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the true dukes

  • CHRONIQUES DE POURPRE 476 : KR'TNT ! 476 : GENE SCULATTI / SEAN TYLA / IENA / C' KOI Z' BORDEL / THE TRUE DUKES / HEAVYCTION / DANIEL BOONE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 476

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    17 / 09 / 20

     

    GENE SCULATTI / SEAN TYLA

    IENA / C' KOI Z' BORDEL / THE TRUE DUKES

    HEAVYCTION / DANIEL BOONE

     

    Sculatti là mon vieux, il est terrible

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    Paraît ces temps-ci un recueil d’articles de Gene Sculatti, Tryin’ To Tell A Stranger About Rock And Roll - Selected Writings 1966-2016. Sculatti ? Pas très connu en France, sauf par ceux qui surent choper en son temps le fameux Catalog Of Cool. Comme l’indique le titre, Sculatti y dresse un catalogue de la coolitude en huit chapitres, Sounds, Screen, Ink, Threads, Good Looks, Rest ‘N’ Rec, Tube & Wheels. Sounds concerne les disques (Abba, le Velvet, les Flamingos, Swamp Dogg, etc.), Screen les films (James Bond au temps de Sean Connery, etc.), Ink les livres (l’autobio d’Ozzie Nelson, le père de Ricky, etc.), puis il passe aux fringues, aux endroits et aux bagnoles. Pour l’époque c’était bien vu. Disons que The Catalog Of Cool est à l’Américain distingué ce que Sawdust Caesars - Original Mod Voices de Tony Beesley est à l’Anglais distingué.

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    Dans une courte et brillante introduction à Tryin’ To Tell A Stranger, Sculatti se définit comme un vétéran de toutes les guerres : «Né à San Francisco en 1947, j’appartiens à ce que j’appellerais la première génération de fans de rock, ceux qui furent assez jeunes pour avoir été secoués par Elvis, enchantés par les sixties des Beatles, des Stones et de Dylan, réanimés par le punk et qui aujourd’hui se posent continuellement cette question : que vais-je donc pouvoir écouter cette semaine ? The only cohort to have experienced it all in real time», oui cette génération qui a eu la chance de vivre tout ça en direct. Sculatti rappelle aussi qu’il a passé sa vie à écrire sur le rock, aussi bien dans des gros canards kiosqués (LA Weekly, Rolling Stone, etc.) que dans les zines du temps jadis (Crawdaddy, Mojo-Navigator Rock & Roll News,etc.) ou contemporains (Ugly Things). Oui mais bon, attention, Sculatti peut aller sur le meilleur (Beach Boys ou Gary Usher) comme sur le pire (Springsteen ou Madonna). C’est un regard purement américain sur le rock américain qui souvent ne correspond pas au regard européen. Pour ce recueil, il a sorti des textes de toutes les époques et les a classés par décennies : sixties, seventies, et the aughts/Aughts-teens, avec un afterword intitulé : These days.

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    Les Beach Boys figurent dans les deux premiers chapitres et semblent être restés le grand amour de Sculatti, comme ils le sont restés pour tous ceux qui ont suivi le groupe à la trace à travers toutes les époques. Dans un texte qui date de 1968, Sculatti rend sans doute le plus bel hommage jamais rendu à Brian Wilson, le voyant comme «l’un des plus grands mélodistes du rock, avec Lennon/McCartney, John Phillips et Smokey Robinson». Il parle de Pet Sounds comme d’un album révolutionnaire, ça on le savait, mais il le compare surtout à Rubber Soul, the definitive ‘rock as art’ album. Pour Sculatti, Rubber Soul, Pet Sounds et Aftermath sortent du même moule. Selon lui, tous les groupes importants de l’époque sont tombés sous le charme de Pet Sounds. Il cite les noms de Yellow Balloon, the Association, du Grateful Dead, des Beatles d’«A Day In The Life», de Van Dyke Parks et même des Who. Il rend hommage à tous les albums des Beach Boys qui ont suivi Pet Sounds et s’appesantit particulièrement sur Friends - may actually be their best - il le voit comme the culmination des efforts menés avec Pet Sounds, Smiley Smile et Wild Honey. Tout cela est extrêmement passionnant. Sculatti parle de strong melodies et conclut avec ce smash : «C’est un autre exemple de ce qu’est aujourd’hui la musique la plus originale et la plus consistante qu’on ait pu créer.»

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    Dans un article de 1973, Sculatti récidive et en même temps élargit le champ de vision, pour indiquer qu’autour des Beach Boys prolifère une sacrée faune de surdoués : il appelle ça the nucleus of California-rock family : «Jan & Dean, Phil (P.F.) Sloan and Steve Barri and Don Altfield, writer-singers Bruce Johnston, Terry Melcher and Gary Usher, session men like Glenn Campbell and Leon Russell.» C’est vrai que ça grouille de légendarité. Sculatti entre dans le détail pour rappeler que Johnston et Melcher avaient un groupe en 1963, les Rip Chords, et que Roger Christian et Gary Usher composaient pour tous ceux que ça pouvait intéresser : Dick Dale, the Hondells, Astronauts, Wheel Men et Surfaris, dont le «Surfer Joe» nous dit Sculatti, est un classique proto-punk. Puis il rentre dans le détail des session men, rappelant qu’Hal Blaine et Leon Russell jouaient sur le «Mr. Tambourine Man» des Byrds. Que Terry Melcher produisit les deux premiers albums des Byrds ainsi que les Raiders, très populaires à l’époque. Que Bruce Johnston produisit aussi les Raiders avant d’intégrer les Beach Boys en remplacement de Glenn Campbell qui remplaçait déjà Brian Wilson en tournée. Il cite aussi Lou Adler qui produisit Jan & Dean avant de driver les carrières de Johnny Rivers, de Barry McGuire, des Mamas & the Papas, de Scott McKenzie, du Monterey Pop Festival, de Spirit, de Carole King et de Cheech & Chong. Le panorama que fait Sculatti de la scène californienne des Sixties est éblouissant. Il ramène à la lumière le nom de Curt Boettcher, qui collabora un temps avec Gary Usher et dit que son album solo paru sur Elektra est l’un des biggest delights of 1973. Coup de projecteur aussi sur Spring, ou American Spring, un duo composé de Marilyn, la femme de Brian Wilson et de sa sœur, qui auparavant firent partie de the Honeys, un surf/girl group que produisit aussi Brian Wilson. Sculatti salue leur album paru en 1972 - a perfectly delightful album - et il conclut le chapitre Spring avec cette phrase qui met l’eau à la bouche : «No doubt that Spring has the potential to be a very big part of what’s about to happen in music.»

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    On parlait plus haut de Gary Usher. C’est la raison pour laquelle il faut rapatrier ce book. Sculatti y republie son Gary Usher interview de 1971 et seulement publié en 2002 dans un zine nommé Scram. Sculatti rappelle dans son chapô que Gary Usher produisit the Notorious Byrds Brothers et des soft-rock gems by Sagittarius et Millenium. L’interview est de celles qu’on traite de mythiques. Quand Sculatti attaque en lui demandant comment il a démarré dans le business, Usher répond ça : «Je travaillais dans une banque. National Bank in Berverly Hills. J’habitais chez mon oncle. Il était comme mon père. Mes parents étaient partis vivre à Lake Tahoe. Un soir, j’entendis de la musique dans la rue. Mon oncle me dit que des gamins avaient formé un groupe. Alors j’ai traversé la rue pour aller les voir. Je me suis présenté. C’était la famille Wilson. L’aîné c’était Brian. On est devenus très vite amis. On a décidé de composer des chansons ensemble. On tapotait sur le piano. J’avais appris quelques accords de guitare.» Plus tard, Gary Usher monte les Four Speeds avec Dennis Wilson : «Dennis vivait chez moi quand j’avais mon appartement. Un jour, on est allés à Tijuana et j’avais pris de la Benzedrine. On a écrit deux chansons dans la bagnole, «RPM» et «Stingray». On est rentrés et on a enregistré les chansons.» Gary Usher rappelle aussi que Jan Berry et Dean Torrence étaient un peu les enfants des Beach Boys, qui ont aussi inspiré Terry Melcher. Et quand Sculatti lui demande si Dick Dale a lancé la surf music, oui, bien sûr. «Dennis Wilson fut le premier Beach Boy à faire du surf. Il connaissait Dick Dale, les vestes Pendleton et tout le reste. Je n’ai jamais surfé. J’étais juste un hot-rod freak. I had a 409. Un jour, on roulait vers Los Angeles pour aller chercher une pièce pour ma bagnole et j’ai dit ‘écrivons une chanson qui s’appelle 409’, et on va faire un truc du genre giddy up giddy up, c’est le son du moteur, horses for horsepower, pour rigoler. On est rentrés, on a mis trois accords là-dessus et ça a donné un million-dollar car craze.» Ce qui frappe le plus dans cette interview, c’est l’incroyable simplicité du style, aussi bien dans les questions que dans les réponses. On est au cœur du mythe et Usher parle de ça comme s’il parlait de la pluie et du beau temps. Soudain, Usher entre dans le détail du son : «Personne ne comprenait le rock comme on le jouait. C’est ce qu’on appelait des straight eights avec l’accent sur le quatrième beat. C’était la base du son. Un truc de feeling. Peu gens avaient ce feel. Brian l’avait. Terry Melcher et Jan Berry aussi. Terry et Bruce Johnston ont enregistré «Little Cobra», ils s’appelaient les Rip Chords et je chante sur pas mal d’albums de Jan & Dean. Jan ne chantait pas trop, mais il avait de bonnes idées de production. Il travaillait avec Lou Adler. Lou ne comprenait pas le feel, mais il savait que Jan avait du talent et il s’est occupé de lui. C’est l’une de ses forces.» Puis Sculatti explique comment Dick Dale s’est planté, avec ses quatre albums pour Capitol. «Ils ont sorti Dick Dale de son environnement et ça n’a pas marché. En 1965, il était découragé et il est parti s’installer à Hawaï. Il a joué là-bas et s’est fait un public. Il est revenu en Californie et a acheté un club à Riverside, the Dick Dale Club. Il y joue chaque semaine et c’est plein. Je voulais le signer sur RCA et l’enregistrer. Pour moi, il était une légende vivante. Quant à Jan & Dean, c’est autre chose. En 64 ou 65, six mois après «Dean Man Curve», Jan a failli se tuer dans un accident de voiture. Il conduisait une Corvette. Il roulait sur Sunset Boulevard, il a tourné et heurté une bagnole garée. Mauvaise blessure au crâne. On ne croyait pas qu’il allait survivre à l’opération. Il a survécu. Mais il n’est plus tout à fait normal. Maintenant, en 1971, il est redevenu normal à 80%, après l’avoir été à 40%. Il devrait redevenir tout à fait normal dans quelques années. Quant à Dean, il n’a jamais chanté sur les albums. Il n’a jamais pu développer son talent. C’est un type très gentil, très agréable.»

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    Sculatti saute ensuite de la scène hot rods à la scène folk-rock. C’est là qu’Usher tire l’overdrive : «Les Byrds étaient les premiers, puis les Grass Roots avec Sloan et Lou Adler, puis les Mamas & The Papas, the second wave of California music.» Puis il évoque Peanut Butter Conspiracy, the Sons Of Adam qu’il a signés en 1965. Usher rappelle aussi qu’il a fait partie du staff Columbia, qu’il a fait un album avec Gene Clark et quatre avec les Byrds, deux avec Chad & Jeremy, quelques cuts de Bookends avec Paul Simon & Roy Halee, puis bien sûr Saggitatius. Et là c’est Usher qui demande à Sculatti s’il connaît cette scène. Oui bien sûr, Sagittarius, puis Millenium avec Curt Boettcher, un rock que Sculatti qualifie d’intellectual Association-type thing. Alors Usher écrase le champignon : «On les a faits juste après ceux des Byrds. Je ne sais pas s’il s’agissait d’un ego-trip, je voulais juste expérimenter mes trucs. J’avais une chanson intitulée «My World Fell Down» que je voulais enregistrer avec Chad & Jeremy. Ils ont refusé. Je savais que c’était un hit. Alors je l’ai enregistré. C’était la première fois qu’on utilisait un 16 pistes. J’ai synchronisé deux 8 pistes, mis des repères sur les bandes, puis je les ai mixées. Ça a marché. C’est Glenn Campbell qui chante là-dessus. Comme il était sous contrat avec Capitol il a dit qu’il allait maquiller sa voix. Bruce Johnston était là aussi, parce qu’il enregistrait «Heroes & Villains» dans le studio voisin. Il joue sur plusieurs pistes. Contrairement à ce que les gens racontent, ce projet n’a rien à voir avec les Beach Boys. Brian n’a rien à voir avec ça.» Et quand Sculatti demande si les albums de Millenium et Sagittatius se sont bien vendus, Usher dit que oui, bien sûr. Il rappelle surtout que Curt Boettcher a produit Millenium. Sculatti revient aux Byrds et demande à Usher s’il s’entendait bien avec eux. Pas du tout. «Je portais les cheveux courts. Je viens de «Younger Girl» par les Hondells. Les Byrds étaient ultra hip et portaient les cheveux longs. Ils m’ont un peu rejeté à cause de mon look. J’en ai bavé pour gagner leur respect. Il m’a fallu quatre mois. C’est avec Younger Than Yesterday que j’ai enfin gagné leur respect. Pas facile de se faire respecter par David Crosby, croyez-moi. Il est très pointu en tout. Pareil pour McGuinn. Finalement, on s’entendait bien. On a fait Notorious Byrds Brothers, l’un des albums préférés de Jac Holzman. Quand j’ai rencontré Mick jagger il m’a dit que j’avais produit son album favori.» Usher rappelle aussi qu’il a monté son label, Together Records, mais ça n’a pas marché, même en sortant le fameux Preflyte des Byrds.

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    Bon alors après, on passe à des choses nettement moins sexy : une interview de John Lennon en 1973 (où il rend hommage à Ann Peebles, Al Green, au Todd Rundgren d’«I See The Light» et à Charlie Rich), puis un hommage aux Ramones publié dans Creem en 1976 («Ramones : quatre mecs, 14 chansons de 2 minutes, trois grands accords, efficacité, poésie, goût. L’art n’a rien à voir avec les Ramones. Ni le blues, ni les impros ni les pedal steel. Ces speed-crazed cruisers font du white American rock’n’roll, dans une lignée qui va d’Eddie Cochran à Iggy en passant par leur loft du Bowery.»). Sculatti s’étend aussi longuement sur deux mythes purement américains, les Four Seasons et Dion. Son texte sur les Four Seasons date de 1987 et figure sur une antho Rhino Records. Il leur accorde une fine and private place dans l’histoire du rock américain, the hot link between Fifties and Sixties models. Ils sont à ses yeux les East Coast Beach Boys, avec à leur actif 90 millions de disques vendus en 20 ans. «Comme les Beach Boys, les 4 Seasons gave the Beatles a run for their money, en updatant un genre Fiftees, le doo-wop, pour les Sixties. À la différence des Beach Boys, Frankie Valli, Bob Caudio, Nick Massi et Tommy DeVito étaient d’abord des chanteurs et non un rock’n’roll band à guitares. C’est ce qui a permis aux 4 Seasons d’échapper au laminoir du Sixties Beatles sound. Ils sont restés intouchables pendant toute cette décade. Alors que les stars de l’époque se montraient nues sur des pochettes et fréquentaient des gourous, les 4 Seasons continuaient de faire des albums. Qui comptent parmi les plus grands disques pop.» Sculatti n’y va pas de main morte et il a raison. Il cite «Candy Girl»/«Marlena» comme one of the choisiest twin spins ever waxed. Et il n’en finit plus de citer des exemples de gros hits qu’on ne connaît en fait qu’à Little Italy. Il rappelle aussi que Frankie Valli enregistra des choses superbes pour Motown à Los Angeles (Mowest en fait) et qu’il laisse en héritage un wealth of stirring supremely American music. On trouve plus loin une interview de Frankie Valli, mais il n’y a rien a en tirer. Sculatti veut juste rencontrer l’une de ses idoles.

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    Tiens tant qu’on est dans les ritals, voilà Dion qui fut, nous dit Sculatti, la première rock’n’roll star chez Columbia. C’est Dion DiMucci qui nous explique ce qu’est le Bronx Blues : «Vous mélangez le R&B, le street-corner doo-wop, un peu d’Hank Williams, vous filtrez ça dans un quartier italien plein de wiseguys et vous sortez ça avec attitude, like Yo !» Et il ajoute plus loin que ce Bronx Blues, quel que soit le nom qu’on lui donne, ne vous quittera jamais, believe me.

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    Sculatti passe brutalement de Dion à Screamin’ Jay Hawkins avec un texte somptueux intitulé Cow Fingers and Mosquito Pie. Dans ce texte écrit pour Epic Records en 1991, Sculatti déclare : «Il est l’un des derniers grands R&B shouters issus des early Fifties à la suite de géants comme Roy Brown et Wynonie Harris. Il est aussi une légende du rock. Il a vendu des millions d’«I Put A Spell On You», un hit repris par Sarah Vaughan, Alan Price, Them, Creedence et a influencé tout le monde, depuis Alice Cooper jusqu’à George Clinton, en passant par tous les metal-gloom-doom outfits qui parlent de voodoo en croquant des capsules de sang. I mean he invented flashpots, baby.» Jay dit qu’il a tout fait pour être différent. «Si vous voulez me traiter de crazy, do it. It makes sense to me, tough, cause I can go to the bank on it.» Sculatti repend le fil de l’histoire : «Jalacy J. Hawkins n’a pas vendu beaucoup de disques, même s’il en a enregistré un paquet, pour des labels comme Tinely, Gotham, Mercury et Wing, et même Atlantic, entre 1952 et 1955. Jay se souvient de son expérience avec Atlantic, il enregistrait «Screaming The Blues» pour Jerry Wexler. Il m’a arrêté 5 fois pendant la prise. Il s’est mis à gueuler : ‘No no no, je veux que tu chantes comme Fats Domino, man !’ Alors je lui ai dit : ‘Now listen, Fats est bien parti, he’s doing okay. Je chante avec Tiny Grimes et je chante la chanson que j’ai choisie. Si vous voulez Fats, allez le chercher !’ Il s’est remis à me gueuler dessus et je lui ai mis mon poing dans la gueule.» Pas étonnant qu’on ne trouve pas de trace de Screamin’ Jay sur Atlantic. C’est un producteur nommé Arnold Maxim qui insista pour que le vieux Jay chante son Spell avec folie - live up to its weird title - Pour créer l’ambiance, Maxim transforma la session d’enregistrement en pique-nique, fournit au groupe des côtelettes grillées, du poulet, des patates, du vin, de la bière, du whisky et laissa tourner la bande. On connaît la suite. Tout ce dont Jay se souvient c’est qu’ils ont démarré le morceau lentement. «Une semaine plus tard, j’étais suis chez moi et on m’a amené un 78 tours of the thing. I put it on, I played it again and again. Je croyais qu’ils m’avaient menti, ça ne pouvait pas être ma voix. Alors j’ai essayé de reproduire cette façon de chanter. J’ai tordu ma bouche comme ça et comme ça. Je n’y arrivais pas. Alors je me suis versé un grand verre de J&B Scotch, l’ai avalé cul sec et là je pouvais chanter comme sur le disque.» Avec Jay on n’en finit plus de se marrer. Il termine en disant qu’à sa mort, il ne veut pas qu’on l’enterre. «I’ve been in too many damn coffins already !»

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    Sculatti fait aussi quelques fixations : Tony Bruno avec The Beauty Of Bruno, et Ron Nagle, auquel il consacre le dernier article du recueil daté de 2015 et paru pour la réédition du cultissime Bad Rice qu’on a tous acheté puis revendu. On l’avait déjà acheté sans doute à cause de Sculatti qui en a toujours fait l’apologie. Ron Nagle est surtout important pour sa fréquentation de Tom Doanhue, un personnage mythique de la scène de San Francisco, puisqu’il découvrit Sly Stone et qu’il lança les Beau Brummels sur son label Autumn Records. Il revendit son label à Warner en 1966, mais il fut aussi le premier à enregistrer le Grateful Dead et The Great Society avec Grace Slick. Sur son label on trouvait aussi the Mojo Men et Harper’s Bizarre. Puis Warner lui offrit un job de producteur et c’est là qu’il signa Ron Nagle. Warner était alors le hottest label in the business. Quand Ron Nagle demande à Donahue d’avoir Jack Nitzsche comme arrangeur, Donahue dit ok. Jack et Ron s’entendent à merveille, Jack qui en a pourtant vu des vertes et des pas mures, ne tarit plus d’éloges sur Ron qu’il traite de «best undiscovered songwriter around».

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    Alors évidemment, avec un book comme celui là, on n’en finit plus de réécouter des trucs : Four Seasons, Tony Bruno, Ron Naggle, Spring. Et ce n’est pas fini. Dans un texte intitulé «Who Killed Rock’n’roll», Sculatti fait un panorama des mutations et redit sa foi dans le rock, via les découvertes improbables et il cite comme exemples les rééditions Norton de Gino Washington et le Gear Blues de Thee Michelle Gun Elephant, sorti sur Skydog. Il fait aussi l’apologie d’un album tombé dans l’oubli de Dick Campbell, Sings Where It’s At. Il insiste beaucoup pour dire que ça vaut la peine de le dénicher. Alors dénichons, comme dirait Henry Miller. Sculatti fait aussi une douce apologie du Here & Now de Dorsey Burnette, qu’on eut le fringuant plaisir de dénicher récemment sur la seule foi du nom et d’une délicieuse pochette. Sculatti y va fort et il a raison : «Burnette sounds like a soul saved.» C’est son premier album sur Capitol, «big-production countrypolitan album, the perfect habitat for that soulfoul booming baritone. Think P.J. Proby minus the overt mannerisms, with a Tennessee accent.» Sculatti parle d’un country album «robust, real, life-filled, worth it», et il a raison.

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    Sur la page d’en face, il attaque un texte consacré aux deux albums mythiques de Chicago blues produits par Marshall Chess : Electric Mud et The Howlin’ Wolf Album. Chess et l’arrangeur Charles Stepney collèrent Muddy face à un orchestre de huit personnes comprenant un flûtiste, un sax amplifié et les mad guitar slingers Pete Cosey et Phil Upchurch. Wham bam ! On connaît le résultat - delicious noise-stew thick with polyrhythms and fonked-up solos. Think David Axelrod’s Songs Of Innocence with more focus and meat and fat on its frame. Muddy - et plus tard Wolf qui se retrouva avec the same crew - devinrent de simples briques dans le mur, comme Darlene Love ou Ronnie Spector. But what a wall ! - Fuzz, wah tout y est, Sculatti se permet même de comparer ça à Cream et Sabbath qui jammeraient ensemble.

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    Dans un petit texte sur le TAMI show publié dans Ugly Things, Sculatti rend un superbe hommage aux Stones : ils furent à ce moment-là, en 1964, the most liberating, revolutionary act around. That’s why they have to be cherished. Il évoque aussi les prestations dans le même show des Miracles, de Lesley Gore, des Beach Boys et de Chuck Berry et il conclut ainsi : «C’est la preuve irréfutable que la grande époque de la pop eut bien lieu, qu’un très vaste public appréciait cette musique et ces artistes. Profitez-en, car ça ne risque pas de se reproduire de sitôt.» Il rend aussi un hommage émouvant à Captain Beefheart - Il m’est impossible d’imaginer le monde moderne sans la musique de Captain Beefheart - Pareil pour nous, Gene. Il signe aussi en 2013 un papier sur les Doors, rappelant qu’en 67, il vit les vit pour la première fois au Fillmore Auditorium - I almost thought they were a joke - Quoi, les Doors un gag ? Il ne comprend rien au jeu de scène de Morrison qui feint de s’évanouir sur scène et qui se relève - What is this ? Euripides ? - Sculatti fut finalement sensible à la musique des Doors, mais il ne savait que penser de tous les artifices théâtraux.

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    On va terminer avec l’un des fleurons de ce recueil, a Brief History of Buddah Records, une histoire passionnante troussée en six pages. Artie Ripp commence par engager Bob Krasnow comme A&R sur la West Coast. C’est Krasnow qui sort Safe As Milk sur Buddah. Puis Ripp engage Neil Bogart, un young hot-shot formé chez Cameo-Parkway à Philadelphie. Questions Mark & the Mysterians, c’est lui. «Bogart savait déjà promouvoir ce type de super-basic record and just blow it out - bang-o !» Comme Mickie Most, Bogart ne raisonne qu’en termes de hits. Il lance aussi les Ohio Players. Puis il ramène Kasenetz & Katz, et pouf, ça vire bubblegum, une vraie usine à hits, à commencer par «Yummy Yummy» des Ohio Players et «Simon Says» de Fruitgum Co. Buddah explose, courtesy of Kasenetz-Katz producing’s and Bogart’s pushing. En 1967, Buddah est dans le peloton de tête des labels indépendants, ils ont du pop-rock grand public (Lou Christie, Motherlode) et distribuent deux labels mythiques, Curtom (Curtis Mayfield) et T-Neck (Isley Brothers). Mais cela ne suffit pas pour tenir face aux appétits des carnassiers. Ripp dit que pour résister comme le font Atlantic ou Motown, il faut des Arethas, des Ray Charles et des Dylans. Ce sont les stars qui vendent des albums, pas les groupes de bubblegum. Pourtant, Buddah distribue des pointures, Melanie, Gladys Knight et le Superfly de Curtis, mais cela ne suffit pas. En 1973, Neil Bogart quitte Buddah pour fonder Casablanca et fait fortune avec Kiss et... la diskö - The House That Disco Built - On se demandait après la fin de Buddah comment un label spécialisé dans le bubblegum - des disques destinés essentiellement aux enfants et aux adolescents - pouvait avoir fait paraître un album de Captain Beefheart - It was an odd place for the dada captain to begin - Puis un conglomérat nommé BMG réanima le cadavre de Buddah et réédita Melanie, Waylon Jennings, les Flamin’ Groogies et Henry Rollins. Comme la vie peut être bizarre. Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre.

    Signé : Cazengler, sculotté

    Gene Sculatti. Tryin’ To Tell A Stranger ‘Bout Rock’n’Roll: Selected Writings 1966-2016. Create Space Independent Publishing Platform 2016

     

    Tyla ou Tyla pas ?

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    Pauvre Sean Tyla. Sa disparition est passée complètement inaperçue. La presse anglaise lèche plus facilement les bottes de cadavres célèbres. Sean Tyla ne fut que menu fretin. Dans les seventies, on ne savait déjà pas trop quoi faire du pub-rock, un genre trop rustique pour les esthètes et musicalement trop pauvre pour les fans de prog qui pullulaient à l’époque. Genesis et Yes remplissaient les grandes salles alors que les Ducks Deluxe et autres Brinsley Schwarz jouaient dans les pubs des faubourgs de Londres. D’un côté on avait les vestes brodées et les capes de satin, et de l’autre les vieilles chaussettes puantes et les dents cariées. D’ailleurs quand on le voit sur la couverture de son livre, on comprend tout de suite que Sean Tyla ne se lave jamais les dents. On voit aussi sur la table tout l’attirail du pub-rocker : le verre d’alcool, le billet roulé pour sniffer la coke et le cendrier rempli de bons vieux mégots. Une façon très directe de planter le décor.

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    Quand il monte les Ducks Deluxe en 1972, Sean Tyla est déjà vieux. Il va rester vieux tout le long de sa carrière jusqu’en 2013. Faites le compte vous-mêmes. Ce vieux pépère un peu ours avait pourtant des fans, notamment en France et dans les groupes de reprises, ceux qui jouaient un peu avec le feu en tapant dans les Groovies, les Dolls ou les Mary Chain. L’un des joyaux de la couronne s’appelait «Fireball» qui fut et qui reste l’un des cuts magiques de l’histoire du rock anglais. Rien que pour «Fireball», Sean Tyla mérite le plus grand respect. Au moins autant que les Stones pour «Jumping Jack Flash» ou les Damned pour «New Rose».

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    Nous voici de nouveau à la croisée des chemins : soit on entre dans l’histoire de Sean Tyla par le livre, soit on y entre par les disques. Optons pour le livre. Il s’appelle Jumpin’ In The Fire et vous imaginez bien qu’il n’était pas en vitrine des libraires. Si on apprenait son existence, c’était par hasard, au détour d’une conversation de comptoir. Quoi ? Ah bon ! Bah dis donc ! L’a écrit un livre ? Ah bah dis, tu m’en diras tant ! Savais pas qu’il écrivait des livres... Tyla lu ?

    Alors forcément après ça, on ne pouvait plus faire marche arrière. C’est l’époque où on commandait encore des books chez Smith, rue de Rivoli. Ils n’eurent aucun mal à le trouver. La semaine suivante, il était là. Oh c’est pas un gros livre, à peine 200 pages, mais en commençant à le feuilleter dans le RER de retour au bercail, on voyait bien qu’il avait du caractère. Il faut savoir que Sean Tyla est réputé pour la qualité des chansons qu’il compose. Il est donc logique que certaines pages de son autobio sonnent comme des paroles de chanson : «Je me suis débrouillé pour survivre à la folie des années 70 et 80, une époque où les managers et les maisons de disques étaient particulièrement corrompus et ineptes, où la coke était pure à 95 % et où la bouteille de Jack était votre seule amie. On testait les organismes jusqu’au point de rupture, j’ai passé 200 jours par an sur la route entre 1972 et 1984, propulsé par la musique et livré aux demons of the boogie night, abruti de drogues et d’alcool.» Et il continue, toujours aussi lancinant : «L’insanité était l’élément clé du business. Que ce soit pour cultiver votre ego ou vous remplir les poches, les risques que vous preniez pour votre santé étaient énormes. Ils fallait desserrer quelques boulons et faire preuve d’une certaine bravado pour ça. Aujourd’hui, les artistes semblent passer autant de temps à la salle de sport que sur la route. Ça paraît logique, mais je ne sais pas quelle répercussion ça peut avoir sur la musique. Sur scène, je continue de jouer comme avant, même si je suis conscient de mes limites. J’ai presque 64 ans et pas 21. J’ai arrêté les drogues en 1982, arrêté de boire il y a douze ans et arrêté de fumer quand j’ai été diagnostiqué.» Encore une histoire de vieux pépère qui a bien fait le con et qui ne se plaint pas trop, finalement.

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    Puis au fil des pages, tout s’éclaire. Sean Tyla admire Jimmy Webb et Burt Bacharach, ce qui explique son goût pour les grosses compos. Il se retrouve assez vite payé par Lionel Bart pour écrire des chansons et entre un beau jour en studio avec la crème de la crème du gratin dauphinois de l’époque pour l’enregistrement de Gulliver’s Travels, une comédie musicale : «Clem Cattini on drums, Herbie Flowers on bass, Chris Spedding on guitar, Mike Moran on piano, Frank Ricotti on percussion and Madeline Bell, PP Arnold, Lindsay Duncan, Tony Rivers and Tony Burrows on backing vocals.» Ça dure un an, Tyla s’enrichit mais il en bave : «J’apprenais vite. Entrer dans le music business, c’était comme de glisser sur le tranchant d’une lame de rasoir en utilisant ses couilles pour freiner. Il ne fallait croire ni faire confiance à personne.»

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    Il forme les Ducks Deluxe en 1972 et passe aux choses sérieuses. Il commence par rencontrer Martin Belmont qui est roadie des Brinsleys. Puis Nick Garvey qui est roadie des Groovies. Quant à Tim Roper, personne se sait d’où il vient, nous dit Tyla. «Le rock’n’roll est un poison contre lequel il n’existe pas d’antidote. L’expérience des Ducks fut un voyage de non-retour. J’étais une coquille perdue sur une mer de rêves. J’ai été aux quatre coins du monde avec le groupe et poussé mon esprit et mon corps dans leurs limites. Mais là, on était en route pour Durham avec les Ducks et nous n’avions que 7 livres à nous quatre.» Malgré leur popularité, les Ducks ne roulaient pas sur l’or. La seule explication pourrait être la relative faiblesse de leurs deux albums, Ducks Deluxe et Taxi To Terminal Zone parus sur RCA en 1974 et 75. Ces deux albums ne tiennent que par la présence de «Fireball» et cette intro de rêve amenée d’un coup de Watch out ! Dommage que les autres cuts de l’album ne soient pas aussi fringants.

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    Au fil des années, on a souvent réécouté ces deux albums et on éprouve toujours une sorte de déception. Tyla ne chante pas tous les cuts, c’est Nick Garvey qui se tape l’Ama/havanah de «Nervous Breakdow». On appelait ce premier Ducks l’album des reins brisés, à cause de trucs comme «I Get You» ou «Hearts On My Sleeve». C’est un album globalement assez calme qui se termine avec une belle cover raunchy d’«It’s All Over Now», chantée par Nick Garvey, pas par Tyla. Quant à Taxi To Terminal Zone, laisse tomber.

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    On trouve dans le commerce une petite compile de trois Peel Sessions datant de 73, 74 et 75. Comme toujours, les Peel Sessions font la différence, le «Fireball» de 73 est just perfect, bien soutenu par la frappe sèche de Tim Roper, oh what a world. Ils chantent the songs we knew. Même leur «Coast To Coast» passe mieux que la version studio. Quelle énergie, baby ! Martin Belmont fusille tous ses solos. Il n’a jamais eu un son aussi killer. Leur version de «Bring Back My Old Packard», c’est quasiment «Love In Vain» avec des échos d’«Honky Tonk Woman». Gimme gimme gimme sweet lovin’. Ils redémarrent en 74 avec «Fireball» et un son moins cru. Mais ça reste un hymne, oh what a world. En 75, ils attaquent avec «Paris 9» et une belle giclée de son. C’est là qu’on réalise à quel point Martin Belmont est excellent. Les Ducks explosent chez Peely. Il faut entendre le travail que fait Belmont en embuscade dans «Jumpin’ In The Fire». Il joue des phrasés tordus et simples à la fois. Belmont est un boogie-man, comme Tyla. Leur coup de Fire sonne comme une épopée. Encore une énorme compo avec «Amsterdam Dog». Crépusculaire et pesante. Tyla aime à se vautrer dans le gutter mais il le fait avec une certaine grâce.

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    Dans son book, Tyla brosse un très beau portrait de Marc Zermati. Il le rencontre en 1974, lors d’une tournée européenne de Lou Reed. Les Canards jouent en première partie. «Marc était un vrai fan de musique, fondateur de Skydog et propriétaire de l’Open Market, a veritable bazaar de disques rares de garage américain. Il avait monté Skydog trois ans avant Stiff. Il avait aussi monté avec un autre Français, Larry «Green Beard» Debay, le premier réseau de distribution indépendant en Europe, Bizarre Distribution. On est devenus amis et on l’est toujours aujourd’hui. Il allait avoir une importance vitale pour tous les groupes dont j’ai fait partie. On s’est rencontrés ce soir-là à l’Olympia. Zermati était un visionnaire qui flairait les talents, tous ceux que ne voyait pas l’industrie musicale. Il sentait le next big thing. Les gros labels lui proposaient de l’embauche mais il préférait conserver son indépendance. Il n’a jamais cédé.»

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    Il n’est donc pas surprenant de voir paraître All Too Much sur Skydog. Oh what an album ! On y retrouve l’excellent «Amsterdam Dog» enregistré en 75 chez Peely, amené sur petit canapé de cocote. Ce vieux renard du désert qu’est Tyla sait siffler sa menthe à l’eau. Sous sa casquette à carreaux, il bascule dans une espèce de magie balladive, ça tourne au mythe. Tyla chante au mieux des possibilités du genre. C’est très impressionnant. Même son «Cannons Of The Boogie Night» sonne les cloches. Tyla le traîne dans la boue. Il est dans la vérité. Heavy boogie classique mais inspiré. Il allume jusqu’au bout de la boogie night. Il revient à son vieux fonds commerce avec «Moonlight», un boogie de rêve gorgé de swagger britannique. Ils font aussi une version d’«I Fought The Law» grattée au clair de clairette de London Underground. C’est aussi sur cet album que se trouve le fameux «Jumpin’ In The Fire», joué dans les règles de la Stonesy. Ça frise même un peu le glam. Tyla est dessus, ça se laisse écouter, même si c’est cousu de fil blanc comme neige. C’est d’ailleurs le seul reproche qu’on puisse faire à Tyla et aux autres pub-rockers : le classicisme.

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    On trouve dans le Tyla book un autre épisode pas très flatteur pour Marc. Une histoire tragi-comique, un promoteur suisse qui ne veut pas payer et en voulant planter son cran d’arrêt dans la main du promoteur, Marc a raté son coup et s’est épinglé la sienne sur le bureau comme un papillon. Ce qui pourrait expliquer le fait qu’il n’aimait pas trop qu’on parle de ce book.

    Comme déjà dit plus haut, les Ducks ne roulent pas sur l’or. Dans son book, Tyla nous raconte un épisode anecdotique qui illustre bien ce sombre aspect des choses. En 1978, ils se retrouvent en tournée avec Rush. Le bassiste de Rush qui s’appelle Geddy Lee vient trouver Tyla dans la loge pour lui demander pourquoi il reprend la route tous les soirs après les concerts, et Tyla lui explique qu’ils n’ont pas de blé pour l’hôtel. Tyla dit aussi qu’ils jouent à l’œil. C’est ça ou rien en Angleterre. What ? Geddy Lee n’en croit pas ses oreilles. That’s crazy ! Et Tyla lui répond comme l’aurait fait Jean Gabin : I know. Alors Geddy Lee décide de changer tout ça. Il propose 500 £ par concert et prend en charge la bouffe et l’hôtel. Tyla n’en revient pas. Un vrai conte de fées.

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    Avec ses faux airs de double live qui ne sert à rien, Last Night Of A Pub Rock Band joue pourtant un rôle essentiel dans l’histoire brève des Canards. Paru sur le label hollandais Dynamite Records en 1979, ce double live propose en fait le dernier concerts des Canards au 100 Club, le 1er juillet 1975. Tim Roper et Nick Garvey avaient déjà quitté le groupe, remplacés par Billy Rankin (drums) et Mickey Groom (bass). On n’écoute pas ça pour la qualité du son, mais pour l’ambiance. On découvre que les Canards avaient un choix de reprises assez intéressant : deux covers de Fog («Proud Mary» et «Have You Ever Seen The Rain» reprises illuminées par le jeu de Martin Belmont), de Dylan bien sûr («The Mighty Queen» et «Knocking On Heaven’s Door»), de Chuck Berry («Run Rudolph Run» et «Little Queenie») et des Stones (Brown Sugar» et «Midnight Rambler» que massacre Bob Andrews). Ils attaquent leur set avec «Fireball». En B, «Amsterdam Dog» confirme tout le bien qu’on pense de ce big heavy balladif et ils terminent avec «Going Down The Road», moment chargé d’émotion qui illustre la fin d’un groupe et d’une époque. Au dos, le mec du label écrit : «Alors les Ducks jouèrent leur ultime cut, «Going Down The Road» et rentrèrent à la maison.»

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    Après la fin des Ducks, Tyla produit des groupes, notamment Little Bob. En 1976, le jour de la Saint-Valentin, il rencontre McLaren et les Pistols dans un West London restaurant. Tyla est accompagné de Marc Zermati qui voulait signer les Sex Pistols sur Skydog - J’avais la dégaine du parfait greaser et eux looked like a collection of electrocuted fist-aid kits in tartan - Les Pistols demandent à Tyla ce qu’il a produit et il répond Shirley Bassey, ce qui fait éclater de rire Steve Jones. McLaren dit à Tyla et Marc de passer voir jouer le groupe le soir-même à Butler’s Wharf. Tyla trouve le groupe mauvais sur scène - I just didn’t get it so I passed. Marc loved them but, obviously, never got to sign them - Ainsi va la vie. Qui était à l’affût une fois de plus ? Zermati himself.

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    En 2007, Tyla remonte les Ducks avec Martin Belmont, Kevin Foster (bass et ex-Doll By Doll) et Jim Russel (drums, ex-Wild Angels et ex-Inmates). Ils enregistrent quatre albums ensemble, à commencer par un mini-album, Box Of Shorts. Malgré d’évidentes bonnes volontés, Box Of Shorts peine à convaincre. Tyla ramène sa fraise de clear blue sky & footprint in the sand dans «Tremolo Bay» et reste très formel avec ce «Dig It Deep» bien tempéré. Il fait de la vieille Americana dans «Long John» et sonne comme un étrange mélange de Dylan et de Dr. John. C’est justement Dylan qui sauve l’album avec «Absolutely Sweet Marie». Ça se passe entre deux big songwriters. Tyla chante le Dylan jeune avec la voix du Dylan vieux. Les attaques du grand Martin Belmont rentrent bien dans le lard de la matière. S’il faut retenir une cover de Dylan, c’est bien celle-ci. Tyla tisonne la légendarité, il chante de toute sa force tranquille. Encore une belle leçon de savoir-vivre qui ne profitera pas à grand monde, vu la désuétude dans laquelle sont tombés les Canards.

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    Il existe aussi un live à Monte-Carlo enregistré par la même mouture des Canards en 2011 et paru sous le titre Riviera Shuffle. Tyla sort la grosse artillerie pour «Paris 9» et ramène son sens aigu de l’énormité. Ils font en fait la promo de Box Of Shorts avec «Diesel Heart», «Dig It Deep» et «Red Dust Highway». Ce qui frappe le plus, c’est l’incroyable présence de Tyla. Il dégage tous les a-priori. Mais c’est Jim Russell qui vole le show avec son fouetté de fûts dans «Dig it Deep». Il joue avec une extrême agilité, mais aussi comme un fauve à l’affût. Tyla reste fidèle à sa manie des heavy balladifs, avec un Belmont en contrepoint toujours prêt à tailler sa bavette. Ils ressortent le vieux «Coast To Coast» pour l’occasion. Tyla s’amuse bien avec son vieux tagada. Ça finit par sonner comme un classique. Mais avec une section rythmique aussi parfaite, il ne craint rien.

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    Puis en 2010 paraît Side Tracks & Smokers, une compile avec un seul original, «Twist Of Fate», qui est en fait une cover de Bob Dyaln, mais enregistrée en 2009. C’est monté sur un dub sound et Tyla le chante jusqu’à l’ass de l’os. On croirait entendre le vieux Dylan. C’est assez pénible. Comme dirait l’autre : «Vinyle jaune ! 25 euros chez Gibert !». On trouve là-dessus une série de raw mixes datant du premier album des Ducks, du big heavy rock anglais d’accords lumineux. On se réveille un peu avec une série de B-sides de singles, notamment «Bring Back The Packard Car» et l’excellent «Two Time Twister». Les clameurs sont au rendez-vous, ça frise à nouveau la Stonesy, avec un vrai sens du story telling. C’est une fois de plus le boogie rock de rêve. La grande aisance de Tyla est un spectacle extraordinaire. L’album se termine avec une série de cuts live enregistrés en 2009 à Monte-Carlo. Jim Russell bat «Johnny Too Bad» comme plâtre. Ils ne font qu’une bouchée du vieux «Willie & The Hand Jive» de Johnny Otis. C’est tapé dans les règles du lard. Ils ramènent aussi leur science du heavy gut avec un vieux rock de Canard nommé «Long John». Et tout explose avec «Styrofoam». S’ensuit une version de «Teenage Head» qui dure 9 minutes, ce qui n’est pas forcément une bonne idée.

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    L’ultime coin-coin des Canards date de 2012 : c’est un album live, Rockin’ At The Moon, enregistré à Londres. It got my head real tense ! Eh oui, ils attaquent avec «Fireball». L’occasion est trop belle de re-savourer ce chef-d’œuvre. Il s’agit d’un rock d’une autre époque, celle des frissons du cuir et des choses de la vie. Tyla descend d’un ton au deuxième couplet. Bien sûr quand on le jouait, on jouissait dans son futal. «Fireball» était the real deal, claqué à l’accord avec du redémarrage en côte. L’autre point fort du live est le vieux shoot de «Willie & The Hand Jive». en fait, ils retapent dans tous leurs vieux coucous de Canards. Sur scène, les Canards se montrent à la hauteur de leur réputation : le son est excellent, section rythmique Foster/Rusell impeccable, avec en plus Belmont et Brinsley Schwarz. Ils amènent «Daddy Put The Bomp» à la vieille cocote des connaisseurs et ce démon de Tyla fait danser le rock’n’roll. Son Daddy est une pure merveille. Il peut gueuler, on est avec lui, down in the swamp, Daddy put the rock in my soul. Ils réussissent l’exploit de foirer l’intro de «Teenage Head», mais la suite est bien. Ils terminent avec un «Coast To Coast» d’antho à Toto. Décidément, rien ne vaut une bonne chanson.

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    En 1977, Tyla monte le Tyla Gang avec Bruce Irvine, un guitariste canadien, Michael Desmarais (drums, ex-Winkies) et Brian Turrington (bass). Ils se retrouvent sur l’un de labels en pointe de l’époque, Beserkley Records. Le premier album du Tyla Gang s’appelle Yatchless. Le hit de l’album se niche en B et s’appelle «The Young Lords» - They know they’ll get/ They’ll get through to you - Fantastique ! Tout repose sur le power du refrain. Avec cet album, Tyla privilégie les heavy balladifs, comme «Dust On The Needle», et Bruce Irvine joue ses bons vieux accords bien gras du bide. On a bien compris que Tyla ne cherchait pas à réinventer la poudre. L’A s’écoule paisiblement et s’achève sur un «Speedball Morning» que Tyla chante dans l’ombre d’une voix menaçante. «Don’t Shift A Gear» vaut pour un joli coup de boogie rock qui refuse obstinément d’aller éclater au firmament, en dépit un réel vivier de compétences. On trouve un autre hit en B : «Whizz Kid», back on the saddle again, doté d’un vrai texte de carburator deng - Motorcycle ride and brand new Dylan leopardskin pill box hat - Ne perdons pas de vue l’essentiel : Tyla est un lyricist exemplaire.

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    Il rend à nouveau hommage à Marc Zermati en évoquant le second festival de Mont-de-Marsan. Tyla pense que son groupe ne colle pas avec l’affiche, mais Marc veille au grain et les met à l’affiche du deuxième jour, juste après Little Bob. Pour Tyla, ce show est le meilleur de sa carrière. Un journaliste anglais alla même jusqu’à dire que le Tyla Gang fut le meilleur concert du week-end. Tyla se retrouva en première page du Monde avec le titre : «Un Nouveau Christ ?». Il dit encore que sans Marc, il ne serait pas devenu ce qu’il est devenu : «Il a fait ça pour l’amour de la musique et des fans. On lui doit énormément. Honte sur ceux qui l’ont oublié.»

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    Le deuxième album du Tyla Gang s’appelle Moonproof. Pareil, c’est l’album d’un seul hit, mais quel hit : «Suicide Jockey», lui aussi planqué en B comme une faute non avouable. Ça sonne pourtant comme une bombe. On pense au «Screwed-up» de Mick Farren : vrai son de Gang, chant gras double et sharp riffs. Avec cet album, Tyla va plus sur la grosse prod. Il va même friser le Springsteen sur certains cuts, ce qui n’est pas bon signe. On sent le vieux pépère à l’affût du succès. C’est en B que se joue le destin de cet album, avec «Spanish Sheet», presque un hit, très relaxé, suivi d’une «No Roses» monté sur un riff délicat et vainqueur à la fois. On sent clairement une volonté de hit, avec une mélodie intrigante et des effets mesurés. Avec «American Mother», Tyla va chercher le groove et les chœurs de filles évaporées. Il est bon quand il fait son Max la Menace et renoue avec les vieilles vibes de «Teenage Head». Il boucle sa B avec «Flashing In The Subway», une belle flambée de fin de non recevoir. Le Tyla Gang sait piquer sa crise, ils n’ont besoin de personne en Tyla Davidson. Bruce Irvine sait jouer le killer solo flash, il sait infecter un vieux cut.

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    Retour à Skydog en 1998 avec ce Blow You Out du Tyla Gang, une espèce de compile parue au Japon. On y retrouve un «Suicide Jockey» (1977) qu’on prend en plein poire dès l’ouverture du bal d’A. Very big cocoting. Tyla ne rigole pas avec la cocote. Il claque le meilleur (pub)rock d’Angleterre et chante à la coulée de bave. On possédait tous ce single Skydog à l’époque. C’est d’ailleurs le Tyla de la pochette qu’on retrouve en illustration de cet obituary. Tyla chante son Suicide Jockey jusqu’à l’ass de l’oss. Il chante son root down here. Blow You Out grouille de hits, comme par exemple «Whizz Kids» ou encore «Cannons Of The Boogie Night». Tyla sonne comme un chef de gang. Fabuleux boogie-man ! Et puis bien sûr «Styrofoam», le hit du voyou Tyla. Il chante comme un punk. Le seul qui a essayé d’en faire une star, c’est Marc. «Styrofoam» (1976) est aussi l’un des singles magiques de l’époque. Le plus frappant c’est peut-être la ressemblance avec Dr. John : même génie de la diction. Il y a aussi une ressemblance physique entre Dr. John et Tyla sur certaines photos, à cause de la barbe et de la prestance. «Paris Boogie» figure aussi sur Blow You Out. Difficile d’échapper à la grandeur du boogie anglais. On y reste avec «Texas Chainsaw Massacre Boogie». Pour l’amateur de boogie, c’est un régal. Tyla y fait son Américain de derrière les fagots de London. Il se prend pour un simili-Canned Heat et chante à la revancharde, il ne laisse rien au hasard, c’est un artiste complet.

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    Paru en 2010 sur Jungle Records (associés londoniens de Marc), Rewired propose un ensemble de choses extraordinaires, notamment les démos qu’enregistra le Tyla Gang en 1978 pour un troisième album qui devait s’appeler Whaleback et qui n’est jamais sorti, car Beserkley venait tout juste de les virer. Les bandes furent effacées mais Bruce Irvine réussit à conserver des cassettes et ce sont elles qu’on peut entendre dans Rewired. Tyla fait du glam d’ours mal léché avec «Jungle Of Love» et il chante «Bar Du Telephon» avec une voix de pervers sexuel qui bave sur sa veste. Il remet aussi en service l’excellent «Amsterdam Dog» on the run of the cocote sourde et se tape avec «Out On The Run» un vieux shoot de friendly boogie - I’m back on the run - Wow Tyla on te fait confiance, pas la peine de gueuler comme ça. Bruce Irvine prend le relais et ça tourne au big heavy power balladif. Tyla fout le souk dans sa médina. C’est «On The Street» qui ouvre le bal avec son big heavy sound et on retrouve à la suite des versions datant de 1977 et 1978 de «Styrofoam» (belle dégelée de Teddy Bear, avec un Irvine en embuscade), de «Dust On The Needle» (joué à la cocote sourde comme un pot), «No Roses» (Wrong baby you’re wrong, Tyla gratte la corde sensible du heavy balladif - Ain’t got no roses to send) et puis voilà «Moonlight Ambulance», heavy balladif de London dope craze qui ne sert à rien. Le disk 2 est un live enregistré dans une cave d’Epernay et notre vieux Jean-Jean qui était le premier fan de France du Tyla Gang (mais aussi de Chris Bailey) s’était rendu à ce concert. Il en reparlait chaque fois qu’il était défoncé. C’est vrai qu’il y a de quoi être traumatisé, si on écoute ça. Le concert démarre en force avec devinez quoi ? «Styrofoam», bien sûr. What an energy ! Dans les liners, Tyla nous dit que le concert fut enregistré sur un Aka 47, pardon, Revox A77 Mk III. Le son n’est pas jojo, Mike Desmarais semble jouer sur des caisses en bois, tellement le son est sec, mais le Tyla Gang passe en force. Ils jouent leur va-tout. Tyla revient à ses vieilles enclaves de middle rock d’envergure avec «Lost Angels». Il vise toujours l’excellence, même dans les caves d’Epernay. Il fait son big heavy Teddy Bear dans «I Don’t Want Your Love» et boom, tout explose avec «Suicide Jockey» - So instead of Stranglers, it’s Suicide Jockey - (oui car le Tyla Gang remplace au pied levé les Stranglers) et ça part en big rave up, sale merveille vénéneuse que ce riffing, pur jus de Tyla/Irvine, ça riffe à la poigne de fer. Puis Tyla annonce : «This one is called The Young Lords» (qui est oublié dans la track-list). C’est un hit phénoménal, incroyable intersection de l’intermission des protubérances pubescentes, le vieux Tyla fout le feu dans la cave, c’est un moment historique. Ces démons enchaînent avec «Cannons Of The Boogie Night» et «Fireball». Ils jouent le boogie le plus épais de l’univers. Absolute fucking genius. Il prend «Gonna Take Me Away» à la pire violence d’attaque frontale. Irvine passe en mode killer et le Tyla Gang descend aux enfers. Ils collent «The Muddy River» à la place de «Pool Hall Punks» (c’est curieux que le mec de Jungle n’ai pas corrigé cette erreur sur la pochette). La descente aux enfers se poursuit avec «Hurricane» qui n’est pas celui de Neil Young, mais il faut entendre Tyla bramer au sommet d’Hurricane. C’est un exploit sportif. Il va au-delà du possible et pousse encore des petits cris d’orfraie dans la frénésie du rumble. Il grimpe au sommet de son art. Comme on approche de la fin, il présente les musiciens. Ça se termine en apothéose avec «Whizz Kids», un nouveau shoot de heavy boogie idéal pour une cave à champagne. On se souviendra de ce live comme de l’un des plus grands du siècle passé et donc condamné à l’oubli. Oubli, régale-toi. Avale tout. Le seul bruit qu’on entendra bientôt sera le ressac des sargasses de la médiocrité.

    Après la fin des Ducks et du Tyle Gang, Tyla entame une carrière solo. Il va enregistrer quatre albums sous son nom.

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    Pochette ratée et zéro hit pour Sean Tyla’s Just Popped Out paru en 1980. Tyla sort la big prod pour ce «Breakfast In Marin» dont il se dit si fier dans son book. Des accents dylanesques parcourent les cuts et on voit qu’avec «Lonelyhearts», il cherche le hit, comme le cochon cherche la truffe. En B, il revient au big boogie avec «Credit Card Bash». Un nommé Bam King passe des solos intéressants. Bruce Irvine refait surface dans «Big Fat Zero» et rappelle le temps d’un solo éblouissant qu’il est un grand guitariste. Et puis avec «Chase The Fire», Tyla renoue avec la grande aisance du vieux Canard.

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    Pochette atroce et zéro hit pour Redneck In Babylon paru en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. Tyla s’entoure d’une autre équipe, mais c’est toujours le même son. «Casino Queen» vire même rock symphonique. L’horreur. On retrouve le calme avec «Daddy Put The Bomp» et «Let Me Love You» se veut puissant comme un seigneur de l’An Mil. C’est le domaine du vieux Tyla, il cherche toujours à passer en force. Mais c’est pas bon, mon pépère. Inutile de persévérer. Par contre, le «Lands Of The Buffalo» qui traîne en B finit en puissance, in the land where the Buffalo roam. On sent nettement la puissance du songwriter dans le «Babylon Suite» en trois parties qui clôt l’album.

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    Notre Tyty des Batignolles finit ses années 80 avec Rhythm Of The Swing, un album qu’il vaut mieux oublier. Il y rivalise de putasserie avec Dire Straits. Il y perd son âme. Des fois c’est pas beau de vieillir. Avec «In The Blood», il taille sa bavette de balladif avarié. Il réussirait presque à nous faire pleurer, ce vieux schnock. Avec «Running On Empty», on sent poindre une immense fatigue. Il termine avec «Tripocal Love», un heavy balladif chargé d’ambition sentimentale qu’il s’en va gueuler par dessus les toits, comme un Verlaine ivre de misère et d’absinthe.

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    Sean Tyla refait surface en 2007 avec Back In The Saddle. Ne regardez pas la photo qui se trouve à l’intérieur, car Tyla ressemble à un Metallica, avec son Stetson en paille et ses lunettes noires. En plus il force un peu sur le guttural dans «Montanarama». Avec cette espèce de rock FM, on perd de vue le Teddy Bear. Il va trop dans le powerful m’as-tu-vu. Il propose plus loin une version longue d’«All Along The Watchtower». On l’attend au virage. Il tente le coup. C’est de bonne guerre - There’s too much confusion - Comment passer après Jimi Hendrix ? Il gorge sa version de distorse - And the wind began to howl - Le plan est foireux. Il tente l’impossible, mais l’impossible porte bien son nom. Tyla tente de passer en force. On finit par comprendre qu’il ne faut pas attendre de miracle. Les albums américains de Tyla deviennent aussi bizarres que ceux de Terry Stamp. Même si le «Cross Pony» est plus viandu, il peine à convaincre. En homme civilisé, Tyla déroule avec «Moon Falls Down» le tapis rouge d’un balladif qui ne sert à rien, mais il insiste tellement que ça finit par devenir beau. Extrêmement beau. Il finit par emporter la partie à coups d’until the moon falls down. Il développe son cut de manière spectaculaire, il est dans l’excellence, il joue tellement sur l’insistance du croyant que «Moon Falls Down» devient un hit génial. Tyla embarque littéralement sa compo pour Cythère. Ensuite, on le voit hélas se vautrer lamentablement avec «Fightin’ Fifty Boogie», il chante au mauvais guttural et traîne sa légende dans la boue en voulant sonner comme les Maiden ou les Judas, ça tourne au gag. Comment un mec aussi doué peut-il se vautrer ainsi ?

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    Comme il a remonté les Ducks, Tyla remonte aussi le Tyla Gang et enregistre Stereo Tactics en 2013. Encore un album sur lequel il est conseillé de ne pas faire l’impasse, ne serait-ce que pour cette fantastique reprise du «Breed» de Nirvana. Tyla jette tous son power dans la balance, ça sonne comme du surf-garage, mais punk as hell - She said ! She said ! - Cette folie lui va comme un gant. L’autre big hit s’appelle «Chinese Moon», il y prend de l’opium in old Shangai. Sans douce est-ce l’album le plus rock de Tyla, c’est en tous les cas ce que tendrait à montrer «That’s Rock’n’roll» - Up in the hills/ They’re cooking a new kind of blow - et pouf, il nous envoie nager dans des piscines remplies de dauphins. Le riffing y est aussi puissant que les lyrics - Got me a pick up that runs on aviation gasoline/ It’s got a thousand watt stereo and 90’’ plasma screen - Tyla sait élever un débat. Encore plus heavy et même défenestrateur, voici «Hard Road Rocker». Tyla chasse sur les terres du Comte Zaroff. Il sort son meilleur guttural - I love to ride the highway/ Burnin’ rubber on the road - Il raconte même qu’il boit du mescal in the morning/ It brightens up my day et il crache le feu le soir when the band gets up to play. C’est dingue comme Tyla sait planter un décors. Sa vitesse de prédilection reste la heavy cocote sourde, comme le montre «Blood On The Radio». C’est assez convaincu d’avance - Rock’n’roll is a hard road to ride - les paroles de «Deadhorse Run» tapent aussi en plein dans le mille - It’s a short way to hell I know/ To kiss the Devil’s ass - Sorti du contexte, ça paraît bizarre, mais replacé dans le contexte, ça ne l’est plus, croyez-le bien. Dans «Long Road Home», il sort cette merveille : «If I die with my boots on/ Only get myself to blame.» Il conserve cette inexpugnable ferveur du boogie. Dans «Runaway», il dit que tous les maux du monde viennent du diable - There’s nothing you can do/ When the Devil’s out top play - et Bruce Irvine se fend d’un beau solo flashy flasho. Avec ses chansons imparables, King Tyla est assis sur un tas d’or. Et dans un ultime réflexe politique, il rappelle que the needy feed the greedy. Il termine avec «Lock & Load», une chanson d’alerte rouge - Check the people !

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    En 2013, Tyla enregistre son ultime album dans son endroit préféré, the Akkurat Bar, à Stockholm. Ce Live In Stockholm est une sorte de best of explosif. On y retrouve tous les hits, mais aussi Bruce Irvine et Mike Desmarais. Tyla finit son histoire en bouquet et on note l’excellente santé du son dès le gros riff d’intro de «Cannons Of The Boogie Night». Nombreux sont les groupes qui aimeraient sortir un son pareil. Même «Dust On The Needle» qui passait pour un balladif passe-partout prend ici une résonance particulière. On sent le gang bien soudé. Mike Desmarais n’a jamais aussi bien frappé. Tyla oh-ohte ses fins de couplets comme un cake. Quelle belle dégelée ! Du coup, les heavy balladifs prennent leur envol : on admire la force tranquille de «Lost Angels» et le coucher de soleil de «New York Sun». Les gros solos de Bruce Irvine grésillent dans l’embrasement crépusculaire. Oui, Bruce nous brise. «Hurricane» sonne comme l’explosion du bonheur et «Texas Chainsaw Massacre Boogie» comme la pire des déboulades. D’ailleurs c’est avec elle qu’ils terminent. Oh mais il manque les hits ! Pas d’inquiétude, ils sont là, à commencer par «The Young Lords» qui renvoie aux grandes heures de Kim Fowley, même sens de l’underground radieux et des soudains éclats de lumière, avec un Bruce Irvine qui part en fibrille de solo et un Tyla qui tartine ses young Lords they knew. Ils nous font plus loin le coup de l’enchaînement fatal avec «Styrofoam» et «Suicide Jockey». Ils tapent dans le dur, comme on dit chez les Portugais. Tyla attaque dans le sharp du shock et Desmarais cogne comme un soudard. Aw, ces mecs réduisent le rock en bouillie. Bruce prend soudain son solo en levrette, lui taille une croupière avec la frénésie maladroite d’une belette avinée. Ces mecs sont des démons, ne vous approchez pas trop près d’eux. Surtout du Bruce qui sous des apparences de mec sympa pourrait bien être le pire killer qui soit ici bas. Ils font du «Suicide Jockey» une vraie pétaudière, on s’y attendait un peu. Les voilà devenus féroces et rebelles, ils jouent au pumping heart. Teddy Bear on the run, il est imbattable à ce petit jeu. Ces mecs sont le secret le mieux gardé du rock anglais.

    Signé : Cazengler, Tyla pas cent balles ?

    Sean Tyla. Disparu le 17 mai 2020

    Ducks Deluxe. Ducks Deluxe. RCA Victor 1974

    Ducks Deluxe. Taxi To Terminal Zone. RCA Victor 1975

    Ducks Deluxe. Last Night Of A Pub Rock Band. Dynamite Records 1979

    Ducks Deluxe. All Too Much. Skydog 1998

    Ducks Deluxe. The John Peel Sessions. Hux records 2007

    Ducks Deluxe. Box Of Shorts. Hawkhead Records 2009

    Ducks Deluxe. Side Tracks & Smokers. Jungle Records 2010

    Ducks Deluxe. Riviera Shuffle. Jungle Records 2011

    Ducks Deluxe. Rockin’ At The Moon. Mystic Records 2013

    Tyla Gang. Yatchless. Beserkley 1977

    Tyla Gang. Moonproof. Beserkley 1978

    Tyla Gang. Blow You Out. Skydog International 1998

    Tyla Gang. Rewired. Jungle Records 2010

    Tyla Gang. Stereo Tactics. Ball And Chain Records 2013

    Tyla Gang. Live In Stockholm. Angel Air Records 2014

    Sean Tyla. Sean Tyla’s Just Popped Out. Zlich 1980

    Sean Tyla. Redneck In Babylon. Zlich 1981

    Sean Tyla. Rhythm Of The Swing. Instant Records 1983

    Sean Tyla. Back In The Saddle. Hawkhead Records 2007

    Sean Tyla. Jumpin’ In The Fire. Soundcheck Books 2010

    MONTREUIL / 12 – 09 – 2020

    LA COMEDIA

    IENA / C' KOI Z' BORDEL

    THE TRUE DUKES

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    J'fais un peu la tête. J'aurais pu faire coup double cette semaine, en ces temps de disette deux concerts à la suite, peut-être mon nom aurait-il été inscrit en lettres d'or sur le livre des Records, je ne peux m'en prendre qu'à moi, complètement oublié que hier soir c'était soirée rockabilly avec les Ringtones au Pub Le Bacchus de Château-Thierry, double raison de ne pas rater l'affiche alléchante de La Comedia, le moteur rassurant de la teuf-teuf gronde sur la N4, les Dieux de l'Olympe compatissants oignent mon âme meurtrie d'un népenthes, revigorant, sur la radio une revisitation de la carrière du Led Zeppe ! Je gare la teuf-teuf alors que le Dirigeable achève Rock'n'roll, quel magnifique cri de guerre conviendrait mieux à la soirée qui s'ouvre !

    IENA

    Ne sont que trois. Loin de moi l'abjection abhorrée de dire du mal d'un trio de rock'n'roll, cette formation de base du rock électrique, mais Stéphane le chanteur est absent titillé par une vilaine bébête qui court les rues ces derniers temps. Donc trois qui se tiennent debout et stoïques, tels les grenadiers de Napoléon massés devant les troupes prussiennes attendant l'ordre victorieux de charger, le temps qu'un long sampler déroule sa musique, pas une catapulte de cavalerie, plutôt les anneaux quelque peu entremêlés d'une marche cadencée.

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    Sur votre gauche, une bonne fée, de fait une véritable sorcière aux doigts crochus, faut voir comme elle tire sur les cordes de sa basse. Vous les crochette avec l'habileté diabolique d'un cambrioleur s'attaquant à la serrure de votre porte d'entrée, vous n'avez pas réalisé qu'il est déjà ressorti avec l'argenterie de la famille, mais elle ne s'enfuit point à toutes jambes, elle se jette sur la porte de l'appartement voisin, vous monte et descend les quinze paliers de son manche en un temps record, pour dégringoler au fond de la cave, autant vous dire que ça swingue un max, au début vous n'entendez qu'elle, en plus il y a l'impact, elle tire et elle frappe, une volée de bastos qui vous percent le buffet, et vous coupent le souffle de la vie. Z'êtes tellement focalisés sur la mitraille de cette amazone qu'il vous faut quelques minutes pour réaliser qu'elle n'est pas la seule à bosser.

    Sur notre droite Eric, un roc dans la tempête. Guitariste et compositeur. Genre de gars qui a tout vu et tout fait. Statique. Le visage fermé. Oui mais c'est un subtil. Il est à la lead et vous ne savez pas où il vous mène, ne vous envoie pas une ribambelle de riffs dans les esgourdes, ne donne pas dans le spectaculaire, accorde sa confiance à l'auditeur, le juge assez doué pour qu'il suive. Ne pas le perdre de l'oreille, sinon vous errerez sans fin dans les structures labyrinthiques qu'il déroule avec un flegme étonnant, et puis il chante, comme pour lui-même, se lance dans d'étranges mélopées intérieures fascinantes. Pas un brin de séduction et tout le monde écoute avec attention. Une force persuasive tranquille

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    Michel Dutot, est à la batterie. Nous le connaissons, il est aussi le batteur de The True Dukes – les lecteurs à la mémoire alzheimerienne se repporteront à la livraison précédente – n'a pas la tâche facile, doit faire le pont ( important quand on s'appelle Iéna ) entre les abrupts dévissages des mains dansantes de la cigale Stéphanie et le sage fourmillement ramassé et industrieux des doigts de la fourmi noire d'Eric, s'en tire comme un chef, le fléau de la balance de la justice qui établit un équilibre parfait entre des modalités flottantes. Presque sans y penser, quelques coups, caisse claire et cymbale, et en trois coups de cuillère à peaux il vous monte la mayonnaise jusqu'au plafond. La preuve, n'ont-ils pas un titre nommé Black Icare ?

    On se serait contenté d'eux tout seuls, mais les amis sont au rendez-vous, Jyb le chanteur des True Dukes vient pousser la goualante sur L'hymne et en final sur Citoyens du Monde. Un boute-feu, nous y reviendrons plus tard. Mais aussi Isa – la chanteuse de The Red Truck, vous savez ce camion de pompiers squatté par des pyromanes – qui se déchaîne sur trois titres consécutifs, Stooges, Pixies, Rory Gallagher, trois tueries, même qu'elle termine sur une étrange danse du scalp, pas besoin de beaucoup d'imagination pour comprendre qu'elle est en train de découper en petits morceaux ensanglantés un pauvre prisonnier attaché au poteau de torture, et toute La Comedia l'encourage en hurlant de joie, en plus Iéna déverse sur la salle un son pistolien à vous donner envie de vous faire sauter la cafetière rien que pour le plaisir.

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    Un set trop court, juste pour comprendre que Iéna en a dans l'alambic. Ne sont pas nés de la dernière pluie. Savent tout faire. Une belle ouverture de concert, qui vous aiguise les dents à en rayer le parquet. Faudra les revoir à quatre.

    C' KOI Z' BORDEL

    Ne sont que trois. Mais pour eux c'est normal. Un peu comme quand votre gamin vous annonce que pour son anniversaire il n'a invité que trois copains. Les meilleurs, qu'il a ajouté. Mais en quoi ? Lorsque vous rentrez chez vous, votre appartement est ravagé et après l'envoi des photos l'assureur vous rappelle que les dommages de guerre ne sont pas prévus par le contrat.

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    Tableau d'honneur. Ou de déshonneur selon vos préférences idéologiques. Le meilleur en batterie, c'est Olivier. Du bois centenaire dont il nous brûle les oreilles. Une machine automatique. Quand il frappe, il frappe. D'abord il n'arrête pas. Impulse toute son énergie. En rajoute. L'en fait des tonnes et ça détonne. Claquements secs ultra-rapides à répétition. Si j'osais, j'écrirais qu'il met du cœur à l'ouvrage, à lui tout seul une compagnie de CRS s'activant consciencieusement sur les crânes de paisibles manifestants exerçant leur simples droits démocratiques de déambuler sereinement dans les rues, mais cette comparaison risque de ne pas leur plaire. Ce sont des teigneux. Ne s'en cachent pas. Des minutieux aussi. Fournissent les paroles et l'explication orale pour les intelligences obtuses au cas il y aurait dans le public quelques esprits non-avertis. Ainsi quand ils annoncent Les Nuisibles donnent des exemples, non ce ne sont pas les renards sanguinaires qui visitent vos poulaillers, mais les patrons, les juges, les policiers, les banquiers qui veillent sur notre bien-être d'esclaves soumis et notre sécurité d'ilotes apeurés par leurs ombres, parce que les stupides poulets saignés à blanc c'est nous.

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    Z'ont choisi leur camp, A coups de pelles dans la gueule, Allez tous vous faire enculer bande de bâtards, nous assène Cyril. Une belle voix, porteuse, un peu vrillée, qui s'enfonce dans vos tympans comme une vis sans fin, une trépanation idéologique qui vous fait du bien. Le tout agrémenté des cisailles de sa guitare, force de persuasion assurée. Maîtres mots : vitesse et précipitation. Ne laissent pas retomber la flamme.

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    Stéphane à la basse assure le grondement de base. Sur le même modèle que ses deux acolytes, partisan de la cabosse plein pot. Pousse sans ménagement la matière sonore au bulldozer, vous la ravachole de haut en bas, C' koi z' bordel déteste les temps morts. Ils aiment la vie pétillante et explosive. Colorée noir anarchie strié de jaune gilet. N'ont pas le punk sinistrose. Pas rose non plus. Ne vous laissent pas un instant de répit, enchaînent les titres sans rémission, ne sont pas cois mais foutent un bordel inimaginable, beau tangage devant la scène, une véritable fête, une crise aggravée d'épilepsie, pas du tout Waterloo morne plaine. Un régal. Se déguste brûlant. Garçons sauvages.

    THE TRUE DUKES

    A cinq sont un peu serrés sur la scène mais ça ne se voit pas, et pour être plus précis ça ne s'entend pas, because z'ont le son parfait, méchamment mis en place, aéré, une netteté étonnante, pas le gazouillis des petits zoziaux dans le jardin municipal, un true truc beaucoup plus percussif, les battements d'ailes de Quetzacoalt le serpent à plumes qui fonce sur vous pour vous déchirer les entrailles de son bec invincible. Le genre de désagrément que votre sensibilité exacerbée d'esthète rock'n'roll vous permet d'apprécier à sa juste valeur.

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    Dans ces cas-là ne faut pas désigner le coupable mais définir le responsable, ne se cache pas, l'est tout au fond contre le mur, et il distribue. Vous aimeriez savoir quoi ? Le silence. Cela peut sembler bizarre, car il fait pas mal de bruit, il a la frappe puissante et punchy de Sugar Ray Robinson sur le ring, il n'en abuse poing, il espace ses coups mais vous les abat avec un mortel aplomb, Micky Boys, le métronome, le maître homme, vous définit l'espace en espaçant les retombées de ses baguettes, sonne le tocsin sur sa grosse caisse pour galvaniser les troupes qui n'en ont pas besoin.

    Le Micky vous définit la structure, ne reste plus qu'à remplir les intervalles. Du boulot pour tout le monde, car entre les ogives de cette cathédrale punkézoïdale qu'il élève, vous avez les vides à combler de parois épaisses, attention les Dukes ne font pas expressément dans la dentelle, plutôt dans la pierre massive. La première qui s'y colle, c'est la basse de Kamboui, les deux mains en plein dedans, sa spécialité c'est les architraves, c'est vrai qu'il est un peu archi-grave, comment parvient-il notre mécano à refiler des lignes de basse aussi épaisses que les entablements des colonnes des grands temples antiques et en même temps à déployer sur leurs épaisseurs le swing d'une sculpture aux fines ciselures. Rajoute la feuille d'acanthe qui vous enchante.

    N'ayons pas honte de le dire, the True Dukes trichent dur. Plutôt trois fois qu'une. C'est leur truc, leur papier true-mouches, l'on n'aliène pas la sympathie des spectateurs avec de la soupe d'ortie, de temps à autres, ils sortent la grosse artillerie, trois guitares en même temps, et là ils sont imparables, rendent l'assistance totalement folle, la transforment en derviche tourneurs animés par des moteurs électriques. Des pales tournoyantes d'hélicoptères détachées de leurs rotors virevoltent sans frein devant la scène.

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    Sous son bonnet Riko affiche une sérénité sans égale. L'est tout sage avec sa guitare. L'est habité par intermittences de crises de démence. Peu spectaculaires, ne saute pas partout, l'a simplement les doigts qui ricochent sur les cordes, et alors là, pas besoin de taper sur la porte du paradis pour demander à entrer, Riko vous l'ouvre en grand. Tromperie sur la marchandise, c'est celle de l'enfer et vous voici encerclés sans rémission dans un riff infini de feu incandescent qui vous calcine la moelle épinière en moins de deux secondes. Vous pensez que vous finirez en torche vivante mais non Riko referme le vantail et vous vous retrouvez tout bête d'être encore là. Riko le riche n'est pas cruel, vous laisse entre les mains de Kikaï.

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    Un autre père de manche. Dans ses mains de géant, la guitare semble minuscule. Mais il en prend soin. La tient serrée avec sollicitude. Ressemble un peu au Duc ( pardon au Duke ) de Nevers dans Le Bossu de Paul Féval qui se bat en duel contre un groupe de spadassins, portant son bébé dans le repli de son bras gauche. Kikaï ne la quitte pas des yeux, la couve du regard, mais de ses doigts il vous file de ces terribles poinçons aussi efficaces que la terrible botte de Nevers, vous troue le front, vous transperce le cerveau à chaque fois. Vous tombez mort sur place en criant nevermore mais vous vous relevez aussitôt car never mort les coups d'épée maléfiques de Kikaï attisent en vous l'appétit de vivre.

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    Trois guitares de temps en temps car Jyb se déleste souvent de la sienne, un grand gaillard, sa haute taille et sa queue de cheval lui refilent l'allure d'un scalde échappé d'une antique saga nordique, ces récitants vénérés qui pour donner du courage à l'équipage et défier les Dieux, scandaient de farouches épopées sur les drakkars assaillis par les tempêtes. Plante ses dents dans le vocal et ne lâche plus, vous le mastique avec avidité, un molosse qui rompt un fémur de bœuf d'un seul coup de dents tranchant comme la lame de la guillotine. Vous passe le répertoire du groupe à la moulinette. Idem pour les reprises. Tout ce qui entre fait ventre, même cette version de Laid des laids de Gainsbourg qu'il vous épice sous forme d'hymne punk.

    Un set mené de toute folie, y'en a pour tout le monde, Eric de Iéna au micro, Kamboui passe son joujou à à Stéphanie qui nous montre avec quel savoir-faire ( ancestralement genré ) les filles savent s'occuper des nourrissons criards, Jyb dédie spécialement Le Mitard à Rachid qui au comptoir abreuve la foule, et puis je ne sais plus, The True Dukes ont La rage, La Comedia est transformée en émeute dans la cellule numéro neuf du pénitencier national covidique, que dire de plus, que cette soirée fut un régal rock'n'roll ! La preuve, Isa est remontée sur scène et nous a smashé Rock'n'roll de Led Zeppe, difficile de faire mieux pour boucler la boucle de cette soirée !

    Damie Chad.

    ( Photos : Isabelle Jarre )

     

    HYBRID COGNITION

    HEAVYCTION

    ( EP / Bandcamp / You Tube )

     

    Nous ont impressionné lors du concert ( voir chronique 475 ) de Château-Thierry, n'étaient pas comme le corbeau de la fable, n'avaient aucune galette vinylique ou cédéique à laisser tomber du haut de leur bec sur les foxes-fans affamés, juste l'indication de la possible connexion à leur EP vieux de trois ans. Donc nous sommes allés écouter. Et voir. Parce que sur YT vous trouverez le clip-vidéo.

    La première fois que j'ai déchiffré le nom du groupe, sur le T-shirt d'un gars qui n'arrêtait pas de bouger j'ai lu Heavaction. J'ai immédiatement traduit, heavy / action, ces gars-là vont nous bourrer le mou à la vitesse du mur du son, à part que là la balle nous foudroiera en retard bien après le son... ben non, le concept est beaucoup plus complexe que cela, heavyction c'est heavy et éviction. Cela vous concerne un peu, ne s'agit pas non plus de vous et de votre médiocre personne, mais de cette saleté de race humaine en son entier. Et pas par un malheureux virus mortel et proliférant. Par les machines. Un scénario de science-fiction maintes fois traité dans des films et des bouquins. Déjà Wells dans L'île du docteur Moreau, avait abordé dès 1896 le thème de l'hybridation, ne parlait alors que de traficotages chirurgicaux entre animaux et hommes, depuis le danger se rapproche, qui n'a entendu parler de réalité augmentée et de transhumanisme, un film comme Matrix est un parfait exemple de ces vertiges futuro-existentiels...

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    Kumus : à l'origine Kumus est un guerrier mandalorien dont l'histoire est révélée dans la tumultueuse saga livresque de Star-Wars. Rien à voir avec l'univers de Petit Ours Brun. Âmes et oreilles sensibles s'abstenir. Seule la haine est plus forte que la mort, car lorsque vous haïssez et semez la mort, vous êtes vivant. Brutal clip. Toutefois la musique est plus forte que les images. Elle a tendance à les effacer, à les reléguer dans une zone de désintérêt profond. Vous emporte sur le toboggan de la mort. Une espèce de course contre la montre. Mais le son se déploie comme le drap du lit d'un moribond que l'on retire d'un coup sec, on dirait qu'on lui ôte le temps de mourir et celui de vivre. Kumus est à écouter comme un acte musical à part entière. Un de ces coups de dés mallarméens que l'on tente pour détruire le monde. The key : la clef est à l'intérieur de nous, il suffit de la trouver... Ce n'est pas celle du bonheur. Juste pour forcer la serrure qui met en communication la petitesse du microcosme humain et l'infini du macrocosme universel. Un seul trou et deux portes s'ouvriront. Grognements exponentiels du vocal et guitares qui filent comme pluie de météorites qui s'écrasent sur le sol raboté de votre conscience et traversent les espaces interstellaires infinis. Une espèce de prière insultante à l'infinitésimalité de l'illimité. Des voix qui se rejoignent en un chœur fabuleux, des guitares qui tissent une espèce de chant gravitationnel de triomphe et le hurlement du loup Fenrir qui dévore la main du dieu ou de l'homme qui détient la clef. Into Hiding ( Amorphis Cover ) : reprise d'Amorphis groupe d'heavy death metal finlandais qui explore des thèmes similaires à ceux de Heavyction, centrés sur le concept d'anamorphose ou pour être moins simple d'amétamorphose, l'idée que tout changement engendre aussi mais pas uniquement le néant. Un vocal théâtralisé et déclamatoire qui, pour employer une expression nietzschéenne, cligne de l'œil. Cet Into Hiding ne serait-il pas une intro-hiding, comme l'œil blafard de face cachée de la lune hécatienne. Le morceau se déroule selon une rituellique déambulation emphatique, le générique d'un film catastrophe métaphysique.

    Cet EP d'Heavyction est fascinant. Présente l'aspect d'une pyramide à trois faces, forgée d'un métal inconnu qui permet d'entrevoir des aspects ignorés de notre monde que les reflets évanescents et fantomatiques qu'il projette dévoilent et teintent d'un obscur mystère. Mourir pour revivre. Ou : Mourir pour vivre. Cochez la bonne case. Ici l'on perd à tous les coups.

    Damie Chad.

     

    DANIEL BOONE

    VIE ET LEGENDE D'UN PIONNIER AMERICAIN

    JOHN MACK FARAGHER

    ( Editions du Rocher / 1996 )

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    Salvador Dali vante dans un de ses écrits l'incomparable prééminence du peuple espagnol sur tous les autres car il aurait inventé le principe du sous-marin et de l'hélicoptère. Nous lui laissons l'entière responsabilité de ses assertions, nous nous contenterons de répliquer que les américains eux ont inventé le rock'n'roll et Edgar Poe, ce qui nous semble participer d'une véritable éblouissance souveraine. Toutefois ce genre de concours de cour de récréation n'offre que peu d'intérêt, de toutes les manières il reste à savoir qui a inventé les américains. Nous ne possédons pas la réponse, je tiens à préciser que nous ne la trouverons pas le livre de John Mack Faragher consacré à une des figures mythiques de l'Ouest américain.

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    Peut-être le nom de Faragher ne vous est-il pas inconnu, du moins vous dit-il quelque chose, regardez par exemple au dos des pochettes de Willy de Ville, Wanda Jackson, Dusty Springfield, les frères de Mack œuvrèrent dans la musique, vous retrouvez même le nom de l'aîné dans la programmation de la célèbre émission American Bandstand... mais John devait être l'intello de la famille, né en 1945 il est devenu un professeur d'université bardé de récompenses et spécialisé dans l'histoire de la formation des Etats-Unis.

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    Pas étonnant qu'il se soit donc intéressé à la vie de Daniel Boone. Une des images chocs de mon enfance : une illustration du Daniel Boone due au pinceau de Myriam Huford dans Les Petits Livres d'Or, notre héros s'emparant d'un poney tatoué de belles peintures de guerre pour s'évader des féroces indiens qui le retenaient prisonnier... et puis plus rien pendant des dizaines d'années jusqu'à ce que je me plonge dans ce livre.

    John Mack Faragher nous fait dès le début du livre le coup du gars qui ne sait rien mais qui vous raconte tout. Ce que l'on connaît de Daniel Boone tiendrait en une demi-page  décrète-t-il au début de sa relation, et plouf il nous pond un pavé qui frôle les cinq cents pages. Sans remplissage, des noms, des dates, des faits, et toute une époque révolue qui revit en un récit haletant. En plus son héros n'est pas le premier en tout, même son titre de gloire de découvreur du Kentucky est historialement faux. Bien d'autres ont pénétré avant lui dans cette promesse d'Eldorado et quand il est parvenu à fixer une crasseuse implantation villageoise dans ce qui n'était pas encore l'état du Kentucky, son nom ne s'écrit pas en tête du classement, il occupe la détestable place poulidorienne... Faut être juste, Daniel Boone n'a jamais rien revendiqué de semblable. D'abord c'était un taiseux, et puis la seule chose qui l'intéressait c'était la chasse.

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    Daniel Boone naît en 1734 à Exeter pas très loin de l'Atlantique. Dans une communauté Quaker. Un milieu lourd et intolérant. Puritain. La famille outrée de se voir reprocher que deux de ses filles batifolent avec des non-quakers prendra le large et se fixera en Caroline du Nord. En ces temps-là une famille c'était une moyenne de dix enfants, le père la mère et des chiens. Plus les oncles et les tantes du mari et de l'épouse. Les filles se marient jeunes, beaucoup avant seize ans, les garçons guère plus vieux, une espèce de ''gens'' romaine regroupant plusieurs foyers, toute une smala informelle mais fidèle, quand l'un des membres les plus en vue décide d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte, beaucoup le suivent...

    Le jeune Daniel n'est pas un écolier assidu, plus tard une de ses belles-sœurs lui apprendra à écrire, les bois, la forêt, la chasse l'attirent, à quinze ans il sera déjà un chasseur confirmé. Il n'est pas le seul à subir ce que plus tard Jack London appellera the call of the wild... La forêt est mystérieuse mais pas déserte. Il n'est pas donné à tout le monde de survivre en ses étendues boisées. Une science qui s'apprend. Les éducateurs des premiers blancs - déclassés, aventuriers, têtes-brûlées - qui s'aventurèrent en ses vastitudes furent les Indiens. Ces individus pâlichons isolés, peu expérimentés, ne semblaient pas un danger, fallait tout leur enseigner, les mœurs des animaux, les techniques d'approche, la conservation des peaux, les ruses, les pistes, l'occasion d'un commerce informel à base de troc... Certains trappeurs n'hésitèrent pas à prendre femme chez les Indiens, certains s'assimilèrent, beaucoup vécurent entre ces deux mondes, frontières poreuses....

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    A quinze ans il participe à sa première grande chasse, plusieurs semaines dans la nature sauvage en groupe soudé et réduit. Le jeune Daniel aura de toujours une préférence pour les courses en solitaires. Le voici marié, il a construit une cabane en rondins d'une seule pièce, plus de vingt personnes vivent dedans, nichées d'enfants, les siens, ceux d'amis ou de parents décédés généreusement adoptés, visiteurs, parentés... – on comprend le besoin de solitude et d'éloignement qui poignait les hommes - Rebecca s'occupe des bêtes, des champs, du ménage, les femmes sont dures au mal et ne se plaignent pas. Boone est de ces maris qui reviennent après plusieurs mois d'absence, retrouvent le gamin qu'ils ont mis en train lors de leur précédent retour, et repartent à la nouvelle saison...

    Boone est un fameux fusil. Souvent en temps de mauvaise récolte il a nourri l'ensemble de la parentèle avec le gibier qu'il a ramené. C'est un pisteur infatigable. Ne se vante jamais. Ceux qui l'ont connu en action savent que ces brèves paroles sont porteuses de sens et ont pris l'habitude de lui obéir, possède le flair, il sent le danger qu'aucun signe n'annonce... Dans son petit milieu, il est respecté et écouté. C'est un sage, qui ne s'affole jamais. Reste que dans le monde, dans la petite niche écologique que l'on s'est construit, l'on n'est jamais seuls même si l'on est le seul responsable de son propre malheur.

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    Un peu de géopolitique. Au nord sous les grands lacs sont les Iroquois. Poussés du Canada par les anglais ils exercent une pression peu mortelle mais efficace sur les Indiens Delaware qui eux-mêmes empiètent quelque peu au sud sur leurs frères Shawnees. Mais ces derniers doivent composer à l'est avec la poussée des blancs. Beaucoup de chefs ont signé des traités de paix, entendez par là qu'ils ont accepté de laisser leurs territoires de chasse de la rive gauche de l'Ohio, mais déjà des blancs s'en viennent chasser sur la rive droite... Beaucoup trop de monde...

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    Il existe une porte de sortie, un bout du haut de la Virginie bute sur des montagnes impénétrables, du moins semble-t-il, ce ne sont que les Appalaches, des pisteurs en sont revenus, ils décrivent les épaisses forêts et de merveilleuses collines herbacées entrecoupées de douces et larges vallées où coulent de belles rivières... Boone ne peut qu'être aimanté par de telles promesses, le voici cherchant une piste, il la trouve, mais elle n'est guère carrossable, il revient, on le croit, c'est un homme de parole, un riche notable le charge d'une mission, élargir le sentier, permettre à des charriots de pionniers de passer... La mission sera accomplie. Boone se charge de fonder une petite colonie : ce sera Bonesborrough, quelques misérables cabanes entourés d'une palissade, l'on cultive des champs autour, Boone se livre à son occupation favorite la chasse. Sur le territoire ultra-giboyeux situé de l'autre côté de la rivière Kentucky.

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    Boone est capable d'abattre dix ours ou dix cerfs en une demi-journée. Ne comptons pas le menu gibier, lièvres et castors ni le gros : les bisons. Sur la fin de sa vie il se plaindra de la raréfaction du gibier... Certes il prélève de délicieux rôtis et dépouille ses proies pour plus tard revendre les peaux... Il n'est pas le seul. D'autres l'imitent. Il n'est pas le seul. D'autres les observent. Les Shawnees qui détestent ces carcasses d'animaux qui pourrissent sur place. Ce gaspillage les choque...

    Un peu de géopolitique : les temps changent, un fort sentiment indépendantiste parcourt les treize colonies américaines. Sur la frontière la population des nouveaux venus serait plutôt loyaliste, mais les anglais arment et attisent les Shawnees déjà remontés contre les migrants. Les guerres vont se succéder, celle de libération qui finira par la proclamation de l'Indépendance des Etats-Unis d'Amérique et la guerre indienne qui oppose les colons du Kentucky aux Indiens.

    Boone navigue à vue. Il ne déteste pas les Anglais mais par l'Etat de Virginie qui administre les territoires du Kentucky – cette proximité explique la présence d'esclaves chez les trappeurs - il est chargé de commander les troupes civiles prélevées sur les colons. Les grades de capitaine, puis de colonel lui seront octroyés. Il ne fera guère preuve d'un zèle partisan. Boone déteste la guerre, les évènements lui permettront de ne pas participer aux combats meurtriers et décisifs.

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    Boone ne détestait pas les anglais mais il aimait les indiens. Il a vite compris qu'en chassant il ne faisait qu'aider à la main-mise américaine sur des terres qui leur appartenaient. Les indiens le respectent, mais les Shwanees deviennent de plus en plus entreprenants et font la chasse aux chasseurs. Boone possède un sixième sens qui lui permet d'appréhender les dangers mais un jour il se fait prendre avec un groupe d'une vingtaine de colons partis en patrouille. Un véritable western : les scénaristes lui doivent une sacrée chandelle, il restera deux ans prisonniers toutefois adopté par le chef de la tribu. Il a tué son fils, or les Indiens croient en la transmigration des âmes. Pourquoi celle du défunt ne s'installerait-elle pas chez son assassin ?... Jusqu'à la fin de sa vie il restera en bons termes avec sa famille adoptive... Il parviendra à s'enfuir et prendra la tête de la défense de Boonesborrough, lorsque les indiens attaqueront, cet homme taciturne parviendra à être lors de longs palabres encore plus rusés qu'eux... Après de longs combats acharnés la pluie effondrera la mine qu'étaient en train de percer les Indiens pour écrouler les murs du fortin...

    La jeunesse est passée. Le bilan que Boone établit de son premier demi-siècle n'est pas très positif. Lui qui a ouvert la route du Kentucky, a passé le plus clair de son existence à courir les bois et à faire la guerre, il n'a pas amassé la fortune espérée... Il aimerait se poser, posséder une propriété pour abriter sa famille. Nous avons eu l'épopée, le western, voici la face sombre de l'Amérique. Celle que nous n'aimons pas. Celle de l'argent. Sonnant et trébuchant pour ceux qui tirent les ficelles, un mirage pour les âmes simples et candides. Les sociétés et les banquiers ont tissé leur toile. Squattent les plus hautes places dans les instances politiques décisionnelles.

    Le procédé est simple. Si vous possédez un petit pécule, pas besoin de grand-chose pour commencer, nous vous délivrons une charge d'arpenteur. Boone mord à l'hameçon, plutôt deux fois qu'une. Il connaît le Kentucky, il sait repérer un bon terrain bien situé, il en trace les limites, il le vend à un heureux propriétaire. Maintenant ce nouvel acquéreur doit recevoir la confirmation de son titre de propriété que lui concèdera l'Etat de Virginie, une formalité en principe. Petit hic, la loi peut changer, un terrain qui avait été décrété achetable peut voir son statut changer il faut donc rembourser le propriétaire ou entrer en procès avec lui. Mais il y a pire : le terrain peut avoir été arpenté par un autre voire plusieurs autres arpenteurs, un micmac juridique, procès, contre-procès, temps et argent perdus... Mais ce n'est pas tout, la plupart des terrains tombent ( comme par hasard ) en fin de parcours dans la poche de consortiums aux main de riches spéculateurs, ce sont eux qui font changer les décrets d'attribution des sols, très facilement puisqu'ils occupent les postes-clefs de l'administration, ils possèdent aussi des armadas d'hommes de lois... au bout de dix ans Boone ne tirera pour tout bénéfice de son activité que des dettes...

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    Il est tellement dégoûté qu'il décide de quitter les Etats-Unis et de ne plus jamais remettre les pieds dans le Kentucky. S'installe dans la possession espagnole du Missouri, on lui offre pour peu cher - son nom circule parmi les migrants - un beau domaine en spécifiant oralement qu'il n'a pas besoin d'habiter depuis un an sur celui-ci comme il est exigé habituellement, et il reçoit son titre de propriété sans problème... Manque de chance Boone n'a pas une tête très géopolitique, lorsque les Etats-Unis achètent le Missouri les nouvelles autorités exigent l'attestation écrite qui confirme qu'il a bien résidé un an sur le terrain avant de l'avoir acheté... Boone sera exproprié.

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    Passera les vingt dernières années de sa vie auprès de sa famille et de sa fille, se refermant sur lui-même un peu désabusé, se couchant de temps en temps dans son cercueil pour piquer un bon petit somme, les rhumatismes le font souffrir, l'empêchent de marcher, quand il se sent mieux il part à la chasse... Il partira définitivement le 26 septembre 1820.

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    Comment et pourquoi ce héros local se transformera-t-il en mythe ? Pourquoi lui et pas un autre ? Il ne fut pas le seul coureur des bois. Il eut la chance d'avoir alors qu'il atteignait la cinquantaine un biographe, John Filson qui d'un style ampoulé brossa de sa figure de coureur de bois un portrait digne des héros homériques. L'homme qui avait gagné à lui tout seul la guerre contre les Indiens et sauvé le Kentucky. Daniel Boone lui-même jugea son panégyrique nettement exagéré, après sa mort ses nombreux descendants eurent beau s'indigner et dénoncer cette stature de héros invincible et invulnérable, les racontars  poussaient  et  croissaient  encor e plus vite que l'herbe bleue ( qui n'était que de la simple luzerne )  du Kentucky,  non il n'était pas un scalpeur d'indiens, au cours de sa vie il n'en avait tué que trois afin de sauver sa propre peau, en règle générale l'esprit humain a tôt fait de choisir entre la stricte réalité des faits et l'amplification de la légende...

    Plusieurs fois Boone répéta qu'il préférait les indiens aux colons du Kentucky, les guerriers ne défendaient que leurs territoires ancestraux, plus tard sous couvert de sa défense et illustration des Shawnees la gent cultivée ne manqua pas d'entrevoir une relation exemplaire saisissante entre la vie de Boone au fond des bois au milieu d'une nature protectrice et le mythe du bon sauvage théorisé par Jean-Jacques Rousseau...

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    Cet être fruste que fut Daniel Boone eut une destinée littéraire peu banale, très vite après sa mort il devint le héros de moult romans populaires... Nec plus ultra, Fenimore Cooper s'inspira de sa vie et de ses déclarations pour créer son personnage Bas-de-cuir, la série de cinq volumes des Leatherstocking fut tout au long du dix-neuvième siècle un élément constitutif essentiel de l'imaginaire américain. Consécration poétique, Lord Byron lui consacra plusieurs strophes élogieuses dans Don Juan son œuvre maîtresse.

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    Mais il est encore des conjonctions souterraines plus étranges. Lors de sa phase spéculatoire d'arpenteur Daniel Boone fut joliment escroqué par un aventurier anglais, un certain Gilbert Imlay qui de retour en son pays eut une liaison avec Mary Wollstonecraft, les amants se séparèrent, de leur union passagère naquit une fille Fanny Imlay. Mary se maria avec le philosophe William Goodwin ( un des théoriciens de l'anarchie ). Fanny Imlay devint la demi-sœur de Mary Wollstonecraft-Goodwin qui à la suite de son union avec le poëte Percy Bysshe Shelley publia sous le nom de Mary Shelley son célèbre Frankenstein... Did you ever meet with Frankesnstein s'enquerraient les New Yok Dolls sur leur premier 33 tours. Méthode généalogique.

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    Cette biographie due à l'érudition sans faille de John Mack Faragher nous plonge au cœur de la formation historico-mythologique des Etats-Unis. Pour ceux qui voudraient avoir quelques lueurs supplémentaires sur la suite de la constitution de cette nation nous les engageons à lire L'Amérique de Mark Twain de Bernard De Voto publié en 1932, voir notre recension dans la livraison 287 de KR'TNT ! Du 23 / 06 / 2016, le livre débute sur les rives du Missouri...

    Pour nous, nous dirons que l'âme de Daniel Boone résonne pour qui sait y prêter attention chez Johnny Cash et bien d'autres chanteurs de country. Selon notre vision le rock'n'roll est à considérer comme une des résurgences du romantisme européen.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 475 : KR'TNT ! 475 : EMITT RHODES / MARK LANEGAN / ROCKABILLY GENERATION SP CRAZY CAVAN / E-RUINS / BUNKER PROJECT / HEAVYTION / THE TRUE DUKES / FICTION ABOUT FICTION /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 475

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    10 / 09 / 20

    EMITT RHODES / MARK LANEGAN

    ROCKABILLY GENERATION SP CRAZY CAVAN

    E-RUINS / BUNKER PROJECT / HEAVYCTION

    THE TRUE DUKES / FICTION ABOUT FICTION

     

    On the Rhodes again - Part Two

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    L’un des secrets les mieux gardés du rock américain vient de tirer sa révérence. Adieu Emitt Rhodes. Bon, c’est vrai, KRTNT en a déjà beurré un grosse tartine en octobre 2018, alors on ne va rebeurrer la même tartine, quoi que ce n’est pas l’envie qui manque. Beurrer est un plaisir. Dans son hit-parade, Jimmy Doyle classe le beurrage aussitôt après la scène et la baise. Il suffit de fermer les yeux pour sentir le parfum d’une large tranche taillée au laguiole dans une miche aveyronnaise et qu’on beurre abondamment avant de la diriger vers une paire de lèvres humides et frémissantes.

    Soumis à une pression commerciale terrible dans les années 70, Emitt s’était retiré du music business. Il dit avoir failli en crever. Ce reclusive pop polymath, comme le qualifie Paul Myers, refit surface 43 ans plus tard avec un album remarquable, Rainbow Ends. Pour saluer sa mémoire, ressortons de l’étagère ce chef-d’œuvre éminemment emittien.

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    On peut affirmer sans risquer de tomber dans l’emphase qu’Emitt Rhodes est un spécialiste des coups de génie, au même titre que Brian Wilson et Todd Rundgren, Burt Bacharach ou Jimmy Webb. Il propose une pop orchestrée et sensible qui n’en finit plus de surprendre, même lorsqu’on croit que la messe est dite depuis longtemps. Comme la littérature ou les beaux arts, la pop a encore de beaux jours devant elle, rassurez-vous. La pop de ces gens-là paraît souvent sophistiquée et évidente à la fois, on y sent une grande aisance qui est sûrement le fruit d’un travail acharné. Pas de meilleure illustration de cette théorie branlante qu’«If I Knew Then», un cut de pop étrange et solide à la fois. En fluidifiant son swing, Emitt embarque sa pop au paradis. Comme Brian Wilson, il crée son monde, il développe une énergie capiteuse dont on s’abreuve comme au sortir d’un désert, à s’en écarteler les mandibules. On s’étonne d’une beauté aussi mirifique après 43 ans de silence. C’est là qu’on tombe dans le panneau du lieu commun : les génies n’ont pas besoin de pratiquer, ils entendent et il leur suffit de chanter ce qu’ils entendent. C’est en tous les cas ce qu’on racontait au lycée quand on parlait de Brian Wilson. Du temps où on était comme Jacky, beaux et cons à la fois.

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    C’est avec «Dog On A Chain» qu’Emitt ouvre son beautiful bal. On ne se méfie pas, on se dit oh bah d’accord, encore un vieux has-been qui a besoin de blé pour s’acheter une tondeuse à gazon et pouf, ça explose au deuxième couplet. Emitt gratte tout simplement ce qu’on appelle les accords du paradis. En plus c’est une chanson autobiographique : le chien en laisse, c’est lui- I was led like a dog on my knees - On comprend pourquoi on le voit pleurer sur la pochette. L’autre coup de Jarnac s’appelle «This Wall Between Us». Le mur lui sert de prétexte à dérive. Il crée un courant mélodique énorme qui l’emporte vers le large. Il se demande s’il peut lire dans les pensées de sa copine. Non. Pourquoi ? Parce qu’il y a un mur entre eux. Rien n’est de pire que de partager la vie d’une personne dont on ne peut lire les pensées. Il est important de préciser à ce stade de l’évolution des choses que ce sont les musiciens de Brian Wilson qui accompagnent Emitt Rhodes. Avec «Someone Else», il passe à la heavy pop, comme au temps béni oui-oui du Merry-Go-Round. Rocky Rhodes ne chante que des hits faramineux. Il ne se mouche pas dans la dentelle de Calais. Il pianote «I Can’t Tell My Heart» au clair de la lune et endort notre méfiance. Grave erreur, car il fait sauter le pont de la rivière Kwaï et dans ce badaboum extraordinaire flotte l’esprit de Burt Bacharach. Il faut bien comprendre que cette pop prétend au trône en permanence. Aux noms de Phil Spector, Brian Wilson, Todd Rundgren, Jimmy Webb, Burt Bacharach, John Lennon, il faut ajouter celui d’Emitt Rhodes. Avec «It’s All Behind Us Now», il fait son Doctor John, privilège de l’âge. Groove de rêve. «What’s A Man To Do» éclate dans la beauté du jour. Il chante à la saturation de timbre, il épuise la beauté angélique. Il descend au plus profond de l’âme humaine et ses arpèges crucifient la mélodie au Golgotha du sentimentalisme. Back to the heavy pop avec un «Friday’s Love» explosif de pop culture. Emitt se laisse emporter par les dérives qu’il secrète. Il est l’artiste dont on rêve. Cet album inestimable s’achève avec le morceau titre, un cut septentrional qui se réclame du jargon des horizons. Comme il va loin, il entraîne la prod dans son sillage mais en même temps, il semble devancer les notions de temps et d’espace. C’est très particulier. Ça s’adresse à l’intellect. On sent que brûle en lui une sorte de feu à la Brel, il cherche en permanence à fabriquer la chanson parfaite. Son always chasing rainbows explose. Il faut entendre ça, cette façon de jeter quatre vers parfaits dans un infini de beauté. Avant lui, peu de gens avaient osé. On ne se lasse pas de cette montée ultime et sublime.

    Signé : Cazengler, Emitteux

    Emitt Rhodes. Disparu le 19 juillet 2020

    Emitt Rhodes. Rainbow Ends. Omnivore Recordings 2016

     

    Lanegan à tous les coups

    - Part Four

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    Si Mark Lanegan continue comme ça, il va battre tous les records de Parts sur KRTNT. Cet homme qui ne fait aucun effort pour se montrer agréable n’en finit plus de nous gaver de son génie. On peinait à ingurgiter sa longue litanie d’albums empoisonnés, voilà maintenant qu’il propose trois cent pages de prose tête-dans-le-cul et aussi gonflée d’abcès que la peau de ses avant-bras. Oh bien sûr, ni lui ni personne ne nous oblige à lire ce texte aussi déplaisant qu’une violente crise d’hémorroïdes, mais quand on est accro à une dope qui s’appelle Lanegan, il n’est pas possible de faire comme si ce livre n’existait pas. Le book s’intitule Sing Backwards and Weep: A Memoir. Le pire est que Lanegan écrit aussi bien qu’il chante, alors forcément, c’est gagné d’avance. Et le pire du pire, c’est qu’il sort un nouvel album en même temps que cette autobiographie qui raconte page après page la véritable histoire d’un fabuleux chemin de croix. Il faut l’avoir lu pour savoir qu’une telle descente aux enfers existe. Mais c’est une descente aux enfers rock, c’est-à-dire de l’art. Lanegan a compris comme d’autres avant lui qu’il pouvait faire de sa vie une œuvre d’art, pardon, une dark œuvre d’art, mais pour que ça vaille la peine, il faut y mettre le paquet. Comme Johnny Thunders, Jeffrey Lee Pierce et Kurt Cobain, ça passe par l’hero et tout le trash qui va avec, les veines, les vices, les aiguilles et les embrouilles. Encore une fois, rien n’est ici condamnable, puisqu’on est dans l’art. C’est ce qu’il faut essayer de comprendre. L’artiste se met en danger pour la seule beauté de son art : ici, un vécu de rockstar. On imagine qu’Artaud, Rimbaud et William Burroughs se sont mis pareillement en danger pour la seule beauté du geste. On pourrait ressortir tous les clichés littéraires et tous ceux de l’histoire de l’art pour illustrer cette théorie que défend Nina Antonia dans son Thunders Book, In Cold Blood : le junkie ne met que sa vie en danger, rien d’autre. Alors, demande-t-elle, où est le problème ? L’art et la morale n’ont jamais su faire bon ménage. Ils dorment à l’hôtel des culs tournés. On écoute les disques des Dolls mais on critique Johnny Thunders. C’est là où le bât blesse. Il est vain de croire qu’on puisse détacher l’homme de son art.

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    Parmi tous les récits de junkies, celui de Lanegan figure parmi les plus crus, les plus extrêmes, les plus toxiques. Il ne cache rien de ses travers, de ses actes et de son insondable désespoir. Peut-on seulement imaginer jusqu’où peut nous mener le désespoir ? Non, si on ne le vit pas soi-même. En comparaison de Lanegan, Dostoïevski et Cioran apparaissent comme des petits écrivains pelotonnés qui frissonnent au fond d’une alcôve douillette. Lanegan vit dans la rue et frappe avant qu’on ne le frappe. Comme Johnny Thunders, Lanegan voit la dope comme son seul refuge. Il va même encore plus loin, quand il dit à plusieurs reprises qu’elle est son seul amour, the only one love. Pourquoi son seul amour ? Parce qu’elle ne le fera jamais souffrir. Au contraire. Elle l’empêche de souffrir. Il nous plonge dans le divin chaos des paradoxes. Du coup, ce récit éclaire tous ses albums. On le sentait sombre, le Lanegan. En le lisant, tout devient clair comme de l’eau de roche. En se livrant aussi crûment, il donne une fantastique leçon d’humanité. L’homme est par nature définitivement tordu et c’est bien qu’un mec comme lui ait l’honnêteté de le rappeler en envoyant gicler comme une sorte de pus littéraire les pires détails de desolation row. Wow wow wow.

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    Les pages de ce Précis de Décomposition sont pour la plupart longues et sombres comme des jours sans pain. Il arrive que certaines soient si denses qu’il faille s’y reprendre à deux fois pour venir à bout de cette prose amère et merveilleusement choquante. Là où Dostoïevski nous fatiguait, Lanegan nous exalte. Curieuse sensation d’exaltation : on est littéralement ravi de voir qu’un chanteur qu’on vénère tient fantastiquement la route à l’écrit. Il a ce qu’on appelle un souffle, et il porte un regard si noir sur lui-même qu’on croirait parfois lire les mémoires d’un officier SS ou d’un bagnard, mais il ne s’agit que des mémoires d’une rock star américaine, pas de drame, pas de guerre, pas de fosses communes, juste de l’underground vécu à la va-comme-je-te-pousse, dans un chaos constant de seringues, de coups dans la gueule, de concerts, de sexe, de vols, une ritournelle qui sous une autre plume tournerait à la facétie mais qui sous la plume de Lanegan tourne à l’énormité cabalistique. Il fait partie des écrivains dont on entend la voix au fil des pages, c’est aussi simple que ça. C’est parce qu’il existe un tout petit enregistrement de la voix d’Apollinaire qu’on l’entend quand on lit par exemple le recueil des Lettres À Lou (dont Jean-Louis Trintignant - plus mort que vif à l’époque - fit une lecture dans un petit théâtre de la Madeleine), ou encore Paul Léautaud dont on connaît la voix grâce aux très longs entretiens qu’il accorda jadis à Robert Mallet. Même chose avec Cendrars ou Roger Vailland, ou encore Philippe Sollers (qui errait tel un miraculé dans les miraculeuses Nuits Magnétiques d’Alain Venstein, lisant Rimbaud et Sade), et plus près de nous, un Michel Houellebecq complètement désabusé qui nous parle de sa liberté chèrement acquise dans une interview parue sur DVD. Ce phénomène de voix qu’on entend en cours de lecture ne se produit qu’avec les très grands écrivains, à condition bien sûr qu’ils soient relativement contemporains. Les voix de Montaigne et de la Boetie ? Tintin.

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    Le Lanegan qui se dépeint enfant rappelle un peu l’auto-portrait que brosse Steve Jones dans son autobio, celui d’un gosse foncièrement déterminé à mal tourner. Lanegan n’y va pas de main morte quand il situe les origines de sa famille «dans une lignée de mineurs, bûcherons, trafiquants, fermiers misérables du South Dakota, criminels, forçats, et hillbillies de la pire espèce, celle des plus primitifs et des plus ignorants.» Dès le début de sa carrière, Lanegan sait qu’il n’est pas destiné à devenir un premier de la classe. En plus, il frémit d’horreur à l’idée que sa mère fut à deux doigts de l’appeler Lance. «Lance Lanegan. Je ne peux rien imaginer que plus humiliant et de plus ridicule. Je remercie encore mon père de ne pas avoir autorisé ça.» Et pouf, c’est parti. «À 12 ans, j’étais déjà un joueur compulsif, un alcoolique, un voleur et un amateur de porno. J’avais une énorme collection de magazines porno.» Ado, il passe au tribunal. On l’accuse de «vandalisme, d’effraction de voitures, d’intrusion, de recel, d’alcoolisme précoce, de vol d’alcool, de possession de marijuana, de vol de bicyclettes, de vol de pièces de motos, d’avoir uriné en public, de vol de fûts de bière, de vol d’auto-radios, d’ivresse sur la voie publique, etc.» Lanegan est le roi des énumérations. Il est condamné à 18 mois de prison. Il a 18 ans. Mais le juge lui donne une chance en lui accordant un sursis. Il lui ordonne de s’inscrire dans un centre de remise dans le droit chemin. Lanegan sort libre. Fuck le droit chemin !

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    Il développe très tôt une belle fascination pour la violence. Il apprend à frapper dès qu’on commence à l’importuner. «Le premier coup n’était pas forcément suffisant et la violence devint un autre moyen de communiquer, une langue que j’appris à pratiquer couramment.» Il va en effet la pratiquer toute sa vie, et au moment de la shoote avec Liam Gallagher sur laquelle on reviendra plus loin, Lanegan rappelle son pedigree : «Je suis un vétéran de la violence, extérieure comme domestique, onstage, backstage, à la campagne, en ville, dans les bars, sur les parkings, dans les salles de billard, dans les ruelles, aux arrêts de bus, dans les campings, dans les HLM, sur les trottoirs, dans les fêtes privées, dans les crack houses, les dope houses et les jailhouses.» L’autre aspect déterminant de sa personnalité est le côté sombre, cette dépression latente qui le pousse à boire et à se droguer. Il a toujours l’impression de marcher sur une corde raide dont il va tomber. Ado, Lanegan s’isole, il n’a pas de copains, il n’en veut pas. Il ne dort pas la nuit et dort le jour. Il sort des phrases extraordinaires du style : «I always thought I knew it all, but I was only ever motivated into action by one of two things: pleasure or pain.» (Je croyais tout savoir, mais en vérité les seuls moteurs qui me poussaient à agir étaient le plaisir ou la douleur). Il grandit à Ellensburg, un patelin (cow town) de l’état de Washington, situé à un peu moins de 200 km au sud-est de Seattle. Lanegan y hait profondément les habitants, «les conservateurs ignorants, les fermiers white trash et les éleveurs qui ne font que de parler de la pluie et du beau temps.» Quand il est ado, Lanegan tombe sur la photo d’un mec couvert de tatouages et ça le fascine. Alors il commence à se tatouer avec une aiguille et de l’encre de Chine. Il découvre aussi le rock : un disquaire d’Ellensburg nommé Tim Nelson lui fait écouter «Anarchy In The UK» - It was the revelation that changed my life, instantly and forever - Il flashe aussi sur le Venus Erotica d’Anaïs Nin et commence à cultiver des fantasmes sexuels. «Je ne voulais que de l’excitation, de l’aventure, de la décadence, de la dépravation, je voulais tout, absolument tout.» Mais pour cela, il faut quitter ce trou à rats d’Ellensburg. Et pour y parvenir, il n’a qu’une solution : intégrer un groupe de rock et partir en tournée.

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    C’est Gary Conner qui lui propose de chanter dans les Screaming Trees. Grâce à ce book, on connaît enfin la vraie histoire des Screaming Trees. Le nom nous dit Lanegan vient d’une old Electro-Harmonix guitar pedal called the Screaming Tree. La base du groupe, c’est les deux frères Conner, Gary et Lee. Manque de pot, Lanegan ne s’entend pas bien avec Lee qui est en fait le cerveau du groupe, guitariste et compositeur - It was like talking to a stone - Lee n’a que deux modes de fonctionnement, nous dit Lanegan, muet ou enragé. Lee Conner insulte son père et tape dans la caisse de la boutique familiale. Aux yeux de Lanegan, Lee est un inadapté social - completely inept socially - qui se comporte comme a fucking prima donna, a hillbilly diva who considered himself a genius. Il traitait tout le monde like shit on his shoes. «Comme il n’a aucune vie sociale, il compose quatre chansons par jour.» Lee Conner est un fan de Nuggets - I couldn’t relate to the fakeness of it all - Dans ses textes, Lee décrit des trips de LSD alors que dans la réalité, il n’a jamais pris d’acide ou fumé d’herbe - C’était mon expérience, pas la sienne - Lanegan devra attendre Sweet Oblivion pour découvrir la face cachée de Lee Conner, un homme qui reconnaît le talent de Lanegan et qui lui confie enfin l’écriture des textes. Dans ce passage terriblement émouvant, Lanegan se dit honoré de la confiance de Lee Conner. Et c’est là que les Screaming Trees vont devenir énormes.

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    Les deux frères Conner se foutent sur la gueule. Et quand dans un concert, on traite l’un des frères Conner de gros lard, c’est Lanegan qui descend dans la fosse pour régler le problème - Ce groupe était malade, violent, déprimant, destructeur et dangereux - En plus, Lanegan est furieux car pendant tout le début du groupe, il doit chanter les textes débiles de Lee Conner. Mais les Screaming Trees commencent à tourner et pour Lanegan, c’est l’essentiel : il quitte ce fucking trou à rats d’Ellensburg. Il voyage aux États-Unis et en Europe et se goinfre de tout ce qui passe à portée de sa main : whaterver sex, drugs or money that came my way.

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    Lanegan adore la bonne musique. Il cite comme influences le Velvet, les Saints, Captain Beefheart, les Groundhogs, Kraftwerk, les Dolls, Joy Division, le Gun Club, les Wipers, The Fall, Lou Reed, les Stranglers, Birthday Party, John Cale, Bowie, les Damned et les Stooges. Pas mal, non ? Plus loin il cite deux chanteurs en référence : Falling James des Leavin’ Trains et Chris Newman de Napalm Beach. Il adore aussi le cool, catchy, idiosyncratic primitivism de Beat Happening, et notamment le premier album. Il se dit aussi obsédé par l’Astral Weeks de Van Morrison et par un book de Cormac McCarthy, Blood Meridian. Il rend aussi hommage à Pond, «their music, catchy and energetic with lots of good songs and a couple really spectacular ones». Il parle aussi des Saints comme l’un de ses favorite bands of all time. Quant à Mike Ness, it’s impossible not to dig him - À la différence d’autres musiciens qu’il m’est arrivé de croiser dans ma vie, il n’avait pas la prétention d’être une rock star (there was zero entitled-rock-star bullshit to his personality) What you saw was what you got - Il qualifie Alice In Chains de massive apocalyptic machine onstage et voit son meilleur ami Layne Staley comme l’un des grands chanteurs américains.

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    Mais ses plus grands amis sont les gens qu’il admire : Jeffrey Lee Pierce et Kurt Cobain. Lanegan connaît Kurt depuis longtemps et il sait la différence qui existe entre Nirvana et les Screaming Trees - Nirvana était déjà ce qu’ils étaient la première fois que je les ai vus : great songs, great singer, great look, everything - Lanegan finit par comprendre que Kurt le considère comme un big brother. Et dans un élan épique, Lanegan situe Kurt au même niveau que Dylan, Lennon, Bowie et Jimi Hendrix. Et quand les Screaming Trees sont interdits de festival en Angleterre, Kurt menace d’annuler Nirvana à Reading si les Screaming Trees ne figurent pas à l’affiche. Kurt demande aussi à Lanegan s’il veut bien venir chanter avec lui un truc de Lead Belly au MTV Unplugged. Ils avaient déjà bossé «Where Did You Sleep Last Night» ensemble pour un projet avorté. Kurt cherche toujours à faire connaître Lanegan, mais celui-ci ne veut pas entrer dans le rond du projecteur. Il ne veut pas être cet inconnu qui débarque sur un plateau télé avec le groupe le plus célèbre du monde. Alors, il décline l’offre. Dans un moment de détresse intense, Kurt avoue à Lanegan que la célébrité le détruit et ajoute qu’il n’a plus que deux amis dignes de sa confiance, Dylan Carson et lui, Lanegan. Mais Lanegan se sent mal dans ses godasses, car il ne se sent pas à la hauteur - What kind of friend am I really ? - Oui, il a raison de se poser la question, car quand Kurt l’appelle au secours, Lanegan ne décroche pas son téléphone. Il laisse le répondeur. L’horreur - Il a appelé deux fois en deux heures. Même si je me sentais devenir l’ami le plus merdeux du monde, je n’ai pas décroché. Me prenant pour un Oscar Wilde des temps modernes, je suis resté allongé, en calbut sale et dans une robe de chambre tachée que m’avait laissée une copine stripteaseuse - C’est la première fois qu’il avoue cette lâcheté, là, dans ce livre. Il avoue avoir menti à un journaliste de Rolling Stone, lui disant qu’il n’avait pas eu de nouvelles de Kurt pendant les semaines précédant son suicide, alors que Kurt l’appelait au secours.

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    L’autre grand fantôme du livre est Jeffrey Lee Pierce. Lanegan commence par flasher sur la musique du Gun Club - Cette musique faite spécialement pour un mec comme moi. Serial-killer music, music for a lost deviant fucked-up soul like mine ! - Aux yeux de Lanegan, Jeffrey Lee is a dude as fucked as I am - I began my lifelong love affair with the music of an idolization of one Jeffrey Lee Pierce - Les trois albums du Gun Club deviennent sa bible. Il va finir par le rencontrer et par devenir son ami. À un moment, Jeffrey Lee remonte un groupe et propose à Lanegan de chanter dans son groupe. Mais Lanegan refuse - Il n’était pas possible que je chante dans le groupe du meilleur chanteur du monde. Ça n’avait tout simplement pas de sens - Puis comme avec Kurt, Lanegan trouve des messages sur son répondeur : il comprend que Jeffrey Lee perd la raison. En apprenant sa mort, Lanegan suffoque de douleur - No, not Jeffrey - Non, pas le big brother qui m’a ouvert sa vie comme un livre qu’il m’a laissé dévorer, la seule relation de ce type qu’il m’ait été donné de vivre. Not Jeffrey, please. Je croyais que mon cœur allait se briser - Il raconte sa lutte pour ne pas sombrer - I would not fall in clinical despair. J’ai tout fait pour résister. Mais quand le barrage a cédé, j’ai chialé pendant des heures - Et il ajoute : «Je l’avais idolâtré. Sa disparition était irréelle. Je ne pouvais pas croire qu’il était mort. Je sentais que je n’allais pas pouvoir survivre à sa disparition. Comme si j’étais définitivement brisé.»

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    C’est vrai que les plongées introspectives de Lanegan sont parfois vertigineuses. Sans doute est-ce là qu’apparaît l’écrivain, et pas un petit écrivain à la mormoille. Lanegan a du souffle, c’est un prodigieux excavateur. Il se livre à nu et c’est très courageux de sa part. Exemple : il met en avant une personnalité dure et intouchable, mais en réalité, il sent la présence en lui de ce qu’il appelle a thousand forms of fear, c’est-à-dire mille formes de peur, et il sait pertinemment que c’est vrai. Il dit aussi sous forme de boutade laneganienne que la réflexion et l’introspection ne font pas partie de son vocabulaire limité.

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    Il passe un week-end de rêve avec Selene de Seven Year Bitch. Ils ont une petite love affair. Ils sont tous les deux dans la baignoire et elle lui dit à un moment : «Que t’est-il arrivé pour que tu sois si triste ?» - Ça lui fait l’effet d’un coup de marteau - It hit me like a hammer. Même dans les moments de sérénité, Lanegan se sent rattrapé par son passé. Il sent que cette femme lit en lui. Alors il se met à penser à tous les gens auxquels il a fait du mal, ceux qu’il connaît et ceux qu’il ne connaît pas, tous ceux qui ont eu le malheur de croiser son chemin. Il se sait toxique - In a rare moment of raw, open vulnerability, I started to cry - C’est exactement ce qu’on entend dans certaines de ses chansons : la damnation éternelle - My wasted childhood, my arrogant youth, my anger and obsessions, crime, delusions, self-loathing, paranoia, hopelesness, fury and sad junkie downward spiral - Vertigineux résumé de sa vie foireuse, mais c’est la vie de Lanegan, le plus grand chanteur américain - Si j’étais honnête, je dirais que toute ma vie est une honte, je ne suis rien d’autre d’un raté abject, a fucking shitbag menteur, le pire des junkie losers - Vertigineux aussi les éclairs dans la nuit du manque : «Non seulement l’herbe ne me soulageait pas, mais elle ne faisait qu’accentuer ma douleur. Au cœur de la nuit, je n’avais rien, ni valium, ni benzos, ni méthadone, ni argent, pas d’opiates, rien pour stopper le carnage of this rocket ship of misery. La brutalité du manque était toujours accompagnée par the worst punishing black hole of indescribable hopeless depression. J’entrais dans une spirale, a million-mile-an hour fall. Je me mis à sangloter, mon corps secoué de spasmes toujours plus douloureux avec chaque sanglot. It was torment beyond description.» Avec Lanegan, on se croirait parfois dans les caves de l’Inquisition. Il sait restituer l’horreur de la douleur. Il sait recourir à la prose organique.

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    Et de la même manière que Steve Jones, Lanegan adore se mettre à nu pour se branler : «En raccrochant le téléphone, je souriais stupidement. Je me disais que ma chance grimpait en flèche. Je me levai, sortis ma queue négligée ces derniers temps par le monde entier et me mis à me branler sur la table basse.» Question sexe, Lanegan n’est généralement pas tendre avec lui-même : «Presque toute ma vie sexuelle a été marquée par les conséquences désastreuses ou prophétiques occasionnées par une ou deux heures de plaisir. Ou par cinq minutes de plaisir, dans certains cas.» Et il ajoute quelques pages plus loin : «Je suis un expert pour transformer l’or en ordure.» Il ne passe même pas par le plomb. Gold for garbage directement. Et quand Kim White lui dit que Jeffrey Lee va mourir, Lanegan lui répond : «Nous aussi, un de ces jours.» Et il ajoute, laconique : «That ended the conversation.»

    Tiens encore un exemple du génie dialoguiste de Lanegan :

    — Goddamn it, Scratch! What the fuck did you take me into?

    Old Scratch était le surnom que me donnaient mes vieux amis, an arcane nom de plume of Lucifer himself.

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    Lanegan excelle aussi dans l’art des portraits rock : «J’ai rencontré Paul Bearer quand il chantait dans un groupe de Philadelphie, the Serial Killers. He was a one-of-a-kind dude with a crazy, funny-as-fuck intelligence who shared my fiending, black-hole, all-encompassing love of opiates and all things bizarre.» Lanegan swingue ses phrases comme des paroles de chansons. Il fait aussi un portrait de son brother Layne, en plein crazy-boom de crack. Layne perd les pédales, il voit des araignées partout et ça affecte Lanegan : «La tristesse de le voir dans cet état était au-delà des mots, lui, the sweetest, funniest, more magical and intelligent dude I knew, out of his tree.» Lanegan attache une importance considérable à l’intelligence. Tous ses amis et ses héros le sont : Layne, Kurt, Jeffrey Lee.

    Dans ce livre, on n’en finit plus de croiser ce qu’il faut bien appeler des éclairs de style, là où rock et littérature font des étincelles - C’était une belle aubaine pour trois camés qui n’avaient d’autre ressource que mes chèques sporadiques de royalties, que la vente de crack dans la rue, and wathever we foraged from the occasional breaking-and-entering incident or boosting-and-returning scam - small time junkie shit - Lanegan rocke autant sa langue que Nick Kent, mais avec toute la grandeur du swagger américain. Quand il dit ça - I had to fix sooner than that or else it was going to be a disaster - on se croirait dans un hit des Stones. Il a ces petites phrases de fins de chapitres qui rockent toutes seules.

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    Lanegan apporte aussi des éclairages intéressants sur ses albums, ceux enregistrés avec Screaming Trees, puis ceux de sa carrière solo. Sweet Oblivion est l’album qui dit-il faillit faire entrer les Trees dans le mainstream. Lanegan parle d’organically classic rock feel et salue au passage Don Flemming et John Agnello, le producteur et l’ingé-son de l’album. Pour Dust, Lanegan visait la perfection : il voulait que l’album se situe au niveau d’Astral Weeks, de Trout Mask Replica ou de Starsailor, a wholly original piece of music that could not be compared to anything other than itself. On peut dire qu’il a réussi son coup. On ne dira jamais assez à quel point Dust est indispensable. C’est George Drakoulias qui produit ce chef-d’œuvre. Lanegan sait qu’il chante pour la dernière fois dans les Trees. En fait, il ne peut plus les supporter. Il rappelle aussi que les gens de SubPop lui ont baisé la gueule à la parution de son premier album solo, The Winding Sheet, en ornant la pochette d’un portrait que Lanegan détestait. Fou de rage, Lanegan est allé trouver Bruce Pavitt dans son bureau pour lui démonter la gueule, mais il s’est retenu au dernier moment : «Eat shit Bruce. You don’t know how lucky you just got.»

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    Tout cela est bien joli, mais il manque le personnage principal de ce puissant récit : la dope. Sans sa chère dope, Lanegan n’est rien. La dope en fait un roi et le met à genoux en même temps. Il ne cache rien de sa consommation massive. Sex and drugs and rock’n’roll ? Come on in... «Cherchant désespérément à éviter les ravages causés par mon alcoolisme incontrôlable, j’ai commencé à bricoler avec l’hero. Je voulais absolument arrêter de boire et cesser de commettre toutes ces horreurs. J’y parvins grâce à l’hero and I picked up a small habit pretty quiclky.» Plus loin il ajoute : «Par rapport à l’alcool, l’hero avait tous les avantages : je n’avais pas de black-out, je ne me battais plus, je n’avais plus de gueule de bois ni de réveil dans des situations embarrassantes. L’hero me relaxait et calmait my always screaming mind.» Grâce à cette aventure de dope-craze, Lanegan va faire de subtiles rencontres : «Début 1993, nous allâmes de nouveau en Europe jouer en première partie d’Alice In Chains. Layne et moi avions fait notre last shot dans les toilettes de l’avion et en arrivant à Londres, on était déjà en manque. Notre connexion londonienne était un Américain vivant à Londres, Craig Pike. Il avait joué de la basse pour Iggy Pop et en jouait alors pour Thee Hypnotics. Il vivait dans un grand squat décrépit, il n’y avait ni eau courante ni électricité. Il vendait de la dope pour se payer la sienne. Même si j’aimais bien Craig, je trouvais son destin pathétique. En aucun cas j’aurais voulu sombrer à ce niveau de déchéance, you could fucking count on that.» Puis Lanegan raconte que Layne, lui et un autre mec utilisent la même seringue et qu’ils l’affûtent de temps en temps sur un grattoir de boîte d’allumettes, comme un vieux couteau sur une pierre à aiguiser. Lanegan n’est pas avare de détails sordides, mais il a raison, car il touche avec ça au summum du trash, c’est-à-dire tout ce que le corps peut encaisser dès lors qu’il s’agit d’atteindre les paradis artificiels. Il évoque aussi les gens bizarres qu’on croise dans ce milieu, «the company of unsavory, damaged or borderline dangerous people, some of them legitimately out of their minds. Des gens qu’on ne fréquenterait d’aucune manière.» Lanegan sort aussi les chiffres, c’est important les chiffres, dans ce type d’épopée : «Mon addiction était prioritaire en tout. Je consommais un ou deux grammes d’hero par jour, et ça me coûtait 150 ou 200 $, ça dépendait du vendeur. Je faisais un fix chaque soir et je gardais de quoi me shooter à mon réveil.» Et de fix en aiguille, Lanegan finit par trouver son true love, l’hero : «Personne n’aurait pu m’arrêter maintenant que j’avais trouvé my one true love, the only peace of mind I’d ever had.» Une paix de l’esprit qu’il doit payer au prix fort, mais quand on aime, on ne compte pas. Et voilà qu’il développe, pour qu’on comprenne bien : «L’hero m’a sauvé la vie. J’ai pu stopper les horreurs engendrées par l’alcoolisme, un alcoolisme puissant comme un train et contre lequel je ne pouvais rien. L’hero avait calmé la tempête sous mon crâne et tu cette voix qui me répétait sans cesse que j’étais un vrai tas de merde. L’hero avait balayé toutes les angoisses qui m’empêchaient de dormir. L’hero m’a aussi débarrassé des sentiments de perte, de regret, de chagrin, de ressentiment, mais aussi de la haine brûlante et du dégoût profond que j’éprouvais non seulement envers moi-même mais aussi envers les autres.» Lanegan aime aussi à se comparer à une poubelle, disant qu’il se tapait n’importe quelle dope disponible - When it came to heroin, tough, I was a purist - Avec Layne, ils tapent aussi dans la coke et parfois mélangent coke et hero : speedball. Ils s’imposent alors un silence absolu - The explosion as the coke hit our brains était le but et n’importe quel bruit aurait ruiné l’effet - Il évoque bien sûr le crack boom hue, mais c’est pour en dire du mal : «Dès le premier hit, j’ai compris que le crack allait avoir ma peau. Au début, Layne essayait de m’y initier, mais je déclinais en lui disant no thanks bro, j’ai déjà assez de problèmes comme ça. J’étais pourtant un junkie aguerri mais le crack a fini par me mettre à genoux. Je fumais tout le temps, toute la journée, toute la nuit.» Au fil du temps, Lanegan observe une curieuse transformation : s’il se shoote jour après jour, ce n’est plus pour s’envoyer en l’air, forget about that, c’est juste pour aller bien, in order to just stay well. Il veille à utiliser le moindre grain et il se met aussi à chercher du crack dans la rue - I also needed crack, since I was obviously a fucking degenerate crackhead also - Il n’est pas non plus avare de détails croustillants sur les joies du manque : «Je ne pus me retenir. Je vomis si brutalement que j’en tombai à genoux, puis sur le ventre. Comme je n’avais rien mangé depuis deux jours, je vomissais de grosses quantités de bile noire.» L’un des passages les plus spectaculaires du livre est celui où Lanegan raconte une nuit de cauchemar à Amsterdam. Il va acheter de la dope en pleine nuit, là où se trouvent les dealers et il se fait rouler : rentré à l’hôtel, le fix qu’il se fait ne marche pas. Quand il y retourne, il se fait braquer. Il tombe dans les pommes et c’est un vieil original qui le ramasse et qui l’emmène sur son vélo chez lui pour lui proposer un fix de secours. Lanegan sait narrer ses aventures, on en savoure le moindre gramme.

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    L’autre épisode tragi-comique est la fameuse rencontre avec Liam Gallagher, lors d’une tournée américaine qui propose les Trees et Oasis à la même affiche. Liam vient trouver Lanegan, escorté par deux gardes du corps. Lanegan est en train de manger et Liam lui lance : «Howling branches!». Il se croit drôle. Lanegan ne lui répond pas. Liam insiste : «Howling branches?» - Le mauvais jeu de mots sur mon groupe et sa brutale intrusion dans la pièce commençaient doucement à m’irriter - Alors Lanegan fait son Lanegan et rétorque : «Fuck off you stupid fucking idiot !». Lanegan apporte tout de même une précision importante : «Dans le coin d’où je viens, un mec comme ça ne vivrait pas longtemps en se comportant ainsi. Il finirait pas disparaître sans laisser de traces.» Fin psychologue, Lanegan voit Gallagher «comme un kid en culotte courte, un beau jour d’été, secouant sa minuscule petit bite alors qu’il fait griller des fourmis sous une loupe.» Il a raison de le remettre à sa place et d’épingler son arrogance. La tournée se poursuit, émaillée par certains incidents. Lanegan recroise Liam qui lui annonce qu’il va lui régler son compte à Miami, où est prévu le dernier concert de la tournée. Lanegan n’attend que ça. Mais Liam quitte à la fois la tournée et Oasis juste avant la dernière date à Miami et Lanegan voit sa vengeance lui échapper. Il est furieux - That phony motherfucker avait pissé dans son froc et il était rentré chez sa maman avant que je puisse lui démonter la gueule.

    Le récit s’achève sur un court paragraphe en forme de rédemption. Lanegan se réveille dans une chambre d’hôpital et par chance, il ne fait pas son Cash, il nous épargne le couplet sur Dieu. C’est Courntey Love qui l’aide à s’en sortir.

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    L’empire de Lanegan s’étend jusqu’à son nouvel album, Straight Songs Of Sorrow. Il met sa main tatouée bien en évidence, pour le cas où on aurait pas remarqué ses deux séries d’étoiles. À l’intérieur du gatefold, on le voit assis portant ses lunettes de vieux junkie et fumant sa clope. Welcome back in the dark world avec l’habituel cocktail de drug-songs et de coups de génie. On en compte pas moins de deux, à commencer par «Internal Hourglass Discussion», un cut d’esprit free, pas loin du mambo beefheartien, c’est une drug-song de dérive urbaine drivée au story-telling de spirit déjanté. Tout aussi fascinant, voilà «Ballad Of The Dying Rover» avec un son plus electro, le vieux loup garou pousse en avant sa tendance moderniste - I’m just a man/ Just a sick sick man - Il chante à l’inhérence du désespoir le plus profond, avec une voix de desperado - Death is my due - Dark genius.

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    Il ouvre son bal d’A avec l’infernal «I Wouldn’t Want To Say» qu’il chante à contre-courant d’un hard drive de machines. Il chante at the top of his lungs, c’est très tendu, il shake les muddy waters des temps modernes, peu de gens sont capables de créer un tel doom en quelques minutes. Effarant. On tombe un peu plus loin sur un balladif morbide qu’il chante en duo avec Shelley Brien : «This Game Of Love». Ils échangent leurs vers comme des amants de la pleine lune, et ça nous rappelle l’ambiance d’Higelin au temps où il demandait à Brigitte Fontaine où était «cet enfant que je t’avais fait». Ils sont dans le même trip de perdition - Am I gonna lose this game of love - S’ensuit une superbe drug-song dans l’esprit du génial «Methamphetamine Blues» qu’on trouvait sur Bubblegum. Cette fois, il nous sert un shoot de «Ketamine» - Ketamine/ So I can feel alright - Lanegan est un expert en matière de Connaissance par les Gouffres - To plant my flag on distant shores/ And take me through the night - Il fait partie de ceux qui savant poétiser la dope sans tomber dans le misérabilisme médical. En B, on va tomber sur la plus funèbre des complaintes, «Churchbells, Ghosts» - Here I am/ I’m disappearing - Il implore Lord de l’aider - Lord help me now I’m going down - On a là the desperate song par excellence - Lord don’t you hear me cryin’/ Lord don’t you hear me saying goodbye - Mais on le sait tous, Lord n’écoute pas les hommes car ils les a tous condamnés à mort. Le «Skeleton Key» qui ouvre le bal de la C vaut aussi le détour, car Lanegan démarre sur l’ugly - Ugly/ I’m so very ungly - Voilà encore un mélopif envenimé et profondément humide. Lanegan swingue son chant sur le skeleton key - I will sing/ to you/ a sweet straight song/ of sorrow - il met du jus de bave dans chaque syllabe et il boucle cette sombre affaire avec «Eden Lost And Found», où il duette avec Simon Bonney, le mec de Crime & The City Solution. Du coup, Bonney paraît bien léger. Lanegan par contre ramène son daylight is coming et se perd à nouveau dans le concrete city, et tout le monde, prophétise-t-il, sera libre (après la mort).

    Signé : Cazengler, Lanegan vraiment pas à être connu

    Mark Lanegan. Sing Backwards and Weep: A Memoir. Hachette Books 2020

    Mark Lanegan. Straight Songs Of Sorrow. Heavenly 2020

     

    ROCKABILLY GENERATION

    ( H. S. N° 2 / Juillet 2020 )

    SPECIAL CRAZY CAVAN

    LE ROI DES TEDDY BOYS

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    Le numéro que l'on n'aurait pas aimé avoir à lire. Ce n'est pas que nous détestons Crazy Cavan. Loin de là. Au printemps dernier nous étions tous heureux du premier numéro Spécial Gene Vincent. Nous souhaitions bien qu'il y en eût un deuxième, et un troisième, et d'autres encore. Que l'un d'entre eux fût consacré un jour ou l'autre à Crazy Cavan, c'était dans l'ordre logique des choses vu l'importance du personnage. Mais pas en ces circonstances dramatiques.

    Remercions Sergio Kazh d'avoir pressé la nécessité de ce numéro hommagial au roi des Teddy Boys dès l'annonce de sa disparition. Le milieu rockabilly français a répondu à l'appel, le résultat en est un bel objet de cinquante-deux pages, magnifiquement illustrées, dans lesquelles se succèdent des témoignages de première main et diablement émouvants. Qui nous permettent de connaître autant le musicien que l'homme.

    Tony Marlow nous raconte disque par disque, date par date, la carrière de Crazy Cavan, très vite accompagné de ses Rhythm Rockers. Cavan réussit ce miracle de perpétuer la tradition rock tout en la renouvelant de fond en comble. D'allier la fidélité aux origines sans aucun passéisme. Cavan fut un créateur. Une belle voix, certes mais cela ne suffit pas, sans l'étincelle qui redonne vie à la glaise morte vous n'obtenez que des copies. Qui ne valent en rien l'original. Cavan et son orchestre, c'est avant tout un rythme particulier infligé au vieux rock. Qui le transforme de fond en comble tout en l'inscrivant dans une continuité étonnante. Ce balancement si caractéristique de sa musique, certains pour faire vite et user d'une formule à l'emporte-pièce le définiront comme la rythmique ted ce qui veut dire beaucoup, par exemple que Cavan a influencé énormément de monde, et ne rien signifier car la patte Cavan si elle en a inspiré bon nombre de groupes reste unique et irremplaçable. Cavan et ses boys ont une manière primordiale de s'approprier le morceau qu'ils sont en train de jouer, des fauves qui mordent à pleins gosiers une proie pantelante, qui ne desserrent jamais leur mâchoires, qui avancent par saccades gloutonnes et méthodiques. Un festin de roi, un acte barbare, rituel et sacré.

    Cette façon de faire, ce n'est ni plus ni moins que l'autre réponse britannique apporté aux rock'n'roll américain initial. Dans les années soixante, il paraissait évident à la plupart des jeunes anglais que pour produire un rock'n'roll authentique national la solution s'imposait d'elle-même : l'infusion d'une bonne dose de blues dans le legs des pionniers. Seule une petite frange s'opposa à cette manière de voir. Un peu en pure perte. Se perdaient dans l'adoration stérile d'idoles vieillissantes et dépassées... Cavan survint qui dynamisa et même dynamita à sa matière le bon vieux rock'n'roll des oldies et donna naissance à un phénoménal renouveau qui reçut le nom de rockabilly.

    Dans son article Tony Marlow ne manque pas d'évoquer les relations de Crazy Cavan avec notre pays. Les premiers disques du roi des Teds furent accueillis avec ferveur par une poignée de fans français – Tony et les Rockin' Rebels en premières lignes – ces primitives étincelles mirent le feu à toute la plaine, toute une nouvelle génération se passionna au début des eighties pour le rockabilly. Cette passion fut aussi confortée par l'apparition des Stray Cats. Aujourd'hui encore le milieu rockabilly reste avec les amateurs de punk et les fans de metal une des composantes essentielles du public et des formations du rock français.

    Crazy Cavan continua son chemin sans aucun reniement, fidèle à sa musique jusqu'au bout. Le 18 janvier 2020 il était encore sur scène à la 37 th Rockers Reunion à Reading donnant une prestation de vitalité étonnante, l'équipe de Rockabilly Generation était bien sûr présente, Sergo Kazh nous offre quelques dernières photos inédites.

    Le long article de Tony, abondamment illustré emplit la moitié de la revue, Marlow scrute avant tout le musicien, ne s'en dévoile pas moins au travers de quelques confidences et réflexions personnelles du Marlou le portrait d'un homme entier qui ne correspond en rien à ce à quoi l'on pourrait s'attendre.

    L'individu Cavan ne court ni après la gloriole, ni après l'esbroufe du fric. Les témoignages de Jean-Jacques Astruc qui l'a beaucoup suivi sur la route durant ses pérégrinations européennes, et de Jackie Chalard, personnage incontournable du rock'n'roll français et créateur du label Big Beat, ne manquent ni de sel ni de péripéties jouissives, mais au-delà des anecdotes ils révèlent avant tout un personnage étonnamment proche de ce qu'il est, se refusant à jouer un rôle qui ne lui correspondrait pas. Cavan semble se suffire à lui-même. Crazy le fou cache Cavan le sage. Beaucoup de bière et le respect des fans. Point barre. Une famille qui l'attend pendant que lui parcourt les routes monotones du rock'n'roll. La folie sur scène est son seul tribut au rock'n'roll. Un homme sûr de lui et attentif aux autres. Brayan qui interviewa Cavan pour la quatrième livraison de Rockabilly Generation alors qu'il n'avait que quinze ans, nous livre son ultime entretien avec Cavan quelques semaines avant sa disparition, il nous fait part de la gentillesse et l'attention que toujours l'idole lui réserva lors de leurs rencontres. Si certains l'ont nommé le roi des Teddy Boys, le représentant des ultimes rebelles fait preuve en ses dernières paroles d'une merveilleuse fidélité envers son propre milieu et d'une radicalité empreinte de sérénité face à la vie et à la mort.

    Un grand rocker, une belle personne.

    Ce numéro spécial de Rockabilly Generation est un des fascicules les mieux réussis et des plus émotionnant que l'édition rock française ait consacré à l'un de ses artistes les plus authentiques.

    Cavan vivant.

    Damie Chad.

    Tirage : 150 exemplaires en français + 150 exemplaires en anglais

    Commande : numéro + port = 12 E + 1, 50 E = 13, 50 E

    Chèque : à l'ordre de Rockabilly Generation , 1 A avenue du canal, 91700 Sainte Geneviève des Bois

    Paypal : adressé à maryse.lecoultre@gmail.com

     

    CHÂTEAU-THIERRY

    ( PUB LE BACCHUS / 04 - 09 – 2020 )

    METAL NIGHT IN A WORLD OF CHAOS

    E-RUINS / BUNKER PROJECT

    HEAVYCTION

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    Mercredi sur le fil du FB deux concerts annoncés en région parisienne que j'ai repérés la veille annulés, jeudi au premier regard un nouveau concert à l'eau. Vendredi je n'ose plus regarder, juste un coup d'œil avant de partir, non le concert au Bacchus de Château-Thierry est maintenu, à peine croyable, la teuf-teuf fonce au travers de la Marne désertique. Trois groupes un même soir après deux mois d'abstinence, serait-ce un mirage ou un miracle ? Une aubaine sûrement ! A ne manquer sous aucun prétexte. Je ne suis pas le seul à bondir sur l'occasion. Le pub est rempli, ça déborde même dans la rue. Les plus heureux sont encore les trois groupes, enfin remonter sur scène ! L'on ne comptera pas les remerciements émus et reconnaissants à Sabine toute modeste qui prend tous les risques comme si de rien n'était. Au dernier concert de juin nous étions au Bacchus, en septembre nous revenons – quel hasard - au Bacchus, les îlots de résistance à l'étouffoir généralisé sont rares... Presque un mini-festival, et du metal bien bruiteux encore, que pourrait demander de plus le peuple rock !

    E-RUINS

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    Z'ont bien choisi leur nom, après leur passage le monde vous semblera transformé en un champ de ruines. Fumantes. Ne vous demandez pas pourquoi la grande carcasse de Begood et sa batterie squattent les neuf dixièmes de la scène, jusqu'à lors le gars avait une allure joviale et sympathique. En règle générale les groupes trash ne débutent pas par une resucée de la petite musique de nuit de Mozart jouée en mineur à la flûte de Pan, le spectateur le moins chevronné s'attend au minimum à un cataclysme. Mais là, en un dixième de seconde, la terre bascule sur son axe, vous reculez de trente mille ans dans les temps préhistoriques, bye bye Begood, n'existe plus, peut-être n'avez-vous jamais accordé la moindre créance aux élucubrations modernes sur le shamanisme, mais la bête est là, une espèce de raptaxtorix a surgi de sa caverne en un éboulement terrifiant de rochers, le sol tremble, votre cœur s'arrête, la gélatine de votre cerveau s'écoule de vos oreilles, mais cela ne serait rien s'il n'y avait pas en la même fraction de seconde ce hurlement dévastateur de haine pure qui déracine les arbres et assèche votre sang. Dans la salle c'est l'exultation, ça se bouscule à qui mieux-mieux, le souffle fétide de la colère et de la liberté vous emporte en un vaste tourbillon. N'ayez crainte, ce n'est que Begood qui cogne ses fûts et qui rugit dans son micro d'aviateur scotché sur sa bouche. Tout devant T-Die esquisse un léger sourire, comme si de rien n'était. Vous passe des riffs assassins à travers le corps destinés çà vous découper en tranches de l'air innocent du gars qui beurre sa biscotte au petit déjeuner. A ses côtés Kevin, un fameux hypocrite, un air rêveur d'adolescent inoffensif perdu dans ses dreads, il nous fait le coup du sage peu concerné par ce qui se passe prêt à renter en méditation yogique mais ses doigts malaxent sa basse dans le seul but d'assombrir la noirceur de son époque.

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    Livio n'a pas de guitare mais un trident triangulaire destiné à torturer les chairs, à triturer les tripes, et à prolonger l'agonique sauvagerie de la masse sonore qui vous écrase. Pas besoin d'explorer les lyrics qu'éructe Begood, leurs titres suffisent, Rebellion, Made in Hell, The blood will flow, You suffer, See you dead... E-Ruins clame sa colère et son dégoût, si fort, avec une telle violence que l'on ne s'étonne pas du nombre des fans et des connaisseurs qui sont venus pour les voir une fois de plus sur scène. Une claque monstrueuse, un set de folie à haut niveau d'incandescence, E-Ruins triomphe sans peine. Le set terminé, nos quatre chevaliers de l'apocalypse, redeviennent des gens comme nous. Des guerriers du quotidien.

    BUNKER PROJECT

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    En théorie le bunker est une arme défensive, mais le Bunker Project en ont fait une technique offensive d'assaut, avec leur masque à gaz accroché au micro et le haut-parleur que brandit à intervalle le meneur, le Project ressemble à ces cortèges de tête qui ont égayé les manifs parisiennes ces dernières années, vous repérez vite dès les premières mesures qu'ils ont décidé de mettre le sbull un peu partout, jusque dans leur musique, révolte bien ordonnée commence par soi-même. L'avouent benoîtement, ne parlent ni de trash, ni de death mais de metal protéiforme, se servent un peu partout, comme vous prélevez votre dîme dans tous les grands magasins, font de l'auto-réduc musical, ne gardent pas tout pour eux; partagent abondamment, avec vous, vous refilent les meilleurs morceaux, Colère, Terro, Jungle,.. Chez Kr'tnt ! nous n'hésitons lamais à emmener notre propre grain de salpêtre pour apporter quelques lueurs d'éclaircissement à nos lecteurs, nous proposerons le terme de protéino-funk-metal pour définir cet alliage singulier mis au point dans les laboratoires secrets du Bunker Project. Une formule instable de grande dangerosité. A la base un martelage binaire, mais ce serait trop simple, la basse ne tient pas le rôle à laquelle cette binarité initiale devrait en théorie maintenir son assise, elle est d'un velouté appuyé mais déliquescent, elle est partout à la fois, un peu comme ces nuages de gaz lacrymogènes obéissant en leur déploiement à la théorie mathématique des catastrophes et qui par leurs errements de grandes nocivités induisent dans l'esprit du manifestant innocent qui le reçoit dans ses naseaux au moment où il s'y attend le moins un profond instrument d'injustice que les guitares traduisent aussitôt par des giclées enflammées molotoviennes, sur ce la batterie matraque à mort tout azimut et la mêlée s'ensauvage méchamment. Au début du set, l'ambiance est presque gentillette ( tout est relatif ) mais la pompe est amorcée et elle ne tarde pas à fonctionner à plein régime. Brusquement elle s'emballe, le meneur à la sono ne laisse pas ses troupes inactives, et bientôt la machine s'emballe. Gradation exponentielle contenue. Rien ne peut l'arrêter, pas le public transformé en robots déjantés et pas même le Bunker Project qui promet à chaque fois, que cette fois c'est la dernière, mais ils rajoutent une, et une autre, et encore une autre, dans la salle c'est l'extase pléthorique, le Bunker Project libère et explose les frustrations accumulées par des mois de pressions covidiques, c'est la fête finale, sur Siren, distribution générale d'un rhum atomique qui vous tord et les tripes du bas-ventre et les boyaux de vos méninges éclatées dans la tête que vous perdue. Metal libératoire. Bunker Project redynamise la rage de vivre.

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    HEAVYCTION

    Il est des soirs où vous n'êtes pas au bout de vos heureuses surprises. Vous pensez qu'après avoir escaladé l'Annapurna et l'Everest vous ne pourriez jamais grimper plus haut. Erreur corrigible. Heavyction vous propose d'entreprendre l'ascension du Mont Analogue cher à André Daumal. Voyage au pays du rock'n'roll, si vous préférez.

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    Des diables d'hommes. Des magiciens. Se mettent en place en quelques minutes. Deux ou trois pincées de guitare, Jean recule les éléments de sa batterie de quinze centimètres comme s'il assemblait quatre pièces de Lego et le son est en place. Silence. Une dernière fois des doigts fourmillent au-dessus des cordes de guitares muettes et d'un seul coup la porte du rock'n'roll s'ouvre devant vous et vous êtes happé en une autre dimension. Savent jouer. Pas trop longtemps, il se fait tard, peut-être est-ce juste une illusion car vous êtes décollé de la réalité en une fraction de nano-seconde. Défibrillation instantanée de vos neurones. Votre vie défile devant vos yeux. Catalepsie intergalactique. Faut se reprendre et tenter d'analyser. Célérité, cohésion et précision. Une espèce de tourmente qui s'abat sur vous et ne vous lâche plus. C'est ainsi que l'armée de Cambyse a dû être ensevelie dans les sables du désert d'Egypte. Stoned, Death On Arrival, Eternity. Humus de Kumus. Certains titres sonnent comme des épitaphes. Eviction maximum. Samplers tueurs.

    Des guitaristes j'en ai vus et entendus, mais Cédric m'a blufflé, ne joue pas comme les autres, lorsque le morceau est bien parti, il décolle, il ne gratte plus, il souffle de ses cordes une espèce de tourbillon lyrique qui prend et atteint une ampleur démesurée, c'est une onde qui déferle sur vous et vous enveloppe, l'assistance ne s'y trompe pas, une véritable et ininterrompue giclée spermatique de cachalot, une tornade aussi puissante que les quarante violons de Bayreuth lancée à fond de train dans les chevauchées wagnériennes les plus échevelées de la tétralogie.

    A ses côtés son alter-égo. Des faux jumeaux. Amine, le tireur d'élite, au sang froid de reptile. Ne rate jamais sa cible. Qu'il glisse ses doigts dans son cordier ou qu'il morde le vocal au micro, le mec touche à la perfection. Rien de trop et pas un manque. Ce qu'il faut comme vous imaginez qu'il le faudrait dans vos rêves. Le gars manipule la tonitruance des orages les plus tempétueux avec une facilité déconcertante, un doigté minutieux, tous les mots crachés en érection sonore mais aucun ne bouscule le précédent ou n'empiète sur le suivant, des montagnes de grondements qui s'écroulent et puis plus rien, un mince sourire, et retour dans la fournaise avec placidité. Déconcertant.

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    Le dionysiaque et l'apollinien. Entre les deux, Jean, si un tel dénivelé de sensibilité ne produit aucune rupture, c'est qu'il est là, il mène un train effréné, pousse le combo au cul, et en même temps il est tout ouïe à leur jeu. Il sert l'un et il sert l'autre. N'a pas une batterie, mais deux claviers d'orgue, l'un pour les cymbales et l'autre pour les fûts, tape sur les deux en même temps – l'a résolu le cahin-caha de ces groupes expérimentaux à deux batteurs qui à mon humble avis n'ont jamais démontré leur efficacité, mais ceci est une autre histoire - écoutez-le forger et vous comprendrez pourquoi le mot enfer se doit de préférence être employé au pluriel. Côté pile la justesse rythmique, côté face l'intumescence de la frappe. L'acrobatie et la foudre. Le marteau et l'enclume. La grâce et la vitesse. Le métal de la crash et le trash de la résonance. Sidérant.

    Respectons son anonymat, sa tête baissée, son visage invisible recouvert par le rideau impénétrable des deux ailes noires du corbeau de sa chevelure. Un bassiste fidèle au mythe romantique du bass man refermé sur son mutisme. A compris qu'il ne pouvait rentrer dans le jeu du batteur, alors joue dans le moelleux, une herbe opulente où je vous défie de poser le pied, vous le perdriez aspiré par d'insatiables goules souterraines qui se hâteront d'aspirer votre sang, jusqu'à la dernière goutte, jusqu'à ce que vos os s'entrechoquent dans le suaire de votre peau vidée de sa substance charnelle. Le baiser infini du vampire.

    Un set magnifique, de toute beauté qui laissa l'assistance exaltée et médusée. De l'orichalque pur. En un mot comme en trois, du rock 'n' roll.

    RETOUR

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    Trois très bons groupes en une seule soirée ! Et en plus dans un monde prêt à tomber dans la nuit du chaos. Certains jours sont à marquer d'une pierre noire ! Tant pis pour les jaloux !

    Damie Chad.

    ( Photos & illustrations  : FB des artistes )

    THE TRUE DUKES

    ( Auto prod / Août 2020 )

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    J'ai mes a priori : un homme qui tout jeune a commencé par lire Edgar Poe ne saurait être totalement mauvais. C'est le cas de Pek Garcia. Non il ne fait pas partie des True Dukes mais c'est lui qui s'est chargé de l'art work de la pochette. L'a fait fort. Très simple, très rock'n'roll. L'a surfé sur la vague. Noire. Non je ne veux pas dire qu'il a suivi la mode. L'a benoîtement mis en relation l'aléa de l'actualité avec le parfum d'insoumission qui flotte autour du concept rock'n'roll.

    C'est F. J. Ossang du groupe MKB Fraction Provisoire qui au début des années 80 proclamait qu'il fallait '' Avancer, se replier, et surtout avancer masqué''. Le système récupère et pervertit toutes les idées. Aujourd'hui nous sommes obligés d'avancer masqués tels des moutons consentants en route vers l'abattoir de la soumission, et nous avons oublié qu'à l'origine le masque est une arme qui permet d'agir en toute illégalité contre les forces répressives...

    Très obéissant Pek a donc mis le masque sur la pochette des True Dukes. N'a laissé que les yeux à découvert. Mais qui brûlent. Comme les pupilles lumineuses des chats de Lovecraft. Des brandons de désobéissance civile. Un appel d'une clarté aveuglante à la révolte. Gamin Pek fabriquait des boucliers ethniques pour se protéger, maintenant qu'il est grand il continue, il a appris que la meilleure défense c'est encore l'attaque, alors il use d'une stratégie subtile, celle de la réversibilité du symbole, retour à l'expéditeur. Une technique vieille comme les Dieux de l'Olympe. Songez au regard de Méduse.

    C'est ici qu'interviennent The True Dukes. Par l'entremise du titre qu'ils ont donné à leur EP. Ne s'agit pas d'être contents de soi sous prétexte que l'on a tiré la langue au Système. Si vous êtes opprimés, ne vous en prenez qu'à vous, vous êtes faibles. Alors au bas de la pochette les lèvres d'ombre vous intiment l'ordre de prendre votre destin en main : Find your soul, lose your mind. Soyez vous-mêmes, n'écoutez personne. Laissez tomber vos ratiocinations émasculatrices. A bons entendeurs, salut.

    Une image qui claque comme un bon coup de pied au cul.

    *

    Message pas du tout subliminal que les Troud'ucs vous envoient gratuitement en pleine tronche. Que voulez-vous face à la bêtise du monde The True Dukes se comportent en grands saigneurs. Il est temps de les écouter.

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    Jean-Yves Bassinot : voix / Christian Kikaï : guitare rythmik / Lead guitar : Eric Chartier / Jean-Luc Vinot : Bass / Michel Dutot : drums /

    Non, ce n'est pas que tout à coup que vous comprenez les subtilités de la langue de Shakespeare et de Milton, c'est que The True Dukes ont choisi la difficulté, s'expriment comme tout un chacun en français,

    Marie : vous avez le choix, pour les guitares grondeuses – Izo Diop de Trust drive la lead – et la batterie aboyante pas de problème vous prenez le ticket sans vous posez de questions superfétatoires, pour la petite Marie c'est moins évident. Selon les garçons les filles sont parfois un peu compliquées à vivre. Surtout que la demoiselle reste une femme rebelle et libérée, alors la musique danse dans les flammes, et vous vous laissez emporter dans ces virevoltes de feu. Elle a allumé le feu chez les boys, ils vous expédient le morceau à cent à l'heure, oui mais lorsque vous le remettez vous remarquez que c'est empli de ruptures suintantes. Ce que confirme Dans ma rue : qui nous mène sur la ligne de partage des eaux : quel entrain, ces guitares qui se font des queues de poissons, cette tambourinade qui mène le sprint, et prime à l'arrivée, cette voix joyeuse presque narquoise qui... vous met au contact de la réalité sociale des plus rugueuses, carmagnole rock de la déchéance qui débouche sur La rage : menée à fond de train, concentrée au dedans de soi l'enragement est un sentiment qui explose pour hélas se heurter aux murs qui bouchent l'horizon du monde et te revenir en pleine figure, le son se transforme en une balle de squash qui rebondit sans fin, un morceau qui se prend en pleine poire et te réduit en compote sous le pilon des existences déchirées car il est dur de vivre et Dur de dormir : impossible de trouver le sommeil, Marie n'est pas rentrée, une tranche d'angoisse existentielle poisseuse comme les cafards d'un blues survitaminé que l'on cherche à écraser sur la tapisserie du plat de la main, en vain, un train haletant qui s'enfuit dans la nuit blanche des rêves brisés.

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    The True Duke nous livrent un EP roboratif mais peu optimiste. Un constat sans fard sur l'état de notre société déglinguée mais aussi une vision sans compromission des individus à la dérive qui la composent. L'auto-apitoiement ne nous sauvera pas. Il ne suffit pas de dresser des constats. La musique électrique des True Dukes de plus en plus prégnante à chacun des morceaux nous intime l'ordre de marcher jusqu'au bout des cauchemars éveillés. Une bonne décharge électrique pour nous tirer de nos léthargies paralysantes et aligner les planètes de nos contradictions.

    Damie Chad.

     

    KINGDOM OF KIDDING

    FICTION ABOUT FICTION

    ( Sortie 10 / 08/ 2020You tube / Spotify )

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    What is it ? Surtout pas des inconnus pour les kt'tntreaders. Nous avons déjà chroniqué quatre des morceaux qui figurent sur cet album : I don't care, And no one say, et Trophy dans notre livraison 389 du 18 / 10 / 2018, faisant alors parti d'un EP digital nommé Störm, Do not look back ( en 412 du 28 / 09 / 2019 ) sous forme d'un étrange dessin animé que nous qualifierons d'anguleux en le sens que nous considérons chacune de ses séquences comme des aiguilles qui s'instilleraient en votre cerveau pour piquer votre attention et ameuter vos méninges. Tout cela s'inscrivait dans un projet de Diane Aberdam intitulé Enaid Fictionaboutfiction. Ce n'est pas tout, nous retrouvons Diane en un duo formé avec Emilien Prost sous le nom de Tendresse déchirante, pronto nous avons chroniqué trois de leurs clips Sérénade Américaine, Acte II, Whip, ce dernier le 09 / 04 / 2020 ( 459 ) et pour les deux premiers voir 412, et 421 du 30 / 05 / 20. Emilien Prost officiait déjà dans Enaid Fictionaboutfiction.

    En résumé une création en gestation, les anglais possèdent une belle expression, ''a work in progress'' , que Joyce a beaucoup utilisée, pour désigner ces sortes de longues parturiences in utero qui s'apparentent aussi à des dénis pathologiques de grossesses. L'Artiste ne saurait jamais être satisfait. A peine a-t-il réalisé une œuvre qu'il regrette, il sait qu'il aurait pu faire mieux. Tout au plus la considère-t-il comme une approche, en vue de plus ultra. Toute œuvre ne serait-elle pas une fiction qui raconte une autre fiction qui n'est pas elle, tout en étant pleinement participante de son déroulement. Selon ce terme de fiction l'on pourrait s'attendre à ce que Diane et Emilien écrivent au minimum une nouvelle. Mais ils sont musiciens, ils ne composent pas de roman, ils bossent sur les sons mais ne travaillent pas vraiment sur des songs, plutôt des ambiances, des atmosphères. Ce n'est pas ce qu'ils jouent et chantent qui est important, mais l'écho que cela suscite en nous. L'histoire, les péripéties se répètent, sont connues, ils parlent d'eux et de nous, car nous nous ressemblons tous pauvres animalcules humains infatués de nos particularités à un tel point que nous ne nous apercevons pas que les différences qui nous séparent des autres et nous élisent en une royauté immarcessible ne sont que des leurres microscopiques.

    Kingdom of Kidding. Royaume de la blague, ou Empire de l'Illusion. Tout récit n'est-il pas un château de cartes qui s'écroule au fur et à mesure que les mots progressent, chaque vocable cédant la place à celui qui le remplace, à peine une marche du stairway to heaven est-elle posée que la suivante la remplace et ne monte pas plus haut. Nous vivons dans un monde d'incertitudes et de pierres branlantes qui s'effondrent sous chacun de nos pas alors que nous croyons arpenter la chaussée des géants. Peut-être est-ce pour cela qu'après avoir prévu une illustration colorée pour la pochette ils ont finalement opté pour l'image grise des vieux grimoires délaissés sous la poussière des siècles, signifiant ainsi que le temps affadit sans pitié les teintes vives des plus belles légendes.

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    After the end : il pourrait sembler étrange de commencer une histoire alors qu'elle est déjà terminée. Mais il en est ainsi de toute existence. Notre présence au monde ne fait que survivre à ce que nous avons déjà vécu. The thrill is gone, le meilleur est derrière nous. Même les rois font reposer leur puissance et leur majesté sur des actes – les leurs ou ceux de leurs ancêtres – évanouis depuis longtemps. Une triste évidence dont notre esprit se détourne avec horreur. Mais nous n'y pouvons rien, la machine est lancée et le conte commence. La musique se déploie telle une ritournelle dramatique dont rien n'arrêtera le déroulement. Il y a de l'inéluctable en cette orchestration rock qui se confond aisément avec le chant funèbre d'un orgue mécanique de barbarie. Vous avez des voix qui profèrent des promesses de chuchotement et des chœurs qui imitent ces splendides tentures tachées de sang qui ornaient les murs des vieux châteaux d'Elseneur. Drames revivifiés et inquiétudes attisées, gradation grinçantes. Nous voici au bout du vestibule, lorsque nous pousserons la porte serons nous dans la pièce aux merveilles ou déboucherons-nous dans le corridor des horreurs ? Interlude 1 : retour à la réalité, comme dans un tournage de film lorsque retentit le clap de fin indiquant que la scène est finie, que chacun sur le plateau peut reprendre sa vie. Assez insipide, si l'on en croit ces trente secondes insignifiantes d'une simple guitare qui égrène quelques arpèges. Hit me : l'histoire reprend, la musique s'emplit d'un lyrisme mystérieux, c'est juste la grande scène d'amour, le dialogue du désir entre l'Être féminin et le l'Être masculin, la prière qui monte, les guitares qui s'extasient, jusqu'à l'éclatement cacophonique de la pâmoison, gros plans de fureurs érotiques. Les sexes se tendent et s'électrifient. Paix à leurs corps. Leur âme est égarée. Interlude 2 : profitons de cet interlude aussi doucereux que le premier, genre baladin qui gratte une mandorle aux pieds d'une jeune et chaste princesse vierge qui roucoule ses émotions. Pour endosser notre rôle de chroniqueur sérieux nous... mais vous êtes pressés vous voulez la suite, la voici. The girl with many eyes : tambours tuméfiants, l'heure est grave, c'est celle des monstres. L'épreuve initiatique et obligatoire que doit subir le héros. Sera-t-il aussi terrible que la renommée le rapporte, pas du tout, ce n'est qu'une fille, mais avec des yeux partout, qui vous regardent et vous ensorcèlent. Le preux chevalier énamouré se montre digne de notre attente. Belle performance vocale d'Emilien Prost qui n'est pas sans évoquer David Bowie, mur de guitares perçantes tissés par Diane... Interlude 3 : pourquoi ces brefs interludes passe-partout, trop courts pour nous ménager une pause sandwich ou pipi. Soyons un peu sérieux, évoquons un peu les démarches théoriques et expérimentales de Robert Fripp et Bryan Eno, experts en musiques progressives qui n'en ont pas moins porté leur attention sur des musiques d'ambiance et répétitives faites non pas pour être écoutées mais pour être entendues quasiment à l'insu de l'auditeur. Une sorte de manipulation mentale d'autant plus dangereuse que pratiquement inaudible. Méfions-nous, ne nous laissons pas mener par le bout du nasibus. L'appel à Fripp dérive d'une simple logique, ce disque s'inscrit quelque part dans la continuité logique de certains récitatifs instrumentaux propre aux deux premiers trente-trois tours du Roi Pourpre. I don't care : c'est la scène des alcaloïdes, non pas celle du poison shakespearien versé dans l'oreille du roi endormi, il en est de plus subtils, de plus inquiétants qui ne vous tuent pas mais qui vous font perdre le goût de la vie car ils vous ouvrent tout grand les portes d'ivoire et de corne de la mort et du rêve et vous laissent voir... désormais vous savez qu'il existe des réalités grandioses bien plus exaltantes que votre quotidien, mais combien plus dangereuses. Votre vie est comme la pochette du disque, elle a perdu ses couleurs, mais vous n'avez pas eu le courage de franchir le seuil, maintenant vous connaissez vos limites, d'un côté le dégoût de vivre et de l'autre le contour de votre peur. Vous atteignez la lassitude de vous-même. Interlude 4 : le plus poignant de tous les interludes, quelques notes égrenées et cette demande d'amour psalmodiée par la baladin d'un monde occidental condamné. No one say nothing : le grand monologue d'Hamlet, Emilien crie son désespoir et sa solitude, plissements de basse, le drame dans toute sa splendeur, les sanglots et le désespoir, ne devrait pas s'arrêter de chanter, de nous agoniser de ces saccades hallucinées mais le monde s'écroule, la musique s'emballe, la mer recouvre la cité d'Ys, les chants les plus beaux sont les plus désespérés. Interlude 5 : un peu de douceur dans ce monde de brutes. Respirons. Trophy : rythmes africains. Rien ne dure en ce bas monde. Même pas le désespoir. Morceau baroque. Bas-rock and high voltage. Toute force gît en l'intérieur de nous. Il suffit de vouloir vivre et de triompher. Au bout de la mort spirituelle, ce qui vous a tué vous rend plus fort. Renaissance. Initiation. Interlude 6 : presque une intro de chanson, le plus joyeux et le plus roboratif de tous les interludes. Do not look back : mélopée de charmeur de serpents et rythmique enlevée, la voix embrumée de mystère et de décision, exultation à tous les étages, maintenant le vocal moutonne comme annonce d'orages désirés, ne manquent que les éclairs dont l'absence est marquée par des coups de cymbales ensoleillées. Optimisme ravageur. Interlude 7 : une corde vive frappe votre tympan, une voix féminine qui monte et descend. Quatre notes nostalgiques pour finir. Reign of rain : longue introduction instrumentale empreinte de mélancolie, les voix se mêlent pour proclamer et puis exiger que cesse la fin, c'est la montée des eaux à la fin du Crépuscule des Dieux, pouvez crier, hurler, gémir, tout s'apaise et se tait. Interlude 8 : quelques accords prestement enlevés et puis les doigts qui s'alourdissent comme des larmes qui coulent sur les joues d'un enfant qui ne peut croire à la ritournelle ironique qui les a motivées. Out of my head : il est temps de sortir de ce conte de vieille femme, à dormir debout, à dormir éveillé, pression mélodramatique, mais s'enfuir ne serait-ce pas revenir au début qui refusait de débuter, sommes nous dans une impasse qui ne s'achève jamais, qui s'allongerait tel un jour ou une nuit sans fin. Une légende abracadabrée qui vous laisse sur votre faim, puisque le morceau s'arrête brusquement, puisqu'elle ne s'achèvera jamais. Le jour et la nuit s'égalisent-ils en une équinoxe narrative. Ce qui a été rêvé a-t-il été vécu au même titre que ce qui a été vécu n'a pas été rêvé. Fiction et réalité ne seraient-elles que le même coté d'une trame commune ?

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    Fiction About Fiction nous livre un opus de poids. Une melting pot de résonances intimes. Un regard intérieur de Méduse. Faut se laisser pénétrer, n'être plus qu'un corps flottant de noyé entre deux eaux, celle des profondeurs les plus glauques et celle des phantasmes les plus convenus. Un conte pour adultes qui essaient de remonter à la source de leur enfance perdue. Il est trop tard. Définitivement.

    Une musique envoûtante, des structures labyrinthiques et des ruptures colimaçonesques qui sont en même temps, et le dédale infini, et le fil d'Ariane qui vous permet de ne pas vous échapper, car ces mélodies désastreuses qui fonctionnent comme des vis sans fin ou des spirales infinies qui vous ramènent toujours au point focal de vos errements vous enserrent en leurs anneaux de serpents gluant. Mais que vous soyez dehors ou dedans, le piège mental s'est refermé sur vous. Un conseil, avant d'écouter ce disque : ne vous racontez pas d'histoire. Parce qu'une fois que vous l'aurez entendu vous ne croirez plus à vos sornettes. Progressif décapage mental.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 472 : KR'TNT ! 472 : ART RUPE / ROCK HARDI / SFAX RECORDS / THE TRUE DUKES / RED TRUCK / NASTY NEST / VAGRANTS / BLUES AGAIN !

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 472

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    09 / 07 / 20

     

    ART RUPE / ROCK HARDI

    SFAX RECORDS / YOUNG JESSIE

    THE TRUE DUKES / RED TRUCK / NASTY NEST

    VAGRANTS / BLUES AGAIN !

     

    ATTENTION !

    COMME CHAQUE ANNEE KR'TNT !

    PREND SES DEUX MOIS DE VACANCES REGLEMENTAIRES

    NOUS VOUS DONNONS RDV

    POUR NOTRE LIVRAISON 473

    LE SAMEDI 29 AOÛT

    ET LE JEUDI 06 SEPTEMBRE

    POUR LA LIVRAISON 474

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME !

     

    Rupe it up

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    Enfin un livre sur Art Rupe ! Enfin un label boss qui n’est pas un gangster ! Enfin un livre au format 45 tours ! Enfin des choses sur Percy Mayfield et Jesse Belvin ! Voilà enfin la vraie histoire de Specialty Records, un nom qui nous fait tous autant baver que celui de Sun Records, une histoire racontée de l’intérieur par Billy Vera, issu du sérail Specialty puisqu’il bossa pour Art Rupe dans les années 80, à l’âge d’or du business des rééditions de catalogues. Rip It Up: The Specialty Records Story est un book qui grouille de personnages captivants et de détails tout aussi captivants. Comme l’ont montré Seymour Stein (Sire), Peter Guralnick (Sun), Robert Gordon (Stax), ou encore Jerry Wexler (Atlantic), l’histoire d’un label légendaire n’est jamais une mince affaire, comme on serait tenté de le croire. Vu d’avion, un label légendaire ressemble à une succession d’artistes, de tubes et de verres de champagne, mais la réalité est plus proche de celle d’une arrière-boutique d’épicerie, où il faut faire chaque soir les comptes, relancer les fournisseurs, payer le personnel, surveiller la concurrence et essayer de prévoir le lendemain. L’histoire de Sun et celle de Specialty prouvent qu’il ne suffit pas de découvrir des talents et de vendre des millions de disques pour mettre le label à l’abri. Aussi étrange que cela puisse paraître, ça ne suffit pas. Comme Art Rupe, Uncle Sam finira par se lasser de cette besogne épuisante et deviendra riche en faisant autre chose que de signer des artistes et de vendre des disques. Il investira en achetant des actions Holiday Inn et deviendra millionnaire. Art Rupe investira dans les puits de pétrole et deviendra lui aussi millionnaire. Ils laisseront tous les deux les turpitudes du music business à d’autres. Bien sûr, l’aventure du lancement fut aussi excitante pour Uncle Sam que pour Art Rupe, mais au bout de dix ans, une forme de lassitude prit semble-t-il le pas sur l’excitation. C’est d’ailleurs ce qui se produit dans n’importe quel type de projet : vous montez une boîte, pendant quelques années, c’est assez rigolo, puis ça devient plus austère et ça bascule dans une sorte de fonctionnariat. Si on ne s’est pas cassé la gueule, il est alors grand temps soit de jeter l’éponge, soit de passer le relais.

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    Comme le rappelle Vera, Art Rupe n’est pas musicien, mais il adore la musique noire, notamment le gospel, le blues et le jazz. Ce Californien à lunettes monte ce qu’on appelait alors a one-man operation, un petit music business sans prétention sur Venice Boulevard, à Los Angeles. Exactement comme Uncle Sam sur Union Avenue, à Memphis : une petite boutique et quelques nègres au catalogue. Ils ont un autre point commun, et quel point commun ! Ils éprouvent tous les deux de l’empathie pour les artistes. Art Rupe : «Mon seul talent était d’avoir de l’empathie. Je savais que tout se passait dans le studio. Enregistrer un disque, c’est la même chose que de diriger une pièce de théâtre, il faut développer, trouver une fin et voilà. Je n’ai fait que suivre ce principe.» Non seulement Art Rupe produit les sessions d’enregistrement, mais il assure aussi 100% du mastering sur Specialty.

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    Il sait s’entourer et engage J. W. Alexander comme directeur artistique (talent scout). Les Soul Stirrers, célèbre quatuor de gospel, se retrouvent sur Specialty. Les disques se vendent bien. Et pouf, un jour, R. H. Harris, que tout le monde considère comme le plus grand chanteur de gospel, quitte le groupe. Alors Alexander ramène un jeune coq, Cooke. C’est là que démarre la carrière de Sam Cooke, sous l’œil rond d’Art Rupe. Sam grandit très vite artistiquement et Rupe sent qu’il va finir par mordre le trait, comme l’ont déjà fait Dinah Washington et Clyde McPhatter, pour aller vers la pop, ce qu’on appelle le cross over. Par la suite, Sam Cooke et J. W. Alexander vont monter un label ensemble, le fameux SAR label, qui sera d’ailleurs le premier label appartenant à des noirs. Lorsqu’en 1965, Andrew Loog Oldham voudra racheter les droits de «Good Times» pour les Stones, il rencontrera à Londres J. W. Alexander et Allen Klein, qui veille alors sur le business de Sam.

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    Et puis, un jour de l’été 1950, un jeune compositeur d’une trentaine d’années entre dans le bureau de Specialty, sur Venice Boulevard, et demande à interpréter ses chansons. Il s’agit de Percy Mayfield. Pour bon nombre d’amateurs de blues, Percy Mayfield est un monstre sacré. Il a le même genre de talent que Billie Holiday. Il enregistre quelques hits et tout s’arrête brusquement en 1952. Il se trouve à bord de sa Chrysler neuve avec son entourage. Son chauffeur conduit. Il fait nuit noire sur cette vieille route. La Chrysler arrive au sommet d’une colline et entame sa descente, mais un camion se trouve en travers de la route. Lancée à 100 km/h, la Chrysler s’encastre dans le camion. Percy est devant, à côté du chauffeur. Le moteur de la Chrysler traverse le pare-brise et Percy le prend en pleine gueule. Les secours arrivent. On le croit mort, jusqu’au moment où on l’entend geindre. Il va rester deux ans à l’hosto et mettre du temps à retrouver son équilibre. Il va se retirer dans l’ombre et le mystère va régner sur ses pochettes d’albums.

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    On connaît surtout Percy Mayfield pour «Hit The Road Jack», qu’il composa pour Ray Charles. Ray l’embauche en 1962 dans son équipe. Il vient de fonder son label Tangerine et comme Berry Gordy à Detroit, il constitue une équipe de compositeurs maison. C’est là que Percy commence à pondre tous ses hits. Etta James, Bumps, Lowell Fulsom, Lee Allen et Paul Gayten assisteront à ses funérailles et Little Richard y chantera «Amazing Grace». Le mot de la fin revient à Art Rupe : «Il n’avait pas fait d’études mais il était extrêmement intelligent. Si on l’avait un peu plus aidé, il serait devenu aussi célèbre que Langston Hughes.»

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    Art Rupe récupère aussi Jesse Belvin sur Specialty, un Belvin qu’on considère comme le plus grand chanteur de Soul de Los Angeles. Lou Rawls se souvient qu’il traînait avec une sacrée bande, Larry Williams, Les McCann, Sam Cooke, Gene McDaniels, Johnny Guitar Watson, mais le leader c’était Jesse. «Tout le monde s’inclinait devant lui, même Sam.» Jesse Belvin allait devenir une star, ça ne faisait aucun doute. Après Specialty, il est allé comme Elvis et Sam Cooke chez RCA, et alors que son album Mr. Easy allait sortir, sa femme et lui se tuèrent au volant sur une route du Texas. Encore un accident de voiture ! Uncle Sam a eu lui aussi sa dose avec l’accident de Carl Perkins qui était en route vers la gloire.

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    Le coup de génie d’Art Rupe fut d’aller prospecter à la Nouvelle Orleans. Pourquoi la Nouvelle Orleans ? Parce qu’il adore Fats Domino. Son concurrent Lew Chudd, boss d’Imperial, a d’ailleurs découvert Fatsy à la Nouvelle Orleans. Alors comme Chudd, Art est persuadé que cette ville qu’on appelle aussi the Big Easy grouille de talents. Il engage Dave Bartholomew comme chasseur de talents et en 1952, il organise pendant trois jours des auditions chez Cosimo Matassa, au fameux J&M Music Shop, sur Rampart Street. Pas mal de candidats. Chou blanc. Puis arrive un black nommé Lloyd Price. Rupe flaire le talent et demande à Dave Bartholomew d’organiser une session d’enregistrement. Fats vient même y jouer du piano. D’ailleurs Fats aime bien Rupe et lui demande s’il peut enregistrer sur Specialty, mais Rupe qui est un mec carré en affaires lui dit non, car Fats est déjà sous contrat avec Chudd. Rupe rappelle gentiment que beaucoup de ces artistes ne comprenaient pas ce que signifiait la signature d’un contrat.

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    Dans son autobio, Pricey amène un éclairage complémentaire. L’ouvrage s’appelle Sumdumhonky, ce qui signifie some dumb honky, honky étant l’homme blanc, évidemment. Lloyd Price qu’il faut considérer comme l’un des pionniers du rock («Lawdy Miss Clawdy», c’est lui) est un homme en colère. Son petit livre est un violent pamphlet contre le racisme des blancs du Sud, et plus particulièrement ceux de Kenner, une bourgade de Louisiane où il a grandi. Il confirme ce que dit Billy Vera, c’est Bartho qui l’a découvert alors qu’il jouait «Lawdy Miss Clawdy» sur un petit piano, dans la boutique de sa mère. Lloyd rappelle qu’en 1952, il était le heart and soul du new Beat in New Orleans - They say I was the first black teenage idol and Shirley Temple was the white one. Lloyd Price devient une star, mais il est appelé sous les drapeaux et envoyé en Corée. Quand il revient en 1956, il enregistre quelques bricoles pour Rupe, mais Rupe n’a plus le temps de s’occuper de lui, pas plus qu’il n’aura le temps de s’occuper de Clifton Chenier, lui aussi arrivé sur Specialty : Little Richard lui prend tout son temps. One man operation. Chudd a le même problème chez Imperial : il doit choisir entre Fatsy et Ricky Nelson qui est en train de devenir énorme. Le choix est vite fait. Bon, Pricey ne se formalise pas, il monte son label, KRC et s’installe à Washington DC. Il compose «Just Because» et quand son cousin qui est aussi son valet, Larry Williams, lui demande s’il peut l’enregistrer, Pricey lui répond : «Ferme ta gueule et conduis.» Par contre, il dit le plus grand bien d’Art Rupe : «Pendant tout le temps qu’Art Rupe fut le propriétaire de Specialty, j’ai reçu tous les six mois un chèque de royalties.» S’il est une chose que Pricey apprécie dans le business, c’est l’intégrité, surtout l’intégrité des blancs. Il restera aussi en très bons termes avec Allen Klein qui l’a aidé à une époque à récupérer tout le blé que lui devait ABC Paramount.

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    Bon, il faut ouvrir un bureau dans le Sud, se dit Rupe. Il ne choisit pas la Nouvelle Orleans, mais Jackson, Mississippi et confie le job à un certain John Vincent Imbragulio. Ce dernier fume des gros cigares. Rupe lui dit que la fumée le dérange et lui conseille de changer de nom, car le sien est imprononçable. Imbragulio devient Johnny Vincent, une légende à part entière. Le job de Johnny Vincent est de remplacer Dave Bartholomew et de repérer les talents, puis de les emmener enregistrer chez Cosimo. C’est encore du cœur de mythe. Le studio de Cosimo est à l’époque le seul endroit en ville où les noirs peuvent enregistrer. C’est chez lui que Lloyd Price, Fatsy, Smiley Lewis, Shirley & Lee et d’autres ont enregistré tous leurs hits. Johnny Vincent supervise la session historique de Guitar Slim puis il produit en 1954 un certain Earl Silas Johnson, plus connu sous le nom d’Earl King, un fan de Guitar Slim. Mais Rupe ne trouve pas Johnny Vincent très fiable. Bon d’accord. Johnny Vincent quitte Specialty et monte son label Ace Records. Earl King le suit. Ace Records devient à son tour légendaire, tellement légendaire que Roger Armstrong et Ted Carroll baptiseront leur label londonien du même nom.

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    C’est après l’épisode Johnny Vincent que Rupe engage Bumps Blackwell, originaire de Seattle et leader d’un big band dans les années 40. Bumps eut dans son orchestre un jeune pianiste nomme R. C. Robinson, qui allait changer de nom pour devenir Ray Charles. À Los Angeles, Rupe a trop de boulot et cherche quelqu’un pour l’aider. Arrivé à Los Angeles pour étudier la composition, Bumps accepte le job que lui propose Rupe. Specialty va exploser, avec Little Richard et Larry Williams.

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    Au début, ni Bumps ni Rupe ne sont convaincus par l’enregistrement que leur a envoyé Richard, sur la recommandation de Lloyd Price. Mais Richard les harcèle au téléphone et Rupe craque, demandant à Bumps de le signer, de racheter le contrat signé par Richard avec Don Robey et d’organiser une séance chez Cosimo. Ce sera une séance historique car Little Richard va éclater à la face du monde. Il est accompagné par le backing-band de Fatsy. Vera s’amuse à réactiver toute la légende de l’extravagant Little Richard, via Esquerita, The Thirteen Screaming Negroes à poil sous leurs impers et Billy Wright, autant de blacks fardés, coiffés et parfumés comme des poules et qui furent à leur façon des artistes d’avant-garde, terriblement en avance sur leur époque.

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    Le conte de fées prend brutalement fin lorsque Richard décide de se consacrer à Dieu et donc il met fin à sa carrière de rock’n’roll star. Rupe n’en revient pas. C’est une rupture de contrat. Richard reviendra aux affaires un peu plus tard, drivé par Don Arden. Accompagné de Billy Preston, Richard accepte le principe d’une tournée en Angleterre, à condition de pouvoir chanter du gospel, mais bien sûr, le public ne l’entend pas de cette oreille et Richard doit vite revenir à sa vieille pétaudière. Il retournera aussi en studio une fois avec Art Rupe, pour un résultat que Rupe trouve mauvais, puis chez OKeh avec Larry Williams.

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    Tout aussi tapageur, voici Larry Williams. Il arrive comme un plan B dans l’histoire de Specialty. Il faut quelqu’un pour remplacer Little Richard. Au même moment, Rupe engage un jeune compositeur blanc nommé Sonny Bono. Il pond «High School Dance» pour Larry Williams. Tapageur, Larry Williams ? Oui mais pas pour les mêmes raisons que Little Richard. Larry est un real bad boy, dealer et souteneur. Il fait travailler des filles et vend de la dope à des gens riches. Il est arrêté une première fois par les flics de Los Angeles et viré de Specialty. Libéré, il ira chez Chess puis reprendra son business. Le flics le rechopent en 1960 et le bouclent pour trois piges. À sa sortie, il devient A&R chez OKeh, filiale de Columbia spécialisée dans la musique black. Il y produit deux albums de Little Richard, The Explosive Little Richard et un faux live enregistré en studio à Hollywood, mais comme le dit Richard dans son autobio, il déteste le son OKeh, beaucoup trop Motown pour lui.

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    Mais c’est avec le dark side of business que Larry fait son vrai beurre. Il achète une maison de 500 000 $, il porte des boots avec des talons transparents dans lesquels nagent de vrais poissons rouges, il se pare de manteaux de fourrure et des bijoux. La fin des années 70 est l’âge d’or de la coke à Los Angeles. Larry achète et vend en quantités industrielles. Quand Richard oublie de payer ce qu’il lui doit, Larry lui colle son calibre sous le nez.

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    Etta James rend à Larry le meilleur des hommages dans son autobio. On trouve aussi des choses captivantes dans The Brothers de David Ritz. Larry est en effet le mentor d’Aaron Neville. C’est Charles Neville qui nous présente Larry Williams, l’un de ces new cats in rock’n’roll, qui porte un gangsta pimp hat et qui dispose d’un valet pour le servir. Il a des tas de gonzesses collées à ses basques et une Lincoln Continental Mark IV vert pastel. Sur la portière est collé un sticker qui annonce : I stop for all blondes. Larry Williams est une légende vivante. Pour Art Neville, Larry navigue exactement au même niveau que Fats et Little Richard - The man was a trendsetter, c’est-à-dire un mec qui lance les modes. Aaron Neville découvre rapidement qu’avant d’être une star, Larry est surtout un gangster - He had plenty guns and plenty attitude - Les guns, c’était surtout un moyen de se faire payer. Un jour, Larry explique tout à Aaron : «Baby bro, je fais la route comme un motherfucker depuis des lustres et j’en ai marre de me faire rouler. That’s all this business is. Les maisons de disques, les promoteurs, them fools do nothing but pimp your ass. Le mac, c’est celui qui ramasse du blé. Il vaut mieux être le mac que d’être maqué - makes more sense to be the pimp than be pimped.» Et Aaron ajoute : «Quand ses ventes de disques chutèrent et que ses fans n’allaient plus le voir sur scène, il devint un vrai mac. In the slick world of slick pimps, Larry Williams was the slickest of ‘em all», c’est-à-dire un mac très au point - J’étais aux première loges pour le constater.

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    Voilà pourquoi Larry Williams s’est recyclé - Just the way the record companies stole from me, I intend to steal from the world - Alors, sur la foi de cette morale infaillible, il s’entoure de voleurs et de putes. Il monte une agence artistique, mais il n’organise pas des spectacles, il organise des cambriolages. Aaron est souvent sur la banquette arrière. Il assiste aux grandes heures du duc de dude. Larry ne se fait jamais prendre. Il est capable de sauter du haut des falaises et de se planquer dans des ravins - Larry was a cowboy. I wasn’t - Aaron n’est par un cowboy, alors il se fait poirer.

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    En janvier 1980, on retrouve Larry dans sa Rolls. Il est garé dans l’allée de sa villa à Mullholland Drive, Hollywood, avec une balle dans la tempe. On parle de suicide, mais ceux qui le connaissent savent qu’il a été exécuté. Par un autre dealer ? Par un autre mac ? Par un flic ? Mais si Larry Williams reste bien vivant dans les mémoires, c’est essentiellement pour la qualité de son rock’n’roll.

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    C’est Sonny Bono qui va remplacer Bumps comme chasseur de talents et producteur chez Specialty. Quand Rupe se lasse du music business et qu’il ferme la boutique, Bono continue. Avec son pote Jack Nitzsche, il compose «Needles And Pins» pour Jackie DeShannon et travaille pour Phil Spector en tant que promotion man, percussionniste et coursier, avant de connaître le succès avec Sonny & Cher.

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    En 1957, Rupe finit par ouvrir un bureau à la Nouvelle Orleans et propose le job à Harold Battiste, autre personnage clé dans l’histoire de la scène locale. Battiste tente de lancer des blancs locaux, suite au succès de Frankie Ford. Jerry Byrne ne parvient hélas pas à percer, mais il entrera dans la légende en enregistrant «Morgus The Magnificient» avec Morgus and the Three Ghouls, sur Vin, l’un des labels de Johnny Vincent. Mac Rebennack, Huey Piano Smith et Frankie Ford font aussi partie de ce groupe mythique. C’est Harold Battiste qui permettra à Mac Rebennack d’enregistrer Gris Gris, son premier album, à Los Angeles. Sonny Bonno et Battiste resteront en très bons termes après la fin de Specialty, puisque Bono changera Battiste de diriger son orchestre, aussi bien en studio que devant les caméras de télévision.

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    La dernière découverte de Rupe est un duo, Don & Dewey qui, vous dit Vera, sonnent comme du Little Richard on steroids. Il affirme que «Justine» est du niveau des grands disques de Little Richard et de Larry Williams. C’est donc à Don Sugarcane Harris et Dewey Terry que revient l’honneur d’avoir enregistré Specialty’s final truly rocking records.

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    Après avoir découvert Sam Cooke, Percy Mayfield, Lloyd Price, Guitar Slim, Little Richard, Larry Williams et Don & Dewey, et lancé les carrières de Johnny Vincent, Bumps Blackwell, Sonny Bono et Harold Battiste, Art Rupe déniche un autre phénomène. En 1967, il tombe sur une thèse qui le passionne : Negro Popular Musice 1945-52, rédigée par un étudiant nommé Barret Hansen. Rupe décide d’en savoir plus et recherche Hansen. Hansen deviendra Dr. Demento et travaillera pour Specialty dès 1968. Il écoute toutes les archives, y compris les outtakes et rédige les notes de pochettes destinées aux rééditions. Par la suite, Dr. Demento deviendra l’énorme spécialiste que l’on sait.

    Signé : Cazengler, Art Pute

    Billy Vera. Rip It Up: The Specialty Records Story. BMG Books 2019

     

    Rock Hardi, moussaillon !

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    Les fanzines, c’est comme les concerts, ça se raréfie dangereusement. Dans la vie d’avant, les concerts et les fanzines abondaient tellement qu’il nous arrivait de nous plaindre. Oh la la, tous ces concerts, comment qu’on va faire ? Oh la la, tous ces fanzines, comment qu’on va faire ? Mais au sortir du désert, le moindre concert va ressembler à la bouteille de rhum du Capitaine Haddock, d’ailleurs il vous suffira pour vous en convaincre de lire la kro du concert de Tony Marlou mise en ligne la semaine dernière : Damie Chad en fait jaillir la pulpe jusqu’au délire, il en extrait tout le jus jusqu’à la dernière goutte. Après une telle période d’abstinence, on va certainement aller se jeter sur n’importe quoi, comme le troupier sur la pute au retour du front, histoire de renouer avec le vrai truc. Rien de tel qu’une scène avec des vrais gens dessus, des guitares et beaucoup de bruit.

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    Côté fanzines, c’est pareil, on se tourne vers les survivants. Avec la fin de Dig It! s’ouvre une nouvelle ère, une ère charmante et désolante, l’ère du néant. Comme Bomp! puis Ugly Things, Dig It! montait bien au cerveau, avec sa profusion d’infos, de chroniques, d’interviews, il arrivait même qu’on se plaigne de cette abondance, mais en même temps on tremblait à l’idée qu’elle put disparaître un jour. Voilà c’est fait. Glou-glou. Dig It! gît par deux mille mètres de fond dans les mémoires. L’underground existe encore, mais sur Internet... et dans Rock Hardi. Un Rock Hardi tout petit, qui semble tellement fragile qu’on craint pour sa santé ou qu’il ne se fasse écraser par les gros pneus caoutchouteux des vilains canards kiosqués. Mais comme Moïse dans son berceau, Rock Hardi remonte les fleuves, se taille un chemin à travers les roseaux et échappe aux claquements de mâchoires des crocodiles sacrés. Sous des apparences de petite fanzine riquiqui, Rock Hardi a la peau dure. Il vous suffira de feuilleter le dernier numéro pour vous en convaincre définitivement.

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    En plus des disques, Rock Hardi propose des chroniques de books, de polars et de bandes dessinées, histoire de nous rappeler que nous sommes tous des adolescents attardés et fiers de l’être. Côté interviews, on est gâté : les vieux coucous et les jeunes coucous se bousculent au portillon. Le gros Sal Canzonieri tombe à pic pour nous remonter le moral et nous rappeler qu’Electric Frankenstein fut dans les années 2000 l’un des fers de lance du garage revival, avec un petit côté edgy en plus, aux frontières du Dead-Boyo-Blag-Flagisme. Ils firent sauter la sainte-barbe du Nouveau Casino en 2005 et tous les rescapés de cette aventure en frissonnent encore. Le gros Sal nous renvoie aussi à nos étagères : ressortez votre collection de compiles A Fistful Of Rock’n’roll. Le cerveau de cette série légendaire, c’est lui ! Ces compiles trop denses ont causé la faillite de bien des budgets, car la plupart des cuts renvoyaient à d’excellents albums, la liste est sans fin, Supersuckers, Zeke, BellRays, Action Swingers, Von Zippers, Dexateens, Streetwalking Cheetahs, Black Halos, DGeneration, Quadrajets, Tricky Woo (remember ?), les fabuleux Toilet Boys, les Rocket 455 de Dan Kroha, Lazy Cowgirls, les Dragons, Turbonegro, Sonny Vincent, Dwarves, Mooney Suzuki, et ces rois de la fête qu’étaient les Upper Crust de Boston, et puis Zen Guerilla dont on a revu le chanteur récemment sur scène avec Wayne Kramer. À cette liste qui donne un peu le vertige, il faudrait ajouter Cherry Valence, les Lord High Fixers de Tim Kerr, Nebula, Hellacopters, les Powder Monkeys, les Superbees dont l’album est passé complètement inaperçu, Fu Manchu, les Sewergrooves et tous les autres. Les 13 volumes de la série équivalent en densité et en qualité au boulot qu’a abattu Tim Warren avec les 10 volumes de Back From The Grave. Tout amateur de garage se doit de posséder les deux séries. Elles constituent une sorte de double concentré de tables de la loi, pour rester dans l’imagerie de Moïse. Petite cerise sur la gâteau, le gros Sal connaît bien la scène française, puisqu’il cite un paquet de groupes, dont le Jerry Spider Gang (présent sur le volume 13) et les Badass Mother Fuzzers. Pas mal, non ? Rien qu’avec ce premier interview, on a l’estomac calé pour la journée. L’autre vieux coucou, c’est Pete Shelley. L’interview date de 2006. On y retrouve un homme effarant de modestie, alors que les Buzzcocks sont devenus un groupe culte. Ils constituaient sur scène le plus délicieux mélange qui se put concevoir : un Pete Shelley extrêmement sobre, un Steve Diggle tellement émerveillé de se retrouver sur scène qu’il se marrait comme un gamin et puis cette série de hits parfaits qui n’en finissent plus de nous donner des frissons. Mais leur plus beau coup de Jarnac reste Spiral Scratch, un EP paru à l’aube du mouvement punk anglais. Les Buzzcocks furent avec les Damned les pionniers d’un épi-phénomène qui allait réveiller brutalement la vieille Angleterre. Il est essentiel de rappeler que ces deux groupes partaient de rien : pas de blé mais ils avaient le bon goût d’écouter de bons disques, comme le rappellent d’une part Pete Shelley dans l’interview, et d’autre part Brian James dans le book que vient de lui consacrer John Wombat. Par sa sobriété, l’after Pete tombe sous le sens. Savoir que Steve Diggle continue est la meilleure des bonnes nouvelles, puisqu’il est l’anti-charognard par excellence et bien sûr le coffret à paraître va encore creuser un trou dans les phynances, cornegidouille ! Mais comme dirait la chandelle verte, les phynances sont faites pour ça, et ce qui nous fait baver à l’avance, c’est de savoir qu’on y trouvera un album inédit, The Infamous 1991 Demo. Miam miam & thanks for the news.

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    Côté jeunes coucous, on tombe plus loin sur King Khan qui se présente comme le roi des huîtres, un peu à manière de Nathan Roche (Villejuif Underground) qui dit préférer manger des huîtres à Oléron plutôt que de répondre à une question trop sérieuse. King Khan aime bien déconner lui aussi, mais il devrait se méfier car il pourrait bien devenir malgré lui le maître à penser du monde moderne, ce que refusa de faire Dylan en son temps. Les délires de King Khan sonnent étrangement comme de la sagesse bouddhico-punk. Il énonce ses quatre vérités comme le fit jadis Lao Tseu, par exemple : «Ne pas être pris pour un con». On rigole en lisant ça mais si on réfléchit ne serait-ce qu’un instant, force est de constater qu’il est bien plus fort que le Roquefort. D’ailleurs, il jongle fabuleusement avec les métaphores culinaires, affirmant à un moment que «s’il pouvait manger des tricandrilles tous les jours, il serait probablement décédé, mais son cadavre aurait la banane». King Khan a raison, alors que tous les rockers font des efforts désespérés pour ne pas ventripoter, lui ventripote à qui mieux-mieux et devient le vrai rocker, the larger than life louder than death. On ne peut pas lutter contre la puissance de son overdrive, et c’est parce qu’il a su tourner le dos à la connerie qu’il est devenu le King Ubu du rock, c’est-à-dire un héros mythologique. Comme Choron, Mocky, Gainsbarre, Marcel Duchamp, Marco Ferreri, Vivian Stanshall, Alfred Jarry et tellement d’autres, il a compris qu’il valait mieux prendre «ce monde déglingué» à la rigolade. Toutes les fois où on l’a vu sur scène, on s’est vraiment bien marré, et en même temps et quelle que soit la formation, King Khan a toujours veillé à bien foutre le souk dans la médina. On peut difficilement espérer plus in the face que The King Khan & BBQ Show.

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    On reste dans les jeunes coucous avec Destination Lonely dont l’interview est assez marrante. On la lisait l’autre jour dans le train avec un copain et on se bidonnait comme les marionnettes du Muppet Show. Parmi ses influences musicales, Wlad cite la Villageoise 11°. Par contre, Lo Spider veille à soigner la réputation du groupe en citant les Country Teasers, Cheater Slicks, les Chrome Cranks, la compile historique Rockabilly Psychosis & the Garage Disease parue sur Big Beat en 1984 et qui effectivement marqua les cervelles au fer rouge puisqu’on y trouve la crème de la crème du gratin dauphinois, à savoir le Gun Club, Panther Burns, Hasil Adkins, les Sonics, les Cramps et quelques autres belles breloques du même acabit. Et puis bien sûr les Saints dont il passait parfois un cut dans le Dig It! Radio Show. Côté influences, le groupe est irréprochable. Ne manque que le nom du ‘68 Comeback. Il n’est pas surprenant de retrouver dans leur process de faisabilité des choses les grands noms d’une certaine élite : Magnetix, Weird Omen et JC Satan. L’interview tient le lecteur par la barbichette. Aucune trace de prétention chez ces mecs-là, on peut y aller les yeux fermés. Leur talent pour l’auto-dérision les immunise. Mine de rien, ils sont en train de devenir des géants de la scène française, avec du son, beaucoup de son. On comprend que Beat-Man leur ait offert l’hospitalité sur son label.

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    D’autres trucs passionnants, comme par exemple l’histoire du tribute français à Roky Erickson, un projet sorti de la cervelle de Dom Lonesome Dog, l’histoire d’Ici Paris, un bel hommage à Gildas Cospérec, puis Shakin’Street et les bons souvenirs de Mont-de-Marsan, Marc Zermati et Sandy Pearlman. D’autres choses encore, et puis surtout le CD qui est à Rock Hardi ce que le Radio Show était à Dig It!, c’est-à-dire la bande son du zine. C’est l’occasion de recroiser le chemin d’Electric Frankenstein, autrement dit Attila & the Huns, qu’on voit foncer à travers les plaines à fond de train. L’occasion aussi de recroiser Destination Lonely avec «Nervous Breakdown», un back to the basics du heavy sound et une voix avalée par le riff de heavy sludge. Personne ne peut échapper à ça. L’occasion aussi de découvrir ou de redécouvrir Ici Paris et un «Désir» chanté d’une voix de suceuse, c’est excellent, plein de tonus de teenage lust moulé sous une gelée royale de viens-mon-lapin, elle chante à l’énergie du power glam de foie de canard, c’est bien percuté dans l’occiput, avec un son qui coule entre les cuisses de Jupiter. Imbattable, pur jus de sex & drugs & rock’n’roll. Ils visent l’horizon power-punk pour «Seule» et tapent ça au deux trois quatre. On vendrait son père et sa mère pour obtenir un tel son. Avec «If You Only Knew», les Night Times jouent à la racine du root, ils sont marrants avec ce petit chant impavide tartiné sur canapé de fuzz, trout mak replica de garage suckers. Bienvenue dans l’œuf de serpent. On recroise aussi Roky Erickson avec Phil Amar & the Lonesome Dogs. Là t’es baisé avec le «Bloody Hammer», ils te marchent sur la gueule, cover parfaite, bien ancrée dans l’écho du temps. Ce sont les Premonitions qui décrochent le pompon avec leur pur jus d’envoyade, «Zoot Suit». Ils passent un solo en note à note en plein tatapoum. Fuck, se dit le lecteur, ces mecs ont beaucoup de talent. Leur «Mary Lou Blues» qui va plus sur le garage-punk est même, n’ayons pas peur des mots, assez monstrueux. Ils sonnent comme les Lyres. C’est soutenu à l’orgue, mais violemment, avec une grosse teneur en uranium. Saluons aussi la belle heavy power pop de LB Goodson («She’s In The Way»), chantée à la traîne et arrosée d’harmo, et ce downhome strawberry sound de petite franquette qu’est «Desmond», petit chef-d’œuvre de trash lo-fi. Les becs fins du rock vont adorer ça.

    Signé : Cazengler, Rock Harpic WC

    Rock Hardi # 57. Fanzine libre et autonome.

     

    Sfax similé - Part One

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    Pendant dix ans, un petit label français nommé Sfax redora avec un réel panache le blason du rockab français.

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    C’est sur Sfax que parut en 2006 le premier album de Carl & The Rhythm All Stars, probablement l’un des meilleurs albums de rockab de tous les temps. Music To Live bat bien des records et fut même bien meilleur que leur troisième album pourtant paru sur Wild. Music To Live fut épluché sur KRTNT voici belle lurette.

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    L’autre grand nom de Sfax, ce sont bien sûr les Hot Chickens, avec trois tributes qu’il faut bien qualifier d’explosifs, Play Gene, tribute à Gene Vincent, Rock Therapy, tribute à Johnny Burnette

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    et Speed King, tribute à Little Richard. Trois albums imbattables, de vrais modèles du genre, des albums de fans faits pour les fans.

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    On ne peut pas rêver mieux. Ils furent eux aussi examinés en long, en large et en travers dans Hit The Road Jake - Part One, mis en ligne sur KRTNT à la suite du Béthune Rétro 2019.

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    Hichem - le boss de Sfax qu’on peut toujours voir aux Puces - n’en était pas à son coup d’essai. Il avait déjà à son catalogue une belle ribambelle de grosses équipes, à commencer par les Roadrunners de Russ Purdy, alias Russ Be Bop. Paru en 1996, Catch Us If You Can est le Sfax CD 01. Que de son, my son ! Ces Anglais attaquent bille en tête avec «Rock My Boogie», un superbe shake de deep boogie down slappé à cœur vaillant rien d’impossible. Ils sonnent comme des dieux du rockab. Russ Purdy a tout bon, il sait appeler une syllabe par son nom - She rocks my boogie now - Ils font quelques reprises comme par exemple «Strychnine» - où ils se vautrent - et «Proud Mary» qui accroche un peu mieux. Voilà en effet un bel hommage à Fog. Ah ces mecs ont du répondant dans la culasse. Ce solid romp est vraiment très bien vu. Une bonne chanson reste une bonne chanson, même quand elle est cousue de fil blanc comme neige. Ils font aussi du très bon raw to the bone avec «Somethin’ Baby» et «Buzz Me Babe». Quels jolis drives de strumming ! Ils ont tout compris, c’est wild at heart. Ces deux cuts relèvent de l’imparabilité des choses de la vie. C’est le bass boy Paul Cameron qui prend le chant sur Buzz - Well you buzz me babe - Leur «Voodoo Child No2» n’a rien à voir avec celui de Jimi Hendrix. Ils font leur propre voodoo. Puis ils grattent «The Blues Comes Around» au big clash de bottlerock monté sur un big beat rockab. Ces mecs sont experts dans l’art de manier le rootsy rockab feel, en voilà la preuve éclatante. C’est un régal que d’écouter des gens qui cumulent aussi bien les fonctions : le raw, le drive, le beat, le shuffle, le souffle et l’éclate de la patate. Real raw baby ! Chapeau bas ! Ils restent dans la belle affluence du raw pour un «Get Ready To Rock» traversé par un solo accidentaliste effarant de classe. Il faut saluer Russ Purdy, c’est un killer, ses solos sont des modèles de remote control. Les Roadrunners enfoncent les Stray Cats quand ils veulent. Encore une merveille avec «Blues Blues Blues» amené au big rumble de riff raff conquérant. Une véritable horreur. Russ Purdy est un démon renversant de posture. Il fait trembler la statue du blues. C’est énorme. Le ton est juste. On se souviendra de cet album et de sa qualité de son irréprochable. Leur cover de «Roadrunner» est aussi une merveille de real deal. Bip bip ! Comment s’appelle ce label au fait ? Sfax ? Wow !

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    Hichem n’allait pas en rester là. Un an après paraissait l’album des Runnin’ Wild, Northwind. Ça grouille de bombes là-dedans. Et ce dès «Schoolboy Blues», une samba mais avec du gut et même de l’undergut. Ces trois mecs y ramènent la hargne du heavy rockab demented. Le chanteur s’appelle Patrick Ouchene et il chante son schoolday blues off his ass, avec une mèche de Misfit sur la figure. Avec Carl, Jake Calypso, Russ Purdy et Patrick Ouchene, on peut dire que Sfax disposait alors d’une sacrée écurie de hot spots. Le morceau titre qui suit va plus sur Jacques Brel, mais ce démon gratte sa viande au vent mauvais du plat pays avec un violon tzigane en following. Imbattable ! Nouvelle surprise avec «Love’s In The Air» tapé au slap de rêve. On s’effare de tant de véracité artistique. Plus loin, il nous gratte «Wild Wild Lover» à la cocote sourde. Quand ils vont sous le boisseau, ils vont sous le boisseau. Ces mecs-là ne rigolent pas. Et puis ça explose, on ne sait pas pourquoi. C’est tellement parfait qu’il n’y a rien à redire. «Here Comes Johnny» vaut pour un vieux shuffle de rockab. Ces mecs sonnent tellement juste qu’on finit par se poser des questions : sont-ce vraiment des Belges ? Il y a chez eux une telle excellence de la prestance. Avec «Twixteen», ils sont encore en plein dedans. On entend Patrick Ouchene jouer un lead de jazz dans «Rock’n’ Ry» et il gave son «Catalina Push» de son comme une oie - Catalina push push - ça donne du Tino Rossi sous amphètes. Ils sont même capables de sonner Cajun comme le montre «There’s Nothing As Sweet As My Baby», avec les violons et les vertiges de l’atour. Attention à la section Bonus. C’est très explosif, notamment la version de «Milkcow Blues» qui est pleine de viande. Ouchene la saque bien sec. C’est l’une des meilleures covers de Milkcow jamais enregistrées, avec des poussées de fièvre plus vraies que nature. C’est joué au son pointu, mais à l’excédée. Encore plus sec : «You Got (Everything)». Bien claqué du beignet, embarqué au heavy bop. On peut bien le dire, ces mecs sont doués au-delà du raisonnable, comme le montre encore «I’ve Got To Jump On Johnny». Vas-y Johnny fais-moi mal, enfer et damnation, c’est encore un fuckin’ smoking beast ! S’ensuit un «Teenage Lover» assez bomped, ces mecs allument tous leurs cuts un par un, comme à confesse, et dans les règles de l’art. Retenez bien ce nom : Runnin’ Wild. Des gens aussi brillants, vous n’en croiserez pas tous les jours dans la rue.

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    Ouf ! Sfax nous donne un peu de répit en se vautrant avec l’album d’Ike & The Capers. I’m Not Shy To Do est un album raté. Dommage car ça partait d’une bonne intention : c’était le Sfax LP 01. Problème de production ? Le «What’s The Show» d’ouverture de bal d’A fait dresser l’oreille avec son solo de clairette et Ike impressionne avec «I’m Haddin’ Home», car il se poste à la pointe du progrès de la niaque. Mais après ça se gâte terriblement. Il ouvre son bal de B avec «She’s Gone», une belle tentative de commotion, on le sent très déterminé à jiver by the record machine, mais globalement, l’album souffre d’une dramatique carence compositale.

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    Heureusement, Russ Be-Bop et ses Roadrunners refont surface pour voler au secours de Sfax avec un deuxième album, Movers & Shakers. On retrouve l’extraordinaire qualité du son dès «Howlin’ For My Baby», raw as it goes, avec un slap incroyable de véracité, claqué sec avec du cha cha cha dans l’os de l’ass. Un vrai coup de génie. Sur cet album, toutes les parties de guitare sont exceptionnelles. Russ Purdy ne laisse rien au hasard. «Your Cheatin’ Me» sonne comme un petit cut de fête foraine, ou plutôt un cut qui ne veut pas dire son nom, même si la fièvre le parcourt tout au long de l’échine, on sent la poussée du slap derrière et ça bascule dans l’excellence du bop. Les scientifiques appellent ça le bop prévalent. On reste dans le décrochage de mâchoire avec «Castin’ My Spell», solide shake de shark. Peu de groupes savent sonner aussi bien. C’est un fabuleux shake d’à ras les pâquerettes, ils mixent le Diddley beat avec le raw to the bone, c’est dire s’ils ont bon goût. Impossible de résister à l’attaque de «Chicken Runner Blues». Heavy romp + gimmick perfide + slap des enfers, ça donne le Chicken shake dont on rêve. Ces mecs jouent leur va-tout en permanence. Ils changent de son avec «Take A Look At My World» joué aux heavy chords, ça tombe sur le pli, comme un pantalon, un son plus sixties. Retour au slap avec «Gone Blues Train». Ça pulse dans la gare, Edgard. Ils y vont franco de port. Le slap mène la danse. Avec «Killing Time», ils s’engagent dans le vieux groove de rockab bien gratté des puces. C’est sans appel. Ils passent à l’instro de frenzy avec «Hi Jack». Ils nous rockent ça out of it. Tu vois trente-six chandelles, c’est la piste aux étoiles, ils ne reculent devant aucun excès. Encore plus effarant, voilà «We Love To Boogie», amené au riff raff de slappy baby, ils rallument la flamme avec un son énorme, du raw of it all - Yes I love to boogie/ On a saturday night - C’est le son définitif, l’essence même du rockab. Ils terminent cet album qu’il faut bien qualifier de faramineux avec «Rocket Ship», une apothéose de bop it down.

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    Hichem retente le coup du vinyle avec l’I Want It Hot des Kentucky Boys. Ce Sfax LP 02 paraît en l’an 2000 avec cinq creepers alignés sur la pochette. On est là dans un son plus Ted, mais avec une belle énergie, comme le montre «Marie Marie», un joli drive digne des meilleurs jukes de banlieue. Ces jeunes coqs ont tout bon au plan du pulsatif de bopping machine. Mais après ça se gâte. Tout le monde n’est pas Jake Calypso ni Russ Purdy. Ils sauvent la mise de leur album avec un morceau titre bien embarqué au slap frénétique et on assiste en plein milieu à un sacré télescopage de solo et de gratté de slap. En B, on devra se contenter de trois bricoles, comme ce classique «Rock-a-Billy», ce «Cool Cool Baby» boppé sous le boisseau du kentucky alsacien et «Teddy Boy», bien chaloupé du bottom de beat, avec derrière ce bon son de slap clair et net. Ces mecs ont la main verte.

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    Tony Marlow est l’un des Bops de Betty And The Bops. Hot Wheels On The Trail date de 2005 et Marlow le marlou n’a pas encore les cheveux blancs. Betty slappe et chante. On sent la réalité de leur son dès «Hound Dog On My Trail». Tony Sasia bat son bord de caisse. Ils passent aux choses sérieuses avec «You Better Run». C’est plutôt wild avec un petit côté banlieue bien amené. Marlow le marlou joue du killer solo flash, il en a la carrure, il sait jouer au dératé. Betty reprend le lead au slap avec «Go Cat Go» et le marlou joue en clair derrière. Le niveau va hélas baisser pendant une petite série de cuts et ils font un retour en force avec «The Memphis Train» et sa belle descente de basse à la Bill Black. Betty chauffe comme Marcel, on peut lui faire confiance et soudain, le marlou rentre dans le lard du Train avec un solo demented. On reste dans l’énormité avec un «All I Can Do Is Cry» claqué au big riffing de marlou. C’est encore une fois slappé de frais et rempli à ras bord de big sound. Il faut voir ce marlou swinguer la cabane. Betty et ses amis ne font pas n’importe quoi, sur ce mighty label. Et paf, voilà la reprise fatale : «Please Don’t Touch». Betty rentre dans le lard du Kidd avec une niaque héroïque. Côté son et esprit, c’est absolument parfait. Ils font aussi une reprise du «Tear It Up» de Johnny Burnette. Betty la prend comme il faut, à la bonne franquette et boucle son bouclard avec «Bop Little Baby». Elle y va sans se poser de questions et le marlou sonne bien le tocsin du riff. On peut dire que ça shake sous la ceinture.

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    En 2006, Hichem publie son Sfax CD 08 : le Rockabilly Sauce des Hot Rocks. On les voit tous les trois sur la pochette avec des vestes en peau de zèbre. Désolé les gars, c’est encore un must. L’album grouille de son et de bonne humeur rockab. Le surdoué de service s’appelle Alexis Mazzoleni et quand on lit le feuillet intérieur, on tombe sur le nom de Jerry Dixie, crédité pour la photo du trio appuyé contre une grosse caisse américaine. Il faut dire que l’album démarre laborieusement avec un «Boogie Woogie All Night Long». Ça mon gars, all nite long, il faut la bite qui va avec. Ils tapent une reprise d’«All My Myself» au hiccup de saute mouton. De toute évidence, ces mecs y croient dur comme fer. Quand on écoute «Somebody’s Fool», on réalise qu’ils sont dans leur truc et qu’il ne faut pas les embêter. Ils ont la bénédiction du Pape Hichem. Ils font un peu de bop avec «Bop Bop Baby Bop». Au moins, ils ne risquent pas de se faire une entorse à la cervelle. Et soudain, les Hot Rocks prennent tout leur sens avec «Get Out Of This House», un vieux drive de rockab bien affûté. Et ça continue avec «Mama’s Little Baby». Quelle cavalcade et quel son parfait ! Alexis Mazzolini chante son «Rockin’ Around The Night» à la pointe de sa Cadillac. Ils distillent une science du son qui en impose. Vieux shoot apache avec «Geronimo’s Rock». Zy va baby boy ! C’est taillé dans la masse du rockab. «King Without A Crown» est plus festif, mais sacrément joué. On croirait entendre Gene Vincent un soir de fête. S’ensuit un «Baby Won’t You Come Out Tonight» bien foutu dans le bubble de sex, c’est du rock de hot slip, on a trop entendu ces burst-out de flaming desire, à l’image d’une bite qui n’en peut plus d’attendre. Ils retrouvent leur calme avec «Boogie Woogie Country Girl». On croit entendre une autre équipe. C’est du big dash de real sound tapé à la sécurité du riff fatal. Superbe ! Ils amènent leur «Rockabilly Fever» au bon niveau, ils rock-rockent ça net et sans bavure, ils connaissent toutes les ficelles de caleçon, c’est une vraie merveille de rock-rock et de fever. Puis avec «I Ain’t Gonna Take It», Alexis le grand rase les mottes au chant. C’est un cut de génie bien fouetté du slap au cul. Ce mec est un devil on the run, ça pulse comme chez Charlie Feathers, avec exactement le même gusto. Genius take ! Ils terminent leur bel album avec un clin d’œil à Billy Boy et une reprise de «Flying Saucers Rock’n’Roll». Le hot shot n’a décidément aucun secret pour ces vaillants Hot Rocks.

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    On retrouve des Bretons sur le Sfax CD 09 : The Dalann Fly-Cats avec l’excellent A Different Saturday Night Thrill. Ils mettent le paquet dès «B Ball Trouble», du pur jus de heavy bop de slap. Ils sont dedans jusqu’aux oreilles. C’est une arlésienne de beat des reins. Au chant Michel Pronost est héroïque. Ils reprennent plus loin le «Mean Little Mama» de Roy Orbison en mode rock-a-lama et un joli solo vient illuminer l’écho du temps. Ces mecs y croient eux aussi dur comme fer, au moins autant que les Hot Rocks. Leur version de «Mean Little Mama» est digne des énormités de Deep South. Ils jouent «Blue Sunday» au meilleur groove de good time Fly Cats. Ces mecs ont du son et une classe terrible, avec en plus des solos qui courent bien sur le haricot. Et paf, on prend en pleine poire l’«Oh Baby Don’t» slappé jusqu’à l’os. Ils sont tout compris, ils jouent avec le rrrr de la panthère et un big bad slap digne de celui de Lew Williams. Ils font une cover superbe du «Jungle Rock» de Hank Mizell. Ils se positionnent avec ça dans l’excellence du mythe. Il n’existe pas de cover plus démente que celle-ci. Ils tapent aussi dans le «Down the Line» de Buddy Holly et Bob Montgomery. Michel Pronost fait son cirque à la guitare. On se régale aussi de la qualité du son dans «Now That You’re Gone», un heavy rumble de Sfax. Tous les heavy grooves de slap sont imparables sur cet album. Ils terminent en bona fide de bop avec un «A Lifetime Without You» bien slappé derrière les oreilles, juste comme il faut, avec toute la tension et la pulsion, et là, ils deviennent invincibles, c’est le bop qui fait l’homme, les Fly Cats l’ont bien compris, ils bopperont jusqu’à l’aube et on vous le garantit, on ne risque pas de s’endormir.

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    On pourrait terminer ce petit tour d’horizon Sfaxy avec trois EPs, à commencer par le Sfax EP 001 : le groupe s’appelle King Size et l’EP Hot Rhythm & Rockabilly. Attention aux yeux, c’est un heavy shoot de rockab toulousain. Comme toujours sur Sfax, le son est impeccable. Ces mecs ont tout compris au film, il faut les entendre chanter «Little Green Man» sous le boisseau. Ils disposent du meilleur pulsatif rockab qui se puisse imaginer ici bas. Ils jouent aussi «Strange Little Linda» dans le deep du bop, ils le travaillent au corps et en extraient la substantifique moelle. Il terminent ce fantastique EP avec «Dark Eye», cut de fête foraine pulsé à la pompe de jazz manouche.

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    Dans un style complètement différent, voici les Tennessee Rumblers, avec Down In Texas, le Sfax EP 004. Ces cowboys viennent du Havre et qui retrouve-t-on à la guitare ? Didier, l’âme du Blue Tears Trio. Sur cet EP, les Rumblers sonnent très country western, c’est gratté à coups d’acou et Dom le cowboy chante goulûment. Ils virent même cajun avec «Fireball Mail» quand un violon entre dans la danse. Très curieux. On pourrait qualifier ça d’Americana havraise.

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    Et puis voilà Betty And The Bops again avec Be-Bop Bop, le Sfax EP 007. On y retrouve bien évidemment notre Marlou préféré qui passe un ravissant solo kill kill dans un «Be-Bop Bop» bien brossé dans le sens du bop. On tombe de l’autre côté sur «Crazy Little Lady», un joli rumble de big heavy rockab. Betty hiccuppe comme une reine de Saba du Tennessee et c’est pas peu dire. Oh et puis tiens, ça n’a rien à voir, ou plutôt si. L’autre jour, Hichem sort ça d’une boîte de 45 tours : The Corals. Pochette économique avec photo en noir et blanc. Quatre mecs habillés en blanc avec leurs guitares et une caisse claire.

    — Tu ne le reconnais pas ?

    — Beuuuhhh non...

    — Regarde-le bien, celui-là, derrière, avec la basse...

    — Beuuuhhhh... Dick Rivers ?

    — Ha ha ha, non pas du tout. C’est Hervé !

    Eh oui, le premier single d’Hervé Calypso, deux instros joués au tatapoum de derrière les fagots d’Annequin, mon tio quinquin. Le jeune Jake était alors dans autre chose, dans l’instro de fête foraine, dans l’instro de barbe à Papa rythmé par les booms des camors, quand les ados draguaient les adottes à coups de chocs frontaux et de gloussements de rire hystériques. Tout fan de Jake Calypso se doit d’écouter ça. Le single est loin d’être anecdotique. Merci à Hichem pour les Corals (qui ne sont pas sur son label) et pour tout cet impressionnant parcours de label boss. On y reviendra.

    Signé : Cazengler, Sfart

    Hot Chickens. Play Gene. Sfax Records

    The Roadrunners. Catch Us If You Can. Sfax CD 01. Sfax Records 1996

    Runnin’ Wild. Northwind. Sfax CD 02. Sfax Records 1997

    Ike & The Capers. I’m Not Shy To Do. Sfax LP 01. Sfax Records 1997

    Russ Be-Bop & The Roadrunners. Movers & Shakers. Sfax CD 03

    The Kentucky Boys. I Want It Hot. Sfax LP 02. Sfax Records 2000

    Betty And The Bops. Hot Wheels On The Trail. Sfax CD 06. Sfax Records 2005

    Carl & The Rhythm All Stars. Music To Live. Sfax CD 07. Sfax Records 2006

    The Hot Rocks. Rockabilly Sauce. Sfax CD 08. Sfax Records 2006

    The Dalann Fly-Cats. A Different Saturday Night Thrill. Sfax CD 09. Sfax Records 2006

    Hot Chickens. Speed King. Sfax CD 011. Sfax Records 2007

    Hot Chickens. Rock Therapy (Tribute To Johnny Burnette). Sfax Records 2008

    King Size. Hot Rhythm & Rockabilly. Sfax EP 001. Sfax Records

    Tennessee Rumblers. Down In Texas. Sfax EP 004. Sfax Records

    Betty And The Bops. Be-Bop Bop. Sfax EP 007. Sfax Records

    ADDITIF : THE CORALS : Crazy Guitars : Mac Records. Mac 121.

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    All the Young Jessie dudes

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    Même Young Jessie qu’on croyait éternel a fini par casser sa pipe en bois. On pourrait gloser à l’infini sur la nature cruelle du destin. Mais ce n’est pas non plus une raison pour envier les vampires : il paraît évident que la jeunesse éternelle nous ferait tous crever d’ennui.

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    C’est grâce au big daddy catalog de Tim Warren qu’on fit la connaissance de Young Jessie dans les années 90. Le Cryptman en vantait tant et si bien les charmes qu’on finit par céder au chant des sirènes et par le lui commander, de la même manière qu’on lui commandait des trucs obscurs comme Frankie Lee Sims ou Jerry Boogie McCain et on ne s’en mordait jamais les doigts. Les choix du catalogue Crypt étaient d’une infaillibilité sans nom, comme dirait Lovecraft. Tim & Dirk faisaient ce travail de repérage que ne savent pas faire les canards kiosqués.

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    L’album de Young Jessie qu’ils proposaient s’appelait I’m Gone - The Legendary Modern Recordings, paru bien évidemment sur Ace. On avait donc en prime quelques infos de premier choix, sous la forme d’un livret signé Ray Topping. Ah, ça change la vie. Le vrai confort moderne, c’est d’écouter un disque en sachant ce qu’on écoute. Il est par exemple essentiel de savoir que Young Jessie tournait dans le Deep South avec Guitar Slim qui était alors le prince des grandes exubérances, puisqu’il sortait du club où il se produisait pour aller gratter sa Telecaster dans la rue, numéro que reprendront plus tard les Fleshtones. Young Jessie racontait aussi à Ray Topping que Guitar Slim ne voulait être payé qu’en billets de 1 dollar qu’il stockait dans les poches de sa veste rouge. Topping nous rappelle aussi que Young Jessie, qui aimait bien qu’on l’appelle Obie, était né dans les années trente au Texas, du côté de Dallas et que sa mère jouait du piano dans les clubs locaux. Pendant la guerre, la famille s’installe à Los Angeles et Young Jessie rencontre Johnny Guitar Watson qui va rester l’un de ses bons amis, puis Richard Berry, avec lequel il monte un groupe vocal, the Debonaires. Il n’a que 13 ans quand il flashe sur Roy Brown. C’est là qu’il prend la décision de devenir chanteur. Ils font un premier test avec un disquaire nommé Dolphin’s Of Hollywood, le résultat ne leur plaît pas, alors ils prennent leur bagnole et cherchent un autre label. À force de vadrouiller, ils finissent par tomber sur l’enseigne Modern/RPM Records, oui, le label de Jules et Joe Bihari. Les Bihari qui ont du métier rebaptisent le groupe The Flairs et sortent un premier single, «I Had A Love», qui n’est même pas sur la compile Ace.

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    Par contre le deuxième single, «Rabbit On A Log» s’y trouve - Look at that rabbit ! - Pour un cut datant de 1953, c’est excellent, plein de vie. Joe Bihari rebaptise le groupe The Hunters. C’est Richard Berry qui chante lead et Young Jessie fait les renvois. Dans le studio se trouvent Leiber & Stoller qui sont en stage d’apprentissage chez Modern. Ils suggèrent de rajouter des coups de pistolets sur la B-side du single, «All I Want To Do Is Rock», qui n’est pas non plus sur la compile Ace.

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    La même année, Richard Berry et Young Jessie décident d’entamer des carrières solo. Young Jessie démarre la sienne avec «I Smell A Rat» composé par Leiber & Stoller pour Big Mama Thornton. C’est avec ce vieux Smell que Jessie tente de se faire passer pour Little Richard. Il a du raunch à revendre et fait un beau numéro de wild shouting. Mais son seul grand hit s’appelle «Mary Lou» et c’est lui qui ouvre ce bal d’Ace. Jessie chante au rentre-dedans. C’est fou comme il s’implique, il n’a pas vraiment de voix mais il regorge de Cadillacs et de diamond rings. C’est du jump d’époque, chauffé au sax, mais hélas sans la magie de la Nouvelle Orleans. On a là l’archétype du black rock’n’roll de collectionneur. «Mary Lou» fit des ravages sur la west coast et au Texas. Ronnie Hawkins en fit même une cover sur Roulette.

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    Puis comme tous les autres, Jessie part en tournée avec les Platters et les Penguins. Pouf, les voilà à l’Apollo de Harlem. Joe Bihari profite de ce raid à Harlem pour organiser une session d’enregistrement avec la crème de la crème locale : Jessie enregistre «Pretty Soon», «Oochie Coochie» et «Don’t Happen No More» accompagné par Mickey Baker. C’est du pur jus de black rock’n’roll, avec un Mickey Baker on fire, mais ça reste du sous Little Richard. Quand les Bihari se cassent la gueule, Jessie s’en va bosser avec Leiber & Stoller et enregistre «Shuffle In The Gravel» sur Atco. Un peu plus tard, Bumps Blackwel le récupère et le fait signer sur Mercury, mais, nous dit Topping, le gros des enregistrements a disparu.

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    Il faut bien dire qu’un cut comme «Lonesome Desert» n’avait absolument aucune chance. Pourquoi ? Parce que mal chanté. Young Jessie se montre assez inégal, il atteint des sommets et aussi des bas-fonds. Une compile de Young Jessie, c’est un peu les montagnes russes. Il chante son «Nothing Seems Right» du menton, comme un vieux routier - Baby let me hear from you - Quand il tape du blues ou de gospel, il chante à la perfection. Sa dominante reste le jump, l’époque voulait ça.

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    Il existe un autre album de Young Jessie qu’on peut écouter les yeux fermés : le fameux Shuffle In The Gravel paru sur Mr R&B Records. Le gros intérêt est que Bill Millar noircit le dos de pochette de sa prose érudite. Il parle d’un primal blend of R&B and Rock’n’roll et quand il a dit ça, il a tout dit. Il situe admirablement les racines de Jessie dans le country blues de Blind Lemon Jefferson, le gospel et le slick jump’n’jive. Millar indique aussi que Jessie tourna dans le Deep South à trois reprises, et pas seulement avec Guitar Slim. Il fit partie de packages comprenant B.B. King, Bobby Bland et Little Willie John, pardonnez du peu. Millar ajoute que Ronnie Hawkins ne fut pas le seul à reprendre «Mary Lou» : Steve Miller, Zappa, Bob Seger, Sonny Burgess et Buddy Knox tapèrent aussi dedans. D’ailleurs, Jessie profite de l’occasion pour indiquer qu’il n’a jamais touché un seul kopeck pour «Mary Lou» et quand il posa la question à Ronnie Hawkins, celui-ci lui répondit : «Moi non plus».

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    En fait, Bill Millar et Ray Topping se connaissent très bien, puisqu’ils interviewaient ensemble Young Jessie quand il était de passage à Londres dans les années 80 pour ce qu’ils appellent tous les deux une charismatic perfomance à l’Electric Ballroom de Camden Town. Shuffle In The Gravel présente un gros intérêt : cette compile fait suite aux Legendary Modern Recordings. Le bal d’A s’ouvre avec les sessions produites par Leiber & Stoller en 1957. Le morceau titre sonne comme un fabuleux shoot de petit black rock’n’roll épicé de doo-wop : solide et ancien, digne de confiance et jumpy en diable. Jessie raconte qu’à une époque, on versait du sable sur la piste de danse et les bruits des pas des danseurs qui avançaient et reculaient donnaient le shuffle in the gravel. Quand Jessie chante «The Wrong Door», on sent chez lui une aisance indéniable, un truc de dude on the run, et même un certain parfum d’excellence. Il ouvre son bal de B avec «Big Chief», pur jus de comedy act à l’indienne, dans l’esprit des Coasters. Ça sent bon les gros moyens : les Rivingtons font les chœurs, Quincy Jones les arrangements et Bumps Blackwell produit. On monte encore d’un cran avec «Too Fine For Cryin’» : cette fois ce sont les Blossoms de Darlene Love qui wap-doo-wappent et Jack Nitzsche signe les arrangements. Que peut-on espérer de mieux ? Et ça continue avec «Bebop Country Boy» dans une fantastique ambiance de jumpin’ jive, ah-ah-ah fait Jessie, c’est arrangé à la hollywoodienne par ce démon de Quincy Jones. Nous voilà dans la magie des temps anciens. Le fait que ce cut ne soit pas devenu un hit mondial relève de l’inexplicabilité des choses. Encore pire que le mystère de Toutânkhamon. Jessie revient à son cher blues avec «Make Me Feel A Little Good». Ça date de 1962 et un certain Junior Rogers gratte sa gratte. Fabuleux car inspiré. Blues orchestré mais interprété à l’infernale conséquente, aw something’s wrong. La B se termine avec un «Young Jessie Bossa Nova» live. Vraiment bon, c’est pas du réchauffé, on a là du black artist en dur avec des folles qui crient derrière lui, Jessie chauffe sa salle à blanc, ça saxe dans les brancards, il y va, le vieux Young, il c’mon ses clous, il fait son hot shit à deux pattes. Goddamnit !

    Signé : Cazengler, Young Vessie

    Young Jessie. Disparu le 27 avril 2020

    Young Jessie. I’m Gone. The Legendary Modern Recordings. Ace Records 1995

    Young Jessie. Shuffle In The Gravel. Mr R&B Records 1986

    MONTREUIL

    COMEDIA / 04 – 07 - 2020

    TRUE DUKES / RED TRUCK

    art rupe,rock hardi,sfax records,young jessie,the true dukes,red truck,nasty nest,vagrants,blues again !

    Retour à la Comedia après trois mois d'absence. Enfin un vrai concert, du live de chez live avec un public friand, en osmose parfaite avec le lieu, qui s'est déplacé en masse. Rachid aux mille bras sourit derrière le comptoir, les amateurs jettent leur obole, rétribution des musiciens, dans le seau dévolu à cet usage léthéen... dans la diffuse lumière admirez les fresques poulpitiennes de maître Martin Peronard sur les murs, dans deux mille ans les archéologues et les universitaires ne manqueront pas de les comparer aux fresques de la Villa des Mystères de Pompéi, ils essaieront d'en décrypter le sens magique et d'en déduire l'étrange et incompréhensible psychologie de leurs ancêtres qui les poussait à se réunir dans ces lieux sombres afin de s'adonner à d'étranges pratiques dont le sens et la nature leur échappera. Il semblerait édicteront-ils doctement qu'ils offraient de mystérieuses libations à deux Dieux primitifs et dioscuriens aux attributions incertaines mais qui devaient se nommer Punk et Rock.

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    En attendant ces temps lointains où nous ne serons plus que des ombres incertaines dans les ordinateurs télécommandés et pré-programmés que seront devenus les cerveaux de nos descendants définitivement asservis adonnons-nous sans retenue à ces pratiques révoltantes.

    THE TRUE DUKES

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    En langue shakespearienne le nom ne manque pas d'allure. Pour les malheureux qui ne possèdent que d'imparfaites notions d'anglais et qui auraient dans leur ignorance stupidement compris que nos cinq chevaliers se seraient décernés le titre de Véritables Ducs, ils se dépêchent de nous faire part de la seule traduction autorisée, the true dukes signifie les trouducs, et ils se hâtent d'ajouter pour les esprits nantis d'une lenteur rédhibitoire de la comprenette : les trous du cul en toutes lettres. Un peu provocatrice cette boule puante suscitée par les vents mauvais de la dérision étymologique qui sent si fort, non pas le roquefort, mais l'attitude punk.

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    Punk un jour, punk toujours. Z'ont de l'allure avec leur quatre guitare qui barrent d'un trait noir le batteur derrière elles. Ne restera pas longtemps invisible et point du tout inaudible. Une frappe dure sans fioriture, qui aplatit d'un seul coup le tube de la mayonnaise punk. Le bouchon gicle avec. Pas jaune fluo la mayo, couleur noir-rentre-dedans il n'y a plus d'espoir. Les trouducs ont la crotte charbonneuse, et chardonneuse, car si vous y goûtez – et vous n'y manquez pas, inutile de prendre cet air dégoûté - elle pique à la langue et vous démantibule le palais buccal mais aussi ducal car ils professent une idéologie peu favorable aux puissances autoritaires, sont du côté des Révoltés du bloc 9, et vous enferment dans Le mitard pour que vous touchiez un peu aux sombres réalités de la vie. Pas mal de reprises entre Trust et OTH, se permettent même quelques titres qui leur sont propres, ou plutôt sales comme notre quotidien. Il y a surtout ce son implacable, ce mur de parpaings soniques celui dont on fait les zonzons carcérales et morales, qui vous agresse, vous encercle, vous entoure, vous prend à la gorge, à la geôle, les trouducs vous pètent le son du canon à la figure.

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    Pour vous réveiller. Basse, rythmique, lead, ils ont le moyen de vous faire prendre conscience, d'autant plus que el cantaor aime ceindre sa zitare gratifiée d'un horrible sourire aux crocs menaçants, il la délaisse parfois pour un harmo dont il tire des sonorités aussi tranchantes qu'un larsen, ou alors où vous le fait bruisser à la manière d'un tigre blanc du Bengale qui ronronne à la pensée que vous allez lui servir de petit déjeuner. Comme tout chanteur qui se respecte il chante, sans trémolo, sans chichi, une voix bassement timbrée, un peu monocorde pour vous pendre, rase bitume et rase brisure, à l'effet dévastateur. Genre rouleau compresseur imperturbable et sans état d'âme qui vous roule exprès sur les pieds pour vous obliger à ressentir que le malheur existe et que vous êtes un Citoyen du monde.

    Donc deux guitares. Pour assurer le roulement de fond. Filochent rapide, à votre droite sous son bonnet Rico vous sculpte quelques acanthes sur le chapiteau des colonnes doriques, genre branches de cactus carnivore aux épines acérées pour transpercer les serpents du désert, elles ont la particularité de s'insinuer dans vos oreilles sous forme d'acouphéniques délices dont vous vous surprenez à guetter les suaves ruades.

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    Il y en a deux - guitare et basse – qui ne doivent pas travailler dans la pub. Des discrets. Des bosseurs. Des taiseux. N'ouvrent pas le lèvres, n'aboient pas haut et fort toutes les deux minutes, une attitude rare chez les punks, leur revendication et leur colère ( rentrée ) envers le système ce sont leurs doigts pattes d'épeires appliquées qui l'expriment. Ne chôment pas, arrachent le chaume des notes, une par une, brin par brin, avec une régularité exemplaire. Jamais fatigués, toujours satisfaits. Travailleurs de force et de précision. Produisent ce son continu de bourdon à la base de multiples musiques folkloriques, pendant ce temps-là les trois autres pourraient faire des claquettes ou parti voir leurs vieilles grand-mères, eux ils assurent la continuité du groupe sans débander.

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    Certains titres n'auraient même pas besoin de paroles, Corruption, Rien à foutre, Rage, ( ces deux derniers déclenchèrent une vague frénétique d'acquiescements relativement inquiétants quant à confiance accordée par notre saine jeunesse au nouveau gouvernement ), The True Dukes les assènent à la volée et les érigent comme des barricades à venir. Une musique puissante, épaisse comme les remparts de Carcassonne, déployée tel l'étendard noir des orages désirés.

    ( Photos : Isabelle Serra )

    RED TRUCK

    De noir l'on passe au rouge. Des couleurs quelque part complémentaires. Le Dominique ne bouge même pas de son trône, l'est le batteur des deux groupes. Deux combos, non identiques. Déjà ce ne sont pas aficionados de philologie, ne se vantent pas d'avoir le Truc Raide. Ce serait mal venu. An moins pour l'élément féminin. Cela confirmait mes intuitions personnelles. Lorsque j'ai lu Red Truck, j'ai intuité un groupe de la mouvance rockabilly – souvent ils ont une chanteuse – avec peut-être une pointe de country bas-du-front à la Dave Dudley, mais non j'avais tout faux.

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    Donc je manque à tous mes devoirs de gentleman, honte à moi de ne pas sacrifier aux vieux usages sacrés de la galanterie française, j'aurais dû vous la présenter dès le premier paragraphe, mea culpa, mea culpissima, mais je n'y suis pour rien, c'est de la faute des trois autres, Michel qui durant l'inter-set s'amusait à des roulements échevelés sur ses sets, Vincent qui vous tortillait deux ou trois riffs prometteurs, et Jean-Claude avec sa basse Louis XVI privée de tête. Oui ces trois damoiseaux sont les seuls coupables.

    On ne va pas se la jouer hypocrite à la contrition Me Too toute la soirée. Elle a y mis un peu du sien, je ne voudrais pas critiquer, mais elle restait là immobile devant le micro aussi imperturbable qu'un horse-guard devant Buckingham Palace, dont le devoir sacré est de garder la reine. L'on ne le savait pas encore, mais la Reine c'était elle. Faut dire qu'elle ne nous aidait pas à le deviner. Avec ses cheveux blonds coupés courts, son agréable rondeur, et son look de dactylo, elle trompait bien son monde.

    Highway Tune pour commencer. Le tube des Greta Van Fleet si je ne m'abuse dans la cambuse. Le binz a surpris son monde. Ce serait-y que mon sonotone me joue un tour ? Est-ce possible ? Qu'ouïs-je dans mes écoutilles ? Serais-je victime d'une de ces hallucinations auditives dont on prétend qu'elle arrivent quelques heures avant notre mort ? Ces questions chacun se les est posées en son fort intérieur, mais dès que Vincent a lancé les premières trilles de Fortunate song, ce fut la ruée vers l'or, du fond de la salle jusqu'à la scène. Jamais assisté un tel déplacement de population à la Comedia, et sans me vanter j'affirme que j'en ai vu des vertes et des pas mûres à la Comedia, c'est que notre dactylo Isa fait partie de ces Dactylos-Rock que dès 1961 chantaient Les Chaussettes Noires '' Elles sont les plus parfaites, Elles chantent en tapant à tue-tête''. L'avait raison le père Eddy, il existe des voix qui tuent.

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    Quelle splendeur. L'a enchaîné plus de vingt-cinq titres, l'aurait continué... vous connaissez la chanson des horaires municipalistes... que des reprises mais l'on s'en moque, vingt-cinq pépites, totalement magnifiées par sa voix. Que du lourd, l'a enchaîné sur Brown Sugar, Hard to Handle, Move over, Foxy lady, vous laisse imaginer la suite du bataclan, ce n'est pas possible, on a dû lui greffer des cordes vocales en tungstène préalablement modifiées selon les paramètres des grandes chanteuses soul américaines, pas une fêlure, pas une baisse de tension, un souffle prodigieux, une maîtrise parfaite, elle a subjugué l'assistance.

    Faut être juste. Derrière elle, ça remuait sec. Dominique méconnaissable autant il bétonnait avec les Trouducs, l'est sûr qu'il vaut mieux rendre certains orifices particulièrement étanches, là il a détonné. S'est transformé. Changement de style, break sur break, un propulseur d'énergie, l'est rentré en éruption, une pluie de roches en fusion. L'a envoyé valser la valse aux mille temps, aux mille tambourinades, l'a balancé la drache rimbaldienne sans faillir.

    Vincent a extirpé des ah! de satisfaction aux gosiers extasiés du public, Isa monopolise l'attention certes, mais il a eu de ces licks éberluants qui vous embrasent le périnée. Un artiste, corde raide, courant les yeux bandés sur un abîme de trente mètres, et cette habileté à se raccrocher au fil le plus fin sans utiliser les grosses ficelles facilitatrices, qui cisaillent les nœuds au lieu de les résoudre. L'est méchamment aidé par Jean-Claude, un jeu plus subtil, plus réfléchi, plus intellect, mais tout aussi efficace. Poursuit le lièvre de la lead, tient le galop à la même hauteur, mais en même temps il se ménage une deuxième sortie au terrier collectif, car il aime brouter son propre carré de luzerne à sa guise, car chez soi l'herbe est quelques fois plus verte et il vous moissonne du fourrage au serpolet d'une rare qualité.

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    Un Really got me comme vous ne l'avez jamais possédé, suivi d'une monstruosité qui fut peut-être le point culminant du concert, le Heartbreaker de Pat Benatar qui doit être une sacrée référence pour notre diva. La fin du concert je ne devrais pas en parler, cette reprise en chœur de Born To Be Wild et cette dilection cataractique de la foule qui hulule sur Sympathy for the devil, c'est en ces instants d'amour suprême que l'on regrette qu'il n'y ait pas eu un Tacite ou un Virgile pour fixer en une prose d'airain ou en une strophe de bronze la beauté de ces instants inoubliables.

    Jeunes gens, si vous tapez du stop et qu'un camion rouge s'arrête devant vous, c'est la portière du paradis que vous ouvrez.

    ( Photos : Laure Cozanet )

    Damie Chad.

     

    NASTY NEST

    ( M'COCO ENTERTAINMENT )

    ( COMPIL COMEDIA )

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    D'abord l'objet. Pochette carton fort et mat. Dessinée par Martin Peronard, un fou absolu incapable de voir une surface plane sans la recouvrir d'immondes sarabandes proto-cosmico-terrestres. La façade de la Comedia est devenue un lieu de passage obligatoire pour les cars de certaines agences touristiques qui tiennent à procurer des émotions fortes à leurs clients. Même que certains se risquent à pénétrer à leurs périls dans le local sulfureux.

    Tous les nids ne sont pas douillets, Nasty Nest nous le rappelle : la nuit est hantée de rapaces nocturnes qui veillent à l'éclosion des œufs maudits d'où sortent ces animaux étranges et criards qui grouillent autant dans les poèmes de Jim Morrison, enfonceur de portes ouvertes sur des mondes obscurs, que dans les zones interlopes de l'espèce humaine sinistrée, qui peut-être ne devra sa survie qu'à ces êtres mutants issus de cauchemars les plus noirs et des rêves les plus insensés.

    Déchirez le film plastique, cela ressemble à un livret, pratiquement les dimensions d'un vingt-cinq centimètres, mais non c'est une affiche qui occupera tout un pan de mur de votre chambre, une présentation des treize groupes, avec le texte du morceau de la compilation. Treize groupes, quatorze morceaux. Sur vinyle, 180 grammes au doigt mouillé, et pour ceux qui n'ont plus de platine à aiguille sillonnante, la version CD est offerte. En prime un badge Arriba la section comedista, idéal pour vous faire remarquer, arrêter et torturer par la police par les temps mauvais et approximatifs qui se profilent à l'horizon.

    Nasty Nest est un projet collectif. Vous n'avez qu'à lire les listes des remerciements pour vous en rendre compte. Notamment celle des groupes qui ont joué à la Comedia, de Montreuil, de la région parisienne, de France, d'Europe, de Russie, d'Amérique, peut-être même des mondes sur-lunaires parce que certains étaient vraiment bizarres... les kr'tnt-readers pourront se vanter d'en connaître quelques uns parmi les deux cents ( chiffre minimal ) répertoriés. Qui a dit que le rock était mort ?

    Pour les naïfs à l'esprit ouvert, avant qu'ils ne se précipitent pour se procurer cet opus maximus, rappelons que toute chose possède son défaut, et celui-ci est un peu marqué, non ce ne sont pas des traces malencontreuses de doigts sales, mais comment dire, les groupes de la Comedia, ils sont variés certes et de qualité, mais ils se réclament tous d'une certaine radicalité musicale, plutôt rock, souvent punk, sont des adeptes du Do It Yourself, ne sont pas trop amis avec le système commercial, beaucoup le honnissent et y pensent mal, les autres s'en détournent, sont en marge, underground, underwood, underdog, undertoutcequevousvoulez...

    Comment le choix s'est-il opéré, d'abord ceux qui ont accepté la proposition, elle a été adressée à quelques formations qui ont joué cette dernière année à la Comedia. Le confinement a quelque peu retardé la réalisation de cette toxique galette, mais la voici, vous pouvez la grignoter à votre guise !

    Toutefois pour mieux entendre, retirez le masque de vos oreilles. De votre cerveau aussi.

    FACE A : est-ce l'A primal d'Anarchie ? Nous ne répondrons à cette question qu'en présence de notre avo-cat : THE DEAD RITONS : Pour la gloire : surprise, vous vous attendiez à une diarrhée vomiïque électrique et vlan l'on vous envoie un accordéon en pleine figure, pas celui de la fête à Neuneu, celui du bal des apaches au surin chatouilleur, tout de même ces punks ne respectent rien, même pas les règles du punk homologué selon les critères des services de renseignement. En plus vous comprenez ce qu'ils racontent, oui les textes sont en français, comme dans les disques Formidable R 'N' B avec une face rapide et une face lente, ben là tout un côté est en langue française et les sept titres de la face B en yoglourt britannique. Vous n'aurez même pas l'excuse de prétendre que vous n'avez pas compris. Ce titre est une reprise de Camera Silens. Un des tout premier groupes punk français. Si vous désirez en savoir plus, vient de paraître leur autobio signée par Patrick Scarzello au Castor Astral, mais peut-être  avez-vous eu vent de Gilles Bertin bassiste et chanteur, économiste distingué qui avait décidé de faire rendre aux banques l'argent qu'elles nous volent, l'affaire a mal tourné, vingt-huit ans d'exil relaté dans Trente ans de cavale, ma vie de punk. Hymne aux branleurs qui feront exploser ce vieux monde, la gloire de tous, entendez ce mot en tant que geste de révolte et zeste beauté, surtout pas une rengaine en l'honneur d'un homme providentiel ! PRINCE ALBERT : Désinvolte : ( voir in kr'tnt : 424, 432 ), Un peu plus électrique, le portrait de l'individu normal, celui qui ne croit plus en l'évangile du travail et aux exigences d'une vie triste et monotone, l'est sur les routes de bar en bar, de plaisir en plaisir, se laisse vivre par la vie toute simple. Une espèce de pseudo-country dylanesque à la sauce frenchie. MONSIEUR SAMOU : 49.3 : vous avez eu l'art de vivre à la cool, à la coule toutes les mauvaises habitudes, voici les soubassements idéologiques de telles existences, musique sectionnante et appuyée, ne plus croire au masque de la démocratie, soyons autonome, soyons anarchiste, soyons libertaire, un morceau qui n'enfouit pas son mouchoir dans sa poche, qui brandit l'étamine noire, qui refuse d'être dupe des belles idées théoriques qui ne sont que des camisoles de force. CAUSA NOSTRA : Section M : ( voir in kr'tnt : 421 ) nos cinq lascars en rajoutent une couche, à fond les ballons, l'hymne de guerre des marmoulins qui ne se laissent pas faire, qui se serrent les coudes, qui vivent en marge de la société policée, faut entrer dans le lard des difficultés et trancher net, Stirner parlerait des bienfaits de l'association, sont au plus près des situations, quand on vous attaque faut savoir se défendre. Et gagner. COMMECONTENT : Normandie : petite leçon d'histoire, le débarquement de Normandie, vous connaissez, passons rapidement sur les dommages collatéraux, nos ricains ont réussi à renverser les nazis et à libérer l'Europe. Tout est bien, la population a juste changé de maître, les profits sont rois, tout le monde s'en fout tant que les mac-do sont ouverts, tout va bien. Voix colérique et musique qui fonce comme une panzer-division. BRANLEBAS2COMBAT : Retour d'enfer : ne resterait-il donc plus d'idéaux en notre société ? Si un, l'amour de la bière, les punks trépassés et assoiffés se la jouent zombies de la mort, apocalyptique retour musical, une véritable chanson houblonnée de pirates. LES CRITTERS : Rien à foutre : ( voir in kr'tnt : 420, 426, 433 ) : dégringolades de guitares et de batteries drôlement bien foutues, il est des moments où il vaut mieux ne pas discuter, incursion dans le solipsisme du nihilisme. FACE B : est-ce le Béta de la Bêtise humaine ? Nous ne répondrons à cette question qu'en présence de notre psychanalyste : GLORIY JIZZY : Tinder march : ( voir in kr'tnt : 409 ) : les paroles sont en anglais, mais elles parlent d'amour, ne vous laissez pas prendre à la fluidité de cette belle et violente musique qui risque de vous emporter plus loin que vos rêves dans le néant des relations humaines. Rien ne dure, tout se fissure, tout se claquemure en la masure des égoïsmes, l'être humain est nocif même dans ses intimités externalisées. WEIDR BRAINZ : Kicked out : ( voir in kr'tnt : 433 ) : pêche rock, Weird Brainz dégomme, vous conte sur un rythme d'enfer la solitude de l'être humain, qui attend, qui erre, qui ne sait pas, qui ne sait plus, c'est peut-être cela le rock'n'roll, s'enfoncer jusqu'au bout de soi-même. Ne jamais oublier les racines bluesy. RAW DOG : Julia : ( voir in kr'tnt : 402 ) : le texte qui fait mal, au cul et à l'âme, il est des moments à force de se vendre aux autres l'on ne sait si l'on est homme ou femme, musique super bien balancée, voix à l'arme blanche. Raw Dog nous avait impressionné sur scène, sur disque c'est la dégelée qui déglingue, une montée irréversible vers la perte de soi-même .THE REVEREND POWELL ORCHESTRA : At first sight : tiens une belle histoire d'amour, incroyable mais vrai, cela existerait-il donc, en tout cas les RPO, nous content la chose à une vitesse folle, à croire qu'elle est passée comme un rêve. Vu l'énervement général, z'en sont ressortis speedés pour la vie. PEACEFUL RIOT : Political apathy : un titre en colère qui décharge sa hargne et sa haine sur les mollusques qui nous servent de contemporains. Z'ont raison, il faut de temps en temps frapper fort dans les ventres-mous, cela ne fait peut-être pas progresser le schmillblick mais cela vous réconforte et les Peacefull Riot savent manier la volée de bois vert. LILIX & DIDI : Dumb : ( voir in kr'tnt : 424 ) : c'est fou ce qu'elles ont grandi en une année, c'est qu'aux âmes bien rock, l'esprit ne saurait manquer, ne pas confondre la parité démocratique avec les grrils en colère. La nouvelle génération ne se laisse pas faire, porte un regard critique sur la stupidité des idées et des attitudes toutes faites. THE DEAD RITONS : Jah war : le reggae à l'accordéon, ce n'est pas mal du tout, surtout si comme ici le vocal est à la hauteur des coups de semonce du piano du pauvre, la guerre je veux bien, mais perso Jah il est longtemps qu'on l'a tué et il est hors de question qu'il ressuscite.

    Chassez le naturel il revient au galop : de l'ordre naît le désordre, principe évident : la preuve, un titre en français s'est glissé dans la face B, ce sont les Raw Dogs, on leur pardonne parce qu'ils aboient fort chaudement.

    Une anthologie exemplaire.

    Damie Chad.

     

    THE VAGRANTS

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    Vous croyiez que vous en aviez fini avec Mountain, funeste erreur, il reste encore des épisodes à venir. Nous vous en distillerons à la rentrée de temps en temps quelques uns – si par hasard nous avions droit à un deuxième confinement nous reprendrons l'hebdomadaire overdose suicidaire du premier - en tout cas une petite piqûre de rappel pour l'été ne saurait faire de mal à personne, vous avez de la chance ce coup-ci, nous nous situons au début de l'histoire – n'ayez crainte une autre fois nous vous conterons la préhistoire - dans les pré-alpes pour employer un terme de géographe. Nous sommes en 1965, et le jeune Leslie West officie déjà à la guitare dans un tout jeune groupe nommé The Vagrants.

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    Le groupe ne doit pas être si mauvais que cela puisque la même année il enregistre un premier quarante cinq tours, chez Southern Sound. Pour la petite histoire, le premier disque paru chez Southern Sound en 1961 est de Chase Webster, il s'agit de Moody River en qui les fans de rock français reconnaîtront le Maudite Rivière de Johnny Hallyday qui entre parenthèses la chante avec plus d'aplomb. Les amateurs de pochettes ne manqueront pas de comparer la couve du 33 tours Chase Webster sings Country And Western avec celle du super 45 tours de Dick Rivers : Laisse parler ton cœur de septembre 1963, suivi de Mais oui baby, le Maybe baby de Buddy Holly , et de Mes ennuis, le Misery des Beatles de janvier 1963, mais le Dick il a rajouté un cheval ce qui fait tout de suite davantage western. Ces précisions pour signifier qu'en ces débuts le rock français regardait du bon côté mais que le public dans sa grande majorité ne savait pas lire – souvent par faute d'informations - les signes qu'on lui tendait.

    THE VAGRANTS : Larry West : basse et vocal / Roger Mansour : drums / Leslie West : guitar et vocal / Jerry Torch : orgue et vocal / Robert Sabatino : vocal, percussion.

    1965

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    Oh those eyes : oubliez Mountain ! Nous sommes encore dans l'insipide queue de la comète rock des années cinquante, ce rock abâtardi et aseptisé pour jeunes puceaux blancs qu'il convient de préserver des promiscuités négrophiles. Un balancement un tantinet jazz sauve le morceau de son insignifiance, l'empêche de mourir de sa propre inanition, une voix mièvre et mielleuse d'adolescent acnéique, le tout bien mis en place... You're too young : le côté slow du single, déjà que le côté rythmé n'était pas un chef-d'œuvre...

    1966

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    I can't make a friend : ils ont écouté les Beatles et cela s'entend, rajoutez un petit côté pré-psyché, une véritable coupure épistémologique, ne sont pas encore dans le wagon de tête mais ils sont montés dans le bon train. Y a-t-il vraiment une terrible différence avec les deux crêpes flasquouillettes précédentes, qualitativement oui mais point quantitativement, à la base ce sont les mêmes ingrédients mais revisités par une simple transfusion sanguine qui a déclenché une mutation génétique. Young blues : un harmonica à la Love me do, chantent un peu en chœur mais sans véritables harmonies vocales, bref il manque l'allant de Lennon pour fuser le morceau.

    Le single a été réalisé sous la houlette de Trade Martin, multi-instrumentiste, compositeur, et producteur. Il a travaillé avec ce que nous nommons aujourd'hui de célèbres inconnus mais il a aussi apporté sa contribution sur des galettes persillées de Solomon Burke, Dusty Springfield, BB King et Dave Edmunds...

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    Deuxième production de Trade Martin, les deux morceaux sont signés de Bert Sommer. Retenons bien ce nom.

    The final hour : une belle confiture de celle dont raffolent les cochons, intro à l'orgue et l'on déroule l'alphabet dans l'ordre, entre Beatles et Byrds pour les harmonies, mais le meilleur est tout à la fin, ces couinements de guitares qui ressemblent à des appels au secours d'un caneton en train de boire la tasse. Jusqu'à lors Leslie suivait le mouvement... Your hasty heart : régression vers le slow de l'été, c'est mignon, c'est bien fait, c'est beau l'amour éternel des adolescents, n'y aurait-il pas quelque chose de plus précipité en magasin, vous savez ces arpèges organiques en rangées d'asperges c'est un peu flippant. Bonjour les râteaux !

    Un détail de poids, ces deux simples ont été produits chez Vanguard qui plus tard signera Mountain...

    1967

    Ils ont changé de crèmerie. Ce qui est marrant c'est que si le disque est cent pour cent rhythm 'n' blues, David Brigati et Larry Vernieri qui produisent la session sont des anciens des années cinquante, ils ont été membres de Joey Dee and the Starlighters qui créèrent Pepermint Twist et Roly Poly, les admirateurs de Vince Taylor et des Chaussettes Noires connaissent... Jimi Hendrix a même joué de la guitare chez les Starlighters.

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    Respect : l'année est l'apogée de la révolution Stax, bye-bye les jolies ambiances post-Dion et les Belmonts, un orgue encore un peu trop gentillet, mais l'avion prend de l'altitude, le vocal se négrifie, plus près de Wilson Pickett que d'Otis Redding, c'est vers la fin du morceau que le groupe tient le bon bout de la queue du chat, ne reste plus qu'à la hacher menu, mais l'on arrête les frais trop vite. I love, love you ( Yes I do) : attention c'est la face A, ça s'entend et ça se mérite, même l'orgue commence à ressembler à celui de Booker T, rajoutez des chœurs qui battent la chamade et des semblants de cuivres qui jerkent, revers de la médaille : peu original, mais copie conforme de qualité.

    L'on a un peu l'impression que les Vagrants courent après la nouvelle musique, sans trop savoir où elle se niche, ils sont sortis de la cave prison white-teen-rock démodé et cavalent sur les sentiers du rhythm 'n' blues à la mode, ils étaient pour les trois premiers simples carrément à la traîne et pour celui-ci en plein dans la dernière donne américaine, en progrès mais pendant ce temps-là en Angleterre...

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    Shadow Morton préside la séance du single suivant. Hasard, circonstance, simple logique n'a-t-il pas produit les Mar-keys, l'orchestre tout-terrain des écuries Stax – Last Night fut longtemps l'indicatif de Salut Les Copains – mais aussi les Shangri-Las groupe féminin early-mid sixtie, mais aussi Iron Butterfly, Vanila Fudge, Moot the Hople, et les New York Dolls, une parabole parfaite de l'histoire du rock'n'roll, que son chemin ait croisé les Vagrants entre en résonance avec la future mue du groupe qui deviendra Mountain.

    And when it's over : c'est joli, normal c'est du Bert Sommer, mais il y a du nouveau quant au niveau, parmi ces belles harmonies c'est la guitare de Leslie, elle éclate dès l'intro, l'on n'écoute qu'elle, même si les arrangements essaient de la cacher par la suite, c'est elle qui tient le morceau comme la corde soutient le pendu, Leslie nous fait le coup du cygne noir dont l'œuf a été couvé par une tribu de rossignols. I don't need your loving : le morceau est signé par Jerry Torch, l'organiste, s'est servi en premier, son chant du cygne à lui, tout pour se mettre en valeur, n''est pas mauvais, l'est même indispensable puisque Leslie est en retrait, ce n'est pas pour rien que Mountain possèdera aussi un organiste, pensons aux Animals et aux Doors, juste un problème, Jerry maintenait malgré son talent et de remarquables progrès en deux années, les Vagrants dans l'ornière de la pop.

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    L'histoire s'accélère. Un nouveau venu croise le chemin des Vagrants. Il a été pressenti pour produire un album des Vagrants. Vient d'Angleterre où il a officié auprès de Cream, quelle meilleure carte de visite aurait pu présenter l'homme pour intéresser Leslie qui se jugeait ( à raison ) un peu ( énormément ) à l'étroit dans les Vagrants.

    A sunny summer rain : Felix Papallardi ne touche à rien, il transforme tout. Ne se fâche même pas contre Bert Sommer, se contente de cosigner le morceau avec lui, un peu pop certes, mais voici que les Vagrants sonnent aussi splendidement que Cream. Imaginez que Picasso attrape un de vos lamentables dessins et qu'en trois coups de crayons il le transforme en un chef d'œuvre... Beside the sea : encore un morceau signé Bert et Felix, mais aussi Gail Collins, la constellation Mountain est en formation, à tel point que Leslie West reprendra le titre sur son premier disque intitulé Mountain... et que le groupe Mountain le jouera à Woodstock, un vocal à la Turtles mais la guitare de Leslie assène le riff et dépiaute le solo fort joliment. Lorsque le titre est achevé, les conclusions se tirent d'elles-mêmes, comme un hiatus dans le groupe, il y en a un qui est en trop, à moins que ce ne soient les autres qui ne soient pas à leurs places.

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    My babe : un instrumental, peu convaincant, le vieux morceau de Willie Dixon – mais à qui l'a-t-il emprunté ? – les versions de Buddy Holly et des Rolling Stones restent des pierres votives de tout cheminement rock – est ici traité à la Memphis sound, pas de cuivre, l'orgue remplace la fanfare, tambourinade drummique et le reste suit l'attelage. Ecoute dispensable. Vous trouvez ce morceau et le suivant sur : Mountain : First steps : Making of a Mountain 2009 Voiceprint

    LIVE !

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    Les témoignages les plus authentiques peuvent induire en erreur. En horreur. Que déduire des morceaux précédemment écoutés ? Que les Vagrants n'étaient pas géniaux, même si l'on remarque qu'un titre comme I can't make a friend figure sur plusieurs compilations garage qui ont suivi la mode Nuggets, mais qu'heureusement Pappalardi est arrivé à la manière de Zorro pour sauver le pauvre Leslie attachés sur les rails de la médiocrité par ses quatre camarades. Il est une autre façon de lire l'histoire. Ce groupe sans imagination, propre sur lui, tel qu'on le retrouve par exemple sur Vagrants I can't make a friend 1965 – 1969 Lights in the Attics, 2011, ou sur Vagrants The great lost album, Arista, 1987, ne correspond pas tout à fait à ce que prétendent révéler ses enregistrements.

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    Le groupe avait une autre spécificité. Sur scène il sonnait totalement différemment. Les Vagrants étaient surtout prisés pour leurs morceaux longs, il nous reste une bande de douze minutes, de 1966, enregistré à Action House in New York, c'est en ce même parc de Long Island que Leslie vit Cream sur scène pour la première fois, peut-être cette soirée lui permit-elle d'établir un premier contact avec Pappalardi... Un titre que bien plus tard les fans retrouveront sur l'album Avalanche de 1974, Satisfaction des Pierres qui roulent, certes nos Vagrants n'ont pas la maturité ni l'épaisseur du son des Stones, sans doute n'était-ce pas ce qu'ils recherchaient, privilégiaient avant tout une espèce d'hypnose sonore semi-improvisative déjà psychédélique. L'on comprend mieux pourquoi Shadow Morton qui produisit Iron Butterfly et Vanila-Fudge s'est intéressé à nos Vagabonds. Si dans les premières minutes l'orgue de Jerry Torch flamboie, si son vocal ne se risque surtout pas à singer Jagger parvenant ainsi à ne pas être détestable, cette longue mouture repose sur la rythmique, ce qui permet d'apprécier le jeu rentre-dedans de la basse de Larry Weinstein. Voici la guitare de son frère Leslie, elle s'en vient d'abord modestement en contrefort, puis prend de plus en plus d'importance à tel point que le reste du groupe semble faire de la figuration. Malgré sa grosse figure d'adolescent sage, Leslie est déjà lui-même, en gestation avancée. Maître de guitare rock. La rage noire qui couve sous les braises rougeoyantes de l'orgue.

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    The Vagrants attirèrent l'attention, ils eurent l'audience d'un groupe local, mais à l'échelle américaine, désolé pour notre fierté nationale de petits frenchies infatués de notre universalité culturelle mais question notoriété rock vaut mieux être célèbre à Long Island qu'à Cherbourg !

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    Damie Chad.

    BLUES AGAIN !

    Le Blues dans tous ses états !

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    Me souviens de ma joie d'avoir découvert voici un lot pourri d'années une nouvelle revue à la devanture d'un point presse. Blues again ! Une belle petite revue qui finit par mettre la clef sous la porte. N'était pas sectaire, elle ne se contentait pas pourtant de tourner en rond dans la boue du Delta. L'était ouverte, n'était pas fermée au rock'n'roll. Des amateurs éclairés. Présentait un gros défaut pour une revue bleue, les comptes virèrent au rouge... C'était chaud, fallut arrêter les frais. Lecteurs qui ne l'avez jamais achetée il est inutile de vous lamenter et de verser de fausses larmes de crocodile empaillé.

    Blues again ! N'est pas morte ! Inutile d'invoquer Baron Samedi afin de le remercier. Aucune magie bleue dans sa survie. Elle a émigré sous des climats favorables, au pays où le papier, les timbres et la distribution sont gratuits. Sur le net. Suffit de cliquer dessus, l'accès est libre et vous pouvez consulter toutes les livraisons, depuis janvier 2011. Des bienfaiteurs de l'humanité.

    La livraison de cet été – juillet-août 2020 – vient de sortir. A peine l'image se stabilise-t-elle que votre œil est happé par une vignette format timbre-poste, diantre Iggy Pop, quand je vous dis qu'ils ne sont pas sectaires, c'est la rubrique Nouveauté CD, Marc Jansen chronique les rééditions de The Idiot, et de Lust for life. L'est sûr que le capitalisme vous revendra en version améliorée les disques qui ne vous avaient pas plongé dans une extase délirante lorsque vous les aviez achetés lors de leur sortie originale. Power si vous voulez, mais pas Raw.

    Juste au-dessus une signature s'impose, Julien Deléglise, cet homme ne peut pas être totalement mauvais puisqu'il a rédigé la biographie des Variations parue chez Camion Blanc, et là paf, encore une fois il tire droit au but la réédition de Hellhammer, groupe suisse, un des fondateurs du metal extrême...

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    J'en devine qui s'arrachent les poils du pubis qu'ils n'ont plus depuis longtemps, et le blues, le vrai blues, où est-il ? Pas d'affolement, juste à côté, Blind Lemon Jefferson, difficile de remonter plus loin, je le concède l'article n'est pas très long, mais il est signé par Christian Casoni, dans la lignée directe des portraits des premiers bluesmen qu'il avait fignolés pour Rock'n'Folk, ils ont été repris dans Juke paru en janvier de cette année chez Le mot et le reste, peut-être même est-ce la reprise d'une des pages du bouquin, mais je n'ai pas la force de chercher dans ma bibliothèque pour vérifier. Lorsque vous regardez la photo de Jefferson, avec ses joues rondes et ses lunettes de premier empoté de la classe, z'avez l'impression que Buddy Holly était un figurant de la série Sons of Anarchy, et le Casoni nous sert une belle cassonade parfumée au citron qu'il presse de toutes ses forces. L'aurait pu sous-titrer son article : j'ai rencontré un bluesman heureux, BLJ n'a pas connu la vie fastueuse des rock stars, mais fut auréolé d'estime et de gloire ( pâle ) de son vivant. Savait jouer de la guitare et ses enregistrements ont servi d'étalon pour tous ceux qui ont suivi. L'a défriché le blues ou ce qui allait devenir le blues, à sa manière, en toute liberté. Plus qu'un père, le géniteur de toute une descendance. Et sans doute en avait-il conscience...

    Deux interviews découvertes : Junkyard Crew un trio à deux, se partagent la batterie l'un joue du sousaphone, espèce de gros tuba, l'autre chante et se charge de la guitare. Entre musique expérimentale et bricolage musical, le genre de curiosité qui captive l'attention. Le second groupe se nomme Maine in Habana, est basé à Montpellier et se définit en tant que Folk Psychédélique, je vous laisse découvrir...

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    Nous terminerons par un long article sur les débuts de King Crimson. Un beau papier qui couvre les premières années du groupe, les cinq premiers disques, mais Julien Deléglise aurait bien continué, nous refile fissa un maximum d'info sur la deuxième période du groupe. Le groupe prog par excellence. Perso j'ai toujours trouvé beaucoup plus d'authenticité aventureuse chez le Roi Pourpre que Pink Floyd, Yes, Emerson... Faudrait tout de même que l'on m'explique pourquoi le purpural souverain après avoir enfermé ses premières galettes dans de magnifiques pochettes parmi les plus réussies des seventies, s'est adonné par la suite à une esthétique spartiate du pauvre pour le restant de ses couves.

    Tout cela pour vous enjoindre à folâtrer quelque peu sur le site de Blues again ! Pour les gros lecteurs dévorateurs de pâte à papier encrée, vous avez une vingtaine de chros de bouquins sur les musiques que l'on aime...

    Damie Chad.