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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 727: KR'TNT ! 727 :TELEVISION / WEDNESDAY / RAMONES / ATALHOS / JOHN HAMMOND / OUROBOROS / HECATE'S BREATH

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 727

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 03 / 2026

     

     

     TELEVISION / WEDNESDAY / RAMONES

     ATALHOS /JOHN HAMMOND

     OUROBOROS / HECATE’S BREATH

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 727

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs 

     - Television personalities

     

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             On avait repéré l’info quelque part, un truc du genre junk-scuzz fucked-up vanguard punk, ce qui peut vouloir dire : le cut du siècle. En l’occurrence, «Little Johnny Jewel», le single d’un nouveau groupe nommé Television. Lu ça où ? Sans doute dans l’un des trois canards anglais, en 1975, toujours les mêmes, Melody Maker, Sounds ou le NME. Mais il faudrait fouiner dans les cartons d’archives, et pour ça il faut du courage, énormément de courage. C’est même au-delà de tes forces : des m3 et des m3 s’entassent dans le garage, entre les cartons d’archives photographiques et de classeurs de dias, les cartons d’archives graphiques et les maquettes papier d’affiches, de canards et de catalogues d’expos, les cartons de dessins et de projets de BD, dont une adaptation de l’On The Road de Jack Kerouac, avec des tonnes de planches encrées, la ribambelle des cartons contenant la bibliothèque XIXe et du début du XXe jusqu’à Gide, Cocteau, Léautaud et Aragon, les cartons d’années entières de la Quinzaine Littéraire de Maurice Nadaud, et du Magazine Littéraire avec les superbes couvertures de Moretti, tous ces canards géniaux que tu ne reliras jamais, et puis ces cartons qui pèsent des tonnes où sont rangés les fucking livres d’art et les catalogues d’expos de Beaubourg, les Paris-Berlin, les Paris-machin et les Paris-truc, à t’en overdoser la gueule, les cartons de CDs jazz qu’on écoutait au bureau, les cartons des CDs gratuits de la presse anglaise depuis les origines de Mojo et d’Uncut, les cartons des premières années de Mojo, d’Uncut et de Rock&Folk, les cartons de BD avec tout Tintin, tout Blueberry, tout Barbe Rouge, Tout Sergent McCoy et tout le routoutout, les cartons de coupures de presse rock anglaise des seventies classées par ordre alphabétique, les cartons de pingouins et les cartons de ratons laveurs... Laisse tomber ! C’est trop tard.

             C’est pas le tout de repérer une info dans un canard. Après, il faut passer à l’action. Comme on dit couramment aujourd’hui, «c’était avant l’internet». Bon, il te faut «Little Johnny Jewel». C’est quasiment une question de vie ou de mort. T’en baves même un peu. Tu t’essuies la bouche du revers de la manche et tu décides d’affronter ton destin. Tu chopes une autre info, cette fois, c’est forcément dans un canard français : «Little Johnny Jewel» est disponible dans un seul point de vente, chez Givaudan, le disquaire importateur du boulevard Saint-Germain. Tu le connais, car c’est là que tu récupères deux fois par an des numéros de Creem, le petit canard rock de Detroit qui met Iggy et Todd Rundgren en couverture. 

             Givaudan, c’est pas la porte à côté. Comme tu sais que c’est l’horreur pour se garer dans le Quartier Latin, t’y vas en train. Pour ça, il faut monter à la gare. Comme t’as la trouille d’arriver trop tard, tu pars de bonne heure pour arriver à l’ouverture de Givaudan, à 10 h. Tu grimpes dans le tchoo-tchoo train d’Alex Chilton et t’arrive enfariné à Saint-Lazare. Comme c’est un samedi matin, t’as pas trop de monde. Tu te jettes dans la bouche de métro et tu prends la 12 jusqu’à la station Rue du Bac. T’es à cinq minutes à pied. T’es légèrement en avance et t’attends l’ouverture. Il y a d’autres mecs qui attendent aussi. Font la queue. Tu commences à flipper. Y sont là pour Little Johnny Jewel, c’est sûr ! Putain ! T’es pas le premier. Ça te bat aux tempes. Baisé comme un bleu. Fallait arriver avant, connard ! Pas possible d’être aussi con ! Te voilà en transe à claquer des dents. Tu te sens pas bien. Un mec te tape sur l’épaule et te dit : «Ça va pas ?» Et toi, tu réponds d’un ton sec «Si si ça va !». Style fous-moi la paix. C’est vraiment pas l’heure de discuter. T’as des gouttes de sueur. Méchant bordel. T’essaie de reprendre le contrôle. Mais t’y arrives pas. C’est dans la cervelle, t’as un truc qui se barre en couille. Tu t’appuies au mur. T’essaye de raisonner : t’es venu pour rien, yen a plus, et puis après ? C’est pas grave. Mais si c’est grave, il te faut «Little Johnny Jewel». Ça te rebat aux tempes de plus belle. Ba-boom ba-boom ba-boom ! Little... Johnny... Jewel ! Tu le scandes comme un cri de guerre intérieur. Tu sens monter la chaleur de la clameur en toi.

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    (Réédition 1979)

             Tu sors du black-out en fin d’après-midi. Aucun souvenir du voyage retour au bercail. T’es debout devant ta platine et t’y poses le single. Le mec n’avait pas raconté de conneries : c’est bien du junk-scuzz fucked-up vanguard punk. Trois discordances descendantes, clong clong clong, suivi de trois dissonances ascendantes, cling cling cling et t’as cette admirable voix de fiotte atrabilaire qui couine Little Johnny jewel/ He’s so cooooool. Te voilà au seuil du plus beau jour de ta vie - He has no decision/ He’s just trying to tell a vision - T’as la vision de Television. Et quand tu retournes ton petit Graal à label rouge, t’entends le plus beau solo de désaille de l’histoire du rock.   

    Signé : Cazengler, Little Johnny Javel

    Television. Little Johnny Jewel (Part One)/Little Johnny Jewel (Part Two)/. Ork 1975

     

     

    L’avenir du rock

     - Wednesday is the day

             Comme chaque mardi, l’avenir du rock réunit ses amis du Cercle des Pouets Disparus en son douillet salon de la rue de Rome. Dans l’immense cheminée, une belle flambée réchauffe les cœurs glacés par les frimas hivernaux. Accoudé au tablier de l’âtre, Paimpol Roux lance un défi byronien :

             — Pourquoi ne détournerasserions-nous pas l’avion du questionnaire de Proust ?

             — Et comment le détournerasseriez-vous, maître Paimpon Paimpon ? Seriez-vous donc un dangereux terroriste ?

             — C’est un jeu d’enfant, mon brave Perrill en-la-Demeure. Vous allez me demander de vous fournir un exemple pour éclairer votre lanterne surannée, alors le voici : élisez vos jours de la semaine préférés ! Mieux encore : en les chantant, vous les couronnerez à la cathédrale de Reims !

             Palpitant d’enthousiasme juvénile, Tristan Corbillard se jette immédiatement à l’eau et se met à chanter d’une voix d’hermaphrodite extraverti :

             — Monday Monday... so gouuuud to miiiiiiii !

             Une salve d’applaudissements frénétiques salue son exploit. Le rose aux joues, Catulle Mandus Cubitus se lève d’un bond et, éperdu d’extase florentine, il se met à miauler :

             — Sunday Morning... and aïe âme fallingue !

             Le souffle de l’ovation ranime les flammes dans l’âtre. Charles Croque-Monsieur bondit hors de son siège, intrépide, et couine d’une voix de gazelle amphigourique :

             — Friday On My Mind, gônna have fun in the citiiiiii !

             Avant que la petite assemblée n’ait eu le temps d’ovationner, Jean de la Morasse hurle d’une voix atrocement perçante :

             — Goodbye Ruby Tuesday... whouu could hang a nème on youuuu !

             — Thursday Night In San Francisco, énonce Gustave Hypokhâh avant que quiconque n’ait moufté.

             Grisé par l’ambiance subversive, John-Antoine No No No s’étrangle comme un hérétique livré vivant aux flammes du bûcher :

             — Saturday Night Fiiiiiiver !

             Une houle d’injures éteint les flammes dans l’âtre.

             — Ouuuuuuuuuuh ! Ouuuuuuuuuh !

             — Et vous, cher avenir du rock, cher prophète foraine, quel jour couronnasseriez-vous ?

             — Sans l’ombre du moindre doute, Wednesday !

     

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             Dans Uncut, Brian Howe déroule le tapis rouge au troisième jour de la semaine : Wednesday. Cinq pages ! C’est pas rien. Tu vois une petite grosse tatouée assise devant quatre branleurs chevelus et tu te dis bif baf bof. On a déjà donné. Mais tu lis quand même, on sait jamais. C’est pas la petite grosse tatouée qui t’incite à lire, c’est pas ton genre, c’est plutôt le mot ‘storm’ dans le titre. Un mot qu’on aime bien par ici. Comme le mot ‘scream’» ou encore le mot ‘wild-as-fuck’.

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             Et dans les quatre branleurs chevelus, tu repères le nom de MJ Lenderman, un mec encensé par Shindig!, pour un album nommé Manning Fireworks. Pour situer Wednesday musicalement, l’Howe trouve une formule originale : «noise-country catharsis». Il parle aussi de «bedlam», de «practised chaos». Sur scène, Lenderman est maintenant remplacé par Jake Spider Pugh. La petite grosse tatouée s’appelle Karly Hartzman. L’Howe affirme que ses screams sont si bloodcurling qu’on s’inquiète pour son larynx. Elle vit, dit-elle, le scream comme un exorcisme. Elle évoque aussi ses racines littéraires : Brautigan et Bukowski. Côté rock, elle dit admirer Patterson Hood. Et puis l’Howe finit par lâcher le morceau : Lenderman et Karly Hartzman entretenaient une relation et ils viennent de se séparer, ce qui explique son refus de partir en tournée avec le groupe. Mais il vient toujours jouer en studio.

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             Pour achever de te convaincre, Uncut te colle un cut de Wedneday dans sa compile d’October 2025, Sounds Of The New West : «Pick Up That Knife» : la tatouée a un beau sucre, et elle bascule dans la folie, alors tu frémis, elle y va à l’have meet you outside, les montées en température sont spectaculaires, et derrière, t’as les rois de la démolition. Sa niaque rappelle celle d’une autre grosse shouteuse, Brittany Howard d’Alabama Shakes. Et pouf, tu prends une place pour aller les voir jerker le Trabendo.

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             Au moins comme ça t’en as le cœur net : Karly Hartzman est la plus grande screameuse de l’univers connu des hommes. Elle ne fait aucun effort vestimentaire, elle se pointe en T-shirt bleu et gros futal caca-d’oie. Sa seule coquetterie est ce noir dont elle a peint ses lèvres, jusqu’aux trous de nez. Et pendant une heure tu vas la voir

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    foutre le Trabendo à feu et à sang, c’est elle qui drive tout à la seule force de sa glotte, elle chante à s’en arracher la rate, elle screame la crème, elle pousse le push, elle shake le shook, t’avais encore jamais vu ça, même au temps des early Pixies à l’Olympia quand le gros Black se penchait en dessous du micro pour hurler comme un porc qu’on égorge. Elle le bat largement à la course. Elle est tellement extrême qu’elle en devient belle. Elle a des allures de madone, elle impose une sorte de respect sacré. Elle fascine littéralement. Avec vingt ans de moins, tu tomberais amoureux. T’as sous les yeux une authentique superstar, l’une des dernières grandes révélations de cette époque, elle transfigure le rock, elle va là où nulle n’est allée avant elle. Elle fait du scream un art total, une fin en soi, un remède contre la médiocrité de cette époque, elle dit aussi qu’elle screame pour les gens que les flicards butent dans la rue aux États-Unis, et elle screame aussi pour Gaza, alors bien sûr, elle touche un nerf sensible. Et pouf, elle repart pour déclencher le chavirement du Trabendo, toute la salle saute en l’air, t’as des vagues géantes, on se croirait au Cap Horn ! Fantastique apocalypse collective. C’est la meilleure réponse à cette prestation hors normes. Elle a les cuts qu’il faut pour ça, mais sur scène, elle les pousse encore plus loin, elle les screame à l’outrance de

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    l’outrance, tu chopes «Pick Up That Knife», fuck, tous les gens connaissent les paroles, voilà qu’arrivent ces hits immémoriaux, «Candy Breath» et «Bull Believer» qu’elle rallonge indéfiniment au scream de Méricourt. Elle prévient qu’elle ne va pas faire de rappel, «I don’t want to destroy my voice», mais elle finit en mode ultra-apocalyptique avec «Wasp». Elle meurt et elle renaît dans l’agonie du scream définitif.

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             Tu te retrouves complètement sonné dans le parc de la Villette. Est-ce une pure coïncidence ? En l’espace de trois jours, t’as vu deux des artistes les plus parfaits de cette époque, Michel Basly (et ses Cowboys), et Karly Hartzman. Tu sais déjà que les prochains concerts vont être compliqués, car bien sûr, tu ne vas pas retrouver une telle intensité, une telle profusion de sonic genius.

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             Bleeds rentrera dans l’histoire du rock pour au moins deux raisons : «Pick Up That Knife» et «Candy Breath». Elle rentre dans son Pick Up en mode soft Pixies et soudain la bombe explose ! Puis elle revient comme une fleur innocente - I’ll meet you outside - avant de redevenir mauvaise, et la voilà qui explose et déraille, elle te marque à vie, elle est complètement folle. Elle applique la même recette pour son «Candy Breath» qu’elle amène en souterrain et elle remonte à la surface pour te sauter à la gorge, c’est de l’overwhelming définitif, c’est la vague qui balaye le barrage contre le Pacifique, là t’as tout, le tout et l’argent du toutou, t’as tout le poids du monde d’Hanky Panky. Sur «Reality TV Argument Bleeds», ils ont encore du son à gogo, et tu tombes dans l’escarcelle, ils réinventent littéralement les Pixies, elle a tout le power de Zeus, c’est complètement weirded out. Ça te foudroie la tête. Elle fait ensuite sa Kim Deal sur «Townies», elle mène son Bal des Laze, c’est explosif de génie longitudinal, il en pleut de partout, ça t’ébranle les colonnes, ça te vibre la masse volumique. T’es encore inféodé par «Wound Up Here (By Holding On)». Tu devient dingue de ce groupe et de cette weird girlie déviante. Ils réinventent la démesure des Pixies. Ils partent en mode blaster avec «Wasp» et elle refait sa Pixie avec «Bitter Everyday», c’est chargé à l’outrasse de la barcasse. Les guitares serpentines envahissent tout, elles t’enlacent les oreilles, ça densifie à l’extrême de la noise intestine.

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             Histoire de conforter ta passion naissante pour les petites grosses tatouées qui savent hurler, tu testes Rat Saw God. T’es fixé dès «Hot Rotten Grass Smell». C’est en plein dans les early Pixies. Ça veut dire que ça tombe du ciel. Elle ramène son petit sucre dans l’apocalypse. Et ça continue avec «Bull Believer» et elle parle de blood under the bridge, elle y va fort, elle s’inscrit dans la folie des Pixies, elle tape à la racine de la folie, la vraie. C’est une fois encore apocalyptique. Elle pulvérise les Pixies, elle pousse les pires cris de l’histoire du rock. Karly Hartzman est la plus grande screameuse de l’univers. Les textes sont de très haut niveau, il faut la voir touiller son «Chosen To Deserve» - I’m the girl that you were/ Chosen to deserve - et elle développe de manière inconsidérée - If you’re looking for me/ I’m in the back of an SUV/ Doin’ it in some cul-de-sac/ Underneath a dogwood tree - Là t’as du trash littéraire. «Bath Country» semble aussi sortir tout droit d’un album des early Pixies - Every daughter of God/ has a little bad luck/ Sometimes - Et elle remonte au sommet du genre avec «Turkey Vultures». Sa pure folie narrative pourrait bien te tuer dans l’œuf. Elle est désastreusement géniale - At night I don’t count the stars/ I count the dark - Elle t’entraîne doucement et laisse traîner sa voix - I do not feel my ugly blody - Elle swingue son haw ha haoww. C’est un exploit de génie moderniste.

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             Pas la peine d’aller investir dans les albums antérieurs, Twin Plagues et Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up, Karly n’y screame pas. On sauve toutefois quatre cuts sur Twin Plagues : «Handsome Man», où elle commence à tortiller sa voix, «Cody’s Only», où elle monte doucement en pression, et en B, «Tooth Ache» et «One More last One», qui évoquent les Pixies et la shoegaze, c’est bien noyé de son, mais t’as zéro scream. Et forcément, si t’es là pour entendre Karly gueuler, t’es déçu.

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             Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up est un album de covers, mais ce sont des covers de collégiens américains, et tu t’ennuies un peu. T’en sauves une, le «She’s Acting Simple»» de Gary Stewart, bien noyé de grosse shoegaze. La cover de l’«I Am The Cosmos» de Chris Bell ne marche pas. Ni celles de «Sacrifice (For Love)» (Greg Sage), «Time baby 2» (Medecine) et encore moins le «Perfect» des Smashing Pumpkins. Quelle idée d’aller reprendre des cuts aussi mauvais.

    Signé : Cazengler, Wednesdé à coudre

    Wednesday. Le Trabendo. Paris XIXe. 20 février 2026

    Wednesday. Twin Plagues. Orindal Records 2021

    Wednesday. Mowing The Leaves Instead of Piling ‘Em Up. Not On Label 2022

    Wednesday. Rat Saw God. Dead Oceans 2023

    Wednesday. Bleeds. Dead Oceans 2025

    Brian Howe : In from the storm. Uncut # 344 - November 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Les Ramones la ramènent

     (Part Six)

     

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             L’écrivain le plus punk de l’histoire littéraire n’est pas celui qu’on croit. Ni Léon Bloy. Ni Bukowski. Ni Céline. Ni William Burroughs. Le punk littéraire numéro un n’est autre que Dee Dee Ramone. Pour preuve, ce petit chef-d’œuvre bourré de rien-à-foutre et de va-te-faire-cuire-un-œuf, Lobotomy: Surviving The Ramones. En anglais, ça donnerait un truc du genre : a nothing-to-lose and go-fuck-yourself soaked masterpiece.

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             Johnny Ramone ne faisait pas de cadeaux dans son Commando. Dee Dee Ramone en fait encore moins dans son Lobotomy. Comment peut-on raconter l’histoire des Ramones autrement que dans un pur punk style ? Dee Dee raconte par exemple son premier voyage en stop vers la Californie. Il est ramassé par deux mecs louches à Flint, dans le Michigan : «I rode with them to Indiana (...) They had a flexible saw and they were planning to decapitate the next person they met.» On est aux États-Unis, un pays construit dans la violence, et aux mains d’un écrivain dont l’imagination est fertile. Dee Dee rocke ses phrases. Il les dope. Il dit un peu plus loin qu’il a fait son choix très tôt : «The key to survival seemed to be a college education, but I had already graduated to my role in life - that of social deviant.» Bienvenue au club, dirait Mick Farren.

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    Dee Dee + Connie

             Chez Dee Dee, le punk est partout, pas seulement dans la musique et dans la dope, le punk sublime aussi ses relations sentimentales : «She picks up a pot of old spaghetti off the stove and flings it at my head, splattering the wall with rotten meat sauce.» Vlaaaaffff ! Dee Dee n’embrasse pas sa copine sur une plage au coucher du soleil. La copine en question, c’est la fameuse Connie qui avait coupé de pouce de Killer Kane pendant qu’il dormait, au temps des Dolls.

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             Quand Dee Dee rend hommage à ses pairs, ça peut donner une formule du genre : «Johnny Thunders and Tommy Ramone both went to London to get the right stuff to be the top flashmen about town.» Et à la suite, il résume en une seule phrase toute l’histoire de la scène punk new-yorkaise : «After the Dolls broke up, three were still a bunch of creeps who needed a scene.» La formulation est parfaite : a bunch of creeps who needed a scene. C’est presque musical, avec des mots spontanés. Pur street talk. S’il raconte le premier concert des Ramones au CBGB, c’est à sa façon : «The audience looked like a bunch of glowing Jack o’ Lanterns sitting on a graveyard fence on Halloween night.» On est pas loin de la mâchoire qui se décroche et qui pend comme une lanterne, cette expression de Lux Interior qui amusait tellement Jean-Yves.

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    Arturo + Dee Dee

             Tu veux encore du punk ? Alors va dormir chez Arturo Vega : «Arturo had had bricks thrown through his windows so many times because of bad dope deals and crazy love feuds that it’s a wonder no one ever get concked in the head by one.» T’es au salon et une brique arrive. Pas mal. À une époque, Dee Dee vit dans un immeuble où vivent aussi des punks encore pires que lui : «They were killing cats up there. I know that for sure, because they would throw their half-eaten carcasses out the window. It was disgusting.» Attends, c’est pas fini - They were all chopping up the furniture for firewood and building campfires on the floor for heat and to cook rats they caught when no one had a cat. It was nuts - Dee Dee se régale dans cet univers. Et il continue de battre tous les records de fucked-up punk style : «There was vomit everywhere. On the floor, in the sink, and overflowing from the toilet bowl. This is sick, I thought to myself.» Quand il raconte ça, il est dans les toilettes du Country Cousin, sur King’s Road, avec Sid Vicious. Mais Dee Dee n’a encore rien vu : Sid va lui montrer comment on bat tous les records de fucked-up punk style : «Sid produced a horrible syringe with old blood caked around the needle. I gave Sid some of the speed and he tapped it into the syringe to load it up for a hit. Then he stuck the needle into the toilet and drew up water from the bowl into the hypo so he could coldshake the speed that was in the outfit. The water had vomit, piss and snot in it.» En en guise de chute, Dee Dee lâche : «Now I’ve seen it all.» Les gogues, c’est tout un monde.

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             Quand Sire signe les Ramones, voilà ce que dit Dee Dee : «Seymour Stein and Danny Fields signed us; and they’re as cheap as they come. Real cheap-skate stuff.» Tu lis ça en claquant des doigts. Real cheap-skate stuff ! Et Dee Dee redescend dans la rue en claquant des doigts : «I just thought ‘oh I’m cool,’ and I hit the street as a drug addict.» Il est en plein dans Lou Reed. Plus loin, il refait swinguer ses mots ainsi : «The old routine. Hitting the sidewalk around 12 o’clock to go cop.» Quand il fait la queue pour la methadone, il se marre : «The methadone patients were so stoned that they would stand on the street and sway in the wind.» T’as l’image.

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             Il adore la dope, mais il a une façon particulière de le dire : «My favorite was Zero Zero, an opiate hash that really got me stoned.» Et quand les douaniers l’embêtent à Gatwick, Dee Dee leur balance ça : «You know you guys, are a right bunch of assholes, aren’t you? - and gimme back my passport, motherfuckers.» Il a vraiment le sens des formules fleuries. Quand il appelle les secours, ça donne ça : «Hello, this is Dee Dee Ramone. I am going crazy. Send an ambulance. I am flipping out beyond return. I mean it! No-hope crazy, ok? Bersek, completely insane!».

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             En société, Dee Dee sait se conduire : «I sat down next to Paul Cook and Dave Dee, and I was so happy. I said, ‘Davy, I really love your...’ And I threw up in my dinner.» Relations sociales toujours : «I ran into Lemmy from Motorhead. He took one look at me and he told me I looked terrible. I knew that.»

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               Ça fait du bien de voir Dee Dee entrer dans l’histoire littéraire. Il s’appuie sur une œuvre et sur un vécu, comme Céline et Burroughs. Donc il a de la matière. Et comme il a aussi du style, ça donne un petit book explosif. Il a sans doute été traduit en français, mais c’est dans sa version originale qu’il faut lire ce chef-d’œuvre. C’est comme de voir les films de Martin Scorsese doublés en français. Même pas la peine de commencer. Si on perd la langue, on perd tout. Surtout la langue de ce fantastique italo-rapper qu’est Robert de Niro.

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             Joan Jett rappelle dans son intro qu’en 1978, les Ramones ont tourné pendant trois mois avec les Runaways, driving across the country in vans. Et d’ajouter ceci qui éclaire tout le reste : «It was the best three months of my whole life.» Pour elle, «Dee Dee was the heart and soul of the Ramones.» Et voilà, c’est dit.

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             Le pauvre Dee Dee n’a pas eu la vie facile - My parents were so miserable that secretly I was hoping that Dad would just run our little German car right off the road and kill our whole family - Il est terrifié par son père alcoolo et fait tout pour l’éviter. Le père picole et rentre à l’aube en gueulant - Being miserable seemed normal. There didn’t seem to be any other way - Et il tire très tôt les enseignements de tout ce bordel : «Rebels were a lot cooler to me than squares. My parents seemed like a continual drag. I could never forgive them for what was going on at home.» Tout le monde le sait : c’est ce que tu vis dans ton enfance et dans ton adolescence qui pré-détermine ta vie d’adulte. Si tu grandis avec des cons, t’es baisé. C’est aussi simple que ça.

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             Quand il vit encore en Allemagne avec ses parents, Dee Dee commence à tester la dope et notamment la morphine - It felt like you were getting an electric shock when you shot it up - À Berlin, il commence à s’habiller et à loucher sur les Levi’s jackets. Il teste aussi le LSD - I did it hundreds of times, and I don’t think I ever had any bad trips, but it really wasn’t my thing. It was  heroin that would get me through the day - Et il adore le pot - Ho ho ho. I lit up a joint of Chiba Chiba Columbian Gold - Il en arrive à son fameux Chinese Rock - For a while dope was called Chinese Rock in New York - Et là on entre dans l’autre mythologie, celle du compositeur d’hits interplanétaires : «Richard Hell had mentioned to me that he was going to write a song better than Lou Reed’s ‘Heroin’, so I took his idea and wrote ‘Chinese Rocks’ in Deborah Harry’s apartment that night.» Et plus tard, comme beaucoup d’autres, Croz, Sly et toute la bande, Dee Dee va devenir cocaine crazy.

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    Dee Dee & Johnny

             Le cœur battant du book, c’est bien sûr l’histoire des Ramones. On pourrait même dire la vraie histoire des Ramones. Comme les Ramones sont un groupe passionnant et que Dee Dee est un écrivain passionnant, ça donne des pages passionnantes. Dee Dee donne le ton : «All of us were a bunch of ill-mannered lowlifes.» Tu comprends, c’est pas les Talking Heads. Au début, Johnny Ramone portait les cheveux très longs, «down to his waist, comme Mark Farmer de Grand Funk Railroad.» Johnny et Dee Dee ont un sacré point commun : ils sont fans des Stooges. Dee Dee n’en revient pas de trouver un autre fan des Stooges à Forest Hills - It was like a miracle - Pour lui, les Stooges sont les meilleurs - They were very very creepy. Creepy is the best description for them. They were the kings of the creeps - Dee Dee et Johnny ramone adorent aussi Jimi Hendrix. Quand Johnny Ramone s’achète une guitare, c’est une Mosrite, comme celle des Stooges, dit Dee Dee (il doit confondre avec Fred Sonic Smith), alors que la Mosrite est une surf guitar. Quand ils voient les Stooges à l’Electric Circus, Iggy arrive sur scène in red underpants et Scott Asheton s’est peint une croix gammée dans le dos de sa motorcycle jacket - They were loud and angry.

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    Hilly Kristal

             Au départ, Dee Dee ne sait pas jouer de la basse. C’est Johnny qui lui montre les notes - All I knew was the E - Et pouf c’est parti ! - We did our first show with The Fast at Performance Studios. For the second show, no one came back - Puis c’est bien sûr le CBGB - We had to watch out for rat, mice and dog shit on the floor. It was the pits. Especially Hilly Kristal, a big fat guy, who ran the place and apparently never bathed - Il dit aussi que sa femme, Karen Kristal, haïssait les Ramones. Aucun détail punk n’échappe à Dee Dee : «The didn’t have any toilets, so the audience just pissed where they stood.» Endroit idéal pour les Ramones - We had a four-way chemistry that was insane - À la fin du premier show, Dee Dee lance sa Dan Electro en l’air «and let it bounce up and down a few times until it broke. I thought that was the ultimate in glamor.» Il ajoute que les Ramones se sont vite taillés une belle réputation, «but not making any money.»

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    Jeffrey Lee Pierce

             Dee Dee dit aussi que la presse anglaise leur manquait de respect - The British press treated us like clowns - Plus loin, il enfonce encore son clou : «Flying in England in February to do interviews with the creepy English press. The biggest assholes in the world. Smarty-farties, that’s what we called them.» Dee Dee décrit aussi une crise de colère de Jeffrey Lee Pierce contre les journalistes français et qui les chasse à coups de Strato blanche. Même chose avec Johnny Ramone qui chasse McLaren de la loge du Whisky a Go Go en brandissant sa Mosrite, «Get out Get out!».

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             Dee Dee donne pas mal de détails fascinants sur la cuisine des Ramones. Joey compose ses chansons sur une Yamaha acou qui n’a que deux cordes, «and then Johnny would struggle his best to interpret it. Johnny would show me the bass parts to my own songs because I had no idea how they went on the bass.» Et puis t’as les relations entre les gens. Dès le départ, Dee Dee se sent à part, «because I think they couldn’t understand me.» Puis quand Marky Ramone arrive dans le groupe, ça se met à picoler sec - Marc and me were drinking ourselves to oblivion, twenty double martinis a night. Booze and pills and cocaine. We were sick.

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             Nous autres les admirateurs, on ne voyait que le côté rock des Ramones. Dee Dee, qui vivait ça de l’intérieur, voyait surtout le côté sombre du groupe - By this stage, Johnny Ramone decided everything for the Ramones. I sat in the back of the van and they sat up front. No one ever spoke to me. Joey and Johnny had a few phoney conversations, but that was about it - Johnny Ramone écoute le baseball sur l’auto-radio, alors tout le monde ferme sa gueule dans le van - Monte would never turn it off because John wanted it that way - Dee Dee en a marre. Il rêve de prendre un job ailleurs, «a doorman, or a candy-store owner, or having a hot dog stand. I was serious. I’d had enough.» Il finit par voir Johnny comme un beauf. Et il enfonce bien son clou : «Johnny was making too many musical decisions for a person who wasn’t a songwriter.» Dee Dee ne peut plus le schmoquer : «It got on my nerves. Johnny just criticized everything. It seemed to be his way of having fun.» Dee Dee décroche au moment de Brain Drain, il ne joue pas sur l’album - Everybody in the band had problems; girlfriend problems, money problems, mental problems - Dee Dee se dit scié de voir que les gens ont une idée idyllique des Ramones. Quand il entend dire que Del Shannon s’est tiré une balle, «it made me think of why I wanted to shoot myself too.» Puis Dee Dee commence à faire de la parano : il croit que les trois autres veulent le virer du groupe - How can you talk about that with people who hate you? - Il ne demande aucune faveur, car il sait qu’il n’obtiendra rien. Même pas de Monte qui veille alors sur Joey, «and a slave to the whims of Johnny Ramone». La cuisine des Ramones n’est pas jojo. Dee Dee n’y voit que le côté dark du punk. Les bad vibes, l’énergie souterraine. Il quitte enfin le groupe.

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             Quand Dee Dee est au ballon, il est obligé de vendre ses droits sur «Poison Heart», «Main Man» et Strength To Endure» pour pouvoir se payer un avocat et sortir. Personne ni à New York ni dans les Ramones n’est venu à son aide - And to top it off, these songs ended up on a new Ramone album called Mondo Bizarro - Dee Dee est furieux, car dans les interviews, les Ramones tentent de minimiser son rôle - «Dee Dee co-wrote it.» No, I wrote it with all my heart and soul. «Poison Heart» was MY song about MY life.

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    Londres / 05 / 06 / 1977

             Dee Dee aura tourné 17 ans avec les Ramones. Il rappelle que les règles étaient établies - We toured the world by rules that were decided for me - I had no part in making them. I was only allowed to learn them, live by them and not question them - Il voit Johnny Ramone comme un monstre - He would get dangerous, yelling and glaring at everyone. He had nothing but pure hate in his eyes. He hated everyone, especially Joey and me - Dee Dee réagissait à sa façon  - I have pulled knives on him, yelled the f-word at him, and told him I hated his guts.

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    Dernier concert 1996

             Quand il revoit les Ramones au moment des derniers concerts, c’est pathétique. Dans la rue, Marky fait semblant de ne pas le voir. Il faut lire ces pages, car Dee Dee décrit la fin misérable d’un groupe qui a tellement compté pour beaucoup de gens. Et sur scène, c’est pas terrible - They were good, but they had lost their cool. Johnny Ramone seemed more like a tennis player than a guitar player.

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             Le passage le plus génial du book est celui consacré à la conférence de presse à Londres : c’est l’équivalent de Las Vegas Parano. Il est à Londres avec Monte Melnick et Joey Ramone. Ils sont tous les trois «pretty fucked up». Joey est «drunk as a skunk». Et puis t’as les London cabs qui ne s’arrêtent pas - Cabs won’t pick you up, especially if you’re American and very drunk - Alors Dee Dee garde toujours des bouteilles de bière avec lui, la nuit à Londres, «to fling at the cabs.» 

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             Dee Dee rend quelques beaux hommages, à commencer par Alan Vega - If Iggy had created a Frankenstein, it was Alan Vega. When Alan jumped in the sparse audience, it was a bit too much for me (...) He’s a very serious performer - Il brosse aussi un sacré portrait de Connie, originaire de Fort Worth, Texas, et ex-poule de Killer Kane - She also had lived with the GTOs, Pamela and all those people, in California. She had been living with Jobriath at the Chelsea Hotel - Hommage encore aux Pistols - But the truth is they were a really good band. They weren’t a bunch of monkeys. They were totally street.

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             Quand Dee Dee voit Totor pour la première fois, il le compare à Dracula. Dee Dee raconte aussi la soirée chez Totor : «Then he sat down at his black concert piano and made us listen to him play and sing ‘Baby I Love You’ until well after 4:30 in the morning. By 5:00 AM, I felt as if I was going to completely lose my mind.» Et comme l’ont dit les autres, Dee Dee ne sait pas qui a joué de la basse sur End Of The Century.

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    Dee + Stiv

             Dee Dee évoque aussi l’épisode du super-groupe à Paris avec Stiv Bators et Johnny Thunders, but nothing worked. Pour lui, c’est comme les Ramones, impénétrable - Eventually, the Ramones became a clique and I felt excluded from it - Dee Dee ajoute que Stiv Bators lui a piqué une K7 sur laquelle se trouvait sa compo «Poison Heart», et bien sûr, Bators va enregistrer une démo.

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             Le grand passage hilarant du book, c’est son séjour à l’asile de fous - I was given a room to share with a negro. He was quiet and well-behaved. He just lay on his cot, sleeping with eyes open, and I sat in the window frame looking at a light bulb - Version punk du Vol Au-dessus d’Un Nid De Coucous - That was fucked up. They also made me play volleyball. It was a nightmare.

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    Signé : Cazengler, ramone encore sa fraise

    Dee Dee Ramone. Lobotomy: Surviving The Ramones. Da Capo 2016

     

     

    L’avenir du rock

     - Atalhos de l’ass

             Finalement, l’avenir du rock trouve le désert très sympa. Il apprécie le calme. Pas de bagnoles, tu respires l’air pur. Pas de gros con au volant d’un diesel, ça repose les yeux. Pas besoin de parapluie, ça simplifie les choses. Pas besoin de cavaler, on a tout le temps. Il n’en finit plus d’énumérer les avantages, pas de factures à payer, pas de plombier à trouver pour réparer la chasse d’eau, pas de mises à jour à télécharger sur le fucking ordi, pas de liquide à retirer pour aller aux putes, mais le plus intéressant, ce sont les rencontres. L’avenir du rock serait prêt à parier qu’elles sont spécifiques au désert. Ce sont des rencontres qu’on ne pourrait pas faire en ville. Exemple : un jour il croise un drôle d’individu aux allures de dieu grec. Cheveux bouclés, peau claire, il a une aile greffée sur la joue gauche. Il paraît un peu louche, mais l’avenir du rock ne s’en offusque pas puisqu’il engage la conversation :

             — Bonjour, je suis l’avenir du rock. Vous cherchez quelque chose ?

             — Oh oui, je cherche mon frère Thanatos...

             — Ah oui, le dieu de la mort ! Donc vous êtes Hypnos ! Quelle joie que de vous rencontrer ! 

             Hypnos s’incline respectueusement :

             — Cette joie est réciproque. Quand je vais raconter ça à Nyx, ma mère...

             — Nyx ta mère ?

             — Arrêtez vos conneries !

             — Je posais juste une question !

             — Bon, bref, quand je vais lui raconter ça, Nyx ma mère ne voudra jamais me croire : un helléniste en plein désert !

             — N’exagérez pas, je ne connais que deux/trois bricoles, juste de quoi alimenter une modeste rubrique. Et puis c’est pas tous les jours qu’on rencontre un dieu grec. Ça change ! Ça remonte le niveau intellectuel. Je ne devrais pas vous dire ça à vous, mais ça donne des ailes !

             — Pardonnez-moi d’insister, avenir du rock, mais vous n’avez pas répondu à ma question...

             — Non, je n’ai pas vu Thanatos, du moins pas encore, mais je vous recommande chaudement Atalhos. Vous m’en direz des nouvelles !

     

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             Le chanteur d’Atalhos s’appelle Gabriel Soares. Il a le prénom d’un ange bien connu. Il dispose des deux atouts qui font les superstars, enfin les vraies, celles de l’underground : le power et la grâce. En plus, il a les compos. En plus du plus, il y croit dur comme fer. C’est tout de même incroyable de voir ces quatre Brésiliens jouer une pop de cracks pour une salle à moitié vide. Ça crève les yeux : Atalhos est un groupe de

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    surdoués miraculeusement de passage en Normandie. Sur scène, ils dégagent une puissance extraordinaire, tout repose sur la qualité des chansons et les dynamiques internes, le bassman joue à la vie à la mort, t’as un mec au beurre qui ne la ramène pas mais qui cale tout comme il faut, et l’ange Gabriel partage ses duties aux poux avec un barbu d’une surprenante discrétion. Sa façon de jouer dans l’ombre rappelle celle de Joey Santiago.

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             Comment pourrait-on les situer musicalement ? Grande power-pop atmosphérique ? Ils ont tellement de personnalité qu’on peine à les comparer. Dans une interview, ils citent Wilco, mais ils sont bien meilleurs que les Américains. T’en perds pas une miette, ils combinent les échappées mélodiques avec un power bien tempéré, chaque cut se distingue du précédent par sa structure, mais globalement, l’ambiance ne bouge pas. Ils sont captivants de bout en bout. T’as vraiment

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    l’impression d’assister au concert d’un groupe légendaire que personne ne connaît. Comme ils chantent en brésilien, t’es baisé, t’as aucun point de repère, donc tu dois te contenter de ce que raconte l’ange Gabriel entre deux cuts. Miraculeusement, il parle français, avec un fort accent. L’un de ses plus beaux cuts concerne le Paraguay, mais il ne figure pas sur l’album que tu ramasses ensuite au merch. 

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             L’album s’appelle A Tendaçao Do Fracasso et date de 2022. T’as zéro info dans Discogs. Et de toute façon, tu ne te fais aucune illusion : tu sais bien que tu ne vas pas retrouver la clameur du set dans l’album, même si les compos tiennent la route. Tu

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    retrouves un peu de cette puissance atmosphérique dans le cut d’ouverture de balda, «Tierra Del Fuego», et avec le morceau titre, tu re-goûtes à cette fast pop de qualité extrême. Midas Gabriel transforme sa pop en or. Sa copine Delfina Campos vient duetter sur «Te Encontrei Em Sp» et te voilà sous le charme. Et ça continue en B avec ce «Teoria Del Cuerpo Enamorado» qui te monte bien au cerveau. Mais malgré tous tes efforts de subjectivité, tu ne retrouves pas l’éclat du set. «Monica Vitti» somme comme une pop douce et tendre, vertueuse et bien roulée, c’est un joli mid-tempo fleuri de notes aériennes. Tu retrouves enfin le beat têtu qui te plaisait tant sur scène dans «Ushuaia». C’est là qu’ils excellent, voilà l’hit d’Atalhos, mood musclé, bien soutenu et traversé par les alizés du paradis.

    Signé : Cazengler, qui l’a dans l’Atalhos

    Atalhos. Le Trois Pièces. Rouen (76). 23 février 2026

    Atalhos. A Tendaçao Do Fracasso. Costa Futura 2022

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Hammond honorable

     (Part One)

     

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             La vie de John Hammond est un peu à l’image de celle d’Auguste Renoir : elle n’offre pratiquement pas de reliefs. Comme chez Renoir, tout l’attrait se résume à l’œuvre, et non dans la vie de l’artiste, alors que dans le cas de Paul Gauguin, par exemple, l’attrait se trouvait à la fois dans l’œuvre et dans la vie de l’artiste. Il faut simplement se souvenir que John Hammond est le fils du célèbre producteur John Hammond, lui-même descendant d’une longue lignée de John Hammonds qui remonte jusqu’à l’antiquité. L’ancêtre s’appelait Jean Amande et il cultivait ce précieux fruit dont le lait rendait folles les princesses de Nubie. 

             Pour les becs fins du blues, John Hammond est l’un des meilleurs. Il vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre hommage en célébrant une œuvre dense.

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             L’un des plus beaux albums de blues blanc est certainement Big City Blues. Pochette magnifique. On y voit le jeune John assis sur sa Honda rouge. Il porte du cuir noir, et derrière lui resplendissent les buildings de Manhattan. Si une pochette dit l’Amérique intrépide, c’est bien celle-ci. Et quel album ! Il attaque avec l’« I’m Ready » de Big Dix et on a tout de suite la vraie voix. Il joue un boogie blues extrêmement sérieux et doté d’un certain cachet. Dès le premier cut, John Hammond entre dans la cour des grands. Avec « My Starter Won’t Start », il montre bien qu’il sait chanter le blues. Il recrée le blues blanc. En fait, il semble coloniser le blues, comme ce naufragé qui colonisa une île du Pacifique en construisant une église en palmes. On tombe ensuite sur « Barbecue Blues », un beau boogie de caractère. John Hammond sait ce qu’il veut. Il reprend l’« I’m A Man » de Bo Diddley et sonne comme les Pretty Things ! Non ! Mais si ! Il tient bien son« Barrelhouse Woman Blues » et il déroule l’extraordinairement spatial et spacieux « Midnight Hour Blues ». Il chante presque comme Stan Webb, avec du doux dans le gras du menton. En B, il attaque avec le « Backdoor Man » de Chucky Chuckah. Puis il revient à Big Dix avec « I Live The Life I Love ». Il peut sonner comme Alvin Lee. Au fond, si on réfléchit cinq minutes, John Hammond pourrait bien être une sorte de Chucky Chuckah blanc. Il livre aussi une version extraordinaire de « No Money Down », swinguée jusqu’à l’oss de l’ass et visitée par les vents d’Ouest. Puis t’as une version secouée de « My Babe », classique big dixien qu’il transmute en or philosophique. Il tient tous se cuts par la peau du cou. On considère Big City Blues comme le premier « white blues record from either side of the Atlantic ».

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             Comme il dispose d’une vraie voix, qu’il adore le blues et qu’il sait jouer de la guitare, le jeune John sait que l’avenir lui appartient et qu’il va pouvoir enregistrer des tas de disques. Sa discographie s’étend sur cinq décennies. L’amateur se retrouve avec du grain à moudre. Juste avant Big City Blues, le jeune John avait déjà enregistré un bon album sans titre chez Vanguard : John Hammond. Il y reprend une belle ribambelle de classiques : « Two Trains Running » (de Muddy qu’il tape à la dure en jouant seul et en tapant du pied sur une grosse planche, mais il n’est pas Hooky), « Give Me A 32-20 » (de Big Boy Crudup, il tape toujours du pied et il chante au raw). On l’aime bien, le jeune John mais il a un gros problème : une peau blanche. C’est compliqué. Mais pourquoi ce blanc-bec veut sonner plus noir qu’un nègre du Mississippi ? C’est une aberration. Quand il hurle Lord mama, sait-il seulement de quoi il parle ? A-t-il une idée de ce que ces pauvres nègres ont enduré ? Il retape dans Chucky Chuckah pour une version softy de « Maybellene ». Mais Chucky Chuckah est plié de rire. Chucky Chuckah est passé par Angola. Mais le jeune John ne se déballonne pas. Il revient avec « Louise » qu’il joue bien au trade et il devient magnifique de solitude et de peau blanche dans le monde des noirs. On le sent inspiré. Il tape ensuite dans le « This Train » de Big Bill Broonzy et il le fait bien, il le choo-choote en grattant des poux exacerbés - Hey hey - et ça passe comme une lettre à la poste. Il chante « East St Louis Blues » comme un nègre atteint de tuberculose. La Dame aux Camélias se serait jetée aux pieds du jeune John, car il fait là une fabuleuse dentelle d’art moderne. Il est encore plus fantomatique avec « Going Back To Georgia ». C’est du Skip James à l’état pur ! Il va chercher « I Got A Letter This Morning » de Son House au chat perché. On sent bien la cabane perdue au bout des champs. Et il refait son numéro skipy avec « Alabama Woman Blues » et on se retrouve une fois de plus en pleine fantomisation des choses. Il se rend aussi au carrefour du diable pour le fameux « Crossroad Blues » de Robert Johnson. C’est une fois de plus un prodige transcendantal.

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             Il reviendra à Robert Johnson en 2003 avec un album assez stupéfiant, At The Crossroads. On peut même parler d’album mythique. Tout y pincé jusqu’à l’excellence, comme cette fantastique version de « 32-20 Blues ». Pureté du son et de la voix. Tout est joué au picking différé et chanté au velouté de lait crémeux, comme ce « Milkcow’s Calf Blues », qui semble descendre d’un pis dans l’aube fraîche du Kentucky. Ce mec sait traire les notes de blues au fond des fermes les plus reculées. Il a un son tellement pur ! T’es obligé de t’en délecter. Impossible de faire autrement. Dans « Trawling Riverside Blues », le jeune John claque ses vieux accords de principe avec la niaque des Appalaches. C’est effarant de crudité véracitaire. En vieillissant, le jeune John flirte de plus en plus avec le génie. Il creuse toujours plus dans les profondeurs des roots avec « Stones In My Passway », puis il rebat tous les records de purisme avec « Cross Road Blues ». Il gratte ça à la lune. C’est un fou des roots. Un dingue du real deal. Tout est gratté au clair de bottleneck. Il finit par se perdre dans le fouillis des roots et des cabanes - Lord I believe it’s time to go - Eh oui, son « Me And The Devil Blues » est d’une finesse extrême. Il devient enragé avec le fantastique « Walking Blues » des origines et passe ensuite au brasier des poux avec « Preaching Blues ». On le sent possédé ! Il joue comme dix ! Puis il salue Chicago avec « Sweet Home Chicago » et sonne comme Elmore James qui avait tout pompé à Robert Johnson. Il emmène « When You Got A Good Friend » au chant sibyllin et passe à l’heavy blues avec « Judgment Day ». Hallucinant ! Le jeune John sonne comme les Doors. Il boucle cet album héroïque avec une cover demented de « Rambling Blues ». Alors attention les gars : ce cut contient toute la mythologie du blues. Tout Elmore James était déjà là et donc tout l’early Fleetwood Mac de Peter Green et donc tout le blues rock anglais des seventies. John Hammond t’en bouche un coin.

             C’est sa façon de dire : Robert Johnson se trouve à l’origine de tout.

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             Attention à So Many Roads paru en 1965 : c’est un album garage. Le jeune John est accompagné par les mecs des Hawks et Charlie Musselwhite passe de coups d’harp sur « Down In The Bottom ». Bloomy joue aussi un peu de piano. Charlie et Bloomy débarquaient de Chicago pour participer aux séances d’enregistrement de ce disque, et à l’époque, on ne les connaissait pas encore très bien. C’est tout le génie du jeune John d’avoir récupéré ces deux petits mecs. À l’époque, on racontait que le jeune John avait influencé Dylan. Évidemment, Dylan se trouvait dans les parages. Les Hawks, Bloomy, Charlie, c’était sa came. Dylan fut fortement impressionné par le son du jeune John et de toute cette bande de bohémiens inféodés au blues. Dylan n’en était encore qu’à « Bringing It All Back Home », il n’était pas encore passé à l’électrique. Et ce fut le déclic. On tombe ensuite sur une version mauvaise (au sens de la mauvaiseté) de « Who Do You Love », avec au programme du raw et des guts à gogo. Tout le destin de Dylan se joua semble-t-il sur cet album, car il récupérera à la suite les Hawks pour en faire The Band et Bloomy pour l’accompagner sur Highway 61 Revisited. On a un heavy blues de rêve avec la reprise de l’« I Want You To Love Me » de Muddy. Ils passent le « Rambling Blues » de Robert Johnson en mode heavy blues de cabane. Quant à « Oh Yeah », c’est du garage avant le garage, on est en 1965 - She’s my lover and she’s my ball - C’est l’une des versions les plus raw du hit de Bo qui soit, bien plus punk que celle des Shadows Of Knight. Admirable, même si c’est balayé à l’orgue. Le jeune John sait chanter comme un renégat. Même chose pour la cover de « You Can’t Judge A Book By The Cover », qu’il chante avec une malveillance considérable. Et l’album se termine en apothéose avec « Gambling Blues » (monstrueux ! Reprise sauvage et hargneuse), « Baby Please Don’t Go » (version pépère, pas celle des Them) et « Big Boss Man » (joué à la Pretty Things). John Hammond serait donc le punk blanc original, et alors tout devient évident : le blues était punk bien avant l’invention du punk-rock.

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             Sur Country Blues paru aussi en 1965, le jeune John recommence à taper dans les classiques de Robert Johnson, de John Lee Hooker et de Bo Diddley qu’il rejouera tout au long de son aventure musicale. Il chante « Hitchhiking Woman » à la Skip James, d’une voix de fantôme épuisé par l’intemporalité. Nous autres terriens nous plaignons que la vie est courte, mais sachez que les fantômes se plaignent du contraire. Il gratte bien son « Statesborough Blues » et recherche l’authenticité de cristal du blues des origines. Alors il gratte à l’ongle sec et chante à l’étranglette. Sacré John, il ne s’épargne aucun effort. Mais c’est tellement blanc qu’on se demande parfois s’il ne vaut mieux pas écouter l’original. Oh il sait jouer, c’est sûr, mais Robert Johnson aussi, surtout avec « Milk Cow Calf Blues ». On écoute attentivement sa version de « Crawling Kingsnake » mais on ne peut pas s’empêcher de préférer celle de Doors. Il chante « Bull Frog Blues » à la syllabe mouillée et opère quelques petites accélérations de tempo typiques des bluesmen des origines. Comme Taj Mahal, il tape aussi dans Sleepy John Estes. Sa version de « Drop Down Mama » vaut le détour, croyez-le bien. Puis il s’attaque à un autre géant : Jimmy Reed, avec « Little Rain Falling » qu’il prend au chat perché. Il en fait une version bourrée du meilleur feeling blanc. C’est tout de même autre chose que John Mayall. Dernier gros coup, cette cover de « Who Do You Love ». Il la prend à la mine mauvaise, avec un faux air d’Al Capone, ou de Dick Tracy, c’est comme on veut, du moment qu’on a un menton carré et une balafre - Voo doo you lov ? - Il fouette ça au gratté de poux foutraques et tartine par dessus des vieux coups d’harp. Mirobolant !  

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             Pour Mirrors paru deux ans plus tard, il s’offre une pochette psychédélique, mais il ne bascule pas dans le psyché comme Wolf et Muddy. Il reste résolument tourné vers le passé de ses idoles. Sur certains cuts, on retrouve Bloomy et Charlie. En fait, cet album est une compilation, avec une A électrique et une B où il joue seul en s’accompagnant à la gratte. Il tape dans T-Bone avec un très beau « They Call It Stormy Monday ». Il le prend au chat perché. Il faut bien comprendre que le jeune John aura passé sa vie à chercher le feeling absolu, c’est-à-dire la pierre philosophale du blues. Et en l’écoutant, on comprend ce qui s’est passé dans sa tête : il s’est découvert un jour une sorte de facilité vocale, une petite aisance à glisser dans les aigus limpides, alors il a fermé les yeux et a poussé tout naturellement sa voix. Il s’est laissé aller. Complètement aller. Alors il s’est mis à jouer de sa voix comme d’un instrument, en essayant d’en maîtriser la technique. Un peu plus loin, il fait une version superbe du fameux « Keys Of The Highway », signé Big Bill Broonzy. Il n’existe pas de blues plus éclatant à la surface de cette terre. Il prend ensuite « I Just Got Here » en mode slow blues, et Barry Goldberg l’accompagne à l’orgue. Le mec qui joue de la basse sur « Travelling Riverside » s’appelle Jimmy Lewis et on n’entend que lui. En B, il fait son Robert au rossignol de beau merle avec des covers de « Stones In My Passway » et « Walking Blues ». Son « Death Don’t Have Mercy » compte parmi les plus sombres de l’histoire du blues.

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             Sur I Can Tell paru en 1967, le jeune John tape une belle version du « Smokestack Lightning » de Wolf. Il joue le solo et ne prend aucun risque. Il sait respecter la mouvance de la menace perfide instituée par Wolf. Robbie Robertson joue sur cet album gorgé d’hommages superbes à John Lee Hooker (« I’m In The Mood », spectral), à Bo Diddley (« I Can Tell » chanté avec une incroyable largeur d’esprit), à Big Dix (« Spoonful » qu’il chante avec du feeling plein la bouche et plus loin « My Baby Is Sweeter », qu’ils jouent dans une ambiance à la Chicken Shack), à Elmore James (« Coming Home »), à Chucky Chuckah (« Brown Eyed Handsome Man ») et à Little Walter avec l’excellent « You’re So Fine ».

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             Encore un fantastique album avec Sooner Or Later paru en 1968. Le jeune John attaque avec le vieux « Crosscut Saw » qui fut aussi un hit pour Albert King. Il le prend au sérieux et ça devient véritablement énorme. Il tape ensuite dans un cut de Wolf, « How Many More Years », amené à coups d’harp. Le jeune John a une vraie voix, il va chercher le bon raw. Il prend « Shake Your Money Maker » à la sauvage. Puis ça bascule dans le le  boogie dévastateur. Well done, John ! Le « Sugar Mama » qu’il attaque à la suite préfigure celui de Taste. Le jeune John joue ça au max de son animalité. Il devient est l’un des géants du blues. Chaque fois qu’il tape dans un classique, il trouve le bon son et sait placer sa voix. Il attaque la B avec « Nine Below Zero », un heavy blues extraordinairement agressif. Nous voilà confrontés à l’archétype de l’heavy blues. L’harp traîne à l’arrière et le jeune John sort pour l’occasion son plus beau raw. Il sature ses coups d’harp. Il tape plus loin dans l’Evil que Big Dix avait composé pour Wolf : « Evil Is Going On ». Le jeune John le soigne aux petits oignons. On peut lui faire confiance. Il termine sur un monstrueux classique de r’n’b connu comme le loup des steppes, « Don’t Start Me Talking ». Ouch ! Quel album ! 

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             Pour enregistrer Southern Fried, il débarque en 1970 à Muscle Shoals. Eddie Hinton, David Hood et toute la bande accourent au rendez-vous. Dès « Shake For Me » on entend la belle basse de David Hood. Je jeune John a vraiment un faible pour Big Dix, car il tape dans « Don’t Go No Further », et surtout le fantastique « You’ll Be Mine » qu’il transforme en pur hit de juke. Curieusement, l’album est tellement beau qu’il en paraît lisse. Tout est parfait, le choix des cuts, la voix du jeune John et le house-band de Muscle Shoals. Aucun défaut et c’est précisément cet aspect lisse qui peut agacer, ou provoquer une certaine impatience. Le jeune John « sauve » cet album trop parfait avec une reprise magnifique d’un autre hit de Wolf, « I’m Leaving You ». Il tente de revenir à l’heavy stuff hanté de la grande mesure, mais sa cover sonne comme une reprise de Chuck Willis. Trop bien huilée. Il attaque la B avec un beau « Nadine » dont il ralentit le beat histoire de marquer sa différence avec Chucky Chuckah. On se régale du bassmatic transversal de David Hood. Par contre, le jeune John commet une grosse erreur en voulant reprendre « Mystery Train ». Ce classique d’Elvis fait partie des intouchables, tu ne le savais pas, John ?

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             On reste dans les années soixante-dix avec Source Point. Le jeune John est devenu un expert du boogie-blues classique et de l’heavy-comme-pas-deux, comme on le voit avec « Hoo-Doo Blues ». Il chante ça à l’accent sale et sonne comme un vieux black ayant affronté plusieurs fois la mort. Il fait un petit coup de Big Dix avec « Mellow Down Easy », bien cousu de fil blanc, mais il ramène par la bande un petit côté infernal et inspiré, et comme il le fait avec une certaine conviction, ça tourne au voodoo. Il prend ça au carré du menton, un peu à la manière d’Alvin Lee. C’est terrible de génie blanc, et il claque en prime un solo imparable. Il fait aussi une belle cover du « She Moves Me » de Muddy. Il la prend sous les aisselles et l’accompagne à coups d’harp bienveillant. S’ensuit une bonne surprise : « Let’s Get Home » de Pops Staples - On the morning train - Le jeune John joue ça rockab sur un beau choo-choo beat. Puis c’est un nouveau coup de chapeau à Wolf, il le fait avec un infini respect punk. Quant à « My First Plea », c’est vraiment digne de Jimmy Reed, bien sucré et racé, le jeune John le chante à la délectation, encore une fois, il se situe dans le pouvoir du génie blanc. Il termine cet excellent album avec « As The Years Go Passing By », encore un blues racé comme ce n’est pas permis - There’s nothing I can do/ If you leave me to cry - Il chante ça avec une classe insolente - My love will follow you/ As the years go passing by - C’est un absolu de blues inspiré. Le problème avec un mec comme le jeune John, c’est qu’après ce genre d’album, on va attendre de lui des miracles. 

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             Vous voulez des miracles, les gars ? Pas de problème. On en trouve sur I’m Satisfied qui sort un an plus tard. Il ouvre le bal avec « Outside Your Door », chanté avec un feeling infernal et même insupportable de pureté intentionnelle. Ce mec a les mains propres, on ne pourra jamais l’accuser d’avoir voulu tirer profit des vieux nègres édentés et mentalement démolis par l’historique de l’esclavage. C’est vrai qu’il faut toujours se méfier des blancs, ils vont chercher à tirer profit de la moindre chose, mais les nègres, my God, ils en sont parfaitement incapables, parce qu’ils s’en foutent, comme d’ailleurs les Indiens d’Amérique qui ne comprenaient pas qu’on pût vendre la terre. Pour eux, la terre, le ciel, les fleuves, les bois et les nuages appartenaient à tous. Enfin bref. S’ensuit « If You Ever Need A Man ». Il y va le jeune John, il fait ça avec de l’art plein la bouche, on sent le confiné du culte, on sent le petit blanc qui regrette la cruauté de ses ancêtres et qui tente de réparer l’injustice de l’esclavage, mais comment peut-il seulement imaginer que c’est possible ? C’est irréparable. Aussi irréparable que les camps de la mort, sauf que la condition des nègres était encore pire. Oh, c’est sûr, ils n’étaient pas gazés, mais ils devaient travailler leur vie entière pour des patrons blancs dépravés et personne n’a la moindre idée de ce que ça pouvait représenter au quotidien, en termes d’humiliation et de cruauté. Tu te lèves tous les matins avant le lever du soleil et tu vas travailler aux champs, négrillon ! Pas de smartphone ni de facebook ! Pas de syndicat ni de Sécurité sociale, connard ! Pas de RTT ni de vacances aux sports d’hiver ! T’as le museau dans le limon du delta ! T’aimes le blues ? Alors vas-y, ramasse le coton et ferme ta gueule ! On n’en finira plus de touiller l’abjection du système qui a promu le blues. En tous les cas, ces gens-là ont gratté la terre toute leur vie pour rien, et souvent sous les coups de patrons blancs cupides. Bien sûr, on ne va pas s’en prendre au pauvre John qui fait l’impossible pour sonner au plus juste de ce qu’il imagine être le blues, comme on le constate à l’écoute de « Man In The Road ». Le jeune John chante le blues avec un talent avéré. Mais on a quand même envie de lui demander de laisser la place aux vieux nègres édentés et nécessiteux qui ont réussi à survivre par on ne sait quel miracle dans cette effroyable machine à tuer les pauvres que fut - et qu’est encore certainement aujourd’hui - le fameux Deep South. Quand on trempe dans le blues, on est forcément confronté à toutes ces questions. D’évidence, John Hammond s’est posé toutes ces questions. Il a choisi la voie harmonique du talent inverti pour rendre le meilleur hommage possible à tous ces grands clochards nègres, mais c’est insuffisant, car à aucun moment ne se reflète l’abîme dans lequel les ancêtres de tous ces pauvres gens furent précipités. Pour continuer l’écoute de cet album, il faut foutre la paix au jeune John et lui faire confiance. Il attaque un gospel intitulé « I’m Satisfied » et bien évidemment, des petites négresses font les chœurs. Puis il enchaîne avec des boogie-blues dignes de Boogie McCain et boucle avec « From Fear », merveilleuse pièce de blues tardif. C’est vrai que le jeune John soigne son velouté, et on l’admire pour ça. D’autres préféreront admirer Skip James qu’on paya 40 $ pour dix-huit morceaux devenus plus tard des classiques. 

    Signé : Cazengler, John Immonde

    John Hammond. Disparu le 28 février 2026

    John Hammond. John Hammond. Vanguard 1963

    John Hammond. Big City Blues. Vanguard 1964

    John Hammond. So Many Roads. Vanguard 1965

    John Hammond. Country Blues. Vanguard 1965

    John Hammond. Mirrors. Vanguard 1967

    John Hammond. I Can Tell. Atlantic 1967

    John Hammond. Sooner Or Later. Atlantic 1968

    John Hammond. Southern Fried. Atlantic 1970

    John Hammond. Source Point. Columbia 1971

    John Hammond. I’m Satisfied. Columbia 1972

     

    *

             Le problème avec les cercles c’est que ça n’en finit jamais…

    META-METAL

                      Profitons d’une étrange connexion saisonnière entre l’envie d’entreprendre une kronic sur le groupe Ouroboros et la sortie d’un livre  aux éditions des Belles Lettres. Quand j’ai vu l’annonce de sa parution j’ai eu un haut-le-cœur, quoi un ouvrage de Sénèque dont j’ignorais jusqu’à l’existence, je commande illico presto !

    LES DERNIERS JOURS DE L’HUMANITE

    (Intoduction, traduction, notes : JEAN-LOUIS POIRIER)

    (Les Belles-Lettres / Janvier 2026)

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             Le livre fait cent-soixante-dix pages. Rassurons ceux qui n’aiment pas les gros bouquins, le texte de Sénèque ne dépasse pas quinze pages. Je respire, ce n’est pas un texte rare de notre philosophe. Seulement un extrait prélevé dans un de ses ouvrages, livre de plus de trois cents pages intitulé Question Naturelles.

             Le titre n’est pas de Sénèque mais de Jean Poirier. Il joue un peu avec les lecteurs modernes, notre monde sent la guerre, et avec un peu de chance pourquoi pas une apocalypse nucléaire... L’Antiquité ne possédait pas l’arme atomique, mais si toute chose a une fin, une question judicieuse se pose : pourquoi le monde lui aussi n’aurait-il pas une fin… Vaste question, nous ne l’étudierons que sous son aspect historial romain. Les Grecs se sont aussi posés la question : pensez ne serait-ce qu’à la disparition de l’Atlantide exposée dans trois des dialogues de Platon.

             Il est à noter que ce thème renaît au temps d’Auguste, qui fonda l’Imperium Romanum. Les plus grands poëtes de langue latine, Horace, Virgile, Ovide, Lucain, aborderont selon divers éclairages ce thème. A peine l’Imperium est-il né que l’on redoute la fin de l’Imperium… Les chrétiens s’empareront très vite de ce thème : certains historiens datent la rédaction l’Apocalypse de Jean du règne de Néron dont Sénèque fut le précepteur.

             Pour Sénèque la fin du monde n’est pas une hypothèse. Elle reviendra. Il hésite un tant soit peu sur la manière dont cette fin s’effectuera. Il propose   trois versions : un déluge qui noiera la terre, un incendie qui  calcinera toutes formes de vie, un mix des deux. Le mot déluge risque de vous diriger vers l’idée du déluge biblique, fausse piste car il n’y a ni arche ni survivant. Quand il dit déluge, mer montante, fleuves débordants il faut entendre Eau et quand il dit incendie : Feu. Nous voici dans la vision fondatrice des quatre éléments, la Terre n’est pas la catastrophe puisqu’elle subit la catastrophe. L’Air est hors de cause : certes il pousse d’énormes vagues et il attise avec violence les flammes, mais en tant qu’élément subtil, il est avant tout l’agent de liaison des quatre éléments qui permet de s’élever du Feu à l’Ether élément particulier : celui du Divin.

             Si Sénèque pose la fin du monde comme inéluctable, c’est parce qu’il suit l’enseignement du Stoïcisme, vaste sagesse philosophique qui pose les quatre premiers éléments comme participatifs de tout ce qui existe. Le cinquième élément les stoïciens lui donnent le nom de Logos, lui aussi il participe de tout ce qui existe, vous le retrouvez en toute chose dès que vous pensez, dès que vous conceptualisez, n’importe quelle chose du monde. Mais vous ne pouvez vous opposer à l’ordre immuable, au destin du monde. Le Divin, ou l’Ether, ou le Logos, roule sur lui-même, c’est un cycle qui se répète à l’infini, car lorsque le moteur mobile du Divin  a fait un tour lui-même, il s’est accompli parfaitement tout en soumettant le monde à sa propre nécessité cyclique. Le Divin ne peut s’accomplir au-delà de sa propre perfection, d’où la nécessité destinale d’un amoindrissement pivotal du Divin qui arrivé à sa perfection ne peut que recommencer un cycle qui le mènera une nouvelle fois à sa perfection, cette déperdition perfective se traduit  par une conflagration destructrice du monde qui lui aussi repart pour un tour. Le monde revient ainsi chaque fois tel qu’il était dans son tour précédent. Ce que l’on appelle l’Eternel Retour, symbolisé par l’anneau du Serpent qui se dévore lui-même pour rester éternellement lui-même.

             Dans la centaine des pages qui restent Jean-Louis Poirier nous offre une petite anthologie de textes de penseurs qui se sont intéressés à cette problématique. Elle débute par un texte d’Ovide et se termine par des lyrics de… Bob Dylan.

             Une remarque incidente : parmi tous les auteurs cités, l’on rencontre Schopenhauer, philosophe un peu déserté (à tort) par les temps qui courent, mais pas une ligne de Nietzsche le philosophe moderne de l’Eternel Retour, qui a décrit la pensée de l’Eternel Retour comme la pensée la plus lourde.  Une explication à cette absence : l’antiquité a pensé la fin du monde mais a jugé inutile de se focaliser sur le retour du monde. Il est vrai que lorsque nous avons déjà vu un film nous n’avons pas toujours l’envie de le visionner une deuxième fois. Ne connaissons-nous pas déjà la fin de l’intrigue.

             Il en est de même de l’Eternel Retour, certes nous connaissons la fin, mais entre cette fin et ce qui se passera depuis notre propre position sur le cercle, nous n’en savons rien. Peu s’y risquent. A part des auteurs de science-fiction, mais quand on réfléchit à leurs romans, notre réflexion s’infléchit selon le domaine de l’ordre du politique… ce qui nous amène sur un terrain mouvant…

             Il est temps de revenir à Ouroboros.

    GLORIFICATION OF A MYTH

    OUROBOROS

    (NOL / 2011)

    Groupe australien, nous chroniquons leurs deux albums, le dernier date de plus de dix ans, toutefois leur FB et leur Instagram sont de nouveau actifs.  Prépareraient-ils leur retour. Affaire à suivre.

    Michael Conti : bass, backing vovals / David Horgan : drums / Chris Jones : guitar / Evgeny Linnik : vocals / Michail Okrugin : guitare.

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             Quelle couve ! Prodigieuse ! De Colin Maks. L’a déjà réalisé une centaine de pochettes d’album metal, à visiter sur Discogs. Mais celle-ci est son chef-d’œuvre, ne s’est pas donné la peine de représenter l’histoire complète du monde, simplement un torse d’homme, admirez les écailles de sa  peau, je suis sûr que Jim  ‘’King Lizard’’ Morrison aurait adoré, mais l’essentiel n’est pas là car l’absolu est niché dans la bouche d’ombre, ce serpent débordant de ses lèvres, peut-être même est-il en train de l’étouffer, preuve que Le concept d’Eternel Retour est avant tout une parole, un mythe, un logos, car ce que nous sommes incapables d’appréhender en sa propre objectivité nous le saisissons conceptuellement.

     Black hole generator :un summum battérial, ne vous laissent plus en paix, toutes les cinq secondes une floppée instrumentale fond sur vous, pas le temps de remettre vos idées en place dans les neurones, ça tangue de tous les côtés, sont comme des enfants de maternelle à qui lèvera le plus faut la main pour avoir droit à une barre de chocolat, du haché menu, quelle drummerie, c’est un fouillis d’ordres indécent, le vocal grogne dans son coin comme un ours en cage qui médite de sauter sur son soigneur dès qu’il ouvrira la porte. Si vous demandez quel est ce trou noir et ce qu’il est censé générer, la réponse est facile, premièrement c’est vous et le monde, un truc visqueux dont vous êtes l’englobant et l’englobé car que serait la matière sans la conscience de la matière, deuxièmement le trou noir c’est vous, chacun a le sien dans son cerveau, non ce n’est pas le vide absolu, c’est votre vision de la chose dont vous faites partie, ce sont vos

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    solutions à la fameuse interrogation que  Gauguin a magnifié dans son tableau D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, comme toujours vous répondez : ce n’est pas moi, et vous caftez son nom à la maîtresse, celui d’un Dieu et de toute son histoire, maintenant que vous pouvez vous cacher derrière un nom désormais votre vie ne vous posera plus problème, vous avez trouvé, ou réinventé pour les plus astucieux, un mythe, une mythologie derrière laquelle vous vous sentez protégé. Lashing in the flames : toujours la même marmelade sonique, c’est fou, l’est impossible de compter les moulinets et les breaks, nous avons fait un grand saut en avant, nous étions chez les hommes du néolithique à créer des Dieux animaux et totémiques, à transformer les puissances élémentales en êtres divins personnalisés, en plein milieu du morceau une aubade espagnole à la guitare sèche, en pleine corrida à part que le rouleau compresseur reprend son acharnement colérique, un petit bémol à votre contentement, sur le sable, le taureau au milieu, c’est vous, pas de panique c’est vous et tous les autres, toute l’humanité avec vous, non ce n’est pas un jour de fête, plutôt le dernier jour du monde, ou l’avant-dernier, l’espèce humaine a peu de chance de réchapper à la toute prochaine guerre nucléaire, si vous ne sentez pas les flammes explosives qui s’apprêtent à vous tomber dessus… c’est que vous n’avez pas encore compris que l’espèce humaine (vous en faites partie) s’apprête à appuyer sur le bouton ! Croyances théocratiques se terminent en Apocalypse ! Animal, man, machine : presse-purée riffique, vocal en marche militaire pour énoncer l’évolution animal-homme  et hélas stade  involutoire : machine. Ça pilonne, ça forge, ça bat le fer tant qu’il est chaud, faut du temps pour que l’homme émerge de sa primarité, ensuite la courbe ascendante se précipite en sa propre impasse. Une guitare comme une mouche qui bourdonne, avons-nous vraiment subsumer ce stade, un riff funambule oriental essaie de charmer le serpent qui sommeille en nous, il ne réussit que trop bien, toute montée se résout en pente, nous ne sommes pas encore disparus, mais nous serons dans le wagon de la cinquième extinction. La machine nous remplacera. Sanctuary : nous courrions à la catastrophe et la musique devient rieuse, elle tournoie comme des pantins au bout d’une corde, je suis moi et je ne suis plus moi, je suis un mix intégré, mi-homme-mi-machine, si vous me prenez pour un fou relisez L’île du Docteur Moreau de H. G. Wells le visionnaire, la musique rigole moins, c’est vrai que je suis fou, non pas d’une folie douce ou dure, d’une folie salvatrice, je me suis renié pour mieux m’améliorer, ne serais-je pas en train de devenir un de ces Dieux que j’ai longtemps tant honni. J’ai abandonné mon cadavre sur le rivage, mon esprit machiné survole la mer. Sea to summit : la folie n’était qu’une rémission, le soleil réchauffe les pôles et l’eau monte, la mer recouvre les plus hauts sommets, Ouroboros a choisi son cataclysme parmi les solutions proposées par Sénèque, submersion par l’eau, peut-être restera-t-il une crête  émergeante sur laquelle nous trouverons refuge, la tarentelle orientale se métamorphose en leitmotive salvateur, peut-être survivrons-nous… Serais-je victime d’une de mes obsessions mais le déferlement sonique ressemble à certains passages de Nantucket Sleighride de Mountain, moins d’ampleur romantique mais une technicité augmentée. Disemboled mind : attention ça cahute dur, le feu se joint à l’eau, des anneaux d’Atlantide m’apparaissent, je ne suis pas le seul survivant puisqu’une voix m’appelle, une sorcière ratatinée se tient au pied de mon lit, la marmelade phonique parvient à être en même temps plus lyrique et davantage diffractée comme si le calme se teintait de folie, comme si la folie s’enfuyait de moi, une guitare scie l’aigu riffique, la réalité est-elle en moi ou au-dehors de moi, de qui suis-je le prisonnier de la sorcière, de moi-même, de mes rêves ou de mes cauchemars. Dissolve : accélération rythmique, instant crucial, batterie folle, guitares sous emprise, réaliser le grand-œuvre, tout dissoudre et tout coaguler, alchimie mentale, l’esprit a le pouvoir de disséquer tout phénomène et de réunir les morceaux de chair dionysienne ou osirienne répandue aux quatre coins de mon cerveau assez grand pour contenir le monde en son intégralité, vocal expérimental, tout se passe au niveau du concept, la batterie s’empresse de découdre ce que le vocal essaie de coudre ensemble. Le cycle se répète maintes fois dans ma tête, réussirai-je un jour à tout remettre ensemble ou serais-je attiré par les forces négatives qui ont présidé à la déchéance de l’espèce humaine. Panaceae : une batterie qui piétine sur elle-même, une guitare qui crie et larmoie, existe-t-il un remède universel qui puisse guérir un homme, ne sont-ils pas tous un de mes frères, de la mort. Difficile à  comprendre mon frère ne sera définitivement mort que lorsque je serai mort, la batterie casse du bois, les riffs s’enflamment, le vocal s’empresse auprès des mourant mais c’est celui qui chante qui doit mourir pour tuer la mort de l’autre. Le cataclysme ouroborien n’est-il pas lié à l’intimité de chacun, le macrocosme n’est-il pas que le rêve démesuré et cauchemardesque du microcosme. Un morceau épuré jusqu’à l’os battérial qui rampe à terre pour être au plus près du lieu de recueillement des cadavres. Sur la fin il adopte la semblance de l’effet d’un cataplasme, pour ne pas dire un cataclysme, sur une jambe bois. Edifice to Tyranny : après le drame intime, le drame collectif, la guerre, l’envie, la nécessité, le désir de tuer, la batterie tire à bout portant, mitraillage de riffs, mortal vocat, folie et  complicité des élites, un tableau sombre de la coalescence du politique, des élites et de l’inhumanité. La batterie s’entête peut-être espère-t-elle une autre fin. En vain. Absent from entity : Si vous parvenez jusqu’au bout du monde, ceci n’est pas une hypothèse en l’air, le groupe n’en est-il pas au morceau terminal de son album, il ne se demande pas comme Archytas de Trarente ce qui se passerait s’il lançait une flèche sur la muraille du monde, il se contente d’adapter cette interrogation à lui-même, à sa petite personne, exactement similaire à la vôtre, à la nôtre, se demande en toute simplicité ce qu’il adviendra si arrivé au bout de la folie que se passera-t-il s’il en franchit la dernière limite, sera-t-il encore plus fou ou encore toujours aussi fou qu’avant… une autre manière de se poser cette question un peu plus prosaïque : une fois que j’aurais atteint le bout de ma vie ( = une fois que je serai mort) si je continue à vivre serais-toujours aussi mort ou vivant… Nous sommes ici au moment de rupture élémental de l’Ouroboros, Ouroboros (le groupe) reprend la vision d’Empédocle pour expliquer le serpent ouroboïque : une force élémentale coagulante : l’Eros et une force élémentale dissolvante : l’Arès, qui prennent à tour de rôle le commandement du cycle : organisation-destruction. Le morceau terminal du disque est totalement arestique. Avec les deux précédents il forme un final d’une violence éblouissante, un tsunami intégral qui ravage tout. La terre et vos oreilles.

             A écouter en boucle. Sans fin.

    EMANATIONS

    (NOL / 2015)

    Michael Conti : bass, backing vovals / David Horgan : drums / Chris Jones : guitar / Evgeny Linnil : vocals. + PhilHarmonic Orchestra of Prague.

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             La couve est aussi de la main de Colin Marks. Quel autre peintre ou graphiste aurait pu lui succéder ? Le dessin est de toute beauté mais lorsque l’on le reçoit dans les mirettes sans avoir écouté le disque elle ne s’impose pas d’emblée. Quelle relation avec le titre de l’album, que sont ces émanations et quel rapport entretiennent-elles avec cet arbre. L’on pense à Gatzo, le personnage d’Henri Bosco dans le roman Mon compagnon de songe, qui refuse d’abdiquer sa quête éperdue de l’âme de Hyacinthe, que Cyprien avait dissimulée dans un arbre, mais les Caraques (gitans) ont préféré brûler toute la forêt afin que personne ne puisse la retrouver… Gatzo pense qu’elle n’est pas définitivement évanouie, qu’il pourra la récupérer dans les émanations de la fumée dégagée par l’incendie… L’analogie entre le groupe Ouroboros et le livre de Bosco peut sembler aussi impalpable et fantaisiste que l’objet de la quête de Gatzo, toutefois il est utile pour admettre la folie de Gatzo de comprendre que selon Henri Bosco le songe en tant que voie de connaissance s’inscrit dans la lignée poétique du rêve de Gérard de Nerval

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             Sinon beaucoup plus prosaïquement il suffit d’expliquer que nous assistons à la conflagration terminale d’un des cycles de l’Ouroboros. Beaucoup moins de mystère alors pour cette silhouette d’arbre calciné mise en évidence, n’est-ce pas l’image symbolique de l’Yggdrasil des légendes nordiques à la fin du monde… N’ayez pas peur, sa mort se confondra avec sa renaissance lors du commencement du nouveau cycle… un peu comme le minuit de la pendule indique qu’une journée vient de se terminer et qu’une autre débute…

             Lorsque la forme de cet arbre s’est imposée à mes rétines, mon cerveau a immédiatement entrevu la silhouette de la Semeuse sur les anciennes pièces françaises…  Mais là je vous demande de n’accorder aucun crédit à mes visions phantasmatiques… Un ouroboros financier des banques capitalistes qui gèrent notre monde n’est pas pour me déplaire…

    Scion : le mot n’a rien à voir avec le Sion du dieu biblique, pour faire vite sans entrer dans un cours de jardinage sur l’art de la greffe  nous dirons qu’un scion est une nouvelle branche qui au printemps surgit du bout d’une branche de l’année précédente… juste une image symbolique pour signifier selon le mythe ouroborien, qu’une fois mort, nous renaîtrons pour recommencer notre vie à l’identique des millions de fois car nous mourons aussi des milliers de fois et ce cycle se répètera éternellement… Le texte déclare que l’amour est toute la loi, les lecteurs de nos chroniques sur Aleister Crowley qui reconnaîtront la formule magicke de la Grande Bête, auront tort, cette déclaration est à comprendre comme le corollaire de ce que nous avons expliqué sur Empédocle, voir le dernier morceau précédent qui mettait l’accent sur l’Arès force destructrice, alors qu’ici nous sommes dans l’autre étape, celle de l’Eros force coagulante... : l’humus phonique a changé de nature, l’est comme apaisé et davantage accompli, les samplers de l’orchestre classique apporte une épaisseur voluptueuse, après avoir été roulé durant des siècles dans les turpitudes de la désintégration, l’individu renaît de lui-même, les Dieux l’ont tué, mais le voici Immortel, les Dieux vaincus sont comme morts, ils ont trouvé plus fort qu’eux. Si je suis vainqueur qu’est devenue la mort… The sleep of reason : sommes-nous avant ou après, qu’importe sur le cercle tout moment présent est éternel, le chant comme un chœur de moines, le vocal vindicatif, le Dieu t’appelle, n’es-tu pas un rôdeur stalkérien qui cherches à pénétrer dans la zone pour accéder à la présence qui t’appelle, la batterie comme une reptation de reptile, le cercle lui-même n’est-il pas un serpent,  magnifique scène de film suggérée par l’orchestration classique et le charmeur qui se prend pour le maître du serpent, à moins que ce ne soit le cobra qui soit devenu ton maître, il s’est emparé de ta raison, il a endormi ta vigilance, tu croyais tourner la roue, c’est la roue qui te tourne. Horizons : nos horizons ne sont-ils pas derrière nous dans la bibliothèque d’Alexandrie détruite, nous sommes les fils des mythes véhiculés par la littérature et la philosophie, nous savons qu’il n’y a pas de Dieux, qu’ils sont morts, parfois le rythme se traîne, la lecture de certains textes se révèle difficile, mais le rythme reprend force, car ce qui ne nous a pas tué nous a rendu plus fort, verbiage et persiflage, parfois nous sommes Thiton, l’amant d’Eos, l’aurore aux doigts de rose, qui a obtenu nôtre immortalité mais qui a oublié d’intercéder en faveur de nôtre éternelle jeunesse, notre chlamyde est trouée comme la peau de la panthère de Dionysos est tachetée de  noir, Shelley le poëte n’a-t-il pas écrit que la toute-puissance d’Ozymandias demeure à jamais pour l’éternité dans son tombeau… saurons-nous un jour lors de notre retour marcher vers d’autres horizons… Emanation : tourbillon sonore, dans le grand chaudron de l’univers, beauté des ères que nous traversons, nous en sortons chaque fois plus grand, plus fort, les atomes s’assemblent, nous revivons la formation du monde, nous ne sommes qu’une particule, qu’une minuscule émanation de ce monde et pourtant en même temps nous sommes aussi l’entièreté de ce monde en perpétuelle métamorphose, le monde n’est-il pas le produit de notre conscience, le grand orchestre samplérique prend le commandement et supplante le vocal comme écrasé par le poids de ses paroles révélatrices, nous sommes l’être et le non-être, le Un et le non-Un… Submission : quel rapport entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, qui parle, qui écoute, qui ordonne qui obéit, vocal colérique, peut-on fouetter la mort que l’on porte en soi pour la faire reculer, l’esprit n’est-il pas une citadelle vide sur ses parois apparaissent d’étranges peintures à moins que ce ne soit moi que les peintures regardent pour mieux m’effacer … batterie atteinte de folie se précipite dans le néant de ses battements, essayant à chaque instant d’écraser le vide qui sépare deux battements, tout n’est-il pas joué depuis toujours. Catholicon : un air de musique, pour

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    nous rappeler que nous avons vécu des moments inoubliables emplis de haine et de sang, nous avons suivi les ordres du catéchisme, nous étions emplis du rêve de la Divinité, nous nous sentions grands et forts, et au moment de disparaître révoltons-nous contre Dieu et ses anges qui ne nous ont appris que la haine, le morceau est un film à grand spectacle qui se regarde davantage qu’il ne s’écoute, le vocal comme la voix du héros qui se remémore ses exploits et qui au moment de mourir tire la leçon de ses errements.  Benath heaven’s wawes : interminable montée en puissance, le serpent t’offre l’immortalité à l’égal des Dieux, mais cette immortalité ne dure pas toujours, tu ne fais que répéter les échecs de ta vie, oui ta vie est un échec puisque tu finiras par mourir pour mieux renaître, mais tu mourras aussi éternellement, la batterie hésite, l’orchestre console, tempête sous un crâne, si tu veux vivre éternellement tu dois accepter la mort, tu dois te laisser tomber dans l’immortalité infinie de la mort pour accéder à la joie de vivre éternellement, les deux faces d’une même monnaie, l’éternité du serpent est plus longue que l’immortalité des Dieux. Amaranthine : l’acceptation, le choix du néant pour accéder à l’éternité de la vie, la vie amaranthine n’est pas rose mais d’un rouge pourpre plus fort que la mort, des violons pour bercer ton sommeil, s’enfoncer dans la mort comme une troupe guerrière monte à l’assaut, mourir consiste à revenir à l’antiquité originelle de sa propre vie. The amber light : the amber light est bien ambigüe, moment du réveil, une éternité s’est écoulée, tu remues dans ton cercueil, les fantômes de ton passé, les présences de ton existence reviennent, tu t’agites, le serpent a effectué un tour complet et tu tâtonnes dans des bribes de cauchemars, l’orchestre prend son temps, il te laisse le temps de réaliser, même la batterie pour une fois ne pousse pas la rythmique, le vocal émet des grognements d’insatisfaction, tu es debout et tu reprends le chemin, l’éternité du retour pèse-t-il beaucoup plus lourd que l’éternité du départ…

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             Est-ce vraiment reparti pour un tour…

             …

             Tout n’est-il pas perdu de toute éternité… A vous d’en décider. Avec de dernier opus Ouroboros nous offre un double voyage musical, et philosophique. La partition est beaucoup plus riche et variée mais c’est au niveau des lyrics que le groupe fait preuve d’un savoir et d’une qualité d’écriture sans égale.

             Nous surprendront-ils un de ces jours avec une nouvelle œuvre. Je n’en sais rien, mais il ne m’étonne pas qu’après un tel prodige ils aient dû prendre une dizaine d’années pour amortir l’immensité de la tâche accomplie. L’on ne doit pas sortir indemne d’une telle création.

              Damie Chad.

     

    *

    Il y a des filles qui ne vous laissent jamais en paix. Je pensais, ce clair matin du 20 février, en être débarrassée pour un long moment, ne m’étais-je pas la semaine dernière attelé à chroniquer les trois opus qu’elle avait sortis en 2025. Stupeur et tremblements, la première chose que je trouve en rallumant l’ordinateur c’est le nouvel opus offert à la sombre et voluptueuse curiosité du public  ce 18 février 2026. J’ai ressenti comme un souffle froid me parcourir l’échine….

    A PATH PAVED WITH FLICKERING LIGHT

    HECATE’S BREATH

    (Bandcamp / Février 2026)

    El., TS, Ame Severe, Handful of Nails - All Melinoë - Noise, Subliminal Entities.

            Encore moins d’indices que la semaine précédente. Juste une phrase en exergue, un court poème d’Emily Dickinson, et cinq clichés aussi noirs que votre âme. Tout de même un truc marrant, enfin tout est relatif, sur le bandcamp qui annonce la sortie de ce nouvel opus. Juste un lieu de villégiature ou symbolique, le groupe se réclame, le patelin existe, de Quarré-les-Tombes… Seraient-ils des adeptes de la couleur locale, ou alors Balzac, esprit tortueusement génial, avait-il raison d’affirmer que les lieux exercent leur influence sur ceux qui y séjournent… Toujours est-il que l’emblème de la

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     bourgade vaut le déplacement, en haut un bandeau de trois têtes de mores qui rappellent l’écu de la Corse, mais ce sont des chefs de Sarrazins qui n’ont pas pu s’emparer de la ville, était-ce du temps de Charles Martel,  très sinistres sur notre gauche, trois carrés blancs sur un fond noir, serait-ce un rappel fantôme du beauséant des templiers, ou le souvenir des deux mille sarcophages vides exposés depuis des siècles autour de l’église, il en reste moins de deux cents aujourd’hui, de dextre un chêne que nous qualifierons de druidique, trop visible pour être honnête, j’ai l’impression que cette héraldique est d’une facture bien trop moderne…

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             Le souffle d’Hécate semble se mouvoir dans deux directions contradictoires : vers ce qu’il y a de plus menaçant dans notre monde si l’on en croit la traduction du poème de la recluse volontaire d’Amherst, Emily Dickinson (1830-1886), puisque son esprit captait la lointaine présence de toutes choses : « Je l'ai entendu dans les contrées les plus glaciales / Et sur les mers les plus étranges / Pourtant, jamais, dans l'extrême détresse / Il ne m'a demandé une miette. » Par contre la courte question en exergue de l’œuvre Perhaps you've lost your way ? semble empreinte d’une certaine sollicitude. Que vous ferez surtout attention à ne pas confondre avec une sollicitude certaine…

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    Celestial concussions : l’on dit que la maléfique Hécate est la gardienne des portes qui ne doivent surtout pas être ouvertes. Par un mortel évidemment. N’empêche qu’il me plaît de voir en cette sombritude une porte vitrée. L’épaisseur du verre ne permet pas de voir à l’intérieur, mais peut-être aussi à l’extérieur, en tout cas l’ombre pallide qu’elle laisse filtrer me paraît être un aiguillon destiné à satisfaire notre curiosité. Malsaine. Une commotion serait-elle céleste n’en reste pas moins une commotion. Je ne devrais pas le dire, mais je ressens beaucoup de douceur dans ce qui se veut être sûrement une inquiétude, le souffle d’Hécate nous semble marcher sur des ailes de colombe, l’est vrai que j’oubliai la dimension célestéenne du titre, ce n’est point un adjectif qui convient totalement à Hécate, d’ailleurs quels sont ces gratouillements vocaux, mais non il nous semble être encore une fois en train de flotter dans les airs sur des ailes séraphiques, toutefois il est quelques pincées de notes inquiétantes, peut-être une appréhension stupide de ma part. Si c’est du doom ambient, l’on est plus près de l’ambient que du dark doom, laissons-nous porter, nous ne savons où nous atterrirons mais cet envol n’est guère désagréable, même si sur la fin résonnent quelques bruits fantomatiques qui traîneraient un boulet métallique pas du tout pesant… Disoriented psychopompe I & II : beaucoup de gris,

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     mais l’œil est incapable de s’arracher à cette noirceur absolue de lame de guillotine et cette espèce de billot un peu maigrichon qui n’attend plus que la hache tranchante, qu’espérer de cette tache blanchâtre là où normalement devrait coaguler une épaisse flaque de sang noir séché… Un bruit plus léger que celui-ci tu meurs, si ce n’est déjà fait, diable l’on croirait entendre une musique de bal funèbre, troublée par des bruits d’âmes qui n’ont commis que le seul pécher de vivre, orgue ecclésiastique, qui se tait pour laisser place à une présence, serait-ce le passage d’Hermès, le dieu psychopompe, celui qui accompagne les âmes des morts qui descendent vers les sombres Enfers, des bruits sinistres peu encourageants, pas la peine de s’affoler, un peu de calme survient, toutefois vite troublé, mais pas trop, est-ce pour cela que le dieu est dit désorienté, ne sait-il pas encore s’il doit nous emmener  dans les enceintes airainiques du cruel Tartare ou sur l’Île des Bienheureux, pour préparer le Retour, dernières notes en point de suspension, comme quand vous l’on vous bande les yeux pour vous emmener vous ne savez où… Altered contusions : que de blanc ! Oui, mais c’est un mur. Les cloisons n’ont-elles pas été inventées pour vous empêcher de passer, d’aller où vous voulez, vous

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    limiter, en vous-même si elles sont conceptuelles, mais en haut le blanc se perd dans le noir, et en bas la noirceur de ce haut de muraille s’avère si ténébreuse… fermez les yeux, vous êtes cerné ! De quoi vous ficher un coup au moral ! Ce qui vous saute aux oreilles provient de partout et de nulle part, échos de voix angéliques ou démoniques, vous êtes perdu, mais voici que l’on débite du bois, serait-ce pour préparer votre cercueil ou l’échafaud de votre guillotine, intérieure car c’est nous-mêmes qui décidons de notre destin même si nous errons en un étrange labyrinthe dans lequel on entend résonner nos propres pas qui nous conduisent vers une mystérieuse et bruyante machinerie. Terrestrial commotions : une espèce d’échiquier dont toutes les cases sont noires. D’un noir pas vraiment sombre, plutôt infiniment monotone. C’est sûrement le plus terrible, l’on finit par s’habituer à tout. Même plus peur. Aucune stratégie possible, celle de marcher au hasard peut-être… Si l’on n’avait pas percuté dans notre petite tête, le bruit qui fuse est là pour nous faire comprendre que nous avons changé de plan, du céleste nous sommes descendus sur le terrestre, sur le plancher des vaches pour employer une métaphore un peu moins grandiloquente, vous avez des notes qui clopinent et d’autres qui imitent l’eau qui coule du robinet de votre mémoire que vous avez oubliée de fermer, celui de égout intérieurs qui charrie bien des horreurs, des coups de marteau qui se moquent de vous, vous serez bien obligé de vous désaltérer de cette eau sale, quelques notes moqueuses pour vous rappeler que désormais vous ne vous plongerez votre bouche que de cette eau croupie qui charrie l’urine et les excréments de vos rêves. Isolation : noir

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    de chez noir, tout en haut une échancrure noire, indubitablement l’on pense à Verlaine en ses prisons, à la souris rose d’aurore  de l’imagination qui trotte dans votre tête. L’imagination qui fuit, qui chantonne, douçoureusement ce que traduisent les notes sombres et le bruit du trousseau du geôlier, qui n’est que nous-même rappelons-le, un cliquètement monotone rappel de notre présence en ce lieu, en cette petite niche de survie que nous avons édifiée en nous-mêmes malgré la quincaillerie rugueuse de la réalité, l’envol est le plus fort…

             Ce sentier aux lumières clignotantes aura titillé l’esprit de quelques lecteurs, n’avons-nous pas déjà… se demanderont-ils, ils iront vérifier sur la chronique consacrée à Hecate’s Breath la semaine dernière, ils comprendront alors comment ce groupe se joue de nous, il nous repasse les mêmes plats et nous leur trouvons un goût différent, des manipulateurs, une photo, un poème et le tour est joué. Tout dépend non pas de la manière dont vous appréhendez les choses mais dont ils vous les font appréhender. Sont des illusionnistes. Soufflent sur l’eau et vous voyez une chose, vous ressoufflent sur l’eau un peu plus tard : vous voyez une autre chose. Vous regardez votre miroir et vous vous trouvez beau, le lendemain dans le même miroir vous vous jugerez particulièrement laid. Le miroir n’a pas changé, vous non plus, c’est votre regard qui a changé.

             Tout dépend de notre humeur, de l’ambiance du moment répondrez-vous, certes notre esprit toujours en mouvement varie sans cesse, une pensée chasse l’autre, ou conduit à une autre… Votre tour d’ivoire intérieure est-elle si poreuse qu’un souffle venu de l’extérieur puisse la pénétrer et se jouer de vous… Il est vrai que la chienne Hécate qui hurle aux carrefours du monde n’est pas tout à fait n’importe qui ! Pas tout à fait n’importe vous.

    Damie Chad.

     

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 726: KR'TNT ! 726 : WHO / COWBOYS FROM OUTERSPACE / SCREAMIN' JAY HAWKINS / M/X / DION LUNADON / HECATE'S BREATH / METALLIAN

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 726

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 03 / 2026

     

     

     WHO / COWBOYS FROM OUTERSPACE

    SCREAMIN' JAY HAWKINS

    M/X / DION LUNADON

    HECATE’S BREATH / METALLIAN

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

    The One-offs

     - Who Who oui oui

     

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             S’il est une pochette qui nous faisait loucher à l’époque, c’est bien celle de l’EP Decca des Who, «My Generation» : Moonie, son air ahuri et sa cocarde. Pete Townshend et son blazer Union Jack (que personne n’aurait eu le cran de porter en France). John Entwistle et cette liquette bleue (passée sur un col roulé noir). On ne comprenait pas bien l’utilité des blasons qu’il avait fait coudre sur sa liquette. Et Daltrey qu’on n’aimait déjà pas trop parce qu’on avait entendu dire qu’il cognait la gueule de Moonie. Daltrey-connard dans son petit futal à carreaux et qui faisait tellement pâle figure à côté d’un Moonie fabuleusement déhanché, à sa gauche. Cette pochette foutait le feu à la pampa de ton imaginaire. Souvenir de l’avoir examinée pendant une éternité, au moins aussi longtemps que celle de l’EP «Satisfaction» des Stones (on n’y voyait que le col roulé blanc de Brian Jones. Les autres s’habillaient comme des mecs de Pont-Audemer).

             Quatre titres sur l’EP des Who. Le plus drôle, c’est qu’on n’a jamais écouté les trois autres : focus définitif sur «My Generation» et sur le bégaiement de Daltrey - People try to put us d-d-d-down/ Just because we get around - Et cette promesse plus loin de mourir avant de devenir vieux - Hop’ I’ll die before I get old - Le seul qui a su tenir cette promesse, c’est bien sûr Moonie. Daltrey et Townshend sont toujours là, et comme tous les vieux schnoques, ils ne sont pas jojo. On a le même problème avec la reformation des Pistols. Et dire que t’en as qui vont voir ça en concert...

             Si t’écoute «My Generation» à tire-larigot, ce n’est pas spécialement pour la partie chant. Elle est sympa, mais ce qui fait la puissance du cut, c’est le break de basse que passe The Ox en plein milieu. C’est là que tu entres en religion. Ce break deviendra une obsession religieuse.

             Oh il faudra quelques années pour accéder au niveau spirituel de ce break de basse. Comme pour tout cheminement spirituel, il faut un point de départ. Ce sera une guitare sèche. Sèche parce que pas chère. Et un cahier d’accords pour apprendre les accords. Les  majeurs, les mineurs et les septièmes. Normalement ça suffit pour gratter les trucs que t’as besoin de gratter, comme «Like A Rolling Stone» ou «All Along The Watchtower», ou tous ces trucs des Stones dont on raffolait tous à l’époque, comme «Dead Flowers», «The Under-Assistant West-Coast Promotion Man», et un peu plus tard, le «Changes» de David Bowie, tellement sophistiqué. Puis t’es passé comme tout le monde à l’électrique avec une imitation Les Paul en or, une japonaise qui s’appelait Maya et qui coûtait pas cher. T’avais l’ampli qui coûtait pas cher et la grosse pédale fuzz qui coûtait pas cher. Et boum, tous les soirs en rentrant du boulot, tu grattais «No Fun» et les voisins venaient taper à la porte, alors tu montais le son sur l’ampli. No fun for you and me !

             On allait voir répéter des vagues connaissances, des mecs qui essayaient de faire du Led Zep et du blues électrique. Un jour, leur bassman s’est barré et Jean-Claude, le guitariste, me demande :

             — Tu sais jouer de la basse ?

             — Bah oui. 

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             Il a vite vu que bah non, mais il m’a montré les lignes de basse, et t’apprends assez vite. On a joué ensemble quelques années. Trouvé à l’époque un cahier des tablatures de Jack Casady. C’est une façon d’avancer sur le chemin spirituel. Et un beau jour, tu sors l’EP des Who de la caisse des 45 tours et tu décides d’apprendre à jouer le fameux break de basse qui t’obsède depuis dix ans.

             — Bon d’où c’est qu’y part le pépère ? Ah c’est en Sol et y redescend en Fa.

             Bim bim bim bim bam bam bam ! Ça martèle bien. Ça bouge pas. Couplet, tout le bordel de Daltrey et voilà le moment fatidique. Premier plan.

             — Où c’est qu’y va chercher sa note, l’enfoiré ? Bim ? Bom ? Non, c’est là. Bim bim ! Vaut mieux le prendre en bas du manche. Bim bim bim bim bam bam bam en Sol/Fa sur la corde Ré, oh tu descends sur la corde Sol chercher un Ré, ah putain, c’est enfantin, mais faut le faire groover...

             Tu remontes le plan et tu retombes sur le balancement Sol/Fa. Puis t’attaques le deuxième plan, il monte sur les grosses cordes au-dessus et tu trouves l’astuce, fuck, comme c’est bien foutu, tu le chantes pour le jouer, mais tu sais que tu vas y passer des heures pour que ça coule de source. Tu repars sur le balancement Sol/Fa pour chercher le troisième plan, dans les gras, avec une variante. C’est compliqué à jouer au médiator, The Ox claquait tout aux quatre doigts. Et sur le quatrième plan, t’es baisé, parce qu’il tagadate ses notes à quatre doigts et toi t’as l’air d’un con avec ton médiator, alors tu demandes à Dieu de te pardonner d’esquinter ce substrat de la quintessence divine, et il te pardonne. Bim bim bim bim bam bam bam !

    Signé : Cazengler, Whogarou

    The Who. My Generation/La La La Lies/ The Ox/Much Too Much. Decca 1966

     

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    L’avenir du rock

     - Un Outerspace qui porte bien son nom

    (Part Three)

     

             C’est pour des besoins bassement matériels que l’avenir du rock retourne régulièrement dans le Colorado. Il a besoin d’alimenter sa rubrique, aussi va-t-il chercher l’inspiration auprès de son vieil ami Jeremiah Johnson. C’est l’hiver. Tout est blanc et silencieux. Il franchit un col et aperçoit au loin un filet de fumée. «Ah ça ne peut être que lui !», lance l’avenir du rock d’un ton jovial, et il éperonne sa mule. Il sait que Jeremiah Johnson adore pique-niquer au milieu de nulle part. Il arrive à l’orée d’un petit bois. Jeremiah Johnson est là, avec des dizaines de flèches plantées dans le dos et son sourire de superstar. Mais il n’est pas seul. Quelle curieuse compagnie !

             — T’arrive au bon moment, avenir du rock ! C’est l’apéro !

             Il sort un litre de pastis gelé de la sacoche de son cheval et casse la bouteille d’un coup de crosse. Il casse ensuite un glaçon de pastis et le tend à l’avenir du rock :

             — Tiens, suce !  

             — Qui sont ces gens, Jeremiah ?

             L’avenir du rock désigne du doigt les étranges créatures installées autour du feu et auxquelles Jeremiah distribue des glaçons de pastis.

             — Ce sont les Crows From Outerspace...

             L’avenir du rock comprend mieux. Les créatures sont conformes à l’idée qu’on se fait des extraterrestres : ils sont verts, avec des pustules gélatineuses et des tentacules, ils poussent des borborygmes et semblent bien s’amuser. Les glaçons de pastis ont même l’air de faire leur petit effet. L’un deux lève son tentacule pour réclamer une rincette. Alors Jeremiah sort une autre bouteille gelée de sa sacoche.

             — Dis voir, Jeremiah, pourquoi tu les appelles les Crows From Outerspace ?

             — Parce qu’il sont aussi cons que les Crows ! Quand ils seront rôtis, ils vont fabriquer un arc pour me tirer des flèches dans le dos. Ça les fait marrer.

             — C’est pas pour dire, Jeremiah, mais au fond je préfère nettement les Cowboys From Outerspace.

     

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             Et nous aussi, Jeremiah, on préfère nettement les Cowboys From Outerspace. On peut même dire qu’on en raffole. Et ce depuis plus de 20 ans, depuis Choke Full Of. Car chez les Cowboys, t’as une outrance que tu ne retrouves nulle par ailleurs, sauf chez Jeffrey Lee Pierce, chez les Drones de Gareth Liddiard, chez les Beasts de Tex Perkins ou les Chrome Cranks de Peter Aaron. Michel Basly tape exactement dans le même registre, dans l’outrance du trash-blues, dans la démesure du throw-it up, telle que définie en son temps par Jeffrey Lee Pierce avec «Death Party» et «She’s Like Heroin To Me», on pourrait même citer tous les cuts du premier Gun Club. C’est

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    inespéré d’entendre aujourd’hui encore l’écho de cette fournaise. Les Cowboys sont les derniers à porter la flamme sacrée de la Guerre du Feu, comme l’ont portée avant eux tous ces cracks du boum-hue que sont les Cheater Slicks, le ‘68 Comeback de Monsieur Jeffrey Evans, Jon Spencer et tous ces groupes faramineux qu’on trouve sur l’In The Red du mighty Larry Hardy. Et qu’on retrouvait aussi sur le Nova Express de l’hyper-mighty Lucas Trouble.

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             Si on était en Angleterre, on qualifierait le style des Cowboys d’«utter fucked-up trash-punk blues». Mais on est en France, alors on peut tout bêtement les qualifier de bulldozer, ils te bulldozent ta dose, ils t’endossent le bulbe, ils te dé-bullshittent la mise, ils t’artémisent le bol, ils t’embuent la misaine, ils t’arsouillent le bilboquet, t’en avais bien besoin. En vrais bulldozers, ils passent partout, ils ratiboisent et ils déboisent,

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      c’est Attila et ses Attilettes, t’as intérêt à garer ta mobylette, et puis tu comprends vite que c’est pas un rock de demi-portions, planque ta misère, fous tes Led Zep et tes fucking Pink Floyd à la poubelle, c’est le moment de prendre un nouveau départ, amigo. Les Cowboys ont tout en magasin, le very-Big Atmospherix du désespoir («Lost Men Blues»), la valse à trois temps, et puis au coin du bois, tu vois Michel Basly gratter

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    un thème rockab («Favorite Rock’n’Roll Band») qui remet bien toutes les pendules au carré. C’est comme s’il pouvait tout se permettre. Et puis il adore faire dérailler le TGV du garage-punk («Black Haired Cocktail») et battre tous les records de destruction massive avec «Dancin’ Machine». T’as beau connaître tous ces cuts, t’es bluffé par la démesure du chant, t’es affolé par la mise en place, par l’extrême pertinence de son lard fumant, par l’assise du son qui sort de ce vieil ampli Fender défoncé et éculé par tant d’abus. Quand il gratte ses poux, c’est pour foutre le feu à la pampa. Et puis t’as les cuts du nouvel album, Spaceship To Nowhere.

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             Celui qui va te coller au mur, c’est «The Love Song». Complètement fucked-up. Point névralgique du set, mais aussi de l’album. Basly hurle par-dessus les toits. C’est magnifique ! Il chauffe à blanc, au white light white heat, il chante à la hurlette de Hurlevent, la pire de toutes. T’as pas ça ailleurs en France, Pas la peine de chercher. T’avais ça uniquement chez Jeffrey Lee Pierce et les deux ou trois screamers pré-cités.

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    En piochant dans les notes au dos de la pochette, tu découvres que Lo’ Spider a produit l’album. Lo’ et le Kaiser sont les seuls capables de capturer l’énergie des Cowboys pour la sublimer. Sur l’album, t’as aussi du classic badaboum battu à la dure («Spaceship To Love»), et t’as toujours l’heavy heartbeat du big Bazile Gonzalez, fantastique dérouleur de basslines. Il joue tout au doigt. La voix de Michel Basly est prise dans le son, c’est un son plus caverneux, bien swamplandish. Ta raison va encore vaciller avec «I Won’t Fly». Basly torture longuement son solo seventies, ça goutte de pus et ça reste diablement atmosphérique. Puis il monte «Breathe» en mode Dust My Blues, pour une wild partie de boogie down. Ah ça déboule ! C’est le deuxième cut du set et on a vu de nos yeux vu les colonnes du temple danser le twist. En B, «Better Man» est hanté par l’un de ces solos qui n’en finissent plus d’agoniser au crépuscule. Et ils repassent aussi sec à l’hot as hell avec «Get Crazy». T’as là-dedans un killer solo flash qui crève l’œil du cyclope. Encore un point chaud du set ! «As Cool As I Am» sonne un brin rockab, c’est très sophistiqué, ça file à fière allure et t’es frappé par cette façon que les Cowboys ont de renaître en plein élan ! Ils regagnent tous les trois la sortie avec une cover de «Goodbye Johnny», nettement plus lourde que celle tapée sur scène. Encore un cut qui agonise dans tes bras. C’est hanté, complètement hanté. Fantastique hommage. Michel Basly et Kid Congo sont les derniers à savoir rendre de tels hommages. 

    Signé : Cazengler, cobaye from outerspace

    Cowboys From Outerspace. Le Fury Défendu. Rouen (76). 18 février 2026

    Cowboys From Outerspace. Spaceship To Nowhere. Lollipop Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Maman Jay peur !

    (Part Two) 

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             En 1980, Keef demande à Jay d’ouvrir pour les Stones au Madison Square Garden. Puis Ginny sa barre après vingt de vie commune - She just got fed up - Jay va se remarier quatre fois. Dans un docu, Jay dit : «My second mariage was to a Filipino from the Philippines, That didn’t work. The third mariage was a black girl from Guadalupe. The next time I married, it was a Japasese girl from Tokyo. The next time I married, it was a French girl.»

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             Jay enregistre Real Life à Paris en 1983 avec Larry Martin (guitare), Zox (basse) et un accordéoniste qu’on entend surtout sur «Deep In Love». Puis il chante en Français sur «Get Down In France». Il raconte n’importe quoi - Get down mademoiselle ! Madame ! Do it ! - C’est monté sur un beat têtu comme un âne, Jay fait tout à l’interjection - Do it ! Get down ! Move Around ! - Il ressuscite en B son vieux «Feast Of The Mau Mau», il y fait Jay the baboon, et il passe en force son «Poor Folks» sur une valse à trois temps. Il termine par une nouvelle version de «Constipation Blues» encore plus ‘lumineuse’ que celle de What That Is - I got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Alors il va jusqu’à la victoire finale, let it go ! Prout ! Il est hilarant. Il est le seul au monde à savoir pousser derrière un micro, uuuhharhhhh, tout en couinant des p’tis cris d’orfraie, et tu te marres à chaque fois que tu l’entends lâcher les gaz. Prout prout ! 

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             Puis Jay rencontre Rudi Protrudi des Fuzztones, qui le branche sur Midnight Records, le label de JD Martignon, un Français installé à New York. Martignon sort un Live de Screamin’ Jay Hawkins & The Fuzztones. Jay le harcelle pour lui soutirer du blé, mais Martignon n’a pas un rond. Le Live avec Fuzztones est un mini-album 4 titres, et dès «Alligator Wine», Jay screame son scream out ! Il surpasse tout ce qui a été fait en matière de scream. Il screame encore le because you’re miiiiine d’«I Put A Spell On You», et en B, il attaque un nouveau cut, «It’s That Time Again», après avoir présenté Henry et les Fuzztones. C’est un gros boogie avec du solo de fuzz sur la fin. Puis arrive le prout final avec «Constipation Blues», oumpfff, il pousse, prrrrrr, prrrrrr, il y va au let it go et il nous sert sur un plateau d’argent le summum de la pétomanie screameuse extrême.

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             Bergsman évoque aussi une bagarre entre Jay et Esquerita, à propos d’une vieille histoire de dette. Jay sort un cran et Esquerita brandit une bouteille cassée. Le sang gicle. Jay en a marre des conneries d’Esquerita, alors il lui décoche un crochet du gauche «to the side of his head, knocked him out cold. End of fight.» Rudi raconte aussi que Jay et Esquerita ont passé du temps ensemble au ballon - According to Jay, he had to beat the shit out of Esquerita because he was a fucking queer. Chez Jay, tout est drôle, même les histoires de ballon.

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             Il existe un live enregistré au Méridien de la Porte Maillot : Live & Crazy. Jay avertit le public : «Tonight we’re part of the history. We’re doing a record ! Marci bûcouuuuu !» Et il annonce a song from a very good friend, Mr Lloyd Price : «Lawdy Miss Claudy». Et comme dans tous les albums live, t’a le solo de gratte et le solo de sax. Il pousse ses cris habituels dans «The Whammy», dans «Hong Kong», et dans «Alligator Wine» - Don’t be afraid to be an animal/ Because that’s what love is all about - Il fout le paquet sur son vieux «Put A Spell On You», et plus loin, sur l’imbattable «Constipation Blues», un vrai festival de prout-prout, ça rigole bien au Méridien, prrrrrrr splashhhh, I think it’s gonna be alright ! Puis il remercie les Parisiens, marci bôcouuuu ! Marci môsieuh !  T’es plié de rire.

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             En 1989, Jay tourne Mystery Train avec Jarmush. Il y joue le rôle du night clerck at the Arcade Hotel, et Cinqué Lee (petit frère de Spike Lee) joue le rôle du bellboy. Ils observent une prune que Jay finira par avaler. Grâce à Jarmush, la situation financière de Jay s’améliore et il achète une maison à Los Angeles. Mais il a des problèmes financiers et il largue tout pour aller s’installer en France, avec Colette, qu’il épouse. Il a 30 ans de plus qu’elle. Leur mariage dure trois ans, de 1992 à 1995. Jay est resté très attaché à la France. L’un de ses meilleurs amis n’est autre que Gainsbarre, auteur d’Evguénie Sokolov, l’histoire d’un peintre pétomane. Gainsbarre et Jay font une version de «Constipation Blues» pour un show télé.

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             Pourquoi faut-il écouter Black Music For White People ? Pour trois raisons essentielles. Un, une cover de l’«I Hear You Knockin’» de Smiley Lewis rendue célèbre par Dave Edmunds. Jay bouffe l’Edmunds tout cru. Crouch crouch ! Deux, la revisitation d’«Ol’ Man River», il y fait un vrai numéro de cirque. Et trois, «Strokin’», un heavy funk, et là le Jay devient fou. Il joue avec le funk comme on joue avec le feu. Jay est un prince clownesque, un imbattable - I’m strokin’ to the East/ I’m strokin’ to the West ! Have you ever made love before breakfast ? - Il mène le bal, il groove son scream to the East et to the West -Did you make love yesterday?/ Did you make love last week? - Il déraille pour le meilleur du pire, sa voix s’éraille à merveille - I won’t stop until she’s satisfied - Jay est l’un des cracks du siècle, ce Stockin’ couronne sa légende. Sur cet album, il fait aussi une version diskö d’«I Put A Spell On You». 

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             I Shake My Stick At You est un album attachant. Jay est bien accompagné, notamment sur «Because Of You», un fast jump. Avec l’extraverti de service, ça fait des étincelles. Jay allie l’énergie subliminale à la fantaisie du Grand Guignol. Avec «Don’t Fool With Me», il passe à l’heavy groove. Il est magnifiquement accompagné : poux et sax sont saignants, alors Jay screame de toute son âme. Il monte «Furburger» sur le tempo d’«High Heel Sneakers», et à la fin, il ramène son cirque de scream extrême. Il emmène encore «Cookie Time» au scream extrême. Il bat tous les records du scream. Les cuts sont longs et souvent sans valeur ajoutée, mais si on attend la fin, on entend Jay screamer comme un démon. Il termine avec un «Rock Australia Rock» monté sur un beat tribal, il le chauffe à blanc et bascule dans le primitif. C’est assez demented.

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             Sur Cow Fingers & Mosquito Pie, on retrouve 8 cuts d’At Home With Screamin’ Jay Hawkins et des chutes de session OKeh. Qu’importe, ça reste un bonheur que d’écouter le vieux clown : «Little Demon», classic Jay monté sur un beat rockab. En bon cannibale, il bouffe «You Made Me Love You (I Didn’t Want To Do)» tout cru. T’en peux plus de rigoler avec «Hong Kong», et on lui déroule le tapis rouge sur «I Love Paris», il ramène les Mau Mau à Paris. Il est le roi des iconoclastes. Il prend son «Alligator Wine» de haut, eh eh, et fait l’opéra de la Soul avec «Temptation».

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             Le stand-out track de Stone Crazy paru en 1993 est une cover de Wolf, «Who’s Been Talking». Un géant salue un autre géant. Très impressionnant, d’autant qu’un certain Michael Keneally joue des plans de gratte vertigineux. Jay revient à son vieux jump de type Leiber & Stoller avec «I Don’t Know». Il y singe le Riot In Cellar Block #9. Et quand on l’entend chanter «I Beleive To My Soul», on voit qu’il maîtrise bien le genre. Plentiful of Jay ! Il croque toute la black à pleines dents. Son terrain de prédilection reste bel et bien le comedy act. Dans «Last Saturday Night», il raconte qu’il rentre bourré chez lui et qu’il trouve une tête dans son lit. C’est la tête de sa femme. En B, il appelle le plombier («Call The Plumber») et passe au heavy romp d’High Heel Sneakers avec «I Wanna Know». Fantastique romper !

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             Enregistré en 1994, Somethin’ Funny Goin’ On ne sort pas du rang. Jay est bien accompagné, le guitariste s’appelle Buddy Blue et le morceau titre est un heavy boogie, donc pas de problème pour Jay qui le bouffe tout cru. Sur «Rock The House», il a des chœurs en call & response - Rock the hall ! Everybody ! -  et il fout le feu à son boogie dans «Give It A Break» à coups de bye bye love. Et il profite de «You Make Me Sick» pour pousser des hurlements d’hérétique travaillé au fer rouge par le Grand Inquisiteur espagnol, ammmhhhh, ooohhhhh, et il pète un coup pour briser le pathos des caves maudites.  

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             Au dos d’At Last, Jay porte des bagues à tous les doigts. Et dès «Listen», il sort le grand jeu, avec des cris de martien. Jim Dickinson produit cet album enregistré à Memphis, chez Sam Phillips. Roland Janes est l’ingé-son. David Hood et Roger Hawkins sont en studio. Jay pète et fait le con, il fait la basse-cour et prout-proute à gogo. Ah qu’est-ce qu’ils ont dû se marrer dans le studio d’Uncle Sam ! Jay tape dans le blues avec «Pot Luck». Pour cet heavy blues, il retrouve la stature de Jerry Lee. Il parle de lui, comme le fait Jerry Lee. Il parle aussi d’alligators et même de crocodiles. Il grogne comme Bobby Bland - I’ll put my spell on you/ I’ll turn you in a three legged kangaroo - et il devient fou, alors il grogne et il pète à tire-larigot. On a aussi un «Deceived» joué à la ballade expéditive. C’est un extraordinaire numéro de Roger Hawkins. Ça solote de partout, guitare puis sax, Jay est tellement content qu’il pousse des cris de bête. On a encore du balladif tapageur emmené à train d’enfer avec «Shut Your Mouth When You Sneeze». Il y a du Kurt Weil en Jay, c’est évident. Il se passe aussi des choses extraordinaires dans «You Want Love». Frank Ash part en solo dans les coups de sax de Jim Spake, et Jay hurle - baby I’m your man like the wind and the sand - Dickinson finit ça au piano. Avec «Make Me Happy», Jay fait le blues de gospel définitif. Il peut hurler dans le blues et faire son prêcheur fou - Don’t tell me no more lies - et il finit avec une version trash d’«I Shot The Sheriff». Wild as fuck ! Ça bat tous les records !

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             L’année suivante sort sur Last Call un fabuleux Live At The Olympia, un double CD bourré de Jay, un Jay qui n’en finit plus que remercier les Français, marci ! Marci bôcouuuuu ! On l’entend screamer comme une bête sur «Don’t Love You No More» et t’entends de très beaux solos à rallonges de Frank Ash. Marci ! Marci bôcouuuuu ! Ash allume encore le «Pretty Girl’s Everywhere» qui suit. Le mec au sax est aussi un vrai crack, il s’appelle Didier Marty et Jay n’en finit plus de réclamer du rab, one more ! Pas de surprise sur l’ensemble, Jay enfile tous ses vieux classiques comme des perles et les versions sont souvent à rallonges. Il fait de l’opéra sur «I’ll Be There» - When you’re blue/ Call me/ I’ll Be there - Et il attaque le disk 2 avec «Bite It», marci ! Marci bôcouuuuu ! Et pouf, voilà «Constipation Blues». Tu risques l’overdose de prout. C’est la première fois qu’on prout-proute à l’Olympia. Jay s’amuse bien avec «What’d I Say» et il part en délire booga booga avec «Alligator Wine». Il redevient le screamer extrême que l’on sait avec «I Put A Spell On You», marci ! Marci bôcouuuuu !, il shake le «Shout» des Isleys, marci ! Marci bôcouuuuu !, et adresse un gros clin d’œil à Fatsy avec «Please Don’t Leave Me», woh-oh-oh-oh et ça répond. Marci ! Marci bôcouuuuu !. Puis voilà la conclusion suprême, «Goodnight Sweetheart» : «My name is Screamin’ Jay Hawkins ! Thank you !

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             Les fans de Jay peuvent s’offrir The Singles 1954-1957, une compile parue en 2011 sur Rumble. On y retrouve des tas de choses connues comme «Baptize Me In Wine» ou «Please Try To Understand». Il reste très vieille école, allant du jump de big band au heavy balladif gluant. On voit qu’il crée un genre avec «(She Put The) Whammee (On Me)» : l’horror rock voodoo de train fantôme. Il propose en B un «Talk About Me» de thé dansant, très plaisant, un peu désuet, puis «Little Demon», un petit rock bien saxé et c’est avec «Frenzy» qu’il salue la compagnie.

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             S’il fallait emmener un Screamin’ Jay sur l’île déserte, ce serait bien sûr le Screamin’ Jay Rocks de Bear. Car là t’as tout, l’early Jay déjà dangereusement extraverti («Little Demon»), l’heavy shouter de jump, aussi puissant que Jerry Lee («In My Front Room», le pire raw de tous les temps, il finit en cannibale), l’écrabouilleur de wahhhhh («This Is All», raw à l’extrême), le screamer ultime («[She Put The] Wamee [On me]», il screame dans la glaire), le roi de l’heavy blues («I Is», oh yeah I is), le bouffeur de jump («You Ain’t Foolin’ Me», il croque les os du jump, crounch crounch), le virtuose du bllllllllbllllllll («Frenzy»), l’homme de la jungle («Alligator Wine»), le fou dangereux («The Whammy», il te screame ça jusqu’à l’oss de l’ass), le primitif explosif («All Night», il fait son cannibale, il renifle), et le roi du raw, le pire raw de l’histoire raw («Please Don’t Leave Me», il fait monter le who-oh-oh et les chœurs suivent, quel cirque !). Jay et Jerry Lee : le blanc et le noir. Là t’as tout.

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             La fin de l’histoire de Jay est nettement moins drôle. La fameuse Monique... L’Africaine...Jay habite à un étage et elle à un autre. En l’an 2000, Jay a 70 balais. Il a la trouille de Monique. Il appelle Colette pour lui dire qu’à chaque fois que Monique lui prépare la gamelle, il est malade comme un chien. Rudi : «I do know that one person in his band insinuated that Monique killed him.» Jay arrive à l’hosto avec un blocage intestinal et il casse sa pipe en bois aussi sec. T’as plus qu’à sortir ton mouchoir.

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. Real Life. Zeta 1983

    Screamin’ Jay Hawkins & The Fuzztones. Live. Midnight Records 1985

    Screamin’ Jay Hawkins. Live & Crazy. Blue Phoenix 1989

    Screamin’ Jay Hawkins. Black Music For White People. Bizarre/Straight/Planet 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. Cow Fingers & Mosquito Pie. Epic 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. I Shake My Stick At You. Aim 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. Stone Crazy. Bizarre/Straight/Planet 1993

    Screamin’ Jay Hawkins. Somethin’ Funny Goin’ On. Bizarre/Straight/Planet 1994

    Screamin’ Jay Hawkins. At Last. Last Call Records 1998

    Screamin’ Jay Hawkins. Live At The Olympia Paris 1998. Last Call Records 1999

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ Jay Rocks. Bear Family Records 2008

    Screamin’ Jay Hawkins. The Singles 1954-1957. Rumble Records 2011

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You : The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    L'avenir du rock

     - M/X file

     

             Afin d’explorer les frontières de la métaphysique contemporaine, Jacques Sans-Sel reçoit une fois encore l’avenir du rock. D’une voix théâtralement grave, il ouvre son Bal des Naze :

             — Avenir du rock, votre rupture avec la scolastique universitaire n’est-elle pas anachronique ?

             — Nique ta mère...

             — Pardon ?

             — J’t’ai dit : nique ta mère.

             Aguerri, Jacques Sans-Sel reprend aussitôt. Il se sent même galvanisé par l’écueil sur lequel vient de s’échouer son radio show.

             — Vos admirateurs ont noté votre ralliement au système cosmologique copernicien. Comment pourriez-vous justifier un tel ralliement ?

             — M’en branle

             — Pardon ?

             — Ralliement/M’en branle.

             Excité, Jacques Sans-Sel desserre son nœud de cravate. Ça faisait une éternité qu’il n’était pas tombé sur un os pareil. Voilà enfin un invité qui dit vraiment ce qu’il pense ! Wouah !

             — Pourquoi vous acharnez-vous à détruire le dogmatisme, avenir du rock ?

             — Wanna be your dog.

             — Pardon ?

             — Wanna be your dogmastisme !

             Jacques Sans-Sel entre en transe. Il sent qu’on a dépassé les frontières de la métaphysique contemporaine, il exulte, il transpire. D’une voix chevrotante, il pose une dernière question :

             — Quel message souhaitez-vous transmette au genre humain, avenir du troc ?

             — M/X !

     

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             Nouveau jackpot à la grande loterie du rock : M/X. T’en reviens pas de tomber sur un groupe inconnu aussi bon. Ce p’tit power trio vient tout de droit de Bristol,

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    deux p’tites gonzesses et un p’tit mec. La p’tite Mimi Edwards n’a pas l’air comme ça, mais elle bat un sacré beurre, dans la prestigieuse tradition des grands batteurs anglais, elle peut battre heavy et rouler jeunesse. La p’tite Liv Allen gratte une SG avec

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    un ferveur incontestable, au point que t’as du mal à la quitter des yeux. Pur rock’n’roll animal ! Et au milieu t’as le p’tit Max Pickering qui rue dans ses brancards avec une autorité disturbante. Il a tout : le look et la vraie voix. Il a tous les atours et les pourtours d’une rockstar. Vers la fin du set, il va même gratter un peu de basse.

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    Les trois M/X proposent une formule explosive enracinée dans la noise-punk anglaise, un webzine anglais les qualifie de DIY punk-rock trio, mais ça va beaucoup plus loin que ça, car ils ont des chansons, notamment cette bombe atomique nommée «Pavlov» qu’ils claquent en début de set. T’es hooké aussi sec. Dès Pavlov, tu piges tout. T’es ahuri par le niveau de ce trio qui tombe du ciel et tu vois la p’tite Liv trépigner comme une espèce d’AC/DC dans son coin, elle frétille et elle exulte, elle bouillonne et elle beugle, elle gratte et elle rue, elle te goinfre de good vibes, elle semble exploser de bonheur, tout ce qu’elle gratte est minimal et foutrement efficace. Tu vois rarement trois énergies se combiner aussi merveilleusement. Ils enfilent leurs cuts comme des perles, tu tends l’oreille car c’est très écrit. C’est très Fall dans l’esprit. Ils ont du

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    contenu dans le contenant. Sur «Momma», la p’tite Liv gratte des accords de énième diminuée qui te montent droit au cerveau. Ils font basculer leur Momma dans un abîme de noise anglaise. C’est à peu près le seul cut calme du set et aussi le plus fascinant. Toute cette effervescence impressionne. Le parallèle avec The Fall n’est pas exagéré. Ils y vont au nothing to lose, à la va-comme-je-te-pousse, au here-we-go permanent, ils ne connaissent ni le mot ‘répit’, ni le mot ‘calmos’, leur truc c’est de redonner vie au rock anglais. Pan a encore frappé.

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    Signé : Cazengler, classé X

    M/X. Le Trois Pièces. Rouen (76). 12 février 2026

    Concert Braincrushing

     

     

    L’avenir du rock

     - Nom de Dion !

             Boule et Bill déboulent au bar. L’avenir du rock les salue d’un hochement de tête. Pas question de se salir les mains. Boule rire son premier boulet :

             — Y boit quoâ, l’avenir du froc ?

             Bill répond :

             — On dirait bien qu’y boit une mousse, Boule...

             S’ensuit une minute de silence. Bill la brise :

             — Y paierait-y pas sa mousse, c’te gros égoïsse ?

             L’avenir du rock ne s’abaisse pas à répondre. Il les connaît par cœur. Ils vont s’épuiser la cervelle en cinq minutes. Agacé par le silence méprisant de l’avenir du rock, Boule reprend d’un ton menaçant :

             — L’est pas très charitable, l’avenir du troc !

             À quoi Bill ajoute :

             — L’est aussi chrétien qu’un ch’veu sur la têt’ à Mathieu !

             Et Boule de surenchérir :

             — Doit pas aller souvent à la messe, l’avenir d’mes deux !

             — Tu crois qu’y croit en queck’chose, c’te gros égoïsse ?

             — Chais pas, Bill, ça m’a pas l’air, faut lui d’mander...

             — Alors avenir du broc, tu crois-ty en queck’chose ?

             Excédé, Boule monte d’un ton :

             — Tu crois en qui, avenir de mes couilles, en nallah, en bouddah, en Zeusse ? Tu crois-ty au père Noël ?

             — Boule, j’te parie cent boules qu’y l’est assez con pour croire en Dieu !

             Pas question de rater une occasion pareille. L’avenir du rock éclate de rire :

             — Pas en Dieu, Bill, mais en Dion.

             Les deux autres sont sidérés. Tout ça pour en arriver là ! L’avenir du rock, ajoute, en levant un doigt expert :

             — Attention les gars, je parle de Dion Lunadon, et non de Dion DiMucci. C’est pas la même boutique !

     

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             On gardait un bon souvenir de Dion Lunadon. Il avait su ramener un peu d’In The Red dans la prog dramatiquement melbournisée du festival de Binic. On peut même dire que cette année-là (2024), avec ses anciens collègue d’A Place To Bury Strangers, ils avaient sauvé ce pauvre festival en perdition. In The Red c’est pas de la gnognotte, c’est une école de pensée, au même titre que Crypt, Norton, Estrus et Sympathy For The Record Industry, ces gens-là ont initié une véritable révolution permanente avec des racines qui plongent dans le garage-punk des sixties. Dion Lunadon a sorti deux albums sur In The Red, et ce n’est pas un hasard s’il ouvre pour la nouvelle coqueluche du label, Des Demonas. On ne peut pas imaginer meilleure prestance de la cohérence. Par les temps qui courent, un label comme In The Red est devenu essentiel à la survie des cervelles.

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             Dion Lunadon ramène avec lui le fantôme de Dominique Laboubée. Il ramène aussi cette chaîne phosphorescente dont on ne comprend pas l’intérêt. Mais bon, il aime bien faire le con avec sa chaîne. Il l’exhibe d’ailleurs que la pochette de Systems Edge. Comme le fantôme de Dominique, il porte du cuir noir. Il gratte une SG blanche éculée par des tas d’abus, et à sa droite se dresse un fabuleux bassman japonais. Celui-ci nous dira d’ailleurs après le set qu’il a failli être embauché par Guitar Wolf. Pas surprenant : allure de rockstar, joli son, énorme présence scénique, il a tout simplement volé le show.

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             Et quel show, amigo ! Ils sont nettement plus hot au club que sur la grande scène de Binic. C’est toujours une erreur que de programmer des groupes de garage-punk en plein jour sur cette grande scène : le son se barre et le groupe est tellement dispersé qu’il perd sa cohésion. C’est tout de même dingue que les organisateurs ne comprennent pas ça. Jouer en plein jour sur une grande scène, c’est un véritable handicap pour un groupe habitué aux petites salles. La différence est nette au Club, Dion Lunadon et ses trois collègues fulminent admirablement, they blow littéralement le roof, ils transforment ce pauvre Club en cocotte-minute, ça rue bien dans les rencards, ça pousse au cul, ça push les poches, ça pique des pointes, ça pleut des cordes, ça pousse-toi-d’là que-j’m’y-mette, ça perce des tunnels, ça percute le fouettard de plein fouet, ça tape dans l’œil du cyclone, au passage, tu reconnais cet «Howl» qui flirte tellement avec l’insanité et qui se trouve sur le premier album sans titre. Ce digne

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    fils de Bury n’en finit plus d’enfiler ses perles fumantes. Zéro contact avec le public - shy as a cloud drifting ? - il mise tout sur ses dynamiques dévastatrices et l’over-power de sa riffalama. Il tape une vieille stoogerie, l’«It’s The Truth», tirée de son premier In The Red, Beyond Everything. Il rocke à outrance les limbes de son ombilic. Il met tout le paquet, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire. Il invente un genre nouveau : le wild blast lunadien ! Wild blast encore avec «Living & Dying With You». Tu t’en décroches la mâchoire. C’est bourrin, mais c’est aussi sans appel. Il faut entendre ‘bourrin’ au sens du percheron de Millet qui laboure le champ à l’aube. Comme Georges Rouquier dans Farrebique, Dion Lunadon te laboure en profondeur, il te retourne les terres pour que le printemps germe dans le Biquefarre qui te sert de

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    cervelle. Dion Lunadon est l’un des derniers grands blasters des temps modernes. On retrouve encore l’excellent «I Walk Away» bien excédé, il s’arrache bien les ovaires à coups d’Aw walk away ! Tout tient debout, même si t’entends parfois des cuts d’un intérêt limité, mais globalement, tu tires bien tes petits marrons du feu. Dion Lunadon alimente ton goût pour les vieilles mythologies, et de savoir qu’il existe encore ça et là des petits volcans actifs sur cette pauvre terre, ça remonte bien le moral des troupes.

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             Pour rester sur ces bonnes impressions, l’idéal est de rapatrier vite fait le mini-album Memory Burn paru en 2024. Comme d’usage, il enregistre tout seul son fast-punk d’hard Dion, aidé par un mec au beurre. Le Dion adore foncer tout droit, c’est sa raison d’être. Il est d’une certaine façon le dieu de la pugnacité têtue, comme le montre le «Good Times» d’ouverture de balda. Bon autant te prévenir : t’apprendras rien de plus que ce que tu sais déjà. C’est solide, mais sans surprise. C’est en B que se planque l’hit : «Hollywood Blues». C’est très «Death Party». Même beasty sound, même stubborn beat. Puis il s’énerve pour de bon avec «Zenith Forever». On se souviendra du Dion comme d’un p’tit mec bien énervé. C’est sa grandeur.

    Signé : Cazengler, Lunacon

    Dion Lunadon. Le 106. Rouen (76). 10 février 2026

    Dion Lunadon. Memory Burn. Beast Records 2024

     

    *

             En ce bas monde, seule une chose est sûre, il est inutile d’aller vers Hécate, c’est elle qui vient vers vous. Méfiez-vous des carrefours. Surtout si vous entendez un chien aboyer.

             Je peux en apporter la preuve : je recherchais de la musique grecque inspirée par l’antiquité, la première chose que j’aperçois sur la chaîne de  Stefanos Krasopoulis, c’est une belle photo. Darkly. Rien à voir avec ce qu’il poste d’habitude, des trucs d’obédience plutôt folklorique pour employer un mot stupide, mais là indubitablement la photographie d’une prêtresse invoquant, le titre de la vidéo est clair Hecate’s Breath.

              Mon cerveau m’avertit, attention Damie, tu connais. J’opine, je ferme la chaîne de Stephanos Krasopoulis, je farfouille dans mes archives, cinq minutes, l’intuition est bonne, je rouvre la chaîne de Stephanos, la photo de la prêtresse a disparu.

             Les rockers détestent que les filles leur échappent, serait-ce même une des plus terrifiantes déesses de la Grèce antique, évidemment mon flair me permet de la retrouver !

             Nous avons dans notre livraison 680 du 06 / 03 / 2025 chroniqué un  premier album d’Hecate’s Breath nommé Innocences assez déconcertant. Il avait été précédé en 2024 par Danse Macabre  dont nous reparlerons une autre fois. Nous allons nous intéresser à divers regroupements de morceaux effectués par le groupe lui-même durant l’année 2025.

    El., TS, Ax, Handful of Nails : All / Vile & El. : vocals  /Ame Severe : Add. guitars & Production / Melinoë : noise, subliminal entities

    ROOM FILLED WITH TARNISHED MIRRORS

    HECATE’S BREATH

    Il n’est pas évident de d’interpréter les créations d’Hecate’s Breath, nous n’avons que peu d’indices, parfois une image, parfois un poème, voire simplement une strophe.

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    Terrestrial commotions : La photographie dévolue à ce morceau est de Clarence Hudson White. Il est indéniable que le photographe né en 1871 et mort en 1925 s’inspire pour cet artefact de l’esthétique préraphaélite et symboliste. Un court poème de William Saphier lui sert d’exergue. Like crawling black monsters /The big clouds tap at my window, /Their shooting liquid fingers slide /Over the staring panes /And merge on the red wall.' En tant que directeur de revue, Saphier a permis à quelques-uns des plus importants poëtes anglais et américains de la première moitié du vingtième siècle d’acquérir une vaste audience. Surprenant cette violence musicale si on la compare à la pose hiératique de la photo, il est vrai que l’intensité sonore ne varie guère, toutefois il semble que quelque chose est en train de se déglinguer, le sentiment de menace oppressant comme ces coups batteriaux du destin inflexible se désagrège  en notes grêles… il est vrai que la prêtresse tient entre ses mains une boule de verre fragile, éclate-t-elle, se brise-t-elle comme un rêve, la rotondité de la terre est-elle vouée à la destruction, ne reste-t-il pas des traces de sang sur le mur du poème… Isolation : inhabituel, incroyable, une image en

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    couleur, de Jean Mazza (né en 1972), nous qui pensions que la palette d’Hecate’s breath ne s’autorisait que le blanc et le noir, et le blanc  n’est-il pas un simple noir négatif. Oui, mais le rouge n’est-il pas encore moins rassurant que le noir, n’est-ce pas lui qui colore la main des meurtriers. Un court poème d’Emily Dickinson : Hope is the thing with feathers / That perches in the soul, / And sings the tune without the words, /And never stops at all. Un oiseau de malheur, le coucou de l’âme, qui ne dit rien mais qui ne cesse pas de dire qu’il ne dit rien. Peut-être parce que dans leur tour d’ivoire les poëtes n’ont rien à dire. Souffles envoûtants et bruit de moteur, des coups pas très forts, dont la cadence se ralentit, serait-ce le rythme de l’assassin qui se fatigue à aiguiser son couteau, maintenant il nous semble entendre le bruissement de la mer, le moteur déferle et s’éloigne. Qui saigne là… la victime, le bourreau, ou le couteau. Le morceau est précédé d’une dédicace : funeste chanson pour une année sans lumière… Sheeted mirrors :

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    l’artwork : Anna-Vamey Cantodea, chanteuse, son Instagram est follement original. Le poème est de Sylvia Plath : "The size of a fly, /The doom mark Crawls / down the wall." Peut-être est-il temps de s’intéresser au titre de ce recueil qui repris pour illustrer ce recueil est agrémenté d’un ajout intéressant : Chambres remplies de miroirs ternis, / En train de tourner vers des horizons déchirés... Serait une allusion aux miroirs de Kozyrev… un bruit, une tornade se déplaçant dans l’espace à des milliards d’années-lumière car les dieux viennent de plus loin que la lumière, de plus près aussi, car peut-être tournoient-ils seulement dans notre tête. Aigrette romantique, drame de l’Homme confronté à sa propre création, un riff cosmique qu’il faut bien se résoudre à appeler une envolée des tréfonds, un cri qui laisse place aux sanglots d’un violon, et la profération survient, une onde de poésie submergeante, une tache noire posée sur la candeur de l’univers qui se résout à simuler un bruit de moteur, à imiter un violon tsigane faute de mieux. Serait-ce le souffle prodigieux d’Hécate…

             A méditer.

    THERE WILL BE NOTHING LEFT

             Un lit, une poupée, une chambre vide, fenêtres noires ouvertes sur la nuit… Le texte épigraphique de William Blake précise à merveille de quoi il s’agit : ‘’Ô Rose, tu es malade ! Le ver invisible Qui vole dans la nuit, Dans la tempête hurlante, A trouvé ton lit De joie cramoisie : Et son amour secret et ténébreux Détruit ta vie.’’ Ouverture et finitude coïncident.

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    Apathie for destruction : phonétiquement le titre fait penser à l’album Appetite for the destruction de Ted Nuggent comme quoi il existe toujours une zone d’ombre dans laquelle les contraires sont reliées par une invisible zone de coexistence. Une citation de William Blake nous indique de quel côté nous nous trouvons :  ‘’Et je l'ai arrosée de mes peurs, / Nuit et matin de mes larmes ; / Et je l'ai ensoleillée de sourires, / Et de douces ruses trompeuses’’. L’image est à l’image de l’absente de tous bouquets de Mallarmé, autrement dit d’une présence… Un bruit des pas lourds qui s’avancent mais qui s’effacent, un morceau stationnaire aussi immobile que ce 666 tracé sur une stèle, un simple compteur d’électricité, en bout de rue, quelques maisons, neige partout, une voix s’élève et puis se tait, l’on ne voit guère la différence, peut-être sommes-nous de l’autre côté de la fenêtre, qui ressemble tant à n’importe quelle fenêtre, dark ambient parcouru de courant d’effluves plus sombres, quatre notes qui résonnent plus fort afin de mieux disparaître. Mugissement de bateau qui quitte le port, qui s’éloigne du rivage. Qui saurait se battre devant l’inéluctable. Surtout pas le désir. There will be

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    nothing left : encore William Blake, l’homme de toutes les expériences et de toutes les innocences, ne seraient-ce pas les mêmes, seul le regard que nous leur portons… en tous les cas les deux vers érigent une coupure : ‘’ Et son amour secret et ténébreux : détruit ta vie.’’ autrement dit, deux contiguïtés, la photo n’en montre qu’une : guitare, rock’n’roll et solitude. Au bas de la photo, un trait de sang. Idéal pour que vous fassiez le test de rorschach… bruissements industriels de chagrin, des cymbales qui vous empêchent de penser, perdu que vous êtes dans les tubulures de vos synapses, tout droit dans un labyrinthe dans lequel vous tournez en rond, accroissement irrégulier de l’impossible retour en avant ou en arrière à tel point que ne subsiste plus qu’un grésillement, des voix s’élèvent chœurs angéliques, ou démoniaques, c’est encore à vous de choisir, d’ailleurs elles s’arrêtent pour que vous puissiez vous décider, la marche, le cheminement impossible reprend, même si vous comprenez que vos pas ne vous porteront jamais plus loin que votre chagrin, clameurs hurlantes, vous avez pénétré dans la chambre close de l’impossible, auquel nul n’est tenu,  n’est-ce pas ce qu’il pourrait vous arriver de mieux, apaisement, bruit de casserole, un vent mauvais stoppe la machine. Leçons de ténèbres : dans les ténèbres le lumignon de la poésie n’éclaire rien,

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    l’image est floue, nous nous croyions dans la métaphysique la plus abstruse, nous voici devant un pavillon de banlieue, le père, la mère, le bébé, un monde quotidien et souriant, plus inquiétant, cette silhouette au premier plan qui tient un fusil, que vise-t-il, la cible est hors du champ de la photographie. Quatre coups de cymbale pour annoncer le déploiement des ténèbres, et la musique survient, le générique de l’inénarrable avec hurlements à l’appui qui se répètent, des explications nous sont données à voix hautes, difficilement compréhensibles, mais qu’y a-t-il à comprendre lorsque l’on a déjà compris que les ténèbres retombent sur nous, nous enveloppent, nous englobent en elles, d’ailleurs quand nous avons franchi la barrière ne sommes-nous pas dans une zone de calme, quelques notes éparses comme quand vous cheminez dans le noir en tâtonnant sur les rochers qui parsèment le chemin, mais non ce n’est pas parce que nous avons quitté la zone de l’horreur que cette zone ne subsisterait pas hors de nous, et pourquoi pas en nous-même, comme de lointains échos auxquels nous finissons par nous habituer, à ne plus entendre, mais qui ne cessent pas… Comforting presence :

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     nous n’avons qu’une photo, surexposée, peut-être à un danger, un peu flou de même car il ne faut pas se fier obligatoirement aux apparences, bref une jeune femme endormie auprès de son chat, un vulgaire tigré, mais les yeux grand-ouverts, étincelants de limpidité, à quelle part de l’invisible est-il sensible en langue des oiseaux Hécate ne se traduit-il pas par : hey cat ! Résonnances metallique, serait-il possible que leur monotonie puissent nous induire au ronronnement d’un chat, amplifié et survolé, quelqu’un s’approche-t-il sur des pattes de velours, pas tout à fait des hurlements, des stridences, le chat entent-il ces sonorités d’outre-tombe à moins que la dormeuse ne soit déjà que la préfiguration d’une jeune morte, qui s’éloigne, que le félin ne quitte pas des yeux, pourquoi ses pupilles ne sont-elles pas dilatées par l’effroi, silence existe-t-il des endroits que les vivants ne puissent explorer qu’avec leurs yeux, un chœur angélique semblable à ces colliers de fleurs avec lesquels dans les îles paradisiaques l’’on vous accueille et que dans contrées occidentales l’on dépose sous forme de couronnes sur le marbre des tombeaux, le son devient si solennel que votre interprétation vous est fortement suggérée. Dancing queen : sachons que le groupe possède une œuvre en progress, peut-être

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     abandonnée ou remise à plus tard, qui s’intitule Danse Macabre… qui est la dancing queen, sur la photo,  elle paraît un peu délurée, affriolante, une jeune femme rieuse, l’on ne voit pas trop ce qu’elle est en train de bricoler dans / et avec ses mains, je lui trouve une certaine ressemblance avec Nancy Spungen la petite amie de Sid Vicious, mais je suis sûr que je suis le seul à émettre cet avis sur cette terre qu’il nous faudra bien quitter un jour. Ou une nuit. Z’en tout cas la phonerie ne donne pas l’illusion d’une joyeuse bacchanale, le bruit grossi mille fois de ces anciens téléphones de bakélite dont la roulette tournait à vide dans l’incapacité d’accrocher le moindre chiffre sur le cadran, entend-on un murmure, quelque serait-il au bout de la ligne pourquoi ces espèces de piaillements incessants qui vous foutent les chocottes, il est apparemment difficile de trouver une interlocutrice dans l’au-delà. Days : une photo, un polaroïd, l’on y voit une jeune femme, accompagnée

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     d’une fillette, peut-être deux sœurs, évidemment le cliché est flou et surexposé, au bas une date 20 août 1985, cela ne nous rajeunit pas, mais vieillit-on lorsque l’on est mort. Des sons qui s’éloignent puis se déploient, une voix chante elle parle de soleil et de jours heureux qui ont dégénéré comme si elle voulait les figer dans l’éternité. On dit qu’elle ne dure qu’un instant, ce doit être vrai, la chanson ne dépasse pas les deux minutes. Que voulez-vous l’éternité c’est court, surtout quand elle débute. Bard’s call : puisqu’il y

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    avait une prêtresse au début sur la photo, il faut bien qu’il y ait un barde, le voici sur la photo, elle n’est pas floue, l’on voit parfaitement la croix inversée fermement tracée sur son front, son regard n’inspire pas la sympathie, d’ailleurs est-ce simplement un barde, n’est-ce pas quelqu’un d’Autre… Des sonorités franches mais aussi fuyantes, lourdes mais des glissements comme des reptations, des tubulures entassées les unes sur les autres, il parle, il profère, lance-t-il des imprécations chacun de ces mots est un appel à le rejoindre, il se doit d’être compris comme une menace, il pénètre dans vos rêves, de ceux que vous recevez quand vous êtes vivants, de ceux que vous recevez quand vous êtes morts, il est le rêve d’un cauchemar et le cauchemar d’un rêve, nulle issue, nul endroit où fuir, ils détient la puissance, l’entendez-vous tinter, l’entendez-vous tenter votre âme si tenu qu’elle soit encore à vous, des bruits d’épée qui s’entrecroisent doucement car l’Adversaire est sûr de vaincre,  la musique s’étend, vous devez avouer qu’elle est belle, que vous ne mériteriez pas de l’entendre, quelque chose s’enfuit au loin dans l’espace… Cradle song : surprise elle est là, toute belle en pleine forme, toute de

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    blanc vêtu, un sourire trop joyeux pour être qualifié de blanc candide, déguisée en ours blanc, car si elle voulait se faire passer pour un ange, c’est méchamment raté. Ça commence doucement, mais pas tout à fait comme une berceuse, retour de ces pas lourds qui monopolisent l’attention, la bande-son essaie de les effacer mais ils persistent, mais vous avez ces instants de beauté foudroyantes et cette voix rauque qui délivre le message que vous attendiez depuis toujours, ce vous avez pris pour une pelure d’ours polaire n’est peut-être qu’une robe de mariée peu virginale. Il ne vous laissera rien.

    Vous êtes avertis.

    LIGHTLESS MASS

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    Celebrating a distant absence : titre éponyme de l’EP. Une femme à trois visages sur le dessin. Elles ne peuvent que représenter les phases de la lune hécatienne. La déesse, face sereine, tient en sa main un sablier pour nous signifier que la mort s’approche, de l’autre un bouquet qu’elle cueillit dans les champs d’asphodèles, à sa droite le visage de la demoiselle nous regarde avec suspicion, la troisième darde vers nous un regard compassionnel.  Le texte de Marion E White : L’on s’appelle, puis l’on se plaint de l’écho, se fait-il l’écho du dialogue intérieur de la déesse ou est-il dirigé vers ces masses d’individus qui se ressemblent tous dans leur propre obscurité mentale… Une première note en point d’interrogation qui se métamorphose en une belle suite musicale, l’atmosphère s’assombrit, tintements, sont-ce les crotales lointains des officiants dans le temple, cliquètement et tintinnabulation, la voix s’élève, claire et distincte, quelques instrument en grésillent de peur, l’on ne sait ce qu’elle a dit, lorsque les paroles sont trop claires comment notre obscurité   pourrait-elle le comprendre, l’on est dans une cérémonie, une procession qui tourne sans fin, peut-être autour de la statue de la déesse, le chant reprend comme un écho surmultiplié, elle est là, toute voilée de noir, souvent la lune est noire même si beaucoup l’ignorent, ses mains se meuvent, elles s’ouvrent font mine de caresser les chœurs qui accompagnent leur danse sacrée, mais se muent en griffes, en serres d’oiseau de proie, l’image s’efface, des voix éthérées s’élèvent. Psalm for the dead :

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    Claude Cahun (1894-1954) fut la nièce de Marcel Schwob, ne soyez donc pas étonnés si elle fut poëte, peintre, photographe, féministe, surréaliste, résistante, oscillant entre érotisme, amour fou et folie… Elle a longtemps habité près d’un cimetière, le texte qui accompagne la photo est d’Anne Sexton (1928-1974), poëtesse et dépressive, elle influença notamment la Beat Generation, « Et les morts ? Ils gisent pieds nus dans leurs barques de pierre. Ils ressemblent plus à la pierre que ne le serait la mer si elle s'arrêtait. Ils refusent d'être bénis, gorge, œil et phalange. » Est-il nécessaire d’expliciter davantage, toutes deux pourraient relever d’une confrérie de sœurs hécatiennes. Est-il besoin de faire tant de bruit pour réveiller les morts, dorment-ils seulement, ne sont-ils pas des vaisseaux de pierre qui naviguent sans sombrer, ni escale sur de lointaines mers intérieures. La voix s’élève comme une prière aux morts qui sont plus vivants que nous selon Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, est-ce pour se faire remarquer que la voix dégobille et la mort forgeronne en vain peut-être, car peut-être les morts sont-ils éparpillés dans la voix des vivants, dans les bruits des instruments, cette pensée ne nous conduit-elle pas vers la folie de penser que le monde est fait de la matière des morts. Sifflements, que voulez-vous il faut bien vivre.  Gall saliva psalmody : le dessin représente Cerbère le chien à trois

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    têtes, le vers de Virgile le décrit à merveille : "Monstrum horrendum, informe, ingens / cui lumen ademptum’’. Psalmodie pour les insectes qui pondent dans les tissus des morts, lorsque les œufs éclosent les larves se nourrissent des morts, sont-ce les morts incommodés qui rugissent en eux-mêmes, ou alors les paroles qu’échangent les larves, ou juste un avertissement de ce qu’ils deviendront quand ils ne seront plus. Musique inéluctable qui avance à la manière d’un précis de décomposition, un feu qui couve lentement mais sûrement. L’est sûr qu’il y a de quoi saliver et déglutir. Mouvement perpétuel. Les vivants ne se nourrissent-ils pas des morts, en habitant leurs maisons, en lisant leurs poëtes, en s’inspirant de leurs artistes. Vesperal  auspices : l’artwork n’est

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     pas sans évoquer l’esprit des photos de Clarence Hudson White, photos qu’il réalisait avec les membres de sa bourgeoise famille, ce qui toutefois laisse rêveur, sans être un sectateur d’Hécate il suffit d’être touché par le souffle d’Hécate pour être inspiré. Rappelons que les auspices sont des présages envoyés par les Dieux. Sur la photo, la prêtresse ou Hécate désigne ce qui va arriver en donnant l’ordre de se diriger dans la direction qu’elle indique. Vespéral signifie ‘’du soir’’. Se souvenir de l’expression ‘’ soir de la vie’’… Le premier pas à effectuer pour rejoindre ceux qui couchés sous la terre sont privés de lumière. Musique sombre. Marche funèbre. Générique de fin. Toutes les contradictions arrivent à leur terme et se dénouent, tristesse et grandeur, il est inutile de se révolter, comme des coups de fouets sur les épaules, les hurlements de ceux qui ont peur, ou ceux de la bête qui se lèche les babines, des sifflements, des applaudissements de ceux qui tiennent enfin leur meilleur rôle de figurants dans la dernière scène, grandiose et peu éphémère car la fin ne se terminera vraiment jamais. Les huis des portes se referment sur un dernier grincement.

             Ceci n’est qu’une rêverie interprétative. Le souffle d’Hécate m’a-t-il inspiré ?

    Damie Chad.

     

    *

             Il fut une époque, hélas lointaine, où j’achetais beaucoup de magazines Metal, j’ai arrêté, à la longue cela devenait fastidieux, toutes les revues se ressemblaient, de belles photos couleur, là-dessus aucun problème, mais tous les articles se répétaient, on vient d’enregistrer un disque, quelques anecdotes bla-bla-bla, on part en tournée bla-bla-bla, à force j’avais l’impression que tous les groupes jouaient à plus substituable que moi tu meurs, bref plus vous lisiez,  l’envie pressante de se procurer les disques diminuait… L’ensemble manquait d’âme, cela sentait trop le processus stéréotypé de commercialisation, la mise en place de la pieuvre invisible du marché (pour parler comme Karl Marx), comme il se doit tentaculaire… mais au kiosque ce matin deux chiffres ont réveillé d’étranges impressions, 35 et 150…

    METALLIAN

    (N° 150 / Déc 2025 - Jan 2026)

             Metallian, le nom porte à la rêverie, Metallian, ce n’est pas Metal, c’est davantage et c’est moins. Un truc qui ne coïncide pas exactement avec ce dont il se réclame. Une certaine façon de voir. Je n’ai même pas jeté un  coup d’œil à l’intérieur de la revue avant de m’en emparer. Le légendaire flair du rocker. Supérieur à celui de Sherlock Holmes !

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             A l’origine, en 1991 Metallian est une revue underground, le tirage  photocopié ne dépasse pas les cinq cents exemplaires, née au Canada, à Montreal, vendue pratiquement en de rares boutiques ultra-spécialisées, elle parvient à toucher les Etats-Unis… Plus tard elle essaiera de percer dans les pays anglophones et distribuera chez les disquaires une version rédigée en langue anglaise. Son créateur, Yves Campion, revenu en France le fanzine va faire petit à petit son trou et se forger un petit noyau d’inconditionnels. La photocopie laisse la place à l’imprimerie. Une étape importante sera réalisée lorsque la revue est diffusée en kiosque.

             La revue a évolué, le heavy metal est laissé de côté, les sommaires proposent des groupes marginaux, un peu extrémistes dans leur approches musicales… Une nouvelle génération metallique est en train de naître dont les magazines qui squattent les gondoles ne parlent jamais… Elle ne tardera pas à être imité mais Metallian a toujours un ou deux coups d’avance sur la concurrence, dans leur grande majorité les fans restent fidèles, détestant retrouver leurs groupes ‘’à eux’’ dans les publications davantage grand-public, qui suivent la mode mais ne la créent point.

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    Metallian innove, le label Adipocere – un excellent article sur le créateur de ce label est à lire dans le deuxième numéro de Rituel – encarte son catalogue dans la revue, les lecteurs savent désormais où trouver les disques que les disquaires n’ont pas dans leurs stocks...  Coup de génie, la revue offre un CD présentant des morceaux de formations peu connues, voire totalement inconnues… dans son ensemble la presse n’y croyait pas, toutes les revues proposeront bientôt leur digipack… Dernière nouveauté, la revue troque les CD pour les DVD… Elle abandonnera vite, réaliser des reportages sur des groupes exige trop de moyens, techniques et financiers.

             C’est que les temps ont changé, le net propose des enregistrements sonores et imagés à tire-larigot. Plus besoin d’acheter un disque, il suffit de le charger, rapidement et gratuitement. La revue qui écoulait jusqu’à trente-cinq mille exemplaires ne dépassent plus les dix mille. Heureusement qu’un noyau de fans de la première heure et un socle d’indéfectibles abonnés a permis à la revue de survivre et de continuer sur sa lancée, trente-cinq ans plus tard Yves Campion est encore aux commandes…

    Il est temps de quitter cette hâtive présentation à gros traits pour regarder ce que ce cent cinquantième numéro a dans le ventre.  Débarrassé de sa gangue de plastique, fini les doux temps des feuilletages instructifs, le numéro paraît plus grand, simple illusion d’optique, je le concède, par contre nous avons bien les 84 pages du cent cinquantième fascicule en main, mais aussi en supplément le Metallian Underground N° 27 de vingt-quatre pages. Cerise sur le cerisier que l’on imagine japonais, si vous êtes abonné vous recevez en plus le CD Sampler Metal Explosion 05.

    Passons sur l’édito qui encourage les lecteurs à ne pas oublier de se ravitailler sur les stands de merchandising… l’argent a de toujours été le nerf de la guerre, le courage aussi. Niklas Kvarforth, fondateur de Shining, groupe suédois qualifié de Black Metal Suicidaire - genre de renommée un peu plus classieuse qu’une Légion d’Honneur - fondé en 1996, qui vient de sortir un album, n’en manque pas dans Les Chroniques Sulfureuses.  Commence par dire du mal du soleil trop chaud du Hellfest, s’en prend aux journalistes qui posent des questions si stupides qu’il a pris l’habitude de leur répondre par des idioties, ce qui a eu pour conséquence de porter ombrage à Shining… Il termine cette première salve en clamant haut et fort son dégoût d’internet. Le dernier bon disque qu’il ait entendu date de 1996… Mais depuis quelque temps il a enfin trouvé un groupe à son goût : Peste Noire. Hélas boycotté. Il est vrai que certains pensent que Peste Noire devrait plutôt s’appeler Peste Brune… Pourquoi la musique ne serait-elle pas traversée des mêmes idéologies que celles qui quadrillent la société actuelle, l’inverse serait encore plus inquiétant… L’important est de ne pas être dupe des endroits, quels qu’ils soient, où l’on met les pieds.

             Le reste de la revue bénéficie d’une structure assez simple. Pas de chronique de disque à part la rubrique Listenning session un seul album, appelé à sortir dans un délai assez bref, une unique page en vis-à-vis de l’interview d’un de ses membres du groupe. La couve du disque ou du CD sur lequel porte l’entretien se retrouve en petit format en haut de de cette page. Attention certains groupes bénéficient de quatre pages ou simplement de trois. La lecture est facilitée par une typographie aérée très agréable à l’oeil. Beaucoup de blancs séparatifs. Il est de notoriété commune que les lecteurs d’aujourd’hui n’apprécient guère les longues colonnes resserrées…

             Surprise, douze pages sont consacrées au calendrier 2026. Le bas de la page occupée par une photo d’un musicien, d’une affiche, ou d’un groupe, sur la large partie supérieure vous pouvez noter les dates de vos prochains concerts. Il serait mal venu de marquer vos rendez-vous chez le dentiste. Après cet intermède, qui avouons-le fait un peu remplissage, le magazine reprend son rythme habituel… Commenceriez-vous par vous lasser ?

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             Vous avez raison. Mais Metallian doit connaître la capacité d’ingurgitation de ses lecteurs. Voici la rubrique Grands Reportages. Munissez-vous d’une petite laine, nous voici en Norvège. Vous osez Oslo, touché, coulé, à l’eau ! Non à Bergen, ville mythique du Black Metal. La légende est connue, des groupes borderlines, Old Funeral, Immortal, et surtout Mayhem et Burzum. La frontière commune de ces groupes est la mort, attrait et répulsion. Violence, sang, incendies, meurtre, suicide, folie, forment le cocktail détonnant de cette moderne saga nordique.

             L’interview de Jannicke Miesse-Hansen, est la plus instructive. Vous ne la connaissez peut-être pas mais vous la voyez souvent. Ce n’est pas son visage qui apparaît sur des centaines de pochette de Metal, c’est elle qui a mis au point le principe des lettrages illisibles pour signifier le nom des groupes. Pourquoi si difficiles à déchiffrer. Parce que le secret est une marque d’appel. Parce que toute connaissance demande effort. Immortal et Burzum furent ses deux premiers logos… Elle parle aussi de politique. De Varg Vikernes qui participa à Mayhem et fonda Burzum, qui brûla plusieurs églises, qui assassina Oysten Aarseth… elle avoue qu’elle a témoigné contre lui… elle ne regrette pas cette époque chaotique, les choses se sont calmées, ils ont vieilli…

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    La rubrique Road Blues Festival évoque le Tyrant Fest 2025 à Oignies et Lille. Davantage de photos que de textes. Les dernières pages sont consacrées aux chroniques, un peu expéditives, à mon humble avis, des nouveautés. Toutefois nécessaire pour ceux qui veulent suivre l’actualité. Qui n’est que l’autre face de l’immuabilité des choses.

             Manque dans cette chronique l’essentiel : la beauté de l’artefact. Photos, poses, publicités (exclusivement Metal) donnent une unité de ton, de lieu, d’espace et de continuum digne des tragédies classiques.

             D’ailleurs le Black  Metal, n’est-il pas une tragédie en lui-même…

    METALLIAN

    UNDERGROUND N° 27

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             Ne partez  pas, le rideau se lève pour le deuxième acte. Pardon pour le vingt-septième. Le Metal c’est un peu comme la représentation de la Tétralogie de Wagner à Bayreuth. Faut quatre jours pour la voir en entier.

             Ne vous affolez pas, vous n’êtes pas en pays inconnu. Cet Underground est bâti sur le même modèle que son grand-frère. L’aurait été dispersé dans la mouture du précédent que l’on ne s’en serait pas aperçu. Si le numéro 350 a mis Megadeth en première page, le groupe sort son dernier album et est censé clore définitivement son parcours. (Il est à noter que si parmi le genre humain Jésus Christ ait été le seul à avoir ressuscité après son trépas, les groupes de Metal qui reprennent le harnais après leur dissolution sont monnaie courante… Dans d’autres courants musicaux aussi, mais les Black Metalleux sont les seuls à se revendiquer du Devil, ce qui change la donne !).

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             Sur sa couve le 27, peut se vanter d’un poids-lourd que le Megadeth, Z’ont plus lourd et plus pire, comme l’on dit dans les cours de récréation.  Pas n’importe qui : Mayhem en la personne d’Attila  Csihar qui présent le nouvel album Liturgy od Death. Comme un écho avec ce que racontait Jannicke Miesse-Hansen puisque sur la fin du dialogue Attlla évoque son fils Arion… le temps passe…

    who,cowboys from outerspace,screamin' jay hawkins,mx,dion lunadion,hecate's breath

             Certes Epitome vient de Pologne, Sepulchral d’Espagne, Ennui de Georgie, Slagmaur de Norvège mais  Jours pâles, Mortuaire, Thalidomide, Demontool, et Mankind de France, autre cocorico dans la partie Demo et Indie sur dix envois, cinq proviennent de notre pays, nul besoin de réindustrialiser, nous sommes un grand un grand producteur de metal !

             Pour les acharnés, reste encore trois pages de cortes chroniques d’albums qui viennent de sortir.

             Bonne lecture.

             Une mine à ciel ouvert.

             Pardon, à underground à explorer.

    Damie Chad.

            

     

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 725: KR'TNT ! 725 : PERE UBU / JAMES HUNTER / HARLEM GOSPEL TRAVELERS / SCREAMIN JAY HAWKINS / GIGI & THE CHARMAINES / NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD / ABYSMAL GRIEF

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 725

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    26 / 02 / 2026

     

     

     PERE UBU / JAMES HUNTER

    HARLEM GOSPEL TRAVELERS  

     SCREAMIN JAY HAWKINS

    GIGI & THE CHARMAINES

     NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD /

    ABYSMAL GRIEF

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Ubu roi

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             Bon, que peut-on raconter de plus que ce qu’on a déjà raconté dans l’Ubu Roi des Cent Contes Rock ? De plus que ce qu’on a déjà raconté quand Crocus Behemot a cassé sa pipe en bois l’an passé ? De plus que tout ce qu’on sait déjà et qu’ainsi va la vie ? Ne serait-ce pas l’occasion d’évoquer l’ombre tutélaire d’Alfred Jarry, précurseur de Dada, dont on était dingue dans les early seventies ? On verra ça plus tard.

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             C’est par contre l’occasion rêvée d’évoquer la magie du 45 tours. Tu n’aurais jamais trouvé «The Final Solution» chez les disquaires français, enfin ceux que tu fréquentais à l’époque. Pour mettre le grappin sur ce single qu’il faut bien qualifier de magique, il fallait se livrer à un petit rite initiatique : la lecture d’un fanzine, en l’occurrence Who Put The Bomp!. Le fanzine était dans les early seventies le seul moyen de sortir des sentiers battus (Rock&Folk, le Melody Maker, Sounds et le NME) pour accéder au real deal, c’est-à-dire les 45 tours underground que ne distribuaient pas les labels. Les mecs des gros labels ne s’intéressaient qu’à ce qui se vendait bien, et l’underground, par définition, ne se vend pas bien. L’underground reste confidentiel, et c’est cette confidentialité qui le protège des prédateurs. L’underground concerne ce qu’on appelle outre-Manche les happy few. Seuls les happy few connaissent les scènes importantes : la Mod culture, la Northern Soul, le rockab, et le punk-rock anglais de 1976 sont les quatre principaux exemples. Quand ça tombe dans les pattes des gros labels, c’est foutu. Le meilleur exemple est celui du punk anglais, flingué à bout portant par les gros labels. Les Clash sur CBS ? N’importe quoi ! Au moins les Damned ont eu l’élégance de démarrer sur Stiff.

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             Encore plus élégant : Pere Ubu a enregistré ses premiers singles sur son propre label, Heathan. T’avais l’info grâce au fanzine de Greg Shaw : une minuscule chronique et une adresse où commander le mystérieux single. C’est tout, rien d’autre. Il fallait envoyer les sous par Postal Money Order à l’adresse indiquée, à Cleveland. Les autres détails se sont depuis lors effacés, mais on a su que Miriam Linna qui vivait encore à Cleveland faisait les paquets pour Pere Ubu. Plus aucun souvenir des autres détails. Il ne reste de cet épisode que le single, et croyez-le bien, il est arrivé comme le messie. Le fanzinard de Bomp! n’avait pas raconté de conneries. «The Final Solution» est un single magique, et le contexte de son rapatriement accentuait encore ce sentiment de magie. Tu ne comprenais d’ailleurs pas comment un cut aussi génial pouvait rester inconnu. C’est là qu’est née cette infinie passion pour l’underground. Plus c’est obscur et mieux c’est, à condition bien sûr que le cut tienne la route. On citera d’autres exemples dans les One-offs à venir. À sa façon, «The Final Solution» recréait la sensation de vivre un moment unique, comme l’avaient fait d’autres 45 tours, dix ans auparavant, du genre «Bird Doggin’» ou encore «Hold On». Mais «The Final Solution» battait tous les autres singles à la course, car issu du mystère le plus épais, enraciné dans Alfred Jarry qui était alors une idole personnelle au même titre qu’Iggy, Jimbo et Gene Vincent. «The Final Solution» avait en plus ce prestige qu’offrent rarement les autres 45 tours, le cumul des perfections : beat des forges parfait, lyrics parfaits, posé de voix parfait, groove parfait, durée parfaite, killer solo à rallonges parfait, nuclear destruction finale parfaite. Tu écoutais chanter le gros Crocus et tu sentais bien qu’il prenait la chose au sérieux, il interprétait son rôle de victim of natural selection à la perfection, il modulait à merveille son rôle de gros qui cherche some pants that fit, il mâchouillait sa misdirection avec un accent de véracité qui ne laissait aucun doute sur la taille de son génie déviant, on le devinait gros et puissant comme Fatsy et Leslie West, il était à sa façon le précurseur du gros Black, le dadaïste ventripoteur, la pure réincarnation d’Ubu Rock, et ce beat lancinant n’en finissait plus de te hanter et de t’enchanter, peu d’objets rock ont ce pouvoir rimbaldien de bouleverser tous les sens. Oh bien sûr, tu peux citer les grands albums de cette époque, Ramones, Heartbreakers, Damned, Saints, mais le single de Pere Ubu concentrait toutes les énergies de ce qu’on appelait alors le «vrai rock», celui des real dealers, des movers & shakers de rang supérieur. «The Final Solution» symbolisait à sa façon l’esprit de modernité, tel que l’avait conçu en son temps Alfred Jarry, c’est-à-dire un goût effréné pour la liberté absolue mêlée de fantaisie. Union parfaite de l’humour et de la puissance littéraire. Comme Jarry avant eux, Crocus et des Ubus ont su créer un monde à partir de rien. «The Final Solution» est l’un des rares singles magiques littéraires : il fut immédiatement admis au petit panthéon personnel où avec quelques rockers trônaient Hubert Juin et tous ces écrivains de l’Avant-Siècle qu’il arrachait

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    pour nous à l’oubli. Les deux univers marchaient de pair. JK Huysmans et Buy me a ticket to a sonic reduction : même combat. Jean Lorrain et A little bit of fun’s never been an insurrection : même combat. Léon Bloy et Don’t need a cure/ Need a final solution : même combat.

     Signé : Cazengler, ubuesque

    Pere Ubu. The Final Solution/Cloud 149. Hearthan 1976

     

     

    L’avenir du rock

     - They call me the Hunter

     (Part Three)

             Dans sa vie d’erreur, l’avenir du rock n’avait encore jamais vu ça : une barrière douanière en plein désert ! Non ça n’est pas une hallucination. Planqué dans l’ombre de sa guérite, le douanier demande d’une voix sèche :

             — Passeport, s’il vous plaît !

             Hunterloqué, l’avenir du rock Hunterjecte :

             — Va te faire Hunterpénétrer chez les Grecs !

             Bien sûr, l’avenir du rock n’a pas de papiers. Et puis une frontière au beau milieu de nulle part, ça n’a tellement pas de sens que ça le met hors de lui. Il profite de l’occasion pour sortir de ses gonds. Un contrôleur dans le désert, dans cet espace de liberté absolue, c’est n’importe quoi ! Alors attention, quand il est dans cet état, l’avenir du rock peut devenir atrocement vulgaire. Habitué à l’agressivité des erreurs, le douanier répond :

             —  Je ne suis qu’un Huntermédiaire. Si vous voulez vous plaindre, adressez un courrier recommandé avec accusé de réception au Ministère de l’Hunterieur !

             L’avenir du rock est sidéré par l’incongruité de cette Hunteraction :

             — Êtes-vous conscient que votre Huntervention atteint des proportions de connerie Huntergalactique ! Vous battez tous les records d’absurdité Huntersidérale !

             — Vous Hunterprêtez tout de travers...

             — Non ! Je vous Hunterdis de dire une chose pareille !

             — Ça m’Hunteresserait de savoir pourquoi !

             — Parce que je suis cohérent. Quand on est fan d’Hunter, on est un mec cohérent !

             — L’Hunter de Milan ?

     

             Visiblement, le douanier ne sait pas qui est James Hunter. Et bien sûr, l’avenir de rock n’ira pas perdre son temps à expliquer à cet abruti qui est James Hunter. Mais à des gens plus évolués, il rappellera que James Hunter est l’un des très grands artistes de notre époque.

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             James Hunter vient de sortir un nouvel album et n’a qu’une seule date en France, au New Morning. Alors, on y va, évidemment. Si t’y va pas, personne n’ira pour toi.

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              On l’a dit : l’Hunter sur scène, c’est la classe. On pourrait le qualifier de magnifico Toto Lariflette. En anglais, ça pourrait donner : playful virtuosic Tootoo Lariflloat. Car l’Hunter n’en finit plus de se marrer en grattant ses licks virtuosic, il gratte ses poux bien secs sur une golden solid body Gretsch et t’as pas beaucoup de

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     gens capables de gratter ça en se poilant la gueule comme un bossu. Et plus il claque ses descentes au barbu et plus il se fend la poire, c’est un phénomène de foire, dirait le foireux lambda, et un foireux plus perspicace comprendrait que l’Hunter prend un plaisir fou à partager son blues-skunk jazzy strut avec les gens. Tu vois ce mec sur scène et tu comprends ce truc fondamental qui s’appelle le plaisir de jouer devant un public. L’Hunter ne vit apparemment que pour ça. Il est comme un gosse,

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    complètement transparent, il transpire comme un bœuf, mais il reste hilare de bout en bout, comme Steve Diggle, victime lui aussi du même genre de candeur transcendantale. Quand il prend son harmo, c’est pour imiter Van Morrison, et s’il claque une cover, ce sera le «Baby Don’t Do It» de Marvin Gaye, et là, amigo, tu ne peux pas rêver de cover plus dévastatrice, l’Hunter rentre dans le chou du lard de Motown et ça explose. Il l’Hunteriorise, pulsé par la stand-up, les deux saxes, le clavier et un mec au beurre qui connaît tous les secrets du swing, même s’il est blanc. Plus loin

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    dans le set, l’Hunter repart à 200 à l’heure sur «Okie Dokie Stomp», et le transperce en plein cœur d’un killer solo flash d’antho à Tootoo Larifloat. T’en as vu des milliers, des killer soloter en mode flash extrême, mais aucun avec une telle fulgurance, une pugnacité dans les doigts et dans la mâchoire. Il faut le voir gratter ses cordes par le dessus, avec une position de la main droite peu banale, celle qu’on voit chez les guitaristes de jazz manouche. L’Hunter ramène tout à la dimension du jeu. Just play it again, Sam.  

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             L’Hunter est encore meilleur sur Off The Fence, son dernier album, que sur scène. Il arrive avec tout le poids d’un son énorme et d’une voix pleine dès «Two Birds One Stone». Il est dans la lignée des grands White Niggers anglais. Ça continue avec

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    «Let Me Out Of This Love», en mode heavy tempo daptonien. C’est beaucoup plus dense ici que sur scène. En vieillissant, l’Hunter devient de plus en plus intense. L’album est produit par Bosco Mann, d’où le côté daptonien des choses. L’Hunter groove tout ce qu’il touche, il est le Midas du groove, il s’avoue gun shy dans «Gun Shy» et il fait son Louis Armstrong dans «Here & Now», avec une fantastique noircitude du chant, et voilà qu’il te gratte un beau solo de jazz en apesanteur. Tu cherches l’artiste complet ? C’est l’Hunter. On pense à tous les malheureux qui ont raté ce concert. Il gratte une belle intro de jazz funk pour son morceau titre, et là tu montes droit au paradis. Il est nettement plus sec et net que sur scène, il crée une tension fabuleuse, c’est serré, vivant, rythmé à la secousse exotique, là t’as un hit fantastique, l’énergie est palpable, c’est un hit de dandy, il te chante ça à l’apparence appalante des Appalaches. Il duette à la suite avec Van Morrison sur «Ain’t That A Trip», encore un haut lieu du set, mais ici ça sonne comme un heavy blast des catacombes, et t’as un fabuleux duo sur un beat qui dépasse les bornes. L’Hunter et Van The Man se complètent merveilleusement. Sur scène, l’Hunter fait les deux à la fois, alors t’as qu’à voir. Il attaque «Troubles Comes Calling» au heavy jive d’Hunter rumble et c’est cuivré de frais. Et il passe un killer solo flash de golden Gretsch exacerbé. Avec le round midnite de «Particular», il s’installe au sommet de son lard. C’est extrêmement intimistic. Même les mots deviennent jouissifs. Il tranche dans le vif avec «A Sure Thing», c’est du swing de génie, voix, poux, swing, tout ici n’est que luxe, calme et volupté. 

    Signé : Cazengler, Hunter minable

    The James Hunter Six. Le New Morning. Paris Xe. 7 février 2026

    The James Hunter Six. Off The Fence. Easy Eye Sounds 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Travelers check

     (Part Three)

     

    Comme chaque mardi soir, le cercle des Pouets Disparus se réunit rue de Rome, chez l’avenir du rock. Le thème de la soirée sera l’écriture automatique. Le principe est simple : on installe l’un des Pouets Disparus dans un fauteuil confortable, on lui fait avaler une poignée de somnifères pour éléphants, et dès qu’il plonge dans les bras de Morphée, on lui murmure un mot thématique dans l’oreille, et on note sur un carnet moleskine le résultat de ses divagations. Paimpol Roux se porte candidat à cet exercice de l’automatisme psychique de la pensée soporifique. Il avale ses pilules et commence à ronfler. L’avenir du rock se penche vers sa grande oreille en forme de feuille de laitue et y dépose délicatement une première suggestion :

             — Harlem...

             Paimpol Roux émet des bruits respiratoires bizarres et, l’écume aux lèvres, se met à bredouiller :

             — Harlemmy Killmester, Mester of the universe, verse-moi un verre, ver de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, mort aux vaches, à bas le roi, vive l’anarchie, mort aux cons !

             Excédé, Paul RocFort lui renverse le seau à glaçons sur le crâne. Paimpol Roux revient à lui avec stupeur et, brandissant le poing, menace de quitter le cercle des Pouets Disparus. L’avenir du rock déploie des trésors de diplomatie pour le ramener au calme, et lui propose de poursuivre l’expérience. Paimpol Roux accepte en maugréant et avale une nouvelle poignée de pilules. Il s’assoupit et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Gospel’ dans l’oreille. Paimpol Roux repart de plus belle :

             — Gospelle à tarte, tarte aux pommes, pomme de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, vache de ferme, ferme ta gueule...

             Paul RocFort s’empare de la bouteille de Moët & Chandon et la vide sur le crâne de Paimpol Roux qui, cette fois encore, revient à lui dans un état de stupeur subliminale. Il se lève d’un bond et tente d’étrangler l’avenir du rock qui parvient miraculeusement à le calmer en vantant ses qualités de prosateur. Paimpol Roux se rassoit et accepte de tenter une dernière expérience. Il avale sa poignée de pilules et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Traveler’.

             — Travelair d’un con, confrérie, riz au lait, lait de vache, vache de ferme...

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             Pendant que les Pouets Disparus tentent vainement de révolutionner l’histoire littéraire, on file au Club revoir les Harlem Gospel Travelers. Ils sont venus voici trois ans et n’ont pas changé : au centre, Thomas Gatling, fantastique shouter efféminé, à la croisée d’Esquerita et de David Ruffin. Il s’est laissé pousser les cheveux, il arbore

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     désormais une crinière extraordinaire de starlette black à la Diana Ross, et il n’en finit plus de se jeter tout entier dans le Shoutabamalama. À sa gauche, George Marage opte pour d’extravagants numéros d’ange de miséricorde, il rivalise de pureté évangélique avec Aaron Neville et Eddie Kendricks, il est devenu monstrueusement stratosphérique, il monte là où peu de gens sont capables de monter, et il redonne une

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    nouvelle jeunesse au gospel batch. Et puis t’as le p’tit Dennis Keith Bailey qui fait son Snoopy Dog en rappant sa chique, et qui danse comme un dieu aux pieds ailés. Ah il faut les voir, lui et Gorge, faire les chœurs sur les cuts que prend Thomas Gatling en lead, ce sont les chœurs de Motown avec les pas de danse des Supremes, eh oui, ils ressuscitent la grandeur de Motown, c’est complètement inespéré. Ils te donnent une

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     idée de l’accomplissement que fut le lard total de Motown, l’une des formes de la perfection contemporaine, qui alliait si bien la perfection visuelle à la perfection musicale. Ils ne tapent plus les covers d’antan («Love Train» et «Satisfaction»), ils se recentrent sur le gospel pur de Rhapsody, leur dernier album, avec ces fantastiques hommages à Gawd que sont «Somebody’s Watching You», «God’s Been Good To Me» et «How Can I Lose». En rappel, le p’tit Dennis Keith Bailey improvise pendant quinze bonnes minutes une prayer song, incitant les gens à prier et rappelant encore et encore qu’il prie pour nous, au risque de réveiller chez certains de vieux sentiments anticléricaux, mais le gospel échappe à ça parce qu’il est black et qu’il s’adresse à une

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     région moins ravagée de ton cerveau. Il faut comprendre que c’est d’abord du lard et les Travelers en sont les nouveaux hérauts. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont accueillis comme des héros. Ça te remonte bien le moral d’entendre les ovations.  

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    Signé : Harlem Gospel travelot

    Harlem Gospel Travelers. Le 106. Rouen (76). 6 février 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Maman Jay peur !

    (Part One)

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             Si Bobby Womack est le plus central de tous les Soul Brothers, Smokey Robinson le plus élégant, Walter Jackson et Lille Willie John les plus injustement méconnus, alors Screamin’ Jay Hawkins est le plus attachant de tous. Pourquoi ? Parce que fantastiquement drôle, parce que brillant, parce que cannibale pétomane, parce que ténor de train fantôme, parce que pulvérisateur de classiques, parce que trop bon pour le monde du rock. Trop bon pour des gens comme nous.  On eut la chance, et même le privilège, de le voir sur scène au Méridien de la Porte Maillot, on riait à ses conneries, mais on était surtout pétrifié par la prestance de cet artiste considérable qui, pour cachetonner, faisait encore le pitre.

             Au Méridien, tu pouvais voir Jay, Vigon et Ike Turner, trois des plus grands artistes de tous les temps. Et même Fred Wesley !

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             Pour entrer dans le détail de la vie du grand Jay, il existe un book de Steve Bergsman,  I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Bon c’est pas l’auteur du siècle, tout le monde n’est pas Cézanne, nous nous contenterons de peu, disait Aragon, mais t’as les infos.

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             La galaxie Screamin’ Jay Hawkins est moins impressionnante que celle du p’tit Bobby, mais elle a du charme : Jay a croisé les pistes d’Esquerita, de Fatsy, de Wynonie Harris, de Mickey Baker, d’Alan Freed, de Don Arden, de Lord Sutch, de David Allen Coe, de Jim Jarmush et de Gainsbarre, pardonnez du peu.

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             Bergsman attaque par le côté baratineur de Jay qui racontait volontiers dans les interviews qu’il avait combattu les Japonais dans le Pacifique, pendant la Deuxième Guerre Mondiale - I figured they were going to kill me, so I killed as many as I can. And it was beautiful to me to take a life, knowing that I didn’t have to go to jail - et voilà le travail. Il raconte aussi qu’il a «helped to clean up Okinawa, where the Japanase were still fighting even when the war was over.» Jay raconte aussi qu’il a été torturé, et donc traumatisé par les Japonais pendant une pseudo détention, alors quand Jarmush lui fait rencontrer les deux Japs de Mystery Train, il doit y aller avec des pincettes. C’est d’autant plus comique que Jay a été marié pendant vingt ans avec une petite gonzesse originaire des Philippines. C’est Nick Toshes qui rétablit la vérité : Jay a servi dans the Special Services division of the US Army-Air Force, jouant dans les clubs militaires en Allemagne, en Corée, au Japon et aux États-Unis.

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             Petit, il est abandonné par sa mère à Cleveland. Tout ce qu’il sait de son père, c’est qu’il était soudanais. Puis il sera adopté par des Indiens Blackfoot. Il va aussi boxer, comme le fera Jackie Wilson. Côté femmes, c’est un festival. Sa première épouse s’appelle Anna Mae, ils ont deux filles ensemble, puis Jay disparaît, et dans les journaux, Sookie, sa fille aînée, découvre que Jay s’est fiancé avec Pat Newborn, puis marié avec Virginia Ginny Sabellona, alors qu’il est toujours l’époux d’Anna Mae. Mais ça ne va pas empêcher Jay de se remarier avec une black, Cassie, puis avec une Japonaise, puis dans les années 90 avec une Française, Colette, puis avec une Camerounaise, Monique, mais ce dernier mariage va très mal tourner. La raison officielle de tous ces mariages ? Jay ne peut pas rester seul un seul instant. C’est son boogaloo.

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             Bergsman revient sur l’anecdote du «1er rock’n’roll». Il commence par affirmer que «Rocket 88» de Jackie Brenston et un «jump-blues infused update of such prior songs as ‘Rocket 88 Boogie’ Parts 1 and 2 by Pete Johnson in 1949 and ‘Cadillac Boogie’ by Jimmy Liggins in 1947.» Et page suivante, il affirme que «Tiny Grimes wrote the first rock’n’roll tune, called ‘Tiny’s Boogie’, which was recorded in 1946.» Tiny Grimes est le premier employeur de Jay.

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             Quand Jay est démobilisé en 1951 et qu’il rentre à Cleveland, il tombe sur le Moondog Show d’Alan Freed - Freed howled and jowled in hipster slang as he played the latest hits of rhythm and blues - Jay rencontre Alan Freed et s’exclame : «This cat was stone wild!». Bergsman rappelle qu’Alan Freed est crédité de l’invention du mot «rock’n’roll», une formule qui existait pourtant depuis longtemps, depuis les années 20, quand Trixie Smith enregistra «My Daddy Rocks Me (With One Steady Roll)». Et en 1952, Alan Freed organise un monster concert, The Moondog Coronation Ball, avec les Dominoes, Paul Williams & His Hucklebuckers et Tiny Grimes & His Rocking Highlanders. C’est là que Jay rencontre Tiny pour lui demander un job et Tiny l’embauche. Jay entre dans le biz «as Tiny’s valet, bodyguard, dog walker, piano player and blues singer and all this for $30 a week.» 

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             Sa première séance d’enregistrement est historique. En 1953, Atlantic veut enregistrer Tiny Grimes, et comme Jay s’est composé deux cuts pour sa pomme, Tiny accepte de le laisser enregistrer ses deux cuts en fin de session. Alors Jay commence à chanter dans le micro et Ahmet Ertegun l’interrompt. Quatre ou cinq fois. Ahmet demande à Jay de calmer le jeu : «tone the song down, perhaps like Fats Domino.» Alors Jay explose et lui dit d’aller enregistrer Fats Domino. Il sort de ses gonds : «I want to be known as the screamer!». Ahmet essaye encore de le calmer, mais Jay est incalmable : «You go to hell!». Et là, il commet la plus grosse erreur de sa carrière. Il saute sur Ahmet. Une autre version de l’incident est plus rigolote. Jay : «He [Ahmet] started up again and pow! I just punched him in the mouth.» Et voilà Jay qualifié d’«unrepentant boxing champ» qui a frappé Ahmet Ertegun quand celui-ci lui demandait de chanter comme Fats Domino. T’es forcément écroulé de rire. Il n’existe pas de version officielle du punch-up. La seule version existante est celle de Jay. Et bien sûr, le «Screamin’ Blues» qu’il enregistrait n’est jamais sorti.

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             C’est au Dew Drop Inn de la Nouvelle Orleans que Jay rencontre Esquerita. Ils sont devenus amis, puis plus tard, ennemis. Puis Fatsy le repère et lui demande un service : «Je veux que tu montes au balcon pour compter how many times my diamond ring flashes.» Jay compte et dit à Fatsy que sa bague a flashé 40 fois. Mais ça ne plait pas à Jay qui contacte Wynonie Harris. Le voilà au Smalls Paradise à Harlem - Jay moved on because he wanted to be a star. The Fats Domino gigs were a stepping stone, just like his tenure with Tiny Grimes - Et quand Jay enregistre «Not Anymore», Mickey Baker l’accompagne. Bill Millar est en extase devant les early recordings de Jay - These are dark, seemingly inebriant performances with few equals in blues or rock - et il ajoute plus loin : «That amazing whiskey-stained baritone with blocked-sinus clearings, constricted screams and low, dissolute moans.» Sur les singles Wing et Mercury, Jay est accompagné par Sam The Man Taylor, Big Al Sears, Panama Francis et Mickey Baker - Drunk as a shrunk he (Baker) could still play better than most guitarists.

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             On peut entendre ces merveilles sur une belle compile Rev-Ola, The Whamee 1953-55. T’as le vrai son des origines, avec la jazz guitar de Mickey Baker. Jay screame son Whamee dans «She Put The Whamee On me». Early Jay ! Fabuleux shoot de swing avec le big-banditisme de «What That Is». Que de son encore dans «In My Front Room» ! Jay a la voix du siècle et tout le son du siècle. C’est l’incroyable dévolu du Black Power, bien au-dessus de Fatsy et de Little Richard. Jay surpasse tous les autres au raw de scream. Il finit en mode cannibale. «This Is All» est un slowah décalqué à la hurlette de Jay. Il remonte toutes les bretelles. Il a déjà la vraie voix, si tôt ! Il groove puissamment sur «Well I Tried» et fout le feu à la variété d’«Eyes Thought». Il prend «Baptize Me In Wine» de très haut et chante «Why Did You Waste My Time» d’une voix de stentor d’arrache suprême. Il pousse des cris de bête dans «No Hug No Kiss», il rugit dans le mood de l’heavy groove. Il est vraiment le seul au monde à savoir faire ça. Encore du pur jus de booze genius dans «I Found My Way To Wine». Et puis t’as encore «$10.000 Lincoln Continental» - In nineteen fifty six ten thousand dollar Lincoln Conti/ nental - il exulte - Yeah I’ve got everything in the back seat for the race track - Et il finit en mode heavy jump avec «Mumble Blues», fantastique jiver de m-m-m-m-m-m-mumbbble !

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             Et puis voilà l’anecdote de l’enregistrement fétiche, «I Put A Spell On You». Bergsman cite trois versions. Jay raconte qu’Arnold Maxim a fait venir une caisse «of Italian Swiss Colony Muscatel, and we all got our heads bent... 10 days later, the record comes out. I listened to it and I heard all those drunken screams and groans and yells. I thought, oh my God.» Jay est persuadé que c’est pas lui : «That wasn’t me. No way.» En même temps, il est convaincu qu’il doit se forger un style. «I Put A Spell On You» «was the apogee of Jay’s hard-earned brilliance.» Dans la foulée, ils enregistrent d’autres cuts, de quoi faire un premier album

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             Paru en 1958, At Home With Screamin’ Jay Hawkins fit pas mal de ravages, même si Jay trempait encore un peu dans le music-hall. Mais sur le beat d’une valse à trois temps, «Hong Kong» lui permettait de se dédouaner. Il y faisait le con avec my baby was gone in Hong Kong et se mettait à parler le chinetok de mange-ta-yande. C’est avec «I Love Paris» qu’il décrochait ses lauriers - I love Paris in the spingtime/ I love Paris in the fall - Il aimait Paris aux quatre saisons et le chantait à la toute puissance du ténor d’opéra qu’il était en réalité. Il profitait de l’occasion pour ramener des chinetoks et des Mau-Mau à Paris. Extraordinaire bateleur ! «I Put A Spell On You» sonnait comme un coup de génie, et en B, il revenait à ses amours anciennes, le cabaret («If You Are But A Dream») et le jump («Give Me My Boots And Saddle»). Il finissait en s’arrachant la glotte au sang avec «You Made Me Love You».

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             Bien que l’album soit une merveille, les radios n’en veulent pas. Elvis posait encore des problèmes de pelvis, alors «I Put A Spell On You» pouvait devenir le pire cauchemar de l’Amérique des blancs. On qualifiait les grognements de Jay de «demented», «cannibalistic» et «erotic». Nick Tosches ajoute : «The record became an underground sensation.» Pour lui, les grognements de Jay évoquaient «all manner of horrible things, from anal rape to cannibalism.» D’ailleurs, Jay s’en est plaint à Toshes : «Man it was weird. I was forced to live the life of a monster. I’d go do my act at Rockland Palace and there’s be all these goddam mothers walking with picket signs; We don’t want our daughters to look at Screamin’ Jay Hawkins.» C’était pourtant la grande époque des «outlandish and revolutionaty» performers, du type Little Richard et Jerry Lee, mais Jay allait beaucoup plus loin. 

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             En 1955, Alan Freed organise le Rock’n’Roll Easter Jubilee au Brooklyn Paramount Theater, avec LaVern Baker, The Three Chuckles, Danny Overbea, The Moonglows, Eddie Fontaine et The Penguins. En 1956, Alan Freed en organise encore trois, et pour son Rock’n’Roll Christmas Jubilee, il met Jay en tête d’affiche. Boom ! Jay : «Alan Freed was the first man that I ever met, that acted like he cared about black people. I mean not just myself alone, I’m talking about Fats Domino, I’m talking about Ruth Brown, I’m talking about Sarah Vaughan, I’m talking about the Clovers and The Coasters and Lloyd Price.» C’est Alan Freed qui lance l’idée du cercueil. Il fait même venir un cercueil au Paramount avant d’en parler à Jay, mais Jay trouve l’idée trop gruesome, c’est-à-dire horrible. Pas question pour lui de grimper dans un cercueil. Jay lui dit : «Now you don’t show this nigger no coffin. ‘Cause he knows he gets in that only once. And when he does, he’s dead.» Mais il finira bien sûr par accepter, car Alan Freed lui glisse un gros billet. Avec cet épisode, on a la conjonction de deux visionnaires.

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             Alan Freed organise aussi des tournées, dont le fameux Six Week Tour, avec Buddy Holly, Chucky Chuckah, Frankie Lymon, Danny & The Juniors, The Chantels, Sam The Man Taylor, Jerry Lee et Jay. Jerry Lee admire Jay et ne le voit pas comme un rival, «but something of a vaudeville act rather than a musical act.» En tournée, Jay partage des fêtes bien arrosées avec Jesse Belvin, Johnny Ace et Guitar Slim, trois cats qui vont disparaître prématurément : Belvin dans un car crash à 27 ans, Ace à la roulette russe à 25 ans et Guitar Slim d’une pneumonie à 32 ans. Jay a de la veine d’avoir vécu plus longtemps. Par contre, il reste connu pour ses excès : «Jay was a heavy drinker, smoked a lot of marijuana and took a lot of prescription pills.» Il fait aussi un peu de placard à l’Ohio’s Manfield State Reformatory et y rencontre David Allen Coe, un Coe qui raconte dans son autobio Just For The Record que Jay jouait du sax dans l’orchestre du placard.

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             Jay finit par en avoir marre d’être qualifié de rock’n’roll clown, de Voodoo Prince et de Man of Many Faces. Pouf, il part s’installer à Hawaï - In 1958, I decided the people of America just wasn’t ready for me. I wasn’t making money, I wasn’t in the clique - Il se met en ménage avec Pat Newborn, a female Satan. Jay adore les parties à trois, mais Pat regarde. Jay bosse dans un club de strip-tease - he was like a fox in the chicken coop - Une des allumeuses du club s’appelle Virginia Ginny Sabellona et Jay flashe sur elle. Il l’épouse en 1964. Mais ça pose un double problème : Jay vit avec Pat, et deux il est encore marié avec Anna Mae. Bon alors Pat le prend mal et plante un couteau de cuisine dans le cou de Jay qui se retrouve à l’hosto. Rançon de la gloire pour le tombeur de ces dames - He was a big shot and he treated the girls. They came to him because he had big money, big tongue and a big cock.

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             Des fans anglais de Manchester sont dingues de Jay et trouvent que c’est indigne d’une star comme Jay de devoir chanter dans un strip club à Hawaï. Ils lui proposent de revenir enregistrer à New York. Jay enregistre «The Wammy» qui sort sur Roulette, puis il arrive en tournée en Angleterre. Les fans dont fait partie Bill Millar l’accueillent à l’aéroport. Jay porte une cape et un turban, et tient Henry dans la main. Il porte aussi des énormes émeraudes aux doigts et un gros médaillon autour du cou. Pour un show télé, son backing band comprend Jimmy Page. Alors qu’il traverse Manchester en bagnole, Jay baisse la vitre et tire des balles à blanc sur les passants. Le chauffeur gueule : «What the hell are you doin?», et Jay répond : «Just keeping ‘em on their toes, man.» C’est Don Arden qui supervise la tournée et qui choisit The Blues Set comme backing band. Arden profite de la tournée pour organiser une session d’enregistrement à Abbey Road, en mai 1965. Ce sont les cuts qu’on retrouve sur The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins.

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             Les gens d’Ace ont réédité The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins avec des bonus, dans une belle compile : The Planet Sessions. Tu peux y aller les yeux fermés. En plus, Alec Palao signe les liners. Dès la cover du «Night & Day» de Cole Porter, tu entres dans le mythe. Ça swingue avec un solo d’orgue ! Tu vas encore te régaler avec un «Your Kind Of Love» plus rockalama et bien troussé. Jay fait régner le boogaloo sur tous ses cuts. Avec «Serving Time», il fait son Jailhouse Rock. Quel aplomb ! Arrive le slowah gluant avec «Please Forgive Me» - My heart’s crying/ My soul is dying - Il passe au petit jerk de Jay avec «Move Me» - C’mon & move me - Il revient à son vieux big band jive avec «I’m So Glad». C’est son monde. Il vient de là. Et il t’effare encore avec l’heavy romantica de «My Marion». Dans les bonus, t’a le cha cha cha de «Stone Crazy», il fait le pitre à coups de rrrrblblblblblbl. Puis on retrouve des takes différentes des cuts de l’album. Son ombre s’étend, ce fabuleux crooner t’envoûte.

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             Palao y va fort : «It is nigh imposible to do the sound of Screamin’ Jay Hawkins justice with the written word. To be sure, the man could scream.» Palao note aussi le patronage du tastemaker Alan Freed dans le parcours de Jay. Puis Palao évoque les Anglais de Manchester, Don Arden et Abbey Road en mai 1965. Palao n’a aucune info sur les musiciens - seasoned jazz players - avec Norman Smith à la console. Puis éclate la shoote entre Jay et Don Arden. Jay revient en Angleterre en 1966. Il semble que ce soit Don Arden qui ait demandé à Shel Talmy de sortir The Night & Day Of Screamin’ Jay Hawkins sur son petit label, Planet. Et bien sûr, Planet se casse la gueule.

             Bergsman revient sur la shoote qui éclate entre Jay et Don Arden. Jay ne supporte pas qu’Arden ne paye pas le backing-band, et donc il annonce qu’il quitte la tournée. Alors Don Arden sort son flingue. Mais Jay a aussi un flingot. Don Arden a des liens avec le milieu londonien, mais Jay a aussi des accointances avec la mafia, via Roulette. Il regarde froidement Don Arden et lui dit : «Right, that’s me out of here.»

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             En 1966, lorsqu’il revient en Angleterre, Jay rencontre son admirateur/imitateur Screamin’ Lord Sutch. Bergsman rappelle que Lord Sutch & Heavy Friends est classé Worst Album Of All Time en 1998. Et bien sûr, on y retrouve Jimmy Page derrière Lord Sutch. Jay voit le show de Lord Sutch, mais ce n’est pas show qui l’intéresse mais plutôt la personne de Lord Sutch. Nina Simone flashe elle aussi sur Jay : elle va taper une cover hallucinante d’«I Put A Spell On You».

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             Jay finit par décrocher un contrat chez Philips. Paru en 1969, What That Is restera certainement l’album de Jay le plus connu, non seulement par la pochette (on le voit couché dans son cercueil), mais aussi et surtout pour l’inénarrable «Constipation Blues» - Love, heartbreak, loneliness, being broke/ Nobody recorded a song about real pain - Et il explique : «We recorded a man in the right position/ Uuuuhhhhh Awww !» Il en chie. Sacré Jay. Aeuuuhh ! Il pousse - Got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Il reprend tous les poncifs du blues - Wow this pain down inside - Splash ! Soudain ça vient - Splash !/ I feel alrite ! Splashhh ! Oh ! - Il souffle - Everything’s gonna be alrite ! - Il est au sommet de son art. On le voit faire toutes les voix dans le comedy act du morceau titre, accompagné par Earl Palmer. Il imite le cannibale dans «Feast Of The Mau Mau» - What do you want ? - C’est admirable de boogaloo. Il fait tourner son «Stone Crazy» en bourrique et sort d’un des plus beaux slowahs de l’histoire du slowah avec «I Love You». Mais la B peine à jouir.

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             Bergsman salue la performance de Constipation Blues : «There is never a ‘halfway’ with Jay when it comes to the absurd. He feels ‘alright’ at the end, and we are all relieved because Jay’s noises are anything except foul.» Jay dit avoir écrit Constipation sur le tas, dans la vérité de l’instant.

             En plus du cercueil et d’Henry the smoking skull, il a aussi une main mécanique qui traverse la scène. Il porte autant de bagues que Fats Domino. Il vit à l’hôtel à New York, mais pas n’importe quel hôtel : on y trouve Esquerita et le backing band de Jackie Wilson. Graham Knight rend visite à Jay dans sa piaule. Il voit trois valises : c’est toute la vie de Jay. Il n’a rien d’autre. 

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             Jay enregistre son deuxième album Philips à Houston, Texas. Si Because Is In Your Mind compte parmi ses meilleurs albums, la raison en est simple : Huey P. Meaux le produit. Jay démarre avec l’insanité de «Please Don’t Leave Me». Il embarque son heavy shuffle à la démesure cannibalistique. Il est sans doute le plus wild shouter de l’histoire du rock, c’est en tous les cas ce que tend à prouver «I Wanta Know». Il martèle comme Jerry Lee mais avec la rage négroïde en plus. Il embarque l’«I Need You» ventre à terre et se calme en B avec un «Good Night My Love» délicieusement kitschy kitschy petit bikini. Et comme le montre «Our Love Is Not For 3», il vaut bien James Brown. Il passe le raw à la moulinette. Il revient au jump avec «Take Me Back» et au shout balama de r’n’b avec «Trying To Reach My Goal». Jay swingue son r’n’b et les filles sont au rendez-vous. Il termine avec un «So Long» de round midnite, ultra-joué au bassmatic de Meaux.

             Malgré tout ça, la carrière de Jay ne décolle pas. Il joue dans des clubs, avec un os dans le nez et un serpent en plastique autour du cou. Il finira par crever la dalle. On lui coupe l’électricité. Il ne veut pas bosser pour moins de 1500 $. Il dit à son manager : «Seth, I got a name.» Mais personne ne connaît Jay.

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             A Portrait Of The Man And His Woman date de 1972. C’est l’une des pochettes les plus pourries de l’histoire des pochettes. Il fait aussi n’importe quoi avec «Little Bitty Pretty One», mais il parvient à le finir à coups d’onomatopées. Puis il reprend la main avec un heavy blues de sang royal, «Don’t Decieve Me». Il l’arrache du sol au seul power de son stentoring. Il a encore des chœurs de rêve sur «What’s Gonna Happen On The Eighth Day». Il s’arrache la glotte au sang et bat Wicked Pickett à la course. Il érupte comme un black Krakatoa. Fantastique shouter ! Comme il enregistre cet album à Nashville, il récupère les cracks  de Music Row, dont Tommy Allsup (bass). Les guitaristes sont Chip Young et Jommy Colvard. Il tape une cover d’«It’s Only Make Believe» (Conway Twitty) d’une voix de stentor d’opéra, et une cover du «Please Don’t Leave Me» de Fatsy - Wooh-ho-oh-oh, et les chœurs font oh-oh-oh, alors Jay lance l’oula-la ouh ah ah ah, il s’amuse comme un gamin. Pour sa nouvelle mouture d’«I Put A Spell On You», il sort tout l’attirail du cannibale pétomane. Il fait du cinémascope à lui tout seul, il pousse la dramaturgie à l’extrême. Aucun artiste n’est allé aussi loin dans le boogaloo, à cheval sur l’opéra et les catacombes, prout prout, il grogne, il en rajoute des caisses. L’«I Don’t Know» qui suit est d’une classe assommante, il grogne dans son boogie et il termine avec un r’n’b qu’il passe en force, «What Good It Is (If You Don’t Use It)», et profite de l’occasion pour refaire son Wicked Pickett.

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             Ce serait une grave erreur que de faire l’impasse sur I Put A Spell On You, un beau Versatile de 1977, car Jay repart de plus belle avec son cut fétiche, le Spell On You, il sonne comme un cannibale effaré, mais cette fois, c’est en mode up-tempo, et Jay le bouffe tout cru, plus rien à voir avec la version originale, c’est un stormer. Il pousse les cris habituels, waooohh, waohhhhuuh ! Il fait ensuite son Barry White avec «I’ve Got You Under My Skin», et tu plonges dans un nouveau monde d’hyper-orchestration, c’est absolument fabuleux. Jay est un magicien. Et ça continue avec le fast groove de «Time After Time», un vieux hit de Frank Sinatra, Jay fait rouler le chant dans l’exotica d’une flûte en liberté, il monte et il screame à s’en défoncer les quinconces. Il est le plus grand screamer de l’univers, loin devant Wicked Pickett. Il screame à l’outrance rabelaisienne ! Nouveau coup de Jarnac avec «Ebb Tide», une cover des Righteous Brothers. Il y refait du Barry White, il souffle sa tempête à la surface de l’océan, il explose le Barry White à coups de stentoring, il jette le Barry White par-dessus l’Ararat, il l’explose au burn inside. Puis il chauffe son vieux jerk «Move Me» à la casserole, il a derrière lui un guitar slinger des enfers. Tu veux du funk ? Alors écoute «Africa Gone Funky» ! Jay bat James Brown à la course, wahhh ! Euhh! Il jette toute sa barbarie dans la bataille ! Il charge encore sa barcasse avec «Ashes». Ginny lui dit «Shut up/ I said shut up!», et t’as un killer qui part en vadrouille dans le lagon de la vadrouille, alors Jay continue ad vitam et Ginny lui dit de la fermer, mais c’est impossible ! «I Need You» sonne comme une grosse cavalcade quasi rockab. Jay monte à dada et ça file. Fantastique allure ! 

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             Avec Screamin’ The Blues, on entre dans la période des albums difficiles. Jay fait du Grand Guignol, mais il n’y a rien de nouveau. Il monte quasiment tous ses cuts sur le même tempo. Il passe du train fantôme à la valse à trois temps. «She Put The Whammee On Me» sonne toujours comme un classique - I bought a shotgun/ A big long shotgun - Mais il reste au fond très vieille école. Avec «You’re All Of My Life To Me», il s’enracine dans le pre-war du Chitlin’. Et quand il attaque «I Hear Voices», il devient fou à lier. Alors en B, il refait un peu de jump («Just Don’t Care»), du Jay («The Whammy») et du shake endiablé aux chœurs de filles («All Night»)

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             Lawdy Miss Clawdy bénéficie d’une belle pochette dessinée. Jay ressort son «Spell» qu’il décore de tous les bruits, le prout et le groin. On retrouve aussi le «Please Don’t Leave Me» et les oula oula oula avec une fille qui lui donne la réplique. Jay vit férocement, oui oui oui, wow oh oh. Il ouvre le bal de la B avec le morceau titre qu’il traite à la barrelhouse de la Nouvelle Orleans. Il fait plus loin un coup de round midnite absolument parfait avec «Don’t Deceive Me» et emmène «I Feel Alright» à la force du poignet.

             Suite au prochain épisode...

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. At Home With Screamin’ Jay Hawkins. Epic 1958

    Screamin’ Jay Hawkins. The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins. Planet 1965 (= The Planet Sessions. Ace Records 2017)

    Screamin’ Jay Hawkins. What That Is. Philips 1969

    Screamin’ Jay Hawkins. Because Is In Your Mind. Philips 1970

    Screamin’ Jay Hawkins. A Portrait Of The Man And His Woman. Hotline 1972

    Screamin’ Jay Hawkins. I Put A Spell On You. Versatile 1977

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ The Blues. Red Lightnin’ 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. Lawdy Miss Clawdy. Koala 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. The Whamee 1953-55. Rev-Ola 2006

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    Inside the goldmine

     - Charmantes Charmaines

             Gisèle semblait dater d’une autre époque. Un peu forte, un peu surannée, un peu fanée, et surtout péniblement rétrograde. Ça nous arrangeait bien quand elle fermait sa gueule. Mais si par malheur, à table, elle avalait deux verres de pinard, alors elle entrait dans la conversation et c’était un désastre, surtout lorsqu’on attaquait des sujets littéraires. Ou si elle évoquait un rock book qu’elle venait de lire. Elle était parfaitement inculte. Elle n’avait sans doute jamais lu ce qu’on appelle un auteur de sa vie. On a fini par en déduire qu’elle était mentalement retardée. Ce ne sont pas des jugements faciles à porter, mais dans son cas, ça paraissait inévitable. La façon dont elle donnait son avis sur des sujets qu’elle ignorait complètement ne laissait aucun doute. Il ne s’agissait pas de l’expression d’un complexe d’infériorité, elle émettait des avis qui la ridiculisaient gravement, et personne n’osait rien lui dire, de peur de mettre son mec dans l’embarras. Il aurait pu lui dire gentiment de fermer sa gueule, mais il n’osait pas. On le soupçonnait même parfois de l’admirer. Ce genre d’incident plongeait la tablée dans la stupeur, et il fallait très vite changer de conversation avant que ne fuse une remarque à la fois circonstanciée et désobligeante. Le malheur de Gisèle, c’est qu’elle avait à sa table d’éloquents discoureurs, et dans les tréfonds de son animalité campagnarde, une envie de participer la travaillait, et forcément, ça la précipitait dans le gouffre de son incurie. Effarés que nous étions par l’ampleur de son néant à la fois culturel et intellectuel, nous finîmes par comprendre que pour éviter le spectacle de cette désolation, il valait mieux éviter les sujets pointus et revenir à des choses plus triviales. Pas si simple. Quand on ne suit pas l’actu et qu’on ne regarde la fucking télé, c’est compliqué d’aborder la trivialité. Alors on se sentait piégé. C’est comme un piège à loups. Crack ! 

     

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             Pendant que cette malheureuse Gisèle sombrait dans le gouffre de Padirac, Gigi remontait à la surface, grâce aux gens d’Ace. On appelle ça des destins croisés. Il se passe des tas de choses intéressantes inside the goldmine.  

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             Partir à la découverte de Gigi & The Charmaines, c’est partir en quête de régalade. Dans son booklet, Mick Patrick y va fort : «The trio was Cincinnati’s top girl group.» Elles ont duré dix ans, nous dit-il, enregistré sur 6 labels différents, et fait des backing vocals pour James Brown et Lonnie Mack. C’est Gigi Griffin qui a raconté l’histoire du trio à ce gros veinard de Mick.

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             Elle monte le groupe avec ses frangines Rosemary, Merel et Jerri - We called ourselves the Jackson Sisters - Elles chantent all over Cincinnati, dans des églises. Jeune elle adorait la pop mais aussi Broadway. Son vrai prénom c’est Marian, mais sa petite sœur l’appelle Gigi, alors elle devient Gigi. Elles passent un concours et gagnent le premier prix : un contrat d’enregistrement avec Mr. Harry Carlson, the president of Fraternity Records. Puis, leur carrière s’envole. Elles enregistrent «What Kind Of Girl (Do You Think I Am?)» à Nashville, at Bradley’s Studio. Leur «Where Is The Boy Tonight» est, selon Mick, du pré-Ronettes. On est en 1962 ! Elles vont aussi faire des backups chez King pour Little Willie John, Bobby Freeman et Gary US Bonds. À l’époque, Gigi vit tout près des studios King Records, alors c’est pratique. Puis, comme ça marche bien au Canada, elles s’y installent. Elles voient ensuite arriver la fameuse British Invasion. Gigi voit le Dave Clark Five et les Stones au Canada. Elles font même des premières parties. Puis elle épouse Harry Griffin, un mec signé par Motown et ex-mari de Mary Wells. Griffin leur décroche un deal chez Columbia. Wow ! Gigi n’en revient pas ! C’est sur Date, un subsidiary de Columbia, que sort cette énormité nommée «Eternally» et produite par Herman Lewis Griffin. 

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             Elles sonnent très Motown avec «Poor Unfortunate Me», rendu célèbre par J.J. Barnes. C’est vraiment beau. Un petit hit inconnu ? Encore une belle tension Motown avec «I Don’t Wanna Lose Him», superbe d’ho no no no, et monté sur un beat bien soutenu. Et ça monte encore en neige avec l’effarant «Eternally», propulsé par une incroyable section rythmique et une basse bien muddy. Les Charmaines swinguent le r’n’b à coups de talk to me baby. Et puis voilà la cover miracle : «Brazil». Elles plongent dans les exubérances braziliennes. Et puis après, ça va se calmer, ce qui explique en partie le fait que Gigi & The Charmaines aient sombré dans l’oubli. Elles tapent «I Idolize You» au heavy shuffle de r’n’b, et même si c’est bien ravalé de la façade, ça ne franchit pas la ligne d’arrivée. Elles basculent dans la pop, mais c’est une veine poppy pas terrible. On perd le Motown et tout le r’n’b. Elles passent par des phases kitschy kitschy petit bikini («What Kind Of Girl (Do You Think I Am)»), des tentatives de Shangri-Las («Where Is The Boy Tonight») et du Twisted Jukebox urbain pur et dur («All You Gotta Go»). Retour au boogie avec «Baby What’s Wrong». C’est bien emmanché. Normal, puisque Lonnie Mack mène le bal. Elles font les chœurs. On les retrouve derrière Lonnie dans «Say Something Nice To Me» et «Oh I Apologize».

    Signé : Cazengler, charmé

    Gigi & The Charmaines. Ace Records 2006

     

     

    *

             Un ami m’ayant offert une compilation 72 titres d’Hank Williams, l’envie m’est venu de faire une fois de plus un tour sur la chaîne Western AF, je tombe pile sur un gars, quand vous l’écoutez, vous avez l’impression qu’Hank Williams est accompagné par un orchestre symphonique, que diable, qui est-ce ? Pas besoin de chercher bien loin, je m’aperçois, une fois de plus, de ma profonde ignorance.

             Nick Shoulders est né en 1989 dans l’Arkansas, ancien territoire sioux. S’est fait connaître à Fayetteville, deuxième grande ville de l’état, en fondant en 2010, un groupe punk  les Thunderlizards, on le retrouve plus tard jouant banjo et de l’harmonica dans Shawn James and the Shapeshifters. En 2017, il entame une carrière solo. Nous commençons par le deuxième de ses deux premiers enregistrements.

    LONElY LIKE ME

    NICK SHOULDERS

    (2018 / Not on Label)

    Nick Soulders est réputé pour un avoir un beau coup de crayon. En tout cas c’est lui qui se charge de ses pochettes. Sympathiques certes, mais à mon humble avis pas un chef d’œuvre qui survivra à l’Humanité.

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    Grant d’Aubin : basse, harmonies vocales, whistling (sifflements) / Cas P Ian : guitare électrique, backing vocals  / Chelsea Moosekan : drums

    Snakes and waterfalls : l’on s’attend à une voix mâle et virile, et l’on est cueilli par cette voix féminine, genre un aigle se lève dans mon cœur comme disent les Indiens dans les westerns, la voix de Nick ne tarde pas, un peu nasale mais point trop, quant à la batterie elle se foule pas trop, point de tennis elbow à redouter, un petit tapotement régulier, avance à la vitesse d’un petit train fatigué, le Niks a l’air de s’en foutre et de s’en contre-foutre, continue à nous raconter qu’il aime l’Arkansas, ses serpents et ses cascades. L’a sa voix bien en place qui se coule sur le rythme comme un serpent dont la forme épouse les cailloux du terrain, la guitare nous fait un petit solo, totalement démantibulé, mais en même temps pas si éloigné que cela de ce  que Sam Phillips parvenait à susciter dans son studio, le pire c’est que l’on ne s’ennuie pas, les filles vous filent de temps en temps le frisson, pour le dessert vous avez droit à un petit sifflement, le même que celui fait le vent de par chez nous en caressant les chardons. Vous ressortez de cela un peu mitigé mais vous avez envie d’écouter la suite. After hours : on continue dans la série étonnez-moi Benoît, le rythme est un peu plus vif, la guitare maigriotte se la joue sixties sound au gros dos, profitez-en car après c’est du n’importe quoi comme vous dites lorsque vous vous resservez pour la septième fois de la compote aux orties dans le saladier, vous avez tout ce dont ne vous n’avez jamais eu  besoin  dans votre vie, au début l’est gentleman (farmer puisque l’on est dans du country) laisse une fille chanter, prend la suite sur le même ton, se moque à mort de la gerce, ensuite vous êtes perdu, il yodelle autour de la chandelle, faites un effort pour intuiter, et puis la batterie qui vapotait tranquillou se lance dans un killer solo jazz, immédiatement embrayée par le guitariste qui se la joue manouche, passez muscade l’on tombe en embuscade dans un gospel à mettre le feu au trône du bon dieu, et quand ça se termine, vous êtes obligé de reconnaître que c’est méchamment country. De quoi en perdre sa promised land. Je ne voudrais pas vous causer des soucis mais les paroles sont étranges. Lonely like me : ouf, une véritable chanson d’amour, et du vrai country, juste un petit problème, vous n’y croyez pas une minute, pourrait vous mettre la Bible en chanson que vous vous ne vous repentiriez pas de tous vos péchés, ce n’est pas qu’il chante mal, c’est qu’il chante à côté de ses paroles et de ses bottes, il siffle comme s’il imitait un rouge-gorge, la basse en profite pour faire un peu de bruit, style ne m’oubliez pas, vous êtes obligé de vous dire qu’il chante comme Hank Williams les soirs où il avait trop bu et avalé trop de cachets, c’est-à-dire avec une maestria inégalée. Une chansonnette de trois minutes et vous avez l’impression d’avoir pénétré l’âme de la grande Amérique. La populaire. Black star : vous ne m’avez pas cru lorsque

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     j’ai parlé des studio Sun, je ne me suis pas beaucoup trompé, Black Star fait partie à l’origine des morceaux enregistrés par Elvis pour le film Flaming Star (Les rôdeurs de la plaine par chez nous), une des meilleures pellicules du King. Nick l’a-t-il choisi parce que les lyrics assurent que chaque homme possède une ombre sur ses shoulders ? Je l’ignore, par contre je peux affirmer que l’interprétation d’Elvis est magnifique, ramassée comme un pur-sang. Faut être un peu fou pour se mesurer au pistolero de GraceLand, Nick n’a pas peur du ridicule, l’a raison, le morceau est bien un hommage à Presley sans être une copie. S’en écarte tout en étant lui-même, ce petit côté je fais les choses comme je les ressens, surtout n’oubliez pas que ne suis pas comme vous. Presley vous file le frisson, Shoulders n’a pas peur de son ombre. Ne tire pas plus vite qu’elle, mais pour une deuxième gâchette, il mérite son rôle.  Empty yoddel N° 0 : le country devrait se déguster toujours avec au moins une rondelle de yodel, y’a pas que Presley dans la vie, le titre est à lui tout seul clin d’œil à Jimmie Rodgers, pour ceux qui pensent qu’avant Elvis il n’y avait rien, tout y est sauf la stupide idée de ‘’regardez comme je fais aussi bien que le Maître’’. Shoulders le fait à sa manière, un peu désinvolte, un peu dilettante, se permet même de siffloter en plein milieu, il ne copie pas, l’accouche naturellement sans avoir l’air de trop y penser, l’on est bien obligé d’avouer que ce gars est terriblement doué. N’essaie pas d’imiter un train ou de poursuivre une vache au grand galop pour attirer l’attention sur lui, n’empêche qu’il jongle avec l’humaine solitude. No fun : dans la série un petit rock n’a jamais tué personne, et qui résisterait

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    à un grand plaisir, les musicos vous plaquent les accords à la va-vite, z’avez droit à un petit solo de banjo, Nicks en profite pour vous faire une petite incursion dans le blues et l’on repart tous dans un petit Nick Shoulders allégro le bonco. Tears stupid tears : le morceau est de Daniel Johnson, pas vraiment un countryman, comme Nick Shoulders il a enregistré des cassettes, les couves étaient aussi de ses propres mains, il a fallu des années avant qu’une major s’intéressât à lui, avant de le laisser tomber… une carrière un peu en dessous des radars, Kurt Cobain l’a beaucoup admiré… une espèce du blues du pauvre qui n’ose pas trop ni top la ramener, un truc d’ado chagriné d’amour en simili-dépression, alors Nick traite le morceau mi-ballade, mi-je ne sais quoi…

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    Les deux derniers morceaux n’apportent rien, l’on sent la cassette ou la démo de démonstration que l’on fait circuler… par contre les cinq premiers titres éveillent l’attention…

     Damie Chad.

    *

            Voici deux mois le groupe a sorti son seizième opus. Longtemps que j’ai envie de chroniquer une de leur précédente parution, vieille de dix ans. A l’époque dès que j’ai lu le titre, sans même l’avoir écouté. Je suis impardonnable, d’autant plus qu’il s’agit d’un des Dieux grecs les plus redoutables. Que vous voulez-vous, parfois je suis inconséquent.

    SATURNIAM POETRY

    MEMORIA VETUSTA III

    BLUT AUS NORD

    (Debemus Morti Production / 2014)

             Un groupe français. Du Calvados. Se définissent comme des Théoréticians of Insane Aesthéticians : théoriciens d’un esthétisme fou. Notons que la théorétique est une connaissance qui n’a d’autre projet et expérimentation qu’elle-même. Une connaissance de la connaissance en tant que connaissance. Quant au nom du groupe Blut Aus Nord, Sang du Nord, il évoque en moi un recueil de poésie, égaré sous des empilements de cartons, dont le nom de l’auteure m’échappe, édité au début des années 70, dans une maison d’édition underground Tjernem, dont le titre Poèmes de la Dérive Entrevue au Nord peut aider à comprendre le nom du groupe autrement qu’une simple localisation géographique, si l’on part du principe poétique que le sang ne coule pas dans nos veines mais qu’il n’en finit pas de dériver en nous.

             Quant au surtitre Memoria Vetusta III il s’explique parce qu’il a été précédé en 1996 par : Memoria Vetusta I – Fathers of the Icy Age et en 2009 de : Memoria Vetusta II – Dialogue with the Stars.

    Vindsval : guitar, vocals / Thorns : drums.

             Memoria Vetusta n’est pas à prendre au sens de souvenir de vieilleries. Tout au contraindre, il vaudrait mieux l’entendre au sens de persistance de ce qui est fondateur. Tout phénomène peut être signifié sous forme de concept. Mais tout concept est inopératoire si on ne décline pas sous forme d’acte. Un coup de dés dira Mallarmé. Le terme de Poetry vient du grec poïesis qui signifie création.

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             Si Poseidon était l’ébranleur, celui qui détruit, Saturne est conçu comme sa contrepartie, il est l’impulseur, celui qui actionne. Saturne institua l’âge d’or, temps de paix et de prospérité. Le souvenir de cette époque idyllique était célébré au mois de décembre dans les jours qui précédaient le solstice d’hiver. De par son assimilation avec le titan Kronos, Saturne est aussi entrevu comme le Dieu du Temps et de la vieillesse. Du fait que Kronos perdit son titre de roi des Dieux lorsque son fils Zeus lui ravit son trône, Saturne fut souvent considéré comme un  dieu, triste, amer, néfaste.  Les Poèmes Saturniens de Verlaine qui présentent le poëte comme un être maudit né sous une mauvaise étoile évoquent l’aspect délétère de l’influence de Saturne sur l’esprit humain.  

            La couve est de Necrotor, musicien suédois qui a réalisé près de trois cents pochettes pour des albums de metal. Sa teinte mordorée peut évoquer l’âge d’or initiée par Saturne, mais aussi par son absence de brillance un monde désertique et désolé. Au premier plan, les hamadryades, nymphes des bois, portent-elles un salut un salut à la lumière qui n’a pas encore revêtu son éclat matutinal ou déplorent-elles son éclipse…

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    Prelude : vous ne savez pas ce que c’est, un son, un son qui coule, ou qui se déplace dans l’espace, laissez votre imaginaire se débrouiller avec, selon moi une fuite encore modeste, échappée de la coque disloquée d’un vieux pétrolier oublié, coulé au fond de la mer depuis des milliers d’années, une marée noire insidieuse, qui issue de très loin et d’autrefois s’en viendrait polluer nos paysages intérieurs, pourquoi ne serait-ce pas un bienfait, ne pourrait-on pas penser à un fil liquide qui tiendrait à se raccorder à nous, le noir est-il obligatoirement néfaste… ne conviendrait-il pas de le remonter afin de nous introduire en cette soute ignorée au fond de nous qui essaie de nous faire signe… Païen : nous voici parachutés en plein paganisme, pas l’historique, pas le mythologique, pas dans l’esprit des plus grands penseurs, mais dans l’âme de n’importe qui, encore faut-il qu’il ait une volonté de s’évader de soi-même. Musicalement c’est noir de chez noir, une espèce de trombe métaphysique qui vous tombe dessus, vous englobe, et vous emporte. Très loin, et pas très loin, juste garé à côté de vous-même comme la voiture au bord du trottoir, en ce point où vous êtes au centre du monde. Nulle part et partout en même temps. Les vocaux sont réduits, dans une tête jivaroïsée les pensées sont-elles pour autant rapetissées. Les vocaux sont comme ces tourbillons qui se forment sur l’eau qui coule sur une planche inclinée, au bout d’un moment sans raison apparente se forment des tourbillons qu’une célèbre théorie mathématique nomment des catastrophes, rien d’accidentel, simplement vous êtes happé hors de votre train-train habituel. Toutefois, il existe non pas un point unique de basculement  mais deux points d’intensité égale. L’Extase et l’Illumination. Celui privilégié en ce morceau est l’Illumination. Nous nous reportons-nous donc à

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    Plotin, (205 – 270) surnommé le dernier grand philosophe, ce qui n’es pas tout-à-fait vrai, sa doctrine eut maille à partir avec les gnostiques et les chrétiens. Plotin reste fidèle à Parménide qui pose l’Être en tant qu’Un, même si Platon qui a énormément influencé et inspiré Plotin a rajouté à l’Un l’Autre… L’Un est un concept, la démarche philosophique est selon Plotin le chemin qui nous permet de prendre conscience de tout ce qui en nous participe de l’Un et ainsi d’y participer non plus en ayant conscience de l’existence du Un mais en étant le Un.  Plotin aurait connu au cours de sa vie deux ou quatre (les avis divergent) ravissements… Qui ne sont pas sans rappeler ces espèces

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    d’absences poétiques durant lesquelles Virgile transcrivait en une sorte d’écriture automatique inspirée (rien à voir, avec celle des surréalistes) des passages de l’Enéide  qui s’ajoutaient, en différents point, à cette œuvre en progrès qu’était le manuscrit. Selon les lyrics ces deux points de fixation permettraient de contempler le Vide qui précédait le Kaos, Kaos ici assimilé au Démiurge gnostique, à qui nous devons l’existence et notre mort… Le dernier couplet fait référence à  la Foi. Concept chrétien par excellence. Tellus mater : guitares et roulements battériaux si compressés qu’ils semblent coagulés même si à la fin les tambours sont comme pris d’une crise de folie épileptique, le morceau n’est pas sans grandeur, nous voici à fouler le sol de la terre primordiale, fille du Kaos selon les romains, mère des Dieux qui seront issus d’elle, ce qui équivaut à la considérer comme une puissance fondamentale supérieure aux Dieux, le ravissement nous attire vers l’Un mais la terre ne serait-elle pas l’Une. Faudrait-il la mort comme le moyen d’accéder à l’Une, un ravissement qui serait de fait un enfouissement, la terre comme table d’émeraude, où le bas et le haut se confondent… aperçus vertigineux. Forhist : Forhist est aussi le titre d’un album paru en 2021 de Blut Aus Nord conçu comme un hommage au metal norvégien des années 90 à qui le courant metal doit beaucoup, l’on peut se servir de ce terme pour évoquer les temps préhistoriques, selon ce morceau le terme de ‘’primordiaux’’ nous semble davantage acceptable). Un morceau aussi long que l’Histoire. Soyons modestes, il ne s’agit pas de notre Humanité mais de l’Histoire Mythologique même si l’expression peut paraître paradoxale. Une diarrhée noire, mélodique et aventureuse, une accumulation de génériques de fin de films, le vocal perce la croûte terrestre, qui sont-elles ces entités qui creusent vers le haut, un long moment d’accalmie comme traversée d’une couche granitique, juste quelques notes de claviers, le temps de reprendre force, un dernier sursaut énergétique, elles perfusent la terre et le temps, les voici dans le jardin d’Eden dans lequel elles ne s’arrêtent pas, plus haut, toujours plus haut, elles s’élèvent comme si elles voulaient s’emparer de l’Olympe, mais leurs désirs sont plus grands, elles visent l’empyrée et au-dessus de l’orbe du monde jusqu’à Dieu et encore plus haut, vers l’Un.  Henosis : roulements, moulinets, montées en puissance, exacerbation, la chose se passe à deux niveaux en même temps, elle et lui, l’extase amoureuse, et l’autre qui étreint autre glaise que charnelle, pénétration au cœur de la physis, la terre conçue en tant que principe vivant, le phénomène ondoyant de toutes choses à vouloir être, l’autre face du Un, qui a engendré le Divin. Le chant en chœurs exultatifs, braillements du vocal, les Dieux sont nés. Metaphor of the moon : retour aux réalités, celles de nos ignorances et de notre désir de percer le mystère primal, voici la lune autre face de Saturne, si nous ne la voyons pas c’est que nous ne savons pas la voir, bien sûr elle n’est pas là, l’instrumentation comme une houle incoercible, nos yeux sont devenus pensée, aucun besoin de la présence d’un luminaire pour le voir. Un long regard sur le calme des Dieux disait Valéry. Ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui ne fait que passer. Qui n’a pas été. Qui ne sera plus. Clarissimama mundi lumina : la face de Saturne n’est pas la

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    (Saturne)

    lune. Elle n’est pas notre regard. C’est Saturne qui nous regarde. En tant que représentant du Divin. En tant que représentant de l’Un. Le monde est sous son regard lumineux et maléfique. Le Un n’est pas le Bien. Parfois nous le voyons comme un Bien. Parfois nous le voyons comme un Mal. Dans les deux cas nous voyons mal, même si ce n’est déjà pas mal de mal voir. Le Un est au-delà du mal et du bien. Comme nous quand nous sommes Un. La lumière du monde n’est pas la lumière du Un. Elle est notre lumière.

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             Une partition noire. D’un seul tenant. Une espèce d’oratorio gnostique.

    L’ensemble est peut-être plus près d’une méditation poétique que d’une écriture musicale.

             De toute beauté. Plotin ne disait-il pas que l’on n’entrevoit l’Un que par l’éclat de sa beauté.

    Damie Chad.

     

    *

             Peut-être jugez-vous les textes gnostiques fort utopiques. Changeons de fusil d’épaule. Plongeons nous dans les délices du nihilisme. Trois forces semblent se partager la psyché humaine : une force de vie, une force de mort, une force de rêve. A nous de privilégier celle dont le triomphe nous paraît le plus souhaitable. Plus loin nous lisons que le groupe refuse toute interview et toute participation aux grandes communions festivalières.

    TAETRA PHILOSOPHIA

    ABYSMAL GRIEF

    (Avantgarde Music / 2025)

    Leur site personnel débute par une condamnation à mort. N’ayez pas peur vous n’êtes pas nommément concerné. Un texte d’une dizaine de lignes, une charge sans équivoque sur la production artistique contemporaine des trente dernières années inféodées aux désidérata des réseaux sociaux. Un seul mot pour la définir : mort. D’où la logique de se détourner de la platitude de cet abîme à ras de terre.

    Le groupe a publié son premier opus en 2007. Malgré des périodes de silence celui-ci est le septième, sans compter les lives, les singles, les splits, les compilations, les EP’s… Viennent de Gênes, en Italie pour ne rien vous cacher.  

    Regen Graves : guitars, keyboards, drums / Labes C.Necrothytus : vocals, keyboards / Lord Alastair : bass.

             Je reconnais que la couve n’est guère réjouissante. Un cadavre enveloppé dans son suaire. Le fait que les pieds nus dépassent ajoutent à la nudité de la toile. Tout en haut deux insignes, peut-être ne peuvent-ils se regarder sans éclater de rire. Le premier surajouté à l’illustration est le logo du groupe. Contrairement à 99 % des marques des groupes d’obédience metal il n’est pas réalisé à partir de lettres illisibles inspirés des typographies  gothiques et uniques. Deux symboles qui parlent d’eux-mêmes, un cercueil et une espèce de chauve-souris vampirique. Le deuxième est un crucifix. L’on en profite pour relire le poème du même nom d’Alphonse Lamartine dans les Nouvelles Méditations, à l’inverse du poëte romantique, vous comprenez qu’ici il n’est pas un symbole de résurrection et de vie éternelle, mais que la seule éternité évoquée est celle de la mort. L’artwork est de Simone Salvatori que vous retrouvez aussi dans les groupes Spiritual Front et Morgue Ensemble. Un gars étrange, faites un tour sur son Instagram il y a de fortes chances que vous en reveniez plus effrayé que satisfait. 

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    Deus cornatus : si vous pensez que vous allez vous retrouver avec le Diable ou Satan tels que l’imagination populaire les représente vous êtes sur une fausse piste. Notre dieu cornu ne possède pas deux cornes au sommet de sa tête, n’en possède qu’une qu’il tient en sa main comme Roland à Roncevaux. Malgré son titre latin il appartient à la mythologie nordique, sa corne, celle d’un bélier ne lui sert pas à boire de la bière mousseuse. L’on eût aimé un objet pus rare, la conque du pâtre qui résonne dans L’Oubli de José-Maria de Heredia afin de signaler la solitude du monde déserté par les dieux, voire une majestueuse défense de mammouth enroulée autour du corps du souffleur, ne serait-ce une de ces canines géantes de plusieurs mètres de long qui ressemblent aux sabres-laser des Jidai du Seigneur des Anneaux… Heimdall, le deus Cornatus des vikings est censé souffler dans sa trompe pour

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    signaler l’ouverture du Ragnaröck, le commencement de la fin du monde… Musique d’église, un orgue et des fidèles qui chantent en chœur, très vite l’orchestration devient rythmiquement plus rock, mais l’orgue ne se résout pas à lâcher prise, il impose une espèce de riff cyclique qui ne lâchera jamais prise, le vocal un peu sépulcral s’élève, il ne parle pas de mort, il édicte d’une voix ferme des conseils, pour mener  sa vie,  ne pas avoir peur, lutter, affronter la solitude, une guitare aigüe souligne ces propos, le rythme s’accélère en tournant tourne sur lui-même, comprendre que la nature est soumise à un cycle qui vous amène inéluctablement à la mort, c’est la loi de la nature, de ce qui se dévoile sous forme de phusis, dont le mouvement final est symbolisé par l’image plus accessible  du souffleur cornatus, le dieu des funérailles. Dépourvu de toute transcendance. Taetra philosophia : nous traduirions par ‘’philosophie horrible’’ ou ‘’sagesse répugnante’’, mais ici il n’est pas question de connaissance au sens strict du terme, il ne s’agit plus de penser, mais de faire, d’acter, de réaliser. Dans les cas extrêmes, lorsque l’on ne sait plus quoi faire, le mieux est de se conformer à la coutume, ou du moins à une coutume, le deus cornatus que nous avons évoqué sous sa forme nordique remonte par-delà le néolithique, au paléolithique. Le mort s’étant éloigné de la vie un acte rituel symbolisera la notion de séparation, sous différentes formes. La manipulation d’un cadavre n’étant pas particulièrement plaisante puisqu’elle nous confronte à notre propre mortalité l’on comprend mieux le sens de l’adjectif latin, qui correspond à cette idée que si notre mort ne concerne que nous, puisqu’au final elle est la dernière chose qui nous appartienne définitivement, elle est aussi actée par les vivants sous forme d’une réappropriation collective, car les autres ressentent aussi cet acte de séparation que nous avons effectué comme un amoindrissement de leur pouvoir collectif sur l’unicité d’un individu désormais considéré comme un traître, un déserteur qu’il convient de ré-amarrer à la communauté humaine… Reprise de la moulinette riffique et la voix pleine d’entrain comme si elle essayait d’expédier le plus rapidement possible une réalité difficile à supporter, nous sommes dans une église, les choses ne sont pas très claires, l’atmosphère est obscure mais inéluctable. Des voix surgissent et se taisent, infatigable la machine rythmique semble s’arrêter, mais elle reprend, la voix de plus en plus forte, des chœurs pour accompagner l’opération, la tombe ouverte, le couvercle du cercueil ôté, le suaire déroulé, les mains à la recherche des os, qui seront déposés dans une urne, la tombe violée, le repos du mort bafoué, la trahison du prêtre. La musique s’arrête brutalement, le rituel est accompli. Ambulacrum luctus : nous sommes tous des marcheurs, ceux qui marchent sous la terre et ceux qui marchent dessous, mais tous, morts et vivants, marchons vers notre dissolution future, chacun depuis le lieu qu’il occupe. La ritournelle reprend sur un  rythme plus lent, les instruments de concert et la voix gravissime par-dessus rajoute un peu de cendre sur le chemin. Dans le suaire le corps se décompose, il marche sans se presser vers sa dissolution. Est-ce pour cela que le maître de cérémonie a comme envie de cracher, la glotte baignée de son vomi. L’est sûr que malgré nos pérégrinations dans des salles obscures nous nous dirigeons vers la mort,  nous mourrons seul, la musique dodeline de la tête comme le serpent qui s’apprête à vous frapper, même les os s’effritent et deviennent poussière, les instruments déraillent, un peu comme des chevaux qui sentent l’écurie, ils s’affolent, ils rigolent, ils savent où ils vont, tant pis, ils s’y précipitent la tête la première, seraient-ils devenus fous, un rire absurdement sardonique retentit comme un dernier adieu à notre monde… Qui se souviendrait de nous… Si vous étiez une rumeur, un écho dans un couloir vide, sachez qu’elle s’est éteinte lentement. Mais sûrement. Lumen ad urnam : instrumental. Que voulez-vous ajouter de plus à une histoire qui est déjà finie puisque vous êtes encapsulé dans votre urne votre turne mortuaire de glaise cuite. Normalement l’on ne devrait entendre aucun bruit. Mais est-ce un dernier cadeau de la part de vos amis qui se seraient cotisés pour vous offrir en souvenir de vous une belle messe, ben non, juste un peu de lumière hasardeuse qui tombe sur votre urne oubliée dans un vieux cimetière, ce n’est pas un dieu qui darde sa prunelle sur votre étui pour se pencher sur votre cas. Intile de frémir d’aise. Il n’est personne, ni Dieu, ni homme qui s’occuperont de vous. Peut-être sont-ils tous déjà morts comme vous, ou alors ils sont en train de glisser plus ou moins vite vers leur propre trépas. Corpus mortuum : doom-rock. Doom parce que la mort, rock parce que l’on vous emmène en visite. Un conseil n’y allez pas, déjà rien que le chant sépulcral vous saperait le moral. Des déglutis morbides, avec au loin des chœurs de moines qui s’obstinent à vous rappeler la tristesse du monde privé de Dieux. Ils insistent méchant, vous décrivent l’ossuaire, les derniers relents des charognes mortuaires qui s’en viennent effluer vos narines dégoûtées, les crânes empilés, les fémurs croisés, la puanteur, le flux musical se tait en douceur, il ne faudrait surtout pas vous tirer de vos songeries funéraires. Se nourrir des fragrances de la pourriture des morts ne vous rendra pas immortels. Les morts qui pourrissent deviennent-ils mauves ou violet de la couleur des perles des gerbes funéraires que l’on dépose sur les tombes, je n’en sais rien, mais cette couleur nous éloigne du Divin… Speculum fractum : l’on

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    dit que la voix de certaines cantatrices cassent le cristal, ce n’est pas la voix de la Malibran qui ouvre le morceau mais le ton péremptoire de l’officiant de la cérémonie qui réduit en poudre la moindre parcelle d’une hypothétique survie, les fantômes, les revenants, n’existent pas, nul ne revient, point de marche arrière. La musique qui tourne sur elle-même reprend la parole à sa manière, celle d’un rouleau compresseur impavide, mais le maître des ballets vous traduit le jeu de la machine arrasante, s’il vous semble que vous avez aperçu un signe, un phénomène étrange et bizarre qui pourrait laisser croire la possibilité que quelque chose d’inconnu vient d’avoir lieu, que sais-je, un frémissement de cadavre, une voix d’outre-tombe, pas de panique, pas d’espoir, vous vous trompez, erreur monumentale, tout cela n’est qu’un ramassis d’illusions suscitées par vos sens trompeurs et trompés, suit un bourdonnement, quelques souffles, quelques bruissements, des ondées célestes d’orgue viennent beurrer la biscotte du rêve, mais la voix chuchote, elle vous avertit que certains soulevés par des espoirs insensés tiennent de mystérieux propos, la musique s’épanouit, ce qui doit être compris doit être énoncé clairement, il existe des tas de doctrines, que les dieux vous rendront la vie, que votre âme peut s’élever jusqu’à se blottir bien au chaud dans l’orbe ensoleillé du Divin, que le Nirvana vous attend, que votre âme migrera dans un animal, dans un bébé qui vient de naître, qu’un jour vous reviendrez et que vous revivrez exactement la même vie que vous avez déjà vécue ou une autre, tout cela se résume en un seul mot : foutaises ! Futilités ! N’y croyez pas : quand vous êtes mort, ce n’est même pas pour toujours, encore moins pour une éternité, c’est tout simplement que vous êtes mort. Lamentum : après une telle volée de bois vert vous ne vous étonnez pas qu’il n’y ait plus rien à dire, un instrumental suffira amplement, Abysmal Grief vous offre un lot de consolation, un lamento, un bref lacrymal pour panser la blessure qui vous accable – à moins que vous ne soyez une âme forte – un lamento subito. Se donnent du mal, belle musique, belle instrumentation, pas joyeuse mais comme des coups de vent pour chasser les ondées, comme des bisous sur le genou à un enfant que l’on veut calmer…

             Désolé de vous assener le feu brûlant du nihilisme dans votre comprenette. Je n’y suis pour rien. C’est la faute d’Abysmal Grief !

    Damie Chad.