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james baldwin

  • CHRONIQUES DE POURPRE 249 : KRTNT ! 369 : TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS / CRYSTAL & RUNNIN' WILD / NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS / JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 369

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    12 / 04 / 2018

    TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS

    JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     

    Marlow le marlou

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    Qu’est-ce qui rend un personnage comme Tony Marlow si attachant ? Sa passion pour le rock’n’roll et le rockab ? Sa gentillesse naturelle ? Son côté vieille France franco-belge ? Et s’il s’agissait d’un subtil mélange des trois ? Tony Marlow fait partie de ceux qu’on pourrait appeler les survivants passionnants. Il vient d’une époque qui paraît s’éloigner un peu plus vite chaque jour, mais s’il joue sur scène c’est justement pour lui redonner vie. Il rallume la flamme, mais à sa façon, légère, souriante, extrêmement artistique. On sent un côté music-hall chez Tony Marlow. D’ailleurs, s’il tape dans la môme Piaf avec «L’Homme A La Moto», ce n’est pas un hasard, Balthazar. Oui, on sent chez lui l’enfant de la balle, au sens fort. Si l’une de ses chansons s’appelle «Rockabilly Troubadour», ce n’est pas non plus un hasard. Il porte une chemise western noire et un pantalon de cuir noir, il joue sur une Gibson SG, mais ce qui frappe le plus, c’est la finesse de ses traits et l’éclat de son sourire.

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    Tony Marlow appartient à cette caste d’artistes vieille France, à cette aristocratie artistique issue des faubourgs et des vieilles vagues d’immigration, celles qui firent de Paris la capitale culturelle du monde, les vagues d’Italiens, d’Espagnols, de Russes et puis bien sûr les Pieds Noirs. Un soupçon de guerre d’Algérie, une pincée de jazz, quelques grammes de bases militaires américaines, et la radio : cette époque va disparaître avec ses témoins, mais pour l’heure, elle reste bien vivante. Quand on voit Tony Marlow, on pense bien sûr à Marc Zermati, car ils ont en commun une forte présence physique et cette passion pour le rock qui relève du meilleur instinct. Et toute la poésie, la légèreté, l’entrain et le talent qui émanent de Tony Marlow renvoient bien sûr à Charles Trénet. Rockabilly troubadour ! Oui, il se situe à ce niveau d’excellence. Dans les rades de banlieue, on appelait ce genre de mec un aristo-chat. En qui, disait Baudelaire, tout est comme en un ange aussi subtil qu’harmonieux.

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    Entre chaque chanson, il éclaire les lanternes, il rappelle par exemple qu’il a commencé comme batteur dans les Rockin’ Rebels, sur Skydog, avec Marc Zermati comme producteur. Et pouf, il propose le tout premier titre qu’il ait enregistré, «Western». Il nous replonge dans le sacré d’un son ancien. Oh, il était de bon ton de cracher sur les Rockin’ Rebels, mais on le sait, les cracheurs ne sont pas les écouteurs. En 1982, les Rockin’ Rebels enregistrèrent 1, 2, 3... Jump, un album de swing phénoménal. Dès «Loli Lola», JP Joannes drivait le bop sur sa stand-up. On sentait un côté très Boris Vian et un fort parfum de jazz hot dans «Hoodoo». Ce dingue de Joannes swinguait son beat sans vergogne. Un cut comme «Bleu Comme Jean» incroyablement groovy et mal chanté pouvait interloquer, c’est vrai, mais les Rebels maintenaient le cap droit sur l’étoile polaire, c’est-à-dire la solidité du romp. Ils donnaient une belle leçon de swing avec «A Kiss From New Orleans». JP Joannes et JJ Bonnet constituaient une section rythmique de rêve. Dans «Gallupin’», ce démon de Joannes gamifiait ses gammes à outrance. Et ça repartait de plus belle en B avec un «Hey Bon Temps» mal chanté mais swingué jusqu’à l’os. «Cinq Chats de Gouttière» sonnait très Chaussettes Noires, mais comme ça slappait oh boy ! Ils nous shootaient du New Orleans barrelhouse dans «Bim Bam Ring A Leavio» et redoublaient de jivin’ juicy jive dans «Preacher Ring The Bell». Et jusqu’au bout de la B, ils swinguaient à la vie à la mort, avec des merveilles comme «Dansez Dansez» et «Bop Jump And Run».

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    Pendant son set, Tony Marlow rend aussi hommage à Victor Leed avec «Le Swing Du Tennessee», puis à Chuck Berry, avec une édifiante reprise de «Rock At The Philarmonic». Pur jus de swing ! D’autant plus pur qu’Amine le slappeur fou fait un véritable numéro de cirque sur sa stand-up. Depuis le début du set, on voit bien qu’il laboure à tort et à travers et qu’il piaffe. Par moments, il joue tellement de dédoublements de doublettes dédoublées qu’il semble à côté, comme s’il fonçait à l’aventure, tel un poulet décapité. Il fait des petits bonds d’exacerbation congénitale et bam-balamme littéralement ses cordes de coups de paume.

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    On n’avait encore jamais vu ça ! Autant Tony Marlow joue la double carte du délié byzantin et de la précision, autant Amin rue et piaffe comme un étalon sauvage que personne ne saura jamais dompter, même pas Zorro. Ce slappeur fou ne regarde jamais où il met les mains, il joue à deux cent à l’heure en fixant des gens dans le public. Le contraste des deux styles fait l’incroyable force du set. Autre reprise de choix : «My Baby Left Me» qu’Amine introduit à sa façon, en vraie bête de Gévaudan. Et quand il rend hommage aux Blue Caps, on voit bien que Tony Marlow a travaillé les gammes du vieux galopeur Gallopin’. Musicalement, il est irréprochable. Joli travail d’artisto-chat.

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    L’autre album de Tony Marlow qu’on pourrait recommander s’appelle Knock Out, sorti lui aussi sur Skydog. Tony Marlow y propose une A rockab et une B rock’n’roll. Il attaque sa face rockab avec un «Action Baby» bien boppé de la bobinette. Il atchoume son action - Don’t stand hangin’ on the line - Et ça repart de plus belle avec «Just The Talk Of The Town» qu’il chante d’une voix de mineur cancéreux, c’en est presque boogaloo, mais quelle santé pulsative ! Encore une belle pièce de jive pantelante avec «Swamp Sinner». Tony y sort son meilleur boogaloo et derrière lui, il a du beau monde. Quel son ! Il finit l’A avec un «Get Crazy» amené au petit riff d’attentisme carabinant. Pure rockab attack - Get crazy ! - très beau son de dos rond et puissances des ténèbres en filigrane. Fatalement, la B accroche moins, car le rock’n’roll vire assez vite au cousu de fil blanc comme neige. Il faut attendre «My Search» pour frémir. Tony le prend à l’insidieuse sur un gros son sourd et il termine avec deux reprises de choix, «Jezebel» et «Fought The Law».

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    En première partie jouaient les Subway Cowboys. Pas facile de monter sur scène après des mecs aussi brillants. Aux qualités de Tony Marlow, il faut ajouter le courage. Et pas n’importe quel courage : celui de l’intelligence. Grâce à Tony, les Subway Cowboys ont du monde. Pendant le premier cut, ils font illusion : on pourrait les prendre pour des mecs de Nashville, tellement c’est en place, bien chanté, bien slappé, bien battu et bien télécasté. Mais non, ce sont des banlieusards. Une sorte de James Burton en herbe joue en lead. Tout ce qu’il joue relève du plus haut niveau, d’où le référentiel. Il dispose de cette facilité à égaler les plus grands, chacune de ses interventions est un miracle d’élégance jivy, il tire ses accents country dans un rumble d’Americana qui lui semble propre. Il joue avec ce qu’on pourrait appeler une précision inspiratoire. C’est d’autant plus stupéfiant qu’il parvient à rocker tous ces cuts d’Honky Tonk et à leur donner vie. On le sait, le Honky Tonk est un genre difficile, situé à la lisière du fleuve et de la country, et pour tenir une heure, il faut l’étincelle. Les Subway l’ont. Et quelle étincelle ! Il faut voir ce batteur jouer à l’économie, avec souvent des balais pour fouetter le cul rebondi du beat, et ce slappeur qui bat ses cordes comme s’il jouait des congas à Congo Square. Rien qu’avec une telle section rythmique, la partie est gagnée d’avance. Ils tapent une belle version de Folsom et terminent avec un vieux coup d’Hank Williams. Mais curieusement, ce sont leurs compos qui accrochent vraiment. Le James Burton en herbe s’appelle Fabien et le chanteur du groupe vaut tous les géants d’Amérique : posture, allure, galure, césure, il a tout, et cette façon de battre les accords à la syncope de cyclope. Fantastique équipe !

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    Signé : Cazengler, Tony Barjow

     

    Tony Marlow. Le 106. Rouen (76). 23 février 2018

    Rockin Rebels. 1, 2, 3... Jump ! Underdog 1982

    Tony Marlow. Knock Out. Skydog 2009

    TROYES07 / 04 / 2018

    3B

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

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    Je conduis comme une brute. Je brûle les feux rouges, j'écrase les grands-mères sur les passages piétons. La teuf-teuf laisse une trace sanguinolente derrière elle. Je suis pressé. Que voulez-vous un problème de conscience me taraude et me rend insensible à toute souffrance humaine.

    Je suis un tricheur, un voleur, un meurtrier, un assassin, je ne trouve pas un mot qui puisse exprimer toute mon ignominie, il ne doit pas en exister dans la noble langue françoise. Ce n'est pas de ma faute. Je n'y suis pour rien, un malheureux clic sur internet et en un milliardième de seconde j'ai piétiné mes principes les plus sacrés. Je m'explique, lorsque je file au 3 B, je suis toujours la même règle de fer que je ma suis prescrite. Lorsque je vais voir un groupe que je ne connais pas, je m'interdis de chercher à en savoir plus. Je ne surfe pas sur You Tube pour trouver des vidéos, je ne visite ni son FB, ni son site. J'entends juger le gibier sur place et sur pièce, en direct et en public, je me méfie des jugements hâtifs – des miens comme des autres – j'entends appréhender l'objet de ma curiosité insatiable de rocker incorruptible, hors de toute prévention, qu'elle soit positive ou mauvaise.

    Z'oui mais voilà voici huit jours, par la plus grande inadvertance, sans même le vouloir j'ai enfoncé la touche de Rhythm Bomb Records, voulais vérifier je ne sais plus quoi et plouf je tombe sur une vidéo de démonstration, un montage de groupes, qui se suivent sur scène, je zieute d'un œil distrait, entre parenthèses je suis obligé de reconnaître qu'ils n'envoient pas la purée au compte goutte, lorsque tout à coup je reste tétanisé, la plus grande catastrophe depuis l'extinction des dinosaures me tombe sur le coin de l'oreille, un truc à vous casser les éléphants en deux, mais qui sont ces sauvages, de quel endroit reculé du Tennessee sortent-ils, de quel bayou de la plus profonde Louisiane émerge-t-il ? Lorsque le nom s'inscrit sur l'écran, je sursaute, je les connais, non je n'ai pas la berlue, Berlot Béatrice la patronne nous a prévenus qu'elle les avait programmés, oui Cristal & Runnin' Wild passent dans une semaine au 3 B !

    Confronter le rêve entrevu à la plate réalité n'est-ce pas courir au-devant de la plus amère déception ? Ce soir en pénétrant dans le 3B j'ai l'impression de marcher sur des œufs de brontosaure. Coquille pleines ou vides. Même pas quitte ou double. Plutôt meurs de déréliction ou crève d'enthousiasme.

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

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    Il y a des secondes qui vous réconcilient avec le bonheur. L'est pourtant tout seul. Les trois autres lui laissent tout le boulot d'intro. Pas grand-chose, quinze secondes, pas une de plus, mais pas une de moins. Solitaire, yeux bleus, chemisette rose, cheveux tirés en arrière, s'appelle Jack O Roonnie, ne donne pas stupidement le la sur sa contrebasse, vous refile la pulsation originelle, les poètes vous parleront de la première vibration universelle dont les échos se solidifiant donneront naissance à notre monde. Les esprits cartésiens – ils sont légions – n'iront pas chercher midi à quatorze heures, arrêtez de bavasser les gars, c'est juste du jazz. Ils n'ont pas tort non plus. Même que l'autre escogriffe avec sa queue de cheval et son chapeau de cowboy, pique des deux sur la grosse caisse, et vous met en branle la charleston, va vous la faire fonctionner à toute vapeur durant les trois sets, une véritable soupape pulsatrice d'induction rythmique. Johnny Trash est son nom. Je vous conseille de ne pas le quitter des yeux. L'est comme la dynamite sur le feu, sourit à pleines dents, en recherche perpétuelle de la bêtise à ne pas faire. L'a la banane méchante, les cheveux qui pointent par-devant à la manière des rostres des navires de combats de la marine romaine. Si on ne le connaissait pas, on aurait peur, mais on l'a reconnu, à sa guitare, Patrick Ouchene qui officiait dans les Bop A-Tones aux côtés de Michel Texier alias Mike Phantom – résumé de cet épisode homérique dans la livraison 358 du 28 / 01 / 2018 – vous remet en trois coups de strings, le bop dans le bon sens.

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    Là, vous vous dites, pas mal les Runnin' Wild. Vous n'aurez pas tort. Mais il vous manque un peu de lucidité dans le cristallin, car s'il est vrai que les Runnin' vont être plus sauvages que vous ne l'espériez, vous n'avez encore rien vu et surtout rien entendu. Sur le premier morceau vous aviez des excuses, le cowboy qui vous fait des chœurs foutraques d'opéra, et puis il y a sûrement un truc qui ne va pas à la sono, Fab s'est trompé, lui a mis le micro trop fort et n'a pas assez poussé sur les musicos. Mais non Fab ne se trompe jamais. C'est qu'elle est là, vos perceptions auditives et visuelles en sont chamboulées, toute belle, toute simple, cheveux blonds et lèvres rouges, pudique foulard blanc qui cache la naissance de sa gorge, Crystal, elle l'annonce un morceau de Patsy Cline. Pastis fortement alcoolisé. Sans eau. Quelle voix, quelle beauté, quelle aisance ! Une manière d'écraser la première syllabe d'attaque – me fait immédiatement penser aux tout premiers enregistrements de June Carter – que voulez-vous l'on est doué de naissance ou on ne l'est pas – et de monter très haut en puissance. Même pas une technique mais l'instinct divin et le feeling diabolique – le père Noël a dû lui vider sa hotte entière dans ses chaussures au premier jour de sa naissance. A maudire vos parents pour le peu qu'ils vous ont transmis. D'ailleurs son Dad à elle est à ses côtés. Patrick Ouchene, guitare en bandoulière, les doigts en perpétuelle recherche. Mais attention l'esprit veille et commande. Adore l'audace, un riff est un bon riff, certes mais l'a intérêt à ne pas se répéter, faut qu'il sache se déstructurer pour apparaître sous une autre forme, ce soir notre guitar-héros est d'inspiration cubiste, comme ces portraits de Picasso qui vous mélangent tous les détails d'un visage avec les objets du décor pour qu'il en sorte encore plus étrangement ressemblant.

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    Voyage au travers de cent cinquante ans de musique populaire américaines escale dans tous les genres, blues, country, jazz, hillbilly, rockabilly, rawkabilly, psychobilly, doo wop, surfin', arrêt à tous les étages du rock'n'roll. Quatre fous amoureux du rock'n'roll. Jack le taiseux, laisse parler sa big mama pour lui, heureusement que de temps en temps les autres s'arrêtent de jouer pour qu'on puisse se rappeler que sans sa brasse généreuse, tout le quatuor coulerait au fond de l'eau comme un fer à repasser. Encore un irremplaçable, mais d'un tout autre genre, Johnny Trash – la voix caverneuse de Johnny Cash, mais pas le tempérament. Trop exubérant pour cela. Pourrais difficilement décrire son style à la batterie, tout ce que je peux affirmer, c'est qu'il tape, fort, juste et à bon escient. Mais il semble toujours être en train de faire autre chose, viendra par exemple nous jouer de sa guitare customisée avec cordier en fil de fer, l'a dû avoir une nostalgie de banjo au montage car il a piqué le hublot de la machine à laver, et cela s'entrechoque en produisant le son caractéristique d'une washboard entre blues et jazz. Frappe aussi sur ses tambours avec ses maracas manière de glisser des petits cailloux dans les souliers du rythme.

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    Sont trois à accompagner Crystal, et Crystal sait s'écarter et les laisser s'éclater ensemble. Plus de Crystal, de l'instrumental. Un splendide Link Wray, Patrick Ouchene en maître symphonique, la guitare qui rumble à mort, maîtrise la secousse sismique, agite des mains en sorcier indien qui appelle les orages, guide la tornade droit sur vous et la renvoie au loin au dernier moment, vous emporte dans des imprécations tonitruantes, vous fait chevaucher la foudre et la tempête, et tout s'arrête aussi brutalement que cela avait débuté. Vous laisse abasourdis, privés de sens et de son.

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    Oui mais Crystal. Sidérante. Déconcertante. Quel que soit le rythme, quelle que soit la tonalité, et parfois les entames des morceaux sont d'une trame si resserrée qu'il vous paraît impossible que quiconque puisse y placer sa voix, mais elle la pose naturellement, vous facture la porte, en douceur, s'installe, l'est chez elle, se promène dans l'appartement, s'allonge sur le sofa, ouvre le frigo, ou alors elle vous bazarde les meubles par la fenêtre parce qu'elle a envie de changer la tapisserie. Princesse de sang royal, qui ne se permet jamais un caprice qui ne vous semblerait l'évidence d'une nécessité absolue. Un Etta James à vous mettre dans tous vos états, un Jezebel ricochant entre la version de Gene Vincent et celle d'Edith Piaf, mais ce n'est pas tout, nous n'avons pas encore quitté le rayon des classiques, un sentier somme toute assez bien délimité, une petite acrobatie jazz sans filet, les trois musicos s'enfuyant grand-est alors que toute seule elle file vers l'abîme en surfant sur la cime des vagues géantes. Un peu de sport, juste pour se mettre en forme.

    Il est temps d'ouvrir les portes de la folie pure. Surprise, c'est le chat qui entre. Pas celui des Stray Cats, le greffier de Crystal. Toute la salle en profite pour se mettre à miauler. Notre chance de tous finir en camisole de force à Charenton. Une seule consolation c'est qu'on embarquera en priorité le combo. Sans come back. Crystal s'amuse comme une possédée. L'on ne saura jamais exactement ce qui est arrivée à cette maudite bestiole porteuse de malheur, et peut-être vaut-il mieux ainsi. Séance films d'horreur. La pure jeune fille et les quarante zombies, que voulez-vous qu'elle fît devant un tel défi ? Lui courent après, alors elle crie comme si sa dernière heure était arrivée. Doit y prendre un plaisir pervers, car maintenant elle screame comme si elle découvrait une grosse araignée noire et velue dans sa chambre. Elle en a les yeux qui pétillent de malice et la voix qui vous percerait le plafond. D'autant plus que les Runnin' Wheels n'en perdent pas une pour nous construire une séquence bruitage, jusqu'à Jack qui vous pousse un glapissement de renard à vous glacer le sang.

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    C'est fini. Ovation et sidération. Les disques et les T-shirts sont pris d'assaut. Une soirée exceptionnelle. Crystal toute belle, toute fraîche, jambes fuselées, franges blanches au bout de sa robe, anneaux de gitanes et yeux de biche, toute simple, une grande chanteuse. Merveilleuse.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB  : Béatrice Berlot /

    FB : DjRockin Cats with Fab )

    PARIS / 24 – 02 - 2018

    JAZZ CLUB MERIDIEN ETOILE

    NOËL DESCHAMPS

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    Nous avons tous nos petites manies innocentes même si nous préférons nos travers les plus nocifs, pour moi c'est tout simple une fois par mois je pars en maraude. Pas très loin, sur You Tube. Je vais voir au cas où. Peut-être quelqu'un aura eu l'idée de rajouter une vidéo de Noël Deschamps. J'avoue que je rentre très très souvent totalement bredouille. Me console en visionnant la majorité de celles qui y sont déjà. Mais ce coup-ci, je ferre le gros poisson, trente-neuf minutes de Noël Deschamps sur scène. Pas très loin à Paris au Jazz Club du Méridien Etoile – rappelez-vous le Cat Zengler nous avait emmené y voir Vigon ( voir Kr'tnt ! 161 du 30 / 10 / 2013 ) - voici pas très longtemps, le 24 février 2018, le genre de truc que je n'aurais pas manqué pour deux empires et qui a malheureusement échappé à mon flair de rocker, vraisemblablement un coup tordu de la CIA.

    Les apparitions de Noël Deschamps sont rares. Il fut pourtant un de nos plus valeureux et originaux pionniers. De 1964 à 1968 il fut un des rares à porter le flambeau du rock français. Fut malheureusement oublié après Mai 1968, la nouvelle vague de jeunes chevelus qui découvrirent le rock, en leur an de révélation 1969, fit totale impasse sur tout ce qui s'était passé de par chez nous, les années précédentes. Fit partie de la toute première génération, celle du Golf-Drouot, l'est né en 1942 – Johnny en 43 – ce n'est donc pas un dernier-né qui gesticule sur scène. Vous laisse faire le calcul vous mêmes.

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    L'a la classe Noël dans sa chemise blanche, le cheveu blanc, le gestes souples et sûrs, bouge comme un jeune homme. Une chose qui ne choquera pas les nouveaux venus, l'a gardé son timbre de voix si particulier, intact. Ce que je trouve de fabuleux chez Noël Deschamps c'est qu'il est le seul français à chanter le rock sans chercher comme tous les autres à imiter le phrasé anglais ou américain. L'a un organe particulier, l'on disait que sa voix courait sur trois octaves, moi j'ajouterai qu'elle se faufile dans l'herbe tendre de la mélodie pour brusquement se lever comme une tête de cobra royal, et vous êtes déjà mort que vous n'avez pas encore compris ce qui vous arrive. L'a dans son larynx un grain de démesure qui n'appartient qu'à lui, un soupçon voilée et d'une clarté extraordinaire.

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    Nous interprète neuf de ses titres les plus connus : Tout ira très bien, une tambourinade échevelée d'une précision extrême, Je n'ai à t'offrir que mon amour, belle cover de Don't Let be me Misunderstood des Animals, Bye Bye Monsieur une composition qui à l'époque ( 1967 ) témoignait que Gérard Hugé son producteur connaissait les Memphis Horns mais refusait de copier platement, une très belle version de Lonely Avenue sur laquelle il joue aussi de l'harmonica, sa superbe adaptation du Bird Doggin de Gene Vincent réécrite en art de vire rock'n'roll, Oh la hey ! compo originale de Bashung des mieux enlevées, Noir mon frère, un titre de son album de 1984 chez Big Beat, et Te Voilà le tube de Rob Argent des Zombies sur lequel Pussy Cat – elle fut l'égérie de Gérard Hugé - lui donne la réplique.

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    La vidéo donne des extraits des deux sets de la journée. Certains morceaux seront donc donnés deux fois. Ce qui ne fait que doubler notre plaisir. Nous avons même en prime une interprétation de Jusqu'à Minuit de Johnny – la voix de Noël fatigue un peu, mais l'énergie est là. Deux guitares, synthé, basse, batterie et un très bon saxophone. Pussy Cat pour les choeurs.

    Une de mes idoles. De toujours.

    Damie Chad.

    *

    L'exemple idéal de ce qu'il ne faut pas faire. Vous rentrez tout fier de concert, vous déposez religieusement le CD que vous en ramenez sur la pile des disques à écouter en urgence absolue. Vous connaissez la suite autant que moi : les nécessités cruelles de la vie, les aléas imprévisibles de l'existence qui se mettent en travers de vos décisions les plus péremptoires. Lendemain soir 21 heures, vous vous apprêtez à glisser la rondelle fabuleuse dans l'appareil quand fort inopportunément le téléphone sonne :

     

    - Allo Damie !

    - Salut Noémie !

    - Ecoute-moi bien Damie, c'est très grave ! J'avais décidé de passer chez toi pour te faire un bonjour surprise, je suis dans le métro et horreur je m'aperçois que j'ai oublié mon pyjama à la maison !

    - C'est terrible Noémie, je ne te l'ai jamais dit, mais je dors tout nu, depuis le jour où ma maman m'a jeté dans ce monde sans pitié !

    - Oh! Damie c'est affreux, comment allons-nous faire ?

     

    Exactement les genres de vicissitudes qui n'arrêtent pas d'empoisonner la vie du rocker de base. Comment voudriez-vous que le lendemain matin après une nuit sans sommeil à tenter de résoudre ce douloureux problème vous pensiez encore à votre disque ? Bref deux ans plus tard grâce à l'écroulement de la fatidique pile vous vous apercevez qu'il serait quand même temps de tenir vos engagements prioritaires. En plus, c'est du lourd :

     

     

    HOT CHICKENS

    OFFICIAL BOOTLEG

    Live @ Gedinne / August 24 th 2013

    ( Chikens Records )

    Hervé Loison : Vocal, Contrebasse, harmonica, guitare rythmique / Christopher Gillet : guitare / Thierry Sellier : batterie.

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    Keep a knocking : me souviens encore de l'avertissement du grand Jake quand j'ai choisi le CD «  Ah ! Tu sais, c'est pratiquement du garage ». Comme je n'ai nulle prévention envers le garage et ses huiles de vidange qui sentent le cocktail molotov je n'ai pas hésité une seconde et le monstre est sur l'appareil. J'avoue que ça commence mal, le bruit d'un démarrage de 2 Chevaux au starter ( je vous parle d'un monde que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ) puis il y a ce ronflement hargneux de sanglier que vous venez de réveiller dans sa bauge et la bogue de châtaigne richardienne qui vous arrache le visage. Et c'est parti pour un fuckin'time de rock'n'roll, préfèrerais ne pas vous parler de Thierry Sellier qui tapote sur le tambour la marche militaire qui accompagna les grenadiers de l'Empire lorsqu'ils se mirent en marche vers le soleil d'Austerlitz, mais ça se transforme rapido en chasse à courre et Christophe Gillet qui vous dépose des riffs explosifs à la nitroglycérine juste pour vous rappeler que c'était comme ça au bon vieux temps du rock'n'roll. Et c'est sur ce background que Loison joue à la diva d'opéra, un rôle qui lui va à merveille, quant elle est en colère parce que l'on a reproché à son chiwahwa, une perle, d'avoir pissé au pied du micro et que la star souffle le ramdam sa grosse voix et son immense caprice pour que le directeur en personne vienne présenter ses excuses à l'adorable et innocente peluche. Bref vous l'avez compris, ça chauffe. Rockabilly boogie : hurlement d'entrée pour saluer Johnny Burnette, une espèce d'avalanche rocailleuse avec Thierry qui fend les rocks avec sa baguette Durandal et Christophe qui vous poinçonne les notes à la visseuse ultra-rapide. Quand à Loison quelqu'un a dû rayer un de ses trente-trois tours d'Elvis, car franchement il est d'une humeur massacrante. Tronçonnante même. Jeannie Jeannie Jeannie : petit Richard mais grand shouter, Christophe vous envoie la valse à forte amplitude, Thierry vous beurre la tartine des deux côtés au venin d'aspic et Loison vous rappelle la petite Jeannie d'une façon si autoritaire, l'en nasille de colère, que si une ligue féministe en vient à écouter le skud, il terminera sa vie en prison. My baby runs away : n'en fait pas mystère, le clame à haute voix, deux morceaux tirés de son ancien groupe Mystery Train, je ne sais pas si vous l'avez remarqué mais les rockers n'aiment pas que leurs poupées se cassent, l'en fait tout un roquefort affiné le Jake, et les deux autres en profitent pour se laisser aller aux plaisirs d'un background coupable, le poussent un peu dans ses retranchements, le Loison dans une colère de fou, il éructe à la manière d'un dromadaire à qui l'on vient d'interdire de boire. Motorcycle girl : éloignez les enfants, Jake pète trois durites d'un coup, ne chante plus, il crie, il hurle, imite le bruit d'une moto, un truc horrible même Thierry et Christophe ont la frousse de leur vie, vous hâtent la cadence à 323 kilomètres heure, sont pressés de finir le morceau, veulent rentrer vivants chez eux, mais pas de chance Loison les rattrape sur la bretelle de l'autoroute. Les carottes sont cuites et les chickens are very hot. The devil and me : ça ne pouvait que mal tourner, voici que le diable s'en mêle, Loison chante comme l'on ricane en bécane, et les deux acolytes vous tressent une tenture musicale de toute beauté, si vous n'en étiez pas convaincu maintenant vous l'admettez, rien n'est plus beau que le rock and roll, un solo de guitare à vous faire entrer dans les ordres, bon Loison vous scalpe un peu avec son vocal de chevrolet aux ailes carbonisées et Christophe rajoute une deuxième couche de coups de fourche. Don't touch what you can't afford : le titre en lui-même est un avertissement, l'interprétation une menace atomique, et la musique un accomplissement. Destructif. Quand Loison vous dicte les dix commandements du rocker vous avez intérêt à filer doux car la maison ne fait pas de crédit. Just reelin' & rockin' : un petit côté country, mais le bonheur est de courte durée sur cette planète, un serpent sous chaque motte de terre et un colt dans chaque saloon, en plus Christophe et Thierry déclenchent une bagarre générale et Hervé vous pousse des piolets de joie sur les décombres fumants. Cruel Lou : Loison s'en prend au public, un truc classique quand une fille vous a fait du mal vous cherchez du réconfort auprès des copains et c'est parti pour un chant indien, vous savez ceux que l'on entonne juste avant d'enfourcher les poneys sur le sentier de la guerre, le combo vous joue en sourdine l'attaque du fort, le moment idéal pour se plaindre de la jolie Lou, Thierry en massacre sa batterie, Christophe tire sur ses cordes comme sur les viscère d'un chat et c'est parti pour le grand pow-wow, miaulements d'horreur et tout le bataclan, la suite est déplorable, Hervé Loison est devenu fou, parle tout seul, vaticine comme s'il annonçait la venue du messie, Thierry essaie de le faire taire en lui enfonçant la tête à coups de baguettes-marteaux, mais la bête parvient à s'échapper, grognasse comme un ours blanc privé de banquise que vous venez d'expulser de votre frigidaire, chants d'indiens dans le lointain, charivari monstrueux qui se termine abruptement, l'on ne sait pas pourquoi. Miss Froggie : maintenant l'on sait : pour jouer un petit morceau de rock'n'roll ! Et Miss Froggie arrive en trombe, Christophe imite le froufrou de sa robe tournoyante, à chaque battement de sa baguette Thierry lui descend sa culotte, ne cherchez plus loin à comprendre pourquoi le rythme s'accélère soudain, elle est toute nue et Loison en claque sa langue de bonheur. La fin du morceau n'est pas morale. Folie collective. Lovin'up a storm : rien de tel qu'un gros orage pour électriser l'atmosphère qui n'en a pas besoin mais ça peut toujours servir surtout quand on appelle Saint Jerry Lou, le diable en personne, à la rescousse, Gillet martyrise sa pumpin' guitar et l'on subodore que Loison s'en va voler avec les anges portés à bout de bras par un public survolté. L'en revient tout excité, vous expédie le vocal au lance-pierre. Fait mouche et caïman à chaque fois. Ne vous reste que vos jambes cisaillées pour danser. Plus qu'il n'en faut pour être heureux. Shake your hips : Jake a sorti son harmonica comme l'on dégainait son colt dans les bouges de Chicago. L'est vrai que ça bouge salement. Le blues ne fait pas de pitié. Vous bouscule le rock'n'roll comme une vulgaire serpillère et vous l'accule dans ses derniers retranchements. Deux sacrés fils de pute qui déchargent sperme et balle dum-dum à foison. Le combo virevolte comme un groupe de derviches tourneurs. Et quand la machine s'arrête, vous repartez aussitôt en marche arrière. Stompe mais ne stoppe jamais. L'harmo siffle comme une locomotive et la batterie boogie-boogise à mort, le chauffeur Loison court sur les toits des wagons, ne sait plus où il a mis sa pelle à charbon alors il hurle à la lune et à tous les soleils intergalactiques, aussitôt imité par le public toujours prompt à s'embarquer dans le premier delirium tremens qui passe et trépasse. Unchained melody : après la tornade, un slow, six secondes, ne faut jamais abuser des bonnes choses, la suite ressemble à une catastrophe ambulante qui fonce sur vous et qui vous emporte au pays des exagérations putrides. L'on en pleurerait presque et la musique vous englobe comme une cloche à fromages charançonnés. Si vous aviez cru entourer de vos bras câlins votre voisine, c'est raté, il y longtemps qu'elle a dépassé l'extase clitoridienne dans cette tempête tonitruante. Vous n'existez plus. Pour elle. Pour vous, non plus. Surfin bird : Loison sort son petit oiseau de la cage. Un aigle royal qui déplie ses ailes et n'entend pas renoncer à sa liberté. Maintenant Jake aboie comme un chien en colère, transforme sa voix en bande-son de dessin animé désarticulé et c'est parti pour l'ultime ouragan de 1887 qui dévasta l'Oregon. Aucun survivant. Misirlou : Christophe prend le devant de la scène, surfe sur sa guitare comme Dick Dale sur sa planche à voile, et le public joue les jolis chœurs. Liesse collective, l'avion se pose en bout de piste et vous écrase consciencieusement. Tout le monde s'en fout, c'est trop bon. Bony Moronie : un dernier bal avec la petite Bonnie qui tournoie comme une toupie folle, le classique de Larry Williams, l'est mort d'une balle dans la tête le pauvre Larry mais ce n'est point grave, l'était immortel depuis qu'il avait gravé sa bombe humaine, que ce soir les Hot Chickens ont décidé de faire exploser une fois pour toutes ( une voix pour toutes selon Loison ), vous secouent la marionnette Moronie de bien belle manière. Délectable. Save your soul : une dernière prière avant le boogie du soir, Loison cet ami qui nous veut du mal a décidé de sauver nos âmes. Le problème c'est que nous ne savons plus où nous l'avons mise, c'est que l'on ressort d'un disque des Hot Chikens totalement chamboulés, Christophe Gillet a beau vous caresser de ses riffs pointus et Thierry Sellier faire baguette de velours, vous savez que le pire est à venir. Ne vous fiez pas à Hervé Loison lorsqu'il prend sa voix de clergyman, vous savez que le fléau est programmé et que rien ne l'arrêtera. Et en effet rien ne l'arrêta.

    Pour une raison bien simple. C'est que le disque terminé vous appuyez une nouvelle fois sur la touche on. Une parfaite introduction pour ceux qui n'ont jamais participé à un concert des Hot Chickens.

    Des malheureux.

    Qui ne connaissent rien du monde.

    Méritent-ils même de vivre ?

    Je préfère ne pas répondre.

    Damie Chad.

     

    15 / 03 / 2018 – PARIS

    AU 100 RUE DE CHARENTON

    THE PRICE OF THE TICKET

    KAREN THORSEN

    ( 1989 )

    Voici plusieurs années que nous présentons régulièrement dans KR'TNT ! des livres de James Baldwin, figure indissociable de la lutte des noirs aux Etats-Unis. James Baldwin est mort en France le 01 décembre 1987. Le Comité James Baldwin ne laisse pas passer une si belle occasion de sortir de l'oubli la haute figure de l'écrivain laissée quelque peu en déshérence depuis pratiquement deux décennies en notre pays. La réédition d'une dizaine de ses ouvrages et l'attribution du César du Documentaire 2018 au I'm Not Your Negro de Raoul Peck a suscité un nouvel élan autour de l'auteur de Si Beale Street Pouvait Parler.

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    Mais ce soir le Comité James Baldwin convie les amateurs de Baldwin à visionner une rareté, le film The Price of the Ticket de Karen Thorsen. Cette œuvre n'aurait jamais dû voir le jour. A l'origine Karen Thorsen devait suivre Baldwin en train d'écrire son dernier roman. Mais la mort s'est glissée au milieu du jeu avant même que la partie proprement dite commençât, et a rendu le projet caduc. Mais les producteurs ne renoncèrent pas, une nouvelle règle fut établie : le film se ferait tout de même, il existait, autant en France qu'aux Etats-Unis, de nombreuses archives d' interviewes du romancier et les témoins de son existence ne demandaient qu'à témoigner... Il était établi que la réalisatrice ne rajouterait aucun mot de son cru sur la bande son. Le film commence sur les obsèques de Baldwin – ce qui donnera à tous les rockers d'entrevoir quelques bribes de Rosetta Tharpe, rappelons que son jeu de guitare n'est pas étranger à la manière d'envisager l'emploi de cet instrument dans le rock'n'roll, en train de chanter... Et puis la narration adopte un cours chronologique des plus classiques.

    L'on suit Baldwin pas à pas, l'importance de son beau-père prêcheur intransigeant, la prise de conscience du gamin et de l'adolescent de la chape de misère qui l'emprisonne, lui, sa famille, et toute la nation noire. Baldwin cumule les difficultés, non content de n'être qu'un nègre il est aussi homosexuel et désire devenir écrivain. Comme beaucoup d'artistes noirs il fuira à Paris. Vivra dans la rue, connaîtra la solidarité des milieux les plus pauvres – les maghrébins parisiens qui subissent de la part des français un ostracisme racial qui étrangement l'épargne en tant que noir... Ce sont des années de formation éprouvantes mais c'est dans ce creuset qu'il écrit Va Dire à la Montagne – dynamitage du puritanisme religieux noir - et La Chambre de Giovanni – dynamitage du puritanisme sexuel blanc - qui lui apportent la gloire.

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    En 1957, il rentre aux Etats-Unis, il pense pouvoir aider à faire progresser la problématique noire. L'espoir soulevé par la Présidence de John Kenedy ne sera qu'un feu de paille. Baldwin est de tous les combats mais après les assassinats de Malcom X et de Martin Luther King, il se doute qu'il est le suivant sur la liste de la CIA... Il retourne en France, continuant la lutte par ses écrits et se faisant un devoir de payer les avocats qui défendent les militants et les dirigeants des Black Panthers. Ses écrits sur la cause noire comme La Prochaine Fois, le Feu se révélant malheureusement prophétiques...

    La projection sera suivie d''un débat entre la salle pleine et Eléonore Bassop et Samuel Légitimus qui apportent une quantité impressionnante de précisions sur la vie, l'activisme politique et la réception des écrits de James Baldwin. La discussion s'engage beaucoup plus vivement dès qu'il s'agit de porter un jugement sur l'action politique de Barack Obama en faveur des noirs aux Etats-Unis...

    Dans le même ordre d'idée, le fait que l'on ait proposé à Christiane Taubira d'écrire la préface de la réédition chez Folio de La Prochaine fois, le feu me fait doucement rigoler. Quand on a été ministre de la justice d'un gouvernement d'obédience libérale qui s'est comporté fort honteusement et moult ignominieusement quant à l'accueil des immigrés africains et que l'on n'a pas eu le courage de démissionner, il vaudrait mieux avoir la pudeur de se taire et le courage d'assumer la politique à laquelle on a souscrit durant des années.

     

    Dans une pièce attenante se tenait une exposition d'œuvres picturales et graphiques en relation avec les combats de James Baldwin et la possibilité de tenir en main et de feuilleter une belle collection d'éditions américaines de l'écrivain, présentée par Sébastien Quagebeur.

    Damie Chad.

    AU PAYS DES FUGUES

    SEBASTIEN QUAGEBEUR

    ( Editions Unicité / 2016 )

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    C'était un livre un peu à part sur la table d'exposition des éditions américaines de James Baldwin. L'est de Sébastien Quagebeur qui présente les ouvrages et qui appartient au Comité James Baldwin. Partant du principe qu'un individu qui parle si bien de Baldwin et si laudativement de Langston Hughes ne peut-être tout-à-fait mauvais, je prends d'office, j'aime les gens passionnés.

    Un livre de poésie. Peu de mots. Beaucoup de déchirures. A l'image de notre monde. Qui vole en éclats. Si dispersés qu'il est difficile de se voir en son miroir brisé. Alors on se rattrape aux petites branches, celle des vocables arrachés aux journaux et à des lambeaux de photos de magazines. L'art du collage tient autant du test de Rorschach que des bâtonnets du Yi-King. Vous jetez le sperme du hasard et vous retrouvez la structure de votre ADN. Tout est question de projection. Les bouts de papier dans le chapeau mou de Dada, et la flamboyance expressionniste des motifs de papiers peints isolés.

    N'empêche que chez Sébastien Quagebeur le texte prédomine. Vous saute au visage dès que vous ouvrez le livre, à n'importe quel endroit. La parole vous happe, les flashs iconiques sont derrière, comme un fond de poubelles renversées. Peut-être une manière d'indiquer que la fleur de la poésie pousse sur le fumier de l'univers. S'agit aussi de dresser des barricades de papier face à la fureur du monde. Lorsque tout est détruit, ne reste que l'appel à l'émergence de la révolte. La critique acerbe ne suffit plus. Ne reste plus que le nom des poètes, Prévert, Césaire, et tous les autres qui ne sont pas nommés, à brandir comme des boucliers dérisoires qui se révèleront un jour être têtes de Gorgone protectrices. Car la poésie est l'ultime rempart.

    Le livre fonctionne à la manière d'un kaléidoscope. Vous êtes le périscope qui de loin en loin reconnaît une image, amie ou ennemie, mais il suffit de tourner rapidement les pages pour que la confusion gouverne votre esprit. C'est alors que vous vous raccrochez aux mots comme le naufragé à une épave. Sans doute avez-vous tort, ne tentez pas de mettre de l'ordre dans le désordre. Les poèmes visuels ne sont pas des messages, juste des contre-ordres à la marche du monde. Sébastien Quagebeur les a éparpillés comme rochers affleurants, et vous zigzaguez sautant de l'un à l'autre, sans vous doutez qu'à chaque fois vous enjambez l'abîme du non-sens. Vous traversez le brasier en vous réfugiant dans le feu d'artifice qui étincelle comme un bombardement de neutrons.

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    Parfois il vous en met plein les yeux. Fini le blanc et noir de la reproduction économique, Quagebur vous initie à la magie des couleurs. Existe-t-il une chromancie qui reflèterait d'une manière plus subtile l'interprétation de l'âme du poète ? Rimbaud et ses voyelles colorées viendront-il à votre secours ? Dans ce monde n'espérez que l'espoir.

    Le lecteur curieux – il en existe encore, peu je vous l'accorde – qui aime en venir droit au but demandera – c'est bien connu, les plus curieux sont les plus naïfs qui croient au sens caché des choses – mais de quoi parle ce livre en fin de compte ? Elémentaire cher Watson, pour le savoir contentez-vous de vous pencher par la fenêtre. Cela ne vous en dira pas plus que ce que vous voyez. Il est sûr qu'il n'y a pas pire aveugle que celui qui se cache les yeux. Alors je vais vous répondre : il parle de la nature de la poésie. Un animal difficile à saisir. C'est pour cela qu'il a ajouté des images aux mots. Parfois un dessin vaut mieux qu'un long discours.

    Ça volette de tous les côtés dans cet imagier pour adultes. Vous avez vraisemblablement entendu parler des battements d'ailes du papillon et de la théorie des catastrophes.

    Devrais-je en conclure que le monde court à la catastrophe ?

    Pas exactement, la catastrophe c'est vous. Voilà, maintenant vous savez, dites merci à Sébastien Quagebeur, car un lecteur averti en vaut deux.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 213 = KR'TNT ! 332 : ERVIN TRAVIS NEWS / MAKE-UP / KIM SALMON / DEJA MU / BILL CRANE / IAN DURY / JEAN-PIERRE ESPIL / JAMES BALDWIN

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 332

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    08 / 06 / 2017

     

    ERVIN TRAVIS NEWS / MAKE-UP / KIM SALMON

    DEJA MU / BILL CRANE / IAN DURY /

    JEAN-PIERRE ESPIL / JAMES BALDWIN

     

    ERVIN TRAVIS NEWS

    Longtemps que nous n'avons donné de nouvelles d'Ervin Travis. Pour une unique et simple raison : elles ne sont pas bonnes. La maladie – cette saloperie de Lyme - suit son cours. Ervin a tout essayé, traitements divers, clinique spécialisée en Allemagne, docteurs en tous genres.

    C'est une vidéo sur You Tube. Qui excède à peine une minute. Réalisée par Ervin. Un Ervin fatigué qui annonce, qu'à bout de patience, il prend la décision de se soigner tout seul, par lui-même, puisque toutes les formes de médecines n'ont réussi à éradiquer les méfaits de la sale bestiole.

    La voix éteinte, la mémoire défaillante, Ervin parle et promet de nous refaire signe ...to be continued... comme il dit... deux ans que la maladie est devenue insupportable... mais l'homme se bat et malgré une énorme lassitude fait toujours front...

    De tout coeur avec toi, Ervin.

    Keep Rockin' Till Next Time !

    Make up your mind

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    Faut-il qualifier Ian Svenonius d’activiste ? Oui, et pas seulement pour son plan de destruction de l’Amérique en treize points qui date du temps de Nation Of Ulysses, mais surtout pour son rôle de propagateur du gospel yé-yé au sein des Make-Up, groupe artefact d’action directe capable de taquiner le tabernacle et de magnifier le manifeste. Ce gang fit de sérieux ravages dans les rangs des années quatre-vingt dix, au siècle dernier. Bonnot Svenonius et sa bande écumaient les scènes à bord d’un tacot fou et canardaient de quinconce, sans aucune pitié pour les connards boiteux. En réalité, le Raymond la Science de Bonnot Svenonius était une grooveuse sirupeuse, Michelle Mae. Tout l’art make-upien reposait sur l’excellence de son bassmatic famous-flammy. À l’arrière du tacot fou se trouvaient deux autres graines de violence, Steve Gamboa, un bat-le-beurre d’origine vaguement orientale, et un certain James Canty trouvé dans une cantine.

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    Après des années de silence, Ian Svenonius et ses activistes rejaillissent dans l’actualité de façon tout à fait inespérée. Les voilà à l’affiche du Cabaret Sauvage, l’endroit le plus rococo de Paris. Ian prend un petit bain de foule avant de rejoindre son gang sur scène. Ils portent tous les quatre des costumes en lamé or. Un nouveau batteur a remplacé Steve Gamboa.

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    Dès les premières mesures, Ian et son gang mettent le cabaret à feu et à sang. Ils réveillent les démons de cette vieille soul blanche qui les rendait uniques. Le feu sacré est intact, Ian jerke sur scène comme à l’âge d’or. Michelle Mae pulse paisiblement son groove de funk et nous voilà plongés dans un spectacle digne des grandes Revues américaines d’antan. Ian fait le show, il james-brownise le funk blanc, il shake ses shooks avec des bonds blackés d’or en double ciseaux, il performe son show et chitline l’entertainment avec un mépris total des lois de la gravité.

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    Tu veux voir le Christ marcher sur l’eau ? Vas voir les Make-Up et tu verras Jesus Svenonius marcher sur une mer de mains tout en prêchant le gospel yé-yé. Il traverse plusieurs fois la salle sur la mer de mains, et des centaines de gens font des photos. C’est tout ce qu’il reste à faire : des photos. Pourquoi faire ? Pour faire des photos. Mais à quoi ça sert de faire des photos ? Mais à faire des photos, c’est déjà pas mal. Que te faut-il de plus ? Alors ça smarphotte de partout. Ian Svenonius marche sur une mer de smartphones. Des fois qu’on manquerait de preuves. Oui, il a marché sur une mer de smartphones. Le monde entier doit le savoir. Le monde entier doit le voir. Des milliers de smartphones photographient la mer de smartphones. On se croirait dans Fantasia chez les ploucs.

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    Pendant ce temps, les trois autres Make-Up tiennent bien le beat en laisse. Pas question de le laisser partie à vau-l’eau, au hasard des courants. Ramené sur scène par une sorte de ressac, Ian reprend son infernale partie de Saint-Guy. Ouh ! Il jerke pour dix, ouh ! Il shake comme un beau diable, il rallume l’antique brasier des Make-Up !

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    La foule ovationne ce piccolo diabolo sorti d’une Pandora box de beat doré, ce Mister Pan Dynamite de deepy DC, Ian fait le show et réinstalle les Make-Up au sommet d’un Olympe de la modernité. On les savait invincibles depuis vingt ans. C’est toujours une bonne chose que de voir une vérité jaillir du buisson ardent.

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    Oui, car ce qui a toujours distingué les Make-Up du troupeau bêlant des groupes garage, c’est précisément la modernité. Ils n’ont pas enregistré beaucoup d’albums, mais chacun d’eux frappe par la vitalité de son parti-pris.

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    Un portrait de grooveuse sirupeuse orne la pochette du premier opus cubitus du gang, Destination Love, paru en 1996. Et si par malheur on retourne la pochette, on sera frappé de plein fouet par une photo de la bande à Bonnot Svenonius au grand complet. Les voilà parés de coiffures arrogantes, de chemises en soie et de cravates du plus beau noir. Black on black, baby. Sur ce disque, ils se livrent à l’exercice périlleux du jerk de funk garage gratté sec et chanté avec la pire aménité qui se puisse concevoir ici bas. C’est en tous les cas ce qu’inspire un «Here Comes The Judge» qui ne doit rien à Shorty Long. Avec «They Live By Night», ils ne font qu’une bouchée du garage. Ils grattent ça aux accords de Gloria, baby low, avec une jolie frénésie. Bonnot Svenonius chante le plus souvent à l’orfraie d’eunuque volage. Il ne respecte aucune loi, il ne revendique ni dieu ni maître, sauf peut-être James Brown. Le groupe joue sans aucune concession, et se veut affreusement dépositaire de limon. Avec «We Can’t Be Satisfied», Bonnot Svenonius devient une sorte de screamer hors d’âge. Il tâte encore le pouls du garage d’anticipation avec «How Pretty Can U Get» et amène «International Airport» à l’hypno tendancieuse. Mais le hit de cet album insoumis se cache en fin de B : back to the gospel yé-yé avec «So Chocolately/Destination Love». Eh oui, Bonnot Svenonius transforme le moindre balladif en torrent d’effluves, en geyser d’effusions cognitives, en rupture d’anévrisme, en vertigineuse noyade de chars de combat dans la Mer Rouge.

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    Ils passent au live dès le deuxième album, After Dark, enregistré à Londres au Fine China. Heureuse initiative ! On retrouve en effet la dynamique du gang sur scène. Dès l’intro, Bonnot Svenonius hennit comme un étalon sauvage et il enchaîne avec «Can I Hear U Say Yeah» qu’il screame jusqu’à l’os du genou. Si on aime le raw, on est servi. S’ensuit un «Blue Is Beautiful» exacerbé et irrité jusqu’au sang. La bande à Bonnot Svenonius nous plonge dans une fantastique ambiance d’exaction maximaliste. Il va chercher l’At the tone à la glotte sanguinolente et hurle à la hargne blanche. Le «Gospel 2000» qui ouvre le bal de la B permet de souffler un peu, même si Bonnot Svenonius glapit plus que de raison. Sur ce disque, tout reste incroyablement rampant. Il reviennent jerker le garage funk avec un «RUA Believer» solidement syncopé. Ils ont un autre album live, le fameux Untouchable Sound paru beaucoup plus tard, en 2006, enregistré au Black Cat Club de Washington DC en l’an 2000. On y retrouve l’énorme «Save Yourself», que la grooveuse sirupeuse joue sous le boisseau, un cut très africain dans l’esprit et enrichi des chœurs d’une Ophélie allongée au fond du ruisseau. Bonnot Svenonius s’y distingue en hurlant comme Iggy. Il règne dans la musique des Make-Up quelque chose qui relève de l’ordre de la grande solidité. On trouve aussi sur cet album une belle version de «They Live By Night» montée sur un groove hypno et troué de part en part par un killer solo de James Canty. Si on aime le joli groove de basse, on se régalera du «The Bells» niché en B. James Canty revient faire une trouée sauvage dans ce pauvre groove. Il s’y adonne à son jeu favori : le solo de libre-cours sans foi ni loi. Bonnot Svenonius nous chante «Born On The Floor» comme un prophète, comme un vrai harangueur de foules, un mystique du désert de Gobi. On sent le possédé. Et puis tout bascule dans l’Orange mécanique avec «C’mon Let’s Spawn», car le solo qu’on y entend est celui d’un droog.

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    On trouve un peu de tout, sur Sound Verite. Du funk et du dub. Oui, «Don’t Tell It Like It Is» sent bon le bon dub, car c’est amené au beat narcotic, de façon inquiétante, sous le boisseau. Et le funk ? Il se niche en B dans l’impérieux «Hot Coals». Bonnot Svenonius y fait son James Brown et il a raison, car il en a largement les moyens. Oh on trouve d’autres petites merveilles sur l’album rouge, comme par exemple «If They Come In The Morning» que Bonnot Svenonius chante au timbre éteint. Le gang s’installe dans le groove insidieux, celui qui cache bien ses intentions. Peu de gens chantent aussi bien à l’agonie. On reste dans la même ambiance hitchcockienne avec «Make Up Is Lies», car notre profanateur préféré y crée les conditions de la psychose yé-yé. Et le «Gold Record Pt1» qu’on trouve en B s’enfonce dans l’ombre d’une belle menace urbaine, bien louvoyé au petit groove funky. Sur cet album, tout reste d’un niveau égal, sans crises ni montées brutales de fièvre.

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    S’il faut emmener un album des Make-Up sur l’île déserte, c’est peut-être In Mass Mind. Oui, car quel album ! Si on en dresse l’inventaire, on y trouve un coup de génie, une énormité, un classique de r’n’b, un froti d’antho à Toto et deux modèles de scream. Le coup de génie se niche au bout de la B : «Black Wire Pt 2». Dans le genre coup de génie, il est difficile de faire mieux. Si on apprécie les énormités, alors il faut se jeter sur «Joy Of Sound», véritable hit de Soul insistante, solide comme une dague en acier de Damas. Le froti de rêve s’appelle «Caught Up In The Rapture». Voilà un slowah d’une rare intensité et screamé avec une science innée de l’amour physique, sous un satin de nappes d’orgue chaudes. L’amateur de scream se régalera de «Live In The Rhythm Live», une horreur juvénile montée sur un gros groove bien gras. Bonnot Svenonius y screame comme le démon qu’affronte l’Exorciste. Franchement, il est avec James Brown le plus puissant screamer d’Amérique. Il récidive avec «Do You Like Gospel Music», screamé à la vie à la mort avec du pur Get down on your knees/ Please do you like it/ Do you like what we do - Quant au fan de r’n’b, il se goinfrera de «Drop The Needle», car vraiment, dans le genre hot Soul de cold rice, on ne trouve pas mieux, sauf peut-être chez James Brown. Voilà un album qu’il faut bien qualifier d’infernal.

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    On trouve deux véritables coups de génie sur Save Yourself paru en 1999, à commencer par le morceau titre, monté sur un riff de bassmatic oh yeah et chanté à la coulée de boue de Soul. Ce mec est vraiment très fort. Les chœurs interfèrent de façon brûlante. Quel extraordinaire panier de crabes ! Quelle volupté ! Quelle finesse diabolique ! Ian mène son bal au groove insidieux, à coups de halètements et de relances infernales. Voilà ce qu’il est convenu d’appeler une merveille d’intelligence svenonienne. L’autre coup de génie de cet album est la reprise d’«Hey Joe». S’il est bien un cut intouchable, c’est celui-ci. Qui oserait reprendre ce chef-d’œuvre hendrixien, à part Ian Svenonius et Michelle Mae ? Elle l’attaque au chant et Ian la rejoint avec une voix d’archevêque au bord de l’orgasme. Ils duettent comme pas deux - I’m gonna go to Mexico - et Ian chauffe cette fabuleuse version à blanc. Mais attention, ce n’est pas fini, car «C’mon Let’s Spawn» reprend le mythe du catfish. Oui Ian veut être un big fish in a small pond, pure métaphore sexuelle, et il s’y prend de manière totalement spectaculaire - C’mon babah ! - C’est relancé aux solos d’instrus indéfinissables, avec des cuivres en veux-tu en voilà. Ils inventent pour la circonstance le funk désespéré, et le coulent dans une véritable dégelée d’énergie carabinée. Avec «White Belts», il fait du groove de confrontation. Il l’explose même au scream de white trash. Puis, avec «The Prophet», il se livre à un petit exercice de speed talkin’ un peu énervé. Il tente parfois de créer des ambiances spectaculaires, comme dans «I Am The Pentagon», mais ça ne marche pas à tous les coups. Son Pentagon est un peu cousu de fil blanc. Par contre, il est capable d’horreurs de garage exacerbé du type «(Make Me A) Feelin’ Man». Ici, l’implacable Svenonius en veut au monde entier. Cette belle énormité roule sur un drive de basse terrible. Si l’on cherche une illustration musicale de la puissance nucléaire, c’est là.

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    Le dernier album en date des Make-Up est une compile intitulée I Want Some. Voilà encore un disque indispensable, car d’une densité assez rare : quatre faces bourrées à craquer de garage d’anticipation insidieux du type «Blue Is Beautiful» et «Type-U-Blood», chantés à la petite hurlette concomitante et subtilement nappés d’orgue. On retrouve aussi l’excellent «RUA Believer» chanté à la glotte allumée. Tiens, voilà un cut mythique, le fameux «Free Arthur Lee», joué au beat de gospel yé-yé, même ampleur cabalistique que l’«Out Demons Out» d’Edgar Broughton.

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    Le gang invente un genre avec «Untouchable Sound» : le modern savaged raunch of soul garage. Franchement, Bonnot Svenonius vaut tous les grands screamers blacks. Il refait son James Brown avec «Substance Abuse» - Get on the right track - Il connaît toutes les ficelles du black power. Et il termine sa B avec un extraordinaire «Have You Heard The Tapes», insidieux au possible, hanté par les chœurs de Michelle Mae. Si ce n’est pas un hit, alors qu’est-ce que c’est ? Le morceau titre se trouve en C et c’est le meilleur groove de funk blanc qui se puisse imaginer ici bas. Michelle tricote son groove au coin du feu alors que Ian l’implore - I want some/ Gimme some - Encore un hit avec «The Choice», balladif d’une fantastique ampleur mélodique - You put my head through the water - On se régalera aussi du jeu de Steve Gamboa dans «Born On The Floor», oui, c’est un excellent drum-beat de gros et de détail. Les Make-Up avancent invaincus dans leur monde ténébreux. En D, on trouve encore de quoi dérouter des cargos, avec ce vieil «Hey Orpheus» monté sur l’un de ces grooves de petite harangue autorisés à paraître à la cour. Encore plus déroutant, ce «Grey Motorcycle» poppy et baroque que Bonnot Svenonius s’en va chanter là-bas, dans le rougeoiement du crépuscule des dieux. Oh mais ce n’est pas fini car voilà une autre merveille digne du cabinet de curiosités d’Honoré d’Urfé : «Every Baby Cries The Same», battu sévèrement jungle, nappé d’or fin à l’orgue et rehaussé d’une délicate couche de démesure imprévisible. Steve Gamboa y bat le beat de drums & fifes du «Fast Line Rider» de Johnny Winter. Voilà un objet sonique stupéfiant. Bonnot Svenonius termine ce festin avec un «Little Black Book» chanté au chuchotis intimiste. Il crée ainsi les conditions du bien-être parental et dépose son cut dans l’écrin rouge du bonheur familial.


    Signé : Cazengler, démaquillé


    Make-Up. Cabaret Sauvage. Paris XIXe. 31 mai 2017
    Make-Up. Destination Love. Live At Cold Rice. Dischord Records 1996
    Make-Up. After Dark. Dischord Records 1997
    Make-Up. Sound Verite. K 1996
    Make-Up. In Mass Mind. Dischord Records 1998
    Make-Up. Save Yourself. K 1999
    Make-Up. Untouchable Sound. Sea Note 2006

     

    Kim est Salmon bon - Part 2

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    Oh bien sûr, le Kim Salmon d’aujourd’hui n’a physiquement plus grand chose à voir avec le Kim du temps des Beasts. Disons qu’il a pris un petit coup de vieux, comme tout le monde. Mais sur scène, il en va autrement. Le spectacle qu’il offre sur scène relève de l’absolue perfection. Kim Salmon propose aujourd’hui une sorte de Magical Mystery Set, une espèce de Mad Doggin’ sans Englishmen, un killer set of it all, oui, une sorte de Swamplanding on the moon, un back to the basics balls of God from down under, un hillfest over yonder, un Solid Gold Hell d’une heure trente, un jive surrealistic d’ombilic scientific, un Script d’essence divine, une prestation de cador et d’argent, un fabuleux bouquet de glam et d’année érotique. Il n’est pas nécessaire d’être un vieux fan des Scientists pour apprécier un tel set. En 1978, Kim Salmon s’imposait déjà par sa modernité, au sein des Scientists. Quarante ans plus tard, il s’impose avec la même modernité, avec le même sens aigu du hit underground. Alors, bien sûr, on glosera éternellement sur les vertus du hit underground, qui contrairement au hit mainstream, a la décence de ne pas vendre son cul. Mais en même temps, c’est en vendant son cul qu’on achète des Rolls et des maisons à la campagne.

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    Le débat est ancien, il remonte à l’antiquité, un temps où les poètes grecs underground crevaient de faim dans les bas fonds pendant que les courtisans, les Stong de l’époque, s’empiffraient aux banquets qu’organisaient les princes de la cité. Le destin du poète underground reste cruel. Kim Salmon joue dans des bars et attire une quarantaine de personnes, qui heureusement pour la plupart sont des fans et de vrais admirateurs, ce qui est un avantage, si on raisonne en termes de cohérence. Il est aussi vrai qu’on vit un temps où la problématique des légendes ne veut plus dire grand chose. Que reste-t-il des parfums d’orient lorsqu’on ouvre les portes aux quatre vents ? Que peut vouloir dire le mot légende dans le néant tourbillonnaire contemporain ? La gratuité noie les poissons dans l’eau, on se demande même si les artistes vont encore avoir du sens d’ici quelques années. Quelle résonance peut avoir un hit comme «Swampland» aujourd’hui ? Sur scène, Kim Salmon le chante toujours avec intensité, les yeux fermés, il part à la découverte d’un monde qu’il nous offre en partage. Tout sonne incroyablement juste chez lui. On s’étonne même de voir un vieux coucou comme «Frantic Romantic» vieillir aussi bien. Ses chansons tiennent d’autant plus la route qu’il a fait le choix d’une extrême sobriété en termes de backing band : sa section rythmique basse batterie est un modèle de discrétion. C’est justement le contraste qui existe entre la qualité des chansons et la sobriété de la formule qui rend ce set tellement fascinant. Il semble qu’un exercice aussi périlleux soit réservé aux très grands artistes.

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    Il enchaîne ses hits comme des perles. Il a de quoi se fournir, car sa discographie ne compte pas moins de 27 albums, si on compte les Scientists, les Beasts, les albums solo avec les Surrealists, avec Spencer P. Jones ou Ron Peno, et Precious Jules. Il tape dans son dernier album My Sctipt pour balancer ce monster gorgé de fuzz glam qu’est «Already Turned Out Burned Out» et qui tourne vite à l’élévation mystico-sonique. Il en tire aussi l’effarant «Gorgeous And Messed Up», l’un des ces cuts qui redonnent un peu d’espoir aux gueules cassées rentrées du front. Il en sort aussi l’implacable «Destination Heartbreak». Les choses deviennent vite compliquées avec un mec comme Kim, car tout chez lui est implacable. Pas facile de faire des choix, avec un coco comme Kim. Il joue toujours l’infernal «Cool Fire» qui date du temps des Beasts, du temps où il ne s’appelait pas Jacky et qu’il ne chantait pas la chanson morose. Alors bien sûr, on n’échappe ni à «We Had Love» ni à l’imputrescible «You Only Live Twice» qui referme la marche. Côté reprises, Kim n’est pas chien : un coup de «Je T’aime Moi Non Plus» pour commencer et, pendant le rappel, un coup de «Chinese Rox», pour que les choses soient bien claires.

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    Deux incidents rigolos ont bien pimenté la soirée : Kim n’avait pas de son au micro pour chanter son hommage à Gainsbarre. Une panne. Il dut quitter la scène pour attendre la réparation. Comme on se trouvait au Havre, tout s’est bien passé. Et puis en fin de set, un horrible connard lui a piqué sa set-list. Kim semblait drôlement embêté : «Somebody stole the set-list...» L’horrible connard dut la restituer. Il restait en effet une dizaine de cuts pour le rappel. Mais comme on était au Havre, les choses n’allaient pas en rester là : on vit un peu plus tard l’horrible connard se diriger à petits pas vers la petite table où Kim signait ses disques. Oh, il n’avait pas grand chose à proposer, son dernier album, My Script et E(a)rnest, miraculeusement réédité par Beast, le petit label de Rennes. Eh bien, Kim fit un sacré cadeau à l’horrible connard. En se penchant par dessus son épaule, on vit ce qu’il écrivait sur la pochette blanche d’E(a)rnest : «To my favorite set-list thief», ce qui est tout de même exceptionnel, de la part d’un homme qui sort de scène vidé comme un lapin.
    Bon bref, nous avons constitué une petite équipe autour d’une amie qui vivait vers la plage. Alors après sifflé l’habituelle ribambelle de verres de pinard dans ce bar béni des dieux, nous décidâmes de ne pas reprendre la route pour rentrer à Rouen. Nous cherchâmes donc un arabe encore ouvert pour s’y fournir en litrons et allâmes attendre le lever du jour dans le fameux appartement qui donnait sur la mer, effectivement, mais de quinconce. Afin d’observer cet obsessionnel souci de cohérence, la soirée devait impérativement rester magique. Oh, elle le fut bien au delà des espérances, car figurez-vous qu’à un moment donné, il fallut sortir Jude, la petite chienne qui devait son nom aux Beatles, et donc, au cœur de la nuit, sur la plage déserte du Havre, sa maîtresse, ivre de liberté et de vin mauvais, entonna à pleins poumons le premier couplet d’«Hey Jude». Ce fut l’un de ces moments loufoques et complètement inespérés qui font la grandeur de la vie sauvage.


    Signé : Cazengler, Kim Kon


    Kim Salmon. L’Escale. Le Havre (76). 2 juin 2017
    Kim Salmon ( Part 1 ) on KR'TNT ! 314 du 02 / 02 / 2017

     

    BAM / MALAKOFF / 03 – 06 – 2017


    DEJA MU / BILL CRANE

    Faut une première à tout. Jamais mis les pieds à Malakoff. A la sortie du métro l'on se croirait en plein milieu d'une ville de province, rues étroites se coupant à angles droits. M'attendais à un bâtiment important mais non, contrairement à ce que je croyais la BAM n'est pas la bibliothèque municipale d'une cité qui dépasse les trente mille habitants, mais un modeste local situé en contrebas du cul-de-sac d'une étroite allée. BAM, Bibliothèque Associative de Malakoff, pas de faute d'orthographe s'il vous plaît, vous me ferez le plaisir d'inscrire le A majuscule dans un cercle sur un fond noir.
    C'est rempli de livres et de gens sympathiques. A vue de nez et à flair suraigu de rocker, doit pas y en avoir beaucoup qui ont voté pour les délices de la société libérale capitaliste au joli mois de mai dernier, néanmoins beaucoup moins exaltant que celui du millésime 68. Buffet d'auberge espagnole ouvert à tous dans la petite pièce d'entrée, et puis la grande salle aux murs tapissés de livres. Ici Oui-Oui aurait repeint sa célèbre voiture jaune en rouge et noir, je recopie sans vergogne selon le saint principe libertaire de réappropriation culturelle quelques bribes d'un extrait du tract de présentation : «  dans une optique anti-autoritaire... thématiques touchant aux luttes sociales d'émancipation à l'histoire des moments révolutionnaires et à la critique des mécanismes d'exploitation, d'oppression et de domination », voilà qui est clair comme de la poudre noire auraient écrit Laurent Tailhade et Octave Mirbeau... Avant de me coller à un rayon de bibliothèque pour assister au concert, je vérifie le contenu du rayonnage : Fonction de l'Orgasme ( un titre prémonitoire foutrement rock'n'roll vous en conviendrez ) de Wilhelm Reich et trois gros tomes à couverture noire ( tiens donc ) d'Elisée Reclus, notre géographe anarchiste possédait un nom qui ne correspondait guère à sa pensée, bon on n'est pas ici ce soir pour refaire le monde – quoique – contentons-nous de lui inoculer le virus pathogène du rock'n'roll. Pour reprendre une expression dur trac  présentatif, ce soir ce sera cocktail – Malakoff.

    DEJA MU

    make-up,kim salmon,déjà mu,bill crane,ian dury + jeff jacq,jean-pierre espil,james baldwin


    Soyons précis la moitié de Déjà Mu. D'habitude sont deux, Ludovic Montet officie aux timbales mais ce soir nous n'aurons que Phillipe Bellet et sa guitare. Electrique. Importante précision. Car je qualifierais sa musique de folk urbain, mais l'on n'est loin d'un gratouilleux à guitare sèche et brouillonne. Une Hagström suédoise couleur de neige. De très loin les yeux fermés ça ressemble à une Gretsch et ça vous émet un son clair d'un tranchant exemplaire qui se prête à merveille au toucher subtil de Philippe Bellet tout en notes élancées et ruptures évaporantes. Chante en anglais, présente donc en quelques mots chaque morceau, chroniques de la vie ordinaire, comme la suite de ces trois titres, issus du premier CD, qui raconte l'attente d'une jeune damoiselle par un lonely guy, évidemment tout se passe dans la tête puisque la miss a dû trouver mieux ailleurs, et l'on a droit à trois tableaux des plus cruels, un triptyque doux-amer que l'on pourrait intituler dream, beers and disillusionment...
    Une voix captivante, si vous ne comprenez pas vous suivez quand même, les inflexions suffisent, pas du tout nasillarde à la Dylan, au contraire très pure, mais celle d'un raconteur qui vous emporte avec lui dans les tribulations indociles du vécu moderne. Tient l'auditoire sous le charme. Du serpent qui vous fait les yeux doux avant de vous mordre. L'a beaucoup écouté les américains, s'est totalement approprié cette manière de décliner le vécu en mots simples porteurs d'une pertinence quasi-hallucinatoire propre à cette façon de témoigner de la réalité du vécu d'un individu qui par cette magie incantatoire inhérente aux racines du blues, de la country, et du folk – vous le transforme en type archétypal du comportement de tout un peuple historial et jusqu'à l'incarnation universelle de toute expérience humaine.
    Nous n'aurons droit qu'à huit titres, huit moments d'extase sonore, une voix qui distribue humour et dérision, espoir et obstination, qui fore fort en vous, vous transperce, vous émeut sans trop exagérer car la vie est est un manège accaparatoire trop fascinant pour perdre son temps à pleurnicher et à s'apitoyer sur soi-même. Philippe Bellet possède cette qualité naturelle de rentrer de plain-pied dans l'intimité collective du public à qui il s'adresse, ne serait-ce que ces quelques mots, lorsqu'il s'accorde, qui ouvrent en toute simplicité une complicité qui n'a rien de racoleuse. Réussit durant une quarantaine de minutes à nous promener dans les grands espaces de notre exiguïté. Applaudissements chaleureux d'un public définitivement conquis.


    Damie Chad.

    THE WORK'S ALL DONE / DEJA MU
    ( Grandma's Records / 2016 )

    THAT SONG IS GOOD / HUMAN BEINGS ARE LOSERS / HOLLY CHANCE / SWEETY DALE / UPSTREAM OF THE RIVER / GO UP NOW ! MILK SOUP / 115 TH DEJA MU'S DRUM / THE WORK'S ALL DONE / GLORIOUS

    PHLIPPE BELLET : guitars + voices / LUDOVIC MONTET : drums + voices.

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    That song is good : intro à l'espagnole et la voix guillerette qui monte en épingle, ton de la plaisanterie, arrêts brusques, descentes de cordes, c'est fini. Non ça ne fait que commencer, des surimpressions de voix qui miaulent en chœur et c'est parti pour un grand orchestre de cordes qui éclatent en final, les timbales qui pédalent, la mer qui monte, tout qui s'affole et qui s'éteint après une espagnolade qui vire à la sonnerie de téléphone, et tout repart comme en quatorze pour s'achever, par devoir plus que par envie. Human beings are losers : message plus grave, mais pas dramatique, l'on monte vers le ciel et l'on avance sur une rythmique des plus heureuses. On ne va quand même pas pleurer sur cette amère constatation. On le savait depuis longtemps. Holly chance : joyeux bordel, le timbalier au fond qui imite les castagnettes, la guitare qui se fait entendre, elle est électrifiée ne l'oublions pas, la voix qui se superpose et bêle comme une brebis perdue tandis que le cordier pickinge à qui mieux-mieux. Encore une fois quand vous croyez que c'est terminé, ça s'échappe comme une portée de chatons qui s'enfuient de la corbeille maternelle afin explorer le vaste monde. Sweety dale : des entrecroisements à la Beach Boys qui surfent sur leurs propres vagues. Des cordes nostalgiques qui insistent pour qu'on les remarque, des raclements de cymbales, tout s'estompe. Upstream of the river : la batterie au premier plan, mais les cordes s'avancent et passent devant, un intermède de batterie jazz de trois secondes, la voix qui se précipite, les cymbales qui insistent, la rivière coule à gros flots, pluie de printemps, le débit s'accélère, eaux fuyantes et roulements d'épaves rythmiques emportées vers l'estuaire, rencontre des grosses vagues de la mer. Go up now : débute comme une chansonnette innocente, un rythme qui persifle, la voix qui joue à saute-moutons et la guitare qui couacque dans le bivouac des pâturages. Montée en gradation, l'on atteint les hauteurs démesurées des alpages. Pas d'affolement tout va bien. Et l'on repart tranquille en sifflotant. Vers le haut. Le paysage s'étend à l'infini. La descente sera précipitée. Milk soup : La voix devient humaine. Donne l'impression de jouer la sincérité. L'instrumentation se cristallise dans une urgence tant soit peu dramatique. On ne sait pas trop avec quelle sorte de lait est réalisé notre soupe. Tétines de vaches ou de chèvres ? Sein de femme ? Goûtez-y et donnez votre avis. 115 th Deja Mu's drum : lorsqu'il a joué en concert Philippe Bellet lui a donné une couleur beaucoup plus dylanienne. Mais ici une voix qui tinte agréablement, mange un peu les mots mais sans trop, juste pour suivre l'accélération nécessaire. Sereine confusion. La superposition des chœurs architecture un étrange ballet vocal pendant que le grand orchestre prend toute son ampleur. The work's all done : content de soi, le boulot est terminé. Voix espiègles, conjugaison de questions-réponses. Tout est bien qui finit bien. Pour les durs de la feuille on vous le répète à satiété. Le vocal connaît une extase des plus précises et tout s'accélère, à croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Glorious : Cordes triomphales, les cloches sonnent, le jour de gloire est arrivé. Peut-être pas tout-à-fait comme on l'aurait souhaité mais tout cela finira par s'arranger. Puisque l'on vous le répète. La guitare nous régale d'un hachis parmentier des plus savoureux.

    Différent de tout ce que l'on a l'habitude d'entendre. Original et scintillant. De la guitare en vrac, mais de qualité supérieure. Un interlude taquin dans la monotonie des jours. Masques et bergamasques du picking.


    Damie Chad.

    BILL CRANE ( I )


    Pourraient nous chanter la traviata, jouer de l'accordéon, psalmodier la messe en latin, crier et se trémousser par terre comme des vers de terre, s'essayer au psaltérion, s'acharner sur un vibraphone, que l'on s'en foutrait. L'on en avait eu la prémonition avec Philippe Bellet mais là avec ces quatre noisy boys, l'intuition devient certitude, l'acoustique est d'une limpidité exceptionnelle. J'avais eu peur en entrant, carrelage et deux baies vitrées, difficile de trouver pire pour régler une sono. Plus besoin de courir au Sun Studio de Memphis, ou de ressusciter le Rolling Stone Mobile Studio, la Bam est amplement suffisante. Comme quoi suffit de remplir les murs de bouquins et d'un faux-plafond bas du caisson sur sa moitié de sa surface longitudinale pour obtenir une clarté sonore hallucinante. Sans effort, parfait dès le premier essai du sound check m'avouera tout sourire Eric Calassou.

    BILL CRANE ( II )

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    Dans la Bill Crane party qui suit, donnez moi Pat le saxo qui n'y va pas mollo. Un sax dans un combo de rock'n'roll c'est un plus. Bien sûr qu'il y a sax et sax. Vous avez le fonctionnaire qui vous cocorite deux soli de trente secondes dans un set de vingt morceaux et qui se retire tout fier dans un coin du poulailler avec la sensation du devoir accompli de celui qui vient de sauver le monde de l'invasion des extra-terrestres, de temps en temps il laisse échapper un borborygme pour que l'on se souvienne de lui, et puis il y a ceux qui comme Pat mettent la main à la pâte, qui sont de véritables spagyristes de la modulation, qui ne cessent une seconde de barrir comme un éléphant en colère, qui vous entonnent le buccin des légions romaines à tout bout de champ, qui vous altèrent les artères de ces chorus longs comme des goûter d'enfant au pain sec et à l'eau, mais aussi goûteux que les sandwichs presleysiens au beurre de cacahuète, qui vous ont toujours un carreau d'arbalète à vous envoyer en pleine poire, le gamin hyperactif à qui ses parents ont oublié de refiler son demi-litre de théralène nécessaire pour avoir la chance de respirer un petit quart d'heure. Merci, maintenant passez-moi s'il vous plaît Gwen le bassiste. Un perfide. Ne bouge pas d'une oreille. Le mec tranquille qui agit en douce. Un redoutable. On ne l'a entendu que quatre fois de toute la soirée, les soixante secondes durant lesquelles pour des raisons qui n'appartiennent qu'à lui il s'est arrêté de jouer. C'est alors qu'on s'est aperçu de son importance, un peu comme si vous enleviez les chutes au Niagara ou si vous supprimiez la Tour Eiffel sur le Champ de Mars, le paysage se désagrège d'un seul coup, perd tout son intérêt, la forêt recule et le désert avance. Maintenant vous me ferez plaisir de me céder Bobo, le gars du fond qui ne se cache pas derrière sa batterie, la domine de toute sa stature, increvable, vous bat le beurre au lait de baleine, pas le genre de gus à en faire un fromage parce qu'il vous fabrique des tommes de gruyères sans trou, imparables, aussi denses que du granit, l'omniprésence incarnée, vous balance un swing aussi épais qu'un cargo qui dégaze ses soutes à pétrole en pleine mer un jour de tempête, l'a décidé de polluer la houle rythmique jusqu'à l'autre bout de l'océan et il s'acquitte de sa tâche avec une facilité déconcertante, vous jette d'abord les femmes et les enfants à l'eau à mille kilomètres des côtes mais qui bon prince leur lance un gilet de sauvetage pour leur apprendre à surnager. Bon ne me reste plus que Billy le guitariste, le fil-de-ferriste de la six cordes, le funambule sans balancier qui vous balance mordicus des riffs aussi tordus que les éclairs de Jupiter, se promène en déséquilibre sur les nuages de grêle, vous assène sur le sommet du crâne des grésils de chant haché à vous trouer la peau, à vous tatouer de votre propre sang.
    Bon ça y est, j'ai mes quatre flibustiers. Ne reste plus qu'à voir comment ils vont faire évoluer leur brick de pirates des sept mers. Méfiez-vous de leurs ruses mortelles. A première oreille, toute voile dehors sur le parallèle sixty, guitare claire, sax white rock sorti du garage, basse fredonnante, et drums qui marquent la cadence comme au défilé du quatorze juillet. C'est beau, c'est bon, c'est propre, comme la carrosserie de votre bagnole que votre éponge fignole tous les dimanche matins. Profitez-en, ça ne dure que les deux premiers titres, Black Cat Town et un Maybe Baby hollydien en diable. Dès Lover Man, vous sentez le coup foireux. Ne faites jamais confiance à un homme amoureux. Être égaré, qui ne possède plus toute sa raison, qui randonne dans les sentiers de la perdition. Méfiez-vous, c'est un combo retors, agissent en traître, vous refont le coup de l'oncle d'Hamlet qui empoisonne son frère en lui inoculant une dose mortelle de cigüe. Dans l'oreille. Agissent de même, ne sont pas aussi cruels que Shakespeare puisqu'ils ne vous tuent pas définitivement, choisissent la méthode douce, celle que l'on appelle la folie euphorique, qui s'empare de l'auditoire et lui fait perdre toute retenue. Voici le temple auguste du savoir dévoyé, finies les saines lectures, l'espace n'est pas immense mais la demi-centaine de personnes qui l'encombre, commence à jerker doucement avant de se lancer dans une bacchanale des plus remuantes.
    Difficile d'identifier la mixture. Indubitablement du rock, mais point de véritables substances ajoutées, faudrait parler de ce que les alchimistes nommaient esprits, ou pour rester dans des comparaisons davantage dionysiaques, de ces subtiles vapeurs qui définissent le bouquet des saveurs d'un Bourgogne royal. Je tente l'impossible : du Shadows marvinien totalement implosé par un zeste d'esprit punk, une espèce de naufrage, un sabotage sans fin de l'idée platonicienne du rock'n'roll. Le Bill Crane combo est adonné à un rock pervers. Une paroi brillante qui vous invite à une prompte escalade, mais dès que vous y posez la main dessus, tout s'effrite, inutile de fuir, c'est trop tard, vous sombrez de faille en faille, vous vous perdez en d'étranges crevasses sonores, autour de Billy les trois matelots vous déferlent les voiles avec une parfaite célérité, et voici que le Capitaine vous entraîne le navire au plus près des récifs. Les matafs souquent dur pour maintenir l'allure et le pacha vous périclite un infini solo de guitare qui vous enflamme le cortex, vous joue le chant des sirènes à lui tout seul, vous entraîne au fond de l'abîme sans rémission. Et vous aimez ça, aussi joyeux que l'équipage de L'île au Trésor subjugué par les troubles manipulations de Long John Silver, l'unijambiste fascinateur.
    Bill Crane, c'est de la subtilité opératoire, une efficacité aléatoire qui ne rate jamais son but, une formation qui déforme le rock'n'roll pour mieux le redresser, lui infliger un angle sinusoïdal de courbure inusitée. Nous ont refilé un set exemplaire, une fête de l'esprit, et de l'intelligence. Des morceaux qui vous cisaillent, Travelin' Man... Doo, Doo, Doo... SM Dream,.. No More Sorrow... j'en passe et des meilleurs. L'on ne peut même pas parler de rappel, plutôt une nécessité extrême de continuer, car ce serait un crime de mettre fin à cette sarabande, des musiciens chauds comme des braises et des spectateurs agités comme les flammes de l'incendie. Une heure et demie de liesse énergétique et de dérive tangentielle au plus haut degré.
    Vous me direz que lorsque vous avez pris la précaution de confisquer les quatre as dans votre revers de manche, vous partez gagnant !


    Damie Chad.


    GOD DAMNED TROUBLE / BILL CRANE

    NO MORE SORROW / GET IT / VOODOO / ROCKABILLYSONG / I WALK ALONE / BLACK CAT TOWN / NIPA / I'M SO / DOODOODOO / BLUES / DON'T COME BACK / UNDEAD

    BILL CRANE : chant, guitare, textes, musiques, arrangements / CAT CRANE : basse arrangements, conception graphique / FRED CRANE : batterie, arrangements / 2014.

    make-up,kim salmon,déjà mu,bill crane,ian dury + jeff jacq,jean-pierre espil,james baldwin

    No more sorrow : rondeur des graves, plus de chagrin s'il vous plaît, la situation est trop grave pour avoir le temps de se lamenter, la voix chevrote comme celle de Johnny le Pourri, et la guitare tintamarrise le cauchemar ambulant. Get it : la voix agonise, l'on sent que l'on va prendre plein la gueule pour pas un rond, la prophétie ne tarde pas à s'accomplir, bien, très bien tout est parfait dans ce monde de brutes, la batterie rampe et la guitare tinte comme la sonnette d'alarme du train qui roule hors des rails. L'on se dirige pourtant sûrement vers quelque part. Pas d'affolement le pire est toujours certain. Voodoo : l'instrumentation s'amplifie et la voix rampe comme un serpent. Les cloches de l'agonie résonnent de plus en plus dur, cela vous refile un tonus d'enfer. A périr autant que ce soit en beauté, la guitare flageole sur ses guibolles avant de retrouver du ressort. Rockabillysong : rockabilly si vous voulez, plutôt une valse de cirque appalachien que le speaker annonce de sa voix grave, les grizzlys dansent en rond et le cow-boy de service joue du lasso de sa voix, un vrai foutoir hillbilly de derrière les fagots électriques. Le diable de la Bible mène le convoi de l'enfer. I walk alone : attention la solitude amère du lonely guy qui revit sa vie en racontant la chronique d'une mort annoncée. Mélodrame de pacotille ou partition finale, cela vous déchire le coeur, n'y a plus qu'à en épandre la charpie comme des confettis sur un cercueil. Black cat town : pattes de velours le chat noir arpente la nuit de l'existence. La bestiole est des plus sauvages. Elle griffe et elle mord. N'oubliez pas que les matous noirs c'est comme les peaux-rouges, ne sont bons que morts. Mais celui-ci a l'instrumentation coriace. Nipa : Crane mâche le vocal comme un chewing-gum américain. Pas de problème à l'horizon, l'amour rend les hommes heureux mais rien ne vaut le rêve d'une chevauchée sous les balles du shérif, n'empêche poupée que tu es la seule pour moi. Les promesses rendent-elles les folles joyeuses ? I'm so : intro majestueuse : le héros s'avance de son pas lourd vers le devant de la scène, nous débite sa tirade hamlétique, l'est maudit par les hommes et par les dieux. Rien que ça. Mais parce qu'il est ce qu'il est. Le justicier maudit hurle sous la lune. L'on sent qu'il va décaniller tous ceux qu'il aime. Commencera-t-il par lui ? Doodoodoo : le retour. Le héros revient à la maison. Promet d'être sage comme un cougar des Rocheuses couché au pied de sa belle. Assoiffé de sang souligne les guitares, et bien sûr ça se termine dans une orgie à faire flamber la baraque et toutes les maisons de ce foutu patelin. Blues : un blues , méfiez-vous d'un gars when he awokes in the night, ce n'est pas l'heure appropriée pour cracher sa déprime, nous la joue à la Robert Johnson mais ça se finit au saloon avec les guitares et l'alcool, la zique qui nique gondole des anatoles bleu-pétrole à allumer la mèche du bâton spermatique. Don't come back : avertissement sans frais, toutefois mortuaire. Ne remets jamais les pieds par ici, la batterie enfonce les clous du cercueil, et les guitares dissuadent de faire un seul pas de plus. Je ne le répèterai pas une fois de plus. Ce qu'il s'empresse de faire. Undead : la camarde au bout du chemin. L'homme solitaire est un prédateur, la guitare traîne ses arpèges et la batterie avance à pas lents, vous n'êtes pas encore mort, vous ne l'avez pas fait exprès. L'on vous pardonne, mais recommencez. Same player shoots again.

    Un western rock comme l'on n'en fait plus. Electrique à mort. Poudre de guitares et galops de batterie. Bill Crane pousse les fureurs des chants solitaires à leurs paroxysmes. Indispensable.
    Damie Chad.


    IAN DURY
    SEX & DRUGS & ROCK'N' ROLL
    VIE ET MORT DU PARAIN DU PUNK
    JEFF JACK
    ( EDITIONS RING / Mai 2017 )

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    Chez Ring l'on aime bien le ding-ding de la cloche qui annonce la reprise des rounds. Sont pour l'édition à la hussarde, tambour battant et droit devant. Marquent une prédilection pour les sujets chocs mais pas très chics. Ils aiment les thématiques politiques qui dérangent, les récits de meurtres ineptes, les thrillers sanguinolents, et la musique. Pas n'importe laquelle, pas les symphonies pastorales, préfèrent les lourdeurs cramoisies de Led Zeppelin. Z'ont des techniques de ventes agressives – ce sont leurs concurrents qui l'affirment – mais l'est vrai que parfois ils n'hésitent pas à vous ringpoliner la planche pour la rendre plus porteuse. Ainsi derrière ce pseudonyme de Jeff Jacq, effilé comme une lame de faux, ne se cache pas vraiment un auteur que nous aimons bien chez KR'TNT ! Jean-François Jacq, dont nous avons déjà chroniqué : Bijou : vie mort et résurrection d'un groupe passion ( voir livraison 189 du 15 / 05 / 14 ), Hémorragie à l'errance et Heurt Limite ( 252 du 29 / 10 / 15 ) ), Fragments d'un amour suprême ( N° 273 du 17 / 03 /16 ), des livres forts, de passion, de tendresse, une littérature de traversée des tumultes existentiels, de résistance et de survivance.

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    Chez Ring ils ont dû sauter de joie lorsqu'il leur a proposé un bouquin sur Ian Dury, je suppose qu'ils l'auraient viré comme un malpropre s'il avait argumenté pour une bio sur Donovan, trop beau, trop sage, trop propre, mais bingo pour Ian Dury, un poliomyélite de guingois prêt à tomber du côté par où il penche, si mal-foutu que vous ne pouvez le croiser dans la rue sans lui cracher dessus, et en plus ce débris irréparable, cette lie titubante de l'humanité, cet avorton de moineau hydrocéphale vous a pondu une oeuf d'alligator géant, l'hymne définitif de la nouvelle trinité – pas la douteuse réunion, un tantinet pédérastique, du fils, du père, et du Saint-Esprit - jugez-en par vous-mêmes, un cocktail explosif de trois composants salvateurs, du sexe, des drugs et du rock. Une triple addiction à laquelle vous ne sauriez manquer de succomber. Pas de précipitation, commençons par le commencement.


    Acte 1 : la conception : le jeune père, prolétaire et insouciant – deux défauts, le premier peu recommandable - s'est comporté comme le coucou, a déposé son petit spermatozoïde dans le nid moussu d'une jeune charderonnette de bonne famille.
    Acte 2 : naissance en 1942. Cette mésalliance ne pouvait durer. Le paternel sera doucement rejeté du cercle familial, pas viré comme un malpropre, écarté, mais admis à voir l'enfant régulièrement.
    Acte 3 : le bonheur. Bébé couvé par trois bonnes fées - mère, soeur, tante - garçonnet élu roi de la maison, bambin câlin et intelligent. Une enfance dorée, choyée.
    Acte 4 : the end of the dream : vous pouvez arrêter la lecture maintenant et rester sur cette bonne impression. C'est que le destin aux ailes de fer s'en vient frapper à la porte. Un peu d'eau croupie de la pataugeoire de la piscine que le petit Yan avale et recrache aussitôt. Quinze jours plus tard, la polio lui tord le corps, à un doigt de la mort...
    Acte 5 : tout ce qui va suivre.

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    Suis un peu déçu. Pas par le livre. Par Ian Dury. En gros, je ne le trouve pas très sympathique. Ce qui n'enlève rien à son talent. Moi jusqu'ici n'avais rien à lui reprocher. Je n'avais pas lu les deux biographies publiées en anglais, raté son biopic, ce french book tombe donc à pic, et m'y suis précipité dessus. Ne s'agit pas de ma part d'un simple état d'âme. Quelque chose de plus inquiétant, à lire cette vie surgit une question essentielle mais ici la réponse est surlignée au stabilo rouge sang. Serais-je en d'autres circonstances que celles qui m'ont été données un autre Moi que moi, certaines déclinaisons existentielles seraient-elles capables d'influer la nature de ce que Valéry appelait le Moi invariant ? Et la vie de Ian Dury aurait tendance à contredire cette notion rassurante d'invariance royale de notre égo, serions-nous aussi malléable qu'une étendue de cire turlupinée par la pression de nos doigts !

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    Suite à son état de santé le jeune Ian Dury sera confronté à deux expériences aussi traumatisantes et enrichissantes l'une que l'autre. Une école primaire spécialisée regroupant les handicapés et un collège dans lequel il sera le seul élève en état d'handicap. Dans la première il apprendra la loi du plus fort. Physique, car les gamins ne se font pas de cadeau. Mentale, celle qui vous permet de serrer les dents et de ne jamais vous effondrer. Corollaire à ne pas oublier, les faibles ont toujours tort. Le principal est d'arriver à son but. Quel que soit le moyen. Les adultes – s'octroient l'agréable passe-temps de masturber les élèves - lui indiqueront les règles de la duplicité et des passe-droits que vous permet votre statut de chef. Ian a tout compris de la duplicité humaine. Profitez de la moindre faiblesse de votre entourage...

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    En grandissant il jouera sur tous les tableaux, un tyran toujours insatisfait à la maison, à effrayer sa mère, et la mise en place d'un jeu de préemption attractive envers ses pairs. Ne s'agit pas de sourire niaisement à tous les copains, au contraire, s'agit de montrer sa supériorité intellectuelle et morale, de se faire reconnaître par une minorité sur laquelle il étendra peu à peu son autorité. Deux nouveaux enseignements essentiels, les individus sont d'autant plus manipulables une fois que vous avez pris l'ascendant sur le groupe.

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    Doué en dessin - les illustrations précédentes sont ses propres peintures - il recevra une bourse pour une école d'art. Finira par devenir professeur. Mais la vraie vie est ailleurs. Les filles, la musique, les amis. Malgré son corps déglingué, les demoiselles ne le repoussent subjuguée par sa charismatique volonté de puissance. Un parallèle serait à faire entre Dury et Lord Byron, qui sut être un Don Juan malgré son pied-bot et une stature par trop grassouillette, mais Ian Dury s'est vouée à une autre idole, Gene Vincent, chanteur exceptionnel, la voix certes, mais cette manière de porter toute la révolte du monde sur son dos, ne s'apercevra même pas au premier visionnage de La Blonde et Moi que Gene possède une atèle de fer qui soutient sa jambe brisée...

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    Frise la trentaine lorsque la soudaine disparition du créateur de Be Bop A Lula – à trente-six ans - lui rappelle qu'il n'a encore rien réalisé de décisif de sa vie. Le constat n'est guère glorieux, s'est marié avec Betty Rathnel, une illustratrice dont les travaux lui apparaissent bien supérieur à sa propre oeuvre picturale. Ne sera pas peintre, sera chanteur. Petit iota à cette vocation, est incapable de jouer d'un instrument, ne sait pas chanter, ne parvient même pas à poser sa voix... Désormais il sera le gars parti de rien pour arriver à quelque chose.

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    Ce sera donc un groupe, Kilburn and the High Roads, y collent ses amis qui possèdent un instrument et vogue la galère. Dury amène sa culture rock, celle des teddies et des pionniers, s'essaye à Eddie Cochran... pas évident, lui faudra deux ans pour apprendre à caler sa voix, l'on ne s'étonne pas du turn over dans le combo, les premiers temps sont difficiles, les musicos se découragent, et puis tout de suite Ian s'impose comme le leader, normal c'est lui qui chante, c'est lui qui compose les textes - on les range à égalité pour leur qualité avec ceux des Kinks - se fait aider pour la mise en musique, petit à petit le groupe prend de l'assurance. Tombe au moment opportun. Le public est fatigué des mastodontes, concerts chers et un peu trop amorphes, l'on veut s'amuser, boire, danser et draguer, si par-dessus le groupe est bon, le bonheur est à portée de la main. Dury et ses potes seront des premiers à donner des gigs dans les pubs, le pub rock est en train de naître, une espèce de retour aux sources de l'énergie primale. Sont devenus bons, enregistrent un premier single, puis un deuxième, puis Handsome un album raté...

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    Mais il y a plus grave. Le pub rock est en perte de vitesse et les Kilburns n'ont pas su capitaliser sur cette vague porteuse. Ont été des pionniers dans leur genre, et sont maintenant considérés comme des has been. Mais il y a encore pire. Dury se sent dépossédé. Malcolm McLaren rôde autour d'eux. A emmené son protégé, un certain Johnny Lydon, assister aux concerts des Kilburns, et lorsque pour la première fois Ian assiste à une prestation des Sex Pistols, il pense voir son propre clone, cette attitude de Johnny le Pourri de chanter le dos arqué sur le micro, c'est du Dury cent pour cent ( empruntée à Gene Vincent ), et cette manière de grommeler les mots, de les expectorer comme des bacilles de Kock, exportation directe et pirate venue de cette manière de Dury à davantage gloussoter les lyrics qu'à les chanter, parrain du punk et arrière-grand-père du rap !

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    L'avait un train d'avance et a raté la correspondance. Un truc à se foutre en l'air. Pas dans les habitudes de Dury, a perdu une bataille mais compte bien gagner la guerre. Exunt les Kilburns, voici les Headblocks, coup sur coup Dury pond deux chef-d'oeuvres, le single Sex, Drugs and Rock'n'roll, la formule définitive que tout le monde avait sur le bout de la langue et que personne n'avait eu l'idée de fracasser sur un vinyl comme l'oeuf de Colomb sur la table de ses détracteurs. N'eût-il commis que ce seul titre que la gloire de Dury n'en serait pas moins irréfragable. Mais voici l'album, New Boots and Panties, rien de mieux qu'une odeur de culotte pour attirer les renifleurs, un des sommets du rock anglais, la pochette est déjà un poème à elle toute seule, une sucrerie à la nitroglycérine, de la mort aux rats, de la confiture en barre pour la cochonceté de l'espèce humaine. Et puis ce chef d'oeuvre hommagial qu'est Sweet Gene Vincent.

     

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    Et ce n'est pas fini, 1978 sera l'année Dury, encore deux hits, le Hit Me with the Rhythm stick précédé de What a Waste et suivis de deux albums Wottabunch, et Do it Yourself qui sont bien accueillis par le public... Dury and The Blockheads surfent sur la vague, les concerts sold out s'enchaînent, vu de l'extérieur, trois années qui épousent la courbe élégante et la trajectoire d'un missile dévastateur...

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    Vu de dedans, c'est moins beau. La puissance et l'argent engendrésés par le succès ne modèrent en rien les travers de son caractère vindicatif. Un peu pingre avec ses musiciens, mais ce qui le rend insupportable c'est sa manière de provoquer les conflits et de les gérer. Nos gestionnaires libéraux d'aujourd'hui auraient à apprendre de lui, ne connaît pas les conventions collectives, vous vire dès que vous ouvrez votre bouche, se débarrasse de vous comme d'un vulgaire rouleau de papier chiotte. Parfois il prend son temps, vous rend la vie impossible jusqu'à ce que la victime désignée craque et s'exclut elle-même. Quitte à vous rappeler deux mois après en dépannage ou parce qu'il a réalisé son erreur... Un principe simple : personne n'est indispensable sinon lui. Dès l'entrée dans les eighties la vague retombe, les nouveaux disques ne sont plus aussi forts et ne se vendent plus, lui qui était surtout accro au shit augmente sa consommation d'alcool, est en proie à de violentes colères conjuguées avec des périodes dépressives...

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    Mais il sait rebondir, diversifie ses activités, théâtre, cinéma, télévision... est une figure aimée du public et exerce une emprise sur ses musiciens qui ne peuvent le lâcher tout à fait même quand il récupère leurs compositions pour les abîmer. Rares sont les séparations définitives. Relations fascinatoires. Ses enfants, ses compagnes sont auprès de lui lorsqu'un cancer du foie triomphe de ses dernières forces en mars 2000.

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    Mais un artiste. Qui n'en a fait qu'à sa tête. A tort et à raison. Une volonté de fer. Qui a surmonté ses faiblesses physiques. L'a débuté le jeu de la vie avec des cartes manquantes, n'en a pas moins gagné la partie. L'a réussi à fomenter les troubles dont il rêvait. A se hisser par ses propres moyens sur la pointe des pieds et sa jambe malade sur la margelle de la célébrité. Qu'il a recherchée comme le sucre qui chasse l'amertume des fruits qui se sont abîmés en tombant de l'arbre. L'a jeté son argent par la fenêtre, a eu ses caprices de rock star, l'a été cruel et capricieux, reconnaissant aussi, mais a toujours tenu sa route. Une vie de rocker. Ni pire ni meilleure que celle de n'importe qui. Mais plus flamboyante, une comète. De celles qui magnifient et marquent à jamais la mémoire hominienne.

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    Jean-François Jacq ne nous cache rien. Explore les soubresauts de ce destin hors-norme. Ne porte jamais le moindre jugement sur lui. Même quand il pète une duryte. N'est pas sûr que nous ferons mieux que notre rebel-cockney en chef. N'enjolive pas. Mais l'on sent et l'on comprend le projet de Jeff Jacq, réaliser l'équivalent biographique et hommagial de l'hymne que Ian avait composé pour Gene Vincent, un tombeau mallarméen, qui l'enferme tout entier et l'exalte tel qu'en lui-même.
    Merci Jeff Jacq pour cet impétueux Sweet Ian Dury.


    Damie Chad.

    RITUEL-FOUDRE I, II, III
    JEAN-PIERRE ESPIL


    ( Festival Annexia, live in Toulouse )

    ( Blockhaus Editions Sonores / 1996 )

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    Vous sera difficile de trouver le CD, alors filez sur You Tube vous y retrouverez le Rituel Foudre III, les amateurs de growl-metal et de ferraille-djent y porteront attention, ne s'agit pas de musique ou de quelque chose qui aurait à voir de loin avec le rock'n'roll, simplement du texte, et du son, les esprits classificateurs étiquetteront poésie sonore, mais ça se situe au-delà, une reprise du travail d'Artaud, qui ne vise pas l'esprit trop volatil mais la chair. Evitez de tomber dans le panneau de l'érotisme frelaté. Ce genre de passe-temps n'est guère de mise. Tout juste du divertissement pascalien. La chair, mais dans l'engendrement de son engloutissement, dans l'anéantissement larvaire de sa disparition. Un travail sur la putréfaction des mots, Baudelaire avait ouvert une brèche, mais en dandy, en esthète, mettait le doigt d'un geste élégant sur la charogne de la modernité. Mais à son époque elle en était encore à ses débuts. Un temps d'innocence en quelque sorte, presque une espérance... Un siècle après, l'étendue des dégâts nous recouvre. Alors un groupe de jeunes gens regroupés autour de la revue Blockhaus se sont lancés dans cette tâche de pourvoir à l'immonde et aux immondices humains de notre monde. Une poésie de l'extrême qui vise à une désincarnation, à une désincarcération de soi en soi? en s'enfonçant dans les tréfonds des nerfs et des muscles, à la recherche de l'instant précis où le sang se métamorphose en larves, les mots comme des vers helminthiques qui ne s'écrivent plus mais qui s'enfouissent en vous comme des couteaux jaculatoires. Sperme létal. L'albatros a les ailes englués dans le mazout du nihilisme, elles clapotent piteusement comme un adieu volcanique à soi-même. La poésie comme une traque de l'ultime pourriture.
    Foudre noire bien sûr, de la poudre ravacholienne métaphysique destinée à détruire les dernières institutions de la présence illusoire. Choix du retrait. Par le chemin le plus court. Celui qui part du dedans de notre succion intérieure. Un trou noir que l'on fore méthodiquement pour le remplir de notre viduité. Mais rituellique, opératoire, car l'humain est encore à la manœuvre. Pas pour très longtemps.

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    Voix prosopopique de Jean-Pierre Espil encore emplie de la jactance chamanique, mélodramatique sur ondulations de sarcasmes électro-bruitistes, vingt ans plus tard l'appareillage nous semble désuet. Rien ne vieillit plus vite que le progrès technique... mais un texte scalpel, qui devrait inspirer tous les amateurs de hardcore.


    Damie Chad.

    LA CHAMBRE DE GIOVANNI
    JAMES BALDWIN


    ( Rivages poche 256 / 1998 )

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    L'autre malédiction de James Baldwin. Pas la première, circonstancielle, d'être né noir, aux Etats-Unis, l'autre qui échoit en partage à l'humanité entière, quelle que soit votre origine, l'homosexualité. D'ailleurs pour mieux vous enfoncer le pénis dans le cul le héros du roman est blanc, Baldwin se contente de préciser qu'il est blond comme les blés. David, un jeune américain parmi des millions d'autres. Ni meilleur, ni pire que vous et moi. Même si Baldwin en profite pour régler quelques comptes avec la balourde naïveté auto-satisfaite de l'Amérique... Renversement des schémas freudiens, n'est pas élevé par une mère abusive, l'est morte quand il était tout enfant. Drivé par son père qui fait ce qu'il peut. L'a tout juste dix-sept ans lorsqu'il connaît sa première nuit d'amour voluptueuse avec son meilleur ami. Une inoubliable nuitée. Le réveil est beaucoup plus dur. L'est submergé par un sentiment de honte, n'assume pas son acte, préfère s'enfuir laissant son compagnon endormi...
    L'a grandi, est devenu un homme, un dur ( à cuire les œufs mollets), un vrai, à femmes, mais l'a du mal à rentrer dans le rang, mariage, enfants, boulot, se cherche, se fuit, jusqu'à Paris où il rencontre une compatriote Hella, histoire d'amour en gestation, mais la jeune fille s'offre un séjour en Espagne avant de franchir le pas du Rubicon conjugal... En attendant David fréquente le milieu et les bars interlopes – une génération avant, Proust parlait de race maudite – jusqu'à rencontrer Giovanni, serveur de son état, un bel italien, avec qui il entame une liaison...

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    Huis-clos dans la minuscule chambre de Giovanni. Alcool, sexe, sentiments, manque d'argent, tout s'emmêle, Giovanni des plus fragiles, David le cul entre la chaise du désir et le fauteuil de la réprobation sociale... Profite du retour d'Hella pour abandonner son amant, homo un jour, hétéro pour toujours.
    A part que Giovanni dérape, étrangle son ancien patron, vieille tapette libidineuse pleine de fric, qui l'a renvoyé. La justice veille, Giovanni est condamné à mort... Hella et David, le couple de l'année s'embourbe, David rongé par le remords d'avoir abandonné Giovanni à la guillotine et tenaillé par le désir de la chair mâle. Hella dépitée retourne en Amérique, David franchit le pas de l'acceptation pleine et entière.
    Un roman – le deuxième de Baldwin, paru en 1956, à lire comme une introspection autobiographique phantasmatique - sur l'acceptation de soi et la lâcheté individuelle. Chaud comme la braise des relations humaines, glacial comme le couperet des conduites sociétales. Une méditation sur la liberté, entre ce que nous sommes et la duperie introjectée des conventions sociales qui nous structurent à notre insu. La contradiction entre le moi souverain et la tyrannie de groupe. Baldwin nous apprend qu'il ne faut jamais être dupe, ni des autres, ni de soi-même. A méditer. Sans oublier qu'il n'y a pas que le sexe dans la vie. L'exemplarité de la démonstration baldwinienne est à appliquer à tous ces nœuds gordiens psychiques sur lesquels l'opportunité de porter l'épée ne nous effleure même pas, nous sentons qu'ils fondent notre personnalité autant qu'ils nous ligotent et nous entravent. De fait nous n'avons peur que de nous-mêmes car s'il est vrai que nous n'allons jamais plus loin que nous-mêmes, beaucoup s'arrêtent en chemin.


    Damie Chad.

  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 205 = KR'TNT ! 324 :TOY / NEGRO SPIRITUALS / JAMES BALDWIN / JIMI HENDRIX / RONNIE BIRD

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 324

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    11 / 04 / 2017

     

    TOY / NEGRO SPIRITUALS / JAMES BALDWIN /

    JIMI HENDRIX / RONNIE BIRD

    I’ll be your plastic Toy

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    Tom Dougall et ses amis de Toy aimeraient bien sortir d’une belle chanson des Mary Chain, mais il leur faudrait des épaules. Ils n’ont ni la démesure, ni le son qui permet d’atteindre le niveau d’un blaster comme «Just Like Honey». Les grands spécialistes classent Toy dans les noisy, c’est-à-dire les bruitistes, une catégorie aussi fourre-tout que ce qu’on appelle aujourd’hui la scène psyché et qui ne veut rien dire. Toy est tout bêtement un quintette de rock anglais basé à Brighton et qui propose, au long de ses trois albums, un rock ambitieux et atmosphérique typique d’une scène anglaise qui cherche à se renouveler sans y parvenir. Trois albums, c’est la distance idéale pour montrer qu’on tourne en rond. Ils rappellent les mauvais souvenirs de la fameuse scène Shoegaze anglaise, celle des mecs qui regardaient leurs pompes pendant une heure lorsqu’ils montaient sur scène, les Slowdive et autres Ride, des gens qui se prenaient alors pour les héritiers du early Floyd et de Spacemen 3, mais qui n’en avaient ni les moyens, ni les épaules.

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    Les Toy affichent pourtant un look qui met en confiance. Quand on voit les images, on se pourlèche les babines. Ils ont ce qu’on appelle des gueules et portent les cheveux longs. Deux d’entre eux ont mêmes des faux airs de Pretty Things, et pas n’importe quels Pretties, ceux de 1964. Le conseil qu’on peut donner, c’est de les voir jouer sur scène avant d’écouter leurs trois albums. Toy est véritablement un groupe de scène, même si le petit chanteur Tom Dougall ne semble pas à l’aise. L’âme du groupe s’appelle Dominic O’Dair. Il joue de la guitare, mais avec une sorte de virtuosité qui finit par fasciner.

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    Ce mec empoche tous les suffrages à lui tout seul. En plus, il a une petite gueule de rock star, il est d’une beauté angélique. Il joue des figures extrêmement biscornues pour créer des climats byzantins, il plaque des accords jusque-là inconnus et combine ses notes avec les gestes mesurés d’un alchimiste. On finit par ne plus quitter sa main gauche des yeux, car il ne fait jamais deux fois la même chose. Il joue sur Telecaster et s’énerve parfois tellement qu’il casse des cordes. Tout l’édifice de Toy semble reposer sur lui.

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    Et sur le bassiste Maxim Barron, dont le visage disparaît sous une cascade de cheveux blonds. Il porte une sorte de combinaison de sky noir et joue des basslines extrêmement sophistiquées. Il est l’élément le plus visuel du groupe, car il bouge énormément et secoue sa tignasse en permanence. Quelqu’un disait qu’il portait une croix de fer parce qu’il est fan de Metallica. Enfin bref. Le mec qui fait battre le cœur de Toy, c’est le batteur, l’excellent Chris Salvidge aux joues mangées par d’énormes rouflaquettes.

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    Au centre, se tient le fluet Tom Dougall, avec sa petite tête de pivert. Il joue sur Fender Jaguar et un cinquième larron complète les effectifs, debout derrière le clavier d’un petit orgue. Il remplace donc Alejandra Diez qui, quand on écoute les deux premiers albums, semblait être l’âme du groupe, au niveau du son. Alors oui, sur scène, Toy peut en mettre plein la vue. Ils ont des cuts taillés sur mesure pour créer la sensation, comme «Dream Orchestrator», un joli cut en up-tempo tiré du troisième album, ou encore «Join The Dots» le morceau titre du deuxième album qu’ils jouent en fin de set. Choix judicieux, puisque ce cut explose littéralement.

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    Ils jettent des paquets de mer sur les Dots et le cut sonne comme le messie qu’attend le public. Ils jouent ça à l’hypno aventurier, c’est claqué à la basse sur deux notes par un Maxim Barron surexcité qui descend aussi dans des sous-régimes de basse assez déments. Ils savent très bien ce qu’ils font. On voit ce bassman fou gratter ses notes à l’étage en dessous. On comprend alors pourquoi ils finissent avec les Dots : rien n’est plus possible après ça. On assiste là à une véritable dégelée de mad psychedelia.

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    Alors, si on s’est régalé du Dots final, on peut écouter leur deuxième album, Join The Dots, histoire de revivre ces minutes palpitantes. Le cut est bien là, tout aussi grandiose, mais avec les stroboscopes en moins. On se re-régale du jeu de basse extraordinaire de Maxim Barron. Puis on part à la découverte des autres cuts, les sens en éveil. Ils démarrent cet album avec un «Conductor» un brin floydien dans l’esprit de Seltz, très voyagiste, du type set the controls. Puis on voit les cuts suivants s’étaler en longueur, et ce n’est pas bon signe. Il ne se passe rien d’intéressant dans «You Won’t Be The Same», ni dans «As We Turn». C’est là que Dots intervient en sauveur d’album. Il faut ensuite attendre «Endlessly» pour retrouver un peu de pop intéressante, car ça sonne comme un hit pop oblique. C’est Alejandra qui noie «Left The Wander» de nappes de synthé. Sur cet album, Dominic O’Dair semble un peu en retrait, malgré quelques petites performances guitaristiques. Et puis ils tombent dans le panneau de la shoegaze avec «Too Far Gone To Know», beaucoup trop formel, perdu dans l’écho du temps. Plutôt que de chercher une voie vers la lumière, ils cherchent la petite bête. Quelle erreur ! À part le morceau titre, tout est très spécial sur cet album. Il faut vraiment céder à la curiosité pour l’écouter en entier. Les Toy sont durs à pénétrer, âpres au gain, trop opaques. «The Frozen Atmosphere» sonne pourtant comme une bénédiction, on y sent l’embryon d’une volonté d’en imposer au firmament, mais avec un vieux relent d’inspiration mélodique. Ce cut semble même vouloir se poser dans la paume de Dieu. Leur seule chance de s’affirmer reste bien la scène. Ils terminent cet album tendancieux avec «Fall Out Of Love», le cut d’ouverture du set. Ils y démultiplient les retours de vitesse, c’est overdrivé avec un certain tact. C’est l’un de leurs rares hits, dommage que les ponts soient si maladroits.

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    On passe aussi à travers leur premier album. On y retrouve du cousu de fil blanc à base de beat rapide et de pop noyée de nappes de synthé fantômes. Maxim Barron et Alejandra font le son à eux tout seuls. Elle crée de la magie dans «The Reason Why», un cut noyé de fog, comme la route de Pont-Audemer une nuit de mars. Au fil des cuts, on s’enfonce dans la shoegaze. Ils sont très forts pour créer des petites émotions caractérielles à coups de beat répétitif et de nappes incongrues. Avec «Motoring», ils visent les incontinences gravitales sur un beat sévère. Alejandra re-noie le groupe dans la magie synthétique d’«Heart Skips A Beat». Elle était bel et bien la petite reine du jouet. Le cut ne tient que par la beauté des nappes qui se dressent au fond du son comme des tornades de bandes dessinées. Elle embarque tout, y compris le peu de mélodie. Les Toy sont parfois crédibles, mais jamais énormes. Tout ce qu’on peut éprouver pour eux se limite à une certaine forme de sympathie psychédélique.

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    Leur set comprend bien sûr un certain nombre de titres de leur troisième album intitulé Clear Shot, dont l’excellent «Dream Orchestrator» qu’on ne se lasse pas de ré-écouter. Avec «Another Dimension», on les sent déterminés à relever les vieux défis orgasmiques et ils finissent par dégager une certaine forme de majesté. Au final, le cut rayonne et on sent une nette évolution. Ce troisième album est plus pop, au sens où ils reviennent au format chanson. «I’m Still Believing» sonne quasiment comme un hit. C’est à la fois poppy, allègre et joliment balancé au bassmatic. Ils se situent là dans la distance de la pop et montrent qu’il savent travailler cette matière généreuse. Encore une pièce joliment harmonique avec «Clouds That Cover The Sun», joué aussi sur scène, en milieu de set. C’est très hanté, au plan psyché. Voilà un cut qui colle bien au palais. Cette comptine coule comme de l’or liquide dans le gosier du consul capturé par les Parthes. On se re-régale aussi en B du fameux «Dream Orchestrator». Maxim Barron joue sa bassline avec frénésie et le cut passionne, aussi bien sur scène que sur le disque. On voit même le cut se développer, tellement ça grouille de son et d’idées de son. Ça monte comme une marée louvoyante et joyeuse. Ils reviennent à la pop anglaise (enfin !) avec «Spirits Don’t Lie», et avec un certain panache. Cette druggy song se montre digne des Spacemen 3. Étonnant et fiable. Ils finissent cet album réconfortant avec «Cinema», une pop de shoegaze dotée d’un final éblouissant. Dominic O’Dair y fait des miracles, de manière indéniablement indéniable.

    Signé : Cazengler, petit joueur


    Toy. Le 106. Rouen (76). 10 mars 2017
    Toy. Toy. Heavenly 2012
    Toy. Join The Dots. Heavenly 2013
    Toy. Clear Shot. Heavenly 2016
    De gauche à droite sur l’illusse : Chris Salvidge, Maxim Barron, Tom Dougall, Dominic O’Dair et Alejandra Diez.

     

    LE GRAND LIVRE DES NEGRO SPIRITUALS

    BRUNO CHENU

    ( BAYARD EDITIONS / 2OOO )

     

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    Le terme Negro Spiritual a été banni par la nova-langue politiquement correcte. Remplacé par celui de gospel, plus propre sur lui. Bruno Chenu se hâte d’établir la différence sémantique dès les premières pages de son livre. Negro spirituals et gospel sont tout deux des chants religieux nés dans la communauté noire des USA, mais aussi différents que peuvent l’être le country blues du blues électrique de Chicago. Deux époques, deux matrices différentes. Les negro spirituals sont nés dans les plantations, le gospel dans les ghetto des grandes villes du nord. Mais la différence n’est pas que géographique. L’on ressent dans les negro spirituals la prégnance de l’Ancien Testament, cette partie de la Bible qui raconte la sortie d’Egypte, modèle divin d’espérance et promesse de la programmation inéluctable de la fin de l’esclavage de tout un peuple asservi… Le gospel s’adresse à l’individu perdu dans la jungle des villes. L’on ne s’adresse plus au dieu tout-puissant, vengeur et libérateur, mais au Christ rédempteur qui vous apportera la délivrance et la lumière. Les mauvais esprits feront remarquer qu’il y met autant de mauvaise volonté que votre précepteur pour vous rembourser vos impôts, mais il paraît qu’il suffit d’y croire pour être heureux.
    En tout cas Bruno Chenu n’en doute pas une seconde. A la foi chevillée au corps. Suffit de lire le pédigrée de ses publications pour être convaincu de son engagement pour le Seigneur, l’a même été rédacteur religieux en chef de la Croix et professeur à la faculté de théologie de Lyon. Bref quelqu’un qui ne flirte pas avec la musique du diable. N’ai point trouvé le mot blues dans le bouquin et ce n’est qu’incidemment vers la cent cinquantième page que vous apprenez sans aucune explication complémentaire l’existence des blue notes. Le mentionne aussi dans sa conclusion en le définissant comme du spiritual sécularisé. Sans plus.

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    Le livre est divisé en trois parties, un disque qui regroupe vingt spirituals interprété par la chorale et les chanteurs de Moses Hogan. N’en dirai rien, car le bouquiniste ne le possédait pas. Outre cette absente de tous bouquets comme l’écrivit Mallarmé, la fin du volume réunit une anthologie de deux cents dix negro spirituals en langue originale et non traduits, et plus de trois cents pages très documentées relatives à l’émergence du christianisme parmi les esclaves.
    Contrairement à ce que l’on pourrait accroire la christianisation a pris du temps, plusieurs siècles. Pour la simple et bonne raison que les propriétaires d’esclaves n’étaient guère portés vers la chose religieuse. A peine dix pour cent des maîtres blancs se réclamaient du petit Jésus à la fin du dix-septième siècle. Passaient leur temps en cette vallée de larmes à forniquer sans fin, à boire de l’alcool et à amasser de l’argent. Fallut qu’au dix-huitième siècle dans l’Est des Etats Unis, les bonnes âmes s’inquiétassent de redresser les vices de ces mécréants. Les Eglises se hâtèrent de lancer les campagne de Réveil pour civiliser ces contrées sudistes.
    Cela ne se fit pas sans résistance. Les maîtres voulaient bien se repentir de leurs mauvaises actions - sans pour cela abandonner leur si agréables façons de vivre - mais ils tiquèrent méchamment lorsque les prédicateurs leur proposèrent d’évangéliser leurs esclaves. On leur expliqua que l’essence de la religion chrétienne était l’obéissance aux loi de Dieu et qu’un esclave qui respecterait le Seigneur ne pourrait se révolter contre ses maîtres. On voulut bien essayer, et tout compte fait dans un premier temps le résultat ne fut pas désastreux. Persuader par un prêche théorique les esclaves des bienfaits de Dieu ne provoqua guère de vocation dans la population noire. Mais méthodistes et baptistes avaient plus d’un tour dans leur sac à mensonges. Inventèrent le camp meeting. Réunion en pleine nature, blancs et noirs mélangés, tout le monde chantant ensemble les louanges du Seigneur et parole donnée à tout individu qui voulait témoigner de sa foi. Ferveurs, cris, chaleurs, le Créateur se dépêcha de donner un coup de pouce en provoquant transes et apparitions chez les impétrants.
    Faut être logique, ces nouveaux chrétiens noirâtres fallut bien les accueillir dans les Eglises et les appeler Frères et Sœurs. Ce qui n’empêchait pas de leur distribuer quelques coups de fouets en semaine. Car comme l’enseigne la Bible, qui aime bien, châtie bien. N’avaient pas le droit de s’asseoir devant, relégués à l’arrière et encore mieux au balcon quand le bâtiment en possédait un. N’empêche qu’ils étaient bruyants, qu’il fallait les recadrer sans cesse, et puis malgré les eaux du baptême leur peau restait irrémédiablement noire. D’un autre côté les noirs ressentaient de plus en plus fortement le côté ubuesque de la situation, l’amour des maîtres ne se manifestant qu’une heure par semaine fleurait un peu trop l’hypocrisie. D’autant plus qu’ils s’aperçurent que les maîtres ayant embrassé la foi chrétienne changeaient de comportement : leur mauvaise conscience soulagée, certains d’être agréés par le Tout-puissant, ils adoptaient une attitude empreinte d’une plus grande sévérité et cruauté envers leurs frères noirs qu’il convenait de maintenir dans le droit chemin... Les noirs ne tardèrent pas à réaliser qu’ils étaient selon leur cœur le véritable peuple de Dieu, bref l’on se sépara dès le début du dix-neuvième siècle de plein accord. Y eut désormais des églises pour les blancs et des églises pour les noirs.
    Les nègres surent saisir l’occasion. L’Eglise devint un mini contre-pouvoir. Un lieu où l’on pouvait se retrouver et parler librement. Les prédicateurs noirs devinrent une espèce de sous-autorité tacite, plus ou moins reconnue par les blancs. En cachette ils participaient aux filières d’évasion vers le nord, et apprirent à leurs paroissiens les plus doués à lire et à écrire. L’était nécessaire de savoir déchiffrer quelques versets de la Bible ou les paroles d’un nouveau chant. Les blancs fermèrent plus ou moins les yeux sur cette auto-éducation forcément à long terme libératrice mais encore très minoritaire.
    Pourquoi les noirs adhérèrent-ils à ce mouvement de christianisation ? Parce qu’ils n’avaient rien d’autre à se mettre sous la dent. Les trois révoltes de peu d’importance qu’ils fomentèrent furent à chaque fois réprimées en moins d’une semaine. Faute de fusils, l’on se contente de patenôtres. Théologiquement parlant la religion africaine en ses nombreuses déclinaisons régionales et tribales pose bien la figure d’un dieu-soleil unique qui délègue ses pouvoirs à des milliers d’esprits, mais dont la primauté est indéniable. Débarrassés du regard des maîtres les esclaves parfumèrent les cérémonies chrétiennes un peu coincées du cul de relents des rituels africains enfouis dans leur mémoire. Les questions angoissées des prédicateurs et les réponses survoltées des ouailles correspondaient miraculeusement aux structures questions / réponses qui formaient la base des cultes païens. Très vite s’installa le shouting qui correspond à l’incarnation d’un esprit en votre personne. Quiconque était ainsi visité déambulait en hurlant dans l’assemblée sans que personne s’en montrât indisposé. De quoi susciter des vocations. Le jeu devint collectif, ce fut le ring shout : un questionneur en transe au milieu et le reste de l’assemblée qui hurlait à qui mieux-mieux en tournant autour, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Les habitués des études sur le paganisme retrouveront là une structure fondamentale des anciennes cérémonies pratiquées dans toutes les ethnies de la planète, des peaux-rouges aux Indiens d’Inde, des Innuits au fin-fond de l’Afrique… C’étaient-là de grands moments de libération catharsiques des colères et des tensions accumulées au service des maîtres adorés… Ne pas oublier de noter que cette chenille collective rondement menée était aussi une espèce de danse du canard durant laquelle l’on n’avait pas le droit de lever les pieds. Après avoir rappelé l’hypothèse souvent émise par les spécialiste que cette étrange démarche de palmipède baudelairien était le résultat de l’interdiction de danser faite aux esclaves, Bruno Chenu propose une autre explication. Cette démarche malaisée et fatigante qui pouvait s’accélérer telle une tarentelle était une manière dans les locaux relativement exigus de l’Eglise de faire participer le corps aux muscles durement sollicités à cette fête spirituelle…
    Dès ses prolégomènes européens, la religion réformée remplaça le faste des célébrations catholiques par le chant. Cantiques et psaumes à tire-larigot. Les noirs s’emparèrent de cette coutume en l’adaptant à leurs organes. Basses profondes et barytons s’en donnèrent à coeur joie, mais furent vite rejoints par le reste de la congrégation qui tint à apporter son grain de gros sel. Trop facile de chanter en canon ou d’attendre sagement son tour, l’on précipita les variations de rythme et surtout l’on se dépêcha de donner dans la sophistification puisque l’on savait faire simple. L’on entremêla les voix, les tonalités, les timbres, et les tempos tout en respectant la place de chacun. Du travail instinctif d’orfèvre. Plus tard, bien plus tard, lorsque vint la possibilité d’enregistrer, l’on privilégia la beauté des voix les plus pures, à ce jeu-là, le negro-spiritual se rapprocha de la musique classique européenne… Adorée par la clientèle des petits bourgeois blancs. J’aurais tendance à penser que si l’on veut entendre un équivalent de cette ferveur noire des negro spirituals originaux, c’est vers l’exercice de haute voltige libératoire du scat jazz qu’il faut tendre l’oreille. Surtout pas vers ces chorales nauséeuses de gospel qui s’en viennent régulièrement prêcher dans nos contrées depuis plusieurs années. Tellement mauvaises qu’à les écouter elles vous feraient désespérer de Dieu, si par faiblesse d‘esprit et d‘intelligence vous croiriez en lui…
    Bruno Chenu consacre une centaine de pages à analyse le contenu des negro spirituals. La camelote christique habituelle. Plus près de toi mon dieu, c’est là où je suis le mieux. Délivre-moi du péché et laisse-moi monter au ciel. Genre de sempiternelles fadaises que répètent les curés depuis deux mille ans. Tirez votre mouchoir, versez des larmes de repentir, ici ce sont de pauvres esclaves qui espèrent être libérés de l’esclavage. Bla-bla-bla. Apparemment vu la situation actuelle des noirs aux Etats-Unis aujourd’hui, me semble qu’ils se sont trompés de logiciel. Peut-être n’aurais-je pas fait mieux à leur place, mais ce n’est pas une excuse. Préfère penser à cette séparation des églises noire et blanche si bien développée par notre auteur. Elle eut ses conséquences idéologiques et politiques qui nous expliquent comment s’ancra dans les mouvements noirs l’idée d’une partition géographique ( voire d’un retour vers l’Afrique ) des deux communautés. Qu’un Malcolm X ait prêché pendant très longtemps la nécessité de l’Islam s’explique aussi par le fait que les premières libertés acquises par les noirs fut actée sur un fonds religieux.
    Je n’ai point parlé de la guerre de Sécession pour la simple raison que Chenu contourne le sujet. Cause de l’esclavage mais ne s’intéresse pas à la ségrégation occasionnée par les lois de Jim Crow. Ce parti-pris de limiter l’éclosion du Negro Spiritual en tant que genre comme la musique mère de toutes les musiques d’obédience noire qui suivirent, blues, jazz, rhythm & blues, soul, funk relève évidemment d’un projet non anodin. Agissant ainsi, il coupe la mauvaise herbe des chansons, mélodies, airs populaires et airs profanes apportés par les colons anglais, irlandais, français et allemands qu’entendirent, adoptèrent et transformèrent les premiers songsters et musiciens… En d’autres termes notre auteur s'acharne à pourvoir d’une origine chrétienne toute la musique noire…


    Damie Chad.

    RETOUR DANS L’ŒIL DU CYCLONE

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    JAMES BALDWIN

    ( Christian Bourgois Editeur / 2015 )

     

    Le mot anthologie serait malvenu. Il vaut mieux parler d’une réunion de quinze textes de combat écrits ente août 196O et 1985 par James Baldwin. Un militant de la cause noire certes, mais avant tout un écrivain. Doté d’un style inimitable, une écriture et une parole - une des contributions est la simple retranscription d’une conférence prononcée - envoûtantes. Une espèce de long talkin’ blues qui puise aux sources mélangées de la situation historiale des noirs aux USA et au vécu de l’auteur dévoilé dans sa plus extrême intimité.
    Baldwin est son propre sujet d’étude. Aucun égotisme, aucune infatuation suprématiste d’un Moi haïssable, aucune vantardise, aucune fanfaronnade claironnante. Baldwin se juge même sévèrement. Ne cesse de se demander pour quelles mystérieuses raisons tant d’individus lui ont tendu la main et aidé à prendre confiance en lui-même tout le long de son parcours existentiel. Se présente comme un jeune homme laid et ignorant. Un pauvre petit nègre voué aux gémonies des misères sociales et culturelles. Mais il use de ce charbon opaque comme d’un prisme diamantaire. Focalise les rayons de la connaissance analytique sur les ténèbres de son vécu. Transforme celui-ci en expérience exemplaire. Ô insensé qui crois que je suis pas toi, dixit Victor Hugo en tête de ses Contemplations. Mais pour Baldwin, il ne s’agit ni de s’écouter pleurnicher, ni de se regarder ramper. L’Action directe est le seul levier qui permet d’avancer. A rebours de Stirner, Baldwin s’il a basé sa Cause sur l’épanouissement de son individuation, ne l’a pas assise sur Rien mais sur un contrat tacite et associatif avec l’ensemble de la Communauté Noire. Ce qui n’exclut en rien l’Alma Mater de l’Amérique dominante blanche. Ne parle pas contre mais du milieu d’un tout. Expression d’une fierté noire qui très souvent passe sous silence les souffrances passées et de ce fait risque de tomber en une revendication identitaire stérile et pratiquement raciale. Un raidissement idéologique qui par exemple a empêché le Black Panther Party de mordre sur une large frange de l’opinion américaine . James Baldwin est beaucoup plus stratège. Retourne l’arme de l’auto-culpabilité noire sur les blancs. Les premières victimes de l’esclavage et de la ségrégation ne sont pas les noirs mais les blancs qui se sont chargés d’un poids caïnique bien plus lourd à porter, car il leur sera toujours impossible de s’en démettre. Raisonnement imparable, boomerang - return to the sender - qui renvoie l’oppresseur à la contradiction de ses constitutifs préceptes religieux. L’on voit ici comment cette position est bien moins ambigüe que celle préconisée pendant longtemps par Malcolm X, partisan de la vision séparative bloc contre bloc, alors que Baldwin préfère l’éclatement du monolithe de l’intérieur par infiltration et explosive glaciation dans la fissures eidétiques. Rien à voir avec une quelconque moraline d’essence soit-disant supérieure qui vous permet de vous cacher derrière le petit doigt de votre bonne conscience. Que vous soyez blancs ou noirs.

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    Baldwin n’est pas dupe de l’ampleur de la tâche. Ne s’illusionne pas. C’est en cela qu’il n’est pas un illusionniste. N’écrit pas pour enjoliver la situation et endormir le lecteur sous de fallacieuses promesses. Ne se satisfait pas des oripeaux des progrès réalisés. Un contre-feu ne retiendra jamais la catastrophe du feu qui couve. N’est pas un optimiste. Ni à court terme, ni à long terme. Les derniers événements de Bâton-Rouge, ce jour-même où je rédige cette chronique éclaire les prédictions de Baldwin d’une inquiétante lueur. Les braises ne dorment jamais sous la cendre des hypocrisies.
    Ce livre est un merveilleux miroir d’une conscience en mouvement qui ne recule devant aucun interdit. Serait aujourd’hui cloué au pilori pour son analyse du rôle différentiels des juifs dans l’oppression économique dont sont victimes les noirs. L’antisémitisme ne saurait être une excuse pour s’enrichir sur le dos de plus faible que soi. Baldwin est malin comme un chat qui retombe toujours sur ses pattes, au moment où vous le croyez englué dans ses contradictions trouve toujours une parade pour s’en tirer sans dommage. Un satané bretteur qui possède plus d’une botte de Nevers en réserve. Foudroie l’ennemie au moment où il s’y attend le moins, lui enfonce la pointe raide de son intraitable intelligence jusqu’au fond du cerveau afin de lui court-circuiter les raisonnements les plus perversement fallacieux. Dialecticien de haut-niveau.

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    Se permet de raconter deux histoires parallèle qui se coupent en diagonale. La sienne et celle de son temps. Chronologiquement l’on commence par le pasteur Martin Luther King pour finir par… Boy George. Le siècle en kinopanorama. Du protest song à l’after-punk. A croire que le Christ n’était qu’un vil pédéraste. De la colère des masses à la libération sexuelle de l’individu. Un résumé condensatif exposé en toute innocence. Le pire c’est que Baldwin ne revendique rien : expose et impose. Vous dresse le constat avec un tel naturel qu’il ne vous reste plus qu’à déposer le bilan. Blancs et noirs dans les colonnes capitolines des pertes et profits.
    Un livre à lire pour votre édification immorale. Je vous laisse la jubilation post-coïtale de la découverte de cette espèce d’autobiographie intellectuelle. Narcisse et Goldmund réunis en un seul personnage. Une splendide coalescence de l’hermaphrodisme platonicien, non pas l’éternel féminin goethéen enfin réuni au désir infini du masculin, mais les liaisons explosives du tout avec la partie. L’altérité de l’unité enfin réalisée. Rouge sang de l’intérieur de tout épiderme humain. Une alchimie transfigurative de l’écriture. Le jour où le verbe poétique s’est réalisé en déploiement du politique.

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    Une leçon de coups de bâtons pour nos élites transnationales. Puisque apparemment c’est bien cela qu’elles recherchent.


    Damie Chad.

    JIMI HENDRIX
    LYRICS & PAROLES
    DERNIERE EXPERIENCE ROCK

    PETER RIGGS
    ( Editions Pages Ouvertes / Février 2015 )

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    Pour les lyrics, j’ai cherché partout, feuille par feuille et ne les ai point trouvés. De mes longues recherches infructueuses j’en suis ressorti hagard, du merle me conterai donc, faute de grives. L’ensemble des paroles se présente sous forme d’un collage d’extraits d’interviews - Jimi n’en refusait que très rarement la demande - classés en onze grands thèmes et regroupés à l’intérieur de chaque chapitre selon l’ordre chronologique de leur donné. L’aurait été plus logique de les exhumer en leur intégralité mais l’est sûr que cette façon de faire transforme le prince exalté et vaporeux du psyché en maître à penser des plus sérieux dont il convient de suivre les irréfutables enseignements qu’il aura tirés de ses expériences tant musicales qu’existentielles. Une démarche dont nous n’approuvons guère l’artificialité.
    Rien à voir avec les Pensées de Pascal. Jimi n’est pas un idéologue. Se retranche toujours sur la subjectivité de ses opinions, ce qui est bon pour lui ne le sera peut-être pas pour vous. Et vice-versa. Autant d’individus, autant de choix ou de préférences. L’est un adepte de la théorie psychologique de la relativité généraliséE. Encore faut-il relativiser ses assertions. Pour différentes raisons.

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    L’homme n’était pas méchant, dès qu’il égratigne un tant soit peu une personne - connue ou pas - il évasive aussitôt son propos en s’empressant de mentionner qu’il existe des types d’individus qui agissent ainsi. Détestait jouer la star, l’on sent le mec que l’on peut aborder facilement, n’en est pas moins pudique et secret. Déteste se mettre en avant et au lieu de vous livrer des sentences d’une précision absolue il noie le poisson en l’enfermant dans le bocal opaque d’une comparaison plus mystérieuse qu’éclairante… S’excuse souvent, de ne pas être là, de penser à autre chose, d’être ailleurs, une manière élégante de dévoiler les petites ( et les grandes ) fumettes qui le positionnent en un état second…
    Question musique difficile de trouver plus humble. Le plus créatif des guitaristes de sa génération ne se vante jamais. Quand on lui demande quelque précision ou un commentaire sur tel ou tel morceau, ah, oui, on avait essayé un truc, une idée qui était venue un peu n’importe comment l’on ne sait pas pourquoi, à l’écouter parler, Hendrix - seul ou avec quelques musiciens - a passé son temps à bricoler, un rafistoleur du dimanche qui ne ignore ce qu'il veut, et qui est toujours désolé du résultat. Aurait pu mieux faire. Ne cherche pas la perfection, tente l’amélioration continue. S’il a quitté tous les groupes auxquels il a participé dans sa jeunesse, c’est parce qu’il s’ennuyait à répéter à chaque spectacle le moindre riff. L’a pourtant accompagné des cadors comme les Isley Brothers ou Little Richard, mais l’a fini par se faire virer pour ses excentricités, un riff un peu trop malmené, un vêtement un peu trop voyant… En l’entendant, l’on se dit que le titre de son album Are You Experienced ? correspond davantage à sa méthode de création musicale qu’aux allusions aux produits récréatifs que l’on a voulu y voir à l’époque de sa sortie.

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    Jimi Hendrix est le plus grand guitariste de rock qui ait existé sur cette planète. Peut-être en préférez-vous un autre. Votre droit le plus absolu. Hendrix sera le premier à vous soutenir. Tellement de musiciens, tellement de styles, tellement de goûts. Pas le gars contrariant pour deux sous(-produits). Plus foxy mister que vous le croyez Jimi. L’emploie bien le mot rock and roll de temps en temps, mais il suffit de lire sur les lignes pour s’apercevoir qu’il se définit non pas comme un guitariste de rock, mais de blues. Le dit si naturellement qu’il faut soi-même avoir l’œil bleu pour y prêter attention. Se revendique d’une lignée blues, point celle de B. B. King si claptonienne - apollinienne puisque tendant vers une certaine limpidité de note - mais celle d’Elmore James, davantage rentre-dedans, chargée de plus grandes fureurs et criarde de frustrations. Paroles à méditer, lorsque Hendrix est mort beaucoup de spécialistes prophétisaient que s’il était resté vivant, il aurait évolué en une direction qui l’aurait emmené vers le jazz-rock…

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    Hendrix évite le sujet, ne l’aborde que par la bande, incidemment, sans employer de mots trop explicites, mais l’origine de sa musique n’est point tout à fait celle qu’il écoutait à la radio, celle-ci n’étant qu’un cache-misère, que la conséquence de la situation ségrégative imposée aux noirs et autres colorés. Savait aussi que sa musique était aux confluences du blues, du jazz et du rock and roll. Ces trois nœuds gordiens de la musique populaire n’étant que les rameaux multiples des deux branches maîtresses que sont la misère et le racisme. Sa musique charriait trop de colères noires et d’éclairs oragiques pour se diluer dans l’éther d’une séraphinité paradisiaque.

    Damie Chad.

     

    RONNIE BIRD

    EN DIRECT !

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    ROUTE 66 / JE NE MENS PAS / ELLE M'ATTEND / TU PERDS TON TEMPS / FAIS ATTENTION / I CAN'T STAND IT / CHANTE / FA FA FA FA FA FA ( Sad Song ) / C'EST UN HOLD UP / I WILL LOVE YOU

    25 cm JBM 027/ 2014

     

    La discographie de Ronnie Bird n'est pas des plus étoffées. C'est que sa carrière fut malencontreusement écourtée. Un accident de voiture non assurée qui trancha la jambe d'un de ses musiciens se révéla catastrophique. Ronnie préféra se faire oublier aux Etats Unis. Par contre nombre de ses fans de la première heure lui sont restés fidèles. Avec le temps Ronnie Bird est devenue une légende du rock'n'roll français. Il fit partie de cette génération - dont il est avec Noël Deschamps un des représentants les plus emblématiques - qui assura la transition du rock national originellement et historiquement marqué au fer rouge par une dévotion absolue aux pionniers à l'allégeance sans retour des neo-convertis aux groupes anglais. Saluons JukeBox Magazine de ce 25 centimètres rempli d'inédits.

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    Route 66 : ( en anglais sur scène à l'Olympia en février 65 en première partie de Chuck Berry), étonamment si l'accompagnement est des plus électriques le vocal reste tributaire d'un phrasé beaucoup plus rock'n'roll, la proximité physique de Chuck Berry n'est vraisemblablement pas étrangère à cette disparité, lorsque l'on rajoutera que l'instrumentation est stonienne en diable et que l'on se rappellera l'amour immodéré que les Stones portaient à Chuck l'on comprendra plus facilement comment en ayant débuté par un hommage à Buddy Holly ( Adieu à un Ami ), Ronnie Bird devint notre premier rocker à avoir introduit la prééminence du son électrique aux pays des mille fromages. Je ne mens pas : ( émission Âge Tendre et Tête de bois du 10 / 04 / 65 ) s'en tire plutôt bien le Ronnie, paroles un peu passe-partout mais le vocal haché les met bien en relief, batterie et guitares se passent le témoin comme des sprinters professionnels, le fait que Mickey Baker ait participé à l'écriture du morceau a dû aider à mettre les points sur le I de la ryhtmique. Elle m'attend : ( quatrième prise ), celle du quarante-cinq original est bien meilleure. S'attaquait à un gros morceau, l'Oiseau, le Last Time des Stones, mais ici l'alchimixage est fautif, le vocal est devant et l'orchestre derrière. S'en est rendu compte, au final ils réaliseront le miracle la voix semblant n'être qu'une guitare de plus parvenant ainsi à réaliser l'osmose sonore stonienne qui à l'époque arracha des cris d'admiration. Tu perds ton temps : ( Âge Tendre et Tête de Bois, 28 / 03 / 1966 ) des Pretty Things, le jungle sound de Bo Diddley pour structurer le morceau, un harmonica démoniac-blues qui marque les accélérations de la locomotive et le phrasé de Ronnie qui emmène le public. Fais attention : ( public Music-Hall de France, des Nashville Teens ). L'orchestre n'est pas au top, trop lointain - parti pris de jouer comme les Nashville Teens sur le live de Jerry Lee à Hambourg ? - n'atteint en rien à la magie subordinatrice et dévastratrice de la version du quarante-cinq tours. L'inanité des paroles et les yeah-yeah qui relançaient les lyrics toutes les vingt secondes en firent le premier titre proto punk. I can't stand it : ( public Music-Hall, repris à Traffic ) en anglais, l'orchestration se contentant de marquer le rythme, tout le morceau repose sur la voix de Ronnie qui s'oriente de plus en plus vers un vocal qui emprunte davantage au rhythm and blues qu'au rock'n'roll. Chante : ( public, été 67 ) une reprise des Troggs mais cette dimension reste occultée par le texte de la chanson qui s'en prend à Antoine ( l'élucubratif ), cette version est supérieure à l'originale du 45 Tours. Lui reproche un peu maladroitement de chercher à faire de l'argent et incidemment de surfer sur des thèmes politiques à la mode. Le troisième couplet un peu énigmatique cinquante ans plus tard. Rien ne se démode davantage que l'actualité. Le parallèle avec Cheveux longs et Idées Courtes de Johnny Hallyday s'impose, mais pas en faveur de Ronnie. Surtout si l'on se rappelle qu'il termina sa carrière en reprenant le rôle de Julien Clerc dans Hair, la comédie musicale hippie grand public... FA FA FA FA FA FA : ( public accompagné par les Sharks, 01 / 31 / 1967 ). En l'année 1967, les rockers nationaux adhérèrent en bloc au Rhythm and Blues cuivré des studios Stax, l'aboie bien l'oiseau. Roquet furieux qui vous déchirera le bas de votre futal si vous vous obstinez. La section cuivrique reste un peu maigre et imite davantage le sax vrillé à la rumble rock'n'roll que les architectures sonores des Memphis horns. C'est un hold up : ( public, accompagné par les Sharks, 01 / 31 / 1967 ) Ronnie en forme, c'est son premier hold up mais peut être fier de son coup, les cuivres assurent une couverture sans faille et vous avez envie de lui prêter main forte pour faire main basse sur les coffre-forts. Chef de gang. Une petite curiosité : la voix qui épouse des intonations à la Noël Deschamps. I will love you : ( fin 1967, maquette ), Tommy Brown qui s'en donne à coeur joie sur une étrange frappe – un ternaire contre-rythmé ? - et Micky Jones à la guitare. La voix en arrière-plan. Ensemble un peu confus, mais toutes les chances pour que cela soit voulu. Recherche pour une future évolution ?

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    Que dire de tout cela ? L'impression d'un grand gâchis, certes le disque est rempli de tâtonnements et de maladresses, mais il y avait là un chemin plein de promesses qui s'entrouvrait. Acculé par le sort, peu aidé, Ronnie a préféré jeter l'éponge. Notons que Noël Deschamps a agi de même en de dissemblables mais sommes toute similaires différences. Ne faisait pas bon d'être un rocker dans les années 1964 – 1968. Ont essuyé les plâtres et tout le monde s'en fichait. Fatalitas !

    Damie Chad.