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the red riding

  • CHRONIQUES DE POURPRE 722: KR'TNT ! 722 : MICK FARREN / SPUNYBOYS / LEN PRICE 3 / EVIE SANDS / BASS DRUM OF DEATH / THE RED RIDING / SANS ROI

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 722

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 02 / 2026

     

      

    MICK FARREN / SPUNYBOYS

    LEN PRICE 3 / EVIE SANDS  

    BASS DRUM OF DEATH

    THE RED RIDING / SANS ROI  

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 722

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

     - Farren d’Angleterre

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             «Screwed Up» occupe un rang particulier dans la petite mythologie personnelle. Non seulement Mick Farren inventait le trash-punk frénétique, mais il réussissait en plus à swinguer sa chique sur cet excellent groove robotique. Sans doute avait-on là le meilleur single punk de l’an de disgrâce 1977. Mick Farren est aussi l’auteur d’un classique littéraire, Gene Vincent: There’s One In Every Town, sans doute l’un des books les plus parfaits en matière de rock culture. Bizarrement, personne n’avait songé à le traduire en français. Incompréhensible ! L’idée de le traduire germa et proliféra au point de devenir une obsession. Le contact éditorial pour la publication des Cent Contes Rock se fit à Marseille avec Dom, et quand il me demanda ce jour-là si les trads étaient dans mes cordes, je sortis aussi sec du sac le Gene Vincent de Mick Farren.

             — Il faut absolument traduire ça en français !

             Grâce à Dom, le contact se fit avec Mick Farren. Voici l’échange que nous avons eu, dans  sa brève intégralité.

             De pat@triplebuzz.com à byron4d@msn.com - Sunday, June 05, 2011 6:27 PM

             Hey Mick

             Dom, the guy who’s going to publish your great ‘Gene Vincent’ in France gave me your mail. I’ve just finished the translation of your book in French and it was a real pleasure from the first word to the very last one.

             I’m a longtime fan of you, as I bought the 3 Deviants records in the seventies. As I used to read every page you set on fire in the NME. ‘Give The Anarchist A Cigarette’ is one of my all-time faves. To my taste, it’s pure literature. And my favorite punk record from 1977 is of course Screwed Up.

             Anyway, I read your Gene Vincent when it was published, in 2004. I started with Gene when I was a kid and your book sounds unbelievably true but I’m a bit sad caus’you forgot to set the light on Bird Doggin’, the very last skidmark of Gene’s raw genius.

             Would you like to write a few lines about Bird Doggin’? We could add them to the french version of your book, as some kind of explosive appendix

             thank you Mick

             pk

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             Mercredi 8 juin 2011

             Dear Patrick,

             Thanks for all the kind words.

             Yeah. It’s a good idea to give a mention to Bird Doggin’. It’ll take me a couple of weeks. Since I moved back to the UK, I don’t have any of the Challenge material.

             All the best,

             Mick

     

             Le temps a passé. Pas de nouvelles. Osera-t-on relancer Mick Farren ? Oh yeah...

             Hey Mick

             In June, you told me you were okay for writing a few lines about Bird Doggin’, in the forthcoming French edition of your great Gene Vincent. Could you find any Challenge material ? I’m sorry for that mail, but the book is about to get printed (next month).

             By the way, I’ve read your great pages about Hawkwind in the last issue of Classic Rock. You’re still the best of them all.

             All the best

             pk

     

             Dear Patrick,

             I feel I have rather let you down on this. For last couple of months I have been incapacitated by a collapsed lung and -- along with a lot of other things -- have not had the strength to order the challenge material. I feel kinda bad about this and am really sorry.

             All the best,

             Mick 

    Signé : Cazengler, Mick farine

    Mick Farren. Screwed Up. Stiff Records 1977

     

     

    Rockabilly boogie

     - The Spunyboys are back in town

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             Le book de la semaine n’est pas un book, mais un Hors-série de Rockabilly Generation  consacré aux mighty Spunnyboys, les rois de la stand-up volante, les gardiens du temple rockab, les pourvoyeurs de bop éternel. T’aime bien bopper ?, alors les Spuny c’est pour toi. Si t’aimes pas bopper, c’est pour toi quand même.

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             L’Hors-série vaut largement un bon book : 48 pages, des images fabuleuses ET une préface. Pas n’importe quelle préface. Signée Chad Damie, alias Damie Chad, un texte solide et orienté sur l’avenir, avec un gros clin d’œil à Baudelaire. En deux pages, tout est dit : les Spuny, c’est une fête. Une fête qui dure depuis 20 ans. Plus rien à prouver. Hommage à «l’escogriffe» Rémi Spuny, Damie rappelle que «son chant griffe». Et oui, ce qui frappe le plus quand on les écoute, c’est la qualité du chant, l’effarante qualité du posé de voix. Ce mec est extraordinairement brillant. Pas étonnant qu’on le voie duetter avec un autre crack du boom-hue, Don Cavalli. Les Spuny sont on fire, et comme le dit si bien Damie, «l’aventure ne fait que commencer». Alors tu tournes les pages.

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             Tu pars à la pêche. Dans une première interview, les Spuny citent quelques noms : Johnny Horton, Little Richard, Larry Williams, Charlie Feathers, George Jones, Grady Martin, Joe Clay puis des noms de Teds anglais. Comme les boas, ils digèrent les cracks et puis ils jouent. Dans une autre interview, ils évoquent leurs tournées dans le monde entier, ce qui te fait une belle jambe, quand tu ne vas pas dans le monde entier. Et puis soudain, voilà qu’arrive Dédé des Hot Slap dans la conversation. On tourne la page et on tombe sur une petite photo d’Eddie avec Don Cavalli. C’est tout ce que t’auras à te mettre sous la dent. Tu tombes aussi sur une grande image plein pot de Rémi qui vient de lancer da stand-up à six mètres de hauteur. Il bat le record de Jake Calypso qui sait lui aussi lancer sa stand-up en l’air, mais pas aussi haut. Il faut savoir la rattraper. Une autre photo nous montre Rémi au sol, sur le dos, tenant sa stand-up par le manche debout entre ses dents.

             Dans une dernière interview, ils se disent toujours à la recherche d’un son. Voyons tout cela de plus près. 

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             Moonshine est un bon petit album. Pas d’hit, mais tout est bien, rien à jeter, les Spuny taillent leur route, ils n’ont besoin de personne en Harley Davidson. T’en es convaincu dès «Natural Born Lover», solidement claqué du beignet. Énergie considérable. On retrouve ce Natural Born Lover à la fin, et là, grosse surprise, Rémi Spuny duette avec Don Cavalli, donc ça prend du poids. C’est tout de suite supérieur à tout. Les Wild Cats sont de retour avec «None Of My Business». C’est du bon vieux real deal. Dommage que le slap ne soit pas monté plus haut dans le mix, comme chez les Hot Slap. Ça manque de tacatac. Et puis on va se perdre pendant quelques cuts dans les méandres de la culture rockab, avec des cartes postales du genre «Moonshine», même si la voix reste bien en place. Ils perdent encore le rockab sur «Lights Out» qui est trop rock’n’roll. Le slap monte enfin au-devant du mix dans «Too Young To Cry». Rémi Spuny chante vraiment comme un crack. «Gotta Get Drunk» sonne comme un mid-tempo de real Wild Cats, bien contrebalancé au slap. Quelle classe ! Gros clin d’œil à Bo avec «Get Wild With My Child» et un autre gros clin d’œil à Chucky Chuckah avec «Peter Borough». T’es en plein Johnny B Goode ! S’ensuit un «Gone With The Wind This Morning» bien slappé derrière les oreilles, il y va au coming back no more, et ça passe comme une lettre à la poste.

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             Sur Just A Little Beat, t’as un gros coup de génie nommé «Another Farewell». Les Spuny cassent la baraque. Ce cut hyper classique traversé de part en part par un solo de clairette est digne des géants. Tu craques aussi pour «Bop For Your Life». Comme l’indique le titre, c’est du pur bop. En fait, ce qui t’émerveille le plus chez les Spuny, c’est la chant de Rémi Spuny. Il sait poser sa voix, même quand ça part en trombe («Losing At Your Own Game»). Il fait merveille sur «Trouble Town». «Glad To Be Home» sonne comme un mid-tempo de classe intercontinentale, avec du petit slap d’entre-deux eaux. Ils n’ont pas d’hit, ils n’ont que du bon esprit. Ils tapent leur «Rockabilly Legacy» à la Bo. Bel ancrage.    

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             Rémi Spuny fait encore des étincelles sur Destination Unknown, et notamment sur «King Of The Royal Street». Belle embellie, beau beat rockab et il chante comme un dieu, bien contrebalancé par l’hard slap. Mais c’est avec «Dang Me» qu’il rentre dans la caste des grands chanteurs américains. Il entre en compétition avec les meilleurs jivers de l’âge d’or. Les Spuny redeviennent des Wild Cats de choc avec un «Fame In Vain» attaqué au slap. Ils ont le feu sacré et tapent le rockab à leur façon. Un rockab fin et direct, éclatant de santé, un rockab moderne aux joues roses. T’en reviens pas de les voir réinventer le genre. Wild Cats encore avec «Coffee Tox», Uh ! Big push, ils foncent dans le tas à coups d’I’m a coffee tox, ça file sous le vent. Ils font aussi du Stray Cats de fête foraine avec «Blowing In The Howling Wind». Easy going de Stray Cats en camors. Retour en force des Wild Cats avec «Do Right Do Write», ils tapent en plein dans le mille du real deal. Pur beat rockab.

    Signé : Cazengler, puni boy

    Spunyboys. Moonshine. Not On Label 2020            

    Spunyboys. Just A Little Beat. Not On Label 2020    

    Spunyboys. Destination Unknown. Ba Zique 2024

    The Spunyboys 2006-2026. Rockabilly Generation Hors série #7 - Décembre 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Pure Len vierge

     (Part Two)

             — Comment t’as dit ?

             — Len Price 3 !

             — Laine comme laine, bon d’accord, price comme leaderprice, et tri comme tri postal ?

             — Non, Boule, tri comme 3.

             — Comme le tree, alors !

             — Non, Bill, tri comme 3. Comme 3 Dog Night !

             Boule et Bill se regardent, consternés. Boule reprend :

             — Faut toujours que t’essaye de nous rabaisser, avenir du froc.

             — C’est plus fort que toi, pas vrai ?, renchérit Bill. T’es vraiment un sale mec... En plus t’uses de ta condescendance pour mieux nous embrouiller la dialectique.

             — Et nous comme deux pauv’ cons, on t’écoute pérorer..., soupire Boule.  Non mais t’as pas honte ? Tu t’prends pour quoi ?

             L’avenir du rock comprend que Boule et Bill ont tellement honte de pas connaître les Len Price 3 qu’ils tentent de retourner la situation à leur avantage.

             — Le prenez pas comme ça les gars. En plus, chuis sûr que ça vous botterait. Si vous voulez, j’peux vous prêter les disks ! Faites gaffe, c’est de la dynamite !

             — On n’a pas d’platine. Y sont-y sur Amazon ?

             — M’étonnerait. Y font pas d’la musique pour les cons. Y font du vinyle...

             — Bon, ça va ! Arrête avec tes anathèmes ! Tu commences à nous essorer la méningerie. Comment qu’y s’appellent déjà tes tri-machins ?

             — Len Price 3. Comme one two tri.

             Boule éclate de rire :

             — Non seulement t’es un sale con, mais tu sais même pas prononcer l’anglais. On dit pas tri, avenir du troc, mais frit. One two frit !

     

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             Il s’en passe des choses à Clochemerle ! Voilà que sort le nouvel album des Len Price 3 et ça plonge le petit hameau dans l’exaltation. Eh oui, comment peut-on espérer un album plus excitant que ce Misty Medway Magick ?

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             T’es hooké aussitôt «Margate Sand». C’est sans appel ! The Len Power ! Blow out total. T’as pas d’infos sur la pochette, alors tu te débrouilles avec les cuts. Tu tombes ensuite sur l’éclatant «Emily’s Shop». Ça joue dans tous les coins. Si tu cherches les grands albums, en voilà un ! Ils tapent en plein dans l’œil de la cocarde avec «Misty Medway». Ce sont les accords des Who, ils rentrent en plein dans le chou du lard-power de maximum r’n’b, t’as tout le raw de Pete Townshend. Rien de plus Whoish que ce Misty Medway. Ils entrent en concurrence directe avec les Spartan Dreggs de Wild Billy Childish. T’es encore effaré par cet «Arthur’s Whirlwind» tapé sec en mode wild Mod craze, c’est de la dynamite combinée à de l’Edgar Broughton Band et finalement, ça ne marche pas. Ils s’éloignent de leur pré carré. Ils amènent «Strange Love» en mode jerk de fuzz et tout rebascule dans la Mod craze avec «Gyspsy Magick». Ils mettent le paquet et t’as le killer solo de service. T’entends un riff de Dave Davies dans «Haw Haw’s Daughter». Terrific ! Ça explose au cul du Kent, et ça dégénère avec des accords des Stooges. Ils terminent avec un coup d’éclat nommé «If I Could Cheer You Up», une nouvelle crise de pure Mod craze. Wow, ça sent bon la cocarde bien fraîche.

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             Andy Morten qui a le bec fin leur consacre deux pages dans Shindig!. Il rencontre le frontman Glenn Page pour célébrer le 20e anniversaire du groupe et la parution du fringuant Misty Medway Magick. Et pouf, le Page y va franco de port : «I like The Beatles, Who and Kinks as much as the Ramones, Pistols and Clash, so there’s a variation in sound and textures.» Il ajoute qu’il écoute aussi du jazz, du blues et du dub. Le Page n’en revient pas d’exister depuis 20 ans. Il dit avoir survécu à un premier gig qui était un disaster : problème technique plus trous de mémoire.  Il détaille aussi sa relation de travail avec le boss de son nouveau label Wicked Cool, le gros Steven Van Zandt. Mais le cœur du sujet reste bien sûr Chatham, le fief de Wild Billy Childish. Le Page dit avoir joué avec les Buff Medways, Graham Day’s Gaolers et The Len Bright Combo. Il se dit aussi dingue de l’énergie des Headcoats - I wanna do THAT! - Il ajoute que Big Billy a dit du mal de Len Price 3 dans un book sur Medway, mais il s’est ensuite rapproché pour s’excuser. Coup de chapeau aussi à Graham Day qui est venu les féliciter un soir après un gig. Ils ont enregistré ensemble l’album Picture en 2010 et ils vont jouer avec les Prisoners dans le Nord du Kent en février 2026. This one is for Jacques.

    Signé : Cazengler, Laid Price 3

    Len Price 3. Misty Medway Magick. Wicked Cool Records 2025

    Andy Morten : Play Misty for me. Shindig! # 168 - October 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Ce n’est pas l’Evie qui manque

    (Part Two)

     

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             On a croisé Evie Sands l’an passé inside the goldmine, le temps de lui trousser un petit hommage et d’explorer sa discographie. Et éventuellement d’éprouver un enchantement bien réel. Vient de paraître I Can’t Let Go, une belle compile Ace qui rassemble tous les singles qu’elle a enregistrés entre 1963 et 1970, et là, attention, c’est de la dynamite. Pas tout, mais la période Blue Cat est explosive.

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             Pour mémoire, Blue Cat est le petit frère de Red Bird, label mythique fondé par Leiber & Stoller au Brill Building. Et donc Evie se retrouve dans les pattes des gens qui comptent parmi les plus intéressants de cette époque : Leiber & Stoller, Chip Taylor & Al Gorgoni. Sur Blue Cat, Leiber & Stoller ont déjà les Ad-Libs et Alvin Robinson. Chip indique qu’à l’époque, Evie a 15 ans. Elle se pointe au 1650 Broadway et monte directement au huitième étage pour enregistrer des bricoles. Coup de pot, Chip entend sa voix et s’exclame : «Wow! This girl can sing!». Alors avec Al ils décident de lui composer des hits. Chip trouve même qu’elle sonne comme une black - To me it was the ultimate find, just to be working with Evie Sands - Pendant la première session, Evie claque deux smashes épouvantables : «Take Me For A Little While» et «Run Home To Your Mama». Sur ces deux hits de forever, Evie a le raw d’Aretha et elle peut grimper là-haut, pas de problème. On se croirait chez Motown, ça monte extraordinairement bien en neige. Avec le Mama, elle fait de l’hard pop de Soul. C’est un petit chef-d’œuvre de rentre-dedans. Manque de pot, Leonard le renard chope un test-presssing de «Take Me For A Little While», flaire le jack-pot et l’enregistre aussi sec avec Jackie Ross sur Chess. Et ça sort avant le single d’Evie. La pauvre Evie est catastrophée. «Welcome to the music biz!», s’exclame-t-elle.

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             Evie, Chip et Al décident alors de retenter leur chance avec un autre hit single, «I Can’t Let Go»/«You’ve Got Me Up Tight». Evie rentre à nouveau dans le chou du lard d’«I Can’t Let Go», ça sonne comme un hit Motown et ça se développe merveilleusement, ça gratte à la cocote de basse et Evie décolle. Elle a encore une niaque incroyable sur «You’ve Got Me Up Tight». Dans ses liners, Jai Rathbone parle de «driving soul-pop masterpieces» et, pour la B-side, d’une «rocking and rhythmic little slice of garage soul». Pour tout le monde, ça devait être un hit. Mais Leiber & Stoller sont en train de se désengager du music biz et ce sont les Hollies qui vont décrocher le pompon avec leur cover d’«I Can’t Let Go». Evie sent qu’elle est poissarde : ces singles sont fabuleux, mais ce sont les autres qui tirent les marrons du feu.

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             Comme Blue Cat n’existe plus, Chip et Al vont bosser pour Cameo-Parkway qui a des hits avec Chubby Checker et Dee Dee Sharp. C’est Neil Bogart qui signe Evie. «Picture Me Gone» est encore une compo de Chip Taylor & Al Gorgoni. Evie te chante ça comme une reine. On l’entend dans son grand studio. Encore un flop, même si le single devient culte dans la Northen Soul anglaise. 

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             Chez Cameo, elle enregistre aussi une cover du «Love Of A Boy» de Burt, mais ça retombe comme un soufflé. Et puis voilà «Angel In The Morning». Bon ça va ! C’est pas non plus l’hit du siècle ! C’est l’heavy slowah de la catapulte orgasmique. En backing vocals, elle a Nick Ashford et Valerie Simpson. La pauvre Evie est en pleine phase sentimentale. Elle a perdu le rauch du Little While. Rathbone rappelle qu’«Angel In The Morning» fut proposé à Kathy McKord et à Connie Francis qui ont eu peur du côté tendancieux des paroles. Mais c’est Merrilee Rush qui aura du succès avec l’Angel. Et en Angleterre, PP Arnold va entrer dans le Top 30 avec l’Angel. La pauvre Evie est dépitée.

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             Par contre, «Billy Sunshine» sonne comme du full blown de Swinging London - A breezy and vibrant dancefloor classic - C’est heavy on the beat et tu jerkes. Mais Cameo se casse la gueule et Allen Klein l’avale. Evie, Chip et Al repartent à l’aventure.

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             Les voilà chez A&M. Le paradis. Les artistes y sont bien traités. C’est l’opposé de Chess et des autres rats d’égout. Evie est ravie - Artists and staff were treated fairly, honestly and well supported. Imagine that! - Tu te régales encore des arrangements de «Shadow In The Evening», gratté à l’ancienne avec une basse bien ronde. Elle chante encore l’«Until It’s Time For You To Go» de Buffy Sainte-Marie d’une voix de reine - I’m not a queen - Il y a Toni Wine dans les backings, la future femme de Chips Moman. L’Evie navigue dans les mêmes eaux que Sharon Tandy.

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             Et puis voilà l’autre hit faramineux d’Evie, «Any Way That You Want It», toujours du Chip & Al - If it’s love that you want/ Baby you’ve got it - L’Evie jette toute sa fabuleuse niaque dans la balance. Tu ne peux pas faire mieux. Evie dit qu’elle y gratte ses poux. Tina Mason avait déjà enregistré sa version d’Any Way en 1966, et la version des Troggs fut un smash en Angleterre. Evie finit par avoir un peu de succès aux États-Unis. Avec «Crazy Annie», elle se donne encore à fond et force l’admiration. La Crazy Annie en question est une personnage de Midnight Cowboy, où joue John Voight, le frère de Chip Taylor (qui s’appelle James Voight dans le civil). Elle crée encore de la magie dans l’écho du temps avec «Maybe Tomorrow», un hit signé Quincy Jones. C’est complètement hors de portée, elle éclate littéralement au firmament. Ce sera son dernier single pour A&M.

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             Elle dit alors qu’elle n’a pas encore enregistré d’album. Tous les hits qui précèdent sont des singles. Elle enregistre son premier album Any Way That You Want Me en 1970. On l’a salué inside the goldmine, Et puis ça explose encore avec «But You Know I Love You». C’est du pur jus de Mad Dogs & Englishmen. Elle revient ensuite dans Motown avec une nouvelle mouture de «Take Me For A Little While», histoire d’enfoncer son clou dans la paume du beat. C’est monumental, elle fait la nique aux Supremes. Elle est encore astronomique avec «It’s This I Am I Find», soutenue par des tempêtes de violons extrêmes. Tout dans cette période A&M est saturé de luxe, de beauté et de volupté. 

    Signé : Cazengler, Evie pressante

    Evie Sands. I Can’t Let Go. Ace Records 2025

     

     

    Killed by (Bass Drum Of) Death

     

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             Comme tu te méfies un peu de ce nom de groupe un peu ronflant, tu testes un album de milieu de parcours : Say I Won’t. Un bon point et deux mauvais points. Le bon point : ça sort sur Fat Possum, gage de qualité. Les mauvais points : la pochette n’est pas belle et c’est le binoclard des Black Keys qui produit l’album. Ces mecs des Black Keys n’en finissent plus de fourrer leur nez partout. Ils sont pires que Bono.

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    Maintenant qu’il est là, t’es bien obligé de l’écouter, le Say I Won’t. Au bout de deux cuts, tu comprends que t’auras du mal à les prendre au sérieux. C’est pas bon. Pourquoi c’est pas bon ? La voix n’est pas bonne. Les compos ne sont pas bonnes. On entend des échos d’un riff à la Spencer Davis Group dans «No Soul». Et puis, ils flirtent avec la new wave. Globalement, ça sonne comme de la mauvaise pop-rock. Il y a cependant des idées de son. Avec une vraie voix, ça passerait. Ils montent «No Doubt» sur un heavy bass drum of death, mais la voix est trop verte, trop vertueuse. On entend enfin un riff sexy dans le morceau titre, alors ils s’enfoncent dans le chou du lard et ça finit par sonner (enfin) comme une bénédiction, ça sonne bien gras et bien malencontreux. Ils regagnent la sortie avec un «Too Cold To Hold» de bonne stature, ce mec parvient à transformer sa voix et il riffe sans peur et sans reproche sur sa gratte. Ils ont un son très seventies, réactualisé par le big beurre. Ils savent faire bonne figure, after all.

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             Par contre, le premier album sans titre de Bass Drum Of Death est une petite bombe. John Barrett peut sonner à la fois comme les Pistols («Bad Reputation») et Nirvana («No Demons»). Eh oui, il sort les accords du Teen Spirit sur «No Demons», et il fait son p’tit Pistol avec «Bad Reputation», il y sonnerait presque comme l’early Johnny Rotten et derrière, ça cisaille à l’ancienne. Dès le «Wanna Be Forgotten» d’ouverture de bal, t’es fixé. T’as le vrai son, pas la daube des Black Keys  qu’on entend sur Say I Won’t. Ce «Wanna Be Forgotten» est saturé de power viscéral, c’est bardé à ras-bord de toute la bardasse du monde, un vrai chef-d’œuvre de blasting blast. T’en as le souffle court. John Barrett a une voix tellement verte qu’il a des accents de Marc Bolan sur «Fine Lies». Il renoue avec son fier ramshakle dans «Shattered Me». Puis il gratte «Such A Bore» sur les accords de «Gloria», l’animal connaît bien ses classiques, puis ça se barre dans le bush, les poussées de fièvre n’ont aucun secret pour lui. Il attaque «Crawling After You» à la bonne franquette, il chante dans la clameur de l’écho, mais le beurre new wave ruine un peu ses efforts. La structure de «White Fright» n’est pas bonne, trop pop indé, par contre, son solo se concasse atrocement, et ça se noie dans le son. T’applaudis des deux mains. Il pompe encore le riff du «Cannonball» des Breeders pour son «Way Out». Il te chante ça à l’écho sec. C’est de bonne guerre.    

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             Tu retrouves sensiblement les mêmes tenants et les mêmes aboutissants sur Rip This. John Barrett fait sonner son Bass Drum comme Nirvana avec «Sin Is In 10» : c’est submergé de power chords, t’as tout le grain du grunge. Et t’as pas mal d’énormités qui rôdent dans les parages, comme cet «Electric» d’ouverture de bal qui reste bien raw to the bone, avec toute l’ampleur de la petite clameur underground. Car c’est bien de cela dont il s’agit : l’underground. Son «Black Don’t Glow» a deux défauts : un, trop classique pour être honnête, et deux, déjà entendu 1000 fois. Mais le solo est incendiaire. Et malgré tous ses efforts, John Barrett peine à créer la sensation. Il regagne la sortie avec l’excellent «Route 69 (Yeah)». Il a quand même un truc qui force la sympathie. Il sait se montrer insistant. Pour en avoir le cœur net, il faut bien sûr écouter les autres albums.

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             Pas grand-chose à dire du Live And Let Die. C’est l’archétype du live qui ne fonctionne pas. On est aux antipodes de No Sleep Till Hammersmith, d’At Budokan et de Live At Leeds. On sent pourtant les affres du power trio dès «I Wanna Be Forgetten» et «No Soul». Ils savent te percuter l’occiput et gratter une cocote sévère. Ils visent la grosse déflagration. Le p’tit Barrett a de l’énergie, mais il reste dramatiquement prévisible. Ah c’est sûr qu’ils font remuer les têtes en concert, mais ça s’arrête là. Quand t’écoutes ce live, tu sais que ça va être long en concert. Il faut t’y préparer. Le mec n’est pas vraiment bon, mais il insiste, c’est sa seule chance de l’emporter. Et puis te retrouves le «No Demons» pompé sur le Teen Spirit de Nirvana. Leur truc ne marche pas.

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             T’arrives au cinquième album qui curieusement s’appelle Six et t’es toujours pas convaincu. Le p’tit Barrett cherche à créer la sensation, mais il n’a pas les épaules. Il cherche en permanence à passer en force, mais c’est dur d’écouter ça après Wednesday. S’il fallait résumer Bass Drum Of Death en une seule formule, ce serait ‘dru pour des prunes’. Ils n’inventent rien, mais ils tapent dans le dur. «Do Nothing» sonne comme du Dave Edmunds, tellement la structure est classique. T’as partout de la grosse énergie, mais pas de compo. Ça végète. Pas d’hit. Et puis soudain, l’album se réveille avec «Like A Knife» et sa belle entrée en matière. Enfin un cut qui sonne comme un hit, c’est une petite merveille de mid-tempo saturé de disto. Et un killer solo flash éclate au beau milieu du Sénégal. Le p’tit Barrett ramène enfin des éclairs de Zeus. Puis il traîne son «Zeroed Out» dans la boue et «Day Late Dollar Short» rappelle des bons souvenirs. Encore un killer killérique ! Le p’tit Barrett finit en mode 13th Floor avec «Night Ride», et t’es en plein dans le groove des Texans, les plans en escalier sont bien ceux de Stacy Sutherland.

             Par ici, on appelle ça un «travail préparatoire» : tu rapatries 5 albums, et tu les écoutes méticuleusement pour préparer le concert. Comme te l’a indiqué le Live And Let Die, tu t’attends au pire. Mais tu fanfaronnes en clamant que «sur scène c’est parfois mieux qu’en studio».

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             Les voilà qui arrivent sur scène. Ils appliquent la formule deux grattes/batteur. Mais ils ne sont pas les Gories. Et comme tu t’y attendais, tu passes à travers tous les cuts, un par un. Ça tourne en rond. T’as pas un seul cut qui décolle. Ils grattent leurs poux à la vie à la mort, mais ils n’ont ni la voix, ni les compos, ni le charisme. Ils n’ont rien. Ils te désespèrent. Tu te demandes ce que tu fous là. Si au moins le p’tit Barrett se roulait par terre, si au moins il tapait des covers du diable, si au moins il claquait des killer solos d’antho à Toto, si au moins il screamait à s’en arracher la glotte, fuck, tout ça pour rien ! Quel magnifique miroir aux alouettes ! C’est important de voir des groupes qui ne fonctionnent pas. Ça permet de mesurer l’écart qui existe avec ceux qui fonctionnent. Choisis bien ton camp, camarade.

    Signé : Cazengler, dream of death

    Bass Drum Of Death. Le 106. Rouen (76). 23 janvier 2026

    Bass Drum Of Death. Bass Drum Of Death. Innovative Leisure Records 2013    

    Bass Drum Of Death. Rip This. Innovative Leisure Records 2014

    Bass Drum Of Death. Say I Won’t. Fat Possum Records 2023

    Bass Drum Of Death. Live And Let Die. Cobraside Distribution Inc 2024

    Bass Drum Of Death. Six. Cobraside Distribution Inc 2025

     

     

    *

             Certains groupes arborent fièrement leur couleur, ils hissent le drapeau rouge ou l’étamine noire, parfois les deux ensemble. Bref, ils ne chichitent pas, ils dédaignent poser leur cul entre deux chaises, ce sont des radicaux, bientôt pour se débarrasser d’eux on leur accolera l’étiquette de terroristes. Les menottes aux mains, les pieds entravés, un bâillon sur la bouche et une balle dans le cœur. Avant que cela n’arrive, écoutons-les, soutenons-les. Car ils seront le dernier rempart.

    A FEU ET A SANG

    THE RED RIDING

    (Bandcamp / Janvier 2026)

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                    Ni pochette design, ni couve dessin, un oriflamme  dessein,  l’est simple comme un uppercut, taper : votre comprenette direct à la gueule, ne vous méprenez pas ce n’est pas le petit chaperon rouge qui s’en va batifoler dans les prés, c’est le méchant loup, le vrai, celui qui arpente les grands boulevards insurrectionnels, celui qui fait peur aux adultes, et qui enchante les esprits rebelles. Le message est clair : Frappez d’abord, Prévenez ensuite.

    En avant ! : méfiez-vous z’y vont mollo-rock au début, petite rythmique imitation sixties, z’avez le chant qui déboule vite, c’est un peu la mémoire des luttes, les années quarante, les quatre-vingt, les quatre-vingt-dix, toujours le même combat contre les fascistes, le ventre de la bête n’est pas mort. Ils parlent du passé pour mieux évoquer le présent. A feu et à sang : en pleine insurrection, on se croirait en 68 chandelles, ou en des années postérieures, l’envie de tout changer, le désir de tout détruire, chantent en chœur pour se donner de l’allant, la batterie ne presse pas le pas, elle martèle les pavés, pourquoi se presser, la fin est connue, au final ce sont les enragés qui vont trinquer, prenez garde parfois les cendres froides se métamorphosent en semences. Désolé ! : rythme endiablé, imaginez des couleurs vives pour peindre la misère de la vie quotidienne, un hymne à l’insoumission individuelle toutefois exemplaire. Haine du travail, mépris de la vie conjugale étriquée, refus des idéologies castratrices qui  passent une muselière à votre révolte. Faut-il trouver étrange que ce morceau soit plus explosif que le précédent qui nous plongeait en pleine insurrection. Non nous sommes à l’intérieur de la marmite qui accumule la poudre noire de la révolte. C’était mieux demain : comprendre que hier n’a pas disparu, non pas un adieu à ceux qui sont tombés, les noms des camarades et des compagnons sont égrenés, mais un salut à la vie, le rythme est vif même si une guitare larmoie discrètement, rappel des heures chaudes, des grands flamboiements, aujourd’hui disparus, faut vivre avec la grande histoire qui  s’immisce dans nos vies étriquées. Tout va bien : c’était mieux demain mais aujourd’hui c’est pire, de l’anti-phrase c’est parfait, ça commence comme anti-fachisme, anti-police, anti-patrons et anti-multi-nationales, z’y mettent du coeur pour balancer leur désespoir joyeusement désespéré. C’est peut-être parce qu’en creux ils inscrivent les têtes de chapitre d’un anti-programme à écrire et à mettre en application… Sans tarder.

             Un opus roboratif, du rock à textes vindicatifs, ne cherchez pas le dernier solo qui tue destiné à révolutionner le rock’n’roll. C’est dans votre tête qu’il faut activer le changement et changer de cap. De préférence choisissez celui des tempêtes !

    Damie Chad.

     

    *

    C’était il y a longtemps, j’avais quatorze ans. Je lus Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac. La lecture me transporta. Encore aujourd’hui ce bref roman continue à me hanter. J’ai tout de suite cherché à comprendre, non pas le sens littéral, l’histoire est assez simple, mais l’impression qu’elle suscita en moi. J’ai cherché, je n’ai rien trouvé. Ce récit imaginaire, il vaudrait mieux dire ce récit imaginal, restait comme auréolé d’un étrange mystère. Je ne fus pas sans tarder après quelques recherches à m’apercevoir qu’un de ses personnages avait vraiment existé. Il s’agit du peintre : Nicolas Poussin. Le dictionnaire Larousse n’était guère bavard à son sujet. Toutefois j’eus la chance, c’était peut-être une malédiction, de trouver la représentation d’un de ses tableaux dans un livre de  classe : la toile du tombeau nommée Et ego in Arcadia. Cette inscription latine même traduite m’intriguait. Que voulait-elle dire au juste ?

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    L’année suivante, j’étais en classe de troisième, le professeur de latin nous initia à l’œuvre de Virgile. Une intuition me vint de je ne sais où : selon moi il existait un rapport évident entre les Bucoliques de Virgile et cette inscription. Qui bien entendu n’est présente dans aucun des ouvrages du poëte romain.

    Plus tard j’appris que ce tableau de Poussin est un élément de ce que l’on a appelle ‘’ Le mystère du trésor de Rennes le Château’’. L’existence hypothétique de ce trésor ne m’intéresse guère, mais le mystère : oui. Pour ceux qui connaissent cette affaire je rajouterai deux faits : Paul Valéry a traduit les Bucoliques de Virgile. Stéphane Mallarmé, que Valéry vénérait, fit paraître en 1877 un étrange ouvrage, alimentaire et pédagogique, intitulé Les Mots Anglais

    Nous n’irons pas plus loin. Or un groupe de metal français, de Clermont-Ferrand, a consacré un album un peu plus qu’allusif à Rennes-le-Château…

    LE RÊVE ET LA VIE

    SANS ROI

     (Chapitre XII Productions / Octobre 2025)

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    Pour s’en convaincre il suffit de regarder la couve de cet album.  La silhouette de la tour qui en occupe la partie droite n’est autre que celle de la Tour Magdala du domaine de l’abbé Saunière. La comparaison avec quelques photos de Rennes-le-Château sur le net  vous en apportera la preuve. Pour l’individu et le serpent nous verrons plus loin.

    Par contre le lecteur ne pourra pas rester insensible au monogramme du Christ, ce signe qui apparut à Constantin (In hoc signo vinces = par ce signe tu vaincras) qui représente les lettres grecques : Chi = X et Rho = P, les deux premières lettres de Christ en grec. Sur l’insigne de Constantin s’étalent les lettres Alpha et Omega la première et la dernière lettre de l’alphabet grec d’où la célèbre parole du Christ : ‘’Je suis le début et la fin’’.  

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    Notre groupe n’a pas hésité à remplacer l’Alpha et l’Omega par ses propres initiales S(ans) R(oi). Ne criez pas à la profanation, réfléchissez plutôt ce que peut signifier Sans Roi lorsque l’on fait allusion au Christ-Roi…

    Enfin cerise sur le gâteau, cette espèce de vitrail qui représente un navire : certains affirmeront que la relation est évidente entre la tour Magdala(= Madeleine) et Sainte Madeleine qui aurait débarqué pas très loin de Rennes-le-Château après la crucifixion du Christ… Pour moi je renverrai au recueil des Poésies de Mallarmé, ne cherchez pas bien loin, lisez juste le premier poème : Salut.

    Si cette présence christique vous interroge, souriez : l’affaire de Rennes-le-Château n’est-elle pas parfois nommée : le mystère des trois curés !
    Arnaud Ranty : vocals / Adam DSX : bass, vocals / Pierre "U" Librini : guitar /  Manon Chatillon : Guitar / Gustave "Zweihänder" Heitz : drums, vocals.

    Love’s Secret Domain : vous attendez de la musique, vous avez droit à un discours, vous vous croyez dans un film du seizième siècle avec un astrologue, il aurait un accent à la Léonard de Vinci qui garderait ses intonations italiennes en s’exprimant en notre langue, il nous enseigne la paix et la sagesse que nous prodiguera la contemplation des étoiles… se lève alors une déferlante sonore de bon aloi qui emporte tout, une batterie tape-à-l’œil, qui peu à peu impose un rythme binaire que des giclées de guitares sauvages rompent et finissent par emporter le morceau, que d’inventions, un serpent qui se tortille dont vous vous demandez quelle direction il va finir par prendre. A première écoute nous sommes loin de Rennes-le-Château, il est inutile de vous raccrocher aux petites branches en déclarant que le domaine est celui de l’Abbé Saunière et l’amour dont il est question serait celui des rapports sexuels qu’il entretiendrait avec Marie Denarnaud, sa jeune servante peu morganatique… D’autres pontifieront que cette interprétation ancillaire est trop terre à terre parce que le texte est trop ‘’poétique’’ pour se rapporter à une simple femme de chair et d’os, ils parleront d’éternel féminin et de Marie Madeleine et de son étreinte cosmique avec le Christ, tirons vite la sonnette aux sornettes ! Revenons aux fondamentaux : nous sommes d’emblée dans un texte gnostique, de ces sectes proto-chrétiennes baignées d’influences platoniciennes et néo-platoniciennes qui partaient du principe que tous les chemins sont bons, sans aucune assistance ecclésiale, pour s’élever vers la divinité. Ce désir actant est symbolisé sur la pochette du CD par la présence du serpent aux anneaux d’or qui s’entremêle avec les pas du personnage.  La voie du serpent serait-elle le chemin… Metanoïa : En tout cas vous avez une guitare qui s’entremêle à la batterie comme un motif oriental, comme un serpent qui progresse sur son chemin. Etrange comme ce chant  très marécageux se révèle comme l’élément fondamental du morceau, la parole, ici le vocal, n’est-elle pas le logos qui explicite le monde. Amusons-nous, traduisons metanoïa qui signifie coupure conceptuelle par après l’inouï, ici le changement intellectuel, la rupture spirituelle est nommée comme une chute. Laissez le pauvre diable sous son bénitier dans l’Eglise de Rennes-le-Château, il s’agit d’une chute en soi-même, notons que dans l’infinité de toutes choses, la chute désigne tout aussi bien une ascension. Mais tout aussi bien, une dilution, symbolisée par la mort du Christ, celui qui comme Gérard de Nerval a traversé deux fois vainqueur l’Achéron de la mort. Bain lustral qui vous invite à une grande humilité, à un dépouillement total.

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    Liber novus : autant le dire d’emblée ce morceau est totalement fou, une pierre, une gemme, une améthyste arrachée à la couronne de l’Ange déchu, ou pourquoi pas au trône de Dieu ? Pas du tout, un rubis sculpté dans le rouge de la couverture d’un livre écrit et dessiné par un être humain des plus respectables. Carl Gustav Young. Auteur du Livre Rouge, dont la réalisation a succédé à celle du Livre Noir, nous reconnaissons les deux couleurs fondamentales de l’alchimie… L’on ne résume pas la pensée de Jung en quelques lignes. Disons que pour Jung au fond de nous gît l’immémorialité de notre présence mutique et mythique au monde. L’individu se doit de pénétrer en ce lieu pour accéder aussi bien à sa  connaissance qu’à celle du monde. Ci-dessous vous trouvez une image tirée du Livre Rouge, la ressemblance avec le personnage de la couve du CD,

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    pour ne pas dire l’inspiration, est flagrante. Nous y revenons plus loin. La fin du morceau est une parfaite introduction au morceau suivant. Lecture d’un passage de Jung, cette fois lu sans cet accent italien que maintenant toutefois  nous mettons en relation non plus avec Léonard de Vinci mais avec Dante, avec sa Divine Comédie un bouquin qui descend au plus bas pour arriver au plus haut, dans lequel nous sommes accueillis - quelle surprise ! - par Virgile. Le rêve et la vie : musique joyeuse, elle irait très bien pour accompagner la nef des fous. Le vocal nous arrache aux certitudes. La vie est un cirque, le rêve est le seul chemin qui nous permette d’ordonner le monde en entrant en communication avec l’infrangible structure du monde. Encore une fois pensons à Nerval, au chaos de sa vie et à la lumière noire irradiant de ses Chimères qui nous mène aux rivages idéens de la réalité mythique d’un monde en perpétuelle migration vers lui-même. Sur la couve ce n’est pas l’homme qui regarde la forteresse de l’âme mais la forteresse qui dirige un œil de lumière vers lui. Un va-et-vient entre nous et nous. Terribilis est locus iste : cette inscription est inscrite au-dessus de l’entrée de l’église de Rennes-le-Château. Ici l’on ne rit plus. L’on hurle de désespoir et d’incompréhension, grêle de growl, malgré toutes nos connaissances, la mort est au bout du chemin, quel que soit le chemin que l’on ait choisi, le vocal semble s’étrangler est-ce de peur ou de rage, sarabande folle, ronde interminable, les initiés n’ont pas un sort plus enviable que les autres, l’ascèse de la recherche ne nous épargne pas de mourir. Peut-être parce que nous sommes déjà morts, et nous sommes revenus, ce qui ne nous empêchera point de mourir une seconde fois. Serait-ce parce que nous sommes déjà immortels... Vivre avec l’Invisible : le côté positif des choses, musique un tantinet grandiloquente, l’on rentre dans le dur, notre première mort ne nous at-elle pas  doté de pouvoirs magistraux, Jim Morrison cet enfonceur de doors n’a-t-il pas clamé qu’il était le roi lézard ( voie du serpent) et qu’il pouvait faire n’importe quoi, tous les chemins de l’Ether nous sont ouverts, nous pouvons pénétrer au cœur du microcosme comme celui du macrocosme, la musique sans parole gorgée de savoir devient sentencieuse, pour revenir à une satiété tourbillonnaire, nous sommes un miroir du monde qui se mire en nous. La voix italienne revient, elle nous apprend que puisque nous sommes en communication avec l’Invisible, nous recevrons des informations de l’Invisible. Jouons à Jacque Chancel et sa fameuse interrogation : Et Dieu dans tout ça ? J’espère qu’il a gardé mon numéro de téléphone ! The art of dreaming : j’ai été un peu goguenard, je reçois une réponse, pas de dieu mais du groupe. Un peu didactique dans sa formulation comme dans son vecteur musical, l’on martèle les mots autant que la musique, l’on rajoute un peu de majesté et quelques arabesques sonores. Le final est particulièrement réussi. Le message est clair, il faut savoir rêver. Surtout ne pas céder aux stupides et prétentieuses  interprétations freudiennes des images qui se bousculent dans votre tête durant votre sommeil. L’art du rêve n’est pas un rêve d’art, l’art du rêve est un art comme l’art équestre  ou l’art de la danse. Une discipline qui maîtrise votre esprit en le mettant au contact de ce que Jung appelle l’âme. La molécule de l’esprit :  bousculade de basse, cliquetis clopinant, ondées phoniques mouvante, la voix nous ramène aux origines humaines, il est une manière de pousser les portes de l’invisible, depuis des millénaires l’Homme a utilisé des substances psychotiques, le groupe n’hésite pas à citer en toutes lettres  la  diméthyltryptamine, hallucinogène ancestral qui permet de voyager dans les étoiles, celles du ciel et parmi les nôtres intérieures, certains racontent qu’elles les transportent jusqu’aux rivages de la mort, mais chacun traduit ses expériences avec ses propres mots et connaissances singulières, Sans Roi parle d’ascension vers le divin, le morceau s’achève sur des cliquètements de plus en plus incertains, censés signifier l’infini de la nuit cosmique qui effacerait toute l’humanité résiduelle qui émanerait de nous. Viduité absolue de notre conscience en osmose totale avec le vide absolu.

             Un album surprenant. Paul Valéry nous enseigné que le sens et le son doivent tous deux céder la place à son alter égo.

             Le motif de Rennes-le-Château n’est guère prépondérant, il est employé comme un marqueur énigmatique. Il y aurait une autre manière de chroniquer cet album, l’on peut analyser chacun des huit – chiffre de l’infini -  morceaux  en tant qu’étape du long processus alchimique.  Une troisième manière consisterait à s’en référer amplement à la pensée jungienne.

             Mais cet opus ne sort pas de nulle part. Il est le troisième élément qui clôt une trilogie. Nous avons affaire à une démarche raisonnée. Que certains, jugeront déraisonnée. Tout dépend si vous avez l’esprit ancré dans la terre ou dans les étoiles. Quoi qu’il en soit, nous reviendrons très prochainement sur les deux premiers tableaux de cette trilogie. A savoir : L’esprit et la Matière (2023) et Alchimie du Scorpion (2024). Mais ce n’est que le début d’un plan prémédité, cette première trilogie sera suivie de deux autres.

             La semaine dernière nous avons employé la notion de meta-metal, Sans Roi colle parfaitement à ce concept.

             Une entreprise follement originale. Prométhéenne. Mais le feu qu’ils dérobent produit une couronne de flammes noires. De lumière noire.

    Damie Chad.

     

    *

    Chose promise, chose due ! Nous passons au deuxième volet de la première trilogie de Sans Roi. Dans certains rituels marcher à reculons n’est en rien une marque de recul !

    ALCHIMIE DU SCORPION

    SANS ROI

    (Bandcamp / 2024)

             Il existe un autre rituel, celui du franchissement des cercles. De la périphérie vers le centre. Parfois il faut rebrousser chemin. Car les cercles voisins ne communiquent pas obligatoirement. Un labyrinthe possède des chambres hermétiquement closes par lesquelles il faut absolument passer. Ainsi dans ma chronique de Le rêve et la vie, je me suis focalisé sur la couve du CD. Ensuite j’ai sauté dans le disque lui-même oubliant tout en haut de la couverture les deux mots en lettres majuscules qui crèvent les yeux. Sans Roi. Quel drôle de nom, quelle bizarre prétention de se prétendre sans roi tout en faisant remarquer cette absence de monarque. Serait-on en présence de nostalgiques royalistes ! Une revendication politique en quelque sorte.

             Les gnostiques posent l’existence de deux Dieux, le premier est inconnaissable et inatteignable. Mais son existence n’en est pas moins la possibilité de ses hypostases, totalement séparées de lui. Pour la petite histoire, nous ne sommes pas très loin d’une espèce de personnification, d’une divinisation, du moteur immobile d’Aristote. C’est donc un deuxième Dieu souvent nommé le Démiurge qui aurait créé la matière. Certains le vénèrent, d’autres le haïssent de les avoir englobés dans ce sale pétrin matériel.

    Beaucoup de gnostiques révèrent le premier Dieu, totalement impuissant puisque totalement refermé sur sa propre puissance. Il est dans l’incapacité totale de porter secours aux hommes enchâssés dans une gangue de matière extrêmement gluante. Ce premier Dieu est comme un Roi sans couronne, sans royaume, sans armée, sans sujet. Les gnostiques sont comme leur Dieu, pire ils n’ont même pas de Roi. Une espèce d’identification par la négative qui leur a permis de se définir sans prononcer le nom de leur Dieu qui évidemment n’a pas de nom. Ils ne pouvaient pas s’auréoler de l’appellation ‘’sans dieu’’ qui aurait été au pire une absurdité, au mieux une déclaration d’athéisme. N’oublions pas que les sectes gnostiques se forment dans les milieux juifs sensibles au message de  l’annonce de la venue du Christ. Or ce Christ qui n’était qu’un homme ne pouvait pas être en même un dieu, car il aurait été un dieu mortel, c’est-à dire un mortel… D’où la nécessité d’un Dieu qui ne soit habité d’aucune tare humaine et même de toute attache avec la création entrevue non pas comme la fabrication par un dieu de la matière inférieure à sa propre divinité, mais comprise comme une diminution, un amoindrissement de la puissance divine. Une espèce de dieu en toc, peu satisfaisant pour les assoiffés de Dieu !  L’Eglise catholique instituera le Christ en Dieu d’amour, les gnostiques préfèrent le sexe à l’amour !

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    Nous avons, voici une dizaine d’années et même plus chroniqué un livre de Pacôme Thiellement sur Led Zeppelin. Soyons précis : sur les aspects occultes du Dirigeable. Car si les riffs de Jimmy Page sont étincelants sa pensée est beaucoup plus obscure…En 2017, Thiellement a sorti un livre qui fera tilt dans les lecteurs de cette chronique : La Victoire des Sans Roi. Révolution Gnostique. Je résume grossièrement : la pop culture n’est que la continuation et le triomphe sous une autre forme de l’expression de la pensée gnostique. Thiellement est très sympathique mais il n’est pas Carl  Gustav Jung. Il est toutefois l’un des rares à faire référence aux écrits de Raymond Abellio.

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    Il est temps de nous pencher sur la couve du CD. Artworkée à partir d’une gravure intitulée L’âme du Scorpion de Pierre-Yves Trémois. Né en 1921, mort en 2020, Trémois appelé à devenir peintre et dessinateur a eu la chance de naître dans une famille de bonnes accointances avec le monde de l’art… Son œuvre est immense, elle mérite le détour. Il a notamment illustré L’Après-midi d’un Faune de Stéphane Mallarmé.

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    Il est intéressant de regarder le traitement que Sans Roi a fait subir à l’œuvre de Trémois. Ne déplorons pas l’étrange grille d’hiéroglyphes sur laquelle ils ont déposé le dessin du peintre réalisé, quel hasard, à l’encre noire. Ces motifs de fond ne sont pas étrangers à la manière de Trémois, qui n’hésite pas à employer l’écriture mathématique, pour signifier que nous ne regardons pas l’univers mais que nous le décodons avec notre propre langage.  Autrement dit nous ne percevons pas l’univers mais notre propre interprétation phénoménale. Pour la figure elle-même une ressemblance s’impose : ne sommes-nous pas face à la face de la lune.  Malgré sa pâleur l’on a envie  de dire lune noire. Noirceur  magnifiée par le scorpion. Animal porteur de mort. Que fait-elle notre bestiole peu ragoûtante, ne s’apprête-telle pas à dévorer l’étoile noire. Il n’est pas inutile de penser au dernier, l’adjectif ultime conviendrait mieux, album de David Bowie intitulé Blackstar. Manque de respect de Sans Roi envers la douce et printanière Phoébé, elle est aussi le symbole de la peu ragoûtante Hécate, ne voici-t-il pas notre pleine lune dument enchaînée. Ce qui lui donne un peu  l’aspect d’une araignée à six pattes, et je ne sais pas pourquoi  à une amibe. Dans le premier cas pensez à notre engluement dans la matière, et dans le second à la chaîne de transformation du vivant qui part de l’amibe pour réaliser un être humain. Bref à un processus d’extraction ou d’amélioration. Deux opérations marquées du sceau de l’alchimie. Pour faire la jonction entre Pierre Yves Trémois et Sans Roi, forgeons le mot valise : âlmchimie. Cette bestiole répugnante aurait donc  une âme !

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    Soyons balzacien, ou ne soyons rien. Le lecteur lira La Recherche de l’Absolu du grand Honoré avant de se lancer dans une quête alchimiste. Dans la vie, parfois il faut des garde-fous pour s’accrocher à sa propre folie. Profitons-en pour nous approcher des recherches de Josef Hoëné Wronski, le mathématicien dissident.

    Prima materia : première surprise, le morceau ne commence pas en musique mais par une introduction parlée. Deuxième surprise, le titre nous met sur la voie de l’alchimie traditionnelle, nous pensions à la matière noire. Celle qui doit servir de base aux différentes manipulations de l’Adepte, quelle est-elle cette première matière noire : d’infinies propositions ont été proposées, elles vont des résidus solidifiés de lie de vin au fond des barriques de vin jusqu’aux excrément humains, certains préfèrent les différents liquides sécrétés par les corps  lors de copulations sexuelles, sans doute sont-elles plus faciles à trouver et plus agréables à susciter, ce dernier exemple vous ravit-il, notre professeur n’en dit mot, le matériel de base dont il conseille l’emploi sont les vingt-deux arcanes du tarot, l’alchimie est avant tout un travail intellectuel. Un parcours initiatique, vous êtes la première carte du tarot, le fou, l’innocent, l’idiot utile, nommez-le comme vous le voulez, de fait la materia prima c’est vous, qui vu votre état larvaire avez intérêt à vous améliorer, et votre parcours consiste en cette métamorphose, le voyage n’est pas sans danger, case Treize bonjour la Mort, case seize, je la cite par rapport à la couve du troisième album de la trilogie Le Rêve & la Vie : c’est la Tour, qui représente le chaos et la révélation, au bout du chemin vous avez atteint la pierre philosophale qui n’est autre que vous-même qui êtes devenu le miroir dans lequel Dieu peut vous regarder. Dans ses nuits durant lesquelles il creuse le vers des Noces d’Hérodiade au bout desquels il trouve le néant, Mallarmé confie à un ami que regardant dans le miroir, il s’aperçoit que l’image de son visage que le miroir devrait lui renvoyer est absente. En conclurez-vous que Dieu est mort… Comme par hasard le texte qui transcrit cette expérience est Igitur( = donc) à vous de tirer la conséquence et l’expérience est relatée sous le sous-titre : La folie d’Elbehnon. Il est temps de passer  à l’écoute de la musique : oui la violence du morceau est surprenante, et le vocal semble dégurgiter le monde entier, la musique frôle le noise, ce morceau est une terreur, que nous conte-t-il, nous le résumerons en un seul mot, un des plus courts et des plus communs de la langue française : la copule ‘’et’’ : parce que le tout et le rien, la paradoxale alliance des contraires, le voyage du serpent dans les herbes mouillées de la rosée du chaos, le protocole de toutes les étapes alchimiques qui se succèdent, chacune étant le néant de l’autre, qu’elle soit antérieure ou postérieure, tout est mêlé et chacun des ingrédients factuels vise à sa solitude phénoménale. Donc : nécessité de la séparation. Alchimie du scorpion : ambiance sombre, les guitares tissent des voiles funèbres, plaquent des panneaux funèbres, à la gloire du scorpion, le grand dissociateur -  Valéry usait du terme de Gladiator, Rimbaud prophétisait la venue des Horribles Travailleurs – acte de destruction nécessaire, défloration de ce qui est,  nécessité des vierges folles, pensez aux Noces d’Hérodiade,   Narcisse brise son propre miroir pour échapper à son reflet,  Narcisse n’est que le double du scorpion, qui n’est que notre double, après cet ouragan, doctement le professeur conclue cet épisode brutal : ‘’ Le plus grand travail du scorpion c’est la désidentification’’, il continue son discours, il a dit l’essentiel, il cause des scories psychiques qui encombrent votre cerveau, mais notre attention est retenue par ce glas qui ponctue son exposé, et la tornade reprend en plus violente, en plus échelée, une véritable chevauchée de

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    Walkyries électriques. Knight of cups : arcane mineure dévolue aux destins individuels, le type du chercheur anonyme qui se met en route vers un royaume mythique qui serait, que l’on ne trouvera qu’au fond de soi, le moment de sa mort. Une musique, pas reposée, celui qui vit dans son rêve n’est-il pas heureux, le vocal s’emballe, l’on sent l’enthousiasme et la fureur car tout compte fait il faudrait ne pas rester enfermé en soi-même, que les pinces du scorpion viennent cisailler cette carapace protectrice qui nous empêche aussi de triompher. Sarabande déjantée, personne ne va plus loin que soi-même. All flows, nothing stays : discordances, elles vous tombent dessus comme le couperet de la guillotine, combien de fois devons-nous mourir à nous-mêmes, nous séparer de nous-même, dur combat, dur duel, contre le dragon qui n’est que le serpent ondoyant de nos métamorphoses successives, nous pourrions ne plus avoir la force de nous relever, de passer le seuil, de rester bloqué en nous-même, chaque victoire peut être suivie de la défaite la plus amère. Enfin rentrer à la maison, celle qui n’est pas nous-même qui nous permet de nous perdre en l’altérité charnelle du monde. Ora et labora : l’on entend une voix serait-ce celle de Janus qui dans la pièce de Villiers de l’Ile Adam instruit Axel, et tout de suite au travail, l’on se précipite, l’on refait le chemin, on épuise le possible de chaque arcane, quel amoncellement sonore, quelle somptuosité, c’est comme si nous courions sur la crête du serpent ouroboros en lui arrachant les écailles une par une, intense labeur que de faire le tour du monde et un tour dans sa tête. Que ne faut-il accomplir pour être le grand dissociateur ! The lovers : danse sacrée, brouhaha, exubérance amoureuse, vocal et background luttent pour prendre la meilleure place, luxe de la luxure, l’amour ne suffit pas il doit cohabiter avec le désir, deux chemins différents, ce n’est la copule et mais la copulation avec, se réunir c’est aussi affirmer la bipolarité, dans l’étreinte pour mieux s’appartenir, c’est jouir autant du feu de l’embrasement bilatéral que se retrouver dans la solitude de son feu personnel,  ronde de sorcières, guitares en folie, la batterie essaie de suivre le rythme qu’elle a impulsé tant la tête lui tourne. Débordement euphorique. Heptalion : on avait le couple l’on ne s’attendait pas si rapidement à nous retrouver à écouter un prêtre conseillant les époux.  L’est vrai que sept est un chiffre sacré et que Seth est un Dieu puissant. Laissons-là nos élucubrations, l’officiant est bien gentil mais il semble davantage se préoccuper de la mère que du père, et bientôt son regard se tourne en exclusivité vers l’enfant à naître. Nous avons adoré le scorpion séparateur et voici que les deux se sont réunis et ont donné lieu à un, à un tout-un, faudra-t-il appelé maître scorpion pour qu’il dissocie une fois de plus cet homonculus avant qu’il soit homologué en tant qu’être parfait. Prépondérance pianistique, hurlements ou braillements d’enfant en bas-âge, folie générale dans la nurserie, quelle est cette ribambelle de gosses hurleurs, est-ce que la multiplication équivaut à  un démembrement.  Multiplié par sept égale-t-il mutilé par Seth. Occult love phenomena : nous ne sommes pas sortis des tourments amoureux. Un pied dans l’infini, un pied dans la vie, le tout en hurlant à plein poumon, ne suis-je pas deux en un seul, c’est ainsi que moi, que je, j’ai traversé les deux mondes, l’exotérique et l’occulte, à l’autre bout de moi-même ne me se suis-je pas retrouvé, un autre homme bien plus chargé de souvenirs et de connaissances que  celui que je suis et que je ne suis pas. Pourquoi croyez-vous que le vocal étire si longuement les syllabes, sans doute parce qu’il n’y a pas de mot assez grand pour contenir mes deux postulations. La neuvième arcane : nous avons déjà parler de Led

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    Zeppelin, c’est le moment de ressortir le IV et de l’ouvrir pour nous trouver face à la reproduction du neuvième arcane du tarot, ce vieillard courbé, un peu bringuebalant, l’on a envie de lui glisser un banc, et pourquoi marche-t-il avec cette lanterne allumée, est-il comme Diogène, cherche-t-il un homme, non il l’a déjà trouvé, c’est lui-même deux en un puisqu’il y a lui et la connaissance figurée par cette lanterne, chant de triomphe,  farandole métaphysique, victoire du scorpion, il a réussi à séparer l’homme et la connaissance, défaite du scorpion, il sont tout de même unis en un seul, l’Adepte est réalisé, par le chemin initiatique qu’il a suivi, par le chemin opératif qui l’a unifié en lui-même. Quelle puissance secrète porte-t-il ?

             Rock’n’rollement parlant je préfère ce deuxième tome de la trilogie au troisième. Une outrance sonore beaucoup plus forte. Il est davantage complexe, il court sur deux cimes à la fois : le tarot et l’alchimie. Les deux titres peuvent être commentés selon ces deux modalités.

             Difficile de trouver mieux dans la production française actuelle !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 436: KR'TNT ! 436 : ANDRE WILLIAMS / MICK HARVEY / ROCKABILLY GENERATION NEWS / AMN'ZIK / HOWLIN' JAWS / IDHAÏ ÔM / REDHOT TRIO / THE RED RIDING / THE RED RIDING

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 436

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    31 / 10 / 2019

     

    ANDRE WILLIAMS / MICK HARVEY

    ROCKABILLY GENERATION NEWS / AMN'ZIK

    HOWLIN' JAWS / IDHAÏ ÔM / REDHOT TRIO

    THE RED RIDING / TONY MARLOW

     

    Dédé la praline - Part Two

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    De tous les grands artistes noirs des Amériques, Andre Williams est l’un des rares qui ait su opérer ce qu’on pourrait appeler le cross-over. Il laisse à la postérité une œuvre complète qui couvre avec un égal bonheur le R&B, le doo-wop, la country, la Soul et le garage. Quelle que fut l’époque, Andre Williams sut rester hot et tous ceux qui eurent le privilège de le voir sur scène gardent de ses shows un souvenir lumineux. Il sut se montrer aussi charismatique que Screamin’ Jay Hawkins, aussi singulier que Captain Beefheart, aussi décisif que Mick Collins avec lequel il s’entendait d’ailleurs très bien.

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    Andre Williams parle très bien de lui dans un long texte intitulé «The true story of Andre Williams in his own words». Il explique par exemple que depuis sa plus tendre enfance, il a appris à se protéger du bullshit - I’ve always been clever and knew how to stay out of bullshit - Il est en partie élevé par son grand-père en Alabama puis il rejoint son père qui travaille dans une aciérie de Chicago. Pour éviter la maison de correction, il s’engage dans la Navy à 15 ans en se faisant passer pour son frère, et quand l’arnaque est découverte, il passe en cour martiale et se prend dans la barbe une pige de pénitencier. Il débarque ensuite à Detroit, invité par un copain de la Navy et tombe par hasard sur un Talent Show. Il s’inscrit et gagne le concours. C’est là qu’il devient Mr Rhythm et qu’il signe un contrat avec Fortune Records en 1955, à l’âge de 19 ans. Il enregistre son premier Fortune single, «Going Down To Tijuana», en hommage aux Coasters qu’il admire. Les patrons de Fortune aiment bien Dédé - They were always very good to me - Et puis bien sûr, il y a Nolan Strong - Nolan Strong was The Motherfucker, man - et il ajoute : «If there was no Nolan there wouldn’t be no Smokey Robinson, no basic Detroit sound.» Il dit qu’il aimerait bien pouvoir chanter «The Way You Dog Me Around», mais c’est trop haut. Il réussira quand même à la chanter sur son dernier album, Don’t Ever Give Up.

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    S’il fallait choisir un album dans sa discographie, ça pourrait bien être le fameux Silky enregistré en 1998 avec Mick Collins et Dan Kroha, un album qu’on appelle aussi l’album de la main au cul. Retournez la pochette et vous tomberez sur un Dédé la praline souriant, sapé comme un milord, et c’est ce mec qu’on prendrait pour un crooner qui va sonner les cloches du pauvre Detroit Sound qui ne demandait rien à personne, bing bong, et ce dès l’effarance métallique d’«Agile Mobile & Hostile». Mick Collins y taille des tortillettes dans la matière du groove, et tenez-vous bien, ce fabuleux drive est monté sur un simple riff garage. On reste l’effervescence maximaliste avec «I Wanna Be Your Favorite Pair Of Pajamas», tout aussi vivace et coriace, très toxique. On peut dire de Dédé et de Mick Collins que les deux font la paire. Le troisième coup de Jarnac silky se trouve en B : «Car With The Star». On croirait entendre les Gories, derrière ça joue un peu comme Chuck, à la grosse attaque. Quelle belle leçon de maintien ! Franchement Dédé ne saurait imaginer de meilleur backing-band. N’oublions pas l’excellent «Bring Me Back My Car Unstripped» quasi battu aux tambours du Bronx. Forcément, ça sonne encore comme un cut des Gories. C’est aussi sur cet album qu’on trouve le fameux «Let Me Put It In» d’un niveau égal aux grandes heures de Screamin’ Jay Hawkins. Baby, baby ! Dédé met le paquet, il explose de désir orgasmique en mille morceaux.

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    L’autre grand album classique d’Andre Williams est bien sûr Black Godfather paru en l’an 2000. Quel album ! Il va tout seul sur l’île déserte. Toute la crème de la crème du gratin dauphinois s’est invitée sur cet album, à commencer par Jon Spencer qui fait l’intro et qui embraye sur le morceau titre - Andre Williams ! Godfather ! - Les trois JSBX scandent Godfather sur un énorme groove urbain et Jon Spencer passe un coup de vrille histoire de créer un peu d’hystérie. Mick Collins est aussi de la partie, cette fois avec les Dirtbombs. Véritable coup de génie que ce «Watcha Gonna Do» - I sure did love you - et soudain Mick Collins part en vrille de fuzz ultraïque. Les Dirtbombs resteront les rois de la clameur sonique jusqu’à la fin des temps. On assiste à une violente montée de fièvre, ce diable de Dédé sait rocker l’os du genou. On retrouve les Dirtbombs en B sur «You Got It And I Want It», un vieux hit du Dédé d’avant. Quelle pétaudière ! Pat Pantano bat ça comme plâtre. On peut dire qu’à Detroit ils savent battre. Et Dédé se jette dans la bataille avec un héroïsme surnaturel. L’autre hit du disk est le fameux «The Dealer The Peeler And The Stealer». Ce sont les Compulsive Gamblers qui accompagnent Dédé sur ce coup-là - Just take my money honey - Jack et Greg montent un coup de transe hypno qui va rester dans les annales. La quatrième équipe invitée sur cet album, ce sont les Countdowns de Brian Waters qui deviendront plus tard Flash Express. Ils accompagnent Dédé sur l’excellent «Freak Blues» joué à l’extrême intensité du beat palpitant, ça pulse au long cours et soudain ça explose avec un Dédé qui part comme une fusée, alors que Steve McKay passe un solo de free digne de «Fun House». Brian Waters monte aussi un coup extraordinaire de fast groove dans «Montana Slim» - Well here is a guy way down Montana - Dédé part en jive et le solo de Brian Waters sonne comme un solo de kazoo. Dédé finit son cut à la folie pure, au chat perché explosif. À l’époque, il a traumatisé pas mal de gens avec cet album.

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    Les deux autres albums d’Andre Williams absolument indispensables sont Red Dirt et Bait And Switch. Red Dirt, car c’est l’album d’une certaine ‘nostalgie’, celle d’un temps où Dédé bambin voyageait à bord du camion qui l’emmenait et qui le ramenait des champs. Gamin, il vivait en Alabama et travaillait aux champs, comme des centaines de milliers d’autres petits nègres de sa génération - I was born in Bessemer, Alabama, so I have never had it easy, but thanks to Hank Williams, Waylon Jennings, Patsy Cline, Hank Snow and other great recording artists, I was able to survive the hot sun. (...) I love country music and will always keep it in my heart - Il tape «Weapons Of Mass Destruction» sur un groove à la Dealer, mais dans un environnement country et finit au joli chat perché de la désaille. Sur cet album, il est accompagné par les excellents Sadies. «I’m An Old Man» sonne comme un gros shoot d’Americana joué dans une ambiance de saloon. Le «Psycho» qu’on trouve ici n’est pas celui des Sonics, mais un fantastique balladif d’ambiance Sady - Oh mama/ Why don’t you wkae up - Il termine avec l’excellent «My Sister Stole My Woman» et les Sadies chargent la barque, on peut leur faire confiance. C’est aussi sur cet album qu’on trouve une magistrale version de «Busted» popularisé par Ray Charles dans le monde et par Schmoll en France. Dédé lui administre un shoot de grosse intensité dramatique.

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    Bait And Switch, c’est le versant Norton d’Andre Williams, un label qui non seulement défendait ses artistes comme certains libraires défendent des auteurs, mais qui s’est aussi arrangé pour que ces albums - ceux d’Andre Williams comme ceux d’Hazil Adkins ou de Rudy Ray Moore - deviennent légendaires. L’album grouille littéralement d’énormités à commencer par le «Detroit Michigan» d’ouverture de bal. Matt Verta-Ray gratte sa gratte et derrière Dédé, les Four Dollars swinguent de doo du wop. Stupéfiant ! Il duette ensuite avec Rudy Ray Moore sur «I Ain’t Guilty». C’est le duo mythique de Norton. En B, on en trouve un autre : Dédé et Ronnie Spector qui swinguent le vieux «It’s Gonna Work Out Fine» d’Ike Turner. Hit idéal, et d’autant plus idéal qu’il est servi par deux des interprètes les plus âprement géniaux de leur temps. Tiens encore un duo d’enfer avec the Mighty Hannibal pour «Put That Skillet Away». Admirable balladif saxé de frais et joué avec la pire des nonchalances. C’est Marcus The Carcass, le bassman des A-Bones, qu’on entend chevaucher le dragon de «Sting It Bang It And Give It Cab Fare Home». Nous ne sommes pas au bout de nos surprises car Robert Quine fait son apparition dans «Head First». Tous ces invités prestigieux finissent par donner à Bait And Switch un aspect surréaliste.

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    Norton avait déjà commencé à tenter le diable avec Greasy, l’album de la résurrection d’un Dédé qu’on croyait définitivement perdu, car il était à la rue. On tenait à l’époque cet album pour mythique, rien que par la présence de Dick Taylor. On l’entend riffer derrière Dédé dans «Daddy Rolling Stone». C’est un peu comme si on entendait deux mauvaises graines monter un coup. Le vieux Dick refait des siennes dans «Back To Tijuana». Il s’y fend d’un beau solo et gratte des accords à la tagada mexicana. Dédé renoue avec son vieux doo-wop dans «I’m So High». Les El Dorados swinguent bien le bop. En B, Dédé s’en va faire son Screamin’ Jay Hawkins avec «The Bells», ça se termine en mode doo-wop avec des cloches. En prime, Dédé chiale comme une madeleine. Il nous swingue ensuite un groove de comedy act intitulé «Mother Fuyer». Il chante ça du coin de la bouche avec une chaleur virile de vieux séducteur. Quel artiste ! Puis il passe naturellement au heavy blues saturé d’harmo avec «Put A Chain On It» et Dick Taylor rehausse le tout d’un très beau solo. On appelle ça une conjonction de talents. En fin de cut, Dédé s’énerve à coups de shit your mouth. Il n’a rien perdu de sa vigueur. D’ailleurs, on voit sur la photo de pochette qu’il rayonne de bonne santé.

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    L’autre grand label défendeur d’Andre Williams, c’est Bloodshot, basé à Chicago. Disons que Can You Deal With It ?, That’s All I Need, Hoods And Shades et I Wanna Go Back To Detroit City constituent la période ‘classique’ d’Andre Williams. Ces quatre albums correspondent en gros à la période où Dédé tournait pas mal en France. Des quatre, le Can You Deal With It ? enregistré à la Nouvelle Orleans est le plus dense. On y retrouve Monsieur Quintron à l’orgue. Dès le morceau titre d’ouverture de bal, big Dédé pique l’une de ces belles crises de power surge dont il a le secret et une certaine Romana King envoie les yeah ! Il fait ensuite un joli duo avec elle et ça donne un très beau groove de la Nouvelle Orleans digne de Marie Lavaux. Avec «Pray For Your Daughter», Dédé nous propose un joli singalong de bon aloi graissé aux renvois de chœurs à la ramasse de la rascasse. Cet album est littéralement hanté par des riffs d’orgue. Nouveau coup de power surnaturel dans «If You Leave Me». En fin de B, deux autres grooves magiques guettent l’imprudent voyageur : «Your Woman» doté du pulsatif africain de la Cité de la Mort, et «Can’t Take ‘Em Off». Le groove magique lui va à ravir.

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    Les trois autres albums Bloodshot ont pour particularité d’être produits par Matthew Smith, le mec d’Outrageous Cherry qui produisit Nathaniel Mayer à la fin de sa vie. Sur That’s All I Need, on croise aussi des gens comme Dennis Coffey et Troy Gregory. Pas étonnant qu’un cut comme «America» sonne comme un classique du Detroit Sound. «Just Call Me» rappelle le «White Dress» de Nathaniel Mayer. Pas surprenant, car c’est un son typique de Matthew Smith. Excellent groove de Call me babe. Mais tous les cuts ne sont pas forcément renversants. Le morceau titre qui ouvre le bal de la B est une sorte de confession. Dédé avoue qu’il n’a pas besoin de grand chose, au fond - I don’t need much - Il lui suffit juste de garder la tête hors de l’eau - Just one step abve poverty/ Just enough to survive - C’est un album très intimiste, en vérité. On sent une sorte de proximité. Il fait un peu de funk avec «There Ain’t No Such Thing As Good Dope» et termine avec les confessions d’«Amends» - I love my gal ?/ No no no...

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    On retrouve quasiment le même son sur Hoods And Shades. Jim Diamond et Dennis Coffey jouent sur l’excellent «Dirt». Coffey passe un solo d’acou qui laisse coi. Ces deux grands guitaristes de Detroit que sont Coffey et Smith se partagent le gâteau. Derrière Dédé, ça joue plus que de raison. Sacré coup de funky business que cet «I’ve Got Money On My Mind» co-écrit par Dennis Coffey. On sent bien le vétéran de toutes les guerres à l’œuvre dans ces descentes de paliers superbes. On a même un morceau titre joué au groove d’acou, très ambiancier. En B, on trouve deux hommages : à Tony Joe White» avec «Mojo Hannah» et à Swamp Dogg avec «Swamp Dogg’s Hot Spot», mais rien n’est moins sûr, car Dédé nous rappe l’histoire d’un Swamp Dogg qui n’est pas forcément celui qu’on croit.

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    On note aussi que les albums Bloodshot sont beaucoup moins denses que ceux de la période Norton ou In The Red. Dan Kroha refait son apparition sur I Wanna Go Back To Detroit City. Sweet et Kroha tapent «Times» au slow groove de Detroit, sans fournir le moindre effort. Dédé fait son boogaloo avec «Meet Me At The Graveyard». Oui, ça sent un peu la fin. Cet album est en fait l’avant dernier de sa longue carrière. Le seul cut qui sort du lot est celui qui ouvre la B, «Detroit (I’m So Glad I Stayed)». Dédé screame à la voix blanche sur un admirable retour de stomp. Derrière, tout le monde fait les chœurs. On sent une grosse ambiance compatissante. C’est le dernier raout du vieux Dédé. Il règle ses comptes dans «Hall Of Fame» - I’ve spent time in jail/ I’ll never be invited in the Hall of Fame/ But still consider myself a winner - Et il ajoute le bouleversant «And this coming from the heart of Andre/ Kiss off !» On entend encore Dennis Coffey jouer de l’acou derrière Dédé dans «I Don’t Like You No More», et puis voilà, on peut ranger l’album.

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    Live ? Oui, il existe deux albums et on peut y aller les yeux fermés : Hot As Hell avec les Sadies et Live At The World Famous Vera Club avec Green Hornet. On y retrouve sensiblement les mêmes cuts, du style «Car With The Star». Avec les Sadies, ça tourne à la pointe de vitesse, et avec l’Hornet Olaf, ça vire un big mish-mash - I’m a bad motherfucker - Du style «Agile Mobile Hostile», joué au heavy beat garage avec les Sadies et gratté sec avec l’Hornet, mais on est loin de Mick Collins. Du style «I Wanna Be Your Favorite Pair Of Pajamas», embarqué au beat du diable par les Sadies et tapé au shuffle de garage apoplectique par l’Hornet.

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    Côté Sadies, on trouve une fantastique version de «She’s Alright». Les frères Good mettent le paquet, poussant la musicalité du backing dans les orties avec un violon. Côté Hornet, on trouve une excellente version de «You Got It And I Want It», du big Dédé Stuff travaillé au son sec. Ils terminent avec un «Hallelujah» qui frise le Dealer, car ça joue au claqué de riff raff et ça relance à la sévère, avec un big shuffle d’orgue à la Brian Auger, ah comme c’est bon !

    Côté albums ‘classiques’, on peut en citer encore trois, sortis sur les labels différents : Aphrodisiac, paru en 2006, Night And Day en 2012 et Life la même année.

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    Pas de hits sur Aphrodisiac, mais du son. On sent le souffle dès «Hold Up» - What’s my name ? et les chœurs font : Andre Williams ! - Les mecs s’amusent bien derrière Dédé. Il enchaîne avec «Do You remember», un groove joyeux emmené à l’orgue d’allure joviale. Ils tapent là dans une sorte de Samba pa ti. Dédé adore chalouper joue contre joue. C’est un album qui laissait indifférent à la première écoute et qui se réécoute avec un réel plaisir. «I’m Not Worthy» sonne comme un groove tentateur et ça sonne presque carribéen. Puis il tape son «Prove It To Me» au groove de forcené, oh I try, but you just don’t understand, les filles sont folles, show me what you got. Que d’énergie dans cet album ! Il chante de plus en plus à l’édentée, comme le montre «I Don’t Need Mary». Il shake son shook en profondeur avec la foi du charbonnier, il faut voir le cacochyme suprême de ses élans, il bouffe la pop et tout le saint-frusquin. Dans «Three Sisters», il se tape les trois sœurs en même temps. Il est comme Jimi Hendrix, il lui en faut plusieurs à la fois. Dédé s’amuse avec toutes les conneries. Il ne s’assagira jamais. Il termine cet album attachant avec «I Can See». Il sort son gros baryton et lance un baby retentissant - What you’ve done to me, font les chœurs de filles lascives, symboles de perdition. Dédé chante du haut de sa chaire de power viril maximaliste. Il chante à l’arrache de géant de l’Alabama.

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    Sur la pochette de Night And Day, Dédé semble un peu hilare. Il retrouve les Sadies et tout un tas de luminaries, du style Dan Kroha, Jon Spencer, Jon Langford et Matt Verta-Ray. L’album peine un peu à éclore, on sent une certaine fatigue dans la voix du vieil homme. Il nous sonne enfin les cloches avec «Bored» - I don’t do drugs no more/ But I will If I have to/ Don’t take anything from me/ Gimme some grease and rocks - Extraordinaire, Jon Spencer pousse des Oh comme au temps du Black Godfather. Puis Dédé règle ses comptes avec le Mississippi dans «Mississippi & Joliet» - Keep yout ass out of Mississippi/ And of a couple of places/ Where they don’t like niggers - Nouveau coup de génie en B avec «One Eyed Jack», fabuleux groove à la sauce Dealer monté sur un beat hypno de bad motherfucker et hanté à un moment par un violon. Ça sent bon les Sadies et donc ça ultra-joue avec le groove de big bad Dédé en couche supérieure. On entend plus loin une certaine Sally Timms duetter avec Dédé dans «That’s My Desire» et ça se termine en groove à la Tony Joe White avec «Me & My Dog» - And nobody here/ Just me and my dog/ She’s gone - Ça monte bien sûr très vite en température.

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    Belle pochette que celle de Life : Dédé le dandy s’adresse à vous directement. On retrouve sur cet album l’équipe de Detroit, Matthew Sweet et Jim Diamond. Sweet n’en finit plus de recréer ses ambiances à la Nathaniel Mayer. C’est exactement le même son. Dédé démarre son «But’n» comme «Pass The Biscuit» : «Scuse me please...» Il s’en prend à Obama dans «Blame It On Oboma» et se fend d’un joli coup de fétichisme avec «Heels» - Please walk mama - On se croirait dans Le Journal d’Une Femme de Chambre d’Octave Mirbeau. La perle se niche en B : une reprise musclée de son vieux «Shake A Tail Feather». Tout le Detroit Sound y monte à la surface. Avec «Ty The Fly», il nous fait une petite leçon de morale : «Ty ate so much that he was too fat to fly.» Avec la romantica éplorée d’«It’s Only You That I Love», il n’en finit plus de rappeler à quel point il aime les femmes et prévient ensuite la compagnie avec «Don’t Kick My Dog» - Lookah here, listen baby - Matthew Sweet installe un heavy groove et Dédé y va de bon cour : «You can kick my wife/ Kick my life/ Kick my car/ But don’t kick my dog.»

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    Si on aime le rap et Swamp Dogg, on peut aller écouter le premier album d’Andre Wiliams, Directly From The Streets, paru en 1990. Sur la pochette, Dédé a des faux airs de Joey Starr. Côté son, c’est du street rap of funky strut - Gimme that good ass - Dédé rime le cul avec le beat et ouvre la voie. Il existe aussi un split d’Andre Williams & The Goldstars avec King Salami. Les Goldstars sont des vieux compagnons de route de Dédé et dans «Nightclub», Nash Kato fait une apparition : il envoie ses chœurs de night & day avec une classe épouvantable. Dédé insiste pour entrer - Nightclub/ Let me in/ It’s cold outside - Il termine sa face avec «The Hard Way», un joli groove de Soul joué au classic American sound, bien soutenu aux chœurs.

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    L’autre gros secteur de l’œuvre d’Andre Williams, ce sont les compiles. Oui, car avant de devenir le Dédé qu’on connaît, il enregistrait sur l’un des plus anciens labels de Detroit, Fortune Records. Il produisait aussi pas mal de gens à droite et à gauche, pour Motown, Duke et d’autres. Les compilateurs s’en sont donc donné à cœur joie. Les quatre principales compiles sont les fameux Grease Soul Volume 1 & 2, Detroit Soul Volume 3 & 4. C’est là sur ces quatre albums que se niche l’antique génie foutraque d’Andre Williams. Les deux premiers sont 100% Fortune et tirés d’une vraie collection de singles rassemblée par l’un des plus anciens fans d’Andre Williams qui se trouve être un Français.

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    Grâce à lui, on peut entendre cet incroyable ramassis de singles, tiens à commencer par «Going Down To Tujuana», vieux mambo de doo-doo wahhh monté sur une orchestration rudimentaire, des chœurs de ouah-ouah et une petite guitare se glisse subrepticement dans le groove. On appelle ça un son. Et là, on est hooké. Dédé fait parfois intervenir un sax à la traînasse de la rascasse. Dans «Mozelle», il demande à Mozelle de revenir et ça swingue au meilleur mambo de Detroit City. Il fait sonner le «Bobbie Jean» de Chuck comme un mambo de bonne Fortune et quand on arrive en B, on tombe émerveillé sur «Baconfat» - When I was down in Tennessee/ Got a new dance they call Baconfat - Et là, ça swingue - Neh neh neh help yourslf - On le voit aussi taper dans le heavy groove de round midnite avec «Feel So Good» et revenir au mambo avec «Mean Jean», mais il le swingue à l’Africaine, avec des congas de Congo Square.

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    On monte encore d’un cran avec le Volume 2, et ce dès «The Greasy Chicken», pus jus de comedy act down in Mexico, il fait la poule de cot cot codec et rivalise d’ardeur avec les Coasters. «Pass The Biscuits Please» vaut pour un véritable coup de génie. Plus loin, un cut comme «Hey Country Girl» réveille de vieilles envies de danser dans des boums. En B, le «Mmm Andre Williams Is Mmmovin’» vaut pour un classic Dédé jive de bonne Fortune. «Georgia My Is Movin’» rendrait un juke heureux et l’excellent «I Wanna Know Why» sonne comme «Sometimes After A While». Ça se termine avec un «I Still Love You» digne de «Sea Cruise» et ce n’est pas peu dire !

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    Ça se corse terriblement avec les Detroit Soul Volume 3 & 4. Il commence par faire miauler Pussycat sur un fond de groove à la Junior Walker. On est à Detroit, baby, ne l’oublions pas. On tombe aussi sur de beaux instros, Dédé adore l’ambiancier. Et puis voilà l’un de ses premiers gros hits, «You Got It And I Want It». Il chauffe les pénates du R&B le plus raw qui soit. Puis avec «I Can’t Stop Cryin’», il fait son Screamin’ Jay. Il en a les moyens. On a là une admirable débinade de slow groove chauffé par des chœurs de filles intermittentes. Il revient au comedy act avec «Peal Time» : c’est un dialogue entre father and son, about a girl who’s a pearl/ Are you sure son ? Il passe au dancing groove fabuleusement orchestré avec «Humpin’ Bumpin’ & Thumpin’» et «The Stroke». C’est en B qu’apparaît l’énorme «Shake A Tail Feather», vieux classique de juke, franchement digne des Isley Brothers - Do the twist/ Do the swim/ C’mon - Avec «It’s Gonna Be Fine In 69», on passe au slow groove d’alligator shoes - You know what ? - Quelle classe ! Il raconte qu’il va se payer une bague. On voit enfin Johnny Sayles emmener «The Concentration» en enfer. Solide romp de r’n’b digne de Wilson Pickett, le mec est un bon, il ya-yate jusqu’au bout de la nuit.

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    Des quatre volumes, le quatrième est sans doute le plus intense. Dédé duette avec Jo Ann Garrett dans «A Rockin’ Good Way» et ça grimpe directement dans le très haut niveau. Andre Williams a le génie de l’orbite groovytale. Avec «Pig Snoots Pt 1», on a ce qu’on appelle la crème du Detroit groove, monté sur un drumbeat extrêmement tonique. Le Pt 2 est tout aussi imparable. Il faut aussi écouter absolument cet «Uhuru (African Twist)» tapé aux clap-hands avec du Eya Eya Hey en plein pot cadré serré. Et qui retrouve-t-on en B ? Sir Mack Rice, avec la première mouture de «Mustang Sally», avant que Wilson Pickett ne s’en empare. Sir Mack Rice swingue sa Sally avec une sorte de bringueballe de vieille boîte rouillée. C’est tout simplement admirable de nonchalance. Puis on passe à l’excellent «Inky Dinky Wang Dang Doo» des Dramatics, mené par une voix d’ange, comme chez les Tempts. On s’effare d’une telle élégance de la Soul. Nouveau coup de génie avec «Chicken Thighs» - Some folks like to eat the neck/ Some folks like to eat on the back - Il fait du culinaire - Yes come in here/ Serve it to me/ That’s what I like/ I’ll give my right arm for a thigh/ Cook it !/ Cook it ! - C’est absolument dément - Oooh serve it to me/ That’s what I like/ Chicken thighs ! - Jeannette Williams vient gueuler «Hound Dog» et passe en force avec «Stiff». On se régale aussi du «Funky Judge» de Bull & The Matadors. C’est excellent car ils adressent un gros clin d’œil à Shorty Long. C’est littéralement infesté de swing. Ah quelle leçon de funk !

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    Deux autres compiles complètent un peu le panorama des origines du Detroit Grease : Rib Tips & Pig Snoots paru en 2000 et Red Beans And Biscuits en 2004. «Rib Tips» sonne comme un hit de Junior Walker, nul doute, roudoudoute. On recroise inévitablement les beaux hits des quatre compiles françaises : «You Got It And I Want It», «Pearl Time» (Dad she can do the pearl !/ Sounds good son) et l’énorme «Chicken Thighs» - Cook it ! Cook it ! - On entend aussi des filles bien délurées sur «Pig Snoots» et une version superbe d’«I Heard It Through The Grapevine». Et avec des instros comme «Hard Hustling» et «Soul Party A Gogo», ça jazze dans la balance à Balmoral.

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    Sur Red Beans, on trouve l’excellent «I’m The Rock», heavy groove d’anticipation urbaine, monté sur un rif de basse traînard comme un soudard à deux sous. Quasi mythique. On trouve aussi une version instro du merveilleux «Pass The Biscuits ‘67», et un «Andre’s Thang» visité par l’esprit rageur de Junior Walker. Les Green Berets accompagnent Dédé sur «I Miss You So», solide romp de groove qui renvoie au heavy stuff des Tempts. Ça se termine avec l’excellent «Baby Baby Oh Baby», encore du big beat à la Dédé. Tout ce qu’il entreprend n’est que du roule ma poule, que du roulez bon temps.

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    C’est avec une certaine émotion qu’on met le dernier album d’Andre Williams sur la platine, histoire de lui dire adieu dans les formes. Sur la pochette de Don’t Ever Give Up paru en 2017, on voit qu’il a pris un sacré coup de vieux, mais il paraît encore solide sous son chapeau blanc. En tous les cas, son regard défie la mort. On ne trouve pas de hits sur cet album fatidique, seulement des grooves rampants comme «Dirty Mac Stinky Dog», avec des chœurs qui servent bien le mystère du groove, comme autrefois les vestales servaient les mystères de Delphes. Les trois filles font véritablement la grandeur du cut. Le morceau titre est un instro qu’on écoute en se régalant et Dédé termine l’A avec un vieux hit de Nolan Strong, «The Way You Dog Me Around». C’est pour lui une façon de revenir aux sources, c’est-à-dire au temps de Fortune Records et de Miss Devora Brown. Dédé nous chante ça aux petits oignons de l’émotion suprême. Le cut le plus émouvant est celui qui ouvre le bal fatal de la B : «Bury Me Deep» - When I die/ I want/ Six female/ And I want a pink hearse/ And twelve dead roses/ And 20 foot grave/ And a statue of Elvis Presley/ Two country & western singers/ And a flag of every enemy country - Et il rappelle son motto : «Bury me deep.» Il passe à l’intimisme le plus troublant avec «One Side Of The Bed». Cette brute n’en finira plus d’édifier les édifices. Il chante aussi l’une des ces comptines dont il a le secret, «Three Blind Mice» et le voyage terrestre d’Andre Williams s’achève avec «Through Your Uprights». Une certaine Meschiya Lake chante un gospel de fin de non-recevoir sur un joli shuffle d’orgue, hallelujah ! Hallelujah ! C’est swingué à la vie à la mort de la mortadelle et bien sûr, c’est, à l’image du grand Dédé Williams, solide comme un poncif.

    Signé : Cazengler, Dédé pipé

    Andre Williams. Directly From The Streets. SDEG Records 1990

    Andre Williams. Greasy. Norton Records 1996

    Andre Williams. Silky. In The Red Recordings 1998

    Andre Williams & The Sadies. Red Dirt. Sonic RendezVous 1999

    Andre Williams & The Sadies. Hot As Hell. Nest Of Vipers Records 1999

    Andre Williams. Black Godfather. In The Red Recordings 2000

    Andre Williams. Bait And Switch. Norton Records 2001

    Andre Williams & Green Hornet. Live At The World Famous Vera Club. Norton Records 2003

    Andre Williams & The Diplomats Of Solid Sound. Aphrodisiac. Vampi Soul 2006

    Andre Williams & The New Orleans Hellhounds. Can You Deal With It ? Bloodshot Records 2008

    Andre Williams. That’s All I Need. Bloodshot Records 2010

    Andre Williams. Hoods And Shades. Bloodshot Records 2012

    Andre Williams & The Sadies. Night And Day. Yep Roc Records 2012

    Andre Williams & The Goldstars. Be Fast Records 2012

    Andre Williams. Life. Alive Records 2012

    Andre Williams. I Wanna Go Back To Detroit City. Bloodshot Records 2016

    Andre Williams. Don’t Ever Give Up. Pravda Records 2017

    Andre Williams. Rib Tips & Pig Snoots. Soul-Tay-Shus Recordings 2000

    Andre Williams & The Out Of Sighters. Red Beans And Biscuits. Soul-Tay-Shus Recordings 2004

    Andre Williams. Grease Soul Volume 1.

    Andre Williams. Grease Soul Volume 2.

    Andre Williams. Detroit Soul Volume 3. Detroit 2002

    Andre Williams. Detroit Soul Volume 4. Detroit 2002

     

    Mick Harvey tout compris

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    Membre éminent des Bad Seeds, Mick Harvey s’est ingénié vingt ans durant à rallumer la flamme gainsbourrienne. Quatre albums extrêmement brûlants en témoignent. Cela faisant, il ne manque pas de rouvrir dans les cœurs flétris d’antiques blessures. Quand on a vécu aussi intimement avec l’onction gainsbourrienne, force est d’admettre qu’on marque le coup. Harvey ne sévit pas que sur disque, il sévit aussi sur scène et le voilà donc en Normandie pour chanter Gainsbourg, bien au chaud, dans la petite salle d’un club qui ne doit rien au Kangourou Club.

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    James Johnston de Gallon Drunk l’accompagne à l’orgue, ainsi que Xanthe Waite qu’on entend ici et là sur deux des quatre albums extrêmement brûlants. Derrière l’homme à la tête d’Harvey, une section rythmique à toute épreuve prend en charge les drives de jazz et les pompes de pop, et puis un délicieux quatuor de violons juvéniles vient par intermittence contribuer au ré-allumage d’anciennes magies de type «Initials BB» ou «69 Année Érotique».

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    Mick Harvey ne se soucie que de ceci : recréer sur scène la spectaculaire beauté de l’univers gainsbourrien. Le bougre se montre adroit car il démarre en tablatant son «Requiem Pour Un Con» et il enchaîne avec l’infamant pulsatif des «P’tits Trous», même s’il les chante en Anglais. La translation donne «The Ticket Puncher». Pour une fois l’élégance n’est pas dans le bon sens. L’homme à la tête d’Harvey estomaque par la véracité de sa foi viscérale. Il n’est bien sûr pas question de mettre son prodigieux aplomb en doute, même si l’on sait, au plus profond de soi, que personne ne chantera jamais aussi bien les chansons de Gainsbourg que Gainsbourg lui-même.

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    Le vieil Harvey reviendra plus tard du jive de jazz gainsbourrien avec «Couleur Café» («Coffee Colour») et «New York USA», avec des chœurs qui font si bien le so high, oh so high. À la lumière de ces exploits, on mesure encore mieux le génie de Serge Gainsbourg. Lui et Léo Ferré suffiraient amplement à remplir une vie. Alors pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ?

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    Extrêmement désirable, Xanthe Waite incarne l’autre dimension du mythe gainsbourien : son goût pour les très belles femmes. Tous les antisémites de France devaient enrager de voir Gainsbarre se taper les plus belles femmes de son temps : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Juliette Gréco ou encore France Gall. Xanthe Waite ne dépare pas dans cette galerie de portraits. C’est elle qui chante «Poupée De Cire Poupée de Son» («Puppet Of Wax») et même si elle ne dispose pas du sucré de la divine France Gall, elle sort une version pop extrêmement endiablée qu’on retrouve sur l’album Intoxicated Women. Frisson garanti. C’est elle aussi qui se tape «Harley Davidson» et qui duette avec le vieil Harvey sur «Bonnie & Clyde».

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    Ah quelle collection de hits suprêmes ! On peut dire qu’ils ont su marquer leur époque et enrichir les âmes, comme le font tous les grands hits pop, que ce soient ceux des Beatles ou des Beach Boys. Elle se sort pas trop mal des hits mineurs comme «Contact» ou «Don’t Say A Thing». Pendant le rappel, Mick Harvey aura l’élégance de proposer «La Javanaise» et de laisser le public chanter les fins de couplets - Ne vous déplaise/ En dansant la Javanaise/ Nous nous aimions/ Le temps d’une/ Chanson - et bien sûr, c’est le meilleur moyen de porter l’émotion à son comble, car il n’est pas de chanson plus belle, plus poétique, plus élégante et plus mordeuse de cœur que cette divine Javanaise. Gainsbourg nous broyait même l’âme avec cette chanson. Fallait-il qu’il aime Prévert pour écrire des choses aussi parfaites ! Vous le constaterez par vous-mêmes en ressortant n’importe quel recueil de poèmes de l’étagère, l’art de Jacques Prévert reste l’une des plus belles formes d’expression humaine.

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    Mick Harvey entame son chemin de croix en 1995 avec Intoxicated Man. Il n’y va pas avec le dos de la cuillère puisqu’il démarre sur «69 Erotic Year», qu’il susurre d’une voix d’anis d’Annie qui aime les sucettes à l’anis. Du bout de la langue, il fait tinter l’écho du point G dans le gras du grave. Admirable chef-d’œuvre du succion. Il y croit comme une folle, sixty nine ! Il monte ensuite en puissance en vroomant «Harley Davidson». Il tape ça au puissant London heavy rock. Anita Lane vient faire sa B.B. C’est le hit suprême, comme dirait Joséphin Péladan. C’est une pluie de fureur fury et de justesse justy, I go ! Même le morceau titre se révèle inespéré de justesse pythagorienne. Mick Harvey a décidément tout compris. Il craque bien le crackle erotic avec «The Sun Directly Overhead». Bien vu Mick. Il chante ça à la sourdine aveugle de baryton baryté. Et on est loin d’avoir épuisé toutes les surprises de cet album indiciblement toxique. Il nous groove «The Barrel Of My 45» à la dégringolade, il pisse et il pète en descendant chez Kate, demented battage de back-up office avec du big bad blast. Anita Lane revient sucer la sucette de «Ford Mustang» et Mick rameute les congas de Congo Square pour un «New York USA» de petite fortune. Comme on attend encore des miracles, en voici un : «Bonnie & Clyde», juste et bon comme un roi carolingien, chargé de son à gogo, Mick Harvey chante au cœur de la mélodie et c’est léché aux violonades définitives. L’Harvey et la Lane rallument d’antiques brasiers. L’Harvey chante tout dans la matière, il y croit dur comme fer. Il gratte l’accord d’«I Have Come To Tell You I’m Going» et chante comme dans un rêve gainsbourrien. Il redore le blason de l’idéal romantique, avec du goodbye qui scintille et du yes I love you qui luit à la lune. On tombe en pâmoison - You remember the good times - Il termine avec un abominable shoot de power surge, au pire steel de Sheffield, avec «Initials BB», le hit anglophile par excellence. Quand on vous dit que Mick Harvey tout compris, c’est qu’il Harvey tout compris.

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    Le bougre récidive deux ans plus tard avec Pink Elephants. Coup de génie immédiat avec «Requiem» qu’il groove au London mood, c’est-à-dire au hot shit d’electro-blast. Pas de pitié pour les cons - Stupid cunt ! - C’est d’ailleurs l’objet du Requiem for a cunt. Il ose ensuite taper dans le nec plus ultra avec «The Javanese» qu’il délite avec soin - Javane/ Ze ! - C’est un bonheur que de l’entendre chanter ça. Mick Harvey en fait une espèce de magie insécable. Il travaille son Gainsbarre comme on travaille une escalope : il la pelote pour l’attendrir. Par contre, il se vautre avec «Comic Strip». Il ne se formalise pas pour autant et revient taper dans le plus difficile des cuts de l’âge d’or, «The Ticket Puncher», les p’tits trous, les p’tits trous, toujours des p’tits trous, l’intouchable par excellence. Il l’embarque ventre à terre, accompagné par un batteur dévoué. Plus loin, il groove «Scenic Railway» au crroak de belle voix d’étain blanc. Il crée de la légende sur le dos de Gainsbarre, ce qui n’est pas idiot, au fond. Globalement, il rend les meilleurs des hommages qui soient envisageables ici bas. Il entre dans le lagon définitif avec «I Love You Nor I Do» - Oh yes ! - Le sex ultime et l’Harvey se retient entre ses reins. La pauvre fille doit se plier aux lois du groove. C’est d’une épaisse puissance sexuelle, il charge ça de sex à ras bord, nor I do, il y va, I go I go et ça se termine comme ça doit se terminer, And I come. Dans un sursaut de lucidité sexuelle, il ajoute cette vérité gainsbourienne majeure : «Physical love is a dead end.» On reste dans le cœur du mythe avec «The Ballad Of Melody Nelson». Il chante ça au mieux du baryton d’Angleterre et tout explose avec «Who Is In Who Is Out», le London jerk par excellence, en tous les cas, l’un des plus grands jerks de l’âge d’or du jerk. L’Harvey le sabre à la hussarde.

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    Il semble que ce soit Bertrand Burgalat qui fasse la pluie et le beau temps sur Delirium Tremens, le troisième volume de voluptés gainsbourriennes, et ce dès «Deadly Tedium», c’est-à-dire «Ce Mortel Ennui», avec un drive de jazz qui avance step by step. Burg bourre le mou d’une nouvelle ambiance dédiée dans «Coffee Colour» en jouant son ass off au milieu des chœurs d’artichauts colorés. Et tiens donc, encore un énormité avec un «SS C’est Bon» noyé de son indus indiscutable, ahh que sera sera le big heavy sound. L’Harvey crée là la surprise destroy oh boy. Xanthe Waite fait une première apparition dans «A Day Like Any Other». Elle chante au sucre perverti des sucettes à l’anis d’Annie, c’est extrêmement orchestré, la la la, et voilà que l’Harvey embrasse le cul du cut d’une voix ingénue et trop mûre à la fois. Soyez bien certain que tout cela se situe véritablement au plus haut niveau. On l’entend aussi prendre «More And More Less And Less» au crépuscule du baryton et créer un tourbillon d’écrouvillon avec «Don’t Say A Thing». Mais c’est avec «The Decadence» qu’il va effarer durablement, car il chante dans l’apothéose d’une mélodie vertigineusement gainsbourrienne, il la prend au chaud extrême de la dimension humaine et c’est là où il se rapproche véritablement de Gainsbarre, car s’il est un Homme sur cette terre, c’est bien lui, l’âme de la beauté des laids, délai, délai. Katy Beale se fond dans sa moule, ils dégoulinent tous les deux de somptuosité onctueuse et que peut-on faire d’autre que de se prosterner jusqu’à terre pour saluer une telle exigence de véracité concupiscente ?

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    Paraît en 2016 le pendant féminin d’Intoxicated Man : Intoxicated Women. Comme le font les Mercury Rev avec leur hommage à Bobbie Gentry, Mick Harvey fait entrer dans l’album une belle palanquée de petits boudins, excellente occasion pour lui de transformer «Les Petits Boudins» en énormité : Xanthe Waite sucre sa voix comme une Poupée de Son et ça sonne comme un fabuleux hit de rock anglais infesté de relances de batterie rebondie. Le drumbeater s’appelle Hugo Cran. Cet authentique coup de génie pop dénote une intelligence du son. L’autre énormité, c’est justement «Poupée De Cire Poupée De Son». Xanthe Waite s’y montre toute aussi admirable. On a là le hit pop parfait. Merci Gainsbarre. On monte évidemment d’un sacré cran avec «Je T’Aime Moi Non Plus». Elle s’appelle Andrea Schroeder, oh yahhhh, fabuleuse poulette de sexe chaud. Bertrand Burgalat bassmatique comme un seigneur des annales et ce diable de Mick Harvey tout compris, la bite à la main baguée d’une topaze d’orient pâle, ahhhhh, elle soupire exactement comme ça, elle jouit dans son micro, ça va et ça vient entre ses reins, cette chanson de l’amour suprême à la Villiers de pomme d’Adam est si admirablement réintroduite dans la vulve du mythe. Celle qui chante «La Chanson De Prévert» s’appelle Jess Ribeiro et Shilo gratte sa gratte. Mick Harvey tout compris car il partage le chant avec la juvénile Jess, ils sont excellents dans le day after day, sacré Mick, il finit toujours par s’en sortir. En fait, non, ce n’est pas exact : il se vautre avec «Les Sucettes» qu’il croit bon de chanter. La voix d’homme fausse tout, on perd le côté kitschy kitschy petit bikini de la girl Gall. En plus, ça joue au heavy bass drum. Grosse incartade. On retrouve Andrea la fatale dans l’autre chef-d’œuvre intemporellement érotique de Gainsbarre : «Dieu Est Un Fumeur De Havanes». Andrea y fait sa Deneuve pendant que l’Harvey suce son cigare. Andrea aménage la profondeur dans la moiteur, c’est elle qui fait l’amour moi non plus, alors oui, yeahhhh. Elle aménage la troublante profondeur de chant du promised land, take my hand... Et puis voilà venu le tour de Burgalat d’exploser «Cargo Culte» au cul de basse fosse. Il fait le son en plein et en délié et on entre de plein fouet dans la mythologie du petit matin, à l’aube d’une histoire d’amour, lorsqu’une voix demande : «What’s your name ?» et elle répond, «Melody, Melody Nelson». S’ouvre alors un ciel. Nous vécûmes jadis exactement la même histoire et l’occasion est trop belle de saluer la genèse du poignard en plein cœur.

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    Si la curiosité fait bien son travail, on finit par se laisser aller à écouter un autre album de reprises, One Man’s Treasure, mais aucune reprise de Gainsbarre n’y figure. Mick Harvey tape dans Lee Hazlewood («First ST. Blues») et Nick Cave («Come Into My Sleep»). Le seul cut vraiment intéressant est cette reprise du «Come On Spring» d’Antenna, un groupe monté par Kim Salmon en 1998. C’est excellent et bien balancé. Sonne même comme un sommet non pas des Alpes mais des Hands. Il chante plus loin un «Man Without A Home» au baryton des bas fonds mais on bâille aux corneilles. Il revient sur la terre ferme avec le «Mother Earth» du Gun Club. Jeffrey Lee Pierce est bien gentil, mais on ne peut quand même pas le comparer à Gainsbarre.

    Signé : Cazengler, Mick larvé

    Mick Harvey. Le 106. Rouen (76). 20 octobre 2019

    Mick Harvey. Intoxicated Man. Mute 1995

    Mick Harvey. Pink Elephants. Mute 1997

    Mick Harvey. One Man’s Treasure. Mute 2005

    Mick Harvey. Intoxicated Women. Mute 2016

    Mick Harvey. Delirium Tremens. Mute 2016

    ROCKABILLY GENERATION NEWS N°11

    OCTOBRE / NOVEMBRE / DECEMBRE / 2019

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    Sergio Kazh est en train de gagner son pari. Rattraper le retard que le magazine avait accumulé afin de pouvoir caler les numéros qui suivront sur les premiers jours des trimestres. Avec un peu de retard Rockabilly Generation était toujours bon à lire. Le dernier était bon, celui-ci est encore meilleur. Commence par une surprise, Louis Jordan enrégimenté dans les pionniers, je n'y avais jamais pensé, mais les frontières du rock'n'roll ont toujours été mouvantes et il n'existe pas de séparation bien nette avec le rhythm'n'blues noir. Lui-même n'étant qu'une excroissance sonore du blues. Si vous voulez rester identique à vous-même, ne cherchez pas vos racines, s'il est un endroit où le melting pot de la société américaine s'est réalisé, et encore cela a pris du temps, c'est bien dans la zigmuc. Louis Jordan a été un trait d'union indubitable entre le jump blues et le boogie woogie, nous explique Dominique Faraut.

    De même l'on peut se demander s'il existe vraiment une séparation entre les morts et les vivants, Mattéo Callegari, italien et guitariste des Rotten Records s'explique sur son parcours, éclatant malgré sa jeunesse. Marqué par les pionniers bien sûr, l'a commencé par AC / DC, comme quoi il existe mille chemins ouverts qui mènent au rock'n'roll. Mais son dada à lui c'est le country même s'il s'inscrit dans la grande tradition des Teds qui n'est pas spécialement nostalgique mais au contraire très vindicative. Sergio emmène la conversation sur le drapeau confédéré que Mattéo entrevoit comme un signe de ralliement entre fans de rock'n'roll dépourvu de revendication raciste. Il ne le dit pas, mais quel est le drapeau au monde qui n'a pas ses franges emplies de sang et de monstruosités. Il est certes plus simple de ne pas en avoir quant à en créer un, il n'échappera pas très vite à quelques reproches ! S'il existe un animal nuisible sur cette terre, c'est bien l'être humain.

    Une longue interview de Darrel Higham, à mon goût l'on n'en parle pas assez en douce France, c'est pourtant l'un des plus authentiques rockers, se confie calmement, il évoque sa fille et son chien, question musique, ses actes et ses disques parlent pour lui, il retrace sa carrière sans forfanterie, l'est davantage intéressé par ses projets que par ce qu'il a déjà réalisé, beaucoup de pudeur et de simplicité chez cet homme. Transmet son admiration et sa tendresse pour Eddie Cochran avec des mots qui font mal.

    Ensuite c'est la tournée des Festivals, la neuvième édition de La Chapelle-en-Serval, mention spéciale pour Dylan Kirk et ses Starlights, la jeune génération qui monte, et le dimanche soir, la palme est décernée à Al Willis & the New Swingters, notons que lorsque Red Dennis est sur scène c'est généralement bon signe pour prévoir les ouragans. L'on passe au Pouligan, huit concerts sur trois jours, Big Sandy un peu mou, mais les Houserockers ont salement remué la maison et le Strike Band venu d'Italie a fini par déterrer les fondations. Le 13 juillet c'est à Pencran qu'il fallait être au Rockin Breizh Club, ainsi nommé pour que les initiales ne fassent pas KKK ! Très drape jacket dans l'ensemble avec Rough Boys, Greased Lightning, et The Lincoln, vous ne connaissez pas les deux derniers : viennent respectivement de Suède et d'Autriche. Spuny Boys et Booze Bombs – on ne les présente plus – ont enthousiasmé le 3 Day's Vintage de Virolet ( en Charente Maritime pour ceux qui comme moi ne connaissent pas leur géographie ! ). Une dernière rasade pour l'anniversaire de Grand Dom à Beaulieu de Rieux ( en Bretagne pour ceux qui n'ont pas eu le temps de prendre des cours de rattrapage depuis la phrase précédente ) avec Black Raven, Jim and the Beams, Orville Nash et quelques autres cadors. Trois petites rubriques pour finir : la présentation des disques, un peu maigre, et le meilleur pour la fin, toutes les couves des dix précédents numéros pour passer commande. Quel boulot, quelle persévérance, et quelle beauté !

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4, 50 Euros + 3,52 de frais de port soit 8, 02 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 32, 40 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

    DES MAUX / AMN'ZIK

    ( 2017 )

    Nous les avions découverts à la Comedia – voir notre chronic in Kr'tnt 432 du 03 / 10 / 2019 – une prestation superbe mais pas de Cds qu'ils n'avaient pas pensés à prendre, ce sont de véritables rockers, pas des commerciaux ! – et voici dans la boîte à lettres cette petite enveloppe pour lesquels nous les remercions.

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    Pochette noire, juste un demi-visage, gueule ouverte, ne hurle pas des mots mais des maux parce que notre monde court à la déglingue, crier n'enraye peut-être pas l'inéluctable, mais il faut les entrevoir comme des oiseaux de proie qui volent haut au-travers des tourmentes, qui attendent leur heure. La pire. Les Amn'Zik ne sont pas des autruches qui enfoncent leur tête dans le sol pour ne plus avoir peur, ils font face, ils sont prêts.

    Assume : une tuerie bien campée sur les deux jambes du binaire déboule sur vous, ce n'est rien comparé à ce qui suit, musique sombre et compressée pour le tunnel de ton existence d'esclave salarié sans sortie, alors une seule solution, celle de faire exploser tes rêves et d'explorer tes désirs, sans quoi ton futur ne sera pas meilleur que ton présent, la batterie te plonge la tête dans l'eau, des coups de rames sur l'occiput pour t'expédier tout au fond, et le son larsène des coups de faux dignes de la grande faucheuse pour te faire comprendre combien ta situation est grave, le train du néant fonce sur toi, une guitare soloïse ton hymne funèbre et la motrice fonce sur ton corps ensommeillé sur la voie de garage, tu n'entends plus que son irréductible shuffle , les boogies se rapprochent, tu n'en as plus que pour quelques secondes mais le temps s'écoule lentement et une guitare brûle sans fin, quelques la-la-la ironiques et la voix t'intime l'ordre de prendre ton destin en main. On espère que tu l'as fait, car le convoi s'éloigne dans le lointain. Maintenant si vous écoutez ce morceau sachez que vous reprendrez illico un autre billet pour recommencer le trajet. Pourquoi ont-ils ? : un murmure cordique, une fuite mélodique, mais déjà la rythmique vient appuyer ses brodequins de fer sur votre tête, et une voix chantonne des réalités qui ne procurent aucun plaisir, une organisation économique délétère, ta vie stagne dans le grand marécage, la voix se creuse comme une tombe et la musique noircit ses effets, rien ne te sera donné à tel point que tout semble s'arrêter, une fausse illusion, l'horreur repart de plus belle, qu'importe Amn'zik s'est transformé en une gigantesque vortex, une bouche monstrueuse qui commence à dévorer le monde. Et un dernier bourdonnement qui s'étire, un vol de mouches vertes au-dessus d'un charnier. Le change : une intro bien balancée, une voix plus âpre, avez-vous déjà remarqué comme la fausse monnaie tinte plus gaillardement que la valeur qu'elle affiche, l'en est de même des existences qui ne savent plus ce qu'elles sont et ce qu'elles ne sont pas. Des rafales de chœurs qui trimballent davantage d'horreur que de bonheur, l'important c'est que le toc soit mastoc, alors des sortilèges de guitares s'enflamment, et le voile noir de l'orchestration vous engloutit, ne cherchez pas à fuir, de vous-même vous vous êtes enfermé dans votre propre piège. Geneviève : tremblements de cordes, cliquètement de cymbales, fortement les basses, les filles ont toujours eu le chic et le choc de poser des problématiques anxiogènes, avec elles vous êtes sûr que les situations se complexifient, la guitare s'écharde dans votre pelote de nerfs, Pat brisé de rage, Geneviève qui ne fait que passer, juste pour signifier que tout va mal, et Amn'zick vous souligne cela à l'encre d'un rouge sang indélébile. La métamorfaust : chatoiement de douceurs dans un monde brut, mélopée d'ombre et de lumière au fond d'un sarcophage, une montée insidieuse vers on ne sait encore quoi, une ballade que vous ne comprendrez pas si vous n'avez jamais fait l'amour dans un cercueil, jamais embrassé la gluance de la pourriture, déchirements cristalliques de guitare, flamboyances lyriques, un morceau dont vous ne ressortirez pas entier. Un chef d'œuvre.

    Un disque magnifique qui vous conduit des écorces mortes du monde externe aux profondeurs intimes de vos déraisons suprêmes. Amn'zik se joue de nous. Non seulement ils n'oublient rien mais ils se souviennent de tout, que le macrocosme et le microcosme échangent de réciproques reflets, que vous êtes aussi fautif, aussi faustif que tout le reste. N'accusez personne, assumez-vous.

    Damie Chad.

     

    VINCENNES / 23 - 10 – 2019

    HOWLIN' JAWS

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    Tout cela par la faute du Cat Zengler et son superbe article sur Mickie Most. Une petite lampe s'est allumée dans mon vaste cerveau : '' Tiens, Mickie Most, on en avait parlé avec les Howlin', juste avant qu'ils ne sortent leur disque, pas vus depuis longtemps, avec un peu de chance, seront dans le coin pour un petit concert ''. Tout droit sur leur FB, bingo ! les gogos, ils ne sont pas loin, un coup de téléphone, et hop place retenue pour mercredi soir. J'en vois certains tiquer, retenir son billet pour un concert de rockabilly, c'est étrange. Oui mais c'est plus compliqué que cela. Une histoire de famille, pour une fois le Cat Zengler est totalement innocent, n'était même pas né quand ça a commencé, vous non plus, moi itou, et les Howlin' Jaws idem. Comme quoi dans la vie, les ennuis vous tombent dessus alors que vous n'y êtes pour rien.

    UNE TERRIBLE HISTOIRE

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    Je gomme un peu le début, les Dieux demandent au roi Agamemnon de sacrifier sa fille Iphigénie pour que les vents qui doivent porter la flotte grecque jusqu'aux rivages de Troie consentent à se lever. Son épouse Clytemnestre n'est pas d'accord, on peut la comprendre, mais Iphigénie qui a un faible pour son papa chéri consent et est proprement exécutée. Agamemnon ne reviendra que dix ans plus tard, une fois la vile de Troie anéantie. Hélas! il ne profitera pas longtemps de sa victoire, à peine est-il rentré à la maison qu'il meurt assassiné dans sa baignoire par sa femme qui entre temps a pris un amant Egisthe, ainsi que le raconte Pindare dans une de ses Odes.

    Jusque-là tout va bien, si j'ose dire. Il reste encore les trois enfants d'Agamemnon et de Clytemnestre : Chrysotémis, Electre et Oreste qui en tant que seul garçon se doit de venger son père en tuant Egisthe et en assassinant sa propre mère...

    BIFFURCATIONS JAWIENNES

    Quel rapport avec les Howlin' ? L'est vrai que tout ne se passe pas aussi mal dans toutes les familles : un exemple pris au hasard, Simon Abkarian, le père de Djivan Abkarian est encore vivant, il exerce la noble profession d'acteur et de metteur en scène. Pour monter Electre des bas-fonds, une de ses propres pièces, il a fait appel, afin d'assurer l'accompagnement musical du spectacle, à la formation de son fils, les fameux Howlin' Jaws.

    Avis à la population : ce soir nous n'assisterons pas à un concert d'un groupe de rock'n'roll nommé les Howlin'Jaws, mais nous verrons les Howlin' Jaws bellement engagés, dans une nouvelle aventure, dans une rencontre d'un autre type.

    DANS UNE CONTINUITE

    Simon Abkarian n'est pas le premier à s'être penché sur l'histoire des Atrides, déjà au temps des grecs Eschyle, Sophocle et Euripide ont donné leur version de cette sanglante histoire. L'on ne compte plus les auteurs et les poëtes qui au fil des siècles ont présenté leur interprétation de ce mythe. Mais il ne faut pas croire que l'on explique un mythe, c'est au contraire le mythe qui permet à ceux qui l'interrogent d'apporter une lumière plus violente et plus crue sur l'état de leur époque. Question rock, je vous renvoie par exemple à notre précédente chronique sur Jim Morrison qui traite dans The end, de la violence que l'on est en droit d'exercer sur nos géniteurs, '' Father... Yes son... I want to kill you... Mother, I want to violate you …''

    Il ne nous reste que les textes de ce premier théâtre grec, en fait des reconstitutions compilatoires à partir de fragments divers qui par exemple servaient aux acteurs à apprendre leur rôle. Autant dire que nous ne possédons qu'un tiers de l'iceberg, les représentations de nos lointains ancêtres ressemblaient davantage à notre opéra moderne, certes l'auteur écrivait le texte mais composait aussi la musique, à part quelques notes rien ne nous est parvenu... Un, puis deux, puis trois acteurs, ce qui est peu, mais ils ne jouaient que les moment-clefs de l'action, le chœur composé d'une vingtaine de participants racontait les épisodes intermédiaire qui reliaient ces scènes cruciales : il évoluait sur scène, récitait, chantait et dansait. Nous ne possédons que peu d'informations sûres sur la place de '' l'orchestre'' qui accompagnait les spectacles. Les Howlin' Jaws sont relégués dans une pièce attenante au grand plateau.

    ELECTRE DES BAS-FONDS

    COMPAGNIE DES 5 ROUES

    Texte et mise en forme

    SIMON ABKARIAN

    ( 14 comédiennes-danseuses – 6 comédiens-danseurs )

    musique écrite et jouée par le trio

    HOWLIN' JAWS

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    C'est dans cette perspective originaire que Simon Abkarian a écrit et monté Electre des bas-fonds. D'abord une langue, riche et abrasive emmenée par un torrent de métaphores lyriques ensemencées d'images élémentales mais qui n'hésite pas à plonger dans les gouffres comédiques d'un grotesque néronien. C'est avant tout le discours qui porte la pièce, comparé à cette force, tout le reste est mise en scène d'une intransigeance superfétatoire. Un véritable cadeau pour les acteurs, nombreuses sont les tirades à déployer comme l'on hisse les voiles d'un navire afin de s'inscrire dans la haute course des vents porteurs.

    Mais il ne suffit pas d'emplir les oreilles des spectateurs, faut aussi infuser dans ses yeux des images chocs, ainsi dès le début, cet amas de danseuses dans leur tutu de petits rats froufroutant de gaze jaunie se regroupant afin d'entamer un ballet myrmidonesque des plus trompeurs, ce ne sont point d'innocentes petites filles réunies en un cours de danse mais putains de bordel au lever du jour qui se préparent à attendre le client. Elles sont les anciennes jeunes troyennes que les grecs ont emmené chez eux afin d'en user comme esclaves sexuelles.

    Nous sommes d'emblée au cœur du sujet de la pièce : pour le dire d'une manière policée et universitaire : celui de la place réservée aux femmes dans les société patriarcales. Au plus près des chairs outragées et flétries, Simon Abkarian nous plonge dans la béance des vies brisées, des jeunesses bafouées, des déchéances intimes, des rêves perdus, des viols, des cris et du sang. La haine reste l'apanage d'Electre, la vierge farouche, qui n'a jamais pardonné à sa mère l'assassinat de son père et qui sera condamnée à servir les prostituées du bordel.

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    Survient Oreste qui revient – hésitant – pour tuer sa mère... Mais il n'est pas le personnage le plus important, absent de la plus grande partie de la pièce, certes il accomplira sa tâche imposée par le Destin, surtout par la loi des hommes, mais il n'en entendra pas moins la longue plaidoirie de Clytemnestre qui revendique sa liberté de femme à avoir vengé sa fille... en sus elle dresse un portrait d'Agamemnon dont elle souligne la suffisance, l'insuffisance, la lâcheté, l'orgueil démesuré... La pièce se termine par la folie d'Oreste, l'esprit morcelé, incapable de supporter les contradictions qu'il est dans l'incapacité de résoudre et dont il n'est qu'un jouet impuissant.

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    Une pièce âpre qui nous parle de domination des femmes par les hommes, non pas sans répercussion sur celles des hommes, et celles des femmes entre elles et sur leur propre genre, surtout de la salissure des âmes et des vies qui en découlent. Des personnages – nous ne les avons pas tous évoqués - qui vont jusqu'au bout d'eux-même qui assument tout ce qu'il y de plus fragile, de plus implacable, de plus dérélictoire, de plus veule, de plus sacrificiel, de plus grand et de plus médiocre en leur intimité comme en leur implication existentielle soumise aux volontés d'autrui et aux circonstances extérieures désastreuses... Le spectateur s'invitera de lui-même à évoquer les différentes guerres actuelles, et les débats qui parcourent notre société. Ce spectacle est à voir, superbement mis en scène, jamais ennuyeux, ses tirades flamboyantes, ses dialogues antagoniques, ses ballets successifs, et sa musique.

    HOWLIN' JAWS

    Impeccablement de noir et de blanc vêtus, très straight, classieux, assis à l'instar des musiciens classiques sur le devant de leur réserve, sont aux ordres d'un drôle de chef d'orchestre qui n'est autre que le déroulement de la pièce elle-même, ils l'accompagnent ou le précèdent en le sens où il faut parfois souligner l'intensité de l'action avant même la mise en œuvre de son accomplissement, ils donnent alors l'air de présider à la naissance des différentes séquences comme s'ils étaient une équipe socratique au chevet d'une multitude de parturientes, car sur scène cela n'en finit pas de bouger. Il existe des passages faussement plus évidents que d'autres, ceux des ballets, il leur suffit de donner l'impression de se coller aux mouvements des danseurs alors qu'en réalité ce sont les Jaws qui mènent la danse, ils endossent alors en quelque sorte le rôle du Coryphée qui dans les arènes de l'antique Hellade dirigeaient les évolutions du chœur. On ne peut pas vraiment parler de danse au sens plein de ce mot en le sens où les danseurs ne cherchent pas à éblouir le spectateur grâce à leur virtuosité personnelle, au contraire il faut entendre ces étranges reptations rythmiques sacralisées en tant qu'action de groupe, des espèces de ritualisations orientalisantes, une gestuelle gradationnelle de poupées mécaniques qui n'est pas sans évoquer les propos d'Henri von Kleist sur Les marionnettes.

    Avant même que le spectacle ne débute, l'on se dit que Baptiste Léon retranché derrière sa batterie aura la tâche la plus facile, quelques forts coups de grosse caisse à la manière des bateleurs afin de marquer les rebondissements qui ne manqueront pas de ponctuer le cours de l'action et un tamponnement diversif pour les autres passages. Les Jaws ne sont pas tombés dans ce piège. Ne se sont pas transformés en producteurs d'effets sonores, il ont compris qu'à l'écriture du discours devait correspondre une écriture musicale et que ces deux langages devaient communiquer entre eux afin de parler au public, de lui faire entendre les mots d'une autre manière, de coller à leur sens une signifiance sonore qui en aggrave la portée. Plus le silence. Car ils savent se taire, ils laissent la voix nue des acteurs s'élever, ils ne sont pas là pour ajouter une bande-son en arrière-fond sur les paroles. Ne sont pas des faire-valoir, sont au même niveau que les acteurs, ils participent à part entière au progrès de l'action. Mais sur un autre plan.

    Certes parfois on oublie de regarder leur présence latérale, le plateau central obnubile les yeux, mais la musique est tout de même sur la scène, elle accentue sans qu'on y prenne garde la cruauté ou la bouffonnerie des situations. Djivan et les ondes noires de sa basse électrique, elles se meuvent comme les reptiles en liberté dans le sanctuaire d'Asclépios, car toute théâtralité bien comprise est comme un acte opératoire, une libération aristotélicienne, la crevaison d'une tumeur dont l'écoulement du pus précipite aussi bien la délivrance que la mort ou le naufrage dans la perte de soi. Rappelez-vous ces serpents qui sifflent sur vos têtes chez Racine lorsque Oreste bascule dans la folie. Djivan colle à l'action comme l'angoisse étreint l'esprit. Le mal court disait Audiberti, mais ici il s'étale et se résout en marécage, un cloaque létal, dans lequel s'enfoncent les pas incertains, mais tendus selon une suprême volonté, des âmes impures, ce bruit de succion insupportable, cette aspiration infinie vers l'inéluctable c'est Djivan qui en est chargé, vous n'êtes plus dans le labyrinthe, vous êtes déjà os broyés dans la gueule sanglante du Minotaure.

    A la guitare de Lucas Humbert est dévolu le rôle de la lumière, non pas la clarté franche, lumineuse et célestiale de l'Empyrée mais celle goethéenne dont l'ombre se teinte de nuances bleuâtres et verdâtres, ce n'est pas le combat du bien contre le mal, mais celui du mal contre le pire. Qui l'emporte au final. Chaque accord de Lucas comme flamme vive qui ne détruit pas les ténèbres mais en révèle et en aggrave les profondeurs insondables. Djivan vous étouffe, vous croyez que Lucas vous permet de respirer, erreur fatale, juste une goulée apnéique pour descendre vers le fond sans fond de la noirceur humaine. Et Baptiste plane là-dessus, un Zeus ex-machina tonnant qui ponctue les avancées des destinées, c'est lui qui porte les coups plus cruels, use de ses tambours comme des poinçonnages de poignards portés de face mais qui finissent toujours par se planter dans votre dos.

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    Nos Jaws nous livrent une partition funèbre. Sont trois comme les Parques, ils filent du mauvais coton et le fil est appelé à se casser. Mais voici qu'ils quittent leur espace, ils semblaient des témoins, et les voici acteurs, sont désormais les musiciens chargés mettre de l'ambiance à cette fête de l'inversion des valeurs au cours de laquelle les esclaves font semblant de devenir les maîtres et à la fin de laquelle Egisthe et Clytemnestre seront sacrifiés, sont fascinants dans leurs costumes noirs, Lucas nous la joue à l'espagnole sur sa petite guitare, Baptiste s'est muni d'une acoustique, Djivan parle basse, la scène n'est pas sans évoquer l'ultimité commanditoire de Don Juan, mais nous ne sommes pas dans ce bordel à l'orée d'une orgie de sexe mais de sang. Maintenant tous les fantômes des morts et tous les fantoches vivants sont convoqués pour cette aubade méphistophélesque au désastre annoncé. Et le trio nous a prévenus de ces sarabandes orientalisantes. Seule la non-vie peut donner rendez-vous à la vie.

    Bref des Howlin' Jaws magistraux. Qui ont su s'oublier eux-mêmes pour s'impliquer dans un projet de haute tenue culturelle et démontrer que le rock'n'roll est aussi un chemin d'accès à ce que Rilke nommait l'Ouvert.

    Damie Chad.

    MONTREUIL / 24 - 10 - 2019

    LA COMEDIA

    IDHAÏ ÔM / REDHOT TRIO

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    Faut la jouer fine. Journée du 25 occupée à des tâches peu rock'n'rolliennes, je ne pourrais pas être au 3 B pour le RedHot Trio, un scandale insurmontable, mais dans leur clémence augustéenne les Dieux ne sont pas intraitables, le RedHot Trio passe la veille à La Comedia. J'eusse préféré les regarder dans une ambiance plus spécifiquement rockabilly, mais l'essentiel c'est surtout de ne pas les rater. Un seul bémol, ce soir une assistance trop clairsemée pour une prestation d'une magnifique virulence.

    IDHAÏ ÔM

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    A sa place je m'inquièterais. Pas lui. Prend la chose avec philosophie. Ses deux musiciens absents, retenus par des impondérables, ça ne l'émeut pas plus que cela. L'a ses dreads, ses claquettes aux pieds et sa guitare, que voulez-vous de plus ! S'installe pour faire sa balance tout seul. Gratte un peu, très folk-blues, et puis il commence à chanter et pas de problème, il vous sort une belle voix bluesy du meilleur tonneau de moonshine. L'arrête après quatre ou cinq morceaux et décide d'enchaîner sans plus de façon sur son set. Et le miracle se produit, un copain qui surgit, s'appelle Arthur qui est venu pour l'écouter et qui trimballe un étui, qui ne contient pas une mitraillette mais quel bonheur une guitare ! L'Arthur il est doué, lui faut une seule impro pour se mettre au diapason, et hop c'est parti. Idhaï change de répertoire, bye-bye le blues, voici une espèce de neo-folk très personnel, l'a gardé sa belle voix et durant une demi-heure, il va tenir l'assistance sous son charme, et comme Arthur prend de plus en plus d'assurance, ils vont nous servir de superbes potages, à chaque fois un peu plus épicés. Se complètent à merveille l'électrique d'Arthur qui broute de plus en plus vite, et l'acoustique d'Idhaï qui ne se laisse pas démonter. Z'auraient pu rester davantage, mais non ils laissent la place. Cet Idhaï si cool je me jure qu'à la première occasion j'irai le voir avec son groupe. Trop court. Trop bon.

    REDHOT TRIO

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    Cavalcade de chevaux en furie. Claquements secs et d'une violence inouïe sur le granit des étendues sauvages. Batterie à gauche, batterie au centre, batterie à droite. Non ce n'est pas une expérience à la Slim Jim Phantom et sa série de double-batteurs qui n'a pas vraiment convaincu. Vous avez bien, la formation, minimale et absolue du rockabilly, contrebasse, drums et guitare, mais le RedHot Trio en use avec une véloce férocité. La big mama de Scotty n'a pas un embonpoint excessif, ses épaules ne sont pas des plus larges, l'on pourrait la qualifier de maigrichonne, mais quel son ! Pas une tamponnade qui vous étouffe sur l'heure, un son mat et en même temps vibrant, qui explore toutes les basses harmonies sonores tout en culminant sur une strette, je ne dirais pas aigüe mais claire. Scotty n'a pas la main scotchée sur le cordier, elle frappe et rebondit sans fin, elle impulse une folle énergie qui ne faiblira jamais.

    Vous filez dès le deuxième morceau dans la Cadillac de Vince Taylor. Vous comprenez mieux pourquoi la poupée n'est jamais revenue. Conduisait comme une folle, et le véhicule en accélération constante ne possédait pas de pédale de frein. Pas de regret à la fin du morceau elle doit tourner sur les anneaux de Saturne. De quoi permettre à Ricky de montrer ce qu'il sait faire. Le RedHot Trio possède une feuille de mission ultra simple, tout morceau qui dépasse les trois minutes est interdit. Difficile pour un guitariste de se perdre en de longues et savantes démonstrations d'autant plus qu'il lui faut aussi se tenir au diapason de la rythmique de Scotty. Vous frappe les cordes à un rythme de madurle, prend juste de temps en temps moins de dix secondes pour ce que l'on ne peut pas appeler un solo, plutôt une intervention commando, s'agit d'annihiler l'ennemi en son cœur de vous le cryogéniser en trois coups d'éclairs sonores aussi aveuglant que la lumière condensée dégagée par une frappe atomique. Inventif le jeune gars, ne vous laisse jamais les neurones en repos, vous offre de l'inattendu, des vibrations auditives aussi racées que le fil d'un rasoir, vous enfonce des chevilles dans le cerveau à la manière de ces coins dont on use pour éclater le tronc des chênes séculaires.

    Kane est le mec le plus heureux qui soit sur sa bécane drumique, les autres montent les cols à toute vitesse, lui il se contente de suivre, ne se poste brutalement en avant que pour les changements de direction, les routes goudronnées il n'aime pas trop, préfère les sentiers escarpés qui vous coupent le souffle ou les descentes vertigineuses qui vous enfouissent au fond d'un abîme duquel vous croyez que le groupe ne ressortira jamais, mais Scotty sur son pédalier infatigable vous refile en continu l'énergie nécessaire, et la voix de Ricky vous arracherait de n'importe quelle ornière. Avec sa gretsch cochranique et ses cheveux blonds couleur banane curieusement hérissée, il a une coupe imparable, et son vocal incisif se colle à toutes les bifurcations rythmiques, de haute ascendance ou de chute irrémédiable, un jeu précis et infernal.

    Sont marqués par les Stray Cats certes, et outre leurs propres morceaux ils revisitent tous les vieux classiques indépassables, aucun respect, vous les traitent à la dure, z'ont intérêt à se manier l'arrière-train et à ne pas être mous du genou, le Trio vous fait comprendre que dans la vie rien n'est acquis, et qu'il ne faut pas vivre sur sa réputation, vous époussette le répertoire au bazooka. Vous le ripoline au vitriol. Le rock'n'roll ne se fait pas de cadeau, ou vous êtes vivant, ou vous êtes mort. Lève-toi et cours plus vite, camarade-rocker le vieux monde du rock est derrière toi ! Rouge brûlant, chaud bouillant et la trionité du rock'n'roll sera accomplie.

    Question méthodocité, c'est simple : deux minutes vingt secondes d'enfer sur terre, puis Ricky se tourne vers son ampli, vous dit merci, vous pensez que c'est terminé, vous maintiennent sur le grill depuis deux heures, mais il se retourne et c'est reparti pour la guerre des étoiles et trente-six chandelles. Vers la fin, ils esquisseront quelques slows sixties, en fait des maelströms d'orang-outan en colère ou de gorilles enragés qui vous convainquent définitivement de la haute nocivité rock'n'rolesque de la formation. L'on sent qu'ils ont du mal à arrêter, alors ils vous chaloupent deux Cochran titaniques, un Johnny B. Goode qui ressemble davantage à une invocation au mal absolu qu'au bien relatif, et pour le coup de l'étrier un petit Chat Rayé afin de vous griffer au visage une dernière fois, une cicatrice purulente en formation pour que jamais vous ne puissiez oublier cette soirée démonique. Ce qui tombe bien puisqu'il n'en était pas question.

    Damie Chad.

    MONTREUIL / 26 – 10 - 2019

    L'ARMONY

    THE RED RIDING / TONY MARLOW

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    Attention ce soir une soirée genrée, que des mecs, je ne parle que des musiciens, Alicia F qui a pris l'habitude de s'immiscer pour trois genialissimibus morceaux dans les sets de Tony Marlow est absente. Rien de grave, ou plutôt du très-grave, la demoiselle se prépare pour sa première apparition publique sous son nom, avec son propre band, ce sera au Quartier Général le samedi 2 novembre qu'elle lancera son offensive. Réservez votre soirée. Vous vous en voudriez tout le reste de votre existence – désormais déplorable – si vous ratiez l'évènement.

    THE RED RIDING

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    Accoudé au comptoir ne leur ai pas porté une attention manifeste pendant qu'ils s'installaient. Cinq sur scène, un véritable big band pour la petite surface sur laquelle ils s'activaient ferme. Pantalon noir, chemise extra-blanche rehaussée par la présence d'une fine cravate noire, peut-être pour cela en ai-je déduit avec un certain dédain qu'ils étaient un groupe de jazz, j'en ai même conclu que puisqu'ils étaient deux chanteurs nous allions avoir droit à d'interminables roucoulades onomatopico-scatiques.

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    Si un seul rayon de soleil éclaircit les nuages, les deux premiers coups de batterie m'ont fait me retourner dare-dare, jamais au grand jamais un combo-jazz ne débuterait par une entrée en matière si rock'n'roll. Il est des chemins sur lesquels reculer équivaudrait à se fourvoyer. Au premier fuzz de guitare il faut s'amender, nom de Zeus, The Red Riding nous a transportés dans le son typique des garage-bands américains des années soixante. Et sur ce, nos deux chanteurs se mettent à corner tels Sam and Dave. Et encore sur les deux premiers morceaux, ils se sont bien tenus, se sont contentés de se hurler dessus chacun leur tour, à croire qu'ils se disputaient pour savoir à qui reviendrait la dernière chips écrasée au fond du paquet égaré dans la poubelle publique, juste à côté du plastique entrouvert qui laisse entrevoir la crotte d'un chien galeux nourri aux croquettes anti-urinaires. A ce niveau-là, l'assistance a compris que l'on n'était pas en présence de ceux qui avaient inventé l'eau tiède, que le Seigneur recrache en signe de dégoût nous a enseigné la Bible.

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    L'affaire s'est totalement éclaircie lorsqu'ils ont changé de continent. Se sont parachutés dans les heures glorieuses de la perfide Albion, ont carrément sauté dans la gueule du volcan. My Generation des Who, rien de mieux pour marquer son identité, certes ils n'étaient pas nés en ces temps heureux, mais ils s'inscrivent dans cette mouvance inter-générationnelle qui a trouvé son graal dans cette renaissance historialo-européenne du rock. Question vocal, c'est le gueuloir flaubertien, quel plaisir, quelle faconde de bredouiller le ge-ge-ge initial, de le redoubler, de le quadrupler, de le quintupler, de le proliférer et de le disséminer, et de le déchiqueter afin d'en répandre les morceaux sur le public comme une ondée d'arsenic mortelle.

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    C'est le morceau idéal pour s'intéresser au bassiste, un vicieux notoire, non il ne regarde pas sous les jupes des filles, il fait pire. Pendant que Seb vous engraisse le riff, Yoann – si je ne me trompe point – fait son boulot de bassiste, rajoute du gras au gras double, il ne mérite aucun reproche, mais là où il faut lui voter une couronne de laurier, c'est à l'instant exact où Seb a terminé de vous écorcher avec son riff et qu'il se prépare à envoyer le suivant, Yoann lui rattache une suite, une espèce de grincement de poulie rouillée oubliée au haut d'un palan un soir brumeux sur le quai des bateaux fantômes dans un port perdu. Une horreur dantesque qui vous fait froid dans le dos et vous brûle les génitoires. Quant au batteur doit se prendre pour le tambour d'Arcole, vous bat le rappel des troupes sous la mitraille sans faillir.

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    N'est pas encore minuit mais le divine Gloria s'en vient rouler des ses hanches dévastatrices ce qui plonge nos deux cantaors en une fureur terrifique, le plus jeune en pique une crise d'épilepsie sur le devant de la scène, l'a les muscles tétanisés agités d'étranges soubresauts sans doute vaudrait-il mieux l'achever tout de suite surtout que son compagnon pousse des rugissements de triomphe comme le lion du cirque Pinder qui au sortir d'une longue crise psychanalytique a enfin surmonté son complexe de castrateur et a tranché net d'un seul coup de mâchoire le tête que le dompteur avait imprudemment aventuré dans sa gueule. Du coup notre auto-chamanisé empli d'une bestiale fureur incompressible s'en va hurler dans l'assistance, vraisemblablement à la recherche d'une autre victime propitiatoire.

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    Un tintouin de tous les diables. A leurs actes ils joignent la parole. Font des reprises mais ont aussi leurs propres morceaux. En français. Ne donnent pas dans le consensuel médiatique. Pas possible de les confondre avec les commentateurs patentés de la télé ou de la radio. Annoncent clairement la couleur, au rouge critique et au noir de rage, ils rajoutent le gilet jaune. Vif, genre soleil resplendissant. Des gars généreux qui n'hésitent pas adresser des mercis compassionnels aux bienfaiteurs de l'humanité que sont les banquiers et saint Medef Gattaz.

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    Dans la salle c'est le délirium pas très mince du tout. Ça jerke dur, une espèce de marée humaine montante et mouvante qui n'arrête pas de crier de plaisir. On les aurait bien cocoonner encore un peu nos bébés braillards, vagissants et vindicatifs, mais il se fait tard. Hélas, pourquoi les instants de bonheur ont-ils tous toujours une fin. Tout compte-fait je me demande si ce n'est pas la faute du Medef.

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    TONY MARLOW

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    L'on ne change pas une ambiance qui gagne. Vous avez eu le rock, et voici le rock'n'roll. The Red Riding ont allumé le feu, Tony Marlow et ses deux acolytes vont vous rajouter quelques bidons d'essence. Triche un peu le Marlou, l'a trois briquets magiques, Amine Leroy à la contrebasse, Fred Kolinski à la batterie, et sa guitare. Une duo Gretsch. Avec celle-ci vous iriez au bout du monde. Utile précision, il faut savoir s'en servir. Pas donné à tout le monde, mais à Marlow. Si. Sur le morceau d'introduction, RDV à l'Ace Café l'on a noté une migration de masse vers la scène, mais dès Around and Around, l'on a senti que l'on changeait de dimension. Plus un centimètre carré de libre, Thierry Lerendu à qui vous devez les photos qui accompagnent cette chronique a été obligé d'élire pratiquement domicile fixe sur l'estrade pour avoir la possibilité de prendre ses clichés, ailleurs la houle des corps l'empêchaient d'officier.

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    Amine est Leroy de la Big mama. Vous lui file de ces gifles pour qu'elle marche droit que seriez prêt à porter plainte. Mais vous réfrénez votre indignation car vous retirez un tel plaisir de cette redondance sonore que vous ne voudriez pas vous en priver. Par contre lui, Amine il est incapable de rester droit, l'est emporté par des rages subites de remuements frénétiques, un peu comme si la grande horloge du salon devenait folle et que vous voyiez son pendule osciller à tout rompre dans le seul but de presser le temps et de hâter votre mort. Vivre vite et mourir jeune a dit James Dean, l'on n'est pas obligé de suivre ce prétexte, il y a encore tant de merveilles à admirer dans le monde maudit du rock.

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    Les doigts de Tony. De véritables accapareurs, de regards, il y a du sadisme chez Marlow, cette façon de vous poser son instrument sous les yeux et de vous prouver qu'il joue cartes sur table, sans filet, tout à portée de la main, et ce léger recul du corps, ou cette légère voussure de sa haute stature aussitôt rehaussée tandis qu'une luisance de contentement traverse fugitivement son regard d'aigle. Et le public exulte de cette moirée de notes qui vous assaillent et vous cisaillent l'âme. Ce soir c'est la fête du rock'n'roll, le bal des ardents pionniers, les débridées si adroitement chaloupées du grand Chuck, et deux magnifique hommages à Gene Vincent qui poussent l'extase de la foule à son comble, un fabuleux Going home recouvert de clameurs et le Quand Cliff Galoppe dans lequel Tony nous donne une démonstration de la naissance de la guitare rock'n'roll, cette façon sans pareille que Cliff a eu de marier la rythmique country aux dégradés éblouissants de Django Reinhart, le marlou vous explique l'inexprimable, vous conte la magie de cette fusion originaire d'une manière si exemplaire qu'il vous semble être présent aux côtés de Cliff chez Capitol en 1956.

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    Une troisième maître, je ne parle pas de Buddy Holly représenté par son Blue day, black night aux contours trop doucereux à mon avis, mais à l'autre pionnier, bien de chez nous, Tony le Marlou qui depuis quarante ans s'est attaqué à une relecture transcriptive de l'earlier rock'n'roll, mid fifties, mid sixties, et à son oeuvre originale, ces nouveaux classiques que sont R'n'R Princess, Miss Brighton, Le garage, et quelques autres qu'il n'aura pas le temps d présenter ce soir, et que là il a interprétés avec une munificence orchestrale – je précise qu'ils ne sont que trois instrumentistes – sans précédent. Fred Kolinski impérial dans sa façon de distribuer le passage entre guitare et contrebasse, s'est carrément placé à la croisée du chemin, dans la cabine d'aiguillage, et l'on a entendu le moutonnement de la guitare, comme lorsque le troupeau se trouve subitement arrêté et que les brebis se tassent, s'entassent, se pressent, montent et culminent les unes sur les autres et que la contrebasse pousse les jappements des chiens qui remettent de l'ordre dans ce basculement effarant. Fred a cette frappe qui se retranche d'elle-même pour mettre en avant le travail de ses acolytes, sans lui il n'y aurait ni harmonisation synthétisante, ni ces brusques coulées de lave dévastatrice selon qu'il ferme ou ouvre le passage, qu'il marie les deux courants ou les sépare par la cadence sourcilleuse de sa pulsation, il voit le problème et il le résout. Vigilance, esprit de décision et vitesse de réaction sont les trois mamelles de l'induction kolinskienne.

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    Tony invite Pascal à monter sur scène pour présenter sa cigar box et donner une petite démonstration en duo, un son un peu plus grêle que la Jet de Tony mais idéale pour les parties de slide, z'avez l'impression qu'il agite de fines feuilles flexibles de métal. S'adonnent tout deux à un blues balancé de Jimmy Reed et Pascal outre sa virtuosité démontre qu'il possède une belle voix rauque qui convient parfaitement à ce genre de morceau.

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    La lumière clignote, personne ne tente de comprendre la clarté pas du tout intermittente du message. Il est près de minuit et l'extinction des feux était prévue pour vingt-trois heures. Rachid vient rappeler la rude loi municipale, mais tout le monde implore un dernier morceau. Ce sera Get Crazy, un pousse-au-crime, que Tony fera durer un bon quart d'heure, avec des hauts et des bas, des houles et des contre-houles, l'assistance frise la folie collective, et il faut reconnaître que c'est une chance de n'avoir pas été tous en groupe embarqués pour Sainte Anne.

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    Damie Chad.

    ( Rendons à Thierry Lerendu le crédit de ses superbes clichés,

    plein d'autres sur son FB )