I’m In) Paradise» au sommet du lard fumant et reste dans l’heavy jump avec «(So Many) Cute Little Girls», il blow carrément the roof of the cabaret.

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             Paraissent en 1964 Somethin’ Else et At The Copa. On trouve deux énormités en B sur  Somethin’ Else : «Squeeze Her/Tease Her» et «Twisting & Shoutin’». Le premier est monté sur le beat de Can I Get A Witness, c’est de la dynamite, un vrai pulsatif new-yorkais. Et avec Twisting, il shoote du jazz dans son jive, alors ça gonfle ! «Baby» est monté sur le modèle de «The Girl Can’t Help It». Pur rock’n’roll. On trouve pas mal de jolies choses en A, comme «Groovin’». C’est plein de son et plein de vie. Avec Jackie, de toute façon, c’est toujours un peu gagné d’avance. Et derrière lui, on retrouve à chaque fois ce big band impitoyable. Il mène le jive de «Take Down Love» ventre à terre et il fait de la rumba dans l’air avec «Love (Is Where You Find It)». Jackie est incapable de se calmer. Par contre, At The Copa est un album moins dense,

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    c’est du croon pur, du Broadway de Copacabana, du sirop orchestré pour Disneyland. On s’y ennuie. Mais il est capable de claquer au beau milieu d’un medley un fantastique «Doggin’ Around», un slow groove de blues qu’il chante comme un dieu - You better stop/ Doggin’ around - Sa version de «St James Infirmary» vaut aussi le détour.

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             Il démarre son Spotlight On Jackie Wilson avec «Over The Rainbow», et forcément, il y va tout de suite. Son «Georgia On My Mind» est tout aussi irréprochable. En B, on note la présence d’un «I Wanna Be Around» superbement crooné, et du vieux «Lonely Teardrops» de Berry Gordy. Jackie y pleure à chaudes larmes.

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             Jackie tournait avec Jesse Belvin en 1960, au Texas. Ils roulaient à bord de plusieurs bagnoles. Jackie roulait en tête, avec son valet au volant. Derrière roulaient Jesse Belvin, sa femme Jo Ann et son chauffeur Charles. Charles s’endort au volant. Boom ! De plein fouet dans la bagnole qui arrive en face. Jesse et Charles sont tués sur le coup. Jo Ann vit encore. C’est Etta James qui raconte ça dans son autobio, Rage To Survive. Jo Ann est en mille morceaux, bassin, cage thoracique, bras cassés. On l’amène à l’hosto des blancs qui la laissent dans un coin parce qu’elle est black. Ces enfoirés de médecins blancs veulent savoir qui va payer. Pas de blé, pas de soin. Pas de bras, pas de chocolat. Jo Ann est dans le coma, en train de crever dans un couloir. Miraculeusement, quelqu’un arrive à joindre Jackie qui vient d’arriver à Dallas. Quoi ? Un accident ? Il ne se doutait de rien. Il remonte aussi sec en bagnole et fonce en Arkansas payer les fucking docteurs blancs. Vive le rock ! Comment veux-tu respecter les blancs du Sud avec des histoires pareilles ? C’est impossible.

             À suivre...

    Signé : Cazengler, Jackiproquo

    Doug Saint Carter. Jackie Wilson The Black King Of Rock’n’Roll. Heyday Publishing Inc. 1998

    Jackie Wilson. He’s So Fine. Brunswick 1958  

    Jackie Wilson. Lonely Teardrops. Brunswick 1959    

    Jackie Wilson. So Much. Brunswick 1959       

    Jackie Wilson. Jackie Sings The Blues.  Brunswick 1959 

    Jackie Wilson. A Woman A Lover A Friend. Brunswick 1960  

    Jackie Wilson. You Ain’t Heard Nothing Yet. Brunswick 1961

    Jackie Wilson. By Special Request. Brunswick 1961 

    Jackie Wilson. Body And Soul. Brunswick 1962

    Jackie Wilson. Sings The World’s Greatest Melodies. Brunswick 1962

    Jackie Wilson & Linda Hopkins. Shake A Hand. Brunswick 1963

    Jackie Wilson. Baby Workout. Brunswick 1963

    Jackie Wilson. Somethin’ Else. Brunswick 1964

    Jackie Wilson. At The Copa. Brunswick 1962      

    Jackie Wilson. Spotlight On Jackie Wilson. Brunswick 1965

     

     

    Inside the goldmine

     - Wondermints stuff

             On disait de Joseph Dermite qu’il était bouffé aux termites. On trouvait que ça rimait bien. Dans le bureau d’études, tout le monde le charriait, il avait la tête à ça, comme on dit : grand et sec, le cheveu rare, un nez cassé à la Bourvil, une mauvaise dentition, habillé comme l’as de pic, et pour couronner le tout, un accent normand à couper au couteau. Rien n’allait en sa faveur. Il portait ces atroces pulls en V et une cravate, hiver comme été. On lui collait ses équerres sur sa planche à dessin et on injectait avec une seringue de l’eau dans le coussin de son tabouret de travail. Quand il s’en apercevait, il avait la grandeur d’âme d’éclater de rire et de s’exclamer : «Ah les salauds !». Oh ce n’était pas bien méchant, on trouve ce genre de facéties dans tous les lieux de travail. Personne ne savait comment vivait Joseph Dermite. Était-il encore célibataire ? Vivait-il à la campagne ou bien dans un immeuble ? Il garait soigneusement sa vieille Peugeot sur le parking. Il l’entretenait et avait bien sûr installé un chien à tête branlante sur la lunette arrière. Chaque matin l’ingé de service venait lui confier le taf du jour, et il rendait ses plans le soir à l’heure dite. Il ne partait jamais sans saluer la compagnie en hochant la tête : «À d’main !» et il ajoutait, parce qu’il devait trouver ça drôle : «Si vous l’voulez bien !». Les mois et les années passaient sans que rien ne vînt bouleverser la routine des équerres collées, du coussin mouillé, du taf du jour et du Si vous l’voulez bien ! On s’en contentait. Jusqu’au jour où Joseph Dermite ne vint pas travailler. On le crut d’abord en retard. Puis la journée passa. Rien ! Pas de Joseph Dermite ! Itou le lendemain. Et le surlendemain. Personne n’avait d’info. L’ingé ne savait rien, lui non plus. Il disparut de notre univers sans laisser de trace. On mesurait le vide qu’il laissait. Et comme le chante si bien Brassens dans «Les Copains d’Abord», jamais son trou dans l’eau n’se referma.

     

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             Les Wondermints sont exactement comme Joseph Dermite : ils nous manquent.

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             C’est dans Do It Again: The Songs of Brian Wilson, que tu vas croiser les Wondermints, ou, plus précisément, Darian Sahanaja, le chanteur des Wondermints (qui fut aussi membre de The Brian Wilson Band). 

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             On trouve des cuts inspirés de Brian Wilson dans Bali, un beau Sanctuary de 1998 : «Sting O’ Luv», belle pop à la fois intrinsèque et transversale qui entre chez toi par la grande porte. Quelle fraîcheur de ton ! Quelle belle fraîcheur continentale ! Avec «Spoke Of A Wheel Whirled», Darian Sahanaja et ses amis tapent encore en plein dans le spirit de Brian Wilson, c’est stupéfiant de mimétisme, tu retrouves la bruine mélodique de Pet Sounds. Ce mimétisme te subjugue, t’as l’impression que Darian le conquérant est entré dans le cerveau de Brian Wilson. Il adore aussi visiter le cerveau de John Lennon. La preuve ? T’en as deux : «In & Around Greg Lake», heavy Beatlemania, ils en recréent toutes les dynamiques. Puis t’as le morceau titre à la fin, qui singe carrément le «Wild Honey Pie» du White Album. Te voilà définitivement bluffé. Attention, c’est pas fini. Ils font du swing de jazz avec «My Identity», mais pas n’importe quel swing de jazz, il s’agit là du shuffle de Soho. Ces mecs sont atrocement brillants. Puis ils recréent une ambiance à la Whiter Shade Of Pale avec «Telemetry», ils ramènent le satin blanc et le velours des sixties, t’as le toucher d’orgue de Matthew Fisher et la distinction vocale de Gary Brooker. Ça monte encore d’un cran avec «Chris-Craft N°10» : ils sont les Who ! Eh oui, baby blue, c’est l’intro de Pinball, t’en reviens pas, leur Chris-Craft explose so far out en mode freakbeat californien plus vrai que nature. Ils parviennent à singer le pire power de l’histoire du rock anglais, le Whoish power et leurs accords claquent au firmament.

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             On trouve des preuves de l’existence du dieu Brian Wilson sur le premier album sans titre des Wondermints : «Tracy Hide» et «She Opens Heaven’s Door». Le premier est très anglais, quasi préraphaélite, Darian chante d’une voix d’Ophélie pâmée, mais pour lui, c’est une façon de rejoindre l’esprit de Brian Wilson. D’ailleurs, la pop de «She Opens Heaven’s Door» scintille, comme dans Holland. T’as ces vibrations musicales extraordinaires qui sonnent comme un accordéon. Et puis t’as «Shine» qui carillonne dans la cité pop, c’est fabuleux d’à-propos, gorgé de Beatlemania et d’excellence groovytale. Avec «Time», ils sonnent comme les Small Faces et ça se termine en pure Beatlemania. T’as le piano à la place de l’orgue, mais le poids de l’ensemble est le même que celui d’un hit des Small Faces. Et avec «Global Village Idiot», ils sonnent comme les Byrds. Ils font du pur «Eight Miles High» et le guitariste devient fou. T’as un son acéré, l’ensemble tient fabuleusement la route et tu te régales d’un bassmatic athlétique. Wondermints est donc un album qu’on peut écouter sans craindre ni l’ennui ni le diable. C’est bourré de dynamiques anglaises bien soutenues. Le guitariste s’appelle Nick Walusko et Jim Mills est crédité «bass du jour». Michael d’Amico bat un sacré beurre. Il n’y a que des surdoués autour de Darian Sahanaja. 

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             Wonderful World Of Wondermints est un album de covers. T’as trois gros clins d’yeux à Brian Wilson : «Guess I’m Dumb» (qui fut un hit pour Glen Campbell), «Ooh Child» (Darian Sahanaja va repêcher un hit obscur des Five Stairsteps et lui donne un éclat sans pareil. Ah comme ce mec est doué, comme il est doux) et «Tracy Hide», une compo à lui, mais il bascule inévitablement en pleine Beach-Boysmania). Et puis, t’as cinq covers de génie, et là attention : ça commence avec la «Louise» de Paul Revere & The Raiders, power demented, c’est ahurissant, les Wondermints réinventent les Raiders ! Ils tapent ensuite dans Burt avec un «Don’t Go Breaking My Heart» qui te monte droit au cerveau. Ils enchaînent aussi sec avec une cover explosive de «My Friend Jack». Les Wondermints lui volent dans les plumes, t’as le vrai truc, across the ocean ! C’est sabré du goulot, complètement atomique, au sens déflagratoire ! Ils enchaînent avec une cover du «Barbarella» de Bob Crewe, un instru mirobolant qui est une véritable invitation au rêve, ils te l’explosent au firmament, Barbarella psychedelia ! Mais le pire est à venir avec cette cover d’«Arnold Layne». C’est le coup de chapeau suprême, Dorian l’explose dans le premier virage. Aussi wild as fuck que leur ré-invention de «My Friend Jack». Plus loin, ils jouent avec le «Knowing Me Knowing You» d’Abba comme le chat avec la souris. Ils rentrent de plein fouet dans le chou d’Abba avec la grosse gratte californienne de Nick Walusko. Les Wondermints ramènent un véritable vent de folie dans la pop d’Abba. C’est pas con. Fallait y penser. Ils multiplient les échappées de bassmatic en folie. Le bassman Probyn Gregory s’amuse comme un fou.

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             On sent nettement les deux allégeances de Darian Sahanaja dans Mind If We Make Love To You : Beatles et Beach Boys. Il pique une belle crise de Beatlemania dans «Listen». C’est quasi «Long & Winding Road». On le retrouve On the Beach avec «Ride» et tout le soft power de Brian Wilson. Il tape en plein dans le spirit de Pet Sounds. C’est puissant et criant de véracité wilsonienne, motor ride !, avec toute l’énergie solaire de «Do It Again», mais en plus mûr, bien dans sa peau, c’est même quasi «California Saga», motor ride/ Motor ride !, le pastiche est parfait, tu n’y vois que du feu. Il tape en plein dans Smile avec «So Nice», il recrée les mêmes poussées de fièvre et le cut se fond dans une belle fournaise d’harmonies vocales. Paradisiaque ! Il propose une pop très anglaise avec «If I Were You», on sent qu’il a le cul entre deux chaises, d’un côté la Beatlemania et de l’autre Brian Wilson, sa pop reste néanmoins tarabiscotée, ça monte très haut. Très grosse compo. Chez lui, les dynamiques accourent au rendez-vous et les cuts s’envolent naturellement. Darian Sahanaja adore les pah pah pah, on en retrouve un peu partout. La cerise sur le gâtö de cet album s’appelle «Something I Knew», la pop des jours heureux. C’est tout simplement fabuleux d’entre deux. T’as l’insistance et l’ouverture sur le ciel, t’as une vraie chanson, une preuve de l’existence d’un dieu de la pop, diable comme de mec chante bien, il a de véritables accents lennoniens. 

     Signé : Cazengler, Wonderment comme un arracheur de dents

    Wondermints. Wondermints. Toy’s Factory 1995 

    Wondermints. Wonderful World Of Wondermints. Toy’s Factory 1996 

    Wondermints. Bali. Sanctuary 1998  

    Wondermints. Mind If We Make Love To You. Smile Records 2022 

     

    Wizards & True Stars

     - Hammond honorable

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    (Part Two)

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             John Hammond enregistre Triumvirate en 1973 avec Dr John et Mike Bloomfield. Bien évidemment, Bloomy tire toute la couverture à lui. Il faut attendre « Just To Be With You » pour entendre John Hammond chanter divinement. Ils tapent aussi dans le funk de marécage avec « Baby Let Me Kiss You », chœurs féminins et grosse attaque, beat de basse et tout le bataclan. On trouve aussi une version ultra classique de « Rock Me Baby ». Bloomy fait son festival au fond du studio. Avec « Ground Hog Blues » - classique de John Lee Hooker - ils empiètent sur les plates-bandes de Tony McPhee. C’est une pièce de choix. Ils en font une belle charpie hantée. On ne fera jamais mieux. Bloomy, John Hammond et le sorcier Juju transcendent le vieux boogie de John Lee Hooker. C’est magistral et inspiré jusqu’à l’os - I say goodbye bêêêb ! John Hammond chante comme un cadavre déterré, avec de la glaise dans la bouche. Ils balancent ensuite un sacré coup de chapeau à Big Dix. Quel fantastique album ! Leur version du classique de « Pretty Thing » est paradisiaque. C’est l’un des plus beaux hommages jamais rendus à ce titan du rock.

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             Sur la pochette de Can’t Beat The Kid, John Hammond descend d’une grosse berline noire. Il a un faux air de Clyde Barrow. C’est à Eddie Hinton qu’on doit le titre de l’album et le morceau titre qui ouvre le bal des festivités. Une fois de plus, John se retrouve à Muscle Shoals, avec le house-band comprenant - entre autres - Eddie Hinton, Spooner Oldham et l’impressionnant Roger Hawkins au beurre. John sort une version splendide de l’« It’s Mighty Crazy » de Lightnin’ Slim : belle version, bien sèche et bien secouée du cocotier. Sur « I Hate To See You », Eddie Hinton joue des notes fantômes. John tape plus loin dans Bo avec « Diddley Daddy », et c’est joué dans les règles de l’art mambo deep south, sur un beau beat avantageux. Puis il attaque sa B tout seul, en s’accompagnant à la guitare. Il y rejoue comme d’habitude ses classiques favoris de Robert Johnson et de Sleepy John Estes. Bon bref.

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             Il démarre Solo avec une belle reprise acoustique de Muddy : « Can’t Be Satisfied ». C’est terriblement vivant. Il multiplie les figures de style. Il est encore pire que Mike Wilhelm. Il est infatigable, il innove à chaque paquet de notes, c’est de la haute voltige dans un verre d’eau. Comme dans Fantasia, il démultiplie à l’infini. Il en gratte dix à la douzaine. Il ne sait plus où les mettre, et ça devient vite assommant. Il va beaucoup trop loin. On a l’impression que ce n’est plus du blues. Il revient à son cher pied tapé avec « She’s A Truckin’ Little Baby ». Il passe sa virtuosité à la moulinette. Il fait de la démultiplication exponentielle. Ce genre de virtuosité donne le tournis. Avec « The Sky Is Crying », il va chercher Elmo à la racine du poil. Puis il tape dans Jimmy Reed avec « Honest I Do ». Il revient à Robert Johnson avec « Hellbound Blues ». Il va au Robert comme d’autres vont aux putes, avec une déférence extraordinaire. C’est là qu’il excelle, il chante au chat perché et donne des frissons. Il tape aussi dans Wolf avec « Tell Me ». C’est tendu. Il cherche l’esprit des bois.  

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             En 1978, John Hammond enregistre Footwork tout seul. Il démarre avec son copain Robert et une version vertigineuse de « Preachning Blues ». Il multiplie les effets florentins. Ce mec est pire que le diable, il serait même capable de lui apprendre à jouer de la guitare. Il gratte ensuite « Crossroad Blues » à l’ongle sec. Mais attention, il gratte plusieurs milliers de notes à la minute. Il va titiller la moindre notule de bas de manche. Fantastique version de « Who Do You Love », dans doute l’un des plus beaux hommages jamais rendus à Bo. Il saque le rumble de façon tactile et subtile, à l’entreprenante. Un vrai régal pour les dévots de Bo. Avec John Hammond, tous les coups d’acou sont permis. Il gratte ça au délire du génie d’acou. En B, il tape dans Mose Allison avec « Ask Me Nice » qu’il swingue à grands coups d’acou. Nous avons là un vrai bretteur. Il reste dans Mose avec « Everybody Cryin’ Mercy » et traîne aux frontières du jazz. Il reprend aussi le « Go No Further » de Little Walter. Et il boucle avec le « Come On In My Kitchen » du copain Robert qu’il traite à la pureté mélodique. Il chante à la syllabe hurlée, celle qui dérape facilement. Belle fin d’album exceptionnel. 

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             Il enregistre Hot Tracks en 1979 avec les Nighthawks. Il tape pas mal dans Bo, et notamment avec « Mama Keep Your Big Mouth Shut » et « Pretty Thing », mais les Pretties sont passés par là avant et ça pose un problème d’antériorité. Bizarrement, son « Pretty Thing » est crédité à Big Dix alors que c’est du pur Bo. Il revient aussi à Wolf avec une version trop polie de « Who’s Been Talking ». Il tape dans John Lee Hooker avec « Sugar Mama » et fait preuve d’une hargne peu commune. C’est bien arraché à la glotte et salement gratté. Fantastique approche pour « You Better Watch Yourself ». Il sait placer ses pions. Il revient au boogie blues de prédilection. Magistral, voilà le mot. Reprise de « Caress Me Baby » du grand Jimmy Reed, gratté à la Reed.

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             Il retape dans Bo sur Mileage, paru un an plus tard. « Diddley Daddy » sonne comme un énorme coup de chapeau. Véritable coup de génie. Il traite ça à la stand-up - Oh Diddley where you been/ Oh Diddley Bo ! - Ça remet en perspective la modernité de Bo Diddley. Comme sur les autres albums, tout ici est tiré au cordeau. Sa version de « My Babe » part au quart de tour. On sent toujours chez lui cette incroyable assurance que confère la maturité. Il réussit à imposer un style tout en restant classique. Il passe à l’heavy blues avec « Standing Around Crying » et sort sa grosse voix. Il noie tout ça à d’harp. C’est bien chanté et sans surprise, comme chez Charlie Musselwhite ou Roy Buchanan. Il gratte « Riding In The Moonlight » à sec - Oh baby let’s ride in your automobile - Dans « Big 45 », il se réveille avec un flingot pointé sur lui - I woke up this morning/ My woman was standing over me - Habituellement, dans les blues, elle est partie. Mais là, non - I said please babe/ Honey please don’t take my life - Irrésistible ! En B, il tape dans « Help Me ». Puis il passe au primitivisme avec « It Hurts Me Too » qu’il gratte au dobro. Nouvelle leçon du maître avec « Mr Luck ». Irréprochable. Jeu et diction. Tout est là, dans la restitution la plus parfaite.

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             Sur la pochette de Frogs For Snakes paru l’année suivante, il joue de l’harp, assis à côté d’une gamine éclatée de rire. Très belle pochette. Il fait sur cet album une extraordinaire reprise de Wolf, « Gone So Long ». Quelle niaque de glotte ! Sur « Got To Find My Baby », il tire bien sur l’élastique de ses syllabes. On croirait entendre un gros black d’honky tonk sur « Fattening Frogs For Snakes ». Magnifique version du « Key To The Highway » de Big Bill Broonzy. Rien qu’avec ça, John Hammond s’installe au panthéon du bues subliminal. De l’autre côté se niche une belle reprise d’Arthur Big Boy Crudup, le fameux « My Baby Left Me » qui fit le bonheur d’Elvis. John le prend plus sec et moins rockab, avec un sax qui arrondit les angles. Il tape plus loin dans le fabuleux « Mellow Down Easy » de Little Walter, et il en fait une fubarderie riffée à fond de train. Il mâche bien sa viande de mots dans « Your Funeral And My Trial ».

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             Il sort Live en 1983. Pas de surprise, c’est l’album live d’un surdoué. Il joue tout à coups d’acou en tortillant des tortilletes de septièmes diminuées. Tous les gros classiques du blues y passent, « Saddle My Pony », « Can’t Be Satisfied » et « Cat Man Blues » qu’il démultiplie à l’infini marmoréen à coups de tiguilis arpeggiés qu’il remonte dans des quincailleries de gammes de notes claires, tout cela à l’ongle sec, bien sûr. Ce mec bat tous les records de virtuosité, y compris ceux de Jorma Kaukonen et de Mike Wilhelm. Il faut entendre sa version de « Dust My Broom », en B. Il la mène à coups d’acou avec des tilititi-titititi qui feraient baver Brian Jones. Il noie tout ça à coups d’harp et disperse ses trésors de tortillettes aux quatre vents.  Il transforme « Shake For Me » en fantastique partie de shuffle d’acou lancé à fond de train et il termine avec une version d’« I’m Movin’ On » dégoulinante de jus.

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             Found True Love date de 1995. Il prend le morceau titre à la langue coincée. Il sait zozoter, pas de problème. Et il reste terriblement bon. Il chante « I Hate To See You Go » au rentre-dedans, beat hypno et gras double. Son beat reste un modèle du genre - You know I love you c’mon back home - Il est alarmant d’efficacité et de véracité limoneuse. Il chante « Fore Days Rider Blues » à l’édentée. C’est un piano-blues. Il gratte des retours sur sa gratte à l’ongle sec. Il revient à Wolf avec « Howlin’ For My Darling ». Il l’ulule à la perfection. Son vieux pote Charlie vient souffler des coups d’harp sur « Hello Stranger ». C’est le meilleur boogie sur le marché. Rien d’aussi terriblement cousu de fil blanc. Retour à l’heavy duty de Wolf avec « My Mind Is Ramblin’ » qu’il arpente en s’écorchant la glotte à vif. Mais il s’y tient et sort des syllabes blanches de nègre devenu fou. Admirable. Il a tout compris. La fièvre s’empare de lui.

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             Six ans plus tard paraît Wicked Grin. On voit le petit sourire en coin de John sur la pochette. Il reprend des compos de Tom Waits et des luminaries l’accompagnent : Augie Meyers (qui vient tout juste de casser sa pipe en bois) et Larry Taylor. Sur « Heart Attack And Vine », Tom Waits gratte sa gratte. L’Augie envoie un shuffle terrible. Charlie Musselwhite vient en renfort sur « Clap Hands ». Super-groupe ! Ça joue sous le boisseau. On entend Charlie souffler au fond du studio. Encore plus spectaculaire : « 16 Shells From A Thirty-Ought Six », joué au claquement d’os, la java des squelettes. Groove de train fantôme. Charlie revient souffler dans « Get Behind The Mule ». C’est joué aux sableurs d’Ike Turner. Tout sur cet album regorge de son. On tombe plus loin sur « Murder In The Red Barn », un groove de glauque exceptionnel.

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             Pas mal de belles choses sur Ready For Love paru en 2002. Dans le groupe qui l’accompagne, on retrouve Augie Meyers et ça démarre très fort avec « Slick Crown Vic », un vieux boogie chanté sous le boisseau. Sur « No Chance », John sonne un peu comme Tony Joe White. Ça traîne dans les marais. On tombe plus loin sur un fantastique « Gin Soaked Blues », l’heavy boogie des Batignolles. John et ses amis ne misent que sur l’épaisseur rythmique - Come alone last night/ Full a fifth of Old Crow - Il pousse même le vice jusqu’à aller faire une reprise des Stones avec « Spider & The Fly » - My my my don’t tell lies/ When you’re done you’re sure to go to bed - un régal pour un chanteur comme John, car tout est dans la diction. Plus loin, il tape dans le balladif vaudou avec « Same Thing ». L’Augie joue enfin de l’orgue et ça devient atmosphérique. Ça jazze sur « Comes Love ». Il revient dans le bayou avec « Low Side Of The Road » - You’re rolling over to the/ Low side of the road.

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             John a les cheveux gris lorsqu’il enregistre In Your Arms Again en 2005. On trouve encore de sacrés coups de génie sur cet album, tiens, par exemple, cette version d’« I Got A Woman ». Il s’en blanchit la glotte. Il est le roi (blanc) des ré-interprétateurs. Et ce festival de clap-hands ! Les deux autres coups de génie sont les reprises de Wolf. « Evil (is Goin’ On) », pour commencer. Il plonge dans le pire Wolf et il le fait pour de vrai - That’s evil - Il le tarpouine à sa manière  - You better watch your happy home - Il joue avec des mesures ratées de soulographe. Aucun blanc n’est capable d’approcher le génie de Wolf d’aussi près. Même chose avec « Moanin’ For My Baby ». Il revient inlassablement au groove malsain et passe des coups d’harp terribles. Il hurle à la lune. Il réincarne l’âme brûlante de Wolf. Il revisite l’insondable noirceur de l’âme humaine, et dit avec mauvaiseté toute l’horreur de vivre. Il est dans le vrai truc. On se régalera aussi du « Jitterbug Swing » qui fait l’ouverture. Il joue ça au stomp et donne des grands coups dans son dobro. Véritas ! Fatalitas ! Il va chercher le gros stomp de cabane. Tout y est : l’énergie du fleuve et les poux du diable. Il tape aussi une version de « Serve Me Right To Suffer », mais il n’a pas le même son que Johnny Winter qui en sortait une version démente sur Second Winter. Il le prend folky folkah au coin du feu.

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             Sur la pochette de Rough & Tough paru en 2009, John a les cheveux blancs. Plus il vieillit et plus il sonne comme un black du fleuve. Avec « My Mind Is Ramblin’ », il s’enfonce dans son limon à coups de bottleneck et de coups d’harp, avec une virtuosité qui n’intéressera que les puristes, une race en voie de disparition. « Still A Fool » est encore plus rootsy. Il gratte ses two trains running. Il y a cru toute sa vie - Now I wish I was a catfish swimming in the deep blue sea -  Pour faire honneur à Little Walter, il claque des accords de dingue sur « Up The Line ». John Hammond est l’artiste parfait. The perfect guy. Il tape un « My Time After A While » incroyablement pur. Il s’en égosille. Il revient au vif argent de Little Walter avec « Get To Find My Baby » et tape ensuite dans le solide boogie de Jerry McCain avec « She’s Tough ». Forcément énorme. Il repart sur le chemin de Taj Mahal avec une belle version de « Statesboro Blues », mais il le joue à l’étouffée. C’est assez spécial et bien embarqué. Sur « I Can Tell », il sonne comme le vieux Tony Joe et il revient enfin à Wolf avec une version cuisante de « No Place To Go » qu’il gratte à l’ongle vert. Il ulule et s’entête, il souffle ses coups d’harp et chante avec toute la conviction dont il est capable. John Hammond est un géant.

     Signé : Cazengler, John Immonde

    John Hammond. Disparu le 28 février 2026

    John Hammond. Triumvirate (Dr John, Mike Bloomfield). Columbia 1973

    John Hammond. Can’t Beat The Kid. Capricorn Records 1975

    John Hammond. Solo. Vanguard 1976

    John Hammond. Footwork. Vanguard 1978

    John Hammond & The Nighthawks. Hot Tracks. Vanguard 1979

    John Hammond. Mileage. Rounder Records 1980

    John Hammond. Frogs For Snakes. Rounder Records 1981

    John Hammond. Live. Spindrift Records 1983

    John Hammond. Found True Love. Pointblank 1995

    John Hammond. Wicked Grin. Pointblank 2001

    John Hammond. Ready For Love. Back Porch  2002

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    John Hammond. At The Crossroads. Vanguard 2003

    John Hammond. In Your Arms Again. EMI 2005

    John Hammond. Rough & Tough. Chesky Records 2009

     

     

    *

             Vous me connaissez, j’aime les chose bizarroïdesques, ce n’est pas de ma faute, le bacille du démon de la perversité s’est échappé d’un recueil de contes d’Edgar Poe et s’est incrusté tel un poulpe tentaculaire sur la paroi poreuse de mon cerveau, des dégâts irrémédiables ont été commis, cela ne m’empêche pas de vivre car il en faut davantage pour arriver à bout d’un rocker, la chose possède même ses bons côtés, par exemple les filles sont presque toujours attirées par mes goûts viciés et dépravés, mais là je crois que j’ai attrapé le pompon.

    GUYOĐ

             C’est le nom du groupe. Ce n’est pas pour rien que chez Poe le meilleur complice du Démon de la perversité se dénomme L’Ange du bizarre. Evidemment vous vous interrogez sur cet étrange D terminal accoutré de cette barre. Z’auraient mis un tréma sur le Ö, cela ne vous aurait pas traumatisé, rien de plus normal chez les groupes de metal, mais ce Đ  barré vous tarabuste. Sort tout simplement de l’alphabet latin, une lettre que nos copistes romains ont inventée pour transcrire un son qui ne figurait pas dans la phonologie virgilienne, mais commune chez certaines peuplades nordiques, notamment anglaises, pour prononcer ce Đ vous essaierez d’adoucir le dzéta grec en le modulant en dthe, imitez le fameux ‘’the’’ britannique qui met en émoi nos têtes blondes de sixième qui essaient plutôt mal que bien de prononcer la principale difficulté de l’idiome d’outre-Manche.

             Proviennent de Graz, cité de 300 000 habitants située dans le Sud-Est de l’Autriche. Pourquoi ce groupe issu d’un pays situé au centre des terres européennes s’est-il entiché des profondeurs sous-marines, je n’en sais rien, ce qui est certain c’est qu’ils aiment les gouffres abyssaux. Certes tous les goûts sont dans la nature humaine, même les plus pervers…

             Le temps de revêtir votre maillot de bain et nous partons explorer leur discographie. Z’ont commencé par un split dont ils squattent la face A en compagnie du groupe Lhem, duquel nous ne nous préoccuperons pas. 

    ALLUVIAL SOIL

    (K7 / Janvier 2022)

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    Cartismandua qui a réalisé la couve possède une imagination bien plus luxuriante que ne le laisse deviner ce dessin un peu simpliste, une visite sur son Instagram, explorez-en les multiples pistes, vous en convaincra. Ici un sol alluvionnaire certes, nous n’en retiendrons que l’idée d’un fleuve plus noir que les eaux léthéennes des Enfers… Question insidieuse, quelles sortes d’alluvions pourrait déposer la mort…

    Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bass, bacvking vocals / Öjin : vocals.

    Into the temple of Vepar : c’est le début de l’aventure, les esprits mal intentionnés diront que c’est plutôt la fin, tout dépend de la façon dont vous entrevoyez  la vie et surtout la mort… de toutes les manières pour toucher le fond faut d’abord flotter à la surface… un son diffus, bientôt lentement rythmé, sombre ambiance, accablante même, la voix s’élève, un peu comme si elle avait les poumons emplis d’eau, la nef se balance doucement mais pas du tout sûrement, quant au Capitaine esseulé sur la mer avec son navire il n’a aucun espoir, l’ennemi s’approche il préfère implorer Vepar, le démon des abysses, qui se présente sous forme d’une sirène, ce n’est pas une ravissante créature à seins nus et rebondis dont vous emplissez vos frénétiques masturbations, mais un monstre visqueux sans pitié, d’ailleurs le bateau est déjà en train de couler et l’on entend plus qu’un gargouillement de noyé dont la bouche entrouverte laisse échapper ses dernières bulles d’air… orage et chaos est-ce la mort qui fond sur lui tel un squale affamé, notre capitan a retrouvé sa voix, il n’est pas mort, ou plutôt il entreprend sa nouvelle vie d’être mort et il descend sans fin si profond que vous n’entendez plus rien, frémissements cordiques, il a retrouvé sa voix et lance sa malédiction contre ses ennemis, que leurs plaies pourrissent sans fin comme excréments que nul soleil ne saurait assécher. Unfathomale depths : le son reprend, cymbales inquiétantes et bruit de fond (c’est le cas de dire), impressionnant, une étrange mutation, le sang et l’âme de notre héros se mélangent au sel et à l’amertume de l’eau marine, déferlement, imprécation, appel à la vengeance, alchimicus momentum, l’ancien homme ne fait plus qu’un avec l’abîme, il a invoqué l’abîme véparien et l’abîme l’a abîmé à jamais, une joie titanesque l’envahit, le voici remous tumultueux et vague boutoir, il  n’a plus peur, il chantonne, sa vengeance s’étend sur toute la surface de la mer, une goutte de sang ne suffit-il pas à la teinter d’un rouge profond. Il ne crie plus, il murmure, il tient sa vengeance entre ses dents. Les dents de la mer.

             Sachez-le, la mer n’est jamais bleue, la mer est noire.

    WATCHER IN THE DARK

    (Novembre 2023)

             Premier simple d’un album à venir.

    Pour ceux qui aiment voir ce qu’ils écoutent il existe une Official Video du morceau.  Le genre d’objet qui n’apporte rien, le groupe joue dans une caverne bleutée, mais le résultat esthétique est bluffant. Les poses des musicos sont aussi attendues que les rares images du nageur qui apparaissent de temps en temps, votre regard n’est pas surpris mais pris jusqu’au bout. Elle est signée Revvidy, mot derrière lequel se cache Susanne Mostölg. J’ai l’impression, je n’ai pas tout vu, que cette vidéo est son chef-d’oeuvre. Faut dire que la musique est somptueuse.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    La couve qui accompagne le morceau, est très simple à décrire si l’on ne s’attarde pas. Nous sommes au fond de l’océan. Qu’apercevons-nous, des vestiges antédiluviens, le temple de Vepar, une simple paroi rocheuse dans laquelle se serait fossilisée la gueule ouverte d’une baleine, je vous laisse à vos imaginations. Evidemment vous l’avez deviné : tout baigne dans le  bleu glauque des profondeurs de vos cauchemars les plus angoissants.

    Tintements légers qui vont s’intensifier et devenir obsédants, c’est le vocal qui mène la musique, un peu comme si elle n’était qu’un accompagnement qui obéirait à la moindre de ses inflexions, mais qui growle au fond des fosses marines, est-ce l’âme du capitaine qui se confondrait avec le démon ou Vepar en personne, qui mène les cohortes de ses vagues monstrueuses à l’assaut de la terre, une quantité négligeable cette pangée puisqu’il ne fait allusion qu’ à la mer et qu’au ciel, transformés en un unique et un tourbillonesque chaos destructeur, une espèce de monstrueux typhon en formation pour se ruer sur la terre des hommes. Le petit mot est lâché, la race humaine, l’engeance stupide et  fétide, qu’il convient de détruire, d’anéantir sans pitié sans regret, ils ont ignoré le prince des Démons, ils se doivent de périr, les abysses se préparent à tout balayer, tout sera détruit, concassé, chamboulé, inutile de faire semblant de se repentir, Vepar ne pardonne pas, tapi au fond des antres il nous regarde, nous n’existons déjà plus… Le morceau vous a l’allure d’un concerto orchestral violent et impulsif, une vague sonore qui se gonfle, s’ébroue, se disperse, se rassemble, qui attaque et submerge, qui emporte avec elle les vibrations de votre esprit privé de toute force vitale.

    HEART OF THY ABYSS

    (CD / Novembre 2023)

    Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bacvking vocals / Öjin : vocals / Dakakuji : bass.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    L’on retrouve sur la couve du CD le même bleu de fond que sur la précédente, mais si cette dernière restait peu signifiante, celle-ci est beaucoup plus forte, elle nous aide d’ailleurs à mieux visualiser la première. Ces formes indistinctes que nous avions du mal à objectiver, elles apparaissent maintenant comme ce qu’elles représentent :  des extrémités de tentacules qui s’agrippent au basalte d’une paroi émergeant de l’abîme.  Sur cette deuxième pochette c’est une main tentaculaire, d’autant plus abominable qu’elle ressemble à une main humaine, simplement posée, elle ne cherche plus à s’accrocher, sur la falaise qu’elle entreprend d’escalader. L’on frémit à la seule pensée de l’être éminemment malfaisant dont elle n’est que le prolongement d’un noir dessein. Le cœur de l’abîme n’est qu’un monstre qui s’apprête à attaquer la terre des hommes… Certains optimistes affirmeront qu’ à l’instar du Godzilla japonais figurant la catastrophe atomique de Nagasaki, elle symbolise la vengeance de la Nature envers notre humanité peu écologique… pour notre part nous préférons y voir les monstres tapis dans nos abysses intérieurs que nous extrayons régulièrement de nos viviers neuronaux, dans lesquels nous leur prodiguons tous nos soins, afin d’en   relâcher de temps en temps un ou deux, pour nous amuser à les voir se jeter sans aménité sur quelques millions de nos semblables. Rien de tel qu’une bonne distraction pour ne pas nous ennuyer.

    L’artwork est de Khaos Diktator, il est des noms qui sont à eux seuls de véritables poèmes, architecte, musicien, graphiste, je rajoute : visionnaire. Il vous montre ce que vous n’auriez pas le courage et l’appétence de voir.

    First wawes of destruction : longtemps l’on n’entend rien, puis un brouillamini furtif, puis comme une cloche des profondeurs qui sonnerait, bientôt l’on discerne le bruit d’un clapotement de marée montante, brutalement il laisse place aux hurlements vindicatifs de Vepar, perso nous préfèrerions la fureur de Poseidon, mais la voix n’en finit pas de nous avertir, avec Watcher in the Dark nous assistions à la fin de la catastrophe, mais ici nous voici ramenés aux prémices du cataclysme,  le morceau n’est pas très long mais produit un effet choc-frontal, le prélude est à la hauteur de la magnificence sonore du finale offert en avant-première. In tharsis : admonestations tharsiques, locution biblique désignant des rivages lointains situés l’on ne sait trop où, en un lieu mythique regorgeant de métaux, est-ce pour cela que l’on entend les tambours métalliques d’une forge, serait-on, poursuivant notre rêve héphaïtosien et neptunien, dans l’île des Bienheureux dans laquelle les Dieux forgent les armes pour préparer leur retour,  déclenchement de la guerre, exhortations aux troupes chargées d’annihiler l’espèce humaine, rythmes chargés de lourdes colères, ires rentrées qui ne demandent qu’à exploser, qui sourdent en elles-mêmes pour accumuler des montagnes abyssales de haine, hymnes péaniques en l’honneur de la destruction finale, suspension de quelques notes quasi silencieuses, clameurs d’avant l’assaut et chants de guerre, enfin le déferlement tant attendu, les fouets cinglent les épaules des rameurs, SILENCE, long et impavide, comme ce chuintement de l’aiguille de la tête de lecture qui parcourt la zone de silence qui sépare deux morceaux d’un trente-trois tours, n’oubliez pas que nous sommes en une œuvre musicale,  saccades de vagues sur les flancs des navires tharsiques qui rapportent l’or du Rhin mythique au pays de Phénicie, clapotements contre les coques, tels des battements d’ailes de l’oiseau Phénix qui porte en lui sa propre destruction. Into the temple of Vespar : le lecteur se rapportera à notre chronique précédente  d’Alluvial Soil, si ce n’est qu’ici après un long silence, les plages de silences, des espèces de grèves musicales, sont parties prenantes des compositions guyodiennes, l’on entend le clapotis infini de la mer, à peine troublé par le roucoulement incessant des mouettes, le temple est au fond des abysses, retour à la surface océanique immuable, voile mouvant d’Isis qui cache ce que l’on ne saurait

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    voir.  The everlasting lightless realm : P I : Descension : Le royaume éternel sans lumière - Descente : retour sous la surface, musique grinçante, descente dans la mer, plongée dans les gouffres, celui de l’Océan, celui de la Poésie, récitation strophique de L’homme et la mer de Charles Baudelaire, en langue anglaise ( malheureusement), le blanc séparatif des strophes est remplacé par des assourdissements musicaux, c’est la musique qui prend la place du silence poétique, la musique conçue en tant qu’isolant, en tant que caisson échoatif, de l’intrusion du rêve, dans les profondeurs innommables de la réalité d’un autre royaume, la déclamation comme une déclaration de guerre de l’intérieur à l’extérieur, de ce qui est au cœur des choses et hors des choses, à cet empire éparpillé qu’il convient de réunifier, tâche insurmontable qui demande les horribles travailleurs que sont les Dieux et les poëtes. The everlasting lightless realm : P II : Abscision : Abscission nous traduirons par : émondement : éclats chatoyants de guitares doucereuses, tapage drummique grandiloquent, encore une fois lecture déclamatoire, tirée de Moby Dick pas directement du roman de Melville, mais  du film, nous sommes en ce morceau aux confluences du théâtre et de la mise en scène, la musique jouant le rôle du déroulement de l’action en tant ce que notre modernité appelle  ‘’suspense’’ et qu’Aristote nommait dramatique marche inéluctable vers la solution catharsique, c’est ainsi qu’est d’ailleurs bâtie l’œuvre de Melville, qui se clôt sur le surgissement du cercueil, qui franchit la barrière de la surface de la mer comme le doigt d’un Dieu qui désignerait la fin de toute entreprise humaine : la mort impavide. The everlasting lightless realm : P III : Eruption : irruption rockique, le rock reprend son droit, déchaînement vocal, triomphe de la musique, après les étranges intercessions quasi-théorico-expérimentales sur les frontières poreuses des arts, cette synesthésie mythique d’une œuvre totale qui engloberait la monstrueuse palette des modes d’expressions humaines,  est-ce pour cela qu’au milieu du morceau nous assistons au mélange pictural musical, une espèce d’atonisation des différentes couleurs ingrédientiques, le miroitement incessant d’une surface clapotante et écumante, qui ne saurait être, l’absence noire de toutes les teintes, ou la présence blanche, bonjour Moby Dick, de toutes leurs conjonctions. Le vocal reprend voix. Serait-ce pour signifier la position de l’Homme ordonnateur de désastres ou de fééries. Peut-être le moment où l’on ne sait plus qui sont les Dieux et où l’on ignore ce que sont les hommes. Unfathomale dephts : encore une fois nous renvoyons à notre chronique d’Alluvial Soil : à considérer comme la reprise de l’épisode que nous pourrions intituler La Vengeance de Vepar que le groupe a entrecoupé d’une suite quasi-symphonique et métaphysique qui donne à ce full lenght album une dimension en quelque sorte tri-dimensionnelle. Guyot : (z’ont un drôle de nom, d’où sort-il, que veulent-ils nous dire, j’ai barjoté davantage lorsque j’ai vu cette étrange orthographe… Jusqu’à ce que Wikipedia m’apprenne qu’un guyot est un volcan sous-marin à cratère tronqué, d’où le pourquoi de cet étrange Đ qui se prononce comme le ‘’the’’ anglais) : le vocal susurre, quel grand secret nous confie-t-il lorsqu’il laisse l’amplitude musicale prendre sa place, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Jean-Sébastien Bach, se servant de la notation lettrique musicale allemande qui lui permet ‘’ d’inscrire’’ son nom en regroupant les notes b, a, c, h, en certains passages clés de son œuvre… La différence entre Guyot et Guyođ  totalement atténuée par le jeu de la prononciation n’est pas due au hasard surtout si l’on prend les trois titres des trois parties de The everlasting lightless realm. Descencion, Abscission, Eruption, n’est-ce pas la description d’un monstre volcanique sous-marin au cône tronqué qui peut à tout moment entrer en éruption et former au milieu des mers des îles magmatiques dépourvues de toute présence humaine… Le groupe ne se présente-t-il pas comme une force artistique, symbolisée par le dieu aquatique Vepar, une manière comme une autre d’affirmer sa présence révolutionnaire parmi la sphère metallique en le sens où il crée une œuvre totalement différente de celles commises jusqu’à lui par toute autre formation… Watcher in the dark : encore une fois le lecteur se rapportera à la chronique de ce même titre exposée ci-dessus : nous nous contenterons d’insister sur le rôle de clôture de l’œuvre que joue ce morceau. Le même que le même que le Crépuscule des Dieux de Wagner dans l’Or du Rhin.

             Bref  un groupe à méditer et à écouter.

             Prochainement nous chroniquerons leur dernier album sorti en janvier 2026.

    Damie Chad.

     

     

    *

    La dernière nouveauté, même pas là depuis deux heures. Tout de suite j’ai senti l’embrouille. Oui mais c’était tentant. Pourquoi, je n’en savais rien, la pochette de l’album n’était pas un chef d’oeuvre, même pas une once d’originalité, le titre me paraissait suspect, quant au nom du groupe au bout de trois secondes de réflexion, il s’est avéré décevant. De surcroît ce n’était même pas une nouveauté ! Tout autre que moi serait allé voir ailleurs, encore une fois le fameux flair du rocker en a décidé autrement.

    EVE

    APATHEAN

    (Juin 2013 / Bandcamp)

             2013 ! leur site n’existe plus, leur FB a cessé d’émettre depuis 2014… Heureusement il reste quelques photos et la vidéo d’un concert sur You Tube…

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    Ont un nom d’origine grecque mais ils sont de Riverside, agglomération de 330000 habitants située à l’Est de la mégalopole de Los Angeles. L’on peut s’interroger sur la signification d’Apathean, le traduire par apathique nous semble peu mélioratif, peut-être vaut-il mieux s’inspirer de son étymologie hellénique, littéralement sans émotion, sans souffrance, qui semble davantage appropriée à la mentalité adolescente, à cette morgue juvénile si particulière. Ils devaient avoir  quinze-dix-sept ans lorsqu’ils ont formé le combo. Nous inclinerions plutôt pour ‘’Indifférent’’ voire son contraire ‘’Différent’’, comprendre : nous sommes différents de vous les adultes… Le terme apathéen, beaucoup plus classe, en jette un max, infuse l’idée d’un regroupement d’individus ‘’à part’’ qui se tiennent à l’écart des autres. 

    Ashtin Arner : guitars, vocals, piano / Kevin Martin : vocals, synthesizer /
    Jason Perkins : drums, vocals /  Dani Vo : bass

             En langue anglaise le mot eve peut signifier : veille, par exemple la Veille de Noël, ou alors simplement désigner l’épouse d’Adam. Les titres des morceaux ne permettent aucun doute sur sa traduction française.

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             Que des garçons pensent aux filles rien de plus normal, mais nos apathéens sont plus subtils qu’on  ne pourrait le présupposer, ne vont pas s’écrier la bouche en cœur : Baby, I love you ! ou en  plus explicito-pseudo-poétique :  Baby, drive my car ! Vont se lancer dans une intense réflexion sur l’essence de la Femme. N’exagérons pas, sur la concrétude des femmes… Ce qui nous permet de mieux comprendre le choix de la couve : cette couleur chair, cette demi-sphère qui n’est pas sans évoquer quelques fameuses rotondités, je ne m’attarderai guère sur le petit trou central de cette rose, bonjour Ronsard, de cette lanterne de papier qui nous rappelle que chez les lampyres ce sont les femelles qui brillent de tous leurs feux dans la nuit noire afin d’attirer à elles le mâle qui la fécondera…

    Pandora :  La première femme, le cadeau empoisonné que les Dieux de l’antique Hellade ont offert aux hommes pour les punir de s’être rendus coupables de s’approprier, grâce à Prométhée, l’usage et la puissance du feu. Si Apathean sort Pandore de la boîte mythologique, ce n’est pas pour nous conter son histoire mais en tant que symbole de la  féminité. Une créature qu’ils se contentent  en ce premier morceau d’observer de loin, un navire qui désire accoster sur une côte inconnue non répertoriée sur les cartes prend soin avant tout d’inspecter à la longue-vue la découpe du rivage. L’on n’est jamais trop prudent. Tout ce que je viens d’expliciter, Apathean vous le fourgue en quinze mots, qui mis bout à bout ne dépassent pas une ligne et demie. Autant dire que leurs lyrics flirtent pas mal avec la poésie. Concision et anti-délayage au programme. Je vous en prie, profitez des cinquante-et-une premières secondes, imaginez-vous dans les jardins d’Ispahan, mollement alanguie sur l’herbe tendre aux côtés de la belle des belles, entre parfum de rose et frisson de guitare, profitez de cet instant suprême, il ne reviendra jamais,  ce n’est pas la foudre de Zeus qui s’abat sur vous, en une fraction de seconde vous êtes zigouillé d’égosillements, le cri qui tue, maintenant ce que vous entendez c’est l’écho terrifiant de vos pas dans les corridor des Enfers, vous avez l’impression de déambuler sans fin dans des couloirs emplis des échos noisiques des pas de ces milliers de malheureux qui vous ont précédé,  quant à ces trois derniers frémissements de guitare perdus dans ces grincements styxiques, sans doute sont-ils le sourire ironique de votre crâne ricanant… de votre vivant vous aviez fait la moitié du chemin vers Elle, elle ne s’est pas rendue à votre rencontre, mais maintenant vous savez où vous désiriez aller. Antoinette : tiens celle-ci on ne l’attendait pas, quelle dégringolade, il s’agit bien de Marie-Antoinette, la reine de France haïe par le peuple de Paris… Qui ne fera pas de vieux os sur le trône dont elle contribuera par ses actions inconsidérées à la disparition. Nos lectrices féministes ne manqueront pas de s’étonner de ce choix (et de quelques autres qui suivent) de cette représentation symbolique de la femme, nous les comprenons, toutefois démocratiquement parlant c’est le droit le plus absolu de nos apathéens de nous faire part de leurs sentiments. Ne tremblez pas, si vous n’avez jamais assisté à une exécution publique et si vous n’avez jamais trempé votre mouchoir dans le sang qui coule de l’échafaud pour garder un souvenir de cet instant et le montrer à titre d’exemple moral à vos petits-enfants, c’est le moment de profiter de l’occasion, un véritable morceau couperet, il ne dure pas longtemps, en deux minutes ils vous ont condensé les hurlements de la foule, le roulement des tambours, les rugissements intérieurs de la victime entendant le frottement de la lame dévalant les rainures de bois, le choc mat de la tête qui roule sur le plancher, les vociférations jouissives et triomphatrices de la plèbe altérée de sang, tout cela restitué avec quatre instruments et un dégueulis vocalique du plus bel effet… L’est sûr que quand ils se lâchent nos apathéens n’y vont pas de main morte. Pour ceux qui ne supporteraient pas cette scène, qui se demanderaient pourquoi tant de haine envers la seconde moitié du ciel, ainsi   nommait-il la gent féminine le grand timonier Mao (qui sait tout), comme antidote nous vous proposons de relire les dernières pages du Chevalier de Maison-Rouge d’Alexandre Dumas, exactement la même scène mais en mode hyper-romantique. Ce qui hélas nous éloigne quelque peu de l’ambiance apathéenne… Héra : l’on remonte aux étages supérieurs. Rien de moins que la matrone de l’Olympe. Elle n’a jamais eu vraiment bonne presse. Imbue de son titre, de ses privilèges, jalouse, irascible, vindicative, sa haine à l’encontre d’Hercule, fils aldutérin de Zeus, ne faiblit jamais… En admettant que la condamnation de l’épouse de Louis XVI soit d’ordre avant tout politique, il semble que les paroles de ce morceau soient tirées des rapprochements expérimentaux plus étroits que notre combo ait entretenus avec le genre féminin, en tout cas se la jouent un peu jazzophne sur le début du morceau, vous savez ces jeux de cymbales acrobatiques, mais dès qu’ils crachent leur venin, l’on est obligé de reconnaître que le bilan qu’ils en établissent est terriblement déceptif, pour sûr il y eut des moments de rémission, mais en fin de compte ils en pleurnichent de rage comme des donzelles atterrées par les comportements un peu brutaux de leurs chevaliers-servants, z’en vomissent à gros et gras bouillons, mais comme ce sont des hommes tout de même, ils finissent par activer le mécanisme d’une de ces boîtes de musique au son aigrelet comme ces  cerises non mûres que l’on recrache. Sur le gâteau. Pas assez sucré. Hélène : Homère le reconnaît, je m’en excuse auprès de nos lectrices, elle fut, elle est, elle sera la plus belle de toutes les femmes, elle causa bien des malheurs, Zeus la reçut dans le palais de l’Olympe et lui donna l’immortalité... Nos apathéens sont prêts à tout pour une telle beauté, comme ils ne peuvent lui octroyer le don souverain de la vie immortelle, ils proclament que leur plus grand bonheur serait d’être enterrés et de pourrir avec Elle. Franchement chères lectrices vous ne pouvez pas trouver plus romantique. Quelle fougue, quelle exaltation, quelle extravagance, quelle conviction vocale, mise davantage sur l’intensité statique que sur la violence, s’y mettent à plusieurs pour hurler leur intime conviction, bon à la fin ça déraille un peu, leur déclaration d’amour éternel ressemble à ces vieilles bobines usées qui ne restituent pas leur bande sonore ave une parfaite netteté... Faisons semblant de croire qu’il s’agit juste d’un malheureux incident technique. Pas de procès d’intention, s’il vous plaît… Ils jouent trop bien ! Annabell : un instrumental ? L’on ne saura jamais à quelle Annabell ils font allusion. Nore modernité nous pousse à penser à la poupée du film habitée par un esprit démoniaque, mais apparemment la pellicule est sortie quelques mois après le disque… Il se peut que des échos du scénario aient paru dans des revues spécialisées quelques mois auparavant… Apathean ce n’est pas tout ou rien, mais : soit du noise, soit des tapotements. Ici quelques notes esseulées de piano et des chœurs parodiques tout droit issus des slow sixties, le tout est si ténu qu’ils semblent avoir du mal à terminer le morceau… les filles leur seraient-elles devenues insignifiantes, quantité négligeable… Jezebel : ( en vieux fan de Gene Vincent, je remarque qu’il a inscrit en sa discographie deux titres, l’un nommé Jezebel et l’autre Anna-Annabelle)   Personnage biblique l’étrangère Jezabel a détourné le Roi de Yahveh, elle finira défenestrée et sera dévorée par les chiens, elle est le symbole de la femme de mauvaise vie… un son grimaçant suivi d’une espèce de sonorité funèbre de violoncelle déglingué, au vocal l’on comprend qu’elles ont beaucoup déçu, qu’ils lui reprochent d’être une prostituée, peut-être veut-il suggérer que toutes les femmes sont des putains puisqu’elles finissent par s’offrir aux hommes, l’on peut tirer des conclusions très antagoniques de cette accusation, ce qui est sûr c’est que ce noise qui se traîne lamentablement, tel un cafard à qui il manquerait deux pattes, laisse transparaître comme un regret, une déception métaphysique quant à la nature de la femme…

             Si ce disque était sorti le mois dernier, j’ai peur que le mouvement féministe lui ait fait subir un mauvais sort… Musicalement il est très fort. L’est tout de même nécessaire d’avoir la fibre mathcore ou metalcore pour savourer cet opus à sa juste valeur… Lorsque j’ai tapé le nom du groupe sur Amazon, le site ne m’a offert que des livres de l’antique littérature grecque… Comme quoi l’on n’échappe pas à ses origines…

    MAR

    CASA DE DIVERSION Vol 4

    (Mai 2013)

             Séries de compilations anthologiques accessibles sur Bandcamp, produite par :  toxicbreedsfunhouse, un blogspot de chargement  libre de musique hardcore, aujourd’hui inaccessible… 

    La pochette est sans équivoque. Une compilation contre la guerre. Treize ans plus tard elle est encore d’actualité.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

             Contre la guerre, oui mais alors violemment. Le gars est blessé. L’analyse la situation critique. En fait non, il critique la situation, pas la sienne, celle de l’acceptation générale de la guerre, pendant qu’ils crèvent le reste du monde est calme. En quelques mots tout est dit. Nul besoin d’explications supplémentaires. Musique forte et lente. Guitares et batterie imitent à merveille le bruit des mitraillettes. Si vous mettez très fort, c’est difficile à supporter. Ouf, un instant de silence. Le rythme se précipite, se brouille, vacille, même les hurlements s’arrêtent pour mieux reprendre. Couinements, la marche des canard boiteux. Sacrifiés. Harmonies imitatives. Bande-son filmique. Pas original. Mais réussi.

    FORGIVE US

    APATHEAN

    Not Punk Session # 13

    The Dial / Murietta Californie

    Live : 20 / 11 / 2012

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    Le Dial est un local d’artiste, qui organisait rencontres, expositions, concerts. Il me semble que l’endroit a cessé de fonctionner depuis 2016.

    La couve n’est pas mirifique, mais la vidéo est sur You Tube, ce qui permet de les voir. En direct si j’ose dire. D’autres vidéos d’époque sont aussi visibles.

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    Vaporous : vaporeux si vous voulez, tout de même un son aigu qui perfore les  oreilles, et ra-ta-plan qui vous interdit de porter vos mains à vos esgourdes pour les boucher, faut dire que ça débute par un grattement sec sur les cordes de guitare immédiatement repris par la batterie, en fait il y  a deux batteurs, un  normal, et un autre on subodore le chanteur, debout qui s’est accaparé un tambour percussif, une notule électrique, la basse de Dani, queue de cheval et  minceur androgynique,  entre en mouvement, ils ne vous regardent pas, sont trop occupés à vous vriller les conduits auditifs, sont dans une lumière orange, donnent l’impression d’être enfermés dans un pot de confiture d’abricot, des autistes qui ne se préoccupent point de vous. Antoinette / Flashpoint : ne vous préviennent pas pour le déchaînement, vous vous y attendiez mais ils vous surprennent quand même, c’est du haché mais pas du tout menu, vous saucissonne le son en gros morceaux de barbaque saignante, se déhanchent tous, pris d’une danse de saint-guy saccadée, c’est le moment idéal pour Kevin, sur son micro l’a des poses à la Jim Morrison, de sortir son hurlement de loup affamé, non il n’a pas mangé le petit chaperon rouge, juste deux classes de maternelles, ça leur apprendra à vivre, Ashtin ne joue pas de la guitare, c’est elle qui pousse des cris de souffrance, des miaulements de matous éviscérés, ensuite c’est le délirium capharnaümesque, mode binaire, explosion / rétention, des casseurs, qui vous tronçonnent le rock’n’roll à coups de masse, sans regret mais sans forfanterie, un peu comme si cette musique se mourrait de consomption à force de contempler  son étincelante beauté. Interlude : reprenons notre souffle, quelques notes de cristal ronde comme des perles d’opales, glissements furtifs de crotale sur les cordes de la guitare, le gamin s’amuse avec les joujoux technologiques, le reste de la troupe debout immobiles imperturbables comme les grenadiers de Napoléon avant l’assaut, on l’attendait, le voilà, le moment de folie épileptique, hurlements et concassages, ça ne dure pas longtemps, sont comme les parents qui arrachent la glace à la vanille de la bouche de leur gamin pour qu’il ne s’habitue pas au sucre rapide. Helen : pour la plus belle ils sortent le grand jeu, chandelle romaine et cascade explosive, apothéose discordante, pot de roses avec poison d’épines, sont deux à hurler, l’avion atterrit à côté de la piste d’envol, l’on ne compte pas le bois cassé. Domancy / Hookworm : avec un tel titre l’on s’attend à une entrée fracassante, point du tout, Ashthin grattouille sa guitare comme tout le monde, l’en tire pas tout à fait des notes rondes, triangulaires plutôt, et c’est reparti pour un moment de catalepsie non suspensive, une espèce de danse macabre si vous préférez, parfaitement agitée, une entourloupe de pantomime déréglée, z’ont l’air de souffrir un max, remarquez ce qu’ils racontent n’est guère jouissif, une espèce de frottis-frottas d’échange de sang infesté de larves peu appétissantes, une manière de faire l’amour que votre médecin vous déconseillera avant de vous faire interner en psychiatrie, d’ailleurs ils semblent exténués, survivront-ils au virus pathogène, sans problème ils se requinquent illico, z’avaient un pied dans la tombe, les voici en train de faire un feu de bois et de joie avec leur cercueil,  moment festif stoppé sans préavis, retour des petites notes triangulaires . 14 AU : (AU signifie Unité Astronomique : 1 AU mesure : 150 millions de kilomètres) : poinçonnage battérial, grincement guitarique, ce dernier morceau c’est un comme le Starship final de Kick out the Jams, un voyage lointain plus loin que le temps puisque après la mort, auto-crime ou suicide obligé, choisissez ce que vous voulez, en tout cas sur scène, folie généralisée, z’ont dépassé le mur du son et le futur du rock’n’roll, ils foncent à des années-lumière. Eteinte.

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    J’espère vous avoir donné une idée. Si vous avez aimé, un véritable conseil d’ami qui vous veut du mal : il y a mieux, voir les 45 minutes de  Apathean @ Blood Orange Infoshop (Riverside, CA). Avec en plus le public…

              Que sont-ils devenus...affaire à suivre...

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 727: KR'TNT ! 727 :TELEVISION / WEDNESDAY / RAMONES / ATALHOS / JOHN HAMMOND / OUROBOROS / HECATE'S BREATH

    KR’TNT ! 

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    LIVRAISON 727

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 03 / 2026

     

     

     TELEVISION / WEDNESDAY / RAMONES

     ATALHOS /JOHN HAMMOND

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    The One-offs 

     - Television personalities

     

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             On avait repéré l’info quelque part, un truc du genre junk-scuzz fucked-up vanguard punk, ce qui peut vouloir dire : le cut du siècle. En l’occurrence, «Little Johnny Jewel», le single d’un nouveau groupe nommé Television. Lu ça où ? Sans doute dans l’un des trois canards anglais, en 1975, toujours les mêmes, Melody Maker, Sounds ou le NME. Mais il faudrait fouiner dans les cartons d’archives, et pour ça il faut du courage, énormément de courage. C’est même au-delà de tes forces : des m3 et des m3 s’entassent dans le garage, entre les cartons d’archives photographiques et de classeurs de dias, les cartons d’archives graphiques et les maquettes papier d’affiches, de canards et de catalogues d’expos, les cartons de dessins et de projets de BD, dont une adaptation de l’On The Road de Jack Kerouac, avec des tonnes de planches encrées, la ribambelle des cartons contenant la bibliothèque XIXe et du début du XXe jusqu’à Gide, Cocteau, Léautaud et Aragon, les cartons d’années entières de la Quinzaine Littéraire de Maurice Nadaud, et du Magazine Littéraire avec les superbes couvertures de Moretti, tous ces canards géniaux que tu ne reliras jamais, et puis ces cartons qui pèsent des tonnes où sont rangés les fucking livres d’art et les catalogues d’expos de Beaubourg, les Paris-Berlin, les Paris-machin et les Paris-truc, à t’en overdoser la gueule, les cartons de CDs jazz qu’on écoutait au bureau, les cartons des CDs gratuits de la presse anglaise depuis les origines de Mojo et d’Uncut, les cartons des premières années de Mojo, d’Uncut et de Rock&Folk, les cartons de BD avec tout Tintin, tout Blueberry, tout Barbe Rouge, Tout Sergent McCoy et tout le routoutout, les cartons de coupures de presse rock anglaise des seventies classées par ordre alphabétique, les cartons de pingouins et les cartons de ratons laveurs... Laisse tomber ! C’est trop tard.

             C’est pas le tout de repérer une info dans un canard. Après, il faut passer à l’action. Comme on dit couramment aujourd’hui, «c’était avant l’internet». Bon, il te faut «Little Johnny Jewel». C’est quasiment une question de vie ou de mort. T’en baves même un peu. Tu t’essuies la bouche du revers de la manche et tu décides d’affronter ton destin. Tu chopes une autre info, cette fois, c’est forcément dans un canard français : «Little Johnny Jewel» est disponible dans un seul point de vente, chez Givaudan, le disquaire importateur du boulevard Saint-Germain. Tu le connais, car c’est là que tu récupères deux fois par an des numéros de Creem, le petit canard rock de Detroit qui met Iggy et Todd Rundgren en couverture. 

             Givaudan, c’est pas la porte à côté. Comme tu sais que c’est l’horreur pour se garer dans le Quartier Latin, t’y vas en train. Pour ça, il faut monter à la gare. Comme t’as la trouille d’arriver trop tard, tu pars de bonne heure pour arriver à l’ouverture de Givaudan, à 10 h. Tu grimpes dans le tchoo-tchoo train d’Alex Chilton et t’arrive enfariné à Saint-Lazare. Comme c’est un samedi matin, t’as pas trop de monde. Tu te jettes dans la bouche de métro et tu prends la 12 jusqu’à la station Rue du Bac. T’es à cinq minutes à pied. T’es légèrement en avance et t’attends l’ouverture. Il y a d’autres mecs qui attendent aussi. Font la queue. Tu commences à flipper. Y sont là pour Little Johnny Jewel, c’est sûr ! Putain ! T’es pas le premier. Ça te bat aux tempes. Baisé comme un bleu. Fallait arriver avant, connard ! Pas possible d’être aussi con ! Te voilà en transe à claquer des dents. Tu te sens pas bien. Un mec te tape sur l’épaule et te dit : «Ça va pas ?» Et toi, tu réponds d’un ton sec «Si si ça va !». Style fous-moi la paix. C’est vraiment pas l’heure de discuter. T’as des gouttes de sueur. Méchant bordel. T’essaie de reprendre le contrôle. Mais t’y arrives pas. C’est dans la cervelle, t’as un truc qui se barre en couille. Tu t’appuies au mur. T’essaye de raisonner : t’es venu pour rien, yen a plus, et puis après ? C’est pas grave. Mais si c’est grave, il te faut «Little Johnny Jewel». Ça te rebat aux tempes de plus belle. Ba-boom ba-boom ba-boom ! Little... Johnny... Jewel ! Tu le scandes comme un cri de guerre intérieur. Tu sens monter la chaleur de la clameur en toi.

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    (Réédition 1979)

             Tu sors du black-out en fin d’après-midi. Aucun souvenir du voyage retour au bercail. T’es debout devant ta platine et t’y poses le single. Le mec n’avait pas raconté de conneries : c’est bien du junk-scuzz fucked-up vanguard punk. Trois discordances descendantes, clong clong clong, suivi de trois dissonances ascendantes, cling cling cling et t’as cette admirable voix de fiotte atrabilaire qui couine Little Johnny jewel/ He’s so cooooool. Te voilà au seuil du plus beau jour de ta vie - He has no decision/ He’s just trying to tell a vision - T’as la vision de Television. Et quand tu retournes ton petit Graal à label rouge, t’entends le plus beau solo de désaille de l’histoire du rock.   

    Signé : Cazengler, Little Johnny Javel

    Television. Little Johnny Jewel (Part One)/Little Johnny Jewel (Part Two)/. Ork 1975

     

     

    L’avenir du rock

     - Wednesday is the day

             Comme chaque mardi, l’avenir du rock réunit ses amis du Cercle des Pouets Disparus en son douillet salon de la rue de Rome. Dans l’immense cheminée, une belle flambée réchauffe les cœurs glacés par les frimas hivernaux. Accoudé au tablier de l’âtre, Paimpol Roux lance un défi byronien :

             — Pourquoi ne détournerasserions-nous pas l’avion du questionnaire de Proust ?

             — Et comment le détournerasseriez-vous, maître Paimpon Paimpon ? Seriez-vous donc un dangereux terroriste ?

             — C’est un jeu d’enfant, mon brave Perrill en-la-Demeure. Vous allez me demander de vous fournir un exemple pour éclairer votre lanterne surannée, alors le voici : élisez vos jours de la semaine préférés ! Mieux encore : en les chantant, vous les couronnerez à la cathédrale de Reims !

             Palpitant d’enthousiasme juvénile, Tristan Corbillard se jette immédiatement à l’eau et se met à chanter d’une voix d’hermaphrodite extraverti :

             — Monday Monday... so gouuuud to miiiiiiii !

             Une salve d’applaudissements frénétiques salue son exploit. Le rose aux joues, Catulle Mandus Cubitus se lève d’un bond et, éperdu d’extase florentine, il se met à miauler :

             — Sunday Morning... and aïe âme fallingue !

             Le souffle de l’ovation ranime les flammes dans l’âtre. Charles Croque-Monsieur bondit hors de son siège, intrépide, et couine d’une voix de gazelle amphigourique :

             — Friday On My Mind, gônna have fun in the citiiiiii !

             Avant que la petite assemblée n’ait eu le temps d’ovationner, Jean de la Morasse hurle d’une voix atrocement perçante :

             — Goodbye Ruby Tuesday... whouu could hang a nème on youuuu !

             — Thursday Night In San Francisco, énonce Gustave Hypokhâh avant que quiconque n’ait moufté.

             Grisé par l’ambiance subversive, John-Antoine No No No s’étrangle comme un hérétique livré vivant aux flammes du bûcher :

             — Saturday Night Fiiiiiiver !

             Une houle d’injures éteint les flammes dans l’âtre.

             — Ouuuuuuuuuuh ! Ouuuuuuuuuh !

             — Et vous, cher avenir du rock, cher prophète foraine, quel jour couronnasseriez-vous ?

             — Sans l’ombre du moindre doute, Wednesday !

     

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             Dans Uncut, Brian Howe déroule le tapis rouge au troisième jour de la semaine : Wednesday. Cinq pages ! C’est pas rien. Tu vois une petite grosse tatouée assise devant quatre branleurs chevelus et tu te dis bif baf bof. On a déjà donné. Mais tu lis quand même, on sait jamais. C’est pas la petite grosse tatouée qui t’incite à lire, c’est pas ton genre, c’est plutôt le mot ‘storm’ dans le titre. Un mot qu’on aime bien par ici. Comme le mot ‘scream’» ou encore le mot ‘wild-as-fuck’.

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             Et dans les quatre branleurs chevelus, tu repères le nom de MJ Lenderman, un mec encensé par Shindig!, pour un album nommé Manning Fireworks. Pour situer Wednesday musicalement, l’Howe trouve une formule originale : «noise-country catharsis». Il parle aussi de «bedlam», de «practised chaos». Sur scène, Lenderman est maintenant remplacé par Jake Spider Pugh. La petite grosse tatouée s’appelle Karly Hartzman. L’Howe affirme que ses screams sont si bloodcurling qu’on s’inquiète pour son larynx. Elle vit, dit-elle, le scream comme un exorcisme. Elle évoque aussi ses racines littéraires : Brautigan et Bukowski. Côté rock, elle dit admirer Patterson Hood. Et puis l’Howe finit par lâcher le morceau : Lenderman et Karly Hartzman entretenaient une relation et ils viennent de se séparer, ce qui explique son refus de partir en tournée avec le groupe. Mais il vient toujours jouer en studio.

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             Pour achever de te convaincre, Uncut te colle un cut de Wedneday dans sa compile d’October 2025, Sounds Of The New West : «Pick Up That Knife» : la tatouée a un beau sucre, et elle bascule dans la folie, alors tu frémis, elle y va à l’have meet you outside, les montées en température sont spectaculaires, et derrière, t’as les rois de la démolition. Sa niaque rappelle celle d’une autre grosse shouteuse, Brittany Howard d’Alabama Shakes. Et pouf, tu prends une place pour aller les voir jerker le Trabendo.

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             Au moins comme ça t’en as le cœur net : Karly Hartzman est la plus grande screameuse de l’univers connu des hommes. Elle ne fait aucun effort vestimentaire, elle se pointe en T-shirt bleu et gros futal caca-d’oie. Sa seule coquetterie est ce noir dont elle a peint ses lèvres, jusqu’aux trous de nez. Et pendant une heure tu vas la voir

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    foutre le Trabendo à feu et à sang, c’est elle qui drive tout à la seule force de sa glotte, elle chante à s’en arracher la rate, elle screame la crème, elle pousse le push, elle shake le shook, t’avais encore jamais vu ça, même au temps des early Pixies à l’Olympia quand le gros Black se penchait en dessous du micro pour hurler comme un porc qu’on égorge. Elle le bat largement à la course. Elle est tellement extrême qu’elle en devient belle. Elle a des allures de madone, elle impose une sorte de respect sacré. Elle fascine littéralement. Avec vingt ans de moins, tu tomberais amoureux. T’as sous les yeux une authentique superstar, l’une des dernières grandes révélations de cette époque, elle transfigure le rock, elle va là où nulle n’est allée avant elle. Elle fait du scream un art total, une fin en soi, un remède contre la médiocrité de cette époque, elle dit aussi qu’elle screame pour les gens que les flicards butent dans la rue aux États-Unis, et elle screame aussi pour Gaza, alors bien sûr, elle touche un nerf sensible. Et pouf, elle repart pour déclencher le chavirement du Trabendo, toute la salle saute en l’air, t’as des vagues géantes, on se croirait au Cap Horn ! Fantastique apocalypse collective. C’est la meilleure réponse à cette prestation hors normes. Elle a les cuts qu’il faut pour ça, mais sur scène, elle les pousse encore plus loin, elle les screame à l’outrance de

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    l’outrance, tu chopes «Pick Up That Knife», fuck, tous les gens connaissent les paroles, voilà qu’arrivent ces hits immémoriaux, «Candy Breath» et «Bull Believer» qu’elle rallonge indéfiniment au scream de Méricourt. Elle prévient qu’elle ne va pas faire de rappel, «I don’t want to destroy my voice», mais elle finit en mode ultra-apocalyptique avec «Wasp». Elle meurt et elle renaît dans l’agonie du scream définitif.

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             Tu te retrouves complètement sonné dans le parc de la Villette. Est-ce une pure coïncidence ? En l’espace de trois jours, t’as vu deux des artistes les plus parfaits de cette époque, Michel Basly (et ses Cowboys), et Karly Hartzman. Tu sais déjà que les prochains concerts vont être compliqués, car bien sûr, tu ne vas pas retrouver une telle intensité, une telle profusion de sonic genius.

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             Bleeds rentrera dans l’histoire du rock pour au moins deux raisons : «Pick Up That Knife» et «Candy Breath». Elle rentre dans son Pick Up en mode soft Pixies et soudain la bombe explose ! Puis elle revient comme une fleur innocente - I’ll meet you outside - avant de redevenir mauvaise, et la voilà qui explose et déraille, elle te marque à vie, elle est complètement folle. Elle applique la même recette pour son «Candy Breath» qu’elle amène en souterrain et elle remonte à la surface pour te sauter à la gorge, c’est de l’overwhelming définitif, c’est la vague qui balaye le barrage contre le Pacifique, là t’as tout, le tout et l’argent du toutou, t’as tout le poids du monde d’Hanky Panky. Sur «Reality TV Argument Bleeds», ils ont encore du son à gogo, et tu tombes dans l’escarcelle, ils réinventent littéralement les Pixies, elle a tout le power de Zeus, c’est complètement weirded out. Ça te foudroie la tête. Elle fait ensuite sa Kim Deal sur «Townies», elle mène son Bal des Laze, c’est explosif de génie longitudinal, il en pleut de partout, ça t’ébranle les colonnes, ça te vibre la masse volumique. T’es encore inféodé par «Wound Up Here (By Holding On)». Tu devient dingue de ce groupe et de cette weird girlie déviante. Ils réinventent la démesure des Pixies. Ils partent en mode blaster avec «Wasp» et elle refait sa Pixie avec «Bitter Everyday», c’est chargé à l’outrasse de la barcasse. Les guitares serpentines envahissent tout, elles t’enlacent les oreilles, ça densifie à l’extrême de la noise intestine.

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             Histoire de conforter ta passion naissante pour les petites grosses tatouées qui savent hurler, tu testes Rat Saw God. T’es fixé dès «Hot Rotten Grass Smell». C’est en plein dans les early Pixies. Ça veut dire que ça tombe du ciel. Elle ramène son petit sucre dans l’apocalypse. Et ça continue avec «Bull Believer» et elle parle de blood under the bridge, elle y va fort, elle s’inscrit dans la folie des Pixies, elle tape à la racine de la folie, la vraie. C’est une fois encore apocalyptique. Elle pulvérise les Pixies, elle pousse les pires cris de l’histoire du rock. Karly Hartzman est la plus grande screameuse de l’univers. Les textes sont de très haut niveau, il faut la voir touiller son «Chosen To Deserve» - I’m the girl that you were/ Chosen to deserve - et elle développe de manière inconsidérée - If you’re looking for me/ I’m in the back of an SUV/ Doin’ it in some cul-de-sac/ Underneath a dogwood tree - Là t’as du trash littéraire. «Bath Country» semble aussi sortir tout droit d’un album des early Pixies - Every daughter of God/ has a little bad luck/ Sometimes - Et elle remonte au sommet du genre avec «Turkey Vultures». Sa pure folie narrative pourrait bien te tuer dans l’œuf. Elle est désastreusement géniale - At night I don’t count the stars/ I count the dark - Elle t’entraîne doucement et laisse traîner sa voix - I do not feel my ugly blody - Elle swingue son haw ha haoww. C’est un exploit de génie moderniste.

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             Pas la peine d’aller investir dans les albums antérieurs, Twin Plagues et Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up, Karly n’y screame pas. On sauve toutefois quatre cuts sur Twin Plagues : «Handsome Man», où elle commence à tortiller sa voix, «Cody’s Only», où elle monte doucement en pression, et en B, «Tooth Ache» et «One More last One», qui évoquent les Pixies et la shoegaze, c’est bien noyé de son, mais t’as zéro scream. Et forcément, si t’es là pour entendre Karly gueuler, t’es déçu.

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             Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up est un album de covers, mais ce sont des covers de collégiens américains, et tu t’ennuies un peu. T’en sauves une, le «She’s Acting Simple»» de Gary Stewart, bien noyé de grosse shoegaze. La cover de l’«I Am The Cosmos» de Chris Bell ne marche pas. Ni celles de «Sacrifice (For Love)» (Greg Sage), «Time baby 2» (Medecine) et encore moins le «Perfect» des Smashing Pumpkins. Quelle idée d’aller reprendre des cuts aussi mauvais.

    Signé : Cazengler, Wednesdé à coudre

    Wednesday. Le Trabendo. Paris XIXe. 20 février 2026

    Wednesday. Twin Plagues. Orindal Records 2021

    Wednesday. Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up. Not On Label 2022

    Wednesday. Rat Saw God. Dead Oceans 2023

    Wednesday. Bleeds. Dead Oceans 2025

    Brian Howe : In from the storm. Uncut # 344 - November 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Les Ramones la ramènent

     (Part Six)

     

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             L’écrivain le plus punk de l’histoire littéraire n’est pas celui qu’on croit. Ni Léon Bloy. Ni Bukowski. Ni Céline. Ni William Burroughs. Le punk littéraire numéro un n’est autre que Dee Dee Ramone. Pour preuve, ce petit chef-d’œuvre bourré de rien-à-foutre et de va-te-faire-cuire-un-œuf, Lobotomy: Surviving The Ramones. En anglais, ça donnerait un truc du genre : a nothing-to-lose and go-fuck-yourself soaked masterpiece.

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             Johnny Ramone ne faisait pas de cadeaux dans son Commando. Dee Dee Ramone en fait encore moins dans son Lobotomy. Comment peut-on raconter l’histoire des Ramones autrement que dans un pur punk style ? Dee Dee raconte par exemple son premier voyage en stop vers la Californie. Il est ramassé par deux mecs louches à Flint, dans le Michigan : «I rode with them to Indiana (...) They had a flexible saw and they were planning to decapitate the next person they met.» On est aux États-Unis, un pays construit dans la violence, et aux mains d’un écrivain dont l’imagination est fertile. Dee Dee rocke ses phrases. Il les dope. Il dit un peu plus loin qu’il a fait son choix très tôt : «The key to survival seemed to be a college education, but I had already graduated to my role in life - that of social deviant.» Bienvenue au club, dirait Mick Farren.

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    Dee Dee + Connie

             Chez Dee Dee, le punk est partout, pas seulement dans la musique et dans la dope, le punk sublime aussi ses relations sentimentales : «She picks up a pot of old spaghetti off the stove and flings it at my head, splattering the wall with rotten meat sauce.» Vlaaaaffff ! Dee Dee n’embrasse pas sa copine sur une plage au coucher du soleil. La copine en question, c’est la fameuse Connie qui avait coupé de pouce de Killer Kane pendant qu’il dormait, au temps des Dolls.

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             Quand Dee Dee rend hommage à ses pairs, ça peut donner une formule du genre : «Johnny Thunders and Tommy Ramone both went to London to get the right stuff to be the top flashmen about town.» Et à la suite, il résume en une seule phrase toute l’histoire de la scène punk new-yorkaise : «After the Dolls broke up, three were still a bunch of creeps who needed a scene.» La formulation est parfaite : a bunch of creeps who needed a scene. C’est presque musical, avec des mots spontanés. Pur street talk. S’il raconte le premier concert des Ramones au CBGB, c’est à sa façon : «The audience looked like a bunch of glowing Jack o’ Lanterns sitting on a graveyard fence on Halloween night.» On est pas loin de la mâchoire qui se décroche et qui pend comme une lanterne, cette expression de Lux Interior qui amusait tellement Jean-Yves.

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    Arturo + Dee Dee

             Tu veux encore du punk ? Alors va dormir chez Arturo Vega : «Arturo had had bricks thrown through his windows so many times because of bad dope deals and crazy love feuds that it’s a wonder no one ever get concked in the head by one.» T’es au salon et une brique arrive. Pas mal. À une époque, Dee Dee vit dans un immeuble où vivent aussi des punks encore pires que lui : «They were killing cats up there. I know that for sure, because they would throw their half-eaten carcasses out the window. It was disgusting.» Attends, c’est pas fini - They were all chopping up the furniture for firewood and building campfires on the floor for heat and to cook rats they caught when no one had a cat. It was nuts - Dee Dee se régale dans cet univers. Et il continue de battre tous les records de fucked-up punk style : «There was vomit everywhere. On the floor, in the sink, and overflowing from the toilet bowl. This is sick, I thought to myself.» Quand il raconte ça, il est dans les toilettes du Country Cousin, sur King’s Road, avec Sid Vicious. Mais Dee Dee n’a encore rien vu : Sid va lui montrer comment on bat tous les records de fucked-up punk style : «Sid produced a horrible syringe with old blood caked around the needle. I gave Sid some of the speed and he tapped it into the syringe to load it up for a hit. Then he stuck the needle into the toilet and drew up water from the bowl into the hypo so he could coldshake the speed that was in the outfit. The water had vomit, piss and snot in it.» En en guise de chute, Dee Dee lâche : «Now I’ve seen it all.» Les gogues, c’est tout un monde.

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             Quand Sire signe les Ramones, voilà ce que dit Dee Dee : «Seymour Stein and Danny Fields signed us; and they’re as cheap as they come. Real cheap-skate stuff.» Tu lis ça en claquant des doigts. Real cheap-skate stuff ! Et Dee Dee redescend dans la rue en claquant des doigts : «I just thought ‘oh I’m cool,’ and I hit the street as a drug addict.» Il est en plein dans Lou Reed. Plus loin, il refait swinguer ses mots ainsi : «The old routine. Hitting the sidewalk around 12 o’clock to go cop.» Quand il fait la queue pour la methadone, il se marre : «The methadone patients were so stoned that they would stand on the street and sway in the wind.» T’as l’image.

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             Il adore la dope, mais il a une façon particulière de le dire : «My favorite was Zero Zero, an opiate hash that really got me stoned.» Et quand les douaniers l’embêtent à Gatwick, Dee Dee leur balance ça : «You know you guys, are a right bunch of assholes, aren’t you? - and gimme back my passport, motherfuckers.» Il a vraiment le sens des formules fleuries. Quand il appelle les secours, ça donne ça : «Hello, this is Dee Dee Ramone. I am going crazy. Send an ambulance. I am flipping out beyond return. I mean it! No-hope crazy, ok? Bersek, completely insane!».

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             En société, Dee Dee sait se conduire : «I sat down next to Paul Cook and Dave Dee, and I was so happy. I said, ‘Davy, I really love your...’ And I threw up in my dinner.» Relations sociales toujours : «I ran into Lemmy from Motorhead. He took one look at me and he told me I looked terrible. I knew that.»

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               Ça fait du bien de voir Dee Dee entrer dans l’histoire littéraire. Il s’appuie sur une œuvre et sur un vécu, comme Céline et Burroughs. Donc il a de la matière. Et comme il a aussi du style, ça donne un petit book explosif. Il a sans doute été traduit en français, mais c’est dans sa version originale qu’il faut lire ce chef-d’œuvre. C’est comme de voir les films de Martin Scorsese doublés en français. Même pas la peine de commencer. Si on perd la langue, on perd tout. Surtout la langue de ce fantastique italo-rapper qu’est Robert de Niro.

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             Joan Jett rappelle dans son intro qu’en 1978, les Ramones ont tourné pendant trois mois avec les Runaways, driving across the country in vans. Et d’ajouter ceci qui éclaire tout le reste : «It was the best three months of my whole life.» Pour elle, «Dee Dee was the heart and soul of the Ramones.» Et voilà, c’est dit.

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             Le pauvre Dee Dee n’a pas eu la vie facile - My parents were so miserable that secretly I was hoping that Dad would just run our little German car right off the road and kill our whole family - Il est terrifié par son père alcoolo et fait tout pour l’éviter. Le père picole et rentre à l’aube en gueulant - Being miserable seemed normal. There didn’t seem to be any other way - Et il tire très tôt les enseignements de tout ce bordel : «Rebels were a lot cooler to me than squares. My parents seemed like a continual drag. I could never forgive them for what was going on at home.» Tout le monde le sait : c’est ce que tu vis dans ton enfance et dans ton adolescence qui pré-détermine ta vie d’adulte. Si tu grandis avec des cons, t’es baisé. C’est aussi simple que ça.

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             Quand il vit encore en Allemagne avec ses parents, Dee Dee commence à tester la dope et notamment la morphine - It felt like you were getting an electric shock when you shot it up - À Berlin, il commence à s’habiller et à loucher sur les Levi’s jackets. Il teste aussi le LSD - I did it hundreds of times, and I don’t think I ever had any bad trips, but it really wasn’t my thing. It was  heroin that would get me through the day - Et il adore le pot - Ho ho ho. I lit up a joint of Chiba Chiba Columbian Gold - Il en arrive à son fameux Chinese Rock - For a while dope was called Chinese Rock in New York - Et là on entre dans l’autre mythologie, celle du compositeur d’hits interplanétaires : «Richard Hell had mentioned to me that he was going to write a song better than Lou Reed’s ‘Heroin’, so I took his idea and wrote ‘Chinese Rocks’ in Deborah Harry’s apartment that night.» Et plus tard, comme beaucoup d’autres, Croz, Sly et toute la bande, Dee Dee va devenir cocaine crazy.

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    Dee Dee & Johnny

             Le cœur battant du book, c’est bien sûr l’histoire des Ramones. On pourrait même dire la vraie histoire des Ramones. Comme les Ramones sont un groupe passionnant et que Dee Dee est un écrivain passionnant, ça donne des pages passionnantes. Dee Dee donne le ton : «All of us were a bunch of ill-mannered lowlifes.» Tu comprends, c’est pas les Talking Heads. Au début, Johnny Ramone portait les cheveux très longs, «down to his waist, comme Mark Farmer de Grand Funk Railroad.» Johnny et Dee Dee ont un sacré point commun : ils sont fans des Stooges. Dee Dee n’en revient pas de trouver un autre fan des Stooges à Forest Hills - It was like a miracle - Pour lui, les Stooges sont les meilleurs - They were very very creepy. Creepy is the best description for them. They were the kings of the creeps - Dee Dee et Johnny ramone adorent aussi Jimi Hendrix. Quand Johnny Ramone s’achète une guitare, c’est une Mosrite, comme celle des Stooges, dit Dee Dee (il doit confondre avec Fred Sonic Smith), alors que la Mosrite est une surf guitar. Quand ils voient les Stooges à l’Electric Circus, Iggy arrive sur scène in red underpants et Scott Asheton s’est peint une croix gammée dans le dos de sa motorcycle jacket - They were loud and angry.

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    Hilly Kristal

             Au départ, Dee Dee ne sait pas jouer de la basse. C’est Johnny qui lui montre les notes - All I knew was the E - Et pouf c’est parti ! - We did our first show with The Fast at Performance Studios. For the second show, no one came back - Puis c’est bien sûr le CBGB - We had to watch out for rat, mice and dog shit on the floor. It was the pits. Especially Hilly Kristal, a big fat guy, who ran the place and apparently never bathed - Il dit aussi que sa femme, Karen Kristal, haïssait les Ramones. Aucun détail punk n’échappe à Dee Dee : «The didn’t have any toilets, so the audience just pissed where they stood.» Endroit idéal pour les Ramones - We had a four-way chemistry that was insane - À la fin du premier show, Dee Dee lance sa Dan Electro en l’air «and let it bounce up and down a few times until it broke. I thought that was the ultimate in glamor.» Il ajoute que les Ramones se sont vite taillés une belle réputation, «but not making any money.»

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    Jeffrey Lee Pierce

             Dee Dee dit aussi que la presse anglaise leur manquait de respect - The British press treated us like clowns - Plus loin, il enfonce encore son clou : «Flying in England in February to do interviews with the creepy English press. The biggest assholes in the world. Smarty-farties, that’s what we called them.» Dee Dee décrit aussi une crise de colère de Jeffrey Lee Pierce contre les journalistes français et qui les chasse à coups de Strato blanche. Même chose avec Johnny Ramone qui chasse McLaren de la loge du Whisky a Go Go en brandissant sa Mosrite, «Get out Get out!».

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             Dee Dee donne pas mal de détails fascinants sur la cuisine des Ramones. Joey compose ses chansons sur une Yamaha acou qui n’a que deux cordes, «and then Johnny would struggle his best to interpret it. Johnny would show me the bass parts to my own songs because I had no idea how they went on the bass.» Et puis t’as les relations entre les gens. Dès le départ, Dee Dee se sent à part, «because I think they couldn’t understand me.» Puis quand Marky Ramone arrive dans le groupe, ça se met à picoler sec - Marc and me were drinking ourselves to oblivion, twenty double martinis a night. Booze and pills and cocaine. We were sick.

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             Nous autres les admirateurs, on ne voyait que le côté rock des Ramones. Dee Dee, qui vivait ça de l’intérieur, voyait surtout le côté sombre du groupe - By this stage, Johnny Ramone decided everything for the Ramones. I sat in the back of the van and they sat up front. No one ever spoke to me. Joey and Johnny had a few phoney conversations, but that was about it - Johnny Ramone écoute le baseball sur l’auto-radio, alors tout le monde ferme sa gueule dans le van - Monte would never turn it off because John wanted it that way - Dee Dee en a marre. Il rêve de prendre un job ailleurs, «a doorman, or a candy-store owner, or having a hot dog stand. I was serious. I’d had enough.» Il finit par voir Johnny comme un beauf. Et il enfonce bien son clou : «Johnny was making too many musical decisions for a person who wasn’t a songwriter.» Dee Dee ne peut plus le schmoquer : «It got on my nerves. Johnny just criticized everything. It seemed to be his way of having fun.» Dee Dee décroche au moment de Brain Drain, il ne joue pas sur l’album - Everybody in the band had problems; girlfriend problems, money problems, mental problems - Dee Dee se dit scié de voir que les gens ont une idée idyllique des Ramones. Quand il entend dire que Del Shannon s’est tiré une balle, «it made me think of why I wanted to shoot myself too.» Puis Dee Dee commence à faire de la parano : il croit que les trois autres veulent le virer du groupe - How can you talk about that with people who hate you? - Il ne demande aucune faveur, car il sait qu’il n’obtiendra rien. Même pas de Monte qui veille alors sur Joey, «and a slave to the whims of Johnny Ramone». La cuisine des Ramones n’est pas jojo. Dee Dee n’y voit que le côté dark du punk. Les bad vibes, l’énergie souterraine. Il quitte enfin le groupe.

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             Quand Dee Dee est au ballon, il est obligé de vendre ses droits sur «Poison Heart», «Main Man» et Strength To Endure» pour pouvoir se payer un avocat et sortir. Personne ni à New York ni dans les Ramones n’est venu à son aide - And to top it off, these songs ended up on a new Ramone album called Mondo Bizarro - Dee Dee est furieux, car dans les interviews, les Ramones tentent de minimiser son rôle - «Dee Dee co-wrote it.» No, I wrote it with all my heart and soul. «Poison Heart» was MY song about MY life.

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    Londres / 05 / 06 / 1977

             Dee Dee aura tourné 17 ans avec les Ramones. Il rappelle que les règles étaient établies - We toured the world by rules that were decided for me - I had no part in making them. I was only allowed to learn them, live by them and not question them - Il voit Johnny Ramone comme un monstre - He would get dangerous, yelling and glaring at everyone. He had nothing but pure hate in his eyes. He hated everyone, especially Joey and me - Dee Dee réagissait à sa façon  - I have pulled knives on him, yelled the f-word at him, and told him I hated his guts.

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    Dernier concert 1996

             Quand il revoit les Ramones au moment des derniers concerts, c’est pathétique. Dans la rue, Marky fait semblant de ne pas le voir. Il faut lire ces pages, car Dee Dee décrit la fin misérable d’un groupe qui a tellement compté pour beaucoup de gens. Et sur scène, c’est pas terrible - They were good, but they had lost their cool. Johnny Ramone seemed more like a tennis player than a guitar player.

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             Le passage le plus génial du book est celui consacré à la conférence de presse à Londres : c’est l’équivalent de Las Vegas Parano. Il est à Londres avec Monte Melnick et Joey Ramone. Ils sont tous les trois «pretty fucked up». Joey est «drunk as a skunk». Et puis t’as les London cabs qui ne s’arrêtent pas - Cabs won’t pick you up, especially if you’re American and very drunk - Alors Dee Dee garde toujours des bouteilles de bière avec lui, la nuit à Londres, «to fling at the cabs.» 

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             Dee Dee rend quelques beaux hommages, à commencer par Alan Vega - If Iggy had created a Frankenstein, it was Alan Vega. When Alan jumped in the sparse audience, it was a bit too much for me (...) He’s a very serious performer - Il brosse aussi un sacré portrait de Connie, originaire de Fort Worth, Texas, et ex-poule de Killer Kane - She also had lived with the GTOs, Pamela and all those people, in California. She had been living with Jobriath at the Chelsea Hotel - Hommage encore aux Pistols - But the truth is they were a really good band. They weren’t a bunch of monkeys. They were totally street.

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             Quand Dee Dee voit Totor pour la première fois, il le compare à Dracula. Dee Dee raconte aussi la soirée chez Totor : «Then he sat down at his black concert piano and made us listen to him play and sing ‘Baby I Love You’ until well after 4:30 in the morning. By 5:00 AM, I felt as if I was going to completely lose my mind.» Et comme l’ont dit les autres, Dee Dee ne sait pas qui a joué de la basse sur End Of The Century.

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    Dee + Stiv

             Dee Dee évoque aussi l’épisode du super-groupe à Paris avec Stiv Bators et Johnny Thunders, but nothing worked. Pour lui, c’est comme les Ramones, impénétrable - Eventually, the Ramones became a clique and I felt excluded from it - Dee Dee ajoute que Stiv Bators lui a piqué une K7 sur laquelle se trouvait sa compo «Poison Heart», et bien sûr, Bators va enregistrer une démo.

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             Le grand passage hilarant du book, c’est son séjour à l’asile de fous - I was given a room to share with a negro. He was quiet and well-behaved. He just lay on his cot, sleeping with eyes open, and I sat in the window frame looking at a light bulb - Version punk du Vol Au-dessus d’Un Nid De Coucous - That was fucked up. They also made me play volleyball. It was a nightmare.

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    Signé : Cazengler, ramone encore sa fraise

    Dee Dee Ramone. Lobotomy: Surviving The Ramones. Da Capo 2016

     

     

    L’avenir du rock

     - Atalhos de l’ass

             Finalement, l’avenir du rock trouve le désert très sympa. Il apprécie le calme. Pas de bagnoles, tu respires l’air pur. Pas de gros con au volant d’un diesel, ça repose les yeux. Pas besoin de parapluie, ça simplifie les choses. Pas besoin de cavaler, on a tout le temps. Il n’en finit plus d’énumérer les avantages, pas de factures à payer, pas de plombier à trouver pour réparer la chasse d’eau, pas de mises à jour à télécharger sur le fucking ordi, pas de liquide à retirer pour aller aux putes, mais le plus intéressant, ce sont les rencontres. L’avenir du rock serait prêt à parier qu’elles sont spécifiques au désert. Ce sont des rencontres qu’on ne pourrait pas faire en ville. Exemple : un jour il croise un drôle d’individu aux allures de dieu grec. Cheveux bouclés, peau claire, il a une aile greffée sur la joue gauche. Il paraît un peu louche, mais l’avenir du rock ne s’en offusque pas puisqu’il engage la conversation :

             — Bonjour, je suis l’avenir du rock. Vous cherchez quelque chose ?

             — Oh oui, je cherche mon frère Thanatos...

             — Ah oui, le dieu de la mort ! Donc vous êtes Hypnos ! Quelle joie que de vous rencontrer ! 

             Hypnos s’incline respectueusement :

             — Cette joie est réciproque. Quand je vais raconter ça à Nyx, ma mère...

             — Nyx ta mère ?

             — Arrêtez vos conneries !

             — Je posais juste une question !

             — Bon, bref, quand je vais lui raconter ça, Nyx ma mère ne voudra jamais me croire : un helléniste en plein désert !

             — N’exagérez pas, je ne connais que deux/trois bricoles, juste de quoi alimenter une modeste rubrique. Et puis c’est pas tous les jours qu’on rencontre un dieu grec. Ça change ! Ça remonte le niveau intellectuel. Je ne devrais pas vous dire ça à vous, mais ça donne des ailes !

             — Pardonnez-moi d’insister, avenir du rock, mais vous n’avez pas répondu à ma question...

             — Non, je n’ai pas vu Thanatos, du moins pas encore, mais je vous recommande chaudement Atalhos. Vous m’en direz des nouvelles !

     

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             Le chanteur d’Atalhos s’appelle Gabriel Soares. Il a le prénom d’un ange bien connu. Il dispose des deux atouts qui font les superstars, enfin les vraies, celles de l’underground : le power et la grâce. En plus, il a les compos. En plus du plus, il y croit dur comme fer. C’est tout de même incroyable de voir ces quatre Brésiliens jouer une pop de cracks pour une salle à moitié vide. Ça crève les yeux : Atalhos est un groupe de

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    surdoués miraculeusement de passage en Normandie. Sur scène, ils dégagent une puissance extraordinaire, tout repose sur la qualité des chansons et les dynamiques internes, le bassman joue à la vie à la mort, t’as un mec au beurre qui ne la ramène pas mais qui cale tout comme il faut, et l’ange Gabriel partage ses duties aux poux avec un barbu d’une surprenante discrétion. Sa façon de jouer dans l’ombre rappelle celle de Joey Santiago.

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             Comment pourrait-on les situer musicalement ? Grande power-pop atmosphérique ? Ils ont tellement de personnalité qu’on peine à les comparer. Dans une interview, ils citent Wilco, mais ils sont bien meilleurs que les Américains. T’en perds pas une miette, ils combinent les échappées mélodiques avec un power bien tempéré, chaque cut se distingue du précédent par sa structure, mais globalement, l’ambiance ne bouge pas. Ils sont captivants de bout en bout. T’as vraiment

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    l’impression d’assister au concert d’un groupe légendaire que personne ne connaît. Comme ils chantent en brésilien, t’es baisé, t’as aucun point de repère, donc tu dois te contenter de ce que raconte l’ange Gabriel entre deux cuts. Miraculeusement, il parle français, avec un fort accent. L’un de ses plus beaux cuts concerne le Paraguay, mais il ne figure pas sur l’album que tu ramasses ensuite au merch. 

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             L’album s’appelle A Tendaçao Do Fracasso et date de 2022. T’as zéro info dans Discogs. Et de toute façon, tu ne te fais aucune illusion : tu sais bien que tu ne vas pas retrouver la clameur du set dans l’album, même si les compos tiennent la route. Tu

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    retrouves un peu de cette puissance atmosphérique dans le cut d’ouverture de balda, «Tierra Del Fuego», et avec le morceau titre, tu re-goûtes à cette fast pop de qualité extrême. Midas Gabriel transforme sa pop en or. Sa copine Delfina Campos vient duetter sur «Te Encontrei Em Sp» et te voilà sous le charme. Et ça continue en B avec ce «Teoria Del Cuerpo Enamorado» qui te monte bien au cerveau. Mais malgré tous tes efforts de subjectivité, tu ne retrouves pas l’éclat du set. «Monica Vitti» somme comme une pop douce et tendre, vertueuse et bien roulée, c’est un joli mid-tempo fleuri de notes aériennes. Tu retrouves enfin le beat têtu qui te plaisait tant sur scène dans «Ushuaia». C’est là qu’ils excellent, voilà l’hit d’Atalhos, mood musclé, bien soutenu et traversé par les alizés du paradis.

    Signé : Cazengler, qui l’a dans l’Atalhos

    Atalhos. Le Trois Pièces. Rouen (76). 23 février 2026

    Atalhos. A Tendaçao Do Fracasso. Costa Futura 2022

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Hammond honorable

     (Part One)

     

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             La vie de John Hammond est un peu à l’image de celle d’Auguste Renoir : elle n’offre pratiquement pas de reliefs. Comme chez Renoir, tout l’attrait se résume à l’œuvre, et non dans la vie de l’artiste, alors que dans le cas de Paul Gauguin, par exemple, l’attrait se trouvait à la fois dans l’œuvre et dans la vie de l’artiste. Il faut simplement se souvenir que John Hammond est le fils du célèbre producteur John Hammond, lui-même descendant d’une longue lignée de John Hammonds qui remonte jusqu’à l’antiquité. L’ancêtre s’appelait Jean Amande et il cultivait ce précieux fruit dont le lait rendait folles les princesses de Nubie. 

             Pour les becs fins du blues, John Hammond est l’un des meilleurs. Il vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre hommage en célébrant une œuvre dense.

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             L’un des plus beaux albums de blues blanc est certainement Big City Blues. Pochette magnifique. On y voit le jeune John assis sur sa Honda rouge. Il porte du cuir noir, et derrière lui resplendissent les buildings de Manhattan. Si une pochette dit l’Amérique intrépide, c’est bien celle-ci. Et quel album ! Il attaque avec l’« I’m Ready » de Big Dix et on a tout de suite la vraie voix. Il joue un boogie blues extrêmement sérieux et doté d’un certain cachet. Dès le premier cut, John Hammond entre dans la cour des grands. Avec « My Starter Won’t Start », il montre bien qu’il sait chanter le blues. Il recrée le blues blanc. En fait, il semble coloniser le blues, comme ce naufragé qui colonisa une île du Pacifique en construisant une église en palmes. On tombe ensuite sur « Barbecue Blues », un beau boogie de caractère. John Hammond sait ce qu’il veut. Il reprend l’« I’m A Man » de Bo Diddley et sonne comme les Pretty Things ! Non ! Mais si ! Il tient bien son« Barrelhouse Woman Blues » et il déroule l’extraordinairement spatial et spacieux « Midnight Hour Blues ». Il chante presque comme Stan Webb, avec du doux dans le gras du menton. En B, il attaque avec le « Backdoor Man » de Chucky Chuckah. Puis il revient à Big Dix avec « I Live The Life I Love ». Il peut sonner comme Alvin Lee. Au fond, si on réfléchit cinq minutes, John Hammond pourrait bien être une sorte de Chucky Chuckah blanc. Il livre aussi une version extraordinaire de « No Money Down », swinguée jusqu’à l’oss de l’ass et visitée par les vents d’Ouest. Puis t’as une version secouée de « My Babe », classique big dixien qu’il transmute en or philosophique. Il tient tous se cuts par la peau du cou. On considère Big City Blues comme le premier « white blues record from either side of the Atlantic ».

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             Comme il dispose d’une vraie voix, qu’il adore le blues et qu’il sait jouer de la guitare, le jeune John sait que l’avenir lui appartient et qu’il va pouvoir enregistrer des tas de disques. Sa discographie s’étend sur cinq décennies. L’amateur se retrouve avec du grain à moudre. Juste avant Big City Blues, le jeune John avait déjà enregistré un bon album sans titre chez Vanguard : John Hammond. Il y reprend une belle ribambelle de classiques : « Two Trains Running » (de Muddy qu’il tape à la dure en jouant seul et en tapant du pied sur une grosse planche, mais il n’est pas Hooky), « Give Me A 32-20 » (de Big Boy Crudup, il tape toujours du pied et il chante au raw). On l’aime bien, le jeune John mais il a un gros problème : une peau blanche. C’est compliqué. Mais pourquoi ce blanc-bec veut sonner plus noir qu’un nègre du Mississippi ? C’est une aberration. Quand il hurle Lord mama, sait-il seulement de quoi il parle ? A-t-il une idée de ce que ces pauvres nègres ont enduré ? Il retape dans Chucky Chuckah pour une version softy de « Maybellene ». Mais Chucky Chuckah est plié de rire. Chucky Chuckah est passé par Angola. Mais le jeune John ne se déballonne pas. Il revient avec « Louise » qu’il joue bien au trade et il devient magnifique de solitude et de peau blanche dans le monde des noirs. On le sent inspiré. Il tape ensuite dans le « This Train » de Big Bill Broonzy et il le fait bien, il le choo-choote en grattant des poux exacerbés - Hey hey - et ça passe comme une lettre à la poste. Il chante « East St Louis Blues » comme un nègre atteint de tuberculose. La Dame aux Camélias se serait jetée aux pieds du jeune John, car il fait là une fabuleuse dentelle d’art moderne. Il est encore plus fantomatique avec « Going Back To Georgia ». C’est du Skip James à l’état pur ! Il va chercher « I Got A Letter This Morning » de Son House au chat perché. On sent bien la cabane perdue au bout des champs. Et il refait son numéro skipy avec « Alabama Woman Blues » et on se retrouve une fois de plus en pleine fantomisation des choses. Il se rend aussi au carrefour du diable pour le fameux « Crossroad Blues » de Robert Johnson. C’est une fois de plus un prodige transcendantal.

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             Il reviendra à Robert Johnson en 2003 avec un album assez stupéfiant, At The Crossroads. On peut même parler d’album mythique. Tout y pincé jusqu’à l’excellence, comme cette fantastique version de « 32-20 Blues ». Pureté du son et de la voix. Tout est joué au picking différé et chanté au velouté de lait crémeux, comme ce « Milkcow’s Calf Blues », qui semble descendre d’un pis dans l’aube fraîche du Kentucky. Ce mec sait traire les notes de blues au fond des fermes les plus reculées. Il a un son tellement pur ! T’es obligé de t’en délecter. Impossible de faire autrement. Dans « Trawling Riverside Blues », le jeune John claque ses vieux accords de principe avec la niaque des Appalaches. C’est effarant de crudité véracitaire. En vieillissant, le jeune John flirte de plus en plus avec le génie. Il creuse toujours plus dans les profondeurs des roots avec « Stones In My Passway », puis il rebat tous les records de purisme avec « Cross Road Blues ». Il gratte ça à la lune. C’est un fou des roots. Un dingue du real deal. Tout est gratté au clair de bottleneck. Il finit par se perdre dans le fouillis des roots et des cabanes - Lord I believe it’s time to go - Eh oui, son « Me And The Devil Blues » est d’une finesse extrême. Il devient enragé avec le fantastique « Walking Blues » des origines et passe ensuite au brasier des poux avec « Preaching Blues ». On le sent possédé ! Il joue comme dix ! Puis il salue Chicago avec « Sweet Home Chicago » et sonne comme Elmore James qui avait tout pompé à Robert Johnson. Il emmène « When You Got A Good Friend » au chant sibyllin et passe à l’heavy blues avec « Judgment Day ». Hallucinant ! Le jeune John sonne comme les Doors. Il boucle cet album héroïque avec une cover demented de « Rambling Blues ». Alors attention les gars : ce cut contient toute la mythologie du blues. Tout Elmore James était déjà là et donc tout l’early Fleetwood Mac de Peter Green et donc tout le blues rock anglais des seventies. John Hammond t’en bouche un coin.

             C’est sa façon de dire : Robert Johnson se trouve à l’origine de tout.

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             Attention à So Many Roads paru en 1965 : c’est un album garage. Le jeune John est accompagné par les mecs des Hawks et Charlie Musselwhite passe de coups d’harp sur « Down In The Bottom ». Bloomy joue aussi un peu de piano. Charlie et Bloomy débarquaient de Chicago pour participer aux séances d’enregistrement de ce disque, et à l’époque, on ne les connaissait pas encore très bien. C’est tout le génie du jeune John d’avoir récupéré ces deux petits mecs. À l’époque, on racontait que le jeune John avait influencé Dylan. Évidemment, Dylan se trouvait dans les parages. Les Hawks, Bloomy, Charlie, c’était sa came. Dylan fut fortement impressionné par le son du jeune John et de toute cette bande de bohémiens inféodés au blues. Dylan n’en était encore qu’à « Bringing It All Back Home », il n’était pas encore passé à l’électrique. Et ce fut le déclic. On tombe ensuite sur une version mauvaise (au sens de la mauvaiseté) de « Who Do You Love », avec au programme du raw et des guts à gogo. Tout le destin de Dylan se joua semble-t-il sur cet album, car il récupérera à la suite les Hawks pour en faire The Band et Bloomy pour l’accompagner sur Highway 61 Revisited. On a un heavy blues de rêve avec la reprise de l’« I Want You To Love Me » de Muddy. Ils passent le « Rambling Blues » de Robert Johnson en mode heavy blues de cabane. Quant à « Oh Yeah », c’est du garage avant le garage, on est en 1965 - She’s my lover and she’s my ball - C’est l’une des versions les plus raw du hit de Bo qui soit, bien plus punk que celle des Shadows Of Knight. Admirable, même si c’est balayé à l’orgue. Le jeune John sait chanter comme un renégat. Même chose pour la cover de « You Can’t Judge A Book By The Cover », qu’il chante avec une malveillance considérable. Et l’album se termine en apothéose avec « Gambling Blues » (monstrueux ! Reprise sauvage et hargneuse), « Baby Please Don’t Go » (version pépère, pas celle des Them) et « Big Boss Man » (joué à la Pretty Things). John Hammond serait donc le punk blanc original, et alors tout devient évident : le blues était punk bien avant l’invention du punk-rock.

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             Sur Country Blues paru aussi en 1965, le jeune John recommence à taper dans les classiques de Robert Johnson, de John Lee Hooker et de Bo Diddley qu’il rejouera tout au long de son aventure musicale. Il chante « Hitchhiking Woman » à la Skip James, d’une voix de fantôme épuisé par l’intemporalité. Nous autres terriens nous plaignons que la vie est courte, mais sachez que les fantômes se plaignent du contraire. Il gratte bien son « Statesborough Blues » et recherche l’authenticité de cristal du blues des origines. Alors il gratte à l’ongle sec et chante à l’étranglette. Sacré John, il ne s’épargne aucun effort. Mais c’est tellement blanc qu’on se demande parfois s’il ne vaut mieux pas écouter l’original. Oh il sait jouer, c’est sûr, mais Robert Johnson aussi, surtout avec « Milk Cow Calf Blues ». On écoute attentivement sa version de « Crawling Kingsnake » mais on ne peut pas s’empêcher de préférer celle de Doors. Il chante « Bull Frog Blues » à la syllabe mouillée et opère quelques petites accélérations de tempo typiques des bluesmen des origines. Comme Taj Mahal, il tape aussi dans Sleepy John Estes. Sa version de « Drop Down Mama » vaut le détour, croyez-le bien. Puis il s’attaque à un autre géant : Jimmy Reed, avec « Little Rain Falling » qu’il prend au chat perché. Il en fait une version bourrée du meilleur feeling blanc. C’est tout de même autre chose que John Mayall. Dernier gros coup, cette cover de « Who Do You Love ». Il la prend à la mine mauvaise, avec un faux air d’Al Capone, ou de Dick Tracy, c’est comme on veut, du moment qu’on a un menton carré et une balafre - Voo doo you lov ? - Il fouette ça au gratté de poux foutraques et tartine par dessus des vieux coups d’harp. Mirobolant !  

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             Pour Mirrors paru deux ans plus tard, il s’offre une pochette psychédélique, mais il ne bascule pas dans le psyché comme Wolf et Muddy. Il reste résolument tourné vers le passé de ses idoles. Sur certains cuts, on retrouve Bloomy et Charlie. En fait, cet album est une compilation, avec une A électrique et une B où il joue seul en s’accompagnant à la gratte. Il tape dans T-Bone avec un très beau « They Call It Stormy Monday ». Il le prend au chat perché. Il faut bien comprendre que le jeune John aura passé sa vie à chercher le feeling absolu, c’est-à-dire la pierre philosophale du blues. Et en l’écoutant, on comprend ce qui s’est passé dans sa tête : il s’est découvert un jour une sorte de facilité vocale, une petite aisance à glisser dans les aigus limpides, alors il a fermé les yeux et a poussé tout naturellement sa voix. Il s’est laissé aller. Complètement aller. Alors il s’est mis à jouer de sa voix comme d’un instrument, en essayant d’en maîtriser la technique. Un peu plus loin, il fait une version superbe du fameux « Keys Of The Highway », signé Big Bill Broonzy. Il n’existe pas de blues plus éclatant à la surface de cette terre. Il prend ensuite « I Just Got Here » en mode slow blues, et Barry Goldberg l’accompagne à l’orgue. Le mec qui joue de la basse sur « Travelling Riverside » s’appelle Jimmy Lewis et on n’entend que lui. En B, il fait son Robert au rossignol de beau merle avec des covers de « Stones In My Passway » et « Walking Blues ». Son « Death Don’t Have Mercy » compte parmi les plus sombres de l’histoire du blues.

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             Sur I Can Tell paru en 1967, le jeune John tape une belle version du « Smokestack Lightning » de Wolf. Il joue le solo et ne prend aucun risque. Il sait respecter la mouvance de la menace perfide instituée par Wolf. Robbie Robertson joue sur cet album gorgé d’hommages superbes à John Lee Hooker (« I’m In The Mood », spectral), à Bo Diddley (« I Can Tell » chanté avec une incroyable largeur d’esprit), à Big Dix (« Spoonful » qu’il chante avec du feeling plein la bouche et plus loin « My Baby Is Sweeter », qu’ils jouent dans une ambiance à la Chicken Shack), à Elmore James (« Coming Home »), à Chucky Chuckah (« Brown Eyed Handsome Man ») et à Little Walter avec l’excellent « You’re So Fine ».

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             Encore un fantastique album avec Sooner Or Later paru en 1968. Le jeune John attaque avec le vieux « Crosscut Saw » qui fut aussi un hit pour Albert King. Il le prend au sérieux et ça devient véritablement énorme. Il tape ensuite dans un cut de Wolf, « How Many More Years », amené à coups d’harp. Le jeune John a une vraie voix, il va chercher le bon raw. Il prend « Shake Your Money Maker » à la sauvage. Puis ça bascule dans le le  boogie dévastateur. Well done, John ! Le « Sugar Mama » qu’il attaque à la suite préfigure celui de Taste. Le jeune John joue ça au max de son animalité. Il devient est l’un des géants du blues. Chaque fois qu’il tape dans un classique, il trouve le bon son et sait placer sa voix. Il attaque la B avec « Nine Below Zero », un heavy blues extraordinairement agressif. Nous voilà confrontés à l’archétype de l’heavy blues. L’harp traîne à l’arrière et le jeune John sort pour l’occasion son plus beau raw. Il sature ses coups d’harp. Il tape plus loin dans l’Evil que Big Dix avait composé pour Wolf : « Evil Is Going On ». Le jeune John le soigne aux petits oignons. On peut lui faire confiance. Il termine sur un monstrueux classique de r’n’b connu comme le loup des steppes, « Don’t Start Me Talking ». Ouch ! Quel album ! 

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             Pour enregistrer Southern Fried, il débarque en 1970 à Muscle Shoals. Eddie Hinton, David Hood et toute la bande accourent au rendez-vous. Dès « Shake For Me » on entend la belle basse de David Hood. Je jeune John a vraiment un faible pour Big Dix, car il tape dans « Don’t Go No Further », et surtout le fantastique « You’ll Be Mine » qu’il transforme en pur hit de juke. Curieusement, l’album est tellement beau qu’il en paraît lisse. Tout est parfait, le choix des cuts, la voix du jeune John et le house-band de Muscle Shoals. Aucun défaut et c’est précisément cet aspect lisse qui peut agacer, ou provoquer une certaine impatience. Le jeune John « sauve » cet album trop parfait avec une reprise magnifique d’un autre hit de Wolf, « I’m Leaving You ». Il tente de revenir à l’heavy stuff hanté de la grande mesure, mais sa cover sonne comme une reprise de Chuck Willis. Trop bien huilée. Il attaque la B avec un beau « Nadine » dont il ralentit le beat histoire de marquer sa différence avec Chucky Chuckah. On se régale du bassmatic transversal de David Hood. Par contre, le jeune John commet une grosse erreur en voulant reprendre « Mystery Train ». Ce classique d’Elvis fait partie des intouchables, tu ne le savais pas, John ?

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             On reste dans les années soixante-dix avec Source Point. Le jeune John est devenu un expert du boogie-blues classique et de l’heavy-comme-pas-deux, comme on le voit avec « Hoo-Doo Blues ». Il chante ça à l’accent sale et sonne comme un vieux black ayant affronté plusieurs fois la mort. Il fait un petit coup de Big Dix avec « Mellow Down Easy », bien cousu de fil blanc, mais il ramène par la bande un petit côté infernal et inspiré, et comme il le fait avec une certaine conviction, ça tourne au voodoo. Il prend ça au carré du menton, un peu à la manière d’Alvin Lee. C’est terrible de génie blanc, et il claque en prime un solo imparable. Il fait aussi une belle cover du « She Moves Me » de Muddy. Il la prend sous les aisselles et l’accompagne à coups d’harp bienveillant. S’ensuit une bonne surprise : « Let’s Get Home » de Pops Staples - On the morning train - Le jeune John joue ça rockab sur un beau choo-choo beat. Puis c’est un nouveau coup de chapeau à Wolf, il le fait avec un infini respect punk. Quant à « My First Plea », c’est vraiment digne de Jimmy Reed, bien sucré et racé, le jeune John le chante à la délectation, encore une fois, il se situe dans le pouvoir du génie blanc. Il termine cet excellent album avec « As The Years Go Passing By », encore un blues racé comme ce n’est pas permis - There’s nothing I can do/ If you leave me to cry - Il chante ça avec une classe insolente - My love will follow you/ As the years go passing by - C’est un absolu de blues inspiré. Le problème avec un mec comme le jeune John, c’est qu’après ce genre d’album, on va attendre de lui des miracles. 

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             Vous voulez des miracles, les gars ? Pas de problème. On en trouve sur I’m Satisfied qui sort un an plus tard. Il ouvre le bal avec « Outside Your Door », chanté avec un feeling infernal et même insupportable de pureté intentionnelle. Ce mec a les mains propres, on ne pourra jamais l’accuser d’avoir voulu tirer profit des vieux nègres édentés et mentalement démolis par l’historique de l’esclavage. C’est vrai qu’il faut toujours se méfier des blancs, ils vont chercher à tirer profit de la moindre chose, mais les nègres, my God, ils en sont parfaitement incapables, parce qu’ils s’en foutent, comme d’ailleurs les Indiens d’Amérique qui ne comprenaient pas qu’on pût vendre la terre. Pour eux, la terre, le ciel, les fleuves, les bois et les nuages appartenaient à tous. Enfin bref. S’ensuit « If You Ever Need A Man ». Il y va le jeune John, il fait ça avec de l’art plein la bouche, on sent le confiné du culte, on sent le petit blanc qui regrette la cruauté de ses ancêtres et qui tente de réparer l’injustice de l’esclavage, mais comment peut-il seulement imaginer que c’est possible ? C’est irréparable. Aussi irréparable que les camps de la mort, sauf que la condition des nègres était encore pire. Oh, c’est sûr, ils n’étaient pas gazés, mais ils devaient travailler leur vie entière pour des patrons blancs dépravés et personne n’a la moindre idée de ce que ça pouvait représenter au quotidien, en termes d’humiliation et de cruauté. Tu te lèves tous les matins avant le lever du soleil et tu vas travailler aux champs, négrillon ! Pas de smartphone ni de facebook ! Pas de syndicat ni de Sécurité sociale, connard ! Pas de RTT ni de vacances aux sports d’hiver ! T’as le museau dans le limon du delta ! T’aimes le blues ? Alors vas-y, ramasse le coton et ferme ta gueule ! On n’en finira plus de touiller l’abjection du système qui a promu le blues. En tous les cas, ces gens-là ont gratté la terre toute leur vie pour rien, et souvent sous les coups de patrons blancs cupides. Bien sûr, on ne va pas s’en prendre au pauvre John qui fait l’impossible pour sonner au plus juste de ce qu’il imagine être le blues, comme on le constate à l’écoute de « Man In The Road ». Le jeune John chante le blues avec un talent avéré. Mais on a quand même envie de lui demander de laisser la place aux vieux nègres édentés et nécessiteux qui ont réussi à survivre par on ne sait quel miracle dans cette effroyable machine à tuer les pauvres que fut - et qu’est encore certainement aujourd’hui - le fameux Deep South. Quand on trempe dans le blues, on est forcément confronté à toutes ces questions. D’évidence, John Hammond s’est posé toutes ces questions. Il a choisi la voie harmonique du talent inverti pour rendre le meilleur hommage possible à tous ces grands clochards nègres, mais c’est insuffisant, car à aucun moment ne se reflète l’abîme dans lequel les ancêtres de tous ces pauvres gens furent précipités. Pour continuer l’écoute de cet album, il faut foutre la paix au jeune John et lui faire confiance. Il attaque un gospel intitulé « I’m Satisfied » et bien évidemment, des petites négresses font les chœurs. Puis il enchaîne avec des boogie-blues dignes de Boogie McCain et boucle avec « From Fear », merveilleuse pièce de blues tardif. C’est vrai que le jeune John soigne son velouté, et on l’admire pour ça. D’autres préféreront admirer Skip James qu’on paya 40 $ pour dix-huit morceaux devenus plus tard des classiques. 

    Signé : Cazengler, John Immonde

    John Hammond. Disparu le 28 février 2026

    John Hammond. John Hammond. Vanguard 1963

    John Hammond. Big City Blues. Vanguard 1964

    John Hammond. So Many Roads. Vanguard 1965

    John Hammond. Country Blues. Vanguard 1965

    John Hammond. Mirrors. Vanguard 1967

    John Hammond. I Can Tell. Atlantic 1967

    John Hammond. Sooner Or Later. Atlantic 1968

    John Hammond. Southern Fried. Atlantic 1970

    John Hammond. Source Point. Columbia 1971

    John Hammond. I’m Satisfied. Columbia 1972

     

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             Le problème avec les cercles c’est que ça n’en finit jamais…

    META-METAL

                      Profitons d’une étrange connexion saisonnière entre l’envie d’entreprendre une kronic sur le groupe Ouroboros et la sortie d’un livre  aux éditions des Belles Lettres. Quand j’ai vu l’annonce de sa parution j’ai eu un haut-le-cœur, quoi un ouvrage de Sénèque dont j’ignorais jusqu’à l’existence, je commande illico presto !

    LES DERNIERS JOURS DE L’HUMANITE

    (Intoduction, traduction, notes : JEAN-LOUIS POIRIER)

    (Les Belles-Lettres / Janvier 2026)

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             Le livre fait cent-soixante-dix pages. Rassurons ceux qui n’aiment pas les gros bouquins, le texte de Sénèque ne dépasse pas quinze pages. Je respire, ce n’est pas un texte rare de notre philosophe. Seulement un extrait prélevé dans un de ses ouvrages, livre de plus de trois cents pages intitulé Question Naturelles.

             Le titre n’est pas de Sénèque mais de Jean Poirier. Il joue un peu avec les lecteurs modernes, notre monde sent la guerre, et avec un peu de chance pourquoi pas une apocalypse nucléaire... L’Antiquité ne possédait pas l’arme atomique, mais si toute chose a une fin, une question judicieuse se pose : pourquoi le monde lui aussi n’aurait-il pas une fin… Vaste question, nous ne l’étudierons que sous son aspect historial romain. Les Grecs se sont aussi posés la question : pensez ne serait-ce qu’à la disparition de l’Atlantide exposée dans trois des dialogues de Platon.

             Il est à noter que ce thème renaît au temps d’Auguste, qui fonda l’Imperium Romanum. Les plus grands poëtes de langue latine, Horace, Virgile, Ovide, Lucain, aborderont selon divers éclairages ce thème. A peine l’Imperium est-il né que l’on redoute la fin de l’Imperium… Les chrétiens s’empareront très vite de ce thème : certains historiens datent la rédaction l’Apocalypse de Jean du règne de Néron dont Sénèque fut le précepteur.

             Pour Sénèque la fin du monde n’est pas une hypothèse. Elle reviendra. Il hésite un tant soit peu sur la manière dont cette fin s’effectuera. Il propose   trois versions : un déluge qui noiera la terre, un incendie qui  calcinera toutes formes de vie, un mix des deux. Le mot déluge risque de vous diriger vers l’idée du déluge biblique, fausse piste car il n’y a ni arche ni survivant. Quand il dit déluge, mer montante, fleuves débordants il faut entendre Eau et quand il dit incendie : Feu. Nous voici dans la vision fondatrice des quatre éléments, la Terre n’est pas la catastrophe puisqu’elle subit la catastrophe. L’Air est hors de cause : certes il pousse d’énormes vagues et il attise avec violence les flammes, mais en tant qu’élément subtil, il est avant tout l’agent de liaison des quatre éléments qui permet de s’élever du Feu à l’Ether élément particulier : celui du Divin.

             Si Sénèque pose la fin du monde comme inéluctable, c’est parce qu’il suit l’enseignement du Stoïcisme, vaste sagesse philosophique qui pose les quatre premiers éléments comme participatifs de tout ce qui existe. Le cinquième élément les stoïciens lui donnent le nom de Logos, lui aussi il participe de tout ce qui existe, vous le retrouvez en toute chose dès que vous pensez, dès que vous conceptualisez, n’importe quelle chose du monde. Mais vous ne pouvez vous opposer à l’ordre immuable, au destin du monde. Le Divin, ou l’Ether, ou le Logos, roule sur lui-même, c’est un cycle qui se répète à l’infini, car lorsque le moteur mobile du Divin  a fait un tour lui-même, il s’est accompli parfaitement tout en soumettant le monde à sa propre nécessité cyclique. Le Divin ne peut s’accomplir au-delà de sa propre perfection, d’où la nécessité destinale d’un amoindrissement pivotal du Divin qui arrivé à sa perfection ne peut que recommencer un cycle qui le mènera une nouvelle fois à sa perfection, cette déperdition perfective se traduit  par une conflagration destructrice du monde qui lui aussi repart pour un tour. Le monde revient ainsi chaque fois tel qu’il était dans son tour précédent. Ce que l’on appelle l’Eternel Retour, symbolisé par l’anneau du Serpent qui se dévore lui-même pour rester éternellement lui-même.

             Dans la centaine des pages qui restent Jean-Louis Poirier nous offre une petite anthologie de textes de penseurs qui se sont intéressés à cette problématique. Elle débute par un texte d’Ovide et se termine par des lyrics de… Bob Dylan.

             Une remarque incidente : parmi tous les auteurs cités, l’on rencontre Schopenhauer, philosophe un peu déserté (à tort) par les temps qui courent, mais pas une ligne de Nietzsche le philosophe moderne de l’Eternel Retour, qui a décrit la pensée de l’Eternel Retour comme la pensée la plus lourde.  Une explication à cette absence : l’antiquité a pensé la fin du monde mais a jugé inutile de se focaliser sur le retour du monde. Il est vrai que lorsque nous avons déjà vu un film nous n’avons pas toujours l’envie de le visionner une deuxième fois. Ne connaissons-nous pas déjà la fin de l’intrigue.

             Il en est de même de l’Eternel Retour, certes nous connaissons la fin, mais entre cette fin et ce qui se passera depuis notre propre position sur le cercle, nous n’en savons rien. Peu s’y risquent. A part des auteurs de science-fiction, mais quand on réfléchit à leurs romans, notre réflexion s’infléchit selon le domaine de l’ordre du politique… ce qui nous amène sur un terrain mouvant…

             Il est temps de revenir à Ouroboros.

    GLORIFICATION OF A MYTH

    OUROBOROS

    (NOL / 2011)

    Groupe australien, nous chroniquons leurs deux albums, le dernier date de plus de dix ans, toutefois leur FB et leur Instagram sont de nouveau actifs.  Prépareraient-ils leur retour. Affaire à suivre.

    Michael Conti : bass, backing vovals / David Horgan : drums / Chris Jones : guitar / Evgeny Linnik : vocals / Michail Okrugin : guitare.

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             Quelle couve ! Prodigieuse ! De Colin Maks. L’a déjà réalisé une centaine de pochettes d’album metal, à visiter sur Discogs. Mais celle-ci est son chef-d’œuvre, ne s’est pas donné la peine de représenter l’histoire complète du monde, simplement un torse d’homme, admirez les écailles de sa  peau, je suis sûr que Jim  ‘’King Lizard’’ Morrison aurait adoré, mais l’essentiel n’est pas là car l’absolu est niché dans la bouche d’ombre, ce serpent débordant de ses lèvres, peut-être même est-il en train de l’étouffer, preuve que Le concept d’Eternel Retour est avant tout une parole, un mythe, un logos, car ce que nous sommes incapables d’appréhender en sa propre objectivité nous le saisissons conceptuellement.

     Black hole generator :un summum battérial, ne vous laissent plus en paix, toutes les cinq secondes une floppée instrumentale fond sur vous, pas le temps de remettre vos idées en place dans les neurones, ça tangue de tous les côtés, sont comme des enfants de maternelle à qui lèvera le plus faut la main pour avoir droit à une barre de chocolat, du haché menu, quelle drummerie, c’est un fouillis d’ordres indécent, le vocal grogne dans son coin comme un ours en cage qui médite de sauter sur son soigneur dès qu’il ouvrira la porte. Si vous demandez quel est ce trou noir et ce qu’il est censé générer, la réponse est facile, premièrement c’est vous et le monde, un truc visqueux dont vous êtes l’englobant et l’englobé car que serait la matière sans la conscience de la matière, deuxièmement le trou noir c’est vous, chacun a le sien dans son cerveau, non ce n’est pas le vide absolu, c’est votre vision de la chose dont vous faites partie, ce sont vos

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    solutions à la fameuse interrogation que  Gauguin a magnifié dans son tableau D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, comme toujours vous répondez : ce n’est pas moi, et vous caftez son nom à la maîtresse, celui d’un Dieu et de toute son histoire, maintenant que vous pouvez vous cacher derrière un nom désormais votre vie ne vous posera plus problème, vous avez trouvé, ou réinventé pour les plus astucieux, un mythe, une mythologie derrière laquelle vous vous sentez protégé. Lashing in the flames : toujours la même marmelade sonique, c’est fou, l’est impossible de compter les moulinets et les breaks, nous avons fait un grand saut en avant, nous étions chez les hommes du néolithique à créer des Dieux animaux et totémiques, à transformer les puissances élémentales en êtres divins personnalisés, en plein milieu du morceau une aubade espagnole à la guitare sèche, en pleine corrida à part que le rouleau compresseur reprend son acharnement colérique, un petit bémol à votre contentement, sur le sable, le taureau au milieu, c’est vous, pas de panique c’est vous et tous les autres, toute l’humanité avec vous, non ce n’est pas un jour de fête, plutôt le dernier jour du monde, ou l’avant-dernier, l’espèce humaine a peu de chance de réchapper à la toute prochaine guerre nucléaire, si vous ne sentez pas les flammes explosives qui s’apprêtent à vous tomber dessus… c’est que vous n’avez pas encore compris que l’espèce humaine (vous en faites partie) s’apprête à appuyer sur le bouton ! Croyances théocratiques se terminent en Apocalypse ! Animal, man, machine : presse-purée riffique, vocal en marche militaire pour énoncer l’évolution animal-homme  et hélas stade  involutoire : machine. Ça pilonne, ça forge, ça bat le fer tant qu’il est chaud, faut du temps pour que l’homme émerge de sa primarité, ensuite la courbe ascendante se précipite en sa propre impasse. Une guitare comme une mouche qui bourdonne, avons-nous vraiment subsumer ce stade, un riff funambule oriental essaie de charmer le serpent qui sommeille en nous, il ne réussit que trop bien, toute montée se résout en pente, nous ne sommes pas encore disparus, mais nous serons dans le wagon de la cinquième extinction. La machine nous remplacera. Sanctuary : nous courrions à la catastrophe et la musique devient rieuse, elle tournoie comme des pantins au bout d’une corde, je suis moi et je ne suis plus moi, je suis un mix intégré, mi-homme-mi-machine, si vous me prenez pour un fou relisez L’île du Docteur Moreau de H. G. Wells le visionnaire, la musique rigole moins, c’est vrai que je suis fou, non pas d’une folie douce ou dure, d’une folie salvatrice, je me suis renié pour mieux m’améliorer, ne serais-je pas en train de devenir un de ces Dieux que j’ai longtemps tant honni. J’ai abandonné mon cadavre sur le rivage, mon esprit machiné survole la mer. Sea to summit : la folie n’était qu’une rémission, le soleil réchauffe les pôles et l’eau monte, la mer recouvre les plus hauts sommets, Ouroboros a choisi son cataclysme parmi les solutions proposées par Sénèque, submersion par l’eau, peut-être restera-t-il une crête  émergeante sur laquelle nous trouverons refuge, la tarentelle orientale se métamorphose en leitmotive salvateur, peut-être survivrons-nous… Serais-je victime d’une de mes obsessions mais le déferlement sonique ressemble à certains passages de Nantucket Sleighride de Mountain, moins d’ampleur romantique mais une technicité augmentée. Disemboled mind : attention ça cahute dur, le feu se joint à l’eau, des anneaux d’Atlantide m’apparaissent, je ne suis pas le seul survivant puisqu’une voix m’appelle, une sorcière ratatinée se tient au pied de mon lit, la marmelade phonique parvient à être en même temps plus lyrique et davantage diffractée comme si le calme se teintait de folie, comme si la folie s’enfuyait de moi, une guitare scie l’aigu riffique, la réalité est-elle en moi ou au-dehors de moi, de qui suis-je le prisonnier de la sorcière, de moi-même, de mes rêves ou de mes cauchemars. Dissolve : accélération rythmique, instant crucial, batterie folle, guitares sous emprise, réaliser le grand-œuvre, tout dissoudre et tout coaguler, alchimie mentale, l’esprit a le pouvoir de disséquer tout phénomène et de réunir les morceaux de chair dionysienne ou osirienne répandue aux quatre coins de mon cerveau assez grand pour contenir le monde en son intégralité, vocal expérimental, tout se passe au niveau du concept, la batterie s’empresse de découdre ce que le vocal essaie de coudre ensemble. Le cycle se répète maintes fois dans ma tête, réussirai-je un jour à tout remettre ensemble ou serais-je attiré par les forces négatives qui ont présidé à la déchéance de l’espèce humaine. Panaceae : une batterie qui piétine sur elle-même, une guitare qui crie et larmoie, existe-t-il un remède universel qui puisse guérir un homme, ne sont-ils pas tous un de mes frères, de la mort. Difficile à  comprendre mon frère ne sera définitivement mort que lorsque je serai mort, la batterie casse du bois, les riffs s’enflamment, le vocal s’empresse auprès des mourant mais c’est celui qui chante qui doit mourir pour tuer la mort de l’autre. Le cataclysme ouroborien n’est-il pas lié à l’intimité de chacun, le macrocosme n’est-il pas que le rêve démesuré et cauchemardesque du microcosme. Un morceau épuré jusqu’à l’os battérial qui rampe à terre pour être au plus près du lieu de recueillement des cadavres. Sur la fin il adopte la semblance de l’effet d’un cataplasme, pour ne pas dire un cataclysme, sur une jambe bois. Edifice to Tyranny : après le drame intime, le drame collectif, la guerre, l’envie, la nécessité, le désir de tuer, la batterie tire à bout portant, mitraillage de riffs, mortal vocat, folie et  complicité des élites, un tableau sombre de la coalescence du politique, des élites et de l’inhumanité. La batterie s’entête peut-être espère-t-elle une autre fin. En vain. Absent from entity : Si vous parvenez jusqu’au bout du monde, ceci n’est pas une hypothèse en l’air, le groupe n’en est-il pas au morceau terminal de son album, il ne se demande pas comme Archytas de Trarente ce qui se passerait s’il lançait une flèche sur la muraille du monde, il se contente d’adapter cette interrogation à lui-même, à sa petite personne, exactement similaire à la vôtre, à la nôtre, se demande en toute simplicité ce qu’il adviendra si arrivé au bout de la folie que se passera-t-il s’il en franchit la dernière limite, sera-t-il encore plus fou ou encore toujours aussi fou qu’avant… une autre manière de se poser cette question un peu plus prosaïque : une fois que j’aurais atteint le bout de ma vie ( = une fois que je serai mort) si je continue à vivre serais-toujours aussi mort ou vivant… Nous sommes ici au moment de rupture élémental de l’Ouroboros, Ouroboros (le groupe) reprend la vision d’Empédocle pour expliquer le serpent ouroboïque : une force élémentale coagulante : l’Eros et une force élémentale dissolvante : l’Arès, qui prennent à tour de rôle le commandement du cycle : organisation-destruction. Le morceau terminal du disque est totalement arestique. Avec les deux précédents il forme un final d’une violence éblouissante, un tsunami intégral qui ravage tout. La terre et vos oreilles.

             A écouter en boucle. Sans fin.

    EMANATIONS

    (NOL / 2015)

    Michael Conti : bass, backing vovals / David Horgan : drums / Chris Jones : guitar / Evgeny Linnil : vocals. + PhilHarmonic Orchestra of Prague.

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             La couve est aussi de la main de Colin Marks. Quel autre peintre ou graphiste aurait pu lui succéder ? Le dessin est de toute beauté mais lorsque l’on le reçoit dans les mirettes sans avoir écouté le disque elle ne s’impose pas d’emblée. Quelle relation avec le titre de l’album, que sont ces émanations et quel rapport entretiennent-elles avec cet arbre. L’on pense à Gatzo, le personnage d’Henri Bosco dans le roman Mon compagnon de songe, qui refuse d’abdiquer sa quête éperdue de l’âme de Hyacinthe, que Cyprien avait dissimulée dans un arbre, mais les Caraques (gitans) ont préféré brûler toute la forêt afin que personne ne puisse la retrouver… Gatzo pense qu’elle n’est pas définitivement évanouie, qu’il pourra la récupérer dans les émanations de la fumée dégagée par l’incendie… L’analogie entre le groupe Ouroboros et le livre de Bosco peut sembler aussi impalpable et fantaisiste que l’objet de la quête de Gatzo, toutefois il est utile pour admettre la folie de Gatzo de comprendre que selon Henri Bosco le songe en tant que voie de connaissance s’inscrit dans la lignée poétique du rêve de Gérard de Nerval

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             Sinon beaucoup plus prosaïquement il suffit d’expliquer que nous assistons à la conflagration terminale d’un des cycles de l’Ouroboros. Beaucoup moins de mystère alors pour cette silhouette d’arbre calciné mise en évidence, n’est-ce pas l’image symbolique de l’Yggdrasil des légendes nordiques à la fin du monde… N’ayez pas peur, sa mort se confondra avec sa renaissance lors du commencement du nouveau cycle… un peu comme le minuit de la pendule indique qu’une journée vient de se terminer et qu’une autre débute…

             Lorsque la forme de cet arbre s’est imposée à mes rétines, mon cerveau a immédiatement entrevu la silhouette de la Semeuse sur les anciennes pièces françaises…  Mais là je vous demande de n’accorder aucun crédit à mes visions phantasmatiques… Un ouroboros financier des banques capitalistes qui gèrent notre monde n’est pas pour me déplaire…

    Scion : le mot n’a rien à voir avec le Sion du dieu biblique, pour faire vite sans entrer dans un cours de jardinage sur l’art de la greffe  nous dirons qu’un scion est une nouvelle branche qui au printemps surgit du bout d’une branche de l’année précédente… juste une image symbolique pour signifier selon le mythe ouroborien, qu’une fois mort, nous renaîtrons pour recommencer notre vie à l’identique des millions de fois car nous mourons aussi des milliers de fois et ce cycle se répètera éternellement… Le texte déclare que l’amour est toute la loi, les lecteurs de nos chroniques sur Aleister Crowley qui reconnaîtront la formule magicke de la Grande Bête, auront tort, cette déclaration est à comprendre comme le corollaire de ce que nous avons expliqué sur Empédocle, voir le dernier morceau précédent qui mettait l’accent sur l’Arès force destructrice, alors qu’ici nous sommes dans l’autre étape, celle de l’Eros force coagulante... : l’humus phonique a changé de nature, l’est comme apaisé et davantage accompli, les samplers de l’orchestre classique apporte une épaisseur voluptueuse, après avoir été roulé durant des siècles dans les turpitudes de la désintégration, l’individu renaît de lui-même, les Dieux l’ont tué, mais le voici Immortel, les Dieux vaincus sont comme morts, ils ont trouvé plus fort qu’eux. Si je suis vainqueur qu’est devenue la mort… The sleep of reason : sommes-nous avant ou après, qu’importe sur le cercle tout moment présent est éternel, le chant comme un chœur de moines, le vocal vindicatif, le Dieu t’appelle, n’es-tu pas un rôdeur stalkérien qui cherches à pénétrer dans la zone pour accéder à la présence qui t’appelle, la batterie comme une reptation de reptile, le cercle lui-même n’est-il pas un serpent,  magnifique scène de film suggérée par l’orchestration classique et le charmeur qui se prend pour le maître du serpent, à moins que ce ne soit le cobra qui soit devenu ton maître, il s’est emparé de ta raison, il a endormi ta vigilance, tu croyais tourner la roue, c’est la roue qui te tourne. Horizons : nos horizons ne sont-ils pas derrière nous dans la bibliothèque d’Alexandrie détruite, nous sommes les fils des mythes véhiculés par la littérature et la philosophie, nous savons qu’il n’y a pas de Dieux, qu’ils sont morts, parfois le rythme se traîne, la lecture de certains textes se révèle difficile, mais le rythme reprend force, car ce qui ne nous a pas tué nous a rendu plus fort, verbiage et persiflage, parfois nous sommes Thiton, l’amant d’Eos, l’aurore aux doigts de rose, qui a obtenu nôtre immortalité mais qui a oublié d’intercéder en faveur de nôtre éternelle jeunesse, notre chlamyde est trouée comme la peau de la panthère de Dionysos est tachetée de  noir, Shelley le poëte n’a-t-il pas écrit que la toute-puissance d’Ozymandias demeure à jamais pour l’éternité dans son tombeau… saurons-nous un jour lors de notre retour marcher vers d’autres horizons… Emanation : tourbillon sonore, dans le grand chaudron de l’univers, beauté des ères que nous traversons, nous en sortons chaque fois plus grand, plus fort, les atomes s’assemblent, nous revivons la formation du monde, nous ne sommes qu’une particule, qu’une minuscule émanation de ce monde et pourtant en même temps nous sommes aussi l’entièreté de ce monde en perpétuelle métamorphose, le monde n’est-il pas le produit de notre conscience, le grand orchestre samplérique prend le commandement et supplante le vocal comme écrasé par le poids de ses paroles révélatrices, nous sommes l’être et le non-être, le Un et le non-Un… Submission : quel rapport entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, qui parle, qui écoute, qui ordonne qui obéit, vocal colérique, peut-on fouetter la mort que l’on porte en soi pour la faire reculer, l’esprit n’est-il pas une citadelle vide sur ses parois apparaissent d’étranges peintures à moins que ce ne soit moi que les peintures regardent pour mieux m’effacer … batterie atteinte de folie se précipite dans le néant de ses battements, essayant à chaque instant d’écraser le vide qui sépare deux battements, tout n’est-il pas joué depuis toujours. Catholicon : un air de musique, pour

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    nous rappeler que nous avons vécu des moments inoubliables emplis de haine et de sang, nous avons suivi les ordres du catéchisme, nous étions emplis du rêve de la Divinité, nous nous sentions grands et forts, et au moment de disparaître révoltons-nous contre Dieu et ses anges qui ne nous ont appris que la haine, le morceau est un film à grand spectacle qui se regarde davantage qu’il ne s’écoute, le vocal comme la voix du héros qui se remémore ses exploits et qui au moment de mourir tire la leçon de ses errements.  Benath heaven’s wawes : interminable montée en puissance, le serpent t’offre l’immortalité à l’égal des Dieux, mais cette immortalité ne dure pas toujours, tu ne fais que répéter les échecs de ta vie, oui ta vie est un échec puisque tu finiras par mourir pour mieux renaître, mais tu mourras aussi éternellement, la batterie hésite, l’orchestre console, tempête sous un crâne, si tu veux vivre éternellement tu dois accepter la mort, tu dois te laisser tomber dans l’immortalité infinie de la mort pour accéder à la joie de vivre éternellement, les deux faces d’une même monnaie, l’éternité du serpent est plus longue que l’immortalité des Dieux. Amaranthine : l’acceptation, le choix du néant pour accéder à l’éternité de la vie, la vie amaranthine n’est pas rose mais d’un rouge pourpre plus fort que la mort, des violons pour bercer ton sommeil, s’enfoncer dans la mort comme une troupe guerrière monte à l’assaut, mourir consiste à revenir à l’antiquité originelle de sa propre vie. The amber light : the amber light est bien ambigüe, moment du réveil, une éternité s’est écoulée, tu remues dans ton cercueil, les fantômes de ton passé, les présences de ton existence reviennent, tu t’agites, le serpent a effectué un tour complet et tu tâtonnes dans des bribes de cauchemars, l’orchestre prend son temps, il te laisse le temps de réaliser, même la batterie pour une fois ne pousse pas la rythmique, le vocal émet des grognements d’insatisfaction, tu es debout et tu reprends le chemin, l’éternité du retour pèse-t-il beaucoup plus lourd que l’éternité du départ…

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             Est-ce vraiment reparti pour un tour…

             …

             Tout n’est-il pas perdu de toute éternité… A vous d’en décider. Avec de dernier opus Ouroboros nous offre un double voyage musical, et philosophique. La partition est beaucoup plus riche et variée mais c’est au niveau des lyrics que le groupe fait preuve d’un savoir et d’une qualité d’écriture sans égale.

             Nous surprendront-ils un de ces jours avec une nouvelle œuvre. Je n’en sais rien, mais il ne m’étonne pas qu’après un tel prodige ils aient dû prendre une dizaine d’années pour amortir l’immensité de la tâche accomplie. L’on ne doit pas sortir indemne d’une telle création.

              Damie Chad.

     

    *

    Il y a des filles qui ne vous laissent jamais en paix. Je pensais, ce clair matin du 20 février, en être débarrassée pour un long moment, ne m’étais-je pas la semaine dernière attelé à chroniquer les trois opus qu’elle avait sortis en 2025. Stupeur et tremblements, la première chose que je trouve en rallumant l’ordinateur c’est le nouvel opus offert à la sombre et voluptueuse curiosité du public  ce 18 février 2026. J’ai ressenti comme un souffle froid me parcourir l’échine….

    A PATH PAVED WITH FLICKERING LIGHT

    HECATE’S BREATH

    (Bandcamp / Février 2026)

    El., TS, Ame Severe, Handful of Nails - All Melinoë - Noise, Subliminal Entities.

            Encore moins d’indices que la semaine précédente. Juste une phrase en exergue, un court poème d’Emily Dickinson, et cinq clichés aussi noirs que votre âme. Tout de même un truc marrant, enfin tout est relatif, sur le bandcamp qui annonce la sortie de ce nouvel opus. Juste un lieu de villégiature ou symbolique, le groupe se réclame, le patelin existe, de Quarré-les-Tombes… Seraient-ils des adeptes de la couleur locale, ou alors Balzac, esprit tortueusement génial, avait-il raison d’affirmer que les lieux exercent leur influence sur ceux qui y séjournent… Toujours est-il que l’emblème de la

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     bourgade vaut le déplacement, en haut un bandeau de trois têtes de mores qui rappellent l’écu de la Corse, mais ce sont des chefs de Sarrazins qui n’ont pas pu s’emparer de la ville, était-ce du temps de Charles Martel,  très sinistres sur notre gauche, trois carrés blancs sur un fond noir, serait-ce un rappel fantôme du beauséant des templiers, ou le souvenir des deux mille sarcophages vides exposés depuis des siècles autour de l’église, il en reste moins de deux cents aujourd’hui, de dextre un chêne que nous qualifierons de druidique, trop visible pour être honnête, j’ai l’impression que cette héraldique est d’une facture bien trop moderne…

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             Le souffle d’Hécate semble se mouvoir dans deux directions contradictoires : vers ce qu’il y a de plus menaçant dans notre monde si l’on en croit la traduction du poème de la recluse volontaire d’Amherst, Emily Dickinson (1830-1886), puisque son esprit captait la lointaine présence de toutes choses : « Je l'ai entendu dans les contrées les plus glaciales / Et sur les mers les plus étranges / Pourtant, jamais, dans l'extrême détresse / Il ne m'a demandé une miette. » Par contre la courte question en exergue de l’œuvre Perhaps you've lost your way ? semble empreinte d’une certaine sollicitude. Que vous ferez surtout attention à ne pas confondre avec une sollicitude certaine…

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    Celestial concussions : l’on dit que la maléfique Hécate est la gardienne des portes qui ne doivent surtout pas être ouvertes. Par un mortel évidemment. N’empêche qu’il me plaît de voir en cette sombritude une porte vitrée. L’épaisseur du verre ne permet pas de voir à l’intérieur, mais peut-être aussi à l’extérieur, en tout cas l’ombre pallide qu’elle laisse filtrer me paraît être un aiguillon destiné à satisfaire notre curiosité. Malsaine. Une commotion serait-elle céleste n’en reste pas moins une commotion. Je ne devrais pas le dire, mais je ressens beaucoup de douceur dans ce qui se veut être sûrement une inquiétude, le souffle d’Hécate nous semble marcher sur des ailes de colombe, l’est vrai que j’oubliai la dimension célestéenne du titre, ce n’est point un adjectif qui convient totalement à Hécate, d’ailleurs quels sont ces gratouillements vocaux, mais non il nous semble être encore une fois en train de flotter dans les airs sur des ailes séraphiques, toutefois il est quelques pincées de notes inquiétantes, peut-être une appréhension stupide de ma part. Si c’est du doom ambient, l’on est plus près de l’ambient que du dark doom, laissons-nous porter, nous ne savons où nous atterrirons mais cet envol n’est guère désagréable, même si sur la fin résonnent quelques bruits fantomatiques qui traîneraient un boulet métallique pas du tout pesant… Disoriented psychopompe I & II : beaucoup de gris,

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     mais l’œil est incapable de s’arracher à cette noirceur absolue de lame de guillotine et cette espèce de billot un peu maigrichon qui n’attend plus que la hache tranchante, qu’espérer de cette tache blanchâtre là où normalement devrait coaguler une épaisse flaque de sang noir séché… Un bruit plus léger que celui-ci tu meurs, si ce n’est déjà fait, diable l’on croirait entendre une musique de bal funèbre, troublée par des bruits d’âmes qui n’ont commis que le seul pécher de vivre, orgue ecclésiastique, qui se tait pour laisser place à une présence, serait-ce le passage d’Hermès, le dieu psychopompe, celui qui accompagne les âmes des morts qui descendent vers les sombres Enfers, des bruits sinistres peu encourageants, pas la peine de s’affoler, un peu de calme survient, toutefois vite troublé, mais pas trop, est-ce pour cela que le dieu est dit désorienté, ne sait-il pas encore s’il doit nous emmener  dans les enceintes airainiques du cruel Tartare ou sur l’Île des Bienheureux, pour préparer le Retour, dernières notes en point de suspension, comme quand vous l’on vous bande les yeux pour vous emmener vous ne savez où… Altered contusions : que de blanc ! Oui, mais c’est un mur. Les cloisons n’ont-elles pas été inventées pour vous empêcher de passer, d’aller où vous voulez, vous

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    limiter, en vous-même si elles sont conceptuelles, mais en haut le blanc se perd dans le noir, et en bas la noirceur de ce haut de muraille s’avère si ténébreuse… fermez les yeux, vous êtes cerné ! De quoi vous ficher un coup au moral ! Ce qui vous saute aux oreilles provient de partout et de nulle part, échos de voix angéliques ou démoniques, vous êtes perdu, mais voici que l’on débite du bois, serait-ce pour préparer votre cercueil ou l’échafaud de votre guillotine, intérieure car c’est nous-mêmes qui décidons de notre destin même si nous errons en un étrange labyrinthe dans lequel on entend résonner nos propres pas qui nous conduisent vers une mystérieuse et bruyante machinerie. Terrestrial commotions : une espèce d’échiquier dont toutes les cases sont noires. D’un noir pas vraiment sombre, plutôt infiniment monotone. C’est sûrement le plus terrible, l’on finit par s’habituer à tout. Même plus peur. Aucune stratégie possible, celle de marcher au hasard peut-être… Si l’on n’avait pas percuté dans notre petite tête, le bruit qui fuse est là pour nous faire comprendre que nous avons changé de plan, du céleste nous sommes descendus sur le terrestre, sur le plancher des vaches pour employer une métaphore un peu moins grandiloquente, vous avez des notes qui clopinent et d’autres qui imitent l’eau qui coule du robinet de votre mémoire que vous avez oubliée de fermer, celui de égout intérieurs qui charrie bien des horreurs, des coups de marteau qui se moquent de vous, vous serez bien obligé de vous désaltérer de cette eau sale, quelques notes moqueuses pour vous rappeler que désormais vous ne vous plongerez votre bouche que de cette eau croupie qui charrie l’urine et les excréments de vos rêves. Isolation : noir

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    de chez noir, tout en haut une échancrure noire, indubitablement l’on pense à Verlaine en ses prisons, à la souris rose d’aurore  de l’imagination qui trotte dans votre tête. L’imagination qui fuit, qui chantonne, douçoureusement ce que traduisent les notes sombres et le bruit du trousseau du geôlier, qui n’est que nous-même rappelons-le, un cliquètement monotone rappel de notre présence en ce lieu, en cette petite niche de survie que nous avons édifiée en nous-mêmes malgré la quincaillerie rugueuse de la réalité, l’envol est le plus fort…

             Ce sentier aux lumières clignotantes aura titillé l’esprit de quelques lecteurs, n’avons-nous pas déjà… se demanderont-ils, ils iront vérifier sur la chronique consacrée à Hecate’s Breath la semaine dernière, ils comprendront alors comment ce groupe se joue de nous, il nous repasse les mêmes plats et nous leur trouvons un goût différent, des manipulateurs, une photo, un poème et le tour est joué. Tout dépend non pas de la manière dont vous appréhendez les choses mais dont ils vous les font appréhender. Sont des illusionnistes. Soufflent sur l’eau et vous voyez une chose, vous ressoufflent sur l’eau un peu plus tard : vous voyez une autre chose. Vous regardez votre miroir et vous vous trouvez beau, le lendemain dans le même miroir vous vous jugerez particulièrement laid. Le miroir n’a pas changé, vous non plus, c’est votre regard qui a changé.

             Tout dépend de notre humeur, de l’ambiance du moment répondrez-vous, certes notre esprit toujours en mouvement varie sans cesse, une pensée chasse l’autre, ou conduit à une autre… Votre tour d’ivoire intérieure est-elle si poreuse qu’un souffle venu de l’extérieur puisse la pénétrer et se jouer de vous… Il est vrai que la chienne Hécate qui hurle aux carrefours du monde n’est pas tout à fait n’importe qui ! Pas tout à fait n’importe vous.

    Damie Chad.

     

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 726: KR'TNT ! 726 : WHO / COWBOYS FROM OUTERSPACE / SCREAMIN' JAY HAWKINS / M/X / DION LUNADON / HECATE'S BREATH / METALLIAN

     

    KR’TNT !

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    LIVRAISON 726

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 03 / 2026

     

     

     WHO / COWBOYS FROM OUTERSPACE

    SCREAMIN' JAY HAWKINS

    M/X / DION LUNADON

    HECATE’S BREATH / METALLIAN

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

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    The One-offs

     - Who Who oui oui

     

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             S’il est une pochette qui nous faisait loucher à l’époque, c’est bien celle de l’EP Decca des Who, «My Generation» : Moonie, son air ahuri et sa cocarde. Pete Townshend et son blazer Union Jack (que personne n’aurait eu le cran de porter en France). John Entwistle et cette liquette bleue (passée sur un col roulé noir). On ne comprenait pas bien l’utilité des blasons qu’il avait fait coudre sur sa liquette. Et Daltrey qu’on n’aimait déjà pas trop parce qu’on avait entendu dire qu’il cognait la gueule de Moonie. Daltrey-connard dans son petit futal à carreaux et qui faisait tellement pâle figure à côté d’un Moonie fabuleusement déhanché, à sa gauche. Cette pochette foutait le feu à la pampa de ton imaginaire. Souvenir de l’avoir examinée pendant une éternité, au moins aussi longtemps que celle de l’EP «Satisfaction» des Stones (on n’y voyait que le col roulé blanc de Brian Jones. Les autres s’habillaient comme des mecs de Pont-Audemer).

             Quatre titres sur l’EP des Who. Le plus drôle, c’est qu’on n’a jamais écouté les trois autres : focus définitif sur «My Generation» et sur le bégaiement de Daltrey - People try to put us d-d-d-down/ Just because we get around - Et cette promesse plus loin de mourir avant de devenir vieux - Hop’ I’ll die before I get old - Le seul qui a su tenir cette promesse, c’est bien sûr Moonie. Daltrey et Townshend sont toujours là, et comme tous les vieux schnoques, ils ne sont pas jojo. On a le même problème avec la reformation des Pistols. Et dire que t’en as qui vont voir ça en concert...

             Si t’écoute «My Generation» à tire-larigot, ce n’est pas spécialement pour la partie chant. Elle est sympa, mais ce qui fait la puissance du cut, c’est le break de basse que passe The Ox en plein milieu. C’est là que tu entres en religion. Ce break deviendra une obsession religieuse.

             Oh il faudra quelques années pour accéder au niveau spirituel de ce break de basse. Comme pour tout cheminement spirituel, il faut un point de départ. Ce sera une guitare sèche. Sèche parce que pas chère. Et un cahier d’accords pour apprendre les accords. Les  majeurs, les mineurs et les septièmes. Normalement ça suffit pour gratter les trucs que t’as besoin de gratter, comme «Like A Rolling Stone» ou «All Along The Watchtower», ou tous ces trucs des Stones dont on raffolait tous à l’époque, comme «Dead Flowers», «The Under-Assistant West-Coast Promotion Man», et un peu plus tard, le «Changes» de David Bowie, tellement sophistiqué. Puis t’es passé comme tout le monde à l’électrique avec une imitation Les Paul en or, une japonaise qui s’appelait Maya et qui coûtait pas cher. T’avais l’ampli qui coûtait pas cher et la grosse pédale fuzz qui coûtait pas cher. Et boum, tous les soirs en rentrant du boulot, tu grattais «No Fun» et les voisins venaient taper à la porte, alors tu montais le son sur l’ampli. No fun for you and me !

             On allait voir répéter des vagues connaissances, des mecs qui essayaient de faire du Led Zep et du blues électrique. Un jour, leur bassman s’est barré et Jean-Claude, le guitariste, me demande :

             — Tu sais jouer de la basse ?

             — Bah oui. 

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             Il a vite vu que bah non, mais il m’a montré les lignes de basse, et t’apprends assez vite. On a joué ensemble quelques années. Trouvé à l’époque un cahier des tablatures de Jack Casady. C’est une façon d’avancer sur le chemin spirituel. Et un beau jour, tu sors l’EP des Who de la caisse des 45 tours et tu décides d’apprendre à jouer le fameux break de basse qui t’obsède depuis dix ans.

             — Bon d’où c’est qu’y part le pépère ? Ah c’est en Sol et y redescend en Fa.

             Bim bim bim bim bam bam bam ! Ça martèle bien. Ça bouge pas. Couplet, tout le bordel de Daltrey et voilà le moment fatidique. Premier plan.

             — Où c’est qu’y va chercher sa note, l’enfoiré ? Bim ? Bom ? Non, c’est là. Bim bim ! Vaut mieux le prendre en bas du manche. Bim bim bim bim bam bam bam en Sol/Fa sur la corde Ré, oh tu descends sur la corde Sol chercher un Ré, ah putain, c’est enfantin, mais faut le faire groover...

             Tu remontes le plan et tu retombes sur le balancement Sol/Fa. Puis t’attaques le deuxième plan, il monte sur les grosses cordes au-dessus et tu trouves l’astuce, fuck, comme c’est bien foutu, tu le chantes pour le jouer, mais tu sais que tu vas y passer des heures pour que ça coule de source. Tu repars sur le balancement Sol/Fa pour chercher le troisième plan, dans les gras, avec une variante. C’est compliqué à jouer au médiator, The Ox claquait tout aux quatre doigts. Et sur le quatrième plan, t’es baisé, parce qu’il tagadate ses notes à quatre doigts et toi t’as l’air d’un con avec ton médiator, alors tu demandes à Dieu de te pardonner d’esquinter ce substrat de la quintessence divine, et il te pardonne. Bim bim bim bim bam bam bam !

    Signé : Cazengler, Whogarou

    The Who. My Generation/La La La Lies/ The Ox/Much Too Much. Decca 1966

     

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    L’avenir du rock

     - Un Outerspace qui porte bien son nom

    (Part Three)

     

             C’est pour des besoins bassement matériels que l’avenir du rock retourne régulièrement dans le Colorado. Il a besoin d’alimenter sa rubrique, aussi va-t-il chercher l’inspiration auprès de son vieil ami Jeremiah Johnson. C’est l’hiver. Tout est blanc et silencieux. Il franchit un col et aperçoit au loin un filet de fumée. «Ah ça ne peut être que lui !», lance l’avenir du rock d’un ton jovial, et il éperonne sa mule. Il sait que Jeremiah Johnson adore pique-niquer au milieu de nulle part. Il arrive à l’orée d’un petit bois. Jeremiah Johnson est là, avec des dizaines de flèches plantées dans le dos et son sourire de superstar. Mais il n’est pas seul. Quelle curieuse compagnie !

             — T’arrive au bon moment, avenir du rock ! C’est l’apéro !

             Il sort un litre de pastis gelé de la sacoche de son cheval et casse la bouteille d’un coup de crosse. Il casse ensuite un glaçon de pastis et le tend à l’avenir du rock :

             — Tiens, suce !  

             — Qui sont ces gens, Jeremiah ?

             L’avenir du rock désigne du doigt les étranges créatures installées autour du feu et auxquelles Jeremiah distribue des glaçons de pastis.

             — Ce sont les Crows From Outerspace...

             L’avenir du rock comprend mieux. Les créatures sont conformes à l’idée qu’on se fait des extraterrestres : ils sont verts, avec des pustules gélatineuses et des tentacules, ils poussent des borborygmes et semblent bien s’amuser. Les glaçons de pastis ont même l’air de faire leur petit effet. L’un deux lève son tentacule pour réclamer une rincette. Alors Jeremiah sort une autre bouteille gelée de sa sacoche.

             — Dis voir, Jeremiah, pourquoi tu les appelles les Crows From Outerspace ?

             — Parce qu’il sont aussi cons que les Crows ! Quand ils seront rôtis, ils vont fabriquer un arc pour me tirer des flèches dans le dos. Ça les fait marrer.

             — C’est pas pour dire, Jeremiah, mais au fond je préfère nettement les Cowboys From Outerspace.

     

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             Et nous aussi, Jeremiah, on préfère nettement les Cowboys From Outerspace. On peut même dire qu’on en raffole. Et ce depuis plus de 20 ans, depuis Choke Full Of. Car chez les Cowboys, t’as une outrance que tu ne retrouves nulle par ailleurs, sauf chez Jeffrey Lee Pierce, chez les Drones de Gareth Liddiard, chez les Beasts de Tex Perkins ou les Chrome Cranks de Peter Aaron. Michel Basly tape exactement dans le même registre, dans l’outrance du trash-blues, dans la démesure du throw-it up, telle que définie en son temps par Jeffrey Lee Pierce avec «Death Party» et «She’s Like Heroin To Me», on pourrait même citer tous les cuts du premier Gun Club. C’est

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    inespéré d’entendre aujourd’hui encore l’écho de cette fournaise. Les Cowboys sont les derniers à porter la flamme sacrée de la Guerre du Feu, comme l’ont portée avant eux tous ces cracks du boum-hue que sont les Cheater Slicks, le ‘68 Comeback de Monsieur Jeffrey Evans, Jon Spencer et tous ces groupes faramineux qu’on trouve sur l’In The Red du mighty Larry Hardy. Et qu’on retrouvait aussi sur le Nova Express de l’hyper-mighty Lucas Trouble.

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             Si on était en Angleterre, on qualifierait le style des Cowboys d’«utter fucked-up trash-punk blues». Mais on est en France, alors on peut tout bêtement les qualifier de bulldozer, ils te bulldozent ta dose, ils t’endossent le bulbe, ils te dé-bullshittent la mise, ils t’artémisent le bol, ils t’embuent la misaine, ils t’arsouillent le bilboquet, t’en avais bien besoin. En vrais bulldozers, ils passent partout, ils ratiboisent et ils déboisent,

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      c’est Attila et ses Attilettes, t’as intérêt à garer ta mobylette, et puis tu comprends vite que c’est pas un rock de demi-portions, planque ta misère, fous tes Led Zep et tes fucking Pink Floyd à la poubelle, c’est le moment de prendre un nouveau départ, amigo. Les Cowboys ont tout en magasin, le very-Big Atmospherix du désespoir («Lost Men Blues»), la valse à trois temps, et puis au coin du bois, tu vois Michel Basly gratter

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    un thème rockab («Favorite Rock’n’Roll Band») qui remet bien toutes les pendules au carré. C’est comme s’il pouvait tout se permettre. Et puis il adore faire dérailler le TGV du garage-punk («Black Haired Cocktail») et battre tous les records de destruction massive avec «Dancin’ Machine». T’as beau connaître tous ces cuts, t’es bluffé par la démesure du chant, t’es affolé par la mise en place, par l’extrême pertinence de son lard fumant, par l’assise du son qui sort de ce vieil ampli Fender défoncé et éculé par tant d’abus. Quand il gratte ses poux, c’est pour foutre le feu à la pampa. Et puis t’as les cuts du nouvel album, Spaceship To Nowhere.

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             Celui qui va te coller au mur, c’est «The Love Song». Complètement fucked-up. Point névralgique du set, mais aussi de l’album. Basly hurle par-dessus les toits. C’est magnifique ! Il chauffe à blanc, au white light white heat, il chante à la hurlette de Hurlevent, la pire de toutes. T’as pas ça ailleurs en France, Pas la peine de chercher. T’avais ça uniquement chez Jeffrey Lee Pierce et les deux ou trois screamers pré-cités.

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    En piochant dans les notes au dos de la pochette, tu découvres que Lo’ Spider a produit l’album. Lo’ et le Kaiser sont les seuls capables de capturer l’énergie des Cowboys pour la sublimer. Sur l’album, t’as aussi du classic badaboum battu à la dure («Spaceship To Love»), et t’as toujours l’heavy heartbeat du big Bazile Gonzalez, fantastique dérouleur de basslines. Il joue tout au doigt. La voix de Michel Basly est prise dans le son, c’est un son plus caverneux, bien swamplandish. Ta raison va encore vaciller avec «I Won’t Fly». Basly torture longuement son solo seventies, ça goutte de pus et ça reste diablement atmosphérique. Puis il monte «Breathe» en mode Dust My Blues, pour une wild partie de boogie down. Ah ça déboule ! C’est le deuxième cut du set et on a vu de nos yeux vu les colonnes du temple danser le twist. En B, «Better Man» est hanté par l’un de ces solos qui n’en finissent plus d’agoniser au crépuscule. Et ils repassent aussi sec à l’hot as hell avec «Get Crazy». T’as là-dedans un killer solo flash qui crève l’œil du cyclope. Encore un point chaud du set ! «As Cool As I Am» sonne un brin rockab, c’est très sophistiqué, ça file à fière allure et t’es frappé par cette façon que les Cowboys ont de renaître en plein élan ! Ils regagnent tous les trois la sortie avec une cover de «Goodbye Johnny», nettement plus lourde que celle tapée sur scène. Encore un cut qui agonise dans tes bras. C’est hanté, complètement hanté. Fantastique hommage. Michel Basly et Kid Congo sont les derniers à savoir rendre de tels hommages. 

    Signé : Cazengler, cobaye from outerspace

    Cowboys From Outerspace. Le Fury Défendu. Rouen (76). 18 février 2026

    Cowboys From Outerspace. Spaceship To Nowhere. Lollipop Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Maman Jay peur !

    (Part Two) 

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             En 1980, Keef demande à Jay d’ouvrir pour les Stones au Madison Square Garden. Puis Ginny sa barre après vingt de vie commune - She just got fed up - Jay va se remarier quatre fois. Dans un docu, Jay dit : «My second mariage was to a Filipino from the Philippines, That didn’t work. The third mariage was a black girl from Guadalupe. The next time I married, it was a Japasese girl from Tokyo. The next time I married, it was a French girl.»

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             Jay enregistre Real Life à Paris en 1983 avec Larry Martin (guitare), Zox (basse) et un accordéoniste qu’on entend surtout sur «Deep In Love». Puis il chante en Français sur «Get Down In France». Il raconte n’importe quoi - Get down mademoiselle ! Madame ! Do it ! - C’est monté sur un beat têtu comme un âne, Jay fait tout à l’interjection - Do it ! Get down ! Move Around ! - Il ressuscite en B son vieux «Feast Of The Mau Mau», il y fait Jay the baboon, et il passe en force son «Poor Folks» sur une valse à trois temps. Il termine par une nouvelle version de «Constipation Blues» encore plus ‘lumineuse’ que celle de What That Is - I got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Alors il va jusqu’à la victoire finale, let it go ! Prout ! Il est hilarant. Il est le seul au monde à savoir pousser derrière un micro, uuuhharhhhh, tout en couinant des p’tis cris d’orfraie, et tu te marres à chaque fois que tu l’entends lâcher les gaz. Prout prout ! 

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             Puis Jay rencontre Rudi Protrudi des Fuzztones, qui le branche sur Midnight Records, le label de JD Martignon, un Français installé à New York. Martignon sort un Live de Screamin’ Jay Hawkins & The Fuzztones. Jay le harcelle pour lui soutirer du blé, mais Martignon n’a pas un rond. Le Live avec Fuzztones est un mini-album 4 titres, et dès «Alligator Wine», Jay screame son scream out ! Il surpasse tout ce qui a été fait en matière de scream. Il screame encore le because you’re miiiiine d’«I Put A Spell On You», et en B, il attaque un nouveau cut, «It’s That Time Again», après avoir présenté Henry et les Fuzztones. C’est un gros boogie avec du solo de fuzz sur la fin. Puis arrive le prout final avec «Constipation Blues», oumpfff, il pousse, prrrrrr, prrrrrr, il y va au let it go et il nous sert sur un plateau d’argent le summum de la pétomanie screameuse extrême.

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             Bergsman évoque aussi une bagarre entre Jay et Esquerita, à propos d’une vieille histoire de dette. Jay sort un cran et Esquerita brandit une bouteille cassée. Le sang gicle. Jay en a marre des conneries d’Esquerita, alors il lui décoche un crochet du gauche «to the side of his head, knocked him out cold. End of fight.» Rudi raconte aussi que Jay et Esquerita ont passé du temps ensemble au ballon - According to Jay, he had to beat the shit out of Esquerita because he was a fucking queer. Chez Jay, tout est drôle, même les histoires de ballon.

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             Il existe un live enregistré au Méridien de la Porte Maillot : Live & Crazy. Jay avertit le public : «Tonight we’re part of the history. We’re doing a record ! Marci bûcouuuuu !» Et il annonce a song from a very good friend, Mr Lloyd Price : «Lawdy Miss Claudy». Et comme dans tous les albums live, t’a le solo de gratte et le solo de sax. Il pousse ses cris habituels dans «The Whammy», dans «Hong Kong», et dans «Alligator Wine» - Don’t be afraid to be an animal/ Because that’s what love is all about - Il fout le paquet sur son vieux «Put A Spell On You», et plus loin, sur l’imbattable «Constipation Blues», un vrai festival de prout-prout, ça rigole bien au Méridien, prrrrrrr splashhhh, I think it’s gonna be alright ! Puis il remercie les Parisiens, marci bôcouuuu ! Marci môsieuh !  T’es plié de rire.

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             En 1989, Jay tourne Mystery Train avec Jarmush. Il y joue le rôle du night clerck at the Arcade Hotel, et Cinqué Lee (petit frère de Spike Lee) joue le rôle du bellboy. Ils observent une prune que Jay finira par avaler. Grâce à Jarmush, la situation financière de Jay s’améliore et il achète une maison à Los Angeles. Mais il a des problèmes financiers et il largue tout pour aller s’installer en France, avec Colette, qu’il épouse. Il a 30 ans de plus qu’elle. Leur mariage dure trois ans, de 1992 à 1995. Jay est resté très attaché à la France. L’un de ses meilleurs amis n’est autre que Gainsbarre, auteur d’Evguénie Sokolov, l’histoire d’un peintre pétomane. Gainsbarre et Jay font une version de «Constipation Blues» pour un show télé.

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             Pourquoi faut-il écouter Black Music For White People ? Pour trois raisons essentielles. Un, une cover de l’«I Hear You Knockin’» de Smiley Lewis rendue célèbre par Dave Edmunds. Jay bouffe l’Edmunds tout cru. Crouch crouch ! Deux, la revisitation d’«Ol’ Man River», il y fait un vrai numéro de cirque. Et trois, «Strokin’», un heavy funk, et là le Jay devient fou. Il joue avec le funk comme on joue avec le feu. Jay est un prince clownesque, un imbattable - I’m strokin’ to the East/ I’m strokin’ to the West ! Have you ever made love before breakfast ? - Il mène le bal, il groove son scream to the East et to the West -Did you make love yesterday?/ Did you make love last week? - Il déraille pour le meilleur du pire, sa voix s’éraille à merveille - I won’t stop until she’s satisfied - Jay est l’un des cracks du siècle, ce Stockin’ couronne sa légende. Sur cet album, il fait aussi une version diskö d’«I Put A Spell On You». 

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             I Shake My Stick At You est un album attachant. Jay est bien accompagné, notamment sur «Because Of You», un fast jump. Avec l’extraverti de service, ça fait des étincelles. Jay allie l’énergie subliminale à la fantaisie du Grand Guignol. Avec «Don’t Fool With Me», il passe à l’heavy groove. Il est magnifiquement accompagné : poux et sax sont saignants, alors Jay screame de toute son âme. Il monte «Furburger» sur le tempo d’«High Heel Sneakers», et à la fin, il ramène son cirque de scream extrême. Il emmène encore «Cookie Time» au scream extrême. Il bat tous les records du scream. Les cuts sont longs et souvent sans valeur ajoutée, mais si on attend la fin, on entend Jay screamer comme un démon. Il termine avec un «Rock Australia Rock» monté sur un beat tribal, il le chauffe à blanc et bascule dans le primitif. C’est assez demented.

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             Sur Cow Fingers & Mosquito Pie, on retrouve 8 cuts d’At Home With Screamin’ Jay Hawkins et des chutes de session OKeh. Qu’importe, ça reste un bonheur que d’écouter le vieux clown : «Little Demon», classic Jay monté sur un beat rockab. En bon cannibale, il bouffe «You Made Me Love You (I Didn’t Want To Do)» tout cru. T’en peux plus de rigoler avec «Hong Kong», et on lui déroule le tapis rouge sur «I Love Paris», il ramène les Mau Mau à Paris. Il est le roi des iconoclastes. Il prend son «Alligator Wine» de haut, eh eh, et fait l’opéra de la Soul avec «Temptation».

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             Le stand-out track de Stone Crazy paru en 1993 est une cover de Wolf, «Who’s Been Talking». Un géant salue un autre géant. Très impressionnant, d’autant qu’un certain Michael Keneally joue des plans de gratte vertigineux. Jay revient à son vieux jump de type Leiber & Stoller avec «I Don’t Know». Il y singe le Riot In Cellar Block #9. Et quand on l’entend chanter «I Beleive To My Soul», on voit qu’il maîtrise bien le genre. Plentiful of Jay ! Il croque toute la black à pleines dents. Son terrain de prédilection reste bel et bien le comedy act. Dans «Last Saturday Night», il raconte qu’il rentre bourré chez lui et qu’il trouve une tête dans son lit. C’est la tête de sa femme. En B, il appelle le plombier («Call The Plumber») et passe au heavy romp d’High Heel Sneakers avec «I Wanna Know». Fantastique romper !

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             Enregistré en 1994, Somethin’ Funny Goin’ On ne sort pas du rang. Jay est bien accompagné, le guitariste s’appelle Buddy Blue et le morceau titre est un heavy boogie, donc pas de problème pour Jay qui le bouffe tout cru. Sur «Rock The House», il a des chœurs en call & response - Rock the hall ! Everybody ! -  et il fout le feu à son boogie dans «Give It A Break» à coups de bye bye love. Et il profite de «You Make Me Sick» pour pousser des hurlements d’hérétique travaillé au fer rouge par le Grand Inquisiteur espagnol, ammmhhhh, ooohhhhh, et il pète un coup pour briser le pathos des caves maudites.  

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             Au dos d’At Last, Jay porte des bagues à tous les doigts. Et dès «Listen», il sort le grand jeu, avec des cris de martien. Jim Dickinson produit cet album enregistré à Memphis, chez Sam Phillips. Roland Janes est l’ingé-son. David Hood et Roger Hawkins sont en studio. Jay pète et fait le con, il fait la basse-cour et prout-proute à gogo. Ah qu’est-ce qu’ils ont dû se marrer dans le studio d’Uncle Sam ! Jay tape dans le blues avec «Pot Luck». Pour cet heavy blues, il retrouve la stature de Jerry Lee. Il parle de lui, comme le fait Jerry Lee. Il parle aussi d’alligators et même de crocodiles. Il grogne comme Bobby Bland - I’ll put my spell on you/ I’ll turn you in a three legged kangaroo - et il devient fou, alors il grogne et il pète à tire-larigot. On a aussi un «Deceived» joué à la ballade expéditive. C’est un extraordinaire numéro de Roger Hawkins. Ça solote de partout, guitare puis sax, Jay est tellement content qu’il pousse des cris de bête. On a encore du balladif tapageur emmené à train d’enfer avec «Shut Your Mouth When You Sneeze». Il y a du Kurt Weil en Jay, c’est évident. Il se passe aussi des choses extraordinaires dans «You Want Love». Frank Ash part en solo dans les coups de sax de Jim Spake, et Jay hurle - baby I’m your man like the wind and the sand - Dickinson finit ça au piano. Avec «Make Me Happy», Jay fait le blues de gospel définitif. Il peut hurler dans le blues et faire son prêcheur fou - Don’t tell me no more lies - et il finit avec une version trash d’«I Shot The Sheriff». Wild as fuck ! Ça bat tous les records !

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             L’année suivante sort sur Last Call un fabuleux Live At The Olympia, un double CD bourré de Jay, un Jay qui n’en finit plus que remercier les Français, marci ! Marci bôcouuuuu ! On l’entend screamer comme une bête sur «Don’t Love You No More» et t’entends de très beaux solos à rallonges de Frank Ash. Marci ! Marci bôcouuuuu ! Ash allume encore le «Pretty Girl’s Everywhere» qui suit. Le mec au sax est aussi un vrai crack, il s’appelle Didier Marty et Jay n’en finit plus de réclamer du rab, one more ! Pas de surprise sur l’ensemble, Jay enfile tous ses vieux classiques comme des perles et les versions sont souvent à rallonges. Il fait de l’opéra sur «I’ll Be There» - When you’re blue/ Call me/ I’ll Be there - Et il attaque le disk 2 avec «Bite It», marci ! Marci bôcouuuuu ! Et pouf, voilà «Constipation Blues». Tu risques l’overdose de prout. C’est la première fois qu’on prout-proute à l’Olympia. Jay s’amuse bien avec «What’d I Say» et il part en délire booga booga avec «Alligator Wine». Il redevient le screamer extrême que l’on sait avec «I Put A Spell On You», marci ! Marci bôcouuuuu !, il shake le «Shout» des Isleys, marci ! Marci bôcouuuuu !, et adresse un gros clin d’œil à Fatsy avec «Please Don’t Leave Me», woh-oh-oh-oh et ça répond. Marci ! Marci bôcouuuuu !. Puis voilà la conclusion suprême, «Goodnight Sweetheart» : «My name is Screamin’ Jay Hawkins ! Thank you !

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             Les fans de Jay peuvent s’offrir The Singles 1954-1957, une compile parue en 2011 sur Rumble. On y retrouve des tas de choses connues comme «Baptize Me In Wine» ou «Please Try To Understand». Il reste très vieille école, allant du jump de big band au heavy balladif gluant. On voit qu’il crée un genre avec «(She Put The) Whammee (On Me)» : l’horror rock voodoo de train fantôme. Il propose en B un «Talk About Me» de thé dansant, très plaisant, un peu désuet, puis «Little Demon», un petit rock bien saxé et c’est avec «Frenzy» qu’il salue la compagnie.

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             S’il fallait emmener un Screamin’ Jay sur l’île déserte, ce serait bien sûr le Screamin’ Jay Rocks de Bear. Car là t’as tout, l’early Jay déjà dangereusement extraverti («Little Demon»), l’heavy shouter de jump, aussi puissant que Jerry Lee («In My Front Room», le pire raw de tous les temps, il finit en cannibale), l’écrabouilleur de wahhhhh («This Is All», raw à l’extrême), le screamer ultime («[She Put The] Wamee [On me]», il screame dans la glaire), le roi de l’heavy blues («I Is», oh yeah I is), le bouffeur de jump («You Ain’t Foolin’ Me», il croque les os du jump, crounch crounch), le virtuose du bllllllllbllllllll («Frenzy»), l’homme de la jungle («Alligator Wine»), le fou dangereux («The Whammy», il te screame ça jusqu’à l’oss de l’ass), le primitif explosif («All Night», il fait son cannibale, il renifle), et le roi du raw, le pire raw de l’histoire raw («Please Don’t Leave Me», il fait monter le who-oh-oh et les chœurs suivent, quel cirque !). Jay et Jerry Lee : le blanc et le noir. Là t’as tout.

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             La fin de l’histoire de Jay est nettement moins drôle. La fameuse Monique... L’Africaine...Jay habite à un étage et elle à un autre. En l’an 2000, Jay a 70 balais. Il a la trouille de Monique. Il appelle Colette pour lui dire qu’à chaque fois que Monique lui prépare la gamelle, il est malade comme un chien. Rudi : «I do know that one person in his band insinuated that Monique killed him.» Jay arrive à l’hosto avec un blocage intestinal et il casse sa pipe en bois aussi sec. T’as plus qu’à sortir ton mouchoir.

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. Real Life. Zeta 1983

    Screamin’ Jay Hawkins & The Fuzztones. Live. Midnight Records 1985

    Screamin’ Jay Hawkins. Live & Crazy. Blue Phoenix 1989

    Screamin’ Jay Hawkins. Black Music For White People. Bizarre/Straight/Planet 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. Cow Fingers & Mosquito Pie. Epic 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. I Shake My Stick At You. Aim 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. Stone Crazy. Bizarre/Straight/Planet 1993

    Screamin’ Jay Hawkins. Somethin’ Funny Goin’ On. Bizarre/Straight/Planet 1994

    Screamin’ Jay Hawkins. At Last. Last Call Records 1998

    Screamin’ Jay Hawkins. Live At The Olympia Paris 1998. Last Call Records 1999

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ Jay Rocks. Bear Family Records 2008

    Screamin’ Jay Hawkins. The Singles 1954-1957. Rumble Records 2011

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You : The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    L'avenir du rock

     - M/X file

     

             Afin d’explorer les frontières de la métaphysique contemporaine, Jacques Sans-Sel reçoit une fois encore l’avenir du rock. D’une voix théâtralement grave, il ouvre son Bal des Naze :

             — Avenir du rock, votre rupture avec la scolastique universitaire n’est-elle pas anachronique ?

             — Nique ta mère...

             — Pardon ?

             — J’t’ai dit : nique ta mère.

             Aguerri, Jacques Sans-Sel reprend aussitôt. Il se sent même galvanisé par l’écueil sur lequel vient de s’échouer son radio show.

             — Vos admirateurs ont noté votre ralliement au système cosmologique copernicien. Comment pourriez-vous justifier un tel ralliement ?

             — M’en branle

             — Pardon ?

             — Ralliement/M’en branle.

             Excité, Jacques Sans-Sel desserre son nœud de cravate. Ça faisait une éternité qu’il n’était pas tombé sur un os pareil. Voilà enfin un invité qui dit vraiment ce qu’il pense ! Wouah !

             — Pourquoi vous acharnez-vous à détruire le dogmatisme, avenir du rock ?

             — Wanna be your dog.

             — Pardon ?

             — Wanna be your dogmastisme !

             Jacques Sans-Sel entre en transe. Il sent qu’on a dépassé les frontières de la métaphysique contemporaine, il exulte, il transpire. D’une voix chevrotante, il pose une dernière question :

             — Quel message souhaitez-vous transmette au genre humain, avenir du troc ?

             — M/X !

     

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             Nouveau jackpot à la grande loterie du rock : M/X. T’en reviens pas de tomber sur un groupe inconnu aussi bon. Ce p’tit power trio vient tout de droit de Bristol,

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    deux p’tites gonzesses et un p’tit mec. La p’tite Mimi Edwards n’a pas l’air comme ça, mais elle bat un sacré beurre, dans la prestigieuse tradition des grands batteurs anglais, elle peut battre heavy et rouler jeunesse. La p’tite Liv Allen gratte une SG avec

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    un ferveur incontestable, au point que t’as du mal à la quitter des yeux. Pur rock’n’roll animal ! Et au milieu t’as le p’tit Max Pickering qui rue dans ses brancards avec une autorité disturbante. Il a tout : le look et la vraie voix. Il a tous les atours et les pourtours d’une rockstar. Vers la fin du set, il va même gratter un peu de basse.

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    Les trois M/X proposent une formule explosive enracinée dans la noise-punk anglaise, un webzine anglais les qualifie de DIY punk-rock trio, mais ça va beaucoup plus loin que ça, car ils ont des chansons, notamment cette bombe atomique nommée «Pavlov» qu’ils claquent en début de set. T’es hooké aussi sec. Dès Pavlov, tu piges tout. T’es ahuri par le niveau de ce trio qui tombe du ciel et tu vois la p’tite Liv trépigner comme une espèce d’AC/DC dans son coin, elle frétille et elle exulte, elle bouillonne et elle beugle, elle gratte et elle rue, elle te goinfre de good vibes, elle semble exploser de bonheur, tout ce qu’elle gratte est minimal et foutrement efficace. Tu vois rarement trois énergies se combiner aussi merveilleusement. Ils enfilent leurs cuts comme des perles, tu tends l’oreille car c’est très écrit. C’est très Fall dans l’esprit. Ils ont du

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    contenu dans le contenant. Sur «Momma», la p’tite Liv gratte des accords de énième diminuée qui te montent droit au cerveau. Ils font basculer leur Momma dans un abîme de noise anglaise. C’est à peu près le seul cut calme du set et aussi le plus fascinant. Toute cette effervescence impressionne. Le parallèle avec The Fall n’est pas exagéré. Ils y vont au nothing to lose, à la va-comme-je-te-pousse, au here-we-go permanent, ils ne connaissent ni le mot ‘répit’, ni le mot ‘calmos’, leur truc c’est de redonner vie au rock anglais. Pan a encore frappé.

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    Signé : Cazengler, classé X

    M/X. Le Trois Pièces. Rouen (76). 12 février 2026

    Concert Braincrushing

     

     

    L’avenir du rock

     - Nom de Dion !

             Boule et Bill déboulent au bar. L’avenir du rock les salue d’un hochement de tête. Pas question de se salir les mains. Boule rire son premier boulet :

             — Y boit quoâ, l’avenir du froc ?

             Bill répond :

             — On dirait bien qu’y boit une mousse, Boule...

             S’ensuit une minute de silence. Bill la brise :

             — Y paierait-y pas sa mousse, c’te gros égoïsse ?

             L’avenir du rock ne s’abaisse pas à répondre. Il les connaît par cœur. Ils vont s’épuiser la cervelle en cinq minutes. Agacé par le silence méprisant de l’avenir du rock, Boule reprend d’un ton menaçant :

             — L’est pas très charitable, l’avenir du troc !

             À quoi Bill ajoute :

             — L’est aussi chrétien qu’un ch’veu sur la têt’ à Mathieu !

             Et Boule de surenchérir :

             — Doit pas aller souvent à la messe, l’avenir d’mes deux !

             — Tu crois qu’y croit en queck’chose, c’te gros égoïsse ?

             — Chais pas, Bill, ça m’a pas l’air, faut lui d’mander...

             — Alors avenir du broc, tu crois-ty en queck’chose ?

             Excédé, Boule monte d’un ton :

             — Tu crois en qui, avenir de mes couilles, en nallah, en bouddah, en Zeusse ? Tu crois-ty au père Noël ?

             — Boule, j’te parie cent boules qu’y l’est assez con pour croire en Dieu !

             Pas question de rater une occasion pareille. L’avenir du rock éclate de rire :

             — Pas en Dieu, Bill, mais en Dion.

             Les deux autres sont sidérés. Tout ça pour en arriver là ! L’avenir du rock, ajoute, en levant un doigt expert :

             — Attention les gars, je parle de Dion Lunadon, et non de Dion DiMucci. C’est pas la même boutique !

     

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             On gardait un bon souvenir de Dion Lunadon. Il avait su ramener un peu d’In The Red dans la prog dramatiquement melbournisée du festival de Binic. On peut même dire que cette année-là (2024), avec ses anciens collègue d’A Place To Bury Strangers, ils avaient sauvé ce pauvre festival en perdition. In The Red c’est pas de la gnognotte, c’est une école de pensée, au même titre que Crypt, Norton, Estrus et Sympathy For The Record Industry, ces gens-là ont initié une véritable révolution permanente avec des racines qui plongent dans le garage-punk des sixties. Dion Lunadon a sorti deux albums sur In The Red, et ce n’est pas un hasard s’il ouvre pour la nouvelle coqueluche du label, Des Demonas. On ne peut pas imaginer meilleure prestance de la cohérence. Par les temps qui courent, un label comme In The Red est devenu essentiel à la survie des cervelles.

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             Dion Lunadon ramène avec lui le fantôme de Dominique Laboubée. Il ramène aussi cette chaîne phosphorescente dont on ne comprend pas l’intérêt. Mais bon, il aime bien faire le con avec sa chaîne. Il l’exhibe d’ailleurs que la pochette de Systems Edge. Comme le fantôme de Dominique, il porte du cuir noir. Il gratte une SG blanche éculée par des tas d’abus, et à sa droite se dresse un fabuleux bassman japonais. Celui-ci nous dira d’ailleurs après le set qu’il a failli être embauché par Guitar Wolf. Pas surprenant : allure de rockstar, joli son, énorme présence scénique, il a tout simplement volé le show.

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             Et quel show, amigo ! Ils sont nettement plus hot au club que sur la grande scène de Binic. C’est toujours une erreur que de programmer des groupes de garage-punk en plein jour sur cette grande scène : le son se barre et le groupe est tellement dispersé qu’il perd sa cohésion. C’est tout de même dingue que les organisateurs ne comprennent pas ça. Jouer en plein jour sur une grande scène, c’est un véritable handicap pour un groupe habitué aux petites salles. La différence est nette au Club, Dion Lunadon et ses trois collègues fulminent admirablement, they blow littéralement le roof, ils transforment ce pauvre Club en cocotte-minute, ça rue bien dans les rencards, ça pousse au cul, ça push les poches, ça pique des pointes, ça pleut des cordes, ça pousse-toi-d’là que-j’m’y-mette, ça perce des tunnels, ça percute le fouettard de plein fouet, ça tape dans l’œil du cyclone, au passage, tu reconnais cet «Howl» qui flirte tellement avec l’insanité et qui se trouve sur le premier album sans titre. Ce digne

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    fils de Bury n’en finit plus d’enfiler ses perles fumantes. Zéro contact avec le public - shy as a cloud drifting ? - il mise tout sur ses dynamiques dévastatrices et l’over-power de sa riffalama. Il tape une vieille stoogerie, l’«It’s The Truth», tirée de son premier In The Red, Beyond Everything. Il rocke à outrance les limbes de son ombilic. Il met tout le paquet, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire. Il invente un genre nouveau : le wild blast lunadien ! Wild blast encore avec «Living & Dying With You». Tu t’en décroches la mâchoire. C’est bourrin, mais c’est aussi sans appel. Il faut entendre ‘bourrin’ au sens du percheron de Millet qui laboure le champ à l’aube. Comme Georges Rouquier dans Farrebique, Dion Lunadon te laboure en profondeur, il te retourne les terres pour que le printemps germe dans le Biquefarre qui te sert de

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    cervelle. Dion Lunadon est l’un des derniers grands blasters des temps modernes. On retrouve encore l’excellent «I Walk Away» bien excédé, il s’arrache bien les ovaires à coups d’Aw walk away ! Tout tient debout, même si t’entends parfois des cuts d’un intérêt limité, mais globalement, tu tires bien tes petits marrons du feu. Dion Lunadon alimente ton goût pour les vieilles mythologies, et de savoir qu’il existe encore ça et là des petits volcans actifs sur cette pauvre terre, ça remonte bien le moral des troupes.

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             Pour rester sur ces bonnes impressions, l’idéal est de rapatrier vite fait le mini-album Memory Burn paru en 2024. Comme d’usage, il enregistre tout seul son fast-punk d’hard Dion, aidé par un mec au beurre. Le Dion adore foncer tout droit, c’est sa raison d’être. Il est d’une certaine façon le dieu de la pugnacité têtue, comme le montre le «Good Times» d’ouverture de balda. Bon autant te prévenir : t’apprendras rien de plus que ce que tu sais déjà. C’est solide, mais sans surprise. C’est en B que se planque l’hit : «Hollywood Blues». C’est très «Death Party». Même beasty sound, même stubborn beat. Puis il s’énerve pour de bon avec «Zenith Forever». On se souviendra du Dion comme d’un p’tit mec bien énervé. C’est sa grandeur.

    Signé : Cazengler, Lunacon

    Dion Lunadon. Le 106. Rouen (76). 10 février 2026

    Dion Lunadon. Memory Burn. Beast Records 2024

     

    *

             En ce bas monde, seule une chose est sûre, il est inutile d’aller vers Hécate, c’est elle qui vient vers vous. Méfiez-vous des carrefours. Surtout si vous entendez un chien aboyer.

             Je peux en apporter la preuve : je recherchais de la musique grecque inspirée par l’antiquité, la première chose que j’aperçois sur la chaîne de  Stefanos Krasopoulis, c’est une belle photo. Darkly. Rien à voir avec ce qu’il poste d’habitude, des trucs d’obédience plutôt folklorique pour employer un mot stupide, mais là indubitablement la photographie d’une prêtresse invoquant, le titre de la vidéo est clair Hecate’s Breath.

              Mon cerveau m’avertit, attention Damie, tu connais. J’opine, je ferme la chaîne de Stephanos Krasopoulis, je farfouille dans mes archives, cinq minutes, l’intuition est bonne, je rouvre la chaîne de Stephanos, la photo de la prêtresse a disparu.

             Les rockers détestent que les filles leur échappent, serait-ce même une des plus terrifiantes déesses de la Grèce antique, évidemment mon flair me permet de la retrouver !

             Nous avons dans notre livraison 680 du 06 / 03 / 2025 chroniqué un  premier album d’Hecate’s Breath nommé Innocences assez déconcertant. Il avait été précédé en 2024 par Danse Macabre  dont nous reparlerons une autre fois. Nous allons nous intéresser à divers regroupements de morceaux effectués par le groupe lui-même durant l’année 2025.

    El., TS, Ax, Handful of Nails : All / Vile & El. : vocals  /Ame Severe : Add. guitars & Production / Melinoë : noise, subliminal entities

    ROOM FILLED WITH TARNISHED MIRRORS

    HECATE’S BREATH

    Il n’est pas évident de d’interpréter les créations d’Hecate’s Breath, nous n’avons que peu d’indices, parfois une image, parfois un poème, voire simplement une strophe.

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    Terrestrial commotions : La photographie dévolue à ce morceau est de Clarence Hudson White. Il est indéniable que le photographe né en 1871 et mort en 1925 s’inspire pour cet artefact de l’esthétique préraphaélite et symboliste. Un court poème de William Saphier lui sert d’exergue. Like crawling black monsters /The big clouds tap at my window, /Their shooting liquid fingers slide /Over the staring panes /And merge on the red wall.' En tant que directeur de revue, Saphier a permis à quelques-uns des plus importants poëtes anglais et américains de la première moitié du vingtième siècle d’acquérir une vaste audience. Surprenant cette violence musicale si on la compare à la pose hiératique de la photo, il est vrai que l’intensité sonore ne varie guère, toutefois il semble que quelque chose est en train de se déglinguer, le sentiment de menace oppressant comme ces coups batteriaux du destin inflexible se désagrège  en notes grêles… il est vrai que la prêtresse tient entre ses mains une boule de verre fragile, éclate-t-elle, se brise-t-elle comme un rêve, la rotondité de la terre est-elle vouée à la destruction, ne reste-t-il pas des traces de sang sur le mur du poème… Isolation : inhabituel, incroyable, une image en

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    couleur, de Jean Mazza (né en 1972), nous qui pensions que la palette d’Hecate’s breath ne s’autorisait que le blanc et le noir, et le blanc  n’est-il pas un simple noir négatif. Oui, mais le rouge n’est-il pas encore moins rassurant que le noir, n’est-ce pas lui qui colore la main des meurtriers. Un court poème d’Emily Dickinson : Hope is the thing with feathers / That perches in the soul, / And sings the tune without the words, /And never stops at all. Un oiseau de malheur, le coucou de l’âme, qui ne dit rien mais qui ne cesse pas de dire qu’il ne dit rien. Peut-être parce que dans leur tour d’ivoire les poëtes n’ont rien à dire. Souffles envoûtants et bruit de moteur, des coups pas très forts, dont la cadence se ralentit, serait-ce le rythme de l’assassin qui se fatigue à aiguiser son couteau, maintenant il nous semble entendre le bruissement de la mer, le moteur déferle et s’éloigne. Qui saigne là… la victime, le bourreau, ou le couteau. Le morceau est précédé d’une dédicace : funeste chanson pour une année sans lumière… Sheeted mirrors :

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    l’artwork : Anna-Vamey Cantodea, chanteuse, son Instagram est follement original. Le poème est de Sylvia Plath : "The size of a fly, /The doom mark Crawls / down the wall." Peut-être est-il temps de s’intéresser au titre de ce recueil qui repris pour illustrer ce recueil est agrémenté d’un ajout intéressant : Chambres remplies de miroirs ternis, / En train de tourner vers des horizons déchirés... Serait une allusion aux miroirs de Kozyrev… un bruit, une tornade se déplaçant dans l’espace à des milliards d’années-lumière car les dieux viennent de plus loin que la lumière, de plus près aussi, car peut-être tournoient-ils seulement dans notre tête. Aigrette romantique, drame de l’Homme confronté à sa propre création, un riff cosmique qu’il faut bien se résoudre à appeler une envolée des tréfonds, un cri qui laisse place aux sanglots d’un violon, et la profération survient, une onde de poésie submergeante, une tache noire posée sur la candeur de l’univers qui se résout à simuler un bruit de moteur, à imiter un violon tsigane faute de mieux. Serait-ce le souffle prodigieux d’Hécate…

             A méditer.

    THERE WILL BE NOTHING LEFT

             Un lit, une poupée, une chambre vide, fenêtres noires ouvertes sur la nuit… Le texte épigraphique de William Blake précise à merveille de quoi il s’agit : ‘’Ô Rose, tu es malade ! Le ver invisible Qui vole dans la nuit, Dans la tempête hurlante, A trouvé ton lit De joie cramoisie : Et son amour secret et ténébreux Détruit ta vie.’’ Ouverture et finitude coïncident.

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    Apathie for destruction : phonétiquement le titre fait penser à l’album Appetite for the destruction de Ted Nuggent comme quoi il existe toujours une zone d’ombre dans laquelle les contraires sont reliées par une invisible zone de coexistence. Une citation de William Blake nous indique de quel côté nous nous trouvons :  ‘’Et je l'ai arrosée de mes peurs, / Nuit et matin de mes larmes ; / Et je l'ai ensoleillée de sourires, / Et de douces ruses trompeuses’’. L’image est à l’image de l’absente de tous bouquets de Mallarmé, autrement dit d’une présence… Un bruit des pas lourds qui s’avancent mais qui s’effacent, un morceau stationnaire aussi immobile que ce 666 tracé sur une stèle, un simple compteur d’électricité, en bout de rue, quelques maisons, neige partout, une voix s’élève et puis se tait, l’on ne voit guère la différence, peut-être sommes-nous de l’autre côté de la fenêtre, qui ressemble tant à n’importe quelle fenêtre, dark ambient parcouru de courant d’effluves plus sombres, quatre notes qui résonnent plus fort afin de mieux disparaître. Mugissement de bateau qui quitte le port, qui s’éloigne du rivage. Qui saurait se battre devant l’inéluctable. Surtout pas le désir. There will be

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    nothing left : encore William Blake, l’homme de toutes les expériences et de toutes les innocences, ne seraient-ce pas les mêmes, seul le regard que nous leur portons… en tous les cas les deux vers érigent une coupure : ‘’ Et son amour secret et ténébreux : détruit ta vie.’’ autrement dit, deux contiguïtés, la photo n’en montre qu’une : guitare, rock’n’roll et solitude. Au bas de la photo, un trait de sang. Idéal pour que vous fassiez le test de rorschach… bruissements industriels de chagrin, des cymbales qui vous empêchent de penser, perdu que vous êtes dans les tubulures de vos synapses, tout droit dans un labyrinthe dans lequel vous tournez en rond, accroissement irrégulier de l’impossible retour en avant ou en arrière à tel point que ne subsiste plus qu’un grésillement, des voix s’élèvent chœurs angéliques, ou démoniaques, c’est encore à vous de choisir, d’ailleurs elles s’arrêtent pour que vous puissiez vous décider, la marche, le cheminement impossible reprend, même si vous comprenez que vos pas ne vous porteront jamais plus loin que votre chagrin, clameurs hurlantes, vous avez pénétré dans la chambre close de l’impossible, auquel nul n’est tenu,  n’est-ce pas ce qu’il pourrait vous arriver de mieux, apaisement, bruit de casserole, un vent mauvais stoppe la machine. Leçons de ténèbres : dans les ténèbres le lumignon de la poésie n’éclaire rien,

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    l’image est floue, nous nous croyions dans la métaphysique la plus abstruse, nous voici devant un pavillon de banlieue, le père, la mère, le bébé, un monde quotidien et souriant, plus inquiétant, cette silhouette au premier plan qui tient un fusil, que vise-t-il, la cible est hors du champ de la photographie. Quatre coups de cymbale pour annoncer le déploiement des ténèbres, et la musique survient, le générique de l’inénarrable avec hurlements à l’appui qui se répètent, des explications nous sont données à voix hautes, difficilement compréhensibles, mais qu’y a-t-il à comprendre lorsque l’on a déjà compris que les ténèbres retombent sur nous, nous enveloppent, nous englobent en elles, d’ailleurs quand nous avons franchi la barrière ne sommes-nous pas dans une zone de calme, quelques notes éparses comme quand vous cheminez dans le noir en tâtonnant sur les rochers qui parsèment le chemin, mais non ce n’est pas parce que nous avons quitté la zone de l’horreur que cette zone ne subsisterait pas hors de nous, et pourquoi pas en nous-même, comme de lointains échos auxquels nous finissons par nous habituer, à ne plus entendre, mais qui ne cessent pas… Comforting presence :

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     nous n’avons qu’une photo, surexposée, peut-être à un danger, un peu flou de même car il ne faut pas se fier obligatoirement aux apparences, bref une jeune femme endormie auprès de son chat, un vulgaire tigré, mais les yeux grand-ouverts, étincelants de limpidité, à quelle part de l’invisible est-il sensible en langue des oiseaux Hécate ne se traduit-il pas par : hey cat ! Résonnances metallique, serait-il possible que leur monotonie puissent nous induire au ronronnement d’un chat, amplifié et survolé, quelqu’un s’approche-t-il sur des pattes de velours, pas tout à fait des hurlements, des stridences, le chat entent-il ces sonorités d’outre-tombe à moins que la dormeuse ne soit déjà que la préfiguration d’une jeune morte, qui s’éloigne, que le félin ne quitte pas des yeux, pourquoi ses pupilles ne sont-elles pas dilatées par l’effroi, silence existe-t-il des endroits que les vivants ne puissent explorer qu’avec leurs yeux, un chœur angélique semblable à ces colliers de fleurs avec lesquels dans les îles paradisiaques l’’on vous accueille et que dans contrées occidentales l’on dépose sous forme de couronnes sur le marbre des tombeaux, le son devient si solennel que votre interprétation vous est fortement suggérée. Dancing queen : sachons que le groupe possède une œuvre en progress, peut-être

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     abandonnée ou remise à plus tard, qui s’intitule Danse Macabre… qui est la dancing queen, sur la photo,  elle paraît un peu délurée, affriolante, une jeune femme rieuse, l’on ne voit pas trop ce qu’elle est en train de bricoler dans / et avec ses mains, je lui trouve une certaine ressemblance avec Nancy Spungen la petite amie de Sid Vicious, mais je suis sûr que je suis le seul à émettre cet avis sur cette terre qu’il nous faudra bien quitter un jour. Ou une nuit. Z’en tout cas la phonerie ne donne pas l’illusion d’une joyeuse bacchanale, le bruit grossi mille fois de ces anciens téléphones de bakélite dont la roulette tournait à vide dans l’incapacité d’accrocher le moindre chiffre sur le cadran, entend-on un murmure, quelque serait-il au bout de la ligne pourquoi ces espèces de piaillements incessants qui vous foutent les chocottes, il est apparemment difficile de trouver une interlocutrice dans l’au-delà. Days : une photo, un polaroïd, l’on y voit une jeune femme, accompagnée

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     d’une fillette, peut-être deux sœurs, évidemment le cliché est flou et surexposé, au bas une date 20 août 1985, cela ne nous rajeunit pas, mais vieillit-on lorsque l’on est mort. Des sons qui s’éloignent puis se déploient, une voix chante elle parle de soleil et de jours heureux qui ont dégénéré comme si elle voulait les figer dans l’éternité. On dit qu’elle ne dure qu’un instant, ce doit être vrai, la chanson ne dépasse pas les deux minutes. Que voulez-vous l’éternité c’est court, surtout quand elle débute. Bard’s call : puisqu’il y

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    avait une prêtresse au début sur la photo, il faut bien qu’il y ait un barde, le voici sur la photo, elle n’est pas floue, l’on voit parfaitement la croix inversée fermement tracée sur son front, son regard n’inspire pas la sympathie, d’ailleurs est-ce simplement un barde, n’est-ce pas quelqu’un d’Autre… Des sonorités franches mais aussi fuyantes, lourdes mais des glissements comme des reptations, des tubulures entassées les unes sur les autres, il parle, il profère, lance-t-il des imprécations chacun de ces mots est un appel à le rejoindre, il se doit d’être compris comme une menace, il pénètre dans vos rêves, de ceux que vous recevez quand vous êtes vivants, de ceux que vous recevez quand vous êtes morts, il est le rêve d’un cauchemar et le cauchemar d’un rêve, nulle issue, nul endroit où fuir, ils détient la puissance, l’entendez-vous tinter, l’entendez-vous tenter votre âme si tenu qu’elle soit encore à vous, des bruits d’épée qui s’entrecroisent doucement car l’Adversaire est sûr de vaincre,  la musique s’étend, vous devez avouer qu’elle est belle, que vous ne mériteriez pas de l’entendre, quelque chose s’enfuit au loin dans l’espace… Cradle song : surprise elle est là, toute belle en pleine forme, toute de

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    blanc vêtu, un sourire trop joyeux pour être qualifié de blanc candide, déguisée en ours blanc, car si elle voulait se faire passer pour un ange, c’est méchamment raté. Ça commence doucement, mais pas tout à fait comme une berceuse, retour de ces pas lourds qui monopolisent l’attention, la bande-son essaie de les effacer mais ils persistent, mais vous avez ces instants de beauté foudroyantes et cette voix rauque qui délivre le message que vous attendiez depuis toujours, ce vous avez pris pour une pelure d’ours polaire n’est peut-être qu’une robe de mariée peu virginale. Il ne vous laissera rien.

    Vous êtes avertis.

    LIGHTLESS MASS

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    Celebrating a distant absence : titre éponyme de l’EP. Une femme à trois visages sur le dessin. Elles ne peuvent que représenter les phases de la lune hécatienne. La déesse, face sereine, tient en sa main un sablier pour nous signifier que la mort s’approche, de l’autre un bouquet qu’elle cueillit dans les champs d’asphodèles, à sa droite le visage de la demoiselle nous regarde avec suspicion, la troisième darde vers nous un regard compassionnel.  Le texte de Marion E White : L’on s’appelle, puis l’on se plaint de l’écho, se fait-il l’écho du dialogue intérieur de la déesse ou est-il dirigé vers ces masses d’individus qui se ressemblent tous dans leur propre obscurité mentale… Une première note en point d’interrogation qui se métamorphose en une belle suite musicale, l’atmosphère s’assombrit, tintements, sont-ce les crotales lointains des officiants dans le temple, cliquètement et tintinnabulation, la voix s’élève, claire et distincte, quelques instrument en grésillent de peur, l’on ne sait ce qu’elle a dit, lorsque les paroles sont trop claires comment notre obscurité   pourrait-elle le comprendre, l’on est dans une cérémonie, une procession qui tourne sans fin, peut-être autour de la statue de la déesse, le chant reprend comme un écho surmultiplié, elle est là, toute voilée de noir, souvent la lune est noire même si beaucoup l’ignorent, ses mains se meuvent, elles s’ouvrent font mine de caresser les chœurs qui accompagnent leur danse sacrée, mais se muent en griffes, en serres d’oiseau de proie, l’image s’efface, des voix éthérées s’élèvent. Psalm for the dead :

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    Claude Cahun (1894-1954) fut la nièce de Marcel Schwob, ne soyez donc pas étonnés si elle fut poëte, peintre, photographe, féministe, surréaliste, résistante, oscillant entre érotisme, amour fou et folie… Elle a longtemps habité près d’un cimetière, le texte qui accompagne la photo est d’Anne Sexton (1928-1974), poëtesse et dépressive, elle influença notamment la Beat Generation, « Et les morts ? Ils gisent pieds nus dans leurs barques de pierre. Ils ressemblent plus à la pierre que ne le serait la mer si elle s'arrêtait. Ils refusent d'être bénis, gorge, œil et phalange. » Est-il nécessaire d’expliciter davantage, toutes deux pourraient relever d’une confrérie de sœurs hécatiennes. Est-il besoin de faire tant de bruit pour réveiller les morts, dorment-ils seulement, ne sont-ils pas des vaisseaux de pierre qui naviguent sans sombrer, ni escale sur de lointaines mers intérieures. La voix s’élève comme une prière aux morts qui sont plus vivants que nous selon Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, est-ce pour se faire remarquer que la voix dégobille et la mort forgeronne en vain peut-être, car peut-être les morts sont-ils éparpillés dans la voix des vivants, dans les bruits des instruments, cette pensée ne nous conduit-elle pas vers la folie de penser que le monde est fait de la matière des morts. Sifflements, que voulez-vous il faut bien vivre.  Gall saliva psalmody : le dessin représente Cerbère le chien à trois

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    têtes, le vers de Virgile le décrit à merveille : "Monstrum horrendum, informe, ingens / cui lumen ademptum’’. Psalmodie pour les insectes qui pondent dans les tissus des morts, lorsque les œufs éclosent les larves se nourrissent des morts, sont-ce les morts incommodés qui rugissent en eux-mêmes, ou alors les paroles qu’échangent les larves, ou juste un avertissement de ce qu’ils deviendront quand ils ne seront plus. Musique inéluctable qui avance à la manière d’un précis de décomposition, un feu qui couve lentement mais sûrement. L’est sûr qu’il y a de quoi saliver et déglutir. Mouvement perpétuel. Les vivants ne se nourrissent-ils pas des morts, en habitant leurs maisons, en lisant leurs poëtes, en s’inspirant de leurs artistes. Vesperal  auspices : l’artwork n’est

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     pas sans évoquer l’esprit des photos de Clarence Hudson White, photos qu’il réalisait avec les membres de sa bourgeoise famille, ce qui toutefois laisse rêveur, sans être un sectateur d’Hécate il suffit d’être touché par le souffle d’Hécate pour être inspiré. Rappelons que les auspices sont des présages envoyés par les Dieux. Sur la photo, la prêtresse ou Hécate désigne ce qui va arriver en donnant l’ordre de se diriger dans la direction qu’elle indique. Vespéral signifie ‘’du soir’’. Se souvenir de l’expression ‘’ soir de la vie’’… Le premier pas à effectuer pour rejoindre ceux qui couchés sous la terre sont privés de lumière. Musique sombre. Marche funèbre. Générique de fin. Toutes les contradictions arrivent à leur terme et se dénouent, tristesse et grandeur, il est inutile de se révolter, comme des coups de fouets sur les épaules, les hurlements de ceux qui ont peur, ou ceux de la bête qui se lèche les babines, des sifflements, des applaudissements de ceux qui tiennent enfin leur meilleur rôle de figurants dans la dernière scène, grandiose et peu éphémère car la fin ne se terminera vraiment jamais. Les huis des portes se referment sur un dernier grincement.

             Ceci n’est qu’une rêverie interprétative. Le souffle d’Hécate m’a-t-il inspiré ?

    Damie Chad.

     

    *

             Il fut une époque, hélas lointaine, où j’achetais beaucoup de magazines Metal, j’ai arrêté, à la longue cela devenait fastidieux, toutes les revues se ressemblaient, de belles photos couleur, là-dessus aucun problème, mais tous les articles se répétaient, on vient d’enregistrer un disque, quelques anecdotes bla-bla-bla, on part en tournée bla-bla-bla, à force j’avais l’impression que tous les groupes jouaient à plus substituable que moi tu meurs, bref plus vous lisiez,  l’envie pressante de se procurer les disques diminuait… L’ensemble manquait d’âme, cela sentait trop le processus stéréotypé de commercialisation, la mise en place de la pieuvre invisible du marché (pour parler comme Karl Marx), comme il se doit tentaculaire… mais au kiosque ce matin deux chiffres ont réveillé d’étranges impressions, 35 et 150…

    METALLIAN

    (N° 150 / Déc 2025 - Jan 2026)

             Metallian, le nom porte à la rêverie, Metallian, ce n’est pas Metal, c’est davantage et c’est moins. Un truc qui ne coïncide pas exactement avec ce dont il se réclame. Une certaine façon de voir. Je n’ai même pas jeté un  coup d’œil à l’intérieur de la revue avant de m’en emparer. Le légendaire flair du rocker. Supérieur à celui de Sherlock Holmes !

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             A l’origine, en 1991 Metallian est une revue underground, le tirage  photocopié ne dépasse pas les cinq cents exemplaires, née au Canada, à Montreal, vendue pratiquement en de rares boutiques ultra-spécialisées, elle parvient à toucher les Etats-Unis… Plus tard elle essaiera de percer dans les pays anglophones et distribuera chez les disquaires une version rédigée en langue anglaise. Son créateur, Yves Campion, revenu en France le fanzine va faire petit à petit son trou et se forger un petit noyau d’inconditionnels. La photocopie laisse la place à l’imprimerie. Une étape importante sera réalisée lorsque la revue est diffusée en kiosque.

             La revue a évolué, le heavy metal est laissé de côté, les sommaires proposent des groupes marginaux, un peu extrémistes dans leur approches musicales… Une nouvelle génération metallique est en train de naître dont les magazines qui squattent les gondoles ne parlent jamais… Elle ne tardera pas à être imité mais Metallian a toujours un ou deux coups d’avance sur la concurrence, dans leur grande majorité les fans restent fidèles, détestant retrouver leurs groupes ‘’à eux’’ dans les publications davantage grand-public, qui suivent la mode mais ne la créent point.

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    Metallian innove, le label Adipocere – un excellent article sur le créateur de ce label est à lire dans le deuxième numéro de Rituel – encarte son catalogue dans la revue, les lecteurs savent désormais où trouver les disques que les disquaires n’ont pas dans leurs stocks...  Coup de génie, la revue offre un CD présentant des morceaux de formations peu connues, voire totalement inconnues… dans son ensemble la presse n’y croyait pas, toutes les revues proposeront bientôt leur digipack… Dernière nouveauté, la revue troque les CD pour les DVD… Elle abandonnera vite, réaliser des reportages sur des groupes exige trop de moyens, techniques et financiers.

             C’est que les temps ont changé, le net propose des enregistrements sonores et imagés à tire-larigot. Plus besoin d’acheter un disque, il suffit de le charger, rapidement et gratuitement. La revue qui écoulait jusqu’à trente-cinq mille exemplaires ne dépassent plus les dix mille. Heureusement qu’un noyau de fans de la première heure et un socle d’indéfectibles abonnés a permis à la revue de survivre et de continuer sur sa lancée, trente-cinq ans plus tard Yves Campion est encore aux commandes…

    Il est temps de quitter cette hâtive présentation à gros traits pour regarder ce que ce cent cinquantième numéro a dans le ventre.  Débarrassé de sa gangue de plastique, fini les doux temps des feuilletages instructifs, le numéro paraît plus grand, simple illusion d’optique, je le concède, par contre nous avons bien les 84 pages du cent cinquantième fascicule en main, mais aussi en supplément le Metallian Underground N° 27 de vingt-quatre pages. Cerise sur le cerisier que l’on imagine japonais, si vous êtes abonné vous recevez en plus le CD Sampler Metal Explosion 05.

    Passons sur l’édito qui encourage les lecteurs à ne pas oublier de se ravitailler sur les stands de merchandising… l’argent a de toujours été le nerf de la guerre, le courage aussi. Niklas Kvarforth, fondateur de Shining, groupe suédois qualifié de Black Metal Suicidaire - genre de renommée un peu plus classieuse qu’une Légion d’Honneur - fondé en 1996, qui vient de sortir un album, n’en manque pas dans Les Chroniques Sulfureuses.  Commence par dire du mal du soleil trop chaud du Hellfest, s’en prend aux journalistes qui posent des questions si stupides qu’il a pris l’habitude de leur répondre par des idioties, ce qui a eu pour conséquence de porter ombrage à Shining… Il termine cette première salve en clamant haut et fort son dégoût d’internet. Le dernier bon disque qu’il ait entendu date de 1996… Mais depuis quelque temps il a enfin trouvé un groupe à son goût : Peste Noire. Hélas boycotté. Il est vrai que certains pensent que Peste Noire devrait plutôt s’appeler Peste Brune… Pourquoi la musique ne serait-elle pas traversée des mêmes idéologies que celles qui quadrillent la société actuelle, l’inverse serait encore plus inquiétant… L’important est de ne pas être dupe des endroits, quels qu’ils soient, où l’on met les pieds.

             Le reste de la revue bénéficie d’une structure assez simple. Pas de chronique de disque à part la rubrique Listenning session un seul album, appelé à sortir dans un délai assez bref, une unique page en vis-à-vis de l’interview d’un de ses membres du groupe. La couve du disque ou du CD sur lequel porte l’entretien se retrouve en petit format en haut de de cette page. Attention certains groupes bénéficient de quatre pages ou simplement de trois. La lecture est facilitée par une typographie aérée très agréable à l’oeil. Beaucoup de blancs séparatifs. Il est de notoriété commune que les lecteurs d’aujourd’hui n’apprécient guère les longues colonnes resserrées…

             Surprise, douze pages sont consacrées au calendrier 2026. Le bas de la page occupée par une photo d’un musicien, d’une affiche, ou d’un groupe, sur la large partie supérieure vous pouvez noter les dates de vos prochains concerts. Il serait mal venu de marquer vos rendez-vous chez le dentiste. Après cet intermède, qui avouons-le fait un peu remplissage, le magazine reprend son rythme habituel… Commenceriez-vous par vous lasser ?

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             Vous avez raison. Mais Metallian doit connaître la capacité d’ingurgitation de ses lecteurs. Voici la rubrique Grands Reportages. Munissez-vous d’une petite laine, nous voici en Norvège. Vous osez Oslo, touché, coulé, à l’eau ! Non à Bergen, ville mythique du Black Metal. La légende est connue, des groupes borderlines, Old Funeral, Immortal, et surtout Mayhem et Burzum. La frontière commune de ces groupes est la mort, attrait et répulsion. Violence, sang, incendies, meurtre, suicide, folie, forment le cocktail détonnant de cette moderne saga nordique.

             L’interview de Jannicke Miesse-Hansen, est la plus instructive. Vous ne la connaissez peut-être pas mais vous la voyez souvent. Ce n’est pas son visage qui apparaît sur des centaines de pochette de Metal, c’est elle qui a mis au point le principe des lettrages illisibles pour signifier le nom des groupes. Pourquoi si difficiles à déchiffrer. Parce que le secret est une marque d’appel. Parce que toute connaissance demande effort. Immortal et Burzum furent ses deux premiers logos… Elle parle aussi de politique. De Varg Vikernes qui participa à Mayhem et fonda Burzum, qui brûla plusieurs églises, qui assassina Oysten Aarseth… elle avoue qu’elle a témoigné contre lui… elle ne regrette pas cette époque chaotique, les choses se sont calmées, ils ont vieilli…

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    La rubrique Road Blues Festival évoque le Tyrant Fest 2025 à Oignies et Lille. Davantage de photos que de textes. Les dernières pages sont consacrées aux chroniques, un peu expéditives, à mon humble avis, des nouveautés. Toutefois nécessaire pour ceux qui veulent suivre l’actualité. Qui n’est que l’autre face de l’immuabilité des choses.

             Manque dans cette chronique l’essentiel : la beauté de l’artefact. Photos, poses, publicités (exclusivement Metal) donnent une unité de ton, de lieu, d’espace et de continuum digne des tragédies classiques.

             D’ailleurs le Black  Metal, n’est-il pas une tragédie en lui-même…

    METALLIAN

    UNDERGROUND N° 27

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             Ne partez  pas, le rideau se lève pour le deuxième acte. Pardon pour le vingt-septième. Le Metal c’est un peu comme la représentation de la Tétralogie de Wagner à Bayreuth. Faut quatre jours pour la voir en entier.

             Ne vous affolez pas, vous n’êtes pas en pays inconnu. Cet Underground est bâti sur le même modèle que son grand-frère. L’aurait été dispersé dans la mouture du précédent que l’on ne s’en serait pas aperçu. Si le numéro 350 a mis Megadeth en première page, le groupe sort son dernier album et est censé clore définitivement son parcours. (Il est à noter que si parmi le genre humain Jésus Christ ait été le seul à avoir ressuscité après son trépas, les groupes de Metal qui reprennent le harnais après leur dissolution sont monnaie courante… Dans d’autres courants musicaux aussi, mais les Black Metalleux sont les seuls à se revendiquer du Devil, ce qui change la donne !).

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             Sur sa couve le 27, peut se vanter d’un poids-lourd que le Megadeth, Z’ont plus lourd et plus pire, comme l’on dit dans les cours de récréation.  Pas n’importe qui : Mayhem en la personne d’Attila  Csihar qui présent le nouvel album Liturgy od Death. Comme un écho avec ce que racontait Jannicke Miesse-Hansen puisque sur la fin du dialogue Attlla évoque son fils Arion… le temps passe…

    who,cowboys from outerspace,screamin' jay hawkins,mx,dion lunadion,hecate's breath

             Certes Epitome vient de Pologne, Sepulchral d’Espagne, Ennui de Georgie, Slagmaur de Norvège mais  Jours pâles, Mortuaire, Thalidomide, Demontool, et Mankind de France, autre cocorico dans la partie Demo et Indie sur dix envois, cinq proviennent de notre pays, nul besoin de réindustrialiser, nous sommes un grand un grand producteur de metal !

             Pour les acharnés, reste encore trois pages de cortes chroniques d’albums qui viennent de sortir.

             Bonne lecture.

             Une mine à ciel ouvert.

             Pardon, à underground à explorer.

    Damie Chad.