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nick wheeldon

  • CHRONIQUES DE POURPRE 712 : KR'TNT ! 712 : JON SPENCER / NEAL FRANCIS / RAMONES / JUNIOR PARKER / NICK WHEELDON / AGNOSTIC FRONT / 1914 / CRISTINA VANE

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 712

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    27 / 11 / 2025

     

     

    JON SPENCER / NEAL FRANCIS 

    RAMONES / JUNIOR PARKER

    NICK WHEELDON / AGNOSTIC FRONT   

    1914 / CRISTINA VANE

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 712

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

    - Spencer moi un verre, Jon !

    (Part Five)

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             Tu l’as vu il y a six mois, mais t’y retournes. Jon Spencer jouerait tous les jours, et t’y retournerais, pas de problème. C’est lui ton manège-à-moi-c’est-toi, c’est lui ton directeur de conscience, c’est lui ton king of rock’n’roll, c’est lui ton sauteur en ciseau préféré, ton Zebra raunch, ton love-it-to-death, ton dark-eyed handsome boy, ta superstar préférée, ton dégoulineur de sueur numéro un, ton Euripide d’éruptions, ton injecteur d’interjections, ton catalyseur de cat-walk, ton cloueur de bec, ton riveur de raves, to screamer de scream parfait, bien serré dans un costard qu’il ne va pas surtout pas déboutonner. Jon Spencer est élégant, même s’il n’est pas anglais. C’est sans doute son seul défaut. On a déjà dit ici qu’hormis Francis Scott Fitzgerald, les dandies américains n’existaient pas, mais avec ses mocassins blancs,

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    Jon Spencer pourrait faire exception à la règle. Il est certain que Des Esseintes lui aurait trouvé du charme frelaté, et Proust lui aurait conseillé l’œillet à la boutonnière. Et le voilà de nouveau sur scène, le Spence, le Skunk boy, à quatre pattes pour gaffer au sol sa planchette minimaliste dont on a dit en juin dernier qu’elle constituait le plus beau pied à nez à tous ces pseudo-pseudahs qui installent des plaques bardées de dizaines de pédales d’effets. Jon Spencer est depuis 40 ans le roi de minimalisme trash, c’est-à-dire le skunk. On le savait déjà en 1987 lorsqu’on écoutait «Pig Sweat» sur le Right Now de Pussy Galore, tout frais pêché dans un bac garage du killer Keller Born Bad, un «Pig Sweat» qu’on retrouve sur l’hallucinant Live In The Red. Eh oui amigo, c’est pas dans ta fucking amazonie de smartphone que t’auras ça. En matière de rock, il faut toujours commencer par le

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    commencement. Si tu prends le train en marche avec un fucking smartphone et son son de casserole, t’as tout faux. Et tu ne pigeras jamais rien. D’ailleurs le Spence exècre les fucking smartphones, et pire encore, les fucking selfish. Il en a une sainte horreur. Le rock, ça commence avec Rigth Now et c’est catapulté dans l’avenir avec le Skunk qu’il skonke sur scène, car c’est bien de cela dont il s’agit : si t’as besoin de skunk pour skonker dans le sky, alors ton dealer c’est Jon Spencer. Tu scores du Skunk en direct, t’as ton score et ça te scratche le skull, c’est lui, le Spence, le sking, le sky, le scrack boom, le screw d’outer space, le wild scat, la stiring flaming star, l’estoile des neiges, il te scroutche l’oss de l’ass à sec, et t’en veux encore, alors tu prends le sTwo sKindsa Love en pleine spoire, t’as le sCome Along qui scum along,

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    qui te scrame tout, les spoils et les spams, les spasmes et les spurrs, et voilà qu’arrive l’inévitable «Bellbottoms», le spring du prêche, le spow-how de la dernière heure où le Spence chante les louanges de Little Richard et où il rassemble les brebis égarées, il pardonne même aux fucking smartphones qui n’en finissent plus de filmer pour des prunes, pour des pages de fesse, pour rien, dans le chaos du néant numérique. Rien que d’y penser, t’as le vertige. Des milliards de vidéos qui ne serviront à rien. Le summum du néant. L’art rock et le néant numérique ne communiquent pas. Pourquoi ? Parce que le néant numérique remonte à rien et l’art rock remonte à Dionysos. Près du passé luisant, demain est incolore.   

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    Signé : Cazengler, Spencer les fesses

    Jon Spencer. Le 106. Rouen (76). 12 novembre 2025

     

     

    L’avenir du rock

    - Neat Neat Neat Neal

    (Part Two)

             Depuis combien d’années erre-t-il dans le désert ? L’avenir du rock pose la question, et comme personne ne lui répond, il fait la réponse : «Dieu seul le sait.» Et il ajoute d’un ton léger dont il est le premier surpris : «Ce qui me fait une belle jambe !». Il n’a pas d’autre choix que de continuer à marcher en philosophant. «Dans la vie, il faut avancer, sinon on recule.» C’est le genre de remarque qu’il faisait au début. Il a laissé tomber ces coquetteries intellectuelles. «Nous n’en sommes plus là...», conclut-il d’une voix sourde dont l’écho se fond dans l’air brûlant. Pour se distraire, il a encore les erreurs. Tiens en voilà un ! L’homme avance, vêtu de lambeaux. Un javelot est resté planté à travers ses deux joues : le manche d’environ un mètre entre par la joue droite et un autre mètre avec sa pointe sanguinolante ressort par la joue gauche. L’avenir du rock le reconnaît :

             — Zêtes bien Richard Francis Burton ?

             — Rrrrraaaachaaaaviiiiiiiii !

             — Vous pourriez pas articuler ? J’ai rien pigé !

             — Nnnnnnnnooooiiiiisiiiii !

             — Zen faites exprès pour m’énerver ou quoi ? Vous voyez bien que ce n’est pas le moment de m’énerver !

             — Zeeeecrrrrchehheeleeechourcheduuuuuniiiiiiiii !

             — Chourche du qui ?

             — Rrrrrchehheeleeechourcheduuuuuniiiiiiiii !

             — Ah oui, ça me revient ! Vous cherchiez les sources du Nil, il y a quelques années, avec vot’ pot’ Speke, et je vous avais conseillé de plutôt chercher les sources du Neal. Vous ne m’avez pas écouté et voilà le résultat ! C’est bien fait pour votre gueule ! La prochaine fois, vous suivrez mes conseils !

     

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             Normalement, Neal Francis est l’une des nouvelles superstars américaines, avec The Lemon Twigs et Brent Rademaker. En 2023 paraissait un double live, Francis Comes Alive. C’est bardé  de cool breeze de groove. T’as là-dedans le vrai son du r’n’b américain. Neat Neat Neat Neal groove bien son monde, il a tous les cuivres qu’il veut derrière lui. Sur la pochette, il a des faux airs du Jagger de Sympathy.

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    Mais globalement, ça sonne un peu Average White Band. Un peu trop pépère. Un peu trop établi. Pas de prise de risque. Neat Neat Neat Neal n’est pas James Chance. Il n’apporte pas d’eau neuve au moulin. En B, il vire plus poppy avec l’excellent «Alameda Apartments». Ça prend de l’ampleur. Encore de la belle pop de Soul classique avec «Promotheus». Il propose une pop véritablement pure. Et son «This Time» est un groove de Soul d’une rare élégance. On se régale en C de «Don’t Want You To Know» monté sur l’heavy riff d’une basse à contretemps. Il ramène le Ouh des Tempts dans «Very Fine Pts 1 & 2». Quel cake ! Il revient à un son plus poppy avec «Sentimental Garbage» en D. Poppy c’est sûr, mais dignement cuivré. Pas loin de Steely Dan - Thank you Chicago. We love you much, our hometown - Il termine ce solide double live avec «BNYLV», un heavy groove bardé de solos de sax, ça couine dans la couenne du lard fumant, ils sont dans la black jusqu’au cou et tu les salues bien bas. 

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             Return To Zero vient de paraître, alors t’es bien content. Sergio Rios produit l’album et les Say She She font les chœurs. Ça démarre en mode funk de Soul, c’est très collet monté, très dancing beat, peut-être un peu trop à la mode. «Don’t Want» te renverrait presque aux jours heureux.  Il faut attendre «What’s Left Of Me» pour arquer un sourcil, car voilà une fast pop qui respire bien et qui sent bon le gros niveau. Il enchaîne avec au «150 More Times» aussi prometteur et ça finit en apothéose comme les grands cuts de Let It Bleed, et là mon gars, tu cries au loup. On reste dans le très haut de gamme avec cette heavy pop de Soul qu’est «Dance Through Life». Tout est axé sur la qualité, ici. Il se maintient dans une heavy pop de classe extravagante avec «Dirty Little Secret». Neat Neat Neat Neal est un personnage fascinant, il dépose sur la pop un voile de mystère. Et ça continue avec «Already Gone», une pop d’entertaining assez ambitieuse. Il monte bien sur ses grands chevaux, épaulé par les chœurs magiques de Say She She. Cette pop t’enflamme les glandes.

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             Et donc tu t’attends à monts et merveilles lorsqu’il arrive sur la petite scène de la Bellevilloise. Pas de chance, il reste coincé derrière ses claviers. Tu t’attendais à une espèce de grand show dansant, et c’est au contraire très statique. Neat Neat Neat Neal pianote et chante, avec des sacrées allures de superstar qui ne la ramène pas. Il fera juste un petit tour sur le devant de la scène, et regagnera sa planque derrière ses claviers. Les claviers sont un tue-l’amour, sur scène, surtout pour un leader. Le seul qui échappe à ce destin, c’est bien sûr Jerry Lee. Neat Neat Neat Neal ne tape pas tous les gros hits de son dernier album, dommage. On retrouve l’ambitieux «Already Gone», suivi de la fast pop de «What’s Left Of Me», mais pour le reste, il tape dans des albums plus anciens, notamment In Plain Sight. D’ailleurs il boucle son set avec le puissant groove de «BNYLV». C’est ce qu’on appelle un groove à rallonges. Neat Neat Neat Neal fait partie des artistes complets, il sait poser sa voix, composer et faire le show. Il dispose en plus d’un atout majeur : le look. Et d’un autre atout majeur : il est superbement bien accompagné. T’as Jo-la-powerhouse derrière les fûts et tu vois rarement des batteurs de ce niveau.  Jo-la-powerhouse sait tout jouer, surtout l’heavy funk. Il fait la locomotive. Sans lui, tout s’écroule et tu t’endors.

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             La salle n’est pas pleine, loin de là. Neat Neat Neat Neal n’est pas encore très connu en France. Pourtant il a déjà enregistré quatre albums que les critiques anglais ont salué bien bas. Toujours ce décalage.

    Signé : Cazengler, Nul Francis

    Neal Francis. La Bellevilloise. Paris XXe. 13 novembre 2025

    Neal Francis. Francis Comes Alive. ATO Records 2023

    Neal Francis. Return To Zero. ATO records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Les Ramones la ramènent

    (Part Three)

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             Tu croyais que les Ramones étaient quatre ? Non, ils sont cinq. Le road-manager-homme à tout faire Monte A Melnick est le cinquième Ramone. Si t’es fan des Ramones, alors tu devrais avoir lu l’oral history de Monte, On The Road With The Ramones. C’est l’un des books les plus rock’n’roll de tous les temps, si on considère que Vie Des Douze Césars de Suetone est aussi un book rock’n’roll.

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             Situé quelque part entre le format classique A5 et le grand format, ce book de 300 pages tient remarquablement bien en main. C’est presque un livre d’art rock, car Monte l’illustre abondamment, et le graphiste s’est lancé dans une admirable cabale de colonnages, passant du 2 col au 3 col au petit bonheur la chance, ce qui donne une belle dynamique à l’ensemble. T’as des pages qui accélèrent et d’autres qui ralentissent. Le fait qu’il ait opté pour un Helvetica condensed aggrave encore les choses : tu ne lis pas, t’avales. Tu deviens liseron, comme dirait Queneau.

             Monte et Frank Meyer ont habilement agencé les témoignages pour construire un récit fluide, dans le style du fameux Please Kill Me de Legs McNeil. Tous les acteurs de la saga témoignent. De tous, Monte est le plus passionnant.

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             Ce book complémente admirablement ceux de Dee Dee et de Johnny. Monte apporte un regard différent sur l’histoire agitée du groupe, mais le génie des Ramones n’en est que plus évident. 1, 2, 3, 4 ! Dès l’intro, ça résume sec - Leather jackets, torn jeans, dirty T-shirts, guitar down the knees, three chords and a wall of beautiful noise. Punk pionniers and Rock ‘n’ Roll Hall Famers. The Ramones were une undeniable force and at the peak of their powers, arguably the greatest band on the planet. They took pop sheen, doo-wop vocals, surf beats and ‘60s garage rock power and combined it to create a sound like no other - Oui, les Ramones ont inventé le punk et l’on incarné. Ça a duré 20 ans, et nous dit Monte, 2 263 shows - Like every other things they did, they rocked hard and fast, and they left.  

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             Joey rappelle que Dee Dee se faisait appeler Dee Dee Ramone bien avant que le groupe n’existe. Tommy raconte comment il s’est installé derrière la batterie pour dépanner ses copains qui ne trouvaient pas le bon batteur - The music needed a driving kind of thing - Tu parles d’un driving kind of thing ! C’est l’un des driving beats les plus révolutionnaires du XXe siècle ! Joey ajoute que le groupe voulait juste un «simple drummer, a timekeeper». Alors on a convaincu Tommy d’essayer - he sat down and played in this style that no one’d ever heard - Tommy sentait que le projet allait être intéressant. Ils ont évolué très vite - I knew we had something different, original and exciting. Once I started playing drums, it was quick - Deux mois après qu’il ait commencé à battre le beurre, les Ramones montent sur scène. Premier concert au CBGB, opening for Blondie, who where called Angel & the Snake.

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             Joey rappelle au coin d’une page que ses héros alors étaient les Who. Et dans le portrait de Johnny, Tommy déclare : «Johnny is a mistery. He has different personalities. He’s a contradiction.»  Dans les chapôs des têtes de chapitres, t’as des textes merveilleusement bien écrits (Frank Meyer ?) - Four scraggly kids from Forest Hills hellbent on fusing the aggression of the Detroit proto-punk with the polish and pop snap of bubblegum music and girl groups, and the power and bombast of glam rock - Et plus loin, le chapôteur met le paquet sur les personnalités - Tommy’s musical finesse, Johnny’s military precision, Joey’s tender heartstrings and Dee Dee’s comic book rogue charisma fused to create a sound all their own - Ed Stasium : «Tommy was the intellectual, Johnny was the taskmaster, Dee Dee was the true punk and Joey was Joey.» Le décor est planté. Les Ramones allaient stormer the Big Apple «with their brand of candy-coated locomotive rock.» L’énergie des mots restitue bien l’énergie du son. Candy-coated locomotive rock !

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             Très vite, le phénomène se développe. Monte en frétille encore : «Après une poignée de shows, it all developped - The Ramones feel, the official feel: the black leather jackets, the jeans, the T-shirts, the low-slung guitars, the haircuts - the whole attitude - C’est incroyable que ça ait aussi bien marché. John Holmstrom rappelle que l’art des Ramones est avant tout minimal - It was the music, They had everything: the image, the sound, the lyrics. They were the whole package. I’d never seen any band that had everything together like that - Johnny ne voit qu’un groupe du niveau des Ramones : les Heartbreakers. Il voit un clip de Led Zep au Madison Square Garden en 1975 et s’exclame : «Oh God, these guys are such shit!». Ils sont devenus des dinosaures et Johnny sent que les Ramones sont bien meilleurs, et il a raison. Sylvain Sylvain rappelle qu’à l’époque, les Dolls étaient en tête de la course de chevaux : «On était à deux doigts de la victoire et derrière nous, il y avait les Ramones, KISS, les Dictators et Blondie, and the list go on. Puis on est tombé, on s’est cassé une patte et les autres guys ont gagné la course.» Holmstrom ajoute que le punk rock en 1974, c’était Suicide, les Dictators, Television et les Ramones. Pour lui, les Dictators et les Ramones étaient comme les Beatles et les Stones d’une nouvelle révolution. On s’amusait encore en 1974, comme le rappelle Joey - The Ramones were always about having fun. Fun disappeared in 1974 - there were too many serious people out there at that time - Danny Fields souligne l’ironie des Ramones et des Pistols qui rêvaient d’être les Bay City Rollers - My God, here are the world’s two best bands wanting to be the Bay City Rollers. You can appreciate the irony of that - Danny Fields était fasciné par les Ramones au point de les manager. Pour lui, les Ramones proposaient ce que tout le monde attendait alors - Fill up that syringe and here’s my arm. Give it to me! Shout it! - C’est Danny Fields qui fait du porte à porte pour essayer de vendre la première démo des Ramones qu’avait supervisée Marty Thau. On sait comment ça se termine : chez Sire. Et voilà que les histoires de cul commencent à courir : Dee Dee a-t-il couché en trio avec Seymour et Linda Stein ? Dee Dee jure qu’il n’a jamais couché avec Linda. Évidemment Danny en profite : «Tout le monde aimait Dee Dee et voulait coucher avec lui. Je l’ai fait. It was nice.» N’oublions pas que Dee Dee se prostituait pour arrondir ses fins de mois. Waiting for the man. Sex & drugs & rock’n’roll. Il est important de rappeler de temps en temps que le rock ne se limite pas aux disques. Plus la réalité est crue et plus elle est intéressante.

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             L’ex-girlfriend de Monte explique le rôle qu’il jouait dans cette aventure : «To the Ramones, Monte was a tour manager, mom, dad, teacher, doctor, babysitter, bill collector, voice of reason, referre, host, guest, shoulder to cry on, head to beat on, hand to hold, driver, negociator, pat on the back, pat on the ass, life saver, the boss, the peon and the whipping boy. And when his talents weren’t neceassary, he was there in the shadows.»

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             Les premières tournées des Ramones sont assez catastrophiques. On les fait jouer en première partie de Johnny Winter et de Ted Nugent et le public les fait sortir de scène. Le pire, ce fut avec Sabbath. Monte : «Playing with Sabbath was dangerous.» Les gens ne voulaient pas des Ramones et ils étaient armés. Monte en conclut que les Ramones ne sont pas un opening band ! Alors ils deviennent des headliners ! - Everybody opened for us - Retournement de situation. Il suffisait d’y penser. Et ça tombait sous le sens. Mais c’est très compliqué de trouver des groupes capables d’ouvrir pour les Ramones. Monte : «One of the fisrt bands we got paired with that finally made some sense was the Runaways.» On suit pas à pas l’évolution du projet. Quand ils jouent en Angleterre, on les fait passer avant les Groovies. Grave erreur. Johnny : «Everyone was there to see us. People cleared out after us.» Les Groovies étaient déjà passés de mode. L’avenir appartenait aux Ramones. 1, 2, 3, 4 !

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             Holmstrom : «The Ramones were punk rock. They were guenine. Johnny was a violent punk. Dee Dee was worse. Joey was a mental institution.» Holmstrom rappelle aussi que les Ramones respectaient leurs fans «and never got fucked-up. No drugs or alcohol before the show. You couldn’t do a show like the Ramones and be fucked up.» Johnny savait que pour tenir le coup pendant les tournées, il fallait éviter de traîner dans les parties après les shows, mais Dee Dee buvait comme un trou et prenait toute la dope qu’on lui proposait. Monte : «That was him. But we tried to keep it under control.» No smoking in the van. Dur pour Tommy qui fume à la chaîne. Monte pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles il a quitté le groupe. Johnny et Monte étaient inflexibles. No smoking in the van. Vera qui a voyagé dans le van indique qu’il y avait des règles : «Basically, the women should be quiet. That was one.» On voit une photo de Monte devant un tour bus. Pour que tout ça tienne, il fallait des règles. Ça semble complètement logique.

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             Après Road To Ruin, Tommy commence à se sentir mal. «They were driving me crazy.» Il commençait à y avoir des problèmes dans le groupe. Alors Tommy dit qu’il arrête. Quand il annonce aux trois autres qu’il fait une dépression, ils explosent de rire. Johnny ne comprend pas qu’on puisse quitter les Ramones. Ça le dépasse. Tommy est un personnage clé dans le projet : il est le porte-parole du groupe et il a produit les quatre premiers albums. Il a créé the Ramones’ Sound. Johnny reprend immédiatement les choses en main et embauche Marky qui doit s’adapter vite fait : «I had to change my drum style. This was simplicity at its most simplistic.» Tais-toi et bats.  

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             Dans Commando, Johnny Ramone dit qu’il n’aime pas trop Pleasant Dreams - This is not one of my favorites, to say the least - Eh oui, il arrive en studio et le producteur Graham Gouldman demande d’où sort ce humming. Well it was my guitar. Et là Johnny Ramone rumine. Il sait que ça ne va pas gazer avec le gars Gouldman, qui comme chacun sait est l’asticot de 10cc. C’est vrai que Pleasant Dreams est un peu bizarre. Disons que ce n’est pas le son habituel des Ramones. Mais il y a toujours les vieux restes de Joey. Ils renouent avec la Ramona dans «All’s Quiet On The Eastern Front», c’est un fast drive chanté en ping-pong avec Dee Dee. C’est sur cet album que tu croises «The KKK Stole My Baby Away», le cut de représailles que Joey a pondu après s’être fait barboter Linda par Johnny KKK. Joey le cocu n’est pas content - He took it away/ Away from me - En fait, c’est un album de power pop, comme le montrent «Don’t Go» et «She’s A Sensation», c’est puissant, avec un beurre bien plan-plan. «It’s Not My Place (In The 9 To 5)» est quasi good time. On perd le raw de la Ramona. «7-11» sonne radio friendly. Joey adore ça, il y va au bop she wap she wap. De cut en cut, les Ramones perdent leur punch. On entend même du piano dans «This Business Is Killing Me». On imagine Johnny Ramone penché sur son manche, à se demander ce qu’il fout là. Et puis quand on croit que c’est cuit aux patates, voilà qu’ils ressuscitent la Ramona avec «Sitting In My Room». Joey est bien chaud, ça redevient solide, punchy, élancé. Ils retrouvent tout leur éclat originel.

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    Marky

             Mais Marky picole - After a while, he was smashed all the time and started fucking up. The band was getting upset - Tais-toi, bats et arrête la picole. Mais il continue. Viré. Coup de fil de Joey et Dee Dee : «Mark, we can’t have you in the band anymore. You fucked up.» Richie le remplace. Monte est ravi de Richie : «Always on time. No drugs, no trouble. A far cry from Marky’s behaviour.» Richie fait trois albums avec les Ramones : Too Tough To Die, Animal Boy et Halfway To Sanity. Joey : «He saved the band as far as I’m concerned.» et il ajoute : «He put the spirit back in the band.» Mais Ed Stasium le voit comme un jazz drummer et trouve qu’il ne colle pas avec les Ramones.

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             Animal Boy est l’un des albums les plus percutants du groupe. Joey se met en rogne et le morceau titre sonne comme du trash punk pur et dur. En B, «My Brain Is Hanging Upside Down» sonne comme une belle tentative de Totor Sound. Et sur «Eat That Rat», Joey fait son Johnny Moped : même son que «No One».

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    Richie

             Johnny : «Ce fut une période compliquée pour les Ramones, Joey et Richie menaient la vie dure à Daniel Rey qui produisant l’album. Ils voulaient tout le temps changer des trucs et remixer les chansons.» Il ajoute que Dee Dee ne joue pas sur Half Way To Sanity, même s’il est crédité. C’est Daniel Rey qui fait le Dee Dee. L’album est solide, «Go Lit’ Camaro Go», «I Know It Better Now» et «Bye Bye Baby» valent pour des coups de génie : Camaro pour son buzzsaw et le papa oum mama, le Better Now est de la pure Ramona, quant au «Bye Bye Baby», c’est de la pure pop de Brill, c’est-à-dire le pré carré de Joey. Et t’as Daniel Rey qui gratte ses poux. Joey te tortille la pop de Brill à sa façon, il rend hommage à Totor. Mais il en fait peut-être un peu trop. Avec «Death Of Me», Joey est au sommet de son lard, il mise tout sur les soupirs. Et quand les Ramones décident de revenir aux basics, ils font du Punk’s Not Dead de haute volée, comme le montre «I Lost My Mind». S’ensuit un «Real Cool Time» qui n’est pas celui des Stooges, par contre, «Worm Man» est en plein dans les Stooges ! Ils recréent la tension mythique du beat primitif des Stooges de «1969». Fantastique osmose de la comatose ! 

             Mais Richie veut sa part du gâtö, c’est-à-dire le merch. Il n’est pas un membre originel, donc zéro privilège. Les trois autres empochent le cash du merch. En 1987, après un show à East Hampton, Richie se barre sans dire au revoir. Ils essayent de le faire revenir avec un gros billet, mais Richie les envoie promener. Et les prochains concerts ? Il s’en lave les mains. Il ne va même pas ramasser ses royalties chez le comptable. Les chèques s’entassent sur le bureau du comptable pendant dix ans. Pour Monte, Richie est resté un mystère.

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    Clem Burke

             Johnny ne perd pas de temps et propose la botte à Clem Burke. Pas de pot, Clem arrive dans une mauvaise ambiance : tout le monde se déteste. «No chemistry. That creates an anti-chemistry.» Tout ça pour cacher la misère, car le pauvre Clem qui bat la pop de Blondie n’est pas foutu de battre le beurre des Ramones. C’est une catastrophe. Alors Johnny fait revenir Marky, «the quintessential Ramones drummer. The guy is a powerhouse.» Marky constate à son retour que l’ambiance s’est détériorée : «Joey was drinking and doing coke. Joey and John are définitively not talking at this point and I don’t know what planet Dee Dee was on. He was on psycho drugs, pot, wearing Adidas uniforms, sneakers and gold chains and was in his rap phase.»

             Johnny essaye de maintenir le groupe en état, mais c’est compliqué. Monte : «Johnny wouldn’t put up with his shit. Dee Dee would listen to Johnny. He wasn’t afraid of Johnny, but Johnny was the boss.» Tommy dit à Arturo d’apprendre vite fait à jouer de la basse, au cas où Dee Dee ferait une petite overdose.

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             Même si Johnny ne l’aime pas beaucoup - One of my least favourite albums - Brain Drain est un Sire qui se tient relativement bien. Johnny ajoute que Dee Dee est crédité, mais il ne joue pas. Les Ramones attaquent au Wall of Sound avec «Believe In Miracles» - I believe in a better world/ For me & you - Joey le prend en mode Heartbreakers. Pur New York City Sound ! Tout l’album est blindé, avec un Joey furibard qui chante du nez. Mais il manque les enchaînements. C’est très bizarre de ne pas entendre le fameux one two three four ! «Don’t Bust My Chops» est encore très Heartbreakers. Ils tapent une cover du «Palisades Park» de Freddie Cannon, puis ils embrayent sur «Pet Semetary». Tu sens le classique dès l’intro. C’est un petit joyau ramonesque bien noyé de son. Dommage qu’on entende des violons derrière. Laswell ramollit les Ramones. Back to punk avec «Learn To Listen». Ça reprend de l’allure, c’est même quasi-beefheartien, au sens de «Dropout Boogie». Voilà l’un des emblèmes du NYC punk : «Ignorance Is Bliss». Sur ce terrain, ils sont imbattables. Ils passent à la power pop avec «Come Back Baby» et regagnent la sortie en mode Christmas avec une belle dégelée de «Merry Christmas (I Don’t Want To Fight Tonight)». 

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             Loco Live est l’un des grands albums live du XXe siècle. Impossible de faire l’impasse sur cette bombe atomique ramonesque. Ils sont venus, ils sont tous là, «Blitzkrieg Bop» (l’hymne !), «I Believe In Miracles» (attaque frontale), «The KKK Took My Baby Away» (Joey jette toute sa niaque dans le KKK), «Too Tough To Die» (vrai bulldozer, Ramona tout terrain), «Sheena Is A Punk Rocker» (l’hymne originel), «Rockaway Beach» (le cut prend feu), «Pet Semetary» (enfonce les lignes, Joey chante du museau). Petit coup de Punk’s Not Dead avec «Animal Boy» (quasi dirty proto). Ils passent le «Surfin’ Bird» des Trasmen à la casserole, et ça rebascule dans le mythe avec «Beat On The Brat» (c’est l’accord parfait des accords parfaits, l’oh yeah est pur comme de l’eau de roche), et «Chinese Rock», mythe d’or en barre, les Ramones l’explosent.

             En tournée, les Ramones font tourner Monte en bourrique. Pendant une tournée au japon, ils planquant une tête de poisson dans sa valise. Monte est furieux : ses fringues puent la poissecaille. Alors il bricole un petit axiome rigolo : «Quelle est la différence entre un tour manager et une lunette de WC ? A toilet bowl only has to deal with one asshole at a time!».

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    Dany Fields

             Monte aborde aussi l’aspect réactionnaire de Johnny, qui fait souvent des blagues sur le dos des blacks et qui a sa carte au KKK - He tolerated other races - he had to - but it was pretty clear that he did not like them - Côté sexe, Danny Fields rappelle que les Ramones étaient monogames. Tout le monde baisait tout le monde en tournée, sauf les Ramones. Jusqu’au moment où Johnny baise la copine de Joey, lequel Joey le prend très mal - He destroyed the relationship and the band right there, amongst other things - Mais Johnny rappelle aussi sec que la relation était déjà détériorée. Ça remonte au temps où Tommy a quitté le groupe. Les choses empirent au moment d’End Of The Century quand Joey dit à Totor qu’il envisage une carrière solo. Johnny : «I wasn’t totally happy with the direction of the band on the album. Internally, things started to deteriorate around ‘79.» Quand Dee Dee était dans le groupe, tout le monde s’en prenait à lui. Quand il est parti, ce fut le tour de Joey. C’est comme ça qu’ils passaient le temps. Mais sur scène, ça ne se voit pas. Monte : «They knew they had a good thing going. Vers la fin, ils ne pouvaient plus se supporter, mais ils montaient sur scène and play a show and you’d never know. That was the Ramones magic.» Puis Monte sent que Joey va lâcher, alors il le prend totalement en charge, ce qui rend les autres jaloux. Joey prenait soin de sa voix et demandait à ce qu’il y ait une piscine dans l’hôtel. Il nageait et soignait sa voix dans le sauna.

             Malgré tous leurs bons albums et leur légende, les radios américaines ne veulent toujours pas des Ramones. Danny Fields : «Fuck radio. Radio is the stupidest, most backward white-man-is-now medium out there. It is populated with the dumbest shit and is the most cowardly of all forms of show business.» Les Ramones sont trop punk pour la radio - Speed, volume and guitar attack wasn’t synonymous with pop - Joey ne cache pas sa fierté : «We’re the only band that stuck up to its original ideal. Everybody else either went the sound of Bruce Springsteen or Elvis Costello or went disco or reggae. We never went the way of the Clash. We never wanted to go into, the discos that bad. It’s bullshit.» Cela s’appelle une profession de foi. Danny Fields ajoute que les Ramones sont devenus célèbres sans radio ni MTV, «and it’s the type of fame you can’t translate into record sales.» Mais Joey et Dee Dee ne veulent plus de Danny comme manager. Il votent à deux contre un (Johnny) contre lui. Joey et Dee Dee veulent le manager des Talking Heads, Gary Kurfirst. Ils voulaient juste renverser le pouvoir, c’est-à-dire Johnny et Danny. C’est aussi con que ça. Par contre, ils restent tous fidèles à Ed Stasium, qui va enregistrer 9 albums avec les Ramones, à partir de Too Tough To Die. Monte : «If I was the fifth Ramone, then Ed soon became the sixth.»

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             Et puis il y a cet épisode clé dans l’histoire des Ramones : la rencontre avec Totor qui jurait à Ed Stasium qu’il allait faire des Ramones «the biggest thing since the Beatles. He was convinced of this.» Mais Johnny était contre ce projet depuis le début. Totor les harcelait depuis Rocket To Russia et Road To Ruin. Johnny revient aussi sur la pochette d’End Of The Century. Il y avait la photo avec et la photo sans les leather jackets. Dee Dee et Joey ont voté pour la photo sans les leather jackets. Johnny et Marky voulaient l’autre. Mais comme la voix de Marky ne comptait pas, Dee Dee et Joey ont gagné. Johnny : «That was Dee Dee and Joey trying to get the power away from me.» Les sessions d’End Of The Century furent terribles, selon Ed Stasium, «espacially for Johnny who hated Phil. Joey loved Phil». Les sessions durent des heures et Johnny en a ras le bol du take after take. Ils jouent «This Ain’t Havana» 353 fois, «over and over at absurd volumes.» Joey exulte : «It was a Frankenstein experiment. Everybody in the band hated working with Phil but I enjoyed it because he was so sick. He was so nuts that it was kind of pleasant. I was working with a master. I learned a lot.»   

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             Quand Dee Dee entre dans sa phase rap, il collectionne les montres, puis les tatouages. Sur scène, il ne joue pas les bonnes basslines. Johnny demande au roadie Little Matt de le débrancher. Puis Dee Dee quitte les Ramones. Il ne supporte plus que Johnny lui donne des ordres, tu t’habilles comme ci et tu te coiffes comme ça. Terminé. Andy Shernoff : «Dee Dee was a nut job, but I never thought he would leave.» Alors évidemment, après, ce n’est plus la même histoire.

             Johnny dit aussi que les années 80 ont été rudes - We were out there by ourselves. There was no punk rock movement. If there was any, it was really underground. It was a lonely decade. Those were the hardiest years. We are so in our own world we barely even noticed. It was rough - Alors que les autres Ramones voulaient évoluer, Johnny ne voulait pas, «he wanted to keep it the way it was. He knew it would become a cult thing and he was right. it worked.»  

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             Encore un big album avec Mondo Bizarro. T’y trouves une belle cover des Doors, «Take It As It Comes». Joey passe en force. Johnny : «We did a Doors cover, ‘Take It As It Comes’. It was my idea which nobody liked at first.» Et ça grouille de coups de génie sur ce Mondo, à commencer par «Censorshit», pur power de la Ramona, l’équilibre parfait du rock power/chant/chords, bien profilé sous le vent new-yorkais. Encore de la fantastique énergie avec «The Job That Ate My Brain», Joey injecte tout son sucre dans cet enfer. T’as encore du son à gogo dans «Poison Heart» et du full blown dans «Anxiety», Johnny te gratte ça à la vie à la mort et Daniel Rey fout le feu par derrière avec ses licks thunderiens. Magie pure encore avec «It’s Gonna Be Alright». Joey est le roi de la magie, il est le Merlin du punk new-yorkais, te voilà arrivé au max des possibilités du rock new-yorkais. Joey passe encore en force sur «Tomorrow She Goes Away», il chante au raw du raunch. Joey est un génie, au sens d’Aladin, il sort d’une lampe, hey hey ! Les Ramones n’ont jamais été aussi flamboyants. Joey n’en finit plus d’enfoncer son clou dans la paume du mythe. T’as les pires heavy chords de la Ramona dans «Cabbies On Crack» et ça se termine On The Beach avec un «Touring» digne des grandes heures des Beach Boys. Franchement, que demande le peuple ?       

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             Paru en 1993, Subterranean Jungle reste un bon album. Pourquoi ? Parce qu’«In The Park», véritable chef-d’œuvre de buzzsaw pop un brin On The Beach, avec le génie Joey aux harmonies. Parce que «Time Bomb», et tous ces réflexes power pop extraordinaires. Le génie Joey te chante ça très laid-back. Parce que la petite cover du «Little Bit O Soul» de Music Explosion. Parce qu’«Outsider», du très grand yeah yeah yeah et un couplet chanté par Dee Dee. Et surtout parce «Time Has Come Today», fantastique hommage aux Chambers Brothers, tic tac coucou, ça ramone bien à la Ramona et les autres font hey ! Et puis sur la red Rhino, t’as des bonus, et là tu te régales, car t’as l’impression d’être en répète avec eux. Rien de plus juteux que les démos de la Ramona, notamment «Bumming Along» avec un Joey scintillant all over la Ramona, puis «My-My Kind Of Girl» où le génie Joey ramène tout son sucre et chante comme un dieu.

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             Acid Eaters ! Big-o big one ! Johnny explique qu’ils n’auraient pas pu faire cet album de reprises plus tôt, car il aurait fallu les adapter au style des Ramones, comme ils l’ont fait avec «California Sun». C.J. chante sur «The Shape Of Things To Come» et «My Back Pages». On perd la Ramona. Quelle tragédie ! Mais Joey se tape la part du lion avec «When I Was Young» où il fait son Burdon. Il explose le Burdon ! Marky rafle la mise sur le «7 & 7 Is» du roi Arthur. Ramona all over ! Ils triplettent la roulette de Belleville et Marky fait tout le boulot. Boom badabooom ! Et pourquoi c’est le plus bel album de covers de tous les temps ? À cause des six covers mythiques : «Substitute» (avec Pete Townshend dans les backing vocals, c’est du full blown de London Town in New York City. Power extrême), «Out Of Time» (Joey réinvente le Swingin’ London au sucre demented, il accroche chaque syllabe à la vie à la mort, c’est chargé de tout le barda du monde), «Somebody To Love» (Joey évince la Grace de l’Airplane), «Have You Ever Seen The Rain» (fantastique explosion nucléaire, les Ramones la ramènent au I know et au pur génie pulsatif, hommage suprême à Fog), «I Can’t Control Myself» (Joey y va au bah bah bah bah mythique, il tape ça en mode I can’t control maïséééé, et Johnny gratte des poux de rêve, il noie le mythe dans son wall of sound) et puis pour finir, le «Surf City» de Jan & Dean, pur jus d’On The Beach. T’as là la vraie racine du rock californien.

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             Et voilà l’album des adieux : Adios Amigos. Johnny : «This album has perhaps the best of all the guitar sounds I ever got. Daniel Rey produced it and he knew the Ramones were a guitar group. He also played the leads on here.» Et plus loin, il ajoute que C.J. chante quatre cuts («Making Monsters & Freaks», «The Crusher», «Cretin Family» et «Slatter Gun») Dès que Joey ne chante pas, on perd la magie des Ramones. Pur Ramona power avec «I Don’t Want To Show Up» - One two three four ! - C’est droit dans l’axe : Ramona intacte avec tout le sucre de Joey et le buzzsaw de Johnny. Joey oh-yeate son oh yeah dans la pire power-pop de «Life Is A Gas». Clameur éternelle ! T’as une espèce de suprématie, comme si les Ramones régnaient comme des Empereurs en perfecto sur la Rome du rock. Ça sonne comme un fait établi, cette pop est tellement pure, aussi pure qu’au premier jour. Joey te drive «Take The Pain Away» vite fait bien fait, avec Johnny en support tutélaire. Et puis t’as cet «Have A Nice Day» tapé dur dans l’oss, Joey chante aux parois nasales, à la niaque de la 25e heure. Encore un coup de génie avec «Got A Lot To Say», Johnny gratte la destruction massive, il jette tout son dévolu dans cette dernière bataille et Daniel Rey passe un killer solo flash. Ce dernier album est bardé de tous les symboles. C’est un album magnifique. «Born To Die In Berlin» sonne comme «Chinese Rocks». Mêmes accords. On reste dans les Heartbreakers avec cette cover mythique de «Baby I Love You» qui s’appelle ici «I Love You». Joey n’en fait qu’une bouchée, I really do, et Daniel Rey fait son Johnny, l’autre, le Thunders. T’es assez fier de faire partie des fans des Ramones. C’est aussi bête que ça.

             Joey avoue qu’il en avait assez après 22 years of constant touring - I definitively loved aspects  of the band, the live performances, the fans, but I had my fill. It was time to have a life - Mais plutôt que de jouer leur dernier concert à New York, ils le jouent à Los Angeles, parce que Johnny y vit. CJ : «It was ridiculous.» Ils ont des invités sur scène, Lemmy, Tim Armstrong et Eddie Vedder.

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             Les Ramones ne pouvaient boucler leur bouclard qu’avec une bombe atomique : We’re Outta Here est l’enregistrement live de leur dernier concert d’août 1996 au Palace de Los Angeles. Festin ramonesque de 32 cuts, mélange détonnant de coups de génie («Blitzkrieg Pop», «The KKK Toook My Baby Away», «Pet Semetary») et de cuts mythiques («Chinese Rock») Et si les Ramones étaient le groupe parfait ? Et si Joey était le chanteur parfait ? Tu sens le souffle dès «Teenage Lobotomy». Leur arrivée sur scène est dévastatrice. C.J. fait son Dee Dee et lance tout au one two three four! Joey chante comme un canard sur «Do You Remember Rock’n’Roll Radio» et une chape de plomb tombe sur la salle avec «I Believe In Miracles». Ramona power ! Ils sont insurpassables ! Quand ils font de la power pop avec «Rock’n’Roll High School», ils le font avec tout le power du monde. «I Wanna Be Sedated» te plonge au cœur du cyclone de la Ramona. Ce live est une véritable aventure. Les Ramones sonnent comme une aventure. Kings of cartoon ! Joey se jette dans le KKK avec tout la rage mythique dont il est capable. Il monte ses couplets comme ceux que montait Totor, aw yeah ! Joey reste au faîte de sa Ramona avec «I Just Want To Have Something To Do» et t’as «Judy Is A Punk Rocker» qui te tombe sur le coin de la gueule, aw yeah, Joey avale bien ses syllabes, sheenes/ punroka, le voilà au sommet du mythe, et ils enchaînent avec un «Rockaway Beach» ful-gu-rant. Ils transforment tous leurs hits en rouleaux compresseurs. Ils battent encore tous les records de trash-punk avec «Do You Wanna Dance» et Johnny remonte un Wall of Sound vite fait pour «Someone Put Something In My Drink». Encore une fournaise du diable avec «Cretin Hop», «R.A.M.O.N.E.S» sonne comme l’hymne new-yorkais, «53rd & 3rd» comme l’hymne de la Ramona, et «Chinese Rock» comme l’hymne national américain. Tu sors de là complètement rincé. 

              Quand tout ça est fini, Monte flippe : «After the Palace show I had no idea what to do with the rest of my life. I had put everything I had into The Ramones and now it was all over. I tried to start a normal life, but I didn’t know how.»

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    Johnnu and Lisa

             Une fois installé à Hollywood, Johnny commença à retourner sa veste et à fréquenter la jet set - the life of the rock star - Monte dit qu’il traîne avec Vedder, Rob Zombie, Green Day, Rancid, Nicolas Cage et Lisa Maria Presley. Monte donne encore des coups de main aux survivants, comme Dee Dee pour enregistrer Greatest & Latest, un album de covers des Ramones avec Chris Spedding.

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             Et voilà qu’arrivent les conclusions : «If Joey was the band’s heart, Dee Dee was the soul and original drummer Tommy the mentor. Johnny was the drill sergeant, leading the group from battle after battle and off and it was he who oversaw the band’s destiny.» Johnny : «Nobody can sound like us. It is very difficult to do. No one can play the guitar like that, and the drumming is very difficult, too. No one can do down-strums. They have trouble getting through one song of down-strums.»

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             C’est à Rodney Bigenheimer, the Mayor of Sunset Strip, que revient le mot de la fin : «In the history of rock’n’roll, there’s Elvis Presley, The Beach Boys, The Beatles and The Ramones. They changed the whole punk history and the whole rock history. Even the Sex Pistols were influenced by The Ramones.» Bizarre que le Mayor of Sunset Strip oublie de citer Bob Dylan.

             Signé : Cazengler, Ramone sa fraise

    Ramones. Pleasant Dreams. Sire 1981

    Ramones. Animal Boy. Sire 1986

    Ramones. Halfway To Sanity. Sire 1987

    Ramones. Brain Drain. Sire 1989

    Ramones. Loco Live. Chrysalys 1991

    Ramones. Mondo Bizarro. Radioactive 1992

    Ramones. Subterranean Jungle. Sire 1993

    Ramones. Acid Eaters. Chrysalis 1993

    Ramones. Adios Amigos. Radioactive 1995

    Ramones. We’re Outta Here. Radioactive 1997

    Monte A. Melnick & Frank Meyer. On The Road With The Ramones. Independently published 2019

     

     

    Inside the goldmine

     - Junior on le connaît Parker

             Il est des gens que tu rencontres et qui te marquent à vie. Parcourt fait partie de ces gens-là. Tu commences par lui donner le bon dieu sans confession, c’est-à-dire que tu lui accordes ta confiance. Tu ne te poses même pas la question de savoir s’il saura s’en montrer digne. Tu marches à l’instinct. Tu sais aussi qu’une relation se bâtit dans le temps. Alors tu donnes du temps au temps et tu alimentes en dosant bien : un peu de musique, un peu de littérature, un peu de cinéma, quelques éléments succincts d’autobiographie, deux ou trois points de vue, non pas sur l’actu qui n’a jamais servi à rien, mais sur la vie et la mort. La relation se développe et s’équilibre. Parcourt réagit bien, il alimente lui aussi, et tu montres que tu es preneur, mais sans te forcer à accepter ce qui ne te convient pas. La base d’une relation équilibrée repose sur l’honnêteté morale et intellectuelle. C’est le seul moyen d’éviter les zones d’ombre et les prises de bec. Quand au fil du temps, tu vois poindre les premiers défauts, tu tentes de nier ta déception. Tu te dis que ce n’est pas si grave, même si tu vois Parcourt esquinter certaines règles tacites. Par exemple, il va te photographier comme le font tous les cons aujourd’hui sans te demander ton avis. Tu lui redis pourtant la règle d’or : n’inflige jamais à quiconque ce que tu ne voudrais pas qu’on t’inflige, mais il ne comprend pas. Cette incompréhension te met la puce à l’oreille. Tu réalises soudain que tu t’étais fait une idée de Parcourt qui ne correspond pas à la réalité. Et tu conclus amèrement qu’au terme d’une vie consacrée à l’étude approfondie de la condition humaine, tu peux encore te fourrer le doigt dans l’œil en prenant les vessies pour des lanternes. Mais en même temps, tu refuses de porter la responsabilité de cet échec. Tu te demandes encore pourquoi Parcourt t’a bluffé. Est-il rusé comme un renard, ou roué comme le petit paysan qu’il n’a jamais cessé d’être ? Est-il abandonné de Dieu ? Joue-t-il un rôle ? Et pourquoi le jouerait-il aussi mal ? Il finit par te faire pitié.

     

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             Alors que Parcourt ruse sans avoir les moyens de la ruse, Parker crée sa légende. Il en a largement les moyens. En plein milieu des fifties, à Memphis, Junior Parker est entré dans la caste des géants du blues et de la Soul. L’un de ses premiers admirateurs fut Elvis.

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             Si on veut plonger dans la jeunesse du grand Junior Parker, il est conseillé d’écouter une vieille compile Ace de Little Junior Parker & The Blue Flames, I Wanna Ramble. C’est un album de gros jumpy jumpah avec ses solos de sexy sax. Alors attention, c’est Pat Hare qu’on entend sur «Can’t Understand», un fantastique boogie blues de down on the highway, qui sera pompé par Creedence sur down the highway. Tous ces cuts datent de la période 1954-1956, c’est du Duke  et l’heavy blues de «Driving Me Mad» va t’envoyer au tapis. En B, t’as le «5 Long Years» d’Eddie Floyd, un heavy blues d’I’ve been mistreated. Ces mecs savaient déjà tailler une route. Et puis t’as ce «Pretty Baby» qui va te liturger les abbatiales à coups de don’t like my automobile. Heavily balanced !

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             En 1962, Little Junior Parker pose avec sa Cadillac pour la pochette de Driving Wheel. Avec «I Need Love So Bad», il atteint une sorte d’apothéose de la Soul de blues, logique car signé Percy Mayfield. Il réédite l’exploit avec «Tin Pan Alley», monté sur un bassmatic délicieusement élastique. Il reste dans l’heavy blues d’harangue avec «Someone Broke This Heart Of Mine» et passe en mode boogie cavaleur avec «Yonder’s Wall». Par contre, il ne fait pas l’apologie de la «Sweet Talking Woman». Pourquoi ? Parce qu’elle lui a barboté all of his money. Les ceusses qui ont eu la bonne idée de rapatrier la red sont quasiment tous morts d’overdose : 15 bonus explosifs ! À commencer par «Mystery Train», la racine d’Elvis. Junior fait bien l’Elvis au train arrives et au Train train/ Comin’ on round the bend. T’as aussi «That’s Just Alright» tapé aux riffs carnassiers, inégalable ferveur primitive ! Il passe en mode big band avec «Peaches», Junior swingue sa chique, I know I know I know ! Dans tous les cas de figure, Junior a la classe. Encore un heavy boogie de fantastique allure : «Pretty Baby», et son «Sometimes» vaut toutes les versions de «Dust My Blues» jouées en Angleterre.

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             Paru en 1970, The Outside Man est ressorti sous une pochette beaucoup sexy et un autre titre : Love Ain’t Nothin’ But A Business Goin’ On. Quel album ! Junior est tellement à l’aise qu’il fait plaisir à voir, whoooo yeah ! Il attaque «The Outside Man» au big time out, machines de bassmatic avant toutes et Junior saute en croupe.

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    Magnifique groover ! Il manie à la fois le smooth et le raw. Il tape trois covers de Beatles sur cet album béni des dieux, à commencer par «Taxman». Ah il faut le voir groover entre les reins du Roi George ! - ‘Caus I’m the taxman ! - En B, il tape «Lady Madona» en mode Parker, il groove bien le butt des Beatles, il y va au whooo finds the money/ When you pay the rent ! Et il enchaîne avec l’encore pire «Tomorrow Never Knows», l’ancêtre de la psychedelia. Seul Junior peut se permettre ce luxe indécent. Il fait sa psyché. L’autre grosse cover de choc est celle du «Rivers Invitation» de Percy Mayfield. Il te groove ça à coups d’all across the country et d’I’m trying to find my baby. Il ne la trouve pas, alors il parle à la rivière, I spoke to the river/ And the river spoke back to me, il te swingue ça à la folie. Junior est un fantastique chanteur de charme, tu succombes en permanence. Il est certainement l’un des Soul Brothers les plus accomplis, la beauté n’est pas que dans la mélodie, elle est aussi dans le chatoiement de ses accents chantants. Il vibre littéralement son chant. Avec «You Know I Love You», il passe le blues en mode Soul de satin jaune.

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             Like It Is n’est pas vraiment son meilleur album. On y trouve deux beaux boogies, «Wish Me Well» et «Come Back Baby». Junior les mène de main de maître. On sent un brin de modernité dans son «Country Girl» - My little girl is a country girl - Et il groove comme un crack son «(Ooh Wee Baby) That’s The Way You Make Me Feel», il laisse filer sa note au chat perché. Il se prend pour une poissecaille dans l’heavy boogie blues de «Just Like A Fish» et il supplie sa baby de revenir dans «Baby Please». Toujours la même histoire : Baby please come back/ I need your love to set me free.

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             Tu te sens toujours bien en compagnie de Junior. Ce que vient confirmer Honey-Dripping Blues. La perle de l’album est sa cover du «Reconsider Baby» de Lowell Fulsom. Il y va à l’I hate to see you go, ça joue fabuleusement, et Junior y va encore, The way that I wish you/ I guess you never know - Il plonge dans le caramel d’«Easy Lovin’» au me & you easy lovin’ baby. Il enchaîne avec le fabuleux Soul blues d’«I’m So Satisfied», cuivré à outrance. Quel album ! Encore un somptueux froti-frotah de Soul : «You Can’t Keep A Good Woman Down», violonné jusqu’à l’horizon. Junior a des orchestrations de génie. Il est encore le crack du marigot avec «Lover To Friend» et te charme dès l’intro de «Your Bag Is Bringing Me Down». Il est à l’aise partout. Junior groove dans la dentelle. C’est un régal permanent que de le voir à l’œuvre.

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             En 1969, Little Junior Parker enregistrait Blues Man sur Minit, le label de la Nouvelle Orleans. Pas l’album du siècle, mais on y trouve un Heartbreaking Blues mené à la glotte ultra sensible, «Get Away Blues». Il sait faire jouir un blues. Mais c’est le son Nouvelle Orleans qui domine l’album : «Let The Good Times Roll», «I Just Get To Know» et «I Found A Good Thing». Saluons aussi «Every Night & Every Day», un heavy blues de treat me right, et il y va, le Junior, au that’s how I love you. On peut lui faire confiance.

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             Entre 1971 et 1972, Junior Parker va enregistrer trois albums : You Don’t Have To Be Black To Love The Blues, Jimmy Mc Griff Junior Parker, et I Tell Stories Sad And True etc. Un petit black croque une pastèque sur la pochette du premier, le plus intéressant des trois. Junior Parker est un fantastique crooner de blues. Il le roule dans la farine divine, il en fait un blues velouté gorgé de feeling. La viande se planque en B. Il attaque avec un cut de Percy Mayfield, «I Need You So Bad». C’est la meilleure des conjonctions : Junior + Percy. Il chante au feeling subliminal. «Look On Yonder Wall» est un boogie écœurant de classe, et il bat encore tous les records de feeling avec «Man Or Mouse» - Sometimes I wonder/ I’m a man or mouse - C’est un bonheur que d’écouter Junior chanter.  

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             Tu sauves un Heartbreaking Blues sur Jimmy Mc Griff Junior Parker : «Don’t Let The Sun Catch You Cryin’». On croise aussi un «Baby Please Don’t Go» crédité à Muddy et on retrouve le «Five Long Years» d’Eddie Floyd.

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             Et puis voilà I Tell Stories Sad And True etc. Deux covers de choc : «Funny How Time Slips Away» de Willie Nelson (Soul de blues et belles fondues de falsetto léger, merveilleux crooner), et «The Things That I Used To Do» (Classique insurpassable de Guitar Slim). Il tape aussi dans Hooky («I Done Got Over It», heavy boogie blues drivé à la plaintive) et dans le «Stranger In My Own Town» de Percy Mayfield. On s’extasie sur la profondeur du croon.

    Signé : Cazengler, stylo Parker

    Little Junior Parker & The Blue Flames. I Wanna Ramble. Ace Records 1984. 

    Little Junior Parker. Driving Wheel. Duke 1962  

    Junior Parker. Like It Is. Mercury 1967 

    Little Junior Parker. Blues Man. Minit 1969 

    Junior Parker. Honey-Dripping Blues. Blue Rock 1969

    Junior Parker. The Outside Man. Capitol Records 1970 ( =Love Ain’t Nothin’ But A Business Goin’ On)

    Junior Parker. You Don’t Have To Be Black To Love The Blues. Groove Merchant 1971 

    Junior Parker. Jimmy Mc Griff Junior Parker. United Artist Records 1972

    Junior Parker. I Tell Stories Sad And True etc. United Artist Records 1972

     

     

    Wheeldon du ciel

     - Part Two

     

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             Avec Nick Wheeldon, c’est pas compliqué : tu pars à l’aventure. Son œuvre s’apparente à une jungle, mais pas la jungle de tous les dangers, comme celle de la forêt amazonienne, non, il s’agirait plutôt de la jungle du Douanier Rousseau, délicieusement exotique et dont on observe minutieusement tous les détails. Nick Wheeldon a joué dans une myriade de groupes, alors tu peux partir à l’aventure. Comme tout n’est pas accessible, ça te simplifie la vie, t’es pas obligé de tout écouter.

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             En 2017, il jouait dans 39th & The Nortons et enregistrait The Dreamers. Big album. Avec Nick Wheeldon, le big albuming est quasiment automatique. Il suffit d’écouter «If It’s So Easy» pour en être convaincu. On sent bien le dévolu dans ce Big Atmospherix, il va chercher le pathos profond, les échos de John Lennon sont indéniables. Il éclate encore au grand jour avec un «I Ain’t Hiding» noyé d’orgue. Tu te régaleras de la merveilleuse qualité de l’attaque et du son de «Step Into Your World». La tension d’orgue amène du souffle, tu sens le véritable élan du songwriting. Tiens, encore un cut parfait avec «Without You», une belle pop-song noyée dans son jus. Chaque cut induit sa propre puissance. Nick Wheeldon crée son monde cut après cut, un monde de compositeur. Il est dans le même trip que Robert Pollard. Seule compte la beauté du geste. Avec «On My Own», il dégomme encore la pop et son aplomb n’en finit plus d’impressionner, et puis t’as un solo de flûte mercuriale. Tu vas trouver un son de rêve dans «Deserve Each Other», un son fruité, épais, chargé d’écho et le Nick entre à la harangue en ville conquise. T’as là une compo qui regorge de développements avec des chœurs soignés, et un son en sous-main qui vaut tout le nec plus ultra de Geno, le Nick t’embarque ça au big time out. «Deserve Each Other» est une grosse compo évolutive noyée de son et d’écho. Il flirte avec le No Other. On regagne la sortie avec le très entêtant «Looking For Tears», un cut farci de sonorités psychédéliques. Nick Wheeldon cultive son art avec délectation, il en cultive toutes les directions, il va là où son vent le porte, c’est extrêmement inspiré. 

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             Il récidivait l’année suivante avec un album génial, Mourning Waltz. Pourquoi génial ? Parce que «21.01». Eh oui, il y va au tell me how, alors ça push le push à l’heavy psychout, et le groove grouille de poux, et c’est un bel enfer sur la terre du jingle jangle. Le lead est un crack, il s’appelle Loik Maille. Parce que «Caroline», ersatz Beatlemaniaque sur lequel le crack Loik fait encore des étincelles. Parce que «Baby Blue», cette grande pop élancée qui bat encore tous les records, brillante et même glorieuse, avec in Loik in tow, ce mec ne plaisante pas, il claque du slinging de choc. Parce que «Realise», Wheeldon y va au calling your name, c’est encore une pop inconnue qui sort de la jungle, velue et efflanquée, une pop aux joues roses, allègre et alerte, illuminée de l’intérieur par le slinging du crack Loik, et quelle puissance d’I realise ! Et puis t’as ce «Walking Slowly» en ouverture de balda qui sonne très Television Personalities, gentle et raffiné, et puis ce «White Light» encore plus gentle et raffiné, qui renvoie directement chez Syd Barrett.

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             Autre épisode passionnant : Os Noctambulos. Tu peux rapatrier deux albums assez facilement, un 25 cm paru en 2017, The Devils, et un album paru deux ans plus tard, Silence Kills. Le 25 cm est assez largué, au bon sens du terme. Largué et spacieux, avec un petit Valentin Buchens qui s’amuse bien. Comme toujours chez Nick Wheeldon, c’est très inspiré, il reste très incisif, très porté sur la chose, c’est-à-dire sur l’ampleur, il a des orchestrations chatoyantes qui raflent bien la mise («Tangerine Boy»). On se régale du fabuleux fouillis de guitares en B, dans «Cucaracha», un cut qui regorge de richesses. Et avec «Nowhere», on assiste à un fantastique passage en force. C’est un mini-album de très grande masse volumique.

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             On retrouve Valentin Buchens sur Silence Kills. Très vite, tu croises un «Living A Lie» doucement psyché, très Barrett dans l’esprit. T’as même parfois l’impression qu’ils jouent avec des pincettes : le meilleur exemple est ce cut nommé «You Walked Away», délicieusement psychédélique, mais ils te jouent ça en finesse, sans en rajouter. Tout est gentle et sacrément friendly. Par contre, ils s’énervent un peu sur «A Man Needs A Home», ils flirtent avec le vif argent de Moby Grape. Ils repartent toujours à l’attaque. C’est un album courageux. Nick Wheeldon a une belle équipe derrière lui. Pas d’hits, mais du son à gogo et surtout une musicalité exemplaire qui puise dans la meilleure veine pop-psyché anglaise des années phosphorescentes.

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             On ne perd pas son temps à rapatrier l’Hopeless Friends des Creep Outs, un album que Nick Wheeldon a enregistré en 2008 avec Andrew Anderson. Ils proposent une heavy pop bien raclée du sacrement. Ils cultivent la clameur. Ils te cueillent au menton dès «Beautiful Eyes». T’as aussitôt le fantastique swagger de la fast pop anglaise et tu t’effares de leur incroyable allure, ils grattent comme des démons. Prépare tes adjectifs, car ça monte ! Nouvelle dégelée avec «What I’m Missing», bien glammy dans l’esprit, mais pulsé, yeahhh ! C’est de l’early Roxy explosé aux black bombers. On reste dans la fière allure avec «Treat Her Gently», ils attaquent ça de front, t’as là un archétype d’ampleur considérable, bien doublé au beurre. Ils restent dans la densité maximale avec «You Don’t Have To Lie» et un killer solo troue le cul du cut. Si tu veux voir le fantôme de Syd Barrett, tu vas le trouver dans l’heavy mélasse psychédélique de «Stay A While». Quel fabuleux cloaque ! Ces deux mecs disposent de toutes les ressources naturelles. Un petit shoot de proto-punk te ferait plaisir ? Alors voilà un «Treat Me Wong» criant de véracité. On passe à l’heavy déhanchement de rock anglais avec «Yours To Keep». Les Creep te creepent le chignon. Léger parfum de Small Faces. «They Don’t Love You» pourrait bien figurer sur l’un des grands albums de Wild Billy Childish. Ça groove aux accords de clairette. Retour au full blown avec un «Guess It’s All Over» bien foutraque et bien jeté dans la balance. Tu sors complètement rincé de cet album.

             Tu repars à la chasse, mais pas mal d’albums de Nick Wheeldon sont sortis de l’écran radar. En attendant Godot, tu vas devoir te ronger l’os du genou.

    Signé : Cazengler, Nick Wheeldinde

    The Creep Outs. Hopeless Friends. Off The Hip 2008

    Os Noctambulos. The Devils. Stolen Body Records 2017

    Os Noctambulos. Silence Kills. Stolen Body Records 2019

    39th & The Nortons. The Dreamers. Stolen Body Records 2017

    39th & The Nortons. Mourning Waltz. Croque Macadam 2018

     

    *

    J’ai toujours aimé ce groupe. Je ne l’ai jamais écouté. Mais leur nom m’a toujours fait rêver. Parfois le rêve est préférable à la réalité. Il faut savoir remettre à demain ce qui risquerait de vous décevoir aujourd’hui. Oui mais là, ils frappent un grand coup. Que dis-je : deux. D’abord la couve, magnifique. Quand j’ai vu le titre, j’ai sursauté, ils abordent un thème dont personne ne parle. Pourquoi ce silence. Ce n’est pas la peur. Ce n’est pas parce que ce serait dangereux. Non simplement par pudeur. Désolé ce n’est pas une question d’entre cuisse.

    ECHOES IN ETERNITY

    AGNOSTIC FRONT

    (Reigning Phoenix Music / Octobre 2025)

             En règle générale je désapprouve ceux qui se cachent derrière les mots commodes. Ils ne vous diront jamais : il y a un Dieu. Ou alors : je suis athée. Non ils se drapent derrière le cache-sexe de la savante ignorance. Ils ne savent pas. Ils ne prennent pas parti. Pour sûr ils ont réfléchi au problème, longuement, ils ont lu, ils en ont discuté avec leurs amis et la moitié de la population mondiale, ils pensent avoir trouvé l’arme imparable, le parapluie de la modestie : ce n’est pas ma petite personne pas très fûtée qui va trancher la question. Ne leur vient même pas l’idée qu’il pourrait y avoir d’autres réponses possibles.

             Pourraient peut-être se poser la question autrement : par exemple comme Aristote : pourquoi n’y-at-il pas rien ? Et ensuite essayer de définir cette chose qui n’est pas rien. Agnostic Front y répond à sa manière : ce qu’il y a : c’est une société injuste. Comme c’est un groupe hardcore : ils diront plutôt : une société de merde. Aussitôt ils ajoutent : il faut la détruire.

             Evidemment c’est politique. Et comme selon Clausewitz : ‘’ La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ‘’ en toute logique ils ont posé le vocable ‘’ front’’ à forte consonnance guerrière à la suite du mot Agnostic. Illico, on comprend où ils veulent en venir. Ne vous étonnez pas si par hasard vous apercevez, infâme stigmate, le sticker : Parental Advisory / Explicit Content, sur leurs pochettes.

             Ernie Parada a participé à de nombreux groupes dans lesquels il tient ou la guitare ou la batterie. Il est aussi graphiste. Si vous souffrez de dépression abstenez-vous de visiter son site. Toutes ses œuvres expriment un infime solitude, des êtres humains et des choses. Un regard sans complaisance, sans outrance. Parada offre à voir cet essentiel anecdotique qu’il ne nous donne pas en spectacle, son intention est de faire remonter à la surface de ses images l’extrême profondeur de leur horrible signifiance.

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             Apparemment ce n’est pas la liberté guidant le peuple. Un gamin, oriflamme noire en main, qui marche d’un pas décidé. Jusque-là tout va bien, mais pourquoi a-t-il les yeux bandés. Le groupe voudrait-il nous dire que malgré nos certitudes les plus résolues  l’on avance  toujours en aveugle… Il existe un Official  Music Vidéo dont la première image utilise la même image colorisée en teinte jaunâtre, qui précède la vidéo que nous allons commenter. Nous écouterons d’abord le son, issu d’un vieux film américain de John Frangenheimer tourné en 1952 dont le titre français Un crime dans la tête est beaucoup plus explicite que l’original. Le scénario est complexe : un soldat américain prisonnier qui a subi un lavage de cerveau assez special, les services secrets communistes possèdent ainsi au cœur des USA un agent dormant qu’ils peuvent  manipuler à distance, par exemple pour tuer un futur candidat à la présidence de la République… les images sont beaucoup plus sommaires, vues plongeantes sur des milliers de croix de cimetières, de guerre et de civils, suivies d’entrecoupements de scènes de combats, de bombardements, d’explosions nucléaires, parfois vous apercevez les victimes innocentes, notre gamin, ou par exemple des familles en train de déjeuner, tous les yeux bandés, les fameuses victimes collatérales parfois plus nombreuses que les troupes engagées… Le message politique s’éclaircit :  l’Etat vous élève pour mieux se servir de vous. Quel que soit la couleur du drapeau qu’il vous refile entre les mains.

             Petit apparté totalement hots-sujet : le film est assez prémonitoire quant aux rôles des deux Lee Harvey Oswald, tous deux agents de la CIA, dont un se touve mêlé à l’assassinat de John Kenedy…

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             Reste maintenant à interprêter le sens du titre : Echoes in eternity. Le groupe existe depuis plus de quarante ans. Il a été la figure centrale et fondatrice du mouvement hardcore new yorkais lors de leuRs apparitions au CBGB. Leur premier album est paru en 1984, depuis ils en ont produit une bonne quinzaine, ses fondateurs Roger Miret et  Vincent « Vinnie Stigma » Cappuccio, ne sont plus tout jeunes, l’heure de gloire du mouvement hardcore est passée, les  nouvelles générations se détournent en très grosse majorité de ces musiques revendicatrices, dans quelques années que restera-t-il de cette effulgence crépitante, personne n’en sait rien. Des civilisations entières ont disparu sans même que leurs noms nous soient parvenus… Que restera-t-il dans cent ans lorsque tous les témoins de cette aventure musicale aura été effacée des mémoires ? Agnostic Front se pose la question de la transmission ou de l’inanité à long terme de leur action… Nos actions résonneront au travers des siècles aimaient à répéter les officiers des légions romaines… En quoi les maigres échos qui nous en parviennent réflètent-ils la réalité de ce qui a eu lieu… Angoissantes réflexions, cet album d’Agnostic Front doit-il être interprété comme une bouteille sonore jetée à la mer des indifférences oublieuses.  Heidegger nous enseigne qu’il y a pire que l’oubli de l’être, c’est d’avoir oublié que l’on a oublié l’être.

    Vincent Cappuccio : guitare / Roger Miret : vocal / Mike Gallo : basse / Craig Silverman : guitare / Danny Lamagna : drums.

     Way of war : évidemment il n’y a pas l’extrait sonore du film de la vidéo sur l’album : le band ne perd pas de temps, vous saute à la gorge sans préavis, le pire c’est qu’ils disparaîtront aussi vite qu’ils sont apparus, faudra vous y habituer, chaque morceau est construit à la manière d’un braquage mental, une batterie fractale des guitares vibrionnantes, un vocal mordant et dévorant, un sacré ramdam, entre parenthèses incroyablement et inexplicablement mélodique, un véritable phénomène illogique, totalement inexplicable, pas le temps de s’appesantir, juste des mots d’ordre (ou de désordre) , ne vous laissez pas emporter par le maelström de la mort. Appel à la désobéissance. Civile et militaire. You say :  au cas vous n’auriez pas compris l’on vous secoue salement les puces, interdiction de rejeter vos manquements sur les autres. Le vocal en coup de poing. Pas de pitié. Vous renvoient le boomerang de votre incapacité, de votre lâcheté, en pleine gueule. Bien fait pour vous. Ne vous étonnez pas s’ils s’énervent à la fin. Matter of life and death : une

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    bonne branlée, une petite secouée mentale, ça ne fait pas de mal, le gars a compris, l’est maintenant un tigre en liberté dans les rues de la ville, il ne se défend plus, il n’avance plus en douce, il attaque, il n’est plus le vieil homme fatigué qui régnait en lui, l’est un adolescent empli de rage. Tears for everyone : urgence absolue, une batterie folle une guitare écartelée, un vocal tripal, la tempête est passée, il ne vous reste plus qu’à serrer les dents et à rependre le combat. Divided : comment font-ils pour être encore davantage violents et balancer encore plus violemment  chaque morceau, un couteau rouillé de solo, un vocal antifasciste fortement chaloupé, les fausses solutions contraignantes et la batterie qui emporte tout comme les vagues de la mer. Sunday matinee : une vidéo éclatée nous les montre sur scène devant des

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    images du CBGB, de l’énergie et de la joie d’être ensemble, moment de recharge des batteries et de communion. Des instants à ne pas rater car la musique underground est un bienfait commun. Profitons-en pour expliquer à ceux qui ignorent tout du hardcore : comparé au hardcore le punk est un gros matou endormi sur le canapé de la maison, quant au hardcore il est un tigre mangeur d’hommes qui enfonce la porte de votre demeure. Can’t win : auto-lavage de cerveau immédiat, une batterie qui secoue sans ménagement la poussière de vos méninges calcifiées par le découragement et un brossage revigorant pour vous remettre en pleine forme, prêt à vous battre. Turn up the volume : poussez le potard de la révolte à 13, chœurs masculins qui appellent à l’union, au combat, des mots lancés comme des grenades dégoupillées, dégelée de cymbales, les guitares donnent l’assaut, galopades, appel à la Révolution. Le peuple ne sera guidé que par lui-même. Art of silence : moins de cinquante secondes pour mettre les choses au clair, les marxistes diraient que les sentiments petits-bourgeois interindividuels ne doivent pas amoindrir le temps que vous devez à la lutte. Shots  fired : un bon ennemi est un ennemi mort, la vengeance est un plat qui se mange froid. Ce n’est qu’un début. Le genre de morceau, d’une telle violence, que beaucoup désapprouveront. Ils auraient tort. Hell to pay : ce titre pour ceux qui n’auraient pas compris le précédent, vous avez eu droit à la violence extérieure, voici l’intérieure, celle qui vous brûle d’un feu indomptable, avertissement sans frais, à tous ceux qui voudraient se mettre en travers de mon chemin. Evolution of madness : grincements, la folie monte, partout autour de moi et en moi, vases communicants, crachats de haine contre un monde qui va mal. Skip the trial : ne s’en prendre qu’à soi. Mieux vaut mourir de sa propre main que de celle du juge. Il y a toujours une issue de secours qui s’offre à vous. Cette apologie du suicide heurtera les consciences chrétiennes… Obey : les deux voies de l’obéissance, celle de la société, celle de la désobéissance qui n’est que l’obéissance à la nécessité de la lutte. Ne pas confondre avec le péremptoire  Indignez-vous ! si à la mode par chez nous voici quelques années, s’agit de gueuler dans le but de d’aider et de pousser le monde à péricliter. Au plus vite. Eyes open wide : nécessité de garder les yeux grands ouverts, afin de ne pas se perdre dans ses propres noirceurs, voir la situation pour mieux s’y confronter, même si c’est dur, pour mieux la combattre sans jamais mollir.

             Un disque dont il est impossible d’arrêter pour passer à un autre. Tous les morceaux sont un tantinet construits sur le même schéma sonore, c’est cette particularité qui   donne à l’album  sa force, qui vous empoigne et vous oblige à marcher à coups de coups de pied au cul. Idéologiquement le sentier est étroit, entre la révolte et l’appel à la lutte armée, l’on pense au MC 5… évidemment les temps ont changé, ils ne sont plus à l’optimisme…

    Damie Chad.

     

    *

             Tiens un groupe qui a pris un nom latin, c’est sympa, la langue de Virgile ce n’est pas de la petite bière, ben non, c’est le titre de l’album, alors c’est qui ? non de Zeus, ils l’ont bien caché ! J’aurais pu commencer autrement, un groupe qui sort un album en novembre, doit y en avoir plusieurs centaines, ben non, ils se distinguent ils en sortent deux, c’est plus rare, ah ! j’ai repéré le nom du groupe, c’est un chiffre : 1914, avec un tel blaze ils profitent de la date commémorative du 11 novembre. Non ils ne surfent pas sur l’actualité, z’ont déjà dix ans d’âge, le groupe s’est formé en 2014, par contre des monomaniaques, des enragés, un groupe qui a trouvé sa thématique, la guerre de 14-18 ! Après tout à chacun son dada, leur premier album sorti en 2015 ne se nommait-il pas Eschatology of War autrement dit les fins dernières de la guerre. S’intéressent de près au sujet…  Dans tous les cas, avec les millions d’obus échangés durant ce conflit, n’est-ce pas une véritable aubaine pour un band métallifère, rien de plus bruyant qu’un bombardement, et rien de davantage full metal sur votre jacket !  Y avait juste un détail minuscule que je n’avais pas remarqué.

    VIRIBUS UNITIS

    1914

    (Napalm Records / 2025)

             Que voulez-vous, parfois le hasard fait mal les choses. Ou alors bien, cela dépend de la manière dont vous les appréhendez. Parfois l’Histoire vous rattrape ou alors ils ont senti venir l’entourloupe. De la prescience. Par chez nous, personne n’y croyait. L’on criait au bluff. Z’étaient mieux placés que nous. Vous comprendrez pourquoi lorsque je vous aurais dit qu’ils sont de Liuv. Vous ne connaissez pas : c’est en Ukraine. Je n’entends ni prendre parti pour les Ukrainiens ou les Russes. Je déplore simplement tous ces morts sur les champs de bataille. Les villes détruites, les civils assassinés… Tout cet argent, des milliards, pour enrichir les marchands de canon… Soyons égoïstes, la guerre l’on sait quand et où ça commence mais pas où et quand ça finit. Regardez l’Espagne en 36 et l’engrenage qui s’en est suivi…

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             En tout cas, la couve est bluffante, très Death metal, au fond  la silhouette de la Mort, infatigable moissonneuse munie de sa faux tranchante, à ses côtés nous dirons l’ange exterminateur de l’apocalypse, au premier plan difficile de donner un nom à ces formes indistinctes, des cadavres, des combattants, des nids de mitrailleuses… mes pauvres yeux ne me permettent pas de voir mieux. Elle est signée par Vladimir ‘Smerdulak’ Chebakov, d’origine russe, l’a eu le déclic à l’âge de huit ans lorsque la pochette de Killers d’Iron Maiden lui est passée entre les mains. Depuis il dessine des pochettes pour des albums de metal. Son surnom signifie ‘’odeur’’, on la subodore mauvaise, en latin. Un art puissant et mortifère.

    K.K. LIR. Lemberg Nr.19 Fähnrich, Rostislaw Potoplacht : drums /

    k.u.k. Galizisches IR Nr.15, Gefreiter, Ditmar Kumarberg : vocal /

    K.K. LIR Czernowitz Nr.22 Oberleutnant, Witaly Wyhovsky : guitars /

    K.K. LIR Stanislau Nr.20 Zugsführer, Oleksa Fisiuk : guitars /

    k.u.k. Galizisch-Bukowina’sches IR Nr.24, Feldwebel, Armen Howhannisjan : bass /

    Les abréviations K. K. LIR : signifient : Régiment de réserve d’Infanterie Royal et Impérial / Les abréviations k.u.k. IR désignaient les Régiments d’Infanterie royale et impériale. Vous remarquez que chacun a choisi son régiment et son grade : enseigne, soldat, sous-lieutenant, caporal, sergent.

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    Par souci d’identification, les membres du groupe se sont symboliquement enrôlés dans une des compagnies d’un régiment de leur choix. En hommage à tous les morts de la première guerre mondiale et vraisemblablement pour mieux ‘’ coller’’ au récit mis en scène par l’album.

             En France nous connaissons avant tout la guerre de 14-18 par l’affrontement qui se déroula sur notre sol entre les troupes françaises et les troupes allemandes. C’est oublier le rôle important de l’Empire austro-hongrois dans le conflit. Si les allemands se chargeront du front Ouest, ils laissent dans un premier temps les Austro-Hongrois libres de mettre à genoux la Serbie, de l’Italie et de la Russie. L’empire Austro-Hongrois va peu à peu s’épuiser, qui trop embrasse mal étreint, le Reich Allemand se chargera plus tard du front russe, politiquement et militairement le Reich prendra l’ascendant sue les Habsbourgs. L’empire Austro-Hongrois, sera le grand perdant de la première guerre mondiale. Reste le problème de l’Ukraine – n’oublions pas que nos musiciens sont Ukrainiens -  longtemps dominée par la Pologne, puis par l’Autriche et la Russie qui toutes deux exercent une forte influence sur les régions qu’elles contrôlent. A la fin de la guerre, profitant de la défaite de l’Autriche la Pologne essaie de récupérer l’Ukraine… Ce rapide résumé d’un imbroglio géopolitique extrêmement complexe peut permettre de comprendre la trame historiale du récit de cet album. 

    Pour ceux qui répugneraient à  se plonger dans des livres d’histoire, je conseille deux romans, le premier, sans aucune prétention historique, Taïa d’Albert T’Serstevens se déroule au tout début du conflit lors de l’assassinat de l’Archiduc d’Autriche Franz-Ferdinand en juin 1914, le deuxième Le Don Paisible de Mikhaïl Cholokhov nous emmène chevaucher avec les Cosaques Ukrainiens durant la Révolution Russe… Deux bouquins haletants, d’aventures et politiques, qui aident à réfléchir.

    Dernière remarque, non dénuée d’ironie, le titre Viribus Unitis peut se traduire : par  les Hommes Unis. Viribus Unitis  était la devise de de François Joseph 1er (1830-1916).

    War In ( The begining of the fall) : : vous attendez un déferlement métallique, mauvaise pioche, un vieux disque qui grésille, un peu vieillot, démodé, bien loin d’une fanfare fanfaronne, un chant teinté d’une certaine nostalgie, hymne national qui fut celui du Reich Allemand, et de l’Autriche…  1914 : The siege of Przemysl :

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    Les Russes attaquent à Lemberg ville alors située en Autriche tout près de la frontière avec l’Ukraine, aujourd’hui Lemberg devenue Lvuv se situe en Ukraine. La forteresse de Przemyls fut prise par les Russes après cent jours de combat… Une Lyric  Video de Napalm Records offre photos et films… 1914 ne joue pas sur le tintamarre, la voix gronde comme le souffle d’un géant dont la respiration suffirait à évoquer la violence épique des combats, c’est elle qui orchestre le galop fou de la batterie et l’élan lyrique des cordes électriques. Quand survient la joyeuse musique d’un défilé militaire, l’on n’est pas surpris, ce n’est pas vraiment une cassure, juste un épisode parmi d’autres emporté par le courant de l’Histoire. 1915 (Easter Battle for the Zwinin Ridge) : il fallut plusieurs mois de combats acharnés aux troupes allemandes et austro-hongroise pour prendre la crête de Ziwni située à mille mètres d’altitude : victoire et optimisme, la rage l’emporte sur l’horreur de la guerre, batterie en rafales de mitrailleuses, assourdissances orchestrales, l’ouragan passe et se déchaîne, cris haineux d’invectives, parfois malgré la fureur le silence plane dans les bruitances, peut-être sont-ce les âmes des morts qui s’élèvent vers le ciel ou qui s’enfoncent dans le sol gelé, idée d’un engloutissement général, une fosse commune, celle des hommes vivants côte à côte, le morceau se termine sur les échos lointains d’une messe, le pain de Pâques n’est-il pas pétris de sang et de terre libérée !

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    1916 : The Süditirol offensive : L’Italie entre en guerre en 1915. Les armées austro-hohgroises contre-attaquent, les Italiens demandent l’aide des Russes dont l’intervention i monopolise une partie des forces austro-hongroises qui n’ont plus assez de vigueur pour avancer en Italie : Napalm Death offre une bande dessinée animée, dirigée par Tania Pryimych, qui relate les combats, terrible à dire mais cette vision d’acier de neige moirée de bleue, d’éclats orangée et de taches sanglante, rend la guerre sinon belle du moins esthétique… ce n’est certainement pas un hasard si la chaîne YT dédiée à cet album porte le nom de Poetry of War, terrible ambivalence marquée par la devise adjacente : ‘’Quand la mort devient absurde, la vie en devient encore plus absurde’’ : feu nourri nous sommes plongé au cœur de la bataille, mais la musique, parfois imitative prend le relais, la bande-son est d’une intelligence démoniaque, elle est en même temps répétitive tout en étant variée, par exemple cette espèce de duo chant / basse, tout en relatant les différents mouvements de la bataille, d’un côté nous sommes dans l’action, nous n’en savons pas plus loin que le bout de notre fusil, un peu à la manière de Fabrice à Waterloo, et de l’autre nous avons une vue générale du mouvement des troupes. Un chef d’œuvre sonique. La grande gagnante reste la grande faucheuse. 1917 : The Izonzo front : les Italiens bloqués par le fleuve Izonzo (= Soca) lancent une offensive, il faudra pas moins de neuf grandes batailles pour les arrêter. Les austro-hongrois devront demander l’aide des Allemands pour stopper l »avance Italienne. Les Italiens ont perdu une grande bataille mais pas la guerre. Résultats des courses : un million de morts, un million de blessés : en intro une martiale déclaration d’un dignitaire italien, ensuite hachis menu de la mêlée, la rage, juste la rage, plus rien ne compte, l’on se bat avec son arme puis avec son corps, combat singulier, face à un ennemi, face à son destin et à soi-même, pendant ce duel la guerre ne s’arrête pas, l’on tient le compte des morts, la bataille continue imperturbable, la batterie joue au canon, rupture, une simple guitare acoustique après le déferlement électrique, l’on entend une voix italienne, que dit-elle, est-ce vraiment important de le savoir, tout cela a-t-il seulement un sens. 1918 : part 1 : WIA  Wounded inaction) : les forces anglaises et françaises viennent à la rescousse des Italiens qui doivent reculer mais qui finissent par stopper l’armée austro-hongroise sur les hauteurs de Montello. Attention, le ton change, jusqu’à maintenant nous avons surtout suivi un soldat engagé en des combats qui le dépassent quelque peu, désormais nous rentrons en son histoire personnelle : musique militaire triomphante, chœurs d’hommes virils et dominateurs, il pleut de la musique, de plus en plus assourdissante, de plus en plus pesante, elle est sur votre dos, vous ne vous relèverez pas, d’abord pensez aux efforts surhumains nécessaires à ces centaines de milliers d’hommes, il est tombé, il est blessé, les obus tombent, vaincu lui-même mais les lignes s’effondrent, chœurs d’hommes, background processionnaires, tintements tels des instants suspendus sur la conscience du monde, hurlements collectifs, vocal enragé,  la réalité s’engourdit, elle ralentit, elle se tait. 1918 Part 2 : POW 5 Prisoner of War (Feat. Christopher Scott) : Christopher Scott est le chanteur du groupe metal américain Precious Death : destinée, épisode numéro deux, le groupe ne joue pas, il abat du son, il martèle, il ne chante plus, il prend la parole, le monologue intérieur d’un prisonnier sous le joug au travail forcé, sont des milliers comme lui, il n’est plus que le maillon d’une souffrance collective, une seule décision, intime, prendre la décision dans sa tête de tenir, de sortir vivant de cet enfer, espérer  survivre à la der des ders, si horrible qu’elle ne peut être que la dernière, le discours politique reprend vantant la victoire de l’armée italienne… 1918 Part 3: ADE (A duty to escape) (feat. Aaron  Stainthorpe) : Aaron Stainthorpe est le chanteur du groupe britannique My Dying Bride :

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    une vidéo animée de  Costin Chioreanu débute par une scène saisissante, celle du cadavre d’un soldat abandonnés sur le terrain qui peu à peu se fond dans la pierraille, il est désormais devenu une partie parcellaire du paysage… Ils sont trois à s’échapper du camp, trois ombres noires qui traversent des champs de neige et se confrontent à l’escalade  de la montagne, ils ne sont pas seuls, dans leurs tête les rejoignent leurs femmes et leurs enfants, l’évasion se métamorphose en voyage intérieur, en voyage au centre de soi-même, ils arpentent des abîmes de pensées,  l’image magnifiée et fantomatique de la Victoire de la patrie Austro-hongroise se métamorphose en celle de la sombre camarde à la faux assoiffée, trois camarades face à la Mort qui envoie une patrouille à leur rencontre, ils ne sont que deux, ils ont perdu un camarade et toutes leurs illusions. Dans sa tête il se dit qu’il ne sera plus jamais dupe. Bienvenue en Autriche. Meurtrière. Une musique noire, batterie saccadée, vocal au plus profond des entrailles, des chœurs surgissent, sont-ce des chants funèbres grégoriens ou la conscience des morts qui s’amalgame au pas des survivants, qui marchent avec eux, car ceux qui sont morts ne mourront plus jamais, étrangement la musique se fait lyrique, le danger ne provient-il pas davantage des vivants que des morts qui marchent avec nous, qui nous accompagnent en nous. Peut-être même sommes-nous davantage constitués de morts que de vivants. Magnifique oratorio. 1919 (The Home Where I Died) (feat. Jerome Reuter) : (Jérome Reuter est  le fondateur-chanteur-compositeur du groupe Rome, voir notre livraison 667 du 29 / 11 / 2024.) / En 1918 l’Ukraine retrouve son indépendance que lui dénient la Pologne et  l’URSS qui finira par l’annexer en 1922… : pointillés sonores, seraient-ce des bruits indus des rafales de mitrailleuses lointaines et assourdies qui se transforment en notes de piano avant de se muer en distorsions, avant de résonner en dos majeurs pianistiques, mais le son est voilé, comme vrillé, le héros désabusé est de retour, va-t-on le reconnaître, serait-il méconnaissable, on l’attendait, tout est bien qui finit bien, mais quelle nostalgie, quelle gravité dans le timbre de Jérôme Reuter, il a rencontré d’anciens frères de combat, les russes attaquent l’Ukraine, la guerre ne finira donc jamais, pensez à vos familles, il les rejoindra, l’Ukraine l’attend, n’est-ce pas son devoir de la défendre… War out : (the end ?) : le disque finit comme il a commencé par un chant patriotique, cette fois-ci en l’honneur de l’Ukraine. La guerre se terminera-t-elle un jour ? Un point d’interrogation instille l’idée d’un doute… Un siècle après, une certitude établie : la guerre entre l’Ukraine et la Russie a recommencé…

             Un disque d’actualité qui dit beaucoup plus qu’il ne raconte. L’ensemble est splendide.

             N’empêche qu’il pose une question essentielle : puisque l’homme est un être pour la mort  serait-il aussi, j’ai envie d’écrire par conséquence, un être pour la guerre ?

             Metal-rock ou rock actuel ?

    Damie Chad.

     

    *

             Tiens si j’allais regarder les nouveautés sur Western AF, présentent toujours des artistes, bluegrass, country, roots. La dernière fois ils m’ont bien eu. Suis tombé sur une  rockeuse, très bien d’ailleurs, mais moi je cherchais un autre style. Premier coup d’œil une fille avec une guitare, c’est parti. Même pas regardé l’engin qu’elle avait  entre ses pattes, c’est au premier son que j’ai compris que je m’étais fourvoyé.

    WISHING BONE BLUES

    CRISTINA VANE

    (Western AF / 2021)

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    Elle sourit, gros plan sur son instrument, ce n’est pas une guitare, une poêle à frire, un résonateur, pas de doute, son petit doigt est armé d’un bottleneck, ô la chienne ! qu’est-ce qu’elle joue bien, du blues à la Skip James, à la Blind Willie Jefferson, cette manière d’espacer les notes alors que son appareil continue de ronronner, et puis cette voix, fluette, rien à voir avec les rocailles du vieux sud,  elle vous prend aux tripes, elle vous emporte en son monde, plus tard j’apprendrai qu’elle chante ce qu’elle a vécu, qu’elle a quitté Los Angeles, toute seule dans sa voiture, qu’elle a pris la route, à l’aventure durant sept mois, des nuits dans la tire, ou sous la tente, et d’autres sur des canapés, mais le matin elle repartait.

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    Elle vient de loin. De partout. Italie, France, Angleterre, sans compter des ascendances guatémaltèques. Elle a étudié à Princetown, a trouvé du boulot à Los Angeles dans une boutique de guitare folk… au bout de quatre ans elle a pris la route, s’est arrêtée à Nashville pour enregistrer un disque : Nowhere Sounds Lovely (2021), sera suivi de Make Myself Me Again (2022) et Hear My Call en février 2025.

    C’est vraisemblablement en cette occasion qu’elle est revenue chez Western AF.

    CRISTINA VANE

    LIVE PERFORMANCE / WESTERN AF

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    Difficile de faire plus minimaliste, peu de lumière, très opportunément le plancher est composé de lattes bleues, la scène est vaste, ils sont trois, si espacés qu’on ne les aperçoit que très rarement ensemble, Jeff Henderson le bassiste est légèrement décalé par rapport à Cristina, plus loin Roger Ross caresse sa batterie, pas une once d’esbrouffe, ils ne jouent pas fort mais juste, ce qu’il faut pour que vous prêtiez l’oreille et montiez le son, vous laissent libre, donnent l’impression de jouer ni pour eux, ni pour vous, sont là pour servir la musique. Ne se préoccupent que de l’essentiel. Ils ne racolent pas même si le rythme caracole. Little Black Cloud est une petite tornade à lui-tout seul. L’ergot au pouce de Cristina lance la danse très vite relayée par le vocal tout aussi rapide, les deux guys sont collés à la guitare, derrière mais impulsifs, jamais devant, c’est elle qui mène le jeu, le morceau est comme une orange bleue qu’ils n’entendent pas partager. Entraînant certes, mais d’une solitude absolue, paroles répétitives, nul besoin d’expliquer ceci ou cela, le vilain petit nuage est dans sa tête, disons que c’est une tentative d’approche de soi-même par soi-même. Travelin’ Blues prend la suite, plus relax mais pas tant que cela, si parfois la voix s’étire un peu elle rebondit par la suite, elle voulait lâccher une bouffée de tristesse sur le monde, elle est sur la route, pour échapper à la laideur de l’univers, ce n’est qu’en quittant le lieu par lequel elle passe qu’elle se sent mieux, oui la route est douce, elle serait mieux avec lui, elle a essayé, elle n’a pas réussi, se souviendra-t-elle seulement de lui lorsqu’elle mourra. Ce n’est pas qu’elle est cruelle, c’est qu’elle ne croit pas à la beauté des choses, la route ne conduit nulle part, l’oubli est partout, c’est son chemin à elle. Getting High in Hotel Rooms beaucoup plus proche du blues, disons qu’ici le blues de l’anatole ressemble un peu au Tombeau pour Anatole que Mallarmé avait tenté d’écrire à la mort de son petit garçon, rien de mieux qu’une

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    chambre d’hôtel pour faire le point sur soi-même parce que sur les autres c’est une cause perdue, elle veut bien essayer, elle ne peut pas, elle voudrait bien, le reste des paroles sont glaçantes, une mouche qui se débat contre la vitre de ses pensées qu’elle a élevées entre elle et le monde, dans le seul but d’être seule… elle n’insiste pas sur les accords, elle ne fait pas pleurer sa guitare, mais je crois que je n’ai jamais entendu un blues d’une telle désolation. Blues de la tour d’ivoire bleue. Make Myself Me Again : elle s’est aperçue qu’elle a son résonateur dans les mains, alors elle vous montre comment elle sait s’en servir, aucune vantardise, chez elle c’est naturel, elle sait jouer alors souvent elle fait juste le minimum, comprenez le maximum où très peu parviennent à se hisser. Elle vous promet qu’elle va se reprendre, qu’elle a envie de faire des efforts, mais de temps en temps elle lâche en deux ou trois mots la réalité de son état, elle est fatiguée, non ce n’est pas une dépression juste sa philosophie de la vie, que le monde ne présente aucun intérêt, que les autres ne valent pas le coup, aucun mépris, elle ne vaut pas mieux, ce n’est pas qu’elle est pire, simplement un peu plus lucide que la moyenne, bref vous avez compris, elle est plus près du  blues que vous ne le serez jamais. Que jamais personne ne l’a été.

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    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 676 : KR'TNT ! 676 : SAM MOORE / NICK WHEELDON / GLORIA JONES / OLIVIER ROCABOIS / QUINN DeVEAUX / TWO RUNNER / BARSHASKETH / A TERRE

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 676

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    06 / 02 / 2025 

     

     SAM MOORE / NICK WHEELDON

    GLORIA JONES / OLIVIER ROCABOIS

    QUINN DeVEAUX / TWO RUNNER

      BARSHASKETH / A TERRE

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 676

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

    - The Moore I see you

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             L’heure est venue d’honorer la mémoire de Sam Moore qui vient tout juste de casser sa pipe en bois. Alors jerkons.

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             Dans un petit livre intitulé Sam And Dave - An Oral History, Sam Moore nous raconte dans le détail l’extraordinaire aventure de Sam & Dave, le duo de plus hot, le plus excitant et le plus radical de l’histoire de la Soul music. Sam se livre à un long monologue et ne nous épargne aucun détail sur son penchant pour le vice, les femmes et les drogues. On comprend mieux d’où vient l’extraordinaire énergie de Sam & Dave. Si Sam avait été un sirupeux ou un béni oui-oui, Sam & Dave n’auraient jamais explosé les charts de la manière que l’on sait. Dans une courte préface, Dave Marsh nous fait l’éloge de Sam, un homme à la fois marrant, perspicace, charmant, the casual epitome of Soul, l’interlocuteur le plus intense qu’un journaliste puisse espérer interviewer. Marsh salue aussi la franchise d’un Sam qui ne fait pas l’impasse sur ce qu’il appelle the dark  dimensions.  Il y a en effet un part de dark en chaque homme, et chez Sam, c’est une double, voire une triple part.

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             Sam grandit en Floride et dès l’adolescence, il se tape toutes les gonzesses du quartier - Elles me donnaient toutes quelque chose. L’une me donnait de l’argent, l’autre de la bouffe. Barbara me laissait monter gratuitement dans le bus. Une autre m’a donné un bracelet avec le nom qu’on m’avait donné gravé à l’intérieur : Daddy Love - Et voilà, c’est parti pour une carrière de mac. Sam va pimper comme une bête. N’oublions que l’histoire de la Soul et des souteneurs est très liée. Sam s’intéresse aussi à la musique, et à Sam Cooke en particulier. C’est l’époque où Sam Cooke sillonnait encore les États-Unis avec les Soul Stirrers. Quand ils arrivent à Miami, Sam Cooke a quitté le groupe. Sam Moore entend dire qu’O.V. Wrigh et James Carr ont postulé pour son remplacement, mais c’est Johnnie Taylor qui chope le job. Sam découvre aussi Jackie Wilson dont le jeu de scène le fascine. Il voit surtout les femmes se jeter sur lui pour l’embrasser et il se dit : «Goddamn, that’s what I want to do !»

             Sam joue pas mal avec le feu en baisant les poules des autres, et un jour un mec le canarde dans la cuisse. Trois balles. Il se retrouve à l’hosto. Et il continue d’envoyer ses copines au tapin. Si elles se plaignent, il leur tient ce genre de discours :

             — Si tu vas au ballon, qui va te sortir de là ?

             — You Daddy Love !

             — Si t’as faim, qui te donne à bouffer ?

             — You Daddy Love !

             — Si t’as besoin de voir le docteur, qui te paye le docteur ?

             — You Daddy Love !

             — Comment je peux te payer tout ça, bitch ?

             — C’est vrai, Daddy, garde tout le blé.

             Pimping.

             Sam finit par se retrouver au trou, au pénitencier de Raiford, en Floride. Il y tire dix-huit mois. Comme Chucky Chuckah et Little Willie John, Sam n’est pas un enfant de chœur. C’est la notion de base, si on veut comprendre le phénomène Sam & Dave. Pas de Sam & Dave sans délinquance.

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             En 1961, Sam entame une carrière de chanteur et se produit au King Of Hearts, un club de Miami. Et puis un soir, voilà que se présente au concours amateur un certain Dave Prater. Le premier mot que Sam prononce pour le présenter, c’est ‘country’, autrement dit plouc - Dave portait une chemise blanche, un pantalon blanc et des tennis. De la poussière se dégageait de ses vêtements et je trouvais ça étrange. Je ne savais pas à l’époque qu’il travaillait dans une boulangerie. Je pensais qu’il se poudrait. Il laissait des traces en marchant. Il portait une pompadour. Un chiffon dépassait de la poche arrière de son pantalon - Ils commencent à chanter ensemble et tapent dans les cuts de Cooke, de Gary US Bonds, de Ray Charles et dans le «Dedicated To The One I Love» des Five Royales - A lot of people don’t understand : Dave and I never harmonized. Sam and Dave was call-and-response - Et Sam ajoute : «Dave was just a ccountry boy from Ocilla, Georgia. Lui et son frère sont venus à Miami quand il devait avoir dix-huit ans pour chanter dans un groupe de gospel. (...) He really was just a clean-cut country boy. Sur scène, il répliquait tout ce que je faisais.» Et ça commence à marcher pour eux, au point que Roulette les signe. Les voilà tous les deux à New York, ils débarquent dans les bureaux de Roulette et tombent sur une grosse altercation. Dinah Washington lance à quelqu’un :

             — You just can kiss my black ass !

             Puis Sam voit sortir Morris Levy du bureau, ‘the big old son of a bitch’ qui répond d’une voix grave à Dinah :

             — Fuck you !

             Ils s’insultent. Puis arrive Frankie Lymon qui a besoin de blé.

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             Un mec de Roulette nommé Henry Wynn envoie Sam & Dave tourner sur le fameux Chitlin’ circuit, ils ouvrent pour Jackie Wilson, les Drifters, Fats Domino, Gene Chandler, Mitty Collier, Patti Labelle & the Bluebelles et Gorgeous George. Puis un jour, Joe Medlin dit à Sam : «Look, Morris don’t know what to do with you motherfuckers. We don’t know where to place you.» Il conseille à Sam d’aller trouver Morris pour lui demander de rompre le contrat. Sam rentre à Miami et trouve l’adresse de la maison de vacances de Morris Levy. Ils s’y rendent tous les deux, sans rendez-vous et terrorisés. Morris Levy se dit : « Si ces deux clowns sont assez tarés pour venir chez moi, je ferais mieux d’écouter ce qu’ils ont à dire.»

             — Vous voulez quoi ?

             — On est sur votre label, et on ne vend pas beaucoup...

             Morris Levy ne les connaît pas, mais il les situe quand Sam cite le titre du single qu’ils ont enregistré pour Roulette.

             — Oh, you that Sam & Dave !

             — Yes sir !

             — Vous voulez quoi ?

             — On voudrait récupérer notre contrat.

             — Yeah ?

             — Yes sir.

             Alors il va au téléphone, appelle une secrétaire qui lui amène une mallette, il fouille et sort un document.

             — Je vais vous dire ce que je vais faire. Vous avez l’air de braves kids. Vous êtes parfaitement stupides, mais vous avez l’air gentils. Bon, je déchire ça. Oublions cette histoire.

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             Et c’est là que Jerry Wexler entre en scène. Il fait savoir à Sam qu’il veut les rencontrer. I don’t know no Jerry Wexler. Sam & Dave prennent Willy Bo Anderson comme manager - He could think fast. He talked fast. And he smelled like a rat - Sam & Dave signent le contrat Atlantic et récupèrent 5 000 $ et un taux de royalties fixé à 3%. Ils filent chacun 500 $ à Bo et le virent dans la foulée. Mais Bo les poursuit en justice. Atlantic envoie Sam & Dave à Memphis et c’est là que démarre véritablement leur histoire : en 1965, avec deux tickets de bus. Arrivés à Memphis, ils prennent un taxi pour McLemore. Sur le trottoir, Packy Axton et David Porter les attendent. Ils papotent pendant cinq minutes et Sam voit arriver dans la rue un drôle de zig : «Il portait une chemise jaune à fleurs, un pantalon vert chartreuse, des chaussettes roses et des mocassins blancs en paille. Son pantalon était en feu de plancher car on voyait bien les chaussettes roses. Puis je levai la tête et vis qu’il avait le crâne rasé. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans. Je n’avais encore jamais vu un mec pareil !» Il s’agit bien sûr d’Isaac le Prophète. Par contre, David Porter est agent d’assurance. Il travaille aussi comme caissier à l’épicerie voisine. C’est trop pour Sam qui veut rentrer chez lui. Il a l’impression d’être arrivé dans les Orzacks et pire encore, il apprend que le guy with the weird clothes est leur producteur ! What ? En fait, Sam ne sait rien de Stax. On lui a juste donné un ticket de bus. Ils entrent aussitôt après dans le fameux studio de McLemore et commencent à travailler. Il connaît le nom de Booker T car il a entendu «Green Onions» à la radio, mais il ne sait rien des autres. Jim Stewart leur annonce que David et Isaac ont composé quelques chansons pour eux, «so let’s see if we can get going, get it started !» Isaac fait avec Sam de la direction artistique : «No Sam, I don’t want  you to do that, because if you sing right there you’re gonna go flat.» Et il insiste pour que Sam aille chercher la note : «Go get it !» Isaac et David Porter font tout simplement du sur-mesure avec Sam & Dave. C’est miraculeux. On connaît le résultat. Sam fait aussi l’éloge d’Al Jackson, a genius, like a metronome. Al joue sur une batterie minimaliste. Une caisse claire à hauteur des genoux, un tom basse et une cymbale.

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             Ils démarrent leur trilogie Stax avec l’imbattable Hold On I’m Comin’ paru en 1966. Avec cet album, ils nous installent au cœur du mythe. Comme ceux d’Otis ou de Wilson Pickett, les hits de Sam & Dave ont bâti la légende. L’album s’ouvre sur l’intemporel «Hold On I’m Coming», le plus sexuel des hits. C’est un modèle parfait de r’n’b monté sur un mid-tempo, l’art suprême, le plus difficile à jouer. Ce hit restera un hit jusqu’à la fin des temps. Et ça continue avec «I Take What I Want», pur jus de juke. Real Stax sound, baby. Encore un shout de Soul avec «Ease Me», excellent car mené à la rythmique caracolante. De l’autre côté, on tombe sur «It’s A Wonder», une lointaine redite d’Hold On. On retrouve le strutting des cuivres et les voix qui se perdent dans un canal. Dommage que la production soit tellement minimaliste. L’autre hit majeur de cet album est l’effarant «You Don’t Know Like I Know» sur lequel tous les kids dansaient, un pur hit du temps d’alors avec ses coups de trompette en travers du chemin et Sam & Dave au fond du studio. Quelle staxerie ! 

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             Sam rappelle qu’il a déjà trente ans quand il décroche son premier hit, en 1965. Alors que Little Willie John en avait quinze quand il devint une star. Sam admire Joe Tex, non seulement en tant que performer, mais surtout comme spiritual man. Il qualifie Jerry Butler de class act et devient pote avec son buddy Otis. Mais ceux qu’il place encore au-dessus sont bien sûr Sam Cooke, Jackie Wilson et Little Willie John. Sam voit que Jackie porte des chaussures sans lacets. Il fait la même chose. Il se souvient aussi de Little Willie John à l’Apollo de Harlem, this little short son of a bitch - Willie used to sing his soul out. I know he wanted to be Frank Sinatra - Parce qu’il arrive sur scène avec un petit chapeau et une chemise ouverte et cravatée - He liked that ganster part - He wanted to be great and bad - C’est Little Willy John qui initie Sam à la coke dans les gogues du bar voisin de l’Apollo, chez Wilt’s.

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             Paru la même année, Double Dynamite propose aussi son petit lot d’énormités. «You Got Me Hummin’» est l’un des meilleurs heavy grooves de l’histoire des heavy grooves. C’est un modèle de menace rampante, avec son beat lourd et tout ce gras ! Avec «Soothe Me», Sam & Dave tapent dans la joie et la bonne humeur. C’est du Sam Cooke alors forcément on se rapproche du gospel batch. Le «Just Can’t Get Enough» qui suit vire plus poppy. Chez Stax, dès qu’on sort des pattes d’Isaac et de David, on prend des risques. En B, il tapent dans Dan Penn et Spooner Oldham avec «I’m Your Puppet», un balladif supérieur. On sent là une sorte de magie compositale. Et puis on revient plus loin au boogie blues avec le fantastique «Home At Last», admirablement groové aux cuivres. Au chant, Sam & Dave défient les lois de la physique. Saisissant ! Ils bouclent ce bel album avec «Use Me», une sorte de fin de non recevoir Staxy. C’est du raunch de raw, du râle de raide chanté à la double glotte en feu. Ils chantent comme des dieux.

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             Soul Men paraît l’année suivante. On les voit jerker sur la pochette. Leur truc, c’est d’abord la scène. Avec «Soul Man» qui ouvre le bal, on entend Duck Dunn jouer en sauterie et Steve Cropper gratter à la régalade. Ces gens groovent à la folie. Ils sortent la meilleure Soul du monde. Ils font plus loin une reprise de Gilbert Bécaud avec «Let It Be Me», mais l’ensemble du balda reste assez calme. De l’autre côté se niche «Don’t Knock It», une petite Soul de tempo indéterminé, mi-figue mi-raisin, rythmée à coups de trompettes. Il faut attendre «The Good Runs The Bad Way» pour renouer avec le diabolisme. C’est tout simplement monté en neige sur le haut d’un beat étonnamment squelettique et ça donne un résultat spectaculaire.

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             Mis à part le morceau titre de l’album I Thank You qui fit danser tous les petits culs blancs devant les jukes en 1968, se nichent deux véritables énormités sur cet album, à commencer par «You Don’t Know What You Mean To Me», un compo de Soul joyeuse signée Eddie Floyd. On ne se lasse pas de la réécouter. L’autre coup de Jarnac se trouve de l’autre côté. Il s’agit bien évidemment de «Talk To The Man», un belle pièce de Soul alambiquée et orchestrée jusqu’à plus soif. Cette fantastique pièce de Soul pounding se finit en apothéose. Oh on trouve d’autres bons cuts sur cet album, mais chez Sam & Dave le bon est banal. Tout simplement parce qu’ils sont accompagnés par Steve Cropper et Duck Dunn.  

             Sam est assez amer sur Memphis : «Memphis étant Memphis, ces gens ont obtenu de nous ce qu’ils voulaient. Mais on est toujours restés à part. On était tolérés. Nous étions pourtant the biggest act on the label. Quand plus tard ils ont rasé le bâtiment, ils ont mis une plaque commémorative. Sam & Dave qui avaient enregistré chez Stax étaient les seuls noms qui ne figuraient pas sur la plaque. Ils étaient capables de ça.»

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             Sam explique aussi qu’il aimait beaucoup Dave au début, he was a raw talent, a diamond in the rough. Mais en même temps, il contrôle le duo. Les autres artistes se moquent de Dave car ils le trouvent trop country. Dès qu’il quitte la pièce, tout le monde éclate de rire.

             Sam revient vivre à New York et reprend sa routine de maquereau. Il dispose de deux appartements et de trois filles qu’il met au tapin. Il fait aménager les appartements par les filles, les vire et en trouve d’autres. Dave boit comme un trou et Sam prend de la coke et de l’héro. Pendant un certain temps, il réussit à contrôler son business. Mais c’est de plus en plus difficile de contrôler les filles avec la dope plein la cervelle. «I had all that dope in my head and I’m starting to burn out.» Sam est entré dans le circuit de la mafia d’Harlem - I got to deal with the boys. You understand me ? - Il devient junkie, my drug habit became real bad - I’m talking about real bad. Puis j’ai rencontré some of the gentlemen’s friends. Saying, ‘If you want to act like Superman, we can help you fly’, I was held out the window many times. I was beat with a telephone book many times - Quand il est en tournée, il arrive en ville et il doit trouver that boy (la coke c’est the girl, et l’héro the boy). Il baise des nuits entières, appellent les filles the borad - Oh I’m ready and it was all night, me and the borad - Personne ne peut inciter à Sam à se calmer. Who’s gonna tell Sam Moore ? - Dave est devenu Junkie. Il fait exactement ce que fait Sam - Because everything he see me do, you understand, Dave is gonna do it (...) So if he sees me on drugs, he’s gonna emulate, because I’m Mr. Cool. A year after me, Dave started on the hard stuff.

             C’est en 1970 que Dave tire sur sa deuxième femme, Judy Gilbert - Dave shot judy in the face - Elle survit, mais Sam dit à Dave qu’il continuera de chanter avec lui mais il ne lui adressera plus jamais la parole - I’ll sing with you but I shall not ever, ever again speak to you - Et Dave lui répond : «Well, I don’t give a fuck. It wasn’t none of your business. You ain’t got nothing to do with it, so fuck you.» Pendant les douze années suivantes, Sam n’adressa pas la parole à Dave. Sauf quand ils se partagent la dope. Mais ils ont des loges séparées. Pour sauver sa peau, Dave a dû épouser Judy pour qu’elle ne porte pas plainte contre lui.

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             Le grand retour de Sam & Dave se fait en 1974 avec l’extraordinaire album Back At’ Cha, produit par Steve Cropper. Ça commence pourtant pas très bien puisque «Come Into My Life» flirte avec le reggae, mais attention aux yeux, car «Whan My Love Hand Come Down» est un hit propulsé à la percute de Dunn. Il fait une sorte de festival itinérant, il n’arrête pas, il fait tout à la percute de Soul blast. Donald Duck Dunn est l’un des rois du bassmatic. «A Little Bit Of Good» sonne comme un hit joyeux des Four Tops. Sam & Dave ont su conserver toute leur niaque. Steve Cropper joue ça en funky motion. Il faut voir la classe de la motion. Mais les grosses pièces sont en B. «Shoo Rah Shoo Rah» renoue avec le génie Stax, c’est chanté au meilleur jus de duo d’enfer, c’est admirable de soulitude. Ils sont dessus comme aux premiers jours. S’ensuit un coup de poids lourd intitulé «Queen Of The Ghetto». Ils attaquent ça au heavy r’n’b. Ça claque comme l’étendard de la blackitude. La paire retrouve son incroyable ampleur et Crop place ici et là des riffs particulièrement malsains. «Blinded By Love» reste dans la même veine, shout de r’n’b incroyablement solide et soutenu par l’une des meilleurs sections rythmiques du monde. Sam & Dave chantent chacun leur tour, avec du chien à revendre. Ils retrouvent leur beat de prédilection avec «Give It What You Can», un beat farci de ponts en roue libre, joué au funk, bardé de coups de trompettes et Duck vient tout naturellement infecter le groove à coups de riffs de basse malsains.

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             Curieux album que ce Sweet & Funky Gold paru en 1978. Sam & Dave y ont ré-enregistré tous leurs hits, mais avec une autre section rythmique et surtout une basse bien en avant dans le mix. Du coup, on a un son plus massif qu’avec Stax. La version d’«Hold On I’m Coming» roule pour nous, avec ses trompettes en sourdine et sa grosse basse qui dégage le passage. Même chose avec «I Thank You», un son rudement plus gras, bien pulsé par le pounding de basse. C’est un parti-pris extraordinairement juste. Rien de tel qu’une grosse basse voyageuse, comme celle de James Jamerson. De l’autre côté, on tombe sur des versions énormes de «Soul Sister Brown Sugar», véritable pétaudière, «Can’t You Find Another Way», avec une basse incroyablement agressive aux premier rang et qui fait rêver, et «Soul Man», bien sûr, et une intro qui sanctifie le hit universel. Ils finissent avec une spectaculaire version de «You Don’t Know What You MeanTo Me». C’est chanté avec un feeling indécent. Sam Moore et Dave Prater poussent leur bouchon avec une grande subtilité et jouent de tous les avantages de la diction glissante. Wow ! Ce n’est pas un hasard si pendant les sixties ils étaient nos favoris, avec James Brown.

             Puis Sam finit par quitter Dave définitivement, alors qu’ils sont au top, puisqu’ils jouent pour 60 000 $ par semaine à Las Vegas et qu’on leur propose 100 000 $ à Lake Tahoe. Sam convoque une conférence de presse et annonce : «I’m Sam fuckin’ Moore. I don’t want to stay with this morherfucker. I’m leaving.» Il reviendra chanter en solo à Vegas en 1982.

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    (Sam + Joyce)

             Sam parle très bien de son déclin, à l’âge d’or de la dope. Il commence par perdre son avion privé. Puis son bus de tournée. Puis son bureau. Puis le personnel du bureau. Puis Atlantic. Il ne lui reste rien. Puis il voit un mec lui piquer sa bagnole. Zoop ! Une blanche nommée Joyce qui s’était occupée de Jackie Wilson tombe amoureuse de Sam. Elle va même d’ailleurs le sauver. Elle récupère un chapitre dans le petit livre pour nous expliquer ça. Un vrai conte de fée. Elle voit que Jeff Brown, le manager de Sam, abuse : il goinfre Sam de dope et emplâtre tout le blé des concerts. Elle commence par lui demander : «Pourquoi ne l’aidez-vous pas à aller mieux ?» et Brown lui répond : «Sam ne veut pas aller mieux. On ne peut rien tirer de ce mec à part le faire monter sur scène pour chanter.» Joyce trouve que c’est de l’ugly shit et décide de voler au secours de Sam. Il est arrivé exactement la même histoire à Johnny Winter. Joyce apprend en outre que Jeff Brown a joué au casino de Reno et qu’il a perdu tout le blé de Sam. Elle comprend que ce mec est un gros escroc. Sam doit prendre ses distances avec tout le business, Brown et la dope. Il accepte d’entrer en detox. Le médecin lui dit qu’il va y avoir un sacré boulot : le corps de Sam est gorgé de dope. Joyce qui connaît Bill Graham lui demande de l’aide et Bill envoie deux gardes du corps pour empêcher Brown d’approcher Sam. 

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             On vit réapparaître Sam Moore en 2002 avec Plenty Good Lovin’, le fameux Lost solo album. Dès le morceau titre, Sam renoue avec sa vieille spécialité, l’hot shot de r’n’b. Il fait aussi une version absolument énorme de «Shop Around», Ô puissances des ténèbres, you better shop around ! Quelle version ! Sam la chante à la pointe et la pousse dans ses retranchements. Il réinvente tout simplement le mythe Stax avec un hit de Smokey. On retrouve ce fantastique screamer dans «If I Love You Love». Le vieux Sam sait groover l’heavy groove, pas de problème. Avec «Get Out Of My Life Woman», il passe au fantastique shuffle de classe événementielle. Il surchauffe sa Soul en vrai vétéran de toutes les guerres. Il porte le flambeau du r’n’b, mais avec une belle maturité. On a là le groove de r’n’b pressé de rêve, bien arqué sous le vent, celui qui ne traîne pas en chemin. Incredible ! Sam groove sous le boisseau. Sam le héros se faufile et tire sur le chewing gum de ses syllabes. S’il casse bien ses noix, c’est pour mieux sortir les accents. Il retrouve le fameux sock it to me de la funky motion dans «Keep On Sockin’ It To Me». On note au passage l’extraordinaire santé du beat.

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             Un autre album de Sam Moore paraît en 2006, Overnight Sensational. C’est un album de duos avec des invités parfois douteux (Bon Jovi, Stong). Il attaque avec une version d’«I Can’t Stand The Rain» qu’il groove en compagnie de Billy Preston. Des filles chantent avec Sam le héros. Ça frise le putassier, mais ça passe. Il faut attendre «Ain’t No Love» pour frémir un bon coup. Il y duette avec Stevie Winwood, histoire de renouer avec la classe. N’oublions pas que Stevie fut un Soul Man en culottes courtes. Sam et Stevie, c’est réellement une bonne affaire. Le petit Stevie a su adapter sa glotte à la fournaise des blacks, il sait donc staxer un stick et shaker un shook. Autre duo de choc avec Bekka Bramlett dans «Don’t Play That Song», jolie pièce de good time music. Sam continue de tordre le cou de la girafe avec une énergie hors du commun, oh merci Sam for that mercy ! Le coup de génie du disque s’appelle «If I Had No Loot». Voilà un groove extrêmement rampant et dégoulinant de sensualité malsaine. Sam et les filles abattent un boulot énorme. Allez, tiens, encore du pur jus de Stax avec «Riding Thumb». Sam renoue avec le Sam & Dave System, accompagné par Travis Pitt qui fait ah ah ! C’est explosif. On a là du grand Sam avec pas mal de répondant par derrière. Que peut-on espérer de mieux ?

    Signé : Cazengler, Sam Mou

    Sam Moore. Disparu le 10 janvier 2025

    Sam & Dave. Hold On I’m Comin’. Stax 1966

    Sam & Dave. Double Dynamite. Stax 1966

    Sam & Dave. Soul Men. Stax 1967

    Sam & Dave. I Thank You. Atlantic 1968 

    Sam & Dave. Back At’ Cha. United Artists Records 1974 

    Sam & Dave. Sweet & Funky Gold. Gusto Records 1978

    Sam Moore. Plenty Good Lovin’. 2KSounds 2002 

    Sam Moore. Overnight Sensational. Rhino Records 2006

    Dave Marsh. Sam And Dave. An Oral History. Avon Books 1998

     

     

    L’avenir du rock

     - Wheeldon du ciel

             Pour rester dans l’air du temps, l’avenir du rock erre. L’erre dans le désert. Ça lui plaît car ça sonne bien. L’erre dans l’air. Si ça ne tenait qu’à lui, il s’en gargariserait. Mais ce n’est pas l’heure car voici qu’apparaît au sommet d’une dune un volatile. La chose approche rapidement. L’avenir du rock s’attend au cui cui rituel, mais à sa grande surprise, le volatile lui adresse la parole :

             — Chuis le dindon de Meudon ! Z’auriez pas vu Burdon ?

             — Pardon ?

             — Je cherche aussi Ron Ashedon !

             — Pour quoi faire ?

             — Ben pour monter un groupe qui va s’appeler Armaguidon !

             — Ah c’est pas du bidon !

             Épuisé par cet échange trop insolite, l’avenir du rock brise net et reprend son petit bonhomme de chemin. Alors que le soleil se couche à l’horizon, il voit apparaître la silhouette d’une créature encore plus singulière, qu’on dirait sortie d’une toile de Jérôme Bosch : un grand poisson surmonté d’une épée et monté à la verticale sur deux guiboles fluettes. La chose approche et lance d’une voix claironnante :

             — Chuis Don l’Espadon !

             — Ah oui, je vous reconnais ! Vous ai vu sur un bas-relief crétois en compagnie de Poséidon.

             — Z’auriez pas vu John Lydon ?

             — Pour quoi faire ?

             — Ben pour monter un groupe qui va s’appeler les Cupides Cupidons !

             C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de l’avenir du rock :

             — Vous commencez tous à me courir sur l’haricot avec tous vos Burdon, tous vos Ashedon et tous vos Lydon ! Fuck ! Et Wheeldon ? Vous pensez jamais à Wheeldon ?

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             Nick Wheeldon à Rouen ! Pas au Zénith, mais chez un particulier. Tu ne peux pas rêver plus underground que le salon d’un pavillon en banlieue de Rouen. C’est même un coin qui frise le working class. Le salon est petit, donc small attendance, comme on dit de l’autre côté de la Manche, mais du trié sur le volet, en gros l’attendance des concerts psyché de Braincrushing au Trois Pièces. L’undergound rouennais reprend du poil de la bête, et c’est la meilleure des bonnes nouvelles.

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             On reste dans les bonnes nouvelles avec l’entrée de Nick Wheeldon dans le salon. Sous son bonnet et derrière sa moustache, il fait assez working class, histoire de rester en cohérence avec l’environnement. Tu le sens : dès son arrivée les vibes sont là. Et pouf, il attaque un set assez dense en grattant des coups d’acou, accompagné par un saxman barbu (qui flirte parfois avec Trane), un violoniste (qui aurait pu jouer dans les Pogues), un bassman black incroyablement groovy, un surdoué du beurre, et sur certains cuts, deux petites choristes viennent participer au festin.

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    Car oui, il s’agit bien d’un festin de chansons, puissamment ancrées dans un son très folky-folkah, violonné et saxé de frais, et joliment flanqué d’échos dylanesques. À un moment, dans un cut qui s’appelle «Garden Of Doubt» tu crois entendre des accents de «Girl From The North Country», alors tu te pinces, mais non, c’est Nick Wheeldon. Don du ciel. Il a ce pouvoir et ce talent. Ils ne sont que trois aujourd’hui à savoir honorer le génie de Bob Dylan en l’ayant intégré : William Loveday Intention, c’est-à-dire Wild Billy Childish, Daniel Romano et Nick Wheeldon. Ça va loin cette histoire, car pour un peu, tu te croirais dans la small attendance du Gaslight en 1962. Bon d’accord, la route de Darnétal n’est pas MacDougal Street, mais les chansons sont là et tu crois dur comme fer assister à l’avènement d’une ère nouvelle.

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    Ce capiteux mélange de talent et de dépouillement renvoie aussi au personnage qu’interprète Oscar Isaac dans l’excellentissime Inside Llewyn Davis, et bien sûr sur Gene Clark, qui, après avoir sauté du nid, s’est tapé une sacrée traversée du désert. Tu sens chez Nick Wheeldon le commitment dylanesque, c’est-à-dire l’essence du real deal, certaines de ses chansons t’embarquent pour Cythère, surtout quand il les screame pour les arracher du sol. Sur le coup, t’es complètement flabbergasted. Nick Wheeldon a du souffle et dispose de tout le prestige de ses influences.

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             Tu retrouves «Garden Of Doubt» sur Make Art, un double album de Nick Wheeldon & Friends II qui vient tout juste de paraître. Seize titres en tout et six bombes, mais pas les bombes atomiques habituelles, c’est une nouvelle race de bombes, et il va falloir s’y habituer : des bombes désacralisées d’une extrême pureté, comme par exemple «No God No Master», Nick s’y nique la voix et s’adresse à ta cervelle en direct. En B, on retrouve une énormité nommée «Glue», l’un des pic viscéraux du set, un Glue fantastiquement plombé au What Am I to seek, chargé de sax et de tout le désespoir du monde, il tape ça à la glotte écorchée vive et t’as même une plongée du sax dans le délire de Trane. Il chante ensuite son «Comedy» avec une rare violence interprétative, une sorte de sauvagerie transie jusque-là inconnue. Il faut remonter jusqu’à Tim Buckley pour trouver un point de comparaison. T’arrives en C et t’es pas au bout de tes surprises : tu retrouves l’un des enchaînements magiques du set, «Start Again» (très Geno dans l’esprit, complainte résolue et délibérée digne de No Other) suivi de «Shot Of Turpentine» que Nick claque avec des accents de John Lennon. C’est fin de bout en bout. Le «Garden Of Doubt» se planque en D et le fantôme de Trane revient hanter «Hand Me Down Child» avec une rare violence tourbillonnaire. L’incroyable de toute cette histoire est qu’en live, tous ces cuts sont intacts. Ils ne perdent rien de leur power. T’écoutes Make Art et tu revis tous les moments forts du set.

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             L’album précédent s’appelle Waiting For The Piano To Fall. Pas la même équipe. Il s’agit cette fois des Living Paintings. L’album est moins dense que Make Art, mais il va sur l’île déserte pour au moins trois raisons dont la première porte le doux nom d’«Isaak». Nick y sonne comme Peter Perrett - I promise there’ll be silence/ I promise there’ll be love - Encore une fois, il te flaggerbaste. La deuxième raison s’appelle «Oh Surprise». Par réflexe, t’es tenté de dire qu’il sonne comme... Il sonne comme... Fuck it ! Il sonne comme Nick Wheeldon, avec cette grandeur naturelle qui l’élève au même niveau que John Lennon ou David Bowie, il t’offre ce rare mélange de grande voix et de qualité compositale. Et puis au bout la B, t’as cette merveille qui s’appelle «No Spider In My Room». Le spirit de John Lennon semble encore planer sur cette lancinante rengaine à peine violonnée et donc visitée par la grâce. On en pincera aussi pour «Black Madonna», un fantastique mélopif tourbillonnaire, et pour l’infinie délicatesse de «Weeping Willow». Ses balladifs s’égarent parfois dans un entre-deux, mais c’est ce qui fait leur charme. Tellement intense et effervescent, «They’re Not Selling Flowers Around Anymore» évoque encore le génie fugueur de Tim Buckley. 

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             Communication Problems date de 2021. Il attaque avec un gospel-folk («Talkin’ Bout Jesus») et enchaîne avec un petit folk-rock sans prétention («Telephone #2»). En cherchant bien, on y trouve de vagues échos de Stonesy. Avec «Every Street That We Know», il va plus sur les Byrds. Ce mec croule sous les facilités. Puis avec «Neal», il passe à la Beatlemania - I guess we’ll be working out in the end - C’est brillant, il se plonge avec délectation dans la cour des grands. Il boucle son balda avec un «Ticket Fort Your Love» gratté sur le riff de «Satisfaction». C’est assez curieux et inspiré, et même chanté à deux voix. Il attaque sa B avec un «Love In Vain» qui n’est pas celui qu’on croit. Il flirte cette fois avec John Lennon. Pareil avec «I Forgive You» : très Lennon dans l’esprit. Avec chacun de ses albums, Nick Wheeldon convie les gens à un festin de chansons.

             Un troisième album traîne au merch. On demande à la petite choriste :

             — C’est quoi ?

             — Oh, Nick joue de la basse là-dessus.

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             Le groupe d’appelle Belmont Witch et l’album Mundo Rumbo. Tu tentes le coup. Life is short ! Belmont Witch est le groupe de Michele Santoyo. Elle chante d’une voix éthérée et Nick est ultra-présent dans le mix. Ça accroche bien dès le «Dientes De Leon» en ouverture de balda, et encore plus avec le «Pas De Réponse» qui suit. C’est joliment troussé, avec le Nick en embuscade. De cut en cut, on retrouve ce petit beat pressé qui ne traîne pas en chemin, bien soutenu au bassmatic alerte. Tout est monté sur le même mélange d’éther vocal et d’up-tempo aux pieds agiles. Quelle belle touffeur ! «Se Vale Soltar» sonne comme un hit, avec des échos de Television et des Cocteau Twins. «Atrapame» respire bien, beau souffle mélodique, Nick contribue merveilleusement bien à l’envol. L’album bat pas mal de records d’élégance. C’est le bassmatic que tu écoutes sur «Venfo Detras» en B. Le drive de basse a une présence énorme, le cut flirte avec la psychedelia, mais rien de Mad, juste une belle tension mirobolante. C’est à la fois beau et tendu. Michele Santoyo est assez complète, toutes ses compos tiennent la route et c’est elle qui gratte les poux. Très bel ambiancier encore que cet «El Dolor». On ne se lasse pas des dynamiques, le bassmatic finit même par glouglouter. Oh et puis voilà «Chaos», éclairé de l’intérieur par le cœur battant du bassmatic, c’est d’une grande pureté intrinsèque et ça se termine en bouquets de délires pouilleux d’une rare extravagance. Belmont Witch ? Les yeux fermés.

    Signé : Cazengler, Nick Wheeldinde

    Nick Wheeldon. Chez André. Rouen (76). 26 janvier 2025

    Nick Wheeldon. Communication Problems. Le Pop Club Records 2021

    Nick Wheeldon & The Living Paintings. Waiting For The Piano To Fall. Le Pop Club Records 2024

    Nick Wheeldon & Friends II. Make Art. Le Pop Club Records 2024

    Belmont Witch. Mundo Rumbo. Polaks Records 2024

     

     

    Inside the goldmine

     - La gloire de Gloria

             Baby Claudia était du genre à te dire : «Tourne-moi autour du pot.» Tu ne comprenais pas très bien ce qu’elle voulait te dire, alors tu souriais bêtement. Tu la croisais dans des concerts et tu savais qu’elle était maquée avec un gentil mec, alors pas touche. Mais c’est elle qui revenait à la charge. «Tourne-moi autour du pot.» Ce soir-là, elle portait un petite robe jaune en vinyle très courte et elle ramena deux verres : «Tiens c’est pour toi, Frédérick !». Comme elle sonnait exactement comme Arletty dans Les Enfants Du Paradis, elle eut droit à la fameuse réplique : «Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un si grand amour.» Piquée au vif, elle disparut aussi sec dans la foule. Ouf ! Quel soulagement ! Les mois passèrent. On se croisait de loin en loin. Elle apparaissait toujours par surprise. Un autre soir, lors d’un concert qui affichait complet, elle parvint à se faufiler jusqu’à la barrière et à se couler dans le minuscule espace qui me séparait du voisin. De mémoire, il devait s’agir d’un concert des Gories, donc plutôt explosif, et Baby Claudia se mit à se tortiller de la manière la plus sauvage, gorgeant l’instant de luxure. On aurait presque pu baiser dans la mêlée, mais encore une fois, il fallait bloquer toute idée de dérive, même si on frôlait tous les deux l’orgasme. C’était pas loin du fameux bouleversement de tous les sens, tu sentais que tous tes organes étaient en alerte, tes yeux, tes oreilles, ta peau, ta queue, et Baby Claudia, compressée par la foule en délire, se frottait outrageusement contre tes cuisses, alors pour résister à ça, il fallait être surhumain. Alors a-t-on résisté ou pas ? Si t’es un gros con de moi-je, t’auras aucun scrupule à dire que t’as résisté. Si t’es une bordille, t’auras aucun scrupule à dire que personne n’aurait pu résister à ça. Si t’es un tantinet romantique, tu salueras pieusement la mémoire de Baby Claudia. Dans tes rêves érotiques, tu n’en finis plus de lui tourner autour du pot. 

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             Baby Claudia et Gloria Jones ont un gros point commun : le charme. Gloria Jones aurait pu donner la réplique à Pierre Brasseur dans Les Enfants Du Paradis. À défaut de pouvoir la donner à Pierre brasseur, elle la donnait à Marc Bolan, ce qui pourrait revenir au même.

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             Connue pour avoir été la poule de Marc Bolan, Gloria Jones est une petite black originaire de Cincinnati, dans l’Ohio. Elle est surtout une artiste assez complète, a classicallly-trained multi-instrumentist, singer, performer, songwriter, arranger, actor, producer et supervisor. L’essentiel est de savoir que Gloria est un peu plus que la poule d’une rock star. C’est elle qui enregistra la version originale de «Tainted Love» dans les sixties. Elle vivait à Los Angeles dans les années 60 et Ed Cobb la prit sous son aile. Elle enregistra ensuite des singles déments sur Minit, une cover de l’«I Know» de Barbara George, et le «Look What You Started» de Jackie DeShannon. On la retrouve derrière Dusty chérie, aux backings sur le premier album solo de Neil Young et dans le Dylan’s Gospel d’Ode. Puis elle tape dans l’œil de Berry Gordy, forcément. Elle compose pour les Four Tops, Junior Walker, Gladys Knight, Chris Clark, David Ruffin et Eddie Kendricks, Martha Reeves, Yvonne Fair et des tas d’autres. Pardonnez du peu. Et puis un jour, elle reçoit un coup de fil du manager de Marc Bolan qui cherche des blackettes pour faire des chœurs sur une tournée US de T. Rex. Coup de foudre, Bolan demande à Gloria de venir s’installer en Angleterre. Elle mit au monde Rolan, le fils de Bolan. Tout alla bien jusqu’à cette nuit fatale de 1977 où elle perdit le contrôle de la Mini, envoyant Bolan chanter avec les anges du paradis.  

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             Malgré sa belle pochette, Share My Love n’est pas l’album du siècle. C’est pourtant sorti sur Motown, mais c’est le Motown West Coast de 1973. On comprend très vite avec «Why Can’t You Be Mine» que ça ne se présente pas très bien. Gloria sauve les meubles du balda avec «Tin Can People». Ouf ! Le balda a eu chaud aux fesses. Le Can People est wild a souhait, heavily trompetted, avec Willie Weeks au bassmatic. Mais pour le reste, on repassera. Elle essaye de ramoner la cheminée de sa B avec «Baby Dontcha Know I’m Bleeding For You». Elle a pas mal de power et d’envergure, on sent la petite blackette ferme et déterminée. Elle fait sa early Tina.  

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             Attention, il ne faut pas prendre Vixen pour une buse. C’est un fantastique album bourré à craquer de fast r’n’b de London town. Bolan lui fait cadeau de trois cuts : «Tell Me Now», «Sailors Of The Higway» et «Drive Me Crazy (Disco Lady)», en plus du «Get It On». Elle y va la mémère, dès «I Ain’t Goin’ Nowhere» qu’elle avait composé pour Junior Walker, elle tape ça à la dure. Elle groove le «Tell Me Now» de Marc au deepy deep et enchaîne avec une resucée de son vieux «Tainted Love», le hit immémorial, elle le rocke, elle a le retour de manivelle facile, awhhh tainted love/ How can I stand away. Elle rafle encore tous les suffrages avec «Cry Baby», magnifique shoot de rock-Soul, elle te chante ça à l’éplorée, avec des violons derrière. C’est un album bourré d’énergie, sa version de «Get It On (Pt 1)» est demented, elle explose le glam de Marc, elle le rocke à outrance, elle en fait un hit explosé de l’intérieur. Elle tape dans un autre énorme classique : le «Go Now» de we’ve already said goodbye, rendu célèbre par les Moody Blues. C’est chargé d’histoire. Elle tente de le sublimer. Magnifique artiste ! Elle fait du dancing popotin avec «Would You Like To Know» et boom, elle claque le «Get It On (Pt 2)» en mode heavy groove. Elle en fait une Soul de génie pur, elle chante ça là l’accent fêlé. S’ensuit l’autre hit de Marc, «Drive Me Crazy (Disco Lady)» qu’elle prend au chat perché, elle chante au dessus de ses moyens, elle est héroïque et géniale d’I’m a disco lady. Elle finit avec «Stage Coach», elle colle au cul de son cut, c’est encore une fois très puissant, oh baby, elle en devient intercontinentale.   

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             Avec Windstorm qui est sorti après le départ de Marc pour le paradis, Gloria fait de la pop diskö sensitive de très haute qualité. Sa soft pop dansante est extrêmement agréable, son «Bring On The Love» sonne comme un hit, et ce sera à près tout pour le balda. En B, l’«Hooked On You Baby» colle bien au papier. C’est un excellent mid-tempo de diskö Soul. Elle t’emmène ensuite danser à Coconut Beach avec «Vaya Con Dios». Elle y mène une sarabande délicieusement exotique. Et elle bascule dans le Dancing Queen stiff stuff avec «Kiss Me Kiss Me Kiss Me» qu’elle tape au don’t say goodbye

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             Pour Reunited, Gloria se rabiboche avec Ed Cobb. Le début d’album est un brin diskö. Elle refait bien sûr un petit coup de «Tainted Love». Elle est toujours bonne sur ce coup-là. La viande se planque en B : d’abord «The Touch Of Venus» qui sonne un brin Spencer Davis Group, avec le même ramshakle de bassmatic immature, et elle dédie «Sixty Minutes Of Making Love» à Marc Bolan. Puis elle revient pour finir à un son plus sixties avec «My Bad Boy’s Coming Home». Quelle incroyable caméléonne ! Elle bouffe à tous les râteliers, mais avec un certain panache. Cut signé Ed Cobb, comme d’ailleurs tout le reste sur cet album.

    Singé : Cazengler, Glorien du tout

    Gloria Jones. Share My Love. Motown 1973 

    Gloria Jones. Vixen. EMI 1976   

    Gloria Jones. Windstorm. Capitol Records 1978 

    Gloria Jones. Reunited. AVI Records 1982

     

     

    L’avenir du rock

     - Olivier fait feu de tout Rocabois

             Si l’avenir du rock s’est payé une baraque donnant sur le chemin de halage, c’est uniquement pour pouvoir y promener ses chiens. Chaque matin à la même heure, il pousse le vieux portail en fer forgé et les chiens foncent en poussant des cris. Kaï kaï kaï ! Ils sont hystériques ! Ils aboient littéralement de bonheur. L’avenir du rock se grise de les entendre. Les cris de ses deux amis sont à ses yeux l’expression même de la liberté. Alors il part sur leurs traces, car ils sont déjà loin, t’en as un qui plonge dans la Seine à la poursuite de Miss Duck et de sa progéniture, et l’autre débusque un lapin et se lance dans la Poursuite Infernale. Kaï kaï kaï ! Le premier traverse plusieurs fois la Seine à la nage en évitant de justesse les péniches qui klaxonnent, et l’autre s’en va se rouler dans des excréments pour faire des peintures de guerre. Le premier sort de l’eau et grimpe sur un arbre pour faire son Robin des Bois : il se positionne sur la branche qui surplombe le chemin et va sauter, comme tous les jours, sur le Labrador de Nottingham qui approche, pendant que l’autre rentre dans le jardin du château de Moulinsart pour aller y voler les côtelettes que le majordome Nestor prépare pour le barboque de Charlotte. Ces deux desperados à quatre pattes n’arrêtent jamais. Ils violent les lois et bousculent l’ordre établi, kick out the jams motherfuckers !, ils n’en finissent plus de s’amuser, de courir en poussant des cris perçants, on n’entend qu’eux à des kilomètres à la ronde, kaï kaï kaï ! Pour l’avenir du rock, rien n’est plus rock que les tribulations de ces deux Chinois en Chine, c’est d’ailleurs ainsi qu’il les surnomme, ils ont tous les droits, surtout celui d’avoir le droit de tout faire, allez-y les amis, tribulez ! Rien de tel que le rock qui aboie, c’est-à-dire le Rocabois. 

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             C’est un copain qui te dit un jour : «Tu devrais écouter Olivier Rocabois !». Comme on a globalement flashé tous les deux depuis 50 ans sur les mêmes disks, pas de problème, on écoute ses conseils. C’est même le genre de tuyau qu’on accueille à bras ouverts. D’où sort-il, ce Rocabois ? Pas du bois mais de Bretagne. Apparemment, il est multi-instrumentiste et autodidacte, mais ça on s’en fout. Il faut percer le mystère du buzz. Deux albums. Pas la mer à boire. On se réunit alors en conseil restreint, on vote le rapatriement à l’unanimité et on débloque les crédits.

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             Avec Olivier Rocabois Goes Too Far, Olivier Rocabois va trop loin. En soi, c’est une bonne chose. Kaï kaï kaï ? Presque. Cet Olivier-là propose une belle pop sensible, alambiquée et même ambitieuse, une pop en forme de pièce montée évolutive, avec comme cerise sur le gâtö une trompette de Jérichö. En fait, il paraît extrêmement dédouané, très British dans l’esprit, doté d’élan, pas magique, mais de bon ton, son «High High High» sent bon la Beatlemania. Il se tape une belle montée en neige avec «In My Drunken Dreamscape». Rocabois sort vraiment du bois. Il négocie habilement chaque étape et élève son édifice à la main. C’est puissant, congestionné, saturé d’ambition et de trompettes. Il s’affiche comme un conquérant. On voit même des éclairs de Brian Wilson traverser «Let Me Laugh Like A Drunk Witch». Il a aussi un côté Paddy McAlloon indéniable, son Drunk Witch sonne comme une belle extension du domaine de la turlutte. Il va plus sur les Lemon Twigs avec l’oh-oh-oh d’«Hometown Boys». Il dispose du power excédentaire des grands popsters. Il bascule enfin dans l’enchantement avec «I’d Like To Do My Exit With Panache». Plein pot dans la pop ! Ampleur considérable. Il va chercher une sorte de démesure pop et relance en permanence sans vraiment l’atteindre, mais comme le dit si bien ce dicton à la mormoille : l’essentiel est de participer.

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             Et puis t’as ce deuxième album paru en 2024, The Afternoon Of Our Lives. Tu sais dès «Stained Glass Lena» que t’es sur un big album car cette fantastique allure te rappelle les grosses compos qui font l’histoire du rock intéressant. Rocabois navigue très haut. Et à la stupéfaction générale, il se met à sonner comme David Bowie sur «45 Trips Around The Sun». Ses faux accents évoquent le Bowie de l’âge d’or. Tu vas retrouver ce mimétisme Hunky-Dorien dans «From Hampstead Heath To St John Wood», une merveille de délicatesse qu’on sent prodiguée par un dandy. Il creuse dans la veine Hunky-Dorienne, c’est très ouvragé, très ambitieux, merveilleusement tourneboulé. Il fait encore du pur Bowie avec «All The Suns». Il cultive les mêmes précieuses complexités. Avec «The Coming Of Spring», il se libère de toutes les contraintes morales. Rocabois entre dans la caste des indéniables. Il est plus alerte sur «All Is Well When I Go My Merry Way». Il monte sur tous les coups. Il nourrit un son alerte et vif, bardé d’échos de Bowie. The Afternoon Of Our Lives est spectaculaire de grandeur underground. Et voilà l’archétype du cut intrinsèque : «Prologue/Trippin’ In Memory Lane». Il chante ça en interne, dans son giron mélodique, avec du Bowie plein l’accent. Sa façon de chanter l’«Over The Moon» est encore du pur Bowie. Ça fait du bien de voir le petit Rocabois prendre le relais d’Hunky Dory. Il se dirige vers la sortie avec «Lifetime Achievement Award Speech», un fantastique brouet de pianotage, il semble réellement très en avance sur son temps. Ce petit Rocabois a du génie à revendre, sa démesure orchestrale en est la preuve flagrante.

    Signé : Cazengler, Rocabête (comme ses pieds)

    Olivier Rocabois. Goes Too Far. Microcultures 2021

    Olivier Rocabois. The Afternoon Of Our Lives. December Square 2024

     

     

    God save the Quinn

     - Part Two

             On est franchement ravi de retrouver le beau sourire et l’élégance naturelle de Quinn DeVeaux. Tant pis pour les ceusses qui ont cru bon de faire l’impasse sur ce magnifique concert. Car oui, tout y est : du son, du son et encore du son. Du son à la pelle. D’autant que cette fois, un conglomérat de quatre surdoués nommé The White Bats accompagne notre Mighty Quinn préféré. En mai dernier, c’était une autre équipe, des mecs plus vieux, dont le fameux David Guy, bassmatiqueur de rêve, du niveau d’Harvey Brooks.

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             Ces quatre blanc-becs sortis de nulle part ont électrisé un set déjà bien chargé. On voit rarement des mecs aussi jeunes et brillants à la fois, notamment le guitariste, un certain Yannick Eischair (que l’on comprend ‘Hampshire’ lorsque Quinn le présente). Il gratte toute la première partie du set sur une belle demi-caisse rouge, il arrose de poux le vieux «Been Too Long» tiré de Book Of Soul et fait ruisseler des diamants dans «Bayou».

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    Yannick Eischair fait partie du gang des voleurs de show, comme David Guy, mais surtout comme Jason Victor dans Dream Syndicate, ils emploient exactement les mêmes méthodes : esbroufe, fulminances, pousse-toi-de-là que-je-m’y-mette, ragaillardisme intempestif, virulences viscérales, outrepassement des bornes et pas de pitié pour les canards boiteux. Ce sont des mecs qui grattent des rafales effrontées, d’inexorables dégoulinures de rentre-dedans, des tourmentes de vazy.

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    Comme Jason Victor, Yannick Eischair n’a pas le temps de frimer, il joue. Il ultra-joue et gratte sans merci. Il est habillé comme l’as de pique, mais ses poux sont ceux d’un prince. Notre Mighty Quinn préféré sait la chance qu’il a d’avoir ce mec sur scène avec lui, et les trois autres ne sont pas en reste, notamment le petit pianiste barbu et chevelu qui n’en finit plus de groover dans la couenne du lard, et il fait un vrai numéro de cirque sur l’énorme cover du «What’d I Say» de Ray Charles. Et là tu dis oui, et tu dis même wow ! Oui, mille fois wow ! Tu vis l’instant à bras raccourcis, t’ouvre bien tes oreilles pour tout ramasser, pas question d’en perdre une seule miette, même si tu joues parfois les gros cons blasés, t’en reviens pas de voir jouer des mecs aussi fantastiques, t’as la Nouvelle Orleans à la maison, le sel de la terre d’Amérique, l’un des meilleurs sons du monde.

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    Le real deal. Et ça rocke le boat à coup de «Good Times Roll» et de «Left This Town», ça te soûle de Soul avec «You Got Soul». Le voleur de show attaque «USA» sur une Tele et il te joue la country du diable, il décrasse bien les vieux schémas et shoote dans le cul de Nashville une honteuse dose de schlouufff, il faut voir le travail, la country d’Amérique ne s’est jamais aussi bien portée, depuis le temps de James Burton. Oui, il est essentiel de mettre dans le même panier des gens comme Jason Victor et Yannick Eischair, car ils savent tous les deux revitaliser un son qui a pourtant du métier et du mérite, un son qui n’a plus rien à prouver, ni du côté de Quinn DeVeaux, ni de celui de Steve Wynn, pourtant les deux pouilleux ramènent avec leur atroce sagacité une énergie surnaturelle, et l’amateur planté au pied de la scène en prend pour son grade, car rien n’est mieux accepté par une cervelle que l’énergie surnaturelle. Elle te parle sans jamais avoir à te donner la moindre explication.

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             Depuis le mois de mai dernier, notre Quinn préféré a perdu du poids. Il a retrouvé sa ligne de jeune coq, mais il n’a pas eu le temps de nous enregistrer un nouvel album. Au merch c’était morne plaine, avec ces quelques albums qu’on connaissait déjà par cœur. God save the Quinn ! Difficile de rater une occasion pareille.

    Signé : Cazengler, couenne de veau

    Quinn DeVeaux. Le 106. Rouen (76). 24 janvier 2025

     

    *

    Le Maine situé tout en haut du Nord-Est des Etats-Unis a reçu la visite des Vikings bien avant que Christophe Colomb ne découvrît l’Amérique, tout au sud la rivière Ossipee, ce nom fleure bon l’Algonquin, il suffit de la remonter pour visiter l’Ossipee Valley, célèbre pour son festival The Ossipee Valley Music Festival consacré aux musiques roots, blues, bluegrass… En juillet 2024 il s’est déroulé du jeudi 25 au dimanche 28 juillet. Two Runner y participa.

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    BURN IT TO THE GROUND

    (THE CROOKED RIVER SESSIONS)

    TWO RUNNER

             Les artistes passent par deux fois sur une des grandes scènes du Festival, mais ils sont aussi invités aux Sessions de la Rivière Sinueuse. De fait une session en plein air, Two Runner nous a habitués à ces prises de vue et de son filmées en pleine nature. Celles de ces sessions d’Ossipee sont systématiques croquées en un endroit typique de la berge de la rivière.

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             Il ne nous étonne donc pas de les retrouver toutes deux debout dans un paysage que l’on pourrait qualifier d’Arcadien. Pour la petite histoire et la grande géographie, le territoire canadien qui jouxte l’Etat du Maine fut baptisé, en référence à l’Arcadie grecque, Acadie pour la douceur de ses paysages et la beauté de ses arbres…

             Burn it to the ground fut le titre qui marqua le retour de Paige Anderson après que les Fearless Kin  se soient dissous. Paige revenait seule, ce premier single annonçait un renouveau  mais laissait aussi transparaître une profonde blessure. Une âme blessée mais fière décidée à reprendre son destin en main. Cette première version de Burn It To The Ground légèrement pop à la voix lasse et traînante, toutefois le banjo de Paige crépitait des mille feux de la colère et de la révolte. Par la suite Paige est revenue à un style beaucoup plus roots.

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             Une vision paradisiaque que ces deux jolies filles, Rose fiddle, sourires, entrain, Paige banjo, tresses et beauté, mais après un regard de connivence déjà le banjo vous entraîne dans une folle galopade, le fiddle soutient le train et l’impétuosité de l’attaque, la voix de Paige s’élève, toujours cette façon de jeter ses mots dans la fureur du monde, Rose sourit, rien de béat dans ce sourire, mais la joie de soutenir cette colère et cette hargne rentrée qui s’exalte, parfois le timbre de Paige et se teinte de nostalgie, mais la ronde de feu reprend, c’est une déclaration de guerre au monde que lancent ces deux hamadryades, sœurs d’armes et d’âmes dans ce paysage agreste.

             Une flamme incandescente.

             Violon incendiaire. Banjo destructeur.

    Damie Chad.

    Nota Bene : j’étais content, j’avais fini ma kro, mais voici que je découvre sans la chercher une nouvelle, plutôt une vieille, vidéo de Two Runner.

    Enregistrée en décembre 2023 à Grass Valley, ville d’où Paige est originaire, au Glod Vibe Kombuchary un bar festif qui propose de multiples activités et réjouissances… spectacles, danse hip hop, séances de yoga, peinture, cours d’auto-défense féminine…

    Rock Salt and Nails est une chanson de U Utah Phillips, personnage sympathique, membre des IWW, donc syndicaliste, anarchiste et nul n’est parfait, mais quand on vient du pays des Mormons cela s’explique, chrétien. Un véritable classique, vous la retrouverez dans les légendaires Basements Tapes de Dylan, pour les puristes écoutez la version de JD Crowe, perso je la préfère par Waylon Jennings. Le texte est un peu antiféministe ce qui n’empêcha pas Joan Baez de l’interpréter, il suffit de changer les pronoms. La version de Baez est mignonnette emplie de joliesses instrumentales et de froufrous vocalistes.

    Two Runner, le contrebassiste me semble être le ‘’petit’’ frère de Paige, nous en offre, une version très lente originale qui métamorphose le morceau. Au départ il s’agit d’une déception amoureuse qui se tourne à l’aigre et à la rancœur, la voix de Paige la hausse au niveau d’un drame absolu, une héroïne antique qui maudit le Destin, l’archet de Rose glisse comme le malheur ruisselle sur la condition humaine. Toutes deux en robe longue de princesse, prisonnières d’une tour maudite.

    Envoûtant.

    Nota Bene 2 :

             Sur Spotify vous trouvez un EP  de Two Runner quatre titres intitulé Western AF Session : Five Minuts / Helmet / Wild Dream / Where did you Go ? 

             Dans notre livraison 670 du 19 / 12 /2024 nous rendions compte de ces mêmes morceaux vidéo YT sous le titre : Live on Germ / Live AF : Helmet / Fortune / Wild Dream / Where did you Go

             Le lecteur aura remarqué que l’ordre n’est pas identique, mais ce sont bien les quatre mêmes morceaux car Five Minuts et Fortune sont un seul et même morceau.

             Vous pouvez retrouver une vidéo titré Five Minuts sur YT.

     

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    *

             Des groupes, il en existe de toutes sortes, j’aime bien les tordus, celui-ci s’inscrit dans cette catégorie, avec toutefois une déviance, tordu, bossu, tout ce que vous voulu, petits goulus, mais en plus il est torsadé. Essayez de faire passer un écrou sur une tige filetée mais tordue, bossue, tortue… Je vous souhaite bien du plaisir, mais un groupe qui se réclame  de Kant, d’Heidegger et Rilke, plus quelques autres du même acabit, je ne peux que me sentir attiré, vous connaissez mon appétence pour tout ce qui offre une certaine résistance.

             Originaire d’Australie il s’est installé depuis quelques années en Ecosse, précisément à Edinburgh. Il vient de sortir en ce début de janvier un nouvel album, rien que le titre fait frémir : Antinomian Asceticism, je vous rassure nous ne l’écouterons pas, doctement nous préférons nous pencher sur un opus antérieur de dix ans d’âge, toutefois je me permets de vous avertir ce n’est pas de la tarte molle, vous n’aurez ni la cerise ni le gätö si chers à notre Cat Zengler !

    OPHIDIAN ENOSIS

    BARSHASKETH

    (Bandcamp / 2015)

             Le titre demande à être décrypter. Tout le monde rapporte le mot ophidien à l’idée de serpent. Oui mais il y a serpent et serpent. Celui qui nous préoccupe n’est pas un inoffensif reptile. Ni un mamba particulièrement dangereux. Non c’est le Serpent, le vrai, le seul, l’unique, la méchante bébête,

    Qui tenta Eve. Lui souffla l’idée de croquer le fruit (poma en latin) défendu qui devait leur donner, à elle et à son mari, la faculté d’être comme des Dieux. Vous connaissez la suite de l’histoire.

             Les premiers chrétiens formaient à l’origine de petits groupes. De véritables sectes, plus ou moins indépendantes, certaines eurent la malchance d’être cornaquées par saint Paul et ses affidés, mais beaucoup se débrouillèrent par elles-mêmes, se procurèrent des textes, plus tard l’Eglise opéra un tri draconien… Encore leur restait-il à les interpréter. Beaucoup de néophytes n’étaient en rien des as de l’herméneutique, ils analysèrent les écrits (plus ou moins) sacrés à leur guise.

             Les difficultés surgirent vite. Dès les premières pages. Tout le monde s’accorda pour décréter que le Serpent était le premier des méchants. Oui mais si on y réfléchit un peu : si (avec des si, on mettrait Paris en bouteille) le Serpent n’avait pas tenté Eve, le Christ n’aurait pas eu besoin de venir sur terre pour racheter les hommes de leurs péchés, or qui oserait affirmer l’inutilité du Christ, donc en voulant faire le mal, le Serpent avait hâté la venue du Christ, l’on ne pouvait lui en tenir tout à fait rigueur. D’ailleurs le Serpent ne serait-il pas le véritable Sauveur…

             Celse, un redoutable mécréant, un païen qui ne croyait pas plus aux Dieux de l’Olympe qu’aux contes à dormir debout de la Bible en déduisit que c’était un serpent à sornettes. Ses écrits frappés de bon sens portaient des coups terribles au christianisme, Celse ne cessait de se moquer de tous ces groupes de chrétiens toujours en désaccord les uns avec les autres. Les pères de l’Eglise tentèrent de trancher non pas le Serpent mais toutes ces contradictions faribolesques, hélas leurs arguments ne pénétraient pas les âmes chrétiennes, enfin en survint un savantissimus emeritissimus qui trouva le mot qui tue. Origène, plus tard il fut accusé d’hérésie, décréta que tous les chrétiens qui croyaient à ces histoires de Serpent tentateur pas si méchant qu’il en avait l’air, n’étaient pas de vrais chrétiens et il les rassembla sous le titre générique d’Ophites. L’Eglise venait de se trouver un ennemi intérieur, rien de tel pour resserrer les rangs qu’une bonne purge… 

             Jusque-là l’histoire est simple. C’est avec le terme Enosis qu’elle se complique. C’est un terme platonicien. Les pères de l’Eglise avaient compris que dans les joutes verbales, privées ou publiques, les intellectuels païens férus de philosophie grecque leur damaient régulièrement le pion. Ils se mirent donc à lire Platon, ce qui explique pourquoi la théologie chrétienne est en partie issue de Platon.

    Enosis signifie union. Par exemple comment peut s’instaurer l’union entre le cheval blanc et le cheval noir qui conduisent le char de l’esprit humain, le blanc représentant la sagesse raisonnante et le noir le désir instinctif et occasionnel. Certes ce n’est pas l’union des contraires mais à minima celle des divergences. Bref un concept difficile à manier. Lorsque les pères de l’Eglise se penchèrent sur Platon, la Grèce était en proie à une vague philosophique néo-platonicienne, dont Plotin était le fer de lance, il ne croit pas en une théorie qui s’enseigne et que les autres répètent. Il préfère parler de gnosis, de connaissance, individuelle que chacun se doit d’expérimenter. Pour Plotin la notion d’Enosis serait l’union de l’âme avec la sphère du divin. Pour le dire avec les gros sabots de l’outrance simplificatrice : l’Homme par lui-même peut devenir un Dieu.

    Avec Plotin, l’Eglise est inutile. Elle sent le danger : regardez les ophites ne sont-ils pas en train de réaliser la scandaleuse énosis du Diable aves le Christ. Les sectes chrétiennes qui ne suivent pas à la lettre l’enseignement, pas encore unifié, de l’Eglise seront traitées de gnostiques, qu’elles soient déjà ophites ou porteuses de toute autre déviance.

    Z’attention : les gnostiques laissent entendre  qu’il existe un Dieu Bon hors de tout soupçon mais que l’âme humaine est enfermée dans une prison de chair, œuvre du Serpent. A moins que ce soit le contraire que le Serpent soit le libérateur et Yawé le dieu de la matière.  Dans les deux cas le résultat est le même :  deux Dieux créateurs. Pour ceux qui deviendront les catholiques il n’existe qu’un Dieu Unique, les gnostiques sont des dualistes… Le gnosticisme se perpétua plus ou moins souterrainement, par exemple l’idéologie  Cathare est une magnifique résurgence du courant gnostique qui se développa durant des siècles au sein de l’Eglise, mais aussi en dehors de celle-ci. Notamment dans les milieux sataniques ou lucifériens et par ricochet dans l’imaginaire idéologique de nombre de groupes de Metal actuels. Parfois en toute connaissance de cause, parfois sans aucune conscience des implications que leur prise de position implique au niveau métaphysique. Par exemple dans notre Chronique sur La Morsure du Christ par Seth, (voir notre livraison 674 du 23 / 01 / 2025), il serait diablement intéressant de mettre en relation la couverture de  Notre-Dame en feu avec la prise du Temple de Jérusalem en 70 par Titus dont l’émotion suscitée dans les milieux pré-gnostiques aurait précipité la création d’une secte forgée autour du personnage de Seth, troisième enfant d’Adam et Eve, l’incendie du Temple étant considéré comme la fin de l’emprisonnement symbolique du couple primordial dans le Jardin d’Eden et ses dépendances matérialistes, à savoir notre monde…

    Ce n’est pas par un incroyable hasard ou  par un détestable manque d’imagination que les morceaux de cet album  sont affublés d’un même titre, simplement distingués par un numéro. De fait il s’agit de sept stations vers la délivrance finale, songez que les quatorze stations du Christ culminent sur la déchéance de la mort…nous sommes ainsi soumis à une espèce de rituel gnostique. Le texte n’offre aucun élément qui, extérieur ou historial, fasse référence à des indications quant à la mouvance gnostique précise à laquelle il se rattacherait. C’est à l’auditeur ou au lecteur de s’extraire de la gangue des sons et du sens pour trouver le chemin vers la lumière, ou le maigre lumignon, du Divin.

    Krigeist : vocals, guitar / GM : guitars / BH : drums / BB : bass

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    Ophidian Henosis – I : déferlement, rien ne l’arrêtera, vous avez mis un pied sur le chemin, il vous est impossible reculer, le vocal est un cri, ni de haine, ni de peur, de catastrophe, le constat de ce qui est, une puissance mélodique à laquelle rien ne saurait résister, il me plaît à penser que c’est la grandeur indémuserée de ce néant qui parle par la bouche de Krigeist : l’Homme pétri de peur et de froid, a décidé d’adorer ce Vide absolu, pour parodier Nietzsche il faudrait parler de descente originelle et menstruelle du nihilisme, une postulation d’acquiescement instinctive envers ce qui n’est que négation. Mais le je néantif cède la place au je humain, il est comme les autres écrasé par le néant du vide, jusqu’à ce qu’il prenne conscience que le néant n’est rien - entre L’Être et le Néant de Sartre et Être et Temps d’Heidegger, un ouvrage, du plus grand penseur du vingtième siècle, que je n’apprécie point et dont il refusera d’écrire le deuxième tome, choisissez le second, le néant est à l’intérieur de nous, c’est l’acceptance de ce qui est au-dehors, une position stirnérienne, tout ce qui n’est pas Moi n’est pas ma Cause, elle est une cause pour laquelle je n’accepterai aucun martyr, ne plus jamais se soumettre à la facticité de ce qui n’est pas nous, car ce qui n’est pas nous, n’est autre que notre mort. Espèce de tumulte terminal. Les ombres sont identifiées. Ophidian Henosis – II : toujours la même déferlance lyrique, mais bientôt le rythme s’alentit, monter au plus haut de soi, dans ces sentiers intérieurs d’Engadine glacés et solitaires où l’air se raréfie  n’est pas facile. Surtout que vous n’êtes pas seuls, une foule vous entoure, tous ceux qui ne sont pas sur le même chemin, vous montez et ils descendent, les lumières d’en bas vous attirent, l’or factice de la chaleur humaine de ceux très mal nommés vos semblables semble trop lourd, il vous tire vers le bas, et vous êtes prêt à vous laisser glisser. La batterie s’alourdit, échec sur toute la ligne. Ophidian Henosis – III : une petite musique, la voix comme un dégueulis infini, en bas la lumière se révèle être pourriture, Lumière Infranchissable Pourriture a écrit Joë Bousquet scrutant la poésie de Pierre-Jean Jouve, le fonds sonore semble à la peine, c’est qu’il faut rejeter la première bouée de sauvetage, l’Ego n’est qu’une écorce morge, un mensonge inopératif, il faut user de l’œil intérieur, celui capable de percer le voile de l’illusion du monde, songez que Maya signifie aussi bien chez les Grecs la beauté terrestre du printemps que la taie illusoire qui trompe votre œil selon la sagesse indienne de l’Eveil, le glaive de la pensée se doit de trouer ce brouillard inconsistant, attention ce n’est pas facile, c’est comme si l’on tuait la mort, la peur de la mort est nécessaire, si vous ne la ressentez pas vous n’aurez jamais la force de la tuer. Mais attention une fois le crime réalisé, le plus dur reste à faire, pensez à Nietzsche décrétant la mort de Dieu, ceux qui ne l’ont pas assassiné auront du mal à vous comprendre. Vous serez encore plus seul. L’on se rira de vous. L’on vous décrètera atteint de folie. Ophidian Henosis – IV : avez-vous souvent entendu une musique aussi noire et un tel chant de sirènes, ne vous bouchez pas les oreilles, elles émanent de vous, la plaie est intérieure, les orties repoussent vite, arrachez-les à pleines mains, il est des chaînes aux anneaux de fer dont il faudra vous libérer, larguez toutes les amarres, que l’Esprit rompe avec le corps, ce sera la seule manière de monter, vers les Enfers, il existe un endroit ou un moment  où le haut et le bas n’existent plus, en ces moments de plus forte déréliction intérieure, je retombe dans le néant. Je m’appesantis dans le vide de moi-même. Ophidian Henosis – V : mélodie de taille et d’estoc, charge de cavalerie effrénée, tout est question de regard, je me voyais dans le vide initial, je suis au même endroit de l’autre côté de l’illusion, de l’autre côté de la vie mais pas encore totalement initié, je n’ai traversé que la moitié de mon chemin astral, il me reste à ressentir sa présence, elle est en moi dans d’autres types d’initiation l’on parle d’alchimie du chaos, voire de rosée du chaos, le chaos n’est pas  le désordre, il n’est que force en mouvements, energeia le définira Aristote, il suffit de m’ouvrir à cette force, elle est l’autre côté initial de moi-même, maintenant elle souffle en moi, je suis la fente d’où elle sort, je suis habité d’une colère incoercible, une rage impitoyable envers les autre, le monde et moi-même, ce n’est pas la mort que je dois tuer, c’est ma propre mort. Chemin glacial. Ophidian Henosis – VI : roulements de tambours, je parle à moi-même mais comme Zarathoustra je m’adresse aussi aux autres. Je résume, je subsume. Je parle depuis ma mort. Je vous donne les enseignements. Ne vous en remettez qu’à vous-mêmes, pas  de dieu, pas de croyance, ne comptez que sur vous, n’ayez aucune confiance en vous, soyez insensibles à la pitié, soyez votre ennemi, tuez tous vos ennemis. Surtout vous-même. C’est le seul moyen d’être vous-même. Que votre sagesse devienne folie. Que votre folie devienne votre volonté(Ici nous ne sommes pas loin de Crowley). Un morceau de pure furie. Je suis le chemin du Serpent. Ophidian Henosis – VII : l’autre côté du serpent, est-ce la queue ou la tête, en tout cas le plus obscur. Musique noire, teintée de désespoir métaphysique, au bout du rien, rien n’a changé sinon que tout a changé, que maintenant je comprends que je ne connaîtrai que défaite, l’initiation n’est-elle pas une défaite en soi. Non car le combat que personne ne gagne ne finira jamais. Pour vaincre il suffit de continuer à se battre sans espoir. Sinon de notre propre gloire que nous seuls savons percevoir.

             A écouter. A méditer. A expérimenter.

             Nous terminons par quoi nous commençons d’habitude : la pochette.

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    Assez énigmatique. Au premier abord une couronne mortuaire. L’Initié n’est-il pas mort au monde. Nous survient une autre idée celle des mystérieux diagrammes ophites, non pas parce que celui-ci serait à vrai dire un diagramme Ophite, tels que les ont décrits Celse, Origène et Irénée de Lyon, mais plutôt une mise en image et même une mise en imagination représentatrice. 

             Certains symboles sont assez clairs : le bouclier bombé, l’initiation est un combat mental, les crocodiles une allusion aux Mystères égyptiens, je voudrais m’attarder plus longuement aux deux queues de serpents. A moins que ce ne soit un serpent à deux queues. Le serpent à deux queues mais sans tête possède un énorme avantage, il ne peut se mordre la queue, entendons par là qu’il ne saurait être Ouroboros, le serpent symbole de l’Eternel Retour. Que certains groupes Ophites soient allés jusqu’à assimiler le Serpent au Christ, cela se conçoit. Mais même si certains n’ont pas hésité à reconnaître dans le Serpent  le Logos  grec et philosophique (voir le prologue de l’Evangile de Jean), je n’ai pas trouvé, ce qui ne veut pas dire que cela n’existe pas, une accréditation de l’emploi de l’Ouroboros dans la ‘’ théologie’’ ophite. Cela s’explique par l’origine chrétienne des cercles ophites, il ne saurait y avoir d’Eternel Retour, si le Christ revient plusieurs fois pour sauver les hommes, son salut ne vous ouvrirait pas les portes d’un paradis éternel puisqu’il faudrait éternellement le recommencer…

             Quant au nom du groupe, Barshasketh, il proviendrait de l’hébreu Be’er Shahat, lieu biblique aujourd’hui emplacement d’une ville israélienne. Le dictionnaire rabbinique nous apprend qu’étymologiquement il signifie ‘’puits’’, l’eau de la connaissance en quelque sorte, et plus anciennement ‘’fosse’’ celle que l’on creuse pour y coucher les morts. Le vocable est aussi employé dans la Bible pour désigner la mort. Barshassket l’emploierait, nous semble-t-il au sens de  de mort symbolique de l’initié…

    Damie Chad.

     

    *

    Viennent de Gascogne et d’Aquitaine. Leur dernier album paru en janvier de cette année Embrasser la nuit est à écouter. Par esprit de contradiction nous nous penchons dans cette kronic sur leurs trois premiers opus.

    A TERRE

             Z’ont choisi comme appellation une expression issue de la boxe, c’est normal si tu es de la Gascogne c’est que tu cognes.

    NOTRE CIEL NOIR

    (EP / Bandcamp  /Janvier 2021)

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    Circonsimon : guitars / Léo Lassalle Saint Jean : guitars / Jérôme Brokaert : basse / Grégoire Caussèque : vocals / Sébastien  Bonneau : drums

             Couve expressionniste. Nuée noire se massant sur le haut d’une tour de pierres hexagonale, un vol d’aigles noirs comme autant d’oiseaux que les augures romains auraient interprétés en tant qu’annonce imminente du malheur. Inutile de courir aux abris. Il est déjà trop tard. Maintenant si l’on y pense, le ciel noir n’est pas inquiétant, tant qu’il règne au-dessus des autres, mais le titre de l’Ep est sans appel il est ‘’notre’’. Ce ciel noir colle si bien à notre possession que nous sommes peut-être ce ciel noir.

    Bordeaux Traumatisme : vous avez une Vidéo Officielle, la cuillerée de sucre en poudre que l’on ajoutait à l’huile de foie de morue pour les enfants, j’y vais en douceur pour que vous ne soyez pas traumatisés, c’est comme dans le conte d’Andersen, vous avez un matelas et un petit pois, le matelas l’est posé à même le ciment, ce doit être du garage-post-metal, pour le princesse à  la place vous avez une espèce de polytropmatisé, l’est déjà vieux, qui essaie de suicider avec un pistolet à eau – ne riez pas quand vous regarderez vous serez glacé (l’eau doit être gelée) – pour la princesse il se contente d’un balai-Océdar, si vous ne savez pas ce que c’est, vous demandez à votre grand-mère, par contre le petit pois il s’agite à haute dose dans sa cervelle trouée. Bref une épave. Si vous n’êtes jamais allé à Bordeaux, ne vous inquiétez pas, des gars comme lui, un peu à côté de la plaque, beaucoup dans la merde comportementale, il y en a dans toutes les villes de France. D’ailleurs si vous ne voulez pas vous reconnaître ne zieutez pas la vidéo, vous risquez l’usurpation d’identité, ou alors ouvrez les yeux uniquement quand vous voyez de la couleur, c’est le groupe sur scène, c’est bien filmé, mais vous vous êtes mal parti. L’Eternel Retour : avis aux nietzschéens, les guitares croustillent comme du pain mal-cuit, la batterie cogne mais le gars n’est pas rapide, le chanteur se gueule dessus, il s’invective, quand ça se calme que la basse vrombit comme une abeille malade, vous avez l’essaim gavé aux pesticides qui la suit sans entrain, donc l’Eternel Retour que vous propose A Terre ce n’est le cercle de feu wagnérien de Brunhilde, c’est le petit bout de la lorgnette, vous pataugez dans votre existence de raté total, vous tournez en rond dans votre médiocrité, comme un ours polaire perdu sur son glaçon au milieu de l’Océan Arctique, vous pataugez dans le nihilisme. En plus vous êtes en colère contre le monde. Prenez-vous en contre vous-même. Le groupe ne croit plus en vous, et peut-être même en lui, il coupe le son irrémédiablement.  La Réponse :  la musique recommence, un peu tintamarre mou d’une scie électrique, c’est de l’indus, quand on est mort à soi-même il reste encore à crever aux autres, sur le fil du rasoir, entre constat et réponse, bruit de tube, c’est un peu creux, ce ne sera jamais un tube, galimatias tubulaire infini, le gars est au bout du rouleau, les autres sont-ils les gardiens de l’asile intérieur dans lequel vous habitez comme l’escargot dans sa coquille perdue… Pour la réponse vous attendrez le facteur, ce n’est pas pressé, de fait vous êtes obligé de reconnaître que les morceaux ne sont pas du tout, leur violence, leur intensité, désagréables à réécouter. Comme quoi A Terre touche à une corde sensible.

    TRAVERSEE

    (Février 2022)

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    Qu’est-ce que cette couve. Que couve-t-elle ? Que recouvre-t-elle  , un morceau de bois dont le feu n’a pas voulu. Et ces deux esquisses de silhouettes de chiens, que représentent-elles le couple androgynique alchimique, ou la traversée des cendres qui se résorberont en pierre… Ou du bois flotté, échoué sur les bords du monde, qui ne flotte plus,

    Cinquième Colonne : titre ambivalent, la cinquième colonne nous appartient-elle ou se bat-elle contre nous, n’est-elle pas en nous, ne sommes-nous pas tantôt en elle, tantôt contre elle, ne portons nous pas notre cinquième colonne en nous, ne sommes-nous pas notre propre ennemi, voix angoissée, ne pas savoir sur quelle rive de la rivière qui coule  nous campons, la batterie abat les arbres, elle tente un barrage, les guitares ont des bruits de boucliers qui s’entrechoquent, où que je sois, qui que je sois, je reconnais en moi le combattant, j’ai enfin trouvé ma boussole. Résurrection : une longue et lente introduction, une espèce d’apothéose  arrêtée à mi-chemin, un bruit de train qui avance et ahane, hurlement, maintenant je vois ! Rien, mais une direction, vers quelque chose qui n’est pas Moi et qui serait donc Toi. Un fantôme à l’intérieur de moi qui me dirige vers l’extérieur de Toi, un espoir qui a eu lieu, peut-il revenir, long final d’attente, montées en puissance, montées en impuissance, explosions battériales, avancées dans l’incertitude du sens et des rencontres avec soi-même ou l’autre stratifiée en une réalité impalpable. Seulement Toi : cris de joie et d’incrédulité, une guitare seule, que d’exultation, tant de désespoir pour en arriver à cela, â l’âme sœur, vont-ils nous faire le coup d’ils se marièrent et adoptèrent beaucoup de petits et beaux enfants, non ils évitent l’écueil, de justesse, mais ils l’évitent, la société pourrave n’y pourra rien, il sera là toujours là, dans les difficultés les plus aigües, dans les combats les plus désespérés, et plouf ils sortent les grandes orgues du romantisme, seuls tous les deux, au-delà de l’au-delà, contre le monde. Contre tout. Tout contre Toi.

    1944 : MIXTAPE 01

    (Décembre 2023)

             Les deux ep’s précédents forment un tout. Celui-ci est à considérer comme un sas de passage. Si Notre Ciel Noir et Traversée relèvent de l’intime, 1944 – ils auraient pu faire un effort pour la couve peu encourageante – cette Mixtape 01 traite du collectif, de l’Histoire et même de Politique par son parti-pris. Certes les situations intimes ne sont pas sans rapport avec les cadres historiaux dans lesquels s’inscrivent les éléments individuels, il est toutefois bon de se tourner vers le passé pour scruter notre futur et même notre présent.

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    BORDEAUX | Raffle |10 Janvier 1944 : un train souffle inexorablement, pianotis électroniques, un des moments les plus honteux de l’Histoire nationale, hurlements, vacarmes brouillés, fureur du chant crié, hurlé, le dégoût d’être un Homme, les voix se répondent dans un vortex sonore en expansion, que vous soyez hors de l’abîme ou sur les bords, l’innommable est comme un loup pris au piège. BIARRITZ | Bombardement | 25 Mars 1944 : sirènes résonnantes, lointainement incroyable ce bruit à peine perceptible, très vite inexorable le déchaînement de fer et de feu, le meuglement infâme de la mort dévoratrice qui tombe du ciel, les âmes paniquées sous l’écroulement universel, grondements des oiseaux de fer, qui s’éloignent, place au silence. Effrayant. JURANCON | Sabotage | 13 Mai 1944 : (Jurançon commune près de Pau ) : autant les deux morceaux précédents de par leur sujet évènementiel se prêtent aux phénomènes acoustiques de l’harmonie imitative, pour cette cet hommage à la Résistance A Terre a privilégié pour ainsi dire le silence de l’ombre, musique douce et voix parlée, récitant un texte-poème, une espèce de brouillamini sonore relativement gênant rappelle les efforts allemands pour empêcher l’écoute des ondes venus de Londres… La Résistance fut particulièrement active dans le département des Pyrénées-Atlantiques, le groupe ne cite aucun fait précis, rappelant ainsi la clandestinité de ses actions, exaltant sa portée exemplaire nationale et universelle… NORMANDIE | Débarquement | 06 Juin 1944 : sur le background chaotique la voix pose un poème, une méditation sur la mort qui attend le combattant, liberté et mort se confondent dans la grande communion des vivants et des morts. Et de ceux qui sont venus au monde après ces combats et qui se sentent investis d’une fraternité qui les unit à ceux qui les ont précédés afin qu’ils aient pu naître libres. Et continuer le combat. MONT-DE-MARSAN | Libération | 21 Aôut 1944 : (la libération de Mont-de-Marsanne ne fut pas une partie de plaisir, les combats furent intenses…) : ce morceau ne célèbre pas particulièrement des moments de joie, l’on ressent la fièvre des combats et l’incertitude de l’espoir, une bande-son de haute intensité lyrique et les cris d’une voix désespérée qui veut croire malgré tout à ses idéaux rétablis  pour toujours…

             Cet EP militant tranche dans la production rock actuelle, tous styles confondus. Les groupes réfractaires d’aujourd’hui se concentrent davantage sur les combats actuels que sur les ‘’victoires’’ du passé. Toutefois ce rappel des années noires du vingtième siècle ne nous semble guère de la part d’A Terre entaché d’un passéisme facile et consensuel. Nous le percevons plutôt comme un cri d’alarme sur la situation historiale présente, le retour d’une guerre, économique et militaire, imminente programmé sur les terres européennes… Une piqûre de rappel pour les mobilisations de résistance futures…

    Damie Chad.