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kim salmon

  • CHRONIQUES DE POURPRE 259 : KR'TNT ! 379 : KIM SALMON / BOSS GOODMAN / ROCKET BUCKET / HIGH ON WHEELS / STONED VOID / NO HIT MAKERS / 2SISTERS / BRAIN EATERS / KRONIK & KO

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 379

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    21 / 06 / 2018

    KIM SALMON / BOSS GOODMAN

    ROCKET BUCKET / HIGH ON WHEELS / STONED VOID

    NO HIT MAKERS / 2SISTERS / BRAIN EATERS

    KRONIK & KO

     

    Kim est Salmon bon -
Part Three

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    Kim Salmon ressemble de plus en plus à Pierre Richard, surtout depuis qu’il s’est dessiné des saumons dans le dos et sur le devant de sa veste. Des saumons couronnés, en plus. C’est dire l’ampleur de sa fantaisie. Et comme chacun le sait, les fantaisistes font le sel de la terre. Mais Kim Salmon a l’avantage en plus d’être un fantaisiste scientifique, et fait donc en plus du sel le poivre de la terre. C’est dire si l’homme est complet. C’est dire si l’homme avance. L’inespéré de toute cette affaire est qu’il a reconstitué l’équipe scientifique des origines, avec à sa gauche Tony Thewlis et à sa droite Boris Karloff. Et croyez-moi, ces trois scientifiques dégagent quelque chose de très spécial, un son issu d’albums qu’on tient pour sacrés et qu’ont depuis trente ans enseveli les sables du désert.

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    Croyez-vous qu’il soit difficile de déterrer un culte ? Non, rien n’est plus simple. Il suffit de remonter sur scène. C’est aussi bête que ça. Mais autant le faire avec du style, en choisissant par exemple un esquif arrimé au pied d’une grande bibliothèque. Les pèlerins viendront des régions les plus reculées pour communier sur l’autel d’un vieux culte ébouriffant. Chacun y trouvera sa dose de spiritualité scientifique, comme au bon vieux temps de l’âge d’or, quand on naviguait à vue dans les mirifiques sargasses de «Swampland», quand on se plongeait avec délice dans la marmite bouillonnante de «Blood Red River» et que les harangues saumonées doublées des violences relatives de l’absolu Thewlissien venaient nous télescoper l’occiput et en pénétrer la vulve. Il n’existait pas de limite au vice scientifique, cette espèce de rimbaldisation post-moderne qui ne se contentait pas de nous bouleverser les sens critiques, puisqu’on allait jusqu’à toucher au fruit défendu, c’est-à-dire prendre goût à l’inavouable. On atteignait un point où l’on croyait réellement rôtir en enfer et adorer ça. Prodigieusement visionnaire, Kim Salmon réussit à l’époque à situer les Scientists entre les Cramps et le Gun Club, directement au même niveau, celui des intouchables. Comme Lux et Jeffrey Lee Pierce, il le fit avec ce mélange d’aisance groovy et d’autorité sonique qui aujourd’hui encore laisse rêveur. Comme Lux et Jeffrey Lee, Kim Salmon détenait le power suprême : le son et les hits. Et quel son ! Et quels hits ! Le revoir claquer «Swampland» en ce début de XXIe siècle frise le surréalisme, mais pas celui du despote Breton, le vrai, celui de l’automatisme psychique de la pensée, celui du kid hanté par une certaine vision du rock, celui du kid en quête du Graal des temps modernes, le son. Kim Salmon cultivait exactement la même obsession que Phil Spector, que Shel Talmy, que Lux et Jeffrey Lee, que Jack Nitzsche, que Shadow Morton, le son. Il fut à la fois le Lancelot du Lac et le Gauvain des temps modernes, il traversa l’Angleterre et les océans en quête du Graal sonique et comme Lancelot et Gauvain, il s’épuisa à le chercher. Il fouilla les bois et les montagnes, les lacs et les gouffres. Il questionna les sorcières et tisonna des infidèles.

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    Mais l’objet de sa quête ne daignait pas paraître. Comme il ne le trouvait pas, alors, il prit la décision que prennent tous les bons scientifiques : il résolut de le fabriquer. C’est exactement ce qu’on entend quand on écoute «Swampland» : un Graal sonique fabriqué de toutes pièces. Mais l’animal ne s’est pas arrêté là. Comme il était en train de bricoler son Graal au fond de son petit laboratoire d’apprenti sorcier, il s’est dit : «Tiens, tant que j’y suis, je vais en profiter pour fabriquer une pierre philosophale, comme celle du pote Paracelse, vous savez, le fameux or des alchimistes !» Ça donne «Solid Gold Hell». Brillant cerveau. L’or des enfers. L’absolutisme scientifique par excellence. Et c’est aussi bien sûr le cœur du grand œuvre, c’est-à-dire la reformation des Scientists sur scène. L’exacte incarnation du four ronflant qu’enveloppe la légende des siècles. Rien de plus spectaculaire que de voir Boris Karloff jouer la bassline de «Solid Gold Hell» en glissé de note et en deux accords paralysés sur le manche comme le cerf dans les phares du 38 tonnes qui arrive à fond de train. C’est l’un des hauts faits du rock : bloquer le temps du Graal alors que le son flambe littéralement entre les mains de Tony Thewlis et de Kim Salmon. Boris Karloff joue ça penché sur son manche, avec un étrange sourire en coin, les yeux comme fixés dans le vide. Fabuleuses secondes d’intensité mythique. Ce qui fait l’importance considérable de l’art des Scientists, c’est sa rareté. Sa prodigieuse singularité. Le point de tous les ralliements.

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    Et on les voit enfiler leurs vieux hits comme des perles noires, celles dont a rêvé toute sa vie Henry de Monfreid sans jamais réussir à les pêcher. Il ne savait pas que Kim Salmon les fabriquait. Cet homme est aussi peu avare de prodiges qu’Elvis l’était de grâce naturelle. Mais il les serre dans le temps d’un court set, c’est-à-dire une heure de temporalité et une pincée de vieux albums, et forcément, les hommages qu’il rend sont encore moins nombreux que les cheveux sur la tête à Mathieu : le premier hommage s’adresse à John Barry dont il reprend «You Only Live Twice», ce vieux standard sulfureux jadis utilisé pour corser le mystère de James Bond, mais tombé dans les pattes d’un scientifique audacieux, ce monument délibéré prend des allures d’épidémie de peste, d’orgie sonique et de fléau béni des dieux antiques. C’est tellement rampant qu’on sent remuer dans l’air fétide la lourde peau squameuse d’un anaconda géant. C’est d’une épaisseur qui évoque dans l’esprit de tous ceux qui l’ont vécu le souvenir de la forêt amazonienne, saturée d’air chaud et humide, où ne peut exister que ce qui est organique, et où l’homme passe au dernier rang de la hiérarchie du vivant. Il rend aussi un hommage à Jacques Dutronc, avec une version amusante de «Mini Mini Mini» qu’il chante bien sûr dans un Français approximatif. Le choix est parlant. Taper dans Dutronc est une preuve de goût. Mais de goût pimpant. Richard Salmon balance ici et là des petites vannes qui nous rassurent sur son manque de sérieux.

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    Et puis bien sûr, tout va basculer dans le chaos divin avec «We Had Love», une sorte de signal que le petit peuple attendait pour entrer en insurrection. Pas de meilleur détonateur que ce vieux «We Had Love». Le cat Kim le jouait aussi quand il tournait en solo. On a là un hit aussi prestigieux que «Human Fly» ou «Sexbeat». Le genre de hit qui monte au cerveau dès les premières mesures et dont le refrain s’ouvre comme le sol sous les pieds lors d’un tremblement de terre. «We Had Love» nous engloutit tous d’un coup, sans mâcher, et ça va loin, puisqu’on ne fait rien pour échapper à ce délicieux destin de fin du monde, car enfin, existe-t-il meilleur moyen de tirer sa révérence ? Non, évidemment. Les Scientists nous font cette faveur, et en même temps, un voile de tristesse s’abat sur le petit peuple, car que peut-on espérer après ce «We Had Love» qui s’élève comme un sommet ? Kim Salmon a déjà enfilé toutes ses perles noires, et la messe semble dite. Va-t-on calmer sa faim avec les nouveautés qu’il annonce ici et là, comme le B-side de «Mini Mini Mini» qu’il enchaîne et qui s’appelle «Perpetual Motion» ? Ça manque un peu de magie pendant la première minute et puis tout à coup, ça prend feu, par quel miracle ? On ne sait pas, mais ça prend feu. Par contre, Kim Salmon et ses amis scientifiques reviennent jouer trois cuts en rappel qui ne laisseront pas beaucoup de souvenirs aux sables du désert.

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    Au fond, ce n’est pas si grave, il faut simplement se préparer à l’idée que l’album de la reformation des Scientists produira sur les organismes ébranlés par tant d’excès moins d’effets que Blood Red River ou The Human Jukebox dont on fit tant d’éloges dans le Part Two de cette saga salmonienne. Mais on reste convaincu que l’homme poisson n’en finira plus de nous donner la berlue, car il a déjà prouvé à cent reprises qu’il savait transformer le pain en vin et le plomb en organdi. Il lui arrive parfois de se mélanger les crayons, ce qui fait sa grandeur. Sur KRTNT, on ne tolérerait pas la présence d’un scientifique rationaliste. Quoi de plus ennuyeux ? Comme ses pairs, Kim Salmon remonte les fleuves en toute liberté et veille à éviter les griffes des ours et de tous ces empêcheurs de salmoner en rond qui transforment cette énergie et cette liberté en gros paquets de 24 tranches, ceux qu’on voit entassés dans les caisses réfrigérantes des grandes surfaces, au moment des fêtes, quand on croit bêtement qu’il faut bouffer du saumon pour célébrer la naissance du Christ ou le nouvel an.

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    Signé : Cazengler, Kim salmigondis

    Scientists. Le Petit Bain. Paris XIIIe. 7 juin 2018

     

    Big Boss Goodman

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    Comme par hasard, c’est dans Vive Le Rock qu’on salue la mémoire de Boss Goodman. Au fond c’est normal qu’on ait rien vu en France, car si l’on excepte les fans des Pink Fairies, personne ne sait qui est Boss Goodman. Il existe une logique en toute chose, même dans l’ignorance.

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    Et comme par hasard, c’est Rich Deakin, l’auteur de Cosmic Boogie, qui signe cette pieuse eulogie. Boss Goodman n’est pas un personnage de premier plan comme le sont Mick Farren et les Fairies, mais il fait partie de cette famille légendaire de l’underground londonien. Si on le croise dans Cosmic Boogie, c’est en tant que road manager des Fairies. Il participe notamment à cette fameuse expédition de Boleskine House qui fit le bonheur d’un auteur de contes rock.

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    Boss avait plusieurs cordes à son arc : il bookait des concerts dans des clubs mythiques de Londres (Dingwalls et Town & Country Club) et cultiva un peu plus tard une réputation de chef cuistot - He loved his food - puisque dans les années 90, il cuisinait au Portobello Gold pour des personnalités de passage à Londres, comme par exemple Bill Clinton et son entourage.

    Boss était donc un bec fin et quand il programmait des gens au Dingwalls, il tapait dans la crème de la crème du gratin dauphinois : Etta James, Muddy Waters, Carol Grimes, et quand la vague punk américaine vint lécher le pied de la Tour de Londres en 1977, il fit jouer les Ramones.

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    Boss démarra sa carrière de rôle de second plan à Ladbroke Grove, West London, qui est la capitale de l’underground mondial. Boss s’y goinfrait d’amphétamines et de LSD et fit le roadie pour les Deviants qui allaient se métamorphoser en Pink Fairies. Dans son autobio, Mick Farren rend hommage à la stature de Boss qui sut gérer le chaos du groupe : «Boss had considerable experience of dealing with the derangeed.» En fait , Boss gardait la tête sur les épaules quand les autres la perdaient - Boss was the one to keep his head when we were losing ours - Dans ses mémoires, Mick Farren ne lésine pas sur les détails. Il décrit en long et en large l’énorme consommation de stupéfiants qui constituait le pain quotidien des Deviants, puis des Fairies. Vers la fin du livre, il narre l’épisode hilarant du protoxyde d’azote - nitrous-oxide - un gaz euphorisant utilisé notamment par certains dentistes. Boss revenait d’un voyage en Californie et disait avoir été initié au nitrous-oxide dans le backstage du Grateful Dead par des Hell’s Angels. Alors, Mick et ses copains allèrent barboter une bombonne de nitrous-oxide dans un hôpital. Ils transformèrent la bombonne en narghilé en scotchant une chambre à air de pneu de vélo sur la valve - Suck on the rubber and see the elephant - Il ne restait plus qu’à pomper dans le tuyau pour voir des éléphants. Mick ne tarit plus d’éloges sur le nitrous-oxide, flull-blown candy-land hallucinations & time distorsion. Il dit se souvenir d’avoir survolé ces plaines lumineuses et ces canyons multicolores qu’on trouve dans les aventures de Dan Dare/Flash Gordon - A joyous experience of total escape. Trip parfait.

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    Un autre épisode illustre la belle amitié qui lie Mick et Boss. Quand lors d’une tournée fatale au Canada, les Deviants virent Mick Farren sans préavis, celui-ci se retrouve seul, sans un rond, camé jusqu’à la racine des dents, à l’autre bout du monde. Qui vole à son secours ? Boss, bien sûr. Le chapitre s’appelle Weird Scenes on Chemical Row. Mick a erré toute la nuit dans les rues de Vancouver, tellement défoncé qu’il ne voit même plus ses pieds. Il s’assoit sur un banc face au Pacifique, et reste là des heures, jusqu’au moment où le froid le saisit. «Le seul endroit où je me sentais en sécurité était un bar de bikers et c’est là je crois que Boss m’a retrouvé. Il m’a fait manger du chocolat au lait, m’a emmené là où se trouvait mon sac et m’a fait prendre un taxi pour l’aéroport, dans la lumière d’une aube éblouissante - in a blazing psychedelic dawn - aussi orange que l’acide que je venais de prendre. The Flying Zombie was on Air Canada to Heathrow, via Montreal. Je ne voulais pas rentrer chez moi, car je n’étais pas sûr d’avoir un chez moi, but what else a poor boy do ?» - Fantastique auteur que ce vieux Farren, l’une des plus belles plumes rock’n’roll de tous les temps.

    C’est aussi Boss qui aide Mick à organiser le mythique Phun City Festival où jouèrent le MC5, less Pretties, Edgar Broughton Band, les Pink Fairies et Hawkwind - At Phun City the gear was perfect, Boss had seen to that - Certainement l’un des événements les plus importants de l’histoire du rock anglais.

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    Et c’est bien sûr en compagnie de Boss que Mick se rend à Los Angeles en 1978. Il est alors pigiste au NME et l’idée est de remonter en train de Californie jusqu’à Detroit pour rendre visite à Wayne Kramer qui est devenu un copain, depuis Phun City - The journey to Detroit commenced in the early evening with a bottle of tequila - Et comme les trains n’avancent pas vite aux États-Unis, Mick et Boss ont largement le temps de se piquer la ruche - The two of us fell into a stupor and it didn’t matter anyway - Le lendemain matin, dès l’aube, ils font passer leur gueule de bois avec des pancakes et des Bloody Marys. Quand ils arrivent enfin a Detroit, après un changement en gare de Chicago, ils apprennent que Wayne Kramer s’est fait choper par les stups pour trafic de coke. Il va se prendre deux piges dans la barbe. À sa sortie, Boss et Mick le font venir à Londres et organisent un concert en son honneur au Dingwalls.

    À la fin des années quatre-vingt, Boss vit sa conso de dope grossir considérablement et il entra dans une période que Deakin qualifie élégamment de something of a lost decade. On a tous connu ça, ces passages à vide qui durent dix ans, et sa double passion pour la musique et la bouffe finit par le ramener à la surface : chef au Portobello Gold et DJ au 100 Club, jusqu’à une première crise cardiaque en 2005. Et comme son état ne lui permettait plus de bosser, ses copains organisèrent un concert de soutien et firent paraître un disque, le tout destiné à l’aider financièrement.

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    Le disque, c’est Portobello Shuffle, bien sûr, une vraie bombe. Le monde entier aurait dû l’acheter. Ce sont les Pink Fairies qui ouvrent le bal avec une version effarante de «Do It». Paul Rudolph chante et les Pink Fairies avancent à travers les plaines en flammes ! C’est une version complètement dévastatrice et quand Paul part en solo, on atteint le summum du sonic trash boom hue-hue. Tout le son de Steve Jones vient directement de là. Effarants Fairies. L’un des meilleurs groupes qu’on ait pu voir sur scène dans les seventies. Mick Farren tape une version spectaculaire de «Baby Pink», accompagné par son vieux complice Andy Colquhoun et Philty Animal de Motörhead au beurre : tous ceux qui ont un faible pour l’essence de la puissance seront comblés. Mick Farren remet les pendules à l’heure avec l’autorité d’un roi de l’underground. Pur Ladbroke stuff. Comme tous les grands personnages de l’histoire, Mick Farren crée son monde. Rien qu’avec ce cut et le Dot It des Fairies, on frise l’overdose. Mais on continue, car ce disque grouille de huitièmes merveilles du monde, à commencer par le «Teenage Rebel» de Brian James & Rat Scabies. On retrouve ce grand seigneur de la guerre que fut Brian James, l’un des rois du London rock’n’roll, et Rat le suit comme il peut. On assiste à un incroyable spectacle : Brian James explose le cut en plein vol. Il est bel et bien le wild flash killer des légendes anciennes. Tout aussi légendaire, voilà Captain Sensible avec une version explosive de «Say You Love Me». Cet enfoiré l’explose dès l’intro, il le riffe par le fion, sans respect pour les muscles aléatoires. Capt capte les énergies du destroy oh boy comme personne. Il pulse le Portobello Shuffle au mépris de toutes les conventions médicales. Tiens, voilà Darryl Read, figure mythique de cette scène proto-punk, puisqu’il jouait avec Jesse Hector dans Helter Skelter. Il balance ici un joli «Somewhere To Go». Diable comme il peut compter aux yeux des connaisseurs ! Comme s’il jouait son vieux proto-punk à l’abri des regards indiscrets ! Étant donné qu’il sait exploser un cut, alors il l’explose. Il ne sait faire que ça dans la vie. Parmi les invités de marque, on retrouve Clark Hutchinson qui sont restés des figures légendaires dans le petit monde des amateurs de seventies sound. Nik Turner se joint aux Fairies pour un version longue et fascinante d’«Uncle Harry’s Last Freakout», un vraie débâcle digne du Detroit Sound, avec un mystérieux Mister B on guitar. C’est une fois de plus incendiaire et complètement irrespectueux des canards boiteux. Ça pulse à l’outrance de la persistance et le grand Nik Turner visite l’incendie à coups de porcelaine de saxe. Tout le son de l’underground se déverse dans l’escarcelle du non-retour. Nik souffle dans son sax de sexe en souvenir des tempêtes de Margate. Belle jam de hot spots in spurts. Ces mecs ont su rendre l’underground vraiment digne de nos facultés imaginaires. En écoutant Nik jouer, il semble qu’un fleuve charrie l’essence du rock, les vents de sax scient la scène et dans le son des Fairies tout devient possible, surtout l’inadmissible. On trouve aussi John Sinclair parmi les invités, accompagné par George Butler qui faisait le deuxième batteur des Fairies et qui lui aussi vient tout juste de casser sa pipe en bois. Adieu George ! John Perry des Only Ones et Adrian Shaw (qui jouait dans Hawkwind avant de rejoindre The Bevis Frond) font une reprise du fameux «Half Price Drinks» de Mick Farren. On note aussi la présence sur l’album de Wilco Johnson et de Wreckless Eric qui vient faire de la petite pop. Heureusement, Larry Wallis restaure le blason de l’underground avec un ultime hommage à Boss, «He’s The Boss» - He’s the boss all day and the boss all nite - Fidèle à lui-même, Larry fait le con avec des machines, brode des trucs sur sa Strato et s’amuse à s’arracher la glotte au sang. Bizarrement, deux gangs brillent par leur absence : les Pretties et l’Edgard Broughton Band.

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    Pour conclure sa pieuse eulogie, Rich Deakin se voit contraint de faire un tri dans l’énorme tas de qualités qui recouvraient Boss. Il se résout à en choisir trois : humour, générosité et loyauté. Et à sa connaissance, très peu de gens bénéficiaient d’autant de respect que Boss in the London music scene of the 1970s.

    Signé : Cazengler, boss Goodyear (crevé)

    Boss Goodman. Disparu le 22 mars 2018

    Portobello Shuffle. A Testimonial To Boss Goodman. Easy Action 2010

    Mick Farren. Give The Anarchist A Cigarette. Pimlico 2001

    Rich Deakin : Rock In Peace. Vive Le Rock #53. 2018

    14 / 06 / 2018MONTREUIL

    LA COMEDIA

    STONED VOID / HIGH ON WHEELS

    ROCKET BUCKET

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    Peu de monde ce soir à la Comedia. Je sais bien que le vendredi au petit matin la grosse majorité des gens travaillent – et ces enfoirés de cheminots qui ne vous fournissent que deux jours d'excuses par semaine pour votre patron, pourraient bloquer le pays totalement jusqu'aux vacances, non d'un train ! - de toutes les manières je ne crois pas que la valeur travail soit unanimement partagée par la clientèle de la Comédia, par contre l'annonce du concert sur le site de la Comedia, fallait effeuiller la marguerite des flyers pour la trouver. De toutes les façons la soirée était étiquetée stoner-rock, le rock du désert a tenu ses promesses, personne à l'horizon, et nous pépères à l'oasis montreuillois en train de boire des coups. Je puis en donner la preuve par neuf : trois groupes de trois musicien. CQFD.

    STONED VOID

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    Sont jeunes, et se revendiquent du Stoner. Je veux bien. N'ai rien contre. Surtout qu'ils sont sacrément bons. Mais alors du Stoner Prog – faut que je dépose l'appellation avant que quelqu'un ne me la fauche – car ils se donnent du mal pour s(t)onner comme ils l'entendent. Yavor est aux drums, et au vocal, son anglais a de drôles d'intonations mais il pourrait chanter tout aussi bien en swahili ou en serbo-croate, que cela ne ferait aucune différence, c'est que la voix n'est utilisée que comme une salamandre qui vient s'inclure dans la trame instrumentale, un quatrième instrument, qui apparaît rarement mais qui s'amalgame aux trois autres comme le cachet que l'on adjoint à la lettre, le cadenas par lequel on referme la ceinture de chasteté de sa copine. Leur musique est à eux, et ils la gardent bien serrée. Un cloaque profus, y barbotent dedans avec une énergie non feinte. Sabin bosse à la basse, c'est lui qui profile le son de base, ne se gêne pas pour vaquer à ses répétitions. Cent fois remettez le motif, cela finit par produire son effet. Surtout que ses deux acolytes enjolivent le bébé. Barboteuse de plomb et chaussons de fil de fer barbelé. Du costaud. Yavor cogne fort, ne comptez pas sur lui pour marquer le rythme, lui, l'est le partisan et de l'empilement et de l'effondrement. Vous monte des espèces de tour de Babel sonore à grands coups de toms, puis vous les écrase plus bas que terre, à coups de cymbales, des cascades à la Carl Off, donne l'impression qu'il aplanit le sol à toute blinde pour que personne ne remarque le cadavre qu'il vient d'enfouir. Le sable du désert est le matériel idéal pour ce genre d'activité. Câlin ne câline pas sa guitare. Elle bourdonne comme le bumble bee à qui vous venez d'arracher une aile et trois pattes. Une espèce de gloutonnement de fond. Et c'est là-dessus que ses mains prennent leur envol. Le chirurgien qui remue et trousse les tripes de son patient dans l'espoir de retrouver sa paire de ciseaux qu'il avait oubliée lors de la précédente opération. Manifeste qu'ils ont un compte à régler avec leurs instruments. Ces damnés ustensiles sont en train de se rendre compte qu'ils ne sont pas les maîtres, qu'ils ont trouvé plus forts qu'eux.

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    Un premier morceau qui stupéfie le public. Doigté karaté, le plus convaincant de tous. Après l'on attend le suivant avec impatience. Avec gourmandise. L'on a pigé que l'on ne s'ennuiera pas. Vont nous en décliner une petite dizaine, tous plus irradiants les uns que les autres. Une couleur que vous n'avez jamais entendue. Et que vous reverrez avec plaisir. Celui des esthètes qui préfèrent les sons inaccoutumés, les descentes d'organes et les remontées d'acide. Estoner-moi benoît !

    Un groupe à ne pas quitter du radar.

    HIGH ON WHEELS

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    On prend les mêmes et on recommence. Surtout qu'ils avaient prêté l'essentiel de leur matos aux précédents. Rassurez-vous, sauront se démarquer. Quelques années de plus. Moins de concentration, davantage de rapidité. A la masse sonore ils privilégient l'espace. La guitare de Bruno, se charge de rejeter au loin les murs de l'horizon. Fuite en avant et pas de retour en arrière. Grégoire pose les parpaings qui bloquent toute régression. Rabat le son, pousse ses camarades, les talonne à coups de boutoir, déjà qu'ils n'en ont pas besoin, la guitare qui filoche et la basse de Gilles qui ricoche comme la boule du billard qui précipite les autres dans le néant. High On Wheels le morceau éponyme qui roule pour lui met très vite le public d'accord. Acclamations.

    Des forcenés. Sans relâche. Sans repos. Ont tué les temps morts. Desert Spirit, Pray for Your Kills, la musique de plus en plus forte, de grands espaces de lave incandescente qui s'étalent comme des mers intérieures au fond des cratères, et puis le bouchon explose et High On Wheels entre en éruption. Until you Die, Nightmare, jusqu'au bout du cauchemar. Une monstruosité des plus agréables. Progression en extension. Plus ils déroulent le set, plus Bruno saccade ses peaux, frappe spasmodique, augmente la cadence, fractionne le continuum temps, afin d'en précipiter l'incommensurable monotonie des jours qui ne connaissent pas les tempêtes du désert. Gilles martyrise sa base de basse. La presse comme les citrons acides de Lawrence Durrell. En extrait le substantifique élixir des sentences ravageuses, poinçonne les cordes à croire qu'il voudrait les sectionner, pour mieux les étirer, vers des notes plus noires et plus profondes.

    Bruno joue une drôle d'escrime avec sa guitare. L'est pour le combat rapproché. La lame à mains nues. Notes borborygmes et strangulations glottiques. Vous donne l'impression que son instrument suffoque, qu'il éructe de trop de sons, que l'air lui manque, qu'il croasse pour ne pas rester coi, l'a des descentes de manche et de ces grattonnements de caisse à pleines paumes, à ramassis exacerbés de doigts tarentulesques en pattes d'araignées folles, à devenir épileptique, à préférer s'enterrer vivant plutôt que de survivre à de telles avalanches soniques qui vous aspirent à tout jamais dans les entonnoirs d'univers parallèles angoissants.

    High on Wheels vole haut. Nuées d'applaudissements. Tellement les oreilles qui résonnent de leur musique que j'ai oublié de mentionner le chant. Le perçois ce soir comme des chœurs froissés, sous-jacents, oratorios funèbres.

    Un groupe à ne pas quitter du sonar.

     

    ROCKET BUCKET

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    Changement d'ambiance. L'on quitte le désert. On doit avoir du sable dans les cheveux, car on ne nous laisse pas entrer dans l'appartement. Confinés au garage. Ce qui n'est pas pour nous déplaire. L'est rempli de hot-rods américains. Fonctionne à la moutarde de Dijon, les Rocket Bucket viennent en effet tout droit de la patrie d'Aloysius Bertrand.

    Rocket Bucket ne délivre pas un rock aussi torturé et trituré que les deux stonered précédents. Ne donnent pas dans la ratiocination métaphysique. Leur truc à eux, c'est tout simple, le bon rock qui tache. Genre fleur carnivore qui s'enroule mollement autour de votre mollet et qui brusquement vous engloutit dans sa monstrueuse corolle empoisonnée. Quand elle vous relâche après vous avoir pompé tout le sang, vous êtes addict, vous êtes en manque de cette vulve géante qui vous sucera jusqu'à la moelle des os.

    Je vous le ré-explique en moins lyrique pour ceux qui ne sont doués que d'esprit de géométrie et totalement dépourvu de l'esprit de finesse poétique. Les Rocket Bucket ne cachent pas leur modèle : les Ramones. Vous refilent le rock en barres. De chocolat. Vous vous en mettez plein les doigts et plein le T-shirt. Préfère ne pas évoquer les traces douteuses dans le slip.

    Le rock c'est simple. Pas besoin de torturer les guitares et les méninges. Morceaux pas trop longs, Guitare speedée et batterie galopante. Avec cette formule vous irez jusqu'au bout de la nuit et même jusqu'au bout du monde. C'est cela le rock : une allumette que l'on frotte et qui s'éteint. Et le bâton de dynamite qui vous éclate sur le museau et tout le monde est content et crie de joie. Les titres défilent à toute vitesse, Ghost, Rain, Black Hole, Too Much, Grow Old, Danny Boy, None...

    Terriblement efficaces. Bien en place. Rien qui dépasse. Vous lancent la torpille mais ne se déplacent pas après pour le constat de l'assurance. Ne passent pas l'aspirateur non plus pour la poussière soulevée par la roquette, estampillée Rocket Bucket. Tellement bons qu'ils auront droit à un rappel, ce qui ne se fait pas à la Comedia because les horaires des gens qui travaillent autour... Entre nous soi dit, feraient mieux de mettre davantage de rock'n'roll dans leurs existences. N'en seraient que plus heureux !

    Un petit godet de Rocket Bucket et vous voyez la vie en rose. Enfin, seulement les éléphants. Ce qui tombe bien puisque nous aimons les animaux, sauvages.

    Un groupe à ne pas quitter du pulsar.

    Damie Chad.

    16 / 06 / 2018MONTREUIL

    LA COMEDIA

    NO HIT MAKERS / 2SISTERS

    BRAIN EATERS

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    On ne change pas de resto qui offre une bonne bouffe. Retour à la Comedia. En plus ce soir, vous avez un stand de gourmandises africaines pour pas cher. Autant l'avant-veille c''était un peu zone désertique, autant ce soir le monde afflue, on se croirait sous un portique athénien dans l'heureux temps où Gorgias égrenait ses sophismes. Vous démontrait en trois minutes que le monde n'existe pas. L'avait parfaitement raison car tout le monde sait très bien que seul le rock'n'roll accède à l'Être. Et ce soir nous sommes gâtés, trois éruptions volcaniques au programmes, trois épisodes de peste bubonique comme l'Europe n'en a plus connu depuis la fin du Moyen-Âge. Trois calamités à faire reculer la banquise de dix kilomètres d'un seul coup. L'est sûr que le rock'n'roll est le principal agent pathogène qui précipite la hausse de la température sur notre planète. Les effets catastrophiques sur la psyché humaine sont déjà visibles, nous n'en prendrons que trois exemples : les transmutations génétiques des 2Sisters en quatre garçons velus, la résurgence des anciennes pratiques du cannibalisme rituel avec l'apparition de la confrérie mangeurs de cervelles, et peut-être pire que tout, cette proclamation programmatique des No Hit Makers à ne rien tenter pour faire progresser un tant soit peu, ne serait-ce que sur le plan musical, l'Humanité. En d'autres termes tous ces tristes individus refusent l'amélioration des processus culturels d'hominisation continue depuis le néolithique inférieur. Signes inquiétants d'une régression galopante de notre espèce vers le stade larvaire. Nous vivons les temps de la fin, et tout cela par la faute du rock'n'roll dont nous sommes nous-mêmes les agents propagateurs. Bref, vive le rock'n'roll !

    NO HIT MAKERS

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    Davantage psycho que rockabilly ce soir, totalement No Hit Makers, un set époustouflant. Déjà la balance promettait. Ce cliquettement de la contrebasse de Larbi, l'on aurait dit qu'il agitait une crécelle de lépreux pour prévenir du danger, cet envol solitaire de la Gretsch sèche, orange curaçao, à ouïe triangulaire d'Eric, ces poinçons provocateurs de Jérôme à la batterie, et ces effilés cordiques de Vincent sur sa 6120, paraissaient de bon augure. Mais là, sans préavis, ce fut une grande flamme. D'un seul souffle. Un incendie à dévaster la taïga de Sibérie.

    L'a la voix magique Eric, vous soulève, vous emporte, et derrière c'est la galopade effrénée. Vous scotchent du début à la fin, monopolisent l'attention, un combo fou en partance dans les grands vents. Tous ensemble ne forment plus qu'une identité électrique et lyrique d'une force incroyable, atteignent à une espèce de fuselage de beauté propulsive dévastatrice. Des enchanteurs – pourrissants précisait Apollinaire qui s'y connaissait en ces moments où l'instant semble se désolidariser de la réalité, où l'image va plus vite que le film, où vous devenez captifs des rets incendiaires de la poésie. Larbi ne lambine pas au turbin, penché sur sa contrebasse, le visage soucieux d'un mécanicien courbé sur les rouages de la machine à explorer le temps, l'est le grand régulateur, le balancier inexorable des plus hautes perturbations, l'axe mobile du monde qui court sur son aire, marque la cadence immuable de la décadence de toute chose à rouler sans fin vers le néant sans cesse retardé de son anéantissement. C'est sur cette course inexorable du destin que Jérôme fragmente et accélère le raid sauvage. Bouscule le rythme, le traque, le poursuit, le talonne, le pousse en avant, le métamorphose en irruption instantanée, l'est partout à la fois, tombe sur les toms comme la grêle sur le blé, comme l'orage cingle la cime des arbres avant d'éclater en boules de feu. Je ne garde de Vincent que le souvenir du geste de se saisir du bigsby, de ce léger raidissement du corps et du riff qui s'exhausse en une autre dimension, qui se revêt d'une ampleur démesurée, alors que les doigts s'affairent déjà à propulser une autre fraction vibrionnante de la temporalité. Vincent en homme pressé qui ne rate jamais les virages en épingle à cheveux des armatures musicales complexes, l'a fort à faire pour soutenir la cadence rythmique impulsée par l'électro-acoustique d'Eric, une fusée luisante qui fuit et se profile dans l'espace, et ce chant qui s'amplifie et s'élargit tel un essaim d'abeilles qui prend son essor et se déploie interminablement au-dessus des herbes et au-travers des bois.

    No Hit Makers en Soldier of peace défonce The Doors of Heaven, qu'ils traversent sans s'attarder, savent ce qu'ils font, sont sur El Camino Real, la piste royale et mordorée qui amène le rock sur les plus hauts alpages, le timbre si particulier d'Eric, avec au milieu cette légère brisure qui lui permet de s'insinuer dans les anfractuosités les plus intimes de votre sensibilité, d'éveiller et d'exhumer de leur linceul les anciens fantômes de votre existence oubliée, vous révèle à lui-même.

    L'ouragan s'arrêtera aussi brusquement qu'il avait commencé. N'ont joué que treize morceaux, les voix s'élèvent pour exiger plus, mais non, sont modestes, décident de céder la place aux copains. Laissent le public médusé. Ont marqué les esprits. Sidérant.

    2SISTERS

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    Jusqu'au moment où les 2Sisters débutent leur intervention, ils ressemblent à peu près à tout le monde. Le batteur qui s'assied derrière sa batterie sans ostentation particulière avec cette patiente placidité des employés de la poste qui s'installent pour une longue journée de labeur peu palpitant à leur guichet, le chanteur qui vaque aux quatre coins de la salle, genre du gars pas trop concerné par l'affaire en cours, un bassiste qui égrène mezzo-mezzo quelques notes – mais point trop n'en faut – pour le sound-check, n'y a que le guitariste qui vous azimute de temps en temps d'un riff saignant, juste pour vous rappeler qu'ils sont tout de même un groupe de rock'n'roll.

    C'est juste, après dès qu'ils commencent, qu'il faut appeler le samu et retenir d'urgence une cellule capitonnée à Charenton. Hélas il est trop tard. Si vous avez un regard distrait, rien ne vous choquera, mais si vous observez avec l'attention du renard qui guette sa proie, vous ne tarderez pas à remarquer quelques signes inquiétants, preuves irréfutables de démence avancée. Certes le tintamarre est irrémédiable, nous l'évoquerons plus loin, pour le moment nous nous intéressons des cas cliniques. Carton plein. Quatre sur quatre ! Commençons par les deux cas de schizophrénie aigüe. Le batteur, un punch terrible, un fracasseur, un moulin à boucan, un concasseur, à lui tout seul il dépasse le maximum de décibels autorisés par l'Organisation Mondiale de la Santé, à l'oreille vous vous attendez à voir une espèce de zigue survolté, une pile atomique en train d'exploser, un speedé qui agite mille bras à l'instar d'un Shiva hindouïste, que nenni, vous fout le zbeul sans se presser, un serveur stylé qui se penche avec componction vers Tante Agathe pour lui présenter poliment la corbeille à pain, vous passe les breaks en pilotage automatique sans avoir l'air d'y penser. Le chanteur, s'est quand même souvenu qu'il était là pour chanter, l'a rejoint son micro, l'a tourné deux fois autour – il cherche ses marques avez-vous marmonné à mi-voix pour vous-même, de toutes les manières dans la tempête force 10 vous auriez pu hurler, personne ne vous aurait entendu – vous vous l'imaginez déjà en iguane ( mais en plus déchiré ), mais non, s'accoude au cromi, n'en bougera plus de tout le set, vous prend l'air inspiré de Jim Morrison, et vous entonne des chants de guerre totale et de scalps à vif avec l'air de réciter des patenôtres.

    Reste les deux autres cas, beaucoup plus problématiques. Un comportement rare, qui intrigue les scientifiques, en terminologie médicale l'on nomme ce genre de phénomène : zombiidie alternative, plus explicitement nous parlerons d'échange de personnalité. Je simplifie : le bassiste se prend pour le lead guitar. Normalement devrait placer ses lignes de basse comme le pêcheur qui s'occupe de ses cannes à pêche, pénardos sur son tabouret, ben non, n'en finit pas de triturer le moulinet. L'entremêle les fils de multiples manières, vous invente de ces nœuds de serpents dont jamais personne avant lui n'avait pensé à oser la possibilité de l'existence. Un instable, incapable de rester tranquille dix secondes, brise tout, casse tout, mélange tout, d'une incohérence redoutable, soyons honnête le résultat n'est pas détestable, l'est même des plus incroyablement inventifs, mais enfin ces poses de guitar-heros, sûr qu'il a de la prestance, est-ce bien raisonnable ? Le deuxième membre de ce couple transgressif n'est guère mieux loti. Normalement c'est le soliste. L'adopte instinctivement la cambrure du bassiste voûté sur sa basse. Baisse la tête, l'on ne voit plus que ces cheveux frisés, et c'est là que l'on peut juger du désastre. Un monomaniaque, un miauleur de riffs, un catapulteur de riffs, un répétiteur de riffs, je vous prie d'excuser ces répétitions, mais c'est un obnubilé du riff, un fanatriff, vous en invente un toutes les dix secondes, des pointus qui vrillent les oreilles, des ultra-soniques qui vous grillent la comprenette, des aigus qui vous trillent le tympan, le pire c'est qu'en catimini vous adressez une prière au bon dieu pour qu'il n'arrête jamais.

    Vous ne voyez peut-être pas le tableau mais vous l'entendez. Des possédés, des déments, des frères kramés du zof, le rock'n'roll s'est abattu sur les 2Sisters comme la misère sur les pauvres, la vieillesse sur les retraités, la maladie sur les éclopés et l'impôt sur le peuple. Z'ont les titres qui marchent avec : Wake Up, Booze & Pills, Down, Rodeo Sex, autant de cancrelats électriques qui squattent à jamais votre cerveau et commencent à grignoter la matière grise que vous n'avez pas. Dégâts irréparables. Et bien entendu, vu le charivari du public tout le monde s'en moque et en redemande. Du rock destroy comme vous en rêvez, comme vous en crevez quand vous n'avez pas eu votre dose hebdomadaire.

    Little 2Sisters don't you kiss me once or twice !

    BRAIN EATERS

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    La malédiction des Brain Eaters tombe sur nous. Inutile de prier pour notre salut. Le diable ne reconnaîtra aucun de nous, c'est ainsi que nous verrons la double perfidie du Devil. In Disguise. Heavy JC est à la guitare et sous sa casquette. Spunky le premier morceau est pour lui, pour nous montrer ce qu'il peut faire à la guitare, un petit instru en guise d'intro sixties-rock pour se dégourdir les doigts, et nous mettre dans l'ambiance festive des vacances insouciantes. Terminé, Prof Boubou prend le micro. Ne soyez pas induit en erreur par le majestueux titre de prof, n'a pas ouvert la bouche qu'il saute déjà comme un zébulon sur des ressorts en titane, ce qui ne l'empêche pas par la suite de s'époumoner dans le micro, doit posséder deux réseaux corporels totalement autonomes et indépendants l'un de l'autre, le vocal stentor et le physique gymnastor. Soyons scrupuleux, ses collègues se révèleront être de véritables pousse-au-crime, lui envoient des scuds qui vous vident l'appartement du Motel Hell à la dynamite, lui lancent aux trousses un Lobo Loco furieux, l'inscrivent d'office dans un Jaybird Safari mortel. Du coup Boubou met les bouts, se mêle à la foule ondoyante, se sent pousser des ailes, et s'en va se percher sur le comptoir, je ne le vois plus, l'a disparu, certes on l'entend encore roucouler et glousser à grand gosier, mais cette subite évaporation demande enquête, n'est pas loin, funambulise tout le long du bar, doit se prendre pour un mannequin de chez Dior qui défile sur un tapis rouge, n'en a pas la maigreur étique, mais il exsude d'un tel charisme chamanique qu'on lui pardonne. Rejoint d'un saut allègre le plancher des vaches depuis lequel le public en délire l'admirait déambuler entre les verres sales, les coupes vides, rejoint la scène, l'a une déclaration nécessaire à la survie générale à proclamer, c'est court mais efficace : les Brain Eaters vont avoir l'honneur de nous interpréter Wham Bam Bam, le wham je ne sais pas, mais le Bam Bam nous l'administrent à haute dose, Megadom aux drums tape à fissurer le macadam et Muskrat écrase les débris d'une basse excavatrice. Le combo tourne à fond, éprouve – officiellement – le désir d'atténuer la chienlit, ce sera Cool It, Baby, officieusement entre nous, une tuerie aussi énervée que la précédente, à arracher les platanes de toutes les cours de récréation de France et de Navarre. Le set se termine en un pandémonium effroyable. Ont dû gratifier les fans enthousiastes de trois rappels, sans quoi dans l'exaltation générale ils risquaient le lynchage collectif. Que voulez-vous, c'est de leur faute, ça leur apprendra à donner le mauvais exemple, pour un peu ces Brain Eaters on les bouffait tout crus.

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    Damie Chad.

    ( Photos : FB des artistes )

     

    KRONIK N° 14

    ( Septembre 2017 )

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    SYL / NEMO / KEN MALLAR / JP TOM & ALEXIS HASSLER / MIMI TRAILLETTE / VIRGINIE B &BENJOSAN / JOKOKO / EL PRIMATE & PIERRE TURGY / CAMILLE PULL - KENNY OZIER – MARCO RICARDI / AURELIO / CHESTER & MO/CDM / MELI / GROMAIN / BEUH & LENTé CHRIST / MADAME GRULIK / TUSHGUN / GWEN TOMAHAWK / PAT PUJOL / AMAURY & EMILIE.

    Je tiens mes promesses, Jokoko la semaine derrière, Kronik ce coup-ci. Jokoko encore aux manettes. L'est le président de l'Association qui regroupe un ramassis éhonté d'artistes punktoëzidaux, qui depuis dix ans maintiennent en vie envers et contre tout cette revue semestrielle. N'ont pas dû manger tous les jours durant ces longues années, des affamés, pour leurs dix bougies, se sont offerts le gueulet(h)on de l'année, nos mitrons ont mitonné un spécial-bouffe !

    Juste un problème. Epicé. Rien qu'à regarder les couleurs, vous courez aux gogues rendre tripes et boyaux. Font la cuisine aux colorants. Confitures de roses pétants et yaourts bleu-pétunia. Oranges pourris, verts crus et jaunes blets. Ne sont pas amis-amis avec le pastel, préfèrent le flashy flamboyant. Pour la barbaque, la servent saignante, abattue sous vos yeux, une préférence pour la chair humaine, mais ne sont pas racistes, vous niaquent tout aussi bien le chien et le chat, quant à la pomme ils vous la croquent avec le serpent.

    Pas très ragoûtant, tous ces dessins qui ondulent de partout et qui grouillent de gruaux mal cuits, vous en prendrez bien un chouïa, et ma foi vous devez vous avouer que ce n'est pas mauvais, vous vous étranglez à chaque bouchée, ça vous arrache la gueule, tant pis, vous y revenez et réclamez du rab. Philosophiquement parlant, vous vous apercevez que comparée à l'acte sexuel, la bouffe est beaucoup plus proche de thanatos que l'éros. L'on n'avale que du cadavre. Tout le monde y passe. Qu'on le veuille ou non. De toutes les manières le rêve fou du végétalien, le désir secret du végétarien, n'est-il pas le beef barbare, le steak tartare ? Au soleil vert écologique des films de science-fiction, nos bédéïstes substituent sans remords l'astre rouge sang de la chair non plus désirée mais déchirée.

    Punk's not dead. La preuve, à l'heure du véganisme triomphant, savent encore rire d'eux-même. Une BD qui se dévore des yeux. Toute crue. Bon appétit.

    Damie Chad.

    NEVERMIND ZE CUIZINE

    ( Février 2007 )

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    Du même acabit. Du même format. Du même esprit. Les risettes du dérisoire. Le risotto de la passoire. Se sont regroupés, toute une flopée d'argousins, j'ai même reconnu dans le menu de l'ours le nom de Larbi, le contrebassiste des No Hit Makers. Vous connaissez le proverbe chinois. Ne donne pas un poisson à l'homme qui a faim, apprends-lui à pêcher. Sagesse séculaire, mais à courte-vue. Le poisson cru, à part ces sauvages de japs... S'agit pas de pécho le cabillaud, faut encore le préparer. D'où cette idée d'un livre de boustifaille. Sérieux comme des papes, de véritables recettes, des vite-faites, bien-faites, ce ne sont que des punks, donc par définitions ils ne sont pas riches, z'ont peut-être des beaux culs mais ne sont pas Bocuse, des plats tout simples, économiques, peu d'ingrédients et roboratifs. Pour les très maladroits vous avez les pâtes à l'eau, pour ceux qui visent plus haut les lentilles fumées aux saucisses.

    Mais la cuisine, c'est comme la main verte, ou vous l'avez ou vous ne l'avez pas. Tout est dans la présentation. Les dessins, les couleurs, les commentaires, la gousse d'ail qui vous transforme le gigot d'agneau en délice. Des Dieux. Tellement bien parfumé que vous le dévorerez sans avoir faim. Et puis pour les punk-rokers, le maître-queux qui a préfacé la tambouille n'est autre que Schultz !

    Et surtout n'oubliez pas, c'est écrit sur le bandeau de couverture : '' Popote's Not Dead''

    Damie Chad.

  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 213 = KR'TNT ! 332 : ERVIN TRAVIS NEWS / MAKE-UP / KIM SALMON / DEJA MU / BILL CRANE / IAN DURY / JEAN-PIERRE ESPIL / JAMES BALDWIN

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 332

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    08 / 06 / 2017

     

    ERVIN TRAVIS NEWS / MAKE-UP / KIM SALMON

    DEJA MU / BILL CRANE / IAN DURY /

    JEAN-PIERRE ESPIL / JAMES BALDWIN

     

    ERVIN TRAVIS NEWS

    Longtemps que nous n'avons donné de nouvelles d'Ervin Travis. Pour une unique et simple raison : elles ne sont pas bonnes. La maladie – cette saloperie de Lyme - suit son cours. Ervin a tout essayé, traitements divers, clinique spécialisée en Allemagne, docteurs en tous genres.

    C'est une vidéo sur You Tube. Qui excède à peine une minute. Réalisée par Ervin. Un Ervin fatigué qui annonce, qu'à bout de patience, il prend la décision de se soigner tout seul, par lui-même, puisque toutes les formes de médecines n'ont réussi à éradiquer les méfaits de la sale bestiole.

    La voix éteinte, la mémoire défaillante, Ervin parle et promet de nous refaire signe ...to be continued... comme il dit... deux ans que la maladie est devenue insupportable... mais l'homme se bat et malgré une énorme lassitude fait toujours front...

    De tout coeur avec toi, Ervin.

    Keep Rockin' Till Next Time !

    Make up your mind

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    Faut-il qualifier Ian Svenonius d’activiste ? Oui, et pas seulement pour son plan de destruction de l’Amérique en treize points qui date du temps de Nation Of Ulysses, mais surtout pour son rôle de propagateur du gospel yé-yé au sein des Make-Up, groupe artefact d’action directe capable de taquiner le tabernacle et de magnifier le manifeste. Ce gang fit de sérieux ravages dans les rangs des années quatre-vingt dix, au siècle dernier. Bonnot Svenonius et sa bande écumaient les scènes à bord d’un tacot fou et canardaient de quinconce, sans aucune pitié pour les connards boiteux. En réalité, le Raymond la Science de Bonnot Svenonius était une grooveuse sirupeuse, Michelle Mae. Tout l’art make-upien reposait sur l’excellence de son bassmatic famous-flammy. À l’arrière du tacot fou se trouvaient deux autres graines de violence, Steve Gamboa, un bat-le-beurre d’origine vaguement orientale, et un certain James Canty trouvé dans une cantine.

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    Après des années de silence, Ian Svenonius et ses activistes rejaillissent dans l’actualité de façon tout à fait inespérée. Les voilà à l’affiche du Cabaret Sauvage, l’endroit le plus rococo de Paris. Ian prend un petit bain de foule avant de rejoindre son gang sur scène. Ils portent tous les quatre des costumes en lamé or. Un nouveau batteur a remplacé Steve Gamboa.

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    Dès les premières mesures, Ian et son gang mettent le cabaret à feu et à sang. Ils réveillent les démons de cette vieille soul blanche qui les rendait uniques. Le feu sacré est intact, Ian jerke sur scène comme à l’âge d’or. Michelle Mae pulse paisiblement son groove de funk et nous voilà plongés dans un spectacle digne des grandes Revues américaines d’antan. Ian fait le show, il james-brownise le funk blanc, il shake ses shooks avec des bonds blackés d’or en double ciseaux, il performe son show et chitline l’entertainment avec un mépris total des lois de la gravité.

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    Tu veux voir le Christ marcher sur l’eau ? Vas voir les Make-Up et tu verras Jesus Svenonius marcher sur une mer de mains tout en prêchant le gospel yé-yé. Il traverse plusieurs fois la salle sur la mer de mains, et des centaines de gens font des photos. C’est tout ce qu’il reste à faire : des photos. Pourquoi faire ? Pour faire des photos. Mais à quoi ça sert de faire des photos ? Mais à faire des photos, c’est déjà pas mal. Que te faut-il de plus ? Alors ça smarphotte de partout. Ian Svenonius marche sur une mer de smartphones. Des fois qu’on manquerait de preuves. Oui, il a marché sur une mer de smartphones. Le monde entier doit le savoir. Le monde entier doit le voir. Des milliers de smartphones photographient la mer de smartphones. On se croirait dans Fantasia chez les ploucs.

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    Pendant ce temps, les trois autres Make-Up tiennent bien le beat en laisse. Pas question de le laisser partie à vau-l’eau, au hasard des courants. Ramené sur scène par une sorte de ressac, Ian reprend son infernale partie de Saint-Guy. Ouh ! Il jerke pour dix, ouh ! Il shake comme un beau diable, il rallume l’antique brasier des Make-Up !

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    La foule ovationne ce piccolo diabolo sorti d’une Pandora box de beat doré, ce Mister Pan Dynamite de deepy DC, Ian fait le show et réinstalle les Make-Up au sommet d’un Olympe de la modernité. On les savait invincibles depuis vingt ans. C’est toujours une bonne chose que de voir une vérité jaillir du buisson ardent.

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    Oui, car ce qui a toujours distingué les Make-Up du troupeau bêlant des groupes garage, c’est précisément la modernité. Ils n’ont pas enregistré beaucoup d’albums, mais chacun d’eux frappe par la vitalité de son parti-pris.

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    Un portrait de grooveuse sirupeuse orne la pochette du premier opus cubitus du gang, Destination Love, paru en 1996. Et si par malheur on retourne la pochette, on sera frappé de plein fouet par une photo de la bande à Bonnot Svenonius au grand complet. Les voilà parés de coiffures arrogantes, de chemises en soie et de cravates du plus beau noir. Black on black, baby. Sur ce disque, ils se livrent à l’exercice périlleux du jerk de funk garage gratté sec et chanté avec la pire aménité qui se puisse concevoir ici bas. C’est en tous les cas ce qu’inspire un «Here Comes The Judge» qui ne doit rien à Shorty Long. Avec «They Live By Night», ils ne font qu’une bouchée du garage. Ils grattent ça aux accords de Gloria, baby low, avec une jolie frénésie. Bonnot Svenonius chante le plus souvent à l’orfraie d’eunuque volage. Il ne respecte aucune loi, il ne revendique ni dieu ni maître, sauf peut-être James Brown. Le groupe joue sans aucune concession, et se veut affreusement dépositaire de limon. Avec «We Can’t Be Satisfied», Bonnot Svenonius devient une sorte de screamer hors d’âge. Il tâte encore le pouls du garage d’anticipation avec «How Pretty Can U Get» et amène «International Airport» à l’hypno tendancieuse. Mais le hit de cet album insoumis se cache en fin de B : back to the gospel yé-yé avec «So Chocolately/Destination Love». Eh oui, Bonnot Svenonius transforme le moindre balladif en torrent d’effluves, en geyser d’effusions cognitives, en rupture d’anévrisme, en vertigineuse noyade de chars de combat dans la Mer Rouge.

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    Ils passent au live dès le deuxième album, After Dark, enregistré à Londres au Fine China. Heureuse initiative ! On retrouve en effet la dynamique du gang sur scène. Dès l’intro, Bonnot Svenonius hennit comme un étalon sauvage et il enchaîne avec «Can I Hear U Say Yeah» qu’il screame jusqu’à l’os du genou. Si on aime le raw, on est servi. S’ensuit un «Blue Is Beautiful» exacerbé et irrité jusqu’au sang. La bande à Bonnot Svenonius nous plonge dans une fantastique ambiance d’exaction maximaliste. Il va chercher l’At the tone à la glotte sanguinolente et hurle à la hargne blanche. Le «Gospel 2000» qui ouvre le bal de la B permet de souffler un peu, même si Bonnot Svenonius glapit plus que de raison. Sur ce disque, tout reste incroyablement rampant. Il reviennent jerker le garage funk avec un «RUA Believer» solidement syncopé. Ils ont un autre album live, le fameux Untouchable Sound paru beaucoup plus tard, en 2006, enregistré au Black Cat Club de Washington DC en l’an 2000. On y retrouve l’énorme «Save Yourself», que la grooveuse sirupeuse joue sous le boisseau, un cut très africain dans l’esprit et enrichi des chœurs d’une Ophélie allongée au fond du ruisseau. Bonnot Svenonius s’y distingue en hurlant comme Iggy. Il règne dans la musique des Make-Up quelque chose qui relève de l’ordre de la grande solidité. On trouve aussi sur cet album une belle version de «They Live By Night» montée sur un groove hypno et troué de part en part par un killer solo de James Canty. Si on aime le joli groove de basse, on se régalera du «The Bells» niché en B. James Canty revient faire une trouée sauvage dans ce pauvre groove. Il s’y adonne à son jeu favori : le solo de libre-cours sans foi ni loi. Bonnot Svenonius nous chante «Born On The Floor» comme un prophète, comme un vrai harangueur de foules, un mystique du désert de Gobi. On sent le possédé. Et puis tout bascule dans l’Orange mécanique avec «C’mon Let’s Spawn», car le solo qu’on y entend est celui d’un droog.

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    On trouve un peu de tout, sur Sound Verite. Du funk et du dub. Oui, «Don’t Tell It Like It Is» sent bon le bon dub, car c’est amené au beat narcotic, de façon inquiétante, sous le boisseau. Et le funk ? Il se niche en B dans l’impérieux «Hot Coals». Bonnot Svenonius y fait son James Brown et il a raison, car il en a largement les moyens. Oh on trouve d’autres petites merveilles sur l’album rouge, comme par exemple «If They Come In The Morning» que Bonnot Svenonius chante au timbre éteint. Le gang s’installe dans le groove insidieux, celui qui cache bien ses intentions. Peu de gens chantent aussi bien à l’agonie. On reste dans la même ambiance hitchcockienne avec «Make Up Is Lies», car notre profanateur préféré y crée les conditions de la psychose yé-yé. Et le «Gold Record Pt1» qu’on trouve en B s’enfonce dans l’ombre d’une belle menace urbaine, bien louvoyé au petit groove funky. Sur cet album, tout reste d’un niveau égal, sans crises ni montées brutales de fièvre.

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    S’il faut emmener un album des Make-Up sur l’île déserte, c’est peut-être In Mass Mind. Oui, car quel album ! Si on en dresse l’inventaire, on y trouve un coup de génie, une énormité, un classique de r’n’b, un froti d’antho à Toto et deux modèles de scream. Le coup de génie se niche au bout de la B : «Black Wire Pt 2». Dans le genre coup de génie, il est difficile de faire mieux. Si on apprécie les énormités, alors il faut se jeter sur «Joy Of Sound», véritable hit de Soul insistante, solide comme une dague en acier de Damas. Le froti de rêve s’appelle «Caught Up In The Rapture». Voilà un slowah d’une rare intensité et screamé avec une science innée de l’amour physique, sous un satin de nappes d’orgue chaudes. L’amateur de scream se régalera de «Live In The Rhythm Live», une horreur juvénile montée sur un gros groove bien gras. Bonnot Svenonius y screame comme le démon qu’affronte l’Exorciste. Franchement, il est avec James Brown le plus puissant screamer d’Amérique. Il récidive avec «Do You Like Gospel Music», screamé à la vie à la mort avec du pur Get down on your knees/ Please do you like it/ Do you like what we do - Quant au fan de r’n’b, il se goinfrera de «Drop The Needle», car vraiment, dans le genre hot Soul de cold rice, on ne trouve pas mieux, sauf peut-être chez James Brown. Voilà un album qu’il faut bien qualifier d’infernal.

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    On trouve deux véritables coups de génie sur Save Yourself paru en 1999, à commencer par le morceau titre, monté sur un riff de bassmatic oh yeah et chanté à la coulée de boue de Soul. Ce mec est vraiment très fort. Les chœurs interfèrent de façon brûlante. Quel extraordinaire panier de crabes ! Quelle volupté ! Quelle finesse diabolique ! Ian mène son bal au groove insidieux, à coups de halètements et de relances infernales. Voilà ce qu’il est convenu d’appeler une merveille d’intelligence svenonienne. L’autre coup de génie de cet album est la reprise d’«Hey Joe». S’il est bien un cut intouchable, c’est celui-ci. Qui oserait reprendre ce chef-d’œuvre hendrixien, à part Ian Svenonius et Michelle Mae ? Elle l’attaque au chant et Ian la rejoint avec une voix d’archevêque au bord de l’orgasme. Ils duettent comme pas deux - I’m gonna go to Mexico - et Ian chauffe cette fabuleuse version à blanc. Mais attention, ce n’est pas fini, car «C’mon Let’s Spawn» reprend le mythe du catfish. Oui Ian veut être un big fish in a small pond, pure métaphore sexuelle, et il s’y prend de manière totalement spectaculaire - C’mon babah ! - C’est relancé aux solos d’instrus indéfinissables, avec des cuivres en veux-tu en voilà. Ils inventent pour la circonstance le funk désespéré, et le coulent dans une véritable dégelée d’énergie carabinée. Avec «White Belts», il fait du groove de confrontation. Il l’explose même au scream de white trash. Puis, avec «The Prophet», il se livre à un petit exercice de speed talkin’ un peu énervé. Il tente parfois de créer des ambiances spectaculaires, comme dans «I Am The Pentagon», mais ça ne marche pas à tous les coups. Son Pentagon est un peu cousu de fil blanc. Par contre, il est capable d’horreurs de garage exacerbé du type «(Make Me A) Feelin’ Man». Ici, l’implacable Svenonius en veut au monde entier. Cette belle énormité roule sur un drive de basse terrible. Si l’on cherche une illustration musicale de la puissance nucléaire, c’est là.

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    Le dernier album en date des Make-Up est une compile intitulée I Want Some. Voilà encore un disque indispensable, car d’une densité assez rare : quatre faces bourrées à craquer de garage d’anticipation insidieux du type «Blue Is Beautiful» et «Type-U-Blood», chantés à la petite hurlette concomitante et subtilement nappés d’orgue. On retrouve aussi l’excellent «RUA Believer» chanté à la glotte allumée. Tiens, voilà un cut mythique, le fameux «Free Arthur Lee», joué au beat de gospel yé-yé, même ampleur cabalistique que l’«Out Demons Out» d’Edgar Broughton.

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    Le gang invente un genre avec «Untouchable Sound» : le modern savaged raunch of soul garage. Franchement, Bonnot Svenonius vaut tous les grands screamers blacks. Il refait son James Brown avec «Substance Abuse» - Get on the right track - Il connaît toutes les ficelles du black power. Et il termine sa B avec un extraordinaire «Have You Heard The Tapes», insidieux au possible, hanté par les chœurs de Michelle Mae. Si ce n’est pas un hit, alors qu’est-ce que c’est ? Le morceau titre se trouve en C et c’est le meilleur groove de funk blanc qui se puisse imaginer ici bas. Michelle tricote son groove au coin du feu alors que Ian l’implore - I want some/ Gimme some - Encore un hit avec «The Choice», balladif d’une fantastique ampleur mélodique - You put my head through the water - On se régalera aussi du jeu de Steve Gamboa dans «Born On The Floor», oui, c’est un excellent drum-beat de gros et de détail. Les Make-Up avancent invaincus dans leur monde ténébreux. En D, on trouve encore de quoi dérouter des cargos, avec ce vieil «Hey Orpheus» monté sur l’un de ces grooves de petite harangue autorisés à paraître à la cour. Encore plus déroutant, ce «Grey Motorcycle» poppy et baroque que Bonnot Svenonius s’en va chanter là-bas, dans le rougeoiement du crépuscule des dieux. Oh mais ce n’est pas fini car voilà une autre merveille digne du cabinet de curiosités d’Honoré d’Urfé : «Every Baby Cries The Same», battu sévèrement jungle, nappé d’or fin à l’orgue et rehaussé d’une délicate couche de démesure imprévisible. Steve Gamboa y bat le beat de drums & fifes du «Fast Line Rider» de Johnny Winter. Voilà un objet sonique stupéfiant. Bonnot Svenonius termine ce festin avec un «Little Black Book» chanté au chuchotis intimiste. Il crée ainsi les conditions du bien-être parental et dépose son cut dans l’écrin rouge du bonheur familial.


    Signé : Cazengler, démaquillé


    Make-Up. Cabaret Sauvage. Paris XIXe. 31 mai 2017
    Make-Up. Destination Love. Live At Cold Rice. Dischord Records 1996
    Make-Up. After Dark. Dischord Records 1997
    Make-Up. Sound Verite. K 1996
    Make-Up. In Mass Mind. Dischord Records 1998
    Make-Up. Save Yourself. K 1999
    Make-Up. Untouchable Sound. Sea Note 2006

     

    Kim est Salmon bon - Part 2

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    Oh bien sûr, le Kim Salmon d’aujourd’hui n’a physiquement plus grand chose à voir avec le Kim du temps des Beasts. Disons qu’il a pris un petit coup de vieux, comme tout le monde. Mais sur scène, il en va autrement. Le spectacle qu’il offre sur scène relève de l’absolue perfection. Kim Salmon propose aujourd’hui une sorte de Magical Mystery Set, une espèce de Mad Doggin’ sans Englishmen, un killer set of it all, oui, une sorte de Swamplanding on the moon, un back to the basics balls of God from down under, un hillfest over yonder, un Solid Gold Hell d’une heure trente, un jive surrealistic d’ombilic scientific, un Script d’essence divine, une prestation de cador et d’argent, un fabuleux bouquet de glam et d’année érotique. Il n’est pas nécessaire d’être un vieux fan des Scientists pour apprécier un tel set. En 1978, Kim Salmon s’imposait déjà par sa modernité, au sein des Scientists. Quarante ans plus tard, il s’impose avec la même modernité, avec le même sens aigu du hit underground. Alors, bien sûr, on glosera éternellement sur les vertus du hit underground, qui contrairement au hit mainstream, a la décence de ne pas vendre son cul. Mais en même temps, c’est en vendant son cul qu’on achète des Rolls et des maisons à la campagne.

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    Le débat est ancien, il remonte à l’antiquité, un temps où les poètes grecs underground crevaient de faim dans les bas fonds pendant que les courtisans, les Stong de l’époque, s’empiffraient aux banquets qu’organisaient les princes de la cité. Le destin du poète underground reste cruel. Kim Salmon joue dans des bars et attire une quarantaine de personnes, qui heureusement pour la plupart sont des fans et de vrais admirateurs, ce qui est un avantage, si on raisonne en termes de cohérence. Il est aussi vrai qu’on vit un temps où la problématique des légendes ne veut plus dire grand chose. Que reste-t-il des parfums d’orient lorsqu’on ouvre les portes aux quatre vents ? Que peut vouloir dire le mot légende dans le néant tourbillonnaire contemporain ? La gratuité noie les poissons dans l’eau, on se demande même si les artistes vont encore avoir du sens d’ici quelques années. Quelle résonance peut avoir un hit comme «Swampland» aujourd’hui ? Sur scène, Kim Salmon le chante toujours avec intensité, les yeux fermés, il part à la découverte d’un monde qu’il nous offre en partage. Tout sonne incroyablement juste chez lui. On s’étonne même de voir un vieux coucou comme «Frantic Romantic» vieillir aussi bien. Ses chansons tiennent d’autant plus la route qu’il a fait le choix d’une extrême sobriété en termes de backing band : sa section rythmique basse batterie est un modèle de discrétion. C’est justement le contraste qui existe entre la qualité des chansons et la sobriété de la formule qui rend ce set tellement fascinant. Il semble qu’un exercice aussi périlleux soit réservé aux très grands artistes.

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    Il enchaîne ses hits comme des perles. Il a de quoi se fournir, car sa discographie ne compte pas moins de 27 albums, si on compte les Scientists, les Beasts, les albums solo avec les Surrealists, avec Spencer P. Jones ou Ron Peno, et Precious Jules. Il tape dans son dernier album My Sctipt pour balancer ce monster gorgé de fuzz glam qu’est «Already Turned Out Burned Out» et qui tourne vite à l’élévation mystico-sonique. Il en tire aussi l’effarant «Gorgeous And Messed Up», l’un des ces cuts qui redonnent un peu d’espoir aux gueules cassées rentrées du front. Il en sort aussi l’implacable «Destination Heartbreak». Les choses deviennent vite compliquées avec un mec comme Kim, car tout chez lui est implacable. Pas facile de faire des choix, avec un coco comme Kim. Il joue toujours l’infernal «Cool Fire» qui date du temps des Beasts, du temps où il ne s’appelait pas Jacky et qu’il ne chantait pas la chanson morose. Alors bien sûr, on n’échappe ni à «We Had Love» ni à l’imputrescible «You Only Live Twice» qui referme la marche. Côté reprises, Kim n’est pas chien : un coup de «Je T’aime Moi Non Plus» pour commencer et, pendant le rappel, un coup de «Chinese Rox», pour que les choses soient bien claires.

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    Deux incidents rigolos ont bien pimenté la soirée : Kim n’avait pas de son au micro pour chanter son hommage à Gainsbarre. Une panne. Il dut quitter la scène pour attendre la réparation. Comme on se trouvait au Havre, tout s’est bien passé. Et puis en fin de set, un horrible connard lui a piqué sa set-list. Kim semblait drôlement embêté : «Somebody stole the set-list...» L’horrible connard dut la restituer. Il restait en effet une dizaine de cuts pour le rappel. Mais comme on était au Havre, les choses n’allaient pas en rester là : on vit un peu plus tard l’horrible connard se diriger à petits pas vers la petite table où Kim signait ses disques. Oh, il n’avait pas grand chose à proposer, son dernier album, My Script et E(a)rnest, miraculeusement réédité par Beast, le petit label de Rennes. Eh bien, Kim fit un sacré cadeau à l’horrible connard. En se penchant par dessus son épaule, on vit ce qu’il écrivait sur la pochette blanche d’E(a)rnest : «To my favorite set-list thief», ce qui est tout de même exceptionnel, de la part d’un homme qui sort de scène vidé comme un lapin.
    Bon bref, nous avons constitué une petite équipe autour d’une amie qui vivait vers la plage. Alors après sifflé l’habituelle ribambelle de verres de pinard dans ce bar béni des dieux, nous décidâmes de ne pas reprendre la route pour rentrer à Rouen. Nous cherchâmes donc un arabe encore ouvert pour s’y fournir en litrons et allâmes attendre le lever du jour dans le fameux appartement qui donnait sur la mer, effectivement, mais de quinconce. Afin d’observer cet obsessionnel souci de cohérence, la soirée devait impérativement rester magique. Oh, elle le fut bien au delà des espérances, car figurez-vous qu’à un moment donné, il fallut sortir Jude, la petite chienne qui devait son nom aux Beatles, et donc, au cœur de la nuit, sur la plage déserte du Havre, sa maîtresse, ivre de liberté et de vin mauvais, entonna à pleins poumons le premier couplet d’«Hey Jude». Ce fut l’un de ces moments loufoques et complètement inespérés qui font la grandeur de la vie sauvage.


    Signé : Cazengler, Kim Kon


    Kim Salmon. L’Escale. Le Havre (76). 2 juin 2017
    Kim Salmon ( Part 1 ) on KR'TNT ! 314 du 02 / 02 / 2017

     

    BAM / MALAKOFF / 03 – 06 – 2017


    DEJA MU / BILL CRANE

    Faut une première à tout. Jamais mis les pieds à Malakoff. A la sortie du métro l'on se croirait en plein milieu d'une ville de province, rues étroites se coupant à angles droits. M'attendais à un bâtiment important mais non, contrairement à ce que je croyais la BAM n'est pas la bibliothèque municipale d'une cité qui dépasse les trente mille habitants, mais un modeste local situé en contrebas du cul-de-sac d'une étroite allée. BAM, Bibliothèque Associative de Malakoff, pas de faute d'orthographe s'il vous plaît, vous me ferez le plaisir d'inscrire le A majuscule dans un cercle sur un fond noir.
    C'est rempli de livres et de gens sympathiques. A vue de nez et à flair suraigu de rocker, doit pas y en avoir beaucoup qui ont voté pour les délices de la société libérale capitaliste au joli mois de mai dernier, néanmoins beaucoup moins exaltant que celui du millésime 68. Buffet d'auberge espagnole ouvert à tous dans la petite pièce d'entrée, et puis la grande salle aux murs tapissés de livres. Ici Oui-Oui aurait repeint sa célèbre voiture jaune en rouge et noir, je recopie sans vergogne selon le saint principe libertaire de réappropriation culturelle quelques bribes d'un extrait du tract de présentation : «  dans une optique anti-autoritaire... thématiques touchant aux luttes sociales d'émancipation à l'histoire des moments révolutionnaires et à la critique des mécanismes d'exploitation, d'oppression et de domination », voilà qui est clair comme de la poudre noire auraient écrit Laurent Tailhade et Octave Mirbeau... Avant de me coller à un rayon de bibliothèque pour assister au concert, je vérifie le contenu du rayonnage : Fonction de l'Orgasme ( un titre prémonitoire foutrement rock'n'roll vous en conviendrez ) de Wilhelm Reich et trois gros tomes à couverture noire ( tiens donc ) d'Elisée Reclus, notre géographe anarchiste possédait un nom qui ne correspondait guère à sa pensée, bon on n'est pas ici ce soir pour refaire le monde – quoique – contentons-nous de lui inoculer le virus pathogène du rock'n'roll. Pour reprendre une expression dur trac  présentatif, ce soir ce sera cocktail – Malakoff.

    DEJA MU

    make-up,kim salmon,déjà mu,bill crane,ian dury + jeff jacq,jean-pierre espil,james baldwin


    Soyons précis la moitié de Déjà Mu. D'habitude sont deux, Ludovic Montet officie aux timbales mais ce soir nous n'aurons que Phillipe Bellet et sa guitare. Electrique. Importante précision. Car je qualifierais sa musique de folk urbain, mais l'on n'est loin d'un gratouilleux à guitare sèche et brouillonne. Une Hagström suédoise couleur de neige. De très loin les yeux fermés ça ressemble à une Gretsch et ça vous émet un son clair d'un tranchant exemplaire qui se prête à merveille au toucher subtil de Philippe Bellet tout en notes élancées et ruptures évaporantes. Chante en anglais, présente donc en quelques mots chaque morceau, chroniques de la vie ordinaire, comme la suite de ces trois titres, issus du premier CD, qui raconte l'attente d'une jeune damoiselle par un lonely guy, évidemment tout se passe dans la tête puisque la miss a dû trouver mieux ailleurs, et l'on a droit à trois tableaux des plus cruels, un triptyque doux-amer que l'on pourrait intituler dream, beers and disillusionment...
    Une voix captivante, si vous ne comprenez pas vous suivez quand même, les inflexions suffisent, pas du tout nasillarde à la Dylan, au contraire très pure, mais celle d'un raconteur qui vous emporte avec lui dans les tribulations indociles du vécu moderne. Tient l'auditoire sous le charme. Du serpent qui vous fait les yeux doux avant de vous mordre. L'a beaucoup écouté les américains, s'est totalement approprié cette manière de décliner le vécu en mots simples porteurs d'une pertinence quasi-hallucinatoire propre à cette façon de témoigner de la réalité du vécu d'un individu qui par cette magie incantatoire inhérente aux racines du blues, de la country, et du folk – vous le transforme en type archétypal du comportement de tout un peuple historial et jusqu'à l'incarnation universelle de toute expérience humaine.
    Nous n'aurons droit qu'à huit titres, huit moments d'extase sonore, une voix qui distribue humour et dérision, espoir et obstination, qui fore fort en vous, vous transperce, vous émeut sans trop exagérer car la vie est est un manège accaparatoire trop fascinant pour perdre son temps à pleurnicher et à s'apitoyer sur soi-même. Philippe Bellet possède cette qualité naturelle de rentrer de plain-pied dans l'intimité collective du public à qui il s'adresse, ne serait-ce que ces quelques mots, lorsqu'il s'accorde, qui ouvrent en toute simplicité une complicité qui n'a rien de racoleuse. Réussit durant une quarantaine de minutes à nous promener dans les grands espaces de notre exiguïté. Applaudissements chaleureux d'un public définitivement conquis.


    Damie Chad.

    THE WORK'S ALL DONE / DEJA MU
    ( Grandma's Records / 2016 )

    THAT SONG IS GOOD / HUMAN BEINGS ARE LOSERS / HOLLY CHANCE / SWEETY DALE / UPSTREAM OF THE RIVER / GO UP NOW ! MILK SOUP / 115 TH DEJA MU'S DRUM / THE WORK'S ALL DONE / GLORIOUS

    PHLIPPE BELLET : guitars + voices / LUDOVIC MONTET : drums + voices.

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    That song is good : intro à l'espagnole et la voix guillerette qui monte en épingle, ton de la plaisanterie, arrêts brusques, descentes de cordes, c'est fini. Non ça ne fait que commencer, des surimpressions de voix qui miaulent en chœur et c'est parti pour un grand orchestre de cordes qui éclatent en final, les timbales qui pédalent, la mer qui monte, tout qui s'affole et qui s'éteint après une espagnolade qui vire à la sonnerie de téléphone, et tout repart comme en quatorze pour s'achever, par devoir plus que par envie. Human beings are losers : message plus grave, mais pas dramatique, l'on monte vers le ciel et l'on avance sur une rythmique des plus heureuses. On ne va quand même pas pleurer sur cette amère constatation. On le savait depuis longtemps. Holly chance : joyeux bordel, le timbalier au fond qui imite les castagnettes, la guitare qui se fait entendre, elle est électrifiée ne l'oublions pas, la voix qui se superpose et bêle comme une brebis perdue tandis que le cordier pickinge à qui mieux-mieux. Encore une fois quand vous croyez que c'est terminé, ça s'échappe comme une portée de chatons qui s'enfuient de la corbeille maternelle afin explorer le vaste monde. Sweety dale : des entrecroisements à la Beach Boys qui surfent sur leurs propres vagues. Des cordes nostalgiques qui insistent pour qu'on les remarque, des raclements de cymbales, tout s'estompe. Upstream of the river : la batterie au premier plan, mais les cordes s'avancent et passent devant, un intermède de batterie jazz de trois secondes, la voix qui se précipite, les cymbales qui insistent, la rivière coule à gros flots, pluie de printemps, le débit s'accélère, eaux fuyantes et roulements d'épaves rythmiques emportées vers l'estuaire, rencontre des grosses vagues de la mer. Go up now : débute comme une chansonnette innocente, un rythme qui persifle, la voix qui joue à saute-moutons et la guitare qui couacque dans le bivouac des pâturages. Montée en gradation, l'on atteint les hauteurs démesurées des alpages. Pas d'affolement tout va bien. Et l'on repart tranquille en sifflotant. Vers le haut. Le paysage s'étend à l'infini. La descente sera précipitée. Milk soup : La voix devient humaine. Donne l'impression de jouer la sincérité. L'instrumentation se cristallise dans une urgence tant soit peu dramatique. On ne sait pas trop avec quelle sorte de lait est réalisé notre soupe. Tétines de vaches ou de chèvres ? Sein de femme ? Goûtez-y et donnez votre avis. 115 th Deja Mu's drum : lorsqu'il a joué en concert Philippe Bellet lui a donné une couleur beaucoup plus dylanienne. Mais ici une voix qui tinte agréablement, mange un peu les mots mais sans trop, juste pour suivre l'accélération nécessaire. Sereine confusion. La superposition des chœurs architecture un étrange ballet vocal pendant que le grand orchestre prend toute son ampleur. The work's all done : content de soi, le boulot est terminé. Voix espiègles, conjugaison de questions-réponses. Tout est bien qui finit bien. Pour les durs de la feuille on vous le répète à satiété. Le vocal connaît une extase des plus précises et tout s'accélère, à croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Glorious : Cordes triomphales, les cloches sonnent, le jour de gloire est arrivé. Peut-être pas tout-à-fait comme on l'aurait souhaité mais tout cela finira par s'arranger. Puisque l'on vous le répète. La guitare nous régale d'un hachis parmentier des plus savoureux.

    Différent de tout ce que l'on a l'habitude d'entendre. Original et scintillant. De la guitare en vrac, mais de qualité supérieure. Un interlude taquin dans la monotonie des jours. Masques et bergamasques du picking.


    Damie Chad.

    BILL CRANE ( I )


    Pourraient nous chanter la traviata, jouer de l'accordéon, psalmodier la messe en latin, crier et se trémousser par terre comme des vers de terre, s'essayer au psaltérion, s'acharner sur un vibraphone, que l'on s'en foutrait. L'on en avait eu la prémonition avec Philippe Bellet mais là avec ces quatre noisy boys, l'intuition devient certitude, l'acoustique est d'une limpidité exceptionnelle. J'avais eu peur en entrant, carrelage et deux baies vitrées, difficile de trouver pire pour régler une sono. Plus besoin de courir au Sun Studio de Memphis, ou de ressusciter le Rolling Stone Mobile Studio, la Bam est amplement suffisante. Comme quoi suffit de remplir les murs de bouquins et d'un faux-plafond bas du caisson sur sa moitié de sa surface longitudinale pour obtenir une clarté sonore hallucinante. Sans effort, parfait dès le premier essai du sound check m'avouera tout sourire Eric Calassou.

    BILL CRANE ( II )

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    Dans la Bill Crane party qui suit, donnez moi Pat le saxo qui n'y va pas mollo. Un sax dans un combo de rock'n'roll c'est un plus. Bien sûr qu'il y a sax et sax. Vous avez le fonctionnaire qui vous cocorite deux soli de trente secondes dans un set de vingt morceaux et qui se retire tout fier dans un coin du poulailler avec la sensation du devoir accompli de celui qui vient de sauver le monde de l'invasion des extra-terrestres, de temps en temps il laisse échapper un borborygme pour que l'on se souvienne de lui, et puis il y a ceux qui comme Pat mettent la main à la pâte, qui sont de véritables spagyristes de la modulation, qui ne cessent une seconde de barrir comme un éléphant en colère, qui vous entonnent le buccin des légions romaines à tout bout de champ, qui vous altèrent les artères de ces chorus longs comme des goûter d'enfant au pain sec et à l'eau, mais aussi goûteux que les sandwichs presleysiens au beurre de cacahuète, qui vous ont toujours un carreau d'arbalète à vous envoyer en pleine poire, le gamin hyperactif à qui ses parents ont oublié de refiler son demi-litre de théralène nécessaire pour avoir la chance de respirer un petit quart d'heure. Merci, maintenant passez-moi s'il vous plaît Gwen le bassiste. Un perfide. Ne bouge pas d'une oreille. Le mec tranquille qui agit en douce. Un redoutable. On ne l'a entendu que quatre fois de toute la soirée, les soixante secondes durant lesquelles pour des raisons qui n'appartiennent qu'à lui il s'est arrêté de jouer. C'est alors qu'on s'est aperçu de son importance, un peu comme si vous enleviez les chutes au Niagara ou si vous supprimiez la Tour Eiffel sur le Champ de Mars, le paysage se désagrège d'un seul coup, perd tout son intérêt, la forêt recule et le désert avance. Maintenant vous me ferez plaisir de me céder Bobo, le gars du fond qui ne se cache pas derrière sa batterie, la domine de toute sa stature, increvable, vous bat le beurre au lait de baleine, pas le genre de gus à en faire un fromage parce qu'il vous fabrique des tommes de gruyères sans trou, imparables, aussi denses que du granit, l'omniprésence incarnée, vous balance un swing aussi épais qu'un cargo qui dégaze ses soutes à pétrole en pleine mer un jour de tempête, l'a décidé de polluer la houle rythmique jusqu'à l'autre bout de l'océan et il s'acquitte de sa tâche avec une facilité déconcertante, vous jette d'abord les femmes et les enfants à l'eau à mille kilomètres des côtes mais qui bon prince leur lance un gilet de sauvetage pour leur apprendre à surnager. Bon ne me reste plus que Billy le guitariste, le fil-de-ferriste de la six cordes, le funambule sans balancier qui vous balance mordicus des riffs aussi tordus que les éclairs de Jupiter, se promène en déséquilibre sur les nuages de grêle, vous assène sur le sommet du crâne des grésils de chant haché à vous trouer la peau, à vous tatouer de votre propre sang.
    Bon ça y est, j'ai mes quatre flibustiers. Ne reste plus qu'à voir comment ils vont faire évoluer leur brick de pirates des sept mers. Méfiez-vous de leurs ruses mortelles. A première oreille, toute voile dehors sur le parallèle sixty, guitare claire, sax white rock sorti du garage, basse fredonnante, et drums qui marquent la cadence comme au défilé du quatorze juillet. C'est beau, c'est bon, c'est propre, comme la carrosserie de votre bagnole que votre éponge fignole tous les dimanche matins. Profitez-en, ça ne dure que les deux premiers titres, Black Cat Town et un Maybe Baby hollydien en diable. Dès Lover Man, vous sentez le coup foireux. Ne faites jamais confiance à un homme amoureux. Être égaré, qui ne possède plus toute sa raison, qui randonne dans les sentiers de la perdition. Méfiez-vous, c'est un combo retors, agissent en traître, vous refont le coup de l'oncle d'Hamlet qui empoisonne son frère en lui inoculant une dose mortelle de cigüe. Dans l'oreille. Agissent de même, ne sont pas aussi cruels que Shakespeare puisqu'ils ne vous tuent pas définitivement, choisissent la méthode douce, celle que l'on appelle la folie euphorique, qui s'empare de l'auditoire et lui fait perdre toute retenue. Voici le temple auguste du savoir dévoyé, finies les saines lectures, l'espace n'est pas immense mais la demi-centaine de personnes qui l'encombre, commence à jerker doucement avant de se lancer dans une bacchanale des plus remuantes.
    Difficile d'identifier la mixture. Indubitablement du rock, mais point de véritables substances ajoutées, faudrait parler de ce que les alchimistes nommaient esprits, ou pour rester dans des comparaisons davantage dionysiaques, de ces subtiles vapeurs qui définissent le bouquet des saveurs d'un Bourgogne royal. Je tente l'impossible : du Shadows marvinien totalement implosé par un zeste d'esprit punk, une espèce de naufrage, un sabotage sans fin de l'idée platonicienne du rock'n'roll. Le Bill Crane combo est adonné à un rock pervers. Une paroi brillante qui vous invite à une prompte escalade, mais dès que vous y posez la main dessus, tout s'effrite, inutile de fuir, c'est trop tard, vous sombrez de faille en faille, vous vous perdez en d'étranges crevasses sonores, autour de Billy les trois matelots vous déferlent les voiles avec une parfaite célérité, et voici que le Capitaine vous entraîne le navire au plus près des récifs. Les matafs souquent dur pour maintenir l'allure et le pacha vous périclite un infini solo de guitare qui vous enflamme le cortex, vous joue le chant des sirènes à lui tout seul, vous entraîne au fond de l'abîme sans rémission. Et vous aimez ça, aussi joyeux que l'équipage de L'île au Trésor subjugué par les troubles manipulations de Long John Silver, l'unijambiste fascinateur.
    Bill Crane, c'est de la subtilité opératoire, une efficacité aléatoire qui ne rate jamais son but, une formation qui déforme le rock'n'roll pour mieux le redresser, lui infliger un angle sinusoïdal de courbure inusitée. Nous ont refilé un set exemplaire, une fête de l'esprit, et de l'intelligence. Des morceaux qui vous cisaillent, Travelin' Man... Doo, Doo, Doo... SM Dream,.. No More Sorrow... j'en passe et des meilleurs. L'on ne peut même pas parler de rappel, plutôt une nécessité extrême de continuer, car ce serait un crime de mettre fin à cette sarabande, des musiciens chauds comme des braises et des spectateurs agités comme les flammes de l'incendie. Une heure et demie de liesse énergétique et de dérive tangentielle au plus haut degré.
    Vous me direz que lorsque vous avez pris la précaution de confisquer les quatre as dans votre revers de manche, vous partez gagnant !


    Damie Chad.


    GOD DAMNED TROUBLE / BILL CRANE

    NO MORE SORROW / GET IT / VOODOO / ROCKABILLYSONG / I WALK ALONE / BLACK CAT TOWN / NIPA / I'M SO / DOODOODOO / BLUES / DON'T COME BACK / UNDEAD

    BILL CRANE : chant, guitare, textes, musiques, arrangements / CAT CRANE : basse arrangements, conception graphique / FRED CRANE : batterie, arrangements / 2014.

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    No more sorrow : rondeur des graves, plus de chagrin s'il vous plaît, la situation est trop grave pour avoir le temps de se lamenter, la voix chevrote comme celle de Johnny le Pourri, et la guitare tintamarrise le cauchemar ambulant. Get it : la voix agonise, l'on sent que l'on va prendre plein la gueule pour pas un rond, la prophétie ne tarde pas à s'accomplir, bien, très bien tout est parfait dans ce monde de brutes, la batterie rampe et la guitare tinte comme la sonnette d'alarme du train qui roule hors des rails. L'on se dirige pourtant sûrement vers quelque part. Pas d'affolement le pire est toujours certain. Voodoo : l'instrumentation s'amplifie et la voix rampe comme un serpent. Les cloches de l'agonie résonnent de plus en plus dur, cela vous refile un tonus d'enfer. A périr autant que ce soit en beauté, la guitare flageole sur ses guibolles avant de retrouver du ressort. Rockabillysong : rockabilly si vous voulez, plutôt une valse de cirque appalachien que le speaker annonce de sa voix grave, les grizzlys dansent en rond et le cow-boy de service joue du lasso de sa voix, un vrai foutoir hillbilly de derrière les fagots électriques. Le diable de la Bible mène le convoi de l'enfer. I walk alone : attention la solitude amère du lonely guy qui revit sa vie en racontant la chronique d'une mort annoncée. Mélodrame de pacotille ou partition finale, cela vous déchire le coeur, n'y a plus qu'à en épandre la charpie comme des confettis sur un cercueil. Black cat town : pattes de velours le chat noir arpente la nuit de l'existence. La bestiole est des plus sauvages. Elle griffe et elle mord. N'oubliez pas que les matous noirs c'est comme les peaux-rouges, ne sont bons que morts. Mais celui-ci a l'instrumentation coriace. Nipa : Crane mâche le vocal comme un chewing-gum américain. Pas de problème à l'horizon, l'amour rend les hommes heureux mais rien ne vaut le rêve d'une chevauchée sous les balles du shérif, n'empêche poupée que tu es la seule pour moi. Les promesses rendent-elles les folles joyeuses ? I'm so : intro majestueuse : le héros s'avance de son pas lourd vers le devant de la scène, nous débite sa tirade hamlétique, l'est maudit par les hommes et par les dieux. Rien que ça. Mais parce qu'il est ce qu'il est. Le justicier maudit hurle sous la lune. L'on sent qu'il va décaniller tous ceux qu'il aime. Commencera-t-il par lui ? Doodoodoo : le retour. Le héros revient à la maison. Promet d'être sage comme un cougar des Rocheuses couché au pied de sa belle. Assoiffé de sang souligne les guitares, et bien sûr ça se termine dans une orgie à faire flamber la baraque et toutes les maisons de ce foutu patelin. Blues : un blues , méfiez-vous d'un gars when he awokes in the night, ce n'est pas l'heure appropriée pour cracher sa déprime, nous la joue à la Robert Johnson mais ça se finit au saloon avec les guitares et l'alcool, la zique qui nique gondole des anatoles bleu-pétrole à allumer la mèche du bâton spermatique. Don't come back : avertissement sans frais, toutefois mortuaire. Ne remets jamais les pieds par ici, la batterie enfonce les clous du cercueil, et les guitares dissuadent de faire un seul pas de plus. Je ne le répèterai pas une fois de plus. Ce qu'il s'empresse de faire. Undead : la camarde au bout du chemin. L'homme solitaire est un prédateur, la guitare traîne ses arpèges et la batterie avance à pas lents, vous n'êtes pas encore mort, vous ne l'avez pas fait exprès. L'on vous pardonne, mais recommencez. Same player shoots again.

    Un western rock comme l'on n'en fait plus. Electrique à mort. Poudre de guitares et galops de batterie. Bill Crane pousse les fureurs des chants solitaires à leurs paroxysmes. Indispensable.
    Damie Chad.


    IAN DURY
    SEX & DRUGS & ROCK'N' ROLL
    VIE ET MORT DU PARAIN DU PUNK
    JEFF JACK
    ( EDITIONS RING / Mai 2017 )

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    Chez Ring l'on aime bien le ding-ding de la cloche qui annonce la reprise des rounds. Sont pour l'édition à la hussarde, tambour battant et droit devant. Marquent une prédilection pour les sujets chocs mais pas très chics. Ils aiment les thématiques politiques qui dérangent, les récits de meurtres ineptes, les thrillers sanguinolents, et la musique. Pas n'importe laquelle, pas les symphonies pastorales, préfèrent les lourdeurs cramoisies de Led Zeppelin. Z'ont des techniques de ventes agressives – ce sont leurs concurrents qui l'affirment – mais l'est vrai que parfois ils n'hésitent pas à vous ringpoliner la planche pour la rendre plus porteuse. Ainsi derrière ce pseudonyme de Jeff Jacq, effilé comme une lame de faux, ne se cache pas vraiment un auteur que nous aimons bien chez KR'TNT ! Jean-François Jacq, dont nous avons déjà chroniqué : Bijou : vie mort et résurrection d'un groupe passion ( voir livraison 189 du 15 / 05 / 14 ), Hémorragie à l'errance et Heurt Limite ( 252 du 29 / 10 / 15 ) ), Fragments d'un amour suprême ( N° 273 du 17 / 03 /16 ), des livres forts, de passion, de tendresse, une littérature de traversée des tumultes existentiels, de résistance et de survivance.

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    Chez Ring ils ont dû sauter de joie lorsqu'il leur a proposé un bouquin sur Ian Dury, je suppose qu'ils l'auraient viré comme un malpropre s'il avait argumenté pour une bio sur Donovan, trop beau, trop sage, trop propre, mais bingo pour Ian Dury, un poliomyélite de guingois prêt à tomber du côté par où il penche, si mal-foutu que vous ne pouvez le croiser dans la rue sans lui cracher dessus, et en plus ce débris irréparable, cette lie titubante de l'humanité, cet avorton de moineau hydrocéphale vous a pondu une oeuf d'alligator géant, l'hymne définitif de la nouvelle trinité – pas la douteuse réunion, un tantinet pédérastique, du fils, du père, et du Saint-Esprit - jugez-en par vous-mêmes, un cocktail explosif de trois composants salvateurs, du sexe, des drugs et du rock. Une triple addiction à laquelle vous ne sauriez manquer de succomber. Pas de précipitation, commençons par le commencement.


    Acte 1 : la conception : le jeune père, prolétaire et insouciant – deux défauts, le premier peu recommandable - s'est comporté comme le coucou, a déposé son petit spermatozoïde dans le nid moussu d'une jeune charderonnette de bonne famille.
    Acte 2 : naissance en 1942. Cette mésalliance ne pouvait durer. Le paternel sera doucement rejeté du cercle familial, pas viré comme un malpropre, écarté, mais admis à voir l'enfant régulièrement.
    Acte 3 : le bonheur. Bébé couvé par trois bonnes fées - mère, soeur, tante - garçonnet élu roi de la maison, bambin câlin et intelligent. Une enfance dorée, choyée.
    Acte 4 : the end of the dream : vous pouvez arrêter la lecture maintenant et rester sur cette bonne impression. C'est que le destin aux ailes de fer s'en vient frapper à la porte. Un peu d'eau croupie de la pataugeoire de la piscine que le petit Yan avale et recrache aussitôt. Quinze jours plus tard, la polio lui tord le corps, à un doigt de la mort...
    Acte 5 : tout ce qui va suivre.

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    Suis un peu déçu. Pas par le livre. Par Ian Dury. En gros, je ne le trouve pas très sympathique. Ce qui n'enlève rien à son talent. Moi jusqu'ici n'avais rien à lui reprocher. Je n'avais pas lu les deux biographies publiées en anglais, raté son biopic, ce french book tombe donc à pic, et m'y suis précipité dessus. Ne s'agit pas de ma part d'un simple état d'âme. Quelque chose de plus inquiétant, à lire cette vie surgit une question essentielle mais ici la réponse est surlignée au stabilo rouge sang. Serais-je en d'autres circonstances que celles qui m'ont été données un autre Moi que moi, certaines déclinaisons existentielles seraient-elles capables d'influer la nature de ce que Valéry appelait le Moi invariant ? Et la vie de Ian Dury aurait tendance à contredire cette notion rassurante d'invariance royale de notre égo, serions-nous aussi malléable qu'une étendue de cire turlupinée par la pression de nos doigts !

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    Suite à son état de santé le jeune Ian Dury sera confronté à deux expériences aussi traumatisantes et enrichissantes l'une que l'autre. Une école primaire spécialisée regroupant les handicapés et un collège dans lequel il sera le seul élève en état d'handicap. Dans la première il apprendra la loi du plus fort. Physique, car les gamins ne se font pas de cadeau. Mentale, celle qui vous permet de serrer les dents et de ne jamais vous effondrer. Corollaire à ne pas oublier, les faibles ont toujours tort. Le principal est d'arriver à son but. Quel que soit le moyen. Les adultes – s'octroient l'agréable passe-temps de masturber les élèves - lui indiqueront les règles de la duplicité et des passe-droits que vous permet votre statut de chef. Ian a tout compris de la duplicité humaine. Profitez de la moindre faiblesse de votre entourage...

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    En grandissant il jouera sur tous les tableaux, un tyran toujours insatisfait à la maison, à effrayer sa mère, et la mise en place d'un jeu de préemption attractive envers ses pairs. Ne s'agit pas de sourire niaisement à tous les copains, au contraire, s'agit de montrer sa supériorité intellectuelle et morale, de se faire reconnaître par une minorité sur laquelle il étendra peu à peu son autorité. Deux nouveaux enseignements essentiels, les individus sont d'autant plus manipulables une fois que vous avez pris l'ascendant sur le groupe.

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    Doué en dessin - les illustrations précédentes sont ses propres peintures - il recevra une bourse pour une école d'art. Finira par devenir professeur. Mais la vraie vie est ailleurs. Les filles, la musique, les amis. Malgré son corps déglingué, les demoiselles ne le repoussent subjuguée par sa charismatique volonté de puissance. Un parallèle serait à faire entre Dury et Lord Byron, qui sut être un Don Juan malgré son pied-bot et une stature par trop grassouillette, mais Ian Dury s'est vouée à une autre idole, Gene Vincent, chanteur exceptionnel, la voix certes, mais cette manière de porter toute la révolte du monde sur son dos, ne s'apercevra même pas au premier visionnage de La Blonde et Moi que Gene possède une atèle de fer qui soutient sa jambe brisée...

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    Frise la trentaine lorsque la soudaine disparition du créateur de Be Bop A Lula – à trente-six ans - lui rappelle qu'il n'a encore rien réalisé de décisif de sa vie. Le constat n'est guère glorieux, s'est marié avec Betty Rathnel, une illustratrice dont les travaux lui apparaissent bien supérieur à sa propre oeuvre picturale. Ne sera pas peintre, sera chanteur. Petit iota à cette vocation, est incapable de jouer d'un instrument, ne sait pas chanter, ne parvient même pas à poser sa voix... Désormais il sera le gars parti de rien pour arriver à quelque chose.

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    Ce sera donc un groupe, Kilburn and the High Roads, y collent ses amis qui possèdent un instrument et vogue la galère. Dury amène sa culture rock, celle des teddies et des pionniers, s'essaye à Eddie Cochran... pas évident, lui faudra deux ans pour apprendre à caler sa voix, l'on ne s'étonne pas du turn over dans le combo, les premiers temps sont difficiles, les musicos se découragent, et puis tout de suite Ian s'impose comme le leader, normal c'est lui qui chante, c'est lui qui compose les textes - on les range à égalité pour leur qualité avec ceux des Kinks - se fait aider pour la mise en musique, petit à petit le groupe prend de l'assurance. Tombe au moment opportun. Le public est fatigué des mastodontes, concerts chers et un peu trop amorphes, l'on veut s'amuser, boire, danser et draguer, si par-dessus le groupe est bon, le bonheur est à portée de la main. Dury et ses potes seront des premiers à donner des gigs dans les pubs, le pub rock est en train de naître, une espèce de retour aux sources de l'énergie primale. Sont devenus bons, enregistrent un premier single, puis un deuxième, puis Handsome un album raté...

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    Mais il y a plus grave. Le pub rock est en perte de vitesse et les Kilburns n'ont pas su capitaliser sur cette vague porteuse. Ont été des pionniers dans leur genre, et sont maintenant considérés comme des has been. Mais il y a encore pire. Dury se sent dépossédé. Malcolm McLaren rôde autour d'eux. A emmené son protégé, un certain Johnny Lydon, assister aux concerts des Kilburns, et lorsque pour la première fois Ian assiste à une prestation des Sex Pistols, il pense voir son propre clone, cette attitude de Johnny le Pourri de chanter le dos arqué sur le micro, c'est du Dury cent pour cent ( empruntée à Gene Vincent ), et cette manière de grommeler les mots, de les expectorer comme des bacilles de Kock, exportation directe et pirate venue de cette manière de Dury à davantage gloussoter les lyrics qu'à les chanter, parrain du punk et arrière-grand-père du rap !

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    L'avait un train d'avance et a raté la correspondance. Un truc à se foutre en l'air. Pas dans les habitudes de Dury, a perdu une bataille mais compte bien gagner la guerre. Exunt les Kilburns, voici les Headblocks, coup sur coup Dury pond deux chef-d'oeuvres, le single Sex, Drugs and Rock'n'roll, la formule définitive que tout le monde avait sur le bout de la langue et que personne n'avait eu l'idée de fracasser sur un vinyl comme l'oeuf de Colomb sur la table de ses détracteurs. N'eût-il commis que ce seul titre que la gloire de Dury n'en serait pas moins irréfragable. Mais voici l'album, New Boots and Panties, rien de mieux qu'une odeur de culotte pour attirer les renifleurs, un des sommets du rock anglais, la pochette est déjà un poème à elle toute seule, une sucrerie à la nitroglycérine, de la mort aux rats, de la confiture en barre pour la cochonceté de l'espèce humaine. Et puis ce chef d'oeuvre hommagial qu'est Sweet Gene Vincent.

     

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    Et ce n'est pas fini, 1978 sera l'année Dury, encore deux hits, le Hit Me with the Rhythm stick précédé de What a Waste et suivis de deux albums Wottabunch, et Do it Yourself qui sont bien accueillis par le public... Dury and The Blockheads surfent sur la vague, les concerts sold out s'enchaînent, vu de l'extérieur, trois années qui épousent la courbe élégante et la trajectoire d'un missile dévastateur...

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    Vu de dedans, c'est moins beau. La puissance et l'argent engendrésés par le succès ne modèrent en rien les travers de son caractère vindicatif. Un peu pingre avec ses musiciens, mais ce qui le rend insupportable c'est sa manière de provoquer les conflits et de les gérer. Nos gestionnaires libéraux d'aujourd'hui auraient à apprendre de lui, ne connaît pas les conventions collectives, vous vire dès que vous ouvrez votre bouche, se débarrasse de vous comme d'un vulgaire rouleau de papier chiotte. Parfois il prend son temps, vous rend la vie impossible jusqu'à ce que la victime désignée craque et s'exclut elle-même. Quitte à vous rappeler deux mois après en dépannage ou parce qu'il a réalisé son erreur... Un principe simple : personne n'est indispensable sinon lui. Dès l'entrée dans les eighties la vague retombe, les nouveaux disques ne sont plus aussi forts et ne se vendent plus, lui qui était surtout accro au shit augmente sa consommation d'alcool, est en proie à de violentes colères conjuguées avec des périodes dépressives...

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    Mais il sait rebondir, diversifie ses activités, théâtre, cinéma, télévision... est une figure aimée du public et exerce une emprise sur ses musiciens qui ne peuvent le lâcher tout à fait même quand il récupère leurs compositions pour les abîmer. Rares sont les séparations définitives. Relations fascinatoires. Ses enfants, ses compagnes sont auprès de lui lorsqu'un cancer du foie triomphe de ses dernières forces en mars 2000.

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    Mais un artiste. Qui n'en a fait qu'à sa tête. A tort et à raison. Une volonté de fer. Qui a surmonté ses faiblesses physiques. L'a débuté le jeu de la vie avec des cartes manquantes, n'en a pas moins gagné la partie. L'a réussi à fomenter les troubles dont il rêvait. A se hisser par ses propres moyens sur la pointe des pieds et sa jambe malade sur la margelle de la célébrité. Qu'il a recherchée comme le sucre qui chasse l'amertume des fruits qui se sont abîmés en tombant de l'arbre. L'a jeté son argent par la fenêtre, a eu ses caprices de rock star, l'a été cruel et capricieux, reconnaissant aussi, mais a toujours tenu sa route. Une vie de rocker. Ni pire ni meilleure que celle de n'importe qui. Mais plus flamboyante, une comète. De celles qui magnifient et marquent à jamais la mémoire hominienne.

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    Jean-François Jacq ne nous cache rien. Explore les soubresauts de ce destin hors-norme. Ne porte jamais le moindre jugement sur lui. Même quand il pète une duryte. N'est pas sûr que nous ferons mieux que notre rebel-cockney en chef. N'enjolive pas. Mais l'on sent et l'on comprend le projet de Jeff Jacq, réaliser l'équivalent biographique et hommagial de l'hymne que Ian avait composé pour Gene Vincent, un tombeau mallarméen, qui l'enferme tout entier et l'exalte tel qu'en lui-même.
    Merci Jeff Jacq pour cet impétueux Sweet Ian Dury.


    Damie Chad.

    RITUEL-FOUDRE I, II, III
    JEAN-PIERRE ESPIL


    ( Festival Annexia, live in Toulouse )

    ( Blockhaus Editions Sonores / 1996 )

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    Vous sera difficile de trouver le CD, alors filez sur You Tube vous y retrouverez le Rituel Foudre III, les amateurs de growl-metal et de ferraille-djent y porteront attention, ne s'agit pas de musique ou de quelque chose qui aurait à voir de loin avec le rock'n'roll, simplement du texte, et du son, les esprits classificateurs étiquetteront poésie sonore, mais ça se situe au-delà, une reprise du travail d'Artaud, qui ne vise pas l'esprit trop volatil mais la chair. Evitez de tomber dans le panneau de l'érotisme frelaté. Ce genre de passe-temps n'est guère de mise. Tout juste du divertissement pascalien. La chair, mais dans l'engendrement de son engloutissement, dans l'anéantissement larvaire de sa disparition. Un travail sur la putréfaction des mots, Baudelaire avait ouvert une brèche, mais en dandy, en esthète, mettait le doigt d'un geste élégant sur la charogne de la modernité. Mais à son époque elle en était encore à ses débuts. Un temps d'innocence en quelque sorte, presque une espérance... Un siècle après, l'étendue des dégâts nous recouvre. Alors un groupe de jeunes gens regroupés autour de la revue Blockhaus se sont lancés dans cette tâche de pourvoir à l'immonde et aux immondices humains de notre monde. Une poésie de l'extrême qui vise à une désincarnation, à une désincarcération de soi en soi? en s'enfonçant dans les tréfonds des nerfs et des muscles, à la recherche de l'instant précis où le sang se métamorphose en larves, les mots comme des vers helminthiques qui ne s'écrivent plus mais qui s'enfouissent en vous comme des couteaux jaculatoires. Sperme létal. L'albatros a les ailes englués dans le mazout du nihilisme, elles clapotent piteusement comme un adieu volcanique à soi-même. La poésie comme une traque de l'ultime pourriture.
    Foudre noire bien sûr, de la poudre ravacholienne métaphysique destinée à détruire les dernières institutions de la présence illusoire. Choix du retrait. Par le chemin le plus court. Celui qui part du dedans de notre succion intérieure. Un trou noir que l'on fore méthodiquement pour le remplir de notre viduité. Mais rituellique, opératoire, car l'humain est encore à la manœuvre. Pas pour très longtemps.

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    Voix prosopopique de Jean-Pierre Espil encore emplie de la jactance chamanique, mélodramatique sur ondulations de sarcasmes électro-bruitistes, vingt ans plus tard l'appareillage nous semble désuet. Rien ne vieillit plus vite que le progrès technique... mais un texte scalpel, qui devrait inspirer tous les amateurs de hardcore.


    Damie Chad.

    LA CHAMBRE DE GIOVANNI
    JAMES BALDWIN


    ( Rivages poche 256 / 1998 )

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    L'autre malédiction de James Baldwin. Pas la première, circonstancielle, d'être né noir, aux Etats-Unis, l'autre qui échoit en partage à l'humanité entière, quelle que soit votre origine, l'homosexualité. D'ailleurs pour mieux vous enfoncer le pénis dans le cul le héros du roman est blanc, Baldwin se contente de préciser qu'il est blond comme les blés. David, un jeune américain parmi des millions d'autres. Ni meilleur, ni pire que vous et moi. Même si Baldwin en profite pour régler quelques comptes avec la balourde naïveté auto-satisfaite de l'Amérique... Renversement des schémas freudiens, n'est pas élevé par une mère abusive, l'est morte quand il était tout enfant. Drivé par son père qui fait ce qu'il peut. L'a tout juste dix-sept ans lorsqu'il connaît sa première nuit d'amour voluptueuse avec son meilleur ami. Une inoubliable nuitée. Le réveil est beaucoup plus dur. L'est submergé par un sentiment de honte, n'assume pas son acte, préfère s'enfuir laissant son compagnon endormi...
    L'a grandi, est devenu un homme, un dur ( à cuire les œufs mollets), un vrai, à femmes, mais l'a du mal à rentrer dans le rang, mariage, enfants, boulot, se cherche, se fuit, jusqu'à Paris où il rencontre une compatriote Hella, histoire d'amour en gestation, mais la jeune fille s'offre un séjour en Espagne avant de franchir le pas du Rubicon conjugal... En attendant David fréquente le milieu et les bars interlopes – une génération avant, Proust parlait de race maudite – jusqu'à rencontrer Giovanni, serveur de son état, un bel italien, avec qui il entame une liaison...

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    Huis-clos dans la minuscule chambre de Giovanni. Alcool, sexe, sentiments, manque d'argent, tout s'emmêle, Giovanni des plus fragiles, David le cul entre la chaise du désir et le fauteuil de la réprobation sociale... Profite du retour d'Hella pour abandonner son amant, homo un jour, hétéro pour toujours.
    A part que Giovanni dérape, étrangle son ancien patron, vieille tapette libidineuse pleine de fric, qui l'a renvoyé. La justice veille, Giovanni est condamné à mort... Hella et David, le couple de l'année s'embourbe, David rongé par le remords d'avoir abandonné Giovanni à la guillotine et tenaillé par le désir de la chair mâle. Hella dépitée retourne en Amérique, David franchit le pas de l'acceptation pleine et entière.
    Un roman – le deuxième de Baldwin, paru en 1956, à lire comme une introspection autobiographique phantasmatique - sur l'acceptation de soi et la lâcheté individuelle. Chaud comme la braise des relations humaines, glacial comme le couperet des conduites sociétales. Une méditation sur la liberté, entre ce que nous sommes et la duperie introjectée des conventions sociales qui nous structurent à notre insu. La contradiction entre le moi souverain et la tyrannie de groupe. Baldwin nous apprend qu'il ne faut jamais être dupe, ni des autres, ni de soi-même. A méditer. Sans oublier qu'il n'y a pas que le sexe dans la vie. L'exemplarité de la démonstration baldwinienne est à appliquer à tous ces nœuds gordiens psychiques sur lesquels l'opportunité de porter l'épée ne nous effleure même pas, nous sentons qu'ils fondent notre personnalité autant qu'ils nous ligotent et nous entravent. De fait nous n'avons peur que de nous-mêmes car s'il est vrai que nous n'allons jamais plus loin que nous-mêmes, beaucoup s'arrêtent en chemin.


    Damie Chad.