Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

nakht

  • CHRONIQUES DE POURPRE 257 : KR'TNT ! 377 : NEVILLE BROTHERS / VINCE TAYLOR / U-BILAM / NAKHT / WILD MIGHTY FREAKS / 2SISTERS / JAZZ MAGAZINE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 377

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    07 / 06 / 2018

    NEVILLE BROTHERS / VINCE TAYLOR

    U-BILAM / NAKHT / WILD MIGHTY FREAKS

    2SISTERS / JAZZ MAGAZINE & CO

    Neville sainte - Part One

     

    z4034neville.gif

    L’admirable Charles Neville vient tout juste de casser sa pipe en bois, au terme de soixante-dix ans d’une vie bien remplie : drogues, femmes, jazz et funk. Tous les amateurs de funk et de New Orleans Sound n’ont plus que leurs yeux pour pleurer, mais ce n’est pas leur genre. On le sait, ce que les gens de la Nouvelle Orleans appellent des Funerals sont d’abord des fêtes. On y chante et on y danse.

    z4067wildcoupoulos.jpg

    Charles est le premier des quatre Neville Brothers à s’en aller : Cyril, Art et Aaron lui survivent. Ces quatre brothers et leur oncle Big Chief Jolly jouent un rôle capital dans la légende de la Nouvelle Orleans. L’oncle Jolly paradait en tête des Wild Tchoupitoulas, Art monta les Meters dans les années quatre-vingt et Aaron a passé sa vie à chanter comme l’ange de miséricorde que filma jadis Wim Wenders. Quant à ce fantastique joueur de sax que fut Charles, il a préféré cultiver sa passion pour les drogues et la délinquance, ce qui lui a permis de visiter les ‘pens’ de l’époque, c’est-à-dire les pénitenciers, dont Angola, le plus terrifiant de tous. David Ritz consacre un livre aux Neville Brothers, mais il a l’intelligence de s’effacer, car ce que les quatre frères ont à raconter édifierait n’importe quel édifice. On observe un décalage vertigineux entre la saga des Neville et l’histoire de gens qui ont tenté de se faire passer pour des voyous, les Stones, par exemple. Tout au long de ce livre extrêmement dense, Art, Charles, Aaron et Cyril nous rappellent qu’un noir risquait encore sa peau pendant les années soixante et soixante-dix dans les rues de la Nouvelle Orleans - The cops were out for blood - et que tout le monde prenait des drogues dès l’adolescence.

    Z4036BOOK.jpg

    Le principe de ce livre est simple : après quelques pages d’intro signées David Ritz, les quatre brothers racontent à tour de rôle leur histoire, c’est-à-dire l’histoire de leur quartier (Valence Street), de leur famille (leurs parents, leurs femmes et leurs innombrables enfants), de leurs amis (Larry Williams, Dr John et combien d’autres) et leurs aventures musicales, aussi bien sur la route qu’à la Nouvelle Orléans. Des quatre, celui qui crée la plus belle proximité, c’est Charles, l’intellectuel de la famille, fan de Charlie Parker et de Monk, car il raconte son histoire avec une poignante honnêteté. Il développe ses épisodes assez longuement et termine généralement sur une chute brutale en forme d’apothéose, comme s’il jouait un cut de Trane.

    z4069larry.jpg

    Quand il est gosse, son père l’emmène voir Charlie Parker, mais c’est complet. Charles reste à côté de la porte et écoute. Ce qu’il entend, pour lui, c’est la musique du futur - Bird was flying high - Il voit son père tendre l’oreille - My father had ears - Charles dit aussi que petit, il avait peur des blancs, surtout des paddy rollers qui patrouillaient la nuit pour terroriser les communautés noires. Charles a vu une bagnole de paddy rollers traîner un nègre attaché au pare-choc arrière. Petit, il a vu les night riders du Klan chevaucher et brûler des croix - Scary sights for a kid - Il évoque aussi les étudiants en médecine de Tulane, the gown men, qui rôdaient la nuit au volant de camionnettes blanches, en quête de corps pour leurs études. Une piqûre et puis pouf, terminé, plus jamais de nouvelles de vous - You’d never be heard from again -

    z4075cyril.jpg

    Mais sur le chapitre du racisme, Cyril est le plus enragé des quatre : quand son frère fut envoyé cinq ans à Angola pour deux joints, Cyril considérait son frère comme un prisonnier politique, car pour lui, la guerre régnait à la Nouvelle Orléans. À ses yeux, les cops locaux se comportaient comme les unités spéciales de marines américains dans les villages du Vietnam - Search and destroy - Une nuit, Cyril et Aaron sont arrêtés par une patrouille. Aaron voit les flics frapper son frère, et comme il ne supporte pas ce spectacle, il réussit à choper l’arme d’un flic et annonce la couleur : «We all gonna die in this alley if you motherfuckers don’t back off.» Il met les flics en joue. Les cops reculent. Cyril dit à la page suivante que cette nuit-là, son frère lui a sauvé la vie. En gros, Aaron et Cyril expliquent que les cops avaient le droit de descendre des nègres dans la rue. Rien n’avait changé dans le Deep South depuis l’abolition de l’esclavage. Et quand on écoute ce qu’on appelle de la black (Soul, blues, r’n’b, funk, jazz, gospel ou doo-wop), il est essentiel de prendre ces éléments en considération. Dans les rues de leur ville, les Neville Brothers risquaient tout simplement leur peau parce qu’ils étaient noirs. Mais comme le rappelle Cyril, les gens de sa communauté parviennent quand même à célébrer la vie à travers la musique, quel que soit le genre, et ça fait toute leur force, pour ne pas dire leur supériorité. Des quatre frères, Cyril est le plus jeune et le plus enragé, politiquement. La guerre du Vietnam l’obsède parce qu’il ne comprend pas qu’on aille détruire des gens pour rien - Made no sense - Et ça le fout en pétard, exactement de la même façon que Mohammed Ali qui refusa d’aller se battre contre des gens qui ne lui avaient rien fait. Pour Cyril, les Vietnamiens subissent le même sort que les Indiens d’Amérique et les nègres. La conscience politique poussée à son extrême peut empêcher de vivre. That anger nearly cost my life.

    À l’âge de seize ans, Charles prend la route et débarque à Tampa en Floride. On est en 1953 et il accompagne un certain Gene Franklin qui chante comme B.B. King et qui se fait passer pour lui, ce qui est facile, car à l’époque, les gens ne savent pas à quoi peut ressembler B.B. King. Voilà Charles installé au Blue Room, un club qui est aussi une maison de passe. Il y voit des artistes extraordinaires, comme Iron Jaw, Mâchoire d’Acier, qui rappelle The Bullet, l’homme tronc hurleur que décrit Dickinson dans son recueil de souvenirs paru l’an dernier : Iron Jaw pouvait lever une table en la tenant entre ses dents. Il pouvait encore la lever si une fille s’asseyait dessus. Il croquait et avalait des bouteilles de coca, des ampoules, des punaises, mêmes des lames de rasoir. Puis il avalait du feu. Charles séjourne aussi à Memphis, au fameux Mitchell’s Hotel. Il y fume beaucoup d’herbe et jamme avec le ferocious bopper George Coleman qui ira un peu plus tard jouer avec Miles Davis. Charles se laisse porter par l’air du temps comme un fétu dans le courant. Il joue du sax en pur autodidacte, il s’envoie en l’air chaque jour, et quand il peut, il touche au fruit défendu, c’est-à-dire la femme blanche. Charles est beau, extrêmement beau : les putes blanches lui tombent dans les bras.

    z4073aaron.jpeg

    Aaron explique que tout commence à l’école : «On appelait l’herbe ‘muggles’ et peu de temps après, j’ai attaqué l’héro. Dans note coin, uptown, c’était vraiment facile d’en trouver. Charles avait commencé avant moi. Uncle Jolly vendait de l’herbe, mais il recommandait de ne pas y toucher. Charles disait la même chose. Mais je ne les écoutais pas. The first time I shot smak, I was in love.» Comme Charles et Cyril, Aaron va rester sa vie entière accro - Hooked to the boy who make slaves out of men - le boy étant le surnom de l’héro. Et comme Charles, Cyril, Dr John et d’autres, il réussira à décrocher au moment où il trouvera de quoi remplacer cette fausse plénitude. Comme chacun sait, le substitut ne peut être que d’ordre spirituel.

    En matière de sex and drugs and rock’n’roll, la part du lion revient à Charles. Il ne cache rien. Il s’installe à une époque avec Bobbie, une black savvy and superhip, qui vit la nuit et qui détient l’arme fatale : le contact avec Stalebread, le meilleur dealer de la Nouvelle Orleans. «Dans la hiérarchie de l’underground de la Nouvelle Orleans, les dealers se trouvaient au sommet.» Charles explique qu’on les respectait parce qu’ils reversaient leur blé dans la communauté - He was known as a bad dude who did good - Avec Bobbie, Charles découvre ce qu’il appelle the thrills, c’est-à-dire les sensations fortes - Aller de thrill en thrill devint my new way of life. Ce fut son moyen d’ignorer la peur.

    z4072nevillesax.jpeg

    Comme il ne travaille pas et que son sax ne lui permet pas de vivre, Charles cambriole des magasins. Il se fait poirer en sortant des télés d’une boutique et se retrouve au parish ‘pen’ de la Nouvelle Orleans. Six mois. Il y voit the Zuzu man, c’est-à-dire Dr John, vendre des crayons et des bougies. C’est là dans cette vieille taule que Charles devient ami avec Dr John - For life - Quand il sort, Charles et Bobbie décident d’aller faire un break à Memphis. Fin des années cinquante, Beale Street had that great music, that fast life and especially that cheap dope.

    z4071entrée angola.jpg

    Charles fait pas mal d’allers et retours au trou, jusqu’au moment où ça tourne mal, puisqu’un juge l’envoie cinq ans à Angola pour deux joints - Considered a class-A narcotic as illegal as heroin - Les pages ‘Angola’ constituent le cœur de ce livre. C’est un véritable séjour en enfer. Le jour de la sentence, Charles voit son ami Melvin condamné à vie pour vente d’héro - Everyone was scared of Angola - Pour Cyril, Angola était ce qui pouvait arriver de pire dans la vie d’un nègre, the worst-case scenario : «The big, bad, dark state penitentiary stuck out there in north central Louisiana, where racism ran wild and convicts lost their minds and guards just for the hell of it tortured and killed» (ce pénitencier maudit installé au nord de la Louisiane, où régnait le racisme, où les condamnés perdaient la boule et où les gardes tuaient pour le plaisir). Ça, c’est la vue de l’extérieur. Charles donne une vue de l’intérieur. Angola était à son époque l’équivalent de ce qu’allaient être les camps nazis. Mais Charles commence par vivre ça avec philosophie : il savait qu’à force de jouer au con, ça allait mal tourner. Et comme il avait commencé à traîner un peu en enfer, il se disait : autant aller jusqu’au fond de l’enfer. So be it. Il s’y trouvait. Très vite, il apprend des règles de survie. Les gardes lui disent : «Si on te chope avec une lame en ta possession, tu prends deux ans de plus.» Et à côté, un vieux black lui dit : «Tiens prends cette lame. Il vaut mieux que ces bâtards de blancs te chopent avec plutôt qu’un prédateur te chope sans.» Charles écoute le conseil du vieux et prend la lame qu’on appelle black diamond. Il explique très vite que le danger vient souvent des autres condamnés, surtout ceux qui sont condamnés plusieurs fois à vie. Ils deviennent des prédateurs sexuels. Ils sont prêts à baiser n’importe quoi, surtout ceux qui ne savent pas se défendre. Charles sait que pour protéger son intégrité, il va devoir frapper le premier. Alors il frappe. Petit à petit il découvre le système d’Angola, particulièrement retors. L’ingéniosité de l’homme dans ce domaine n’a pas de limite, on le sait. Angola est en fait une très grosse ferme non subventionnée par l’État. Plusieurs kilomètres carrés. Les ressources proviennent des récoltes. Coton, canne à sucre. Ce sont des blancs qui gèrent ça, à cheval et armés, appelés the Free People, mais ils ne sont pas assez nombreux. Alors, ils nomment des blacks parmi les plus sanguinaires pour faire le boulot de ‘gardes’. Ils ont le droit de vie et de mort sur les condamnés qui travaillent. Les nazis vont utiliser le même procédé dans les camps. Le procédé remonte à Mathusalem.

    z4071prisonnier.jpg

    Charles apprend vite à craindre the Free People, basically the descendants of slave owners, descendants des esclavagistes - Ils nous traitaient comme du bétail, et ils devaient même traiter leur bétail mieux que nous - Quand aux ‘gardes’, ils avaient l’autorisation de vous tuer si vous approchiez à moins de deux mètres d’eux - six feet - Et croyez-moi, personne ne disposait d’un mètre pour mesurer ça. You were at the mercy of mercyless men. Puis Charles raconte l’une des histoires les plus drôles de ce séjour en enfer : un beau jour, on l’amène avec toute une équipe sur un champ de coton. Le boss blanc sur son cheval blanc a deux sacoches : une pour son fusil et l’autre pour son manche de pioche. «On nous met en ligne, le boss donne un coup de sifflet et chacun avance dans son rang pour cueillir le coton. Sauf moi. Je n’ai jamais cueilli de coton, donc je ne sais pas comment faire. I don’t know shit. J’arrache des feuilles et soudain... WHACK ! Le boss me fend presque le crâne d’un coup de manche de pioche. Je tombe à genoux. ‘Dis-donc, négro’, me lance-t-il du haut de son cheval, t’as jamais cueilli de coton ?’ ‘No Boss, je n’ai jamais vu de putain de coton de toute ma vie.’ Je ne savais pas si j’allais avoir le temps d’apprendre avant que le boss ne me fende le crâne pour de bon. Un autre condamné me montra comment faire et pendant quatre-vingt dix jours horribles, j’ai cueilli le coton. J’entends encore la work song qu’on chantait dans les champs. À Angola, on appelait le travail ‘rolling’ - Early in the morning by the light of the moon/ I eat my breakfasyt with a rusty spoon/ Out to the cane field with the rising sun/ Just roll on, buddy, till the day is done/ Well I don’t mind rollin’ but, O Lord, we gotta roll so long/ Make me wish I was a baby in my mother’s arms» - C’est d’une beauté mélancolique hors normes.

    z4070staggerlee.jpg

    Charles sort vivant d’Angola. C’était son seul objectif, sortir vivant. Il est interdit de séjour à la Nouvelle Orleans, mais on lui donne l’autorisation de revoir sa mère. En arrivant dans son quartier, il croise Stagger Stack Lee. Et avant d’aller revoir sa mère, il cède à sa vieille tentation - Went down the road and shot up with Stack - Il renoue avec sa chère héro. Une semaine après, il file à New York, où l’attend son agent de probation. Charles ne pense qu’à une seule chose : dreaming of thet potent heroin they sell in Harlem. Il vient de passer des années en enfer, mais la tentation est trop forte. Et comme le disait si justement Oscar Wilde, le meilleur moyen de résister à une tentation est d’y céder.

    Et c’est la révélation : dans Central Park, il tombe sur des hippies qui lui offrent des tas de trucs - À Angola, les conflits conduisaient droit à la mort, et à Central Park, c’est la générosité des hippies qui me tuait. Je sortais d’un monde de violence, d’uniformes et d’humiliations et découvrais un univers coloré, psychédélique et vibrant de liberté - C’est un choc et Charles le dit mieux que personne. Il essaie les nouvelles drogues qu’il ne connaît pas et notamment le LSD - No wonder I became a tripper - Mais ce n’est pas pour ça qu’il arrête l’héro : «Harlem était le paradis des junkies, ou plutôt, comme j’allais le découvrir, leur enfer. Je n’avais jamais vu autant d’héro de ma vie. En arrivant à New York, j’hésitais à acheter de la dope dans la rue. À la Nouvelle Orleans, on connaissait bien les fournisseurs. On savait ce qu’on achetait.» Et il n’en finit plus de resituer les choses par rapport à la peur, qui, grâce aux patrons blancs dégénérés, est entrée dans la peau des nègres depuis plusieurs siècles : «Alors qu’à la Nouvelle Orleans, la peur ne me quittait jamais, je me sentais chez moi à Harlem. Harlem comprenait mon obsession, Harlem me permettait d’être défoncé tous les jours et d’être bien, l’approvisionnement était inépuisable et on se sentait loin, mais vraiment très loin du monde réel.»

    Bien sûr, Charles ne perd jamais de vue la musique. Il accompagne à une époque Joe Tex, de passage à New York. Et qui joue du piano dans son groupe ? James Booker, l’une des légendes de la Nouvelle Orleans - who, like me, came to New York in search of better dope - Mais après de nouveaux ennuis avec la loi, l’agent de probation propose un choix à Charles : soit retourner au trou, soit décrocher. Il opte pour le décrochage. Il doit suivre un programme de méthadone. C’est un moyen de retrouver une vie normale, car calé sur la dose du matin, qu’il faut aller retirer dans une agence. À l’époque où il s’inscrit, ce programme est encore expérimental. On lui verse 800 $ par mois pour l’aider. Comme le gouvernement n’est pas sûr que ça marche, les candidats sont aidés financièrement. James Booker s’inscrit en même temps que Charles. Mais James est un virtuose de l’arnaque, et il s’inscrit dans trois centres en même temps. Il récupère donc trois chèques de 800 $ chaque mois. Et bien sûr, Charles en fait autant. Mais le programme de méthadone présente un gros défaut : si pour une raison ou une autre, on ne trouve pas de clinique ou d’agence quand on est en déplacement et qu’on rate sa dose, c’est l’enfer - The suffering is unimaginable - Et pour Charles, le résultat est le même : c’est une addiction. Il comprend qu’il faut passer à autre chose. Ça va lui prendre beaucoup de temps.

    z4074art.jpg

    Le sauveur s’appelle Art, l’aîné des Neville Brothers. Des quatre, le plus discret. À l’origine des Meters. Un jour sa mère descend d’un bus et un camion qui ne l’a pas vu lui roule dessus. Art accourt à son chevet à l’hôpital, mais elle est explosée de l’intérieur. On ne peut rien faire pour la sauver. This is it, dit-elle. Puis elle ajoute avant de passer l’arme à gauche : «Keep them boys together.» Veille sur tes frères. C’est exactement ce que va faire Art : monter les Neville Brothers pour veiller sur eux.

    Au moment où Art parle dans le micro de David Ritz, les Neville Brothers existent depuis vingt-trois ans. Depuis leur premier concert au Bijou Theater de Dallas, en 1977. Et comme on le verra dans Neville sainte - Part Two, ils ont à leur actif une belle ribambelle d’albums extraordinaires.

    Signé : Cazengler, vil brother

    Charles Neville. Disparu le 26 avril 2018

    David Ritz, Charles, Aaron, Cyril, Art Neville. The Brothers. Da Capo Press 2000

     

    Neville sainte - Part Two

    Z4037NEVILLE.jpg

    Grâce à Art qui depuis l’âge d’or des Meters a gardé des contacts dans le business, les Neville Brothers enregistrent leur premier album chez Capitol en 1978. Jack Nitzsche produit cet album sobrement intitulé The Neville Brothers. Dès «Dancing Jones», les Bros nous servent cette pop-funk de belle facture dont ils vont se faire une spécialité. Art, Charles, Cyril et Aaron chantent ensemble. On sent une tendance disköidale, mais l’ensemble se veut globalement pacifique. Ils jouent pas mal de cuts passe-partout, que Charles essaye de sauver en soufflant comme un dératé dans son sax. Il chaloupe les cuts à la manière de King Curtis. Les amateurs de grands horizons se régaleront d’«Audience For My Pain», un balladif qui s’étend bien au-delà du delta. On tombe en B sur «If It Takes All Night» et on reconnaît bien la patte d’Aaron, cet imparable séducteur. Un peu de New Orleans Sound avec «Vieux Carré Rouge», soulevé à la trompette de charmeur de serpent et puis «Ariane» sonne exactement comme la «Suzanne» du vieux Leonard qui lui aussi a cassé sa pipe en bois. Mais l’album ne marche pas.

    z4038bayou.jpg

    C’est bette Middler qui crie au loup, après les avoir vu jouer au Tipitina. Elle réussit à convaincre Jerry Moss, le boss d’A&M Records. Il confie à Joel Dorn le soin de produire leur deuxième album, Fiyo On The Bayou, enregistré à New York. Le titre s’inspire d’un cut qu’Art jouaient déjà avec les Meters. Sur la pochette, un gator en flammes sort du marais. Et pouf, ils attaquent avec «Hey Pocky Way», un groove swampy bien cuivré. Il s’agit là d’un groove unique au monde, chargé d’une musicalité extraordinaire, le symbole de la foison à gogo, un groove organique visité par les esprits. Leo Noncentelli gratte le funk sur sa guitare de Meter. On retrouve Cissy Houston et sa fille Whitney dans «Fire On The Bayou». Elles font le background, mais avec toute la clameur du gospel batch. L’impitoyable Fathead Newman prend des solos de sax à tous les coins de rue. Il remplace Charles, car Joel Dorn voulait des session-men accomplis pour cet album. En B, Dr John vient donner un coup de main sur «Brother John/Iko Iko», un joli groove battu aux gros tambours de Congo Square. Fabuleux, car squelettique et inspiré. Voilà une jolie pièce d’exotica. Mac est aux percus. Mais on le retrouve au piano sur «Run Joe», un groove joyeux de la Nouvelle Orleans. Quelle fantastique ambiance ! Ça saxe le jive de juke, pas de doute. Une fois de plus, nous voici rendus au cœur du meilleur groove d’Amérique, moelleux et moite, subtil et doux. C’est presque aussi capiteux qu’un groove des Caraïbes.

    z4035brothers.gif

    Keef déclara dans le magazine Rolling Stone que Fiyo On The Bayou était le meilleur album de l’année. Mais l’album ne se vend pas plus que le premier. De 1981 à 1987, les Neville Brothers n’ont pas de contrat. Personne ne veut miser sur eux. Trop inclassables. Ce sont les Stones et le Grateful Dead qui vont les aider en les faisant jouer et en partageant leur public - The Stones helped us a lot - Les Neville Brothers sont aux anges, car les Stones et le Dead nagent dans un océan de dope - The big turning point was the Dead. We did a New Year’s show with them that rocked the planet.

    z4039ization.jpg

    Premier album live avec Neville-ization paru en 1984. Aaron tape un «Woman’s Gotta Have It» au feeling maximaliste. Quelle voix ! Ce mec sait groover la moelle du chant. Il reprend plus loin son vieux hit miraculeux, «Tell It Like It Is», l’un des fleurons de l’âge d’or, romantique et duveteux comme une peau d’adolescente. Encore du groove de charme épouvantable avec «Why You Wanna Hurt My Heart». On entend rarement des grooves aussi décontractés. En B, ils font une fantastique version de «Caravan», le classique de la Nubie antique. Charles joue le solo de sax et derrière lui, ça fourmille de percus extraordinaires. Ils enchaînent avec un hommage à Big Chief Jolly Landry, leur oncle, dont on voit la canne dans les mains des quatre frères.

    Z4048NEVIZATIONll.jpg

    Z4044LIVEATTIPINAS.jpg

    Deuxième album live en 1992 avec Live At Tipitina’s II. Ils tapent dans un gros classique de la Nouvelle Orleans, «Rockin’ Pneumonia & The Bugie Way Flu» de Huey Piano Smith, dans «My Girl» de Smokey, et font un petit coup de gospel batch avec «Riverside». Aaron enfile son costume d’ange pour interpréter «All Over Again» et «Wildflower», mais cet album cède un peu trop aux sirènes des années quatre-vingt.

    z4050neville1992.jpg

    Ce live est ressorti sous le titre Volume Two, avec une set-list différente. Les Neville démarrent avec «Hey Pocky Way» monté sur le légendaire drumbeat que l’on sait, puisque c’est une cover des Meters. On sent la grosse machine à groover à l’œuvre. Les Neville sont comme des poissons dans l’eau du bayou, ils circulent entre les gators et Tony Joe White. Admirable pièce de jive. On trouve à la suite tous les vieux coucous, «Wishin’», «Rock’n’Roll Medley», «All Over Again» et un joli «Doo Wop Medley». L’empire des Neville s’étend aussi loin que porte le regard sur l’horizon du doo wop, hey hey hey. C’est une pure merveille. On peut faire confiance à l’ange Aaron. Les chœurs le suivent en enfer, ce chanteur est un don de Dieu. Avec «Wildflower», il descend dans le cercle magique du chant de rêve.

    z4040uptown.jpg

    Alors n’ayons pas peur des mots, l’Uptown de 1992 est un album complètement foiré. On y entend du reggae à la mormoille et du synthé. On trouve un peu de good time music diskoïde dans «Shekanana» qui ouvre le bal de la B et par miracle, Aaron y ramène sa fraise d’ange de miséricorde. Ils reprennent un peu de poil de la bête avec «Old Habits Die Hard», un joli mid-tempo de charme, puis avec «Midnight Key», joué à l’énergie de la Nouvelle Orleans. La basse ronfle bien, mais les percus ont hélas un léger parfum diskoïde. Charles déteste cet album : «It was pretty fucking flat.» Il dit que le son de boîte a rythme et de synthé utilisé pour l’album était à ce moment-là déjà complètement dépassé.

    z4041yellow.jpg

    Avec Yellow Moon paru en 1989, les pochettes commencent à virer au vaudou haïtien. Cette fois, le producteur s’appelle Daniel Lanois. Grâce à lui, ils reviennent aux sources, c’est-à-dire à l’Afrique, avec «My Blood» - Mother Africa - Ce groove des racines sonne comme une vraie bénédiction et s’orientalise même un petit peu. Lanois comprend parfaitement l’esprit musical des Neville Brothers. Ils jouent le groove des origines de l’humanité. Ils reviennent au calypso avec le morceau titre, un cut profond et comme visité par des sons libres comme l’air. Ils flirtent avec le vrai reggae, c’est-à-dire le reggae sourd. Ils tapent dans Link avec «Fire & Brimstone» et groovent le Wray de Wray en profondeur, sur un festival de basse signé Tony Hall. S’ensuit un hommage fabuleux à Sam Cooke avec «A Change Is Gonna Come». Aaron le chante de sa voix d’ange de miséricorde, et la magie s’installe pour quelques minutes. Ce chanteur extraordinaire peut aller swinguer des syllabes à l’octave. Ils finissent l’A en beauté avec une reprise de «With God On Our Side» du grand Bob. C’est d’une pureté inégalable. Le filet de voix d’Aaron scintille au firmament. Voilà pourquoi les Neville sont des géants. Ils créent de la magie. La B est hélas beaucoup moins dense. Ils l’attaquent avec «Wake Up», un groove qui file entre les genres et les époques. Au fond, on voit bien qu’ils n’appartiennent à aucune époque ni à aucune mode. Ils reviennent à Dylan avec «The Ballad Of Hollis Brown» et opèrent un merveilleux croisement des cultures. Quelle grande leçon de feeling !

    Cet album fut celui de la consécration puisque disque d’or - The motherfucker is still selling today, nous dit Charles. Art apprécie surtout le respect que leur témoignent Jerry Moss, Herb Alpert et Al Cafaro, après trente ans de bricolage avec des labels locaux clochardisés.

    z4042keepers.jpg

    Pochette vaudou pour Brother’s Keeper paru l’année suivante. Il s’agit là de leur meilleur album, ne serait-ce que pour «Bird On A Wire», un nouveau moment de magie pure. Aaron y fait vibrer ses notes perchées. L’autre coup de génie de l’album est le morceau titre. Aaron part en voyage dans un infini de beauté pure et ça vire à la merveille mélodique chantée à l’unisson du saucisson. Encore un coup de génie avec «Sons & Daughters», une sorte de victoire de l’esprit sur la barbarie, c’est-à-dire de l’esprit noir sur la barbarie blanche - You can’t stop runnin’ water/ You can’t kill the fire that burns inside/ Don’t ignore our flesh and blood/ Don’t forsake our sons and daughters - Eh oui, ils ont raison, on ne peut pas empêcher l’eau de couler ni éteindre le feu qui brûle à l’intérieur de chacun, alors il faut bien prendre en considération la chair et le sang des noirs d’Amérique qui n’ont jamais demandé à traverser l’océan. C’est une chanson éminemment politique, bien sûr. Aaron y décrit en trois lignes la vie d’un jeune black condamné à 352 ans de prison pour un crime qu’il n’a pas commis, la taule d’Angola, les nuits sans sommeil, les champs de coton et de canne à sucre - Young man lands in jail for some crime he did not commit/ 352 years hard labor in Angola prison/ 352 years at hard labor/ Sleepless nights between sugar cane and cotton - Ils tapent aussi dans Link Wray en A avec «Fallin’ Rain» et se mettent au groove des Caraïbes avec «Steer Mr Right». On se pelotonne au creux du coude du fleuve. Aaron refait des étincelles de lumière avec «Fearless», il tape dans l’infiniment beau, c’est son dada. On ne se lasse pas de l’entendre chanter. On trouve aussi sur cet album visité par la grâce une belle reprise de «Mystery Train» traitée au groove de basse. Il s’agit là d’élégance à l’état le plus pur.

    z4043family.jpg

    Fabuleuse pochette que celle de Family Groove : les photos des Brothers semblent dater du XIXe siècle. Ils attaquent avec une reprise du «Fly Like An Eagle» de Steve Miller, tapé en mode diskö-funk mais chanté avec le meilleur feeling d’Amérique. On passe aux choses sérieuses avec «Day To Day Thing», the real funk of New Orleans. Admirable, car chanté en duo avec des renvois. On sent le pouls du funk sous le vent, c’est tout le contraire du funk urbain, celui-ci se veut fruité, subtilement soutenu aux percus, à peine teinté de doo-wop et relevé par du xylo voodoo. Aaron prend «Take Me To Heart» de sa voix d’ange. C’est aussi pur qu’une balade océanique de Fred Neil. En B, on tombe sur le morceau titre, un groove funky admirable car joué au riffing réfractaire. Comme le cut refuse d’avancer, il se joue dans l’instant T du funk de base et ses veines se gonflent. Retour d’Aaron dans «True Love» pour une nouvelle échappée dans l’azur immaculé.

    Z4045LIVEPLANET.jpg

    Tiens, encore un live avec Live On Planet Earth qui date de 1994. Quand on voit la pochette, on comprend que les Neville sont devenus une grosse machine. Dès «Shake Your Tambourine», on est saisi par l’énormité du son. Ils groovent à la vie à la mort, ça hurle et ça tambourine, on sent qu’on est arrivé à la Nouvelle Orleans. S’ensuit un fantastique «Voodoo» shaké aux congas de Cyril. Cet enfoiré sait créer un climat délétère. On est dans le meilleur groove du monde, n’ayons pas peur des mots. Charles souffle dans son sax. Aw my God, si vous parlez de groove, par pitié, mentionnez au moins le nom des Neville. Ils sont tout simplement fabuleux. Certainement l’un des meilleurs groupes de tous les temps. Encore du groove de rêve avec «The Dealer» et puis «Junk Man» arrive, monté sur une bassline de rêve, on croirait entendre des heavy dudes. Solo de sax signé Charles, le jazzman du gang. Cyril et Charles reviennent hanter «Brother Jake» et ils rappent un hommage aux femmes avec «Sister Rosa» - To my mother, my sister and strong women everywhere - Tony Hall, bassman de choc, emmène «Yellow Moon» au paradis du groove et on tombe un peu plus loin sur «Congo Square» - A place where American music was born, a place called Congo Square - Ils tapent ensuite dans Stephen Stills avec «Love The One You’re With» et enchaînent avec une autre reprise, «You Can’t Always Get What You Want». C’est assez réussi. Aaron chante aussi «Amazing Grace». Il règne dans sa version une émotion unique au monde - You’ve got the blessing - Sa voix se perd dans un halo de réverb boréale.

    Z4046OYASIN.jpg

    On retrouve tout le son de la Nouvelle Orleans dans Mitakuye Oyasin Oyasin/ All My Relations, paru en 1996 sous une belle pochette africaine. Ils attaquent avec «Love Spoken Here», bien sanglé au stomp des années 80, mais chanté par l’ange Aaron. C’est à la fois bon et cousu de fil blanc comme neige. «Holy Spirit» sonne comme un groove magique noyé d’orgue et de clap-hands. On voit le fleuve traverser la ville, c’est chanté au maximum des possibilités de la Soul, avec une puissance hors normes. Ils noient ensuite «Soul To Soul» dans le gospel batch. Ils sont puissants mais jamais ne se comporteront en seigneurs. «Whatever You Do» est trop syncopé pour être honnête. Ils visent le funk de l’être, avec les congratulations du style. Aaron revient sur le devant avec «Saved By The Grace Of Your Love» et tout redevient magique. Il éclate ses syllabes juste pour la beauté du geste. Il crée de la magie. Dès qu’il chante, le monde se met à vibrer. Charles part en solo de sax sur «Ain’t No Sunshine». Et bien sûr, Aaron éclate tout le cut au feeling pur.

    Z4047VALENCE.jpg

    On trouve deux véritables coups de génie sur Valence Street, mystérieux album paru en 1999. «Little Piece Of Heaven» sonne comme un calypso magique, vu qu’Aaron le chante. Fin, tremblé et diaphane. Trop beau pour être vrai. Cet homme fait des miracles, il peut transformer la pop en vin et le son en pain. L’autre coup de génie est la reprise d’«If I Had A Hammer», le vieux cut de Peter Seeger popularisé par Trini. Aaron explose le Trini, il en fait une merveille d’anticipation de Congo Square. Il transfigure complètement ce hit connu comme le loup blanc des steppes pour en faire un chef-d’œuvre complètement libre, il chante tout à l’éclate de syllabes rondes et mouillées. Il liquéfie le groove. Avec «Real Funk», ils passent au vrai funk de la Nouvelle Orleans. Funk it up, baby ! Funk it off, funk it down in the neighborhood, c’est extraordinaire de stand it up, ils développent leur funk à coups de wha-wha. Aaron revient éclairer le monde avec «Give Me A Reason». On ne peut pas se lasser de son tremblé de glotte. On parle ici de préraphaélisme, il navigue dans les lumières voilées d’Edward Burne-Jones. Notons aussi le retour des grandes énergies de la Nouvelle Orleans dans «Over Africa», pourtant joué aux violents accords blancs.

    Z4047SHADOWS.jpg

    Le dernier album studio en date des Neville Brothers s’appelle Walkin’ In The Shadow Of Life. Joli titre, typique du coin. Le morceau titre sonne comme un hit funk, c’est une vraie partie de rentre-dedans. Ces gens-là savent se confronter aux réalités. Quel shook de shake ! Pas de meilleurs funksters que les Neville Brothers. Ils enchaînent deux autres cuts de funk, «Poppa Funk» et «Can’t Stop The Funk» et tapent dans les Tempts avec «Ball Of Confusion». Les brothers Neville se mesurent à la royauté, mais Aaron mène la meute, alors ça se passe bien. On peut même parler de prise de pouvoir. Quelle version, and the beat goes on ! Ils sont dessus et ramènent du son. Ils passent au heavy sound avec «Streets Are Callin’» - It’s your business - Aaron s’y colle à la voix fêlée. Quelle rigolade ! - It’s your business/ better holler holler - «Carry The Torch» sonne comme un énorme hit de diskö-funk joué à la descendante - This young man he ain’t no plans/ Skulls and bones is all he knows - Aaron et ses frères donnent des conseils - And carry the torch of love in your heart - Fantastique ! Aaron chante «Brothers» en contrepoint et jette à nouveau toute sa lumière sur le monde - Come and walk with me/ We’re in this crazy world together - On le suivrait jusqu’en enfer.

    Le monde enchanté d’Aaron solo fera donc l’objet d’une troisième partie en forme d’aller simple pour le paradis.

    Signé : Cazengler, vil Brother.

    Neville Brothers. The Neville Brothers. Capitol Records 1978

    Neville Brothers. Fiyo On The Bayou. A&M Records 1981

    Neville Brothers. Neville-ization. Back To Top Records 1984

    Neville Brothers. Nevillization II - Live At Tipitina’s. Essential 1987

    Neville Brothers. Uptown. EMI America 1987

    Neville Brothers. Yellow Moon. A&M Records 1989

    Neville Brothers. Brother’s Keeper. A&M Records 1990

    Neville Brothers. Family Groove. A&M Records 1992

    Neville Brothers. Live At Tipitina’s II. Stoney Plain 1992

    Neville Brothers. Live On Planet Earth. A&M Records 1994

    Neville Brothers. Mitakuye Oyasin Oyasin/ All My Relations. A&M Records 1996

    Neville Brothers. Valence Street. Columbia 1999

    Neville Brothers. Walkin’ In The Shadow Of Life. EMI 2004

    Sur l'illusse de gauche à droite : Art, Charles, Aaron et Cyril

     

    VINCE TAYLOR

    L'ANGE NOIR

    ARNAUD LE GOUËFFLEC / MARC MALèS

    GLENAT EDITIONS / MAI 2018

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    RAPPEL

    Le dernier come-back de Vince Taylor de Jean-Michel Esperet ( in Kr'tnt !142 : 02 / 05 / 2013 ),

    Vie et mort de Vince Taylor de Fabrice Gaignault ( in Kr'tnt 188 : 08 / 05 / 2014 ),

    Vince Taylor n'existe pas de Maxime Schmitt et Giacomo Nanni ( in Kr'tnt ! : 25 /09 / 2014 ),

    Vince Taylor, Le perdant magnifique de Thierry Liesenfeld ( in Kr'tnt ! 246 : 11 / 09 / 2015 ),

    L'Être et le Néon de Jean-Michel Esperet ( in Kr'tnt ! 301 : 03 / 11 / 2016 )

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Vince Taylor n'en finit pas d'interroger notre modernité. Etrange de voir comment ce personnage si scandaleux et si vilipendé en son temps suscite encore fascination et émerveillements un quart de siècle après sa disparition. En son époque il fut stigmatisé comme le chanteur des blousons noirs, autant dire le rebut glaireux de notre société, ces rebelles qui n'avaient pour étendard que l'étamine de leur cuir noir, animés d'une colère que l'on définissait d'incompréhensible, alors qu'elle n'était que la manifestation de l'éternelle renaissance de la hargne des bagaudes et des partageux de tous les siècles, des dépossédés de toujours, à qui en cette aube des sixties l'on se préparait à tendre le plus odieux des pièges, celui de la renonciation de vos potentialités en échange de l'acquisition de dérisoires brimborions, manufacturés par le soin diligent de votre labeur. Le serpent qui ne crache plus son venin, se mord la queue. De poisson. De poison. Consommation, mon amour. Pour le désir vous repasserez, nous ne l'avons plus en rayon. Pour longtemps. Rock'n'roll, musique de cette frustration.

    UNE BANDE DESSINEE

    Deuxième bande dessinée consacrée à Vince Taylor, en noir et blanc. Une esthétique qui semble s'imposer d'elle-même. Mais un noir trop mat, indistinct en quelque sorte, qui donne à mon goût trop de valeur à la viduité d'un blanc clinique. Peut-être Marc Malès a-t-il voulu davantage signifier la cruauté entomologique de l'insecte sur la table de dissection que désigner le clinquant hétéroclite des sixties. Je préfère de loin la glaucité torve des gris de Giacomo Nanni du Vince Taylor n'Existe Pas. Mais ceci n'engage que moi, même si les goûts et les couleurs se discutent très bien.

    ANTECEDENTS

    Romancier, scénariste Arnaud Le Gouellec est aussi un amateur de rock. Ce qui ne l'a pas empêché de s'intéresser dans l'album Le Chanteur Sans Nom, illustré par Olivier Balez, à la vie de Roland Saville chanteur de charme masqué qui fut proche d'Edith Piaf – nous ne sommes pas loin de Vince. Tous deux ont récidivé dans le J'aurai Ta Peau, Dominique A, le lien avec Vince me semblant des plus fragiles...

    BIO NON DEGRADABLE

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    La documentation sur Vince Taylor ( disques, photographies, films, articles de journaux, témoignages ) ne manque pas. A lire les premières pages, il semblerait qu'Arnaud Le Gouëllec ait fait le choix du récit chronologique, le bambin Brian s'amuse dans la cuisine près de maman. Ce qui est en même temps totalement vrai et complètement faux. Peut-être le problème s'est-il posé autrement dans la tête du scénariste, le long fleuve tranquille d'une vie mouvementée peut-il vraiment rendre compte de l'existence chaotique et tourbillonnante de Vince Taylor ! N'était-ce pas se confronter à un double déséquilibre, celui d'un début peu fulgurant, et d'une fin par trop triste, même si l'épisode acméen de bruit et de fureur au centre du bouquin ne manquerait pas de passionner le lecteur. Racine qui s'y connaissait quelque peu dans l'élaboration des tragédies n'a pas manqué de conclure son Andromaque par un épisode de folie dévastatrice...

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Autre difficulté. Raconter équivaut à mentir. Puisque nous ne savons jamais ce qui se passe dans la tête des gens. Arnaud Gouëllec n'a pas hésité, entre par effraction dans le crâne de Vince. Arnaud tend le micro à Vince et le laisse déblatérer. A sa guise. Le premier mot de Vince est bien l'affirmation du '' Je''. A partir duquel le jeu de la vie peut commencer. Mais c'est comme sur le divan du psychanalyste, les idées se bousculent, les images se superposent, les souvenirs arrivent en rafales, tout s'emmêle et se mélange. Le petit Holden écoute religieusement son grand-frère qui raconte ses missions de pilote durant le Blitz à Londres que déjà Vince est dans sa légendaire tenue de cuir noir, sur scène, en France... Vous ne savez pas mais le rock, c'est comme quand le rêve s'entrechoque dans les électrochocs du réel.

    Les dieux de la Grèce antique nous l'ont appris, il ne saurait y avoir de cosmos apaisé sans l'antécédence d'un kaos génital. Les propos de Vince épousent un semblant d'ordre, le lecteur reconnaîtra les différences séquences, Londres sous la guerre, le départ pour l'Eldorado des States, les débuts anglais, la furia française, le long dérapage vers la mort. La Suisse finale hors de jeu tout de même.

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Et le rock dans tout cela. L'est donné en prime. Décor essentiel et subsidiaire, si le rock c'est ça, le ça ( groddeckique ) n'est autre que la folie fragmentatrice et dichoatomique de se vouloir être ce que l'on n'est pas, et même ce que l'on est. Question de va-et-vient entre soi et les autres. Erotisme sauvage et à l'arrache. Arnaud Le Gouëllec recherche les causes premières. Le rock en tant que seul bruit qui puisse recouvrir la peur panique du petit Holden terrorisé sous les bombardements londoniens. Le petit Holden ne réussira pas son brevet de pilote, mais il deviendra le hérock de sa génération. Plus il se traîne sur les plancher de la scène, plus il vole haut dans sa tête. Sa gestuelle féline, un démarquage des acrobaties aériennes. Loopings et piqués du pauvre !

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Sexe. Il serait difficile d'inscrire Vince Taylor parmi les précurseurs du féminisme. Pratique une sexualité brute. Revancharde nous explique Le Gouëllec, ces saletés de gamines qui se sont moqués de son peu de courage à sauter du plongeoir, n'en finiront pas de payer. Pas du genre à amadouer longuement la chatte des admiratrices avant de les pénétrer sans ménagement. Satisfaction primale du mâle. Vite fait, bien fait. Mal satisfaites. Un goût de goujat. Délicatesse porcine à balancer !

    Drugs. Sans insister. Des médicaments d'inconfort qui vous confirment dans vos addictions. A votre vie. Car tout est là. Certains s'accrochent davantage que d'autres. Toutes les dérives tayloriennes, toutes les traboules vincenales, proviennent d'un fétus germinatif niché dans la cervelle, une espèce de cancer qui n'arrête pas de grossir. L a certitude d'être un être exceptionnel, d'avoir un destin – le dernier mot du livre – suffit de savoir lire les signes, in hoc signo vinces, et de se laisser porter par les évènements.

    Un enthousiasme communicatif, une confiance absolue n'empêchent pas la peur. Vous prend et vous pend aux tripes. Comme la merde à l'anus. L'or noir du désir de l'envol conquérant vous pollue inexorablement l'existence. Vous vouliez soleil et vous appréhendez de n'être qu'une étoile filante. Vous vous mythifiez en ange noir du rock'n'roll et vous n'êtes que la chute d'Icare. Peter Brueghel l'Ancien vous avait averti, vous n'êtes que l'anti-pantomime exaltée et dérisoire de la médiocrité humaine.

    Vince Taylor, vous n'êtes qu'une image fracassée de la démesure hominienne à vouloir égaler la puissance des Dieux, c'est pour cela que je vous révère. Rock'n'roll !

    Damie Chad.

    01 / 06 / 2018 / SAVIGNY-LE-TEMPLE

    L'EMPREINTE

    DOWNLOAD PROJECT # 3

    U-BILAM / NAKHT

    WILD MIGHTY FREAKS

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    15 / 16 / 17 / 18 Juin 2018, la fièvre monte dans les milieux métal, hard-core et assimilés, le Download Paris Festival ouvre ses portes à Brétigny-sur-Orge avec Ozzy Osbourne, Marilyn Manson, Foo Fighters et Guns N' Roses en tête d'affiche et plus de soixante groupes derrière, dont Laura Cox Band et Pogo Car Crash Control pour n'en citer que deux que Kr'tnt ! aime bien . En attendant ont été programmées trois soirées Donwload Project gratuites destinées à présenter la scène locale, à rameuter les fans et à faire monter la pression... le 06 avril au Rack'am de Brétigny , le 6 mai au Plan de Ris-Orangis, et ce 01 juin à l'Empreinte, trois lieux de concerts qui depuis des années accueillent et produisent ces formations extrêmement bruyantes... Beaucoup de monde donc, ce soir, plus de trois cents personnes, attirées aussi par le tirage au sort de pass pour assister au festival...

    U-BILAM

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Bulldozer. Rouleau compresseur. Sans concession. Impitoyable. Le metal dans toute sa lourdeur. Rythmique infernale. Un seul havre de paix dans ce tonnerre, un coup de caisse claire qui sonne comme un suicide, une fraction de seconde sauvée de l'écrasement du monde, mais ce n'est qu'une ruse machiavélique pour relancer la machine à détruire. Délire de triples croches comme grappins accrochés à la coque du dernier navire pour l'attirer au fond l'engloutir à tout jamais. Bilan très négatif quant à notre hypothétique survie terrestre quand vous entendez U-Bilam. La batterie comme un moteur à étouffements convulsifs. Propulse des ratées, des tassements, des entassements, des pulvérisations intermittentes de décombres, mais ce n'est pas le pire, comparé à ce qui suit c'est presque le bonheur. Les cymbales n'en finissent pas de tinter le froid de la mort, un glas cadavérique qui vous kriogénise avant que vous ayez eu le temps de respirer.

    Basse et guitare de chaque côté de la scène comme zombies d'outre-tombe pour vous attendre à la porte du cimetière. La première perpétue l'agonie primale, la deuxième la l'accentue, toutes les deux ensemble tuent. Eclairs froids et découpages glacés, pas la moindre mélodie, pas la moindre harmonisation, des notes qui s'abattent comme des couperets de guillotine, des arbres qui craquent, qui tombent, qui s'entassent sans préavis et s'empilent sans fin. L'acoustique du néant vous abasourdit. Tornades de nuages de cendres à l'horizon immédiat. U-Bilam ne lambine pas pour vous apporter le spectre de la désolation.

    C'est toujours dans les cas désespérés que certains en profitent pour faire pire que les autres. Une bête devant – ce n'est plus un homme – une force qui mugit. L'est le seul que l'avalanche sonore excite, se nourrit de catastrophes et il le clame sous les décombres. Hurle à la mort des étoiles qui s'éteignent une à une, entame une danse sauvage et frénétique, dans laquelle les deux cordistes le rejoignent, sautent de joie et piétinent allègrement vos dernières illusions. L'on entend les grognements et puis les grondements approbateurs de la foule dans la fosse aux lions sauvages qui commencent à se jeter les uns sur les autres. Car U-Bilam délivre une musique carnivore, qui pousse à la dévoration cannibalique, plus un gramme de chair, plus de nerf, juste l'empilement de squelettes de léviathans qui s'entrechoquent en un déluge vertébrique, pour signifier que plus rien n'existe si ce n'est le clapotement de l'univers qui se referme sur sa béance.

    Trente minutes, montre en main, ont suffi à nos quatre cavaliers de l'apocalypse, aidé en cette sombre tâche par de simples samples, pour assommer le monde comme un goret à l'abattoir. Anéantissement terminal. Brutal.

    NAKHT

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Vous pensiez qu'il ne restait plus rien. Nakht est comme les pyramides d'Egypte. Immuable. Même l'éternité n'a pas de prise sur Nakht. Nakht a survécu. Pas pour rien qu'ils ont affiché le scarabée symbole d'immortalité comme logo en fond de scène. En rajoutent même deux moitiés en étendard flottant de chaque côté de la batterie derrière laquelle veille Damien qui tient ses baguettes croisées sur sa poitrine comme les insignes sacrés de pharaon. Silence sépulcral. Ce qui n'empêche pas la légion des damnés dans les abysses de s'agiter déjà. L'air se fait plus dense, lorsque le sample de l'intro s'élève majestueux tel la tête du cobra de l'uraeus gonflée de venin.

    Christopher et Pierre, nouveau guitariste, ont droit à leur piédestal sur lequel ils se juchent, prêts à déclencher la foudre. Brusquement le néant se fissure et le monde devient plus noir, la cataracte Nakht s'envole, en tournoiements de vautours, et Danny bondit sur scène. Encapuchonné dans une espèce de sombre pèlerine médiévale qui lui donne l'aspect de la Mort, sans sa faux, mais armé d'un micro ravageur.

    Est encore plus grand que d'habitude. Immense et gesticulateur, sa voix chargée de colère et de tonnerre. Ne cessera de hurler de tout le set. Dominateur et vindicatif. Incarnation magique de Seth l'épouvantable. Il apporte la couronne noire de la rage, la suffocation du dernier souffle et la gueule béante d'Apophis le bestial prêt à avaler le monde.

    Damien démonise sa batterie, il est le soufflet de la forge et le battement intarissable du volcan cracheur de feu. Nakht est un bain de flammes lustrales qui carbonisent les volontés de ses fidèles, transformés en pantins mus par les commandements de Danny qui se ruent à sa guise les uns contre les autres, s'emmêlent et s'entremêlent, s'affrontent, s'éparpillent et tourbillonnent. Certains saisis par une transe collective sont jetés ou hissés sur la scène, Danny leur tend un bras secourable, ils dansent autour de lui, et puis ne supportant plus la présence irradiante du Messager se laissent happer par l'ombre marchante de leur destinée et plongent du haut de l'estrade dans la foule mouvante de laquelle ils refusent toute aide, car ceux qui ont approché la fournaise de Nakht n'ont désormais besoin de personne.

    Des motifs orientaux se glissent tels des glapissements de chacals affamés dans les colonnes tumultueuses de la musique déferlante de Nakht. Toute supplique qu'on leur lancera ils l'avaleront, ne sont plus qu'un vestibule de désirs insatiables, descendront dans les abysses de votre âme et resteront à jamais enfermés dans la prison de votre esprit.

    Ce soir Nakht a-t-il été divin ou dément ? Nous ne le saurons jamais. S'est répandu comme une nuée sanglante de soufre noir. Une pluie d'émotions et de beauté. Une brisure haletante sans défaut. Un grand groupe. Splendide.

    WILD MIGHTY FREAKS

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Après les deux tornades précédentes les Wild Mighty Freaks avaient intérêt à assurer. L'ont fait à leur manière. Troisième fois que je les vois, et trois apparitions différentes. Ne peuvent pas faire comme tout le monde. Commencent par rester dans les coulisses, dans le noir un grand écran blanc descend doucement et le clip de la tribu des monstres apparaît, un scénario improbable, mais ça remue salement, et la musique et les images. Une espèce de thriller incompréhensible, végétal et surréaliste,qui vous éclate le cerveau aussi sûrement qu'une capsule de LSD. Les cinq minutes de délire sont terminées. Noir total. Peut-être se passe-t-il quelque chose sur l'extrême-droite de la scène, mais je suis à l'extrême-gauche, maintenant l'est sûr qu'il y a une espèce de larve visqueuse qui rampe sur le plancher, la musique très forte, enfle, enfle, enfle, jusqu'à ce que dessus se greffe une voix splendide, moitié velours, moitié cactus, nous laissent encore dans l'expectative trois minutes et Crazy Joe entre enfin en scène micro en main. Une voix de maestro-caruso, un grain inimitable, Flex est à la guitare, Tonton à la batterie. La larve s'est enfin mise debout, s'occupe des samples. Juste le temps d'appuyer sur un bouton ou de pousser un curseur, prend le micro de temps en temps, l'est même douée mais ça ne dure pas trop longtemps. Comme s'il n'était pas du genre à abuser des bonnes choses. Le reste du temps que fait-elle ? Rien, elle déambule comme le balancier de la pendule. Le mec payé à ne rien faire. Mais il faut reconnaître qu'il le fait bien. Un cador. Une présence magistrale. Un look invraisemblable d'efféminé à queue de cheval qui ne se sépare jamais de son sac-à-dos, l'apparence d'un trans en partance pour on ne sait où, méfiez-vous, lorsqu'il tombera sa chemise il révèlera une musculature remarquable, toute l'ambiguïté provient de ce qu'il donne l'impression qu'il endosse son propre rôle qu'il est en train de se mimer lui-même, en fait c'est le seul musicos que je connaisse qui n'a pas besoin de jouer d'instrument, l'est son propre instrument, son corps lui suffit, il ne marche pas, il évolue, il ne se déplace pas, il danse sans prendre la peine d'esquisser un seul mouvement. Le gars qui marque des buts sans quitter le banc de touche.

    Avec un tel zozo-zèbre surdoué les trois autres n'ont pas le temps à jouer les batraciens qui se dorent la pilule sur une feuille de nénuphar. Déjà ne sont que deux musiciens. Magnifiquement secondés par des samples certes, qui apportent au son une ampleur négligeable, mais question metal-music vous avez intérêt à aligner l'argenterie. Flex s'y emploie avec brio. N'est pas là pour assumer la rythmique. Son truc à lui, c'est l'apparition grandiose de Zeus tonnant sur son nuage, aux moments essentiels de l'action, vous envoie des riffs monumentaux, mortels comme les flèches d'Apollon qui anéantirent le redoutable Python. Autant le Yao se faufile l'air de rien sur la scène, lui fait tout pour qu'on le remarque, se campe au beau milieu, lève haut sa guitare, attend une semi-seconde de trop, genre attention les gars ça va tomber et il vous lâche une ondée dévastatrice à vous arracher les synapses. Saute aussi un peu partout, mouline comme un dératé, bref vous ne pouvez pas l'oublier.

    Tonton – mais qui a pu donner un surnom aussi débonnaire à ce batteur à la frappe aussi dévastatrice ! L'est rivé à ses fûts, ne peut pas se permettre de grandes gesticulations, mais l'est le géant qui joue à la pétanque avec des icebergs. Tonitrue ample. Une frappe politique de celles qui bousculent l'establishment comme l'on dit. N'y est pas obligé mais apparemment ne sait pas faire autrement, éprouve la nécessité de couler un ou deux Titanic à chaque coup de heurtoir.

    Vous entrevoyez le topo. Le boy qui se tortille comme une torpille au ralenti d'un côté, les deux forcenés qui vous catapultent si fort direct dans les oreilles que votre cervelle se retourne comme une crêpe dans sa poêle, ne vous inquiétez pas Crazy Joe va vous la saupoudrez au venin de mamba noir, et hop vous n'avez plus qu'à l'avaler tout chaud, tout brûlant. Excusez-moi dans mon émotion, j'ai oublié la moitié du mot, ne lisez pas hop mais hip-hop. Car non ce dingue de Joe ne djente ni ne growle comme un métalleux de base payé au smic sans prime de risque. Il hip-hope au delà de tous les espoirs de la hype. Attention pas un blaireau de rappeur qui vous découpe les syllabes une par une pour vous les présenter à la façon des tranches de mortadelle sous cellophane. Toute la différence entre un qui chante et beaucoup d'autres qui ânonnent comme à la maternelle. A gorge déployée. L'a des cordages vocaux en bronze, des filins d'acier flexibles et tenaces avec lesquels il vous ligote sans préavis. L'est et le serpent et le charmeur. L'empoche la salle dans sa poche en un tour de langue.

    Les Wild Mighty Freaks font un triomphe. Plus que mérité. Une originalité certaine, metal tumultueux, hip-hop brillant, burlesque insidieux, z'ont plus plus d'une corde à l'arc de leur dé-lyre sonique. Superbe.

    Damie Chad.

    EVOLUTIONS OF MIND

    U-BILAM

    Z'ont apposé un sticker d'avertissement sur le plastique d'emballage, For fans of : Emmure – Attila – Whitechappel – Urbancore, vous voilà prévenus, si vous adorez Mozart et les petites musiques de nuit dites-vous que les légions des âges obscurs transbahutent une teinte de dark bien plus sombre.

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Très belle pochette cartonnée, avec livret à l'intérieur est due à Etienne Hetzel et Océane Beci. Au dos un mur qui n'est pas sans rappeler celui du Pink Floyd ( curieuse référence ), mais d'un rouge pourpre, rideau de sang intérieur. Beau contraste avec la le bleu-nuit profonde du paysage de urbain dévasté qu'offre la couverture initiale. Belle image intérieure, feu de survie dans une ruelle déglinguée à l'image de notre monde.

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Introduction : non précisée, mais qui servira de fil conducteur à cette évolution de l'esprit dont chaque morceau décrit une station. Une espèce de ritournelle grinçante qui vous met d'entrée mal à l'aise. Denied : La musique est beaucoup moins violente que le live. Pas mélodique mais lourdement obsédante. Mise un peu en arrière presque comme un contre-chant aux paroles, la primauté est donnée aux voix, des souffles d'ours inquiétants comme une menace mais qui ne sont que l'expression d'une profonde déréliction. Dialogue avec soi-même. Craintes et questions qui supposent dialogue intime et réponses. Guitares et batteries en sourdines prégnantes, le marécage des irrésolutions vous submerge. Une flambée de guitare sur la fin comme un fandango de désespoir. Anger : retour du motif en cavalcade cynique, la batterie écrase vos dernières espérances, une orchestration pesante qui ne couvre pas la voix qui crie, et le monde s'appesantit sur vous à la manière d'une camisole dont vous ne parviendrez jamais à vous dépêtrer. Un chuintement à l'oreille vous susurre que tout est fini, le leitmotiv se moque de vous, la voix grasseye de colère. Peine perdue. Se débattre tout de même. Expression : intro musicale obsédante à la manière des films expressionnistes allemands, les voix se rejoignent, celle vindicative qui dénonce et celle plus grave qui écrase tout. Se termine par un hachis final où chacun essaie de se reconstituer. Depression : beau comme une symphonie nihiliste, une prière métallique qui se subsume en cris de haine, un delirium vocal sans précédent, et une apothéose instrumentale crépusculaire, avec en dernier écho le rire cristallin et moqueur du motif introductif. Acceptance : le moment de l'acceptation. Souvent dans les scénarios des albums de metal l'on essaie d'offrir une fin sinon heureuse du moins empreinte d'une certaine sérénité. U-Bilam n'échappe pas à cette tentation. La modèrent toutefois par la puissance de la musique et la force du chant. Se méfient, ne sont pas naïfs.

    Tous ces morceaux n'en forment qu'un. Forment une composition, aux thèmes savamment entremêlés. Le groupe fait preuve d'une finesse que le fort impact de sa prestation scénique ne laissait pas présager. Deux belles découvertes pour un seul groupe.

    Damie Chad.

    GUNS N'COOKIES

    WILD MIGHTY FREAKS

    Pochette ouvrante et cartonnée qui permettent de se faire une idées des tenues de scène arbordées par Wild Mighty Freaks. Indication d'importance le groupe est en train d'enregistrer un album.

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    The last time : rien à voir avec le titre des Stones, aucun morceau de l'EP n'est une reprise. Le son est assagi par rapport à la prestation live. Guitare et batterie ne rugissent pas autant et la voix de Crazy Joe et celle de Yao sont certes aussi belles mais il leur manque cette sauvagerie qui les porte et les propulse si haut sur scène. Freaks : grognements de gorets en début, et ensuite un flow assez délirant en lui-même, et Yao qui pousse la mémée du hip-hop dans les orties ulcérantes des refrains de la chanson populaire à vocation faussement mélodramatique, beaucoup d'humour et d'ironie, Crazy Joe vous enroule les R comme vous n'oserez jamais. Des monstres qui ne font pas peur, mais rire. Ce qui est parfois plus déstabilisant. Empty skies : démarrage en douceur, tout repose sur l'articulation plastico-phonique de Crazy Joe. Yao vous dessinent des arcs-en-ciel aussi veloutés que des dessins d'enfants, mais Crazy nous indique que la montée n'est pas aussi paradisiaque que cela. La pente s'avère plus abrupte que prévue et un brin décevante. Derrière les musicos ne vous tapissent pas le décor en rose bonbon. High : des arpèges de piano et montée progressive. Avec des paliers pour reprendre sa respiration, aïe; aïe, high ! Crazy Joe laisse la place à des chœurs emphatiques, mille violons électriques derrière, silence. Plus un bruit. Jungle : comme des cancannements de canards dans le tissu instrumental, erreur d'interprétation, Crazy Joe est perdu dans la jungle. L'on a l'impression vu sa colère qu'il se heurte davantage aux hommes policés qu'aux animaux sauvages. Des envolées instrumentales qui ne sont pas sans évoquer les Carmina Burana de Carl Orff, pour mieux faire ressentir la solitude et la lamentation du héros solitaire égaré dans la forêt carnassière de ses contemporains aux dents longues. Get out my way : six minutes de folie freakienne, tout le monde s'en donne à coeur joie. L'auberge espagnole du défoulement. Le meilleur de chacun, le morceau est bâtie en patchwork de montagnes russes. Vous permet d'entrevoir ce qui se joue dans les Wild Mighty Freaks sur scène, la musique qui fronce des vagues de colère, la voix qui aboie et s'éépanouit, d'incessants retours au calme pour mieux préparer la tempête.

    Damie Chad.

    RUN BABY RUN

    2SISTERS

    Désolé mais ce n'est pas un groupe de lesbiennes énamourées. Le disque ne conviendra pas non plus à Tante Agathe. Vous le comprendrez aisément à l'écoute, la fenêtre de réception du tir est étroite. 2Sisters c'est du bruit. Je n'ai pas dit du noise, que votre tympan sache faire la différence. Du bruit en barre. Directement importé de la ville aux moteurs qui flambent. MC 5 et Stoges dans le rétro et en ligne de mire. Des sauvageons prêt à monter sur le trottoir pour vous écraser, parce que sur les passages piétons ce n'est pas marrant.

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Down : une voix féminine empreinte de douceur et caressante et mignonne en introduction. Profitez-en bien, parce que c'est la dernière que vous entendrez avant longtemps. Porte bien son titre, vous le descendent à bout portant, ne prennent même pas le temps de lui faire signer le chèque pour qu'il s'acquitte de la TVA des cartouches. Une tuerie de guitares au vibromasseur dans les oreilles et une voix enragée qui ne se la laisse pas conter, un pont instrumental explosé une ultime tuerie et c'est fini. Heureusement, vous n'auriez pas survécu davantage. Remember : souviens-toi de ce riff, z'ont peur que vous ayez la comprenette dure alors ils vous le répètent à foison et sans complaisance. Vous hurlent dessus et vous torturent avec le pique feu d'une guitare qui larsenne à mort et qui vous troue le cœur. Autre endroit aussi, si vous préférez. C'mon and dance / What have u done to me : commencent par le cri primal que l'on pousse généralement le jour de sa mort lorsque vous pénétrez par erreur dans la cage aux tigres. Vous n'êtes plus de ce monde et à la sarabande qu'ils mènent autour de votre cadavre il vous semble qu'ils vous le reprochent et qu'ils en sont tout de même heureux. Don't go : quelques voix de harpies, vous auriez bien envie de mettre les voiles, mais les 2Sisters s'acharnent à vous retenir. L'est sûr qu'ils ont des arguments contondants et que vous vous attarderiez bien mais vous savez qu'il ne faut jamais abuser des vilaines choses. Qui sont les meilleures. Zombie girl : méfiez-vous des filles, d'où qu'elles viennent elles provoquent de ces montées d'adrénaline que vous ne parviendrez pas à vous arrêter de crier et que si vous continuez les guitares y laisseront deux à trois cordes. Run baby ! Run : la vengeance des mecs, prenez une gerce et poursuivez-là de riffs monstrueux et de ricanements insidieux. Parfait pendant qu'elle hurle et piaille vous pouvez vous livrer à votre instrumental favori, un peu à la Link Wray, mais attention aux cramps sur les doigts. So fine : si bon, que l'on ne ne se retient plus, à fond les ballons dans les ouragans, le rock à la orang-outan dégoûtant, n'y a rien de mieux. Imaginez les Ramones, mais en beaucoup mieux. Johnny : tiens pour une fois la voix est mise en avant, c'est comme le choléra, ça ne dure jamais assez longtemps, alors les guitares vous pondent un solo aussi long qu'un œuf de ptérodactyle. Let me go : jungle-beat en folie, crème empoisonnée de guitare, vocaux urgentés, personne ne sait où ils vont, mais sont plus que pressés. Vous donnerez une image au batteur. L'a été particulièrement teigneux. I wanna be me : proclamation philosophique, les slogans les plus courts et les riffs les plus compressés sont les meilleurs. Quelqu'un au fond du studio a dû marcher sur la patte d'une guitare parce qu'elle s'est plaint violemment. Joker : le riff qui tue. 49 secondes un véritable serpent minute. En plus il y a un inconscient qui rit bêtement sans mettre se rendre compte qu'il ne luis reste plus que onze secondes à vivre. Baby wants some R'N'R : les vérités élémentaires doivent être inculquées avec force et brutalité. C'est la seule manière pour que l'humanité comprenne que sans le rock'n'roll elle est perdue. Les 2Sisters excellent en cette saine pédagogie. Leave me be : tiens le morceau le plus long du disque. L'est difficile de déterminer entre la voix et la guitare celle qui crie le plus. Relancent le concours. Ex-aequrock toutes les deux. Un accessit à la cymbale du batteur qui frétille comme une rabote. Wake up : s'il y a encore un gars qu'il est besoin de réveiller après cette tornade, vous me permettrez de douter de l'humanité.

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Si vous aimez le rock, ce disque est indispensable. Dans le cas contraire allez vous faire foutre !

    Damie Chad.

    JAZZ MAGAZINE & CO

    N° 705 / MAI 2018

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Le titre m'a attiré : 1958 – 1968 De la folie du hard-bop à la révolte free, cela tombait bien, j'avais envie de lire quelque chose sur le free. J'ai déchanté à la maison. Z'avaient oublié de préciser le lieu : Paris. Zut moi qui croyais me retrouver à New York ! Remarquez ce n'est pas inintéressant, même marrant, les gars qui racontent leur rencontre avec le jazz et leurs premiers concerts in the capitaloso parisiano. Leurs difficultés à se procurer des informations, les galères de galettes introuvables, les rares émissions radio qui passaient leur musique préférée, tout à l'identique des rockers de l'époque, souvent branchés sur les mêmes stations, mais pas aux mêmes heures... un petit détour aux States avec Archie Shepp et ses visites à John Coltrane, et tout de suite après, l'on passe la frontière, dans le monde connu du rock, une double page sur l'année 1968 et la naissance de la Pop, et ensuite les chroniques de disques habituelles dans une revue musicale. De toutes les manières, ce n'est pas de cela dont je voulais parler.

    Elle pèse la revue me suis-je dit en la retirant du rayonnage et instinctivement je retourne le package, péril jaune en la demeure, les Rolling Stones me tirent la langue. A moi qui ne leur ai rien fait. Je reconnais l'arme du crime. L'avais eu entre les mains en ce dernier octobre de l'automne 17, le numéro Spécial Rolling Stones de Jazz Magazine, m'étais dit qu'ils devaient avoir des problèmes de trésorerie pour qu'une revue de jazz se permette un fascicule de 100 pages sur the greatest band of rock'n'roll on the earth. N'ont pas tout vendu apparemment, vous le refilent en prime pour deux euros de plus avec leur 705...

    neville brothers + david ritz,vince taylor,u-bilam,nakht,wild mighty freaks,jazz magazine & co

    Le numéro a été conçu par l'équipe de Muziq – rappelons que cette revue fut créée à l'instigation de Frédéric Goaty qui est secrétaire de la rédaction de Jazz Magazine. Mensuel apparu en 1954 et qui fusionna et absorba en son sein la revue Jazzman née 1992 en tant que supplément du Monde de la Musique émanation en l'an grâce 1978, du journal Le Monde et de l'hebdomadaire Télérama. Continuons à ouvrir les tiroirs, Télérama appartient aujourd'hui au groupe Le Monde après avoir longtemps fait partie de La Vie Catholique. Des gens qui a priori n'éprouvent aucune sympathie for the devil. Le groupe Le Monde qui a pris le contrôle des publications de La vie Catholique est détenu par Xavier Niel ( Free ) et Mathieu Pigasse ( Banque Lazard, Les inrockruptibles, Radio-Nova … )... Je vous laisse découvrir les ramifications de l'iceberg... Quand je pense que nous, pauvre vermisseau Kr'tnt, n'avons même pas un actionnaire et que nous sommes dans la main de notre hébergeur Talkspirit comme la mouche accrochée à sa toile d'araignée, et que Talkspirit provient de l'initiative de Philippe Pinault directeur financier de Natifix, je me dis que rien n'échappe aux tentacules de la pieuvre...

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 239 : KR'TNT ! 359 : MARK E. SMITH / RICK HALL / ELI D'ESTALE / ARTIFEX / NAKHT / VELLOCET / DOPPELÄNGER / MAURICE ZYTNICKI

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 359

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    01 / 02 / 2018

     

    MARK E. SMITH / RICK HALL

    NAKHT / ELI D'ESTALE / ARTIFEX /

    VELLOCET / DOPPELGÄNGER /

    MAURICE ZYTNICKI

    Fall de toi

    z3291zig.gif

    Ah, quelle histoire ! Il faut remonter aux années 2000. Je venais de m’inscrire à l’université de Salford, située à trois kilomètres à l’Ouest de Manchester. Je comptais y suivre un cursus de design et surtout parfaire mon Anglais. Lorsqu’on sort du campus pour aller faire un tour en ville, on tombe rapidement sous le charme des vieux quartiers de Salford, notamment le quartier des docks. 

    Par un beau matin d’automne, j’aperçus pour la première fois le tonneau de Mark E. Smith. Je flânais justement sur les docks. Un homme assis devant un gros tonneau installé comme une niche grignotait des chips. Je m’approchai de lui. Il devait avoir une bonne quarantaine d’années. Une mèche de cheveux blonds lui balayait le front. Il avait le visage sec. Ses grands yeux cernés semblaient excentrés. Le personnage ne laissait pas indifférent. Il se dégageait de lui cette sorte d’élégance saccagée qu’on trouve aux aristocrates déchus et aux aventuriers recrachés par les mers du Sud. J’étais loin de me douter que cet homme comptait parmi les légendes vivantes du rock anglais. Me voyant stationner à proximité, il leva la tête. Il attendait que je parle. Ce que je fis :

    — Bonjour, monsieur. Puis-je vous aider ?

    — Oui, mec. Pousse-toi, tu vois bien que tu me caches le soleil.

    Il baissa la tête et plongea la main dans son paquet de chips. Je fouillai dans ma poche et en tirai un billet chiffonné. Je le lui tendis :

    — Tenez, monsieur, voilà de quoi vous offrir un repas décent...

    — Thanx, poto, mais je ne fais pas la manche.

    Je lui souhaitai une bonne journée et m’éloignai rapidement.

    Les jours suivants, je pris des renseignements. On m’indiqua que le Diogène des docks s’appelait en réalité Mark E. Smith, qu’il était le leader de The Fall depuis trente ans, qu’il refusait toute compromission et qu’il passait aux yeux de tous pour un irréductible doublé d’un amateur de chaos. Aiguillonné, je pris aussitôt un bus pour le centre-ville de Manchester et fonçai droit chez Piccadilly Records. Je fus effaré par le nombre d’albums de The Fall qu’on trouvait à la lettre F. Je fis une sélection rapide et regagnai ma chambre, au foyer universitaire. Je commençai par This Nation’s Saving Grace, enregistré par The Fall en 1988.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Après la douche froide de «Mansion», un instrumental visiblement destiné à éloigner les curieux, une basse ouvrait «Bombast», un morceau épais comme un pudding ranci et truffé de groove. «Bombast» semblait avancer sur place et n’avoir aucun sens, hormis servir de prétexte aux déblatérations d’un Mark E. Smith qui flagornait et croassait comme le corbeau d’Ice Cream For Crow. Le cut roulait bien et s’arrêtait soudain au bord d’un break pharaonique. La basse glissait en travers, produisait un son qui tenait à la fois du vomissement et de la chute d’un train dans un ravin, et se remettait dans le circuit trois secondes plus tard, comme si de rien n’était. C’était si gonflé, si nouveau, si imprévisible qu’il me fallut écouter «Bombast» plusieurs fois de suite pour prendre la mesure de l’événement. Un morceau intitulé «What You Need» partait en se dandinant, comme si le Magic Band accompagnait Mark E. Smith. Un petit riff vaudou avançait comme un crabe sur le sable rose de mes fantasmes. Mark E. Smith geignait et hululait. Un peu plus loin, une nommée Brix attaquait «Vixen» en feulant tragiquement, jusqu’au moment où Mark E. Smith entrait en scène, plaçant son timbre et les intentions de son timbre en-dessous de la ceinture. Ils recréaient tous les deux une ambiance sacrément belle et digne des heures chaudes du Velvet. J’allai de merveille en merveille, effaré par la maîtrise du groupe, et tombai sur «Cruiser’s Creek», un classique magic-banditisé à souhait, estourbeur, bien posé, cisaillé par les guitares, couiné, grincé, pulsé par ce géant de la désaille qu’était Mark E. Smith l’édenté. Je compris soudain que The Fall comptait parmi les meilleurs groupes anglais.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Complètement sidéré, je glissai dans le lecteur le dernier album en date, Fall Heads Roll. «Ride Away» s’envolait sur un sale beat balloche, et une certaine Elena Poulou donnait la réplique à l’édenté. Les couplets de Mark E. Smith traînaient la savate, soutenus par un gros son de basse. Sur chaque morceau, notre homme s’entourait de prodigieuses rythmiques. «What About Us» sonnait comme une horreur rampante. Mark E. Smith y balançait des bah-bah-bah dignes des Troggs et des Oh Yeah à la Iggy Pop, sur un tempo très musclé. C’était à la fois stoogien, impartial et monstrueux. La basse relançait sans cesse. Mark E. Smith chantait le rock des enfers, druggzee !, malaxant ses stances, ouvrant une orgie de ruckus stoogien qui plongeait ses racines dans l’hypno de Can. Il générait plus de bonheur, plus de vérité, plus d’élégance, plus de hargne, plus de soul-shaking que n’en généra jamais Mick Jagger. Mark E. Smith était le vrai rocker anglais, celui qui savait faire ronfler les basses comme des dragons. J’arrivai enfin à la reprise de l’album : «I Can Hear The Grass Grow» des Move. Une véritable horreur ! La voix tombait comme un couperet. Mark E. Smith transformait ce vieux classique des sixties en hit planétaire. Un peu plus loin, «Ya Wanner» arrivait comme une nouvelle abomination au beat carré. Mark E. Smith dépassait vraiment les bornes, il allait plus loin que les Damned ou le Roxy Music d’«Editions Of You». Cet homme chantait comme une bête, une carne, un irascible, un impérissable, un prince méprisant, un violent contradicteur. 

    Dès le lendemain, je retournai le voir. Il rongeait un os de poulet et buvait une Guiness au goulot.

    — Salut, Mark, j’ai écouté deux de vos disques hier, et je suis sous le choc...

    — Si tu veux qu’on cause, fucking mate, ramène un fucking pack de fucking ‘ness.

    Un quart d’heure plus tard, j’étais de retour avec deux packs de Guiness.

    — J’espère que t’es pas un fucking journaliste...

    — Non, je suis français, inscrit à l’université.

    — Aw aw aw, un fucking Frenchie, hein ? À la tienne, alors.

    — Pourquoi vous vivez dans un tonneau ?

    — À part des fucking touristes comme toi, personne me fait chier. J’ai une paix royale. J’ai fait le tour du fucking problème, poto, je peux plus blairer les fucking journalistes, les fucking maisons de disques et tous les fucking bâtards de rock city. J’ai une sainte horreur de la bêtise. Les cons me donnent des boutons. Quand t’auras fait le tour du fucking problème, tu feras comme moi, tu habiteras dans un tonneau et tu chercheras les humains en plein jour avec ta lanterne, aw aw aw ! On vit une époque terrible, frenchie. Aussi terrible que celle des fucking années soixante-dix, quand t’avais les Elton John et les Clapton. T’as remarqué ? Ils sont toujours là, toujours aussi vénérés. Même le premier ministre dit qu’il aurait aimé être l’un deux. C’est révélateur de l’époque où nous vivons aujourd’hui. Je ne lis même plus les fucking papers. Trop triste. Tous ces journalistes lèchent les bottes du premier ministre. C’est embarrassant. Je ne veux plus perdre mon temps. Je préfère écrire des fucking chansons. T’es sur terre pour produire. Carlyle a dit ça. Produis, produis. C’est pour ça que t’es sur terre ! Écris des chansons, fais ton truc, suis ton instinct. Tous ces fucking journalistes n’ont jamais rien compris à The Fall. L’honnêteté, ils sont incapables de comprendre ce que c’est. En écrivant n’importe quoi sur The Fall, ils se sont grillés. Comme le fucking Réplicant de Blade Runner, j’ai vu trop de choses, poto. J’ai vu parader ces pâles bâtards de Spandau Ballet et de Costello au sommet des fucking charts. J’ai fait la première partie des Clash pendant leur tournée américaine et je les ai vus agir comme ceux qu’ils condamnaient, à traiter le public comme du bétail. Je hais les groupes qui se prélassent dans la dépression, les Echo et compagnie. J’ai toujours fait des disques pour ceux qui ne veulent pas se faire enculer, tu vois ce que je veux dire, ceux qui veulent encore se battre.  

    — Mais pourquoi vous vivez dans un tonneau ?

    — Je viens de te l’expliquer. J’écris des chansons. Avant, j’étais trop bien installé. Avec le confort, on finit par trouver des excuses pour ne plus écrire.

    Mark vida sa canette. Il en ouvrit une autre avec son briquet.

    — J’aime bien votre reprise d’«I Can Hear The Grass Grow» des Move. Vous êtes le seul qui ayez osé remettre ce hit au goût du jour...

    — Fucking brillant ! J’adorais les Move. J’aimais bien aussi ces fucking groupes de Liverpool, les Searchers et les La’s, ils écrivaient des chansons solides. Les seuls qui comptent vraiment à mes yeux sont les gens authentiques. Des mecs comme Jerry Lee, Johnny Cash, Bo Diddley et Link Wray. Ils tirent leur art de leur expérience. C’est autre chose que les Franz Ferdinand qui vont se tortiller le cul devant des caméras de télé toutes les cinq minutes, tu crois pas ? Tiens, je vais te donner quelques disques.

    Il entra dans le tonneau et alla fouiller dans un carton.

    — Écoute ça et reviens me voir quand tu veux. Maintenant, laisse-moi tranquille, j’ai trop parlé. J’ai besoin d’être seul.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    En rentrant, je mis The Real New Fall LP dans le lecteur. Dès le premier morceau, «Green Eyed Loco Man», je me retrouvai plongé dans l’univers déjanté de Mark E. Smith. Il était à la fois le suborneur de la racaillerie électrique et l’orfèvre du crouni. Sa musique rêche me grattait la couenne. On aurait dit un tuberculeux qui cracherait ses poumons rien que pour déconner. Il me faisait penser à une Marguerite Duras chantant par la trappe qu’on a ouvert dans sa gorge et tirant sur une Gitane maïs rien que pour emmerder les cancérologues. Dans «Mountain Energei», il cassait des mots en deux, étirait les syllabes de fin, tirant sur les s pour qu’ils sonnent comme des serpents à sonnettes. Avec «Last Command From Xyralothep Via M.E.S», petit chef-d’œuvre d’ingéniosité hypnotique, Mark se transformait en Léon Zitrône, nous commentant une virée intergalactique larsenée de guitares, ballottée par des riffs de basse, charcutée par des coups de synthé. La reprise de l’album était un morceau de Lee Hazlewood, «Loop41 Houston», qu’il tirebouchonnait pour en faire une fallerie titubante absolument somptueuse.

    Je poursuivis mon enquête sur le campus. La plupart des Mancuniens considéraient The Fall comme un phénomène post-punk sans grande importance. Ils attachaient plus de prix aux Buzzcocks, aux Smiths et aux Stone Roses. Quand je demandais s’ils écoutaient les disques de The Fall, ils me répondaient évasivement. The Fall semblait dériver dans une mer d’indifférence. J’étais sidéré. La nausée me gagnait. Je finis par résilier mon inscription à la fac et m’en fus investir mes dernières économies dans un gros tonneau à bière que je fis livrer sur les quais, à côté de celui qu’occupait Mark. Il commença par protester, disant qu’il voulait rester seul. Devant mon obstination, il finit par céder.

    — À ta guise, fucking frenchie... Je te préviens, tu vas te les cailler, cet hiver.

    — Je préfère affronter l’hiver près de vous plutôt que de supporter la stupidité des gens d’ici. Et puis j’ai ramené mon balladeur. Il marche avec des piles. Comme ça, j’aurai le temps d’écouter tous vos disques.

    — Tu peux me tutoyer, fucking mate.

    La première nuit, j’eus le privilège d’entendre Mark ronfler. Avec la caisse de résonance du tonneau, j’avais l’impression que tout le quartier en profitait. Le matin, il se leva et pissa contre mon tonneau. Par chance, le tonneau que j’avais acheté à prix d’or était bien hermétique. Il passa ensuite un grand manteau par dessus son jumper Armani et m’emmena faire les courses. Il vola quelques canettes de Guiness et nous regagnâmes nos quartiers.

    — Breakfast, poto.

    Nous descendîmes quelques Guiness et rotâmes de bon cœur. Puis il alla farfouiller dans son carton et revînt avec du papier et un stylo. Il écrivit quelques paroles de chansons. 

    Comme j’écoutais tous ses disques, un par un, j’en arrivais chaque fois à la même conclusion : comment pouvait-on écouter autre chose après The Fall ?

    — Aw fuck ! J’ai encore une dent qui brêle !

    Mark plongea les doigts dans sa bouche, agita fiévreusement la dent branlante, l’arracha et cracha juste devant mes pieds. Même un molard de Mark E. Smith avait quelque chose de spectaculaire. Et puis un jour, les musiciens américains qu’il venait d’engager vinrent lui rendre une petite visite. Mark fit les présentations. Il prévoyait d’enregistrer un nouvel album. Il allait donc s’absenter une bonne semaine. Il me demanda de rester sur place pour éviter que des clochards ne vinssent s’installer dans les tonneaux. Il les disait trop durs à déloger. 

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    La neige commença à tomber. Je fis un raid sur les chantiers voisins pour récupérer des bouts de bois et faire du feu. J’écoutais Post TLC Reformation, l’un de ses albums les plus récents. On y retrouvait tout le bastringue habituel, le rejeté décadent, la distance hautaine, la grain tellurique, le lâcher de syllabes acrobatiques, la gouaille des bas-fonds, le rocailleux d’une glotte imprégnée de mauvaise bière, la hargne working-class, la lutte contre la bêtise établie, le haro sur le rock, la culture des influences manifestes qui vont de Can à Captain Beefheart, en passant par Public Image et Desmond Decker. Il torturait sa syntaxe, il avançait de travers, sur des rythmiques sublimes de bassmatic. Il chantait dans sa salive, renouant avec les chinoiseries du Spotlight Kid. Reformation tapait directement dans Can. Mark s’y connaissait en canneries, il savait dérouler l’écheveau, sur un riff de basse incommensurable - Black river ! Ford Motel ! - Il clamait des atrocités en bambou - Go flesh go ! - La reprise de l’album était «White Line Fever» de Merle Haggard. Mark en faisait une merveilleuse gabegie, soulignée à la basse pouet pouet. Il traitait Merle Haggard à la traînarde. Dans le cut suivant, «Insult Song», Mark réinjectait de la black river, du all over and over again, du Ford motel, de la white line fever, il singeait Beefheart à la perfection, faisait du bababa et des breaks vocaux à la Jim Morrison, il travaillait son jerk blues, accompagné par une guitare fantôme. «Systematic Abuse», dernier titre de cet album dément, était du pur Fall, rond et têtu, traîné à la voix. Genoux raclés dans la caillasse. Ardeur et dureté. Swing du néant. Cancer et boules de gomme. Pas d’amour heureux à Manchester. Ses refrains puaient la tripe. Le rythme était gris comme un couloir d’hôpital. Les mots fumaient légèrement. Il les avait aspergés de pisse. Il badigeonnait ses émotions à la nicotine. Je voyais nettement son sourire d’ange aux dents pourries.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Une nuit, je m’endormis, mais ne me réveillai pas. Quelques jours plus tard, Mark me trouva allongé dans le tonneau, le casque du balladeur sur les oreilles. Il vit tout de suite que j’étais raide comme un glaçon. Il me traita de fucking frenchie et retourna s’asseoir à l’entrée de son tonneau. Son nouvel album allait sortir. Quelques critiques allaient probablement le saluer. Mark se mit aussitôt à écrire de nouvelles chansons. Il scrutait le ciel. L’inspiration coulait en lui comme un torrent. 

    Signé : Cazengler, Fall du régiment

    Mark E. Smith. Disparu le 24 janvier 2018.

    Mark E. Smith. Renegade - The Lives And Tales Of Mark E. Smith. Viking Penguin 2009

     

    Hall right now

    z3292rick.gif

    L’étoile d’une légende du Deep Southern Soul vient de s’éteindre. Rick Hall est parti rejoindre ses vieux copains au paradis, à commencer par Sam Phillips, originaire comme lui de Florence, Alabama.

    Dans la cour du lycée, on disait aux autres : sans Sam Phillips, pas d’Elvis, pas de Jerry Lee, pas de Wolf, pas de Carl ni de Cash, pas de rien. On peut dire exactement la même chose de Rick Hall : sans Rick, pas de FAME, pas de Clarence Carter et donc de Candi Staton, pas d’Arthur Alexander, pas de rien.

    L’occasion est trop belle de ressortir ce texte déjà bloggotisé sur le mighty KRTNT, histoire de faire gicler une fois de plus tout le jus qui se trouve dans le recueil de souvenirs de Rick Hall, ce redneck qui aimait tellement la musique noire qu’il décida dans les early sixties de monter un studio pour enregistrer des disques. Et pas n’importe quels disques, ceux des sales nègres, en plein cœur du coin le plus raciste du Sud des États-Unis, l’Alabama. Son recueil de souvenirs s’appelle The Man From Muscle Shoals. Le nom tinte bien à l’oreille des fans de Soul : Muscle Shoals se situe au bord de la Tennessee river et c’est là que Rick Hall installa dans les sixties son studio/label FAME, un label qui par la force des choses devint aussi légendaire que Stax, Tamla ou Atlantic.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Généreux, l’éditeur offre avec le livre le DVD du film qui raconte la fascinante histoire de Muscle Shoals. Alors, comme le dit Aznavour dans sa chanson, ils sont venus, ils sont tous là : Keith Richards, Percy Sledge, Wilson Pickett, Candi Staton, on assiste dans ce film à un incroyable défilé de stars, y compris les dispensables comme ce Bono qui a pris la détestable habitude de ramener sa fraise quand on ne l’a pas sonné. Et puis bien sûr, le film donne la priorité à Rick Hall qui raconte son histoire, mais avec tout le pathos du Deep South. Les rednecks ont toujours des histoires épouvantables à nous raconter. Le meilleur exemple reste bien sûr Erskine Caldwell. On se souvient aussi de Roy Orbison qui vit sa maison brûler avec ses gosses à l’intérieur. Eh bien, la vie de Rick Hall, c’est à peu près la même chose. S’il se plante devant la caméra pour raconter ses déboires, c’est avec une voix d’outre-tombe et le souffle dramatique d’un William Faulkner. Un vrai pâté de pathos ! Ça commence quand il est jeune marié et qu’il perd le contrôle de sa bagnole. Bim, bam, plusieurs tonneaux. Il survit aux tonneaux, mais pas sa poule. Il raconte aussi son enfance très pauvre à la cambrousse, et l’histoire de son petit frère, tombé dans le bac à lessive quand l’eau était en train de bouillir. Il entre bien dans les détails, nous raconte l’hôpital, et les médecins qui retirent les vêtements et la peau qui vient avec. Et trois jours plus tard, plus de petit frère. La mère en veut au père qui n’était pas là et le père en veut à la mère qui ne surveillait pas les enfants. Alors la mère abandonne sa famille et s’en va faire la pute en ville. Red district ! L’œil humide, Rick indique qu’il ne reverra plus sa mère. Oh mais attendez, ce n’est pas fini ! Il raconte plus loin que son père était un paysan tellement pauvre qu’il n’avait jamais pu se payer un tracteur. Alors son fils Rick lui en paye un. Et puis un jour, sa belle-mère voit par la fenêtre les roues du tracteur, mais en l’air. Elle se dit à juste titre que ça ne présage rien de bon. Évidemment, le père est sous le tracteur. Comme les auteurs grecs de l’Antiquité, les rednecks ont un sens de la tragédie qui flirte avec le génie. Et ce sont des blancs ! Alors vous imaginez bien que lorsqu’un nègre du coin raconte sa vie, comme le fit T-Model Ford, c’est mille fois plus violent. Il suffit de lire les mémoires d’Ike Turner dont le père mit trois ans à mourir, suite à un passage à tabac gracieusement offert par le KKK. En ce temps là, on ne soignait pas les nègres. On leur installait une tente dans le jardin et on leur laissait le choix entre deux options : survivre ou mourir.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Quand Keef dit que Rick Hall est un type dur (tough guy), il ne croit pas si bien dire. Rick Hall rappelle en effet qu’il a grandi «comme un animal», dans cette cabane au fond des bois, sans eau ni électricité ni plancher ni lit. Il dormait sur un tas de paille et se lavait à la rivière, hiver comme été. C’est peut-être cet endurcissement précoce qui va lui permettre de survivre à tous ses déboires, et pas seulement les pré-cités, il y a aussi ceux de sa vie professionnelle : les gens du business ne l’ont pas ménagé, à commencer par ses deux associés des débuts qui l’ont viré parce qu’ils l’accusaient de bosser comme un dingue - I licked my wounds and drowned my sorrows in moonshine whiskey (il lécha ses plaies et noya son chagrin dans de l’alcool artisanal) - Rick Hall va ensuite zoner pendant cinq ans puis il décide de monter son studio et de tout reprendre à zéro. Il démarre FAME avec un hit de Jimmy Hugues («Steal Away») puis il lance Arthur Alexander, avec un premier hit planétaire, «You Better Move On» que vont s’empresser de reprendre les Stones. Pouf ! Rick est lancé ! Il devient un producteur de renom. Il monte son house-band avec Roger Hawkins (drums), David Hood (bass) et Jimmy Johnson (guitar), des gens qui vont devenir célèbres, eux aussi. Dans les parages traînent aussi Spooner Oldham et Dan Penn, compositeurs et musiciens de génie underground.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    L’histoire de Rick Hall, c’est aussi la valse des anecdotes extraordinaires. Un jour, un petit black vient faire un bout d’essai dans son studio, mais Rick Hall n’accroche pas. Oh, le petit black ne se décourage pas ! Il va trouver un autre patron blanc, Quin Ivy, qui a monté un studio à Sheffield, toujours en Alabama. Ah au fait, un détail qui a son importance : le petit black s’appelle Percy Sledge. Il travaille à l’hôpital local. Très peu de temps après, Quin Ivy demande à voir Rick. Il veut lui faire écouter la démo qu’il vient d’enregistrer avec Percy Sledge. Le cut s’appelle «When A Man Loves A Woman». Quin n’a absolument aucune idée de ce que ça vaut. Rick l’écoute une fois et demande à la ré-écouter. Il dit à Quin que c’est un smash. Quin tombe des nues :

    — Ha bon ?

    Il ravale sa salive et demande :

    — Qui pourrait publier ce smash ?

    Rick sait. Il répond :

    — Jerry Wexler !

    Quin ne sait pas qui est Wexler. Alors Rick appelle Wexler un dimanche après-midi.

    — Qu’est-ce tu veux, baby ?

    Wexler lui dit qu’il a du monde chez lui et qu’il n’a pas de temps à perdre. Rick insiste :

    — J’ai un smash, un vrai smash !

    Wexler lui dit :

    — Envoie-moi ça par la poste, baby, j’ai des saucisses sur le barboque. See ya !

    Quand il reçoit la démo chez lui, Wexler n’est pas sûr que ce soit un smash. Il rappelle Rick :

    — T’es sûr que c’est un smash, baby ?

    Rick est scié. Il insiste :

    — Mais oui ! C’est un No. 1 record worldwide !

    Et il ne se trompe pas. Quel flair de cocker ! On peut dire que Percy Sledge lui doit une fière chandelle.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    C’est là que démarre une relation professionnelle avec Jerry Wexler (co-directeur d’Atlantic) qui va durer dix ans - The heads of Atlantic records, I later learned, were looking for a way out of their rut (j’appris plus tard que les patrons d’Atlantic cherchaient à sortir de leur ornière) - Wexler flashe complètement sur Muscle Shoals et sur la qualité du house-band de Rick. Il découvre en effet que les musiciens travaillent sans partition, alors qu’à New York, chez Atlantic, tous les musiciens jouent sur partitions. Cette décontraction fascine Wexler qui décide alors d’envoyer ses stars en stage chez Rick Hall. Il commence par envoyer Wilson Pickett qui n’en revient pas de voir un studio de patrons blancs installé en plein cœur des champs de coton où travaillent encore des nègres.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    C’est là, dans cet endroit pour le moins insolite que Wilson Pickett enregistre ses plus gros hits, «Mustang Sally», «Land Of 1000 Dances», «Funky Broadway» et même «Hey Jude», suite à une suggestion de Duane Allman. Puis Wexler lui amène Aretha qu’il vient de signer sur Atlantic. La première journée de session se passe merveilleusement bien, avec l’enregistrement d’«I Never Loved A Man», lancé au pur feeling sur les accords de Spooner. Puis une shoote éclate entre l’époux d’Aretha, Ted White, et un joueur de trompette du house-band. Ted White qui a trop bu accuse le trompettiste de draguer sa femme. Puis il accuse ensuite un saxophoniste de la même chose. Chaque fois, il ordonne à Rick de les virer. Compliqué, car ce sont des amis. Rick demande conseil à Wexler assis à côté de lui. Wexler ne fait pas de chichis : Fire them ! Vire-les ! Mais ça ne suffit pas. L’ambiance est explosive. Aretha et Ted quittent le studio en claquant la porte et rentrent à l’hôtel. Rick veut aller les voir pour tenter de calmer le jeu, car plusieurs journées de sessions sont prévues. Wexler lui interdit formellement d’y aller. Rick reboit un gros coup de vodka et y va quand même. Les rednecks sont têtus comme des bourriques. Il tape à la porte de la chambre. Ted White ouvre et l’insulte, alors une bagarre éclate. Le lendemain, première heure, Aretha et son mari reprennent l’avion pour New York. Devant ce désastre, Wexler est fou de rage. Il annonce à Rick qu’il va l’anéantir - I’ll burry your ass ! - Mais on ne parle pas comme ça à un dur à cuire comme Rick - No, you won’t burry me, you old fart ! I’m a lot younger than you, and I’ll be around long after you’re gone ! - Et c’est exactement ce qui va se passer, Rick va survivre à Wexler qui à l’époque est déjà assez âgé. Mais du coup, Rick perd son principal client. C’est cuit ? Non ! Il contacte Leonard Chess à Chicago qui lui propose d’envoyer Etta James.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Rick est ravi car c’est la chick qu’il préfère - My favorite chick of all time - Elle enregistre cet incroyable album qu’est Tell Mama à Muscle Shoals et du coup elle relance sa carrière. Mais Rick est mauvais après Chess qui ne lui paye pas son travail de producteur. Pas un cent, rien ! Mais grâce à ce disque, il redore son blason de producteur. C’est un véritable soulagement - Every record, my life depended on it - Et il ajoute que si tu n’as pas de hit en tant que producteur, on ne te rappelle pas. Puis Duane Allman propose de ramener les Allman Brothers à Muscle Shoals, mais le rock blanc n’intéresse pas Rick. Il passe à côté de la fortune, mais tant pis. Il préfère la musique noire. Rick Hall est un exemple assez rare d’intégrité artistique.

    Il est en train de relancer la machine FAME lorsque soudain se produit une nouvelle catastrophe : cette ordure revancharde de Wexler lui pique son house-band. Il le soudoie en douce et l’installe à ses frais à l’autre bout de la ville. Roger Hawkins, David Hood et Jimmy Johnson abandonnent lâchement le mec auquel ils doivent tout. Absolument tout. Rick Hall tombe des nues. Bhaaaam ! Quand il raconte cet épisode, trente ans plus tard, sa voix chevrote encore. C’est vrai qu’un coup pareil ferait débander un âne. Les traîtres sont rebaptisés Swampers par Denny Cordell et Leon Russell.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Une fois de plus, le pauvre Rick mord la poussière. Par contre, les Swampers croulent sous les commandes : Wexler leur envoie tout le gratin du rock des seventies. Même les Stones débarquent à Muscle Shoals. Pas chez Rick Hall mais chez les Swampers. C’est là qu’ils enregistrent «You Gotta Move», «Brown Sugar» et «Wild Horses» qu’on retrouve sur Sticky Fingers. La session est filmée : on voit les vieilles boots en peau de serpent de Keef et, à côté de lui, Jim Dickinson. De l’autre côté de la ville, complètement ratatiné, le pauvre Rick réussit à redémarrer avec une petite chanteuse black que lui présente Clarence Carter. Elle s’appelle Candi Staton. Puis après avoir passé un accord avec Capitol, Rick commence à recevoir dans son studio des stars énormes comme Bobbie Gentry, Joe Tex, King Curtis et surtout les Osmond Brothers qui lui feront gagner pas mal de blé. Il décroche aussi la timbale avec Patches, ce bel album de Clarence Carter. À l’époque, tout le monde veut aller jouer à Muscle Shoals, alors tout le monde débarque soit chez Rick, soit chez les Swampers qui tournent au rythme de quarante albums par an.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    L’épisode de la rencontre avec Bobbie Gentry vaut son pesant d’or. Elle veut enregistrer une chanson qui s’intitule «Fancy». Sachant pourtant qu’il s’agit d’un hit, Rick s’y refuse, d’abord parce que la chanson traite d’infidélité et d’inceste et ensuite parce qu’elle dure douze minutes :

    — Ça ne passera jamais à la radio, my godness girl.

    Bobbie insiste, alors Rick lui répond :

    My goodness girl, if we record that, these Southern townspeople will ride us both out of town on a rail» (ma puce, si on enregistre ça, on risque les pires ennuis avec les gens du coin).

    Rick a du génie, alors il adapte la chanson et en fait un hit planétaire. Il se dit complètement fasciné par cette femme qui chante avec une «dark sexy voice» et qui s’accompagne d’une «little gut-string Martin guitar» aussi grande qu’un ukulélé - C’était une femme de contact qui savait ce qu’elle voulait et comment l’obtenir. - Et pour qualifier son style, il déploie sa plus belle prose : «She was telling the dark and mysterious story of her life with those Mississippi Delta strings playing back-porch blues guitar riffs like I had never heard before.» (Elle racontait la sombre et mystérieuse histoire de sa vie en grattant des accords de back-porch blues comme j’en avais jamais entendu).

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Rick Hall écrit dans une langue très rock’n’roll. Quand il évoque ses souvenirs de dragueur, il sonne littéralement comme Roy Orbison dans «Domino» : «Terry and I were a couple of semi-cool dudes on the prowl who wanted to dress in black tuxes, cumbernurns, cut our hair in flat tops with duck tails, play some hipper music, make some cash and meet a fresh crop of much prettier girls.» Rick sait swinguer sa langue et ramener toute l’imagerie du kid américain des early sixties qui savait se coiffer en pompadour, se tailler des rouflaquettes, jouer de la bonne musique, faire un peu de blé et draguer des petites gonzesses. Les fils spirituels de Michel Audiard se régaleront aussi des formules de Rick, comme lorsqu’il dit : «Hansel and I were happy as two dead pigs in the sunshine». En France, on dirait heureux comme deux cochons en foire. Rick voit plutôt des cochons crevés au soleil. En fait, il s’exprime dans cette vieille langue redneck si imagée et si différente de l’Anglais qu’on pratique habituellement. Il sonne exactement comme Sam Phillips. Il règne dans leur façon de s’exprimer une sorte de conviction, un sens du martèlement poétique, leur phraséologie relève même du langage biblique. Quand il parle des difficultés qu’il rencontre à produire des nègres dans son coin, il s’exprimer exactement comme Sam Phillips qui fut confronté au même problème : «I was earning the reputation as ‘that redneck white boy in Muscle Shoals who is cutting all those hit records on black artists’.» (Je me taillais la réputation du petit blanc qui enregistrait des hits d’artistes nègres). C’est la même musique linguistique. Quand il fait le portrait de Bill Lowery, il swingue ses mots : «He was a white-haired, 250-pound, Big Daddy-looking guy with an appreciation for good music, good food and good liquor.» Il fait aussi un portrait savoureux de Don Robey, le label-boss de Duke Records, sur lequel ont démarré Clarence Carter et Bobby Bland : «On racontait que Robey frappait les gens qui osaient l’affronter avec son flingue. Certains des artistes signés sur son label le suspectaient de détourner les royalties, mais ils le craignaient tellement qu’ils évitaient de faire des vagues.»

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Parmi les portraits fabuleux que brosse Rick Hall, on trouve celui de Dan Penn, qui admirait Bobby Bland et Ray Charles, et qui avait, nous dit l’auteur, une voix aussi belle que celle de Ben E. King - Dan used to say ‘I’m white but I’m alright’ (Fabuleux Dan Penn qui avait pour habitude de se moquer des racistes en disant : c’est vrai, je suis blanc, mais je suis correct) - Rick raconte qu’en chantant, Dan était si intense qu’il rougissait comme une tomate. Il rappelle aussi que Dan fut son meilleur ami, son confident et qu’ils composaient ensemble. Chaque fois que Rick a été trahi ou jeté par les autres, Dan lui est resté fidèle - Dan is a warm, caring and loyal man with an abundance of music savvy - et il ajoute que son précieux ami a les meilleures oreilles «in the whole wide world of music». C’est Dan qui a l’idée de lancer le label FAME pour presser 2 000 exemplaires de «Steal Away», le hit de Jimmy Hugues qu’ils viennent d’enregistrer, et d’aller faire la tournée de toutes les stations de radio noires du Deep South pour le refiler aux DJs. Rick n’a pas les moyens de leur glisser un billet, aussi leur propose-t-il à la place une bouteille de vodka.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Et Dan dira : «Je ne me suis jamais autant marré que lors de ce voyage à travers le Deep South, quand avec Rick on distribuait ‘Steal Away’ dans toutes ces stations de radio noires.» Rick raconte aussi qu’une nuit, Dan est arrivé dans le studio avec un pack de bière, trois paquets de cigarettes, sa précieuse guitare et accompagné d’un jeune mec nommé Spooner Oldham. Ils se sont assis à même le sol, ils ont éteint les lumières et ont composé «Let’s Do It Over» qui allait être le prochain hit de Joe Tex. C’est à cette occasion que débuta leur longue et prolifique collaboration.

    Si on aime les portraits de personnages légendaires, il faut lire ce recueil de mémoires. Rick fut le seul à croire en Arthur Alexander. Il se fit jeter par tous les labels locaux et quand «You Beter Move On» commença à marcher, un certain Tom Stafford emmena Arthur à Nashville, privant ainsi Rick du bonheur d’enregistrer le premier album. Rick apprendra plus tard par la fille d’Arthur que son père était fier du premier single FAME qu’ils avaient enregistré ensemble.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    L’autre géant que défendait Rick fut bien sûr Clarence Carter auquel il consacre des pages émouvantes. C’est même l’histoire d’une amitié profonde, basée sur le respect mutuel et la qualité artistique. Rick se souvient des débuts de Clarence Carter, qui était à l’époque aussi pauvre que lui. Quand il entrait en studio, Clarence Carter était parfaitement au point, parce qu’il misait tout sur la musique qui était, comme pour Rick, sa seule planche de salut. Clarence jouait alors en duo avec son pote organiste Calvin sous le nom de Clarence & Calvin - Clarence and Calvin were both natural-born clowns who laughed and cut up in the studio, but were as serious as a bleeding ulcer about their music (ces mecs savaient se marrer, mais ils étaient sérieux comme des papes dès qu’il s’agissait de jouer). Rick conclut ce chapitre avec un petit épilogue en forme d’hommage définitif : «Je reste convaincu que Clarence Carter aurait pur être aussi énorme, voire plus énorme, que Ray Charles s’il avait bénéficié du même type de support financier, ou s’il n’avait pas eu le malheur de mener sa carrière en même temps que celle de Ray. Ils étaient tous les deux aveugles, noirs, ils venaient tous les deux du Sud et étaient tous deux des génies. Leur son est un mélange de Soul et de country unique au monde. Clarence est resté mon ami et il utilise encore mon studio pour enregistrer ses albums.»

    Oh et puis ce portrait de Wilson Pickett. Rick le dit précédé par sa mauvaise réputation et il ne peut pas résister à l’envie de lui demander si l’histoire du flingue sur la tempe du label-boss est vraie. Et Wilson lui répond : «J’ai pris l’ascenseur pour monter au bureau du patron, je suis entré, je lui ai mis mon bras autour du cou et un calibre 45 sur la tempe et je lui ai demandé de me rendre mon contrat, alors il a ouvert un tiroir et me l’a donné sans discuter.» En fait Rick explique que Jerry Wexler misait sur le fait que Wilson et lui, tous deux nés en Alabama dans la plus grande pauvreté, allaient bien s’entendre et que Rick allait pouvoir gérer les soirées alcoolisées et les tensions des séances d’enregistrement. «Jerry pensait que j’étais le seul mec capable de gérer Wilson Pickett et j’étais bien décidé à lui montrer qu’il ne se fourrait pas le doigt dans l’œil.» Quand Rick voit Wilson pour la première fois, il le compare à une panthère noire à la peau luisante. Cette rencontre est hilarante, car Rick qui ne connaît pas Wilson s’attend à voir débarquer du DC3 un gros black du genre Solomon Burke, et Wilson est horrifié de voir que le mec de Muscle Shoals est un blanc. En fait, ce qui horrifie le plus Wilson, c’est de découvrir que les champs de coton existent encore et que la situation des noirs n’a guère évolué depuis que sa famille est remontée au Nord, lorsqu’il avait seize ans. C’est Chips Moman qui va jouer de la guitare sur les fameuses sessions d’enregistrement de Wilson Pickett. C’est aussi Chips qui sort le double-octave riff d’intro de «Mustang Sally». Et tout le reste n’est que littérature.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Signé : Cazengler, un Rick hard sinon rien

    Rick Hall. Disparu le 2 janvier 2018.

    Rick Hall. The Man From Muscle Shoals. My Journey From Shame To Fame. Heritage Builders 2015

     

    Moissy-cramayel / 26 – 01 – 2018

    les dix-huit marches

    ELI D'ESTALE / ARTIFEX / NAKHT

     

    FEU FALLEN EIGHT

    C'est aux 18 Marches que nous avions rencontré pour la première fois Fallen Eight – le 02/ 10 / 2015 pour être précis - un des groupes phare de la jeune génération Seine & Marnaise dont nous avons suivi régulièrement les aventures dans nos colonnes. Nous attendions le prochain album. Mais le 12 janvier dernier la nouvelle est tombée, en préambule d'un long communiqué. Chute du huit. Fallen Eight se sépare. Divergences musicales qui n'annulent point l'amitié qui les unit... Le rock'n'roll use ses groupes bien plus rapidement que l'océan ses galets. Après Klaustrophobia, Beast, Scores, Fallen Eight n'est plus qu'une coque rouillée – dont la légendaire épopée ne tardera pas à se former - dans la darse des souvenances et des regrets. Nous restent les disques, les photos, les chroniques et les rencontres suscitées par leurs tumultueuses apparitions. La vie est ainsi, une vague se retire pour laisser place à une autre. Dans tous les sens du terme le rock'n'roll est une musique mortelle.

    ELI D'ESTALE

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Nouvelle formule d'Eli d'Estale. Je dirais presque mathématique. Rien à voir avec le groupe qui growlait tant à mort que l'on avait avait l'impression que le son brouillait l'image qu'ils voulaient imposer ( Voir KR'TNT du 27 / 10 / 2016 ). Ont réduit la voilure, ont profilé l'étrave. Ont jeté par-dessus bord tout ce qui n'était pas indispensable. Sont parvenus à une esthétique racée, corsaire. N'offrent que le minimum. Mais vital. Aussi létal. A l'image de la guitare – Boden Original 7 - de Rémi Goetz dont on se dit qu'un fauve affamé a dû croquer un morceau. Un son réduit à l'essentiel, d'une rècheté désertique, sec comme un arbre mort, sans une goutte de lyrisme. La piqûre du serpent sans la consolation de l'antidote. Rien de trop. Rien de moins aussi, pas de flamme mais le feu, pas d'emphase mais la netteté du claquement d'une culasse de sniper. Alexis Godefroy est à la basse, jamais instrument n'a porté aussi bien son nom, un son sans rotondité, la dureté d'une écaille d'arapaima, totalement imité par Paul Alexandre Dournel à la guitare, la colère mais froide, la rage mais contenue, style classique qui évite les adjectifs ronflants et les figures de style à la-m'as-tu-vu. Musique sans complaisance envers elle-même. Et le public. Toutefois Eli d'Estale possède une quatrième cartouche de dynamite. Gilles Romain, debout sur son caisson tel un orateur antique sur la tribune des rostres. Démultiplie l'impact sonore de ses acolytes. Une gestuelle sobre mais théâtrale, la voix qui djente et les mouvements maniérés des mains autour de son visage qui en renforcnte les effets. Froideur passionnée. L'attire les regards. Invective et convainc. Accusateur public et couperet de guillotine. Enfermé en lui-même, isolé en sa propre représentation, et par ce fait-même totalement fascinant. Le groupe donne l'impression de résoudre une équation qui permet de tracer une droite brisée d'un genre nouveau que l'espace des courbes se voit contraint d'admettre et d'accepter, une espèce de zig-zag à angles morts porteur d'une foudre capable de déstructurer tous les champs magnétiques de la pensée humaine. Ce qui ne manque pas de se produire, les esprits captifs de l'assistance, entièrement phagocytés par cette musique, un composé d'essentiel et d'énergie, leur font un triomphe.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    ARTIFEX

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Artifex sera la révélation de la soirée. Entre une statuette du Buddha et le micro. Entre vide et silence. Faudra attendre le déroulement du second morceau pour saisir l'originalité intrinsèque du groupe. Nombreux sont les combos qui débutent par un instrumental. Dark Forest avec ses ramures sombres et ses sentes obscures avaient séduit l'auditoire. L'on attendait que Brendan à la basse et en position centrale s'emparât du chant, mais il n'en fit rien. Ni cris, ni chuchotements, ni hurlements, ni growl, ni djent. Artifex redéfinit le genre. Trash exclusivement instrumental. De l'instrumentrash. Cela change la donne. Eveille l'esprit et vous oblige à écouter autrement. D'autant plus que l'évidence s'impose très vite. Le chant ne manque pas. Son absence n'est pas perçu comme un défaut. Sa présence serait même de trop. La musique se suffit à elle-même. Le fruit de l'arbre ne nécessite aucune adjonction.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Pahaad Ke Raaja, que la répétition des A ne vous égare point. Artifex n'est pas adepte des musiques répétitives, ces boucles qui se superposent inlassablement, qui ne changent que d'un écart de dixième de ton à chaque tour et qui finissent par vous endormir. Mickaël est assis aux drums, avec ses longs cheveux blonds l'a le look solide d'un jarl à la poupe d'un drakkar qui dirige ses berserkers à l'assaut des tempêtes. Frappe lourde et puissante. Roulements de toms et tintamarre de cymbales, infléchit par son jeu la course des guitares. Thomas et Victor se partagent les bordées. Thomas est l'adepte des vagues déferlantes et tumultueuses qui vous secouent salement, ses riffs grondants sont des coups de boutoirs, ne durent jamais très longtemps mais sont suffisants pour vous faire craindre tous les naufrages. Victor tout au contraire joue dans l'écume déferlante. Ne se repose jamais, pétrel dans la tempête, au ras des lames, aux ailes infatigables. Ses doigts courent d'accord en accord sans jamais se lasser. Une longue jam lui permettra – non pas une démonstration car il possède une retenue individuelle qui lui interdit de se mettre en avant – de donner, et de partager, toute cette habileté cordique qui le pousse dans ses propres retranchements. Une note ne saurait être gratuite, elle se doit d'être prolongée par une seconde qui reprend l'héritage et le fait fructifier, tant au niveau de sa limpidité harmonique que de sa coloration phonique. La troisième ainsi de suite, tout morceau possédant ainsi sa part d'improvisation vivante. Avec en plus ces moments où les deux guitaristes ne jouent pas l'un à côté de l'autre, mais ensemble tous deux en complément de l'autre, chacun devenant tour à tour et le tuteur et la plante grimpante qui s'enroule autour du bâton propitiatoire. Brendan à la basse n'a pas le rôle le plus facile, ou appuyant les basculements de son drummer ou devant s'immiscer en finesse entre les interstices des deux guitares. S'en sort magnifiquement, le rôle ingrat du passeur qui vous aide à traverser les rivières les plus dangereuses mais qui ne peut vous suivre car déjà sa présence est nécessaire sur l'autre rive. L'intercesseur par excellence. Une fonction qui lui revient aussi dès qu'il faut entre deux morceaux établir le contact avec le public conquis. Les trois derniers titres, précédés d'un court sample où une guitare dépose des gouttes de rosée sur l'herbe de l'aurore, seront plus brutaux – Thomas s'en donne à coeur-joie vous pétarade les riffs à la moto-cross tandis que Victor se réserve les pointes de vitesse – Mickaël poussant la mécanique dans ses derniers soubresauts. Metastasis et The One & Only terminent le set en beauté, ovationnés par l'assistance ravie...

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    ( Photos de KARINE SOHIER )

    NAKHT

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Les deux groupes précédents ont mis la barre haute. Nakht contre-attaque séance tonnante. Danny, le grand Danny, juché sur son trône de fer, spot rouge en dessous dont le faisceau montant ruisselle sur tout son corps, mène l'assaut. L'a sa voix des mauvais jours. Celle du grizzly qui growle à mort. Une voix qui contient le monde entier, des meutes de milliers de chiens sauvages qui courent et aboient derrière le grand charroi de la mort, des grouillements de soudards incendiaires qui s'attaquent au pont levis malgré l'huile bouillante et les rochers qui leur tombent dessus, les clameurs des momies qui subitement se lèvent dans les musées, arrachent leurs bandelettes et de leur museaux musqués, le visage rongé par la pourriture et la vermine et s'en viennent réclamer aux vivants épouvantés le culte que ces impies ne leur ont pas rendu.

    Nakht déboule sur vous. Une boule de feu pétrifiante. Saccage tout sur son passage. Vitrifie les ruines et transforme les vivants en statue de sel que les vents érodent déjà. Nakht la puissance implacable. Nakht, une puanteur d'éternité. Trois guitaristes qui s'agitent tels des pantins monstrueux, marionnettes folles de la colère de Seth, vous découpent des riffs aussi tranchants que des arrêtes de pyramide. Et Damien qui au fond de sa batterie pilonne des blocs de pierre taillées aussi hautes que des immeubles de trois étages.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Nakht n'akhrrête jamais. Pas une seule seconde de calme, Artefact, Apophis, Walking Shade, les titres titanesques se suivent et se ressemblent, de monstrueux scarabées piétinent les cités en flammes et les esprits qui agonisent au-dessus des flaques de cervelles écrabouillées. Vous avez voulu Nakht. Vous avez espéré Nakht. Vous avez attendu Nakht. Le voici dans la splendeur immémoriale de sa dureté. De sa cruauté. Grabuge dans la salle. Tourmente dans les âmes. Nakht passe comme les ouragans de sable dans le désert. Nakht engloutit. Nakht efface. Nakht écrase. Nakht vous efface de la surface de la terre.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Nakht s'éloigne. Et les voix des survivants interrogent : quand est-ce que reviendra Nakht, que les temps de désolation et de destruction se hâtent, ils sont nos seules raisons de vivre.

    Ce soir-là Nackht fut éblouissance.

    Damie Chad.

    JOUARRE / 27 – 01 – 2018

    SIGVALD'S MOTOR CLUB SEINE & MARNE

    VELLOCET / DOPPELGÄNGER

     

    La nouvelle est tombée sans prévenir. L'était prévu de se rendre à l'anniversaire de Johnny au nouveau local des Sigvald's – nous avions trop aimé la fête du Dixième Anniversaire du Motor Club ( voir KR'TNT ! 329 du 18 / 05 / 2017 ) - d'autant plus qu'était prévue la venue de Doppelgänger, lorsque l'annonce de la participation de Vellocet a éclaté comme une grenade au champagne. Vellocet, nous les avions admirés plusieurs fois chez les Rednecks de Provins, nous leur avions consacré le numéro 16 de KR'TNT ! Du 08 / 07 / 2010, version papier, et les revoici qui paraissent sans crier gare...

    z321

    La teuf-teuf sait où trouver les locaux de bikers, là où on peut faire du bruit sans déranger d'éventuels voisins abrutis de télé, s'engouffre dans la zone industrielle et la rue de la Grange Gruyère – une crème de nom délicieux - ne tarde pas à se présenter. Nombreuses voitures sur les trottoirs. Les motos sont parqués à l'intérieur de l'enceinte d'un vaste bâtiment dont les Sigvald's occupent une grande pièce précédée d'un large auvent. Camion-pizza à l'extérieur, bar à l'intérieur. Le paradis doit ressembler à cela. Des bikers de partout, l'en arrivera sans arrêt toute la soirée – cuirs souriants, serrement de pognes, embrassades fraternelles – l'ambiance est chaleureuse à souhait.

     

    VELLOCET

    z3209eric+++.jpg

    Le gang est à son poste. Eric Colère attend le retour de Johnny au premier rang pour lancer la machine à amphétamine rock. S'étire comme un fauve qui s'apprête à partir en chasse, s'arque-boute contre le micro, balaie l'air de sa longue crinière qui retombe dans son dos. Départ en trombe, le combo en place comme jamais, Hervé Gusmini carbure derrière sa batterie, Bruno Labbe profile les riffs et Christian Verrecchia verrouille les fondements du background des grondements de sa basse. Musique noire, sourde et explosive. Vellocet, ascenseur vers l'extase, la brûlure et la jouissance. Tous sont les vecteurs du vocal d'Eric. Totalement amalgamé à l'incandescence du son, ne faisant qu'un avec l'urgence turbo-réactrice du groupe et en même temps propulsé en avant, tel le missile sorti des soutes à munitions pour être envoyé sur la cible projetée.

    z3204guitariste.jpg

    Une majorité de morceaux issus du dernier album en français. Aux Miroirs, A l'Ombre des Latrines, Gethsémani, les titres parlent d'eux-mêmes, encore faut-il les expectorer avec la violence nécessaire. Eric y excelle, les crache de toute sa colère qui n'est que la fureur rock, les prononce deux fois, une fois les profère, les hache, les tord, les mord, hors de sa bouche, et une seconde fois par la pantomime de son corps désarticulé qui les met en scène, les campe comme des blasphèmes, les habille de menaces, les sculpte au scalpel de la haine. L'on ne peut parler de chant proprement dit mais de lutte avec la matière des mots, desquels il extrait le venin et le non-dit, les serre à la gorge, les étrangle, les étripe, les réduit en charpie, pour se jeter au plus vite sur les suivants qui affluent sans fin, armée de larves dont il convient d'assumer le possible de toutes les métamorphoses.

    z3208batteur.jpg

    Derrière lui, on n'effeuille pas les marguerites, le moteur se permet des changements de régime hallucinant, il y a de ces tutoiements de paliers infernaux, des brisures qui vous font craindre l'arrêt définitif ou des emballements qui prophétisent l'explosion, mais tout est contrôlé de main de maîtres, des plongeons de toms , des loopings de basse et des glissades verglacées de guitare à vous déchausser les dents, et dans le public l'on en avale pas moins les couleuvres écarlates de ces trous noirs de concentré d'énergie rythmique, le souffle coupé, la bouche béante d'admiration.

    z3205basse.jpg

    Deux titres en anglais, Monday Morning Blues et Shotgun House, juste le temps pour Eric de montrer qu'il connaît les canonnades trafalgariennes sur le bout de la langue, entrelardés de Que la Nuit l'Emporte et en final Au Nom de Dieu, dernier outrage, ultime splendeur sombre comme la main de la mort. Mais il est hors de question qu'ils s'arrêtent si tôt. Nous lâchent leur grand classique Mona Lisa et terminent sur Assis.

    z3206eric.jpg

    Presque huit ans que je n'avais entendu Vellocet en live. C'est encore meilleur qu'avant. Un set auquel on ne reprochera que sa brièveté, mais époustouflant. Méfiez-vous, Vellocet a repris la route. Se confirme qu'il est un des groupes kérozène du rock'n'roll français. Maillon fort.

     

    REFLEXIONS PHILOSOPHICO-EXISTENTIELLES

    Publicité mensongère. Ne faut pas toujours croire ce qui est écrit. Remarquez j'avais un doute. Je cite leur présentation : ''Le calme n'est rien sans la violence, la lumière n'existe pas sans l'obscurité. C'est sur ce principe que le groupe puise sa force, la musique est exutoire''. Désolé pour ceux qui aiment les moments de calme et de quiétude, les promenades au clair de lune et les soirées à rêvasser au coin de la cheminée. Je ne saurais expliquer pourquoi mais dès que vous rencontrez un doppelänger dans votre vie, ce n'est jamais la face douce et sympathique du personnage. Toujours, le côté obscur de la force. Ce sont ses côtés les plus pervers et maléfiques qu'il tourne vers vous. Peut-être parce que, au fond de nous-mêmes ce sont ces aspérités que nous préférons. J'avoue que si Doppelgänger s'était révélé être un groupe de folk acoustique à tendance papillons roses et petites fleurs bleues, j'aurais été déçu. De toutes les manières ce genre de nuisibles ne courent pas les rues chez les Bikers.

    ( Photos : Enagrom sur FB : Sigvald's MC Seine et Marne )

    DOPPELGÄNGER

    Un sound-check prometteur. De ces bourdonnements de guitares qui laissent présager que bientôt vous allez vous retrouver entouré de l'essaim furieux au grand complet, et Cyrco qui essaie des growlements à vous faire croire qu'il crache des poumons sanguinolents de tuberculeux à chaque fois.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Ils ont collé Loule tout au fond contre le mur, l'on se demande comment il arrive à respirer. Doit avoir l'habitude car dès qu'il démarre, la houle de Loule se déchaîne, des cymbales partout, une grosse caisse disposée selon un angle inhabituel, fait des ricochets sur les toms, et vous décoche des plots soniques à vous fracturer les tympans, à vous déchirer les lobes. C'est l'ouragan de fond. La plage idyllique aux cocotiers de cartes postale est définitivement ravagée par un tsunami mortel. Un temps idéal pour les crocodiles qui n'ont jamais eu autant de cadavres à mastiquer en toute impunité. Vous avez réveillé le doppelgänger autant dire que vous avez dopé le danger.

    Devant cette toile de fond une diagonale de folie. Deux guitaristes à chaque bout, le chanteur au milieu. Qui par un étrange effet de géométrie désorientée se retrouve au plus près du public. Sacré boulot pour Thydo et Nicba, z'ont à devancer l'avalanche drumique de neige noire qui fond sur eux, vitesse et précipitation sont leur seul mot d'ordre, plus la lourdeur du son carbonique, un Doppelgänger en action ne marche pas sur la pointe des pieds, il ébranle le sol et fissure les murs. Se propulse à toute vitesse aiguillonné par la force du mal et la volonté de nuire.

    Dans cette nuisance généralisée Cyrco ne possède que sa voix à ajouter au désastre, il se doit d'en exprimer la quintessence nauséeuse, hurlements de loup solitaire qui conjure la lune noire des cauchemars, des serpents nichent dans son œsophage ils soufflent sur les tisons de la haine et du désespoir, dans ses cordes vocales retentissent les échos perdus des ruts brutaux des dinosaurus disparus, le cri des suppliciés et les suffocations des fous dans les asiles ajoutent leurs notes discordantes à ces éboulements tectoniques de blocs de vocaux de pyramides écroulées.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Sur le côté droit, troisième angle à la base de deux triangles inversés – si vous voulez suivre les doppelänger à la trace il est nécessaire de vous représenter les patterns idéens algorithmiques qui président à leur déplacement, car leur disposition épouse ce que les alchimistes appelaient la structure maudite mais opératoire du quinconce exalté - la haute silhouette de Sebvi. Le seul qui puisse vous rappeler que le doppelänger est aussi un homme qui vous ressemble. Le sourire aux dents carnivores et la basse constructive. Là où les autres propulsent il creuse les fondations sur lesquelles reposent les catapultes de la déraison.

    Doppelänger, un set de cauchemars irréprochables, mettent en scène les archétypes fondamentaux de votre imaginaire – voir le second Faust de Goethe – les font apparaître en résurgences mentales ataviques, encore faut-il avoir le courage de les identifier. Métallurgie imaginale. La force au service des empreintes psychiques. Décollement intérieur des rétines du troisième œil. Rock'n'roll perforatif. Un grand groupe.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    Damie Chad.

    DELOK / ARTIFEX

     

    AS I LEAVE / DARK FOREST / METASTASIS / PAHAAD KE RAAJA / CONTEMPLATION / SCENERY / SABHIATA / POST SCRIPTUM.

    z3211disc.png

    L'album Délok paru le 11 novembre 2017 a été précédé d'un premier album intitulé The One & Only, la pochette ne laisse aucun doute sur l'identité du seul et unique : Buddah. Et pas un autre. Ce qui nous permet d'identifier sans coup férir la moitié du visage qui figure sur le noir recto du CD. L'Illuminé en personne.

    L'ont peut avoir quelques doutes de la sérénité dont se prévaut Artifex. Délok est manifestement traversé de bruit et de fureur. Apparemment la délocalisation spirituelle n'est pas une affaire de tout repos. A moins que le chemin du trash ne soit qu'une voie étroite, celle de la main gauche, dite aussi du serpent. La matière n'est qu'un fleuve de feu nous avertissait Héraclite. L'on n'aime guère s'y retremper par deux fois, mais Artifex n'hésite pas à retenter l'expérience.

    Nous pourrions aussi nous interroger sur cette notion d'Artifex. Il est tentant de rapporter le terme à la figure de l'Eveillé. C'est ainsi que d'après nous l'a pensé le groupe. L'Artifex suprême, seul capable d'arrêter la roue du temps et de l'illusion. Mais tout symbole est réversible. Loin de la sagesse indienne, dans notre culture occidentale, c'est par ce mot qu'au moment d'expirer Néron se définit. Qualis Artifex Pereo ! s'exclama l'empereur de la toute puissance dissolue avant de sombrer dans le dernier sommeil. Sans doute la musique d'Artifex est-elle actée par cette contradiction qui réunit la recherche de la plénitude du néant avec le vide pascalien des divertissements humains auxquels s'adonna sans ennui l'Imperator Suprême.

    mark e. smith,rick hall,nakht,artifix,eli d'estale,vellocet,doppelänger,maurice  zytnicki

    As I leave : pureté extrême d'un chant féminin qui s'élève tandis que batterie et guitares s'introduisent en catimini par en-dessous. S'emparent petit à petit de tout l'espace phonique, d'abord assez sagement, édifiant comme des fondements de basalte, mais bientôt c'est la cavalcade avec apparition de motifs orientaux suivis d'accélérations constantes. Un druming qui pousse et des guitares qui tirent, atterrissage final en douceur. Dark forest : résolument rock, guitare et batterie qui se relancent sans arrêt, avec ces battements d'ailes spasmodiques qui semblent annoncer une descente mais préfigurent une montée victorieuse. Reprise du leitmotiv oriental en plus rapide, passé à la moulinette d'un rotor d'hélicoptère. Réapparaît à plusieurs moments, qu'il soit égrené lentement ou vaporisé rapidement, il n'est que prélude à de nouveaux galops insatiables. Metastasis : un rythme syncopé de base plus rock, du coup les guitares n'en bourdonnent que plus fort un son davantage saturé, ruptures cymbaliques et réassort sauvage dans les secondes qui suivent. La guitare miaule et déchire le motif initial, nous sommes dans une véritable oeuvre musicale continue, avec ses bruissements telluriques et ses enclumes siegfrédiques. Pahaad Raaja : guitare partout, omni-présente, s'adjuge toute l'ampleur du son, mais la batterie ne lâche pas le combat, reprend le dessus, s'adjuge les meilleurs coups, tout cela se résout par un envol éthéré. Deux géants qui se combattus à mort, leur âme plane sur leur corps mais n'en continuent pas moins à se poursuivre dans les dimensions éthériques. Contemplation : calme et zénitude, l'on croirait entendre des orgues mâtinés de trompes tibétaines, la guitare s'égrène et s'ouvre comme fleur du lotus. Ce n'était qu'une étape, la course insensée reprend et la batterie appuie beaucoup plus rageusement selon un contretemps outrancier, chant des guitares qui jaillit comme flèche sans cible qui n'en finissent plus de parcourir la rotondité parfaite du monde. Hachis de tambour et retour au prologue matutinal. Scenery : excitation de toms et menace de guitares, grand opéra orchestral, exclamations tribales, envolées gitanes, scènes de danse. Fin brutale. Sabhiata : levée d'orages et de tempêtes. Cris de guitares, exaltation de batterie, galops insensés, ballet de feu et gigantesque coups de balais qui relèguent au loin les miasmes putrides des pesanteurs terrestres. Post-Scriptum : matin du monde, chant d'oiseaux et cris inquiets d'animaux, les nuages s'amoncellent, la foudre s'accumulent, et la pluie tombe. Vient-elle pour laver le monde ou l'engloutir ? Les dernières mesures semblent se nuancer d'une grande tristesse. Un accomplissement spirituel n'est-il pas toujours corrodé du souvenir de la précédente incarnation ?

    Une oeuvre à écouter et à réécouter. Finement composée et détentrice d'une savante architecture. Un véritable oratorio. Violence et méditation.

    Damie Chad.

    *

    z3200afficherelais.jpg

    Y a des gens qui ont du courage. Ouvrir une librairie dans un village ariégeois relève de l'héroïsme. Oui mais certains ont aussi de l'imagination. Le Relais de Poche sis 2 rue de la République 09 340 Verniolle à Verniolles est aussi une Tartinerie. Avec plusieurs couches de beurres et quelques strates de confitures. Dégustation pour tous les goûts. Des livres – coin enfants, espace polars, présentoir poésie, pool critique politique, étagères d'occasions. Vous n'y trouvez pas toutes les dernières publications. L'on essaie d'y présenter celles qui font sens. Quelques tables pour déguster des produits du terroirs, et une salle de spectacles pour causeries, concerts, discussions... Accueil chaleureux. J'en suis ressorti avec un recueil de Serge Pey et :

    LETAL ROCK

    MAURICE ZYTNICKI

    ( Editions Loubatières / 2010 )

    z3198letalrockbook.jpg

    N'ai pas choisi au hasard. Rock, nécessairement. Se passe aussi à Toulouse. Où j'ai beaucoup vécu. Un avantage sur la plupart des lecteurs, un nom de rue et je visualise aussitôt. Bien que cela n'aide en rien à la réception de l'intrigue. Donc Rock avec juste ce qu'il faut de drogue et pas mal de sexe. Par contre question rock, serais plutôt enclin à parler de variété. Ou alors vous faites comme Rock & Folk et vous déclarez que Fauve c'est du rock. C'est que Zytnicky nous nique un peu. Difficile de se faire une idée du style du groupe Track Sys. Des jeunes gens modernes, imaginez-les tout de même plus près d'Etienne Daho ou de Taxi Girl que des Stooges. Deux garçons, une fille. Se sont rencontrés au lycée, ont passé leur bac ( d'abord ) et ont décidé de fonder un groupe. Et le succès qui leur tombe dessus. Pas toujours facile à gérer. Argent, dope, dépression. Mais pas la peine d'épiloguer, surtout que les boys ne vont pas tarder à se faire assassiner. C'est ici qu'entre en jeu la police. Que voulez-vous, tout le monde ne la déteste pas puisque le Capitaine Leïla Hilmi est l'héroïne du livre. Quoique Lorraine la rescapée chanteuse du trio en soit la star. Pas de chance pour les rockers elle réoriente sa carrière vers la dance pour midinettes 12-15 ans... Et l'on assiste à l'enquête. Je ne vous donnerai pas le nom de l'assassin. Ni son motif. Cette partie du livre nous éloigne du rock'n'roll. Est plutôt bien traitée, relève davantage de l'analyse psychologique du polar-gore bien crade.

    Un polar qui n'a pas pour but de nous relater le crime parfait, il vaut mieux le lire en tant qu'enquête sociologique sur les métamorphoses et les dérives de la société française. Permissivités, reconnaissance ( à défaut de lutte ) de classes, féminités affirmées, masculinités déglinguées, générations issues de l'immigration, jeunesse déboussolée, attrape-nigauds spirituels, manipulation médiatique des masses... Un potage peu appétissant, mais un constat factuel asse proche de la réalité. Zytnicki est un malin. Ne dénonce pas. Ne critique pas. Montre les contradictions. Un miroir. Chacun s'y reconnaîtra. S'il en a le courage.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 209 = KR'TNT ! 328 : JERRY RAGOVOY / HOWLIN' MACHINES / THE DISTANCE / HEADCHARGER / FRCTRD / ACROSS THE DIVIDE / NAKHT / CLAUDE BOLLING

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    jerry ragovoy,howlin'machines,the distance,headcharger,frctrd,across the divide,nakht

     

    LIVRAISON 328

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    11 / 05 / 2017

     

    JERRY RAGOVOY

    HOWLIN' MACHINES / THE DISTANCE / HEACHARGER /

    FRCTRD / ACROSS THE DIVIDE / NAKHT

    CLAUDE BOLLING

    Les ragots de Ragovoy

    z1760dessinzengler.gif


    Les ragots de Jerry Ragovoy valent leur pesant d’or. Dans son numéro d’avril, Record Collector publie une interview inédite de ce géant du Brill qui eut la chance de travailler avec Bert Berns, en tant que co-auteur et co-producteur. Voilà bien ce qu’il faut appeler un duo de choc. Oui, car avec Jerry et Bert, nous nous trouvons au cœur du mythe de la grande pop américaine, ou pour être plus précis, aux racines du cœur de mythe. Comme le rappelle Al Kooper, Jerry and Bert were known as white kings of soul music. Oui, les rois blancs de la Soul music, ni plus ni moins.

    z1761magazine.png


    Le premier hit qu’ils composent ensemble est le fameux «Cry Baby» popularisé par Garnet Mimms & the Enchanters, un quatuor black new-yorkais. Mais Garnet chante d’une voix trop puissante. On sent en lui le vétéran des gospels choirs, il explore les cimes et redescend avec un timbre terreux de boogaloo qui frise le Howlin’ Wolf. Malgré toute la puissance de ce hit obscur, ça ne pouvait pas marcher. Apparemment, Jerry misait lourd sur Garnet car il enregistra d’autres obscurités frénétiques, comme cet «As Long As I Love You» qu’on trouve sur la belle compile qu’Ace consacre à Jerry. Garnet chante à la poigne de fer, il sort du pur jus de r’n’b new-yorkais des early sixties, on sent une incroyable présence et on se pose la question habituelle : pourquoi diable est-il tombé dans l’oubli ? Son «Thinkin’» relève du pur jus de raw r’n’b, celui que nous affectionnons particulièrement.

    Z1766PEARL.jpg


    Bert avait un sens «commercial» beaucoup plus développé que celui de Jerry. Il savait flairer les très gros coups. Il signa Erma, la grande sœur d’Aretha, sur son label Shout et co-écrivit le fameux «Piece Of My Heart» avec Jerry. Ce fut le smash que l’on sait, popularisé plus tard par Janis Joplin, comme chacun sait. Il est important de préciser ici que Janis raffolait des chansons de Jerry. Après «Piece Of My Heart» (qu’on trouve sur Cheap Thrills), elle tapa dans «Try (Just A Little Bit Harder)» pour Kosmic Blues. Jerry fut tellement touché par ces brûlants hommages qu’il composa «I’m Gonna Rock My Way To Heaven» pour elle, mais la pauvre Janis cassa sa pipe avant de pouvoir l’enregistrer. On trouve trois autres hits de Jerry sur Pearl, l’album posthume de Janis : «Cry Baby», «My Baby» et le Tatien «Get It While You Can». C’est dire si Janis avait bon goût !

    Z1763JERRY VIEUX.jpg


    Quand Dan Nooger qui mène l’interview demande à Jerry si Bert n’était pas un peu trop directif en studio, Jerry rigole. Bien sûr que si ! Phil Spector, Shadow Morton, Leiber & Stoller, c’est-à-dire tous le grands producteurs de l’époque, étaient des gens intraitables. Ils donnaient des indications très précises aux interprètes, ils voulaient que les chansons qu’ils avaient composées soient chantées d’une façon extrêmement précise. Ils répétaient énormément avant d’enregistrer. L’interprète n’avait qu’une seule marge de manœuvre, son feeling.
    Howard Tate était aussi l’un des chouchous de Jerry. Ancien collègue de Garnet Mimms dans les Belairs, Howard adorait travailler avec Jerry - We were too good a team - C’est vrai, mais Jerry rappelle aussi qu’Howard était un homme perturbé - a troubled person - Et quand Howard refit surface en 2003 après vingt-sept ans d’absence, qui fut son producteur ? Mais Jerry, bien sûr. Il faut situer le team Ragovoy/Tate au même niveau que le team Bacharach/Warwick, ou encore Berns/Franklin. Voilà ce que les habitués du PMU de la rue Saint-Hilaire appellent des doublets gagnants. Jerry rappelle que l’album Get It While You Can est devenu culte. Il faut entendre l’archange Tate swinguer «You’re Looking Good» d’une voix délicate et partir en piqué vrillé. Tate tâte bien le terrain et des trompettes arrosent ses chutes grandioses. Par contre, il oublie toute forme de sophistication pour chanter «Get It While You Can». Jerry rappelle aussi que tous ces hits étaient enregistrés live, avec l’orchestre au grand complet - no overdubs.

    Z1762DISQUE.jpg


    Et puis il rend hommage à Lorraine Ellison, qui figure parmi les plus brillantes Soul Sisters d’Amérique. En Europe, on connaît «Stay With Me» grâce à Sharon Tandy, mais la version originale vaut son pesant d’or. Lorraine cœur d’acier percute son hit du petit doigt et l’envoie valdinguer au noooow d’exaction maximaliste. Elle grimpe son can’t believe si haut qu’on le perd de vue. Cette folle atteint les zones érogènes d’un feeling atrocement pur - Remember ! Remember ! - Elle ouh-ouhte sa spectaculaire percée stratosphérique. L’histoire de cette session est assez marrante : un jour, le patron de Warner appelle Jerry et lui demande s’il connaît quelqu’un qui saurait chanter avec un orchestre. Quel orchestre ? Le boss lui explique qu’il a sur les bras un orchestre de 46 personnes payé pour une session de trois jours que vient d’annuler Frank Sinatra. Jerry saute sur l’occasion et dit qu’il connaît quelqu’un. Ça se passe un lundi, et la session débute le mercredi soir. Il contacte Lorraine aussitôt, lui compose un hit vite fait, écrit les arrangements pour les 46 musiciens, deux nuits sans sommeil, et pouf ! C’est «Stay With Me» ! Lorraine chante en direct avec tout l’orchestre ! La version qu’on entend sur le disque est la version stéréo de l’époque, enregistrée en une seule prise, même pas mixée - I didn’t even have to mix - Jerry rend hommage à Phil Ramone, l’ingénieur du son qui enregistra ce monster hit sur un huit pistes. Magie pure de la Soul. Mais il y eut à la suite un léger problème, car de la même manière qu’Aretha, Lorraine refusait de monter dans un avion, pas question de quitter Philadelphie, ce qui coula sa carrière et fâcha Jerry qui voulait faire de la promo. À l’époque, c’était la règle. Pour promouvoir un hit, il fallait tourner.

    Z1765IRMATIMESIDE.jpg


    L’un des hits les plus célèbres de Jerry est certainement «Time Is On My Side», popularisé par Irma Thomas, puis les Stones. Jerry l’enregistra en 1963 avec un tromboniste de jazz danois nommé Kai Winding, soutenu par un trio de backing girls de choc : Cissy Houston, Dionne Warwick et sa frangine Dee Dee. Il faut entendre cette énorme version jouée aux trompettes de la renommée et chauffée à blanc par les clameurs des filles devenues folles. Pure démence de la partance ! Irma reprit le hit à Hollywood en 1964 et les Stones un peu plus tard la même année. Tiens justement, puisqu’on parle d’Irma : après le succès de «Time Is On My Side», elle voulut absolument enregistrer une session avec Jerry et vint à New York pour enregistrer quatre titres dont «The Hurt’s All Gone» qu’on trouve sur la compile Ace et qui n’est pas si bon, car elle tente de passer en force. Dommage. Jerry tenta aussi de faire décoller Estelle Brown, l’un des choristes new-yorkaises les plus demandées avec les trois pré-citées et d’autres encore comme Doris Troy et Myrna Smith. Mais son «You Just Get What You Asked For» à la fois captivant, si maladroit et sur-produit refuse de décoller. Estelle voit une girl dans un looking glass who is crying - And this girl is me - On retrouvera Estelle dans les mighty Sweet Inspirations avec Cissy Houston, Sylvia Shemwell et Myrna Smith.
    L’une des grandes révélations de la compile Ace, c’est Pat Thomas qui chante «I Can’t Wait Until I See My Baby’s Face». C’est emmené d’une voix mûre d’Africana à la revoyure, sur fond de groove magique. Jerry crée pour Pat les conditions de l’excellence. Le cut est si bon que Dionne Warwick le reprendra dix ans plus tard sur son album Then Came You, dont la pochette s’orne de son portrait peint. Jerry produisit cet album en 1975, mais il avoue pleurer chaque fois qu’il le réécoute, car il le dit over-orchestrated. Il dit même avoir voulu péter plus haut que son cul - je me prenais pour Burt Bacharach qui, ajoute-t-il, ne sur-produit jamais. Jerry pense que c’est son plus grave échec et confie dans la foulée qu’il aimerait bien pouvoir s’excuser auprès de Dionne. Et pourtant quand on écoute «Move Me No Mountain», on frémit, car Dionne explose ce groove digne de nos rêves les plus humides. C’est atrocement bon. Bizarrement, Then Came You compte parmi les meilleurs albums de Dionne. Jerry pêche sûrement par excès de modestie.

    z1778olympics.jpg


    On retrouve aussi le fameux «Good Lovin’» des Olympics sur cette belle compile Ace, un hit sixties qui sera popularisé un peu plus tard par les Young Rascals. C’est un pur hit de juke, irréprochable et idéal pour jerker au coin du chrome. L’autre hit universaliste que composa Jerry fut bien sûr «Pata Pata» pour Miriam Makeba. Quand Jerry la reçoit dans son bureau, Miriam lui dit : «What I wanna do Jerry is American ballads !». Wow ! Jerry s’enthousiasme immédiatement. Facile, des American ballads, il en a plein ses tiroirs. Mais comme il est très pro et qu’il ne la connaît pas, il va la voir chanter dans un club et paf, il tombe carrément de sa chaise ! Eh oui, il découvre une reine africaine, un univers musical qui lui est inconnu et qui le fascine. Alors, il laisse tomber les American ballads et demande à Miriam de revenir dans son bureau et de lui chanter des chansons africaines. Miriam est ravie de ce revirement. Elle chante a capella et Jerry l’enregistre. Il écoute la cassette chez lui et Jerry flashe comme un dingue sur «Pata Pata». Il demande à Miriam de l’aider à transcrire le texte en Anglais. «Pata Pata» devient le hit que l’on sait. Miriam chante comme une géante et ne la ramène pas. C’est toute la différence avec Stong. On monte encore d’un cran avec Dusty chérie. Comme Irma, Dusty chérie voulait absolument travailler avec Jerry car il bénéficiait d’une aura de rêve - A r’n’b icon - Pour elle, Jerry co-écrit «What’s It Gonna Be» avec Morty Shuman. Dusty est une bonne, elle ramène là-dedans tout le foncier d’Angleterre et tout le chien de sa chienne - I can’t face it - Encore un pur hit de juke, Jack.

    Z1764DISCCARLHALL.jpg


    Carl Hall est l’autre grande révélation de cette compile. Jerry n’enregistra que quatre singles avec Carl dont l’effarant «What About You». C’est lui la véritable star du Jerry Sound System. Jerry lui fournit le background orchestral de la légende. Carl combine le meilleur groove du monde avec le scream impénitent - What about you mister - Il chante à l’énergétique pur et dur. Tiens, encore un fabuleux coup de Jarnac avec «You Don’t Know Nothing About Love», un softah sirupeux qu’il traite à l’égosillée purulente, il s’y monte impitoyable - One day my friend it’s gonna be your turn - et il développe une fascinante ambiance perfide. Selon, Jerry, Carl Hall est un géant - One of the most mind-blowing vocalists who ever lived - un artiste capable de chanter du gospel, de la Soul et du Broadway, et qu’on retrouve dans les chœurs derrière Bonnie Raitt sur l’album Streetlights.
    Jerry monta son label Rags Records pour promouvoir les disques de Lou Courtney, un mec qu’il aimait bien - I think Lou Courney was a great talent - En effet, quand on écoute «What Do You Want Me To Do», on entend un séducteur croasser dans son micro. Cette fois, Jerry va sur un son plus funky, mais ça reste extrêmement produit. Il connaît bien ses artistes. Il les produit avec les mains d’un cordonnier, comme dirait Léo. Jerry veille aussi sur le destin de Major Harris, un vétéran de la Soul qui fit partie des Delfonics. Avec «Pretty Red Lips», ce bon Major nous croone un groove d’une classe infiniment supérieure, c’est indubitable, et la question de savoir si ce groover est humain ne se pose même pas, puisqu’il groove comme un dieu de l’Olympe. D’où cette réputation non usurpée de divin groover.

    Signé : Cazengler, Jerry rat d’égout

    Roll With The Punches. Interview Jerry Ragovoy par Dan Nooger. Record Collector #465/April 2017
    The Jerry Ragovoy Story. Love Is On My Side 1953-2003. Ace Records 2008

    PETIT-BAIN / PARIS / 04 – 05 – 2017


    HOWLIN' MACHINES / THE DISTANCE
    HEADCHARGER

    z1731affichepetitbain.png

    Retour au Petit-Bain. Brrrr ! Le frisson dans le dos quand me revient le froid de loup qui sévissait fin janvier sur Paris, heureusement que Pogo Car Trash Control avait salement relevé la température. Ce soir c'est mieux, seulement la pluie – remarquez de l'eau au Petit-Bain ce n'est pas étonnant – sont sympas nous ouvrent les portes un peu avant l'heure. Pour le voyage pas de problème, la teuf-teuf a tenu la distance en un temps record. A croire qu'ils avaient vidé Champigny de sa population pour nous laisser passer. Bref nous voici au chaud, dans les flancs du navire, le temps de discuter avec un photographe en mission commandé fan de métal à mort.

    HOWLIN' MACHINES

    z1757studiohowlin.jpg


    Sont trois tout jeunes. N'ont pas de beaucoup dépassé la vingtaine. Basse, guitare et batterie. Et un chanteur. Seulement besoin d'ouvrir la bouche pour que l'on se rende à l'évidence. Une voix. Une vraie. De celles qui s'imposent sans forcer. Noire à souhait. Du moins au début du set trop court. Car elle passera sans effort de la pulsion rhythm 'n' bluesy au phrasé rock'n'rollien avec de temps en temps ce léger décalage qui claque en écho non sans faire penser aux décrochements répétitifs de Robert Plant. Tient entre ses mains une basse Rickenbaker . De Lemmy à Metallica, cette bébête monstrueuse au sustain inimitable, suffit de la mettre au galop pour qu'elle vous garde sans faillir la même allure, pouvez jouer du cimeterre sans souci et éparpiller les têtes sur votre passage en toute tranquillité, genre d'engin de chantier idéal pour un chanteur occupé aux vocales manœuvres. C'est qu'à ses côtés ses deux acolytes ne chôment pas. Tambour battant pour l'un et riff hifi pour l'autre sur les cordes. Les machines hurlantes ne connaissent pas l'immobilité, une fois démarrées rien ne saurait les ralentir. Ne prennent même pas le temps de finir les morceaux. Leur tronçonnent la queue sans préavis d'un coup de hachoir définitif. Un peu comme quand vous terminez votre livre trente pages avant la fin, d'un claquement sec et rédhibitoire, afin de vous emparer au plus vite du tome 2. Sont des adeptes du stoner de Brest, une frégate de soixante canons qui vous court dessus à l'abordage toutes voiles dehors portée par un vent arrière de soixante nœuds. Nous sortent tout de même un blues au milieu de set, The Lies About, mais tellement surchargé d'impédance énergétique qu'il vous roborative les neurones davantage qu'il ne vous éreinte l'âme. Se livrent à une OPA sans défaut sur l'assistance qui se laisse subjuguer et maltraiter avec un plaisir évident.
    Dernier morceau. Les cris de déception fusent. Cette fusée étincelante nous l'aurions bien gardée encore un bon moment. Ils emporteront nos regrets. Une trajectoire éblouissante. Courbe harmonieuse et élégante. Du bas vers le haut. Missile sol-air. Ces jeunes gens sont partis pour atteindre des régions situées dans les stratosphères interdites aux vaches molles du rock'n'roll. Down 'n' Higher proclament-ils, mais définitivement higher.

    THE DISTANCE

    z1754thedistance+me.jpg


    Se touchent du poing, tous les quatre, tel un rituel vaudique, avant d'égorger le blue red rooster du rock'n'roll. Et tout de suite après c'est la montée en puissance de la fournaise. Le son est là, vous saisit de son ampleur, la lave de Pompéi débordant du cratère assassin et refermant sa gangue mortuaire sur les habitants englués dans un fleuve de feu. Avec un avantage, c'est que vous ne mourrez pas, au contraire c'est une force sonique qui s'insinue en vous, vous porte et vous transcende.
    Trois devant et Hervé tout seul derrière. N'est pas abandonné. Duff lui rend souvent visite, un pied sur l'estrade où repose la batterie. C'est qu'Hervé est attelé à ce que Roger Gilbert Lecomte appelait un horrible travail révélatif. Du tramage forgique de poésie. L'enclume et le marteau. Casser la carapace des rêves pour en extraire l'élixir souverain de la réalité agissante. Œuvre alchimique par excellence. Une large cadence – en ses débuts comme le ressac incessant et millénaire de la mer qui s'écrase sur le rivage – qui peu à peu, insensiblement, s'accélère tout en montant en mouvance sonore. Tout à l'heure finira en fou épileptique, en possédé du démon rythmique, les cent bras de Shiva parcourant les toms sans une seconde d'interruption - un personnage de dessin animé passé à la chaise électrique, vous ne voyez plus, vous n'entendez plus que cette frappe qui passe et repasse, ces bras levés qui s'abattent sans fin, un tambour de machine à laver directement branchée sur une ligne à haute tension - qui tournent et retournent comme les ailes rouges de la guerre des poèmes de Verhaeren.

    z1755distance.jpg

    ( Photo : FB : Julien Momusic )


    Et les trois devant qui insidieusement alimentent le foyer. Duff à la base, les cheveux qui coulent sur ses épaules dissimulent son visage, se plante au bord de la scène pour lâcher sur vous les chiens de chasse de ses lignes de basse. N'est plus qu'un émetteur phonique, un dispensateur de noirceur ondulante, qui induit les transes intérieures les plus meurtrières, doit parvenir à certains points d'acmé énergétique indépassables, des chakras d'intensité opératifs, car parfois il se redresse, regarde le public et un rapide sourire énigmatique éclaire ses lèvres.
    Mike est au micro. Utilise sa voix comme un second instrument. Ne domine pas les autres mais la module comme un cinquième élément éthérique dont l'apport se révèle indispensable à la cohésion du groupe. Joue de la guitare. Non pas tout comme Sylvain mais avec Sylvain. Certes ils n'en ont pas une pour deux mais c'est tout comme. Pour sûr il y a des moments où chacun tricote de son côté, mais si j'ose dire cela ne compte pas. Sont comme des jumeaux. Des géants siamois. Plus le set avancera, plus on les verra se rapprocher, corps contre corps, et guitares face à face, emportées dans un tunnel infini d'égrenage grêle de notes fuyantes, l'impression de deux cavaliers galopant de conserve mais perdant leur sang jusqu'à l'évanouissement final, en ces moments la batterie n'en accélère pas moins le tempo, mais moteur coupé, une voiture dévalant un col de montagne sans frein, Duff qui met sa basse en brasse coulée, en apnée, et brutalement alors que l'on croit que le feu va s'éteindre et mourir d'asphyxie l'incendie embrase la forêt, ah ! Ces coups de reins brutaux et fastueux du quatuor qui repart comme un seul homme ! Répétitifs en plus. Car le rock'n'roll est avant tout un art de l'excès, il est strictement recommandé de dépasser la dose prescrite. Et d'en reprendre à foison tout en ayant soin de cambrioler la pharmacie. Pas question de demander poliment et de payer son dû.
    Alors ils nous font la distribution gratuite. Vous en aurez plus que vous ne voulez. Sur les trois derniers morceaux, ils sont devenus fous. Mike et Sylvain ne sont plus que des marionnettes saccadées hantées par de mauvais génies vipérins. Sont cambrés, des automates en délire, opèrent une espèce de parade de paralytiques tétanisés qui marchent en tous sens, la bave du rock'n'roll aux lèvres et leurs guitares atteintes d'une fureur de berserker. Duff ne tarde pas à subir lui aussi les effets de cette transe hypnotique et tous trois se croisent comme des trains fantômes échappés de leur rail. Exultation dans la salle. Sylvain projette sa guitare sur le sol – la fureur de la destruction n'est que l'autre versant de la démesure des dieux - et sur une dernière razzia drumique le combat cessa faute de combattants. Pas de rappel. C'est la stricte application de la réglementation de la salle. Les lumières se rallument. Les meilleures choses ont une fin. Même les sets de The Distance.

    HEACHARGER

    z1759photohedcharger.jpg


    Distribué à l'entrée du concert, Flyer-Zine Musikoeye N° 33, papier glacé, quatre pages, révélant interview sur l'enregistrement d'Hexagram, leur sixième album, et les voici maintenant sur scène. Sûrs d'eux, l'on sent les vieux routiers rompus – formés en 2004 – qui ne s'en laissent pas compter et qui escomptent bien satisfaire le public manifestement acquis à l'avance. Nous livrent un show impeccable, millimétré, j'aurais toutefois aimé que fût un tantinet plus forte la tonalité du micro sur lequel Sébastien Pierre bondit alors qu'un mur de guitares déferle sur nous. Ne s'économise pas, agite sa grande silhouette dans tous les sens, visière de casquette en avant et bras sémaphoriques qui moulinent l'espace.
    Headcharger charge, un régiment de blindés qui écrase tout sur son passage, juste le temps de ré-accorder entre deux morceaux, l'offensive ne s'arrête jamais. David Rocka et Antony Josse sont aux guitares, ne laissent subsister aucun interstice sonique, aucun répit, aucun essoufflement, aucune fêlure, au taquet, toujours là au moment où il faut y être, les doigts qui filent et l'attitude attendue. Cheveux hirsutes, barbes et visages dégoulinent de sueur, ils donnent plus qu'ils ne prennent. Amassent et dispensent le son, mais c'est Sébastien qui établit la communication avec le public qui s'agite à sa demande, manifestement ravi de s'entrechoquer même si l'étroitesse du lieu canalise quelque peu son exubérance.
    Les guitares filent loin devant, et à la batterie Rudy Lecocq pousse tout près derrière, ne nous dispense pas de simples rudiments, les coups pleuvent sur ses peaux comme giboulées de Mars et grésils de tempête, heavy-stoner-sound, tambours de sable et ronds de feu. Un son qui cherche le point de fuite mais ne s'y engouffre pas sans emmener tout l'orchestre avec lui. Pas question de batifoler en chemin pour compter les pétales des coquelicots, l'on attrape le loup par la queue et on ne le lâche pas d'une seconde. Romain Neveu à la basse doit avoir un sacré boulot, n'aimerais pas être à sa place, c'est à lui qu'échoit le sale boulot, de maintenir la cohérence du groupe et de l'empêcher d'éclater en mille directions et de se disjoindre dans une course éperdue.

    z1758hexagram.jpg


    Headcharger garde le contrôle, de Land of Sunshine qui ouvre le set à Wanna Dance qui le clôt, ils vous tondent la pelouse sans jamais oublier le moindre brin d'herbe, tout en préservant les fragiles corolles des pâquerettes, déboulent sans frémir au cœur de taillis de ronces à la All Night Long ou à la Dirty Like Your Memorie et vous en ressortent sans une égratignure. Vous déchiquettent bien de leurs lames acérées quelques grasses couleuvres alanguies qui dormaient dans les hautes herbes mais personne ne s'en inquiète. Surtout pas le public si j'en crois les regards extatiques de mes voisines qui ne quittent pas des yeux les garçons sauvages magnifiés en pose héroïques de guitar-héros, jambes écartés, corps penchés en avant, statures iconiques du rock'n'roll.
    Une heure, pendule accrochée au mur faisant fois de l'exactitude de ce décompte temporel, l'on ne sait trop pourquoi, tout s'arrête, n'est même pas onze heures, faut pourtant boire le fameux bouillon, qui coupe court à toutes les effulgences de la vie. Headcharger quitte la scène sans rémission. De la belle ouvrage.

    RETOUR


    La teuf-teuf trottine, de vastes pensées s'amassent sous mon front, une découverte : Howlin'Machines, une tuerie : The Distance, et Headcharger de bons combattants mais perso leur trouve un petit côté un peu trop chevalier blanc sans peur ni reproche. Gimme Danger comme dit Iggy. L'auto-radio se bloque sur Ouï FM et diffuse les douces romances de Bring The Noise, arrivé à Provins – hertzienne zone maudite - les ondes décrochent. Tant pis, j'ai eu le temps d'entendre Paroles M'assomment de Pogo Car Crash Control. La boucle est bouclée.


    Damie Chad.

    06 / 05 / 2017 / LE MEE-SUR-SEINE
    LE CHAUDRON


    RELEASE PARTY NEW EP CHAKRA
    NAKHT
    FRCTRD / ACROSS THE DIVIDE

    z1734affichenakht.jpg

    Savigny-le-Temple. La teuf-teuf longe l'Empreinte. Etrange, parvis désert à quinze minutes de l'ouverture officielle des portes. Y aurait-il un lézard dans l'horloge ou un homard dans la cuvette WC ? Nécessité absolue d'improviser et d'appliquer un plan B. Inutile de me reprocher d'avoir mal lu le flyer. A vue de nez, Le Mée-sur-Seine n'est pas loin. Essayons Le Chaudron. Presto & bingo ! N'ont même pas commencé. Ça papote à loisir devant l'ustensile à popote.

    FRCTRD


    Noir. Lumière infranchissable pourriture disait Joë Bousquet. FRCTRD va s'adonner à son jeu favori de dissociation de nos photons mentaux. Sample d'entrée, et dès les primes notes ils vous présentent la fracture avec la TVA adjacente du Tout Voulu Atomisé. Musique brutale, happée par elle-même, qui à chaque pas en avant s'écroule dans la fosse commune des pseudo-illusions qu'elle n'arrête pas de creuser. Une tranchée rectiligne qui s'engouffre dans la brisure de sa propre rectitude.

    Z1768Chanteur FCTRD.jpg


    Cinq guerriers du néant illuminatif. Anneaux de caraque aux oreilles, zigomatiques saillants, et une voix d'onagre en rut, Vincent Hanulak annule tout, cavale crache et cravache le carnage du grain moulu de sa voix. Remarquez que derrière sa guitare d'une sombreur luisante de lampadophobe, avec ses yeux de braise et sa barbe de prédicateur fou d'évangéliste atterré, Filip Stanic n'a rien à lui à envier...

    z1769religieuse.jpg

    ( Photos : FB : Mlle Lazurite )

    Impossible d'apercevoir le visage interdit de Clément Treligieuse, le dissimule avec une obstination derrière le rideau d'une blonde touffeur, à croire qu'il s'agit d'une attentatoire terreur religieuse qui lui interdit de quitter l'absence de toute présence, Maxime Rodrigues penché sur sa basse, une patience d'insecte, de ceux qui savent que leur race immonde finira par supplanter l'espèce humaine, et Gregory Louzon concentré sur ses fûts à la recherche de l'impossible formule de la dilution finale.
    Tout juste quelques titres. Une poignée de grenades entrouvertes jetées à la face de l'intermittence du monde. Mais assez pour signifier le clignotement du néant dévorateur que tout un chacun feint de ne pas apercevoir. Par sa musique, épurée jusqu'à l'os, qui se dévore elle-même, qui se phagocyte de sa propre viduité, FRCTRD vous plonge le nez dans la vacuité absolue de votre existence, ce filet entrecroisé de cordes emmêlées, ce réseau arachnéen de toutes vos fragilités qu'un coup de vent glacial projettera un jour ou l'autre au fond du gouffre.
    L'on ne peut exprimer le silence que par des bruits implosifs nous rappelle FRCTRD, des pétarades mouillées, des eaux suintantes de la morbidité malfaisante de nos petitesses humaines. Des hachis de guitare et des purées parmentières de batterie qui crapaude en batracien que l'on fait fumer et qui explose en nuage artificiel de fumée létale. Le combo ne nous ménage pas, fait le ménage, passe le délabré plumeau poesque aux plumes de corbeau plutonien sur la toile de nos démissionnaires exigences.
    Un set magnifique. D'amer constat des dégâts occasionnés par l'erreur de vivre. Musique métaphysique. Fractured but no captured.

    ACROSS THE DIVIDE


    Encore des partisans cumulatifs des fissions nucléatiques. Musique à trous taillés à pic dans l'intumescence lyrique des samples omniprésents. Across the Divide découpe au plus court. Sont les adeptes de la fragmentation fractale. Un riff ne saurait aller plus loin que lui-même. Même répété, compressé coup sur coup une dizaine de fois, asséné comme des fureurs de fouets, cinglé comme comme des salves de sangles sur les épaules d'un supplicié, très vite tout se déstructure. Effondrement final. La musique d'Acroos The Divide est une suite dramatique interrompue de points de suspension. Mais le silence ne s'intercale pas entre les abruptifs sonores. Sont remplis par les grandes orgues des samples de toute pompeuse noirceur, un peu comme ces musiques d'enterrement que l'on passe pour cacher en vain le gouffre vital enfermé dans le tabernacle du cercueil.

    z1772biodore.jpg


    Axel Biodore est à la guitare. Un beau jeu mais pas du tout bio. Martyrise ses cordes à la manière de ces épandages d'insecticides meurtriers qui vous pulvérisent la végétation en quinze secondes et vous provoquent des mues géantes chez les coléoptères venimeux dispensateur de pustules purulentes. Alexandre Lhéritier n'en a guère besoin, sa voix d'écorcheur de chats faméliques se suffit elle-même, vous agonise de ces chuintements boueux de lamentin échoué, pourtant Axel ne peut résister à agrémenter les reptations gosierâles de son chanteur d'une espèce de beuglement caverneux qui diffracte encore plus cette sensation de vertigineux malaise qui s'exsude des découpes rampantes opérées par Maxime Weber sur ses cymbales atonisées.

    z1771prédicateur.jpg

    Parfois Jonathan Lefeuvre aussitôt imité par Axel, arrête de jouer de sa guitare, vous donnent l'impression de chuinter les interstices qui séparent les cordes, de glisser leurs doigts comme des chirurgiens qui hantent de leurs assassines phalanges les entrailles d'un patient opéré à vif sans anesthésie, et la basse de Régis Sainte Rose adopte alors la douceur funèbre d'une rapsodie maladive. Et tout cela vole aussitôt en éclats, en tôles de coques d'obus dispersées au moment le plus meurtrier de son impact.

    z177o chanteur.jpg

    ( Photos : FB : Mlle Lazurite )


    Auront droit au set le plus long. Se livreront à un concassage sonique méthodiquement chaotique, l'on sent qu'ils cherchent la fissure ultime, leur musique achoppe la réalité du monde tel un trépan mû par un infatigable et monstrueux balancier qui cherche à s'immiscer dans la matière la plus noire de l'univers.

    NAKHT

    z1743fctrd.jpg


    Les rois de la fête mortelle. Qui pousseront l'élégance jusqu'à se contenter d'un set à notre goût un peu trop court. Nous savons bien qu'indénombrables sont les anneaux d'Apophis, L'assistance aurait bien voulu que l'on en déroulât trois ou quatre de plus...
    Lourdeurs sonores. Trois projecteurs tournoient leurs trois pinceaux de lumière blanche qui n'ont d'autre but que d'aviver la pénombre. Chacun des musiciens, encore invisibles, regagne sa place. L'on entend Danny Louzon qui depuis les coulisses poussent un hurlement rauque de bête traquée. Embrasement de lueurs d'hémoglobine, son sursaturé des guitares qui déchirent les tympans, les têtes des guerriers guitaristes tournent sans fin telles des ailes de libellules rilkéennes folles tandis qu'à la batterie Damien Homet broie le noir des espérances diluées.

    z1740chanteur.jpg

    Danny, déjà si grand, se juche sur le piédestal de fer central, sa tête touche presque les tubulures centrales qui soutiennent les projecteurs, se courbe, s'incline vers nous, brasse l'air de ses bras comme s'il nous faisait signe de s'approcher pour mieux entendre les grognements caverneux qui émanent des profondeurs de ses poumons. Gestes impérieux et déluge sonore. Ronde des guitares qui changent de place, marche des ombres, le temps de recevoir la commotion en pleine figure que Danny nous prédit Our Destiny qui se s'annonce que sous les pires auspices du bruit et de la fureur, faut le voir saisir son micro à deux mains, ponctuer d'un bras impérieux les segments monstrueux de la prophétie, tandis qu'aux guitares, Alexis Marquet et Christopher Maigret sabotent les règles de la sainte harmonie de leur kaotiques giclées cordiques, Clément Bogaert reste perdu dans la transe enivrée d'une danse barbare inachevable. La musique gronde et emplit l'univers pour fêter le réveil d'Apophis le maudit. La musique de Nakht prolifère comme l'infinie reproduction protozoairique de brontosaures géants qui accoupleraient leurs fétides corpulences en des noces de tonnerre et de foudre, sans cesser de piétiner les géantes forêts ante-préhistoriales... La scène est déchirée d'éclairs de lumières blanches plus pâles que des aubes blafardes de fin du monde sur choral de requiems noirs engoncés dans une pachydermique rythmique, une espèce d'halètements syncopés dont on ne perçoit que les brisures mais pas le souffle nauséabond qui pourtant pulvérise les rochers. Béance mortifère, symbolisée par le falzar noir de Danny aux deux jambes soigneusement lacérées d'une large entaille dont on voit s'ouvrir et se refermer les lèvres mouvantes, jumelles bouches muettes d'une pythie delphique qui révèlerait par ce bâillement de batracien inaudible les ultimes malédictions de la future désintégration de la race humaine. Grouillements d'égosillements, martelages titanesques, points d'ogres en ouverture de précipitations nocturnes, Nakht bouscule les montagnes et patauge dans les failles océaniques. Les cités flambent sous les pas des conquérants et la musique brûle, Nakht est un dragon engendré par nos phantasmes les plus masochistes qui n'ayant plus rien à dire finit par s'incendier lui-même pour ne pas être victime de la froideur impie du silence qui corrompt et gangrène l'univers.

    z1741courbés.jpg

    ( Photos : FB : Antoine Sarda )

    Grondements antédiluviens pour conjurer nos faiblesses. Nakht dépose la rosée mortifère de sa musique comme un feu atomique, il est la nacre préservatrice qui se forme à la surface des roches et le chancre purpural de nos âmes. Cette ambroisie mortelle détient le secret de l'immortalité. C'est pour cela que nous l'écoutons. Epoustouflant.

    RETOUR


    Après une telle soirée il est difficile de rejoindre le monde vide de nos contemporains. Trois groupes réunis en une seule unité tonale. Toutefois distincts et dissemblables. Nakht a méchamment réussi sa Realease Party. Nakht a rouvert nos chakras encrassés. Evidemment si vous n'aimez pas, vous pouvez vous inscrire à un centre de méditation zen. Ce serait même préférable pour vos fragilités. Ce qui vous tue ne vous rend pas plus fort.


    Damie Chad.

    CHAKRA / NAKHT

    INTRO / WALKING SHADES / THE MESSENGERS / HALL OF DESIRE / LXXVII / MIND'S JAIL /

    DANNY LOUZON : vocal / DAMIEN HOMET : drums / Clément BOGAERT : bass / ALEXIS MARQUES : guitar / CHRISTOPHER MAIGRET : guitar.

    On avait beaucoup aimé la brutalité d'Artefact le premier EP de Nakht, autant dire que l'on attendait le deuxième avec intérêt.

    z1739disquenakht.jpg

    Intro : grondements annonciateurs de fureur, chants védiques venus d'ailleurs, des gouttes d'eau lourde clapotent, des serpents venimeux rampent dans les canalisations. Frottent leur ventres écailleux sur le plomb saturnien. Arrosages dulcimériques et cymbales qui s'affaissent. Walking Shades : sons sursaturés, instrumentaux phrasés cithariques, la voix de Danny qui s'amplifie et domine le tout, une radio mal réglée qui diffuse des guitares d'orage et la batterie qui compresse les tympans des temples détruits. The Messengers : générique musical, guitares grondantes presque sixties entremêlées de mélopées orientalisantes, oasis d'optimisme vite balayée par le vent froid et mordant des nappées nakhtiques, et le grondement rhinocérique de Danny qui bouscule les palmiers du désir, grandiloquences orchestratives et Danny qui hache le persil des illusions d'un timbre implacable. Les Messengers ne semblent pas apporter de bonnes nouvelles, malgré la danse des guitares à laquelle se mêlent les soubassements saccadés d'une batterie embrochée. Lyrisme concassé. Très fort. Parviennent à rendre le rut de l'inaudible audible. Apophys : poussée de batterie. Corruption de guitares et montée in abrupto de tout l'ensemble, des cordes qui sonnent comme les trompettes du jugement dernier, Danny semble en bégayer comme s'il avait trop de sons à déglutir, Nakht écrase tout. Le serpent Apophys gît désormais dans votre hypophyse. Hall of Desire : des notes de piano trop fortes pour être vraies, reviendront de temps en temps comme des ponctuations ensoleillées pour mieux approfondir le noir de la nuit définitive, les guitares barrissent, la batterie se trémousse en une indécente orgie sonore, et Danny rajoute du gros sel sur les blessures comme l'on passe un rouleau compresseur sur des cadavres putréfiés. Délirium trémens instrumental final. LXXVII : le vent se lève sur les sables du désert et balaie les bribes de votre entendement. Ritournelle du pire annoncé. Mind's Jail : trop tard, vous n'échapperez au courroux des Dieux qui s'offrent une fricassée de cervelles humaines pendant que Cléopâtre essaie de charmer les aspics de la mort afin que leur venin soit encore plus efficace. Elle y réussit parfaitement. Nakht vous assassine à coups de marteaux. Dites merci. Vous n'en avez jamais espéré autant.

    Nakht a réussi l'impossible : se métamorphoser sans se trahir. Changer pour accentuer son idiosyncrasie primale. Continuer sur sa lancée sans se répéter. Se renouveler sans se trahir. Être encore plus violent. Plus insidieux. Le scorpion maléfique à deux dards. Le cobra à deux têtes qui rampe sur le dos. L'horreur cent noms.
    Une démarche qui n'est pas sans rappeler celle du Zeppelin qui cherchait du nouveau dans les sonorités de l'Orient, mais ici il s'agit d'une autre filiation, d'une autre djentry, davantage métallique. Se tiennent du côté obscur de la force. Foudroyant.


    Damie Chad.

    MIND'S JAIL / NAKHT
    ( vidéoclip réalisé par : )

    ALEK GARBOWSKI / YANN GUENOT
    PICTURES & NOISED ABROAD PRODUCTION

    Z1737MINDSJAIL.jpg

    Figure imposée, combo métal dans un studio, filmez et servez brûlant. Des vidéos de cet acabit l'en existe des milliers, la difficulté consiste à sortir du lot. Sûr qu'il vaut mieux partir avec un groupe et un morceau qui percutent les oreilles, mais une fois ce premier obstacle franchi, faut mettre en scène, intuiter la chorégraphie, et diriger la valse des séquences. En plus, il y a une petite clause, non écrite, en bas du cahier des charges que chaque réalisateur porte en sa tête, éviter à tout prix le piège de l'illustration musicale, fuir comme la peste les images redondantes, la paraphrase cinématographique qui ne sera qu'une redite sans intérêt. Construire un scénario graphique, qui apporte un sens, qui donne davantage de force et d'expressivité à la musique, tel est le but.
    Plongée dans le sombre bleutée d'une nuit spectrale. D'incertaines silhouettes se dessinent dans le vide. Que votre oeil soit aussi rapide que la flèche qui court vers la cible dans les éclats d'un soleil noir. Travelling sur Danny, pose de taureau, corps courbé vers le sol, vous vomit littéralement le chant dessus, entrecoupé des images virevoltantes de la chevelure blonde que Clément agite en tous sens comme s'il exhibait à la terre entière son propre scalp. Des fragments de guitaristes tournoient dans les images. A chaque fois plan serré, corps à corps des représentations avec leurs propres négations, ne jamais montrer l'intégralité d'une attitude, seulement en exposer des nano-secondes de tronçons iconiques, apparition-disparition, la caméra ne se fixe pas, elle enregistre des pièces d'un puzzle qui vous sont présentés une à une mais en un tel écartèlement d'espaces temporels si brefs qu'il vous est impossible d'en reconstituer une image mentale satisfaisante, happé que vous êtes par ce morcellement incessant. La batterie fracassée, pourtant dominée par le grondement de la voix de Danny, un grognement de bête empêtrée dans un combat mortel. Nous conte en d'affreux borborygmes les images cachées dans les tanières de l'inconscient humain. Visions d'horreurs sans nom et de désirs sans frein libérés de leurs gouffres qui remontent comme du fond des mers intérieures, de grosses bulles de suint qui éclatent à la surface et nous éclaboussent de leurs viscosités gluantes. Avec cette apparition d'une silhouette féminine qui s'en vient au travers des champs d'angoisse de la folie. Crispation de flashs fugitifs. Rencontre finale. La parole se fait chair et se retrouve en face de son cauchemar. Rêve et ramdam reconstitués. Androgynie du son et de l'image.
    Magnifique. Original. Figure imposée renouvelée. Réussite totale due à Alek Garbowski et Yann Guenot.

    Damie Chad.


    BOLLING STORY


    CLAUDE BOLLING 
    + JEAN-PIERRE DAUBRESSE

    Ce n'est pas que j'apprécie Claude Bolling, et j'avoue même que je me suis pas mal ennuyé durant au moins les trois-quarts du bouquin que je ne vous conseille pas de lire. A moins que vous ne soyez comme moi, turlupiné par une insidieuse question. Et je dois avouer que je n'ai pas trouvé la réponse dans ces trois-cents vingt pages – réjouissons-nous, près de soixante sont dévolues à la discographie de notre impétrant – et que je n'en suis pas plus avancé... Mais peut-être vaut-il mieux commencer par les faits eux-mêmes. D'autant plus que ceux-ci sont nombreux. Bolling se raconte, dans un ordre à peu près chronologique, l'on sent que le rôle de Jean-Pierre Daubresse a dû se réduire à celui de poseur de questions et vraisemblablement de transcripteur d'entretiens oraux. Un genre d'exercice peu propice à la réflexion, qui privilégie les dates, les anecdotes et les circonstances et qui se refuse à toute introspection historiale.

    Z1732BOOKBOLLING.jpg


    Bolling est né en 1930, suis surpris par le fait que ce patronyme n'est en rien un pseudonyme, son père était un véritable américain dont sa mère divorça relativement vite. Pas un drame. Nous sommes en milieu aisé et Claude aura droit à une enfance choyée et protégée. Entre Paris et la Côte d'Azur. Dessin et aquarelle seront ses premiers hobbies mais il se met comme les jeunes filles de bonne famille au piano, dans lequel il se révèle très vite assez doué. Evoluera de piano en piano, de professeur en professeur, apprendra à déchiffrer, à lire et à écrire la musique. L'on est chez des gens sérieux, pas question de se contenter d'une éducation à l'oreille, travaillera ses partitions de Debussy comme tout élève bien élevé qui se respecte. N'empêche qu'il n'est pas sourd, et qu'il laisse entrer dans ses pavillons largement ouverts les bruits musicaux qui traînent aux terrasses des cafés et à la radio. Le jazz est là, s'insinue en lui en contre-bande et finira par être élu roi... Il a tout juste douze ans lorsque son oncle lui refile un disque de Fats Waller. Illumination ! Il existe donc une autre manière de jouer du piano que l'académique !
    C'est ici que les questions me poussent dans le cerveau comme des bubons dans le pli de l'aine des pestiférés. Voici une génération favorisée des dieux. Ce n'est pas la première qui arrive dans le monde du jazz. Il existe déjà dans notre pays un milieu jazz non négligeable, l'a débarqué chez nous dans les fourgons de l'armée américaine en 1917, le Hot Club de France naît en 1932 et bientôt apparaît Django Reinhardt un musicien exceptionnel de classe internationale, un deuxième étage de la fusée américaine sera mis à feu avec la libération de Paris en 1944, le jazz est étiqueté musique de la liberté retrouvée...
    Mais ce n'est pas tout. Se produit un miracle auquel le rock'n'roll national n'a pas eu droit. Les musiciens noirs débarquent à Paris. Des mythes vivants, l'occasion de les voir, de les entendre, de les écouter. Mieux, de les approcher, de discuter avec eux, de jouer avec eux... et beaucoup plus si affinités qui s'établissent rapidement. Faut lire le récit de la rencontre avec Earl Hines au cours de laquelle le pianiste lui apprend tous ses trucs et la manière d'étirer ses doigts sur l'empan du clavier alors que l'on possède de petites mains. Mais il y aura plus, Bolling entretiendra une véritable amitié avec Duke Ellington in person et même Louis Armstrong. Le Duke l'invite sur scène à ses côtés et se sert de son savoir musical pour la transcription de nouveaux arrangements. Dans le même ordre d'idée l'on pensera à Sidney Bechet s'adjoignant l'orchestre de Claude Luter...
    Certes l'on me rétorquera que faute de grives l'on se contente de merles ( en l'occurrence ici blancs )... Ou alors on insistera sur le ravissement de ces musiciens noirs considérés et fêtés en France comme des génies, une attitude qui devait les changer des continuelles rebuffades subies en leur pays. Là n'est pas mon propos. Lorsque l'on regarde la suite de la carrière de Claude Bolling, l'on reste surpris. On s'imagine que boosté par une telle reconnaissance de figures mythiques du jazz, notre héros allait se propulser en une démarche musicale de haut niveau. Or il n'en fut rien. Ses activités se déployèrent selon deux directions, rémunératrice pour la première et fort honorifiquement agréable pour la deuxième. Bolling écrivit près de quatre-vingt musiques de film, de quoi faire bouillir la marmite, l'est particulièrement fier de Borsalino, cela se peut comprendre. Mais il possède aussi son grand orchestre. L'occasion de donner de multiples concerts en France et dans le monde entier. Et Bolling tout en portant l'accent sur ses talents de compositeur et d'arrangeur de haut-niveau, de son éclectisme qui court de la musique classique à la variétoche la plus franchouillarde, en passant par le jazz le plus pur, tire sur la grosse ficelle du respect que l'on se doit de porter à la musique populaire... Sa contribution jazzistique se réduit à des adaptations grand-public des grandes figures tutélaires du jazz, quand il les aura toutes passées en revue il s'attaquera aux sous-genres ragtime, boogie-woogie, blues...
    Une clef peut-être pour comprendre un tel cheminement. Se livre davantage dans les quinze dernières pages, d'abord sa passion pour le modélisme ferroviaire, et nous sert enfin sa vision du jazz. N'est guère éloigné de la rétrograde position d'Hugues Panassié resté bloqué et crispé en une attitude des plus puristes sur le New Orleans, Bolling regrette que cette musique de danse se soit fourvoyée à partir de la naissance du Bebop dans l'intellectualisme... Le livre s'arrête brutalement sur l'évocation de sa prescience écologique... Très symptomatique de ces gens qui courent après l'histoire et qui restent enfermés dans le bon temps de leur jeunesse. Par contre son témoignage sur le recul de la musique vivante nous agrée, il évoque avec regret cette lointaine époque où la duplication sonore était interdite en tous lieux publics, sur les plateaux radio et à la télévision, cette loi que l'on pourrait juger de draconienne avait pour corollaire la multiplication des formations de tous genres...
    Le livre est entrecoupé de témoignages de divers compagnons de route de Claude Bolling comme Jean-Christophe Averty ou Jacques Deray, la plupart d'entre eux sonnent un peu nostalgeo-ringards, difficile d'avoir été et de n'être plus, le temps dévore tout, l'oubli triomphe des gloires passées, l'acrimonie de la célébrité enfuie ronge les caractères...
    Enfin les rockers seront heureux de savoir que Claude Bolling évite soigneusement de prononcer le mot rock'n'roll, ne le lâche que par trois fois du bout des lèvres, parce que les situations rapportées l'obligent, mais l'on sent le mépris sous-jacent sous l'ignorance affectée.


    Damie Chad.