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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 576 : KR'TNT 576 : ROBERT GORDON / BOBBY CHARLES / JIMI HENDRIX / MERRY CLAYTON / LEO BUD WELCH / BURNING SISTER / THOU SHALL SEE / LIQUID MAZE / ROCKAMBOLESQUES

     KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 576

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    24 / 11 / 2022

     ROBERT GORDON / BOBBY CHARLES

    JIMI HENDRIX / MERRY CLAYTON

    LEO BUD WELCH / BURNING SISTER 

    THOU SHALL SEE / LIQUID MAZE

     ROCKAMBOLESQUES

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 576

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    Le Gordon ombilical - Part Two

     

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             Tous les fans de rockab respectaient Robert Gordon, pas seulement parce qu’il fut l’un des géants du revival rockab des années 80, mais aussi et surtout parce qu’il s’est associé avec trois des plus grands guitaristes du XXe siècle : Link Wray, Danny Gatton et Chris Spedding. Robert le crack vient de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage, comme toujours, avec les moyens du bord. 

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             Bizarrement, Robert le crack répondait aux questions de Mark McStea dans le Record Collector daté de novembre, sans doute son ultime interview. Oh, pas grand chose, juste une page. Robert le crack a beau être un immense artiste, on ne lui a jamais accordé des dix/douze pages qu’on accorde ces temps-ci à Robert Fripp ou à Paul Weller. L’interview est en fait une petite promo pour Rockabilly For Life, un album de duos paru en 2020 sur Cleopatra, un excellent label.

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             Fantastique album, en fait c’est le chant du cygne de Robert le crack. Tu veux du rockab chanté par un crack ? Alors écoute «Steady With Betty» ! Robert le crack taille la route avec Williamson, mais c’est Robert le meilleur, même si cette vieille carne de Williamson fait son cirque. Tu veux des coups de génie ? Tu en as trois, à commencer par «Let’s Go Baby», avec Sped, c’mon baby let’s go ! Robert le crack redevient le roi du monde pour trois minutes, il roule des hanches et du bop in it, ça coule de source et ça coulisse comme une bite dans la culasse, il y rajoute des wanna go home et ça donne une fabuleuse merveille. La bombe des bombes, c’est sa version de «Please Give Me Something», il duette avec Kathy Valentine, il tape dans le saint des saints, il le chante de l’abdo, ah le puissant seigneur ! Il te l’accroche au punch-up de tomorrow night. Tav Falco adorait aussi ce classique rampant qui est l’un des hits les plus dévastateurs du XXe siècle. Robert le crack te le groove sous le boisseau d’argent. Troisième alerte rouge avec le «Knock Three Times» de fin d’album. Cette fois, il duette avec Steve Cropper, c’est un heavy blues amené au revienzy de non-retour. Robert le crack + Crop, ça donne du béton armé. Pas de pire power que la conjonction de ces deux bétons à deux pattes, knock three time and come in, Crop joue dans l’effroi du beffroi et Robert le crack te filoche ça au fil d’argent, sa voix virevolte dans les effluves de l’extrémisme légendaire, c’mon in ! Comme on est à la fête aux duos, alors on accueille à bras ouvert «She Will Come Back». Il y duette avec Linda Gail Lewis, c’est-à-dire la sister du hellfire, ça donne un résultat puissant et bienvenu, tu plonges immédiatement dans le bénitier de la bella vista, et quand Linda Gail duette, elle duette, elle ramène toute la niaque de la Bible Belt. Autre duo de choc : «One Cup Of Coffee» avec Joe Louis Walker. Hot as hell ! Derrière Robert le crack, ça prend feu ! Le vieux Joe joue comme un dieu, mais dans cet environnement, ça prend du volume. Robert le crack fait encore un numéro de cirque avec «If You Want It Enough», oui, il te swingue ça de haut. Tous les duos sont superbes, on sort ravi de cet album. Robert le crack ne pouvait que finir en beauté.

             Dans l’interview, il évoque ses début dans les Tuff Darts à New York, oh non, il n’aimait pas les chansons des Tuff Darts - I didn’t like the negativity and the lyrics didn’t work for me. I wanted to sing rock’n’roll, I mean REAL rock and roll - Pour éclairer la lanterne de McStea il explique comment s’est fait le rapprochement avec Link Wray : c’est tout bête. Il en parle à son producteur, Richard Gottehrer - Oh j’aime beaucoup Link Wray et j’aimerais bien travailler avec lui - et pouf, Gottehrer localise le Linkster et le contacte. On connaît la suite. Tout le détail de cette suite se trouve dans le Part One, quelque part en 2018. Robert le crack insiste sur un point capital : «We were never straight rockabilly anyway. We played it with a New York punk edge.» Rusé comme un renard, McStea demande à Robert le crack s’il reste des inédits datant de cette époque. Robert le crack hausse les sourcils :

             — Je ne pense pas qu’il en reste encore. J’ai réussi à choper des enregistrements live inédits datant de 77 et 78 que j’ai fait paraître en 2020. Ce sont les deux CDs The First National Tour et The Last Tour. Ils ont réveillé de très grands souvenirs et le son de Link là-dessus is just phenomenal. On y trouve aussi des cuts qu’on a jamais enregistrés en studio.

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             Le petit conseil qu’on pourrait donner à la fois aux fans de Robert le crack, à ceux de Link Wray et à tous les ceusses qui apprécient les grands disques live, serait de mettre le grappin sur ces deux albums. Car quel cirque ! Tout est explosif, là-dessus, on n’avait encore jamais entendu Link Wray sonner comme ça. Real wild cat ! Dès «Twenty Flight Rock», Linkster explose le préambule du vestibule. Boom ! Ça continue avec l’une des meilleures versions de «The Way I Walk» jamais enregistrées. Robert le crack reprend la main avec «I Sure Miss You», il y fait son Elvis, il en a les moyens et Linkster lâche sa vieille bombe : «Rumble» ! Boom ! Puis ils explosent tous les deux le vieux hit de Jimmy Reed, «Baby What You Want Me To Do». On note chez Linkster une fâcheuse tendance à voler le show. Il surjoue en permanence. Plus loin, ils lâchent une nouvelle bombe, «Baby Let’s Play House», Robert le crack y va au hiccup et ça bascule dans la folie. Même chose pour leur version de «Lawdy Miss Clawdy». On peut même considérer leur version de «Boppin’ The Blues» comme l’un des sommets d’un art qu’on appelle le rockab. C’est du hard rockab, comme l’est cette version effarante de «Flyin’ Saucer Rock’n’roll».

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             The Last Tour est enregistré en Allemagne. Attention, c’est un double CD. Tout est bien là-dessus. Absolument tout ! On retrouve bien sûr les mêmes standards («Rock Therapy», «The Way I Walk» et un «Twenty Flight Rock» joué à la folie Méricourt). Il jouent «Heartbreak Hotel» à l’ultimate et tapent un «Lonesome Train (On A Lonesome Track)» wild as fuck. Linkster joue de l’émulsion de la congestion. À l’entendre, on croit qu’il implose. Et comme dans chaque show, Robert le crack sort fumer sa clope pendant que Linkster joue ses killah tunes «Rumble» et «Rawhide» au maximum overdrive. Il faut aussi l’entendre amener «Flying Saucer Rock’n’roll» à la sirène d’extra-alarme, ou encore taper «Baby Let’s Play House» à la cocote sauvage. On retrouve «Baby What You Want Me To Do», encore plus heavy as hell qu’avant, Linkster joue dans tous les coins, il va chercher les notes de la folie. Ils rendent aussi hommage à Gene Vincent avec une version démente de «Be-Bop A Lula», Linkster gratte comme un con, il dévaste les cuts les uns après les autres («Endless Sleep», «(You’re So Square) Baby I Don’t Care») et tout explose à nouveau avec «Lonesome Train (On A Loneome Track)». La qualité du set dépasse les bornes du jeu des mille bornes. On retrouve encore tout ce saint-fruquin sur le disk 2, ça démarre sur l’I don’t need a doctor de «Rock Therapy», Robert le crack veut juste a rock therapy et derrière, tu as le Linkster dans un nuage de fumée. Il bascule littéralement dans la folie. Apocalyptic ! Comme on approche de la fin de l’aventure Robert Gordon/Link Wray, Linkster passe à la vitesse supérieure et attaque «The Way I Walk» à la réverb furibarde. On n’avait encore jamais entendu un truc pareil ! Robert le crack ne peut pas en placer une, l’indien Linkster fond comme l’aigle royal sur le rock’n’roll, tu n’as même pas le temps de réaliser, il est déjà reparti dans des virevoltes. Il fout ensuite une pression terrible sur «Mystery Train» et bien sûr, ils enchaînent avec le «Lonesome Train», puis ça bascule dans l’horreur sonique avec «I Sure Miss You», qui est censé être calme, mais non, Linkster en décide autrement. Il veut l’enfer sur la terre. On sent bien que ces sessions allemandes sont des sessions historiques. Linkster dévore tout cru le pauvre «Baby What You Want Me To Do». On ne peut pas imaginer plus bel hommage à Jimmy Reed. Robert le crack allume «(You’re So Square) Baby I Don’t Care», avec bien sûr l’autre fou de Linkster dans l’angle qui repart en vrille. Il ne fait que ça, de la vrille. Leur version de «Wild Wild Woman» est de la folie pure, c’est insoutenable de grandeur, ça dégouline d’intrinsèque, Linkster joue à la cisaille extrême, la pire qui soit. Encore du wild rockab supernova avec «Baby Let’s Play House», Robert le crack joue la meilleure carte, celle de la rockab madness et tu peux faire confiance à Linkster, il va te jeter de l’huile sur le feu. Ils s’envolent tous les deux comme des vampires dans le ciel noir de «Sea Cruise» et Linkster démolit tout dans «Red Hot». Il tape dans le mur du son et l’écroule. On le voit physiquement se barrer dans tous les sens. Les trois derniers cuts sont the last recordings de ce duo mythique : «Lonesome Train (On A Lonesome Track)», «The Way I Walk» et «I Sure Mis You». Véritable chaudron des enfers. Cette triplette de Bellville est l’une des plus sauvages de tous les temps. Le génie combiné de Robert le crack et de Linkster bat tous les records.

             C’est en 1979 que Robert le crack s’acoquine avec Chris Spedding. Linkster souhaitait faire son truc de son côté, alors adios Link, hello Sped.

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             On ressort enfin les enregistrements live de Robert Gordon & Chris Spedding. Rien qu’avec la pochette de Tear Up The House, c’est dans la poche : Robert Gordon se coiffe et Chris Spedding, tout décoiffé, fixe l’objectif avec la morgue d’un dieu vivant. On est tout de suite frappé par le génie vocal de Robert le crack dans «Mess Of Blues». On croit entendre Elvis. Robert le crack groove Elvis jusqu’à l’oss de l’ass, avec le même genre de power, c’est stupéfiant. Pareil avec «I Beg For You», «Little Sister» et «Don’t Be Cruel». C’est du pur jus d’Elvis. Ils développent un shuffle de locomotive avec «Heart Like A Rock». Sped devient le Mécano de la Générale. Robert le crack shake ça à la lourde et Sped le suit. C’est une merveille absolue de déroulé, avec des relances à coups d’oh oh oh qui dépassent l’entendement. Avec «Don’t Leave Me Now», Robert le crack se transforme en fantastique bouffeur d’écran. Il arrache chaque fois la victoire à la force du poignet. Leur version de «The Way I Walk» est aussi une merveilleuse conjonction de big singer et de big cocoteur. Ils terminent le live 2008 avec «Red Hot», le cheval de bataille du Memphis bop. Robert le crack le chante à la cavalcade, avec ce démon de Sped in tow. Le deuxième live est encore plus spectaculaire. Ils démarrent avec un «Blue Moon Of Kentucky» assez explosif, Robert le crack tear up the house, comme l’indique la pochette. Il ne perd pas de temps avec les détails. Il taille la route et Sped fait son Scotty. Encore une extraordinaire combinaison cut + guitar + voice : «I Love My Baby». Sped speede sa chique. Il joue partout. Il brûle toutes les politesses. Et puis voilà l’hommage mythique à Gene Vincent : «The Catman». Sped l’allume à coups de sonneries insensées - Rock rockabilly rebe/ I sure miss you - Ils cavalent leur «Gunfight» à la tagada-tagada et explosent ensuite «Lonesome Train». Les voilà propulsés au sommet de l’art rockab, avec tout le génie du gratté de Sped et la niaque imbattable de Robert le crack. Ils restent dans les transports ferroviaires avec «Mystery Train». Sped le prend à la cocote suprême et une certaine violence dans la prestance, c’est affolant de train arrives. On les voit aussi taper une version musclée de «Lonely Weekend». Il n’existe pas sur cette terre de meilleur hommage à Charlie Rich ! Sped le riffe dans le lard de la matière et Robert le crack le chante à la sérieuse convertie. Quelle fantastique énergie américaine !

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             Puis il faut voir et revoir le Rockin’ The Paradiso, un Last Call paru en 2006. Le répertoire n’a plus rien à voir avec celui du temps de Linkster, c’est plus orienté sur Elvis, beaucoup moins explosif. Robert le crack est un gros pépère, mais sa présence est immédiate. Sped est aussi un vieux pépère, mais un vieux pépère affûté, ils démarrent tout de même sur «The Way I Walk». Sped reste aux aguets en permanence, la lèvre inférieure en avant. Quel fabuleux oiseau de proie, il joue du sur-mesure, il est dessus, comme l’aigle sur la belette. Il joue un peu en mitoyen. Quel spectacle ! Sped l’affûté et Robert le massif, un massif qui recherche en permanence la perfection au chant, il n’en finit plus de jeter tout son poids dans la balance, il est on fire pour «Lonely Weekends». Sped fait quatre cuts en solo, dont le fameux «Guitar Jamboree» où il imite tous les géants, Jimi Hendrix, Pete Townshend, Jeff Beck, Leslie West et quand il claque un bout de «Sunshine Of Your Love», il cite jack Bruce, pas Clapton. Puis Robert le crack revient pour des covers de «Bad Boy» (Marty Wilde) et «Little Boy Sad». Ce n’est pas un hasard si un guitariste aussi brillant que Sped accompagne Robert le crack. Conjonction extraordinaire de deux très grands artistes. Ah il faut les voir taper un «Bertha Lou» bien rampant et rendre un fabuleux hommage à Johnny Burnette avec «Rockabilly Boogie» !

             Retour à l’interview. Badin, McStea émet l’hypothèse suivante :

             — Vous avez sans doute rencontré pas mal de légendes du rock’n’roll. Any standouts ?

             — Billy Lee Riley was a riot. On a chanté «Red Hot» tous le deux à Green Bay. Et Frankie Ford was a real sweetheart. On a duetté ensemble sur «Sea Cuise», et ces deux hits se trouvent sur mes deux premiers albums.

             McStea veut en savoir plus. Il demande à Robert le crack quels sont ses meilleurs souvenirs.

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             — Too many to mention, man. J’ai juste eu beaucoup de chance. J’ai toujours pu travailler et j’ai rencontré des tonnes de great people, fans and musicians along the way. Je suis très fier de tous les albums que j’ai pu enregistrer over the years, mon préféré est I’m Coming Home qui date de 2014, enregistré à Nashville, et je suis particulièrement excité par le dernier album, Rockabilly For Life. On l’a enregistré au Texas.

             Et quand McStea lui demande ce qu’il écoute aujourd’hui, Robert le crack répond George Jones, Conway Twitty et Johnny Cash. Et puis il dit adorer Frank Sinatra, «the greatest singer ever. His timing and his phrasing are unbelievable. J’aimerais tellement enregistrer un album de ses chansons avec un orchestra. I bet it would sound great.»

             Adios amigo.

    Signé : Cazengler, Robert Gourdin

    Le Gordon ombilical - Part Two

    Robert Gordon. Disparu le 18 octobre 2022

    Robert Gordon & Chris Spedding. Tear Up The House. Sunset Blvd Records 2019

    Robert Gordon & Link Wray. The Last Tour. Growling Guitar 2019 

    Robert Gordon & Link Wray. The First Nationwide Tour. Growling Guitar 2019

    Robert Gordon. Rockabilly For Life. Cleopatra Records 2020

    Robert Gordon & Chris Spedding. Rockin’ The Paradiso. Last Call Records 2006

    Mark McStea : 33 1/3 minutes with Robert Gordon. Record Collector #537 - November 2022

     

     

    Tu parles Charles

     

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             Dans le petit booklet qui accompagne Wish You Were Here Right Now, Colin Escot commence ainsi son superbe portait de Bobby Charles : «It’s Bobby Charles’ personal preference to be in the background.» Bobby préfère la discrétion. Puis pour bien situer les choses, Escot cite les principaux hits composés par Bobby Charles : «See You Later Alligator», «Walking To New Orleans», «But I Do», «The Jealous Kind» et «Before I Grow Too Old». Selon Escot, Bobby Charles est un grand timide, un Cajun de Louisiane qui a grandi en parlant le Français autour d’Abbeville, Louisiana, où il a vu le jour. Puis ado, il voit Fatsy, Lloyd Price et Guitar Slim dans des juke joints. Quand il compose «See You Later Alligator», il est signé par Chess. Mais il refuse de partir en tournée. No way. 

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             Wish You Were Here Right Now est donc l’album idéal pour entrer dans le monde magique de Bobby Charles. Il y chante tous ses hits et reçoit des invités de marque, le plus important étant Fatsy sur «Walking To New Orleans». On a là du mythe à l’état pur, avec des cuivres, et tous ces mecs repavent le chemin de Damas, avec un solo de tiguili de Tommy Moran, un solo de sax de Jon Smith, et Fatsy arrive pour la lutte finale. Un autre invité de marque : Neil Young qui se pointe avec cette guitare Martin de 1928 ayant appartenu à Hank Williams. Le vieux Young arrive dans un environnement musical très purifié pour chanter «I Want To be The One» avec Bobby. Willie Nelson duette avec Bobby sur «I Remember When», mais c’est trop country, on perd le New Orleans qu’on retrouve par contre dans «The Mardi Gras Song» et les filles sont folles ! Et tu as en prime Sonny Landreth on guitar ! Ça joue à la folie. On retrouve l’excellent Sonny Landreth dans «The Jealous Kind», il joue avec une finesse qui en bouche un coin. Bobby traîne son Americana dans les limbes du swamp et il enchaîne avec du pur jus de New Orleans, «See You Later Alligator», une belle usine à rythme. Avec «I Don’t See me», il fait du heavy cajun de la frontière, il te fait tourner la tête, Willie Nelson et Neil Young grattent les grattes du paradis. Encore une ambiance de rêve avec le morceau titre, salué aux trompettes mariachi et percé en plein cœur par un solo d’une pureté cristalline. Bobby Charles cultive la pureté, qu’on se le dise.

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             Dans son fantastique Rhythm And Blues In New Orleans, John Broven consacre trois pages à Bobby. Il commence par rappeler que Bobby fut le premier white kid à percer sur la scène de New Orleans - The sound was New Orleans R&B with a Cajun feel, known now as swamp pop

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    Dans un autre Broven book plus ancien, South To Louisana - The Music Of The Cajun Bayous, Bobby donne tous les détails de son démarrage dans le music biz : «J’avais joué dans un high school dance in Crowley et un mec nommé Charles Redlich qu’on surnommait Dago avait un record shop. Leonard Chess était passé le voir. Leonard was a hustler. Il voyageait dans le Sud et enregistrait les gens dans les champs de coton avec un petit magneto. Il est passé à Crowley pour la promo de son label et a dit à Dago de lui passer un coup de fil si jamais il repérait un bon coup. Quand Dago m’a vu, il a passé un coup de fil à Leonard. Ça a démarré comme ça.» Bobby dit aussi que les gens de Chess l’ont signé parce qu’ils pensaient qu’il était noir - Quand je suis descendu de l’avion, ils étaient un peu surpris - Mais Bobby dit qu’ensuite ça s’est bien passé. Son «Later Alligator» sort sur Chess, mais il est balayé par la version de Bill Haley and His Comets qui en font le fameux «See You Later Alligator». D’ailleurs, les premières photos de Bobby nous le montrent avec «a Haley-type kiss curl» pendouillant sur son front. Broven rappelle que Bobby fait partie de la vague swamp pop de 1958-1961 qui comprend aussi Jimmy Clanton, Rod Bernard, Phil Phillips, Johnnie Allan, Jivin’ Gene et Joe Barry. Boven n’y va pas de main morte. Rappelons au passage qu’Ace a aussi la main lourde sur le swamp, avec ses fabuleuses séries Rhythm’n’Bluesin’ By The Bayou, Bluesin’ By The Bayou, Swamp Pop By The Bayou et Boppin’ By The Bayou. Attiré par l’appât du gain, c’est-à-dire le publishing, Lew Chudd signe Bobby sur Imperial. Il bosse alors avec Dave Bartholomew qui n’est pas habitué à bosser avec des petits culs blancs comme Bobby. Pour rigoler, Bobby menace Bartho de l’emmener avec lui en tournée s’il ne se montre pas plus gentil. Bartho éclate rire ! La glace est brisée. Après ça, ils s’entendent bien. Bobby compose l’excellent «Before I Grow Too Old» que va reprendre Fatsy. Il compose aussi «But I Do» pour Clarence Frogman Henry, un autre géant local. En composant pour Imperial, Bobby se fait rouler car il ne reçoit rien sur le publishing. Ce sont les pratiques de l’époque, il se dit cependant fier d’avoir composé pour Fatsy. Broven dit aussi que Bobby préférait vivre à l’écart dans son Bayou, avec un petit alligator domestiqué appelé Gabon. 

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             La compile Walking To New Orleans - The Jewel & Paula Recordings 1964-65 ressemble comme deux gouttes d’eau à un passage obligé. Jewel et Paula sont les deux labels de Stan Lewis, un disquaire basé à Shreveport en Louisiane. Il possède aussi Ronn Records, le label sur lequel enregistre Ted Taylor. «Ain’t Misbehaving» est du pur jus de New Orleans, on se croirait chez Fatsy, même dynamique et mêmes magical tricks round the corner. Bobby chante comme un black. Sa cover de «Walking To New Orleans» est un chef-d’œuvre intemporel - New Orleans is my home - et «See You Later Alligator» reste d’une incroyable modernité, il ramène tout le power du New Orleans Sound, diction géniale et power du beat, wild solo et you know my love is just for you ! Il fait aussi du rockab de Louisiane avec «The Walk», ce démon de Bobby peut ramener toute la folie du rockab dans son vieux juke vermoulu. Il chante déjà comme une rock star. Il tape une fabuleuse cover de «Good Night Irene» - I’ll see you in my dreams - Il groove Leadbelly ! Il tape aussi un «Oh Lonesome Me» avec des chœurs pubères, la fraîcheur de son Lonesome Me est un modèle du genre. Il passe à tous les coups, comme le montre encore «The Jealous Kind» - You must forgive me/ For the way I act

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             Le premier album sans titre de Bobby Charles paru sur Bearsville en 1972 bénéficie d’une bonne réputation. Une réputation qui frise même un peu le gros culte. Sans doute à cause d’«I Must Be In A Good Place Now». Bobby s’inscrit d’office dans la catégorie des meilleurs good day fishers/ Until the sunset in the hills, c’est un perdant magnifique, un expert en dérive, un débiteur de grooves fabuleux, il crée l’endroit comme le faisait Tony Joe White. Il cultive son Americana cajun avec «I’m That Way» et son «Tennessee Blues» vaut pour un vrai blues de cabane pourrie du bayou. Il attaque son album en parfait Louisianais, avec un «Street People» au son spongieux, une régalade. C’est du rock de cabane abandonnée, une vraie merveille pour les amateurs de Deep South. Avec «Losing Face», on retrouve certaines ambiances à la Doctor John. C’est un vieux boogie privé d’espoir. C’est bien que Bobby Charles soit condamné aux ténèbres, ça le sauve. Le vieux son le sauve. Il amène «All The Money» au petit gospel de Bayou - He got all the whisky - Il crée son monde - He got all the women - Il fait du profil bas, là où les autres se croient malins à vouloir faire du profil haut. Ses chansons sont fines, mais elles ne passent pas inaperçues. Elles rôdent dans l’inconscient collectif. Bobby est un mec calme, avec lui, les choses se posent. Puis voilà «Grow Too Old» qui fait planer la country par-dessus sa légende et c’est bien vu.   

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             Sur la pochette de Clean Water, Bobby Charles est peint dans le bayou avec guitare, sa femme et son fils. Cette petite peinture figurative donne bien le ton : album serein, placé sous l’égide du groove de «But I Do», qu’il fait au round midnite avec une stand-up et un gratté léger d’acou manouche. Bobby Charles se s’enferme pas dans la musique Cajun, même s’il ouvre son balda avec «Lil’ Cajun». Puis il fait comme Mickey Newbury, il gratte du heavy balladif pour chanter la fin d’une relation («Secrets») - How much longer can I take it - Avec «Cowboys + Indians», il donne une leçon d’histoire - The Indians had to move away/ They had to change their way - Mais c’est en B que se planquent les hits, à commencer par «Eyes», une Beautiful Song qui donne du temps au temps - And the only thing/ Is to find inside/ For a love that just won’t die - Il cultive les élans romantiques superbes. Avec «Lil Sister», il développe une fantastique musicalité, il a du monde derrière lui, des cuivres énormes, du piano et un big bassmatic. «Party Town» est du pur jus de la Nouvelle Orleans - New Orleans is party town ! - Il va le chercher au good time roll, il y a tout, même les clarinettes. Il termine en français avec «Le (sic) Champs Élysee (sic)» - Les femmes sont jolies/ Sur le Champs Élysee/ Ils vous donnent des envies - Il crée de la poésie avec un accordéon à la Kosma, c’est toute la différence avec le Champs Élysées de Joe Dassin. Bobby Charles en fait une merveille - Vive le bon temps/ Sur le Champs Élysée - et il repart de plus belle - L’amour c’est une fleur/ Sur le Champs Élysee/ L’amour vient du cœur/ Sur le Champs Élysee/ L’amour c’est la vie/ Sur le Champs Élysee - On le croit sur parole.

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             Bobby a soixante balais quand il enregistre Secrets Of My Heart. On y retrouve son fameux «Le Champs Élysée (sic)», avec les femmes sont jolies et les la la la, vive le bon temps sur le Champs Élysée. On y retrouve aussi Fatsy dans «Happy Birthday Fats Domino» - You and your music/ Touched my heart and soul - Cut mythique une fois de plus, pur jus de pureté d’intention, ils ramènent tout, les clarinettes du jazz New Orleans, les chœurs de filles, c’est énorme ! Avec «Angel Eyes», il touille du Mariachi, Bobby sonne comme Doug Sahm, la même classe, il a derrière lui les cracks de la frontière, dont Sonny Landreth. Il revient ensuite à son cher piano bar de round midnite avec «But I Do» - I don’ know why I love you/ But I do - Et là tu tombes sur l’un de ces solos de jazz guitar qui font rêver. On voit Bobby se fondre plus loin dans l’émeraude d’un lagon nommé «I Don’t Want To Know» et Wayne Jackson vient souffler dans ses horns pour «Party Town». Bobby prend «Why Are People Like That» au doux du menton, servi par un bassmatic bien spongieux et des cuivres rutilants. Tout est beau sur cet album, il repart chercher la beauté dans «You», il possède un sens aigu de la belle aventure - I close my eyes/ You’re everywhere I turn - Beautiful Song ! Avec «I Can’t Quit You», il tape dans les fastes du New Orleans Sound et de quit drinkin’, quit smokin’, but not you

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             L’un des meilleurs investissements que tu peux faire aujourd’hui, c’est Last Train To Memphis, un double CD bourré à craquer de Bobby Charles. Ça part en trombe avec un morceau titre, un joli shuffle rock Cajun chanté à la chaleur de la joue ronde, exactement à la manière de Fatsy.  Si tu en pinces pour le son Cajun, alors tu vas bicher avec «The Legend Of Jolie Blonde» et «Full Moon On The Bayou», où tu peux entendre Willie Nelson et Neil Young, avec en plus Clarence Frogman Henry au piano. Un enchantement ! On retrouve aussi l’excellent Sonny Landreth sur «I Spent All My Money Loving You». Bobby fait de la Soul de pop avec «I Wonder» et on retrouve Eddie Hinton on guitar sur «Everyday». Bobby développe sa mélodie chant de façon spectaculaire. Nouvelle invitée de marque : Maria Muldaur sur «Homesick Blues», grosse ambiance, mais ça monte encore d’un cran avec «Forever And Always», Sonny Landreth y fait des miracles - And there’s nothing I can do/ To change my feelings for you - Bobby chante avec une chaleur de ton unique. Encore un invité de choix avec Dan Penn sur «Sing», Spoon est à l’orgue, et on peut dire que c’est mille fois moins putassier que les derniers albums de Dion qui lui aussi invite à tours de bras. Bobby boucle l’album avec une belle version de «See You Later Alligator», du pur jus de New Orleans, Bobby chante à l’arrache de la légende, il rejoint Fatsy au firmament de la Nouvelle Orleans. Tu ne peux pas rêver mieux, plus pur, et ce solo de sax ! Sur le CD bonus, tu vas retrouver tous les hits, «Angel Eyes», «But I Do», «Walking To New Orleans», «Party Town», il est aussi bon que Dr John sur «Not Really Yet», et puis tu as aussi ce fantastique balladif, «I Remember When», et ce shoot de son Cajun qui s’appelle «I Don’t See Me», c’est une sorte de Best Of imparable. Tout est beau là-dessus. 

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             Paru en 2008, Homemade Songs grouille de choses connues comme «But I Do», «Cowboys & Indians» (chanson politique par excellence), «The Mardi Gras Song» (pur jus de New Orleans), mais tu as d’autres merveilles comme «The Football Blues», où Bobby chante comme son héros Fatsy. Il fait aussi du heavy blues avec «Queen Bee». «Pick Of The Litter» est plus country, il chante avec une retenue qui tourne au génie de fin de soirée. Il amène son morceau titre au piano et il redevient supérieur à tout, le temps d’une chanson, sa mélodie balaye l’océan, c’est stupéfiant de classe, il a cette ampleur. Avec «The Truth Will Set You Free», il annonce la couleur : promises/promises, c’est du vieux revienzy de bonne guerre, du traditionnel bump on down the road. Le voilà qui se lance dans le heavy Bobby avec «Always Been A Gambler», ooh what a mess/ What a mess, il sent que et requeque. Il reste dans la qualité supérieure de la présence intrinsèque, il débouche enfin dans l’échelon supérieur de l’Americana. Il continue de cultiver la puissance avec le big raw d’«How I Go Again», tout est beau ici-bas et ça se termine avec une petite fête au village, «Sweep ‘Em».      

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             Timeless est un album dedicated to Fats Domino. D’ailleurs, ça démarre avec le vieux «Happy Birthday Fats Domino», il le fait dans les règles du lard fumant, c’est bien que des mecs comme Bobby rendent hommage à Fatsy, et tu as Derek Trucks on lead. Bobby chante «Where Did All The Love Go» à la manière de Fatsy, bien dans la mélasse du New Orleans Sound qui encore une fois est un son à part en Amérique. Il drive «Clash Of Cultures» au groove des îles, c’est sa mesure, le slow groove un peu gras et tiède, il te le chante à l’haleine chaude, il est infiniment proche de toi. On retrouve Dr John à l’orgue dans «Little Town Tramp». Comme Dan Penn, Bobby Charles est un roi du soft rock. Sonny Landreth est aussi de retour sur «Nobody’s Fault But My Own». Seul Bobby est capable d’aller se traîner ainsi dans la gadouille du swamp. Ce sont les chœurs de filles qui amènent l’excellent «Rollin’ Round Heaven». Notre vieux Bobby s’étale dans un lit de roses, il chante à la rose éclose de filles en chaleur, elles sont complètement hystériques. Avec Bobby, il faut rester prudent. Il revient enfin à son heavy balladif de hamac avec «You’ll Always Live Inside Of Me», il adore se balancer dans la chaleur du swamp, juste au-dessus des alligators.

    Signé : Cazengler, Bobby Chasse (d’eau)

    Bobby Charles. Bobby Charles. Bearsville 1972 

    Bobby Charles. Clean Water. Zensor 1987 

    Bobby Charles. Wish You Were Here Right Now. Rice ‘N’ Gravy Records 1995  

    Bobby Charles. Secrets Of My Heart. Third Venture Records 1998   

    Bobby Charles. Last Train To Memphis. Rice ‘N’ Gravy Records 2003 

    Bobby Charles. Homemade Songs. Rice ‘N’ Gravy Records 2008    

    Bobby Charles. Timeless. Rice ‘N’ Gravy Records 2010

    Bobby Charles. Walking To New Orleans. The Jewel & Paula Recordings 1964-65. Westside 2000

    John Boven. Rhythm And Blues In New Orleans. Pelican Publishing Company 2016

    John Boven. South To Louisana. The Music Of The Cajun Bayous. Pelican Publishing Company 1987

     

     

    Wizards & True Stars

    - HendriX file (Part One)

     

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             Ce n’est qu’une hypothèse : il se pourrait bien que Jimi Hendrix soit le personnage le plus iconique de la culture rock. Au sens propre de l’expression, car il est merveilleusement facile à dessiner. On ne dessine pas un visage, mais un symbole. Et pas seulement le symbole de la culture rock, mais celui plus pointu du fameux sex & drugs & rock’n’roll, l’essence même de ton réservoir. Let me stand next to your fire ! Jimi boom, dès 1966, au hit-parade, juste derrière la petite grille du transistor à piles, tu as ce mec, on ne sait pas d’où il sort, qui se balade avec un flingue et qui annone gonna shoot my old lady co’ I saw her messin’ round with another man d’une voix si sourde qu’elle résonne en toi, alors tu fais comme lui, tu entres en osmose avec le mimétisme et tu erres comme une âme en peine, et tu vas en découvrir d’autres, And I’m trying to get on the other side of town, ta caboche d’ado boutonneux reçoit de savoureuses rasades d’électrochocs cosmiques, Will I live tomorrow? Well I just can’t say, au fond de ta grotte, tu viens de découvrir un dieu et tu lui sacrifies ta vie à coups de silex dans les poignets, et lorsque tu es enfin vidé de ton sang, tu comprends tout. Have you ever been experienced?

             Jimi Hendrix. Pas seulement iconique. Attachant, il devient ton deuxième meilleur ami. Aussitôt 1967. Tu passes tes soirées avec lui, tu viens de choper l’album, alors il te pose chaque soir la même question :Have you ever been experienced? Il t’ouvre à la vie, mais pas n’importe quelle vie, la vie sauvage. Tu dois te tuer pour renaître, Manic depression is searching my soul, tu n’entres pas dans un album, mais dans la tombe d’un prince, une tombe en forme de palais, over yonder, et tu sais que tu ne vis pas ta vie, Feel like I’m sitting at the bottom of a grave, tu vis ton rêve, il devient réalité, May I land my kinky machine?, tu t’arranges pour voler quand même, t’as pas de sous, alors tu te shootes à l’éther, Secret Oh secret, et après avoir voyagé autour de ta piaule pendant des années-lumière, tu reviens à l’essentiel, oooooh Foxy, I want to take you home, yeah

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             C’est à Mick Wall que revient l’honneur de pratiquer un peu plus d’un siècle après Rimbaud l’art suprême du bouleversement de tous les sens : il fait revivre Jimi Hendrix. Frappé de l’emblème iconique, le book s’appelle Two Riders Were Approaching, un vers tiré non pas du nez de Dylan mais d’«All Along The Watchtower». Wall plante carrément l’iconique dans l’iconique, avant lui, personne n’avait pensé à la faire. Personne ! Wall te fixe ça dans ton mur. Tu peux tirer dessus, ça tient. Et c’est pas fini. Car il réussit ce que personne à part Joyce n’avait réussi à faire avant lui : faire parler l’esprit. Jimi, c’est Ulysse. L’icône sort du cadre et te parle. Et tu la connais bien, sa voix, car tu l’as fréquentée pendant quatre ans, de 1966 à 1970, quasiment tous les jours. Jimi te parlait dans les chansons, mais aussi et surtout dans l’écho des chansons, tu connaissais la moindre de ses intonations, tu étais sensible à la chaleur de sa voix et à ses petites interjections, il parlait toujours à voix basse et c’est tout cela que Magic Wall restitue dans son Magic Book. Le book s’ouvre sur une party à Londres. Jimi vient de rentrer en Angleterre - Jimi partying. Playing grab-ass with the bell-bottomed well-wishers. High fives. Just got back, you know, in town for a few days, catch up with some goooood friends. Cool on the outside, feverish on the inside. Jimi mouldering. Looking for a place to hide. ‘Didja see Monthy Python the other night, man? So funny! The Ministry of Silly Walks.’ Jimi jiving his own version. ‘Oh man, so funny! We’d been smoking the Red Leb. Oh man, I nearly died!’ - Alors tu l’entends ? On l’entend bien, hein ? Magic Wall est entré dans la peau de Jimi et dès la page 2 de son Magic Book, tu tombes sous le double charme de l’auteur et du fantôme. Alors après, ne t’étonne pas de tomber sur des scènes d’une poignante véracité. Chaque fois, tu te dis : «Wow, on s’y croirait !». Mais ce n’est pas ça : on y est. Magic Wall te fait entrer chez Linda Keith. Vazy, entre, n’aie pas peur, elle ne va pas te bouffer ! - Plus tard, cette nuit-là, Linda fait connaître une nouvelle expérience à Jimmy. Le LSD. Il va vraiment adorer ça, dit-elle. Une fois de plus, Linda a raison. Linda voit. Linda sait. Jimmy n’a jamais expérimenté un truc so... so... Il chope son reflet dans un miroir. C’est Marilyn Monroe qui le fixe. Jimmy est sous acide pour la première fois, il revoit son reflet dans le miroir et il voit le futur. Son futur. Jimmy trippe, il zoome au-delà de la lune, bien au-delà des étoiles, il flotte dans l’espace temps avec Linda the angel. Près de lui, Linda capte le reflet de Jimmy dans le miroir et elle voit la même chose que lui - Magic Wall vient de te faire le coup du Room Full Of Mirrors et il te sert Linda Keith, personnage clé de cette histoire, sur un plateau d’argent. C’est elle, Linda Keith, la poule de Keef à cette époque, qui découvre Jimmy James à New York. Elle fait d’abord venir Andrew Loog Oldham au Cafe Wha?, Loog passe la main, car il entend dire que Linda baise avec ce blackos qui s’appelle Jimmy James, quel nom ringard !, puis elle fait venir les Stones, qui sont alors en tournée américaine, chez Ondine’s, mais les Stones restent de marbre, sauf Keef qui est le seul à comprendre pourquoi Linda s’intéresse à ce Jimmy James mal habillé, fringues fifties, alors que les Stones portent des fringues sixties, puis Linda fait venir Seymour Stein qui n’accroche pas non plus, alors elle tente un dernier coup avec Chas Chandler qui fait sa dernière tournée américaine avec les Animals, come down to see this incredible guy I’ve found.

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    ( Chas Chandler / Jimi Hendrix )

    Et quand Jimmy James gratte the mooding opening chords to ‘Hey Joe’, Chas pige tout de suite - And Chas Chandler’s mind is blown. Instantly - Comme si tu étais. Tu assistes à la scène en direct. Bouge pas, c’est pas fini !

             Magic Wall est tellement plein du génie de Jimi qu’il en devient génial. Il fait une overdose d’osmose, on assiste à ça en direct, à cette prodigieuse overdose littéraire qui nous remplit d’aise mais qui brouille aussi les cartes : doit-on saluer le génie de Magic Wall ou celui de Jimi, on ne sait plus, alors saluons simplement le génie d’un écrivain entré dans la peau de son personnage, et, comme on va le voir, ça peut aller très loin. Après le coup du Room Full Of Mirrors, Magic Wall nous fait le coup de l’Olympic. Pas compliqué : t’es assis juste à côté de Jimi qui, entre deux sessions, essaye de jouer des cuts de John Wesley Harding. Il est frappé par the spectral spirituality que dégage ce nouvel album de Dylan paru après deux ans de silence. Jimi vient d’essayer de jouer «I Dreamed I Saw St Augustine», mais ça ne marche pas, what Dylan’s talking about is just too deep - Frustré, il prend alors le morceau suivant de l’album, «All Along The Watchtower», Jimi s’identifie avec les premiers vers, finding some way out of here, mais il y a too much confusion, I can’t get no relief. Noel qui a vu Jimi cesser de bosser sur ses chansons à lui est allé au pub. Rien de nouveau. Typique de Noel. Jimi est soulagé de se retrouver seul, il joue la partie de basse lui-même et invite son nouveau copain Dave Mason de Traffic à venir l’accompagner sur une guitare acoustique. Mitch suit le mouvement. Tard dans la nuit, Brian Jones fait une apparition et s’assoit au piano, il propose d’ajouter une couleur, Jimi lui répond par un sourire, hey man. Mais Brian est tellement défoncé qu’il ne peut pas se servir de ses doigts. Jimi demande à Eddie Kramer de s’occuper de Brian - Et puis tu verras aussi Chas exploser, d’autant qu’on lui a mis du LSD dans son verre - Chas lost in a roomful of mirrors, hating in, il ne peut plus respirer, il se lève finalement de son fauteuil après 42 prises de «Gypsy Eyes», Jimi double, triple quadruple les prises de guitare et de voix, split-second perfection. ‘Let’s do it again, again, let’s do it again, okay that was nearly it, let’s do it again, again, okay that was almost it...’ - Chas se casse pour aller se coucher. Jimi reprend - ‘Okay, let’s try that again...’ Jimi est debout depuis trois jours et trois nuits. No sleep. Jimi est debout depuis cinq jours et cinq nuits, no sleep. Jimi shooting speed, snorting coke, chain-smoking joints, swallowing handfuls of acid. Plus d’effet. Jimi vit de nouveau à New York depuis qu’il est devenu célèbre. Jimi surrounded by starfuckers supreme. Jimi on a motherfucking roll now. You better look out ! Le co-propriétaire du record Plant Chris Bone se souvient trente ans plus tard. «J’allais dans le control room et Hendrix était à la console, fixant les moniteurs, burned out of his gourd and just loving every second of it. The man had a constitution like no other.  

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             Magic Wall tente aussi parfois de décrire l’hendrixité et ça donne des petits paragraphes fulgurants. Un premier exemple avec «Foxey Lady» : «Here in one hot blast was Jimi in his absolute youthful essence. Feedback, distortion, bent notes, dirty sex (the only good sex there is), tail-swishing funk corporeal, night-ravaged rock elemental. Jimi bearing down on his target like a snake with its tongue out, sizzling.» S’il existait un florilège des grandes phrases de l’écriture rock, celle-ci en ferait partie. Celle-ci aussi, cueillie dans la même page : «Jimi just liking the way the words rolled off his tongue - MANick deeeee-pression! Like some space-age sounding brain-thief deal gone sideways - rather than having anything to say about vicious mood swings or suicidal duck downs - heavy metal teen fiction with extra groove.» Le pire, c’est que les phrases de Magic Wall finissent par sonner comme des lyrics hendrixiens. Magic Wall s’immerge dans une mer d’osmose hendrixienne. Il en devient l’écrivain idéal. Pour évoquer la fameuse tournée américaine de Jimi en première partie des Monkees, Magic Wall sort de Jimi pour se glisser dans la peau d’un raciste blanc confronté au sex & drugs & rock’n’roll hendrixien. Il est important de rappeler que le public des Monkees est un public blanc pré-adolescent et que cette tournée fut pour Jimi une telle source d’embrouilles qu’il dut la quitter - Les gamines vierges de gun-totting, white-hate Injun killers mélangés à des Colgate-smile moms and pops amenant leurs kids voir them nice young fellers off the TV show. Pour être confrontés à... well what the fuck would you call it, Travis? Some black hippy drug-fiend homosexual making hell-shit noise, comme s’il implorait qu’on le pende. What the fuck is the world coming to, sheriff, I gotta put my kids in front of some fucking jigaboo degenerate singing about drugs and queers and fucking right there in the street in God’s own good daylight? - American nightmare, aux frontières d’Easy Rider et du KKK, Magic Wall n’en finit plus de plier le langage à sa cause, il fait de la brutalité verbale l’un des apanages de l’Amérique profonde et indique, avec un joli tact, que d’une certaine façon, Jimi l’a échappé belle. Oh pas pour longtemps. Ils vont avoir sa peau de toute façon. 

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             Magic Wall se surpasse encore lorsqu’il nous fait entrer au studio pour assister à l’enregistrement de «Voodoo Chile» - Well I’m a voodoo  chile, Lord, I’m a voodoo chile. The band - Mitch, Jack, Steve - falling into ghost step behind him, shadows taller than their souls - et il reprend quelques lignes plus loin - An Ameriacan negro spirituel for the Space Race, a big-city bluesman’s self mythologising meets American Indian woo-woo, The protagonist, a twentielth-century cowboy, born of third-eye gypsy woman... alien African shaman... shit-talking drums... sexual holocaust... the nighty incubus... Jimi spirit-walking the vocal: I make love to you in your sleep/ Lord knows you feel no pain/ Cos I’m a million miles away/ And a the same time/ I’m right here in your picture frame - Il se pourrait fort bien qu’Electric Ladyland soit le plus grand album de tous les temps. Ce n’est qu’une hypothèse de plus. Et tu retrouves the black-cat bones masterpiece «All Along The Watchtower», avec the riffing riff, the windswept rhythm, the gathering night - sans doute le cut le plus hanté de l’histoire, et c’est de là que sortent les two riders qui donnent leur titre à ce cénotaphe, et qui vont aussi buter Jimi - Two riders now approaching - fast - Et chaque fois que tu réécoutes Electric Ladyland, tu retombes dans la même stupeur, la même torpeur, dans ton éther d’antan, tu commences toujours par réécouter «1983... (A Merman I Should Turn To Be)», tu te demandais ce qu’était un merman et tu as découvert qu’il s’agissait d’un homme-poisson, ce fil mélodique te fascinait, il grondait légèrement, Jimi le chantait d’une voix faible et la pureté du fil se dessinait dans le simili-ciel rouge de ton plafond, And the sea is straight ahead, puis il consolidait cet ether avec un couplet chant précipité au beurre de Mitch, anyway ! On ne le comprenait pas bien à l’époque, Jimi chantait avec la voix d’un messie, mais si, A merman. Son départ en solo dans le chaos de la fin avait quelque chose de surnaturel, ce genre de phénomène ne trompe pas et après une longue accalmie aquatique, le thème revenait comme intraveiné par un coup de wah - We take a last look/ At the killing noise/ Of the out of style/ The out of style, out of style - Sur la même face, tu as le swing voodoo par excellence, «Rainy Day Dream Away», Jimi duette avec un sax puis avec l’orgue de Steve. Ce qui frappe le plus chez Jimi, c’est l’intelligence de son attaque au chant, cette façon de poser son Rainy Day sur le tapis ondulé du swing. Et plus loin, il te joue d’extravagants retours de manivelle. Dommage que le cut s’arrête en si bon chemin. Tu as aussi cette B incroyablement dense qui s’ouvre sur «Little Miss Strange». Power, full power, ça file au full blast de pop hendrixienne et Jimi passe son solo sous le boisseau avec une rondeur incongrue. Le beurre de Mitch sonne toujours comme une fricassée de fracas de freak-out. Sous les jupes de Miss Strange grouille la vie. Autre tour de magie : Jimi finit cet anti-groove de confrontation qu’est «Long Hot Summer Night» par une courte ascension cosmique qui te laisse rêveur. Tu tombes ensuite sur le come on sugar let the good time roll de «Come On», il t’en claque douze à la dizaine, vieux relents de Chitlin’, Jimi amène un son dont n’était capable aucun guitariste anglais, à part Jeff Beck. Encore une intro de génie pour «Gipsy Eyes», encore du pur jus de Chitlin’, il n’y a que ces blackos qui savent jouer le funky r’n’b de manière aussi sauvage, c’est la même wild energy que «Killing Floor», Jimi joue ça au fouette cocher, il étend les cercles de son cosmos, avec une profondeur de champ qui rend chaque cut complètement irréel. Aucun groupe n’égalera jamais la splendeur de ce merveilleux Spanish Castle qu’est Electric Ladyland. Chaque cut brille comme la facette d’un gros diamant noir dressé dans l’imaginaire du rock. Les premières secondes de «Burning Of The Midnight Lamp» ressemblent à une tarte à la crème et soudain, le son te tombe dessus : c’est la dramaturgie hendrixienne surchargée de plomb sonique et sous-tendue par l’un de ces solos cristallins probablement joué sur la Flying V psychédélique qu’on voit sur certaines photos. Jimi gronde sous la surface d’un son de fin du monde, il cherche à remonter vers les sommets, comme dans Watchtower, il crie dans le vent de la nuit glaciale, il est aussi visionnaire que Dylan, mais avec le pouvoir du son et la peau noire en plus. Si les tueurs de Jeffery ne l’avaient pas buté, Jimi aurait sans l’ombre d’un doute développé une carrière encore plus fulgurante que celle de son idole Bob Dylan. Inlassablement, tu reviens à «All Along The Watchtower», Jimi cherche une issue, il enrobe son too much confusion aux accords de saccage et il part en finesse pour aller crever le ciel si bas au-dessus de l’horizon, tout est gondolé dans cette merveille ascendante, il négocie le dernier virage avant la mort du petit cheval, il wahte un brin et entreprend de gravir les marches de son Ararat pour atteindre ce ciel qui le fascine tant, il repend une strophe de Bob, la chante du poumon, out/ side in the cold distance, il voit les deux riders approaching et il lance son solo comme s’il lançait un éclair vers le haut, un solo qui résonne de toute éternité. Il enchaîne ça avec le ‘Slight Return’ de «Voodoo Child» et cette fois, c’est le cut qui s’écroule sur Jimi. Il n’a jamais plu autant de feu sur cette terre ! Il chante au milieu des fumerolles et des cendres, il torture son chant de wild negro moderniste, il met toute l’énergie dont il est capable dans le raw de son gut et dans ses coups de médiator, il module à l’infini et le son s’enfuit, sur-pressurisé, alors Jimi envoie des coup de cisaille dans les flammes, des poutres de power te tombent sur le coin de la gueule, il écarte les murs à coups d’accords, il lacère la peau des éléments et survit momentanément dans les décombres de l’infini. Tout aussi stupéfiants : «Still Raining Still Dreaming», puis le morceau titre, et puis «Crosstown Traffic», la même plastique hendrixienne, le tell me it’s alright, les chœurs d’anges de miséricorde, le claqué d’accords inconnus, so hard to get to you, le rock acidulé, bonbon sucré, yeah yeah, il crée son monde à coups de look out. Et tu retombes fatalement sur «Voodoo Chile», il a raison Magic Wall d’en faire l’apologie définitive, car tu as franchement l’impression d’entrer dans le palais des dieux, Jimi chante ses notes, ça sent bon la pénombre parfumée d’encens, la chaleur lourde des riffs de blues, Winwood et Jack Casady qui jouent dans l’ombre, le son devient mythique à mesure qu’il se déroule, avait-on déjà vu ça ? Non, bien sûr que non. Jimi te montre simplement comment se chante le blues, il harangue ses phrasés, le son sourd de l’ombre et quelque part au fond du studio, des fantômes acclament, hey ! Alors Jimi veut une petite apothéose et ça se met à grossir dans le vieil écho du temps, tu n’as jamais entendu un tel son dans aucun album de blues, même pas chez Wolf, il y a un tel spirit dans cette façon de dérouler le heavy blues, Jimi fait tout avec peu, il hante la nuit du blues, il colore le fond des nappes d’orgue, il déroule de l’infini à l’arrière de l’épais shuffle, ça prend des allures sidérales, tu savoures chaque seconde de cette heavyness plombée par le bassmatic pachydermique de Jack the crack.

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             La reconstitution du lien qui unit Jimi à Brian Jones est l’un des fleurons de ce Magic book. Tous les deux ont des vies de stars très courtes : Jimi quatre ans et Brian cinq. Magic Wall nous le rappelle, en cinq ans, it’s over for Brian - Suck-cess had consumed him whole - Sur scène à Londres, Jimi dédicace - This one is dedicated to Brian Jones - Cette nuit-là nous dit Wall, Stash et Brian débarquent chez Jimi. Stash porte le manteau en peau de kangourou que lui a offert Brian, oui, celui qu’on voit sur la pochette de Between The Buttons. Jimi leur passe Are You Experienced? qui vient de paraître - ‘Jimi, that’s beautiful, man’ says Brian in a stupor. ‘So true. How did you know, man?’ - Ils sont tous les trois stoned - Brian twittering about the ‘essential similarities’ between Elizabethan ballads and Robert Johnson - C’est encore Brian qui accompagne Jimi dans l’avion pour aller à Monterey. Eric Burdon voyage dans le siège voisin - Jimi and Brian. Sun and Moon. Brothers, born nine months apart: Brian the eldest and, later, the first to go. Right hand, left hand. Black and white. Equals. Almost - Magic Wall a tout compris - Jimi liked Brian. Felt some of his pain. Jimi se battait lui aussi avec ses poules. Mais le lien n’était pas là. Ce qui les liait était le fait qu’ils étaient tous les deux des outsiders, square pegs in diaphanous holes. Brian, whispering and paranoid, Jimi, beaten hound-dog smile.

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              Brian Jones a raison de s’extasier sur Are You Experienced?. Magic Wall voit l’album comme «the sort of thing considered advanced, experimental, daring and - in this case - danceable. It is also, of course, exceptionally good to get stoned to, as it would remain. À Monterey, Jack Casady file à Jimi deux tablettes «of brother Owsley’s powerful Monterey purple. Jimi, born high, les avale toutes les deux. This on top of the STP Jimi and Brian dropped together that will keep them tripping for seventy-two hours. Au moment où Jimi monte sur scène, le feu l’a englouti. C’est Brian qui le présente au public - ‘the most exciting guitarist I’ve ever heard’ - lost in the trillon-vision head rush.» Et Jimi démarre avec «Killing Floor», «the Howlin’ Wolf juju que Clapton n’a pas réussi à jouer». Sur trois pages, Magic Wall reconstitue le fracas du Montery show à coups de BLAM-BLAM, de FEEDBACK et de DRAGON WINGS. Ah il faut avoir lu ça au moins une fois dans sa vie. Il insiste beaucoup pour rappeler que ce soir-là, sur scène, Jimi trippe. Stone free at last - Pete Townshend looking on from the wings, shattered, hateful, terrified. Burned.

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             Comme tous les gens passionnés par un personnage, Magic Wall lit tout ce qu’il trouve sur Jimi. Il livre à la fin de son Magic Book la liste des books dans lesquels il a puisé. Pour les die-hard Hendrix people, il recommande surtout le book d’Harry Shapiro & Caesar Gleebeck (Jimi Hendrix Electric Gypsy) - On y trouve tout, les faits, et les big etceteras. Pour les autres lecteurs, je suggère de puiser dans la liste. There’s some very beautiful ugly stuff here. You’ll know when you see it - Extrêmement bien documenté, Magic Wall évoque tout le gratin de deux des grandes scènes de l’époque, Londres et New York. Tiens à commencer par Curtis Knight - In reality, he was a pimp from Kansas with a stable of whores operating out of west Manhattan. Hey baby, a man’s gotta do! - Ou encore Aynsley Dunbar qui est candidat pour jouer dans l’Experience - Comme Mickey Waller, il voulait être payé. Il demandait trente livres. A week. Chas blêmit. Mike Jeffery avait été clair : pas question de mettre la main à la poche tant que ce funny-looking colored bloke sur lequel Chas avait craqué n’était pas un coup sûr. Chas était obligé de vendre ses basses pour tenir le projet. Il proposa 20 livres par semaine à Aynsley. The tough Scouser just looked at him. ‘Naw’ - Ou encore Miles Davis - Now here came Miles with his whole thing. Miles the legend, the voodoo master, the seen-it, done-it cat of all time. The Cassius Clay of black-music magic, fuck you up good as look at you. Jimi on high alert - Bien sûr, Betty Davis n’est pas loin, Magic Wall ne la rate pas - Betty était l’oracle. Elle connaissait tous les corps, black and white. There, in spirit, at Montery. Channelling acid-Frisco, coco-caine LA, smack-city New York. Flew with the Byrds, out-zapped Zappa, wigged-out Warhol, but fell special for Arthur Lee’s Love, Sly and his Family Stone and... Jimi Hendrix - Miles repère Betty dans un club, il lui propose d’aller faire un tour en Lamborghini, «il lui dit «I like little girls», à quoi Betty spat back ‘I ain’t no girl’.» C’est Betty qui fait écouter à Miles les albums d’Aretha, de Dionne Warwick, de James Brown et de Jimi Hendrix. Bizarrement, Magic Wall oublie de citer Sly Stone. Betty se retrouve sur la pochette de Filles De Kilimanjaro. Magic Wall cite l’album, car il contient deux cuts hendrixiens, «Brown Hornet» et «Mademoiselle Mabry». 

             Ce Magic Book grouille de tous les détails dont on peut rêver. On croyait bien connaître l’histoire de Jimi Hendrix, mais Magic Wall va plus loin encore dans l’investigation, il développe tous les points sombres, «The smack bust (in Toronto), les mafiosis chez Jimi qui s’entraînent à tirer sur des cibles, le kidnapping à New York et le Madison Square Garden mind-fuck», quand Jeffery refile deux tablettes d’acide à Jimi qui va monter sur scène, occasion pour Jeffery de virer Buddy Miles et de recadrer Jimi qui doit rester sa vache à lait. Mais le pire est à venir.

             Autre aspect flamboyant de ce book : Magic Wall fait son Michel Butor lorsqu’il entreprend de décrire en quelques lignes le fameux «génie du lieu». Il commence avec le Swingin’ London : «Boozed-up young bluehoods and glamourous gangsters, pushy snappers in night-timer sunglasses, flat-chested fashion queens and pilled-up film-star wannabes. The sort of after-midnight champagne-ghettos Paul McCartney and Mick Jagger showed up in, surrounded by pop-life hierophants like Robert Fraser and David Bailey, Stash and Peter Max, and well-dressed goddess-class girls like Twiggy and Marianne Faithfull, Julie Christie and Jacqueline Bisset.» Puis plus loin, Greenwich Village où sera découvert Jimmy James : «They were arty hangs, painters, actors, models, writers, Ginsberg-Burroughs-Capote-McKuen-type places, queer factories, heroin brotherhoods, the music all acoustic and rustic and full of bile and beer and green tobacco. Dave Van Ronk, Tom Paxton. Phil Ochs. John Sebastian. Maria Muldaur. Good people but serious. Educated. Moneyed. Indoor sunglasses. Cravats. Pipes. Can Anybody here say Tom Rush?» Greenwich Village où Jimi rencontre un jeune guitariste nommé Randy Wolfe qu’il rebaptise Randy California. Toujours dans sa série Butor, Magic Wall évoque aussi le Jazz Club de Mike Jeffery à Newcastle : «Il fit la rencontre de Chuck et Kath Ward qui furent heavily involved in the running of the club and in Mike’s dreams of a swashbuckling lifestyle. Jazz and art and after-midnight friendships with some of the city’s own freeform characters, ex-forces, small-time crims, off-books cops and their grasses, working girls, arse bandits, pill pushers, scrubbers and clowns.» Le sommet de cette série de génies du lieu est sans doute le Chitlin’ Circuit : «Chitlin’ Circuit gigs, cash in the claw, no stoopid questions. Riding around the Deep South, learning about life under Jim Crow law: can’t eat here, can’t piss there, watch your back po’ boy, one wrong look at a white woman that’s one less nigger on the bus.»  

             La mort. Magic Wall démarre avec elle et finit avec elle. Il donne tous les détails, ils entrent à trois chez Jimi, disent à Monika d’aller acheter des clopes et s’occupent de Jimi, lui font gober une fiole de pills et lui enfournent une bouteille de pinard dans la gueule. Le forcent à avaler. Dig ? Dans les dernière pages, Dark Wall donne une explication. Jeffery est sous pression. Il a emprunté du blé à Warner, à Reprise, et donc à la mafia pour financer les travaux d’Electric Ladyland. Il vient de subir le fiasco de Rainbow Bridge. Il ne dort plus la nuit, il sait que le contrat de Jimi s’achève et qu’il va se retrouver nous dit Dark Wall in the shit. Il sait qu’il ne va pas s’en sortir. Et il commence à réfléchir au two-million-pound insurance policy qu’il vient de souscrire sur le nom de Jimi. Ça devient lumineux. Toutes ces drogues, tous ces cinglés qui tournent autour de lui. Il se souvient de Brian Jones retrouvé au fond de sa piscine. Not so hard to imagine, is it? - Ce passage est d’une rare violence. Dark Wall en rajoute une petite couche avec la mort de Monika dans sa bagnole. Suicidée au gaz d’échappement. Monika avait des choses à dire. Un suicide ? Dark Wall se marre - Les rumeurs démarrent immédiatement. Monika has been killed. Like all the others: by forces unknown. Night moves. Stray gazes. Bumps. Baby, just you shut yo’ mouth...         

    Signé : Cazengler, Jimi Index

    Mick Wall. Two Riders Were Approaching. The Life And Death Of Jimi Hendrix. Trapeze 2019

    Jimi Hendrix Experience. Electric Ladyland. Track Record 1968

     

     

    L’avenir du rock - Les mérites de Merry

             Quand il était petit et qu’on lui demandait ce qu’il voulait faire comme métier quand il serait grand, l’avenir du rock répétait toujours la même chose : enfant de chœur. Ce qui ne manquait pas d’interloquer les adultes qui l’interrogeaient. Ceux qui se croyaient les plus drôles lui disaient :

             — Mais mon petit chat, ne crains-tu pas de te faire sodomiser par un gros prêtre libidineux ?

             D’autres le félicitaient de sa précocité.

             — C’est bien mon petit, tu as déjà trouvé ta voie spirituelle. Tu vas sentir bon l’eau bénite. Si tu sais veiller sur la pureté de ton âme, les anges t’accueilleront au paradis !

             D’autres le bousculaient :

             — T’as pas honte, sale petit morveux ? Les curés, c’est comme les bourgeois, faut les accrocher à la lanterne ! Enfonce-toi bien ça dans le crâne, gamin : ni dieu ni maître !

             D’autres s’inquiétaient :

             — Le temps des séminaires est révolu, mon chéri. À notre époque, les gens d’église crèvent de misère. Tu te repentirais vite de ce mauvais choix. Il te faut une bonne situation, représentant de commerce, par exemple, tu auras un portefeuille bien garni, la peau du ventre bien tendue et là tu pourras remercier le petit Jésus.

             L’avenir du rock n’en pouvait plus d’entendre tous ces gens donner leur avis sur son avenir. Cette manie qu’avaient les adultes de mettre leur grain de sel partout finissait par l’agacer prodigieusement. Ce que les adultes ne pouvaient pas comprendre, du fait de leur incurie et de leur absence totale d’intérêt pour autrui, c’est qu’en voulant devenir enfant de chœur, l’avenir du rock n’avait qu’une seule et unique ambition : chanter dans le gospel choir de Merry Clayton.

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             Merry naquit un soir de Noël à la Nouvelle Orleans. Elle se serait appelée Merry Christmas si ses parents ne s’étaient pas appelés Clayton. Avant de devenir une extraordinaire Soul Sister, Merry chantait derrière les gros bonnets du genre Elvis, Ray Charles, Joe Cocker, Tom Jones, Etta James, Bob Dylan ou Neil Young. De la même façon que Mable John, elle fit partie des fameuses Raelets qui accompagnaient Ray Charles. Elle finit par devenir célèbre en duettant avec Jagger dans «Gimme Shelter».

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             Pour une bonne compréhension de Merry Clayton, il est essentiel de voir le docu tourné par Morgan Neville en 2013, Twenty Feet From Stardom. Morgan Neville part du principe que certaines choristes comme Merry Clayton, Mable John, Claudia Lennear ou encore Darlene Love avaient l’étoffe de stars, mais elles ne devinrent pas des stars, seulement des choristes de renom. Tant mieux pour nous pauvres pêcheurs, car comme dit l’une d’elle, on ne les verrait pas dans ce film. Le passage consacré à Merry vaut son pesant d’or du Rhin. Avec un petit air extraordinairement narquois, elle raconte que, petite, elle vit Ray Charles en concert. Il était le seul artiste autorisé par ses parents, et elle fit un vœu secret : «I’ll be a Realet one day !». Et elle l’est devenue, au même titre que Mable John et Clydie King. Encore plus extraordinaire, la séquence où elle évoque le coup de fil à 2 h du matin pour aller faire les chœurs de «Gimme Shelter», avec un foulard Hermes par dessus ses bigoudis et un furcoat par dessus son pyjama de soie rose. Elle raconte ça d’un air espiègle, elle est fabuleuse ! Elle est tout d’abord choquée qu’on lui demande de chanter des paroles de guerre où on tue les gens à bout portant, car elle vient du gospel. Mais en vraie pro, elle accepte. Ils font une prise. Jagger demande si elle veut bien en faire une seconde - A second take ? Wow, je l’ai montée d’une octave ! - Jagger qui témoigne lui aussi en est resté sidéré, quarante ans plus tard. Puis elle attaque l’épisode suivant : «God sent me Lou Adler...»  Et on voit le vieux Lou en chandail blanc qui nous explique qu’il a tout fait pour que ca marche, mais ça n’a pas marché. Il y avait déjà Aretha et ça suffisait aux gens, apparemment.   

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             Lou Adler la signe en 1970 sur son label Ode Records et sort son premier album, Gimme Shelter. Elle y fracasse littéralement le hit des Stones. Oh the storm ! À l’époque on ne vivait que pour s’abriter de la tourmente avec les Stones, on connaissait chaque recoin de ce hit fabuleux et on savait exactement à quel endroit allait intervenir Merry. Mais là, c’est encore pire, puisqu’elle fait tout le boulot toute seule, elle avale les trois couplets, et c’est tout juste si on ne regrette pas le couplet chanté d’une voix de fausset par Keith Richards - If you don’t get no shelter/ I think I’m gonna fade away - Elle attaque ça avec une puissance qui relève le la pure inexorabilité des choses. On est là dans l’absolu du Soul Sister System. Elle arrache la beauté du ciel des Stones - Why don’t you gimme some shelter ! - Attention, cet album fourmille de coups de génie, comme par exemple «I’ve Got Life», un groove à la Marvin - I’ve got life mother !/ I’ve got life sister ! - C’est effarant de perfection. Merry refabrique toute la Soul. Autre coup génie avec «Forget It I Got It», pur jus de r’n’b sixties. Elle dégage autant de jus que Sam & Dave. Et si on ne veut pas mourir idiot, alors il faut aussi écouter «Good Girls», une belle pop de night-club que Merry éclate au Sénégal avec sa copine de cheval. C’est dingue ce qu’elle peut dégager. Voilà l’un de ces heavy r’n’b qui aplatissent tous les discours. On suivrait Merry Clayron jusqu’en enfer ! L’autre gros cut de cet album s’appelle «Tell All The People». Merry chante ça là-haut sur la montagne. C’est aussi l’époque où les grands shouters savaient finir des cuts dans des bouquets d’explosions faramineuses.

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             Lou Adler produit aussi son deuxième album sans titre. Elle attaque avec «Southern Man», un vieux groove signé Neil Young qu’elle chante d’une voix de première main. Elle ne peut pas s’empêcher de l’exploser. Attention, cette fille est dangereuse. Ne lui confiez pas vos petites bluettes, car elle leur fout un pétard dans le cul. Elle va chercher son groove dans sa fouille de délinquante. Parmi les gens qui l’accompagnent, on trouve Carole King et Billy Preston. Alors, pour remercier Carole, Merry reprend son «Walk On It» et l’allume. Elle éclate une fois de plus les attentes. Elle pulse au-delà du raisonnable. Quand elle attaque un heavy slowah comme «Love Me Or Let Me Be Lonely», elle refuse de tomber dans le pathos. Elle préfère en faire du r’n’b joyeux et se livre à un nouvel exercice d’explosivité expiatoire. C’est plus fort qu’elle. Elle ne peut pas s’en empêcher. Et comme c’est un cut à rallonges, on a tout le loisir d’admirer la capacité qu’a Merry de couvrir tous les registres. Elle explose un peu plus loin le gros «Sho’ Nuff» de Billy Preston. Elle l’explose, aidée par des chœurs de gospel. Elle dévaste tout, de la même façon qu’Aretha, et c’est peu dire. La chose tourne à la monstruosité - You are my hot desire ! et les chœurs font Yes I do ! Inutile de vouloir résister. Elle traite ensuite le «Streamroller» de James Taylor à la heavyness. Sur ce chapitre, elle n’a plus rien à apprendre. Elle envoie des Yes I am infernaux. Quelle énergie ! Quelle classe ! Le hit de cet album bourré de hits s’appelle «Grandma’s Hands». Elle prend le cut à la base, comme le fait Aretha, et elle l’élève par la simple pression de la voix. Elle traîne son grandma à coups de yeah yeah et ça tourne une fois de plus au coup de génie.   

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             En 1975, elle enregistre Keep Your Eye On The Sparrow. Le morceau titre qui fait l’ouverture surprend un peu par sa tonalité diskö. Merry chante sur un bon beat du samedi soir. Heureusement qu’ensuite elle passe au funk avec «Gets Hard Sometimes», mais pas n’importe quel funk ! Celui des bas-fonds de la cité, la funk sabré à la rythmique. Idéal pour une Soul Sister de cet acabit. Puis elle revient au r’n’b de type Aretha avec «Sink Or Swim». Elle épate car elle attaque exactement comme Aretha, avec une incroyable franchise du collier. Comme Aretha, Merry peut tirer un chariot du Far-West à la force du poignet. Elle dégage la puissance d’un attelage. Comme Aretha, Merry remplit l’espace sonore avec une aisance déconcertante. Elle le sature de beauté. Plus loin, elle attaque «Gold Fever» comme «Gimme Shelter». Quelle poigne ! Quel faste ! Quelle puissance de feu ! Elle peut chauffer un plat de nouilles rien qu’en chantant. Elle dégage tellement de jus qu’elle réactualise le rock en permanence. Elle dispose d’une vraie niaque de Soul Sister, comme Etta et Aretha. Elle ne perd pas son temps à donner des coups d’épée dans l’eau. Non, il faut que ça pulse. Merry ne vit que dans l’idée de l’épaisseur, du tangible, du vrai truc. Elle fait en B une reprise de Dylan avec «Rainy Day Women 12 & 35» et s’amuse comme une folle avec le fameux Everybody must get stoned. Voilà une vraie parole de prophète ! Si tout le monde se défonçait, la terre deviendrait un paradis. Elle termine cet étrange album avec «Do What You Know», un énorme groove de funk à la Sly Stone. Attention, c’est un hit dévastateur.

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             Et puis voilà Emotion. Merry est devenue une sorte de belle mémère et elle porte une jolie robe bleue. C’est un énorme album. On est frappé par la classe de «Cryin’ For Love». Elle y fait ce qu’elle a toujours fait, elle embarque le beat au long du chemin et elle chante au mieux de ses énormes possibilités. Son «When The World Turns Blue» est un balladif haut en couleurs et on peine à mesurer l’ampleur considérable de son chat perché. Les monstruosités se nichent en B, à commencer par «Sly Suite». Elle rend là un fantastique hommage à Sly Stone en faisant un medley de «Dance To The Music», «Higher», «Everybody’s A Star» et «Thank You». Elle utilise l’attaque de «Gimme Shelter», idéale pour entrer dans le monde du géant Sly. On sent tout de suite l’énormité du jus. Elle prend «Higher» à la gorge, elle arrache le gant du défi, elle brise la chaîne du paquebot, elle outche comme une boxeuse, c’est pulsé au meilleur beat du monde, wow Merry, Soul Sister des enfers ! Elle hurlevente dans les Hauts, elle démonte la gueule du funk - Thank you fatelin’ me be myself - Et elle finit cet infernal medley avec un «Everybody’s A Star» digne de Ray Davies. Elle enchaîne avec «Around And Extremely Dangerous», une fameuse pièce de Soul dansante de casino des jours heureux. Merry groove au meilleur des espérances fanées par le temps. Elle termine cet album dans l’excellence du balladif avec «Let Me Make You Cry A Little Longer». Comme toujours, elle travaille sur une palette d’effets assez large. Elle sait modeler des horizons, découvrir des régions inexplorées et monter au ciel dans un dernier soupir. Elle reste l’une des plus grandes Soul Sisters de son époque.

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             Merry refait surface en 2021 avec Beautiful Scars, l’un de ces albums dont elle a le secret. Il faut la voir poser sa voix de superstar sur l’«A Song For You» de Tonton Leon. Elle explose la rate du cut, elle est puissante et belle, l’album est à peine lancé et la voilà déjà grimpée au sommet. Comme Aretha, Merry est une reine de la démesure - I love you/ love you/ love you - Tout l’album est sur le même ton, c’est un vrai festin, elle enchaîne avec le «Touch The Hem Of His Garment» de Sam Cooke, elle ramène bien sûr tout le power du gospel batch, les blacks aveugles meuglent dans la pénombre de la nef et claquent des mains, là tu te retrouves dans le plus beau gospel batch de tous les temps avec Meery debout sur l’autel, c’est le génie originel, la source de tout le rock et de tout le roll, Merry explose dans la clameur des chœurs de gospel batch. Elle plonge encore dans des vagues extraordinaires avec le morceau titre, elle semble prédestinée à la sacralisation. Merry la prédestinée ! Elle grimpe au-dessus de tout ce que tu peux imaginer, les toits, le rainbow, la montagne, elle n’en finit plus de grimper. Il faut la voir entrer dans la rivière de «Love Is A Mighty River». Elle l’allume avec une niaque universelle et elle amène «God’s Love» au big fat groove de Soul, elle groove des reins. Elle est l’une des expressions du génie humain, elle sort un groove digne de celui des Edwin Hawkins Singers, elle te déplace ton continent, ça move sous tes pieds, yeah, et elle embarque tout. Elle sacralise le mythe de la Gospel Queen - As Jesus/ I knew he will/ Ooooh yeah - Elle rôde dans le gospel batch pour mieux le jazzer. Elle s’en va et elle revient, Un vrai délire ! Elle continue de monter avec «Room At The Altar» et on reste dans l’excellence du gospel rock de Soul avec «He Made Me A Way», elle est la reine du Boulevard de la Reine, elle déboise le bois de Boulogne, elle shake les Arethas dans le beefteak, elle bouffe le son tout cru, sans moutarde, elle pousse sa voix si loin qu’elle ne la voit plus et elle n’en finit plus de monter en épingle son délire absolutiste. Elle démolit tout.

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             Dans une fantastique interview parue dans Record Collector, Merry rappelle qu’elle voyait Sam Cooke et Mahalia Jackson à l’église. Elle ajoute que ses parents lui faisaient écouter Etta James et Sarah Vaughan et qu’elle a grandi avec Billy Preston. C’est justement Billy qui la fit engager dans les Raelets. Puis elle rappelle ce fameux coup de fil de Jack Nitzsche en pleine nuit, lui demandant de venir immédiatement au studio. Merry était enceinte, en pyjama et avec des bigoudis. Évidemment, Rob Hugues évoque l’avortement qui a suivi la session, mais Merry refuse d’en parler.

    Signé : Cazengler, Claytin des Alpes

    Merry Clayton. Gimme Shelter. Ode Records 1970

    Merry Clayton. Merry Clayton. Ode Records 1971

    Merry Clayton. Keep Your Eyes On The Sparrow.  Ode Records 1975

    Merry Clayton. Emotion. MCA Records 1980

    Merry Clayton. Beautiful Scars. Motown Gospel 2021

    Rob Hugues : Tough yimes, still Merry. Record Collector # 445 - July 2015

    Morgan Neville. 20 Feet From Stardom. DVD 2013

     

     

    Inside the goldmine

    - Pas de bide chez Bud

             Il squattait un bel appartement dans South Kensington. «Oh, this is a friend’s place. Elle est en voyage», disait-il. L’appart se trouvait au dernier étage d’un petit immeuble art déco. Avec son dernier étage en forme en dôme, l’immeuble attirait l’attention. Il nous installa dans une chambre en forme de quart de sphère et à la tombée de la nuit nous redescendîmes boire des pintes au pub qui faisait l’angle. Nous étions au bar et il se lança dans un long monologue, narrant dans le détail son arrivée sur la côte du Venezuela, l’achat d’un petit bateau, d’une cargaison de coke et l’enrôlement d’un équipage de rastas qui bien sûr ne savaient pas piloter un bateau. Ils dérivèrent et se retrouvèrent au large de Costa-Rica. Repérés par un patrouilleur américain, ils furent arrêtés. Les cops le jetèrent dans un cachot moyenâgeux. Lorsque la marée montait, son cachot se remplissait d’eau. Il n’eut le droit qu’à un seul coup de fil et il appela un ami avocat à Londres qui réussit miraculeusement à le sortir de là. Mais il perdit son bateau et sa cargaison. Il entreprit deux mois plus tard un voyage moins périlleux, cette fois au Maroc et revint à Londres au volant d’un van dont le châssis était aménagé pour contenir une tonne de résine, certainement la meilleure du marché. Des amis à lui qui étaient américains vinrent nous rejoindre au bar. Ils étaient de passage et se rendaient dans une party. Nous nous joignîmes à eux. Nous ne fûmes de retour au dôme qu’à l’aube, bien défoncés. Il revint frapper à la porte de la chambre pour nous souhaiter le good night sleep tight du White Album et nous présenter un plateau de rêve : s’y côtoyaient les meilleures drogues du monde. Nous fûmes touchés par la qualité de son hospitalité. Au breakfast du début d’après-midi, il nous accueillit avec un grand sourire et nous demanda ce que nous comptions faire de notre journée et comme rien n’était prévu, il nous demanda de l’accompagner à Notting Hill Gate où il devait selon son expression collecter some small debts. Nous partîmes à l’aventure le cœur chantant et sous acide. Arrivés dans Notting Hill, il nous demanda de faire le guet pendant qu’il descendait voir un mec dans un entresol. Nous entendîmes des coups et des cris, puis on le vit ressortir avec le poing écorché, mais il souriait. Un peu plus loin, il nous demanda de l’attendre au corner shop. Il disparut une nouvelle fois dans un entresol. Cette fois nous entendîmes des coups de feu. Nous allâmes nous planquer un peu plus loin pour attendre. Un très vieux nègre fantomatique aux yeux rouges sortit hagard de l’entresol, un corbeau perché sur son épaule. 

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             Quel choc ce fut de voir Leo Bud Welch sur la pochette de son premier album ! Il ressemblait trait pour trait au vieux nègre aperçu trente ans plus tôt à Notting Hill Gate. S’agissait-il d’une coïncidence ?

             Leo Bud Welch est né dans les années 30 à Sabougla, dans le Mississippi et il a passé sa vie à jouer dans les picnics avec ses cousins. Si on ne l’a découvert que sur le très tard, c’est parce qu’il a passé sa vie à jouer dans des églises. Kevin Nutt précise en outre que les églises fourmillent dans le Mississippi. Environnement idéal pour un vieux crabe comme Bud, car c’est dans les églises en bois que les gens appréciaient son vieux gospel blues tout vermoulu.

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             Quand on écoute son premier paru sur Big Legal Mess en 2014, Sabougla Voices, on comprend ce que veut dire l’expression «crabe mythique». À l’âge de 82 ans, Bud envoie «Praise His Name» directement au tapis. Le vieux entre au chant dans son boogie blues déshérité et on a là tout le rebondi du monde, le tribal américain et le punk craze des fils d’esclaves. Quel fantastique dévoiement d’énergie sauvage ! Jimbo Mathus et Matt Patton sont là. Il récidive un peu plus loin avec «Take Care Of Me Lord», pur jus de gospel punk blues, c’est unique dans l’histoire de l’Amérique, c’est explosé de son, tapé par la fanfare avec des chœurs de mecs. Et ça repart de plus belle avec «Praying Time», on a tout, le retour de manivelle, les filles derrière et tout le bataclan, le vieux gueule son shoot de génie, flavour de gospel batch croisée avec le punk-blues, c’est d’une rare sauvagerie, c’est aussi un monde en soi, un chef-d’œuvre d’excelsior et ça redémarre en fin de cut aux clap-hands. Si on aime le gospel batch, on se régale avec «You Can’t Hurry God» joué au piano de barrelhouse, le vieux Bud chante à la harangue, l’église branlante couine de partout. Et ça continue avec «Me & My Lord», cette fois des chœurs de filles l’accompagnent. Il est le parfait Big Legal Mess Gospel Boss. C’est tout de même incroyable que Jimbo Mathus et Matt Patton soient mêlés à cette histoire. Un banjo se fond dans la clameur du gospel. Bud passe au heavy blues avec «A Long Journey». C’est nappé d’orgue souterraine. Jimbo et Matt Patton rendent hommage au génie du vieux Bud. C’est Bud le boss. Pas d’Auerbach dans la soupe. Cet album fantastique s’achève au bord du fleuve avec «The Lord Will Make A Way». Le vieux sait de quoi il parle avec ses grattés approximatifs. Ça nous repose des Clapton et des autres premiers de la classe ! Le vieux Bud tape son blues au coin de sa cabane branlante, il est parfait, true to the truth.

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             L’année suivante paraît un album aussi allumé que le précédent, I Don’t Prefer No Blues. Le vieux rentre dans le lard du heavy blues dès «Girl In The Holler». Il chante à l’ancienne et les guitares sont terribles. Tout est bon sur cet album, on ne fait l’impasse sur rien. Le vieux a du métier, il faut le voir jerker son «I Don’t Know Her Name». Il chante ça au raw et gratte à l’os du jive. On peut qualifier ça de belle dégelée extravagante. Le coup de génie de l’album s’appelle «Pray On», ambiance Panther Burns avec du gratté flamboyant, c’est le Memphis beat dans l’excellence de sa violence. Véritable orgie de son, ça joue en plein et ça sature le spectre, ils jouent à pleins tubes, à pleines ventrées, à plein beat avec le vieux par dessus qui est déchaîné, il chante comme un vieil esclave qui encule les patrons blancs parce qu’il est le meilleur chanteur du monde, wow, mille fois wow ! Son «Going Down Slow» est l’un des pires heavy blues de tous les temps, c’est écrasé du champignon, le vieux chante au milieu des coups de slide envenimés, ça tape tout ce que ça peut dans le fond du studio et chaque fois le vieux remonte le niveau d’énergie du chant. Quel délire ! Il chevauche son «Cadillac Baby» et repart en mode squelette blues avec «Too Much Time». On entend la belle bassline de Matt Patton dans «I Woke Up», encore un extraordinaire bouquet de son, c’est extravagant, le vieux met toute la gomme d’Alabama. Big Legal Mess, c’est le vrai truc ! Encore un Heartbreaking Blues avec «So Many Tomorrows», le vieux tape ça à l’arrache du fleuve et on reste dans le heavy blues avec «Sweet Black Angel». I Don’t Prefer No Blues est certainement l’un des plus beaux albums de blues de tous les temps.

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             Paru en 2017, Live At The Iridium est un album un peu moins dense que les précédents, même si on y retrouve des cuts comme «Cadillac Boogie» ou ce vibrant «Praise His Name» que le vieux joue au petit groove de cabane branlante. On est plein raw, Bud est vieux, pas de dents, mais il shake son shook comme Hooky. Il amène son «Cadillac Baby» au «Ha’ go like this» et c’est un boogie d’une qualité incommensurable. À part Hooky et Lazy Lester, personne ne joue le boogie aussi bien. Il avoine son «Still A Fool» à l’édentée et c’est parfait. Il descend encore dans le primitif avec «Got My Mojo Working». Ça pousse à la roue de gros-Jean-comme-devant. Il passe tous les classiques à la casserole, «Five Long Years», «Woke Up This Morning», «My Babe» qu’il joue à la peau sur les os. Il fait aussi une version torride de «Rollin’ & Tumblin’», il tape ça à l’ancienne, il balaye d’un revers de main tous les Clapton à la mormoille, il est à bout de souffle, il gratte des accords moisis, il chante au max d’approxe, c’est du rootsy de rêve, claqué à la salivette. Il enchaîne avec un «Good Morning Little Schoolgirl» chanté à la dent branlante et battu à la sauvageonne. Ce fils d’esclave rend hommage to one of the American greats from the Grand Ole Opry avec «Walkin’ The Floor Over You» (Ernest Tubb) et il finit en apothéose avec «Me & My Lord». On peut aussi voir de ses yeux voir le concert, car le CD se double d’un DVD. C’est même la première chose à faire ! Le vieux porte des alligator shoes rouges et un costard brillant. Il est accompagné par une batteuse et un black barbu en casquette fait les chœurs. Le vieux gratte ses cordes du bout des doigts, old school blues ! Il faut le voir jouer ses riffs incisifs, il développe de vieilles dynamiques ancestrales tout en swinguant des deux pieds. Il déclenche tous les petits réflexes du boogie, il joue à l’intricate de la main gauche et gratte du bout des doigts de la main droite. Sur «Sweet Little Angel», il jazze en milieu de manche et fouette le boogie down de «Cadillac Baby» bien sec et net. Il passe tous les classiques du blues à la moulinette, il joue stripped-down mais diable comme c’est pur. La batteuse s’appelle Dixie Street, elle bat comme Tara d’Airplane Man. Le vieux joue Schoolgirl en petits riffs incisifs de mi-manche, il joue le spirit du blues, et il finit en mode gospel blues, c’est très spectaculaire.   

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             Le dernier album du vieux n’est pas sorti sur Big Legal Mess. Apparemment, il a changé de crémerie pour aller chez Auerbach, le recycleur de vieux nègres qui travaille surtout pour son compte. L’album s’appelle The Angels In Heaven Done Signed My Name est c’est loin du festin de son que propose Big Legal Mess. À l’âge de 87 ans, le vieux est aux portes de la mort et il continue de faire le clown. On sauve un cut sur l’album, «Jesus On The Mainline», car voilà un heavy blues taillé pour la postérité. Auerbach va même signer les liners de l’album. Ça donne une idée de la taille de son ego. Il tape l’incruste sur tous les cuts. On a perdu Matt Patton et Jimbo Mathus. Auerbach finit par mettre le grappin sur tout ce qui bouge, ça gâche le plaisir. Le son est trop chargé, ça frise la putasserie. Le vieux attaque «I Love To Praise His Name», mais il ne se méfie pas, les autres viennent lui bouffer la laine de son gospel sur le dos, ils le transforment, ils en font du gaga, ils n’ont RIEN compris, le vieux sauve les meubles comme il peut, c’est un spectacle atroce, insupportable. Et ça empire encore à la suite. C’est la curée des carpetbaggers. Mais comment un vieux renard comme Bud a-t-il pu faire confiance à ces mecs-là ? Les blancs jouent mal le heavy blues, ça crève les yeux dans «I Want To Be At The Meeting», ils jouent comme Clapton, c’est intolérable d’entendre du blues de blancs chez un artiste aussi pur que Leo Bud Welch. Le «Let It Shine» qu’on croise plus loin est encore plus catastrophique. Alors adios amigo, dommage que ça se finisse en eau de boudin dans les pattes de cet horrible opportuniste. On perd la pulpe de ton génie. 

    Signé : Cazengler, Léon Wesh Wesh

    Leo Bud Welch. Sabougla Voices. Big Legal Mess Records 2014

    Leo Bud Welch. I Don’t Prefer No Blues. Big Legal Mess Records 2015

    Leo Bud Welch. Live At The Iridium. Cleopatra Blues 2017              

    Leo Bud Welch. The Angels In Heaven Done Signed My Name. Easy Eye Sound 2019

     

    *

    Livraison 560 du 28 / 05 / 2022 nous présentions le premier Ep ( 5 titres ) de Burning Sister et trois vidéos issues de leurs deux singles parus à cette date. Or voici qu’ils viennent de sortir ce mois de novembre 2022 leur premier album.

    MILE HIGH DOWNER ROCK

    BURNING SISTER

    ( Album numérique / Vinyl / Bandcamp )

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    Ne vous prenez pas la tête sur la traduction des deux premiers mots du titre. Mile High est le surnom de la ville de Denver, où réside Burning Sister, capitale du Colorado située exactement à un mile ( = 1, 609 344 kilomètre ) d’altitude. Reste que cette localisation géographique permet un joli jeu de mots lorsque l’on associe   High à down(er), en quoi nous voyons une allusion à la Tabula Smaragdina, la fameuse Table d’Emeraude, qui dès sa première ligne nous révèle que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. André Breton le gendarme du surréalisme s’en est inspiré pour l’écriture de son texte le plus célèbre. Une tradition davantage terre à terre nous traduirait high downer rock par rock de la grosse déprime. Le downer rock tire ses origines des trois premiers albums de Black Sabbath, tempo lent, ambiance crépusculaire, mais il existe d’autres radicelles qui courent de Grand Funk Railroad à Blue Cheer et nombre de groupes de heavy metal… Le rock procède par métissages divers et variés. Les bâtards sont les meilleurs chiens du monde. Ils mordent plus fort que les autres.

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    Vous faudra plus d’un coup d’œil pour la couve. What is it ? A chacun son interprétation, l’ensemble reste flou, tout dépend quelle porte de la perception vous ouvrez pour y accéder. Burning Sister vous décontenance, exprès. Serait-ce un oiseau buvant à une source ? Une tête d’homme aux cheveux ébouriffés ? Le paysage final de La machine à explorer le temps de H. G. Wells ? Une mise en image du principe d’incertitude d’Heisenberg afin d’accroître votre sentiment de l’irréalité de la réalité ? Ce qui est sûr c’est que le vinyle est aussi rouge qu’une tache de sang frais. Anamorphosis.

    Steve Miller : bass, synthé, vox / Drake Brownfield : guitars / Alison Salutz : drums.

    Leather mistress : (chroniqué dans notre livraison  560 ) : voix dans les tuyaux, le serpentin des tuyères démarre, le riff arrive majestueux et imparable, les vertèbres du reptile balaient vos indécisions, la maîtresse de cuir est un dinosaure qui écrase tout sur son passage, la basse de Steve balaie les arbres pour lui laisser place, des chants tribaux retentissent au loin, sont noyés dans le fracas généré par  Alison, la guitare de Drake effile les épines dorsales du terrible lézard, c’est un morceau que l’on peut résumer en une question, comment faire pour ne jamais laisser agoniser un riff, comment en présenter toutes les facettes, en tirer la substantifique moelle, en

     en explorer et développer toutes les virtualités,  l’aider à s’accomplir, sans qu’une seconde l’auditeur jamais ne se lasse. Une démonstration de grande évidence. Nette et sans bavure. Faut de l’imagination et du savoir-faire. Un seul défaut à ce morceau, faut se forcer au bout de la dixième écoute à écouter le reste de l’album. Acid night vision : (chroniqué dans notre livraison 560 )  :  sans les images de la vidéo, la vision est plus noire, nous ne sommes plus dans les fantasmagories d’un dessin animé, nous voici projetés dans un gigantesque shaker, attention au milieu du morceau quand Alison touille de sa baguette la bouillie sanglante, question guitare imaginez un Hendrix privé des couleurs de l’arc-en-ciel, qui ne chercherait pas à faire miroiter la chatoyance du monde mais à en exacerber la fatale noirceur, avec la basse de Steve qui vous pousse dans les bas-fonds de l’horreur d’être né. Magnifique. The messenger : ce doit être une bonne nouvelle, avec ces notes toutes douces dont auraient été retiré toutes les harmoniques, Steve caresse son synthé, attention sur la fin, il tinte comme une pièce de monnaie lancée en l’air pour savoir si pile c’est l’heure de vous suicider et qui n’en finit pas de tournoyer sur le trottoir, à moins que ce ne soit le bruit d’un appareil intersidéral qui s’enfonce dans les limites de l’univers. Dans les deux cas une aventure humaine. Une expérience ultime. Cloven Tongues : (chroniqué dans notre livraison 560 ) : l’écouter sans la vidéo qui l’accompagne change la donne. Nous avions l’impression d’être dans un poème symboliste d’Henri de Régnier, ambiance mystérieuse, aperçus d’une beauté noire, nous voici projetés en un autre monde, maintenant avec ces chœurs de moines encagoulés, nous serions plutôt dans Le puits et le pendule d’Edgar Poe, ce qui paraissait inquiétant et curieux est désormais plus que menaçant, la guitare hérisse des riffs de fer tordus aux bouts acérés sanglants qui dépassent des murs et se rapprochent de vous, insidieux travail d’Alison et Steve qui poussent de toutes leurs forces derrière les cloisons mobiles, et la guitare de Drake imite vos cris de souffrance, maintenant vous entendez les rouages de l’immonde machinerie, raclements de ferrailles et de roues dentées, vous voici réduit en charpie de chair pantelante. Un titre qui ne fait pas de cadeau. Dead sun blues : ce n’est pas le blues des origines mais celui de l’extinction de l’espèce humaine, un son sale et sans apprêt – vous ne croyez tout de même pas valoir mieux – un chant de vomissure, une batterie en hachoir de guillotine, des cordes lugubres et oppressives. Les Sister Burning n’ont pas le blues joyeux, joyau oui, avec par exemple ce solo d’épines empoisonnées qui s’enfonce dans la matière grisâtre de vos méninges, qui prend un plaisir sadique à vous torturez. Soyons franc, en moins de sept minutes ils font la démonstration que le blues est une musique dans laquelle il est encore possible d’innover. De trouver du nouveau dirait Baudelaire. Plus près des cercles infernaux que paradisiaques tout de même. Seraphim : ne désespérez pas, une minute trente de Paradis avec les séraphins qui psalmodient des hosannahs sur les claviers du synthé. Avant le blues il y avait le gospel, n’est-il pas vrai. Burning Sister revisite la musique populaire américaine à l’aide de petits flashbacks. Des piqûres de rappel. Aïe ! S.I.B. : je ne sais de quel syndrome il s’agit au juste, mais l’on est parti pour une espèce d’oratorio heavy, Alison tonne comme Jupiter depuis le haut de l’Olympe et c’est parti pour un régal bien creameux, les surprises arrivent au bout de deux minutes avec ces dentiers souterrains de synthé qui rayent le plancher, ah ! ce traitement de voix assourdies, cette tubulure engorgée, et ces chœurs néfastes, et cette batterie insistante, le riff recommence et c’est reparti comme la troisième guerre mondiale en préparation, la fin est splendide. Je n’en dirai rien de plus. Je l’écoute. Désormais le monde se partage en deux, ceux qui ont écouté et les autres. Stars align :  l’alignement des planètes c’est quoi, c’est ce moment ou après avoir fait le tour de la question de tout ce qui a existé en leur domaine – fuzz, psychedelic, doom - un groupe se permet de continuer le chemin là où les autres se sont arrêtés. Ce groupe a un nom il s’appelle Burning Sister.

    Précipitez-vous !

    Damie Chad.

     

     

    THOU SHALL SEE

    Ah ! tu verras, tu verras ! En fait on ne voit rien. Drôle de nom pour un groupe, l’ancien pronom Thou ( = Tu ) du vieil anglais utilisé dans une formule qui rappelle le début de certains versets de la Bible. Ils sont allemands. Viennent de Stuttgart. Impossible de vous communiquer leurs noms : il y a L à la guitare et aux synthés, et J qui s’occupe du drumming. Aucun des deux ne chante. C’est un groupe instrumental. Autre incongruité, les titres sont réduits à des numéros. Z’auraient pu faire comme les romains qui numérotaient leurs enfants dans l’ordre d’arrivée. Octave ( huitième ) est le dernier prénom qui a survécu de par chez nous à cette coutume peu poétique. Mais non, les titres ne sont pas rangés dans l’ordre croissant ou décroissant.

    Sont donnés dans le désordre. Les adeptes de la numérologie peuvent ainsi s’en donner à cœur joie et offrir un sens à cette étrange façon de compter. Est-ce qu’ils ne savent pas quoi trastéger pour se faire remarquer, ou nous délivrent-ils un message crypté. Les synthétiseurs ne sont pas ma tasse de thé, mais j’aime ne pas comprendre, alors je me suis dit que si l’on ne voit rien, peut-être entendrais-je quelque chose. Si le texte des Georgiques de Virgile se lit aisément, il en est une autre lecture beaucoup plus secrète qui repose sur le comptage orphique des vers.

    ANCIENT HORRORS

    ( Album Numérique / Novembre 2022 )

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    Nous ne partons pas dans le brouillard, enfin si, sur la couve nous avons une nappe de brume, au-dessus d’un lac, l’Art Work est crédité à Adam Burke aussi connu sous le nom de Nightjar ( engoulement ) créateur d’un monde inquiétant, aux confins du rêve et du cauchemar, un royaume secret dans lequel chacun peut rencontrer ses peurs et ses obsessions. Ce n’est pas la première fois que nous trouvons une œuvre de Nightjar sur une couve de Metal. Le titre de l’album est aussi une clef de dol qui nous ouvre les portes abyssales. Le logo dégoulinant de sang de Thou Shall See est de Unknown Relic, autrement dit de Stephen Wilson. Le lecteur amateur de Metal visitera avec intérêt son FB, il ne manquera pas de s’attarder sur ses étranges abécédaires runiques qu’il mettra en relation picturale avec les numérotations romaines des titres.

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    XII : Résonnances et tout de suite des sons qui prennent la relève, des pas de géant qui avancent, derrière la basse dansent quelques arabesques discrètes, peut-être pas l’horreur mais une crispation s’insinue en vous, un peu mélo, l’impression de deux lignes musicales qui ne se rejoignent pas, la basse qui colmate des trous, et des notes légères qui tintent comme des bouts de vitres teintées de sang, matins blêmes et réveils d’assassin, 12 semble se précipiter mais le rythme n’en est pas plus rapide, démarche lourde, qui sait où elle va. Nous non. V : la même rythmique lourde, mais des orgues dramatisent la situation, celui qui marche n’arrête pas, même s’il semble davantage appuyer ses pieds sur le sol nauséeux. Ruissellements, glougloutements, le temps ne compte plus, des motifs entendus dans le 12 réapparaissent en plus aigus, la pointe d’un poignard qui a envie de boire une gorgée de sang, car même les objets rêvent à leur propre utilité. Respiration, souffles sur l’eau, de petits bruits indistincts, une mise à mort discrète et l’assassin reprend sa marche, maintenant l’on sait que ce n’est pas un homme mais quelque chose d’indistinct, une hagarde remontée d’on ne sait où. VII : moins de brouillard, la musique se fait clairière, elle n’en reste pas moins oppressive, elle tinte et roucoule, ça y est la chose arrive, l’on a envie que ce soit la fin du film, mais ce n’est qu’une séquence aussi éprouvante que les précédentes et les suivantes, un chant sans voix s’élève, le sept n’est-il pas un nombre magique, l’horreur fascine, nous n’y pouvons rien, nous avons cru que la chose venait mais peut-être est-ce nous qui allons vers ellr b, ambiance délétère, joyeuse aussi car serait la vie sans le sel âcre de l’inconnu qui résonne en des couloirs temporels inconnus mais qui débouchent dans notre monde. Il suffit d’ouvrir la porte et l’Horreur survient, le pire c’est qu’elle nous regarde, qu’elle habite nos structures mentales depuis toujours. Serait-ce le nom de l’accoutumance à nous-mêmes. Notre portrait crachat. Nous nous regardons dans le miroir et nous nous trouvons horriblement beaux. VIII : le 8 succède à sept, la même histoire qui recommence avec en plus ce gargouillement souterrain d’échos, qu’est-ce qu’au juste, quelle est cette chose qui rampe dans les couloirs de notre cervelle, la batterie empile ses coups comme l’on enfile ses verres au troquet, pire que l’horreur existe l’absence de l’horreur, celle qui vous catapulte dans la solitude de votre néantification. Le son se plie sur lui-même, il devient une grandiose liturgie, attention, demandez-vous le nom de celui qui s’offre en sacrifice. X : est-ce la fin, en tout cas l’on ne saurait rêver meilleur final grandiose, une note funèbre auréolée d’un orgue électronique qui imite la voix humaine et brusquement la lumière jaillit, nous nous croyions dans un temple troglodyte et nous voici dans une salle de fête, lumières éclatantes en battants de cloches. Est-ce parce qu’elles sont anciennes que le sang des horreurs se teintent d’un rose d’aurore…

    DEMO

    (Album Numérique / Avril 2021 )

    Peut-être la cathédrale de Stuttgart sur la couve, en tout cas ambiance gothique assurée. L’on se croirait dans un poème d’Aloysius Bertrand. Nous avons apparemment le début de l’histoire, le 1, 2, 3, 4, mais c’est le 2 qui ouvre le bal.

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    II : ouverture en inquiétudes mineures, éclatements de tôles de zinc, derrière une rythmique cavalcade, amplification tous azimuts, comme des voix indistinctes que l’on entend très bien mais que l’on ne comprend pas, le tempo ralentit, caresses de synthés et gifles de batterie. Nous ne sommes pas loin de l’ambiance des deux premiers morceaux d’Ancient Horrors, mais le son est d’une texture plus claire, davantage segmentée, moins pressurisée. L’ensemble sonne davantage répétitif. Mais l’on n’a pas le temps de s’ennuyer. Loin de là. I : tourment de vent, assombrissement d’ambiance, les pas pesants du 12 reviennent, une démarche que l’on jugerait humaine, le géant s’est-il ratatiné ou est-ce l’habitude, pointillés de cymbales sur un drapé de moire noire, intensité primitive orchestrale, l’idée que la machine s’est mise en route et que rien ne l’arrêtera, l’on veut voir la suite, nos yeux sont peut-être crevés mais nos sens perçoivent des mugissements rhinoférociques, de lents pachydermes qui broutent l’herbe de nos représentations. Accélérations. Il est curieux d’entrevoir comment Thou Shall See compose, L et J semblent partir d’une structure très simple, mais qu’ils complexifient en la segmentant au maximum, puis ils s’appliquent à en garder tous les éléments obtenus en les dispatchant tout autrement, je ne crois pas qu’ils comptent sur le hasard, je pense qu’ils procèdent avec soin et méthodicité pour que l’auditeur soit plongé dans une espèce de magma sonore touffu dans lequel il n’est jamais perdu car les fragments dispersés recomposent par alternance une continuité sonique des plus agréables, le labyrinthe est en quelque sorte fléché. III : cette pluie qui tombe, cet orage qui tonne, cette note qui stridule et cette autre qui siffle, cette batterie qui arrache ses pieds du marécage pour retomber plus lourdement, le ciel est bas et le paysage livide, il s’écarte de lui-même comme s’il voulait conquérir toute la surface de la terre, un synthé aboie pour nous prévenir, des gémissements montent des marais qui maintenant s’étendent à perte de vue, le cauchemar se reduplique à l’infini, il est impossible de s’en extraire, à chacun de vos pas sa surface augmente, aucune extraction possible, la glaise musicale vous enduit de sa gluance, elle monte le long de votre corps telle une lèpre assassine, vous sentez la modification, vous ressentez la momification de votre chair, l’argile qui la recouvre s’insinue à l’intérieur de vous, la musique appuie par à-coups sur votre tête pour vous enfoncer centimètre par centimètre dans la vase astringente, quelques bulles d’air s’en viennent crever à la surface, c’en est fini, la bande sonore se termine. IIII : un cauchemar n’est jamais terminé, l’écho s’en répercute sous forme de secousses telluriques qui se déploient dans les rêves des dormeurs, la mer de l’horreur roule sans fin ses vagues limoneuses, elles s’échouent sur le sable de votre mémoire, elles forment le premier matériau de l’inconscient collectif.

    Disons-le vulgairement, Thou Shall See vous en donne pour votre argent, même si jamais vous ne seriez prêts à payer pour de telles suffocations éruptives. Ils parviennent à renouveler les anciennes horreurs, à les rendre attrayantes, vous en redemanderez.

    Damie Chad.

     

    *

    Tiens un groupe de rock à Metz, cité qui n’est pas spécialement connue pour son impact rock ! Je n’avais fait qu’entrevoir ces trois mots et déjà je commençais mon cinéma dans ma tête. J’avais tout faux, le groupe n’est pas originaire de notre bonne ville françoise, il est autrichien, et se nomme LIQUID MAZE. Labyrinthe Liquide, attirant concept ai-je pensé, serait-ce des déconstructivistes, faut aller voir cette bestiole de plus près, n’ai pas été déçu par leur propre présentation : Delicious Psychedelic Art Rock. Viennent de Vienne. Or moi quand on dit Vienne me vient en mémoire la fabuleuse frise de Klimt consacrée à Beethoven, et je pense à ce double vocable de Sécession Viennoise, qui pose la rupture comme acte fondateur et novateur. Dans mon fort intérieur, un synonyme de rock ‘n’ roll.

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    Liquid Maze a déjà deux autres œuvres à son actif : Colors of Euphoria ( 2018 ) et Snake Jazz ( 2021 ).  Aiment aussi enregistrer live dans leur propre local  de répétitions, surnommé Metz, d’autres groupes alternatifs. Toutes ces sessions sont in extenso sur leur chaîne YT, The Metz Sessions. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, ils se sont octroyés la Douzième.

    THE METZ  SESSIONS # 12 : LIQUID MAZE

    Novembre 2022 / YTBandcamp ) 

    Dominici Scheleinzer : guitars, vocals / Lukas Sukal : guitars / Gerald Grimpl : bass / Stefan Celanovic : keys / Sebastian Hödimoser : Drums.

    Vous avez deux manières de le regarder, soit sur le site des The Metz Sessions, vous assistez alors à la séance filmée, soit sur la vidéo présentée par Mister Doom 666 qui ne diffuse que le son. Une seule image sur l’écran, le logo du groupe qui ressemble à ces tampons chinois ou coréens qui servent à apposer la signature sur un document ou une lettre. N’est pas non plus sans évoquer le travail de Fernand Léger. Je préfère ce second choix, il laisse davantage place au rêve et au mystère.

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    Intro : tintement acoustique, l’on s’attendrait à quelque chose de moins convenu mais le morceau s’étoffe, chacun tisse son fil dans son coin, le résultat obtenu est loin d’être désagréable, sans surprise, mais un très beau son d’orgue, digne des britanniques années soixante. Industrial salvation : après les cacahouètes de l’apéritif passons aux choses sérieuses. Salvation l’on veut bien, car l’on aime bien, c’est agréable, industrial c’est largement exagéré. Je me répète, mais ça sonne très english sixties, pas original, mais très bien fait. Se lâchent un peu sur la fin. Pieces : reviennent sur le motif de l’intro, certes ils le développent, rajoutent du son et des falbalas auditifs, mais en fait ces neuf minutes de Pieces auraient été très bien accouplées aux trois minutes de l’intro. Seul avantage, la possibilité d’apprécier la voix et les qualités de Dominici au chant.  Prennent leur temps l’on croit que c’est la fin, juste un pont pour l’envolée finale. Give me a reason : dès l’intro l’on sent que l’on est parti pour un long morceau, genre gradation apocalyptique durant laquelle les musiciens vont se donner à fond. Ne nous déçoivent pas, lancent la machine à donfe. Félicitations à Stefan qui vient de rejoindre le groupe et qui n’a eu droit qu’à deux courtes répétitions, l’a un beau son, il est vraiment le vecteur sonique du groupe. L’ensemble est un peu trop pop à mon goût, mais ils ont du talent. M’attendais à quelque chose de plus avant-gardiste.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

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    Death, Sex and Rock’n’roll !

     

    Cet épisode 7 de Rockambolesques est dédié à Claudius de Blanc Cap qui s’est donné la mort, ce 11 novembre 2022, suite au saccage de son œuvre maîtresse par les autorités étatiques. Rappelons que les démêlés de Claudius de Blanc Cap avec la justice de son pays et  l’Administration Ariégeoise sont à l’origine de la première série de nos Rockambolesques, intitulées alors Chroniques Vulveuses, dont le premier épisode parut dans notre livraison  154 du 05 / 09 / 2013. il est d’ailleurs un personnage de cette série. Nous rendrons ultérieurement un hommage à cet artiste non pas incompris mais pourchassé. La France est-elle le pays de la liberté ou de la bêtise ?

     

    EPISODE 7 ( PRESERVATIF ) :

    35

    LES MYSTERES D’ALICE

    ( Article extrait du Parisien Libéré )

    Communiqué du Rédacteur en Chef : Si je n’avais une absolue confiance en Martin Sureau et Olivier Lamar que nos lecteurs connaissent bien, jamais je n’aurais accordé la moindre confiance à cet article. Rappelons que Martin Sureau et Olivier Lamar sont affectés à notre Service Politique. Pas des huluberlus, ce sont eux qui depuis plusieurs années suivent, interviewent et analysent les propos de nos plus hauts responsables politiques. Ce qu’ils nous relatent est tellement étrange que je préfère leur laisser la parole.  

    Nous venions de quitter Troyes, nous avions dépassé Provins et rejoignions l’Autoroute afin de regagner Paris. Il devait être deux heures du matin et abordions la longue ligne droite qui coupe le village de Savigny en deux. A deux cents mètres de l’entrée du cimetière nous aperçûmes cinq points lumineux sur la chaussée. Nous ralentîmes, nous avons pensé à des bêtes, sangliers ou renards. En nous rapprochant, il nous a semblé discerné une forme couchée sur la chaussée. Moi Martin Sureau j’ai cru voir deux chiens sur le bord de la route, mon collègue Olivier Lamar est certain que c’étaient deux chats. Du côté de la modeste maison, sise en face de la grille du cimetière, il y eut comme un vague mouvements d’ombres. Nous arrivions tout près de l’obstacle. A la chevelure blonde nous identifiâmes un corps féminin. Olivier Lamar avait saisi son appareil photo, il prit quelques clichés. Il n’arrêta pas durant la suite des évènements. La victime était manifestement morte, toutefois j’appelai le Samu et la Gendarmerie. Il ne s’écoula pas dix minutes que le clignotement d’un gyrophare bleu signala l’approche d’un fourgon de la gendarmerie. Les trois gendarmes se hâtèrent d’installer un périmètre de sécurité et de procéder aux premières constatations. Qui furent très vite corroborées par le médecin du Samu, celui-ci confirma la mort de la victime, vraisemblablement renversée par un véhicule. Un infirmier recouvrit le cadavre d’une toile plastifiée blanche.  

    Durant deux ou trois minutes, tout près du cadavre nous échangeâmes nos impressions. En tant que premiers arrivants sur les lieux nous racontèrent ce que nous avions vu, c’est à ce moment que l’un des deux infirmiers s’exclama : « Quelle est cette odeur dégoutante ! Ça pue la charogne ! » et vivement il retira le drap plastifié qui recouvrait le cadavre. Nous fûmes horrifiés, cinq minutes plutôt nous étions en présence d’une jeune fille, et maintenant nous étions devant un corps en putréfaction, seule sa chevelure blonde indiquait qu’il s’agissait de la même personne. Nous étions tellement interloqués que nous n’avions pas fait attention à l’arrivée d’une voiture qui stoppa à quelques mètres de nous. C’était le maire du village. A peine eût-il jeté un coup d’œil au cadavre en décomposition qu’il s’écria : « Mais pourquoi avez-vous tiré la petite Alice de son cercueil, êtes-vous fous ! ».

    C’est nous qui le crûmes dérangé. Il s’expliqua, Alice Grandjean avait été tuée ainsi que son père et sa mère voici deux ans dans un accident de voiture, il reconnaissait ses vêtements, lui-même avait aidé à visser le cercueil. Le brigadier de gendarmerie n’était pas du genre à s’en laisser compter, il possédait un esprit pratique. Il ordonna à un de ses subordonnés et à un infirmier de garder le cadavre qu’il fit recouvrir de son voile plastifié, et tout le reste de notre groupe se dirigea vers le cimetière. Le maire nous mena devant la tombe des Grandjean, la sépulture n’avait pas été violée. Deux employés d la mairie appelés d’urgence vinrent desceller la dalle d’entrée. Les trois cercueils reposaient côte à côte. Ils sortirent celui d’Alice Grandjean, sur l’ordre du brigadier ils le dévissèrent et tirèrent la fermeture éclair du suaire. Alice était bien là, identique à son cadavre qui reposait sur la route sous sa bâche plastifiée blanche.  Nous retournâmes sur la route. D’un geste vif, le brigadier retira le voile qui épousait la forme du corps, dessous il n’y avait rien !

              Alerté, nous ne savons comment, le préfet du département de Seine & Marne nous a convoqués dans les minutes qui suivirent à la mairie de Savigny où nous avons été pris en charge par une cellule d’expertise-psychologique. Tous, infirmiers, médecin, gendarmes, maire, personnel de mairie et journalistes nous avons admis que nous avons été victimes d’un phénomène, pas si rare que cela paraît-il, d’auto-hypnose hallucinatoire collective.

              Evidemment nous n’en crûmes pas un mot. Pour notre part,   dépourvus de toute allégeance d’obéissance à un quelconque service étatique nous avons rédigé cet article au nom du principe sacré de la liberté de la presse dans le seul but de rapporter ces faits étranges dont nous avons été les témoins à nos fidèles lecteurs.

    Martin Sureau et Olivier Lamart

    P.S.: La pellicule des photos prises par Olivier Lamart - mon collègue travaille en argentique – s’est révélée vierge. De même l’appareil numérique utilisé par les gendarmes a été incapable de garder en sa mémoire une seule photographie.

    36

    Le Chef replia le Parisien Libéré dont il venait de lire l’article à voix haute et alluma un cigare. Pardon, un Coronado.

    • Agent Chad, tout s’éclaire, enfin nous tenons un bout de piste, ladite Alice écoutait bien le premier album de Black Sabbath, quant à ce que raconte nos deux journalistes, c’est une chance que nous ayons décampé dès que nous avons aperçu au loin les phares de leur automobile. Ce qu’ils relatent ne nous étonne guère, leur témoignage n’en reste pas moins précieux. Attention ces gaillards-là me semblent des teigneux. Leur tandem est bien connu dans les milieux politiques, je me suis renseigné, sont à l’origine du scandale de l’ancien Président de la République qui tous les mercredis matin séchait le Conseil des Ministres pour aller voir sa maîtresse. Rappelez-vous de cette vidéo croustillante prise par un drone, diffusée en temps réel sur les réseaux sociaux. C’étaient eux. De fieffés retors. Agent Chad, vous ne les quittez pas de la journée, toujours un œil sur eux, je suis sûr qu’ils sont en train d’en savoir davantage sur ce ‘’ vague mouvement d’ombres’’ devant la maison. Ce sont des fouineurs, je ne veux pas qu’ils remontent notre piste.

    37

    La nuit avait été longue et mouvementée, mais un agent du SSR ne dort jamais. Aussi frais qu’une rose je me levai d’un bond, Molossa et Molossito sur mes talons, j’avais déjà une main sur la poignée de la porte.

    • Agent Chad venez près de moi, j’ai quelque chose à vous dire à l’oreille.

    Désolé chers lecteurs, il est des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir. Je n’aimerais pas que parmi vous les plus audacieux tentassent de s’amuser avec le Diable. En l’occurrence je me permets de vous rappeler que le Diable que nous poursuivons n’est autre que la Mort. Pas d’imprudence laissez faire les professionnels.

    Pour la deuxième fois de la matinée je m’apprêtais à ouvrir la porte lorsque la voix du Chef résonna une nouvelle fois.

    • Agent Chad !
    • Oui Chef !
    • Vous avez bien votre Rafalos 19 sur vous ?
    • Bien sûr Chef, il ne me quitte jamais, je le garde même tout nu sous la douche !
    • C’est bien ce qui m’inquiète !
    • La douche, Chef !
    • Non votre Rafalos 19, apportez-le-moi!
    • Voilà Chef !
    • Merci, prenez le mien, je me ferai moins de souci si vous avez sur vous le dernier modèle. Il possède un correcteur de tir qui lui permet de ne pas rater sa cible. De la haute technologie, un implant sur la gâchette lui permet d’entrer en contact avec les impulsions de votre cerveau et de comprendre intuitivement ce sur quoi ou sur qui vous voulez tirer.
    • Je vous remercie Chef !
    • Agent Chad, essayez de revenir vivant demain matin, et faites bien attention à Molossa et Molossito, ils ne possèdent pas de Rafalos 21 eux pour se défendre.

    38

    Je sifflotais en rejoignant ma voiture. Cependant je n’étais pas fier, je l’avoue, ce que j’allais faire, jamais aucun agent de n’importe quel service secret du monde ne l’avait jamais tenté, mais il vrai que j’avais sur moi un Rafalos 21, Molossa et Molossito à mes côtés, de surcroît un agent du SSR n’a jamais peur.

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 575 : KR'TNT 575 : MABLE JOHN / FLESHTONES SLY & THE FAMILY STONE / PLOSIVS / SHADOWS OF NIGHT / THE DEAD SOUTH / TELEKINETIC YETI / ROCKAMBOLESQUES

     KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 575

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    17 / 11 / 2022

    MABLE JOHN / FLESHTONES

    SLY & THE FAMILY STONE / PLOSIVS

    SHADOWS OF NIGHT / THE DEAD SOUTH  

    TELEKINETIC YETI / ROCKAMBOLESQUES

    Sur ce site : livraisons 318 – 575

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    L'inestiMable John

     

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             Mable John aurait dû s’appeler Ali Baba, ou plutôt Alice Baba au pays des Merveilles. Car figurez-vous qu’elle fait partie des reines mal connues - pour ne pas dire inconnues - du r’n’b de l’âge d’or. Les mecs chez Ace qui l’ont re-déterrée en 1992 n’en revenaient pas de trouver autant de morceaux de qualité supérieure.

             À l’ombre d’un misérable paragraphe, Record Collector nous apprend la triste nouvelle : Able Mable vient de casser sa pipe en bois. 

             L’histoire de la petite Mable est à la fois ordinaire (pour les blackos de cette génération) et sidérante (vu le nombre des géants qu’elle a pu côtoyer). Ordinaire car née en Louisiane dans une famille nombreuse où on aimait bien la musique. Pour vivre plus décemment, la famille s’installe à Detroit et Daddy John trouve un job chez Dodge, comme des milliers d’autres blackos montés de Deep South. Les hasards de la vie sont parfois des hasards magiques, comme c’est le cas pour la petite Mable : elle connaît Bertha Gordy, la mama de Berry, et paf, c’est parti !

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             Mable travaille pour Bertha qui est l’une des patronnes de la Friendship Mutual Insurance Agency. Elle vend des assurances au porte-à-porte. Puis Bertha demande à Mable si elle veut bien donner un coup de main à son fils qui cherche à démarrer dans le show-business. Il s’occupe déjà des Miracles. Berry s’aperçoit que Mable chante bien. Il lui propose de devenir son mentor et la fait passer en première partie d’un récital de Billie Holiday à Detroit, en 1959, deux semaines avant sa mort. Comme Berry ne conduit pas, Mable est son chauffeur. Elle devient aussi la secrétaire de Motown. Elle enregistra son premier disque en 1961. Elle est la première gonzesse signée sur Motown. Mais ça ne lui plait pas. Elle trouve le son de Motown trop pop : « I’m not really a pop singer ! »

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             Mable s’y connait, parce que son petit frère Little Willie John balance des tubes de r’n’b dans les charts depuis des années. Entre 1955 et 1961, le frangin aligne 17 hits et en loge 8 dans le Top 10. C’est une famille de surdoués. Little Willie John navigue au niveau de Sam Cooke et de Jackie Wilson. Il descend à Cincinatti signer un contrat avec Syd Nathan. Son hit le plus connu ? « Fever ». Mais sa carrière s’écroule brutalement. Little Willie John boit trop et comme la plupart des autres blackos de l’époque, il porte une arme. Une nuit, une shoote tourne mal dans un bar de Seattle et Little Willie John sort une lame. On l’envoie au ballon et comme on ne fait pas de cadeaux aux délinquants noirs, il y reste plusieurs années. Les circonstances de sa mort sont restées un mystère. Susan Whitall lui a consacré un ouvrage très bien documenté : Fever - Little Willie John’s Fast Life, Mysterious Death, and the Birth of Soul.

             Sur cet épisode dramatique, Mable n’a pas fait de commentaires. 

             Pendant que Little Willie John picole, Mable fait des gosses et quand elle peut, elle voyage. Repérée par Al Bell, elle débarque chez Stax, à Memphis. Et là elle se met à travailler avec Isaac Hayes et David Porter qui sont comme chacun sait les auteurs-compositeurs maison.

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             Mable explique qu’une relation télépathique s’installe entre eux. Ils lui demandent de parler et comme elle chante en parlant, elle fait des chansons qu’Isaac installé au piano met aussitôt en musique. Mable ne chante que des épisodes de sa vie. Steve Cropper et Eddie Floyd sont fascinés par son talent. On comprend mieux quand on écoute « Stay Out Of The Kitchen », fantastique cut de raw r’n’b qui n’est rien d’autre que de l’Otis au féminin - If you can’t stand the heat/ Stay out of the kitchen (si tu ne supportes pas la chaleur, ne viens pas dans la cuisine) - heavy duty - stay out boy ! Elle sait ce qu’elle fait, c’est le tempo de rêve, le jerk lent et mesuré, celui des gestes longs et contrôlés. Crazy Al Johnson des MGs bat le beurre là-dessus et Mable trouve qu’il est le plus grand batteur du monde. Voilà le genre de merveille qu’on réécoute plusieurs fois d’affilée. Il faut aussi écouter « Able Mable » qui fut longtemps le morceau d’intro de Mable sur scène, sa carte de visite en quelque sorte - My name is Mable and don’t you think I’m able - Magnifique délectation d’intention - I’m Mable ! - c’est fabuleux et trompetté par derrière, elle fait swinguer son jazz-blues dans le move du groove de Stax. Pur génie !

             « Écoute Mable John... Chez elle tout est bon... », disait Jean-Yves.

             Pour « Shouldn’t I Love Him », elle fait appel au power du gospel. Et « Catch That Man » est un classique du r’n’b comme on les aime, chaud et cuivré à souhait, Staxé à la vie à la mort. Mable chante ça avec au timbre d’étain et une sorte de petite expertise de la puissance. Elle va chercher des accents à l’Aretha, elle n’en finit plus d’accrocher, elle mord à pleines dents dans son couplet. Quelle incroyable stature ! On n’en revient pas de voir autant de maturité chez cette petite reine de Nubie. Elle amène « Ain’t Giving Up » comme l’« I’m A Man » de Bo Diddley, elle prend ses marques et occupe à nouveau le haut du pavé. Elle s’accroche à son art avec une énergie troublante. Derrière, on entend une fabuleuse partie de guitare sauvage. On croit rêver. De toute façon, chez Mable, tout est bon. Elle chante avec une ardeur de fauve qui finit par stupéfier.

             « Running Out » est un jerk de petite black trop douée, elle nous roule dans sa farine, avec un classicisme affolant - Running out of lonely nights -  Elle tape vraiment au niveau supérieur qui est celui d’Aretha. « Love Tornado » démarre sur des accords d’Otis, c’est staxé à la mort du petit cheval, et on savoure une fois de plus l’excellence de cette classe supérieure. Elle embarque son art par-dessus les toits, comme le fit Paul Verlaine avec les rimes. C’est absolument dément, elle pousse tant qu’elle peut, la bourrique. On a là l’expression du pur génie de la Soul. Elle chante toujours d’une voix perchée et verte, douce et incroyablement pulsative.

             Ça n’en finira donc jamais ? « Sweet Devil » arrive comme un groove monstrueux de mise en place, strummé et enrichi de chœurs surnaturels. À tomber. L’excellence, toujours l’excellence, rien que l’excellence supérieure du groove de la Soul de fin de nuit des boums d’antan. Mable ratisse tout : les suffrages et les passions, les hommages et les superlatifs. Elle ne laisse pas grand-chose aux autres. « It’s Catching » est une autre monstruosité rampante. Encore un truc qui te fera tomber de ta chaise, vu comme c’est tapé derrière à la grosse mode de base. On nage là dans la meilleure Soul du monde, comme on nage dans un lagon.

             Elle vire jivy-jazzy avec « Drop On In », encore un cut effarant, une compo de Booker T Jones que Mable considérait comme l’être le plus cultivé et le mieux éduqué chez Stax. (C’est vrai qu’elle avait une petite tendance à se plaindre d’Isaac Hayes qui passait son temps dans des chambres avec des tas de filles, et de David Porter qui entrait avec elle dans la cabine d’enregistrement et qui lui frappait violemment l’épaule quand elle ne chantait pas assez bien). « Drop On In » sonne comme une invitation. On monte avec elle. Viens mon gars, je t’emmène au paradis. Puissant et radieux. Elle dépasse toutes les bornes de la délicatesse et de l’excellence - My mind is gone - fabuleux de finesse, Mable est une petite renarde de la Soul, elle pointe le museau et c’est fin, incroyablement fin, d’une qualité qui impose un respect constant et qui force les limites du régal. Elle enveloppe tout ça dans la douceur d’un gant de velours.

             Et puis, il y a les slowahs, comme avec Carla Thomas, et ça permet de reprendre souffle. Tout est beau et bien mélancolique, mais il faut aimer les slowahs. Ce ne sont que des histoires de cul. Il faut quand même dire que les blackos sont parfois plus pénibles que les petits blancs dégénérés quand ils tapent dans le romantisme. On aurait tendance à les croire immunisés contre ces conneries, mais non, c’est une vue de l’esprit. Ils sont aussi exposés aux ravages du romantisme libidinal que les blancs.

             Retour au jerk royal avec « If You Giver Up What You Got ». Classe infernale. Elle embarque son jerk en enfer, mais c’est l’enfer des sens, car c’est sucré et jerky en diable. Les blancs n’auront jamais accès à ça, à cette supériorité expressive, à ce frappé du beat. Il faut bien finir par l’admettre. Mable nous fait une fin de cut splendide en l’accélérant. Que demande le peuple ?

             On sent qu’elle n’a pas eu une vie de rêve avec les hommes. Dans « Don’t Get Caught », elle remarque une trace de rouge à lèvres sur le col du connard - lipstick on your collar -  et dans « The Man’s Too Busy », ce boogie Soul fabuleusement beau, elle raconte qu’elle est amoureuse d’un mec qui n’a pas le temps - I’m in love with a man/ But the man’s too busy for me - alors évidemment ce n’est pas facile. Mais comme elle arrose ça à la sauce Stax, on se retrouve encore avec un hit dans les pattes. Sur cette superbe compile, il reste encore deux morceaux qui sont aussi réussis que les autres. « Sorry About That » est mené par le bout du nez par une guitare infernale et on retrouve ce mid-tempo haut de gamme dont Mable John s’est faite une spécialité. Et pour finir, on a ce « Need Your Love So Bad » qui vire jazz et qui révèle une fois de plus la haute tenue de sa classe. Mable John peut ensorceler, avec ce feeling de fin de nuit.

             Après Stax, elle ira chanter dans les Raelettes de Ray Charles, histoire de rester dans les strates supérieures de l’activité artistique américaine.

    Signé : Cazengler, Meuble Jaune

    Mable John. Stay Out Of The Kitchen. Ace Records 1992

    Susan Whitall. Fever - Little Willie John’s Fast Life, Mysterious Death, and the Birth of Soul. Titan Books 2011

    Susan Whitall. Women Of Motown. An Oral History. Avon Books 1998

     

     

    Tire ta Flesh, Tone ! - Part One

     

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             La dernière fois, ça devait être au Cosmic à Bourges, les Fleshtones jouaient en tête d’affiche. Au bout de deux cuts, on s’est regardés, avec Laurent, et on s’est barrés. Dès qu’on s’ennuie, on se barre. C’est arrivé souvent. On est donc sortis se fondre dans la foule des blasés qui picolaient au grand bar à huîtres installé à l’extérieur du palais d’Auron. On s’est offert deux grands verres de blanc, on a trinqué en se jurant que ce serait la dernière fois. Les Fleshtones ? On les avait trop vus. Beaucoup trop vus. Comme tout le monde en France. En plus, ça nous amusait de constater que nous n’étions pas les seuls à raisonner ainsi. Il y avait plus de monde au bar, dehors, qu’à l’intérieur. Ça voulait dire ce que ça voulait dire.  

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            Et voilà-t-y-pas qu’y r’viennent en Normandie, vingt dieux la belle église ! L’occasion rêvée de commettre un petit parjure. Laurent qui est au paradis n’en sera pas choqué. Donc on y retourne. Plus pour voir un peu de monde que pour revoir ce groupe dont on a fini par se lasser. Les Fleshtones jouent sur la petite scène, donc ça limite le risque de dispersion. Tout ce qu’on espère c’est qu’ils ne vont pas danser le French Cancan. Keith Streng fait son numéro d’acrobate, il saute partout. Double ou triple saut périlleux arrière. Beaucoup de mouvement sur scène. Rien n’a changé en vingt ans. C’est à la fois leur force et leur faiblesse, tu veux du real deal d’American gaga ? Va voir les Fleshtones, tu en auras pour ton billet de vingt, ils ne vieillissent même pas. Avec ses cheveux blancs, Zarembaba t’en met plein le baba.

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    Il jerke au Bus Palladium, comme s’il avait seize ans. Au fil des décennies, les Fleshtones se sont spécialisés dans un étonnant mélange de power et de sans-surprise. Tu sais précisément ce qui va se passer, à la seconde près, tu sais que Keith Streng va te jouer exactement ce solo en disto, tu le connais par cœur, tu sais que le bassman va descendre faire son petit tour dans la foule, tu sais que Zarembaba va te jiver son coup d’harp à ce moment précis, tu sais même que Keith Streng va annoncer au micro que sa chanson préférée - all time favorite - est «Child Of The Moon» et qu’il va la chanter. Tu n’en finis plus de tout savoir, c’est d’un prévisible à toute épreuve, les Fleshtones ressemblent à ces grosses berlines qu’on voit filer sur les autoroutes, bien fières et bien massives, elles avalent les distances comme Saturne avale ses victimes, les Fleshtones avalent le rock comme une autoroute, vroarrrrrr, tu ne sais même plus si tu vibres ou si tu ne vibres pas, tu vois tous ces gens danser et tu ne comprends pas pourquoi le prévisible fait danser, mais si, imbécile !, le prévisible peut être irrésistible, voilà l’explication !

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    Les Fleshtones sont donc les rois du prévisible irrésistible, ils ont bien mérité leur couronne, car ils sont resté intacts, et on ne peut même pas leur reprocher d’avoir enregistré des mauvais albums, car c’est hélas le contraire, ils ne sont pas que les rois du prévisible irrésistible, ils sont aussi les rois de l’évidence institutionnalisée, les rois de la persistance sécularisée, les early dinosaures d’un genre qui est désormais en sursis, car en voie de disparition : le gaga boudin ne tient plus qu’à un fil, celui des rois du prévisible irrésistible. Mais quoi qu’il arrive sur cette terre, tu l’auras toujours dans le baba avec Zarembaba et Keith Streng le bien nommé ne connaîtra jamais sa force.

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             Tiens, on va jouer à un jeu : prends n’importe quel album des Fleshtones au hasard. Que constates-tu ? Oui, tu te régales ! À chaque fois, c’est une bonne pioche, surtout depuis qu’ils sont arrivés sur Yep Roc. Prends Take A Good Look, juste pour faire le test. Sur 12 titres, tu as dix petites bombinettes gaga de haut vol. Rien qu’avec le «First Date (Are You Coming On To Me)», t’es gavé comme une oie de yeah yeah yeah. Zarembaba te laisse baba, il n’a rien perdu de sa vieille niaque parcheminée. Ils enchaînent avec une vieille rincette d’heavy gaga complètement gogo, «Shiney Heinie», wild as fuck et tu as ce fou de Keith Streng derrière qui rallume tous les vieux brasiers, il faut les voir balancer leur souk par dessus les toits de la médina ! Force est de reconnaître qu’à ce petit jeu, ils sont imbattables. Ils font un festival, ils sont dans le vrai et il reviennent à la violence avec «Back To School», pur jus de Flesh-punk, c’est fabuleusement amené, dans le genre, tu ne peux pas espérer mieux. Ils ont cette assise que n’auront jamais les jeunes loups. C’est l’apanage des vétérans de toutes les guerres. Ils attaquent «Feels Good To Feel» à la sixties fever, ils connaissent bien les règles du jeu, celle du wild gaga tapé au riff de fuzz, ils te sortent là un incroyable brouet d’énergies fondamentales. Ils amènent ensuite «Jet-Set Fleshtones» au heavy break down de Flesh power. Unbelievable, dirait un Anglais ! Ils sont dans la transe d’everybody move on up et de gyspsy craze de sixtine freak-out. Le festin de purée se poursuit avec «Never Grew Up». Énergie maximale ! Attaqué au sommet du lard fumant, ce mec Zarembaba est un lion, rrroarrrr, il développe une extraordinaire vitalité, ça fait du bien de l’entendre rugir dans la savane. Nouvel assaut avec «Down To The Ground», Zarembaba tape ça à l’harp et chante à l’efflanquée, comme s’il courait après une antilope. Encore une fois, c’est bien au-delà du Cap des Expectitudes. Ils terminent cet album rugissant avec le morceau titre, un heavy groove de good look baby, ces mecs savent ramoner une cheminée, pas besoin de leur montrer le principe, c’est assez insistant, comme doit l’être le ramonage, what I can do, il y va le Zarembaba, c’est pas un bobo, and you’re looking so fine, ça bascule dans le no way out, c’est tellement fantastique qu’on sort de cet album ramoné et ravi. 

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             On continue à jouer au jeu du pif. Tiens, tu prends Laboratory Of Sound. Cinq bombinettes ! Pas mal, pour un petit album sans prétention. Avec «High On Drugs», ils rendent hommage au Velvet, ce sont les accords de «Waiting For The Man», avec le solo de biais. Keith Streng attaque «Nostradamus Jr» au heavy sabre au clair disto, c’est le genre de truc qui te réconcilie avec le genre humain. Ces merveilleux Tones savent flesher l’hey hey hey et l’enturbanner de sixties flavor. Leur charme principal est l’enthousiasme. Leur «Train Of Thought» est vite plié, et ils sont back in town avec «One Less Step», ils jouent tout ça au full blast, ça n’arrête pas. Et puis tu as «A Motor Needs Gas», classic overdrive, ils ne lâchent jamais la rampe.

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             Comme son nom l’indique, Hitsburg Revisited est un album de reprises. Tu vas en trouver deux qui font la différence : «Going Down To Tia Juana» et «Find Somebody». Tia Juana, oui, car signé Andre Williams, les Tones tapent dans l’early Dédé, ils le drivent bien wild, avec des chœurs de filles qui rebondissent. «Find Somebody» est un hit des Rascals et les Tones en font quelque chose de monstrueux. On dresse aussi l’oreille à l’écoute du «Little Lou» d’Eddie Daniels, car ça flirte avec l’Eddie Cochran. Autre bonne pioche : «Take My Love (I Want To Give It All To You)», signé du frère de Little Willie John, big instro, fast & furious, pour Keith Streng c’est du gâtö au chökölat, et Zarembaba entre sur le tard du lard. Et quand ils tapent leur «Tribute To Hank Ballard», ils n’y vont pas de main morte !

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             Do You Swing? Bonne question, Mister Zarembaba. Aw c’mon ! Coup de génie avec «Are You Ready For The Mountain», c’est du heavy Tones chanté à la Mountain, heavy as hell, solo destroy oh boy, ready for the mountain/ Now ! Encore du big power avec «I’m Back Again», ils te plongent le Brill dans une bassine de back again bouillante. Encore une fois, tout est plein comme un œuf là-dessus. On se régale de «Double Dripper», un big instro embarqué par une bassline dynamique et un shuffle d’orgue et comme ils ont décidé de nous en mettre plein la vue, ils tapent une cover de «Communication Breakdown», Zarembaba la shoote dans l’œil, il fait bien son Plant, ah l’enfoiré, il arrive à sonner juste et le Streng est à la page de Jimmy Page, c’est assez stupéfiant de voir des mecs taper du Led Zep sans perdre la face. Streng cocote sévère et Zarembaba t’ inféode tout ça à coups d’’harp.

    Signé : Cazengler, pas une flèche

    Fleshtones. Le 106. Rouen (76). 14 octobre 2022

    Fleshtones. Laboratory Of Sound. Ichiban International 1995

    Fleshtones. Hitsburg Revisited. Telstar Records 1999

    Fleshtones. Do You Swing? Yep Roc Records 2003

    Fleshtones. Take A Good Look. Yep Roc Records 2007

     

    Wizards & True Stars

    - The Sly is the limit (Part One)

     

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             Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour savoir que Sly Stone est l’un des rois de ce monde.  Tous les gens qui ont écouté du rock au long des seventies le savent. Sly Stone est avec Jimi Hendrix, George Clinton et Miles Davis l’une des plus pures incarnations du big Black Power, assis à la fois sur le rock, le jazz et la Soul, on top of the world. Il faut un cul énorme pour s’asseoir sur tout ça à la fois. Il existe très peu de candidats pour ce genre d’apanage des alpages. Tu les comptes sur les doigts de la main. Marc Z qui était assez prodigue en matière de paroles d’évangile disait de Sly qu’il était un génie. Ça résumait bien la situation. Chez lui, il y avait au mur des photos de Jimi Hendrix, Dylan et Sly. Nina Rosenblum qui a tourné le docu Sly/Jimi The Skin I’m In dit la même chose : «We really think that Sly Stone was a complete unalduteratd genius... the likes of Rembrandt, Michelangelo, Mozart.» Ah cette manie qu’ont les gens de ramener les grands noms dès qu’il s’agit d’évoquer l’incarnation du génie. Les kids s’en battent le coconut de Rembrandt et de Mozart, tout ce qui les intéresse, c’est «Dance To The Music». Ils laissent les vieilles peaux aux conservateurs de musées et vont danser avec Sly, car the Sly is the limit. Don Was qui fréquente lui aussi les rois du monde (Iggy, Dylan, les Stones ou encore Waylon Jennings) voit Sly comme l’un des «Greatest Artists of All Time» - il insiste bien sur les capitales, et va même jusqu’à le comparer à Duke Ellington. Emporté par son élan, il le qualifie encore de Cézanne of funk - It’s like he took these traditional James Brown groove elements and started putting orange into the picture - Et il chute avec ça : «This guy is a titan.»

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    C’est Jeff Kaliss qui cite Don Was dans son petit book, I Want To Take You Higher - The Life And Times Of Sly & The Family Stone. D’ailleurs, il est très bien, ce petit book, car c’est l’antithèse du Selvin book (l’Oral History) et du regard noir que porte cette vieille carne de Selvin sur Sly the Sky, aka the Spirit in the Sly, l’ange de lumière noire. Kaliss rappelle que Selvin a interviewé toute la bande, sauf Sly, et la plupart ont été se plaindre après la parution du Selvin book, car il est bien sûr très orienté. Le batteur blanc de la Family Stone Greg Errico dit même que c’est «the dirty laundry, the trash», et que bien sûr, ça n’a rien à voir avec la réalité du mythe. Oh no, no, no, Sly n’est pas seulement le bad boy, le drug addict que dépeint Selvin, ça a même choqué Nina Rosenblum, mais comme ses copains les kids, Sly s’en bat le coconut : «I don’t read all of that. I don’t even know about Joel Selvin». Le désaveu d’un roi du monde, c’est pire que tout. Sly the Sky, c’est autre chose, comme le dit Steve Paley - Il adore être le Howard Hughes de sa génération, il adore se rendre inaccessible, personne ne sait qui il est, ce qu’il fait et à quoi ressemble sa musique - Sly peut jouer à ce jeu pendant vingt ans, c’est le privilège des rois du monde. Et quand il réapparaît, il veille bien sûr à redevenir «unpredictable, uncontrollable, and fantastic.» Sly n’a pas beaucoup de vrais potes dans la vie, mais ceux qu’il a ne sont pas n’importe qui : Clive Davis, George Clinton, pour n’en citer que deux - It’s fun playing with George, because he likes to have fun - Alors ils jouent ensemble, comme des rois du monde assis on top of the world, avec leurs coiffures extravagantes et leurs costumes sci-fi. D’ailleurs George se souvient de la première fois où il a vu Sly sur scène, dans un small club à New York, the Electric Circus : «Les gens attendaient depuis un bon moment quand soudain c’est devenu l’enfer sur la terre. J’avais encore jamais entendu une basse sonner comme ça, l’un de nos bassistes Billy Bass Nelson avait huit cabinets, aussi je savais comment ça pouvait sonner. Larry Graham was loud as hell. Ils avaient la clarté du son Motown mais le volume de Jimi Hendrix ou des Who. They litterally turned this motherfucker out. C’est l’impression que m’a laissé Sly pour le restant de mes jours.» Sly est Sly dès le départ, il roule dans San Francisco au volant Jaguar XKE repeinte en mauve, cadeau de Big Daddy Dohanue, Sly est un «very flashy black man, dressed in Beatle suits and this weird pompadour», dit Catherine Kerr. Palao dit qu’il est Mr. Plastic-Hey-Baby-Soul et qu’il se frite avec les hippies, les Warlocks et le Great Society qui vont devenir le Dead et l’Airplane, il les traite d’amateurs, il ne s’entend bien qu’avec les Beau Brummels, comme par hasard ! Puis s’ouvre l’ère de la Family Stone, avec Sister Rose, Cynthia Robinson, la première trompettiste black de l’histoire du rock, dirt-and-dirty thumpin’ Larry Graham qui utilise des pédales fuzz et wah - a stimulating change-up from the happy bass burble of Paul McCartney et James Jamerson - Brother Freddie Stone - There’s no funker or better ryhthm guitar player - et les deux blancs, le vieux pote Jerry Martini aux cuivres, comme Cynthia, et Greg Errico au beurre. Alors boom ! Want To Take You Higher, boom badaboum ! Woodstock ! Beat that motherfucker ! Non tu ne bats pas ça ! Kaliss a raison de revenir longuement sur Larry Graham et ses «fattest, fuzziest runs heard to date», un Kaliss qui confirme aussi le délire Orange Mécanique qu’évoque Slevin, quand Larry Graham, traqué par un gang sous angle dust et armé de cannes, craignait pour sa vie. Mais les excès en tous genres font partie du cirque, alors où est le problème ? Tu as le même cirque chez les Stones et chez les Who, tu as même des cadavres, et comme le dit si justement le Père Fouettard, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et le rock n’est rien d’autre qu’un gros cirque d’œufs cassés, avec un Sly the Sky qui danse sur la piste aux étoiles avec les fantômes de Brian Jones et de Jimi Hendrix. Suicides ? Pas suicides ? Certainement pas suicides. L’omelette. Orange Mécanique. Les touches d’Orange dans Cézanne, tout le monde n’est pas Cézanne, nous nous contenterons de peu, l’on pleure et l’on riiiit comme on peut dans cet univers de tisane, pas vrai Louis ? Aragone pour les intimes. Aragon is gone. C’est l’âge d’or du sex drugs & rock’n’roll, l’angel dust descend sur terre au jour de l’an 1969 et Bubba voit les frères Stone, Sly & Freddie «walking around the house all day like zombies». Brother Freddie tombe dans les pommes à l’Apollo de Harlem parce, que pour épater son frère Sly, il a pris plus de dope que lui - Everybody was trying to out-high each other, dit encore Bubba Banks - Jerry Martini complète le panorama en rappelant que tous les groupes qui en avaient les moyens payaient des médecins qui les conseillaient et qui les fournissaient : «Tu te réveilles, tu prends un Placidyl, puis tu snort de la coke jusqu’à ce que tu puisses parler correctement. It was like this up-and-down roller coaster.» Les gens s’en souviennent peut-être, mais les premières images de Sly & the Family Stoned au fond d’un backstage ont drôlement secoué les médias, «platform boots, fringues collantes, puffy shirts luminescentes, afros démesurées et des bijoux extravagants», «a new standard of rock royalty» dit Kaliss le kalife. Bon, il faut un label et Sly veut signer sur Atlantic, le label de Brother Ray et des Coasters, mais quand les whiteys lui recommandent de laisser tomber la Family Stoned pour enregistrer avec des requins de studio, Sly se casse vite fait et retourne dans l’outer space. Whizzzzzzzzz ! A true star !

             Sly va sur Epic. Tout sort sur Epic, comme sur une planète. L’épique planète Epic. Brother Freddie devenu pasteur après la fin de la Family Stoned n’en démord pas : c’est Stand le meilleur Epic - Oh man, that was the greatest, our greatest album without a doubt - Oh man et puis Riot, mais sans Family Stoned, Sly Stoned solo - A miasma of dark introspection fueled by chemical self-indulgence - L’illustration musicale du cauchemar qui s’abat alors sur l’Amérique - war, political intrigue and bad drugs - Greil Marcus dit même que Riot est un «portrait de Sly of what lies behind his big freaky black superstar grin», un Sly qu’on décrit écroulé sur le piano whaked out of his brain. Miles Davis se souvient être allé a couple of times à Bel Air où Sly enregistre Riot : «Il y avait des filles et de la coke partout, des gardes du corps avec des guns looking like evil.» Et puis sur la pochette, tu as l’American flag qui est accroché au-dessus de la cheminée at 783 Bel Air Road, qui du coup devient un endroit mythique.

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             Pour les ceusses qui ont vécu le Sly en direct, There’s A Riot Goin’ On reste son meilleur album. La partie est gagnée dès «Family Affair», repris par pas mal de gens, dont Iggy. Hit universel, chanté très laid-back. Clive Davis ne voulait pas sortir «Family Affair» en single - That sounds like he’s stoned. We can’t put that out, et Stephen Paley lui dit que ça n’est pas grave, it’s a great record - Ça grouille de puces géniales dans Riot. Par exemple «Just Like A Baby», un slow groove de pure défonce qui s’élève comme un filet de fumée dans l’underground californien, monté sur des notes de basse rondes et sourdes. Même laid-back dans «Africa Talks To You». Sly descend à la cave pour poser les fondations de l’empire du groove. Ses lignes ronflent dans la fumée. Ça continue en B avec «Time». Tout est visité par la grâce. Bobby Womack traîne dans les parages. Sly invente le groove sporadique du ralenti foggy. Il yodelle dans «Spaced Cowboy». Il revisite l’Americana à coups d’harmo schtroumphy. Il boucle ce gigantesque tour de magie avec «Thank You For Talkin’ To Me Africa», où se niche le fameux Thank you for lettin’ be myself. Sly refonde tout le party et s’écroule sur son trône.

             On verra tout le reste de l’Epic en détail dans un Part Two. C’est Betty Davis qui fait le lien entre Sly et Miles. Elle découvre Sly in the Bay Area et Greg Errico produit ses albums. Puis quand elle vit avec Miles, elle passe les disques de Sly en permanence - Miles aimait ça, autrement il m’aurait dit d’arrêter - Sly & Miles, Miles & Sly, on croit entendre l’«Old Europe» de Robert Wyatt, Juliette & Miles, puis Sly se remet à faire la Family Stone tout seul sur Fresh, il joue de tous les instruments mieux que tous les autres, sauf Brother Freddie. Sly cultive l’hypnotic electronic gloss, nous dit le Kalife Kalyss, frais émoulu de Fresh, un Fresh dit-il qui est la preuve de l’innovative pioneering genius de Sly. Et petite cerise sur la pöchette, tu as Sly in the sky photographié par Richard Avedon, Whizzzzzzz ! A true star ! Encore une cerise : sertie comme une émeraude dans Fresh, tu as la chanson de Doris Day, «Que Sera Que Sera», que Sly emmène dans le sky avec son ami Terry Melcher, ange blond et fils unique de Doris Day. Sly en plein jour de Day, Whatever Will Be Will Be. Sly épouse alors un autre ange, Kathy Silva et son fils Sly Jr vient au monde, immaculée conception, mais bien sûr, ils divorcent six mois plus tard. Il ne faut pas confondre le cirque des œufs cassés avec les contes de fées. Rien à voir. Et puis voilà Gunn que Kalyss écrit avec deux n, à la différence de Selvin, le pitbull de Sly qui terrorise tout le monde, et quand Gunn lacère le cuir chevelu de baby Sly Jr, Kathy se karapate vite fait. Amère, elle déclare que Sly Stoned n’a jamais cessé de se doper - He lost his backbone and destroyed his future - Patatrac ! Ah comme les gonzesses peuvent être hargneuses quand elles s’y mettent ! Mais Sly enfante bien d’autres phénomènes épiques : Earth Wind & Fire, Kool & The Gang, les Commodores, tout ça sort du sky de Sly, et puis bien sûr Parliament-Funkadelic - A righteous mix of psychedelia & R&B - «theatrical costumed rock well beyond the Family», avec un Eddie Hazel plus hendrixien que l’ami Jimi et the rubbery bassist Bootsy Collins plus grahammien que Larry Graham - he’s my idol, forget all that ‘peer’ stuff - Certains diront que Sly eut la chance de devenir une star à l’époque où tout était possible : les seventies. Il serait peut-être plus juste d’affirmer que Sly et une poignée d’artistes géniaux ont inventé le rock des seventies et rendu tout le reste possible.

    Signé : Cazengler, Stome de chèvre

    Sly & the Family Stone. There’s A Riot Goin’ On. Epic 1971

    Jeff Kaliss. I Want To Take You Higher. The Life And Times Of Sly & The Family Stone. Backbeat Books 2008

     

     

    L’avenir du rock

    - Les Plosivs sont plausibles

     

             L’avenir du rock adore aller se balader dans les montagnes du Colorado, surtout en hiver. La région est restée très sauvage. Aucun risque de croiser des touristes en moto-ski. Il marche depuis deux jours quand soudain, à l’autre bout d’une vallée d’une blancheur immaculée, il aperçoit une silhouette. L’homme approche. C’est un trappeur vêtu de peaux d’ours. Il marche et tient une mule par la bride. Les deux hommes se croisent et se saluent d’un hochement de tête. Quelques mètres plus loin, l’avenir du rock s’arrête, se retourne et interpelle le mystérieux personnage :

             — Hey !

             L’inconnu se retourne lentement et arme son fusil de chasse.

             — Quoi ?

             L’avenir du rock lève les mains en l’air :

             — Baissez votre fusil, pilgrim, je voulais simplement vous poser une question...

             — Quoi ?

             — Ne seriez-vous pas Jeremiah Johnson ? Il me semble vous avoir reconnu...

             — Oui et alors ?

             — Ben dites donc, vous n’avez pas l’air très frais !

             Le légendaire Jeremiah Johnson qui fit rêver toutes les rombières américaines est méconnaissable : œil crevé, le visage couvert d’horribles cicatrices, une barbe de prêtre orthodoxe lui couvre la poitrine et semble grouiller de bestioles.

             — Mon pauvre ami, qui vous a mis dans cet état ? Un grizzly ?

             — Non ! Les fucking Crows. Ça fait quarante ans qu’ils essayent de m’avoir ! J’en ai ras le piège à castors des Crows ! Chaque jour, un guerrier Crow me tombe dessus. Hier, j’ai pris une flèche dans l’œil. Et tenez, r’gardez ça !

             Il soulève sa tunique en peau de daim. Oh quelle horreur ! Son torse est couvert de boules de pus.

             — Même plus le temps d’extraire les pointes des flèches. Dès que je commence à cautériser une plaie, un Crow me tombe dessus !

             — Si vous voulez, Jeremiah, j’ai un œil de verre dans ma trousse de pharmarcie. Je vous l’échange contre le collier de griffes d’ours qui cous portez autour du cou.

             — C’est plausible.

             — Vous voulez dire Plosiv ?

     

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             L’avenir du rock adore rebondir dans les conversations. Ça lui sert chaque fois de prétexte à lancer de nouvelles perspectives. Ce troc plausible avec Jeremiah Johnson est l’occasion rêvée pour lui de saluer l’arrivée des Plosivs, un groupe infiniment plausible monté par John Reis, de l’autre côté des montagnes du Colorado, en Californie.

             On apprend grâce à un petit article de Vive Le Rock que John Reis is one half of the writing team of Plosivs. Reis connaît bien le chanteur Rob Crow, un vétéran de toutes les guerres qu’on retrouve dans Pinback et Thingy. Reis voit même Plosivs comme un super-groupe, avec le batteur d’Offspring Atom Willard et Jordan Clark, bassman de Mrs Michigan. Les gosses de Reis et de Crow vont à la même école, alors les pères se voient souvent. C’est comme ça qu’ils ont eu l’idée de composer ensemble. Précision importante : Reis ajoute qu’Atom a joué dans Rocket For The Crypt.

             Dans la petite chronique qu’on trouve à la fin du même numéro de Vive le Rock, Bruce Turnbull indique que le son de Plosivs te blaste à coups de «jangling post-punk riffs and an agonizingly catchy alt-rock chorus». Il rappelle que John’s mammoth riffs are hard to miss. On le savait depuis le temps des Rocket.

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             C’est vrai que ce bel album rouge grouille de petites énormités, même si c’est toujours un peu le même son, le même ventre à terre. Ces mecs-là n’ont jamais traîné en chemin. Leur truc c’est de filer sous le vent, alors ils filent. On retrouve le chant du grand Reis et ses idées de dynamiques dans «Rose Waterfall». Avec lui, le beat devient pire qu’éternel : sempiternel, et chaque fois ça accroche. Prends n’importe album des Rocket et tu verras comme ça accroche bien. Reis continue de développer son esthétique du brouet de chant aux abois et de cavalcades infernales. Ça reste du pur Reis with the Devil. Avec «Never Likely», une pluie d’accords au phosphore s’abat sur Dresde. Fantastique déluge de feu ! Reis ne rigole pas. En réalité, ses paroles ne servent que de prétexte à gratter des milliers d’accords. Il ne vit que pour gratter ses poux. Alors il gratte. Et il file. Il repart toujours bon pied bon œil comme le montre «Broken Eyes». John Reis ne s’arrêtera jamais, il va gratter ses poux jusqu’à la fin des temps. C’est comme on l’a dit un sempiternel. Un incurable. En B, il calme le jeu. Les cuts sonnent plus classicus cubitus. Mais bon, ça coule bien dans l’oreille. Il profite d’«Iron Will» pour lâcher un beau déluge d’excelsior, il joue à  l’insistance paramilitaire, celle qui ne respecte pas les Conventions de Genève, et ça finit par payer, c’est une fois de plus partie gagnée. Avec «Pray For Summer», il revient au calme, il longe par babord, c’est très délicat, finement amené au longeant. John Reis aura passé sa vie à composer des bonnes chansons qui ne seront jamais des hits. On appelle ça un destin, dans les contes. Et toute cette affaire de Plosivs s’achève avec «Bright», un cut de batteur fou, joué au beat des forges. John Reis ne nous aura rien épargné.

    Signé : Cazengler, Plo de chambre

    Plosivs. Plosivs. Swami Records 2022

    Introducing Plosivs. Vive Le Rock # 90 - 2022

     

     

    Inside the goldmine

    - Standing in the Shadows of Knight

     

             Iatus n’écrivait pas de livres. Non parce qu’il ne s’en sentait pas capable, mais parce qu’il avait une opinion si haute de lui-même qu’il préférait se singulariser autrement. De nos jours, n’importe qui écrit des livres, alors il préférait laisser ça aux autres. Le culte que certains êtres vouent à leur propre singularité passe nécessairement par la pratique de certains excès et cette singularité peut alors se transformer en arrogance, une façon d’être qui devait avoir du sens au temps des Empereurs romains, mais qui à notre époque semble plus difficile à assumer. Alors Iatus décida de cultiver clandestinement sa singularité et utilisant la peau de son corps pour écrire ses mythologies. Il ne laissait aucun signe apparent, mais ceux qui le connaissaient bien savaient que l’entière surface de son corps était tatouée. Et cette arrogance qu’il est si difficile de décrire prit alors tout son sens. Il naviguait dans le milieu ultra-hip des nouvelles technologies et personne n’aurait jamais soupçonné que sous l’alpaga de son costume vibrait le corps d’un guerrier Maori, mais un Maori qui aurait adoré le rock, au point de s’en faire tatouer toutes les icônes depuis la base du cou jusqu’aux poignets et jusqu’aux pieds : Elvis, les Cramps, Howlin’ Wolf, les Stones, et tout ce qu’on peut bien imaginer dans le domaine des grandes figures emblématiques. Un jour à table, il avoua d’une voix lénifiante qu’il lui restait un petit carré de peau vierge sur l’arrière du mollet droit et qu’il envisageait d’y faire tatouer l’interprétation graphique du portrait de Joe Kelley, le guitariste des Shadows Of Knight, à quoi les douze amis présents comme autant d’apôtres applaudirent mollement.  

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             C’est bien sûr grâce à Lenny Kaye et à la compile Nuggets parue sur Elektra en 1972 qu’on a tous découvert les Shadows Of Knight. Puisqu’on ne trouvait pas les pressages américains en France, alors on les commandait sur l’auction list de Suzy Shaw. Les Shadows Of Knight furent avec les Standells les figures de proue du gaga-punk sixties américain, c’est-à-dire un continent qu’on allait mettre vingt ans à découvrir - It ain’t easy bein’ the forefathers of punk - Le chanteur Jim Sohns fut le seul à pouvoir rivaliser d’ultra punkitude avec Van Morrison. Il vient tout juste de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous lui rendre un petit hommage.

             Comme beaucoup de groupes devenus cultes (Stooges, Velvet, Jimi Hendrix Experience), la réputation des Shadows Of Knight repose sur une trilogie. Avec Gloria, Back Door Men et Shadows Of Knight, on fait le tour du propriétaire.

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             Le premier date de 1966 et s’appelle Gloria. C’est leur meilleur album, la reprise de «Gloria» qui donne le ton est parfaite - A total celebration of teenage lust - mais l’album offre bien d’autres charmes, comme par exemple l’«It Always Happen That Way» qu’on trouve en B, juste après le mythique «Oh Yeah» (You’re the one/ Said oh yeah), un Always Happen That Way amené au riff de fuzz, idéal pour aller jerker au Bus Palladium. La reprise la plus spectaculaire de l’album est celle de «Got My Mojo Working» : belle tension du beat, fantastique énergie et on peut même parler de wild rythmique, aussi wild que celle des Yardbirds. Leurs reprises de «Boom Boom» et «You Can’t Judge A Book By The Cover» sont superbes. Jim Sohns et ses copains rendent surtout hommage aux gloires locales de Chicago, car ils tapent aussi dans «Hoochie Coochie Man».

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             Paru la même année, Back Door Men est un album moins spectaculaire, même s’il démarre sur un «Bad Little Woman» digne du Rave-up des Yardbirds. Avec «Three For Love», ils se prennent pour les Byrds et donc on perd le raw de Bo et le Rave-up. Ils tapent ensuite dans l’«Hey Joe» des Leaves, une version créditée Dino Valente ! Gros clin d’œil à Jimmy Reed en B avec «Peepin’ & Hidin’» que Joe Kelley chante d’une voix très mûre et un peu rauque. Ils font un instro de heavy blues avec «New York Bullseye» puis renouent avec le swagger des Shadows dans «High Blood Pressure» et finissent avec une version un peu ratée de «Spoonful». Chaque fois que les blancs tentent le coup de «Spoonful», c’est raté. Celui des Shadows est complètement artificiel.

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             Avec leur troisième album sans titre, les Shadows Of Knight atterrissent sur un sous-label de Buddah et sont produits par les rois du bubblegum, Kasenetz-Katz. Le son s’en ressent. On sauve une perle gaga, «I Wanna Make You Mine», car c’est bien arrosé de fuzz. Jim Sohns tente aussi de sauver l’album avec «I Am What I Am», il chante à l’insidieuse sous le boisseau de Chicago. Ils font du gaga-punk de Chicago en B avec «I’ll Set You Free», ils créent bien l’ambiance, mais la prod est bizarre, la guitare se balade comme un petit serpent dans le fond du son. Ils tapent ensuite dans le «Bluebird» de Stephen Stills et le jamment jusqu’à l’oss de l’ass. Dommage qu’ils manquent de son. L’intention est là, mais la guitare est encore trop éloignée dans le morceau titre qui referme la marche. C’est enregistré sans aucun sens des équilibres. Ça ne tient que parce que ce sont les Shadows. Ils ont une certaine aura, un gros son de basse et Jim Sohns.

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             Sacré beau doc que ce Raw ‘N Alive At The Cellar Chicago 1996 édité par Sundazed en 1992. Ça donne une idée de ce que les Shadows ont dans la culotte quand ils grimpent sur scène. Leur version d’«Oh Yeah» est certainement le cut le plus punk d’Amérique, said oh yeah. Absolute dégelée de yeah yeah yeah. Des tas de kids ont formaté leur vie sur l’Oh Yeah des Shadows. Tu ouvrais le yeux le matin et tu chantais : «Oh yeah/ Everything’s gonna be alright/ This morning.» Et hop, tu partais au lycée. Jim Sohns casse encore la baraque sur «Everybody Needs Somebody To Love», il tape ça en mode Shadows of Knight, c’est du burn-out direct, Sohns est un punk, il saque son you you you au yes I do. Puis il dédie «Don’t Fight It» to our boys in Vietnam. Ils tapent une version d’«I Got My Mojo Working» ventre à terre. Tous les excès sont permis. En fait, ils jouent la plupart des cuts au fast British beat, mais ils vont deux fois plus vite que les Anglais («It Takes A Long Time Comin’»). Aucun bassman anglais ne peut rivaliser avec Hawk. Ils font aussi l’«Hey Joe» des Leaves, pur jus de Nuggets avec Joe Kelley on lead qui tartine du psyché de Chicago. Ils font une belle version de «Spoonful», bien meilleure que celle de Cream, mais ça reste un cut difficile, car il appartient aux blacks. Il n’empêche que Joe Kelley le joue jusqu’à l’oss de l’ass. Et puis tout explose bien sûr avec «Gloria», ça plonge dans le she goes around, c’est l’apanage des Shadows d’about midnite et de feel alrite, ils ont bien pigé l’esprit de Van The Man, ils sont dans le buisson ardent de la chapelle ardente, ils grattent le rumble d’entre-deux et font durer le plaisir du feel alrite, et comme Van The Man, ils illustrent la montée du plaisir de knock on my door, ooh gi elle ooh are hiii eye, yeah yeah yeah, c’est le coït punk. Pas de plus belle clameur sexuelle. 

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             Le 28 décembre dernier, dans l’un des ses derniers messages, Jean-Yves m’écrivait ceci : «Pour rester à Chicago, il faut réécouter le ‘Jeannette’ de Wade Flemmons et le ‘Someone Like Me’ des Shadows Of Knight. Good night sleep tight.» Dernier single des Shadows sur Dunwich, «Someone Like Me» ne figure sur aucun des trois albums des Shadows Of Knight. On le trouve sur une compile Rhino parue en 1994, Dark Sides - The Best Of The Shadows Of Knight. C’est un fantastique shoot de proto-punk, bardé de clameurs des cavernes, hey !, broyé dans l’escarcelle du cartel, hey!, avec des cuivres au coin du Cellar, hey !, et un joli brin de killer solo flash à la Joe Kelley. Va doucement Kelley, c’est tout bon ! Mais c’est le premier single Dunwich «I’m Gonna Make You Mine» qui rafle la mise. Complètement dé-vas-ta-teur ! C’est l’ultimate, le pusher définitif, c’est d’un heavy à peine croyable, encore pire que les early Stones, avec le solo le plus gluant de la stratosphère. Arrrrghh, make you mine ! On retrouve bien sûr «Gloria» et «Oh Yeah» (claqués au mythe), mais aussi «Dark Side» (All mine ! Demented), tout le punk de Chicago est là, she’s my lover/ She’s my all, et on reste dans le proto-punk avec l’excellent «Light Bulb Blues» qui figure aussi sur le premier album - But now I lost my mind - Proto-punk toujours avec «It Always Happen That Way», heavy as hell et chanté à la Sohns, et ça continue avec «I’ll Make You Sorry» tiré du deuxième album, proto-Shadows, aw aw, ces mecs naviguent à la dure du proto-proto, c’est d’un niveau qui explose les bornes. Et puis à la fin, tu as deux petites cerises sur le gâtö du protö : «My Fire Department Needs A Fireman», claqué dans la vraie veine d’extrême power acéré, et «I Am The Hunter», doté de l’une des plus grosses intros du siècle passé, avec la heavy cisaille de Joe Kelley ! Ça groove dans l’acier de Damas, le bleu, le vrai, pas le gris, aw comme ça groove !

    Signé : Cazengler, Shadow au mur

    Jim Sohns. Disparu le 29 juillet 2022

    Shadows Of Knight. Gloria. Dunwich 1966

    Shadows Of Knight. Back Door Men. Dunwich 1966

    Shadows Of Knight. Shadows Of Knight. Super K 1968

    Shadows Of Knight. Raw ‘N Alive At The Cellar Chicago 1996. Sundazed Music 1992

    Shadows Of Knight. Shadows Of Knight. Dark Sides. The Best Of The SOK. Rhino Records 1994

     

    *

    Vous ai déjà pris la tête, voici, déjà longtemps avec la provenance de The house of the rising sun, si chaque fois que j’en dégotte une nouvelle version je devais vous en aviser, Kr’tnt vous en parlerait toutes les semaines, mais celle-ci m’a particulièrement intéressé. Derrière cette version ne se cache pas un homme, mais un groupe.

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    Américain bien entendu ! Point du tout des USA. Du Canada.  Exactement du   Saskatchewan, vaste province qui jouxte le Dakota et le Montana, soyons précis : de Regina, cité prospère, dont le blason s’orne d’un magnifique bison. Oui, si vous reniflez fort, ça sent un peu le peau-rouge, avant qu’elle ne soit débaptisée la ville se nommait Wascana en langue Cri amérindienne, ce qui signifie Os de Buffalos. Hélas, c’est une fausse piste, nous avons affaire à des amateurs de chants de cowboys. Des adeptes de bluegrass. Que voulez-vous ils ont l’âme appalachienne. Se sont formés en 2012, quatre albums à leur actif et en plus du 45 Tours qui nous occupe, deux EP reprenant des grands classiques du bluegrass. Se sont rencontrés au lycée, étaient des amateurs de metal, de grunge ou de chansons à textes. La fibre bluegrass de Nate s’est révélée communicative, ils ont rangé les guitares électriques pour les remplacer par des instruments acoustiques. Leur façon de se présenter est séduisante :  ‘’they sing about murderous, estranged spouses and runaway lover cousins in a boot-stomping acoustic configuration’’

     

    THE DEAD SOUTH

    ( Six Shooter Records / Août 2020 )

    Nate Hilts : guitare, mandoline, vocals / Scott Pringle : guitare, mandoline, vocals / Colton Crawford : banjo, vocals / Danny Kenyon : violoncelle, vocals.

    Il vaut mieux écouter la face A avant de s’attarder sur la couve. The Little light of mine est un gospel écrit en 1920 par Harold Dixon Loes. Ce dernier est ce qu’en France nous nommerions un homme d’église. Il a composé plus de deux mille gospels. A ce niveau-là ce n’est plus de la foi mais de la rage. The Little light of mine, est le plus connu. Des paroles très simples qui peuvent être retenues même par de très jeunes enfants. On le trouve très facilement glissé dans le répertoire de ces disques de chant de Noël dont les amerloques sont friands. L’a été repris par une fooltitude d’interprètes de Sister Rosetta Tharpe à Bruce Springteen, large éventail. Pour les curieux qui n’ont pas compris la nature de cette petite lumière qui brille en certains individus je suis à même d’éclairer leur lanterne : s’agit de Jésus ! Je ne suis pas friand d’eau bénite, mais le bluegrass plonge la plupart de ses racines dans le terroir réactionnaire, conservateur et christologique.

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    Inutile donc de s’étonner de l’habillage du single. Il est de Nate Parro. Sans doute un pseudonyme farro phonétiquement proche de Parro se traduisant par épeautre, le bon grain à ne pas confondre avec l’ivraie et Nate signifiant don de dieu…  Je n’ai trouvé qu’une autre attribution à Nate Parro de pochette dument répertoriée, celle de The hurt and the healer de MercyMe. Pas besoin d’embaucher un détective privé pour qualifier ce groupe dans la sphère culturelle (et cultuelle) religieuse chrétienne, cette couverture reprend la vieille métaphore biblique du figuier stérile à qui le Seigneur permet de refleurir. Comme ils sont américain, l’arbre miraculé est au milieu d’un champ de blé, voir plus haut… D’une autre facture se présente la pochette de The little light of mine. Nous avons quitté la nature, nous voici en contemplation devant quatre vitraux. De fait, il s’agit d’un même dessin séparé en quatre fragments ogivaux que l’on peut très réunir facilement par une simple opération mentale. Une bande dessinée symbolique. La Mort, le Mal, l’Ensemencement, l’Espérance. Je ne vous inflige pas les différentes représentations pédagogiques essaimés dans le dessin. L’ensemble n’est pas dénué d’une grâce naïve.

    The little light of mine : après l’avoir écoutée je me suis enquillé quelques versions gospel, lourdes, emphatiques et ennuyeuses, genre de boulets auditifs qui ne m’ont pas entraîné dans un confessionnal, vous en avez de deux genres, celles des cantatrices qui se prennent pour des divas d’opéra, et celle des chœurs en simili-folie étudiée au millimètre près qui swinguent moins bien que Balou dans le film Le livre de la jungle.  Me suis rabattu sur un vieux document de l’INA, Sister Rosetta Tharpe, orchestre jazzy avec contrebasse, solo de clarinette, solo de trompette, les mains de Rosetta avec lesquelles elle chante aussi bien qu’avec sa voix, son solo de guitare-caterpillar, et un entrain à revigorer les morts. Rosetta c’est la Lucie du rock ‘n’roll, et après je suis revenu à Dead South. Bye-bye le gospel ! c’est que l’on appelle une appropriation culturelle, vous la métamorphosent en chanson de cowboy, tous en chœur sur un banjo qui frétille, plus trois ou quatre ( ne pouvaient pas décemment en mettre davantage le morceau n’atteint pas les deux minutes) yodels aussi déplacés qu’un trombone dans un frigidaire. Totalement irrespectueux. C’est pour cela que j’aime ! The house of the rising sun : easy listening sur le premier couplet, guitare grave et voix profonde, registre dramatique, mélodramatique, quelques notes de banjo qui coulent comme les larmes que vous n’avez pas su retenir, deux secondes de funèbre silence, et hop-la-la, pire qu’une gigue écossaise, ce soir c’est la fête au village, youpie la framboise ! l’on danse tous autour du feu en essayant de serrer les plus jolies filles. Total décrochage, vous vouliez de l’urne funéraire, ce sera soirée festive à se défoncer jusqu’à s’écrouler par terre, ivre mort. Prenez une (mille si vous préférez) goutte de bourbon pour reprendre vos esprits et vous donner du courage et tentez une nouvelle expérience après tout l’on ne meurt que deux fois si l’on en croit James Bond. L’est sûr que l’on fait un sacré bond à la première écoute. Maintenant si l’on cherche dans sa mémoire, la version de Leabelly est curieuse, une personne qui ne comprendrait un traitre mot d’anglais la trouverait sinon joyeuse du moins chantante, Leadbelly vous l’expédie comme s’il s’agissait d’une peccadille sans importance, une bluette d’amourette, une cigarette que l’on fume et que l’on jette, vous avez aussi  la version d’Ivy Smith et de Cow Cow Davenport enregistrée entre 1927, la voix d’Ivy porte tout le malheur de la terre sur ses épaules, Cow Cow ralentit son piano-boogie, mais vous avez une espèce de clarinette, de fait le cornet de D. B. Wingfield, qui n’en finit pas de faire des galipettes, l’a l’air de se tordre de rire. N’oublions pas que Davenport a fait du vaudeville et du Medecine Show… Bref une version peut-être entée sur de vieilles strates américaines qui ne nous sont guère familières !

             Ont-ils choisi de se nommer The Dead South en opposition à the Deep South, parce que les traditions sont faites pour être bousculées.

    Damie Chad.

      

     

    TELEKINETIC YETI

    A lui tout seul le Yéti a terrorisé bien des imaginations. C’est Tintin et Hergé qui l’ont réhabilité, toutefois l’on n’échappe pas à sa mauvaise réputation. Est-ce pour égaler celle-ci que Axel Bauman et Rockwell Heim ( a remplacé Anthony Dreyer à la barate sur le deuxième album, celui-ci a créé Twin Wizzard qui présente une imagerie similaire à celle de Telekinetic Yeti ) se sont unis pour démontrer au monde entier qu’ils étaient capables à eux tout seuls de faire autant de grabuge que le yéti poilu des cimes glacées ? L’est vrai qu’avec les progrès de l’amplification, des delays et des diverses pédales mises en vente dans toutes les bonnes creameries, la tonitruance est désormais à portée de main des audacieux.

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    Viennent de sortir un deuxième album attendu depuis cinq années car le premier avait frappé les esprits des fans de stonner doom. C’est ce premier artwork que nous écouterons en premier en premier. 

    ABOMINABLE

    (Album numérique Bandcamp / Mars 2017 )

    Posons-nous toutefois quelques questions. Que signifie le titre de cet album ? Si je m’amuse à trancher à la scie à métaux les têtes de tous les enfants d’une classe de maternelle, j’ai bien peur que les lecteurs de Kr’tnt ! qualifierons cet acte d’abominable. Ils auront tort. Certes ils auront raison de m’accuser d’extrême cruauté et de barbarie, mais ces actes sont avant tout humains. Trop humains ajouterait le solitaire d’Engadine. La notion d’abominabilité ( j’adore les néologismes ) implique un facteur de non appartenance à la sphère humaine. Aristote ajoutera que ce qui n’est pas humain appartient au Divin. Vous pouvez ne pas être d’accord avec lui, mais préparez votre argumentation. Devisons allègrement sur le nom de ce groupe. La télékinésie est la possibilité de faire bouger un objet quelconque par la seule force mentale. A la réflexion cette nécessité de mettre en mouvement l’abominable homme des neiges qui d’après les légendes se débrouille très bien tout seul pour dévaler les pentes glacées de l’Himalaya n’est guère convaincante. Selon nous une seule échappatoire ce que le groupe veut bouger ce n’est pas le Yéti mais le concept de Yéti en tant que porteur de cette notion d’abominabilité avec laquelle la fiction populaire l’a étiqueté.

    Tout ce qui précède pour contempler maintenant la couve de l’album. Huit officiants rendant un culte à une idole de pierre.  Malgré la lumière qui émane de son entrejambe il est permis de se demander où est l’idole, est-ce le colosse massif du premier plan où le pan de rocher lui-même au pied duquel il est tassé, où ce semblant à une informe figure humaine à même la verticalité  de la roche… Prenez votre temps de regarder cette couve anamorphosique.

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    Abominable : vibration infinie d’une plaque d’airain, décharge battériale et la voix s’élève, décryptez-là, le thème des Anciens Dieux cher à Lovecraft vous aidera à comprendre, il existe un Dieu plus ancien que les Anciens Dieux, c’est lui l’innommable abominable, les autres n’ont engendré que des hommes aussi fragiles que l’argile. Ensuite ce ne sont qu’empilements, que terrassements, qu’éboulements qui s’empilent les uns sur les autres, un chaos charivarique qui roule, s’écroule, s’amoncelle, se sépare pour mieux se ressouder, des riffs tourneboulent pour former une masse indéfinissable, et tout se fige en un silence pointu. Electronaut : une rythmique humaine, ou du moins compréhensible, quelque chose dont un peu saisir un semblant de sens, une épopée dont nous ne connaissons ni les lieux, ni les personnages, ni les dates, une marche en avant qui allie la grandeur sanglante de la guerre de Troie à la subtilité d’Ulysse, instrumental chacun y collera ses propres images, peut-être la première épopée grecque perdue qui relatait le voyage des Argonautes. Mais vers quelle toison d’or se dirigent nos voyageurs intersidéraux. Stoned and feathered : des riffs qui glissent comme un engin volant dans les mers sidérales, clameurs d’un équipage qui demande à être conduit sur les sentiers de la gloire – cymbales en cliquetis d’épées incessant  - et le rêve immarcescible d’immortalité, preuve qu’il existe une dimension supérieure à laquelle il s’agit d’accéder ou du moins en obtenir protection. Colossus : harmonium, chantonnements, voix efféminées l’on se croirait dans une procession, instrumental en totale contradiction avec tout ce qui précède, méfions-nous, souvenons-nous de ces animaux parés de fleurs que l’on conduisait en chantant… à un abattoir qui avait pour nom sacrifice, les grondements des caisses, le cliquètement des cymbales et le chanfrein des guitares qui surnagent sur le roulement chaotique à la manière des murènes ondoyantes dans le piscines en attendant qu’on leur jette un esclave à dévorer,  c’est qu’un colosse représente la force incoercible qui appelle la louange et rappelle  la brutalité des belluaires, Heim est à la fête, l’on ne peut à proprement parler d’un long solo de batterie mais d’une espèce de parade mise en scène en même temps par  Jean Cocteau et Jim Morrison, Kaufman bourdonne comme un nid de frelons asiatiques à la recherche d’une proie, accalmie propitiatoire, ici tout n’est que luxure et démesure sonique, vous enveloppent dans une toile sucrée pour mieux vous diriger, pour mieux vous digérez. Superbe morceau. Lightbearer : porteur de lumière, lampadophore disait Mallarmé dans son poème sur la nuit approbatrice, il n’est pas de clarté sans pénombre, d’adoration sans crainte, vous concassent les deux principes en papillotes que la guitare jette aux quatre vents, confettis de haine et de désir qui retombent et vous assomment, puis rebondissent et chutent dans l’infini des atomes éternels. Perdition.  Apophis : juste quelques courts lyrics dans le morceau précédent et les trois derniers sont purement musicaux, est-il besoin de paroles lorsque Abominable est composé avec la rigueur d’un poème symphonique, ici Apophis le serpent glouton, celui qui pose sa tête monstrueuse celui qui ouvre sa gueule vorace sur la barque qui descend le Nil funéraire, sur le fil de la vie éternelle, il donne de violents coups de sa queue reptilienne afin de faire chavirer l’âme humaine dans son gosier infernal… tempête tumultueuse sur des peaux de crocodiles, gare au bec de Sebek… Beaneth the black sun : tapotements et tremblotements, la musique glisse et s’égoutte, les harmonies se dissolvent, plus terrible que l’Apophis le mythe du Soleil Noir, imaginez l’ombre des notes blanches et noires, aucune des deux ne vous fera de cadeau car elle vous entraîne dans la roue fatidique de la destruction, le soleil noir c’est identique à l’ouroboros mais à comprendre comme l’avers fatidique du symbole de la vie. Ce n’est plus la vie qui renaît de la mort, mais la mort qui renaît de la mort. Le morceau se termine comme ses moulins de prière tibétains qui tournent sans fin, mais ici c’est un vent verlainien, mauvais, non-humain qui le fait tourner. Au loin retentit le bruissement des cloches salvatrices d’un monastère perdu dans la brume et la glace. Glissandi de guitares, breaks incessants de batterie, sonnette de fer blanc maintenant ingrate et harassante au marcheur qui a emprunté le chemin qui monte, chaque pas vers l’asphyxie, c’est un appel qui soutient le voyageur immobile dans l’immensité déserte des pics qui et des massifs qui se perdent dans la brume… Hymalayan hymn : le grand mot est lâché, sans prononcer une parole, ondes de guitare encerclante, le chemin tourne sur lui-même, il devient couronne de nuages passées au doigt de la plus haute cime, mais peut-être sommes-nous en une vertigineuse descente emportés par une avalanche qui s’exhausse sur elle-même au fur et à mesure qu’elle emporte avec elle des masses de neige et de glaces arrachées aux parois abruptes, lorsque tout est recouvert, tassé sur-lui-même, lorsque il ne reste plus que le mystère de l’abîme et la plénitude du silence enseveli pour des siècles.

    PRIMORDIAL

    (Album numérique Bandcamp / Juillet 2022 )

    ( Vinyl TeePee records )

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    Autant la couve d’Abominable était porteuse d’orange triomphal, autant celle de Primordial offre les tons verdâtres d’un monde glauque. Nous sommes bien sur les pentes verglacées de l’Himalaya, mais la silhouette géante et solitaire qui se détache sur un roc sculpté par les tempêtes et le gel n’a rien à voir avec l’ambiance somme toute bisounours des albums d’Hergé. Autre époque, autres mœurs. Il fut un temps où des aigles géants dont les becs forment aujourd’hui de terrifiants fossiles tournaient inlassablement dans les sauvages nuées de grésil, vigies obstinées des lieux inhospitaliers, maudits et interdits à toute créature.

    Cinq ans se sont écoulés entre la parution des deux disques. Mais combien de siècles et de millénaires entre la fin du premier et le commencement du deuxième. C’est pourtant la suite immédiate de la même Histoire…

    Primordial : ronflements, pluies stridentes d’un riff continuel qui redouble d’assault, nous sommes aux temps d’après les temps, de l’opacité sonore émerge une voix archéologique, la terre se désassemble et laisse apparaître sous les rayons blafards d’un maigre soleil, des vestiges épars d’ossements et des marteaux de fer, est-ce pour cela que la batterie forge le son sans désemparer. Dans l’œuvre précédente nous étions proches des Dieux, désormais nous sommes sur la piste des hommes. Ancient nug : riffs fuyants, nous remontons le temps, tout ce qui a été perdu est à revenir. Musique violente qui creuse d’un côté dans le passé enfoui, de l’autre dans le présent détestable, nous marchons dans d’anciens sanctuaires griffés par le vent des guitares, aujourd’hui aller de l’avant c’est retourner en arrière. Ce qui est mort vit encore, il suffit d’en rassembler les éléments dispersés. Le rythme perd de l’amplitude, se fourvoie telle une excavatrice dans les traces du passé. Ghost train : entrée sonore fantomatique, tout se passe dans la tête, l’injure que l’on adresse au rituel auquel on se soumet, tournoiements vite cahotifs, nous sommes entraînés en une tempête qui nous brûle les yeux et nous ouvre la vision des abysses. Emportés à une vitesse folle, les images défilent mais nous ne maîtrisons plus rien. Stoned ape theory : instrumental, il est mots qui ne veulent rien dire ou qui en disent trop. Laissons les guitares filer en éclaireuses devant les chars d’assaut de la pensée. D’où venons ? Et allons-nous seulement vers quelque part ? Remontons-nous vers les origines ou suivons-nous la courbe de nos déchéances. Arrêt brutal. Dans mon cerveau tout se brouille, tintamarre abêtissant de cymbales, c’est ainsi que l’on empêche les oiseaux de nicher, est-ce ainsi que l’on empêche l’homme de penser. Notre origine remonte-telle aux singes, arrêts successifs, pour couper courts à nos déambulations théoriques, coups de ciseaux dans la toile des représentations mentales, des chœurs lointains incompréhensibles à la raison humaine, machine à méninges assourdissante, un riff nous pousse au plus profond de notre labyrinthe, parfois nous butons contre un mur et rebondissons telle une balle en caoutchouc, nos certitudes se craquèlent, la batterie défonce les murs de nos défenses mentales, elle concasse nos a priori et se transforme en lance-flammes incendiaire qui coagule nos idées en un magma informe. Light in a dying world : davantage de monde mort que de lumière, ou alors est-ce une lumière noire, il est des diamants plus noirs que la nuit, tout dépend de la manière dont on porte notre regard. Beast : la lumière était bien noire, elle éclaire comme le doute, où que vous portiez votre regard vous ne savez plus, n’y a-t-il pas plus haut des êtres supérieurs qui nous manipulent dont nous sommes les jouets, accélération fondamentale il est des moments où l’interrogation tourne à la révolte, où tout s’éclaire, ou la réalité envahit les membranes déchirées de notre cerveau. Toque wizzard : les choses se dévoilent, les indices se lisent et racontent l’’histoire d’un monde ancien, d’un temps fastueux, qui n’a pas survécu qui a été détruit, dont il ne reste que des vestiges, dont nous-mêmes sommes les résidus. Rogue planet :  la musique accélère encore, elle s’enflamme sur le rideau de feu des guitares surgissent les méandres du passé, renaissance de l’épopée perdue, les voyageurs des étoiles, les royaumes fastueux qui ont été édifiés et qui ont périclité, mais le dégel des souvenances est en train de s’opérer, Celui qui fut pierre et colosse de glace sort de son long hiver, les prophéties ignorées se réalisent. La musique avance inflexible comme le destin. Tides of change : l’océan du temps pousse les vagues de la mort lente, les éléments changent, l’eau se solidifie et la terre s’effrite, le sable s’envole de son nuage brûlant s’engendre un feu irrésistible, qui saurait résister à un tel cataclysme ? Invention oF fire : l’homme a inventé le feu de ses conquêtes et de sa déchéance, car le feu est le premier et le dernier des éléments, le grand constructeur, le grand destructeur. Celui qui meut la roue infinie du temps. Parce qu’il brûle sans cesse le feu est l’élément suprême celui dont ardences met en mouvement le cycle phénixal des cendres et celui qui consume ses propres cendres.  Cult of Yeti : dernière leçon, seuls les Dieux résistent, l’homme n’est que l’ombre des Dieux. Même morts les Dieux subsistent. Même morts leurs malédictions sont encore opératoires. Si tu veux savoir davantage fouille encore la terre pour tenter de comprendre quelque chose, car assez haut sur les pics glacés jamais tu ne monteras, jamais tu ne retrouveras le lieu du culte… Le yéti n’est que l’image de ce qui a été perdu. Définitivement. Telekinetic Yeti ne te laisse aucun espoir, son background musical fait barrage, il est infranchissable, plus tu penses t’approcher de cet amoncellement sonore, plus il se porte à ta rencontre, davantage il descend, tout autant il t’écrase de sa masse, il s’impose, il te surplombe, il te dépasse, il te menace, il te nargue, de quelque manière dont tu le ressens, même protégé par le bouclier de l’ironie, il t’interdit d’être heureux. Il te renvoie à condition d’animalcule sans intérêt.

             Un disque âpre sans concession. Dans la suite logique et musicale d’Abominable. A cette différence près qu’ici le mètre-étalon du récit n’est pas la démesure des Dieux mais la médiocrité impuissante des Hommes.

    Damie Chad.

     

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                              

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    EPISODE 6 ( DERIVATIF ) :

    30

    J’arrêtai la berline devant la maison où la veille j’avais déposé mon auto-stoppeuse. Pas très grande.  Le Chef qui allumait un Coronado fit la grimace. Je partageai son avis, loin d’être une splendide villa, presque une bicoque. Deux fenêtres aux volets fermés encadraient la porte d’entrée, elle ne possédait qu’un étage, des persiennes ajourées étaient aussi soigneusement closes. Nous en fîmes le tour. Les deux murs latéraux n’offraient aucune ouverture. Derrière la maison, nous débouchâmes sur un jardinet en friche dont les limites se perdaient dans celles des champs. Je m’apprêtais à forcer la porte lorsque les chiens que nous avions laissés dans la voiture, vitres ouvertes, jappèrent brièvement pour nous donner l’alerte. Nous les rejoignîmes, personne aux alentours, toutefois à une centaine de mètres venant du village, une silhouette un peu voûtée approchait… C’était une vieille femme porteuse d’un cabas d’où s’échappaient une gerbe de glaïeuls. Lorsqu’elle arriva à notre hauteur, son visage s’illumina. Je crus qu’elle nous connaissait. Mais non, Molosito et Molossita pointaient leur museau par la portière.

              _ Les pauvres toutous, ils ont faim, venez mes amours - ils étaient déjà à se frotter à ses jambes – tenez mes petits !

    Elle sortit de son sac un assiette creuse recouverte d’un film plastique, remplie à ras-bord de jambon d’York sur lesquels nos deux corniauds se jetèrent comme s’ils sortaient d’un stage de jeûne méditatif organisé par une secte bouddhiste. La bonne femme se tourna vers nous :

              _ N’ayez pas peur, il en reste pour les chats d’Alice !

              _ Alice !

              _ Oui, la pauvre petite s’est tuée avec ses parents, voici deux ans, un accident de voiture, des cousins du père sont venus pour l’enterrement, ils ont fermé la maison et abandonné les deux chats dans le jardin, ils sont redevenus sauvages, mais ils ne s’éloignent guère, je leur porte chaque jour à manger !

    Nous la suivîmes. Deux gros matous sagement assis sur le seuil de la porte ne semblèrent même pas gênés par présence des chiens qui le ventre rebondit se couchèrent au soleil et ne firent aucun cas de leurs ennemis héréditaires. Deux superbes félins, un noir et un blanc. Ils avalèrent leur assiette de rognons de bœufs marinés au vin blanc, sans se presser, à petites bouchées. Une fois leur repas terminé ils repartirent à petits pas.

            _ Ils vont au cimetière, la nuit ils dorment sur la tombe d’Alice. Elle les aimait tant ! Je voulais lui apporter le bouquet de fleurs, mes jambes me font mal, j’irai demain.

    31

    Nous l’avons raccompagnée en voiture devant chez elle. Nous la quittâmes rapidement en spécifiant que nous retournions à Paris. A la nuit tombée nous nous introduisîmes dans la maison. Cuisine à droite, salon à gauche. En haut deux chambres, celle des parents, celle d’Alice. Je m’attardais dans celle-ci. Elle avait été hâtivement rangée comme tout le reste de la maison. Sur le mur un poster d’Elvis Presley et une photo d’Alice entourée de ses parents. Les mêmes cheveux qu’Alice, mais les traits du visage n’étaient en rien ressemblants… Apparemment une jeune fille sage. Dans un coin, un bureau de lycéenne que je fouillai consciencieusement, elle était morte quelques mois avant de passer son bac, je feuilletai ses livres et ses cours, une écriture ronde et appliquée de fille… Le Chef me rejoignit, lui non plus n’avait rien trouvé de notable. Des gens sans histoire qui réglaient leurs factures sitôt après réception. 

    32

    Le Chef éteignit son Coronado avant de pousser la grille du cimetière. Une centaine de tombes. Pas plus. Nous n’eûmes aucune difficulté à repérer la tombe d’Alice. La pâle lumière de la lune découpait les silhouettes hiératiques de deux sphinx immobiles sur la pierre tombale. Elle était située près d’un des quatre murs d’enceinte, à peu près à sa moitié… Rien de suspect, si ce n’est un silence impressionnant. Nous nous séparâmes, Le Chef emmena Molissito avec lui, tous deux se serrèrent dans l’ombre d’un des coins formés par le mur d’entrée du cimetière avec celui auprès duquel gisait la tombe d’Alice, pour ma part je me terrai dans le coin opposé…

    33

    Pas une seule fois je n’aperçus le point incandescent d’un Coronado du Chef. Les heures s’égrenèrent lentement. Je n’y croyais plus, encore une fausse piste ! A force de scruter la nuit, mes yeux dansaient, des noirceurs flottaient dans mon regard, ce n’était que fatigue et illusions optiques. Pourtant ce coup-ci, quelque chose bougeait. Les chats ! Les bêtes en avaient peut-être assez, elles allaient se coucher. Etrange, on aurait dit qu’elles dansaient, qu’elles folâtraient gaiement sur la pierre tombale. Quel étrange manège !

    Le museau froid de Molossita me toucha la main. A part les chats, il n’y avait rien d’autre. Et tout à coup je la vis, Alice s’éloignait de la tombe. Comment s’en était-elle extraite, je n’en sais rien mais d’un bond souple les chats la rejoignirent dans l’allée.

    Nous eûmes le même réflexe, elle marchait paisiblement, de temps en temps elle se baissait pour caresser la tête d’un de ses chats, nous lui laissâmes une cinquantaine de mètres d’avance. Nous ne pressâmes le pas que lorsqu’elle ouvrit la grille cimetière en la tirant de ses deux mains. Ce n’était donc pas un fantôme ! Etait-elle vivante ? Les idées se bousculaient dans ma tête. Elle s’arrêta sur le bord de la route. Un rayon de lune se braqua sur elle, je constatai qu’elle était habillée comme quand je l’avais prise en stop. Même ensemble de jeans, pas très neuf, mais qui lui allait à ravir. Elle tourna la tête vers la droite et puis vers la gauche, une écolière à qui ses parents ont recommandé de faire attention avant de traverser. Qu’avait-elle à craindre ? Etait-elle morte ou vivante ?

    Le Chef m’avait rejoint. Nous la laissâmes traverser, nous eûmes la berlue, elle se dirigea tout droit vers la porte d’entrée. Elle ne sortit pas une clef de sa poche, elle ne tourna même pas la poignée, elle passa au-travers aussi facilement que si elle n’existait pas. Un esprit ! Les chats ne la suivirent pas ils contournaient la demeure, sans doute se rendaient-ils au jardin.

    34

    Nous n’étions pas au bout de nos surprises. Pur nous concerter nous étions restés derrière la grille du cimetière. Le Chef alluma un Coronado :

              _ Agent Chad, cette histoire sent mauvais, nous croyions avoir rendez-vous avec la Mort et nous sommes en présence d’un fantôme, nous ne sommes pourtant pas en Ecosse !

              _ Et un fantôme qui a peur du noir !

    Nous pouvions suivre les déambulations d’Alice dans la maison par les interstices des volets d’où filtraient des pointillés de lumière. Il était manifeste qu’elle était entrée dans la cuisine, se préparait-elle une collation ? Dix minutes plus tard elle passa dans le salon. La lumière n’était plus aussi vive, mais l’on entendait un drôle de bruit

    • De la musique Chef, elle écoute de la musique !
    • Taisez-vous agent Chad, avançons nous doucement, le son n’est pas très fort mais je jurerais que c’est du rock ‘n’ roll !
    • Peut-être Elvis ?
    • Non, un son plus électrique…

    En moi-même je pensais qu’un fantôme qui écoute du rock ‘n’roll devait être une personne fort civilisée. Le Chef devait partager le même avis que moi :

    • Agent Chad, vous prenez sur la gauche, moi sur la droite sans bruit, on s’attend devant la porte de derrière !

    La manœuvre fut exécutée en quelques secondes, à peine avions-nous collé notre oreille contre le vantail que nous poussâmes un cri ! Nous avions reconnu le morceau Evil Woman, Don't Play Your Games With Me du premier album de Black Sabbath ! D’un coup de pied j’enfonçais la porte, nous nous ruâmes vers le salon, la porte de devant venait de claquer, Alice avait été plus rapide !

    Déjà elle traversait la route en courant, nous n’eûmes pas le temps de nous lancer à sa poursuite. Tous phares éteints, surgie de nulle part une voiture déboula vers elle. Elle ne freina même pas. Il y eut un choc. La bagnole était déjà loin lorsque le corps d’Alice tomba à terre. Du sang coulait de sa tête et de sa bouche. Elle était morte.

    A suivre

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 574 : KR'TNT 574 : MARTIN STONE / INEZ & CHARLIE FOXX / IGGY POP / BEECHWOOD / JACKIE ROSS / THRUMM / LAGOON / JIMI HENDRIX + ZENO BIANU / PAUL BOWLES / ROCKAMBOLESQUES ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    , martin stone, inez & charlie foxx, jackie ross, neon dead, lagon, jimi hendrix + zeno bianu, paul bowles, rockambolesques,

    LIVRAISON 574

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    10 / 11 / 2022

    MARTIN STONE / INEZ & CHARLIE FOXX

    IGGY POP / BEECHWOOD / JACKIE ROSS

    THRUMM / LAGOON

    JIMI HENDRIX + ZENO BIANU

     PAUL BOWLES / ROCKAMBOLESQUES

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 574

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

    Stone Soul picnic

     

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             Tous les fans des Pink Fairies savent qui est Martin Stone. Ceux de Mighty Baby aussi. Ils te diront tout le bien qu’ils pensent de lui. Certains iront même jusqu’à prétendre qu’il est l’un des plus brillants guitaristes anglais. Ils le compareront très certainement à Bryn Haworth, à Dick Taylor, à Eddie Phillips ou encore à David O’List.

             Martin Stone fait partie de ces artistes qui vécurent leur pic dans les années soixante-dix et que le temps finit par emporter. Il fut l’un des fleurons de l’underground britannique. Un petit coffret paru récemment lui rend hommage : Down But Not Out In Paris And London - The Mad Dog Chronicles. L’objet n’est pas donné, mais son format carré tient bien en main, il se montre agréable au toucher, il flatte l’œil par son graphisme soigné et se divise en deux tomes : un tome biographique de 48 pages et un tome audio renfermant quatre CDs.

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             Le tome bio se révèle très pratique, car il n’existe quasiment pas de littérature sur Martin Stone, à part les quarante pages signées Richard Morton Jack dans Flashback, dont on va reparler tout à l’heure. Ce n’est pas à proprement parler une biographie, mais comme l’indique le titre, un ensemble de chroniques. Les gens qui ont joué avec Martin Stone et qu’on retrouve pour la plupart dans le tome audio témoignent de leur amitié et de leur admiration pour lui.

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             Dans sa poignante introduction, Nigel Cross évoque l’époque où Boss Goodman a invité Martin Stone à rejoindre les Pink Fairies et ce sont eux qui ont surnommé Stone ‘Mad Dog’.  C’est ce line-up éphémère des Fairies qui enregistre «Between The Lines» pour Stiff. Grâce à Larry Wallis, Nigel Cross finit par rencontrer Stone qu’il pistait en vain depuis des années. Stone dealait des livres anciens, mais il continuait à jouer de l’autre côté de la Manche dans des groupes que Cross énumère : The Tallahassie Rent Boys, Almost Presley, The Gibson Girls, les Amuse Girls, René Miller’s Swine-Hearted Fools, Totally Hank, the OT’s, les Soucoupes Violentes et  à Londres, «the young Brit psychedelic rockers» Wolf People. Côté influences, Cross ramène les noms de trois King, BB, Freddie et Albert, mais aussi Hubert Sumlin, Buddy Guy, et puis des blancs comme Clarence White et Jeff Beck - Particularly his tribute to Les Paul with Imelda May - Lynn, qui est l’ancienne girlfriend de Stone, ajoute les noms de Danny Gatton, Richard Thompson, Stevie Ray Vaughan et Jimmy Page. Et bien sûr, Django Reinhardt.

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             Roger Powell, qui fut beurreman de The Action et de Mighty Baby, est le premier à témoigner. Powell rappelle que Stone jouait dans Savoy Brown et qu’en rejoignant the Action, il ne s’est pas contenté de jouer de la guitare, puisqu’il amenait aussi «Gurdjieff, Ouspensky, Bennet and many more». Stone surnomme Powell ‘Elvin’, en hommage à Elvin Jones - which was a tremendous compliment - Hommage spectaculaire aussi de Nick Lowe : «Martin Stone was a dandy. Everything about him, from the way he looked spoke and dressed to his guitar style and familiarity  with the highways ans byways of the world of antiquarian books was shot through with a thread of apparently efforless elan.» Ce qui peut vouloir dire : «Il n’a jamais semblé produire aucun effort, que ce soit dans sa façon de s’exprimer ou de s’habiller, et dans son jeu de guitare ou encore sa pratique de spécialiste du livre ancien. Tout en lui n’était qu’élan naturel.» Russell Hunter, dernier survivant des Fairies, se fend lui aussi d’un petit hommage : il évoque cette fameuse tournée des Fairies en Écosse. Ils roulent dans les parages du Loch Ness et soudain Stone reconnaît le coin : «Jimmy Page vit par ici !». C’est bien sûr Boleskine House, l’ancienne demeure d’Aleister Crowley. Bon on connaît la suite de l’histoire. Tu la trouveras dans les Cent Contes Rock. Russell Hunter rend bien sûr hommage à l’homme qu’il a pourtant peu connu et au guitariste - a truly effortlessly tasteful player - music just flowed through him.  

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             Ses amis parisiens évoquent un Stone errant dans les bars de Ménilmontant et de Belleville, un Stone désargenté - black beret and a lack of teeth - Glamourous, seedy, broke and fantastic, chante Clay Harper - That’s the song, c’est-à-dire «Martin», la chanson qu’il a composée en hommage à Stone. Clay Harper ajoute que Stone était «involved in the low side of life, but familiar with the high side». Wreckless Eric raconte lui aussi ses souvenirs de Stone - Mighty Baby, a band who were more underground than the underground - C’est bien vu. Il voit Stone pour la première fois en 1973 dans Chilli Willy, a strange country rock phenomenon - Martin was the Tibetan-hatted hippy on the far end of the line - C’est lui le Wreckless qui vole le show avec ses souvenirs extraordinairement bien écrits : «Martin had very few teeth and didn’t smile as radiate warmth and kindness, like a psychedelic re-modelling of Wurzel Gummidge», Wurzel Gummidge étant un vieil épouvantail de fiction, héros des vieux romans de Barbara Todd. Of course, le Wreckless propose à Stone de venir jouer avec lui : «Il est venu chez moi à la campagne. Il apportait a black Harmony Silvertone single pickup electric guitar and a Gibson lap-steel. Le bibliophile californien qui lui avait vendu ces instruments avait travaillé pour Brian Wilson. Il y avait encore du sable dans les étuis. Martin s’est branché, il n’utilisait pas de mediator, juste les doigts in the manner of the early electric bluesmen. He sounded like Hubert Sumlin.» Le Wreckless rapporte aussi l’anecdote de cette rencontre à Hyde Park entre Chris Hillman et Stone, un Hillman qui dit à Stone : «Hey man I know your face!», et Stone qui répond au Byrd : «Er yes, I was in a band called Mighty Baby. We played with you at Middle Earth.» Dans son élan, le Wreckless continue : «A friend of Jimmy Page and one of the most demented rhythm n blues and country pickers this world may ever know.» Stone dit aussi au Wreckless qu’il s’est fait virer de Savoy Brown parce qu’il prenait de l’acide. Stone joue en effet sur le premier album de Savoy Brown. C’est avec le Wreckless que Stone monte The Tallahassee Rent Boys.

             C’est Ina Weber qui apporte des compléments d’information sur le lap steel qui avait appartenu à Brian Wilson : Stone l’appelle The bench et le mec qui le lui a vendu l’a emmené un jour dans un entrepôt de stockage rempli d’instruments abandonnés, lui proposant de choisir celui qu’il voulait. Simeon Gallu a monté les Gibson Girls avec Stone. Il dit avoir eu des tas de choses en commun avec Stone : «Our shared enthusiasms went beyond music to include literature, weird cults, art, clothes, underground comics, substance abuse & its consequences and more.» Stone et Gallu montent un répertoire de covers : Furry Lewis, Stanley Brothers, Bo Carter, Conway Twitty, Brother Joe May - what has now become a genre marketed as Americana - Quant à Michael Moorcock, il se souvient d’avoir toujours connu Stone, depuis le temps de Portobello et d’Hawkwind - We were hippy princes, full of optimism, strutting our stuff.     

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             Si tu demandes à Nigel Cross pourquoi on ne trouve ni Chilli Willi ni Mighty Baby dans le tome audio, il te répondra que tout cela est déjà bien documenté ailleurs. Il a donc préféré compiler des choses plus confidentielles, souvent enregistrées sur des cassettes, et à l’inverse de ce que font généralement les concepteurs de coffrets, il est resté assez parcimonieux. Il n’empêche qu’on se régale de tous ces épisodes encore plus underground que l’underground. Sur le disk 1, Stone joue avec René Miller dans Almost Presley, un groupe de swing avec Piotr Urbanik au violon tzigane et Fabrice Lombardo à la stand-up. C’est enregistré dans un centre culturel parisien en 1992, ils jouent du fast swing et vont vite en besogne, le «Jeanne d’Arc» flirte avec la pompe manouche. Dans le «Love In Vain» de Robert Johnson, Stone passe un solo d’une extrême finesse. C’est encore lui qui vole le show dans «Little Girl Blues», un heavy stripped-down blues que chante l’excellent René Miller. Ils restent en full blown extravaganza pour un hommage à Bo («Book By The Cover») et passent en mode Europe de l’Est avec le violon tzigane de Piotr dans «Do The Dance». Ils ne jurent que par le big day tout, Stone est dans le son, son cœur balance entre le jazz et la java. Ils terminent avec deux covers somptueuses : le «Leavee Breaks» de Memphis Minnie et le «Black Train» de Jeffrey Lee Pierce. René est hanté par le morning on the black train, alors forcément, ça devient vite mythique. Sur le disk 2, on a plusieurs groupes, à commencer par les Tallahassee Rent Boys avec le Wreckless et une belle cover d’«Hey Gyp». Que de son, my son, ils claquent le buy you a Chevrolet au heavy sound - Just gimme some of your love boy - Puis on a les Totally Frank avec un choix de reprises superbes, comme le fast country de «Transfusion», ça tourbillonne, avec derrière le beat rockab de Fabrice Fabuleux, le stand-up man. On tombe ensuite sur trois cuts enregistrés chez Pete Thomas en Angleterre et ce n’est pas le même son. Pop d’excellence avec «Telephone Kisses». Les Anglais savent coaxer les éléments. Ils passent au violent boogie avec «Headed For The Graveyard», c’est le stash de Stone, il claque son heavy sludge. Le disk 3 est certainement le plus intéressant car on y trouve les collaborations avec Matt Deighton, le mec de Mother Earth. Ils attaquent avec «A Blaze Of Light», un fabuleux groove de guitares suaves. Comme Deighton est un fan de Mighty Baby, ils tapent ensuite une cover d’«A Jug Of Love». Fantastique ambiance, c’est la fête au village, les guitares sont de la partie. On a même une reformation de Mighty Baby avec Roger Powell et Mike Evans pour l’«India» de John Coltrane. C’est une jam informelle, ça jazze dans la java, ils jouent à la clé des champs. Puis on retrouve Stone avec les Wolf People dans «Star Shell», un slab de fast country. Stone y claque des éclairs de génie sur sa slide. Et puis voilà le disk 4 qui s’ouvre sur les OTs avec l’ancien chanteur de Savoy Brown, Chris Youlden. Ils tapent une cover du mythique «Evil», signé Big Dix pour Wolf. Youlden chante toujours aussi bien, il tape son «Checking My Email» à la bouche pleine de groove, à la manière de Georgie Fame, on the edge of the frame et Stone claque l’un de ces solos de rêve dont il a le secret. Ils finissent avec le fabuleux «Sugar Coated Love» de Lazy Lester, c’est atrocement bon, ce démon de Youlden qui fut le croque-mort de Savoy Brown (voir la pochette d’A Step Further) chante comme un dieu ou comme un démon, ce qui revient au même. On passe ensuite à la période Soucoupes Violentes avec Stéphane Guichard. Reprise de Bashung («Madame Rêve»), puis un hommage à Johnny Thunders («Johnny Tonnerre») et toute cette belle aventure se termine avec le «Martin» de Clay Harper & The Pierced Hearts.

             Comme chacun sait, Mighty Baby est la suite de The Action, le Mod band le plus sharp de l’âge d’or, avec Reg King (chant), Roger Powell (beurre), Mike Evans (bass) et Alan Bam King (guitar). Le multi-instrumentiste Ian Whiteman les rejoint, et c’est en 1967 que le groupe commence à battre de l’aile. Reggie King boit comme un trou. Quand Whiteman quitte le groupe à cause des errances de Reggie, ils embauchent un certain Martin Stone qui joue à cette époque dans Savoy Brown - Oooh he’s pretty good ! - Stone est alors saturé de blues, il préfère Richard Thompson, Steve Howe et Peter Green. The Action finit par splitter avant de se reformer un peu plus tard... sans Reg. C’est là que Whiteman est invité à revenir.

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             Whiteman s’aperçoit rapidement que les choses ont changé dans le groupe. Le van du groupe est devenu une bibliothèque ambulante. Stone brandit The Bhagavad Gita d’une main et sa Les Paul de l’autre. Les étagères du van sont bourrées de textes religieux, de classiques philosophiques, de textes occultes et de précis d’histoire ancienne. Roger Powel peint un OM symbol sur sa grosse caisse. Stone rencontre John Curd, l’ancien roadie de The Action. Curd loue des vans, il passe son temps à monter des coups et à manipuler des grosses liasses de billets. Il propose à Stone d’enregistrer sur son label, Head Records, à condition que le groupe change de nom. Ils demandent un coup de main à Pete Brown qui fournit une liste de 200 noms, mais aucun ne convient. C’est Curd qui propose Mighty Baby, clin d’œil à Grateful Dead et à Soft Machine par l’association de mots contraires. Mighty Baby démarre en 1969.

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             Dans un vieux Flashback, Richard Morton Jack donne tous les détails de la mutation opérée par Martin Stone dans The Action. C’est lui qui amène la littérature et les drogues. Bam King revoit Stone comme un «deep thinker and a voracious reader, constamment en quête de la pierre philosophale», quant à Mike Evans, il décrit l’évolution du son comme «a case of the working-class rhythm section meets the middle-class virtuoso section.» À l’époque du squat de Lots Road, Stone écoute Quicksilver, Nashville Skyline (a revelation), Mad River, Kaleidoscope, Spirit and the Nazz, American Beauty, plus des Anglais comme Family, Cream, Small Faces, Blossom Toes et the Fairpots. Ronnie Lane vient leur rende visite, mais les Action sont tellement fauchés qu’ils ne peuvent même pas lui offrir le thé. Ils perdent à la même époque leur producteur George Martin et leur chanteur Reg King. Ils rament pour trouver un management et un contrat. C’est alors qu’ils décident de changer de nom. Stone propose Azoth, le nom alchimique du mercure. Bof...

             Stone raconte aussi qu’il a rencontré Brian Jones en 1969 à Londres, au Bag O’Nails et qu’ils ont sympathisé en causant blues. Quand Brian Jones a quitté les Stones, il a proposé un job de guitariste à Stone qui bien sûr a accepté. Il est allé chez lui à la campagne pour jammer une ou deux fois avec des gens dont il a oublié les noms et puis Brian est mort. Stone dit qu’il avait une bande de ces sessions et qu’il l’a perdue. 

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             Les Mighty Baby entrent en studio avec Guy Stevens. Ça commence mal. Quand Stevens voit Whiteman se pointer avec une flûte, il lui dit : «What’s that ? I don’t do flutes !», mais à part ça, tout va bien. Stone : «Guy was well weird, a confirmed amphetamine freak and a massive dictator.» L’album est bouclé en deux jours. C’est un must-have, car Stone y fait des miracles. Ça démarre avec «Egyptian Tomb», un cut qu’on croit joué par les Byrds, tellement c’est bien foutu, à la fois psyché et égyptien, avec les descentes d’acide de Stone. C’est très joué au sens des dés qu’on jette, avec un everlasting Stone, oh oh oh. Il reprend son envol avec «A Friend You Know But Never See». Bien sûr, les cuts ne sont pas des hits, mais on dresse l’oreille. Les Mighty Baby sont dans un son très californien, très pur, avec des voix très pointues et les attaques de Stone valent bien celles de John Cipollina, il est assez effervescent, en fait, c’est lui qu’on écoute, il mène le bal de bout en bout, il est l’un des très grands guitaristes anglais. Ils sont dans un son californien, ce qui étonne de la part d’anciens Mods. Avec «I’ve Been Down So Long», ils font une belle purée psychédélique. Stone prend «Same Way From The Sun» en enfilade, il joue comme un guerrier apache, il traque sans répit. Il est encore plus féroce que Geronimo. Il vole le show. On le retrouve en forme dans «House Without Window», une heavy romantica de gras double, il est derrière, il joue à n’en plus finir. Il gonfle bien l’étendard du cut, c’est un jerkeur de grosses veines, il est éperdu et ça devient aussi beau que le «Morning Dew» ou le «Season Of The Witch» des Super Sessions, il joue à la folie Méricourt, elle court elle court la banlieue, avec des échos du «Cowboy Movie» de Croz dans le flux du flow.

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             Martin Sharp signe la pochette. On lui doit aussi celle de Disraeli Gears. Jim Irvin dit que cet album est l’un des «great lost albums of the period, a facet of the shape-shifting, dawn-of-progs dynamics qu’on retrouve chez Traffic et Family». Mais le destin s’acharne sur Mighty Baby : Curd est arrêté pour trafic de marijuana. Les Mighty Baby n’ont pas un rond, alors ils squattent, comme d’ailleurs Family. Curieux hasard, ils squattent dans la même rue, à Lots Road, Chelsea.

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             C’est à cette époque que le destin de Martin Stone bascule dans le soufisme. Un spécialiste de Gurdjieff nommé Ian Dallas le contacte et l’invite à venir papoter chez lui à Chelsea, puis à passer un week-end dans sa maison du Devon. Dallas lui explique que les racines de la pensée de Gurdjieff sont dans le soufisme, une très ancienne branche mystique de l’Islam. Une semaine plus tard, Stone est au Maroc pour rencontrer the Shaykh of Habibiyya qui le baptise Abdul Malik. Stone renonce alors à tout, à commencer par l’alcool et les drogues. Au début, Stone n’en parle pas aux autres, mais il est vite surpris en train de prier. Le premier à suivre Stone au Maroc pour se convertir sera le batteur Alan Powell. Du coup Powell joue beaucoup mieux. Stone monte sur scène en djellaba, coiffé d’un turban de soie couleur or et maquillé de khôl. Quand Stone et Powell rentrent de leur séjour au Maroc, ils sont tellement intenses qu’ils foutent la trouille aux autres. Puis Ian Whiteman et Mike Evans se convertissent à leur tour au soufisme. Bam King se retrouve complètement isolé dans le groupe : «Je connaissais Mike et Roger depuis qu’on était gosses et en quelques semaines, ils ont complètement changé leur façon de voir la vie et la musique, ils ont même changé de nom.» Bam King reconnaît qu’il n’est pas très attiré par les religions.

             Stone ne fréquente apparemment que des gens bien. Après Brian Jones, voilà Phil May qui lui propose de se joindre aux Pretty Things. C’est juste après Parachute. Mais au fond, Stone préfère rester loyal à Mighty Baby. Le groupe s’est forgé une solide réputation, ils ont abandonné leurs rêves de gloire et d’argent pour une authentique démarche musicale. Bam King : «Il y a quelques années, on rêvait de devenir des rock stars. L’aspect visuel était important. Maintenant c’est la musique qui est importante and not the crap that goes with it.» Quand ils tournent en Angleterre, ils n’ont pas les moyens de se payer l’hôtel, alors ils rentrent à Londres après chaque concert. Ian Whiteman : «We often had to deal with roadies falling asleep at the wheel.» Whiteman se souvient aussi du temps où il allait faire des sessions à l’Olympic Studio : il descendait du bus avec ses instruments «and all I could see was these Ferraris, Porsches and Aston Martins out front» - L’Olympic grouillait de rock stars : George Harrison, Clapton, Stevie Winwood - And it was just incredebly boring.

             Et le destin s’acharne sur Mighty Baby. Curd en prend pour trois piges. Le groupe n’a plus de contrat, plus de van et plus d’équipement. On leur a tout sucré. C’est un vieux copain de Stone, Mike Vernon, qui vole au secours de Mighty Baby. Vernon leur propose un deal sur Blue Horizon. À ce moment-là, le groupe est devenu «un mini-cult, with Marin as our ideological leader», dit Whiteman. Powel confirme : «Au moment d’A Jug Of Love, we were more into calm and personal reflection than banging out tunes at top volume.» Ils sont passés au non-drug taking way - «The Happiest Man In The Carnival» is pure Gurdjieff.

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             On retrouve l’effervescence de Stone sur A Jug Of Love. Dès le morceau titre d’ouverture de balda, Stone se met en embuscade, alors que Whiteman chante avec Bam King. Ils sont assez pénibles, tous les deux. Si Stone n’était pas là, il ne se passerait rien. Il brode à n’en plus finir sur «The Happiest Man In The Carnival». Il a raison, car c’est tout ce qu’il lui reste à faire. Il enveloppe «Keep On Jugging» au wild bluegrass local, il fonce dans l’enfer du son, il se plie à toutes les disciplines et joue sous le boisseau de Bam King. En B, on le voit encore faire tout le boulot avec «Trashing The Life», il joue en continu, avec une énergie du son et une inventivité à toute épreuve, honey babe, il est partout, il joue dans tous les coins, il est d’une volubilité sans nom. Puis il gratte une mandoline sur «Slipstreams». Il multiplie les exploits de gratté de poux, sa main tremble magnifiquement, on pense aux gondoles à Venise. Vas-y Stone ! En matière de psyché bavard, il est le real deal. Du coup ça devient un Sufi album. Non seulement le titre est une métaphore soufiste pour l’amour divin, mais Dallas est dans le studio pour rappeler qu’il est l’heure de prier. Alors tout le monde s’arrête pour prier. Pendant le temps de la prière, Vernon et Bam King vont boire un coup au pub. La photo de pochette illustre bien le côté austère du groupe.

             Mais l’album ne marche pas, dans la presse, on les qualifie de mighty boring. Vernon n’aime pas l’album. Il trouve que ça manque de guts. Les Mighty Baby supportent de moins en moins la pression des tournées. Stone : «It became impossible to reconcile the Muslim thing and rock’n’roll.» On ne peut pas être un Derviche et jouer dans un groupe de rock. The Newcastle Brown et le tapis de prière ne font pas bon ménage. Fin 1971, le groupe se disloque.

             Stone finit par quitter l’Islam et refait surface un an plus tard dans Chilli Willi & The Red Hot Peppers. Alan Bam King forme Ace et connaît le succès avec «How Long». Curieusement, Powell, Whiteman et Stone vont consacrer leurs vies respectives au livre : Powell en tant que relieur, Whiteman en tant que calligraphe et Stone en tant qu’expert en livres anciens.

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             C’est l’occasion ou jamais de ressortir de l’étagère les albums de Chilli Willi & The Red Hot Peppers. Le premier date de 1972 et s’appelle Kings Of The Robot Rhythm. C’est un album de pure Americana. On croit entendre des experts. «Window Pane» est un petit blues de fake Americana plein d’esprit, plein de souffle, bien violonné. Ces mecs surjouent leur London Americana dans un fauteuil. Mais ça ne pouvait pas marcher à Londres : trop exotique. Roogalator a connu le même problème. Démarche trop pure. On s’ennuie un peu. On se croirait au saloon. Le sul cut qui échappe au laminoir de l’Americana est le dernier, «A Page In History».

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             Par contre, on trouve une merveille sur le deuxième album, Bongos Over Balham : «Desert Island Woman». Voilà enfin le big western swing de Stone. Il faut avoir entendu ça pour comprendre à quel point Stone est un génie furibard, il part en petites vrilles mirifiques au milieu des harmonies vocales, il joue en stand-by comme au temps de Mighty Baby, il attend son heure, mais il reste dans le jeu et, bien sûr, lorsque l’heure arrive, il part en vrille délibérée, il déclenche une petite attaque de notes perverses qui remontent le courant du groove comme des spermatozoïdes, on a probablement ici l’un des plus beaux solos du siècle dernier, ce mec navigue à la note lumineuse, comme Peter Green, il joue au clair de la lune avec la véracité de l’ami Pierrot, wow, il y va, comme Carlos Santana et d’autres guitaristes capables de tenir la braise en alerte rouge. Avec «Breath A Little», Stone et ses Peppers passent au swing manouche drivé à la Grappelli. Stone fait encore un festival sur «Jungle Song», il court, il court le furet. Stone joue son country-rock ventre à terre. Stone, c’est Conan. Sa façon de jouer en embuscade renvoie aux franc-tireurs du Capitaine Conan, qui au soir de sa vie, lance à Norbert : «Ta guerre on l’a gagnée ! Ton armée l’a faite !».

    Signé : Cazengler, Store (baissé)

    Martin Stone. Down But Not Out In Paris And London. The Mad Dog Chronicles. Mad Dog Box 01 2020

    Mighty Baby. Mighty Baby. Head 1969

    Mighty Baby. A Jug Of Love. Blue Horizon 1971

    Chilli Willi And The Red Hot Peppers. Kings Of The Robot Rhythm. Revelation Enterprise 1972

    Chilli Willi And The Red Hot Peppers. Bongos Over Balham. Mooncrest 1974

    Jim Irving : Mystic Mods. Mojo # 343 - June 2022

    Richard Morton Jack. Mighty Baby. From Mods To Mecca. Flashback # 3 - Spring 2016

     

     

    Inez & Charlie Foxx

     

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             Dans les early sixties, Inez & Charlie Foxx travaillaient sur le même créneau qu’Ike & Tina Turner : the black beauty thing un peu wild, elle devant tous appâts en promo, et lui derrière, pompadouré, sec comme un olivier et à la gratte de poux, mais pas la petite gratte du coin de la rue, vois-tu, la grosse gratte délinquante, la vraie. Charlie a cassé sa pipe en bois voici belle lurette, et Inez vient tout juste de casser la sienne, aussi allons-nous saluer l’envol de son âme vers la voie lactée. Notons au passage que cet envol ne fut salué nulle part, hormis par un entrefilet, dans les pages d’Orbituary de Record Collector. À ce niveau de négligence, il ne s’agit plus d’un problème de mémoire courte, mais plus d’une forme d’incurie. Nos amis les nouveaux journalistes de rock anglais ne savent peut-être pas qui fut Inez Foxx.

             Il n’existe pas à proprement parler de littérature sur Inez & Charlie Foxx, aussi allons-nous passer au régime sec et nous contenter d’écouter quelques albums. Wiki apporte quelques infos qui comme d’habitude restent tragiquement en surface. On vit désormais dans ce monde de superficialité.

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             Un album sans titre du Foxxy couple paraît en 1966. On sent tout de suite une belle veine inspiratoire, surtout dans «My Moma Told Me», monté sur le beat de «Memphis Tennessee». C’est joué avec tout le pesant du ponant. Charlie monte au créneau le premier pour «I Fancy You», un cut petitement dansant. Et soudain, ça explose avec «Hurt By Love», encore monté sur un Memphis beat alerte et volubile. Ah ils savent jerker la paillasse d’un juke ! Charlie reste en retrait pour ponctuer le beat avec tact. Même les balladifs comme «Don’t Do It No More» envoûtent. Ils collent au papier. «La De Da I Love You» sonne exactement comme un hit des Supremes, sauf qu’Inez et Charlie se l’approprient en le poppisant. Quand on écoute «Ask Me», on comprend qu’Inez est une épouvantable allumeuse. En B, ils reviennent à leur fonds de commerce, c’est-à-dire le bon beat portoricain, avec «Mulberry Bush». Voilà un rock d’exotica très coloré, très vivant, à l’image des marchés de la péninsule. Charlie sait aussi faire du Cole Porter, comme on peut le constater à l’écoute d’«I Wanna See My Baby». Finalement, ce mec est assez marrant, car très diversifié. Inez chante «Hi Diddle Diddle» avec une belle hargne. Elle peut se montrer féroce et gagner ainsi toute notre sympathie. Et puis, l’album se termine sur «He’s The One You Love», qui sonne comme une terrible résurgence des anciens démons de la jungle.

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             Bel album que ce Come By Here paru l’année suivante. Ça chauffe dès l’ouverture du balda avec le morceau titre, «Come By Here», un groove créole magnifiquement chanté du bout des lèvres. Quel swing de magie pure ! Inez monte vite dans les galons et s’en va exploser là-haut comme une Soul Sister de choc. C’est terriblement bien foutu. On tombe plus loin sur un «Tightrope» surprenant, car monté sur un petit riff de basse nerveux comme un lapin échappé du clapier. On a une bassline typique de Wilson Pickett et Inez s’en va une fois de plus éclater la voûte du Sénégal. Elle montre quelle peut encore grimper très haut sur la montagne dans «No Stranger To Love», le balladif qui suit. En B, Charlie rejoint Inez au chant dans «Undecided» et ça donne une pièce de Soul têtue, bourrue et distinguée comme la verrue d’un petit marquis. Pur génie ! Charlie fait les voix calmes et Inez shoute comme une malheureuse. C’est Ike & Tina en plus exotique. S’ensuit «Never Love A Robin», un r’n’b haut de gamme chanté à deux voix swinguantes. Ils finissent cet album extra-ordinaire avec «I Love You 1000 Times», pur jus de good time music. C’est pas compliqué, Inez a le même punch que cette rosse de Diana Ross.

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             En 1973, Inez Foxx se lance dans une carrière solo et enregistre At Memphis And More chez Stax. Pour la pochette, elle se déguise en reine de Nubie et porte un diadème de perles. Le conseil qu’on pourrait donner serait de mettre le grappin sur la réédition Stax de 1990, car les bonus valent le détour, notamment «He Ain’t All Good But He Ain’t All Bad». Inez y travaille sa Soul dans la matière du froti-frotah et c’est assez exceptionnel. Elle ramène ensuite tout le chien de sa petite chienne dans «One Woman’s Man» et passe au big Stax Sound avec «Watch The Dog», une pure merveille de r’n’b menée avec la meilleure des niaques. Wow ! Mais sur l’album proprement dit, d’autre jolies choses guettent l’amateur impavide, à commencer par «Crossing Over The Bridge», un solide groove de Foxxy Lady, suprêmement bien chanté. Dans l’esprit, elle frise l’Aretha. Elle se rapproche encore d’Aretha avec «I Had A Talk With My Man». Oh elle sait taper un slowah, pas de problème ! Avec «You’re Saving Me For A Rainy Day», on réalise qu’on est sur une très bel album. On assiste avec ce cut à un fantastique développement de la Soul, elle y fait un sacré numéro et gueule à pleine voix. Elle atteint des sommets. Inez est une panthère de la Soul, elle la dévore toute crue. Elle en connaît toutes les ficelles, comme Aretha, bon c’est vrai, elle gère son business avec moins de moyens, mais quelle niaque ! «The Lady The Doctor & The Prescription» sonne aussi comme un hit Stax - I wanna thank you darling -  et tout explose avec «Mousa Muse». Un mec l’interviewe, Miz Foxx et elle répond de l’intérieur. Elle cite Charlie Foxx - Oh yeah I remember Mockingbird - Le mec lui demande s’il elle veut bien donner un conseil - If you have it, put it on a strong foundation and do it - Thank you Miz Foxx.

    Signé : Cazengler, Foxy Radis (You’ve got to be all mine, all mine)

    Inez Foxx. Disparue le 25 août 2022

    Inez & Charlie Foxx. Inez & Charlie Foxx. Sue Records 1966

    Inez & Charlie Foxx. Come By Here. America Records 1967

    Inez Foxx. At Memphis And More. Stax 1990

     

     

    Wizards & True Stars

    - Pop Art (Part Two)

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             C’est à Iggy Pop que revient l’insigne honneur d’inaugurer un nouveau chapitre des Chroniques de Pourpre, ‘Wizards & True Stars’, un titre emprunté comme chacun sait à Todd Rundgren. On vénère Iggy Pop, pas seulement pour son aura stoogienne, mais parce qu’il est l’artiste complet par excellence. En plus d’une discographie qu’il faut bien qualifier de richissime, il propose une filmographie assez complète. Ce serait une grave erreur que de la prendre à la légère, car cet artiste superbe y dévoile des aspects insoupçonnables, notamment sa passion pour la littérature. Rester Vivant - Méthode est là pour en témoigner. Ce film nous monte un Mister Pop épris de littérature contemporaine, et pas n’importe laquelle, puisqu’il nous lit de sa voix d’Iguane les pages d’un autre monstre sacré, Michel Houellebecq. C’est un film qui pourrait ressembler à du bricolage, ou que les mauvaises langues pourraient qualifier de «coup de pub» et pourtant, quel cocktail ! Houellebecq/Pop, que peut-on espérer de mieux ? Mister Pop donne corps à la noire mélancolie d’Houellebecq, il donne à cette profonde désespérance une profondeur irréelle. Si Iggy s’attache à ce texte c’est, dit-il, parce qu’il y a reconnu sa propre histoire. Les trois mecs qui ont tourné le film ramènent d’autres esquintés de l’existence dans cette non-histoire, une petite grosse qui écrit des poèmes et qui a tenté de se foutre en l’air très jeune (Anne Claire Bourdin), un Robert Combas célèbre et bien torturé, et puis un mec qui a passé quelques années au trou, dans un asile de fous, et qui visiblement écrit aussi (Jérôme Tessier). Mais c’est Houellebecq qui nous intéresse, Houellebecq et son apologie de la souffrance, relayée en anglais par le deepey deep d’Iggy - All suffering is good/ All suffering is a universe - En gros, Houellebecq prêche la souffrance comme préalable indispensable à l’acte poétique et, comme cerise sur le gâtö, on a le regard d’Iggy, brillant de brillance, ce regard en forme d’instantané de l’intelligence supérieure - Emotion breaks the chaîne causale - On se perd entre l’Anglais et la forme parfaite des textes d’Houellebecq - Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre - Mais, insiste-t-il, il faut rester vivant, car un poète mort n’écrit pas. Parfois, il y va un peu fort, on trouve qu’il exagère un peu et puis tout compte fait, ses phrases produisent du sens, pas toujours immédiat, comme dans le cas de Nietzsche ou de Georges Perros, mais elles finissent par éveiller l’attention, d’une manière très particulière, cette manière qui fait aussi la grandeur du romancier, lorsqu’il tisse un fil narratif d’une finesse et d’une justesse qu’il faut bien qualifier de sidérantes, dans une époque en panne de sidération. Et puis on finit par le voir apparaître dans le cadre de la caméra, l’Houellebecq, avec le parfait visage d’un décadent du XIXe, le regard chargé d’ennui, à la limite de l’inexpression, il parle assis sur un canapé définitivement défraîchi, il y a du Wilde et du Proust en lui, et il nous présente tranquillement sa vision des choses : «Deux catégories d’artistes, les révolutionnaires et les décorateurs.» Il se considère bien sûr comme un décorateur conservateur, puisque, dit-il, rien n’a changé dans cette maison, celle de ses grand-parents qu’il occupe aujourd’hui. «Mais j’existe, quoi ! Les gens pas originaux n’existent pas, c’est tout. Il y a un support à mon existence, une personnalité, comme on dit.» En écho à cette profession de foi, Iggy pose une question : «How many people in the world have an identity ?» C’est d’une résonance spectaculaire ! Et il lit tout un passage sur la déroute du monde des vivants : «Creusez les sujets dont personne ne veut entendre parler. The other side of the scenery. Insist about sickness, agony, uglyness, speak of death and oblivion, de la jalousie, de l’indifférence, de la frustration, of the absence of loooove.» Le O de Love résonne dans la voix du Stooge.

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    Pour finir le film en beauté, l’Iggy claudiquant débarque chez Houellebeq. Il entre dans le salon et observe le papier à fleurs. Il dit : «Michigan !». Le décor lui rappelle le Michigan, où il a grandi ! Rien n’a changé depuis les années 50. Houellebecq lui sert un verre de cognac. Ils discutent. Houellebecq lui dit qu’il est plus intéressant que le punk qui est un mouvement, car il est un individu. Pour lui, le rock est une affaire d’individus. C’est sa théorie. Think about it. Puis il emmène Iggy à la cave pour lui montrer l’invention sur laquelle il travaille en secret et dont nous ne saurons rien. On les retrouve un peu plus tard assis tous les deux dans le canapé définitivement défraîchi. Ils ne parlent pas. Voilà nos deux héros plongés dans le silence. Plan fantastique. Environ une minute. Rien d’autre que ces deux regards plongés dans le néant. La vie est ainsi faite. Houellebecq ne fera jamais aucun effort. Iggy non plus.

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             Et puis on a deux films qui marchent ensemble, American Valhalla et Post Pop Depression Live At The Royal Albert Hall. Ils sont sortis tous les deux sur DVD donc facilement accessibles. Il est nécessaire de voir en premier le Valhalla, car c’est un docu qui raconte la genèse du projet imaginé par Iggy. Il faut simplement passer le cap d’une petite aversion pour les premiers plans : ils mettent en scène un Josh Homme qui se prend pour un écrivain. On le voit lire son journal intime et philosopher sur le temps qui passe et ça ne passe pas. Pourquoi ? Parce qu’il battait dans les Eagles Of Death Métal le soir des attentats et ces mecs là on fait du biz sur le Bataclan, alors laisse tomber. Bon bref, il faut supporter ce gros narcisse un petit moment avant de retrouver Iggy. On est là pour lui, bien entendu, par pour l’Homme. Et dès qu’Iggy arrive à l’écran ça change tout. À la différence de l’Homme, Iggy n’est pas obligé de se balader en moto dans le désert, d’exhiber des tatouages sur les doigts et de porter un perfecto. Iggy est auto-suffisant, real wild child, natural rock’n’roll animal, il a toujours sa gueule d’early stoned Stooge, sa gueule de kiddie boy du Michigan, c’est incroyable comme son profil a pu rester pur, même tignasse, même look punk. Il nous fait un récit à l’image d’une vie de Stooge - Quand j’ai quitté l’école, I was all over the place, je pouvais être en prison, in a car crash, on stage, I might trash somebody’s place, trash somebody’s life - Puis il raconte que ça a redémarré à 60 balais avec the Stoogeeeesss and the old stuff. Il raconte son histoire avec ses mots et ça vaut tout l’or du Rhin entre tes reins, et puis il enchaîne avec son besoin de softer things, after years of being exposed with heavy musicians, I wanted an emotional escape, et on l’entend chanter «La Javanaise» de Gainsbarre sur Après. Parfois Josh Homme a de bonnes réparties, comme par exemple quand il dit qu’on ne peut pas faire plus rock que les Stoogeesss, so what the point ?

             En gros, Iggy cherchait un collaborateur pour relancer sa carrière et on lui a suggéré le nom d’Homme. Alors Iggy lui envoie une proposition de collaboration par texto. L’Homme répond que ce serait wonderful et Iggy indique que le mot wonderful is a civilized world. L’Homme est donc bombardé co-auteur et producteur. Il envoie des démos à Iggy qui n’a pas l’air ravi : «It was pretty shitty mais c’était un point de départ.» Effectivement, les compos de l’Homme ne sont pas bonnes. Ils partent enregistrer au Rancho de la Luna, à Joshua Tree, et on voit la Camaro de l’Homme rouler dans le désert. Wouah, quelle frime !

             Iggy répète une chose fondamentale : «I got nothing but my name.» Et il nous explique que tout ce qu’on peut faire en Amérique, c’est travailler. Work ! I had to make a living. Il évoque aussi la défonce. Stoned ? Oui c’est bien jusqu’à 25 ans, ça aide. Après, ça devient plus compliqué. Il en parle en rigolant. Real wild child. Il évoque les fucking eigthies et les gens qui voulaient l’obliger à chanter Leonard Cohen. No way. Il parle ensuite de «Paraguay», one of the songs I write every five years here, c’est-à-dire chez lui, à Miami. Et puis une fois que l’album est enregistré, ils partent en tournée. C’est le deuxième film. On en retient une chose : l’incroyable qualité du contact d’Iggy avec son public. Il passe son temps à stage-diver, à serrer des mains et à rouler des pelles. 68 balais. Il est intact, au plan éthique.

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             Le problème de Post Pop Depression, c’est le niveau des compos de l’Homme. Ce n’est pas bon. Iggy sauve les meubles avec ses vieux hits, à commencer par «Lust For Life». L’autre problème, c’est que l’Homme et les musiciens dansent en jouant. Ils se croient dans une discothèque. Du coup, ils passent pour d’épouvantables frimeurs. Iggy parle aux gens - Fucking thanks for coming, fuck fuck fuck ! - Il en profite, car il sait que les Anglais de supportent pas qu’on dise fuck au Royal Albert Hall. Après l’éternellement jeune «Lust For Life» voilà le Sweet Sixteen in the leather boots, et Iggy rétablit toute la grandeur du Pop. Ce sont ses vieux hits magiques, il est déjà torse nu. Sur scène, les cuts de l’Homme, «American Valhalla» et «In The Lobby», ne fonctionnent pas. Iggy commence à plonger dans la foule avec «Some Weird Sin». Il reste l’artiste le plus attachant du monde. Comme chez Jimbo, il y a quelque chose de christique en lui, dans sa façon de se donner aux gens. Ceci est mon corps. Il sort «Fun Time» et «Tonight» de l’époque berlinoise. Par contre, «Sunday», «German Days» et «Mass Production» ne fonctionnent pas, les cuts sont trop sophistiqués, trop prétentieux, c’est avec «Nightclubbing» qu’Iggy relance le show - We learn dances/ New dances/ Like a nuclear bomb - et puis arrive «The Passenger», vieux hit fondamental, tu ne bats pas Iggy à ce petit jeu, il fait danser tout le Royal Albert Hall, et ça continue avec le Fall in love with me, l’incroyablement dansant, l’inexorable power d’Iggy qui danse dans la foule, il fait un «Paraguay» insurrectionnel et ce prodigieux événement s’achève en apothéose avec «Success» - It feels like success/ here comes success/ Over my head. Pur genius.

    Signé : Cazengler, Guy Pot (de chambre)

    Arno Hagers, Erik Lieshout, Reinier van Brummelen. Iggy Pop/Michel Houellebecq. Rester Vivant. Méthode. DVD 2018

    Andreas Neumann. Iggy Pop/Josh Homme. American Valhalla. DVD 2018

    Nick Vickham. Post Pop Depression Live At The Royal Albert Hall. DVD 2016

     

    L’avenir du rock

    - Beech oh my Beech

     

             Les années ont passé. Aujourd’hui les touristes américains visitent les plages du débarquement. L’avenir du rock n’échappe pas à l’emprise des nostalgies sablonneuses, aussi retourne-t-il faire un tour sur Omaha Beach. Quelle n’est pas sa surprise lorsqu’au détour d’un broc de béton dégringolé de la dune, il retombe sur une vieille connaissance.

             — Général Mitchoum ? Mais qu’est-ce que vous foutez là ?

             Mitchoum n’a pas changé sous son casque à une étoile. Toujours la même tête de baroudeur légendaire. Mais il est en maillot de bain et porte sur la poitrine un gigantesque collier de pinces de crabes. Il semble étonné de voir apparaître la tête de l’avenir du rock au coin du bloc :

             — Vous ai déjà vu quelque part... Vous appartenez à quelle unité ?

             — Mais Général, la guerre est finie depuis soixante ans !

             Mitchoum ne répond pas. Son vieux mégot de cigare au coin des lèvres, il active un petit feu. Il y ajoute du varech pour faire une fumée épaisse. Puis il travaille sa fumée avec un mouchoir comme s’il envoyait des signaux de fumée indiens.

             — Vous avez dû voir trop  de westerns, Général...

             — Fuck the shut up ! J’demande des renforts ! 

             Comprenant qu’il n’y a plus rien à en tirer, l’avenir du rock se lève et lance :

             — Vous me faites de la peine, mon pauvre Général Mitchoum, car vous avez gagné la bataille d’Omaha Beach...

             Mitchoum pose son regard vitreux sur l’avenir du rock et un étrange sourire se dessine autour du vieux mégot de cigare. D’une voix d’hermaphrodite fellinien agonisant, il se met alors à chanter :

             — Beech oh my Beech/ Lorsque tu soulignes au crayon noir/ Tes jolis yeux/ Yeuh Yeuh/ Je m’imagine que ce sont/ Deux papillons noirs...

             À quoi l’avenir du rock ajoute en écho :

             — On aimerait que disparaissent/ Les papillons noirs/ Les papillons noirs !

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             Ce soir, le papillon noir n’est pas celui de Gainsbarre et encore moins celui du vieux Fort Alamo, mais un kid nommé Gordon Lawrence, dernière incarnation de la flamin’ rockstarisation des choses de la vie qui nous intéressent,

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    c’est-à-dire l’incarnation des principes carnivores de l’impeccabilitité des Choses de la Perec-quation oulipienne, c’est-à-dire l’incarnation du real deal du quand dealera-t-on à l’ombre des jeunes fix en fleur, c’est-à-dire l’incarnation de l’éternelle renaissance de la mort du petit cheval, c’est-à-dire l’en veux-tu en voilà du rock, du rock/du rock, oui mais du Panzani, du rock pour toujours, et figure-toi que le rock pour toujours s’appelle ce soir Gordon Lawrence, dans son petit costard noir et sous ses petites

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    tortillettes de mèches new-yorkaises brûle le feu falot d’un Feu Follet tout doit sorti des doigts de Jacques Rigaut, juste avant qu’il ne se tire cette balle dans le cœur si littéraire,

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    le rock de Gordon Lawrence n’a jamais été aussi littéraire, aussi jusqu’au bout de la nuit célinienne, aussi peu stable sur des jambes qu’on dirait frêles, aussi peu concerné par le bon sens et les conventions, un Pacha Gordon terriblement doué pour le walk on the wild side, fantastique paillon noir aux intentions floues et au jeu si précis, dandy bringuebalant qui s’icône sans produire le moindre effort, il se filigrane dans la légende des siècles,

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    il y ramène la capiteuse notion d’un dandysme du coin de la rue que sut incarner en son temps Johnny Thunders, Gordon Lawrence pousse même son boooochon un peu plus loin, avec son costard à rayures qu’il porte à sec sur la poitrine, une manière comme une autre de rendre hommage à Peter Perrett qui de toute évidence vient le hanter chaque fois qu’il réussit à dormir un peu, même s’il affirme avec le titre de son dernier album qu’il dort sans rêver. 

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             Sleep Without Dreaming vient de paraître. On y trouve une fantastique cover du «Rain» des Beatles, l’épitome du wild psyché new-yorkais.

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    Gordon Lawrence allume bien son balda avec «Firing Line», fantastique shoot de pop sixties orienté vers l’avenir, fast pop sertie d’une vraie mélodie chant, digne des Kinks. Dommage que tout l’album ne soit pas de ce niveau, car alors on aurait un classic album de plus à ranger sur l’étagère du haut. Mais hélas, le reste de l’A n’est pas bon, on sent une sorte de passage à vide, des morceaux lents se succèdent et génèrent un léger ennui, alors qu’on attend des miracles depuis «Firing Line». Il faut attendre «Carved Arm» en B pour voir notre héros reprendre du poil de la bébête. De toute évidence, il cherche sa veine, d’où le sentiment persistant d’une dispersion. L’album n’a pas vraiment d’unité. «Rain» sauve la B et s’ensuit un «Friendly Five» assez admirable, très anglais, très brit-pop foisonnante.   

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             Autant le set de Beechwood en première partie de Don Bryant peinait à plaire, autant l’album Songs From The Land Of Nod réussit à convaincre, tout au moins en partie. Il faut dire que ces trois petits mecs bouffent à tous les râteliers, et ceux qu’ils préfèrent sont ceux d’Angleterre. Ils font sur ce deuxième album l’une des très belles versions de l’«I’m Not Like Everybody Else» des Kinks. Oui, une version bien appuyée, jouée dans l’écho du temps, poundée au big pounding, avec un son de guitare saturé de saturnales, et du coup, on adhère à cent pour cent. Avec le morceau titre qui se trouve au bout de la B, ils tapent dans l’early Floyd. Ils se prennent littéralement pour Syd Barrett. Rien n’est plus difficile que de vouloir recréer cette antique perfection psychédélique. Avec «All For Naught», ils se prennent pour les Beatles et encore une fois, ils n’en ont guère les épaules. Ils cultivent une tendance à vouloir poppiser à l’anglaise. C’est un album qu’il vaut mieux écouter sans a-priori. Ils flirtent avec le Velvet dans «Ain’t Gonna Last All Night», mais l’esprit leur fait cruellement défaut. Il re-visent le Velvet craze avec «I Don’t Wanna Be The One You Love», c’est assez convaincu et «CIF» sonne très Lou Reed dans l’approche - Just how far/ I can go - Mais en fait, c’est un son très Spiritualized, avec toutes ces notes qui filent vers l’horizon, alors que la basse pounde lourdement. Ils reviennent en B à l’hypno dans «This Time Around». Ils passent d’un genre à l’autre avec une facilité qu’on pourrait prendre pour un manque de rigueur. Leur coup d’hypno captive en partie, mais sur scène, ça ne marche pas du tout. Le petit chanteur porte un collier de chien comme Iggy à une époque, mais il est encore trop vert. Ils ramènent du son dans «Melting Over You», une espèce de cavalcade au long cours qui vaut bien le «Sick On You» des Boys. C’est une tentative d’envolée psyché portée au chorus vengeur et pour le coup, ça devient excellent, avec toutes ces relances voraces du bassmatic. On pourrait croire que c’est enregistré par Dickinson. 

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             Leur premier album date de 2014. Bientôt dix ans ! Il porte le doux nom de Trash Glamour et franchement, il vaut non seulement le détour mais aussi le rapatriement. Pourquoi ? Parce que «City Boy Blue», amené au heavy trash new-yorkais avec une fantastique énergie du son. La basse croise le gratté d’accords, comme dans le Velvet, on sent d’ailleurs dans ce cut une grosse volonté d’hypno à la Velvet, les échos sont d’une incroyable justesse. Ils rendent hommage aux Dolls au moins à deux reprises, d’abord avec «I Can’t Stop It». C’est plein d’esprit, il faut leur donner du temps. Il est bien certain que les accords sont ceux des Dolls. Accords qu’on retrouve dans le morceau titre qui referme la marche. Gordon Lawrence rallume le vieux brasier, on entend la basse croiser dans le son, comme un requin qui crève de faim. Bizarrement Andy Manzanares n’est pas sur la photo. À l’époque, ils ne sont que deux, Gordon Lawrence (guitar/vocals) et Isa Tineo (tattoos & beurre). On voit d’ailleurs qu’Isa Tineo s’est fait tatouer le front. Dans un petit texte d’accompagnement, ils disent avoir enregistré l’album dans leur basement. D’où le côté extrêmement raw du son. Ils tentent de réinventer le New-York Sound dès «(I’m Your) Other Man». Ils continuent d’exploiter la veine du son sur-saturé avec «Genocide» et une basse tournoyante revient croiser le gratté d’accords. Encore du son extrêmement cru avec «Rich Cunt». Awfully raw ! Rien à voir avec le désastre du concert de 2018. Dans le petit texte d’accompagnement, ils disent n’écouter que deux albums, à cette époque : Raw Power et Exile.     

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             C’est avec Inside The Flesh Hotel qu’ils débarquent sur Alive en 2018. C’est d’une certaine façon une consécration. Le catalogue Alive est l’un des plus respectés d’Amérique. Patrick Boissel n’a pour ainsi dire jamais fait une seule faute de goût. L’album est recommandé pour au moins six bonnes raisons, à commencer par «Boy Before» et «Sucker» deux cuts qui sonnent comme ceux des Mary Chain, c’est-à-dire comme des hits. Ils ont bien appris la leçon. Les fans des Mary Chain vont droit au paradis, ils sont en plein de cette vieille magie. Ils naviguent au niveau de «Darklands». Ils s’en donnent les moyens. Même chose pour «Sucker», ils rallument le flambeau de la Marychiennerie. L’autre énorme surprise de l’album est l’«Up & Down» qui sonne comme une Beautiful Song : belle pop étale, c’est une merveille inespérée sur ce genre d’album, ces petits mecs travaillent leur pop au corps. Ils s’amusent aussi à pasticher Marc Bolan avec «Bigot In My Bedroom». Rien de plus gluant, c’est très léché, ils sont les rois des caméléons, ils savent restituer le gratté de petite disto qui caractérisait si bien le son de T. Rex. Puis ils passent à la Britpop d’excelsior avec «Over On Everyone». Encore une incroyable métamorphose ! On se croirait chez Ride, avec les petits tactac d’Oxford. On les voit plus loin amener «Nero» au fouette cocher, avec une jolie disto. Ils savent foncer dans le tas.

    Signé : Cazengler, son of a Beech

    Beechwood. Le 106. Rouen (76). 29 novembre 2018

    Beechwood. Le 106. Rouen (76). 12 octobre 2022

    Beechwood. Trash Glamour. Lollipop Records 2014

    Beechwood. Songs From The Land Of Nod. Burger Records 2017

    Beechwood. Inside The Flesh Hotel. Alive Records 2018

    Beechwood. Sleep Without Dreaming. Alive Records 2022

     

     

     Inside the goldmine

    - Jackie Ross n’est pas rosse

     

             Il fallut bien la rebaptiser. Elle fut d’accord. Baby Jack, ça lui convenait. Sinon elle n’avait aucun défaut. Elle disposait de tout ce qui peut rendre un homme heureux : un regard vert de rêve, un corps de rêve - elle enseignait la danse classique - une voix chantante et un caractère lumineux. Chaque jour, elle était de bonne humeur. Alors il fallait se montrer à la hauteur et veiller à ne pas la décevoir, ce qui bien sûr n’était pas simple, voire impossible. Cette attention de tous les instants créait une sorte de tension et mettait en péril l’équilibre naturel qui régit habituellement une relation sentimentale. Il s’agissait moins d’un rapport de force que d’un constat d’infériorité : comment s’élever au niveau d’un être quand on sait qu’on ne peut pas ? Elle vivait cette relation à sa façon, comme un enchantement, elle se disait prête à tout absorber, les tensions, les histoires du passé, et même le déracinement, elle avait ce genre de générosité extraordinaire. Elle vouait un culte quasi-religieux à la pénétration. La conscience d’un déficit se transforma petit à petit en gouffre, le sentiment de n’être pas à la hauteur est par définition insurmontable, il n’en finissait plus de se dire qu’elle était trop belle, trop pure, trop amoureuse, trop espagnole, trop généreuse, trop lumineuse, et pourtant, elle n’en rajoutait pas, elle veillait scrupuleusement à rester elle-même, dans le dénuement d’une extrême simplicité comportementale. C’est peut-être ça qui le subjuguait le plus, lui qui s’était habitué à fréquenter des mecs du milieu qui, justement, la ramenaient, mais ils avaient les moyens de la ramener. Sentant qu’il ne pouvait plus assumer son rôle dans sa relation avec elle, il lui annonça qu’il allait la quitter pour une autre. Elle le fixa dans le blanc des yeux. Et sans ajouter un mot, elle se leva, prit sa chaise par le dossier et le frappa en plein visage, l’envoyant rouler au sol avec deux vertèbres brisées.

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             Baby Jack et Jackie Ross ont deux points communs : une grâce naturelle et un goût prononcé pour les petites robes blanches, symboles désuets d’une certaine forme de virginité. C’est cette robe blanche que porte Jackie Ross sur son seul album Chess, Full Bloom, paru en 1964, et qu’on retrouve dans une belle compile Kent intitulée Jerk & Twine: The Complete Chess Recordings. Malcolm Baumgart et Mick Patrick se partagent le booklettage de la belle Ross. Il est essentiel de savoir qu’avant de débarquer chez Chess, Jackie Ross fut découverte par Sam Cooke qui la fit enregistrer sur son label SAR et qui la fit venir à Chicago. Elle vivait à St Louis, dans le Missouri, et n’avait que 15 ans. Sam voulut l’emmener à Los Angeles sans sa mère, mais Jackie refusa.

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             À Chicago, Jackie et sa mère sont tellement pauvres que Jackie doit aller chanter dans un club, McKee’s, pour payer le loyer. Elle gagne 15 $ par soir. L’un de ses protecteurs n’est autre que Syl Johnson qui l’accompagne à la guitare. Puis on la présente à Chess en 1964, elle y enregistre «Selfish One» qui devient numéro un, et un album. Comme Leonard Chess louche sur le succès de Berry Gordy, il met en œuvre le même arsenal, in-house band, writers and producers, mais il peine à sortir des hits, alors que Berry Gordy les fabrique à la chaîne. Leonard le renard copie aussi les fameux package tours de Berry Gordy. Jackie se retrouve à l’affiche de grandes tournées avec Little Milton, Sugar Pie DeSanto, Mitty Collier, Tony Clarke et Fontella Bass. Et voilà qu’arrivent les embrouilles avec Leonard le renard. Comme Fontalla Bass, Jackie entre un jour dans le bureau du renard et les mains sur les hanches, elle lui demanda d’un ton sec : «Where’s my money ?». Après ça, plus possible de discuter avec ces rats de Chess brothers. Ils ne veulent pas de toublemakers chez eux. Exit Jackie qui va tenter de redémarrer sur d’autres labels, comme Brunswick, mais sans succès. Elle est persuadée que Leonard l’a grillée partout, de la même façon que Berry Gordy avait grillé la carrière post-Motown de Mary Wells. Mick Patrick appelle ça a vengeful paterfamilias.  

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             Bon «Selfish One» n’est pas non plus la panacée, Jackie chante ça au doux du doux, elle pardonne au Selfish One, elle est généreuse, on la sent faible, mais elle chante à la perfe. Elle motownise Chess. Elle vise le même genre de firmament, dans sa petite robe blanche. Il faut attendre «I’ve Got The Skill» pour toucher du doigt la génie de Jackie Ross. Elle drive là un heavy groove de r’n’b au chat perché, elle fait sa Diana Ross mais plus poudrée. On la voit encore éclater le shuffle avec «I Had A Talk With My Man», elle reste dans la titube d’extrême justesse, c’est une ahurissante merveille que ce froti-là. Comme elle est agile et souple, elle se prête à toutes les fantaisies. Elle a du son, la coquine ! Mais c’est avec le round midnite qu’elle excelle. Il faut la voir taper sa cover de «Summertime», elle plonge dans la chaleur du groove de jazz, elle fait la différence en créant de la magie, elle jazze le vieux Summertime dans le sens du poil et là tu décolles. C’est ici que la Soul rejoint le jazz. Elle plonge au petit sucre candy dans «(I Wanna Hear It) From You», un heavy r’n’b de Broadway, elle descend dans le son comme une reine de Motown. Elle peut aussi chanter d’une voix pré-pubère («Change Your Ways») et se fondre dans le moule d’une pop plus commerciale («Haste Makes Waste»). Elle revient au round midnite avec «Misty» et redevient délicieusement câline, elle se frotte à l’alpaga avec un tact félin qui en dit long sur ses fêlures. Avec «Wasting Time», elle fait son truc à la simple délicatesse, elle ne cherche pas à forcer, elle agit avec un tact d’oie blanche. «Be Sure You Know» vaut encore pour un cut de Soul parfaite. Elle t’embarque systématiquement à la voix mouillée de Soul et t’es baisé. Il faut voir comme elle est fraîche sur ce «Jerk & Twine» qui n’est pas sur l’album. Persistante, elle signe. Elle peut aussi se fâcher, comme la copine Etta. Un autre hit avec «You Really Know How To Hurt A Girl», une merveille pour qui sait entendre. Jackie est la petite déesse chic de Chess, dommage que Leonard le renard n’ait pas été correct avec elle. Elle monte dans les étages avec une étonnante facilité. Elle est tellement juste qu’elle confine à l’absolu, elle sait rester puissante dans la profondeur du Soul preaching. Comme le montre «Honey Dear», elle est parfaite dans son rôle de timorée black, fantastique poulette, chessy en diable, avec derrière elle des sacrés chœurs d’éthos. C’est une Soul à tomber de sa chaise, ça groove dans l’éclat du son. Jackie Ross, c’est de la magie permanente, elle chante son chant au better stick to one dans «Stick To One», elle chante à fleur de peau, à fleur de nénuphar. Elle est dans le sucre de la magie noire, elle se répand dans ta cervelle. Elle s’en va ensuite swinguer sa Soul au sommet du ouh-ouh de glotte avec «My Square», Jackie est une singulière cocote, elle est remplie d’allant à ras-bord, son ouh-ouh est véritablement la huitième merveille du monde. «Dynamite Lovin’» l’assoit sur le trône de reine de la Soul sixties, c’est aussi bon qu’un hit des Supremes de l’âge d’or. Elle rivalise encore d’ardeur et d’entre-cuisse avec Diana Ross dans «Take Me For A Little While», elle a raison, Jackie, le monde appartient à tout le monde. Elle monte pour de vrai, elle peut démolir Motown quand elle veut, elle dispose de ce super-pouvoir. C’est explosif. On la voit encore monter au sommet du lard fumant avec «We Can Do It». Elle ne s’appelle pas Ross pour rien. Tout est tellement intense qu’on finit par jeter l’éponge. Elle s’implique dans tout ce qu’elle fait. Encore un vieux shoot de r’n’b avec «I Dig His Style». Elle tire ça à quatre épingles.

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             En 1981, paraît un double album de Jackie Ross & Little Milton : In perspective. Il va tout seul sur l’île déserte. Deux performers de cet acabit rassemblés sur le même disque, on n’avait pas vu ça depuis les albums de duos de Marvin Gaye. Dès «I Like Your Loving», ils annoncent la couleur. Little Milton allume, mais Jackie encore plus. C’est une folle de la glotte. On se croirait sur les deux albums de duos Temptations/Supremes. On les voit rivaliser au fil des cuts, Jackie chante à la fine et ce démon de Little Milton remonte encore par-dessus. Ils font du heavy groove de rêve («Street Girl») et de la good time music («I’m In Love With You») que Little Milton chante à la glotte congestionnée. En B, Jackie tape un fantastique slowah de désir éploré («I Need You Baby») et elle remonte à l’assaut du ciel avec «One Hand Wash The Other». Elle se glisse comme Aretha dans le lit du fleuve. Little Milton tape lui aussi dans son registre préféré, le heavy blues («Let Me Down Easy»). Quelle leçon de maintien ! Il chante ça à la grosse arrache congénitale, il chante vraiment comme une belle bite en rut. C’est un compliment. Les voilà déchaînés sur «Ain’t No Fun To Me», ils font du early Ike & Tina et Little Milton ultra-chante son «Teach Me». Cette C est la plus dense des quatre, Little Milton allume «I’m Back/ And Here To Stay» comme on allume une bombe, il fait du James Brown, en mode funk hot & sexy. C’est encore lui qui charge la barque de la D avec du R&B («Nothing Beats A Failure»), il charge bien la barcasse de la Staxasse et Jackie vient casser la baraque en bout de D avec «I Think I’m Losing You», elle y va au gros popotin, comme Aretha, elle est même encore pire qu’Aretha, alors t’as qu’à voir !

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             En 1967, Jackie rencontre Eugene Record et Barbara Acklin qui la présentent à Carl Davis, chez Brunswick. Puis elle enregistre quelques singles sur Fountain. Une fière petite compile intitulée Take The Weight Off Me rassemble les singles que Jackie enregistra entre 1972 et 1982. Pas étonnant que ces singles soient devenus des pièces de collection pour les amateurs de Soul car Jackie s’y révèle exceptionnelle, elle claque son «This World’s In A Hell Of A Shape» au plus haut niveau d’expectitude. She delivers the goods, elle est complètement par-dessus les toits, c’est ahurissant, elle pulse bien le Soul power, elle vole le show. Jackie forever ! Nous autres petits blancs dégénérés sommes dépassés par le power de cette petite black. Elle poursuit son «What Would You Give» avec toute la niaque dont elle est capable, elle chante comme une reine. Puis on la voit se fondre dans le groove avec «A Woman (Gets Nothing From Love)», elle pousse bien son bouchon et elle le pousse tellement qu’il explose et elle avec. Elle est fantastique jusque dans le heavy blues, comme le montre le morceau titre, elle est au sommet de tous les arts du Pont des Arts, elle est complètement folle, elle allume tous ses cuts un par un, c’est une vraie partie de chamboule-tout. Avec «The People Some People Choose To Love» elle fait de la pop pleine d’espoir, elle chante tout ce qu’elle peut à pleine voix, elle enveloppe sa Soul au mieux des possibilités, elle regorge de jus, comme Aretha, «One Hand Wash The Other» flirte encore une fois avec le génie et la voilà qui attaque «I Think I’m Losing You» au raunch de Losing you. Elle bat tous les records, elle screame son ass off, elle chante du ventre, hey  babe, elle est épuisée de grandeur, I don’t wanna lose you, c’est l’un des hits les plus flamboyants de l’histoire de la Soul. Elle fait des coups, elle y va pied à pied, c’est une Soul sister extraordinaire, avec «Number One In Your Life», elle reste dans le slowah d’éplorée compulsive, elle est gonflée à bloc, elle tient sa note si haut et avec «Hey Love» elle devient stupéfiante. Puis on passe aux duos avec Little Milton et là attention aux yeux. Little Milton est un rut, il éructe, My sweet loving ! Ah il est en forme ! C’est un duo de sexe pur. Merveille absolue. Chants fondus. Little Milton prend les devants de «No Matter Where You Go» et Jackie le coupe dans son élan, c’est le duo le plus hot de la stratosphère, ils sont explosifs, c’est d’une violence artistique incomparable. Tout est chauffé au blanc de Baby dans «I’m In Love With You», Little Milton l’attaque à la souffrance - I can’t sleep at night/ Cause I’m in love with you - et elle lui répond qu’elle n’est pas in love with you. On sent presque les gestes dans la chaleur de la nuit de «Teach Me». «Patching Up The World» rassemble encore ces deux géants de la Soul et ils s’embarquent dans des développements extraordinaires. Little Milton chante comme un dieu et Jackie comme une reine de la Soul underground. Ils rivalisent de génie vocal, ils rockent les dynamiques de that’s gotta be allright, mis ils font un truc à eux et c’est endiablé.

    Signé : Cazengler, Jacky rote 

    Jackie Ross. Jerk & Twine: The Complete Chess Recordings. Kent Soul 2012

    Jackie Ross & Little Milton. In perspective. Golden Ear Records 1981

    Jackie Ross. Take The Weight Off Me. Grapevine 2006

     

     

    NEON DEAD

    THRUMM

    ( EP Numérique / 31 – 10 – 2022/ Bandcamp )  

    La pochette attire l’œil. Elle est différente. Rien d’exceptionnel. Des gens qui marchent dans une rue. Au premier plan, qui nous tourne le dos, un couple habillé de reflets flashy. Devant eux une foule impersonnelle grise. Sans visage. Seule une toute jeune fille se détourne de cette masse uniforme. Elle regarde le couple et sourit. De-ci de-là de petits tirets de lumière rouge. De violentes illuminations de la même couleur flamboient dans les vitrines… Se dégage de cette banale vue une impression d’immense solitude.

    Sont cinq originaires d’Atlanta en Georgie. Ont déjà participé à d’autres groupes.

    David Prince : guitar / Chris Albamonte : guitar / Glen Williams : bass / Troy Wolf : drums / Sean Shields : vocals.       

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    Overdrive : portent bien leur nom, dès les premières notes Thrumm vrombit, ah, le doux bastringue, même pas le temps de se réjouir que déjà Sean Chields vous martèle de sa voix, un chanteur, un vrai, qui prend le commandement du vaisseau et vous êtes prêt à le suivre les yeux fermés. En plus deux guitares acérées et fuzzantes lui ouvrent le chemin comme ces éperons d’acier qui ornaient la proue des trirèmes romaines, quant à sa batterie de Wolf  il   la conduit en chef de meutes, partout des roulements, échines fuyantes qui s’effacent pour laisser la place et revenir aussitôt… Juste un problème, ce mal-être que distillent les lyrics de Sean, au départ vous êtes comme dans Ligth my fire des Doors, mais les portes coulissent mal, trop de vantardises, ça sonne faux,  de fait ces envols se déroulent dans sa tête, ce n’est pas qu’il plane c’est qu’il tire des plans plus haut que la comète.  Morning after Judgement Day : avez-vous déjà entendu une batterie foudroyée qui avance encore bientôt relayée par des guitares enragées et une basse qui groove à mort, après l’overdrive c’est la descente obligatoire, Sean nous emmène tout en haut des possibles dont on rêve pour nous précipiter dans le toboggan de l’effondrement, de cette prise de conscience de la misérabilité  de sa condition humaine, l’est au-dessous du plancher, l’a dépassé le stade de la mort, l’est en train d’admonester Dieu, ne l’écoutons plus, suivons la musique qui déménage et approfondit le carnage. Throwing stoned : les musicos nous larguent des containers de double-rations, il devrait être interdit de triturer avec tant de hargne et d’efficience de pauvres instruments qui du coup se réfugient dans le rythme plus lent des ramasseurs de coton dans sous le soleil du Sud, puisque Sean a brûlé les étapes que Dieu avait prévues ne lui restent plus qu’à discuter avec ses frères humains. Quand l’amour divin est dépassé il ne reste qu’à brûler de haine. Sean montre et enseigne le chemin. Envoyer tout bouler et tournoyer sans regret dans une fête sans fin. Magnifier tous les excès. Ne pas se remettre en question. Neon dead : guitares en feu, drumming dévastateur, c’est le retour à la case départ, celle de la pochette, marcher, toujours marcher dans la rue et dans sa tête, le chant devient lyrique, quelle performance, au-delà du bien et du mal, les guitares s’embrouillent, rester droit dans ses bottes, ne plus vaciller, ne plus quitter le domaine de la nuit, ne pas se libérer de son ivresse, devenir à tout instant ce que l’on est, rester soi, entièrement soi et rien que soi. Au petit matin alors que les néons s’éteignent il faut toujours garder en tête la présence de la lumière des orages traversés. La vraie vie.

    M’étonnerait que l’EP ne reçoive pas l’avertissement parental par lequel les américaines ligues de vertu puritaines stigmatisent les disques censés donner de mauvaises idées aux adolescents… Thrumm joue gagnant sur tous les tableaux. Musicalement c’est un régal, tant au niveau de la voix que des instruments. Chose rares les lyrics sont au niveau. Leur manque encore la force mythique que leur insufflait un Jim Morrison mais ils ont déjà un pied sur le chemin qui mène dans l’autre pays.

    Damie Chad.

     

     

    BURY ME WHERE I DROP

    LAGOON

    ( Electric Valley Records / Bandcamp / Octobre 2022 )

    Anthony Gajila : vocals, guitar / Brady Maurer : drums / Kenny Coombs : bass.

    Viennent de Portland. C’est dingue toutes les formations qui essaiment de cette ville de l’Oregon. Une pépinière ! Le groupe s’est formé en 2017. Un beau nom qui tout de suite évoque Lovecraft et les profondeurs troubles des sectateurs de Cthuthlu. Un titre qui sent les tourbières du delta blues et une pochette séduisante. Elle réussit à amalgamer un paysage intergalactique avec une image qui semble sortie tout droit d’un western.

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    I see the hate in you : frétillements de queue de crotale, ondulations riffiques, une guitare grince à la manière des grilles de cimetière poussées par le vent dans les poèmes de Verhaeren, la voix s’élève, calme, paisible alors que la basse tremble trop fort, elle dicte ses dernières volontés, elle est teintée de l’ironie du néant, guitare comme un poste de radio qui ne parvient pas à se stabiliser sur la fréquence choisie, maintenant un solo pointu comme un poignard que l’on enfonce lentement dans nos oreilles, on en oublierait qu’il y a une batterie qui marque le rythme très lent, elle nous achemine vers la fin sans que l’on s’en aperçoive, le son s’éloigne doucement à des millions de kilomètres de nous. Dead and gone : quel est ce bruit qui nous parvient de l’eau qui coule, le moteur d’un engin qui fonce, et le morceau survient, assez joyeux, au-delà des plus optimistes prévisions. La séquence est remplacée par une autre plus orthodoxiquement rock ‘n’roll et le vocal nasalisé se coule dessus, ambiance festive, sur le simple du morceau sorti au mois de septembre dernier un squelette bouteille à la main et clope au bec est assis en son cercueil apparemment tout heureux de vivre. Le morceau se termine en farandole. Bury me : ( feat Marlo Kapsa ) : rythmique pulsative, Anthony chante avec son étrange voix de basse et Marlo lui répond de son timbre clair et ajourée de girly à qui on ne le lui fait pas. Un long pont à traverser, la guitare ronronne comme un moteur de hors-bord. Maintenant chantent de conserve. Le titre est lourd mais l’ensemble est assez léger. Sharpen it : démarrage bien affûté, les guitares balancent et tirent leur bordée sans anicroche, un peu de suspension, mais c’est pour repartir encore plus vite, un vocal davantage sauvage, l’on nage en plein heavy metal, l’équipage s’escrime sur ses instruments et l’on se régale. Filochent quinze nœuds avec vent arrière, attention l’allure ralentit mais l’intensité ne faiblit pas, au plus près du vent, les embruns fouettent le visage, et l’on a l’impression de vivre pleinement.  Face down : plus doux, plus musical, ce n’est pas le slow de l’été car l’on donne un tantinet dans l’emphatique, la guitare prend ses aises et nous déroule un long solo des plus agréables, un instrumental, ne serait-ce pas la meilleure des six plages ? Some nerve : un habituel bruissement d’élytres d’insectes bloqués sur une mousseline de moustiquaire, un vocal à arracher les cornes d’antilopes à pleines dents et un riff de guitare qui fonce en avant comme s’il était poursuivi par une horde de tigres affamés, beau boulot de batterie en pressurisation et la basse qui souque ferme. Se termine trop rapidement.

    Les trois dernières pistes ( face B ) sont les meilleures. L’ensemble manque toutefois d’un peu d’imagination et de création. Au vu de la pochette l’on attend mieux.

    Damie Chad.

     

    *

    La scène se passe à Toulouse en 1971 dans la petite Librairie Demain, un repaire gauchiste, spécialisée dans les ouvrages politiques, sociologiques, et artistiques, ouvertes à tout un tas de revues underground…  

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    • Jeune fille - l’endroit était tenu par deux êtres féminins adorables – qu’en est-il de ma commande, d’il y a déjà trois semaines ?
    • Quelle commande, je ne m’en souviens pas, attends Damie, je regarde sur le cahier, non rien à ton nom…
    • C’était Le Manifeste électrique aux paupières de jupes!
    • Arrête de me faire perdre mon temps !
    • Mais si Le Manifeste électrique aux paupières de jupes, aux Editions du Soleil Noir
    • Non, mais tu es sérieux ?
    • Tu ne trouveras pas un garçon aussi sérieux que moi dans cette galaxie !
    • Arrête je n’y crois pas, tu as inventé le titre pour nous faire chercher pour rien !
    • Tiens, je prends cette revue que sur ce présentoir, Starcrewer, je t’en ai acheté un numéro, je l’ouvre, là, regarde l’annonce de la parution du Manifeste électrique aux paupières de jupes!
    • Oh ! Damie excuse-moi, nous avions pensé que tu te moquais de nous, la commande part ce soir, reconnais tout de même que le titre est un peu bizarre !

    Je vous reparlerai de Starcrewer une prochaine livraison. Pour conclure l’anecdote, quelques jours plus tard je rentrai en possession du fameux Manifeste aux paupières de jupe… Je l’ai déjà présenté dans la livraison 466 du 28 / 05 / 2020. N’en étais plus aussi enthousiaste que voici un demi-siècle. Certes à l’époque je n’avais subi ni commotion, ni révélation à sa lecture, mais c’était une des toutes premières fois que la poésie de notre pays se revendiquait d’une écriture rock ‘n’roll… Voici deux ans l’attrait de la nouveauté s’était diantrement évaporée, pour le dire en quelques mots : l’écriture m’a paru surfaite et vieillie… Toutefois je citais quelques noms qui surnageaient parmi les participants : notamment : Zéno Bianu, Michel Bulteau, Patrick Geoffroy, Matthieu Messagier.

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    Or voici que dans un entassement de bouquins, j’aperçois un livre de Zéno Bianu. Tomber sur un livre de Zéno Bianu dans une bibliothèque littéraire, n’est pas un évènement rare. Né en 1950 il doit avoir à ce jour écrit près de 80 ouvrages de poésie, une douzaine de pièces de théâtre, quelques essais, dirigé une collection de poésie, participé à moulte lectures publiques, effectué quelques mises en voix sur scènes et sur CD… Il a notamment écrit une trilogie jazz consacré à Chet Baker, John Coltrane, et  Jimi Hendrix un artiste – Baudelaire l’appellerait un phare - que l’on range généralement sous l’étiquette rock ‘n’roll. Yves Buin a préfacé le Chet Baker et le John Coltrane. Yves Buin s’est fait connaître en 1973 avec trois autres complices, Jean-Christophe Bailly, André Velter, Serge Sautreau  par la parution aux Editions 10 / 18 de De la Déception Pure, Manifeste froid. Entre parenthèses c’était plutôt un anti-manifeste, mais le mot attire et je suppose que la précédente parution du Manifeste électrique aux paupières de jupe n’est pas étrangère à l’immixtion du vocable dans le titre.

    Ces trois livres sont parus aux éditions Le Castor Astral.  Aujourd’hui Le Castor Astral publie une quarantaine de livres par années. Les amateurs de rock ‘n’ roll connaissent leur Collection Musique, Kr’tnt en a chroniqué quelques uns.  Les trois ouvrages de la trilogie jazz ne sont pas publiés dans cette collection car ce ne sont pas des études sur tel ou tel chanteur ou sur telle ou telle époque ou style musical. Je me souviens avoir rencontré les deux fondateurs de cette maison d’éditions au tout début de son existence : ils présentaient quatre ou cinq minces plaquettes de poésie ronéotypées agrafées dans une couverture cartonnée de couleur. Ils croyaient dur comme fer à la poésie et l’avenir leur a donné raison.

    JIMI HENDRIX

    ( AIMANTATION )

     ZENO BIANU

    ( Le Castor Astral / 2010 ) 

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    Il est des choses plus difficiles que d’autres. Certaines flirtent avec l’impossible. Pensons à Mallarmé et à son sonnet Hommage à Richard Wagner. Lui qui décréta que la poésie devait reprendre son bien à la musique, en vint à évoquer la partition du Maître plutôt que les fracas d’un concert. Un texte crucial pour qui veut écrire non pas sur la musique ( la triste tache que nous accomplissons en ce blogue ) mais écrire avec les mots le son de la musique. C’est d’ailleurs dans ce poème que Mallarmé s’est ironiquement occupé à enclore le vers au plus près de la réalité triviale des choses qu’il ait pu composer : Enfouissez-le moi plutôt dans une armoire.

    A croire qu’il existe une incompatibilité avec le son qui s’accomplit et le sens qui s’effrite. De haute poésie, héritière de plusieurs siècles d’harmonisations vocaliques et consonnantiques, Mallarmé parlait de haute musique, notée et mise en sa composition par écrit.

    Que la poésie françoise moderne s’en veuille rendre hommage à cette diabolique musique que l’on joue d’instinct sans savoir l’écrire ou la lire, n’est pas à la portée de tout le monde. Zéno Bianu s’y risque en ce volume. S’attaque à un tordeur, à un vrilleur de notes. Encore faut-il trouver l’art et l’or du dire. Si Mallarmé cite d’emblée en premier mot ‘’ silence’’ pour évoquer la musique, Zéno Bianu opte pour la blancheur de la page pour parler d’un noir porteur de sang rouge. Cent fois il revient à la charge, cent fois son poème d’une seule strophe de vers inégaux dessine la silhouette de Jimi. Ce n’est pas un dessin à proprement parler, une épure, une figuration plutôt, non pas d’un contour humain ( trop humain ) mais du mouvement qu’il agite et suscite, à l’intérieur de lui-même, à l’extérieur de l’espace.

    Un Jimi de solitude. Qui n’est pas seul. Un fruit est d’autant plus succulent qu’il est chargé de sucs. Ce sont ces nectars qui donnent le fruité de sa peau. Jimi le noir, Jimi le rouge, aborde la couleur bleue de ses ancêtres, ceux que la boue du delta a rendu blue. Zéno Bianu use de synesthésie, il s’emploie à colorier de ses mots noirs le blanc de la page. Jimie est arc-en-ciel. Il porte l’arc du guerrier et sa flèche crève le bleu du ciel.

    Jimi est la flèche, elle n’a pas besoin de bouger puisqu’elle est taillée dans le bois du ciel. Jimi voyage, de corps en corps, de filles en filles, il glisse de peau en peau, peut-être une fois mort entrera-t-il dans la peau d’un serpent ou d’un éléphant, à moins qu’il ne devienne végétal ou cigüe. Toute son existence fut cet unique périple, il a les notes et les mots qu’il plante et enfonce dans les raidillons et les sommets de la vie que l’on se doit d’escalader. Sans doute a-t-il choisi la voie des abysses, celle des profondeurs troubles, dans lesquelles on se baigne en riant, cris et exultations, puis l’on se laisse aller et l’on glisse vers quelque chose qui ressemble à du néant, une ampleur colorée, ouatée dans laquelle on s’immerge, et bientôt les coloris s’effacent. L’eau devient transparence, est-ce de l’eau de feu ou de l’eau de naissance ou de l’eau de mort, la question est-elle à débattre, ne se valent-elles pas toutes les trois, ne sont-elles pas la même eau de source. Comment cela se termine-t-il ? Cela ne se termine pas, Hendrix a rejoint ce point immobile, ce nadir du souffle humain et animal où toutes les contradictions se résolvent ou s’annulent…

    Ce livre de Zéno Bianu est à lire. Et à méditer. Il nous présente un Hendrix tel qu’en lui-même l’éternité ne le change pas. Qu’il en soit vivement remercié.

    Damie Chad.

     

    *

    Tiens m’étais-je dit en lisant l’article de John Jeremiah Sullivan ( voir livraison 571 du  20 / 10 / 2022) l’écrivain Paul Bowles fut donc un passionné des vieux 78 tours de blues et de country. Or de Paul Bowles lui-même je ne possédais aucune connaissance particulière hormis laquelle qu’il était… écrivain. Faudra que je me renseigne plus tard. Deux jours après j’avais totalement oublié. Deux semaines plus tard, que débarrassant une des chambres de la maison des quelques six cents livres qui s’y entassaient le nom de Paul Bowles sur la couverture d’un des bouquins que je transbahutais me saute aux yeux. Lecture immédiate.

    SUR

    GERTRUDE STEIN

    PAUL BOWLES

    ( BilingueEditions Du Rocher / Mars 2000)

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    Je n’éprouve aucune appétence particulière pour l’œuvre de Gertrude Stein aussi ne m’attarderai-je pas sur son œuvre littéraire dite d’avant-garde qui n’est pour moi qu’une resucée du réalisme… Pour ce qui concerne beaucoup plus spécialement notre blogue musical, nous noterons que le compositeur Virgil Thomson a composé deux opéras sur deux livrets écrits par notre écrivaine, à savoir Four Saints  in three Acts et The Mother of Us all.

    Le livre n’est que la retranscription de deux interviews de Paul Bowles réalisées en 1995 et 1996 par Florian Vetsch. Notons que le journaliste connaît parfaitement et le travail de Stein et l’œuvre de Paul Bowles. Dernière précision, Paul Bowles né en 1910 est décédé en 1999. 

    Paul Bowles a rencontré en 1931 Gertrude Stein à Paris où elle s’était ‘’exilée’’ pour raisons pécuniaires. Leurs relations littéraires cessèrent pour divergences idéologiques, Stein très réactionnaire s’élevant contre la politique du New Deal de Roosevelt…

    Bref ce petit livre ne nous apporte aucune précision quant à la passion de Paul Bowles pour les vieux 78 tours de blues et de country… A part que… Bowles est un tout jeune écrivain lorsqu’il rencontre Gertrude Stein. Il lui montre ses premiers poèmes qu’elle critique vivement. Gertrude avait un franc-parler qui ne plaisait pas à tout le monde. Ernest Hemingway qui lui doit beaucoup, devenu auteur renommé, en dressera un portrait peu élogieux.

    Bowles remué par les arrêts définitifs de Gertrude n’écrira plus, pendant longtemps, de poésie. Le jugement de Gertrude le conforte en une de ces certitudes intimes : jamais il ne sera un grand poëte. Pendant longtemps il abandonnera l’écriture en faveur de la… composition musicale.

    Direction YT. A peine ai-je tapé le nom de Paul Bowles que se présente à moi Music of Morocco, cela n’est point étonnant, Dès 1947 Bowles a vécu à Tanger au Maroc, il y mourra.  Bowles ne joue pas sur ce disque, il s’est contenté d’enregistrer des groupes locaux marocains. Dring ! immédiatement s’élève en moi la référence Brian Jones The pipes of Pan at Joujoukha.  Qui a en 1968 emmené Brian Jones au Maroc écouter ces musiciens ? Réponses : Brion Gysin. On ne présente plus ce peintre poëte de la Beat Generation ami de Burroughs. En quelles circonstances Brion Gysin a-t-il eu connaissance de cette musique ? En 1950 à Sidi Kacem, lors d’un festival en compagnie d’un certain Paul Bowles. Music of Morocco a été enregistré en 1959 par Bowles pour The Library of Congress, la même pour laquelle John Lomax enregistra les musiciens de Blues du Delta… La boucle est bouclée, le serpent se mord la queue…

    En tant que compositeur Paul Bowles a écrit de la musique que nous qualifierons de classique pour piano. Pour la définir sommairement nous dirons quelle s’inscrit dans la lignée de la modernité initiée par Bartok… Bartok qui a écumé la Hongrie et la Roumanie pour sauver et transcrire les airs populaires et tziganes…

    Apparemment il existe une certaine logique souterraine et signifiante en ce monde…

    Damie Chad.

     

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

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    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                             

    EPISODE 5 ( SUPER PASSIF ) :

    26

    Le Chef éteignit son Coronado :

             _ Agent Chad, pourriez-vous déglinguer les loupiotes des lampadaires avoisinants dans la rue, nous avons besoin d’obscurité, après quoi vous fermerez les volets, et vous tirerez rideaux et double-rideaux.

    J’obtempérai avec joie. Tout gamin j’avais pris l’habitude de briser à coups de cailloux les ampoules des réverbères, je m’empressai d’en déglinguer une bonne dizaine grâce à mon Rafalos 19. Garder son âme d’enfant malgré les vicissitudes de l’existence est important… Dans le noir je rejoignis le Chef à son bureau et déposai le bristol que j’avais retiré de la gueule de Molossa sur le bois verni… Pendant de longues minutes, nous ne vîmes rien. L’obscurité était absolue. Les chiens grognèrent sourdement :

             _ Agent Chad, je suis sûr qu’elle est là, nous n’allons pas tarder à en avoir la preuve, tenez la voici !

    Deux minuscules points rouges s’allumèrent sur le bureau, rose pâle au début et très vite incandescents.

    Le Chef alluma la lumière.

    27

    Le Chef allumait un Coronado :

             _ Les deux points rouges, un dans chaque œil, identiques à ceux que mon Rafalos 21 a filmés lorsque la garce s’est approchée de nous. Elle nous a laissé sa carte de visite. Un véritable défi, elle se moque de nous.

             _ Chef, pensez-vous qu’elle était dans la voiture lorsque nous revenions du cimetière ?

    _ Certain ! Nous avons affaire à une ennemie invisible qui se manifeste quand elle veut ! Une chance, les chiens la sentent et nous avertissent.

    _ Chef, Molossa et Molossito ont grogné, elle serait donc dans la pièce, et écouterait notre conversation, c’est effrayant !

             _ Inutile de paniquer Agent Chad ! Je ne sais plus quel est le grand esprit qui a déclaré ‘’ L’Homme est adossé à la mort, comme le Penseur à la cheminée’’, une sage parole, Agent Chad, où que vous soyez la mort vous suit, parfois elle vous précède même, ou alors elle marche à vos côtés comme un vieux camarade. Livrons-nous à une petite expérience. Un : j’écrase mon Coronado dans le cendrier. Deux : j’éteins la lumière. Trois : nous voyons les deux points rouge vif. Quatre : attendons un peu, ils pâlissent, voilà ils ne brillent plus. Elle est partie !

     _ Pourtant Chef, j’avais compris qu’elle était toujours-là !

    _Oui, elle est toujours là mais elle ne s’occupe pas de nous, elle se manifeste, comment dire d’une façon rapprochée, lorsque c’est nous qui la recherchons !

    _ Il est sûr, Chef que j’ai promis de lui régler son compte !

    _ Et moi Agent Chad, d’après vous pourquoi avons-nous parcouru toute la semaine dernière les allées du Père Lachaise, moi aussi j’ai un compte à régler avec elle, ne me demandez pas lequel, sachez que j’ai deux mots à lui dire entre quatre yeux !

    Le Chef ralluma la lumière et un Coronado. Sa voix devint plus grave :

             _ Elle connaît notre détermination, elle a envie de s’amuser, de jouer une partie d’échecs avec nous, aussi a-t-elle entrepris de créer un canal de communication entre elle et nous.  

    _ Et ce vecteur communicatif ce sont Molossa et Molossito !

    _ Agent Chad, vous avez tout compris !

    28

    Le Chef et moi avions convenu de prendre une journée de repos et de réflexion. Je roulais doucement vers Provins. Les cabotos étendus sur la banquette arrière ronfloutaient paisiblement. J’étais un peu nerveux, je ne voulais pas me l’avouer mais je ne cessai de surveiller la route dans mon rétro. Un peu de compagnie me ferait du bien pensais-je. Peut-être trouverais-je une présence humaine dans la cafétaria d’un relais d’autoroute, quelque chose me poussait à continuer… Je fredonnais I’m a lonesome fugitive de Merle Hagard, au loin, j’aperçus une silhouette sur le bord de la route. J’avais quitté la highway avant Reims et traversais une région boisée. Une jeune fille qui fait du stop, ma galanterie innée de rocker m’obligea à m’arrêter. Ses cheveux blonds ressemblaient à ceux d’Alice. Ce n’était pas Alice. Je n’eus même pas le temps de baisser la vitre. Elle ouvrit la portière et s’assit à mes côtés.

    • C’est gentil de vous arrêter Monsieur, j’habite à Savigny, c’est tout droit sur la route de Provins, vous n’aurez qu’à me laisser à l’embranchement qui mène au village.

    Jolie, mais pas bavarde. J’essayais en vain de discuter, elle répondit deux ou trois fois par des monosyllabes dépourvus de signification. Sans me regarder elle fixait la route droit devant elle. Le silence était pesant. Je me méfiais, pas trop, les chiens qui avaient levé le museau quand elle s’était installée dans la voiture, s’étaient illico replongés dans leur sommeil. Je ne crois pas qu’elle les avait remarqués.

    29

    Brusquement elle tendit le bras :

             _ Monsieur, cent mètres après le virage, vous pourrez me déposer au panneau Savigny, ce sera parfait.

             _ Faire un détour ne me gêne pas Madmoiselle, je peux vous laisser pile à l’adresse où vous vous rendez.

             _ C’est gentil Monsieur, je vais chez mes parents, leur maison est située à l’autre bout du village.

    Le patelin était tout en longueur, je roulais tout doucement, la chaussée était parsemée de ces passages piétons surélevés détestés par tous les conducteurs, mais bientôt il n’y eut plus que des champs. Du doigt elle désigna une habitation solitaire qui faisait face à un long mur de pierres.

    • C’est-là, juste en face de la grille du cimetière.

    Je freinai, et m’arrêtai pile devant la porte d’entrée de la maison. Elle descendit sans attendre :

             _ C’est très gentil Monsieur, mes parents seront contents que j’arrive si tôt, oh, je n’avais pas vu que vous aviez des chiens, ils sont choux et sages, merci beaucoup Monsieur, au revoir !

    Elle claqua la portière et se dirigea vers la porte d’entrée. Je démarrai. Pas causante la miss, j’aurais bien aimé dragotter un peu. Tant pis. Pour une fois, le charme invincible du rocker n’avait pas fonctionné. Avant le virage qui me ramenait sur la nationale, instinctivement je jetai un coup d’œil dans le rétro, ma passagère était en train de pousser la grille du cimetière. Cela me fit une drôle d’impression.

    29

    Le lendemain je retournais au local. Le Chef fumait un Coronado. J’étais assez content de moi. Je n’avais rien trouvé mais j’avais une piste.

             _ Chef, je brûle, j’ai une idée mais je ne sais pas quoi en faire. J’ai passé toute la journée et toute la nuit à écouter Black Sabbath et à lire tout ce que j’ai pu trouver sur eux dans ma bibliothèque et sur le net. Que dans la forêt de Laigue nous soyons entrés dans une fissure de l’espace-temps, je veux bien l’admettre, mais pourquoi précisément dans le manoir photographié sur la couverture de leur premier album. Pour le moment je reste bredouille, mais si à deux nous nous penchions sur la carrière du groupe, nous finirons par tomber sur un détail qui…

    Le Chef ne me laissa pas terminer. Lui aussi s’était penché sur Black Sabbath. Il avait même interrogé par téléphone l’archiviste-spécialiste du Service, le célèbre Cat Zengler, la conversation avait été passionnante, mais non aucun détail dans toute la discographie – sans parler des anecdotes et des ragots – n’apportait l’ombre d’un éclairage sur ce que nous avions vécu dans la forêt de Laigue.

    • Agent Chad, je m’aperçois que cette journée de réflexion provinoise n’a pas été fructueuse, si tant est que vous l’ayez occupé à réfléchir, je pense que selon votre déplorable habitude vous avez passé votre temps sur la banquette-arrière de votre automobile avec la première auto-stoppeuse rencontrée sur la route.

    Pour couper court à ces perfides insinuations je racontais ma si peu érotique rencontre auto-stoppière sur la route de Provins. A ma grande surprise il m’écouta avec intérêt.

             _ Agent Chad, nous partons immédiatement !

             _ Oui Chef, où ?

             _ Au cimetière de Savigny !

    A Suivre