Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

tony marlow - Page 2

  • CHRONIQUES DE POURPRE 378 :KR'TNT ! 398 : HOT SLAP / ALLY & THE GATORS / JIMMY WEBB / CRASHBIRDS / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / HOWLIN' JAWS / HI-TOMS / AMY WINEHOUSE ROCKAMBOLESQUES (12 )

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 398

    A ROCKLIT PRODUCTIOn

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    20 / 12 / 2018

     

    ALLY & THE GATORS / HOT SLAP / JIMMY WEBB

    CRASHBIRDS / TONY MARLOW/ ALICIA FIORUCCI

    AMY WINEHOUSE / HOWLIN' JAWS / HI-TOMBS

    ROCKAMBOLESQUES ( 12 )

     

    DEAR KR'TNTREADERS !

    UNE SEMAINE FASTE SE PROFILE A L'HORIZON DES PROCHAINES SATURNALES : NON SEULEMENT CETTE LIVRAISON 398 VOUS EST SERVIE AVEC UN JOUR D'AVANCE, MAIS LA 399 SERA DEPOSEE SOUS LE SAPIN DE NOËL DèS LE SAMEDI 22 DECEMBRE ! POUR LA LIVRAISON 400 NOUS VOUS DONNONS RENDEZ-VOUS DANS LES PREMIERS JOURS DU MILLESIME 2019 !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME !

     

    Rumble in Rouen - Part Two

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Back to the basics avec une soirée rockab à la cave. Hot Slap en première partie et Ally & The Gators à la suite. Soirée hot as hell dans la bonded cave, du monde en veux-tu en voilà et du big bad beat avec the fast rising Hot Slap. Un Hot Slap taillé pour la route avec sous le capot un démonic Dédé stranded on the stand-up. Il est vite torse nu, cool as fuck, il court il court le furet, avec un rockabilly tatoué en arc de cercle sur toute la largeur du dos. S’il est un mec qui incarne le pur esprit rockab en Normandie, c’est bien lui.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Il faut le voir faire corps avec sa stand-up, il la travaille au manche avec une ferveur qui vaut bien celle du mineur d’antan, la gueule noire qui creusait jadis sa veine à la pioche et qu’on payait une misère au wagonnet, il démolit ses drive avec tout le shake, tout le rattle et tout le roll du monde, il fond James Kirkland et Lee Rocker dans le même moule à la crème de la crème, il cavalcade ses drives comme un dératé, il dépote ses mesures à la démesure, il palpite le beat et l’envoie roulé boulé down the alley, il a tout pigé, il sait forcer le destin du beat comme un forçat, il cadence ses gammes comme un rameur, vogue la prodigieuse galère, ça culbute sous le cache, ça carbure dans les durites, ça crache à la gueule du carter, le voilà penché sur l’avenir du rockab qui n’a jamais été en d’aussi bonnes mains. Le Long Blond Hair de Johnny Powers n’a qu’à bien se tenir. La cave est à l’image de la forge, car penché sur l’enclume de sa stand-up, Dédé bat son fer comme Vulcain, au fond des enfers. À l’organique du diable. Au Mystery Train fumant des origines du rock. Il astique son slap à l’huile de coude, il est du genre à cracher dans ses mains avant d’empoigner le manche de pioche, il jette tout en vrac dans la balance et ça rock hard, Gone Gone Gone with the cat clothes on. En le voyant créer de l’étuve au cœur de l’étuve, on repensait au slappeur des Mad Sin, ce fabuleux gamin qui jouait sur une stand-up décorée de lampions et à l’époque, on comprenait en le voyant jouer que toute sa vie se résumait au groupe. On ressent la même chose en voyant jouer Dédé : il ne vit que pour ça, l’énergie primitive du rockab, dans ce qu’elle peut avoir de plus rawdical.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Si on rate les Hot Slap sur scène, il existe un moyen de se rattraper pour savourer leur excellent ramdam. Il s’agit bien sûr de leur deuxième album, Lookin’ For The Good Thing. Dès «Sometimes», c’est dans la poche. Le chanteur s’appelle Martin. Il déploie à l’infini, sans jamais forcer sa voix, mais les choses prennent une tournure extravagante lors du départ en solo, véritable killer attack que vient télescoper de plein fouet Dédé avec un fulgurant tacatac de stand-up psychotique. Ils explosent tous les deux le cut en free-wheeling et redonnent au rockab son vieux parfum de sauvagerie. Ils rééditent cet exploit avec «Down The Road», compo bien ficelée, on ne se méfie pas, et soudain Dédé s’en vient croiser le solo avec l’ardeur d’un damné. Ils jouent tous les deux à l’extrême puissance du rockabilly beat et génèrent de la folie douce. Ils proposent un bon choix de reprises, à commencer par le «Mojo Boogie» de JB Lenoir embarqué au pur jus de rumble. Ça ne traîne pas. Dédé le sabre au pire slap de l’univers. C’est lui qui mène la danse dans ce bal du beat. Ils tentent aussi de taper dans Elvis avec «Mystery Train». Taper dans l’intapable ne réussit pas à tout le monde. C’est le solo qui sauve la mise du cut, ce mec joue des rivières de perles sur sa guitare. On voit aussi Dédé bombarder la paillasse du vieux «Long Blond Hair» de Johnny Powers. Il est le gardien du temple, le hot slappeur par excellence. Bel hommage à Carl Perkins avec «Gone Gone Gone». On voit une fois de plus le guitariste partir en solo flash et croiser la mitraille du hot Dédé on the slump. C’est très spectaculaire, le slap fait le show, comme au temps de James Kirkland. D’autres cuts comme «It’s All Over For Me» et «I Was Your Man» sont aussi slappés à la vie à la mort. Sans cette énergie du slap, ce genre de cut ne marcherait pas. Rien à faire.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Avec Ally & the Gators, on a autre chose, disons quelque chose de plus féminin, de moins damné de la terre. Elle tape dans un registre plus ouvert, mais elle dégage elle aussi quelque chose de très puissant, dans sa façon de taper ses cuts au guttural en secouant des maracas. Elle frémit, elle tressaute et shake son shook au big bad feeling pur. Elle passe en puissance, là où Gizzelle ne passait pas, sur la grande scène du Beetoon Rétro, oui, Ally passe comme une lettre à la poste, avec un set plus concentré, une énergie mieux canalisée et une envie d’en découdre qui laisse un brin coi.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Elle fujiyamate la mama d’All Of Me et pulse une version confondante du western de Reno, tu sais quand Johnny Cash jouait avec le feu de Folsom. Version déliée et inspirée par les trous de nez. Elle baby please don’t gotte à la revoyure et propose à Dédé de monter à bord du Train Kept a Rolling pour une partie de ride effrénée.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Alors c’est la foire à la stand-up, ils doublent tous les instruments et choo-choo, c’est parti pour un hommage à l’un des plus grands d’entre tous, Johnny Burnette. Pas de meilleur saint pour une foire aux auspices, pas de meilleur pain quotidien, pas de meilleur hommage à la Bête Humaine des deux Jean, le Renoir comme le Gabin, et cette machine qui fonce à travers les tunnels en sifflant mille fois sur la ligne du Havre - I hear the train a comin’/ It’s rolling round the bend - L’énergie du rockab reste aussi précieuse que l’air qu’on respire ou que le verre de rhum qu’on lève chaque jour en hommage à la mémoire du Capitaine Flint.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Signé : Cazengler, pas Gator mais Gâteux

    Hot Slap. Ally & The Gators. Le Trois Pièces. Rouen (76). 8 Décembre 2018

    Hot Slap. Lookin’ For The Good Thing. Rock Paradise Records 2018

     

    Webb master - Part One

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Jimmy Webb fait partie des auteurs-compositeurs les plus célèbres de l’histoire du rock. Son hit le plus connu, «MacArthur Park», fut repris plus de 80 fois, c’est en tous les cas ce que nous raconte Bill Kopp dans Record Collector.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Mais avant d’être l’auteur à succès que l’on sait, Jimmy Webb fit partie de cette ‘out-of-control coterie’ de musiciens qui terrorisèrent la scène musicale de Los Angeles dans les années soixante-dix. Cette sulfureuse coterie rassemblait John Lennon, Harry Nilsson, Keith Moon et Alice Cooper. Jimmy Webb rappelle qu’ils prenaient à l’époque énormément de drogues. Un jour, Harry Nilsson versa le contenu d’une petite fiole de poudre sur le dos de sa main - it’s a new product ! - il sniffa tout ce qu’il put et fit sniffer le reste à Jimmy. Ils tombèrent tous les deux dans un coma qui dura 24 heures. Ils venaient de sniffer du PCP et ne le savaient pas - It really almost killed us both - Et il ajoute plus loin : it was that bad.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Jimmy Webb adore raconter des petites histoires drôles. Quand il composa «By The Time I Get To Phoenix» pour Glen Campbell, celui-ci dit à Jimmy qu’il avait besoin d’un follow-up and can you make it geographical ? Jimmy acquiesça et pondit «Wichita Lineman» qui est aussi un hit géographique. C’est d’ailleurs Glen Campbell qui fut sa première idole. Jimmy conduisait un tracteur en Oklahoma quand il entendit «Turn Around Look At Me» sur l’autoradio et il emprunta des sous à son père pour aller acheter le disque de Glen Campbell à Beaver. Chaque nuit, il se mettait à genoux pour prier Dieu : «Please Lord let me write a song for Glen Campbell !»

    Sa prière fut exaucée quatre ans plus tard, quand en roulant dans Hollywood, il entendit Campbell chanter Phoenix sur son autoradio.

    À ses débuts, il savait qu’il travaillait comme Burt, se limitant à composer. Il ne cherchait pas à interpréter. Puis, sous l’impulsion de David Geffen, il se mit à enregistrer ses propres chansons et à sortir des albums.

    En 1967, the Fifth Dimension enregistra 16 compos de Jimmy Webb réparties sur deux albums. Richard Harris enregistra lui aussi deux albums bourrés à craquer de compos de Jimmy Webb. Même chose pour Thelma Houston, avec Sunshower. Puis les Supremes, Glen Campbell, Art Garfunkel, Cass Elliot, Scott Walker et des tas d’autres gens se mirent à taper dans le répertoire du jeune prodige Jimmy Webb.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Dave Dimartino y va lui aussi de sa petite interview dans Mojo. Jimmy Webb rappelle qu’il vénérait les gens du Brill et qu’il eut du mal à prendre les Beatles au sérieux, jusqu’à ce que sortent deux bombes intitulées Revolver et Rubber Soul. Il reconnaît aussi devoir énormément à Motown et à Johnny Rivers qui fut son mentor. Lui et Johnny Rivers jouèrent à Monterey avec le Wrecking Crew, mais on ne les voit pas dans le film. Jimmy rappelle aussi que très peu de gens savaient jouer dans les sixties. Quand il parle de gens qui savaient jouer, il cite les noms de Glen Campbell, de Jim Messina et de David Crosby.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Son premier album s’appelle Jim Webb Sings Jim Webb et paraît en 1968 sous une pochette illustrée. En fait c’est un album illégitime. Comme Jimmy commençait à avoir du succès, le propriétaire du studio dans lequel il avait travaillé fit paraître un album de Jimmy Webb sans lui demander son autorisation. Un mec crayonna le portrait de Jimmy rebaptisé Jim, ce qui est insultant. Dans ses mémoires, Jimmy se dit furieux : «Mixed with the Rolling Stones soundalike knockoff tracks and my out-of-tune vocal song demos from 1965 and engineered by one of the B-string talents of the technical world, the results sounded like a collision between Royal Albert Hall and a tour bus full of Dreadheads.» (cet ensemble de pseudo-cuts à la Rolling Stones sur lesquels je chante faux et qui est enregistré par un bricoleur du dimanche sonne comme la collision du Royal Albert Hall et d’un bus plein de rastas) - I called Bob and told him it was in no way acceptable - Jimmy lui proposa d’enregistrer un album entier et de payer pour l’enregistrement s’il acceptait de retirer cet album qui risquait de lui ruiner sa carrière - He was immovable - Rien à faire. Ce Bob était convaincu que l’album was a work of genius. Difficile à avaler. L’album peine en effet à convaincre. Trop pop, sauf peut-être «I Keep It Hid», qui ouvre le bal. Jimmy y joue les grands vizirs de la vision - Baby what you’ve been doing - Ça préfigure tout le grand webbisme à venir. Il s’y trouve un phrasé qu’on retrouvera plus tard sans «MacArthur Park». Et de jolis coups de trompettes. On sent même un léger côté Burt. Avec «Life Is Hard», il propose une sorte de jazz ethnique de petit chapeau sicilien, assez proche du Georgie Fame Sound. Même chose pour «I Need You», joué au petit shuffle d’orgue. En B, Jimmy patauge dans la pop d’époque, ultra-commerciale, très américaine, à la fois soft et frénétique, et forcément ça se noie dans la masse des Grapefuit et autres Brummells du Midwest. Jimmy est bien meilleur dans le mélopif, comme on le constate à l’écoute de «Then». C’est son pré carré. Il y va franco de port, sans crainte ni remords, libre de ses mouvements. Il termine cet album désarmant avec une sorte de mambo intitulé «Run Run Run», qui sonne encore une fois comme du Georgie Fame. Encore un cut dont on ne gardera aucun souvenir. Jimmy clôt l’épisode en indiquant que cet album fut envoyé dans toutes les stations de radio américaines et qu’il fut mal reçu partout. Jamais aucun cut de ce disque n’est passé à la radio. Dans son cercle rapproché, il était interdit d’en parler. Jimmy avait honte. Il avait l’impression d’être un sixteen-year-old kid screaming and carrying on in a cheap imitation of Mick.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    L’éclairage qu’apporte The Cake And The Run est déterminant. Ce recueil de mémoires couvre la première partie de sa vie jusqu’en 1973. Il entretient avec un père pasteur une relation très spéciale. Cet homme qui s’est battu trois ans dans le Pacifique contre les Japonais fait régner l’ordre dans la maisonnée. Quand il dérouille sa marmaille à coups de ceinture, Jimmy se met à le craindre et à le haïr, mais il ne sait pas s’il le hait plus qu’il ne le craint. Le père ne supporte pas de voir Jimmy composer des chansons. Il fait des efforts surhumains pour garder la tête froide quand il entend Jimmy «composer». Autre élément fondamental : tous les deux ans, le père change de paroisse. Les gosses perdent chaque fois leurs repères et surtout leurs copains. La famille part s’installer en Californie quand Jimmy est ado. Nouvel environnement et nouvelles opportunités. Jimmy s’est inscrit dans une fac de San Bernardino. Quand un beau jour le père décide de renter à la maison, c’est-à-dire en Oklahoma, Jimmy refuse de quitter la Californie. Cette page est sans doute la plus belle du livre. Son père lui donne rendez-vous devant le Sunset Palms Motel. Jimmy voit arriver le camion qui contient tout ce que possède la famille, le piano de sa mère, les fringues, ses frères et ses sœurs. Son père descend du camion :

    — Où sont tes affaires ? Je t’ai laissé de la place là-haut.

    Jimmy ne répondit pas tout de suite. Il regardait son père.

    — Dad, je ne pars pas avec vous.

    — Ne dis pas de conneries, fils. Bien sûr que tu viens avec moi.

    — Dad, je suis installé pour de vrai. Je veux écrire des chansons. C’est ici, en Californie, que les gens écrivent des chansons.

    — Cette histoire de chansons va te broyer le cœur, fils.

    Ils restèrent là un moment à se regarder, sans bouger.

    — Jimmy, ce que tu me demandes là, c’est la chose la plus dure de toute ma vie.

    Il fouilla dans sa poche et en sortit un vieux portefeuille usé. Il tendit à Jimmy deux billets de vingt.

    — C’est tout ce que j’ai, fils. J’aurais bien voulu faire mieux.

    Il tourna les talons et se dirigea vers le camion. Jimmy avait gagné. Son père le regarda encore une fois et mit le moteur en route.

    Ne vous inquiétez pas, Jimmy va revoir son père et même l’aider et lui faire découvrir la vraie vie lorsqu’il deviendra riche grâce à ses chansons. Cette scène de séparation est une authentique merveille littéraire. Eh oui, monsieur Webb est aussi un écrivain. Ce livre pullule de formules incroyablement poétiques. Il rencontre par exemple une Anglaise nommée Evie, mais elle n’est pas libre. Jimmy la veut. Don’t be silly lui répond-elle. Il insiste. Alors elle lui dit d’appeler le lendemain, Richard has my number. «La Mercedes fila dans un grand whooshing. Il ne restait d’elle que son parfum français dans l’air. Il n’y avait rien d’aussi délicieux sur cette terre que le son de sa voix. C’était comme le vent sur l’eau - It was like wind on the water.»

    Comme chez tous les mémorialistes dignes de ce nom, on trouve aussi une éblouissante galerie de portraits, à commencer par celui de David Geffen : «Il m’accueillit sur le perron. Il était assez maigre, avec des cheveux noirs bouclés. Son sourire hollywoodien était intentionné, et ce n’est pas lui manquer de respect que de dire ça. Il semblait parfaitement en adéquation avec son environnement. Il vous fixait d’un œil brillant, comme s’il savait exactement ce que vous alliez dire et qu’il mesurait votre intelligence. Comme il s’occupait des carrières de Joni Mitchell et de Laura Nyro, j’étais conquis d’avance.» Oui, il faut savoir que Laura Nyro fut huée à Monterey. On vit même voler des boîtes de bière, ce que ne montre pas le film. Il ne montre pas non plus Laura qui sort de scène en pleurs et David Geffen qui la prend dans ses bras : «Elle passa devant moi en pleurant, alors que j’étais dans les coulisses et se jeta dans les bras d’un homme. On m’indiqua qu’il s’agissait de David Geffen. Il allait ensuite l’aider à se reconstruire.»

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Jimmy rencontre Lou Adler au moment où s’organise Monterey Pop : «Lou Adler se grattait la barbe pensivement. Sa technique méticuleuse d’overdubs d’harmonies vocales à quatre voix était le secret de sa réussite. Il avait passé tellement de temps à scruter des vu-mètres dans des studios qu’il affichait en permanence une mine chagrinée.» Jimmy rappelle que Johnny Rivers, le Wrecking Crew et lui sont allés jouer à Monterey Pop et que leur séquence a disparu au moment où Lou Adler et John Phillips ont fait le montage final : «S’il s’agissait de peace and love, alors on s’est bien fourré le doigt dans l’œil. On n’aurait jamais voulu fricoter avec des gens aussi intolérants.»

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Jimmy revient longuement sur l’épisode Monterey Pop pour saluer Otis, the most nuclear-powered forty-five minutes in the history of rock’n’roll - «Le plus drôle, c’est qu’après tous les costumes, après que les Who aient fait sauter la scène, après que Janis se soit déchiré la voix, après Springfield, Canned Heat, Quicksilver et Steve Miller, celui dont tout le monde parlait n’était autre qu’un modeste chanteur originaire de Dawson en Georgie. Toute la foule dansait et battait des mains pendant le set d’Otis. Mais la fin du festival était réservée aux Mamas and the Papas. Juste avant leur triomphe annoncé, un guitariste relativement peu connu était programmé, avec son «Experience». Jimi incarnait soit le pire cauchemar, soit le plus beau rêve de la ménagère, ainsi couvert de plumes, de bracelets, de couleurs, de colliers, il se dressait seul comme un guerrier poétique devant une montagne de Mashalls et il joua comme un démon. Comment une seule personne pouvait générer un tel son ? J’en restai coi.»

    Par contre, Jimmy ne supporte pas le cra-cra du Fillmore West - This was a darker vibe - Et il ajoute - You could smell the sweat of addiction - Jimmy et Johnny Rivers se frayent un chemin dans la foule, poussant ici et là des gens qui ont perdu la tête - Occasionnaly pushing off somebody who was temporarily missing from their body - Il va voir chanter Janis et Big Brother - Sa voix était comme une lame de rasoir qui tranchait la fumée et l’ennui. The band was sloppier than hell and I don’t mean their state of dress.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Et puis bien sûr, les drogues. C’est Larry Coryell qui lui fait découvrir la coke : «Ça va changer ta vie !» Il ne croyait pas si bien dire. Johnny Rivers et Jimmy découvrent ensuite Sgt Peppers sous acide. Jimmy parle d’un album héroïque. Il partage sa passion des drogues avec Harry Nilsson qui devient son ami. Quand Harry sniffe, c’est des deux narines à la fois et il en fout partout, sur sa barbe, sur sa chemise. Il est comme disent les Anglais, larger than life. Il sniffe toujours sur le dos de sa main. Jimmy et lui passent leur temps à sniffer, à siffler du brandy et à fumer du hash. Puis ils entrent au studio où on les attend. Après un concert de Jimmy à Londres, Harry cherche un dealer pour organiser la party d’after-concert. Il veut some decent coke caus’ George is coming. Il parle bien sûr de George Harrison. Plus tard, à Hollywood, Harry lui amène John Lennon. Lennon a frappé une photographe et Harry demande à Jimmy de faire un faux témoignage pour tirer Lennon de cette sale affaire. Jimmy reverra Lennon à l’occasion d’un fabuleux épisode de débauche qui se déroule dans un appartement d’Hollywood : une Japonaise à poil est assise sur le bord d’une table, les jambes écartées et Lennon lui fait glisser un billet roulé dans la moule. Jimmy ajoute qu’elle adore ça. Cet épisode de la vie de Lennon s’appelle the Lost Weekend. Il venait de se séparer de Yoko Ono. Aussi entendait-il se schtroumpher à outrance. On n’a qu’une vie.

    Jimmy revient brièvement sur le projet Lennon/Nilsson/Spector pour dire qu’une nuit, Harry arriva chez lui mal en point et alla cracher du sang dans l’évier de sa cuisine - I was shocked - Il rappelle aussi que Phil Spector avait saisi David Geffen à la gorge et l’avait collé au mur avec un flingue chargé sur le front. Geffen avait commis l’erreur de vouloir empêcher Spector de superviser une session d’enregistrement de Joni Mitchell. Ce sont des choses qui ne se font pas.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Words And Music est un album difficile. On est tout de suite agacé par la petite pop étriquée de «Sleeping In The Daytime». On sent un manque de moyens. Jimmy chante comme un con. Il cherche des moyens de s’échapper. On le sent dévoré par l’ambition. Puis il rend hommage à son vieux pote PF Sloan avec «PF Sloan». C’est poppy et intronisé, étonnant et tellement présent - No no no don’t sing that song/ It belongs to PF Sloan - On trouve plus loin un joli «Careless Weed» amené à la chopinade. Jimmy force un peu sa voix. Dommage. C’est trop ambitieux. Il faut du contexte pour que ça prenne du sens. Et les choses vont se dégrader en B, avec «Songseller». Jimmy a du mal à se stabiliser, il fait tout et n’importe quoi. On entend les accords des Who. Et ça repart en shuffle avec «Dorothy Chandler Blues», on ne sait pas pourquoi. Son «Jerusalem» est insupportable d’inutilité. Il trafique aussi Gilbert Bécaud dans «Let It Be Me». On ressort de cet album épouvanté. On ne se souviendra que de «PF Sloan».

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    And So On sort un an plus tard, en 1971. Jimmy rappelle dans son livre que cet album fut couronné album of the year dans Stereo Review magazine. Sur les albums des grands compositeurs, le premier cut est souvent déterminant. «Met Her On A Plane» sonne comme une belle pop aérienne et là, okay, on entre dans le vrai monde de Jimmy Webb, la magie pop compositale. Ce sacré Jimmy plante son décors. C’est orchestré à outrance. Chez lui, rien n’est gratuit. Mais avec «All Night Show» et «All My Love’s Daughter», ça bascule dans la putasserie et le mal chanté. Et ça continue de se dégrader avec «Highpockets», cut prétentieux et tellement maladroit. C’est avec un certain désespoir qu’on se jette sur la B. Arrggh ! «Laspitch» se révèle inintéressant au possible. Voilà ce qu’il faut bien appeler de l’atroce pop d’inutilité publique. On tombe enfin sur «One Lady», un cut mélodique joué au riff pianistique, mal chanté mais honorable. C’est la force de Jimmy Webb : ramener sa fraise avec des mélodies imparables. Il semble que Larry Corryell joue sur ce cut. Encore une compo ambitieuse avec «See You Then». Il faut lui laisser une chance.

    De temps à autre, Jimmy Webb cite ses goûts, ce qui permet de mieux le situer. Il évoque par exemple les blancs qui peuvent chanter «soulfully» : the Righteous Brothers, les Walker Brothers, Joe Cocker, Tom Jones, Felix Caveliere et Janis Joplin. Jolie brochette. Autre hommage de poids : «Au début de l’année (1969) parut l’un des disques les plus importants de l’époque. Simon & Garfunkel venaient d’enregistrer ‘The Boxer’. Cette chanson allait beaucoup plus loin que le Spector Wall of Sound. C’était aussi puissant mais plus clair. Les paroles étaient plus allusives qu’explicites. Écouter cette chanson, c’était comme d’entrer dans un film et s’asseoir quelque part au milieu. Je veux faire des disques comme celui-là.»

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    On trouve l’un de ses grands hits sur Letters : «Galveston» - When I clean my gun/ I dream of Galveston - Jolie rime. Quand on écoute «Campo De Encino», on sent le pianiste chevronné. Jimmy nous tape là une belle pièce d’exotica, pas loin du tex-mex. En fait c’est un hommage à Harry Nilsson. Mais on passe à travers tout le reste de l’album. Avec «Smile» qu’il écrit à propos de Joni Mitchell, il s’enfonce dans un système à la James Taylor et on bâille tellement qu’on s’en décroche la mâchoire. Il se passerait presque quelque chose dans «Hurt Me Well» : le fleuve symphonique charrie des instants de grâce et d’élévation subordonnée. D’exquises vermicelles de violoncelles s’effilochent dans l’azur immaculé. En B, le seul truc écoutable est un balladif violonné à l’infini, «When Can Brown Begin». C’est vrai que l’orchestration reste le grand dada de Webb.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    The Naked Ape paru en 1973 est la BO d’un film. Jimmy signe tout et ne chante que deux cuts : «Saturday Suit» et «Fingerpainting». Qu’en dire ? On reste dans l’excellence pop-arty longitudinale. Mélodiquement parlant, c’est en place et même plus qu’en place. Mais on s’ennuie comme un rat mort avec le reste de l’album.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Sur la pochette de Land’s End, Jimmy plane au dessus des montagnes neigeuses. Henry Diltz signe la photo - He was the master of the big picture, that perfect shot that captures the essence of the music inside the cover - Dans l’un des derniers paragraphes de The Cake And The Rain, Jimmy raconte que lors de cette session photo, il perdit le contrôle de l’avion. C’est un miracle que Diltz et lui ne soient pas morts après que l’avion ait percuté un sapin. Sur cette pochette fatidique, Jimmy porte une horrible casquette bouffante bleue et des lunettes. Mais on n’est pas là pour ça. Si on sort ce disque de l’étagère, c’est pour s’envoyer un petit shoot de Beautiful Songs, et on en trouve deux et pas des moindres sur cet album aérien, à commencer par «Just This One Time», une pure envolée, un chef-d’œuvre superbement atmosphérique. Jimmy sait créer les conditions de l’envol. C’est d’une puissance qui ravira les amateurs de chevaux fiscaux. L’autre perle impérative s’appelle «Land’s End/Asleep On The World». Voilà ce qu’il faut bien appeler un tour de force symphonique. En guise d’intro, Jimmy se pose sur le vent pour aller planer, il croise des contre-vents dignes de MacArthur Park. C’est tout simplement vertigineux de beauté. À l’instar de Burt, Jimmy pourrait bien être l’un des rois du Beautiful Song System. Ce cut est franchement exceptionnel de grandeur épique. Il faut aussi écouter «Lady Fits Her Blue Jeans», un cut si sensible qu’il paraît anglais. Jimmy adore faire trembler sa petite glotte. Sacré Jimmy ! On attend qu’il revienne faire un saut à MacArthur Park. C’est là qu’on l’aime. On the way to Phoenix aussi. «Crying In My Sleep» vaut pour une belle pop attachante, teintée de vieux relents de «Mandoline Wind». Qui y a pensé le premier ? Jimmy ou Rod The Mod ? Il semblerait que ce soit Rod. Encore de la petite pop exemplaire avec «It’s A Sin». On y note la présence d’une réelle puissance, le pathos y pèse une tonne. Jimmy ne lâche rien, surtout pas la rampe. Et quand on écoute «Alyce Blue Gown», on réalise que cette pop reste vivante de bout en bout, aussi animée, joyeuse et fourmillante qu’une rue commerçante un jour de printemps. Jimmy travaille sa viande avec la pugnacité d’un artiste classique de la Renaissance.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    On retrouve le fantastique «PF Sloan» sur El Mirage paru en 1977 - I’ve been seeking PF Sloan/ But no one knows where he has gone - C’est très inspiré, en tous les cas, l’hommage palpite de magie pure - The last time I saw PF Sloan/ He was summer burned and winter blow/ He turned the corner all alone/ But he continued singing - L’autre gros cut de l’album s’appelle «The Highwayman». Jimmy raconte l’histoire d’un mec qui travaillait sur un barrage du Colorado, mais il a glissé dans le béton qui l’a englouti, mais il est still around - But I will remain/ And I’ll be back again - Jimmy retrouve la trace du highwayman dans le couplet suivant : il a été pendu en 25 - But I’m still alive - Oui, c’est l’histoire d’un esprit survivant. Fantastique ! Son «Mixed-up Guy» se veut poppy mais aussi très entraînant. C’est un brin diskö, mais à la Webb, limite good time music. On pourrait même parler de musique des jours heureux, hélas révolus. On a aussi un cut qui monte comme la marée de la Rance : «Moment In A Shadow» - I lived and died agian/ Then I saw you - Sacré pâté de pathos ! En B, Jimmy nous projette dans son errance platonique avec «When The Universes Are». Il va de bar en bar, to the next whisky bar. Et on retrouve un brin de puissance orchestrale dans «The Moon Is A Harsh Mistress».

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Paru en 1982, Angel Heart se situe à un très haut niveau composital. Le hit de l’album s’appelle «In Cars». Il flotte dans l’air chaud de Californie - Restaurant mobile/ Two behind the wheel - C’est un hymne à l’automobile digne de ceux imaginés par Chuck Berry - Everything was warm/ What a perfect form/ Underneath the stars - Magie pure. Le morceau qui ouvre le bal de l’A sonne comme un hit pop parfait. S’ensuit un «God’s Gift» de dimension océanique, très pianoté et chanté au soupir angélique. Si Jimmy n’avait pas la tête d’un ange, on le soupçonnerait d’être un démon. Dans «One Of The Few», il rend un superbe hommage à une femme, honest, courageous and true - Et il en profite pour dire tout le mal qu’il pense des hommes - You know about man/ His own jailor/ Selfish and so unkind/ Trapped in his frightened mind/ Blind he heads the blind (tu connais les hommes, qui s’enferment dans leurs propres prisons, qui ne pensent qu’à leur gueule, qui sont des aveugles parmi les aveugles) - Dans «Work For A Dollar», il se souvient de ce que lui disait sa mère - You gotta work for a dollar/ To earn a dime, Jimmy - C’est sombre et basé sur l’expérience de la vie. Et donc captivant. L’«His World» qui ouvre le bal de la B rend hommage à un rocker, qui, on ne sait pas, c’est assez rock FM, mais on sent la patte de Jimmy Webb. Il faut aussi écouter le «Old Wing Mouth» de fin de B car Jimmy y balance des choses intéressantes, du style The devil will be leased upon the earth again/ Material possessions are the road to hell - Il y dénonce tout simplement le fléau des temps modernes, le matérialisme.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    C’est Linda Ronstadt qui produit Suspending Disbelief. Jimmy considère cet album comme l’un de ses meilleurs. C’est là qu’on trouve l’excellent «Elvis And Me». Il y raconte sa rencontre avec Elvis dans un hôtel de Vegas. Elvis l’appelle par son nom, alors Jimmy Webb se sent devenu important. Lors du show, Elvis lui glisse un mot : «Come backstage». Quelle épopée ! Jimmy Webb en fait un chef-d’œuvre - Me & El/ It was just like this - L’autre hit du disk s’appelle «I Will Arise», un essai de gospel batch qu’il transforme en batch explosif. On l’entend jouer du piano dans la ferveur. Lui seul est capable de lever un tel levain. Quel envol ! On l’entend chanter «I Don’t Know How To Love You Anymore» au profond du menton comme Richard Harris, mais il ne dispose pas de la même ampleur. Mais on note que l’indéniable emprise de Jimmy Webb tiendra jusqu’à la fin des temps. Sur pas mal de cuts, on bâille aux corneilles et «Friends To Burn» nous fait douter de son intégrité. Mais comme il est okie, il ne renonce jamais. Il pianote sa voie à travers la pop. Regain d’espoir avec «Postcard From Paris», joliment articulé par des chœurs féminins. Il voit les amoureux marcher sur les Champs Elysées et il pense à sa poule qui n’est pas venue. Jimmy Webb est un incurable romantique. Ce cut est tellement gorgé de romantisme qu’il en deviendrait presque beau. Au fond lui, Jimmy Webb ne se console pas de l’absence de cette pute.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Sur Ten Easy Pieces paru en 1996, il pianote tous ses grands hits, à commencer par «Galveston». Il s’adore le nombril et il a raison. Il pianote aussi «Highway Man» à outrance. Il ne chante que par décret. Il se fend d’une belle intro pour «Wichita Lineman» - I am a lineman for the country - Il chante à l’octave de son Americana, alors c’est fatalement bon. Une guitare nylon le challenge et on bascule très vite dans la beauté pure. Sa version de Phoenix ne vaut pas celle d’Isaac, bien sûr, il opte pour l’attaque mélodique exceptionnelle de caus’ I left that girl too many times before. Quelle belle évanescence ! Il crie son truc et revient miraculeusement à la raison. Il amène «Didn’t We» aux notes de piano superbes et passe au rêve chaviré. Il semble se prélasser dans sa légende, il parvient parfois à chanter avec autant de gusto que Richard Harris. Ce cut est d’une indéniable perfection. Et il va bien sûr finir avec «MacArthur Park». Dès qu’il pianote l’intro, on sait qu’on y est. C’est l’une des aventures symphoniques les plus importantes du siècle passé. Jimmy Webb chante au mou du genou et monte son again oh no comme il peut. Il joue la carte de la sobriété. Il grimpe tout à la seule force du piano, il faut voir le travail. Ça melte in the dark et il s’en va exploser son again oh no. Même s’il réussit à en faire une stupéfiante interprétation, celle de Richard Harris reste nettement supérieure.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Paru en 2005, Twilight Of The Renegades est la Bande Originale d’un film. On y trouve un fantastique hommage à Paul Gauguin, «Paul Gauguin In The South Seas» - So he took the train down to Marseilles/ And went searching for PARADISE - Et comme chacun le sait, ça se termine aux desolate Marquisas. Ce bel hommage devient mythique, comme par défaut. Son «Class Clown» sonne comme du Randy Newman, avec d’infinis développements. Il raconte l’histoire extraordinairement vivace d’un homme qui finit homeless, forcément. S’ensuit un «Spanish Radio» pianoté et chanté sur place, extrêmement orchestré et chargé de pointes de vitesse inespérées. Jimmy Webb sait créer l’événement. Il sait déclencher les foudres de barbarie. Mais sur d’autres cuts, on s’emmerde comme un rat mort, comme le disait si joliment le Professeur Choron. Il finit avec un «Driftwood» puissant, poussé par des vagues orchestrales surchargées qui finissent par convaincre le con vaincu.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Jimmy Webb rameute les Webb Brothers pour enregistrer Cottonwood Farm en 2009. Il se niche sur ce brillant album un chef-d’œuvre imprescriptible intitulé «Mercury’s In Retrograde». Jimmy Webb ramène la pop à la dimension du spectacle. Il a compris l’importance primordiale de l’ampleur. Alors chez lui, ça explose au coin du bois - Went drinking on a sunday/ Get out of bed on wednesaday - Quel shoot de pop grandiose ! Une fois encore, il parvient à se hisser au dessus de tout. Il tape aussi dans son vieux «Highwayman», belle pop d’Americana, cette histoire de barrage de Boulder, Colorado, but I’m still around - On note l’excellence de la grande ampleur atmosphérique. D’autant plus adaptée qu’il s’agit d’une histoire de fantôme. Le morceau titre sonne comme un balladif à la dérive insidieuse qui semble s’étendre à l’infini. Douze minutes, c’est le temps qu’il faut à Jimmy Webb pour s’étendre à l’infini. Il passe à la pop de ricochet avec «Bad Things Happen To Good People». Ce gros brouet de banjos et de cuivres est d’une vivacité hors normes. Si vous cherchez la grande pop, elle est là. Jimmy Webb a pompé les trompettes chez les Beatles. C’est de la pop de cinémascope. Spectaculaire, voilà bien le mot. Il revient au vieux «If These Walls Could Speak», hit intimiste et imprenable, joué sur place, à coups de petites volutes enveloppantes. Jimmy Webb se vautre dans le confort familial. C’est atroce et grandiose à la fois.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Nouvel exercice de style avec Just Across The River paru en 2010 : c’est l’album des duos. Il reprend tous ses hits en duo avec des personnalités. Le plus spectaculaire est la version de «Galveston» avec Lucinda Williams. Pur jus d’Americana, elle ramène là-dedans toute sa féminité magique. C’est Billy Joel qui se tape «Wichita Lineman» d’une belle voix sensitive et Jackson Browne se tape «PF Sloan». Évidemment, Glen Campbell ramène sa fraise pour Phoenix et en comparaison d’Isaac, il fait un peu petite bite. Le hit du disk se trouve vers la fin : «Do What You Gotta Do». C’est un enchantement. Il fait ses relances à coups de You just do what you gotta do et il termine sur un acte de générosité : See me when you can.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    On retrouve des duos sur Still Within The Sound Of My Voice paru en 2013, à commencer par le morceau titre qu’il chante avec Rumer. Assez paradisiaque car porté par un souffle orchestral. Ce duo sensible semble s’étendre à l’infini d’un éternel symphonique. Rumer chante merveilleusement bien. Quand on entre dans l’univers de Jimmy Webb, il faut s’armer d’adjectifs. Rumer se veut sourde et profonde. On entend David Crosby et Graham Nash dans «If These Walls Could Speak» et Joe Cocker dans «The Moon’s Harsh Mistress». Difficile de rivaliser avec le géant de Sheffield. Quel shooter ! Jimmy Webb tape «Elvis & Me» avec les Jordanaires, évidemment. Ils nous smoothent bien l’affaire. Ils font les vents d’Ouest derrière le petit Jimmy. Et soudain, ils lâchent des clameurs dignes des Beach Boys. On note d’étranges participations comme celles de Carly Simon, d’America et de Kris Kristofferson (sur «Honey Come Back», ce vieux Kris qui a survécu dans Gates Of Heaven, aw Lord, ces rats d’éleveurs n’ont pas réussi à avoir sa peau). Par contre, le soufflé de «MacArthur Park» retombe un peu, car l’invité de marque Brian Wilson n’y fait que des chœurs trop discrets. L’again oh no ne monte pas. Il ne veut pas monter. Rien à faire. Brian Wilson se contente de faire des petits oooh-oooh. Le pont orchestral de la version originale est joué à coups d’acou. Dommage que le pauvre Jimmy Webb ne puisse pas monter son again oh no là-haut sur la montagne.

    Signé : Cazengler, Jimmy wesch

    Jimmy Webb. Jim Webb Sings Jim Web. Epic 1968

    Jimmy Webb. Words And Music. Reprise Records 1970

    Jimmy Webb. And So On. Reprise Records 1971

    Jimmy Webb. Letters. Reprise Records 1972

    Jimmy Webb. The Naked Ape. Playboy Records 1973

    Jimmy Webb. Land’s End. Asylum Records 1974

    Jimmy Webb. El Mirage. Atlantic 1977

    Jimmy Webb. Angel Heart. Columbia 1982

    Jimmy Webb. Suspending Disbelief. Elektra 1993

    Jimmy Webb. Ten Easy Pieces. EMI 1996

    Jimmy Webb. Twilight Of The Renegades. Sanctuary Records 2005

    Jimmy Webb & the Webb Brothers. Cottonwood Farm. Proper Records 2009

    Jimmy Webb. Just Across The River. Victor 2010

    Jimmy Webb. Still Within The Sound Of My Voice. eOne 2013

    Bill Kopp. Do What You Gotta Do. Record Collector #468 - July 2017

    Dave Dimartino. The Mojo Interview. Mojo #287 - October 2017

    Jimmy Webb. The Cake And The Rain. St Martin Press 2017

     

    14 / 12 / 2018MONTREUIL

    LA COMEDIA

    CRASHBIRDS / TONY MARLOW

    ALICIA FIORUCCI

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    La Comedia renaît de ses cendres peu à peu, les premiers travaux ont commencé, l'insonorisation des sas se précise, et les concerts redémarrent, doucement mais sûrement, déjà deux gigues festives ( vendredi et samedi ) pour terminer cette semaine, ce soir du beau monde les cui-cui qui ont déserté leur nid pour nous donner aubade et Tony le matou marlou à la guitare qui miaule, une affiche de rêve. Que voudriez-vous de plus ? Arsenic dans le champagne, Alicia la panthère revenue exprès pour nous du pays des merveilles et des démons.

    CRASHBIRDS

    Ah ! Cette cloche de vache qui tape sans fin afin de rappeler au troupeau qu'il est temps de quitter les paisibles pâturages pour les abattoirs sanglants, c'est tout les Crashbirds !

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Ce qu'il y a de terrible avec les Crashbirds c'est que vous ne pouvez pas vous en déprendre, vous emportent avec eux dès la première note, vous ne vous méfiez pas, ne sont que deux, semblent tout doux, tout tranquillous, occupés de leurs guitares, Pierre Lehoulier qui martèle consciencieusement le rythme du pied droit sur ses crashboxes artisanales, Delphine toute belle dans la pluie rousse de sa chevelure au micro. Vous leur donneriez le petit Jésus en personne, d'ailleurs ils commencent avec My Personnal Jesus, semblent vous donner raison, mais à la troisième mesure vous vous apercevez que ça ne sonne pas très catholique, vous vous êtes faits avoir, vous voici dans le deep south, à manipuler les crotales et à réciter les patenôtres de l'évangile du serpent. Ici l'on ne communie pas avec le sang vivifiant du christ mais avec le venin des reptiles. Se hâtent de vous confirmer cette impression cauchemardesque avec Rollin' To The South, trop tard, le vieux blues and roll cradingue vous emprisonne dans les mailles de son filet mortel.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    L'on n'écoute pas les Crashbirds, on les suit, subjugués. Pierre est à l'entrée du labyrinthe infernal. L'est assis sur son tabouret comme la pythie de Delphes sur son trépied, les émanations délétères émanent de sa guitare, rien de plus simple que le couloir du blues, file tout droit dans des méandres marécageux peuplés d'alligators affamés, au bout de trois circonvolutions reptiliennes, vous ne savez plus où vous êtes, mais la rythmique cadencée des crashboxes vous pousse en avant. C'est sur ce balancement infini que se greffe la trame hypnotique de la guitare, Lehoulier ne sacrifie jamais le coq voodooïque d'un seul coup tranchant de coutelas, préfère lui arracher, un par un des lambeaux de carne, car tant qu'il y a de la vie, palpite encore et encore la communion de la souffrance, la mort n'est qu'un repos immérité. Les Crashbirds sont des vautours qui se nourrissent du cadavre des vivants zombiiques que nous sommes. Faut voir ces remontées de manche de Pierre, le pousse en avant, comme s'il voulait s'en défaire, l'arracher de sa chair, et la note finale se prolonge telle la hampe vibrante de la flèche plantée en cœur de cible. Et le public atteint en son être crie, trépide et trépigne de joie sous ce coup de poinçon infernal.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Mais ce n'est pas tout. C'est comme le poème de Parménide, les Crashbirds offrent deux chemins, l'un qui grimpe vers l'extase et l'autre qui descend dans le royaume des ombres. Delphine Viane, souriante et sereine, mais sa voix scalpe et tranche la lumière. Toute droite, vestale sacrée qui entretient les cendres des autels du blues. Un timbre implacable, d'une clarté absolue, qui s'abat en lame de guillotine sur vos dernières illusions. Enonciation des prophéties du désastre assuré. Aucune pitié, aucune rémission, aucune consolation. Crudité et nudité des sentences. Stupidity and Week End Lobotomy au programme. Sa guitare ajoute des éclairs d'airains incisifs et des éclats de bronze primitifs aux litanies tumultueuses du blues.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Vous reprendrez bien un peu de sucre du désespoir dans votre rage, insinue-t-elle par son seul sourire. Et les Crashbirds vous emmènent en procession dans un monde ou le bleu d'outremort se confond avec le noir serpentaire originel. La musique des Crashbirds sonne comme une liturgie païenne désespérée dans les culs-de-sacs de notre modernité. Un set de toute beauté, qui vous prend à la gorge, nœud d'angoisse et catharsis souveraine. Un groupe essentiel. Qui a tout compris. Diamant noir. Diamant blues. Ode sonique et péan funèbre aux Europeans Slaves. La lave ravageuse de l'énergie qui bouillonne sous la croûte noircie des illusions perdues. L'incandescence écarlate de la révolte en gestation. Applaudissements nourris d'un public conquis...

    ( Photo 1 : FB : Pierre Saint-Sauveur )

    TONY MARLOW

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Avez-vous déjà entendu la plainte en contre-rut des matous énamourés en pleine nuit sous la pâleur insidieuse de la lune ? Cela vous remplit l'espace nocturne à des kilomètres à la ronde. Stridences faméliques et rugissements somptuaires se succèdent. Une symphonie catacombique qui agit comme un détergent sur votre âme. Ne sont que trois, mais ils vous alignent toutes les cartes biseautées du rock'n'roll en moins de deux. Tout de suite, Tony vous boulonne le guidon au plus haut, chopper à la runnin'death, et c'est parti pour un Rendez-vous d' amour et de haine à l'Ace Cafe. Un instrumental, rien de pire pour vous faire vrombir une guitare. D'autant plus que Fred et Amine n'ont aucune envie de voyager sur la selle arrière. Fred vous file trois coups de semonce à vous brûler les sangs. Z'avez l'impression qu'il cogne sur votre peau, vous ne vous y attendiez pas, trompe bien son monde avec ses yeux clairs et son auréole de cheveux blancs, l'allure d'un sage, une frappe de voyou, qui court au baston, une bate de base-ball dans chaque main. J'ai le regret de vous l'annoncer Amine ne vaut guère mieux, un enragé, l'a dû se tromper de soir, l'a cru que c'était son jour d'entraînement de boxe, je vous raconte pas ce qu'elle a pris la big mama, elle a tonné toute la soirée, en plus parfois il s'énervait grave, vous aviez presque envie de la lui retirer des mains, elle a barri comme un troupeau d'éléphants de mer. Vous dîtes que le Marlow, un demi-siècle à bastonner sur toutes les scènes d'Europe, il leur a conseillé d'y aller tout doux, mollo sur le chamarlow qu'il leur a crié, point du tout, un incendiaire, un jusqu'auboutiste, un sicaire du rock'n'roll, sa guitare a carillonné à toute blinde sans repos. Un son monstrueux, genre symphonie fantastique ou concerto tonitruant à elle toute seule. Une épaisseur sonique confondante, avec les deux autres mousquetaires qui vous filaient des coups de bélier à effondrer les murs les plus épais des citadelles les plus inaccessibles, je vous parle pas du ramdam et la folie collective qui s'est emparée de la foule.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    En plus Tony, il a l'aisance et l'innocence diabolique du chat qui vient d'avaler tout cru le canari, les plumes dépassent encore de sa bouche, il s'en vient ronronner sur vos genoux. L'est tout juste sorti d'un riff monstrueux, qu'il se tourne vers vous et que d'un doigts fragile comme un pétale de coquelicot il vous isole une toute petite note toute mignonnette et gentillette, alors qu'il est en train de préparer une explosion nucléaire de son autre main, et les deux acolytes qui s'étaient arrêtés afin que vous puissiez vous extasier sur la corolle tremblotante de la première perce-neige du printemps vous font illico déferler une tempête d'équinoxe dans les oreilles.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Le grand jeu. Tony revisite son répertoire. Nous emmène bricoler dans le garage de la voisine, mais quoi qu'il en dise, l'est beaucoup plus vicieusement rock'n'roll que sainte n'y touche troubadour. Chante en français, velours du timbre et griffe acérée du cachet faisant foi de veau sanguinolent. Qui a dit que le rock'n'roll français se chantait en français ? Tony, nous en administre la preuve avec, in his original language, Jumpin' Jack Flash. Une version démente à la démonte-pneu, et l'Amine qui mine de rien vous fait oublier qu'il joue sur une contrebasse, vous imaginez la parade, s'est branché dans sa tête sur le balancement de guingois et primal de Charlie Watts, et tangue la galère, Fred qui cloque et disloque les œufs à la coque, ça cogne à bâbord. Mais le trio infernal nous ménagera en cours du set encore quelques surprises. Un Born to be Wild, empli de hargne et de fureur, et la big mama qui se met au heavy metal comme si elle avait été fabriquée spécialement pour ce genre de music. Le coup de grâce viendra de l'injun fender, le Purple Haze d'Hendrix, la guitare claire de Tony se gorge de sang noir et sauvage. Et à certaines découpes du morceau, z'avez l'impression d'entendre Cream jouer. Tout ça, avec un trio de base rockabilly, Tony et ses sbires nous esbrouffent.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    ( Photo : FB : Hélène Desaegler )

    Mais cela ce n'est rien. Tony est en grande forme, il a la guitare qui flambe, nous strombolise d'une manière des plus éruptives un Stumble démoniaque et nous restituera sur le final, The Missing Link que les savants du monde entier recherchent au travers de toute la planète alors qu'il se trouve dans la guitare de Tony Marlow. La salle est en ébullition, mais Tony ouvre la cage aux fauves...

    ALICIA FIORUCCI

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    T-shirt noir, pantalon léopard, cheveux bruns mi-longs, corps gracile de gamine perverse, Alicia Fiorucci, est sur scène, telle le désir qui court en votre sang et mène le monde en sa perdition, même pas le temps, souffle coupé d'une telle présence, d'appréhender sa silhouette en votre regard qu'elle entonne Breathless. A la crazy jerry louve affamée, une version ardente et enfiévrée, mines obliques et poses osées, la flamboyance rock'n'roll dans toute sa splendeur, cette manière de s'arrêter deux doigts d'innocence de pétroleuse au bas du pubis, qui font signe, délicieusement fille, offrande et refus, les guys derrière qui brûlent la rythmique et la guitare de Tony qui ponctue le chaos. Pas de temps à perdre, Alicia vous envoie les uppercuts de Johnny Got a Boom-Boom, à fond la caisse pour Fred, au fond de la mine d'or des dérapages incontrôlées pour Amine, la guitare de Tony en apnée sauvage. Termine sur I Fought the Law repris en chœur par l'assistance en délire, le micro obséquieux s'égare dans l'entrecuisse et tous les rêves du rock'n'roll s'envolent comme nuées d'oiseaux prédateurs des cerveaux en ébullition des gals and boys sous pression qui tanguent vertigineusement. Trois versions à l'arrache-sexe, que du bonheur !

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Elle reviendra pour le rappel, la diablesse en personne d'abord, une mignardise vicieuse comme vous n'en avez jamais imaginé, avec les trémolos de guitare de Tony qui s'enfoncent comme les épingles dans les seins de la servante aux premières lignes de l'Aphrodite de Pierre Louÿs, et puis sur I Need A Man, un fanatique enthousiasmé n'hésitera pas à se prosterner pour que la lanière de la ceinture de Maîtresse Alicia ne fouette pas l'air en vain et trouve consentement fulgurant. Alicia la délicieuse, Alicia la délictueuse, descend de scène en toute simplicité, heureux ceux qui ont aperçu l'éclair de satisfaction illuminer fugitivement ses yeux verts de panthère.Rock'n'roll Princess for ever !

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    DERNIERS K.O.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Mais ce n'est qu'un début, continuons le combat. Tony nous profile deux morceaux des Stray Cats, en ombre chinoise, sur les pentes glissantes des toits enneigés, puis en hommage à Johnny Thunders, l'inimitable, You Can't Put Your Arms Around A Memory, parce que les rockers n'oublient jamais, et l'on plonge tout droit dans une transe collective, Tony couché par terre, avec rappels en rallonge, deux Creedence, Delphine Viane menant la charge royale sur Proud Mary, une dernière attaque du train de Johnny Burnette, l'on pense qu'il n'y aura pas de survivant, mais Tony nous offre un premier cadeau de Noël, rien de moins que Le Cuir et le Baston, toute une partie de la jeunesse éternelle du rock'n'roll.

    amy winhouse,howlin' jaws,hi-tombs,molossa ( 12 ),crashbirds,tony marlow

    Pleuvent les mercis et les embrassades. Tony Marlow félicité et courtisé comme la Duchesse de Guermantes dans la Recherche du Rock'n'roll perdu, enfin retrouvé.

    Une soirée de rêve. Viva La Comedia !

    Salut spécial à Mimile Rock et David Costa.

    Damie Chad.

    ( Toutes les autres photos sauf indication contraire : FB  : David Costa )

    BLACK

    BUSTY

    ( Naïve / 2012 )

     

    J'aime Busty. Evidemment c'est un fantôme. Dans la vie courante, pas du tout intéressante, elle se nomme Laure Catherine, elle est romancière. Mais Busty c'est une autre dimension. Elles est journaliste à Rock & Folk, l'a beaucoup écrit sur Peter Doherty, personnage un peu trop pathétique à mon goût, et surtout Groupies paru chez Scali en 2007, du coup je la considère en notre pays comme la Simone Beauvoir du rock. A cette nuance près, qu'elle écrit mieux et qu'elle raconte des profils de femme moins nœud-nœud que la Simone Bavoir comme l'appelait Céline.

    Z5691BLACKBOOK.jpeg

    Belle couverture – concept graphique de Marianne Ratier - mais qui trahit quelque peu l'obscure noirceur du titre. Je ne vous apprendrai donc rien en vous disant que l'héroïne du bouquin s'appelle Amy Winehouse. Pas une biographie. Plutôt une intro-spectographie. Busty a sorti le grand jeu. S'est immiscée à l'intérieur du sujet. Le rock et le vaudou ont toujours fait bon ménage. Dans quelques temps, la science-no-fiction nous aura concocté un mini-appareil que l'on transportera au fond de notre poche et qui nous permettra de saisir les pensées des individus qui passeront dans notre champ de vision. Bonsoir l'intimité ! Busty a donc décidé de remplacer cette future invention, de se glisser dans la peau ( ici très tatouée ) d'Amy, de s'installer dans la chambre forte de son cerveau – un véritable cerviol – et d'en prendre les commandes. Est-ce Amy qui cauchemarde devant nous, ou Busty qui rêve qu'elle est Amy. Quoi qu'il en soit dans la série faisons Amy-Amy, vous ne trouverez pas mieux.

    Une sacrée gageure d'écrivain. Quatre cents pages, et vous ne vous ennuyez pas une seconde. Perso, je répugne à me pencher sur moi-même. Au début l'on se prend pour Victor Hugo à l'écoute de la bouche d'ombre. L'on est sûr que le gouffre est peuplé de monstres effroyables. La psychanalyse vous promet des monts et merveilles. Les gogos y laissent au minimum une centaine d'euros par semaines. Payent pour scruter au fond d'eux-mêmes la fripouille métaphysique qu'ils espèrent être. Vous désirez voir le léviathan et vous n'apercevez que trois ou quatre têtards qui barbotent dans un marigot en voie avancée d'assèchement. Vous voudriez être sûrs qu'au fond de vous-mêmes vous avez l'étoffe d'un serial-killer alors que vous n'avez même pas réussi à tuer votre père ni même à violer votre mère. Vous espériez du grandiose, une super production, du Lawrence d'Arabie à la puissance 1000, et vous n'avez droit qu'à un scénario insipide d'un couple qui se déchire dans un deux-pièces-cuisine.

    z5699gamine.jpg

    Quand on est déçu par soi-même, l'on cherche à se remonter le moral, certains – par exemple Amy Winehouse – sortent du lot, elle chante à merveille, elle exprime trop bien et trop justement notre insatisfaction, pour ne pas posséder une sensibilité extraordinaire et une personnalité hors du commun. Busty dégonfle la mandragore. Un gros problème, l'Amy, un truc qu'elle ne parviendra pas à surmonter. Très simple, très commun. Ordinaire. Pas de quoi en faire une montagne. Alors elle en creuse un grand trou pour s'y enterrer tout au fond. Le divorce de ses parents. A peine une craquelure, une fissure. Un effondrement pour Amy. L'enfant ne l'admettra jamais. Marquée au fer rouge. Ferait mieux de remballer au fond de sa poche et le mouchoir par-dessus. Bien enfoncé. Mais non la brisure est là, se transformera en faille. Et il faut vivre faille que faille !

    z5697peterdoherty.jpg

    ( Amy + Peter Doherty )

    Le psy de service vous parlera de souffrance, de douleur. Vous conseillera de faire votre deuil. Le leurre du deuil, il est de Bonnefoy, ne l'écoutez pas, il n'est pas poëte. Mais non, le pire pour Amy c'est que ça ne fait pas mal, pas tant que cela, qu'elle a survécu, ce n'est pas allo-maman-bobo mais hello-papa-je-m'emmerde. La vie a perdu son relief. Waterloo morne plaine. Morne peine. Heureusement qu'il y a des dérivatifs, l'adolescence, l'alcool, le sexe, la musique. Le plus excitant des ces quatre chevaliers de l'apocalypse c'est le premier. L'ado en a plein le dos, mais au moins, on découvre, on essaie, on teste, on tente. Les résultats ne sont pas souvent au-rendez-vous mais tant qu'il y a de l'espoir il y a de la vie. Le plus terrible c'est que ça passe. En règle générale on rentre dans la grisaille de la vie.

    z5692blacktoblack.jpg

    Gros problème pour Amy. C'est la vie en rose qui s'offre à elle. Elle enregistre un disque, l'est parvenue à faire ce qui lui plaît, ce pour quoi elle se sentait la mieux douée, l'en est toute fière, mais le banco sera la deuxième galette. Un raz-d-marée. Qui ravit tout le monde. Le populo et le peuple du rock. Peut enfin vivre comme elle l'aime, des chignons plus haut que la tour Eiffel, des tatouages plus voyants qu'une exposition de Picasso. Un véritable conte de fées. Et en plus, l'incroyable arrive. Le prince charmant en personne. Au moyen-âge on l'aurait identifié tout de suite comme le félon, le prince noir, facile son nom est un véritable panneau publicitaire : Blake.

    z5698blake.jpg

    Blake, le grand amour, celui qui lui fait le mieux l'amour. Avec lui, Amy se sent bien. L'ennui s'est enfui et avec lui ce qui succède à l'ennui : l'angoisse. Pas tout à fait. Mais pour le moment Amy n'y fait pas gaffe. L'est tout beau, le tout nouveau. L'aime rire, s'amuser et les excitants. Un merveilleux programme. Un menu uniquement composé de desserts. Et de désert, parce que c'est comme dans la chanson de Téléphone, il s'en va avec la belle au bois dormant. Une blondinette toute mignonnette. L'Amy l'est une brunette un peu maigriotte et les goûts et les couleurs ne se discutent pas.

    z5693amycouchée.jpg

    L'as de cœur s'est fait la belle et Amy réagit mal. L'est devenue addict : alcool, crack, héro... de la camelote. Ce n'est pas le plus grave. Amy est avant tout addict de Blake. L'a dans la peau, ne peut pas se le sortir de la tête. Est incapable d'extirper la bête. Un alien au sourire enjôleur. N'est pas naïve non plus. Connaît tous ses défauts. L'est un menteur, ne suit que ses envies. Quand il ira en prison, elle jouera le rôle de veuve éplorée, quand ils se marieront elle saura que l'embellie sera passagère, quand il reviendra elle ne sera pas dupe de son prochain départ, il la trompe, pour lui la vie est ainsi, il l'aime bien mais point trop n'en faut. S'expulsera tout seul de sa vie mais jamais de ses pensées. A part que l'on vit ce que l'on pense...

    z5694robenoire.jpg

    S'il n'y avait que Blake ! Les autres pullulent, sa maison de disque qui couve sa poulette aux œufs d'or qui manifeste une sacrée tendance à refuser le poulailler, son père qui la surveille de près, qui s'inquiète de son état dépressif et addictif qui va croissant, les fans et les inconnus qui lui demandent des autographes dès qu'elle a le nez dehors, les paparazzis qui montent la garde devant sa porte... La gloire et l'argent apportent aussi quelques désagréments, le sentiment de perdre sa liberté, d'être prise dans un faisceau d'obligations de plus en plus contraignantes, et contradictoirement la facilité de faire ce que l'on veut, de se procurer sans danger tout produit illicite, et surtout de semer le scandale à chaque apparition publique, on lui pardonne tout parce qu'elle est Amy, on lui reproche tout parce qu'elle est Amy, allez vous dépatouiller avec ces nœuds coulants.

    z5695bellephoto.jpg

    Le coup de grâce viendra de Blake, fera un enfant avec une autre. Elle qui avait tant rêvé de la petite maison, du petit mari et de l'élevage de gamins, une midinette au fond du cœur, pour un peu on pleurerait, mais non, c'est cette vie de cloportes qu'elle a fuie, pas assez excitante. Ennuyeuse, angoissante. Et le cycle de l'impossibilité tourne en boucles. Et vous suivez Busty comme le chien court après son os. En plus vous connaissez la fin, tant pis vous irez jusqu'au bout de l'enfer. A part que les fournaises du diable ne vous réchauffent guère, Amy tourne en rond, et Busty vous mène rondement l'affaire. Les vingt-sept années de déréliction d'Amy sont beaucoup plus jouissives que les vingt-quatre heures de l'Ulysse de Joyce – le projet d'écriture en est très voisin – l'autoroute se termine en cul-de-sac, le voyage au bout de la nuit finit en rase campagne dans le grand nulle part. Même pas mal. La petite fille s'endort au fond de son lit. Au fond d'elle-même. C'est toujours là qu'on est le mieux.

    Damie Chad.

     

    BURNING HOUSE : HOWLIN' JAWS

    CLIP / LEO SCHREPEL

    z5700howlin.jpg

    Encore une fois l'on mord à l'hameçon des Howlin Jaws. Viennent de sortir un nouveau clip sur le deuxième morceau de leur Ep : Burning House. Ne faites pas les blasés, un clip de plus ou de moins dans la flopée myriadique qui sort chaque jour, pas de quoi révolutionner le monde. Sûr, mais les Howlin' ils les peaufinent leurs clips, nous en avons déjà kroniqués quelques uns, mais là ils ont passé la main à Leo Schreppel. Un pro. C'est simple : z'ont tapé dans l'esthétique. Le truc où vous n'avez droit qu'à la réussite. Toutefois rappelons avant que vous ne vous précipitiez dessus que Burning House malgré son titre qui vous promet la maison dévorée de flammes aussi hautes que la tour Eiffel, c'est plutôt le feu qui couve sous la braise, le snake sans fin qui rampe en prenant son temps.

    Voilà j'ai tout dit. A vous de voir. En fait il n'y a rien à voir. Schrepel ne se vous tombe dessus comme un schrapnel, vous vous attendez à un clip-catastrophe, style NYC in flames, et à part une cigarette allumée, pas de quoi déranger les pompiers. Ne joue pas au pyromane le Schrepel, n'utilise pas les grands moyens. Même les Howlin adorés, c'est à peine si leurs fantômes d'images vous sautent aux yeux, à peine entrevus, hop ils sont déjà partis. Manipulations d'icônes ou engrammes spermicieux, je vous laisse choisir. J'ai oublié de préciser, l'a blacklisté la couleur notre réalisateur. Oui c'est du noir et blanc. Peu porteur, peu commercial, pour les paillettes vous repasserez. Oui, mais c'est beau et mystérieux comme du F. J. Ossang. L'on fait confiance aux regardeurs pour comprendre le scénario. Essayez d'être attentifs aux signes. A vous de construire l'histoire. Pour qu'elle ne soit pas trop moche, évitez qu'elle ne vous ressemble. Ça c'était pour le noir. Pour le blanc. Suivez la femme-fantôme, en l'occurrence Marie Colomb, avec elle vous découvrez l'Amérique, toute blanche, toute blonde, mystérieuse et pulpeuse comme une fille-phantasme, peut-être vous accordera-t-elle un sourire dans la dentelle du lit qui s'abolit dans le poème de Mallarmé. De toutes les manières vous avez mieux à faire qu'à vous livrer à vos turpitudes masturbatoires. Regarder le clip une nouvelle fois par exemple. Faites gaffe le rock'n'roll rampe sur le plancher. Le serpent jawique du rock peut encore tuer. Morsure mortelle.

    Damie Chad.

     

    TREAT ME RIGHT / HI-TOMBS

    ( Hi-Tombs2014 )

    Junior Marvel : lead vocal + rhythm guitar / Mike v Lierop : lead vocal + double bass / Fredo Minic : lead vocal + backing vocal / Henk v Lieshout : drums + backing vocal

    Pochette minimaliste. Noir et blanc. Quatre hommes. Quatre musiciens, dans une pièce, devant le van pourrave, quatre silhouettes qui se profilent dans le haut d'un escalier. Sans concession, le rock dans sa force brute.

    z5601cdhitombs.jpg

    Lovin' man : Une voix rêche et un batterie qui bat le rappel, un solo de guitare qui éparpille les jonquilles, Marvin qui vous sourit du gosier, la guitare qui remet cela et la voix de Marvin qui cligne de l'oeil. Attention demoiselle. Pesée et emballée. Cela suffit. Rock rock : il y avait un soupçon d'ironique tendresse dans le titre précédent, mais maintenant c'est beaucoup plus méchant. Date on the corner : ce petit parfum de country, le gars s'approche de la fille, descend tout droit de la campagne, il sent un peu la vache, mais aussi beaucoup le sauvage. L'affaire est conclue en moins de trois minutes. Blue fire : les feux les plus dévastateurs sont souvent les plus sympathiques quand ils commencent, de jolies petites flammes bleues toutes tendres comme l'amour, nos rockers font les cacous, ne cédez pas à leur indolence, ils sont irrémédiablement des charmeurs dangereux. Gonna love you : une poussée de fièvre est signe de bonne santé. Vous troussent le jupon joliment, vous avez de ces émissions spermatiques de guitares des mieux envoyées, et derrière la basse bat la mesure comme la queue du chat qui s'apprête à bondir sur la souris. Prend son temps. C'est encore meilleur. Treat me right : un petit classique, c'est comme une fournée de jack derrière la glotte pour nettoyer les amygdales, les Hi-Tombs vous le font en compressé, ne vous laissent pas respirer une seconde. Vous barrent le chemin et vous forcent à les suivre. Fin brutale. Rock with me baby : un vieux bop des familles qui vous ramone la cheminée à la manière d'un hérisson géant. Beau travail syncopique de caisse claire et saupoudrage mortel de dégelées de guitare. Shake it up and move : un peu plus d'électricité n'a jamais tué personne, l'on resserre les écrous et la visseuse vous solidifie les os du crâne, y a quand même ce tambour qui tape sur votre tête et la voix qui vous démantibule les mandibules à vouloir l'imiter. Rock pretty mama : toujours aussi vite, mais encore plus dur, la pretty mama est maneuvrée à la barre à mine, ne s'en plaint pas si l'on en croit l'emballement jouissif des guys. Love crazy baby : rien à dire, l'amour les rend madurle, ils en rajoutent, un balancement des mieux venus, grande houle et force 10. As my heart is to you : petit tapotement joyeux au début mais la voix en urgence absolue comme si elle voulait bouffer le micro et la guitare qui vous hache le parmentier ne vous laisse jamais de doute. Du Buddy Holly survitaminé. You don't love me : mauvaise nouvelle, pas grave un des meilleurs morceaux du scud, pas de quoi se jeter par la fenêtre ou alors pour le plaisir de faire des loopings et aller se poser sur le toit du monde, manière de titiller l'ironie des situations les mieux venues. Green back dollar : qui résisterait à cette belle couleur verte. Derrière ils font des choeurs comme dans les années soixante mais bientôt vous avez l'impression que la guitare est en train de commettre un hod-up dans la banque d'à-côté. Ça a l'air de les émoustiller. Une véritable appropriation collective. Flat black cadillac : maintenant qu'ils se sont procurés le fric, ils ont la cadillac. Z'auraient pu tout de même apprendre à conduire, car ils roulent sur tout ce qui passe à leur portée. Un cruisin' dévastateur. Le summum du disque. Les oeufs cassés de l'omelette atomique. Crazy baby : suffit d'une fille pour mettre le feu aux poudres. Plus elles allument, plus le bâton de dynamite entre en turgescence. Une véritable profession de foi. Comme vous aimez vous le faire confirmer, vous remettez le disque au début.

    z5602hi-tombs.jpg

    Un rock sec et dur sans concession. Esprits mièvres s'abstenir. Une merveille. Supplément d'âme en fin de parcours, ils vous remettent un petit Treat Me Right, le même, mais en plus sauvage.

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    FEUILLETON HEBDOMADAIRE

    ( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

    prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

    en butte à de sombres menaces... )

    z4768molossa.jpg

    EPISODE 12 : THE END

    ( finalo majestuoso )

     

    Le président sortit une feuille de papier de sa poche et s'éclaircit la voix :

      • Hum, hum, voici la lettre que les parents des deux petites filles retenues en otage par les terrockristes nous demandent de lire : '' Aujourd'hui la France vit des heures terribles. Un groupe de terrockristes qui refusent de se rendre nous obligent à faire don à notre pays de nos deux petites filles, c'est l'âme déchirée que nous demandons à notre cher Président bien-aimé de faire feu sur ce nid de frelons et de félons. Nos deux petites filles sont perdues, leurs bourreaux les font boire et fumer, d'ici quelques heures nous n'osons pas penser à quoi ces brigands voudront les initier, nous les préférons mortes que vives et impures. Nous sommes sûrs que Dieu exige de nous cet ultime sacrifice. Lorsque celui-ci sera consumé, nous saurons que nos enfants chéris auront rejoint leur grande sœur, elle aussi assassinée en d'atroces circonstances, auprès de la Sainte Vierge. Pour nous, nous faisons vœu de nous retirer jusqu'au jour où notre bienfaiteur nous aura définitivement tous réunis, tout là-haut en la Sainte Demeure du Paradis, dans un monastère et de finir notre vie dans la prière et le silence. Au revoir et à bientôt mes chéries.''

    A peine eut-il fini la lecture que la mine grave du Président s'éclaira d'un sourire jovial.

      • Voilà, c'est fini, encore quelques secondes et toute l'affaire sera terminée. Je compte jusqu'à trois et feu à volonté. Un... Deux... Deux et demi... Deux trois-quarts... tant pis pour eux, c'est bien fait pour vous... trois !

    Rien, pas seul militaire ne pressa sur une quelconque gâchette. Manifestement la troupe refusait d'occire les têtes blondes. Le Président piqua une grosse colère. Une vraie, une ire de névropathe.

      • C'est bon puisque vous ne voulez pas, j'y vais tout seul.

    Une demi-douzaine de gendarmes lui emboîta le pas, fusil-mitrailleur au poing. Mais dès qu'il fut à trois mètres' il se retourna et leur intima l'ordre de l'attendre jusqu'à ce qu'il revienne.

     

    UNE VISITE ABRACADABRANTE

    Nous l'attendions tous sereinement. Tout au fond dans l'arrière-cuisine les quatre Eric entreprenaient la confection de pizzas sous les avis rébarbatifs de Cruchette qui entendaient que les hommes mettent désormais la main à la pâte. Marie-Ange et Marie-Sophie assises à une table dessinaient avec application Molossa qui faisait la belle enchantée de leur servir de modèle. Alfred dictait à sa secrétaire qui le tapait frénétiquement sur son portable le contenu de son prochain article. Pour ma part je continuais la rédaction de mes Mémoires pendant que par-dessus mon épaule Claudine vérifiait mes fautes d'orthographe. Darky s'était paisiblement allongée sur le comptoir derrière lequel Popol, les deux mains sur les hanches, le sourire carnassier du petit commerçant sur les lèvres semblait attendre le client. Le Chef tirait sur son Coronado...

      • Agent Chad, ouvrez la porte s'il vous plaît, un visiteur de marque nous arrive !

      • Ah ! Ah ! Je vois que l'on commence à me marquer du respect l'on m'ouvre le portillon lorsque je veux rentrer ! Trop tard, vous allez tous mourir. Ma garde personnelle de gendarmes m'a promis de m'être fidèles jusqu'à la mort même si j'appuyais sur la bombe atomique. Ils n'espèrent que mon ordre pour tirer. Toutefois, avant de leur donner ce plaisir je tiens à boire un verre de ce fameux Moonshine Polonais, dont tous mes collaborateurs me vantent le mérite. En tant que président je ne pouvais décemment tremper mes lèvres dans un alcool de contrebande, mais comme personne ne le saura, tavernier, versez-moi un verre de Moonshine et plus vite que cela.

      • Hélas, Monsieur le Président ces bois-sans-soif ont tout éclusé. Toutefois en cherchant bien, il me semble qu'il devrait en rester une bouteille dans la cave. La trappe sur votre gauche, Monsieur le Président ! Je vais vous la chercher !

      • Mais non, mais non, un peu d'exercice ne me fera pas de mal, j'y vais... Je suis sûr que vous tentez de m'embobiner, vous allez revenir avec du pipi de chat, je m'en charge !

    Le Président releva la trappe, appuya sur le commutateur et entreprit de descendre les escaliers... l'on entendit ses pas décroître, une espèce de frôlement et puis plus rien... Le Président avait-il succombé à la tentation, ou dévoré par une soif ardente têtait-il goulument au goulot son litre de Moonshine... Sans doute avait-il un peu exagéré et avait-il l'alcool triste car des pleurs se firent entendre...

      • Beuh ! Beuh ! Beuh !

      • Quelle femmelette ! grogna Cruchette

      • Mais non c'est Nestor, Cruchette passe-moi le Nabuchonodosor, dans le placard de droite.

    Nous étions tellement tenaillés par la curiosité que Cruchette en oublia de lui faire remarquer que si la femme est l'avenir de l'homme elle n'en est pas pour autant l'esclave. Popol nous conseilla de ne pas descendre avec lui, il s'assit tout en bas sur la deuxième marche et tout doucement comme l'on parle à un bébé de huit mois :

      • Totor, mon petit Totor, viens ici, je sais que tu as soif... une monstrueuse gueule noirâtre se posa sur les genoux de Popol, oh ! Le gros vilain, il a soif, il lui faut son biberon de Moonshine après son repas... durant cinq minutes l'on entendit le glouglou du nabuchonodosor qui se vidait... c'est Totor, l'alligator du cirque ZAVATIPAS, me l'ont refilé tout petit, d'abord je l'ai mis dans ma baignoire, puis à la cave c'est qu'il mesure sept mètres de long maintenant, il m'adore, et l'endroit lui plaît, ça y est c'est fini, laissons-le tranquille, il a sommeil.

    Au bout de deux heures un gendarme vint frapper à la porte.

      • On ne voudrait pas déranger Monsieur le Président, mais ça fait cent quarante-sept minutes qu'il est avec vous ! Monsieur le Président ?

      • Vous savez dit Popol, il est sorti par derrière. Il y a une porte secrète qui donne dans une rue parallèle. Mais je vous en prie visitez la maison, regardez partout, n'oubliez pas la cave, je vous éclaire...

    Les six pandores fouillèrent partout. Ils ne trouvèrent rien. Devant le café l'on commençait à trouver le temps long. Bientôt un escadron de gendarmerie inspecta la maison centimètre par centimètre. Ils allèrent jusqu'à retourner les pizzas... En vain. Les conseillers du Président couraient partout, dans le tumulte le Chef savourait un sourire énigmatique et ses Coronados... Sa sphinxitude finit par agacer les conseillers. Mais le Chef ne voulut révéler qu'aux caméras du Journal Télévisé ce qu'il savait :

    - Notre Président bien-aimé est bien rentré chez Popol. Nous avons longuement discuté avec lui. Nous lui avons démontré que ses Services Secrets suivaient une fausse piste. Nos arguments furent si probatifs qu'il en conçut un grand dépit. Il a compris notre innocence, mais malade de honte de s'être laissé berner par des conseillers incapables, il nous a déclaré qu'il ne se sentait plus digne de gouverner notre pays. Pensez qu'il a été jusqu'à tuer une jeune artiste de grand talent pour récupérer une K7 qu'il avait prévu de faire écouter au grand public au JT afin que le pays se rende compte de l'inanité décadente des paroles. Il a reconnu que son geste était odieux. Que d'autres plus capables que moi prennent la relève, ce fut son dernier message, il m'a serré la main une dernière fois, s'est excusé de tous les divers déboires dont le Service Secret du Rock'n'roll avait eu par sa faute à pâtir et est sorti par la porte secrète de la rue de derrière, celle si bien camouflée en mur de ciment dont aucun voisin ne s'est jamais rendu compte de l'existence. Voilà, nous sommes face à une crise institutionnelle d'un genre nouveau qui mérite calme et méditation. Mes chers concitoyens prenez soin de vous, évitez le cancer, fumez des Coronados.

     

    DERNIERES NOUVELLES

    Les Swarts sont repartis, ils ont emmené Cruchette avec eux. Aux dernières nouvelles après avoir tenté de percer dans le punk hardcore, elle s'est reconvertie dans la restauration. Elle tient la plus grande pizzeria d'Oslo, une nouvelle formule, des pizzas de deux mètres de diamètres sont servies sur de grandes tables autour desquelles la clientèle s'assoit et papote gaiement. Le plus grand site de rencontres norvégien. Une unique boisson : le Moonshine Polonais, livrée directement par la Sarl ( Société à Responsabilité - très - Limitée ) Popol and Cie, qui exporte du Moonshine dans le monde entier et qui vient de rentrer au CAC 40. Les parents de Maie-Ange et de Marie-Sophie ont récupéré leurs filles à la condition expresse que Molossa soit invitée tous les dimanches. Faut reconnaître qu'ils ont fait des efforts, se sont mis à la page, le père fume des Coronados et la mère a remplacé les calmants par le Moonshine depuis elle voit la vie en rose bonbon et pourrit les gamines qui n'ont jamais été aussi heureuses. Claudine est retournée à ses études de médecine, elle ne veut plus de moi, elle dit que le soir je passe davantage de temps à rédiger mes Mémoires qu'à m'occuper d'elle. Bon prince, avant de la laisser tomber je lui ai expliqué pourquoi la douane et la gendarmerie n'avaient jamais attrapé Nestor.

      • Très simple, ma Claudinette, sous l'escalier tu trouveras un trou étroit qui n'a l'air de rien. C'est le passage de Nestor, s'y sent bien, il chasse les rats, tu sais sous la bonne ville de Provins, il existe des centaines de caves qui communiquent entre elles, de temps en temps par des soupiraux tu peux avoir accès à la Voulzie qui traverse la ville, plus des nappes phréatiques souterraines, la ville est bâtie sur des piliers de bois enfoncé dans un marécage. Un paradis pour un alligator, à côté les bayous de la Nouvelle Orleans c'est de la gnognote, un réseau inextricable de galeries, pour la petite histoire, la dernière trace du trésor des Templiers a été localisée sur Provins, depuis mystère, si tu veux chercher, l'on a recensé des ouvertures de certains boyaux plus ou moins effondrés à quarante kilomètres de la Cité....

    Alfred est devenu rédacteur en chef. Le plus marrant c'est l'article qu'il avait rédigé lors de la mystérieuse disparition du Président. Sur les ronds-points et dans les grandes villes des millions de manifestants ont défilé en scandant : Lechef président ! Lechef président !

    Quand je pense que j'ai failli devenir premier ministre et Molossa présidente de la SPA, mais le Chef est un sage, il a refusé quand il a appris que l'on ne pouvait pas fumer à l'Elysée. L'a toutefois été obligé de donner une nouvelle allocution officielle, dont je vous retranscris le début :

    Chers Coronadoriens, Chères Coronadoriennes,

    Je n'ignore pas que de partout des voix s'élèvent et m'engagent à prendre les rênes du pays. Je vous remercie, mais je ne suis qu'un soldat du Rock'n'roll. Tout ce que je peux vous promettre, c'est que vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, car à la tête du Service Secret du rock'n'roll, je veille. Tant que je serai vivant...

     

    La déception populaire fut immense, il y eut des suicides collectifs, mais Le Chef tint bon, et bientôt tout se calma. Tiens je m'aperçois que pour une fois je ne parle pas de moi. Que suis-je devenu ? Je suis toujours l'agent Chad irremplaçable. Car si le Chef pense, moi j'agis telle la foudre. Il est vrai qu'après tout ces temps troublés la situation est devenue léthargique. Molossa dort sur mes pieds, je profite de ce calme – qui précède la tempête – pour recopier le premier chapitre de mes Mémoires. Je ne peux résister à vous en dévoiler la première page :

    PREAMBULE O

    ( Scherzo Moderato )

    CHEZ POPOL

    Six heures du matin. Molossa trottine à mes côtés. Lecteurs ne soyez pas étonnés de cette heure matinale, les rockers ne dorment jamais. Je me dirige vers chez Popol, le seul café digne de ce nom sur Provins. Pensez que le verre de Jack est à deux euros et que Popol ne mégote pas sur la quantité, vous en verse des godets de 33 cl sans ciller. Vous connaissez mon désintéressement légendaire, je ne saurais m'attarder à de matérielles considérations si bassement économiques. D'ailleurs chez Popol, pour moi, tout est gratuit, ce serait insulter Popol que j'osasse lui tendre un centime.

    ( … )

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 263 : KR'TNT 383 : DANNY KIRVAN / LAZY LESTER / ROCKABILLY GENERATION / STEVE CLAYTON / KYLA BROX BAND / NICO WAYNE TOUSSAINT / TONY MARLOW

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 383

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    06/ 09 / 2018

    DANNY KIRWAN / LAZY LESTER

    ROCKABILLY GENERATION 6

    STEVE CLAYTON / KYLA BROX BAND

    NICO WAYNE TOUSSAINT / TONY MARLOW

    Danny Boy

    z4631dessin.gif

    En son temps, le pauvre petit Danny Kirwan avait beaucoup insisté pour entrer dans Fleetwood Mac. Revenons cinquante ans en arrière, en 1968. Le Mac rivalisait alors d’intégrité bluesy avec les ténors du barreau : le déjà vieux John Mayall d’une part, et d’autre part la sorcière Stan Webb qui ricanait dans l’ombre de Chicken Shack. Le Mac n’en finissait plus de rendre hommage à Elmore James à coups de «Dust My Blues». On en trouve pas moins de quatre moutures sur cet énorme album qu’est Mr. Wonderful. Si vous devez emmener un seul album de British Blues sur l’île déserte, c’est celui là.

    Le petit Danny Boy ne postulait pas chez Mayall. Non, il voulait entrer dans le Mac pour jouer avec son idole Peter Green. Comme il insistait, les autres ont fini par le laisser entrer dans le studio. Le petit Danny Boy avait cassé sa tirelire pour s’acheter une belle Les Paul. Il voulait absolument affronter Peter Green en duel de guitare.

    — Mais tu ne fais pas le poids, Danny Boy.

    — Allez, vas-y, joue un truc en la ! T’vas voir ta gueule à la récré !

    Mais le pauvre petit Danny Boy arrivait trop tard. Le Mac entrait alors dans son déclin. Eh oui, Peter Green commençait à lâcher la rampe. Pas seulement à cause des acides gobés à Munich. Le spectacle que lui offraient les porcs du showbiz ne lui convenait pas du tout. Le succès et la notoriété le mettaient mal à l’aise. Dans une interview accordée à Nick Logan pour le Melody Maker, il déclara s’intéresser au bouddhisme. Comme Syd Barrett, il faisait ce que les épistomologistes appellent un rejet épidermique. Peter ne pouvait plus supporter les trognes des porcs qui s’engraissaient sur le dos des musiciens, et encore moins les gens de la presse anglaise qui se permettaient de porter des jugements sans même se poser la question de leur incompétence et pire encore, de leur inconsistance. Peter adorait le blues pour une raison éthique et l’industrie musicale en était à ses yeux l’antithèse. Sentant ce mépris clairement affiché, les gens de la presse anglaise s’empressèrent de rouler Peter dans la boue médiatique. Ils firent de lui un taré, un malheureux au cerveau détruit par l’abus de LSD. En gros, la même histoire que celle qu’ils bricolèrent pour Syd Barrett. C’est dans cette ambiance mortifère que le pauvre petit Danny Boy fit ses premiers pas dans l’histoire du rock anglais.

    z4608playon.jpg

    Le résultat se trouve sur Then Play On, paru en 1969, et ultime album du Mac sur lequel joue Peter Green. C’est d’ailleurs lui qui sauve l’album en B avec «Rattlesnake Shake», joli slab de heavy blues-rock. Quelle fantastique attaque de shake the world ! Le shake dont il parle, c’est la branlette - His name is Mick/ Now he don’t care when he ain’t got no chick/ He do the shake - Il se moque gentiment de Mick Fleetwood, son vieux camarade batteur, qui a pour habitude de se branler quand il se retrouve seul au lit. Peter Green place dans son Shake un solo d’accords plaqués. Le reste de l’album est d’une grande faiblesse. Beaucoup plus influencé par le folk que par le blues, le petit Danny Boy y compose sept cuts, pas moins, dont deux sautent sur le pressage américain, allez savoir pourquoi. Dès «Coming Your Way», il est noyé dans la sauce. Avec «When You Say», il s’amuse à gratter des arpèges au coin du feu et on bâille à s’en décrocher la mâchoire. Il attaque la B avec «Although The Sun Is Shining» très kitschy kitschy petit bikini, c’est-à-dire très années vingt - You break my heart - et incidemment, il éveille la curiosité. On le retrouve dans «My Dream», un petit instro délicatement mélodique. Il joue à la note juste et perchée sur sa branche, comme un moineau. On sent une réelle sensibilité, mais on ne l’écoute que parce qu’il joue sur un album où figure le nom de Peter Green. Il y a des millions de guitaristes sensibles en Angleterre, et une vie ne suffirait pas à tous les écouter. Et à quoi cela servirait-il ? Il signe aussi «Like Crying», joli coup de British Blues tapé au boogie-blues, mais sans la moindre affectation, avec un naturel bien senti et un joli ton de gratté dauphinois. On note l’absence de Jeremy Spencer sur cet album : il voulait continuer à jouer du Elmore James, alors que Peter Green sentait qu’il fallait évoluer vers autre chose. Par contre, Peter Green quitte le groupe quelques mois plus tard.

    z4609kiln.jpg

    Kiln House paraît un an plus tard. Christine McVie dessine cette pochette très bucolique qu’on aimait bien à l’époque. Le groupe est devenu un quatuor comprenant John McVie, Mick Fleetwood, le petit Danny Boy et un Jeremy Spencer qui a finalement accepté de laisser tomber Elmore James, mais qui continue de chanter son vieux rock’n’roll. Le petit Danny Boy compose pas mal de cuts pour Kiln. Christine McVie n’aime pas beaucoup le petit Danny Boy, elle le trouve really really neurotic, difficult to work with et pire encore : «il ne vous regarde jamais dans les yeux». Mal dans sa peau, le petit Danny Boy commence à boire comme un trou. Pour arranger les choses, il vit avec une poule nommée Claire qui est complètement cinglée. Peter Green précise que pour la calmer, le pauvre petit Danny Boy lui filait des coups de Les Paul dans la gueule. Mais on dit aussi que ce gamin qui n’avait alors que vingt ans ne vivait que pour la musique. Il était si intense qu’il pleurait lorsqu’il jouait sur sa guitare. Avec «Station Man», le petit Danny Boy saisit l’occasion de briller en société. C’est encore une fois très bien senti. Ils tapent dans le heavy groove de blues qui est le fonds de commerce du Mac. Mais Jeremy Spencer n’en finit plus de brouiller les pistes avec ses cuts de country et ses hommages à Buddy Holly qui n’ont strictement rien à faire sur cet album. Le pauvre petit Danny Boy essaie de sauver le meubles avec «Earl Gray», un instro qui malheureusement n’aura aucune incidence sur l’avenir du genre humain. C’est un peu comme si le pauvre Danny Boy n’avait rien à dire. On se retrouve du coup avec un album si paisible qu’il en devient quasiment transparent. On passe à travers. Il tente une fois de plus de sauver les meubles avec le délectable rave-up de «Tell Me All The Things You Do». On le sent convaincu de sa détermination. Il joue un peu à la Peter Green, il recherche l’effet d’émulation spongieuse qui caractérisait si bien le style de son mentor. Et la finesse de son blues-rock finit par sauver la mise du disk, car dans l’esprit, le petit Danny Boy finit par se rapprocher de Stan Webb.

    Puis Jeremy Spencer disparaît en pleine tournée américaine. Peter Green vole au secours du Mac, mais juste pour finir la tournée. Se sentant poursuivi par la poisse, le Mac rentre dans son QG de Benifold, à Headley, dans le Hampshire. Ils vont devoir trouver quelqu’un pour remplacer Jeremy Spencer. Ça tombe bien, car le guitariste californien Bob Welch qui est installé à Paris se retrouve tout à coup sans groupe. Un pote à lui établit un contact avec le Mac et Mick Fleetwood vient récupérer Bob à la gare. Il est engagé on the spot. Mais comme Christine, Bob a du mal avec le pauvre petit Danny Boy - He was very uncomfortable to be around - Il le voit aussi boire comme un trou pour masquer son mal-être.

    z4610games.jpg

    Au dos de la pochette de Future Games paru en 1971, John McVie apparaît sous la forme d’un pingouin, c’est dire sa grande modernité. Dès «Woman Of 1000 Years», le pauvre Danny Boy se prend pour Peter Green, il vire à l’océanique de la meilleure espèce. Ils sont trois à se partager les compos sur ce bel album : Christine, la femme du pingouin, Danny Boy et la nouvelle recrue, Bob Welch. Christine Pingouin se fend d’un joli boogie-blues intitulé «Morning Rain» qui grâce au gras de la guitare vaut pour le hit du disk, oui, car c’est un peu le son des chorus de «Get Back» quand Jojo thought he was a loner. Bob Welch se fend du morceau titre, un balladif qui réclame énormément d’espace et qui semble indiquer la future direction du Mac vers une pop plus radicale - He was a prophet of what was to come - On a là un cut extrêmement beau, une sorte de stretched-out psychedelia, un cut purificateur, aussi diaphane que l’ange Gabriel dressé dans la lumière des cieux - I did a thing last night/ You know those future games - Et puis on tombe sur une très belle B et deux cuts signés Danny Boy, «Sands Of Time» et «Sometimes». Lui aussi vire sur la petite pop, il joue à l’ultra-touchy avec un sens aigu du vouloir plaire, mais noblement. C’est élégant, fruité et quasi-aérien. Les guitares sonnent comme dans un rêve. Danny Boy s’installe dans la délicatesse pour jouer «Sometimes». Il y sort un son bien intentionné, vert et frais, gratté à l’acou, bien suivi mélodiquement. On se passionne vite pour ces pop-songs pleines de jus. Régal garanti avec «Lay It All Down», doté d’un son élastique et bien rond et Christine Pingouin referme la marche avec un «Show Me A Smile» d’une infinie délicatesse. Future Games est l’album du Mac qui rompt avec leur passé de British-bluesers.

    z74611trees.jpg

    Encore plus spectaculaire, voici Bare Trees, paru l’année suivant. Le pauvre Danny Boy s’y fend de quelques petites merveille du style «Child Of Mine». On le sent à l’aise dans ce joli son sans histoires, il propose même des tortillettes et John Pingouin voyage énormément sur son manche. On voit clairement que le Mac est passé dans le camp du pauvre Danny Boy. Bob se fend d’un incroyable balladif éthéré intitulé «The Ghost», d’autant plus éthéré qu’il est flûté. Et ça tourne vite à l’enchantement. Puis vient le tour de Christine. Elle nous pond «Homeward Bound», mais sa voix ne passe pas. Elle chante sa compo d’une voix privée de caractère, mais derrière elle, ça joue énormément. Quand Danny Boy attaque son «Sunny Side Of Heaven», on sent immédiatement l’influence de Peter Green, dans le toucher de belle note furtive, dans la façon de viser l’horizon. Puis il attaque sa B avec le morceau titre et ça sonne aussitôt comme un hit. C’est une fois encore ultra-joué, le solo de fin halète et des cascades plongent le lapin blanc dans le bouillon. Danny Boy est un mec assez complet. Il avait besoin d’air et le départ de Peter Green lui a permis de respirer, c’est évident. Rien que par ses qualités intrinsèques, «Bare Trees» est un hit. Bob prend la suite avec «Sentimental Lady» et on se laisse embarquer sans résister. Le pauvre Danny Boy revient avec «Danny’s Chant», un instro simpliste mais joué en sous-main à la pire sous-jacence kirwanienne. Tout ce que fait ce mec finit par captiver. Christine Pingouin revient à la charge avec «Spare Me A Little Of Your Love». Sa voix ne passe pas, mais alors pas du tout. Elle chante d’un timbre neutre en étain, un timbre blanc comme un cierge, mais ça tient sacrément la route, car le Mac n’est rien d’autre qu’un groupe de surdoués, comme d’ailleurs Hawkwind et tous ces groupes atteints par la limite d’âge qui vont bientôt disparaître. Dans tous les cas de figure, le mieux est toujours de disparaître avant. Malgré toutes ses qualités, l’album ne marche pas plus que le précédent. Le Mac fait de la musique pour une fanbase de connaisseurs, pas pour le mainstream.

    Comme on le voit avec Bare Trees et Sentimental Journey, Bob a réussi à stabiliser le Mac après toutes ces avanies causées par les départs de Peter Green et Jeremy Spencer. Mais le pauvre Danny Boy commence à filer un mauvais coton. À l’époque, le public ne sait pas que les autres membres du groupe ne peuvent plus le supporter. Bob le traite de moody genius with no sense of humour. Alors comment ça se termine ? Un soir, avant de monter sur scène, Danny Boy et Bob se disputent. Danny Boy pique sa petite crise et jette sa guitare dans le mur. Il refuse de monter sur scène. Puis il va se mêler au public. Depuis la fosse, il voit Bob batailler pour jouer les cuts sur une seule guitare, alors que tout est construit sur deux guitares. La réaction du Mac ne se fait pas attendre. Après le concert, Mick Fleetwood, le seul qui lui adressait encore la parole, vient lui dire qu’il est viré. Le pauvre Danny Boy a enfreint la règle sacrée du Mac : on ne lâche les copains au moment de monter sur scène.

    Signé : Cazengler, Danny Kirame

    Danny Kirwan. Disparu le 8 juin 2018

    Fleetwood Mac. Then Play On. Reprise Records 1969

    Fleetwood Mac. Kiln House. Reprise Records 1970

    Fleetwood Mac. Future Games. Reprise Records 1971

    Fleetwood Mac. Bare Trees. Reprise Records 1972

    Lester a les pieds sous terre

    z3515lester.gif

    Lazy Lester est avec Slim Harpo le grand héros du blues de la Louisiane. Ils ont tous les deux su développer un son et montrer aux petits rednecks dégénérés qu’ils avaient du génie. Grâce aux gens d’Ace, on peut écouter les gros hits inconnus de Lazy Lester dans les meilleures conditions et pour pas cher. Depuis toujours, les gens d’Ace se spécialisent dans le très haut de gamme et s’ils décident de consacrer deux volumes anthologiques à Lazy Lester, ce n’est pas par hasard, Balthasar.

    Comme ses copains Slim Harpo, Lightnin’ Slim et Lonesome Sundown, Lazy fut découvert par JD Miller, le boss du fameux studio de Crawley, en Louisiane.

    — Toi au moins tu sais souffler dans ton harmo ! Tu t’appelles comment, mon petit nègre ?

    — Leslie Johnson...

    — Mmmm... pas terrible... Tiens, tu vas t’appeler Lazy Lester !

    — Ooooh merci missié Miller !

    L’une des particularités de Lazy, c’est qu’il chante le blues de la patate chaude. Son timbre et sa diction sont uniques, comme ça l’est chez Slim Harpo.

    z4602lover.jpg

    Sur les 24 titres de l’antho à Toto I’m A Lover Not A Fighter, dix sont des énormités spectaculaires. C’est le genre de cuts qu’on croise dans le juke-box magique, qui ont un son unique au monde, sec et dense, comme celui d’« I’m A Lover Not A Fighter ». Lazy chante la bouche pleine et derrière lui un mec fait du grattage louisianais. C’est l’archétype du standard primitif qui détrônera tous ses successeurs jusqu’à la fin des temps. Ces blackos louisianais avaient déjà tout compris. Lazy posait sa voix dans un environnement exceptionnel. « Sugar Coated Love » est une douche de boogie graveleux, le gros boogie de Lazy, le boogie le plus sec du marais. C’est merveilleux d’architecture flamboyante. Pour chanter le heavy blues « I Told My Little Woman », il prend sa voix pleine d’eau. Et voilà encore un boogie blues intemporel : « Tell Me Pretty Baby ». Toujours gratté par derrière et devant, on a la patate chaude. Encore une prouesse sonique qui vaut le détour. On ne s’ennuie pas une seule seconde en compagnie de Lazy Lester. Il démarre tous ses cuts à sec. Ce mec là pouvait conquérir le monde, mais il ne l’a pas fait. Lazy, baby.

    « Whoa Now » est le vieux rocka-blues typique des bords du marais, solide et craquant, spongieux et odorant, le vrai boogie blues à la Lazy. JD Miller signe « I Hear You Knocking ». Voilà l’ancêtre du boogie salutaire. Fabuleux classique. Encore du JD Miller avec « Through The Goodness Of My Heart », un boogie qui fend le cœur, claqué des mains devant le micro. Encore une excellence de pur génie. La cime de Lazy sera sans doute « Late Late In The Evening », un solide romp de clap-hands et de chant retenu. Absolument superbe d’allure et d’approche. Lazy fait traîner sa voix tremblée comme un dieu. On a un petit aperçu des embrouilles louisianaises avec « Bloodstains On The Wall », que Lazy traite au heavy boogie-blues de base. Il chante « I Made Up My Mind » avec toute l’exaspérance d’un boogie-man louisianais. C’est à la fois exceptionnel et bien au-delà de toutes les attentes. Lazy est brillant dans l’approche du mystère des marécages. C’est un spectaculaire swamper de blues. Tiens, encore un coup de boogie fruité avec « You’re Gonna Ruin My Baby », il chante ça à la fantaisie et sucre son chant à la démesure cajune.

    Z4601True blue.jpg

    Si on préfère écouter les gros hits de Lazy Lester sur vinyle, il existe une belle compile Excello, True Blues. On y retrouve « I’m A Lover Not A Fighter » avec son fantastique son de dépouille un peu rockab, « I Hear You Knocking », bien tapé de la partie, « Sugar Coated Love », endiablé et chanté à l’édentée, « Lonesome Highway Blues », heavy blues de dépouille moisie et « I made Up My Mind », punk-blues de Louisiane avant la lettre. On peut y aller les yeux fermés.

    z4603rides.jpg

    Ace vient de rééditer Rides Again paru en Angleterre en 1987. On y retrouve les gros standards de Lazy comme « Sugar Coated Love », dans une version ronflante de toute l’énormité du groove. Lazy chante toujours à la patate chaude. On sent le souffle de son énergie. Il enfonce tous les clous du boogie. Il malaxe sa prose de roi fainéant. C’est une vraie merveille de swing de cabane, le boogie débraillé dont on a toujours rêvé. Stupéfiant. Mais tout l’album n’est hélas pas au même niveau d’excellence excellique d’Excello. On se régale de « Travelling Days », c’est sûr, une belle pièce de boogie blues vermoulu - oh yeah - qu’il attaque dans le gras, il bouffe son boogie tout cru - oh yeah - c’est un champion de la braille extrême, et lors d’une cassure de rythme, on réalise que ce mec a tous les dons du diable. Il peut chanter de très haut et dominer le monde sans qu’on s’en rende compte. D’où l’analogie avec le diable. Les autres morceaux sont un peu moins excitants. On retrouve du beau groove pianoté (« The Same They Could Happen To You ») et du heavy blues à la patate chaude (« Out On The Road ») et il faut attendre « Lester’s Shuffle » pour retrouver la chaleur des flammes de l’enfer. Il met tout le tact dont il est capable dans « St Louis Blues » et livre une pièce d’une faramineuse délicatesse. Il embarque « I Hear You Knocking » au riff salace et bien pète-sec, et rend hommage au diable avec un heavy blues de épais et humide, « Nothin’ But The Devil ».

    z4604harp.jpg

    En 1988 sortait sur Alligator l’excellentissime Harp & Soul. C’est un disque qui happe le voyageur égaré. Soyez prudent. Ouverture du bal des vampires avec un « I Done Got Over It » qui réveillerait les morts. Lazy rentre directement dans le lard du morceau. Splooofff ! On sent la patte du vétéran. C’est fourré aux hormones d’harmo de génie. Vous n’avez pas idée de la démesure de Lazy Lester. Derrière lui, ça joue et ça swingue comme dans le bon vieux temps du bluesing by the bayou. Retour au heavy blues des marécages avec « I’m A Man ». Nouvelle prestation du guerrier des marécages. On voit briller ses épaules dans la nuit. Lazy Lester continue de lever l’enfer sur la terre. Il sort un « I’m A Man » à la fois puissant et plombé. Encore un heavy blues avec « Patrol Wagon Blues », mais il y va plus doucement et le chante à la patate chaude. Tous ses morceaux intriguent. On s’arrête devant chacun d’eux systématiquement. Il nous laisse à la fois perplexe et fasciné. Il va derrière les fagots rechercher le vieux boogie avec « Bye Bye Bay » et donne une leçon de swing louisianais. Rien d’aussi extravagant que cette épouvantable machine rythmique. Sa musique fait penser à la clé du temple. Lazy rime si richement avec génie. Et il revient à son cher heavy blues avec « Bloodstains On The Wall ». Comme Slim Harpo, il a créé un style vocal unique au monde. C’est la Marque Jaune du blues, une figure d’ADN à l’état pur. Ce mec est absolument stupéfiant. S’ensuit une autre pièce hallucinante de niaque : « Alligator Shuffle ». Lazy souffle dans son harmo. Et il boucle son festival avec un autre heavy blues infernal « Five Long Years ». Il ne lâche pas prise. Il combattra jusqu’à la fin des haricots. Son heavy blues est l’un des meilleurs du monde, qu’on se le dise.

    z4605overyou.jpg

    All Over You paru en 1998 vaut son pesant d’or. Pas de pire démon du boogie que Lazy Lester. Dès l’intro d’« I Need Money », c’est l’enfer sur la terre de Lester. Ce mec est un fou échappé d’une plantation en flammes. Il mouille toujours ses syllabes. Il extermine le boogie, il l’écrase du talon de sa botte comme on écrase les fourmis. Il pulse son beat avec un génie séculaire. Son art est aussi solide que celui de Charlie Musselwhite. Charlie et Lazy sont des héros qui traversent les époques. Pas de plus grand allumeur de brasier que Lazy lester. Il passe au heavy blues avec « The Sun Is Shining » et ce n’est plus la peine d’aller écouter les autres disques de blues, car on a tout ce qu’on peut désirer chez Lazy lester. Il sort ensuite un autre heavy blues marbré de crasse, « Strange Things Happen ». Il tape dans le gras du heavy blues, comme s’il plantait des clous de girofle dans la bite d’un marin espagnol capturé lors d’un abordage et qu’on fait cuire pour le repas du soir. « Quelle méchante énergie ! » s’exclame-t-on à l’écoute d’« If You Think I’ve Lost You » ! Lazy est dessus, tout de suite, à l’harmo. Il racle son classique. Il ne lâche rien. Il pulse comme un démon. On retrouve un peu plus loin cet incroyable punk-blues qu’est « Nothing But The Devil ». Il le ramone à l’extrême. C’est l’archétype du heavy trash-punk blues ultime. Personne ne pourra jamais sonner comme Lazy dans « I Made Up My Mind », car il chante à la mode ancienne des alligators et en plus, Lazy a du génie. C’est le plus killer de tous les boogie-men. Il chante tout à l’édentée de rêve. On grimpe encore d’un cran dans l’extraordinaire avec « Hello Mary Lee », carrément incendié à l’harmo, et derrière lui, ça joue tout seul. On croirait entendre un orchestre de fantômes. Il boucle ce disque infernal avec « Tell Me Pretty Baby », un gros boogie lazyque - My home is a prison - Et à un certain moment, l’orchestre continue tout seul. Tout ce que joue Lazy Lester percute l’occiput.

    z4606once.jpg

    Lazy Lester vient de casser sa pipe en bois, mais il est resté actif jusqu’au bout, enregistrant des disques ici et là, en Norvège et en Espagne. Exemple : l’excellent One More Once, sorti en 2010 sur un petit label espagnol. Il attaque avec le vieux « Sugar Coated Love » de JD Miller. Il a derrière lui une bonne vieille stand-up. Lazy y va de bon cœur, on peut lui faire confiance. Il mâche sa diction en vrai dieu du boogah de la Louisiane. Puis il enchaîne avec l’insubmersible « I’m A Lover Not A Fighter ». On reste dans la pure magie édentée. Toujours du JD Miller avec « I Hear You Knocking », suivi de près par « Five Long Years », heavy blues qu’il prend à la patate chaude, comme il l’a toujours fait. On est gâtés puisqu’il nous balance ensuite « The Sun Is Shining » de Jimmy Reed. Il sait de quoi il parle. Sa version est parfaite. Retour au heavy blues des familles avec « Port Allen Jail ». Ce roi du heavy tempo sait raconter une histoire de taule. Lazy asticote ses fins de syllabes d’un habile coup de glotte. Puis il nous fait le slow du bal du 14 juillet, « Irene ». Tous les couples chaloupent sur un océan d’alcool. Il attaque « Been Walking By Myself » à la Lazy, comme il l’a fait toute sa vie. Il reste dans les parages des deux Slim, le Lightnin’ et l’Harpo. Ah que de bons souvenirs de rôtisserie, madame Pédauque ! Si on aime le son cajun, alors on se régalera de « Dream Club », monté sur un vrai beat cajun et chanté avec de la joie plein la bouche. C’est à la fois bien vu, inspiré, solide et entraînant. Comme toute l’œuvre de Lazy Lester. On appréciera le vermoulu du beat. C’est suivi d’un heavy rock extrêmement désinvolte, « That’s Alright ». Il chante à la Lazy et le backing tient sacrément bien la route. C’est le swing de Lazy, le rêve de sa vie. Diable, comme cet homme sait chanter le blues. Vous n’en croiserez pas beaucoup qui soient aussi investis de leur art.

    z4607listen.jpg

    You Better Listen est sorti sur un petit label norvégien. On y retrouve le swing et le swamp auxquels Lazy Lester nous habitue depuis des lustres. Il y a une grosse équipe derrière lui pour jouer le morceau titre de l’album. Quelle leçon de swing ! Tous les groupes modernes devraient écouter ça et prendre des notes. Lazy Lester n’a rien perdu de son charme vocal. Il suffit d’écouter « Ethel Mae » pour comprendre. Il fait une reprise ultra-honorable du « Scratch My Back » de son vieux copain Slim Harpo et bascule dans le gloom de doom avec « Courtroom Blues ». Fin de disque spectaculaire avec deux pièces de pur boogie cajun, « Blue Eyes Crying In The Rain » et « The Same Thing Will Happen To You ». Fantastique et joyeux, on se croirait au bal du 14 juillet à Baton Rouge. Lazy chante le cajun à fond de train. Il fait aussi une reprise de John Lee Hooker, « When My First Wife Left Me » qu’il barde de coups d’harmo. Il en fait même un festival. Et il finit sur une autre merveille cajun, « Paradise Stomp », explosif de bonne tempérence d’excellence. Lazy Lester fait partie de nos meilleurs amis, ne l’oublions pas.

    Signé : Cazengler, Lazy mineure

    Lazy Lester. True Blues. Excello 1967

    Lazy Lester. I’m A Lover Not A Fighter. Ace Records 2009

    Lazy Lester. Rides Again. Ace Records 2011

    Lazy Lester. Harp & Soul. Alligator Records 1988

    Lazy Lester. All Over You. Antone’s Records 1998

    Lazy Lester. One More Once. Nuba Records 2010

    Lazy Lester. You Better Listen. Bluestown Records 2011

    ROCKABILLY GENERATION N° 6

    ( Juillet / Août / Septembre / 2018 )

    Z4598gENERATION6.jpg

    Le bébé n'arrête pas de grossir, quarante pages pour ce sixième numéro. Un beau barbu en couverture, pas n'importe qui, Chris Moinichen, des Delta Bombers un des groupes majeurs du renouveau du rockabilly américain, qui répond aux questions de Brayan Kazh, simplement sans grosse tête, nous retiendrons son ouverture d'esprit qui ne donne en rien dans le purisme rockabilesque. Mais en premières pages une remémoration d'un des grands pionniers par Greg Cattez. Johnny Burnette, peut-être trop sauvage en ses débuts pour plaire au plus grand nombre et trop doucereux sur sa fin de carrière pour le public rock... N'est pas Elvis qui veut, le talent ne suffit pas, la chance peut-être, et une fois la première place occupée il est difficile de s'en emparer... Les artistes sont nécessaires mais pas suffisants, que serait le rock sans ses labels mythiques et prestigieux ? Sergio Kazh nous présente Wild Records qui offre l'immense avantage de ne pas être une légende du passé mais une machine de guerre actuelle et activiste, comme par hasard elle produit Delta Bombers et Barny and The Rhythm All Stars... que nous retrouvons sur le festival Boogie Bop Show en mai dernier. Changement de programme avec Imano, une très jeune pousse – douze ans d'âge – qui exerce en dehors de ses temps d'école – l'enviable profession de Disc Jockey. Le plus jeune d'Europe. Pas un passeur de daube pour quadragénaires avachis. Absolument Rock'n'roll. Photographies de Sergio sur Attignat 2018, la Mecque des amateurs de Rockabilly, la Rock'n'roll Society née à Bourges en 1987 qui le 28 mai 2018 présenta un spectacle hommagial au King, le 68 Comeback Special Elvis 50 th Anniversary de Mel Bouvey, les photos sont bluffantes. Et c'est déjà la fin, les nouveautés disques, les prochains concerts et pour clore le feu d'artifice, une dernière gerbe de photos de Sergio, de derrière les fagots et les scènes de diverses manifestations passées. Ne ratez pas Rockabilly Generation, elle est le style de revue qui a cruellement fait défaut au mouvement rockabilly depuis trente ans.

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 7 hameau Saint-Eloi / 35 290 Saint-Méen-Le Grand ), 4 Euros + 3, 60 de frais de port pour 1 numéro, 5, 20 pour 2 numéros et 6, 80 pour 3 à 5, offre abonnement 4 numéros : 26, 40 Euros ( Port Compris ), chèque à Lecoultre Maryse 1A Avenue du Canal 91 700 Ste Geneviève-des-bois ou paiement Paypal maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents. Attention N° 1 et N° 2 et N° 3 épuisés.

    10 / 08 / 2018 - VICDESSOS ( 09 )

    17 # BLUES IN SEM

    STEVE ‘’BIG MAN’’ CLAYTON

    KYLA BROX BAND

    NICO WAYNE TOUSSAINT BIG BAND

    z3513afficheSEM.jpg

    On ne compte pas quand on Sem. Enième retour au festival de Blues de Sem, descendu pour la troisième année consécutive dans la vallée de Vicdessos, dans le hangar métallique - ce qui n’empêche pas une bonne acoustique - qui tient lieu de Halle au Marché du village. Coup de blues dès le premier coup d’œil. Que des vieux ! Le public du blues ne se renouvelle pas, a atteint l’âge de la ménopause et de la retraite, pas celle de Russie, celle qui se rapproche de la grille des cimetières. Y a bien quelques jeunes à l’entrée mais les dix-huit euros sésamiques leur sont prohibitifs. Un indice parmi tant d’autres de la paupérisation de toute une partie de la population du pays…

    STEVE ‘’ BIG MAN’’ CLAYTON

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    N’a pas volé son surnom. Derrière son piano l’a la rondeur proéminente de Fats Domino mais quand il descendra de scène la perspective se modifie, un véritable géant, genre séquoia sur pattes, n’en a pas pour autant démoli son instrument. A fait preuve de doigté, de pumpin’ palpations, car le Clayton, il boogise à mort, et n’hésite guère à empiéter sur le territoire du rock and roll. N’est pas seul, l’est soutenu - remarquablement - pat la French Blues Explosion. Pas un réseau étendu, ne sont que trois, deux hommes de main, basse et batterie, et Pascal Fouquet, un tireur d’élite, à la guitare. L’a tout compris de la vie le Clayton, quand on a un cador de ce niveau on ne l’oublie pas au fond du tiroir.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    La maison Clayton n’embauche pas de fainéants, lui laisse le sale boulot, un principe simple : un morceau équivaut au moins à un solo long. Et le Pascal Fouquet il ne chôme pas. Encore un qui en a dans les phalanges et dans le ciboulot, c’est qu’un solo de blues ça va, mais au troisième bonjour les dégâts, faut plus que de la dextérité, l’empilement méthodique des soli exige de l’imagination, notre guitar-heros met un point d’honneur à ne pas se répéter, vous épelle des notes tranchantes à vous saigner les oreilles, jamais la même série, vous a des permutations inédites, pas le moment de vous morfondre, à chaque fois une nouvelle randonnée, mortelle comme il se doit. Pendant ce temps le Clayton s’occupe de la clientèle, fait son numéro, vous écoutez Pascal, mais vous regardez le Steve, rien que sa mimique pour jauger le contenu de son verre de bière vous transporte de joie. Ne parle pas le français puisque c’est un anglais qui se respecte, mais ce n’est pas grave, utilise les trois mots british que tout le monde connaît à si bon escient que vous croyez entendre les idiotes réparties désopilantes de Falstaff dans Le Songe d’une Nuit d’Eté de Shakespeare. Ne tire pas la couverture à lui le maestro, Fred Douglas à la basse et Pascal Delmas à la drumerie auront eux aussi à plusieurs reprises l’honneur de montrer ce qu’ils savent faire - beaucoup - c’est que entre le Fouquet et le Big Man, doivent souvent se contenter d’assurer le fond de train parce que les deux autres ostrogoths caracolent souvent en tête.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Le géant débonnaire question blues, il n’est pas contre, mais il n’est pas vraiment pour non plus, il y aura un Without You avec des harmoniques vocales à la Ray Charles à tirer des larmes à tous les crocodiles de la planète, une plainte funèbre à vous fendre le cœur que vous n’avez pas. Pour le reste, ça déménage sec, très sec. Une main gauche qui assure un roulis à vous envoyer le Titanic par le fond sans avoir à rechercher un gros glaçon, et une main droite qui n’est pas satisfaite du clavier. Bien trop court pour elle. Alors elle se réfugie sur les deux dernières notes, à l’extrême-droite, Sur l’avant-dernière, cela vous fait de ces aigus comme si vous transperciez les yeux de votre chat avec une aiguille à tricoter, sur l’ultime touche, tout près du plat-bord, vous imite le bruit du sucre au petit-déjeuner qui tombe dans votre tasse à café vide, à part qu’il en décharge, un par un, un semi-remorque. N’avez même pas le temps de relire Proust, vous vide le camion en quinze secondes, ça gicle de partout, une profusion d’une précision extravagante et à peine a-t-il fini que ses menottes attrapent la tremblote du mouton fou et vous broutent le clavier en cinq coups de langues. La sienne - je dénomme ainsi son appendice lingual - il la tourne sept mille fois dans sa bouche, afin devous mettre le point sur les I avec You Know What I Mean, croyez que vous n’avez aucune envie de le contrarier, et quand il entonne Get Down on Your Knees & Pray z’avez l’impression que c’est Dieu en personne qui s’occupe de votre cas. Termine en beauté avec un Whole Lotta Shakin’ Goin’ On épileptique, et surprise atomique du chef, un zepplinesque Whole Lotta Love tempétueux, une espèce d’ovni venu d’ailleurs, le band hors-limite, la voix hurlante échoïfiée, qui vous propulse vers les étoiles. Sont obligés de revenir, et c’est le grand pied, le big thrill, un petit tour au paradis sur la colline aux blueberries. Un sans-faute. A true Big ‘’Boss’’ Man.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    CONSIDERATIONS METAPHYSIQUES

    Ne jugez jamais sur un premier morceau. Parce que là, c’était à vous tirer une balle dans la cervelle. Au secours, le blues et la variété douceâtre, ce n’est pas du tout la même chose. Pas plus de trois minutes, ce n’est qu’à la première note du deuxième morceau que j’ai compris que c’était juste pour chauffer les cordes vocales. Mais entre les deux elle s‘est mise à parler.

    KYLA BROX BAND

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    L’est des filles qui n’ont qu’à ouvrir la bouche pour vous mettre dans la poche. Et là, elle vous a subjugué le public ariégeois en trente secondes, cette jeune anglaise parle français ! Pas parfaitement mais avec cette modestie et ces hésitations charmantes qui provoquent surprise et sympathie !

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Toute de noir vêtue, des seins de louve, ainsi pointaient les proues farouches des trirèmes grecques éperonnant le flanc des galères perses dans le goulet de Salamine, une crinière de longs cheveux noirs léonins ondoyants tombant sur ses épaules, majestueuse, plantureuse, toute belle, toute simple, et puis la voix, un grand vent qui enfle, enfle, enfle, sans cesse, tour à tour tempête et ouragan. Ne sont que trois à ses côtés, un batteur derrière sa batterie rudimentaire à la frappe ample et puissante, un guitariste qui suit le mouvement jamais en avant, toujours sur la vague, et puis Danny à la basse, un sacré chatouilleur de galets qu’il entrechoque sans fin.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Kyla sur ces dentelles phoniques. Certes il faudrait une énorme section de cuivres derrière elle, une trombe de trombones, des charges de trompettes éléphantesques et des terreurs de sax ténors, mais non, rien que la voix, nue, profonde à la manière des abysses atlantidéens, furieuse telle des cyclones tropicaux, naufrage et hurricane, et lorsqu’elle semble être au paroxysme équinoxial de la puissance, qu’il semble impossible d’aller plus loin que cette ampleur envoûtante, plus haut, plus fort, ce décrochage, cet envol d’albatros dans la nuée des aigus, une fusée qui monte victorieusement vers le soleil.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Cantatrice rayonnante, entre deux morceaux, deux éclats miroitants d’âme, elle prend la parole, une femme sans apprêt qui présente Danny son mari, nous parle avec émotion tremblante et rieuse de ses deux enfants qui vendent les CD, et la diva nous emporte encore une fois sur les ailes du désir baudelairien d’un ailleurs inaccessible dont elle ouvre les portes en grand. Et soudain, il paraît facile de vivre. Waouh, our soul, jamais nous n'avons senti la vie aussi présente, aussi captive en notre enveloppe charnelle ! Elle est partie ! La salle orgasmique trépigne. Elle revient. Un dernier morceau, longtemps à capella, ses compagnons derrière n’intervenant que pour un très léger épisode, elle seule, une prière terrienne, une onction de grâce charnelle l’Hallelujah de Leonard Cohen, si magistralement repris par Jeff Buckley, qu’elle métamorphose en anneaux de feu. Une lente et infinie montée vers la beauté. Et puis elle sort de scène comme vous de vos rêves.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    NICO WAYNE TOUSSAINT BIG BAND

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Terrible réveil ! Qu’avons-nous fait pour mériter une telle punition. Nico Wayne Toussaint déboule sur scène. Au milieu de l’armada de ses musiciens, s’empare du micro et aussitôt le monde s’écroule. L’est des comparaisons implicites qui vous tuent. Quel est-ce batracien à la voix fêlée qui s’en vient coasser à nos oreilles ? En plus il secoue disgracieusement ses membres dans toutes les directions, une grenouille sur sa planchette de laboratoire parcourue de décharges inopinées d’électricité épileptique. Monsieur Loyal ne doute de rien, proclame de sa voix de fausset qu’avant lui les deux précédents combos c’était bien, mais désormais avec lui et son Big Bazar ce sera mieux. L’on se prend à rêver à ce que Kyla Brox aurait fait avec huit musicos derrière elle. Mais c’est à la rude réalité de cette quincaillerie clinquante qu’il faut se mesurer. Le pire c’est qu’il s’est entouré de soudards de haut vol, un guitariste hors-pair qui à tout instant vous rétablit la mayonnaise qu’un pianiste têtu s’acharne à noyer sous un flot d’huile ininterrompu qui recouvre tout et gomme toutes les nuances. L‘arrive même à passer par-dessus les trois cuivres qui s‘époumonent – hélas ! - en vain. D’ailleurs quand ils s’en iront, l’on ne verra pas trop la différence. Quand ils reviendront non plus. Soyons juste, Nico Wayne Toussaint ne s’agite pas en vain, l’arrive à faire remuer une cinquantaine de personnes devant la scène, le reste de la salle qui commence à se vider me paraît plus circonspect. Le show, nous assure NWT, sans que cela ne nous rassure, est censé être un hommage au grand harmoniciste de blues Clarence Gatemouth mais c’est la dimension féria New Orleans qui prédomine, pas de chance l’on est tombé sur celle arrangée pour les touristes. Toussaint se débrouille très bien à l’harmonica mais pourquoi ne se contente-il pas d’exceller en cet exercice, et pourquoi ne joint-il pas à son big band un chanteur digne de ce nom, avec un minimum d’harmoniques dans son timbre, un gars qui serait non pas le contraire d’un entertainer de colonie de vacances, ni un Gentil Organisateur pour club Trigano, mais un généreux ordonnateur apollinien qui transformerait ce grand bazar fuganesque en véritable formation ? Nous ne le saurons jamais.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Et le blues dans tout ça ? Une erreur de programmation ? Est-ce vraiment judicieux d’engager un artiste sous prétexte qu’il a fait un tabac au festival de jazz de Marciac en 2017, comme il est notifié sur le dépliant de présentation. Partout les subventions sont en baisse. Cette année pour la première fois, trois formations au lieu de quatre… A-t-on cherché à viser un public plus large ? L’avenir nous le dira.

    Damie Chad.

    ( Photos : en tête de chapitre : Pat Grand

    les autres : FB : Blues in Sem et Pascal Magnard )

    TONY MARLOW

    1978 – ANTHOLOGIE – 2018

    ( Rock Paradise Records / RCP 48 / 2018 )

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Quarante ans au service du rock'n'roll ! Et pire que cela du rock'n'roll français ! Une légende. Avec cet immense avantage d'être encore vivante, de donner des concerts, d'enregistrer des disques, d'écrire de superbes articles sur les plus grands guitaristes, Tony Marlow est un activiste rock total, reconnu dans le milieu, apprécié de tous. Un militant du rock'n'roll, un passionné, un esprit ouvert attentif aux nouvelles pousses – sa série Rockers Kulture parue chez Rock Paradise en témoigne – il fut et il est de tous les combats, un acteur essentiel de la (re)naissance du rockabilly en notre pays et par ricochet au retour de la première génération des pionniers américains bien oubliés par chez eux à la fin des seventies... Très riche idée que cette anthologie qui permet de retracer et de faire le point sur un parcours magistral, de donner à entendre un pan de l'histoire du rock'n'roll national, et de témoigner de cet enthousiasme inextinguible et de cette énergie addictive qui sont les deux grands ressorts du rock'n'roll.

    Un bel objet. Sobre et chic. Qui s'ouvre et se déplie telles des ailes rehaussées d'or d'un corbeau prophétique. Retirez du volet central le livret informatif : outre les photos des pochettes de disques originaux dont sont tirés les cinquante morceaux élus, vous êtes accueilli par la précise prose d'Alicia Fiorucci qui en deux pages d'une densité informative extraordinaire réussit le tour de force de vous raconter la saga Tony Marlow. To be continued, comme elle dit si bien.

     

    ROCKIN' REBELS : ils furent un des groupes les plus importants de l'éclosion rockabilly à la fin des années soixante-dix. Alors que la tornade punk envahissait les consciences d'une jeunesse aux abois, certains outlaws s'en détachaient et remontaient le courant vers des sons plus originels. Le rock n'avait peut-être plus de futur mais ce qui était sûr c'est qu'il avait un passé prestigieux et légendaire, et les Rockin' Rebels parcoururent à rebours la piste oubliée à la recherche de la mine d'or perdue... rapportèrent les premières pépites.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Western : le rockabilly ne supporte pas la médiocrité. Ou c'est bon, ou c'est raté. Faut savoir passer entre les balles des tueurs qui vous attendent au tournant dès la sortie du saloon. Fallait aussi avoir un sacré culot et une dose d'inconscience carabinée pour se risquer en 1978 dans ce genre d'exercice. Premier titre du premier 45 Tours. Ou vous mettez dans le mille ou vous ratez la cible. Eric Rice est au chant, attention vous cueille dès la première seconde telle une balle de Winchester en plein coeur. En rockab, si le chanteur est crédible, le combo emporte le morceau. La rythmique est derrière, Tony s'installe sur les cymbales, et c'est parti pour le bop de la mort ponctué des youpies des garçons au rodéo sur la croupe des mustangs sauvages. Parviennent à y rester aux alentours de 130 secondes, essayez de faire mieux au premier essai. Ravin' Sound : le deuxième morceau c'est comme le deuxième film ou le deuxième roman. Ne plus compter sur l'effet de surprise. Moment crucial selon lequel vous devez prouver que la chance n'a rien à voir avec votre précédente réussite, que vous avez définitivement aboli le hasard. Croisière au long court, c'est parti pour la danse, assez longtemps pour emballer les filles, s'y mettent tous en choeur, autant Western recyclait un peu les déchirements de thunderbird rose à la Gene Vincent, ici l'on s'inspire du gimmick de la grosse voix de Summertime Blues d'Eddie Cochran, manière de ponctuer les morceaux et d'entamer un dialogue entre chants et guitares chacune relançant l'autre à la fin de sa partie, Tony est à la fête, ce sont ses appuyés de baguettes qui relancent la sarabande et articulent les rebonds. Water Wheel : pas le moment de perdre son temps à faire des ronds dans l'eau, le combo atteint à cette maturité qui fait que désormais l'on a franchi un cap, que l'on a atteint une cohésion indubitable, les Rebels peuvent accrocher une étoile de sheriff sur leurs passe-montagnes. Dynamite : mèche courte. Explose sans rémission. C'est ainsi que l'on force au mieux les portes des corals. Z'ont décidé de se donner une soirée d'enfer avec des guitares qui dansent comme des froufrouteuses au grand coeur sur le comptoir, Tony vous défonce le billard à coups de hache consciencieuse, la voix de Jean-Marc Tomi domine le tumulte, pour s'amuser ils tirent entre les doigts du pianiste obligé de jouer à la Jerry Lou. Train hit the tracks : erreur funeste si vous espériez un moment de repos, z'ont trouvé la formule avec le morceau précédent, vous la reprennent en plus rapide, en plus long, en mieux, même que Jean-Claude Joannès se lance dans un solo de contrebasse d'anthologie à la fin duquel Tony vous rajoute un effritement de batterie à vous tasser les vertèbres et Jean-Marc Tomi mouline salement sur sa guitare. Un must. Gonna Rock Tonite : décidément c'est parti pour ne pas s'arrêter, vous balancent des classiques à chaque plage. Le genre de morceau auquel vous n'avez rien à reprocher, même en cherchant bien. Toujours cet allant, ce piano foldingue, cette big mama qui fait du saut à l'élastique, la batterie qui vous bourre le cul et le mou de bien belle façon, la guitare qui mord, et la voix qui vous rend chèvre.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Hey jump le blues : attention changement de programme. Certes l'on se rapproche du beatin' boogie de Bill Haley, mais la grande nouveauté c'est le chant en français. Condition sine qua non si l'on veut se rapprocher d'un public plus large. Attention Tony a abandonné sa drumerie car il se charge du lead vocal. S'en tire plutôt bien, l'exercice n'est pas évident, s'agit de plier la langueur monotone de la langue française sur les patterns du hachis amerloque. N'y va pas à l'emporte-pièce comme les premiers phrasés d'Hallyday chez Vogue, parvient à épouser l'inflexion nationale, à la plier aux expectorations américaines, en s'appuyant sur les glissades du saxophone de Ramon Rocces. Bleu comme Jean : le slow qui tue des surboums du début du siècle dernier. Qui commença pour la jeunesse française en 1960. La voix de Tony trop verte n'a pas encore ce velouté nécessaire à cet exercice. Mais quand on réfléchit au Daniela des Chaussettes Noires, la voix d'Eddy Mitchell bénéficie un maximum des choeurs faussement romantiques de ses acolytes. Branche le poste : quand on parle du loup il ne tarde pas à sortir de sa tanière, porte le nom prestigieux d'Aldo Martinez le bassiste des Chaussettes qui est aux manettes. Ce titre est le grand succès des Rockin' Rebels, la voix de Tony a gagné en intensité, et le combo l'encercle comme le châton d'or de la bague enserre la pierre précieuse. Un classique du rock français qui renoue à la grande geste des early french sixties.

    TONY MARLOW ET LES PRIVES : le groupe qui est peut-être venu trop tôt. S'inscrit dans une certaine continuité des Rockin' Rebel, de ce mouvement qui les emmena du jumpin-bop aux roulades des Comets, mais ici Tony effectue un saut-arrière temporel, du rock il remonte au swing. Alicia Fiorucci remarque fort pertinemment que Brian Seltzer des Stray Cats opèrera de même. Mais après Tony. Dix ans trop tard.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Frénésie : ce qui percute l'auditeur ce n'est pas que le rock soit aux abonnés absents, ce sont les progrès de la voix de Tony, elle atteint cette épaisseur et ce timbre définitif qui la rendent reconnaissable dès la première syllabe. N'en abuse pas, laisse le saxo, la trompette et le trombone mener longuement le bal. Mademoiselle voulez-vous ? : y avait encore des relents syncopés de phrasé rock dans le morceau précédent, mais ici Tony atteint à cette indolence typiquement américaine des swingers d'outre-atlantique, le grand style, cette manière de traîner longuement sur certaines syllabes tout en respectant le tempo rapide de la partition. Son passé de batteur a dû beaucoup l'aider pour lui permettre de s'attarder un max sur le quai de la gare, tout en se retrouvant pile-poil assis sur la banquette juste au moment où le train redémarre. Rater la correspondance serait un crime. Cliché Nocturne : un petit chef- oeuvre, inflexion rythmique jazz et harmoniques crooner pour la voix. Le chant s'insinue comme en sourdine dans le rythme et se colle à l'orchestration, du grand Marlow, et l'équipe de ses Privés se comporte comme des pros, des as de la gâchette sûre et facile. Et puis ce sifflement désinvolte qui se teinte de mélancolie moqueuse pour clôturer d'hypothétiques ébats nocturnes. Hello baby mademoiselle : retour à un rythme plus enlevé, l'insouciance de l'après-guerre, Tony doo-bee-doo-beeze un max, un seul regret le morceau aurait mérité une prolongation... Tony Marlow et Les Privés aussi. Zont venus mais zont partis trop tôt.

    BETTY AND THE BOPS : changement de décor. Tony abandonne le micro, le laisse à Miss Betty, que voulez-vous les filles ont aussi le droit d'être les reines du rock. Même si ce n'était pas aussi évident que cela en 1995. Tony n'est pas retourné à sa batterie. S'est trouvé une nouvelle maîtresse la guitare, mais très vite c'est lui qui en deviendra le maître.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Swimin' through the bayou : une maîtresse femme en tout cas la petite Betty, l'a la voix métallique de la commandante en chef, remarquez que pour traverser le bayou à la nage cela nécessite du cran, et derrière elle les musicos n'ont pas intérêt à se la couler douce sur un pédalo acoustique, c'est électrique à mort et tout le monde filoche sans demander son reste. Rockin Guitar Man : tous les morceaux sont de Tony mais sur celui-là le serpent du rock devait le démanger, le texte est émaillé de références rock et est surtout un prétexte à faire chanter la guitare qui n'en finit pas d'intervenir à bon escient. Un bijou. Crazy little Daddy : un équilibre parfait entre la voix de Betty et la guitare de Tony qui vous sert un solo épineux à souhait, un buisson ardent. Cuisson parfaite. Laisse les filles : un classique du rock français, remarquable non parce qu'il est le meilleur, mais parce qu'il est le premier. Betty le chante en français, et Tony le joue en américain. Dommage qu'il n'était pas parmi les musicos lorsque Johnny l'a enregistré. Mais à l'impossible temporel nul n'est tenu.

    TONY MARLOW : serait-on jamais mieux que tout seul !

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Hot rod special : que disais-je précédemment ? Morceau instrumental, une démonstration de surfin' Marlow. Un truc de marlowtru à vous rendre malade de jalousie. Sacrédieu, comme je ferais le mariol si je jouais à moitié aussi fortiche que lui ! Hillbilly blues : l'en rajoute une pincée pour se faire haïr, ne vous parle pas de ces saltos arrière sur sa guitare, se permet en plus de chanter, et cette voix ventouse qui s'accroche aux entrelacs cordiques à la manière du banc de piranhas qui s'est collé dans votre entrejambe à la piscine. Du grand art.

    BETTY AND THE BOPS :

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    All I can do is cry : l'on retrouve Betty, nous assure qu'elle a envie de pleurer, l'on aurait envie de la prendre dans les bras pour la consoler, mais non elle a beau exciter notre pitié sur le refrain, l'on n'a d'oreille que pour la guitare de Tony qui pleure des larmes de crocodiles par-dessous. Elle vous a de ces frottis liquides et de ces pizacotis à ricochets à vous damner l'âme. The Memphis Train : Betty se venge, son vocal emporte tout, Tony n'en finit pas de tricoter et d'inventer des motifs inédits, rien n'y fait, Betty vous arrache le coeur et vous n'avez aucune envie qu'elle vous le rende.

    LES BANDITS MANCHO :

    Beyond the sea : les malfrats ont toujours eu la côte. Tony s'est accoquiné avec la pire des bandes. Se permettent tout, Tony le rocker chante Charles Trenet. On aura tout vu, et tout entendu ! Le pire c'est qu'à l'écoute ce n'est pas mauvais. Paris Boogie : du boogie parisien, Tony en profite mine de rien pour cartonner à la guitare, le saxophone de Gilles Ferré ronronne comme un chat roux sur le radiateur chauffé à blanc, le texte n'est pas impérissable mais quel prétexte pour donner au combo la possibilité de se défouler ! Au clair du blues : Tony nous la joue, fins de verres et dernier client perdu au comptoir dans un club de jazz. Le loser né dans toute sa décrépitude. Et la voix qui vous plonge au fond du trou.

    TONY MARLOW : attention inédit en CD !

    One week in Memphis : nous étions au bord du suicide, mais la guitare de Tony s'enroule autour de vous et vous ramène à la surface comme une feuille morte qui se retrouve par miracle sur la plus haute branche de l'arbre de vie du Paradis dont vous étiez tombé. En douceur soutenue, et en vitesse, avec en plus cette voix de tendresse qui vous prend les intonations du Kiing et vous emmène sur un nuage de rêve au pays d'Elvis.

    ROCKIN' REBELS :

    Rock-A-Like that : les Rockin'Rebels reviennent. Les mêmes mais avec un son ô combien moins grêle, nous sommes en 2006 et tout le monde arrive à maturité. La fougue est toujours là mais est soutenue par le doigté de l'expérience. Wild cat on the loose : une sonorité plus près des Rebels originaux car puisant aux rurales racines hillbilly du rockab. Moins d'électricité, prééminence des voix et des choeurs. Go thousand Feet : les Rockin dans leur style original, boppent à fond et éructent sans fin. Le rock dépouillé de ses bourrelets de chair. Les os du squelette qui s'entrechoquent pour notre plus grand plaisir. Crocodile swamp : cette autre dimension du rockabilly, l'humour dévastateur et insidieux, tout est dans la manière de sous-entendre ce que l'on veut dire par les seules intonations de la voix. Tony excelle en cet exercice.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Guitar man : ces trois derniers morceaux des Rebels sont issus de l'Album Elvis Calling dont la pochette est une réponse à celle du London Calling de Clash. Un des morceaux qui annoncèrent le retour du King. Les Rocking et Tony vous le reprennent avec précaution, z'auraient pu d'après moi y imposer plus fortement leur marque, mais ils ont préféré témoigné leur respect hommagial à Elvis. Gentle on my mind : je ne sais si cette version de cette bluette preylesienne a pu inspirer Jake Calypso pour son album dédié à Elvis, mais les Rockin' apportent la preuve que l'on peut reprendre les slows d'Elvis sans être ridicules. Encore une fois Tony se révèle être un précurseur. My Happiness : un cut fétiche des admitateurs d'Elvis, n'ai jamais trop compris pourquoi celui-là et pas un autre. L'interprétation de Tony nous fait comprendre la fragilité du bonheur.

    TONY MARLOW :

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    The missing link : sûr que ça manque à votre discothèque si vous ne le possédez pas sur vos rayonnages. Un de ces instrumentaus impériaux dont Tony a le secret. Un surfin' du haut de la vague. Celle qui vous permet de traverser l'Atlantique d'un seul tenant. Une merveille. En plus Tony se charge de tous les instruments, n'a laissé à Franck que le droit de jouer de sa contrebasse sur les deux morceaux suivants. Lonesome rider : le cavalier solitaire mais sur cheval d'acier, une des grandes passions de Tony. Que faut-il apprécier sur cette piste, la guitare ou la voix ? Le choix est cruel. Je vous laisse à vos atermoiements. The booze fighters : Troisième extrait de l'album Kustom Rock'n'roll : ce coup-ci vous choisirez la guitare. Ce n'est pas que Tony coasse faux : c'est un instumental, Tony pianote sur sa guitare à la manière dont Jerry Lou pumpine sur son piano. Un régal.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Devilish woman : quatre morceaux issus de l'album Knock Out à la pochette aggressive. Sur celui-ci Tony est particulièrement tendre envers cette fille diabolique. Le feu couve sous la cendre. Girl on the loose : un de ces rock-tsunami qui firent les bons jours des pionniers. Une tornade qui vous retourne de fond en comble et numérote vos abattis exsangues sur le parquet. Un vocal à la Jerry Lou qui arrache. Even rockers got the blues : le slow mid-tempo enlevé dont Elvis avait le secret. La guitare tressaute tandis que la voix de Tony adopte ce parfum de mélancolie qui apporte tout son charme au morceau. Une parfaite réussite.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    59 Club : Un des quatre extraits de l'album See You At The Ace, le mythique café des premiers rockers britaniques. Ce titre pour nous rappeler que Tony est affilié au légendaire club 59. De motards évidemment. Essayez de décrocher votre carte, ce n'est pas donné à tout le monde. La guitare vibrionne le paysage à toute vitesse, et dès qu'il y a un feu rouge Tony accélère à fond, l'ivresse de la vitesse vous emmènera jusqu'au bout du monde. Pourquoi serrez-vous les fesses à l'arrière de la selle ? Searchin' for you : Tony cherche une fille et vous espérez en douce qu'il ne la retrouvera jamais car c'est trop beau de parcourir le monde à sa suite, l'a la voix mouillée de larmes – mais non ce n'est que la pluie, les rockers ne pleurent jamais – la guitare ruisselle sur votre cervelle. L'homme à la moto : notre Born to Be Wild franchouillard ( attention c'est du Leiber et Stoller ). Vince Taylor l'a repris lui conférant le statut de classique authentique. Tony nous l'interprète en français, un sourire moqueur en bandoulière. Miss Brighton : une virée à Brighton, rien que le nom évoque les échaufourrées des rockers et des mods en 1965. Je vous rassure Tony ne chevauche pas une Vespa mais une Triumph à fond de train. A vous couper le souffle. A l'arrivée n'oubliez pas de faire la bise à la miss pour la remercier. Already gone : encore une descente infernale, moteur à fond, les freins oubliés à la maison, l'est sûr que l'on ne sera pas en retard à notre rendez-vous. Attention, vous risquez de vous le repasser jusqu'à ce que les voisins ulcérés entreprennent une pétition.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Le cuir et le baston : deux titres tiré de Rockabilly Troubadour. Celui-ci inspiré du livre de Maurice Legendre. Tony se penche sur la jeunesse de sa génération, une histoire ancienne, une page glorieuse du rock'n'roll de par chez nous. Une piste qui cogne et bastonne mais qui vous colle à la peau comme le cuir que vous dégrafez sur les seins de la copine. Laissez-moi dormir : comme par hasard souvenirs, souvenirs en tête de gondole. L'on aimerait bien qu'ils nous laissent tranquille mais on se plaît à les réveiller souvent. Tony tonitruant règle ses comptes avec ses tendres années.

    K'PTAIN KIDD : Tony Marlow accompagné de Gilles Tournon à la contrebasse et de Stéphane Mouflier ont consacré deux CD à revisiter l'oeuvre de Johnny Kidd, ce seul rocker anglais de la première génération que la vague Stones/ Beatles n'avait pas encore réussi à envoyer par le fond quand la camarde est venue le checher sur la route en ce funeste jour du 7 octobre 1966...

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Le diable en personne : reprise d'un des plus grands classiques du rock'n'roll le mirifique Shakin' All Over de Johnny Kidd. Un des riffs les plus ensorcelants de la guitare rock dû à la virtuosité de Joe Moretti. Repris des centaines de fois, notamment par un Vince Taylor inspiré, et en français par Les Fantômes, Dean Noton à la guitare que l'on retrouvera longtemps aux côtés d'Eddy Mitchell et Danny Maranne au chant. C'est cette version que Tony a choisi d'interpréter. Lucas Trouble est venu rajouter le gimmick moqueur et insistant de son orgue en contre-champ du jeu de guitare de Tony. Une version inattendue et qui se démarque de toute une floppée d'autres. So What : pas un des titres les plus connus du pirate, dommage car Morgan Jones au piano s'amuse comme un petit fou, hache les oignons à la folie et se permet durant six secondes une parodie beethovenienne d'anthologie, pas de Pleyel dans le trio de Tony, Tony a adapté sa partition pour guitare électrique, vous ébouriffe avec brio la moelle des os. Ces reprises corsaires de Tony sont des merveilles de feeling et d'intelligence. K'Ptain Kidd : un titre hommagial au Chevreau Magique, j'adore le refrain qui m'évoque le chant des pirates dans L'Île Au Trésor de Stevenson. Ne perdons pas de temps à rêver à la duplicité fascinante de Long John Silver, le jeu de Tony est tout aussi éblouissant.

    TONY MARLOW TRIO : featuring Gilles Tournon à la basse et Stéphane Moufflier à la batterie.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Rock'n'roll princess : extrait d'un single - étrangement le son me paraît meilleur que sur le vinyl originel – parfait pour ceux qui aiment le sexe et le rock brûlants - sorti pour fêter l'édition de l'album photos éponyme d'Eric Martin. En pleine actualité, ce samedi huit septembre à Paris ( 17 rue Esquirol, Studio Les Salauds ) de 17 H 30 à 21 H 30 vernissage de l'exposition Rock'n'roll Princesses de photos d'Eric Martin.

    TONY MARLOW : Gilles Tournon à la basse, Tony en homme orchestre à la guitare et à la batterie.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    R.D.V. Au Café Ace : le seul extrait de Surboum Guitar. Une chevauchée flamboyante, la guitare en grosse cylindrée. C'est la fin, Tony le cruel nous laisse seuls et s'éloigne vers de nouvelles aventures... Extrait de l'album Surboum Guitare.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Quarante ans de carrière résumée en cinquante titres. Une vingtaine de disques revisités. La disco de Tony s'avère impressionnante. Mine de rien Tony Marlow a dû faire preuve de persévérance. La France n'aime guère les rockers. Surtout ceux qui ne transigent jamais sur leurs goûts. Ce n'était pas gagné d'avance, quand on pense à la minceur de l'oeuvre d'un Ronnie Bird et d'un Noël Deschamps, l'on se dit que nous sommes face à un véritable combattant. L'est sûr qu'il a aussi pu compter sur la complicité des labels Skydog et Rock Paradise de Marc Zermati et Patrick Renassia.

    Batteur, guitariste, chanteur, compositeur, parolier, showman, Tony excelle en tout, il ne lui reste plus qu'à composer son autobiographie, l'a rencontré beaucoup de monde, traversé beaucoup de milieux, l'aurait beaucoup à nous apprendre. Il est le trait d'union qui relie la génération des pionniers aux groupes les plus actuels. Cette Anthologie 1978 – 2018 parue chez Rock Paradise est un must.

    Opus majeur.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 249 : KRTNT ! 369 : TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS / CRYSTAL & RUNNIN' WILD / NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS / JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 369

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    12 / 04 / 2018

    TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS

    JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     

    Marlow le marlou

    z3697dessinmarlow.gif

    Qu’est-ce qui rend un personnage comme Tony Marlow si attachant ? Sa passion pour le rock’n’roll et le rockab ? Sa gentillesse naturelle ? Son côté vieille France franco-belge ? Et s’il s’agissait d’un subtil mélange des trois ? Tony Marlow fait partie de ceux qu’on pourrait appeler les survivants passionnants. Il vient d’une époque qui paraît s’éloigner un peu plus vite chaque jour, mais s’il joue sur scène c’est justement pour lui redonner vie. Il rallume la flamme, mais à sa façon, légère, souriante, extrêmement artistique. On sent un côté music-hall chez Tony Marlow. D’ailleurs, s’il tape dans la môme Piaf avec «L’Homme A La Moto», ce n’est pas un hasard, Balthazar. Oui, on sent chez lui l’enfant de la balle, au sens fort. Si l’une de ses chansons s’appelle «Rockabilly Troubadour», ce n’est pas non plus un hasard. Il porte une chemise western noire et un pantalon de cuir noir, il joue sur une Gibson SG, mais ce qui frappe le plus, c’est la finesse de ses traits et l’éclat de son sourire.

    z3698marlow1.jpg

    Tony Marlow appartient à cette caste d’artistes vieille France, à cette aristocratie artistique issue des faubourgs et des vieilles vagues d’immigration, celles qui firent de Paris la capitale culturelle du monde, les vagues d’Italiens, d’Espagnols, de Russes et puis bien sûr les Pieds Noirs. Un soupçon de guerre d’Algérie, une pincée de jazz, quelques grammes de bases militaires américaines, et la radio : cette époque va disparaître avec ses témoins, mais pour l’heure, elle reste bien vivante. Quand on voit Tony Marlow, on pense bien sûr à Marc Zermati, car ils ont en commun une forte présence physique et cette passion pour le rock qui relève du meilleur instinct. Et toute la poésie, la légèreté, l’entrain et le talent qui émanent de Tony Marlow renvoient bien sûr à Charles Trénet. Rockabilly troubadour ! Oui, il se situe à ce niveau d’excellence. Dans les rades de banlieue, on appelait ce genre de mec un aristo-chat. En qui, disait Baudelaire, tout est comme en un ange aussi subtil qu’harmonieux.

    z3704rockin.jpg

    Entre chaque chanson, il éclaire les lanternes, il rappelle par exemple qu’il a commencé comme batteur dans les Rockin’ Rebels, sur Skydog, avec Marc Zermati comme producteur. Et pouf, il propose le tout premier titre qu’il ait enregistré, «Western». Il nous replonge dans le sacré d’un son ancien. Oh, il était de bon ton de cracher sur les Rockin’ Rebels, mais on le sait, les cracheurs ne sont pas les écouteurs. En 1982, les Rockin’ Rebels enregistrèrent 1, 2, 3... Jump, un album de swing phénoménal. Dès «Loli Lola», JP Joannes drivait le bop sur sa stand-up. On sentait un côté très Boris Vian et un fort parfum de jazz hot dans «Hoodoo». Ce dingue de Joannes swinguait son beat sans vergogne. Un cut comme «Bleu Comme Jean» incroyablement groovy et mal chanté pouvait interloquer, c’est vrai, mais les Rebels maintenaient le cap droit sur l’étoile polaire, c’est-à-dire la solidité du romp. Ils donnaient une belle leçon de swing avec «A Kiss From New Orleans». JP Joannes et JJ Bonnet constituaient une section rythmique de rêve. Dans «Gallupin’», ce démon de Joannes gamifiait ses gammes à outrance. Et ça repartait de plus belle en B avec un «Hey Bon Temps» mal chanté mais swingué jusqu’à l’os. «Cinq Chats de Gouttière» sonnait très Chaussettes Noires, mais comme ça slappait oh boy ! Ils nous shootaient du New Orleans barrelhouse dans «Bim Bam Ring A Leavio» et redoublaient de jivin’ juicy jive dans «Preacher Ring The Bell». Et jusqu’au bout de la B, ils swinguaient à la vie à la mort, avec des merveilles comme «Dansez Dansez» et «Bop Jump And Run».

    z3699marlo3.jpg

    Pendant son set, Tony Marlow rend aussi hommage à Victor Leed avec «Le Swing Du Tennessee», puis à Chuck Berry, avec une édifiante reprise de «Rock At The Philarmonic». Pur jus de swing ! D’autant plus pur qu’Amine le slappeur fou fait un véritable numéro de cirque sur sa stand-up. Depuis le début du set, on voit bien qu’il laboure à tort et à travers et qu’il piaffe. Par moments, il joue tellement de dédoublements de doublettes dédoublées qu’il semble à côté, comme s’il fonçait à l’aventure, tel un poulet décapité. Il fait des petits bonds d’exacerbation congénitale et bam-balamme littéralement ses cordes de coups de paume.

    z3699marlow2.jpg

    On n’avait encore jamais vu ça ! Autant Tony Marlow joue la double carte du délié byzantin et de la précision, autant Amin rue et piaffe comme un étalon sauvage que personne ne saura jamais dompter, même pas Zorro. Ce slappeur fou ne regarde jamais où il met les mains, il joue à deux cent à l’heure en fixant des gens dans le public. Le contraste des deux styles fait l’incroyable force du set. Autre reprise de choix : «My Baby Left Me» qu’Amine introduit à sa façon, en vraie bête de Gévaudan. Et quand il rend hommage aux Blue Caps, on voit bien que Tony Marlow a travaillé les gammes du vieux galopeur Gallopin’. Musicalement, il est irréprochable. Joli travail d’artisto-chat.

    z3703knock.jpg

    L’autre album de Tony Marlow qu’on pourrait recommander s’appelle Knock Out, sorti lui aussi sur Skydog. Tony Marlow y propose une A rockab et une B rock’n’roll. Il attaque sa face rockab avec un «Action Baby» bien boppé de la bobinette. Il atchoume son action - Don’t stand hangin’ on the line - Et ça repart de plus belle avec «Just The Talk Of The Town» qu’il chante d’une voix de mineur cancéreux, c’en est presque boogaloo, mais quelle santé pulsative ! Encore une belle pièce de jive pantelante avec «Swamp Sinner». Tony y sort son meilleur boogaloo et derrière lui, il a du beau monde. Quel son ! Il finit l’A avec un «Get Crazy» amené au petit riff d’attentisme carabinant. Pure rockab attack - Get crazy ! - très beau son de dos rond et puissances des ténèbres en filigrane. Fatalement, la B accroche moins, car le rock’n’roll vire assez vite au cousu de fil blanc comme neige. Il faut attendre «My Search» pour frémir. Tony le prend à l’insidieuse sur un gros son sourd et il termine avec deux reprises de choix, «Jezebel» et «Fought The Law».

    z3701subway.jpg

    En première partie jouaient les Subway Cowboys. Pas facile de monter sur scène après des mecs aussi brillants. Aux qualités de Tony Marlow, il faut ajouter le courage. Et pas n’importe quel courage : celui de l’intelligence. Grâce à Tony, les Subway Cowboys ont du monde. Pendant le premier cut, ils font illusion : on pourrait les prendre pour des mecs de Nashville, tellement c’est en place, bien chanté, bien slappé, bien battu et bien télécasté. Mais non, ce sont des banlieusards. Une sorte de James Burton en herbe joue en lead. Tout ce qu’il joue relève du plus haut niveau, d’où le référentiel. Il dispose de cette facilité à égaler les plus grands, chacune de ses interventions est un miracle d’élégance jivy, il tire ses accents country dans un rumble d’Americana qui lui semble propre. Il joue avec ce qu’on pourrait appeler une précision inspiratoire. C’est d’autant plus stupéfiant qu’il parvient à rocker tous ces cuts d’Honky Tonk et à leur donner vie. On le sait, le Honky Tonk est un genre difficile, situé à la lisière du fleuve et de la country, et pour tenir une heure, il faut l’étincelle. Les Subway l’ont. Et quelle étincelle ! Il faut voir ce batteur jouer à l’économie, avec souvent des balais pour fouetter le cul rebondi du beat, et ce slappeur qui bat ses cordes comme s’il jouait des congas à Congo Square. Rien qu’avec une telle section rythmique, la partie est gagnée d’avance. Ils tapent une belle version de Folsom et terminent avec un vieux coup d’Hank Williams. Mais curieusement, ce sont leurs compos qui accrochent vraiment. Le James Burton en herbe s’appelle Fabien et le chanteur du groupe vaut tous les géants d’Amérique : posture, allure, galure, césure, il a tout, et cette façon de battre les accords à la syncope de cyclope. Fantastique équipe !

    z3702subway2.jpg

    Signé : Cazengler, Tony Barjow

     

    Tony Marlow. Le 106. Rouen (76). 23 février 2018

    Rockin Rebels. 1, 2, 3... Jump ! Underdog 1982

    Tony Marlow. Knock Out. Skydog 2009

    TROYES07 / 04 / 2018

    3B

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    z3705affiche.jpg

    Je conduis comme une brute. Je brûle les feux rouges, j'écrase les grands-mères sur les passages piétons. La teuf-teuf laisse une trace sanguinolente derrière elle. Je suis pressé. Que voulez-vous un problème de conscience me taraude et me rend insensible à toute souffrance humaine.

    Je suis un tricheur, un voleur, un meurtrier, un assassin, je ne trouve pas un mot qui puisse exprimer toute mon ignominie, il ne doit pas en exister dans la noble langue françoise. Ce n'est pas de ma faute. Je n'y suis pour rien, un malheureux clic sur internet et en un milliardième de seconde j'ai piétiné mes principes les plus sacrés. Je m'explique, lorsque je file au 3 B, je suis toujours la même règle de fer que je ma suis prescrite. Lorsque je vais voir un groupe que je ne connais pas, je m'interdis de chercher à en savoir plus. Je ne surfe pas sur You Tube pour trouver des vidéos, je ne visite ni son FB, ni son site. J'entends juger le gibier sur place et sur pièce, en direct et en public, je me méfie des jugements hâtifs – des miens comme des autres – j'entends appréhender l'objet de ma curiosité insatiable de rocker incorruptible, hors de toute prévention, qu'elle soit positive ou mauvaise.

    Z'oui mais voilà voici huit jours, par la plus grande inadvertance, sans même le vouloir j'ai enfoncé la touche de Rhythm Bomb Records, voulais vérifier je ne sais plus quoi et plouf je tombe sur une vidéo de démonstration, un montage de groupes, qui se suivent sur scène, je zieute d'un œil distrait, entre parenthèses je suis obligé de reconnaître qu'ils n'envoient pas la purée au compte goutte, lorsque tout à coup je reste tétanisé, la plus grande catastrophe depuis l'extinction des dinosaures me tombe sur le coin de l'oreille, un truc à vous casser les éléphants en deux, mais qui sont ces sauvages, de quel endroit reculé du Tennessee sortent-ils, de quel bayou de la plus profonde Louisiane émerge-t-il ? Lorsque le nom s'inscrit sur l'écran, je sursaute, je les connais, non je n'ai pas la berlue, Berlot Béatrice la patronne nous a prévenus qu'elle les avait programmés, oui Cristal & Runnin' Wild passent dans une semaine au 3 B !

    Confronter le rêve entrevu à la plate réalité n'est-ce pas courir au-devant de la plus amère déception ? Ce soir en pénétrant dans le 3B j'ai l'impression de marcher sur des œufs de brontosaure. Coquille pleines ou vides. Même pas quitte ou double. Plutôt meurs de déréliction ou crève d'enthousiasme.

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    z3710fab.jpg

    Il y a des secondes qui vous réconcilient avec le bonheur. L'est pourtant tout seul. Les trois autres lui laissent tout le boulot d'intro. Pas grand-chose, quinze secondes, pas une de plus, mais pas une de moins. Solitaire, yeux bleus, chemisette rose, cheveux tirés en arrière, s'appelle Jack O Roonnie, ne donne pas stupidement le la sur sa contrebasse, vous refile la pulsation originelle, les poètes vous parleront de la première vibration universelle dont les échos se solidifiant donneront naissance à notre monde. Les esprits cartésiens – ils sont légions – n'iront pas chercher midi à quatorze heures, arrêtez de bavasser les gars, c'est juste du jazz. Ils n'ont pas tort non plus. Même que l'autre escogriffe avec sa queue de cheval et son chapeau de cowboy, pique des deux sur la grosse caisse, et vous met en branle la charleston, va vous la faire fonctionner à toute vapeur durant les trois sets, une véritable soupape pulsatrice d'induction rythmique. Johnny Trash est son nom. Je vous conseille de ne pas le quitter des yeux. L'est comme la dynamite sur le feu, sourit à pleines dents, en recherche perpétuelle de la bêtise à ne pas faire. L'a la banane méchante, les cheveux qui pointent par-devant à la manière des rostres des navires de combats de la marine romaine. Si on ne le connaissait pas, on aurait peur, mais on l'a reconnu, à sa guitare, Patrick Ouchene qui officiait dans les Bop A-Tones aux côtés de Michel Texier alias Mike Phantom – résumé de cet épisode homérique dans la livraison 358 du 28 / 01 / 2018 – vous remet en trois coups de strings, le bop dans le bon sens.

    z3708basse.jpg

    Là, vous vous dites, pas mal les Runnin' Wild. Vous n'aurez pas tort. Mais il vous manque un peu de lucidité dans le cristallin, car s'il est vrai que les Runnin' vont être plus sauvages que vous ne l'espériez, vous n'avez encore rien vu et surtout rien entendu. Sur le premier morceau vous aviez des excuses, le cowboy qui vous fait des chœurs foutraques d'opéra, et puis il y a sûrement un truc qui ne va pas à la sono, Fab s'est trompé, lui a mis le micro trop fort et n'a pas assez poussé sur les musicos. Mais non Fab ne se trompe jamais. C'est qu'elle est là, vos perceptions auditives et visuelles en sont chamboulées, toute belle, toute simple, cheveux blonds et lèvres rouges, pudique foulard blanc qui cache la naissance de sa gorge, Crystal, elle l'annonce un morceau de Patsy Cline. Pastis fortement alcoolisé. Sans eau. Quelle voix, quelle beauté, quelle aisance ! Une manière d'écraser la première syllabe d'attaque – me fait immédiatement penser aux tout premiers enregistrements de June Carter – que voulez-vous l'on est doué de naissance ou on ne l'est pas – et de monter très haut en puissance. Même pas une technique mais l'instinct divin et le feeling diabolique – le père Noël a dû lui vider sa hotte entière dans ses chaussures au premier jour de sa naissance. A maudire vos parents pour le peu qu'ils vous ont transmis. D'ailleurs son Dad à elle est à ses côtés. Patrick Ouchene, guitare en bandoulière, les doigts en perpétuelle recherche. Mais attention l'esprit veille et commande. Adore l'audace, un riff est un bon riff, certes mais l'a intérêt à ne pas se répéter, faut qu'il sache se déstructurer pour apparaître sous une autre forme, ce soir notre guitar-héros est d'inspiration cubiste, comme ces portraits de Picasso qui vous mélangent tous les détails d'un visage avec les objets du décor pour qu'il en sorte encore plus étrangement ressemblant.

    z3706cowboy.jpg

    Voyage au travers de cent cinquante ans de musique populaire américaines escale dans tous les genres, blues, country, jazz, hillbilly, rockabilly, rawkabilly, psychobilly, doo wop, surfin', arrêt à tous les étages du rock'n'roll. Quatre fous amoureux du rock'n'roll. Jack le taiseux, laisse parler sa big mama pour lui, heureusement que de temps en temps les autres s'arrêtent de jouer pour qu'on puisse se rappeler que sans sa brasse généreuse, tout le quatuor coulerait au fond de l'eau comme un fer à repasser. Encore un irremplaçable, mais d'un tout autre genre, Johnny Trash – la voix caverneuse de Johnny Cash, mais pas le tempérament. Trop exubérant pour cela. Pourrais difficilement décrire son style à la batterie, tout ce que je peux affirmer, c'est qu'il tape, fort, juste et à bon escient. Mais il semble toujours être en train de faire autre chose, viendra par exemple nous jouer de sa guitare customisée avec cordier en fil de fer, l'a dû avoir une nostalgie de banjo au montage car il a piqué le hublot de la machine à laver, et cela s'entrechoque en produisant le son caractéristique d'une washboard entre blues et jazz. Frappe aussi sur ses tambours avec ses maracas manière de glisser des petits cailloux dans les souliers du rythme.

    z3709duchêne.jpg

    Sont trois à accompagner Crystal, et Crystal sait s'écarter et les laisser s'éclater ensemble. Plus de Crystal, de l'instrumental. Un splendide Link Wray, Patrick Ouchene en maître symphonique, la guitare qui rumble à mort, maîtrise la secousse sismique, agite des mains en sorcier indien qui appelle les orages, guide la tornade droit sur vous et la renvoie au loin au dernier moment, vous emporte dans des imprécations tonitruantes, vous fait chevaucher la foudre et la tempête, et tout s'arrête aussi brutalement que cela avait débuté. Vous laisse abasourdis, privés de sens et de son.

    z3707crystal.jpg

    Oui mais Crystal. Sidérante. Déconcertante. Quel que soit le rythme, quelle que soit la tonalité, et parfois les entames des morceaux sont d'une trame si resserrée qu'il vous paraît impossible que quiconque puisse y placer sa voix, mais elle la pose naturellement, vous facture la porte, en douceur, s'installe, l'est chez elle, se promène dans l'appartement, s'allonge sur le sofa, ouvre le frigo, ou alors elle vous bazarde les meubles par la fenêtre parce qu'elle a envie de changer la tapisserie. Princesse de sang royal, qui ne se permet jamais un caprice qui ne vous semblerait l'évidence d'une nécessité absolue. Un Etta James à vous mettre dans tous vos états, un Jezebel ricochant entre la version de Gene Vincent et celle d'Edith Piaf, mais ce n'est pas tout, nous n'avons pas encore quitté le rayon des classiques, un sentier somme toute assez bien délimité, une petite acrobatie jazz sans filet, les trois musicos s'enfuyant grand-est alors que toute seule elle file vers l'abîme en surfant sur la cime des vagues géantes. Un peu de sport, juste pour se mettre en forme.

    Il est temps d'ouvrir les portes de la folie pure. Surprise, c'est le chat qui entre. Pas celui des Stray Cats, le greffier de Crystal. Toute la salle en profite pour se mettre à miauler. Notre chance de tous finir en camisole de force à Charenton. Une seule consolation c'est qu'on embarquera en priorité le combo. Sans come back. Crystal s'amuse comme une possédée. L'on ne saura jamais exactement ce qui est arrivée à cette maudite bestiole porteuse de malheur, et peut-être vaut-il mieux ainsi. Séance films d'horreur. La pure jeune fille et les quarante zombies, que voulez-vous qu'elle fît devant un tel défi ? Lui courent après, alors elle crie comme si sa dernière heure était arrivée. Doit y prendre un plaisir pervers, car maintenant elle screame comme si elle découvrait une grosse araignée noire et velue dans sa chambre. Elle en a les yeux qui pétillent de malice et la voix qui vous percerait le plafond. D'autant plus que les Runnin' Wheels n'en perdent pas une pour nous construire une séquence bruitage, jusqu'à Jack qui vous pousse un glapissement de renard à vous glacer le sang.

    z3711fab--.jpg

    C'est fini. Ovation et sidération. Les disques et les T-shirts sont pris d'assaut. Une soirée exceptionnelle. Crystal toute belle, toute fraîche, jambes fuselées, franges blanches au bout de sa robe, anneaux de gitanes et yeux de biche, toute simple, une grande chanteuse. Merveilleuse.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB  : Béatrice Berlot /

    FB : DjRockin Cats with Fab )

    PARIS / 24 – 02 - 2018

    JAZZ CLUB MERIDIEN ETOILE

    NOËL DESCHAMPS

    z3715noel++.jpg

    Nous avons tous nos petites manies innocentes même si nous préférons nos travers les plus nocifs, pour moi c'est tout simple une fois par mois je pars en maraude. Pas très loin, sur You Tube. Je vais voir au cas où. Peut-être quelqu'un aura eu l'idée de rajouter une vidéo de Noël Deschamps. J'avoue que je rentre très très souvent totalement bredouille. Me console en visionnant la majorité de celles qui y sont déjà. Mais ce coup-ci, je ferre le gros poisson, trente-neuf minutes de Noël Deschamps sur scène. Pas très loin à Paris au Jazz Club du Méridien Etoile – rappelez-vous le Cat Zengler nous avait emmené y voir Vigon ( voir Kr'tnt ! 161 du 30 / 10 / 2013 ) - voici pas très longtemps, le 24 février 2018, le genre de truc que je n'aurais pas manqué pour deux empires et qui a malheureusement échappé à mon flair de rocker, vraisemblablement un coup tordu de la CIA.

    Les apparitions de Noël Deschamps sont rares. Il fut pourtant un de nos plus valeureux et originaux pionniers. De 1964 à 1968 il fut un des rares à porter le flambeau du rock français. Fut malheureusement oublié après Mai 1968, la nouvelle vague de jeunes chevelus qui découvrirent le rock, en leur an de révélation 1969, fit totale impasse sur tout ce qui s'était passé de par chez nous, les années précédentes. Fit partie de la toute première génération, celle du Golf-Drouot, l'est né en 1942 – Johnny en 43 – ce n'est donc pas un dernier-né qui gesticule sur scène. Vous laisse faire le calcul vous mêmes.

    z3712noel.jpg

    L'a la classe Noël dans sa chemise blanche, le cheveu blanc, le gestes souples et sûrs, bouge comme un jeune homme. Une chose qui ne choquera pas les nouveaux venus, l'a gardé son timbre de voix si particulier, intact. Ce que je trouve de fabuleux chez Noël Deschamps c'est qu'il est le seul français à chanter le rock sans chercher comme tous les autres à imiter le phrasé anglais ou américain. L'a un organe particulier, l'on disait que sa voix courait sur trois octaves, moi j'ajouterai qu'elle se faufile dans l'herbe tendre de la mélodie pour brusquement se lever comme une tête de cobra royal, et vous êtes déjà mort que vous n'avez pas encore compris ce qui vous arrive. L'a dans son larynx un grain de démesure qui n'appartient qu'à lui, un soupçon voilée et d'une clarté extraordinaire.

    z3713noel2.jpg

    Nous interprète neuf de ses titres les plus connus : Tout ira très bien, une tambourinade échevelée d'une précision extrême, Je n'ai à t'offrir que mon amour, belle cover de Don't Let be me Misunderstood des Animals, Bye Bye Monsieur une composition qui à l'époque ( 1967 ) témoignait que Gérard Hugé son producteur connaissait les Memphis Horns mais refusait de copier platement, une très belle version de Lonely Avenue sur laquelle il joue aussi de l'harmonica, sa superbe adaptation du Bird Doggin de Gene Vincent réécrite en art de vire rock'n'roll, Oh la hey ! compo originale de Bashung des mieux enlevées, Noir mon frère, un titre de son album de 1984 chez Big Beat, et Te Voilà le tube de Rob Argent des Zombies sur lequel Pussy Cat – elle fut l'égérie de Gérard Hugé - lui donne la réplique.

    z3714noel3.jpg

    La vidéo donne des extraits des deux sets de la journée. Certains morceaux seront donc donnés deux fois. Ce qui ne fait que doubler notre plaisir. Nous avons même en prime une interprétation de Jusqu'à Minuit de Johnny – la voix de Noël fatigue un peu, mais l'énergie est là. Deux guitares, synthé, basse, batterie et un très bon saxophone. Pussy Cat pour les choeurs.

    Une de mes idoles. De toujours.

    Damie Chad.

    *

    L'exemple idéal de ce qu'il ne faut pas faire. Vous rentrez tout fier de concert, vous déposez religieusement le CD que vous en ramenez sur la pile des disques à écouter en urgence absolue. Vous connaissez la suite autant que moi : les nécessités cruelles de la vie, les aléas imprévisibles de l'existence qui se mettent en travers de vos décisions les plus péremptoires. Lendemain soir 21 heures, vous vous apprêtez à glisser la rondelle fabuleuse dans l'appareil quand fort inopportunément le téléphone sonne :

     

    - Allo Damie !

    - Salut Noémie !

    - Ecoute-moi bien Damie, c'est très grave ! J'avais décidé de passer chez toi pour te faire un bonjour surprise, je suis dans le métro et horreur je m'aperçois que j'ai oublié mon pyjama à la maison !

    - C'est terrible Noémie, je ne te l'ai jamais dit, mais je dors tout nu, depuis le jour où ma maman m'a jeté dans ce monde sans pitié !

    - Oh! Damie c'est affreux, comment allons-nous faire ?

     

    Exactement les genres de vicissitudes qui n'arrêtent pas d'empoisonner la vie du rocker de base. Comment voudriez-vous que le lendemain matin après une nuit sans sommeil à tenter de résoudre ce douloureux problème vous pensiez encore à votre disque ? Bref deux ans plus tard grâce à l'écroulement de la fatidique pile vous vous apercevez qu'il serait quand même temps de tenir vos engagements prioritaires. En plus, c'est du lourd :

     

     

    HOT CHICKENS

    OFFICIAL BOOTLEG

    Live @ Gedinne / August 24 th 2013

    ( Chikens Records )

    Hervé Loison : Vocal, Contrebasse, harmonica, guitare rythmique / Christopher Gillet : guitare / Thierry Sellier : batterie.

    z3716bootleg.jpg

    Keep a knocking : me souviens encore de l'avertissement du grand Jake quand j'ai choisi le CD «  Ah ! Tu sais, c'est pratiquement du garage ». Comme je n'ai nulle prévention envers le garage et ses huiles de vidange qui sentent le cocktail molotov je n'ai pas hésité une seconde et le monstre est sur l'appareil. J'avoue que ça commence mal, le bruit d'un démarrage de 2 Chevaux au starter ( je vous parle d'un monde que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ) puis il y a ce ronflement hargneux de sanglier que vous venez de réveiller dans sa bauge et la bogue de châtaigne richardienne qui vous arrache le visage. Et c'est parti pour un fuckin'time de rock'n'roll, préfèrerais ne pas vous parler de Thierry Sellier qui tapote sur le tambour la marche militaire qui accompagna les grenadiers de l'Empire lorsqu'ils se mirent en marche vers le soleil d'Austerlitz, mais ça se transforme rapido en chasse à courre et Christophe Gillet qui vous dépose des riffs explosifs à la nitroglycérine juste pour vous rappeler que c'était comme ça au bon vieux temps du rock'n'roll. Et c'est sur ce background que Loison joue à la diva d'opéra, un rôle qui lui va à merveille, quant elle est en colère parce que l'on a reproché à son chiwahwa, une perle, d'avoir pissé au pied du micro et que la star souffle le ramdam sa grosse voix et son immense caprice pour que le directeur en personne vienne présenter ses excuses à l'adorable et innocente peluche. Bref vous l'avez compris, ça chauffe. Rockabilly boogie : hurlement d'entrée pour saluer Johnny Burnette, une espèce d'avalanche rocailleuse avec Thierry qui fend les rocks avec sa baguette Durandal et Christophe qui vous poinçonne les notes à la visseuse ultra-rapide. Quand à Loison quelqu'un a dû rayer un de ses trente-trois tours d'Elvis, car franchement il est d'une humeur massacrante. Tronçonnante même. Jeannie Jeannie Jeannie : petit Richard mais grand shouter, Christophe vous envoie la valse à forte amplitude, Thierry vous beurre la tartine des deux côtés au venin d'aspic et Loison vous rappelle la petite Jeannie d'une façon si autoritaire, l'en nasille de colère, que si une ligue féministe en vient à écouter le skud, il terminera sa vie en prison. My baby runs away : n'en fait pas mystère, le clame à haute voix, deux morceaux tirés de son ancien groupe Mystery Train, je ne sais pas si vous l'avez remarqué mais les rockers n'aiment pas que leurs poupées se cassent, l'en fait tout un roquefort affiné le Jake, et les deux autres en profitent pour se laisser aller aux plaisirs d'un background coupable, le poussent un peu dans ses retranchements, le Loison dans une colère de fou, il éructe à la manière d'un dromadaire à qui l'on vient d'interdire de boire. Motorcycle girl : éloignez les enfants, Jake pète trois durites d'un coup, ne chante plus, il crie, il hurle, imite le bruit d'une moto, un truc horrible même Thierry et Christophe ont la frousse de leur vie, vous hâtent la cadence à 323 kilomètres heure, sont pressés de finir le morceau, veulent rentrer vivants chez eux, mais pas de chance Loison les rattrape sur la bretelle de l'autoroute. Les carottes sont cuites et les chickens are very hot. The devil and me : ça ne pouvait que mal tourner, voici que le diable s'en mêle, Loison chante comme l'on ricane en bécane, et les deux acolytes vous tressent une tenture musicale de toute beauté, si vous n'en étiez pas convaincu maintenant vous l'admettez, rien n'est plus beau que le rock and roll, un solo de guitare à vous faire entrer dans les ordres, bon Loison vous scalpe un peu avec son vocal de chevrolet aux ailes carbonisées et Christophe rajoute une deuxième couche de coups de fourche. Don't touch what you can't afford : le titre en lui-même est un avertissement, l'interprétation une menace atomique, et la musique un accomplissement. Destructif. Quand Loison vous dicte les dix commandements du rocker vous avez intérêt à filer doux car la maison ne fait pas de crédit. Just reelin' & rockin' : un petit côté country, mais le bonheur est de courte durée sur cette planète, un serpent sous chaque motte de terre et un colt dans chaque saloon, en plus Christophe et Thierry déclenchent une bagarre générale et Hervé vous pousse des piolets de joie sur les décombres fumants. Cruel Lou : Loison s'en prend au public, un truc classique quand une fille vous a fait du mal vous cherchez du réconfort auprès des copains et c'est parti pour un chant indien, vous savez ceux que l'on entonne juste avant d'enfourcher les poneys sur le sentier de la guerre, le combo vous joue en sourdine l'attaque du fort, le moment idéal pour se plaindre de la jolie Lou, Thierry en massacre sa batterie, Christophe tire sur ses cordes comme sur les viscère d'un chat et c'est parti pour le grand pow-wow, miaulements d'horreur et tout le bataclan, la suite est déplorable, Hervé Loison est devenu fou, parle tout seul, vaticine comme s'il annonçait la venue du messie, Thierry essaie de le faire taire en lui enfonçant la tête à coups de baguettes-marteaux, mais la bête parvient à s'échapper, grognasse comme un ours blanc privé de banquise que vous venez d'expulser de votre frigidaire, chants d'indiens dans le lointain, charivari monstrueux qui se termine abruptement, l'on ne sait pas pourquoi. Miss Froggie : maintenant l'on sait : pour jouer un petit morceau de rock'n'roll ! Et Miss Froggie arrive en trombe, Christophe imite le froufrou de sa robe tournoyante, à chaque battement de sa baguette Thierry lui descend sa culotte, ne cherchez plus loin à comprendre pourquoi le rythme s'accélère soudain, elle est toute nue et Loison en claque sa langue de bonheur. La fin du morceau n'est pas morale. Folie collective. Lovin'up a storm : rien de tel qu'un gros orage pour électriser l'atmosphère qui n'en a pas besoin mais ça peut toujours servir surtout quand on appelle Saint Jerry Lou, le diable en personne, à la rescousse, Gillet martyrise sa pumpin' guitar et l'on subodore que Loison s'en va voler avec les anges portés à bout de bras par un public survolté. L'en revient tout excité, vous expédie le vocal au lance-pierre. Fait mouche et caïman à chaque fois. Ne vous reste que vos jambes cisaillées pour danser. Plus qu'il n'en faut pour être heureux. Shake your hips : Jake a sorti son harmonica comme l'on dégainait son colt dans les bouges de Chicago. L'est vrai que ça bouge salement. Le blues ne fait pas de pitié. Vous bouscule le rock'n'roll comme une vulgaire serpillère et vous l'accule dans ses derniers retranchements. Deux sacrés fils de pute qui déchargent sperme et balle dum-dum à foison. Le combo virevolte comme un groupe de derviches tourneurs. Et quand la machine s'arrête, vous repartez aussitôt en marche arrière. Stompe mais ne stoppe jamais. L'harmo siffle comme une locomotive et la batterie boogie-boogise à mort, le chauffeur Loison court sur les toits des wagons, ne sait plus où il a mis sa pelle à charbon alors il hurle à la lune et à tous les soleils intergalactiques, aussitôt imité par le public toujours prompt à s'embarquer dans le premier delirium tremens qui passe et trépasse. Unchained melody : après la tornade, un slow, six secondes, ne faut jamais abuser des bonnes choses, la suite ressemble à une catastrophe ambulante qui fonce sur vous et qui vous emporte au pays des exagérations putrides. L'on en pleurerait presque et la musique vous englobe comme une cloche à fromages charançonnés. Si vous aviez cru entourer de vos bras câlins votre voisine, c'est raté, il y longtemps qu'elle a dépassé l'extase clitoridienne dans cette tempête tonitruante. Vous n'existez plus. Pour elle. Pour vous, non plus. Surfin bird : Loison sort son petit oiseau de la cage. Un aigle royal qui déplie ses ailes et n'entend pas renoncer à sa liberté. Maintenant Jake aboie comme un chien en colère, transforme sa voix en bande-son de dessin animé désarticulé et c'est parti pour l'ultime ouragan de 1887 qui dévasta l'Oregon. Aucun survivant. Misirlou : Christophe prend le devant de la scène, surfe sur sa guitare comme Dick Dale sur sa planche à voile, et le public joue les jolis chœurs. Liesse collective, l'avion se pose en bout de piste et vous écrase consciencieusement. Tout le monde s'en fout, c'est trop bon. Bony Moronie : un dernier bal avec la petite Bonnie qui tournoie comme une toupie folle, le classique de Larry Williams, l'est mort d'une balle dans la tête le pauvre Larry mais ce n'est point grave, l'était immortel depuis qu'il avait gravé sa bombe humaine, que ce soir les Hot Chickens ont décidé de faire exploser une fois pour toutes ( une voix pour toutes selon Loison ), vous secouent la marionnette Moronie de bien belle manière. Délectable. Save your soul : une dernière prière avant le boogie du soir, Loison cet ami qui nous veut du mal a décidé de sauver nos âmes. Le problème c'est que nous ne savons plus où nous l'avons mise, c'est que l'on ressort d'un disque des Hot Chikens totalement chamboulés, Christophe Gillet a beau vous caresser de ses riffs pointus et Thierry Sellier faire baguette de velours, vous savez que le pire est à venir. Ne vous fiez pas à Hervé Loison lorsqu'il prend sa voix de clergyman, vous savez que le fléau est programmé et que rien ne l'arrêtera. Et en effet rien ne l'arrêta.

    Pour une raison bien simple. C'est que le disque terminé vous appuyez une nouvelle fois sur la touche on. Une parfaite introduction pour ceux qui n'ont jamais participé à un concert des Hot Chickens.

    Des malheureux.

    Qui ne connaissent rien du monde.

    Méritent-ils même de vivre ?

    Je préfère ne pas répondre.

    Damie Chad.

     

    15 / 03 / 2018 – PARIS

    AU 100 RUE DE CHARENTON

    THE PRICE OF THE TICKET

    KAREN THORSEN

    ( 1989 )

    Voici plusieurs années que nous présentons régulièrement dans KR'TNT ! des livres de James Baldwin, figure indissociable de la lutte des noirs aux Etats-Unis. James Baldwin est mort en France le 01 décembre 1987. Le Comité James Baldwin ne laisse pas passer une si belle occasion de sortir de l'oubli la haute figure de l'écrivain laissée quelque peu en déshérence depuis pratiquement deux décennies en notre pays. La réédition d'une dizaine de ses ouvrages et l'attribution du César du Documentaire 2018 au I'm Not Your Negro de Raoul Peck a suscité un nouvel élan autour de l'auteur de Si Beale Street Pouvait Parler.

    z3717ticket.jpg

    Mais ce soir le Comité James Baldwin convie les amateurs de Baldwin à visionner une rareté, le film The Price of the Ticket de Karen Thorsen. Cette œuvre n'aurait jamais dû voir le jour. A l'origine Karen Thorsen devait suivre Baldwin en train d'écrire son dernier roman. Mais la mort s'est glissée au milieu du jeu avant même que la partie proprement dite commençât, et a rendu le projet caduc. Mais les producteurs ne renoncèrent pas, une nouvelle règle fut établie : le film se ferait tout de même, il existait, autant en France qu'aux Etats-Unis, de nombreuses archives d' interviewes du romancier et les témoins de son existence ne demandaient qu'à témoigner... Il était établi que la réalisatrice ne rajouterait aucun mot de son cru sur la bande son. Le film commence sur les obsèques de Baldwin – ce qui donnera à tous les rockers d'entrevoir quelques bribes de Rosetta Tharpe, rappelons que son jeu de guitare n'est pas étranger à la manière d'envisager l'emploi de cet instrument dans le rock'n'roll, en train de chanter... Et puis la narration adopte un cours chronologique des plus classiques.

    L'on suit Baldwin pas à pas, l'importance de son beau-père prêcheur intransigeant, la prise de conscience du gamin et de l'adolescent de la chape de misère qui l'emprisonne, lui, sa famille, et toute la nation noire. Baldwin cumule les difficultés, non content de n'être qu'un nègre il est aussi homosexuel et désire devenir écrivain. Comme beaucoup d'artistes noirs il fuira à Paris. Vivra dans la rue, connaîtra la solidarité des milieux les plus pauvres – les maghrébins parisiens qui subissent de la part des français un ostracisme racial qui étrangement l'épargne en tant que noir... Ce sont des années de formation éprouvantes mais c'est dans ce creuset qu'il écrit Va Dire à la Montagne – dynamitage du puritanisme religieux noir - et La Chambre de Giovanni – dynamitage du puritanisme sexuel blanc - qui lui apportent la gloire.

    z3719affiche.jpg

    En 1957, il rentre aux Etats-Unis, il pense pouvoir aider à faire progresser la problématique noire. L'espoir soulevé par la Présidence de John Kenedy ne sera qu'un feu de paille. Baldwin est de tous les combats mais après les assassinats de Malcom X et de Martin Luther King, il se doute qu'il est le suivant sur la liste de la CIA... Il retourne en France, continuant la lutte par ses écrits et se faisant un devoir de payer les avocats qui défendent les militants et les dirigeants des Black Panthers. Ses écrits sur la cause noire comme La Prochaine Fois, le Feu se révélant malheureusement prophétiques...

    La projection sera suivie d''un débat entre la salle pleine et Eléonore Bassop et Samuel Légitimus qui apportent une quantité impressionnante de précisions sur la vie, l'activisme politique et la réception des écrits de James Baldwin. La discussion s'engage beaucoup plus vivement dès qu'il s'agit de porter un jugement sur l'action politique de Barack Obama en faveur des noirs aux Etats-Unis...

    Dans le même ordre d'idée, le fait que l'on ait proposé à Christiane Taubira d'écrire la préface de la réédition chez Folio de La Prochaine fois, le feu me fait doucement rigoler. Quand on a été ministre de la justice d'un gouvernement d'obédience libérale qui s'est comporté fort honteusement et moult ignominieusement quant à l'accueil des immigrés africains et que l'on n'a pas eu le courage de démissionner, il vaudrait mieux avoir la pudeur de se taire et le courage d'assumer la politique à laquelle on a souscrit durant des années.

     

    Dans une pièce attenante se tenait une exposition d'œuvres picturales et graphiques en relation avec les combats de James Baldwin et la possibilité de tenir en main et de feuilleter une belle collection d'éditions américaines de l'écrivain, présentée par Sébastien Quagebeur.

    Damie Chad.

    AU PAYS DES FUGUES

    SEBASTIEN QUAGEBEUR

    ( Editions Unicité / 2016 )

    z3718quagebeur.jpg

    C'était un livre un peu à part sur la table d'exposition des éditions américaines de James Baldwin. L'est de Sébastien Quagebeur qui présente les ouvrages et qui appartient au Comité James Baldwin. Partant du principe qu'un individu qui parle si bien de Baldwin et si laudativement de Langston Hughes ne peut-être tout-à-fait mauvais, je prends d'office, j'aime les gens passionnés.

    Un livre de poésie. Peu de mots. Beaucoup de déchirures. A l'image de notre monde. Qui vole en éclats. Si dispersés qu'il est difficile de se voir en son miroir brisé. Alors on se rattrape aux petites branches, celle des vocables arrachés aux journaux et à des lambeaux de photos de magazines. L'art du collage tient autant du test de Rorschach que des bâtonnets du Yi-King. Vous jetez le sperme du hasard et vous retrouvez la structure de votre ADN. Tout est question de projection. Les bouts de papier dans le chapeau mou de Dada, et la flamboyance expressionniste des motifs de papiers peints isolés.

    N'empêche que chez Sébastien Quagebeur le texte prédomine. Vous saute au visage dès que vous ouvrez le livre, à n'importe quel endroit. La parole vous happe, les flashs iconiques sont derrière, comme un fond de poubelles renversées. Peut-être une manière d'indiquer que la fleur de la poésie pousse sur le fumier de l'univers. S'agit aussi de dresser des barricades de papier face à la fureur du monde. Lorsque tout est détruit, ne reste que l'appel à l'émergence de la révolte. La critique acerbe ne suffit plus. Ne reste plus que le nom des poètes, Prévert, Césaire, et tous les autres qui ne sont pas nommés, à brandir comme des boucliers dérisoires qui se révèleront un jour être têtes de Gorgone protectrices. Car la poésie est l'ultime rempart.

    Le livre fonctionne à la manière d'un kaléidoscope. Vous êtes le périscope qui de loin en loin reconnaît une image, amie ou ennemie, mais il suffit de tourner rapidement les pages pour que la confusion gouverne votre esprit. C'est alors que vous vous raccrochez aux mots comme le naufragé à une épave. Sans doute avez-vous tort, ne tentez pas de mettre de l'ordre dans le désordre. Les poèmes visuels ne sont pas des messages, juste des contre-ordres à la marche du monde. Sébastien Quagebeur les a éparpillés comme rochers affleurants, et vous zigzaguez sautant de l'un à l'autre, sans vous doutez qu'à chaque fois vous enjambez l'abîme du non-sens. Vous traversez le brasier en vous réfugiant dans le feu d'artifice qui étincelle comme un bombardement de neutrons.

    z3720affiche.jpg

    Parfois il vous en met plein les yeux. Fini le blanc et noir de la reproduction économique, Quagebur vous initie à la magie des couleurs. Existe-t-il une chromancie qui reflèterait d'une manière plus subtile l'interprétation de l'âme du poète ? Rimbaud et ses voyelles colorées viendront-il à votre secours ? Dans ce monde n'espérez que l'espoir.

    Le lecteur curieux – il en existe encore, peu je vous l'accorde – qui aime en venir droit au but demandera – c'est bien connu, les plus curieux sont les plus naïfs qui croient au sens caché des choses – mais de quoi parle ce livre en fin de compte ? Elémentaire cher Watson, pour le savoir contentez-vous de vous pencher par la fenêtre. Cela ne vous en dira pas plus que ce que vous voyez. Il est sûr qu'il n'y a pas pire aveugle que celui qui se cache les yeux. Alors je vais vous répondre : il parle de la nature de la poésie. Un animal difficile à saisir. C'est pour cela qu'il a ajouté des images aux mots. Parfois un dessin vaut mieux qu'un long discours.

    Ça volette de tous les côtés dans cet imagier pour adultes. Vous avez vraisemblablement entendu parler des battements d'ailes du papillon et de la théorie des catastrophes.

    Devrais-je en conclure que le monde court à la catastrophe ?

    Pas exactement, la catastrophe c'est vous. Voilà, maintenant vous savez, dites merci à Sébastien Quagebeur, car un lecteur averti en vaut deux.

    Damie Chad.