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  • CHRONIQUES DE POURPRE 390 : KR'TNT ! 410 : JOHN DWYER / LAUGHING HYENAS / SOLITARIS / NAKHT / GRAVITY / CAB CALLOWAY

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 410

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    14 / 03 / 2019

     

    JOHN DWYER / LAUGHING HYENAS

    SOLITARIS / NAKHT / GRAVITY

    CAB CALLOWAY

     

    I can see Oh Sees (for miles and miles)

    - Part Two

     

    C’est Stevie Chick qui s’y colle dans Mojo : six belles pages sur John Dwyer et ses mighty Oh Sees, héritiers du grand Frisco Sound, et certainement l’un des groupes les plus passionnants des temps modernes. Il est indispensable de les voir sur scène. See thee Oh Sees and die, c’est-à-dire voir les Oh Sees et mourir. Ils valent largement Rome. Stevie Chick les traite de most blazing live rock’n’roll band. C’est criant de vérité. On ne ressort pas indemne d’un show des Oh Sees.

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    Pas plus qu’on ne sort indemne de leurs dix-neuf albums enregistrés en vingt ans. Chick rappelle que ça a commencé avec des lo-fi experiments et que ça a muté en overdriven Nuggets-esque garage rock mayhem, pour finir en proggish punk-psych avec Orc, paru l’an passé. On pourrait même parler de far out so far out schtroumphé à sec. John Dwyer s’amuse avec les idées de son, il joue «The Static God» en flux tendu, il fabrique du cumulus d’exaction somatique, un authentique tagada teutonique. Ce mec ne tient pas en place. Il joue le rock avec son cerveau. On le voit passer au heavy groove de sludge avec «Animated Violence». Il y raconte l’histoire du warrior à la Corben qu’on voit sur la pochette. Quand on passe sur l’autre versant du disk 1, on part aussitôt en voyage avec «Keys To The Castle». C’est une belle virée à travers des paysages variés et richement colorés, selon le vieux principe du prog éculé par tant d’abus. Ça passe, car il s’agit de John Dwyer, mais il est bien évident qu’on n’accepterait pas ça d’un autre zigoto. S’ensuit «Jettisoned», admirable groove d’élégance intrinsèque. La basse gronde bien sous la peau du groove. John Dwyer chante ça du doux de la glotte - Who likes sugar in their coffin/ The underground is twice as nice - et il explose le concept guitaristique de la guitare senventies. C’est là où ce mec est très fort. Il joue avec les concepts soniques comme le chat avec la souris. D’autres jolies choses guettent le musardeur impénitent en C, comme par exemple «Cavader Dog», où il se prend pour Monster Magnet - I hear a whistle/ It comes from the sky/ So run & hide your family - Il joue le heavy sludge d’apothicaire. Comme il veut jouer le jeu du prog jusqu’au bout, il nous colle un solo de batterie en D. Ce n’est pas l’envie qui manque de le traiter de pauvre con.

    Les Oh Sees sont si bons qu’ils sont devenus un phénomène. Ils ont tout bêtement réussi à ressusciter la scène de Frisco, une scène qui fut jadis si révolutionnaire. Ty Segall sort directement de ce vivier. Kelley Stoltz aussi. Sur Castle Face, le label de John Dwyer, on trouve d’autres luminaries underground comme Male Gaze, Feral Ohms ou les Flatworms. D’ailleurs, Chick a beaucoup de chance de rencontrer un John Dwyer qui ne donne généralement pas d’interviews. Il préfère se concentrer sur les concerts, lorsqu’il est en tournée et sur Castle Face, lorsqu’il ne l’est pas. John Dwyer est réputé pour son enthousiasme élégiaque, comme d’ailleurs Henry Rollins. John explique qu’il ne poursuit qu’un seul but dans la vie : ne pas avoir à se lever tôt le matin pour aller bosser. Il raconte que son beau-père le réveillait à quatre heures du matin pour l’emmener faire le ménage dans des banques. Ce n’était pas dû à la pauvreté, mais le beau-père avait deux boulots pour se faire plus de blé. Maintenant, John se lève quand il veut - I wake up whenever the fuck I want.

    Comme HP Lovecraft, John Dwyer a grandi à Providence, Rhode Island. C’est pour ça qu’il est un peu chtulhuté du bobinard. Ado, il était assez mal barré car il écoutait Slayer et Anthrax, mais le Monster Movie de Can l’a remis sur le droit chemin. C’est Can qui lui donne envie de jouer. Et comme on l’a vu dans le Part One, les clins d’œil à Can pullulent sur les albums des Oh Sees. Quand il s’installe à Frisco, il joue dans une multitude de groupes, dont Sword And Sandals, Pink And Brown et les avant-pranksters Hospitals. Et bien sûr les Coachwhips, qui finissent par entrer dans le rond du projecteur garage. John Dwyer précise que le groupe était driven by amphetamines and drink, but in a weirdly wholesome way, oui d’une façon étrangement créative, une formule qui pourrait aussi définir le style des Oh Sees. Les Coachwhips allaient trop loin et il arrivait à John Dwyer de tomber dans les pommes sur scène - I just got burned out on being too loud - Il jouait beaucoup trop fort. Ah cette façon qu’ont les Californiens de toujours vouloir en faire trop ! John Dwyer jouait alors la carte extrémiste, comme le faisait Lemmy en Angleterre. Il suffit d’écouter les cinq albums des Coachwhips pour comprendre ce que Dwyer entend par extrême. Get Yer Body Next Ta Mine paraît en 2002 sur un petit label local et n’a donc aucune chance. Ni au plan distributif, ni au plan artistique. John Dwyer fait tout ce qu’il faut pour se faire haïr par les oreilles. C’est un parti-pris. Il se montre en plus d’une grande indigence compositale. Il annonce vite fait ses titres, one two three four et ça trashe dans la cuvette. Il nous coule un de ces bronzes ! C’est hot ! Il joue même des atonalités sur sa SG. Surchauffe garantie. Question trash, on est servi. Il bat tous les records. Son «Tonight The Night» ne doit rien à Patti Smith. Il s’amuse tout seul. Et il s’amuse bien. C’est le principal. On le voit partir dans ses petites combines. Il ne reste plus grand monde dans la salle. Ah pour bombarder, il bombarde. Il trashe systématiquement tous ses cuts jusqu’à l’os de la mortadelle. Et soudain, voilà «UFO Please Take Her Home», avec des appels d’accords superbes. Il frappe son beat à coups de bâton de pèlerin. Il s’amuse avec les dynamiques et rappelle son couplet à l’ordre. Il ne baisse jamais les bras. On le sent dévoué à son art. Avec «Couldn’t Find Love», il nous propose sa version du garage moderne. Il sort tout le tremblement : l’orgasme, les accords, les solos flash, la carte de France, tout ! Et il enchaîne avec un «Nite Fight» terrible, embarqué au beat surexcité. C’est vrai hit de fight, John Dwyer donne toute la mesure de sa violence. Il fait de l’art sur mesure, au millimètre près. On lui dit : tu pars à l’envers (sur «My Baby I Killed Her»), il repart à l’endroit. Yeah ! Il atteint le summum du trash, ce summum réservé à quelques élus. En fait, tout est parfaitement cadré, même si les cuts semblent dévolus au trashbin. John Dwyer tire tout son trash au cordeau, il est exceptionnel de ponctualité et de célérité. Il noie même tout dans des nappes. Il termine cet étrange album avec le morceau titre et le tape au heavy sludge dwyerien. Il se prend pour Albert King. C’est bien vu. Ce qu’il joue à la guitare n’est jamais gratuit. Dwyer just do it. Il sait allumer la gueule d’un cut, en jouant les petits blacks en culottes courtes.

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    La même année paraît Hands On The Controls. Pour illustrer le concept, il met les pieds dans la pizza. Enfin ça ressemble à une pizza. Ou une paella. On ne sait pas trop ce que c’est. En tous les cas, il joue avec une énergie du diable. Il sur-blaste. Il fait de l’Action Art, et pas du rock. On le voit passer un killer solo flash d’ultra trash boom uh-uh dans «Ok Next Day» et puis il enchaîne deux monuments dignes du marteau-pilon des forges du Creusot : «Look Into My Eyes When I Come» et «Wheelchair». John Dwyer se livre à un badaboum d’exaction paramilitaire. Il n’existe rien d’aussi destructeur ici bas. Plus loin, il passe le rock sixties de «Cary» à la moulinette. Et avec «Yeah yeah yeah», il scie bien la branche sur laquelle il est assis. John Dwyer est un jusqu’au-boutiste, et il ne faut pas le perdre de vue. Il gave ses cuts d’énergie, il dwyerise tout, on le voit même faire de la powerhouse sixties dans «By The Way».

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    Un loup blanc des steppes et un mouton noir s’embrassent sur la pochette de Bangers Vs Fuckers paru l’année suivante. C’est encore un album de blast, comme l’étaient ceux de Motörhead à l’âge d’or. On est tout de suite subjugué par la violence du son. Quelle fabuleuse tartine de crève-cœur ! On a même l’impression que John Dwyer surpasse Motörhead. «Extinguish Me» bat tous les records, c’est un shoot de non-retour, tout est poussé à l’extrême. Il monte la violence de son delta punk en épingle. Defeaning, comme dirait Liza Minnelli. Personne ne peut tenir dans la fournaise de «Dancefloor Bathroom» et encore moins dans celle d’«I Drank What». Shoot de shit délibéré. Il n’existe rien de plus blasté sur cette terre qu’«Evil Son». John Dwyer est perdu pour la cause. «(Harlow’s) Muscle Of Love» sonne comme du mauvais punk mais Dwyer pulse sa purée à jets continus. Tout est dans le rouge, comme dirait Larry Hardy.

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    Avec Peanut Butter And Jelly Live At The Ginger Minge, John Dwyer semble encore monter d’un cran dans l’excès. Ce quatrième album est une belle collection de blasters impénitents, à commencer par «I Made A Bomb», une espèce de blast définitif qui paraît insurpassable. C’est à la fois puissant et violent. John Dwyer semble dominer le monde. À ce niveau d’exaction, le langage n’est plus d’aucun secours. On sent que le son californien a évolué depuis l’Airplane et les Beach Boys. Avec «Ya No Ya Wanna», John Dwyer propose un rock hirsute, mais extrême, il blaste jusqu’à plus soif et il passe au heavy blues avec «What Do They Eat». Mais devant une telle horreur, le heavy blues se carapate. Ce mec est atrocement bon, il blaste tout sur son passage, il écrase les cars de CRS comme des mégots et renverse les pouvoirs. Quelle fantastique liberté de ton ! Il joue au pur blast d’excellence dévastatoire. Il crée son monde. Il termine cet album inqualifiable avec «Your Party Will Be A Great Success», un cut assez heavy et bien accueilli. Du grand Dwyer. Cette belle démesure de heavyness est bienvenue dans le sein de l’église du Seigneur père des hommes. Alors John Dwyer fait couiner sa vieille SG, il connaît bien les secrets de la bête à cornes, inutile de lui raconter des histoires, il n’est pas né de la dernière pluie, il connaît l’envers du paradis comme sa poche et adore rissoler à la broche dans le brasier crépitant des décibels. Chaque fois qu’on l’écoute, on a les oreilles qui sifflent. Ce mec-là fait tout ce qu’il faut pour nous importuner.

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    Il semble que le Double Death paru en 2006 soit l’album ultime. John Dwyer monte encore d’un cran dans la violence du son. Cet album est sans doute le plus violent de l’histoire du rock, et ça reste du rock parce qu’il s’agit de John Dwyer. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Cet homme se donne les moyens de sa vision et pour lui, «Mr Hyde» doit sonner ainsi, cisaillé à l’extrême brutalité sonique. Ils jouent tous les trois tellement fort qu’ils couvrent parfois la voix de John Dwyer. «Prisoner 119» bat tous les records de blast et après un faut départ, Dwyer remet «I Don’t Need You» sur les rails : Go ! Avec lui, il faut que tout s’écroule et ça s’écroule. On le sent complètement barré dans «ATM», il va bien au-delà du cap de Bonne Espérance. Il explose «We Are In Love» et atteint à une sorte de génie atomique. Il échappe à tout, et même à la gravité. Il donne chaque fois le top départ de ses petites apocalypses, et il n’existe rien de plus trash ici bas que «Hands On». Il y extermine le garage punk. Il nous ramone «Hey Fanny» d’entrée de jeu, il claque du riff à la folie, il crée son monde en permanence, tout est très moderne et très brut de fonderie. On aurait tendance à croire qu’il fait n’importe quoi. Mais non, c’est tout le contraire ! Encore une fois, John Dwyer joue avec son cerveau : «Brains Out», justement, one two three four, ultime blast furnace, non, il n’y a plus rien au dessus, c’est hurlé dans le rouge, on a là le génie blast à l’état le plus pur. Avec «Ringing The Cowbell», on assiste à une vraie dégringolade d’absolue dévastation, ce mec joue sa santé mentale à chaque cut, sa voix se fond dans la matière sonique en fusion, c’est d’une brutalité artistique hors du temps et des modes, il semble sculpter dans la masse vibrante cette violence extrême. En donnant libre cours à sa folie, John Dwyer montre l’ampleur de son génie. Il n’existe rien de plus dépavé au plan sonique que «Fight With My Heart». John Dwyer y dépasse toutes les limites, même celles dont on ignorait jusque-là l’existence. On se perd avec lui dans les Sargasses du blast et cet album n’en finit plus de cracher de nouvelles œuvres d’art extrême, comme cet «I Don’t Know», il y passe carrément les Them à la moulinette. Voilà bien le pire garage de l’univers, la purée est là, comme claquée dans le mur avec la pire des violences intentionnelles. Tout ici n’est plus que collision d’exaction monothéiste.

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    Le yin du ear-aching yang des Coachwhips s’appelle Orinoka Crash Suite, plus connu sous le nom d’OCS, un duo que monte John Dwyer en 2005 avec Patrick Mullins. Après la l’ultra-pétaudière des Coachwhips, Dwyer passe à un subtil mélange de broken folk et de subterranean drones. C’est là que Brigid Dawson fait son entrée. Elle adore le quiet band et le beautiful guitar sound de John. OCS est toujours en activité, comme le montre Memory Of A Cut Off Head paru en 2017. Alors si on aime le soft rock chanté à deux voix, on se régale. Dans le cas contraire, on s’emmerde comme un rat mort, pour reprendre l’élégante formule du Professeur Choron. On voit Brigid et John se lancer dans l’exercice d’un folk-rock confidentiel qu’on dirait chuchoté au coin de Castle Face. C’est tout de même étonnant de la part d’un vieux Coachwhip qui worshippait tant l’hyper-blast. En plus il faut s’armer de patience, car c’est un double album. On croise en B un groove qui se laisse écouter, mais qui ne provoque aucune réaction. John nous la joue douce, au c’mon c’mon. Il tape même dans l’extrême délicatesse avec «Neighbor To None» et Brigid ramène son suave filet de voix ici et là. Et puis soudain, c’est la surprise : John joue «The Chopping Block» sur les accords de «Space Oddity». Curieuse osmose. Il gratte les vieux accords de Ziggy et soliloque - I thought I heard a distant brash - Oui, il a entendu aboyer dans l’espace. Serait-ce Major Tom devenu fou ? Il cultive à son tour l’intense mélancolie de la perdition. Et comme si tout cela ne suffisait pas, Brigid se prend ensuite pour Nico dans «Time Turner». C’est comme on dit la face des pastiches, et non le gang des postiches.

    Mais OCS ne sera qu’un très court répit. L’appel du mayhem est le plus fort. En 2006, OCS se métamorphose en Thee Oh Sees. John Dwyer revient alors à ses premières amours, le drum-heavy psych-punk et les éboulis de wild guitar. Après avoir essayé de bosser avec un label indé, il décide de monter Castle Face pour avoir la paix. Il bosse avec des gens qu’il aime bien comme White Fence, The Fresh & Onlys et produit le premier album de Ty Segall. Un Segall qui lui reste infiniment reconnaissant de lui avoir épargné le music-industry bullshit. Avec le temps, les concerts des Oh Sees sont devenus violents et incontrôlables. Et comme John Dwyer semble avoir déjà tout essayé, il improvise de plus en plus. Sans doute est-ce aussi l’âge, pense-t-il à voix haute. Chick qui l’adore le qualifie de punk rock Popeye, sous son mop of hair. Tous ses amis pensent qu’il va commencer à ralentir avec l’âge - 43 balais - mais on, il annonce au contraire qu’il va écraser le champignon. Il indique aussi qu’il réduit sa conso d’alcool car la gueule de bois du matin ne l’amuse plus, mais il fume encore des tonnes d’herbe en studio - Because it keeps me from being a total asshole probably - Sacré John Dwyer !

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    Retour aux affaires sérieuses avec Smote Reverser et une pochette qu’on dirait taillée sur mesure pour Monster Magnet. Dans la presse, les critiques s’empressent de qualifier le son de wild psychedelia, mais la dominante reste bien Can, notamment dans «Beat Quest» qu’on trouve au bout de la D. Les Oh Sees renouent avec le long groove processionnaire dont ils se sont fait une spécialité. Ils se trouvent très exactement au dessus de Babaluma. Quels merveilleux acteurs de la longévité underground ! Ils vont aussi chercher le groove de Can dans le «Sentient Oona» d’ouverture de bal d’A. Avec «Anthemic Aggressor», ils mettent la pression du jazz-rock. John Dwyer y passe des solos excédés, comme le veut la loi du genre. Il s’amuse comme un gosse dans cette grosse mélasse bien secouée de la paillasse. Tout aussi ambiancier, voici «Nail House Needle Boys». Les vertus du Dwyer system s’imposent : créativité à tout crin et énergie virulente. Lui et Ty Segall ont tout simplement décidé de vivre libres dans le monde du rock. Alors tout est permis, comme de passer au shuffle d’orgue dans «Enrique El Cobrador». Le cut bascule littéralement dans la musicalité à outrance. Il semble que la seule chose qui puisse intéresser ces mecs, c’est de jouer. Alors ils montent des plans pour jouer, et ils jouent vite, très vite, car la vie est courte. Ils se hâtent de jouer et filent ventre à terre. John Dwyer n’a plus alors qu’à glisser des petits solos instinctifs dans le fracas de la cavalcade. Et puis soudain, voilà qu’arrive un cut nommé «C». On sent chez ces mecs une sorte de facilité à se jouer des lenteurs administratives. Ce «C» ne peut que plaire au petit peuple. John Dwyer le glisse entre les cuisses d’Hermaphrodite, la bonne du Péloponèse qui travaille chez Monsieur Stéphane Coup-de-Dé, domicilié aux mardis de la rue de Rome. On voit aussi les mighty Oh Sees se fourvoyer dans ce heavy psyché qu’illustre la pochette avec un morceau qui s’appelle «The Last Peace». Le cut met un temps fou à se réveiller et soudain le son jaillit comme un geyser. John Dwyer ne se refuse aucune giclée, aucune démesure, il ne vit que pour l’ampleur de sa volonté de procréation, il ne pense qu’à se jeter dans la mêlée et dans les bras de la vie, toute son énergie rejaillit dans le cœur vivant de cette Last Peace. Ce mec joue au petit jeu de l’extravagance comme d’autres jouent contre joue. On le voit ensuite délier un nouveau shoot de psyché avec «Moon Bog». Nouvel exercice de style hors du temps, d’une beauté sculpturale, il laisse la vie s’écouler à travers son corps. C’est une démarche très personnelle, bien sentie, une décision bien pesée. Il pourrait jouer sans jamais créer d’ennui. D’ailleurs, c’est ce qu’il fait.

    Signé : Cazengler, Oh sick

    Coachwhips. Get Yer Body Next Ta Mine. Show And Tell Recordings 2002

    Coachwhips. Hands On The Controls. Black Apple Records 2002

    Coachwhips. Bangers Vs Fuckers. Namak Records 2003

    Coachwhips. Peanut Butter And Jelly Live At The Ginger Minge. Namak Records 2005

    Coachwhips. Double Death. Namak Records 2006

    Oh Sees. Orc. Castle Face 2017

    Oh Sees. Smote Reverser. Castle Face 2018

    OCS. Memory Of A Cut Off Head. Castle Face 2017

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    Stevie Chick. Psych Ops. Mojo # 297 - August 2018

     

    La rigolade des Laughing Hyenas

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    Avec le nom qu’ils portent, on pourrait croire les Laughing Hyenas installés dans le désert. Mais non, ces quatre candidats au chaos demeurent à Ann Arbor, Michigan, charmante localité connue pour avoir abrité au temps jadis le MC5 et les Stooges. Deuxième point fondamental concernant les Laughing Hyenas : ces gens-là ne rigolent pas, contrairement à ce que voudrait nous faire croire leur nom de groupe. Ils penchent plus pour le côté sombre, voire désespéré des choses de la vie. Leur musique coupe la chique à l’espoir et s’interdit d’aller bien. Par la qualité de leur malaise, on pourrait les comparer aux Chrome Cranks, car ils aspirent aux mêmes torpeurs. Ils dégagent la même ambiance de catacombes.

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    Dès Come Down To The Merry Go Round paru en 1987, on constate que ça va mal. Mais vraiment mal. Le «Stain» d’ouverture de bal d’A bat tous les records d’insanité - Come and be my one and only - John Brannon hurle comme un emmuré vivant, il rugit comme un lion qui fait yeah - Stain the walls with love - Quel numéro de cirque ! On peut même dire qu’il hurle comme un démon qui serait devenu fou, comme si c’était possible. On ne peut qu’admirer la superbe dynamique de leur enfer gothique. L’insanité continue de sévir avec «Hell’s Kitchen». Au moins, avec ce genre de titre, on sait où on va - You better check the menu/ Wouahhhhhhh/ Something’s burning/ And I think it’s love - John Brannon est déchaîné, il délire complètement - Popeye the sailor man/ Goodbye - Et ça continue comme ça avec «That Girl», chanté à la pire désespérance qui soit ici bas. Brannon sonne parfois comme Jim Morrison - Now there’s too many people/ Telling me I’ve gone wrong - Mais tout ça va connaître une apogée en B avec «Gabriel», un véritable sommet du trash, dans la forme comme dans le fond - I woke up this morning/ And I had a vision/ I was a junkie gunslinger/ Shooting on the range/ And a one way ticket/ Straight to hell - Tout est dit, ils tapent là dans l’ultra-trash, John Brannon hurle tout ce qu’il peut hurler - Gabriel/ Help me understand/ Release my mind from this/ Gabriel/ Won’t you blow that horn - Rarement on entendit à l’époque homme hurler de la sorte. John Brannon atteignait les cimes du scream.

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    S’ensuit You Can’t Pray A Lie, deux ans plus tard. Dès «Love’s My Only Crime», on comprend que ça ne va pas s’arranger, oh no no no no. On voit Larissa Kirkland jouer avec la guitare sur les genoux. Si on chope des vidéos du groupe sur YouTube, on la verra même faire la danse du scalp avec une clope au bec. Cette fabuleuse poulette va mourir un peu plus tard d’une overdose en Floride. Mais en attendant, elle joue et John Brannon screame comme s’il brûlait vif sur un bûcher de l’Inquisition. Quelle équipe ! Ils font tous leur truc à la vie à la mort. Chez les Hyenas, il n’existe pas de demi-mesure, oh no no no no. Le «Sister» qui ouvre le bal de la B s’ancre lui aussi dans le chaos sonique absolu. Ils ne voudront jamais revenir au calme. Jamais. John Brannon ne plaisante pas. «Black Eyed Susan» se veut sur-puissant, harassé par le beat et harcelé par le jeu stressant de Larissa Kirkland. On voit aussi John Brannon screamer son ass off dans «Lullaby And Goodnight». Il est complètement out of it, out of his mind - Very Heyna - Mais si on réfléchit bien, on constate que tous les cuts de l’album sont construits sur le même modèle. On comprend alors que ce groupe ne pouvait pas durer éternellement. Ça reste intéressant au niveau des intensités caractérielles, mais ça tourne un peu en rond au niveau structurel.

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    Pas de changement avec Life Of Crime, paru l’année suivante. Les Laughing Hyenas renouent avec l’exaspération pathologique dès l’«Everything I Want» d’ouverture de bal. Ils s’ancrent dans le heavy sludge d’Ann Arbor. John Brannon hurle comme un chef de guerre ivre de rage et de mauvais vin. Cocktail d’autant plus capiteux que Larissa Kirkland vitriole le son à coups d’arpèges et que la basse buzze dans la fumée. «Let It Burn» porte bien son nom, c’est enragé jusqu’au bout des ongles. John Brannon chante avec une niaque inégalée. On continue de tourner en rond en B avec «Here We Go Again». Ce diable de John Brannon se jette dans la balance - Here we go again/ I said goooo - Chaque cut ressemble à un saut de carpe. «Wild Heart» est une sorte de carpe encore vivante qui voudrait échapper à la bassine d’huile bouillante. Cette façon qu’il a de screamer wild heart n’appartient qu’à lui.

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    Leur dernier album Hard Times sera donc la cerise sur le gâteau. Pochette et disk denses et ce dès «Just Can’t Win», fantastique dégelée de big heavy sound. John Brannon chevauche la chimère du rock comme un seigneur de l’An Mil, bardé d’acier et de bravado. Il wooahhtte comme un beau diable, pendant que Larissa Kirkland balaye la surface de la terre à coups de rafales soniques. On a tout dans ce cut : le pain, le vin et le boursin. C’est l’archétype du prototype de l’artefact de l’état de fait. Ce fantastique John Brannon chante ensuite son morceau titre à la force du poignet et plonge le rock dans un abîme de désespérance. Il rugit plus qu’il ne chante. Il roame son moan. Ici, tout n’est que deep atmospherix. Oh on peut aussi aller jeter un coup d’œil en B, mais on n’y trouvera rien de nouveau. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ça n’a pas marché. Tous les cuts sont traités sur le modèle heavy dark atmosphérix et plongés dans un bain de noirceur tempéramentale, même si ça reste très rock dans l’esprit. Du son, rien que du son. Normal, c’est enregistré chez Doug Easley à Memphis (alors que Butch Vig produisait les albums précédents). Attention, le hit du disk se niche en fin de B. «Each Time I Die» est le heavy slowah de la mort lente. John Brannon y aménage des passages vers un au-delà du pathos. C’est d’une rare puissance, avec un final en bouquet d’énergie vocale. Brannon style.

    Singé : Cazengler, loathing hyena

    Laughing Hyenas. Come Down To The Merry Go Round. Touch And Go 1987

    Laughing Hyenas. You Can’t Pray A Lie. Touch And Go 1989

    Laughing Hyenas. Life Of Crime. Touch And Go 1990

    Laughing Hyenas. Hard Times. Touch And Go 1995

     

    07 / 02 / 2019PARIS

    LE KLUB

    SOLITARIS / NAKHT / GRAVITY

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    Escalier plongeant, n'avez pas trop intérêt à glisser, tournez à droite, direction deuxième sous-sol, passage beaucoup plus étroit, nouvelles marches entrecoupées d'un faux palier, vous débouchez sur une espèce de corridor idéal pour le merchandising – diabolique tentation - passez la porte étroite et vous débouchez enfin dans le Saint des Saints. Plutôt étroit, diable si cela est une salle de concert, de retour à la maison je propose à la Marine Nationale de louer mon garage, de quoi mouiller deux sous-marins nucléaires et un porte-avions. Soyons juste, chez moi pas de belles voûtes de pierre qui surmontent deux travées parallèles à la manière des nefs d'église mais malgré le plafond plat un peu plus d'espace. Ce n'est plus le rock garage c'est le rock des caves ! Rock with a Caveman prophétisait Tommy Steele !

    SOLITARIS

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    Brrr ! Tous quatre sanglés de k-ways noirs et le visage plus ou moins voilé de masques à la Dark Vador. Soldats de la galaxie des étoiles mortes. Immobiles, tandis que démarrent les samples, heureusement qu'ils sont soutenus par une cohorte de fans aux visages épanouis et de filles aux cheveux multicolores, sans quoi l'on se serait cru à l'enterrement du Comte d'Orgaz del Greco. Vos créanciers vous accablent de factures, Solitaris préfère vous soumettre au recouvrement des fractures. Emettent un bruit protéiforme destiné à vous saper d'emblée le moral. Au fond, Jarvis a décidé que rien ne sera comme avant, que désormais le monde sera réduit à un champ de ruines, casse systématiquement toute velléité de rythme, décapite toutes les têtes de serpents rythmiques qui se haussent et qui dépassent. Z'avez l'impression qu'il jette hors des plateaux de ses tambours tout ce qui aurait l'intention de manifester un signe quelconque d'existence. Vous comprenez le nom du groupe, vaut mieux être Solitaris que mal accompagné. A la basse un véritable fléau, ses amis ne l'ont pas surnommé Fléo pour rien, là où passe sa basse le son ne repousse pas. Vous le projette à terre sous forme de longues lignes sonores interminables comme des agonies. Le genre de mec qui vous gâche la soirée et l'envie de vivre rien qu'en appuyant un peu fort sur une corde. Normalement l'on devrait le renvoyer chez lui, mais à l'écouter vous entrez en communion avec l'étrange concept d'instinct de mort. Robin, au début vous faites semblant de ne pas l'entendre. Apparemment il ne fait rien pour attirer l'attention. Se contente de se fondre dans la noirceur ambiante. L'a la guitare commando. Au moment inadéquat il surgit comme la foudre et balance de ces dégelées de grésil à vous transpercer l'âme et l'anus. Et brutalement vous apercevez que Solitaris doit être une marque de bulldozer tout terrain dont vous ignoriez jusqu'à lors le nom. Le combo décape sec. Navigue vent arrière droit sur vous. A l'avant sur la proue vous avez une drôle de sirène. Pas Barbie, barbu costaud l'air méchant, chante par accoups, à chaque fois il vous donne l'impression de vous trancher la gorge. Chez lui, ça vient de loin, des tripes, exhale la colère et la rage de la bête entravée qui n'a aucune envie de se laisser mener l'abattoir. L'a décidé que ce sera plutôt votre tour d'y passer. Un mufle de taureau obstiné vous pousse sans pitié vers l'arène sanglante. L'a adopté la technique du dragon, actionne un lance-flammes dès qu'il ouvre l'orifice buccal. L'haleine du diable. Derrière Alex, leur frontman, les trois autres men in black de Solitaris carburent un carbone noir profond comme la nuit finale qui engloutira le monde. Quand ils terminent malgré la cohue des fans hurlante, vous vous sentez subitement seul. Coupé du cordon ombilical de la souffrance et de la mort. Vous êtes un survivant. Les tueurs solitaires vous ont trouvé indigne de mourir. Sans doute ont-ils eu raison.

    NAKHT

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    Furent grandioses et sublimes. Au début vous craignez pour Danny. Lui si grand, qui a l'habitude de chanter juché sur un piédestal, comment va-t-il faire sous cette voûte si basse, le seul espace où il pourrait se redresser entièrement est encombré de projecteurs divers. Il est deux sortes d'êtres, ceux qui essaient en victimes résignées de s'adapter tant bien que mal aux avanies du destin et ceux qui transforment les obstacles en objets de force. Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort a dit Nietzsche. Alors Danny nous a montré quel grand growler il était. Il ne peut se relever, il chantera courbé, il ne peut faire tournoyer ses bras à la manière de boomerangs mortels qui ramènent leur proie pantelantes, alors il tendra le visage vers le public. Toutes les émotions contenues de ses muscles affluent sur sa figure. Ses yeux clairs restent imperturbables mais les méplats de sa face s'animent et tout le peuple hiératique peint sur les couloirs des tombes pharaoniques se met en marche pour rendre un dernier hommage à celui qui va se confronter avec le grand serpent Apophys. Sa voix, venue d'un autre âge nous conte les péripéties du grand tourment. Sa bouche n'est plus qu'une excavation horrifiante par où les Dieux prennent la parole. Jettent leurs colères et diffusent les messages ultimes dont il vaudrait mieux ne jamais dévoiler le sens. Danny entonne le choral des Abyss et la musique cataclysmique de Nakht fond sur notre Destiny tel le vautour sur vos os abandonnés à la surface stérile des sables du désert infini.

    Damien est invisible, l'est entouré du cercle d'or de ses cymbales, dispense et disperse un cliquètement infini de crotales en furie, la musique de Nakht s'élève de cet anneau maléfique, elle gronde et s'érige en tonnerres, en orages secs, en foudres irréductibles. Et toujours dans ces interstices miraculeux de ce qui pourrait être un moment infinitésimal de silence surgit, hoquet morbide, le raquèlement de la caisse claire, qui sonne comme un appel dans le hall du désir à la béance du monde. Et dès lors une pyramide sonore s'abat sur vous, un déluge de pierre tombales, un éboulement de rocs funéraires, qui cherchent à vous ensevelir vivant afin que le symbole de l'éternité s'inscrive en hiéroglyphes de feu sur votre chair.

    Clément n'est guère clément. Sa basse gronde. Creuse des fondations. Charrie des blocs cyclopéens sous lesquels elle vous emprisonne. Elle agit comme un immense tournoiement infranchissable, elle fixe les limites, Nakht n'ira jamais plus loin que son amplitude géographique. Elle marque la frontière intangible qui sépare le profane du sacré. La fourmi humaine de l'ibis royal. Deux guitares, Pierre et Christopher, l'en faut deux pour entretenir la fournaise. Fournissent à eux deux le feu de salpêtre qui nourrit le mal des ardents et les assises du phénix qui renaît de ses cendres. Deux guitares, tour à tour mort et vie, extinction et renaissance. L'une serpent, et l'autre reptile. Nakht fournit une musique d'une force implacable et d'une richesse inouïe, lorsque je cherche dans ma mémoire je ne vois que l'agressivité tourbillonnaire de Magma, au début des années soixante-dix, à laquelle je pourrais la comparer, tout en étant conscient qu'ils ne doivent pas se revendiquer d'une telle généalogie, trop lointaine pour eux.

    L'assistance comme envoûtée obéit en toute allégresse au doigt et à l'œil aux désidérata de Danny, commande les entremêlements des spirales prophétiques des ronds de feu walkyriens et des entrechocs armuriers. L'est à la fois, sous son capuchon noir et sa courte houppelande, sorcier maudit et imprécateur terminal. Nakht, Gollum maléfique et Golem élémental, nous a livré un set splendide.

    GRAVITY

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    Le tout dans la vie est de ne point faillir de son centre de gravité, et le moins que l'on puisse dire c'est que Gravity s'est constamment tenu au cœur de son point G. Facile à définir. Plus près du Metal, mais pas très loin non plus du rock'n'roll. C'est l'imposante silhouette d'Alex qui nous a révélé la formule magique, en trois fois quelques secondes, juste avant que le set ne démarre, lui a suffi de gratouiller les cordes pour se délier les doigts, ou pour savoir s'il s'entendait bien, ces bribes de fureur  lui ont permis de lever un ouragan, auquel il a à chaque fois coupé les ailes, mais cela a suffi pour nous avertir. Donc nous ne fûmes pas surpris lorsque Ricky a lancé le galop tonitruant de son drumin' sauvage et lorsque Tim l'a suivi comme son ombre chevauchant sa basse comme un vol de sorcières se rendant au sabbath ( black de préférence ). Pendant ce temps Alex vous placarde ses riffs comme des listes de proscription sur la tribune des rostres de l'antique Rome. Jusque là tout était normal. L'on sentit que la situation était critique, mais l'on ne savait pas à quel point cela allait s'aggraver.

    Inutile de nous prendre pour des enfants de chœur hypocrites, l'on n'attendait qu'elle. On la guettait. Du coin de nos deux yeux. Trop charismatique pour qu'on ne l'ait pas remarquée. De noir vêtue, nous tournant le dos, la tête enveloppée de son auburne chevelure, certes Emilie avait du chien, mais le problème était d'ordre théorique, comment et où allait-elle poser sa voix dans le capharnaüm sonique dégagé par le triangle maudit tapi derrière elle. N'a pas tardé à nous apporter la réponse. S'est retournée, a fait trois pas en avant, a porté le micro à ses lèvres et tout de suite l'on a compris ce qu'ont dû ressentir les mammouths de l'ère préhistorique lors de la grande glaciation subite qui les a congelés sur place. Les trois mameluks derrière ils ont disparu, rayés de la carte des vivants, n'y avait plus que ce hurlement de prophétesse en furie. D'ailleurs nous-mêmes l'on s'est demandé si l'on existait encore, si nous n'étions plus qu'une illusion perdue et évanescente. Trois fois elle a recommencé, et trois fois nous avons ressenti le froid de la mort s'installer dans nos veines. Mais sachez qu'Emilie n'est pas cruelle, une fois qu'elle vous a montré ce dont elle est capable, elle éloigne le micro de sa bouche, laisse tomber son bras le long de son corps et se recule en toute simplicité, sans la moindre cérémonie. Et comme par miracle vous intuitez que derrière les trois ostrogoths n'ont pas arrêté une demi-seconde leur cavalcade sauvage. Foncent sur vous avec la force d'un troupeau de cent mille bisons en fureur. Votre dernière heure est arrivée, mais ce funeste avenir proximal doit sembler trop lointain à Emilie, car l'infatigable chasseresse reprend la tête du troupeau et de nouveau elle rugit dans le micro. Cette fois c'est fini. La catastrophe s'abat sur vous, le hibou noir de la nuit du monde vous recouvre de ses ailes. Au cas où, les lyrics sont en français, vous ne saisissez pas toujours les paroles en leur intégralité mais les titres suffisent, Noir, Le Porteur de Nuit, De l'Homme au Loup, La Dernière Empreinte...

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    Devant elle son fan-club est agitée d'une transe chamanique, l'âme des bêtes s'empare de leurs esprits, perdent un peu la notion des normes, ricanent comme des corbeaux ironiques, se jettent les uns sur les autres tels des lions en cage rendus fous par leur captivité. Alex s'avance et les titille du doigt et du riff. Le corps de Ricky torse nu derrière sa batterie se couvre d'une sueur blanche de lune blafarde, et dix fois, cent fois, mille fois, Emilie s'en vient semer l'épouvante dans son micro. Tim dégringole des giclées de notes spermatiques qui vous rabotent le cerveau, Alex tonitrue sa guitare, et Gravity s'enflamme. Une pluie de météorites en feu s'abattent sur les toitures de votre imagination. Du fond de l'horizon cosmique un astre mort a surgi, son attirance est mortelle, il vous happe d'un seul coup, votre centre de gravité ne répond plus. Le chaos s'arrête, Emilie remercie l'assistance d'une voix fluette qui vous fait du bien. Vous avez rejoint le monde de la réalité. Toutefois, maintenant vous savez que vos cauchemars sont parfois plus beaux que vos rêves.

    Damie Chad.

    ( Photo : EMILIE au HELLFEST / FB : Gravity )

     

    CAB CALLOWAY

    ( Long Box / Classic-Jazz Archive )

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    Sa maman reçut un beau cadeau de Noël puisqu'il naquit le même jour que le petit Jésus. En 1907. Fut-il un bébé vagissant, nous n'en savons rien. N'était pas le seul enfant de la famille. Blanche de cinq ans son aînée l'avait précédé. La sœurette lui montra-t-elle le chemin, toujours est-il que Cab n'était pas encore célèbre qu'elle chantait et jouait dans plusieurs revues à succès et avait même enregistré avec Louis Armstrong. C'est avec elle que tout gamin il débuta sur les planches à Baltimore et c'est encore elle qui lui procura une place dans la revue Plantation Days dans laquelle il se produisit à Chicago et avec qui il partit en tournée dans le Midwest. De retour à Chicago, on le retrouve à la batterie de l'orchestre du Sunset Cafe, n'hésitant pas non plus à endosser le rôle de maître de cérémonie – en français l'on userait plutôt de l'expression Monsieur Loyal – du spectacle présenté. Nous sommes en 1928, les années de formation sont terminées.

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    Cab Calloway occupe dans l'imaginaire populaire la place d'un amuseur public, l'on oublie trop facilement qu'il fut accompagné par toute une pléiade de musiciens, et non des moindres, qui durant les années vingt participèrent au surgissement du jazz. La fermeture du quartier chaud ( very hot ) de Storyville de New-Orleans, en 1917, contraignit les musiciens de jazz à l'émigration. Remontèrent en suivant le cours du Mississippi. Essaimèrent jusqu'à Chicago qui devint le point terminal de fixation, toutefois une partie d'entre eux se fixèrent à Saint-Louis et à Kansas City. Ces destinations ne furent pas sans influence sur l'histoire du blues et du rhythm'n'blues. Et du rock'n'roll. Lorsque le rhythm'n'blues prit son essor après la deuxième guerre mondiale, les blues shouters de Kansa City s'inspirèrent du travail orchestral et vocal de Cab Calloway. Si dans le creuset de Chicago le blues du Delta subit une profonde mutation s'intensifiant et s'électrifiant, à Kansas City une des rares villes aux mœurs légères des USA le jazz s'adonna à une certaine insouciance festive, les grands orchestres dont la volition première n'était pas de produire une musique savante voire '' symphonique'' mais de permettre au public de danser transformèrent et retrouvèrent quelque peu la tradition de ces spectacles itinérants qui sillonnaient les Etats-Unis. Si ces tournées avaient permis à de nombreux artistes noirs d'acquérir une grande popularité en leur milieu elles procédaient aussi d'une vision purement commerciale qui visaient à la satisfaction des instincts primaires du public. La musique n'y était pas considérée comme un art mais avant tout comme un moyen de délassement et d'amusement. La pratique de l'entertainment gommait la figure de l'artiste et le réifiait en bateleur du peuple. Dans l'inconscient ( pas si profond que cela ) du public blanc, le noir qui chantait devant un parterre de blancs était ravalé au niveau de la bête de foire. Particulièrement doué peut-être, mais pas vraiment un homme, tout au plus un singe très savant, et pourquoi pas, au mieux, un pitre. L'on retrouve cela dans le sourire et la bonne humeur débordante qu'arbore Cab Calloway dans les extraits des films qui nous le montrent en pleine action. Mais ce qui peut apparaître comme une bouffonnerie truculente renouait aussi avec l'art immémorial du cirque, le clown entrevu comme une pratique sonore ( parlée, chantée, musicale ) du mime. Très significatif nous paraît le fait que plus tard dans les années quarante c'est à Kansas City, la ville de l'amusement, que Charlie Parker débuta un parcours musical qui redonna au musicien noir sa dignité d'artiste souverain. Dialectiquement toute chose par le fait même de sa permanence engendre son contraire.

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    En 1928 Cab Calloway est le frontman occasionnel des Missourians et ses prestations à New York attirent l'attention. Dès 1929, Cab Calloway tourne avec les Marion Hardy's Alabamians, la formation la mieux payée de toute la région de Chicago, La crise de 29 eut raison des espoirs de l'orchestre. En manque de monnaie le jeune Calloway participe à la revue ( merci sœurette ) Hot Chocolate, le job terminé il rejoint les Missourians qui devant le succès remporté change de nom : s'appelleront désormais Cab Calloway & His Orchestra. Les Missourians ne sont pas des pieds tendres. La formation a été baptisée ainsi alors qu'il était en résidence au légendaire Cotton Club de New York, en alternance avec l'orchestre de Duke Ellington. En février 1930, Lockwood Lewis cède sa place de chanteur à Calloway, quatre mois plus tard le Cab Calloway & His Orchestra enregistre leur première cire.

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    Premier CD : Gotta Darn Reason Now ( For Bein' Good ) : 24 juillet 1930 : velouté de trombone et beurre de trompettes, pas d'erreur c'est bien le band qui se charge de l'essentiel du boulot, Calloway ne tire pas la couverture, l'est comme un invité qui préfère laisser parler ses hôtes, au début l'a une voix de fille mélodieuse, articule davantage par la suite, mais l'on admire avant tout la trompette de Roger Quincy Dickersonet et le trombone de Priest Wheeler qui cosigna les lyrics. En face B, un classique des classiques, de W.C. Handy, l'inventeur officiel du blues, St. Louis Blues : 24 juillet 1930 : n'a pas intérêt à être au-dessous de la moyenne le Cab, surtout que Satchmo a déjà enregistré le morceau l'année précédente, alors l'orchestre se la donne à donf, au début vous n'avez pas un trombone mais une souris qui grignote une croûte de pain dans votre dos, question blues, inutile de sortir votre mouchoir, imaginez un éléphant qui swingue à mort et là-dessus le Cab vous donne une leçon de chant, tout ce que vous ne pourrez jamais faire avec votre gosier, commence par appuyer sur une syllabe pendant trente secondes et ensuite il vous casse du bois de mille manières. Lorsqu'il arrête, la mission est accomplie. Les musicos autour de lui ne s'attardent pas. Pas la peine, Cab is the boss. Sweet Jenny Lee : 14 octobre 1930 : fox-trot, l'orchestre trotte, et Calloway musarde et renarde. L'est toute mignonne la Jenny Lee, le band en tressaute et sautille de joie, z'avez l'impression qu'ils jouent en serrant les fesses, Le Cab, il vous dessine la fine silhouette de la zamzelle du bout des lèvre avec un arrière fond nostalgie qui n'est pas sans rappeler la tristesse qui gît au fond de tout country qui se respecte. Sait parler aux damzelles, suis sûr qu'elle a succombé à son charme, l'orchestre confirme en se lançant dans un tutti d'enfer. Pour le deuxième couplet l'est trop occupé, les copains assurent à sa place. The Viper's Drag : 12 novembre 1930 : l'on en a fait un dessin animé, faut dire que Calloway vous sort le grand jeu, pas longtemps, mais il chante comme un sifflet de locomotive désespérée répercuté dans le grand canyon, et l'orchestre roule à toute pompe, se refile le bébé des soli à tour de rôle, pour mieux presser la machine, n'oublions jamais que la danse est l'autre mamelle du grand Cab. Qui d'autre que lui pouvait s'amuser à couiner sur le classique de Fats Waller ?

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    Is That Religion ? : 23 décembre 1930 : devaient être en retard, jamais entendu un ragtime joué aussi vite, une machine à coudre en folie, non ce n'est pas Dieu qui les appelle, sans doute les jolies filles qui agitent leurs gambettes impatientes, le Cab ça doit le démanger encore plus vite que les autres car il vous tip-tope le vocal à la mitrailleuse. L'avait dû avaler un cheval de course le matin au petit déjeuner, vous expédie la choucroute en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, une fois qu'il a terminé l'orchestre a beau mettre les bouchées triples ils ne le rattraperont jamais. Some of These Days : 23 décembre 1930 : Monsieur dix pour cent. Sur trois minutes, chronomètre en main il chante trente seconde. Vous expédie le paquet d'une traite dans la cuvette WC, par avion. Après l'on imagine que puisque question rapidité il ne s'est pas économisé il s'en va danser comme la fameuse cigale. L'orchestre fait tout ce qu'il faut pour boucher le gros trou. Vous maçonne le mur comme des pros. Vous ne vous apercevez même pas qu'il n'y a pas plus de chanteur dans la chanson que de pilote dans l'avion. Nobody's Sweetheart : 23 décembre 1930 : plus tranquillou l'orchestre adopte la vitesse de croisière, le Cab prend sa voix de mijaurée pour commencer, ressemble à un matou qui s'étire, l'énergie lui revient, vous achève la marchandise en trois coups de cuillère à pot, les musicos prennent la suite, gentillous. Sans plus. St James Infirmary : 23 décembre 1930 : Armstrong en avait accouché d'un mélodrame, alors ils vous le commencent à l'espagnole, ensuite ils gardent le tempo, z'avez envie de leur souffler qu'il faut être triste, mais le Cab il brame comme un hippopotame et les musicos en profitent pour faire leurs petits numéros. Pour le final, la mise en terre au cimetière est rapide, poussent le corps dans la fosse à coups de pieds. Dixie Vagabond : 3 mars 1931 : c'est joli comme un générique de film. D'ailleurs Cab chante du nez pour que vous me croyiez, l'est le chanteur du charme qui cherche à embobiner, et les copains derrière essaient de ne pas lui foirer le plan en la mettant en sourdine, le temps que ses roucoulades conquièrent la position. So Sweet : 3 mars 1931 : encore de la douceur, ça larmoie , et le Cab module de toutes ses dents, l'a l'air d'un gigolo qui fait tout ce qu'il peut pour enchanter une rombière, idéal pour les frotti-frotta des slow langoureux, pour la proposition finale Calloway vous file un coup de main, reprend un deuxième couplet en coda. Remerciez-le, c'est emballé.

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    Minnie The Moocher : 3 mars 1931 : le titre qui fit la gloire de Calloway, les musicos vous font une ouverture grandiloquente, mais le Cab a misé sur les valeurs sûres, reprise d'un vieux morceau folk et ligne mélodique pompée sur St James Infirmary. Plus tard le Cab vous en donnera des versions échevelées mais là vous conte la lamentable histoire de Minnie d'une voix éteinte qui contraste avec l'énormité des agissements de cette profiteuse de haut-vol. Rien de bien extraordinaire à première oreille, et pourtant vous vous surprenez à réécouter dix fois de suite. C'est en ce titre que vous rencontrez son célèbre hi-dee-ho. Doin' The Rhumba : 3 mars 1931 : étrange, l'entrée en matière ressemble comme une goutte d'eau à Ring of Fire de Johnny Cash, l'est vrai qu'entre mariachi et rhumba... La trompette se livre a un beau solo de klaxon, suivi de ce que l'on appelait un galop dans les salons du temps honni de la Restauration, et le Cab vous tricote le vocal avec une voix aussi aigüe qu'une pointe de punaise. Le combo conclut sans imagination. Farewell Blues : 9 mars 1931 : encore une fois un blues à grande vitesse, un rythme de train qui passe en trombe et le Cab qui vous imite le sifflet rageur des locomotives, derrière l'orchestre vous mime le couinement des wagons rouillés sans oublier le traditionnel shuffle de rigueur. Le convoi s'éloigne dans le lointain. I'm Crazy' Bout My Baby : 9 mars 1931 : les a rendus tous marteaux, les musiciens se lancent dans une introduction infinie, à croire qu'ils ne laisseront jamais au Cab le temps de s'exprimer. Le fait d'ailleurs à toute vitesse, les guys derrière ont encore bien de fooltitudes à exprimer. Creole Love Song : 6 mai 1931 : empruntée à Duke Ellington, musique de genre aussi câline qu'une nuit de chine, le Cab vous sort sa grosse voix la plus romantique à croire qu'il a attrapé la rougeole. D'ailleurs l'arrête les frais tout de suite. L'amour se chante plus vite qu'il ne s'expédie. The Levee Low-Down : 6 mai 1931 : tous en verve, une fanfare joyeuse qui dévale la rue, et le Cab qui accentue la joie de vivre, sur ce le band s'engouffre dans une espèce de charleston piqué des hannetons, y a un bugle qui vous épingle les insectes vivants sur le mur, une clarinette qui rigole et allegretto non moderato pour le tutti final. Blues in My Heart : 6 mai 1931 : pour être heureux soyons langoureux, cela pourrait s'appeler le blues des amoureux, petits pianotements sur les hanches, le Cab vous susurre à l'oreille des insanités avec sa bouche de crocodile grand-ouverte, l'insiste longtemps ( une fois n'est pas coutume ) l'orchestre tamise la lumière de l'abat-jour. Black Rhythm : 11 juin 1931 : aussi trompeur qu'une trompette qui ne se la pète pas. Tout doux malgré l'intitulé. Un hommage au blues. Conte l'histoire d'un pianiste au fond d'un bouge qui distille le rêve des notes bleues. Plus rien ne bouge. Les paroles sont de Irving Mills et de Donald Heywood, à mettre en relation avec The Weary Blues de Langston Hughes. Six or Seven Times : 11 juin 1931 : Irving Mills encore aux paroles, une mélodie de Fats Wallers, l'orchestre vous déploie la nappe en prenant son temps, le Cab déroule son innocence coquine, parlotte, scate un peu, sifflote avec désinvolture et les musicos reprennent leur broderie avec un soin maniaque. De la belle ouvrage. My Honey 's Lovin' Arms : 17 juin 1931 : encore une chanson d'amour à caresser les pubis dans le sens du poil. Peut-être la plus faible du CD. Peu d'imagination, beaucoup d'attendu. Aucune surprise. S'étire comme un élastique ou un fil d'haricot vert entre les dents. The Nightmare : 17 juin 1931 : dans la suite logique de la session, ce cauchemar vous endort plus qu'il ne vous réveille. Pour la sueur froide de la mort dans les draps moites, c'est raté.

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    Deuxième CD : It Looks Like Suzie : 9 juillet 1931 : fut enregistré  par Blanche Calloway and His Boys Joy en juin 1931. Vous voulez du swing, en voili, en voiça, vous trouverez mieux ailleurs, mais le Cab vous sauve la mise, l'orchestre est au top mais pas assez débridé. Alors le Cab vous miaule la chute d'une voix bizarre. Sweet Georgia Brown : 9 juillet 1931 : le classique des classiques, même les Beatles l'ont enregistré, de Maceo Pinkard et Ken Casey, chanté pour la première fois en 1925 par Ben Bernie. Georgia a deux pieds gauches, cela a dû plaire au Cab car il vous sort spécialement un espèce d'étranglement dans le larynx, les boys derrière comprennent qu'ils ont intérêt à s'activer, ça se termine en style jungle de bon aloi. Basin Street Blues : 9 juillet 1931 : un classique du jazz, rappelons que Basin' Street était le nom d'une artère de Storyville. Peut-être que je me trompe mais il me semble que l'intro ressemble à l'entrée de La Mer de Debussy. Quoi qu'il en soit le combo se doit d'être au top, et ils vous l'interprète à la manière d'une symphonie jazz du pauvre, le Cab n'ose pas marcher sur ses boys, se contente de marmonner pour ne pas les gêner. L'arrive à être génial dans sa discrétion. Bugle Call Rag : 23 septembre 1931 : se rattrape sur ce morceau, Normalement sur ce ragtime devrait y avoir un piano fou, c'est Cab qui s'y donne de la première à la dernière note, l'a les dents qui ricanent comme les touches d'un clavier. Imaginez que le piano de Fats Wallers ait la voix de Calloway et vous comprenez la performance. Un des tout premiers morceaux de jazz enregistrés, un classique. Vocalement Calloway enfonce tout le monde. You Rascal You : 23 septembre 1931 : en France on connaît surtout la version des vieilles canailles Mitchell / Gainsbourg que j'ai toujours trouvée foireuse, Calloway en offre une interprétation fifreline, en avance sur son temps puisqu'elle évoque tant au niveau du traitement des cuivres et de l'inflexion vocale ce qu'en fit Louis Jordan, même si la clarinette l'inscrit tout de même dans le old style jazz. Stardust : 12 octobre 1931 : la chanson d'amour sentimentale, le genre de pacotille dont Sinatra aurait fait un trésor, pour Calloway ça manque de punch. L'on sent les impératifs commerciaux. Miaule avec une langueur monotone. You can't Stop Me From Lovin' You : 12 octobre 1931 : l'orchestre sourit doucement, rigole même franchement après le premier couplet, heureusement le Cab comprend que rien ne sert de larmoyer comme un dépressif, reprend du tonus et malgré les paroles navrantes il vous envoie valser le grand amour perdu au profit des dix occasions roboratives qui se profilent à l'horizon. You Dog : 12 octobre 1931 : jamais entendu un chien miauler de cette manière, le Cab vous sort le grand jeu, le combo se moque de lui, se fout carrément de sa gueule, le Cab a la voix qui fait patte de velours et promesse de griffes sanglantes. Cette histoire se terminera mal. Soyez-en sûr, humour noir se teintera de rouge sang. Somebody Stole My Gal : 12 octobre 1931 : interprétation dans la même veine, voix pleurnicharde au début, gymnastique vocale en fin de parcours. Ain't No Gal in This Town : 21 octobre 1931 : à ce qu'il paraît que le Cab chante sur ce morceau, c'est l'exacte vérité, et plutôt bien d'ailleurs, même que ces musiciens lui répondent en chœur lorsqu'il mugit comme une vache, mais tout cela vous ne l'entendrez pas, car en sourdine vous avez le piano qui égrène quelques notes et vous oubliez le reste du monde.

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    Between The Devil And The Deep Blue Sea : 21 octobre 1931 : une création de Calloway devenu un classique. Faut dire que les paroles sont diaboliques, chacun peut interpréter à sa manière cette invitation au suicide baudelairienne. Calloway a choisi la plainte douloureuse. Scoubidouse sur la fin, un peu d'insouciance dans les situations extrêmes n'a jamais fait de mal. Trickeration : 21 octobre 1931 : cette session a dû être bénie des Dieux. Nous étions aux portes de l'enfer, ce coup-ci on y est carrément dedans. Bouquets de hanches en swing déhanché, l'orchestre joue au chat échaudé qui saute dans le feu, une fournaise pour les danseurs. Et mister Cab, l'est aussi à l'aise qu'une salamandre dans une cheminée sous François 1er . Sa voix n'a jamais autant épousé la subtilité des orchestrations. Kickin' The Gong Around : 21 octobre 1931 : une chinoiserie, avec la pince à linge sur le nez qui n'empêche aucune acrobatie. Se sont décidément amusés comme des jeunes chiots dans cette faste journée. Le Cab est bien le prince de l'Empire du Milieu. Down-Hearted Blues : 18 novembre 1931 : retour au blues, pas celui des douze mesures mortuaires, le blues à la pêche-melba, telle que l'on ne l'a jamais osé dans le Delta. L'oxymore musical du blues véhiculé par le premier jazz : le blues joyeux. Corine Corina : 18 novembre 1931 : z'ont couplé le précédent avec un vieux traditionnel de derrière les fagots. En profitent pour allumer un feu d'artifice de tous les diables. Encore une fois le piano de Bennie Payne se singularise. Je regrette de l'avouer dans ce morceau l'impact créatif est si fort qu'il pulvérise toutes les belles versions auxquelles les countrymen nous ont nourris au petit lait.

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    The Scat Song : 29 février 1932 : le titre n'est pas une imposture. Méfiez-vous des premières mesures mélancoliques, les musiciens s'amusent très vite à dérouler le tapis de leurs chatoyances instrumentales et lorsque le Cab scate, l'est au sommet de son art, le monde vous paraît si facile que même les grattements du banjo deviennent agréables. Feast of friends. Cabin In The Cotton : 29 février 1932 : un slow pour reposer les danseurs, la danse est avant tout a sexual intercourse comme disent les ricains, alors là ce sera cheek to cheek, du coup le Cab en roule les R. S'y mettent à deux pour séduire la demoiselle. Ce titre n'est pas indispensable. Le Cat Zengler ne l'emportera jamais sur son île déserte. Je vous l'assure. Vous non plus. Strictly Cullud Affair : 14 mars 1932 : du Cab classique, mais de lui on attend toujours mieux, beaux passages de soli, d'ailleurs le Cab  laisse his band s'amuser, mais nous devenons difficiles. Aw You Dawg : 14 mars 1932 : le truc sans défaut, mais parfois c'est comme les tapis persans faut ménager une erreur, l'entourloupe c'est le sel de la vie. Minnie The Moocher's Wedding Day : 20 avril 1932 : Buddy Holly nous a refait le coup avec Peggy Sue Got Married. Et Calloway ne fait pas mieux que le kid de Lubbock, ce mariage ne vaut pas les fiançailles premières. Certes tout le monde s'est bien tenu, mais l'on aurait préféré une sarabande infernale avec du dégueulis sur la nappe blanche, voire sur la robe de mariée. Dinah : 02 juin 1932 : un trombone épais comme une tranche de jambon, l'orchestre est vraiment le roi de ce morceau. Dancin'music. Cab vous fait les exercices à la barre fixe. L'on aurait préféré qu'il pratique le saut à l'élastique. Que voulez-vous dans la vie on ne peut pas tout avoir, le beurre et le prix du beurre. Même si Dinah la crémière est des plus appétissantes.

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    Les deux cd ne couvrent que le tout début de Cab Calloway. Les premiers morceaux sont les meilleurs, même si Cab ne s'y affirme pas encore vraiment. Mais l'osmose entre les musiciens et le chanteur est beaucoup plus authentique. L'on sent combien Calloway gagne à chaque session en maîtrise. Devient professionnel avec tout ce que cette assertion peut contenir de péjoratif. Mais il y en beaucoup qui vendraient père et mère et ( beaucoup plus grave ) leur chat et leur chien pour atteindre au dixième de sa virtuosité. Nous reviendrons une autre fois sur d'autres aspects de la carrière du grand Cab.

    Regrettons toutefois l'absence de Zah Zuh Zaz de 1933 le titre qui donna son nom, en notre douce France occupée, à la mouvance zazou au début des années quarante. Z'adoraient le swing comme les premiers Teddy-Boys qui s'inspirèrent de leur accoutrement pour leur drape-jacket et qui abandonnèrent le swing pour le rock'n'roll.

    Motherfuckers, tous les chemins mènent au rock'n'roll !

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 257 : KR'TNT ! 377 : NEVILLE BROTHERS / VINCE TAYLOR / U-BILAM / NAKHT / WILD MIGHTY FREAKS / 2SISTERS / JAZZ MAGAZINE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 377

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    07 / 06 / 2018

    NEVILLE BROTHERS / VINCE TAYLOR

    U-BILAM / NAKHT / WILD MIGHTY FREAKS

    2SISTERS / JAZZ MAGAZINE & CO

    Neville sainte - Part One

     

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    L’admirable Charles Neville vient tout juste de casser sa pipe en bois, au terme de soixante-dix ans d’une vie bien remplie : drogues, femmes, jazz et funk. Tous les amateurs de funk et de New Orleans Sound n’ont plus que leurs yeux pour pleurer, mais ce n’est pas leur genre. On le sait, ce que les gens de la Nouvelle Orleans appellent des Funerals sont d’abord des fêtes. On y chante et on y danse.

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    Charles est le premier des quatre Neville Brothers à s’en aller : Cyril, Art et Aaron lui survivent. Ces quatre brothers et leur oncle Big Chief Jolly jouent un rôle capital dans la légende de la Nouvelle Orleans. L’oncle Jolly paradait en tête des Wild Tchoupitoulas, Art monta les Meters dans les années quatre-vingt et Aaron a passé sa vie à chanter comme l’ange de miséricorde que filma jadis Wim Wenders. Quant à ce fantastique joueur de sax que fut Charles, il a préféré cultiver sa passion pour les drogues et la délinquance, ce qui lui a permis de visiter les ‘pens’ de l’époque, c’est-à-dire les pénitenciers, dont Angola, le plus terrifiant de tous. David Ritz consacre un livre aux Neville Brothers, mais il a l’intelligence de s’effacer, car ce que les quatre frères ont à raconter édifierait n’importe quel édifice. On observe un décalage vertigineux entre la saga des Neville et l’histoire de gens qui ont tenté de se faire passer pour des voyous, les Stones, par exemple. Tout au long de ce livre extrêmement dense, Art, Charles, Aaron et Cyril nous rappellent qu’un noir risquait encore sa peau pendant les années soixante et soixante-dix dans les rues de la Nouvelle Orleans - The cops were out for blood - et que tout le monde prenait des drogues dès l’adolescence.

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    Le principe de ce livre est simple : après quelques pages d’intro signées David Ritz, les quatre brothers racontent à tour de rôle leur histoire, c’est-à-dire l’histoire de leur quartier (Valence Street), de leur famille (leurs parents, leurs femmes et leurs innombrables enfants), de leurs amis (Larry Williams, Dr John et combien d’autres) et leurs aventures musicales, aussi bien sur la route qu’à la Nouvelle Orléans. Des quatre, celui qui crée la plus belle proximité, c’est Charles, l’intellectuel de la famille, fan de Charlie Parker et de Monk, car il raconte son histoire avec une poignante honnêteté. Il développe ses épisodes assez longuement et termine généralement sur une chute brutale en forme d’apothéose, comme s’il jouait un cut de Trane.

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    Quand il est gosse, son père l’emmène voir Charlie Parker, mais c’est complet. Charles reste à côté de la porte et écoute. Ce qu’il entend, pour lui, c’est la musique du futur - Bird was flying high - Il voit son père tendre l’oreille - My father had ears - Charles dit aussi que petit, il avait peur des blancs, surtout des paddy rollers qui patrouillaient la nuit pour terroriser les communautés noires. Charles a vu une bagnole de paddy rollers traîner un nègre attaché au pare-choc arrière. Petit, il a vu les night riders du Klan chevaucher et brûler des croix - Scary sights for a kid - Il évoque aussi les étudiants en médecine de Tulane, the gown men, qui rôdaient la nuit au volant de camionnettes blanches, en quête de corps pour leurs études. Une piqûre et puis pouf, terminé, plus jamais de nouvelles de vous - You’d never be heard from again -

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    Mais sur le chapitre du racisme, Cyril est le plus enragé des quatre : quand son frère fut envoyé cinq ans à Angola pour deux joints, Cyril considérait son frère comme un prisonnier politique, car pour lui, la guerre régnait à la Nouvelle Orléans. À ses yeux, les cops locaux se comportaient comme les unités spéciales de marines américains dans les villages du Vietnam - Search and destroy - Une nuit, Cyril et Aaron sont arrêtés par une patrouille. Aaron voit les flics frapper son frère, et comme il ne supporte pas ce spectacle, il réussit à choper l’arme d’un flic et annonce la couleur : «We all gonna die in this alley if you motherfuckers don’t back off.» Il met les flics en joue. Les cops reculent. Cyril dit à la page suivante que cette nuit-là, son frère lui a sauvé la vie. En gros, Aaron et Cyril expliquent que les cops avaient le droit de descendre des nègres dans la rue. Rien n’avait changé dans le Deep South depuis l’abolition de l’esclavage. Et quand on écoute ce qu’on appelle de la black (Soul, blues, r’n’b, funk, jazz, gospel ou doo-wop), il est essentiel de prendre ces éléments en considération. Dans les rues de leur ville, les Neville Brothers risquaient tout simplement leur peau parce qu’ils étaient noirs. Mais comme le rappelle Cyril, les gens de sa communauté parviennent quand même à célébrer la vie à travers la musique, quel que soit le genre, et ça fait toute leur force, pour ne pas dire leur supériorité. Des quatre frères, Cyril est le plus jeune et le plus enragé, politiquement. La guerre du Vietnam l’obsède parce qu’il ne comprend pas qu’on aille détruire des gens pour rien - Made no sense - Et ça le fout en pétard, exactement de la même façon que Mohammed Ali qui refusa d’aller se battre contre des gens qui ne lui avaient rien fait. Pour Cyril, les Vietnamiens subissent le même sort que les Indiens d’Amérique et les nègres. La conscience politique poussée à son extrême peut empêcher de vivre. That anger nearly cost my life.

    À l’âge de seize ans, Charles prend la route et débarque à Tampa en Floride. On est en 1953 et il accompagne un certain Gene Franklin qui chante comme B.B. King et qui se fait passer pour lui, ce qui est facile, car à l’époque, les gens ne savent pas à quoi peut ressembler B.B. King. Voilà Charles installé au Blue Room, un club qui est aussi une maison de passe. Il y voit des artistes extraordinaires, comme Iron Jaw, Mâchoire d’Acier, qui rappelle The Bullet, l’homme tronc hurleur que décrit Dickinson dans son recueil de souvenirs paru l’an dernier : Iron Jaw pouvait lever une table en la tenant entre ses dents. Il pouvait encore la lever si une fille s’asseyait dessus. Il croquait et avalait des bouteilles de coca, des ampoules, des punaises, mêmes des lames de rasoir. Puis il avalait du feu. Charles séjourne aussi à Memphis, au fameux Mitchell’s Hotel. Il y fume beaucoup d’herbe et jamme avec le ferocious bopper George Coleman qui ira un peu plus tard jouer avec Miles Davis. Charles se laisse porter par l’air du temps comme un fétu dans le courant. Il joue du sax en pur autodidacte, il s’envoie en l’air chaque jour, et quand il peut, il touche au fruit défendu, c’est-à-dire la femme blanche. Charles est beau, extrêmement beau : les putes blanches lui tombent dans les bras.

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    Aaron explique que tout commence à l’école : «On appelait l’herbe ‘muggles’ et peu de temps après, j’ai attaqué l’héro. Dans note coin, uptown, c’était vraiment facile d’en trouver. Charles avait commencé avant moi. Uncle Jolly vendait de l’herbe, mais il recommandait de ne pas y toucher. Charles disait la même chose. Mais je ne les écoutais pas. The first time I shot smak, I was in love.» Comme Charles et Cyril, Aaron va rester sa vie entière accro - Hooked to the boy who make slaves out of men - le boy étant le surnom de l’héro. Et comme Charles, Cyril, Dr John et d’autres, il réussira à décrocher au moment où il trouvera de quoi remplacer cette fausse plénitude. Comme chacun sait, le substitut ne peut être que d’ordre spirituel.

    En matière de sex and drugs and rock’n’roll, la part du lion revient à Charles. Il ne cache rien. Il s’installe à une époque avec Bobbie, une black savvy and superhip, qui vit la nuit et qui détient l’arme fatale : le contact avec Stalebread, le meilleur dealer de la Nouvelle Orleans. «Dans la hiérarchie de l’underground de la Nouvelle Orleans, les dealers se trouvaient au sommet.» Charles explique qu’on les respectait parce qu’ils reversaient leur blé dans la communauté - He was known as a bad dude who did good - Avec Bobbie, Charles découvre ce qu’il appelle the thrills, c’est-à-dire les sensations fortes - Aller de thrill en thrill devint my new way of life. Ce fut son moyen d’ignorer la peur.

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    Comme il ne travaille pas et que son sax ne lui permet pas de vivre, Charles cambriole des magasins. Il se fait poirer en sortant des télés d’une boutique et se retrouve au parish ‘pen’ de la Nouvelle Orleans. Six mois. Il y voit the Zuzu man, c’est-à-dire Dr John, vendre des crayons et des bougies. C’est là dans cette vieille taule que Charles devient ami avec Dr John - For life - Quand il sort, Charles et Bobbie décident d’aller faire un break à Memphis. Fin des années cinquante, Beale Street had that great music, that fast life and especially that cheap dope.

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    Charles fait pas mal d’allers et retours au trou, jusqu’au moment où ça tourne mal, puisqu’un juge l’envoie cinq ans à Angola pour deux joints - Considered a class-A narcotic as illegal as heroin - Les pages ‘Angola’ constituent le cœur de ce livre. C’est un véritable séjour en enfer. Le jour de la sentence, Charles voit son ami Melvin condamné à vie pour vente d’héro - Everyone was scared of Angola - Pour Cyril, Angola était ce qui pouvait arriver de pire dans la vie d’un nègre, the worst-case scenario : «The big, bad, dark state penitentiary stuck out there in north central Louisiana, where racism ran wild and convicts lost their minds and guards just for the hell of it tortured and killed» (ce pénitencier maudit installé au nord de la Louisiane, où régnait le racisme, où les condamnés perdaient la boule et où les gardes tuaient pour le plaisir). Ça, c’est la vue de l’extérieur. Charles donne une vue de l’intérieur. Angola était à son époque l’équivalent de ce qu’allaient être les camps nazis. Mais Charles commence par vivre ça avec philosophie : il savait qu’à force de jouer au con, ça allait mal tourner. Et comme il avait commencé à traîner un peu en enfer, il se disait : autant aller jusqu’au fond de l’enfer. So be it. Il s’y trouvait. Très vite, il apprend des règles de survie. Les gardes lui disent : «Si on te chope avec une lame en ta possession, tu prends deux ans de plus.» Et à côté, un vieux black lui dit : «Tiens prends cette lame. Il vaut mieux que ces bâtards de blancs te chopent avec plutôt qu’un prédateur te chope sans.» Charles écoute le conseil du vieux et prend la lame qu’on appelle black diamond. Il explique très vite que le danger vient souvent des autres condamnés, surtout ceux qui sont condamnés plusieurs fois à vie. Ils deviennent des prédateurs sexuels. Ils sont prêts à baiser n’importe quoi, surtout ceux qui ne savent pas se défendre. Charles sait que pour protéger son intégrité, il va devoir frapper le premier. Alors il frappe. Petit à petit il découvre le système d’Angola, particulièrement retors. L’ingéniosité de l’homme dans ce domaine n’a pas de limite, on le sait. Angola est en fait une très grosse ferme non subventionnée par l’État. Plusieurs kilomètres carrés. Les ressources proviennent des récoltes. Coton, canne à sucre. Ce sont des blancs qui gèrent ça, à cheval et armés, appelés the Free People, mais ils ne sont pas assez nombreux. Alors, ils nomment des blacks parmi les plus sanguinaires pour faire le boulot de ‘gardes’. Ils ont le droit de vie et de mort sur les condamnés qui travaillent. Les nazis vont utiliser le même procédé dans les camps. Le procédé remonte à Mathusalem.

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    Charles apprend vite à craindre the Free People, basically the descendants of slave owners, descendants des esclavagistes - Ils nous traitaient comme du bétail, et ils devaient même traiter leur bétail mieux que nous - Quand aux ‘gardes’, ils avaient l’autorisation de vous tuer si vous approchiez à moins de deux mètres d’eux - six feet - Et croyez-moi, personne ne disposait d’un mètre pour mesurer ça. You were at the mercy of mercyless men. Puis Charles raconte l’une des histoires les plus drôles de ce séjour en enfer : un beau jour, on l’amène avec toute une équipe sur un champ de coton. Le boss blanc sur son cheval blanc a deux sacoches : une pour son fusil et l’autre pour son manche de pioche. «On nous met en ligne, le boss donne un coup de sifflet et chacun avance dans son rang pour cueillir le coton. Sauf moi. Je n’ai jamais cueilli de coton, donc je ne sais pas comment faire. I don’t know shit. J’arrache des feuilles et soudain... WHACK ! Le boss me fend presque le crâne d’un coup de manche de pioche. Je tombe à genoux. ‘Dis-donc, négro’, me lance-t-il du haut de son cheval, t’as jamais cueilli de coton ?’ ‘No Boss, je n’ai jamais vu de putain de coton de toute ma vie.’ Je ne savais pas si j’allais avoir le temps d’apprendre avant que le boss ne me fende le crâne pour de bon. Un autre condamné me montra comment faire et pendant quatre-vingt dix jours horribles, j’ai cueilli le coton. J’entends encore la work song qu’on chantait dans les champs. À Angola, on appelait le travail ‘rolling’ - Early in the morning by the light of the moon/ I eat my breakfasyt with a rusty spoon/ Out to the cane field with the rising sun/ Just roll on, buddy, till the day is done/ Well I don’t mind rollin’ but, O Lord, we gotta roll so long/ Make me wish I was a baby in my mother’s arms» - C’est d’une beauté mélancolique hors normes.

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    Charles sort vivant d’Angola. C’était son seul objectif, sortir vivant. Il est interdit de séjour à la Nouvelle Orleans, mais on lui donne l’autorisation de revoir sa mère. En arrivant dans son quartier, il croise Stagger Stack Lee. Et avant d’aller revoir sa mère, il cède à sa vieille tentation - Went down the road and shot up with Stack - Il renoue avec sa chère héro. Une semaine après, il file à New York, où l’attend son agent de probation. Charles ne pense qu’à une seule chose : dreaming of thet potent heroin they sell in Harlem. Il vient de passer des années en enfer, mais la tentation est trop forte. Et comme le disait si justement Oscar Wilde, le meilleur moyen de résister à une tentation est d’y céder.

    Et c’est la révélation : dans Central Park, il tombe sur des hippies qui lui offrent des tas de trucs - À Angola, les conflits conduisaient droit à la mort, et à Central Park, c’est la générosité des hippies qui me tuait. Je sortais d’un monde de violence, d’uniformes et d’humiliations et découvrais un univers coloré, psychédélique et vibrant de liberté - C’est un choc et Charles le dit mieux que personne. Il essaie les nouvelles drogues qu’il ne connaît pas et notamment le LSD - No wonder I became a tripper - Mais ce n’est pas pour ça qu’il arrête l’héro : «Harlem était le paradis des junkies, ou plutôt, comme j’allais le découvrir, leur enfer. Je n’avais jamais vu autant d’héro de ma vie. En arrivant à New York, j’hésitais à acheter de la dope dans la rue. À la Nouvelle Orleans, on connaissait bien les fournisseurs. On savait ce qu’on achetait.» Et il n’en finit plus de resituer les choses par rapport à la peur, qui, grâce aux patrons blancs dégénérés, est entrée dans la peau des nègres depuis plusieurs siècles : «Alors qu’à la Nouvelle Orleans, la peur ne me quittait jamais, je me sentais chez moi à Harlem. Harlem comprenait mon obsession, Harlem me permettait d’être défoncé tous les jours et d’être bien, l’approvisionnement était inépuisable et on se sentait loin, mais vraiment très loin du monde réel.»

    Bien sûr, Charles ne perd jamais de vue la musique. Il accompagne à une époque Joe Tex, de passage à New York. Et qui joue du piano dans son groupe ? James Booker, l’une des légendes de la Nouvelle Orleans - who, like me, came to New York in search of better dope - Mais après de nouveaux ennuis avec la loi, l’agent de probation propose un choix à Charles : soit retourner au trou, soit décrocher. Il opte pour le décrochage. Il doit suivre un programme de méthadone. C’est un moyen de retrouver une vie normale, car calé sur la dose du matin, qu’il faut aller retirer dans une agence. À l’époque où il s’inscrit, ce programme est encore expérimental. On lui verse 800 $ par mois pour l’aider. Comme le gouvernement n’est pas sûr que ça marche, les candidats sont aidés financièrement. James Booker s’inscrit en même temps que Charles. Mais James est un virtuose de l’arnaque, et il s’inscrit dans trois centres en même temps. Il récupère donc trois chèques de 800 $ chaque mois. Et bien sûr, Charles en fait autant. Mais le programme de méthadone présente un gros défaut : si pour une raison ou une autre, on ne trouve pas de clinique ou d’agence quand on est en déplacement et qu’on rate sa dose, c’est l’enfer - The suffering is unimaginable - Et pour Charles, le résultat est le même : c’est une addiction. Il comprend qu’il faut passer à autre chose. Ça va lui prendre beaucoup de temps.

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    Le sauveur s’appelle Art, l’aîné des Neville Brothers. Des quatre, le plus discret. À l’origine des Meters. Un jour sa mère descend d’un bus et un camion qui ne l’a pas vu lui roule dessus. Art accourt à son chevet à l’hôpital, mais elle est explosée de l’intérieur. On ne peut rien faire pour la sauver. This is it, dit-elle. Puis elle ajoute avant de passer l’arme à gauche : «Keep them boys together.» Veille sur tes frères. C’est exactement ce que va faire Art : monter les Neville Brothers pour veiller sur eux.

    Au moment où Art parle dans le micro de David Ritz, les Neville Brothers existent depuis vingt-trois ans. Depuis leur premier concert au Bijou Theater de Dallas, en 1977. Et comme on le verra dans Neville sainte - Part Two, ils ont à leur actif une belle ribambelle d’albums extraordinaires.

    Signé : Cazengler, vil brother

    Charles Neville. Disparu le 26 avril 2018

    David Ritz, Charles, Aaron, Cyril, Art Neville. The Brothers. Da Capo Press 2000

     

    Neville sainte - Part Two

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    Grâce à Art qui depuis l’âge d’or des Meters a gardé des contacts dans le business, les Neville Brothers enregistrent leur premier album chez Capitol en 1978. Jack Nitzsche produit cet album sobrement intitulé The Neville Brothers. Dès «Dancing Jones», les Bros nous servent cette pop-funk de belle facture dont ils vont se faire une spécialité. Art, Charles, Cyril et Aaron chantent ensemble. On sent une tendance disköidale, mais l’ensemble se veut globalement pacifique. Ils jouent pas mal de cuts passe-partout, que Charles essaye de sauver en soufflant comme un dératé dans son sax. Il chaloupe les cuts à la manière de King Curtis. Les amateurs de grands horizons se régaleront d’«Audience For My Pain», un balladif qui s’étend bien au-delà du delta. On tombe en B sur «If It Takes All Night» et on reconnaît bien la patte d’Aaron, cet imparable séducteur. Un peu de New Orleans Sound avec «Vieux Carré Rouge», soulevé à la trompette de charmeur de serpent et puis «Ariane» sonne exactement comme la «Suzanne» du vieux Leonard qui lui aussi a cassé sa pipe en bois. Mais l’album ne marche pas.

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    C’est bette Middler qui crie au loup, après les avoir vu jouer au Tipitina. Elle réussit à convaincre Jerry Moss, le boss d’A&M Records. Il confie à Joel Dorn le soin de produire leur deuxième album, Fiyo On The Bayou, enregistré à New York. Le titre s’inspire d’un cut qu’Art jouaient déjà avec les Meters. Sur la pochette, un gator en flammes sort du marais. Et pouf, ils attaquent avec «Hey Pocky Way», un groove swampy bien cuivré. Il s’agit là d’un groove unique au monde, chargé d’une musicalité extraordinaire, le symbole de la foison à gogo, un groove organique visité par les esprits. Leo Noncentelli gratte le funk sur sa guitare de Meter. On retrouve Cissy Houston et sa fille Whitney dans «Fire On The Bayou». Elles font le background, mais avec toute la clameur du gospel batch. L’impitoyable Fathead Newman prend des solos de sax à tous les coins de rue. Il remplace Charles, car Joel Dorn voulait des session-men accomplis pour cet album. En B, Dr John vient donner un coup de main sur «Brother John/Iko Iko», un joli groove battu aux gros tambours de Congo Square. Fabuleux, car squelettique et inspiré. Voilà une jolie pièce d’exotica. Mac est aux percus. Mais on le retrouve au piano sur «Run Joe», un groove joyeux de la Nouvelle Orleans. Quelle fantastique ambiance ! Ça saxe le jive de juke, pas de doute. Une fois de plus, nous voici rendus au cœur du meilleur groove d’Amérique, moelleux et moite, subtil et doux. C’est presque aussi capiteux qu’un groove des Caraïbes.

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    Keef déclara dans le magazine Rolling Stone que Fiyo On The Bayou était le meilleur album de l’année. Mais l’album ne se vend pas plus que le premier. De 1981 à 1987, les Neville Brothers n’ont pas de contrat. Personne ne veut miser sur eux. Trop inclassables. Ce sont les Stones et le Grateful Dead qui vont les aider en les faisant jouer et en partageant leur public - The Stones helped us a lot - Les Neville Brothers sont aux anges, car les Stones et le Dead nagent dans un océan de dope - The big turning point was the Dead. We did a New Year’s show with them that rocked the planet.

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    Premier album live avec Neville-ization paru en 1984. Aaron tape un «Woman’s Gotta Have It» au feeling maximaliste. Quelle voix ! Ce mec sait groover la moelle du chant. Il reprend plus loin son vieux hit miraculeux, «Tell It Like It Is», l’un des fleurons de l’âge d’or, romantique et duveteux comme une peau d’adolescente. Encore du groove de charme épouvantable avec «Why You Wanna Hurt My Heart». On entend rarement des grooves aussi décontractés. En B, ils font une fantastique version de «Caravan», le classique de la Nubie antique. Charles joue le solo de sax et derrière lui, ça fourmille de percus extraordinaires. Ils enchaînent avec un hommage à Big Chief Jolly Landry, leur oncle, dont on voit la canne dans les mains des quatre frères.

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    Deuxième album live en 1992 avec Live At Tipitina’s II. Ils tapent dans un gros classique de la Nouvelle Orleans, «Rockin’ Pneumonia & The Bugie Way Flu» de Huey Piano Smith, dans «My Girl» de Smokey, et font un petit coup de gospel batch avec «Riverside». Aaron enfile son costume d’ange pour interpréter «All Over Again» et «Wildflower», mais cet album cède un peu trop aux sirènes des années quatre-vingt.

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    Ce live est ressorti sous le titre Volume Two, avec une set-list différente. Les Neville démarrent avec «Hey Pocky Way» monté sur le légendaire drumbeat que l’on sait, puisque c’est une cover des Meters. On sent la grosse machine à groover à l’œuvre. Les Neville sont comme des poissons dans l’eau du bayou, ils circulent entre les gators et Tony Joe White. Admirable pièce de jive. On trouve à la suite tous les vieux coucous, «Wishin’», «Rock’n’Roll Medley», «All Over Again» et un joli «Doo Wop Medley». L’empire des Neville s’étend aussi loin que porte le regard sur l’horizon du doo wop, hey hey hey. C’est une pure merveille. On peut faire confiance à l’ange Aaron. Les chœurs le suivent en enfer, ce chanteur est un don de Dieu. Avec «Wildflower», il descend dans le cercle magique du chant de rêve.

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    Alors n’ayons pas peur des mots, l’Uptown de 1992 est un album complètement foiré. On y entend du reggae à la mormoille et du synthé. On trouve un peu de good time music diskoïde dans «Shekanana» qui ouvre le bal de la B et par miracle, Aaron y ramène sa fraise d’ange de miséricorde. Ils reprennent un peu de poil de la bête avec «Old Habits Die Hard», un joli mid-tempo de charme, puis avec «Midnight Key», joué à l’énergie de la Nouvelle Orleans. La basse ronfle bien, mais les percus ont hélas un léger parfum diskoïde. Charles déteste cet album : «It was pretty fucking flat.» Il dit que le son de boîte a rythme et de synthé utilisé pour l’album était à ce moment-là déjà complètement dépassé.

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    Avec Yellow Moon paru en 1989, les pochettes commencent à virer au vaudou haïtien. Cette fois, le producteur s’appelle Daniel Lanois. Grâce à lui, ils reviennent aux sources, c’est-à-dire à l’Afrique, avec «My Blood» - Mother Africa - Ce groove des racines sonne comme une vraie bénédiction et s’orientalise même un petit peu. Lanois comprend parfaitement l’esprit musical des Neville Brothers. Ils jouent le groove des origines de l’humanité. Ils reviennent au calypso avec le morceau titre, un cut profond et comme visité par des sons libres comme l’air. Ils flirtent avec le vrai reggae, c’est-à-dire le reggae sourd. Ils tapent dans Link avec «Fire & Brimstone» et groovent le Wray de Wray en profondeur, sur un festival de basse signé Tony Hall. S’ensuit un hommage fabuleux à Sam Cooke avec «A Change Is Gonna Come». Aaron le chante de sa voix d’ange de miséricorde, et la magie s’installe pour quelques minutes. Ce chanteur extraordinaire peut aller swinguer des syllabes à l’octave. Ils finissent l’A en beauté avec une reprise de «With God On Our Side» du grand Bob. C’est d’une pureté inégalable. Le filet de voix d’Aaron scintille au firmament. Voilà pourquoi les Neville sont des géants. Ils créent de la magie. La B est hélas beaucoup moins dense. Ils l’attaquent avec «Wake Up», un groove qui file entre les genres et les époques. Au fond, on voit bien qu’ils n’appartiennent à aucune époque ni à aucune mode. Ils reviennent à Dylan avec «The Ballad Of Hollis Brown» et opèrent un merveilleux croisement des cultures. Quelle grande leçon de feeling !

    Cet album fut celui de la consécration puisque disque d’or - The motherfucker is still selling today, nous dit Charles. Art apprécie surtout le respect que leur témoignent Jerry Moss, Herb Alpert et Al Cafaro, après trente ans de bricolage avec des labels locaux clochardisés.

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    Pochette vaudou pour Brother’s Keeper paru l’année suivante. Il s’agit là de leur meilleur album, ne serait-ce que pour «Bird On A Wire», un nouveau moment de magie pure. Aaron y fait vibrer ses notes perchées. L’autre coup de génie de l’album est le morceau titre. Aaron part en voyage dans un infini de beauté pure et ça vire à la merveille mélodique chantée à l’unisson du saucisson. Encore un coup de génie avec «Sons & Daughters», une sorte de victoire de l’esprit sur la barbarie, c’est-à-dire de l’esprit noir sur la barbarie blanche - You can’t stop runnin’ water/ You can’t kill the fire that burns inside/ Don’t ignore our flesh and blood/ Don’t forsake our sons and daughters - Eh oui, ils ont raison, on ne peut pas empêcher l’eau de couler ni éteindre le feu qui brûle à l’intérieur de chacun, alors il faut bien prendre en considération la chair et le sang des noirs d’Amérique qui n’ont jamais demandé à traverser l’océan. C’est une chanson éminemment politique, bien sûr. Aaron y décrit en trois lignes la vie d’un jeune black condamné à 352 ans de prison pour un crime qu’il n’a pas commis, la taule d’Angola, les nuits sans sommeil, les champs de coton et de canne à sucre - Young man lands in jail for some crime he did not commit/ 352 years hard labor in Angola prison/ 352 years at hard labor/ Sleepless nights between sugar cane and cotton - Ils tapent aussi dans Link Wray en A avec «Fallin’ Rain» et se mettent au groove des Caraïbes avec «Steer Mr Right». On se pelotonne au creux du coude du fleuve. Aaron refait des étincelles de lumière avec «Fearless», il tape dans l’infiniment beau, c’est son dada. On ne se lasse pas de l’entendre chanter. On trouve aussi sur cet album visité par la grâce une belle reprise de «Mystery Train» traitée au groove de basse. Il s’agit là d’élégance à l’état le plus pur.

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    Fabuleuse pochette que celle de Family Groove : les photos des Brothers semblent dater du XIXe siècle. Ils attaquent avec une reprise du «Fly Like An Eagle» de Steve Miller, tapé en mode diskö-funk mais chanté avec le meilleur feeling d’Amérique. On passe aux choses sérieuses avec «Day To Day Thing», the real funk of New Orleans. Admirable, car chanté en duo avec des renvois. On sent le pouls du funk sous le vent, c’est tout le contraire du funk urbain, celui-ci se veut fruité, subtilement soutenu aux percus, à peine teinté de doo-wop et relevé par du xylo voodoo. Aaron prend «Take Me To Heart» de sa voix d’ange. C’est aussi pur qu’une balade océanique de Fred Neil. En B, on tombe sur le morceau titre, un groove funky admirable car joué au riffing réfractaire. Comme le cut refuse d’avancer, il se joue dans l’instant T du funk de base et ses veines se gonflent. Retour d’Aaron dans «True Love» pour une nouvelle échappée dans l’azur immaculé.

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    Tiens, encore un live avec Live On Planet Earth qui date de 1994. Quand on voit la pochette, on comprend que les Neville sont devenus une grosse machine. Dès «Shake Your Tambourine», on est saisi par l’énormité du son. Ils groovent à la vie à la mort, ça hurle et ça tambourine, on sent qu’on est arrivé à la Nouvelle Orleans. S’ensuit un fantastique «Voodoo» shaké aux congas de Cyril. Cet enfoiré sait créer un climat délétère. On est dans le meilleur groove du monde, n’ayons pas peur des mots. Charles souffle dans son sax. Aw my God, si vous parlez de groove, par pitié, mentionnez au moins le nom des Neville. Ils sont tout simplement fabuleux. Certainement l’un des meilleurs groupes de tous les temps. Encore du groove de rêve avec «The Dealer» et puis «Junk Man» arrive, monté sur une bassline de rêve, on croirait entendre des heavy dudes. Solo de sax signé Charles, le jazzman du gang. Cyril et Charles reviennent hanter «Brother Jake» et ils rappent un hommage aux femmes avec «Sister Rosa» - To my mother, my sister and strong women everywhere - Tony Hall, bassman de choc, emmène «Yellow Moon» au paradis du groove et on tombe un peu plus loin sur «Congo Square» - A place where American music was born, a place called Congo Square - Ils tapent ensuite dans Stephen Stills avec «Love The One You’re With» et enchaînent avec une autre reprise, «You Can’t Always Get What You Want». C’est assez réussi. Aaron chante aussi «Amazing Grace». Il règne dans sa version une émotion unique au monde - You’ve got the blessing - Sa voix se perd dans un halo de réverb boréale.

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    On retrouve tout le son de la Nouvelle Orleans dans Mitakuye Oyasin Oyasin/ All My Relations, paru en 1996 sous une belle pochette africaine. Ils attaquent avec «Love Spoken Here», bien sanglé au stomp des années 80, mais chanté par l’ange Aaron. C’est à la fois bon et cousu de fil blanc comme neige. «Holy Spirit» sonne comme un groove magique noyé d’orgue et de clap-hands. On voit le fleuve traverser la ville, c’est chanté au maximum des possibilités de la Soul, avec une puissance hors normes. Ils noient ensuite «Soul To Soul» dans le gospel batch. Ils sont puissants mais jamais ne se comporteront en seigneurs. «Whatever You Do» est trop syncopé pour être honnête. Ils visent le funk de l’être, avec les congratulations du style. Aaron revient sur le devant avec «Saved By The Grace Of Your Love» et tout redevient magique. Il éclate ses syllabes juste pour la beauté du geste. Il crée de la magie. Dès qu’il chante, le monde se met à vibrer. Charles part en solo de sax sur «Ain’t No Sunshine». Et bien sûr, Aaron éclate tout le cut au feeling pur.

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    On trouve deux véritables coups de génie sur Valence Street, mystérieux album paru en 1999. «Little Piece Of Heaven» sonne comme un calypso magique, vu qu’Aaron le chante. Fin, tremblé et diaphane. Trop beau pour être vrai. Cet homme fait des miracles, il peut transformer la pop en vin et le son en pain. L’autre coup de génie est la reprise d’«If I Had A Hammer», le vieux cut de Peter Seeger popularisé par Trini. Aaron explose le Trini, il en fait une merveille d’anticipation de Congo Square. Il transfigure complètement ce hit connu comme le loup blanc des steppes pour en faire un chef-d’œuvre complètement libre, il chante tout à l’éclate de syllabes rondes et mouillées. Il liquéfie le groove. Avec «Real Funk», ils passent au vrai funk de la Nouvelle Orleans. Funk it up, baby ! Funk it off, funk it down in the neighborhood, c’est extraordinaire de stand it up, ils développent leur funk à coups de wha-wha. Aaron revient éclairer le monde avec «Give Me A Reason». On ne peut pas se lasser de son tremblé de glotte. On parle ici de préraphaélisme, il navigue dans les lumières voilées d’Edward Burne-Jones. Notons aussi le retour des grandes énergies de la Nouvelle Orleans dans «Over Africa», pourtant joué aux violents accords blancs.

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    Le dernier album studio en date des Neville Brothers s’appelle Walkin’ In The Shadow Of Life. Joli titre, typique du coin. Le morceau titre sonne comme un hit funk, c’est une vraie partie de rentre-dedans. Ces gens-là savent se confronter aux réalités. Quel shook de shake ! Pas de meilleurs funksters que les Neville Brothers. Ils enchaînent deux autres cuts de funk, «Poppa Funk» et «Can’t Stop The Funk» et tapent dans les Tempts avec «Ball Of Confusion». Les brothers Neville se mesurent à la royauté, mais Aaron mène la meute, alors ça se passe bien. On peut même parler de prise de pouvoir. Quelle version, and the beat goes on ! Ils sont dessus et ramènent du son. Ils passent au heavy sound avec «Streets Are Callin’» - It’s your business - Aaron s’y colle à la voix fêlée. Quelle rigolade ! - It’s your business/ better holler holler - «Carry The Torch» sonne comme un énorme hit de diskö-funk joué à la descendante - This young man he ain’t no plans/ Skulls and bones is all he knows - Aaron et ses frères donnent des conseils - And carry the torch of love in your heart - Fantastique ! Aaron chante «Brothers» en contrepoint et jette à nouveau toute sa lumière sur le monde - Come and walk with me/ We’re in this crazy world together - On le suivrait jusqu’en enfer.

    Le monde enchanté d’Aaron solo fera donc l’objet d’une troisième partie en forme d’aller simple pour le paradis.

    Signé : Cazengler, vil Brother.

    Neville Brothers. The Neville Brothers. Capitol Records 1978

    Neville Brothers. Fiyo On The Bayou. A&M Records 1981

    Neville Brothers. Neville-ization. Back To Top Records 1984

    Neville Brothers. Nevillization II - Live At Tipitina’s. Essential 1987

    Neville Brothers. Uptown. EMI America 1987

    Neville Brothers. Yellow Moon. A&M Records 1989

    Neville Brothers. Brother’s Keeper. A&M Records 1990

    Neville Brothers. Family Groove. A&M Records 1992

    Neville Brothers. Live At Tipitina’s II. Stoney Plain 1992

    Neville Brothers. Live On Planet Earth. A&M Records 1994

    Neville Brothers. Mitakuye Oyasin Oyasin/ All My Relations. A&M Records 1996

    Neville Brothers. Valence Street. Columbia 1999

    Neville Brothers. Walkin’ In The Shadow Of Life. EMI 2004

    Sur l'illusse de gauche à droite : Art, Charles, Aaron et Cyril

     

    VINCE TAYLOR

    L'ANGE NOIR

    ARNAUD LE GOUËFFLEC / MARC MALèS

    GLENAT EDITIONS / MAI 2018

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    RAPPEL

    Le dernier come-back de Vince Taylor de Jean-Michel Esperet ( in Kr'tnt !142 : 02 / 05 / 2013 ),

    Vie et mort de Vince Taylor de Fabrice Gaignault ( in Kr'tnt 188 : 08 / 05 / 2014 ),

    Vince Taylor n'existe pas de Maxime Schmitt et Giacomo Nanni ( in Kr'tnt ! : 25 /09 / 2014 ),

    Vince Taylor, Le perdant magnifique de Thierry Liesenfeld ( in Kr'tnt ! 246 : 11 / 09 / 2015 ),

    L'Être et le Néon de Jean-Michel Esperet ( in Kr'tnt ! 301 : 03 / 11 / 2016 )

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    Vince Taylor n'en finit pas d'interroger notre modernité. Etrange de voir comment ce personnage si scandaleux et si vilipendé en son temps suscite encore fascination et émerveillements un quart de siècle après sa disparition. En son époque il fut stigmatisé comme le chanteur des blousons noirs, autant dire le rebut glaireux de notre société, ces rebelles qui n'avaient pour étendard que l'étamine de leur cuir noir, animés d'une colère que l'on définissait d'incompréhensible, alors qu'elle n'était que la manifestation de l'éternelle renaissance de la hargne des bagaudes et des partageux de tous les siècles, des dépossédés de toujours, à qui en cette aube des sixties l'on se préparait à tendre le plus odieux des pièges, celui de la renonciation de vos potentialités en échange de l'acquisition de dérisoires brimborions, manufacturés par le soin diligent de votre labeur. Le serpent qui ne crache plus son venin, se mord la queue. De poisson. De poison. Consommation, mon amour. Pour le désir vous repasserez, nous ne l'avons plus en rayon. Pour longtemps. Rock'n'roll, musique de cette frustration.

    UNE BANDE DESSINEE

    Deuxième bande dessinée consacrée à Vince Taylor, en noir et blanc. Une esthétique qui semble s'imposer d'elle-même. Mais un noir trop mat, indistinct en quelque sorte, qui donne à mon goût trop de valeur à la viduité d'un blanc clinique. Peut-être Marc Malès a-t-il voulu davantage signifier la cruauté entomologique de l'insecte sur la table de dissection que désigner le clinquant hétéroclite des sixties. Je préfère de loin la glaucité torve des gris de Giacomo Nanni du Vince Taylor n'Existe Pas. Mais ceci n'engage que moi, même si les goûts et les couleurs se discutent très bien.

    ANTECEDENTS

    Romancier, scénariste Arnaud Le Gouellec est aussi un amateur de rock. Ce qui ne l'a pas empêché de s'intéresser dans l'album Le Chanteur Sans Nom, illustré par Olivier Balez, à la vie de Roland Saville chanteur de charme masqué qui fut proche d'Edith Piaf – nous ne sommes pas loin de Vince. Tous deux ont récidivé dans le J'aurai Ta Peau, Dominique A, le lien avec Vince me semblant des plus fragiles...

    BIO NON DEGRADABLE

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    La documentation sur Vince Taylor ( disques, photographies, films, articles de journaux, témoignages ) ne manque pas. A lire les premières pages, il semblerait qu'Arnaud Le Gouëllec ait fait le choix du récit chronologique, le bambin Brian s'amuse dans la cuisine près de maman. Ce qui est en même temps totalement vrai et complètement faux. Peut-être le problème s'est-il posé autrement dans la tête du scénariste, le long fleuve tranquille d'une vie mouvementée peut-il vraiment rendre compte de l'existence chaotique et tourbillonnante de Vince Taylor ! N'était-ce pas se confronter à un double déséquilibre, celui d'un début peu fulgurant, et d'une fin par trop triste, même si l'épisode acméen de bruit et de fureur au centre du bouquin ne manquerait pas de passionner le lecteur. Racine qui s'y connaissait quelque peu dans l'élaboration des tragédies n'a pas manqué de conclure son Andromaque par un épisode de folie dévastatrice...

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    Autre difficulté. Raconter équivaut à mentir. Puisque nous ne savons jamais ce qui se passe dans la tête des gens. Arnaud Gouëllec n'a pas hésité, entre par effraction dans le crâne de Vince. Arnaud tend le micro à Vince et le laisse déblatérer. A sa guise. Le premier mot de Vince est bien l'affirmation du '' Je''. A partir duquel le jeu de la vie peut commencer. Mais c'est comme sur le divan du psychanalyste, les idées se bousculent, les images se superposent, les souvenirs arrivent en rafales, tout s'emmêle et se mélange. Le petit Holden écoute religieusement son grand-frère qui raconte ses missions de pilote durant le Blitz à Londres que déjà Vince est dans sa légendaire tenue de cuir noir, sur scène, en France... Vous ne savez pas mais le rock, c'est comme quand le rêve s'entrechoque dans les électrochocs du réel.

    Les dieux de la Grèce antique nous l'ont appris, il ne saurait y avoir de cosmos apaisé sans l'antécédence d'un kaos génital. Les propos de Vince épousent un semblant d'ordre, le lecteur reconnaîtra les différences séquences, Londres sous la guerre, le départ pour l'Eldorado des States, les débuts anglais, la furia française, le long dérapage vers la mort. La Suisse finale hors de jeu tout de même.

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    Et le rock dans tout cela. L'est donné en prime. Décor essentiel et subsidiaire, si le rock c'est ça, le ça ( groddeckique ) n'est autre que la folie fragmentatrice et dichoatomique de se vouloir être ce que l'on n'est pas, et même ce que l'on est. Question de va-et-vient entre soi et les autres. Erotisme sauvage et à l'arrache. Arnaud Le Gouëllec recherche les causes premières. Le rock en tant que seul bruit qui puisse recouvrir la peur panique du petit Holden terrorisé sous les bombardements londoniens. Le petit Holden ne réussira pas son brevet de pilote, mais il deviendra le hérock de sa génération. Plus il se traîne sur les plancher de la scène, plus il vole haut dans sa tête. Sa gestuelle féline, un démarquage des acrobaties aériennes. Loopings et piqués du pauvre !

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    Sexe. Il serait difficile d'inscrire Vince Taylor parmi les précurseurs du féminisme. Pratique une sexualité brute. Revancharde nous explique Le Gouëllec, ces saletés de gamines qui se sont moqués de son peu de courage à sauter du plongeoir, n'en finiront pas de payer. Pas du genre à amadouer longuement la chatte des admiratrices avant de les pénétrer sans ménagement. Satisfaction primale du mâle. Vite fait, bien fait. Mal satisfaites. Un goût de goujat. Délicatesse porcine à balancer !

    Drugs. Sans insister. Des médicaments d'inconfort qui vous confirment dans vos addictions. A votre vie. Car tout est là. Certains s'accrochent davantage que d'autres. Toutes les dérives tayloriennes, toutes les traboules vincenales, proviennent d'un fétus germinatif niché dans la cervelle, une espèce de cancer qui n'arrête pas de grossir. L a certitude d'être un être exceptionnel, d'avoir un destin – le dernier mot du livre – suffit de savoir lire les signes, in hoc signo vinces, et de se laisser porter par les évènements.

    Un enthousiasme communicatif, une confiance absolue n'empêchent pas la peur. Vous prend et vous pend aux tripes. Comme la merde à l'anus. L'or noir du désir de l'envol conquérant vous pollue inexorablement l'existence. Vous vouliez soleil et vous appréhendez de n'être qu'une étoile filante. Vous vous mythifiez en ange noir du rock'n'roll et vous n'êtes que la chute d'Icare. Peter Brueghel l'Ancien vous avait averti, vous n'êtes que l'anti-pantomime exaltée et dérisoire de la médiocrité humaine.

    Vince Taylor, vous n'êtes qu'une image fracassée de la démesure hominienne à vouloir égaler la puissance des Dieux, c'est pour cela que je vous révère. Rock'n'roll !

    Damie Chad.

    01 / 06 / 2018 / SAVIGNY-LE-TEMPLE

    L'EMPREINTE

    DOWNLOAD PROJECT # 3

    U-BILAM / NAKHT

    WILD MIGHTY FREAKS

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    15 / 16 / 17 / 18 Juin 2018, la fièvre monte dans les milieux métal, hard-core et assimilés, le Download Paris Festival ouvre ses portes à Brétigny-sur-Orge avec Ozzy Osbourne, Marilyn Manson, Foo Fighters et Guns N' Roses en tête d'affiche et plus de soixante groupes derrière, dont Laura Cox Band et Pogo Car Crash Control pour n'en citer que deux que Kr'tnt ! aime bien . En attendant ont été programmées trois soirées Donwload Project gratuites destinées à présenter la scène locale, à rameuter les fans et à faire monter la pression... le 06 avril au Rack'am de Brétigny , le 6 mai au Plan de Ris-Orangis, et ce 01 juin à l'Empreinte, trois lieux de concerts qui depuis des années accueillent et produisent ces formations extrêmement bruyantes... Beaucoup de monde donc, ce soir, plus de trois cents personnes, attirées aussi par le tirage au sort de pass pour assister au festival...

    U-BILAM

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    Bulldozer. Rouleau compresseur. Sans concession. Impitoyable. Le metal dans toute sa lourdeur. Rythmique infernale. Un seul havre de paix dans ce tonnerre, un coup de caisse claire qui sonne comme un suicide, une fraction de seconde sauvée de l'écrasement du monde, mais ce n'est qu'une ruse machiavélique pour relancer la machine à détruire. Délire de triples croches comme grappins accrochés à la coque du dernier navire pour l'attirer au fond l'engloutir à tout jamais. Bilan très négatif quant à notre hypothétique survie terrestre quand vous entendez U-Bilam. La batterie comme un moteur à étouffements convulsifs. Propulse des ratées, des tassements, des entassements, des pulvérisations intermittentes de décombres, mais ce n'est pas le pire, comparé à ce qui suit c'est presque le bonheur. Les cymbales n'en finissent pas de tinter le froid de la mort, un glas cadavérique qui vous kriogénise avant que vous ayez eu le temps de respirer.

    Basse et guitare de chaque côté de la scène comme zombies d'outre-tombe pour vous attendre à la porte du cimetière. La première perpétue l'agonie primale, la deuxième la l'accentue, toutes les deux ensemble tuent. Eclairs froids et découpages glacés, pas la moindre mélodie, pas la moindre harmonisation, des notes qui s'abattent comme des couperets de guillotine, des arbres qui craquent, qui tombent, qui s'entassent sans préavis et s'empilent sans fin. L'acoustique du néant vous abasourdit. Tornades de nuages de cendres à l'horizon immédiat. U-Bilam ne lambine pas pour vous apporter le spectre de la désolation.

    C'est toujours dans les cas désespérés que certains en profitent pour faire pire que les autres. Une bête devant – ce n'est plus un homme – une force qui mugit. L'est le seul que l'avalanche sonore excite, se nourrit de catastrophes et il le clame sous les décombres. Hurle à la mort des étoiles qui s'éteignent une à une, entame une danse sauvage et frénétique, dans laquelle les deux cordistes le rejoignent, sautent de joie et piétinent allègrement vos dernières illusions. L'on entend les grognements et puis les grondements approbateurs de la foule dans la fosse aux lions sauvages qui commencent à se jeter les uns sur les autres. Car U-Bilam délivre une musique carnivore, qui pousse à la dévoration cannibalique, plus un gramme de chair, plus de nerf, juste l'empilement de squelettes de léviathans qui s'entrechoquent en un déluge vertébrique, pour signifier que plus rien n'existe si ce n'est le clapotement de l'univers qui se referme sur sa béance.

    Trente minutes, montre en main, ont suffi à nos quatre cavaliers de l'apocalypse, aidé en cette sombre tâche par de simples samples, pour assommer le monde comme un goret à l'abattoir. Anéantissement terminal. Brutal.

    NAKHT

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    Vous pensiez qu'il ne restait plus rien. Nakht est comme les pyramides d'Egypte. Immuable. Même l'éternité n'a pas de prise sur Nakht. Nakht a survécu. Pas pour rien qu'ils ont affiché le scarabée symbole d'immortalité comme logo en fond de scène. En rajoutent même deux moitiés en étendard flottant de chaque côté de la batterie derrière laquelle veille Damien qui tient ses baguettes croisées sur sa poitrine comme les insignes sacrés de pharaon. Silence sépulcral. Ce qui n'empêche pas la légion des damnés dans les abysses de s'agiter déjà. L'air se fait plus dense, lorsque le sample de l'intro s'élève majestueux tel la tête du cobra de l'uraeus gonflée de venin.

    Christopher et Pierre, nouveau guitariste, ont droit à leur piédestal sur lequel ils se juchent, prêts à déclencher la foudre. Brusquement le néant se fissure et le monde devient plus noir, la cataracte Nakht s'envole, en tournoiements de vautours, et Danny bondit sur scène. Encapuchonné dans une espèce de sombre pèlerine médiévale qui lui donne l'aspect de la Mort, sans sa faux, mais armé d'un micro ravageur.

    Est encore plus grand que d'habitude. Immense et gesticulateur, sa voix chargée de colère et de tonnerre. Ne cessera de hurler de tout le set. Dominateur et vindicatif. Incarnation magique de Seth l'épouvantable. Il apporte la couronne noire de la rage, la suffocation du dernier souffle et la gueule béante d'Apophis le bestial prêt à avaler le monde.

    Damien démonise sa batterie, il est le soufflet de la forge et le battement intarissable du volcan cracheur de feu. Nakht est un bain de flammes lustrales qui carbonisent les volontés de ses fidèles, transformés en pantins mus par les commandements de Danny qui se ruent à sa guise les uns contre les autres, s'emmêlent et s'entremêlent, s'affrontent, s'éparpillent et tourbillonnent. Certains saisis par une transe collective sont jetés ou hissés sur la scène, Danny leur tend un bras secourable, ils dansent autour de lui, et puis ne supportant plus la présence irradiante du Messager se laissent happer par l'ombre marchante de leur destinée et plongent du haut de l'estrade dans la foule mouvante de laquelle ils refusent toute aide, car ceux qui ont approché la fournaise de Nakht n'ont désormais besoin de personne.

    Des motifs orientaux se glissent tels des glapissements de chacals affamés dans les colonnes tumultueuses de la musique déferlante de Nakht. Toute supplique qu'on leur lancera ils l'avaleront, ne sont plus qu'un vestibule de désirs insatiables, descendront dans les abysses de votre âme et resteront à jamais enfermés dans la prison de votre esprit.

    Ce soir Nakht a-t-il été divin ou dément ? Nous ne le saurons jamais. S'est répandu comme une nuée sanglante de soufre noir. Une pluie d'émotions et de beauté. Une brisure haletante sans défaut. Un grand groupe. Splendide.

    WILD MIGHTY FREAKS

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    Après les deux tornades précédentes les Wild Mighty Freaks avaient intérêt à assurer. L'ont fait à leur manière. Troisième fois que je les vois, et trois apparitions différentes. Ne peuvent pas faire comme tout le monde. Commencent par rester dans les coulisses, dans le noir un grand écran blanc descend doucement et le clip de la tribu des monstres apparaît, un scénario improbable, mais ça remue salement, et la musique et les images. Une espèce de thriller incompréhensible, végétal et surréaliste,qui vous éclate le cerveau aussi sûrement qu'une capsule de LSD. Les cinq minutes de délire sont terminées. Noir total. Peut-être se passe-t-il quelque chose sur l'extrême-droite de la scène, mais je suis à l'extrême-gauche, maintenant l'est sûr qu'il y a une espèce de larve visqueuse qui rampe sur le plancher, la musique très forte, enfle, enfle, enfle, jusqu'à ce que dessus se greffe une voix splendide, moitié velours, moitié cactus, nous laissent encore dans l'expectative trois minutes et Crazy Joe entre enfin en scène micro en main. Une voix de maestro-caruso, un grain inimitable, Flex est à la guitare, Tonton à la batterie. La larve s'est enfin mise debout, s'occupe des samples. Juste le temps d'appuyer sur un bouton ou de pousser un curseur, prend le micro de temps en temps, l'est même douée mais ça ne dure pas trop longtemps. Comme s'il n'était pas du genre à abuser des bonnes choses. Le reste du temps que fait-elle ? Rien, elle déambule comme le balancier de la pendule. Le mec payé à ne rien faire. Mais il faut reconnaître qu'il le fait bien. Un cador. Une présence magistrale. Un look invraisemblable d'efféminé à queue de cheval qui ne se sépare jamais de son sac-à-dos, l'apparence d'un trans en partance pour on ne sait où, méfiez-vous, lorsqu'il tombera sa chemise il révèlera une musculature remarquable, toute l'ambiguïté provient de ce qu'il donne l'impression qu'il endosse son propre rôle qu'il est en train de se mimer lui-même, en fait c'est le seul musicos que je connaisse qui n'a pas besoin de jouer d'instrument, l'est son propre instrument, son corps lui suffit, il ne marche pas, il évolue, il ne se déplace pas, il danse sans prendre la peine d'esquisser un seul mouvement. Le gars qui marque des buts sans quitter le banc de touche.

    Avec un tel zozo-zèbre surdoué les trois autres n'ont pas le temps à jouer les batraciens qui se dorent la pilule sur une feuille de nénuphar. Déjà ne sont que deux musiciens. Magnifiquement secondés par des samples certes, qui apportent au son une ampleur négligeable, mais question metal-music vous avez intérêt à aligner l'argenterie. Flex s'y emploie avec brio. N'est pas là pour assumer la rythmique. Son truc à lui, c'est l'apparition grandiose de Zeus tonnant sur son nuage, aux moments essentiels de l'action, vous envoie des riffs monumentaux, mortels comme les flèches d'Apollon qui anéantirent le redoutable Python. Autant le Yao se faufile l'air de rien sur la scène, lui fait tout pour qu'on le remarque, se campe au beau milieu, lève haut sa guitare, attend une semi-seconde de trop, genre attention les gars ça va tomber et il vous lâche une ondée dévastatrice à vous arracher les synapses. Saute aussi un peu partout, mouline comme un dératé, bref vous ne pouvez pas l'oublier.

    Tonton – mais qui a pu donner un surnom aussi débonnaire à ce batteur à la frappe aussi dévastatrice ! L'est rivé à ses fûts, ne peut pas se permettre de grandes gesticulations, mais l'est le géant qui joue à la pétanque avec des icebergs. Tonitrue ample. Une frappe politique de celles qui bousculent l'establishment comme l'on dit. N'y est pas obligé mais apparemment ne sait pas faire autrement, éprouve la nécessité de couler un ou deux Titanic à chaque coup de heurtoir.

    Vous entrevoyez le topo. Le boy qui se tortille comme une torpille au ralenti d'un côté, les deux forcenés qui vous catapultent si fort direct dans les oreilles que votre cervelle se retourne comme une crêpe dans sa poêle, ne vous inquiétez pas Crazy Joe va vous la saupoudrez au venin de mamba noir, et hop vous n'avez plus qu'à l'avaler tout chaud, tout brûlant. Excusez-moi dans mon émotion, j'ai oublié la moitié du mot, ne lisez pas hop mais hip-hop. Car non ce dingue de Joe ne djente ni ne growle comme un métalleux de base payé au smic sans prime de risque. Il hip-hope au delà de tous les espoirs de la hype. Attention pas un blaireau de rappeur qui vous découpe les syllabes une par une pour vous les présenter à la façon des tranches de mortadelle sous cellophane. Toute la différence entre un qui chante et beaucoup d'autres qui ânonnent comme à la maternelle. A gorge déployée. L'a des cordages vocaux en bronze, des filins d'acier flexibles et tenaces avec lesquels il vous ligote sans préavis. L'est et le serpent et le charmeur. L'empoche la salle dans sa poche en un tour de langue.

    Les Wild Mighty Freaks font un triomphe. Plus que mérité. Une originalité certaine, metal tumultueux, hip-hop brillant, burlesque insidieux, z'ont plus plus d'une corde à l'arc de leur dé-lyre sonique. Superbe.

    Damie Chad.

    EVOLUTIONS OF MIND

    U-BILAM

    Z'ont apposé un sticker d'avertissement sur le plastique d'emballage, For fans of : Emmure – Attila – Whitechappel – Urbancore, vous voilà prévenus, si vous adorez Mozart et les petites musiques de nuit dites-vous que les légions des âges obscurs transbahutent une teinte de dark bien plus sombre.

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    Très belle pochette cartonnée, avec livret à l'intérieur est due à Etienne Hetzel et Océane Beci. Au dos un mur qui n'est pas sans rappeler celui du Pink Floyd ( curieuse référence ), mais d'un rouge pourpre, rideau de sang intérieur. Beau contraste avec la le bleu-nuit profonde du paysage de urbain dévasté qu'offre la couverture initiale. Belle image intérieure, feu de survie dans une ruelle déglinguée à l'image de notre monde.

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    Introduction : non précisée, mais qui servira de fil conducteur à cette évolution de l'esprit dont chaque morceau décrit une station. Une espèce de ritournelle grinçante qui vous met d'entrée mal à l'aise. Denied : La musique est beaucoup moins violente que le live. Pas mélodique mais lourdement obsédante. Mise un peu en arrière presque comme un contre-chant aux paroles, la primauté est donnée aux voix, des souffles d'ours inquiétants comme une menace mais qui ne sont que l'expression d'une profonde déréliction. Dialogue avec soi-même. Craintes et questions qui supposent dialogue intime et réponses. Guitares et batteries en sourdines prégnantes, le marécage des irrésolutions vous submerge. Une flambée de guitare sur la fin comme un fandango de désespoir. Anger : retour du motif en cavalcade cynique, la batterie écrase vos dernières espérances, une orchestration pesante qui ne couvre pas la voix qui crie, et le monde s'appesantit sur vous à la manière d'une camisole dont vous ne parviendrez jamais à vous dépêtrer. Un chuintement à l'oreille vous susurre que tout est fini, le leitmotiv se moque de vous, la voix grasseye de colère. Peine perdue. Se débattre tout de même. Expression : intro musicale obsédante à la manière des films expressionnistes allemands, les voix se rejoignent, celle vindicative qui dénonce et celle plus grave qui écrase tout. Se termine par un hachis final où chacun essaie de se reconstituer. Depression : beau comme une symphonie nihiliste, une prière métallique qui se subsume en cris de haine, un delirium vocal sans précédent, et une apothéose instrumentale crépusculaire, avec en dernier écho le rire cristallin et moqueur du motif introductif. Acceptance : le moment de l'acceptation. Souvent dans les scénarios des albums de metal l'on essaie d'offrir une fin sinon heureuse du moins empreinte d'une certaine sérénité. U-Bilam n'échappe pas à cette tentation. La modèrent toutefois par la puissance de la musique et la force du chant. Se méfient, ne sont pas naïfs.

    Tous ces morceaux n'en forment qu'un. Forment une composition, aux thèmes savamment entremêlés. Le groupe fait preuve d'une finesse que le fort impact de sa prestation scénique ne laissait pas présager. Deux belles découvertes pour un seul groupe.

    Damie Chad.

    GUNS N'COOKIES

    WILD MIGHTY FREAKS

    Pochette ouvrante et cartonnée qui permettent de se faire une idées des tenues de scène arbordées par Wild Mighty Freaks. Indication d'importance le groupe est en train d'enregistrer un album.

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    The last time : rien à voir avec le titre des Stones, aucun morceau de l'EP n'est une reprise. Le son est assagi par rapport à la prestation live. Guitare et batterie ne rugissent pas autant et la voix de Crazy Joe et celle de Yao sont certes aussi belles mais il leur manque cette sauvagerie qui les porte et les propulse si haut sur scène. Freaks : grognements de gorets en début, et ensuite un flow assez délirant en lui-même, et Yao qui pousse la mémée du hip-hop dans les orties ulcérantes des refrains de la chanson populaire à vocation faussement mélodramatique, beaucoup d'humour et d'ironie, Crazy Joe vous enroule les R comme vous n'oserez jamais. Des monstres qui ne font pas peur, mais rire. Ce qui est parfois plus déstabilisant. Empty skies : démarrage en douceur, tout repose sur l'articulation plastico-phonique de Crazy Joe. Yao vous dessinent des arcs-en-ciel aussi veloutés que des dessins d'enfants, mais Crazy nous indique que la montée n'est pas aussi paradisiaque que cela. La pente s'avère plus abrupte que prévue et un brin décevante. Derrière les musicos ne vous tapissent pas le décor en rose bonbon. High : des arpèges de piano et montée progressive. Avec des paliers pour reprendre sa respiration, aïe; aïe, high ! Crazy Joe laisse la place à des chœurs emphatiques, mille violons électriques derrière, silence. Plus un bruit. Jungle : comme des cancannements de canards dans le tissu instrumental, erreur d'interprétation, Crazy Joe est perdu dans la jungle. L'on a l'impression vu sa colère qu'il se heurte davantage aux hommes policés qu'aux animaux sauvages. Des envolées instrumentales qui ne sont pas sans évoquer les Carmina Burana de Carl Orff, pour mieux faire ressentir la solitude et la lamentation du héros solitaire égaré dans la forêt carnassière de ses contemporains aux dents longues. Get out my way : six minutes de folie freakienne, tout le monde s'en donne à coeur joie. L'auberge espagnole du défoulement. Le meilleur de chacun, le morceau est bâtie en patchwork de montagnes russes. Vous permet d'entrevoir ce qui se joue dans les Wild Mighty Freaks sur scène, la musique qui fronce des vagues de colère, la voix qui aboie et s'éépanouit, d'incessants retours au calme pour mieux préparer la tempête.

    Damie Chad.

    RUN BABY RUN

    2SISTERS

    Désolé mais ce n'est pas un groupe de lesbiennes énamourées. Le disque ne conviendra pas non plus à Tante Agathe. Vous le comprendrez aisément à l'écoute, la fenêtre de réception du tir est étroite. 2Sisters c'est du bruit. Je n'ai pas dit du noise, que votre tympan sache faire la différence. Du bruit en barre. Directement importé de la ville aux moteurs qui flambent. MC 5 et Stoges dans le rétro et en ligne de mire. Des sauvageons prêt à monter sur le trottoir pour vous écraser, parce que sur les passages piétons ce n'est pas marrant.

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    Down : une voix féminine empreinte de douceur et caressante et mignonne en introduction. Profitez-en bien, parce que c'est la dernière que vous entendrez avant longtemps. Porte bien son titre, vous le descendent à bout portant, ne prennent même pas le temps de lui faire signer le chèque pour qu'il s'acquitte de la TVA des cartouches. Une tuerie de guitares au vibromasseur dans les oreilles et une voix enragée qui ne se la laisse pas conter, un pont instrumental explosé une ultime tuerie et c'est fini. Heureusement, vous n'auriez pas survécu davantage. Remember : souviens-toi de ce riff, z'ont peur que vous ayez la comprenette dure alors ils vous le répètent à foison et sans complaisance. Vous hurlent dessus et vous torturent avec le pique feu d'une guitare qui larsenne à mort et qui vous troue le cœur. Autre endroit aussi, si vous préférez. C'mon and dance / What have u done to me : commencent par le cri primal que l'on pousse généralement le jour de sa mort lorsque vous pénétrez par erreur dans la cage aux tigres. Vous n'êtes plus de ce monde et à la sarabande qu'ils mènent autour de votre cadavre il vous semble qu'ils vous le reprochent et qu'ils en sont tout de même heureux. Don't go : quelques voix de harpies, vous auriez bien envie de mettre les voiles, mais les 2Sisters s'acharnent à vous retenir. L'est sûr qu'ils ont des arguments contondants et que vous vous attarderiez bien mais vous savez qu'il ne faut jamais abuser des vilaines choses. Qui sont les meilleures. Zombie girl : méfiez-vous des filles, d'où qu'elles viennent elles provoquent de ces montées d'adrénaline que vous ne parviendrez pas à vous arrêter de crier et que si vous continuez les guitares y laisseront deux à trois cordes. Run baby ! Run : la vengeance des mecs, prenez une gerce et poursuivez-là de riffs monstrueux et de ricanements insidieux. Parfait pendant qu'elle hurle et piaille vous pouvez vous livrer à votre instrumental favori, un peu à la Link Wray, mais attention aux cramps sur les doigts. So fine : si bon, que l'on ne ne se retient plus, à fond les ballons dans les ouragans, le rock à la orang-outan dégoûtant, n'y a rien de mieux. Imaginez les Ramones, mais en beaucoup mieux. Johnny : tiens pour une fois la voix est mise en avant, c'est comme le choléra, ça ne dure jamais assez longtemps, alors les guitares vous pondent un solo aussi long qu'un œuf de ptérodactyle. Let me go : jungle-beat en folie, crème empoisonnée de guitare, vocaux urgentés, personne ne sait où ils vont, mais sont plus que pressés. Vous donnerez une image au batteur. L'a été particulièrement teigneux. I wanna be me : proclamation philosophique, les slogans les plus courts et les riffs les plus compressés sont les meilleurs. Quelqu'un au fond du studio a dû marcher sur la patte d'une guitare parce qu'elle s'est plaint violemment. Joker : le riff qui tue. 49 secondes un véritable serpent minute. En plus il y a un inconscient qui rit bêtement sans mettre se rendre compte qu'il ne luis reste plus que onze secondes à vivre. Baby wants some R'N'R : les vérités élémentaires doivent être inculquées avec force et brutalité. C'est la seule manière pour que l'humanité comprenne que sans le rock'n'roll elle est perdue. Les 2Sisters excellent en cette saine pédagogie. Leave me be : tiens le morceau le plus long du disque. L'est difficile de déterminer entre la voix et la guitare celle qui crie le plus. Relancent le concours. Ex-aequrock toutes les deux. Un accessit à la cymbale du batteur qui frétille comme une rabote. Wake up : s'il y a encore un gars qu'il est besoin de réveiller après cette tornade, vous me permettrez de douter de l'humanité.

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    Si vous aimez le rock, ce disque est indispensable. Dans le cas contraire allez vous faire foutre !

    Damie Chad.

    JAZZ MAGAZINE & CO

    N° 705 / MAI 2018

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    Le titre m'a attiré : 1958 – 1968 De la folie du hard-bop à la révolte free, cela tombait bien, j'avais envie de lire quelque chose sur le free. J'ai déchanté à la maison. Z'avaient oublié de préciser le lieu : Paris. Zut moi qui croyais me retrouver à New York ! Remarquez ce n'est pas inintéressant, même marrant, les gars qui racontent leur rencontre avec le jazz et leurs premiers concerts in the capitaloso parisiano. Leurs difficultés à se procurer des informations, les galères de galettes introuvables, les rares émissions radio qui passaient leur musique préférée, tout à l'identique des rockers de l'époque, souvent branchés sur les mêmes stations, mais pas aux mêmes heures... un petit détour aux States avec Archie Shepp et ses visites à John Coltrane, et tout de suite après, l'on passe la frontière, dans le monde connu du rock, une double page sur l'année 1968 et la naissance de la Pop, et ensuite les chroniques de disques habituelles dans une revue musicale. De toutes les manières, ce n'est pas de cela dont je voulais parler.

    Elle pèse la revue me suis-je dit en la retirant du rayonnage et instinctivement je retourne le package, péril jaune en la demeure, les Rolling Stones me tirent la langue. A moi qui ne leur ai rien fait. Je reconnais l'arme du crime. L'avais eu entre les mains en ce dernier octobre de l'automne 17, le numéro Spécial Rolling Stones de Jazz Magazine, m'étais dit qu'ils devaient avoir des problèmes de trésorerie pour qu'une revue de jazz se permette un fascicule de 100 pages sur the greatest band of rock'n'roll on the earth. N'ont pas tout vendu apparemment, vous le refilent en prime pour deux euros de plus avec leur 705...

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    Le numéro a été conçu par l'équipe de Muziq – rappelons que cette revue fut créée à l'instigation de Frédéric Goaty qui est secrétaire de la rédaction de Jazz Magazine. Mensuel apparu en 1954 et qui fusionna et absorba en son sein la revue Jazzman née 1992 en tant que supplément du Monde de la Musique émanation en l'an grâce 1978, du journal Le Monde et de l'hebdomadaire Télérama. Continuons à ouvrir les tiroirs, Télérama appartient aujourd'hui au groupe Le Monde après avoir longtemps fait partie de La Vie Catholique. Des gens qui a priori n'éprouvent aucune sympathie for the devil. Le groupe Le Monde qui a pris le contrôle des publications de La vie Catholique est détenu par Xavier Niel ( Free ) et Mathieu Pigasse ( Banque Lazard, Les inrockruptibles, Radio-Nova … )... Je vous laisse découvrir les ramifications de l'iceberg... Quand je pense que nous, pauvre vermisseau Kr'tnt, n'avons même pas un actionnaire et que nous sommes dans la main de notre hébergeur Talkspirit comme la mouche accrochée à sa toile d'araignée, et que Talkspirit provient de l'initiative de Philippe Pinault directeur financier de Natifix, je me dis que rien n'échappe aux tentacules de la pieuvre...

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 239 : KR'TNT ! 359 : MARK E. SMITH / RICK HALL / ELI D'ESTALE / ARTIFEX / NAKHT / VELLOCET / DOPPELÄNGER / MAURICE ZYTNICKI

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 359

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    01 / 02 / 2018

     

    MARK E. SMITH / RICK HALL

    NAKHT / ELI D'ESTALE / ARTIFEX /

    VELLOCET / DOPPELGÄNGER /

    MAURICE ZYTNICKI

    Fall de toi

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    Ah, quelle histoire ! Il faut remonter aux années 2000. Je venais de m’inscrire à l’université de Salford, située à trois kilomètres à l’Ouest de Manchester. Je comptais y suivre un cursus de design et surtout parfaire mon Anglais. Lorsqu’on sort du campus pour aller faire un tour en ville, on tombe rapidement sous le charme des vieux quartiers de Salford, notamment le quartier des docks. 

    Par un beau matin d’automne, j’aperçus pour la première fois le tonneau de Mark E. Smith. Je flânais justement sur les docks. Un homme assis devant un gros tonneau installé comme une niche grignotait des chips. Je m’approchai de lui. Il devait avoir une bonne quarantaine d’années. Une mèche de cheveux blonds lui balayait le front. Il avait le visage sec. Ses grands yeux cernés semblaient excentrés. Le personnage ne laissait pas indifférent. Il se dégageait de lui cette sorte d’élégance saccagée qu’on trouve aux aristocrates déchus et aux aventuriers recrachés par les mers du Sud. J’étais loin de me douter que cet homme comptait parmi les légendes vivantes du rock anglais. Me voyant stationner à proximité, il leva la tête. Il attendait que je parle. Ce que je fis :

    — Bonjour, monsieur. Puis-je vous aider ?

    — Oui, mec. Pousse-toi, tu vois bien que tu me caches le soleil.

    Il baissa la tête et plongea la main dans son paquet de chips. Je fouillai dans ma poche et en tirai un billet chiffonné. Je le lui tendis :

    — Tenez, monsieur, voilà de quoi vous offrir un repas décent...

    — Thanx, poto, mais je ne fais pas la manche.

    Je lui souhaitai une bonne journée et m’éloignai rapidement.

    Les jours suivants, je pris des renseignements. On m’indiqua que le Diogène des docks s’appelait en réalité Mark E. Smith, qu’il était le leader de The Fall depuis trente ans, qu’il refusait toute compromission et qu’il passait aux yeux de tous pour un irréductible doublé d’un amateur de chaos. Aiguillonné, je pris aussitôt un bus pour le centre-ville de Manchester et fonçai droit chez Piccadilly Records. Je fus effaré par le nombre d’albums de The Fall qu’on trouvait à la lettre F. Je fis une sélection rapide et regagnai ma chambre, au foyer universitaire. Je commençai par This Nation’s Saving Grace, enregistré par The Fall en 1988.

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    Après la douche froide de «Mansion», un instrumental visiblement destiné à éloigner les curieux, une basse ouvrait «Bombast», un morceau épais comme un pudding ranci et truffé de groove. «Bombast» semblait avancer sur place et n’avoir aucun sens, hormis servir de prétexte aux déblatérations d’un Mark E. Smith qui flagornait et croassait comme le corbeau d’Ice Cream For Crow. Le cut roulait bien et s’arrêtait soudain au bord d’un break pharaonique. La basse glissait en travers, produisait un son qui tenait à la fois du vomissement et de la chute d’un train dans un ravin, et se remettait dans le circuit trois secondes plus tard, comme si de rien n’était. C’était si gonflé, si nouveau, si imprévisible qu’il me fallut écouter «Bombast» plusieurs fois de suite pour prendre la mesure de l’événement. Un morceau intitulé «What You Need» partait en se dandinant, comme si le Magic Band accompagnait Mark E. Smith. Un petit riff vaudou avançait comme un crabe sur le sable rose de mes fantasmes. Mark E. Smith geignait et hululait. Un peu plus loin, une nommée Brix attaquait «Vixen» en feulant tragiquement, jusqu’au moment où Mark E. Smith entrait en scène, plaçant son timbre et les intentions de son timbre en-dessous de la ceinture. Ils recréaient tous les deux une ambiance sacrément belle et digne des heures chaudes du Velvet. J’allai de merveille en merveille, effaré par la maîtrise du groupe, et tombai sur «Cruiser’s Creek», un classique magic-banditisé à souhait, estourbeur, bien posé, cisaillé par les guitares, couiné, grincé, pulsé par ce géant de la désaille qu’était Mark E. Smith l’édenté. Je compris soudain que The Fall comptait parmi les meilleurs groupes anglais.

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    Complètement sidéré, je glissai dans le lecteur le dernier album en date, Fall Heads Roll. «Ride Away» s’envolait sur un sale beat balloche, et une certaine Elena Poulou donnait la réplique à l’édenté. Les couplets de Mark E. Smith traînaient la savate, soutenus par un gros son de basse. Sur chaque morceau, notre homme s’entourait de prodigieuses rythmiques. «What About Us» sonnait comme une horreur rampante. Mark E. Smith y balançait des bah-bah-bah dignes des Troggs et des Oh Yeah à la Iggy Pop, sur un tempo très musclé. C’était à la fois stoogien, impartial et monstrueux. La basse relançait sans cesse. Mark E. Smith chantait le rock des enfers, druggzee !, malaxant ses stances, ouvrant une orgie de ruckus stoogien qui plongeait ses racines dans l’hypno de Can. Il générait plus de bonheur, plus de vérité, plus d’élégance, plus de hargne, plus de soul-shaking que n’en généra jamais Mick Jagger. Mark E. Smith était le vrai rocker anglais, celui qui savait faire ronfler les basses comme des dragons. J’arrivai enfin à la reprise de l’album : «I Can Hear The Grass Grow» des Move. Une véritable horreur ! La voix tombait comme un couperet. Mark E. Smith transformait ce vieux classique des sixties en hit planétaire. Un peu plus loin, «Ya Wanner» arrivait comme une nouvelle abomination au beat carré. Mark E. Smith dépassait vraiment les bornes, il allait plus loin que les Damned ou le Roxy Music d’«Editions Of You». Cet homme chantait comme une bête, une carne, un irascible, un impérissable, un prince méprisant, un violent contradicteur. 

    Dès le lendemain, je retournai le voir. Il rongeait un os de poulet et buvait une Guiness au goulot.

    — Salut, Mark, j’ai écouté deux de vos disques hier, et je suis sous le choc...

    — Si tu veux qu’on cause, fucking mate, ramène un fucking pack de fucking ‘ness.

    Un quart d’heure plus tard, j’étais de retour avec deux packs de Guiness.

    — J’espère que t’es pas un fucking journaliste...

    — Non, je suis français, inscrit à l’université.

    — Aw aw aw, un fucking Frenchie, hein ? À la tienne, alors.

    — Pourquoi vous vivez dans un tonneau ?

    — À part des fucking touristes comme toi, personne me fait chier. J’ai une paix royale. J’ai fait le tour du fucking problème, poto, je peux plus blairer les fucking journalistes, les fucking maisons de disques et tous les fucking bâtards de rock city. J’ai une sainte horreur de la bêtise. Les cons me donnent des boutons. Quand t’auras fait le tour du fucking problème, tu feras comme moi, tu habiteras dans un tonneau et tu chercheras les humains en plein jour avec ta lanterne, aw aw aw ! On vit une époque terrible, frenchie. Aussi terrible que celle des fucking années soixante-dix, quand t’avais les Elton John et les Clapton. T’as remarqué ? Ils sont toujours là, toujours aussi vénérés. Même le premier ministre dit qu’il aurait aimé être l’un deux. C’est révélateur de l’époque où nous vivons aujourd’hui. Je ne lis même plus les fucking papers. Trop triste. Tous ces journalistes lèchent les bottes du premier ministre. C’est embarrassant. Je ne veux plus perdre mon temps. Je préfère écrire des fucking chansons. T’es sur terre pour produire. Carlyle a dit ça. Produis, produis. C’est pour ça que t’es sur terre ! Écris des chansons, fais ton truc, suis ton instinct. Tous ces fucking journalistes n’ont jamais rien compris à The Fall. L’honnêteté, ils sont incapables de comprendre ce que c’est. En écrivant n’importe quoi sur The Fall, ils se sont grillés. Comme le fucking Réplicant de Blade Runner, j’ai vu trop de choses, poto. J’ai vu parader ces pâles bâtards de Spandau Ballet et de Costello au sommet des fucking charts. J’ai fait la première partie des Clash pendant leur tournée américaine et je les ai vus agir comme ceux qu’ils condamnaient, à traiter le public comme du bétail. Je hais les groupes qui se prélassent dans la dépression, les Echo et compagnie. J’ai toujours fait des disques pour ceux qui ne veulent pas se faire enculer, tu vois ce que je veux dire, ceux qui veulent encore se battre.  

    — Mais pourquoi vous vivez dans un tonneau ?

    — Je viens de te l’expliquer. J’écris des chansons. Avant, j’étais trop bien installé. Avec le confort, on finit par trouver des excuses pour ne plus écrire.

    Mark vida sa canette. Il en ouvrit une autre avec son briquet.

    — J’aime bien votre reprise d’«I Can Hear The Grass Grow» des Move. Vous êtes le seul qui ayez osé remettre ce hit au goût du jour...

    — Fucking brillant ! J’adorais les Move. J’aimais bien aussi ces fucking groupes de Liverpool, les Searchers et les La’s, ils écrivaient des chansons solides. Les seuls qui comptent vraiment à mes yeux sont les gens authentiques. Des mecs comme Jerry Lee, Johnny Cash, Bo Diddley et Link Wray. Ils tirent leur art de leur expérience. C’est autre chose que les Franz Ferdinand qui vont se tortiller le cul devant des caméras de télé toutes les cinq minutes, tu crois pas ? Tiens, je vais te donner quelques disques.

    Il entra dans le tonneau et alla fouiller dans un carton.

    — Écoute ça et reviens me voir quand tu veux. Maintenant, laisse-moi tranquille, j’ai trop parlé. J’ai besoin d’être seul.

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    En rentrant, je mis The Real New Fall LP dans le lecteur. Dès le premier morceau, «Green Eyed Loco Man», je me retrouvai plongé dans l’univers déjanté de Mark E. Smith. Il était à la fois le suborneur de la racaillerie électrique et l’orfèvre du crouni. Sa musique rêche me grattait la couenne. On aurait dit un tuberculeux qui cracherait ses poumons rien que pour déconner. Il me faisait penser à une Marguerite Duras chantant par la trappe qu’on a ouvert dans sa gorge et tirant sur une Gitane maïs rien que pour emmerder les cancérologues. Dans «Mountain Energei», il cassait des mots en deux, étirait les syllabes de fin, tirant sur les s pour qu’ils sonnent comme des serpents à sonnettes. Avec «Last Command From Xyralothep Via M.E.S», petit chef-d’œuvre d’ingéniosité hypnotique, Mark se transformait en Léon Zitrône, nous commentant une virée intergalactique larsenée de guitares, ballottée par des riffs de basse, charcutée par des coups de synthé. La reprise de l’album était un morceau de Lee Hazlewood, «Loop41 Houston», qu’il tirebouchonnait pour en faire une fallerie titubante absolument somptueuse.

    Je poursuivis mon enquête sur le campus. La plupart des Mancuniens considéraient The Fall comme un phénomène post-punk sans grande importance. Ils attachaient plus de prix aux Buzzcocks, aux Smiths et aux Stone Roses. Quand je demandais s’ils écoutaient les disques de The Fall, ils me répondaient évasivement. The Fall semblait dériver dans une mer d’indifférence. J’étais sidéré. La nausée me gagnait. Je finis par résilier mon inscription à la fac et m’en fus investir mes dernières économies dans un gros tonneau à bière que je fis livrer sur les quais, à côté de celui qu’occupait Mark. Il commença par protester, disant qu’il voulait rester seul. Devant mon obstination, il finit par céder.

    — À ta guise, fucking frenchie... Je te préviens, tu vas te les cailler, cet hiver.

    — Je préfère affronter l’hiver près de vous plutôt que de supporter la stupidité des gens d’ici. Et puis j’ai ramené mon balladeur. Il marche avec des piles. Comme ça, j’aurai le temps d’écouter tous vos disques.

    — Tu peux me tutoyer, fucking mate.

    La première nuit, j’eus le privilège d’entendre Mark ronfler. Avec la caisse de résonance du tonneau, j’avais l’impression que tout le quartier en profitait. Le matin, il se leva et pissa contre mon tonneau. Par chance, le tonneau que j’avais acheté à prix d’or était bien hermétique. Il passa ensuite un grand manteau par dessus son jumper Armani et m’emmena faire les courses. Il vola quelques canettes de Guiness et nous regagnâmes nos quartiers.

    — Breakfast, poto.

    Nous descendîmes quelques Guiness et rotâmes de bon cœur. Puis il alla farfouiller dans son carton et revînt avec du papier et un stylo. Il écrivit quelques paroles de chansons. 

    Comme j’écoutais tous ses disques, un par un, j’en arrivais chaque fois à la même conclusion : comment pouvait-on écouter autre chose après The Fall ?

    — Aw fuck ! J’ai encore une dent qui brêle !

    Mark plongea les doigts dans sa bouche, agita fiévreusement la dent branlante, l’arracha et cracha juste devant mes pieds. Même un molard de Mark E. Smith avait quelque chose de spectaculaire. Et puis un jour, les musiciens américains qu’il venait d’engager vinrent lui rendre une petite visite. Mark fit les présentations. Il prévoyait d’enregistrer un nouvel album. Il allait donc s’absenter une bonne semaine. Il me demanda de rester sur place pour éviter que des clochards ne vinssent s’installer dans les tonneaux. Il les disait trop durs à déloger. 

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    La neige commença à tomber. Je fis un raid sur les chantiers voisins pour récupérer des bouts de bois et faire du feu. J’écoutais Post TLC Reformation, l’un de ses albums les plus récents. On y retrouvait tout le bastringue habituel, le rejeté décadent, la distance hautaine, la grain tellurique, le lâcher de syllabes acrobatiques, la gouaille des bas-fonds, le rocailleux d’une glotte imprégnée de mauvaise bière, la hargne working-class, la lutte contre la bêtise établie, le haro sur le rock, la culture des influences manifestes qui vont de Can à Captain Beefheart, en passant par Public Image et Desmond Decker. Il torturait sa syntaxe, il avançait de travers, sur des rythmiques sublimes de bassmatic. Il chantait dans sa salive, renouant avec les chinoiseries du Spotlight Kid. Reformation tapait directement dans Can. Mark s’y connaissait en canneries, il savait dérouler l’écheveau, sur un riff de basse incommensurable - Black river ! Ford Motel ! - Il clamait des atrocités en bambou - Go flesh go ! - La reprise de l’album était «White Line Fever» de Merle Haggard. Mark en faisait une merveilleuse gabegie, soulignée à la basse pouet pouet. Il traitait Merle Haggard à la traînarde. Dans le cut suivant, «Insult Song», Mark réinjectait de la black river, du all over and over again, du Ford motel, de la white line fever, il singeait Beefheart à la perfection, faisait du bababa et des breaks vocaux à la Jim Morrison, il travaillait son jerk blues, accompagné par une guitare fantôme. «Systematic Abuse», dernier titre de cet album dément, était du pur Fall, rond et têtu, traîné à la voix. Genoux raclés dans la caillasse. Ardeur et dureté. Swing du néant. Cancer et boules de gomme. Pas d’amour heureux à Manchester. Ses refrains puaient la tripe. Le rythme était gris comme un couloir d’hôpital. Les mots fumaient légèrement. Il les avait aspergés de pisse. Il badigeonnait ses émotions à la nicotine. Je voyais nettement son sourire d’ange aux dents pourries.

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    Une nuit, je m’endormis, mais ne me réveillai pas. Quelques jours plus tard, Mark me trouva allongé dans le tonneau, le casque du balladeur sur les oreilles. Il vit tout de suite que j’étais raide comme un glaçon. Il me traita de fucking frenchie et retourna s’asseoir à l’entrée de son tonneau. Son nouvel album allait sortir. Quelques critiques allaient probablement le saluer. Mark se mit aussitôt à écrire de nouvelles chansons. Il scrutait le ciel. L’inspiration coulait en lui comme un torrent. 

    Signé : Cazengler, Fall du régiment

    Mark E. Smith. Disparu le 24 janvier 2018.

    Mark E. Smith. Renegade - The Lives And Tales Of Mark E. Smith. Viking Penguin 2009

     

    Hall right now

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    L’étoile d’une légende du Deep Southern Soul vient de s’éteindre. Rick Hall est parti rejoindre ses vieux copains au paradis, à commencer par Sam Phillips, originaire comme lui de Florence, Alabama.

    Dans la cour du lycée, on disait aux autres : sans Sam Phillips, pas d’Elvis, pas de Jerry Lee, pas de Wolf, pas de Carl ni de Cash, pas de rien. On peut dire exactement la même chose de Rick Hall : sans Rick, pas de FAME, pas de Clarence Carter et donc de Candi Staton, pas d’Arthur Alexander, pas de rien.

    L’occasion est trop belle de ressortir ce texte déjà bloggotisé sur le mighty KRTNT, histoire de faire gicler une fois de plus tout le jus qui se trouve dans le recueil de souvenirs de Rick Hall, ce redneck qui aimait tellement la musique noire qu’il décida dans les early sixties de monter un studio pour enregistrer des disques. Et pas n’importe quels disques, ceux des sales nègres, en plein cœur du coin le plus raciste du Sud des États-Unis, l’Alabama. Son recueil de souvenirs s’appelle The Man From Muscle Shoals. Le nom tinte bien à l’oreille des fans de Soul : Muscle Shoals se situe au bord de la Tennessee river et c’est là que Rick Hall installa dans les sixties son studio/label FAME, un label qui par la force des choses devint aussi légendaire que Stax, Tamla ou Atlantic.

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    Généreux, l’éditeur offre avec le livre le DVD du film qui raconte la fascinante histoire de Muscle Shoals. Alors, comme le dit Aznavour dans sa chanson, ils sont venus, ils sont tous là : Keith Richards, Percy Sledge, Wilson Pickett, Candi Staton, on assiste dans ce film à un incroyable défilé de stars, y compris les dispensables comme ce Bono qui a pris la détestable habitude de ramener sa fraise quand on ne l’a pas sonné. Et puis bien sûr, le film donne la priorité à Rick Hall qui raconte son histoire, mais avec tout le pathos du Deep South. Les rednecks ont toujours des histoires épouvantables à nous raconter. Le meilleur exemple reste bien sûr Erskine Caldwell. On se souvient aussi de Roy Orbison qui vit sa maison brûler avec ses gosses à l’intérieur. Eh bien, la vie de Rick Hall, c’est à peu près la même chose. S’il se plante devant la caméra pour raconter ses déboires, c’est avec une voix d’outre-tombe et le souffle dramatique d’un William Faulkner. Un vrai pâté de pathos ! Ça commence quand il est jeune marié et qu’il perd le contrôle de sa bagnole. Bim, bam, plusieurs tonneaux. Il survit aux tonneaux, mais pas sa poule. Il raconte aussi son enfance très pauvre à la cambrousse, et l’histoire de son petit frère, tombé dans le bac à lessive quand l’eau était en train de bouillir. Il entre bien dans les détails, nous raconte l’hôpital, et les médecins qui retirent les vêtements et la peau qui vient avec. Et trois jours plus tard, plus de petit frère. La mère en veut au père qui n’était pas là et le père en veut à la mère qui ne surveillait pas les enfants. Alors la mère abandonne sa famille et s’en va faire la pute en ville. Red district ! L’œil humide, Rick indique qu’il ne reverra plus sa mère. Oh mais attendez, ce n’est pas fini ! Il raconte plus loin que son père était un paysan tellement pauvre qu’il n’avait jamais pu se payer un tracteur. Alors son fils Rick lui en paye un. Et puis un jour, sa belle-mère voit par la fenêtre les roues du tracteur, mais en l’air. Elle se dit à juste titre que ça ne présage rien de bon. Évidemment, le père est sous le tracteur. Comme les auteurs grecs de l’Antiquité, les rednecks ont un sens de la tragédie qui flirte avec le génie. Et ce sont des blancs ! Alors vous imaginez bien que lorsqu’un nègre du coin raconte sa vie, comme le fit T-Model Ford, c’est mille fois plus violent. Il suffit de lire les mémoires d’Ike Turner dont le père mit trois ans à mourir, suite à un passage à tabac gracieusement offert par le KKK. En ce temps là, on ne soignait pas les nègres. On leur installait une tente dans le jardin et on leur laissait le choix entre deux options : survivre ou mourir.

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    Quand Keef dit que Rick Hall est un type dur (tough guy), il ne croit pas si bien dire. Rick Hall rappelle en effet qu’il a grandi «comme un animal», dans cette cabane au fond des bois, sans eau ni électricité ni plancher ni lit. Il dormait sur un tas de paille et se lavait à la rivière, hiver comme été. C’est peut-être cet endurcissement précoce qui va lui permettre de survivre à tous ses déboires, et pas seulement les pré-cités, il y a aussi ceux de sa vie professionnelle : les gens du business ne l’ont pas ménagé, à commencer par ses deux associés des débuts qui l’ont viré parce qu’ils l’accusaient de bosser comme un dingue - I licked my wounds and drowned my sorrows in moonshine whiskey (il lécha ses plaies et noya son chagrin dans de l’alcool artisanal) - Rick Hall va ensuite zoner pendant cinq ans puis il décide de monter son studio et de tout reprendre à zéro. Il démarre FAME avec un hit de Jimmy Hugues («Steal Away») puis il lance Arthur Alexander, avec un premier hit planétaire, «You Better Move On» que vont s’empresser de reprendre les Stones. Pouf ! Rick est lancé ! Il devient un producteur de renom. Il monte son house-band avec Roger Hawkins (drums), David Hood (bass) et Jimmy Johnson (guitar), des gens qui vont devenir célèbres, eux aussi. Dans les parages traînent aussi Spooner Oldham et Dan Penn, compositeurs et musiciens de génie underground.

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    L’histoire de Rick Hall, c’est aussi la valse des anecdotes extraordinaires. Un jour, un petit black vient faire un bout d’essai dans son studio, mais Rick Hall n’accroche pas. Oh, le petit black ne se décourage pas ! Il va trouver un autre patron blanc, Quin Ivy, qui a monté un studio à Sheffield, toujours en Alabama. Ah au fait, un détail qui a son importance : le petit black s’appelle Percy Sledge. Il travaille à l’hôpital local. Très peu de temps après, Quin Ivy demande à voir Rick. Il veut lui faire écouter la démo qu’il vient d’enregistrer avec Percy Sledge. Le cut s’appelle «When A Man Loves A Woman». Quin n’a absolument aucune idée de ce que ça vaut. Rick l’écoute une fois et demande à la ré-écouter. Il dit à Quin que c’est un smash. Quin tombe des nues :

    — Ha bon ?

    Il ravale sa salive et demande :

    — Qui pourrait publier ce smash ?

    Rick sait. Il répond :

    — Jerry Wexler !

    Quin ne sait pas qui est Wexler. Alors Rick appelle Wexler un dimanche après-midi.

    — Qu’est-ce tu veux, baby ?

    Wexler lui dit qu’il a du monde chez lui et qu’il n’a pas de temps à perdre. Rick insiste :

    — J’ai un smash, un vrai smash !

    Wexler lui dit :

    — Envoie-moi ça par la poste, baby, j’ai des saucisses sur le barboque. See ya !

    Quand il reçoit la démo chez lui, Wexler n’est pas sûr que ce soit un smash. Il rappelle Rick :

    — T’es sûr que c’est un smash, baby ?

    Rick est scié. Il insiste :

    — Mais oui ! C’est un No. 1 record worldwide !

    Et il ne se trompe pas. Quel flair de cocker ! On peut dire que Percy Sledge lui doit une fière chandelle.

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    C’est là que démarre une relation professionnelle avec Jerry Wexler (co-directeur d’Atlantic) qui va durer dix ans - The heads of Atlantic records, I later learned, were looking for a way out of their rut (j’appris plus tard que les patrons d’Atlantic cherchaient à sortir de leur ornière) - Wexler flashe complètement sur Muscle Shoals et sur la qualité du house-band de Rick. Il découvre en effet que les musiciens travaillent sans partition, alors qu’à New York, chez Atlantic, tous les musiciens jouent sur partitions. Cette décontraction fascine Wexler qui décide alors d’envoyer ses stars en stage chez Rick Hall. Il commence par envoyer Wilson Pickett qui n’en revient pas de voir un studio de patrons blancs installé en plein cœur des champs de coton où travaillent encore des nègres.

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    C’est là, dans cet endroit pour le moins insolite que Wilson Pickett enregistre ses plus gros hits, «Mustang Sally», «Land Of 1000 Dances», «Funky Broadway» et même «Hey Jude», suite à une suggestion de Duane Allman. Puis Wexler lui amène Aretha qu’il vient de signer sur Atlantic. La première journée de session se passe merveilleusement bien, avec l’enregistrement d’«I Never Loved A Man», lancé au pur feeling sur les accords de Spooner. Puis une shoote éclate entre l’époux d’Aretha, Ted White, et un joueur de trompette du house-band. Ted White qui a trop bu accuse le trompettiste de draguer sa femme. Puis il accuse ensuite un saxophoniste de la même chose. Chaque fois, il ordonne à Rick de les virer. Compliqué, car ce sont des amis. Rick demande conseil à Wexler assis à côté de lui. Wexler ne fait pas de chichis : Fire them ! Vire-les ! Mais ça ne suffit pas. L’ambiance est explosive. Aretha et Ted quittent le studio en claquant la porte et rentrent à l’hôtel. Rick veut aller les voir pour tenter de calmer le jeu, car plusieurs journées de sessions sont prévues. Wexler lui interdit formellement d’y aller. Rick reboit un gros coup de vodka et y va quand même. Les rednecks sont têtus comme des bourriques. Il tape à la porte de la chambre. Ted White ouvre et l’insulte, alors une bagarre éclate. Le lendemain, première heure, Aretha et son mari reprennent l’avion pour New York. Devant ce désastre, Wexler est fou de rage. Il annonce à Rick qu’il va l’anéantir - I’ll burry your ass ! - Mais on ne parle pas comme ça à un dur à cuire comme Rick - No, you won’t burry me, you old fart ! I’m a lot younger than you, and I’ll be around long after you’re gone ! - Et c’est exactement ce qui va se passer, Rick va survivre à Wexler qui à l’époque est déjà assez âgé. Mais du coup, Rick perd son principal client. C’est cuit ? Non ! Il contacte Leonard Chess à Chicago qui lui propose d’envoyer Etta James.

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    Rick est ravi car c’est la chick qu’il préfère - My favorite chick of all time - Elle enregistre cet incroyable album qu’est Tell Mama à Muscle Shoals et du coup elle relance sa carrière. Mais Rick est mauvais après Chess qui ne lui paye pas son travail de producteur. Pas un cent, rien ! Mais grâce à ce disque, il redore son blason de producteur. C’est un véritable soulagement - Every record, my life depended on it - Et il ajoute que si tu n’as pas de hit en tant que producteur, on ne te rappelle pas. Puis Duane Allman propose de ramener les Allman Brothers à Muscle Shoals, mais le rock blanc n’intéresse pas Rick. Il passe à côté de la fortune, mais tant pis. Il préfère la musique noire. Rick Hall est un exemple assez rare d’intégrité artistique.

    Il est en train de relancer la machine FAME lorsque soudain se produit une nouvelle catastrophe : cette ordure revancharde de Wexler lui pique son house-band. Il le soudoie en douce et l’installe à ses frais à l’autre bout de la ville. Roger Hawkins, David Hood et Jimmy Johnson abandonnent lâchement le mec auquel ils doivent tout. Absolument tout. Rick Hall tombe des nues. Bhaaaam ! Quand il raconte cet épisode, trente ans plus tard, sa voix chevrote encore. C’est vrai qu’un coup pareil ferait débander un âne. Les traîtres sont rebaptisés Swampers par Denny Cordell et Leon Russell.

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    Une fois de plus, le pauvre Rick mord la poussière. Par contre, les Swampers croulent sous les commandes : Wexler leur envoie tout le gratin du rock des seventies. Même les Stones débarquent à Muscle Shoals. Pas chez Rick Hall mais chez les Swampers. C’est là qu’ils enregistrent «You Gotta Move», «Brown Sugar» et «Wild Horses» qu’on retrouve sur Sticky Fingers. La session est filmée : on voit les vieilles boots en peau de serpent de Keef et, à côté de lui, Jim Dickinson. De l’autre côté de la ville, complètement ratatiné, le pauvre Rick réussit à redémarrer avec une petite chanteuse black que lui présente Clarence Carter. Elle s’appelle Candi Staton. Puis après avoir passé un accord avec Capitol, Rick commence à recevoir dans son studio des stars énormes comme Bobbie Gentry, Joe Tex, King Curtis et surtout les Osmond Brothers qui lui feront gagner pas mal de blé. Il décroche aussi la timbale avec Patches, ce bel album de Clarence Carter. À l’époque, tout le monde veut aller jouer à Muscle Shoals, alors tout le monde débarque soit chez Rick, soit chez les Swampers qui tournent au rythme de quarante albums par an.

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    L’épisode de la rencontre avec Bobbie Gentry vaut son pesant d’or. Elle veut enregistrer une chanson qui s’intitule «Fancy». Sachant pourtant qu’il s’agit d’un hit, Rick s’y refuse, d’abord parce que la chanson traite d’infidélité et d’inceste et ensuite parce qu’elle dure douze minutes :

    — Ça ne passera jamais à la radio, my godness girl.

    Bobbie insiste, alors Rick lui répond :

    My goodness girl, if we record that, these Southern townspeople will ride us both out of town on a rail» (ma puce, si on enregistre ça, on risque les pires ennuis avec les gens du coin).

    Rick a du génie, alors il adapte la chanson et en fait un hit planétaire. Il se dit complètement fasciné par cette femme qui chante avec une «dark sexy voice» et qui s’accompagne d’une «little gut-string Martin guitar» aussi grande qu’un ukulélé - C’était une femme de contact qui savait ce qu’elle voulait et comment l’obtenir. - Et pour qualifier son style, il déploie sa plus belle prose : «She was telling the dark and mysterious story of her life with those Mississippi Delta strings playing back-porch blues guitar riffs like I had never heard before.» (Elle racontait la sombre et mystérieuse histoire de sa vie en grattant des accords de back-porch blues comme j’en avais jamais entendu).

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    Rick Hall écrit dans une langue très rock’n’roll. Quand il évoque ses souvenirs de dragueur, il sonne littéralement comme Roy Orbison dans «Domino» : «Terry and I were a couple of semi-cool dudes on the prowl who wanted to dress in black tuxes, cumbernurns, cut our hair in flat tops with duck tails, play some hipper music, make some cash and meet a fresh crop of much prettier girls.» Rick sait swinguer sa langue et ramener toute l’imagerie du kid américain des early sixties qui savait se coiffer en pompadour, se tailler des rouflaquettes, jouer de la bonne musique, faire un peu de blé et draguer des petites gonzesses. Les fils spirituels de Michel Audiard se régaleront aussi des formules de Rick, comme lorsqu’il dit : «Hansel and I were happy as two dead pigs in the sunshine». En France, on dirait heureux comme deux cochons en foire. Rick voit plutôt des cochons crevés au soleil. En fait, il s’exprime dans cette vieille langue redneck si imagée et si différente de l’Anglais qu’on pratique habituellement. Il sonne exactement comme Sam Phillips. Il règne dans leur façon de s’exprimer une sorte de conviction, un sens du martèlement poétique, leur phraséologie relève même du langage biblique. Quand il parle des difficultés qu’il rencontre à produire des nègres dans son coin, il s’exprimer exactement comme Sam Phillips qui fut confronté au même problème : «I was earning the reputation as ‘that redneck white boy in Muscle Shoals who is cutting all those hit records on black artists’.» (Je me taillais la réputation du petit blanc qui enregistrait des hits d’artistes nègres). C’est la même musique linguistique. Quand il fait le portrait de Bill Lowery, il swingue ses mots : «He was a white-haired, 250-pound, Big Daddy-looking guy with an appreciation for good music, good food and good liquor.» Il fait aussi un portrait savoureux de Don Robey, le label-boss de Duke Records, sur lequel ont démarré Clarence Carter et Bobby Bland : «On racontait que Robey frappait les gens qui osaient l’affronter avec son flingue. Certains des artistes signés sur son label le suspectaient de détourner les royalties, mais ils le craignaient tellement qu’ils évitaient de faire des vagues.»

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    Parmi les portraits fabuleux que brosse Rick Hall, on trouve celui de Dan Penn, qui admirait Bobby Bland et Ray Charles, et qui avait, nous dit l’auteur, une voix aussi belle que celle de Ben E. King - Dan used to say ‘I’m white but I’m alright’ (Fabuleux Dan Penn qui avait pour habitude de se moquer des racistes en disant : c’est vrai, je suis blanc, mais je suis correct) - Rick raconte qu’en chantant, Dan était si intense qu’il rougissait comme une tomate. Il rappelle aussi que Dan fut son meilleur ami, son confident et qu’ils composaient ensemble. Chaque fois que Rick a été trahi ou jeté par les autres, Dan lui est resté fidèle - Dan is a warm, caring and loyal man with an abundance of music savvy - et il ajoute que son précieux ami a les meilleures oreilles «in the whole wide world of music». C’est Dan qui a l’idée de lancer le label FAME pour presser 2 000 exemplaires de «Steal Away», le hit de Jimmy Hugues qu’ils viennent d’enregistrer, et d’aller faire la tournée de toutes les stations de radio noires du Deep South pour le refiler aux DJs. Rick n’a pas les moyens de leur glisser un billet, aussi leur propose-t-il à la place une bouteille de vodka.

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    Et Dan dira : «Je ne me suis jamais autant marré que lors de ce voyage à travers le Deep South, quand avec Rick on distribuait ‘Steal Away’ dans toutes ces stations de radio noires.» Rick raconte aussi qu’une nuit, Dan est arrivé dans le studio avec un pack de bière, trois paquets de cigarettes, sa précieuse guitare et accompagné d’un jeune mec nommé Spooner Oldham. Ils se sont assis à même le sol, ils ont éteint les lumières et ont composé «Let’s Do It Over» qui allait être le prochain hit de Joe Tex. C’est à cette occasion que débuta leur longue et prolifique collaboration.

    Si on aime les portraits de personnages légendaires, il faut lire ce recueil de mémoires. Rick fut le seul à croire en Arthur Alexander. Il se fit jeter par tous les labels locaux et quand «You Beter Move On» commença à marcher, un certain Tom Stafford emmena Arthur à Nashville, privant ainsi Rick du bonheur d’enregistrer le premier album. Rick apprendra plus tard par la fille d’Arthur que son père était fier du premier single FAME qu’ils avaient enregistré ensemble.

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    L’autre géant que défendait Rick fut bien sûr Clarence Carter auquel il consacre des pages émouvantes. C’est même l’histoire d’une amitié profonde, basée sur le respect mutuel et la qualité artistique. Rick se souvient des débuts de Clarence Carter, qui était à l’époque aussi pauvre que lui. Quand il entrait en studio, Clarence Carter était parfaitement au point, parce qu’il misait tout sur la musique qui était, comme pour Rick, sa seule planche de salut. Clarence jouait alors en duo avec son pote organiste Calvin sous le nom de Clarence & Calvin - Clarence and Calvin were both natural-born clowns who laughed and cut up in the studio, but were as serious as a bleeding ulcer about their music (ces mecs savaient se marrer, mais ils étaient sérieux comme des papes dès qu’il s’agissait de jouer). Rick conclut ce chapitre avec un petit épilogue en forme d’hommage définitif : «Je reste convaincu que Clarence Carter aurait pur être aussi énorme, voire plus énorme, que Ray Charles s’il avait bénéficié du même type de support financier, ou s’il n’avait pas eu le malheur de mener sa carrière en même temps que celle de Ray. Ils étaient tous les deux aveugles, noirs, ils venaient tous les deux du Sud et étaient tous deux des génies. Leur son est un mélange de Soul et de country unique au monde. Clarence est resté mon ami et il utilise encore mon studio pour enregistrer ses albums.»

    Oh et puis ce portrait de Wilson Pickett. Rick le dit précédé par sa mauvaise réputation et il ne peut pas résister à l’envie de lui demander si l’histoire du flingue sur la tempe du label-boss est vraie. Et Wilson lui répond : «J’ai pris l’ascenseur pour monter au bureau du patron, je suis entré, je lui ai mis mon bras autour du cou et un calibre 45 sur la tempe et je lui ai demandé de me rendre mon contrat, alors il a ouvert un tiroir et me l’a donné sans discuter.» En fait Rick explique que Jerry Wexler misait sur le fait que Wilson et lui, tous deux nés en Alabama dans la plus grande pauvreté, allaient bien s’entendre et que Rick allait pouvoir gérer les soirées alcoolisées et les tensions des séances d’enregistrement. «Jerry pensait que j’étais le seul mec capable de gérer Wilson Pickett et j’étais bien décidé à lui montrer qu’il ne se fourrait pas le doigt dans l’œil.» Quand Rick voit Wilson pour la première fois, il le compare à une panthère noire à la peau luisante. Cette rencontre est hilarante, car Rick qui ne connaît pas Wilson s’attend à voir débarquer du DC3 un gros black du genre Solomon Burke, et Wilson est horrifié de voir que le mec de Muscle Shoals est un blanc. En fait, ce qui horrifie le plus Wilson, c’est de découvrir que les champs de coton existent encore et que la situation des noirs n’a guère évolué depuis que sa famille est remontée au Nord, lorsqu’il avait seize ans. C’est Chips Moman qui va jouer de la guitare sur les fameuses sessions d’enregistrement de Wilson Pickett. C’est aussi Chips qui sort le double-octave riff d’intro de «Mustang Sally». Et tout le reste n’est que littérature.

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    Signé : Cazengler, un Rick hard sinon rien

    Rick Hall. Disparu le 2 janvier 2018.

    Rick Hall. The Man From Muscle Shoals. My Journey From Shame To Fame. Heritage Builders 2015

     

    Moissy-cramayel / 26 – 01 – 2018

    les dix-huit marches

    ELI D'ESTALE / ARTIFEX / NAKHT

     

    FEU FALLEN EIGHT

    C'est aux 18 Marches que nous avions rencontré pour la première fois Fallen Eight – le 02/ 10 / 2015 pour être précis - un des groupes phare de la jeune génération Seine & Marnaise dont nous avons suivi régulièrement les aventures dans nos colonnes. Nous attendions le prochain album. Mais le 12 janvier dernier la nouvelle est tombée, en préambule d'un long communiqué. Chute du huit. Fallen Eight se sépare. Divergences musicales qui n'annulent point l'amitié qui les unit... Le rock'n'roll use ses groupes bien plus rapidement que l'océan ses galets. Après Klaustrophobia, Beast, Scores, Fallen Eight n'est plus qu'une coque rouillée – dont la légendaire épopée ne tardera pas à se former - dans la darse des souvenances et des regrets. Nous restent les disques, les photos, les chroniques et les rencontres suscitées par leurs tumultueuses apparitions. La vie est ainsi, une vague se retire pour laisser place à une autre. Dans tous les sens du terme le rock'n'roll est une musique mortelle.

    ELI D'ESTALE

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    Nouvelle formule d'Eli d'Estale. Je dirais presque mathématique. Rien à voir avec le groupe qui growlait tant à mort que l'on avait avait l'impression que le son brouillait l'image qu'ils voulaient imposer ( Voir KR'TNT du 27 / 10 / 2016 ). Ont réduit la voilure, ont profilé l'étrave. Ont jeté par-dessus bord tout ce qui n'était pas indispensable. Sont parvenus à une esthétique racée, corsaire. N'offrent que le minimum. Mais vital. Aussi létal. A l'image de la guitare – Boden Original 7 - de Rémi Goetz dont on se dit qu'un fauve affamé a dû croquer un morceau. Un son réduit à l'essentiel, d'une rècheté désertique, sec comme un arbre mort, sans une goutte de lyrisme. La piqûre du serpent sans la consolation de l'antidote. Rien de trop. Rien de moins aussi, pas de flamme mais le feu, pas d'emphase mais la netteté du claquement d'une culasse de sniper. Alexis Godefroy est à la basse, jamais instrument n'a porté aussi bien son nom, un son sans rotondité, la dureté d'une écaille d'arapaima, totalement imité par Paul Alexandre Dournel à la guitare, la colère mais froide, la rage mais contenue, style classique qui évite les adjectifs ronflants et les figures de style à la-m'as-tu-vu. Musique sans complaisance envers elle-même. Et le public. Toutefois Eli d'Estale possède une quatrième cartouche de dynamite. Gilles Romain, debout sur son caisson tel un orateur antique sur la tribune des rostres. Démultiplie l'impact sonore de ses acolytes. Une gestuelle sobre mais théâtrale, la voix qui djente et les mouvements maniérés des mains autour de son visage qui en renforcnte les effets. Froideur passionnée. L'attire les regards. Invective et convainc. Accusateur public et couperet de guillotine. Enfermé en lui-même, isolé en sa propre représentation, et par ce fait-même totalement fascinant. Le groupe donne l'impression de résoudre une équation qui permet de tracer une droite brisée d'un genre nouveau que l'espace des courbes se voit contraint d'admettre et d'accepter, une espèce de zig-zag à angles morts porteur d'une foudre capable de déstructurer tous les champs magnétiques de la pensée humaine. Ce qui ne manque pas de se produire, les esprits captifs de l'assistance, entièrement phagocytés par cette musique, un composé d'essentiel et d'énergie, leur font un triomphe.

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    ARTIFEX

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    Artifex sera la révélation de la soirée. Entre une statuette du Buddha et le micro. Entre vide et silence. Faudra attendre le déroulement du second morceau pour saisir l'originalité intrinsèque du groupe. Nombreux sont les combos qui débutent par un instrumental. Dark Forest avec ses ramures sombres et ses sentes obscures avaient séduit l'auditoire. L'on attendait que Brendan à la basse et en position centrale s'emparât du chant, mais il n'en fit rien. Ni cris, ni chuchotements, ni hurlements, ni growl, ni djent. Artifex redéfinit le genre. Trash exclusivement instrumental. De l'instrumentrash. Cela change la donne. Eveille l'esprit et vous oblige à écouter autrement. D'autant plus que l'évidence s'impose très vite. Le chant ne manque pas. Son absence n'est pas perçu comme un défaut. Sa présence serait même de trop. La musique se suffit à elle-même. Le fruit de l'arbre ne nécessite aucune adjonction.

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    Pahaad Ke Raaja, que la répétition des A ne vous égare point. Artifex n'est pas adepte des musiques répétitives, ces boucles qui se superposent inlassablement, qui ne changent que d'un écart de dixième de ton à chaque tour et qui finissent par vous endormir. Mickaël est assis aux drums, avec ses longs cheveux blonds l'a le look solide d'un jarl à la poupe d'un drakkar qui dirige ses berserkers à l'assaut des tempêtes. Frappe lourde et puissante. Roulements de toms et tintamarre de cymbales, infléchit par son jeu la course des guitares. Thomas et Victor se partagent les bordées. Thomas est l'adepte des vagues déferlantes et tumultueuses qui vous secouent salement, ses riffs grondants sont des coups de boutoirs, ne durent jamais très longtemps mais sont suffisants pour vous faire craindre tous les naufrages. Victor tout au contraire joue dans l'écume déferlante. Ne se repose jamais, pétrel dans la tempête, au ras des lames, aux ailes infatigables. Ses doigts courent d'accord en accord sans jamais se lasser. Une longue jam lui permettra – non pas une démonstration car il possède une retenue individuelle qui lui interdit de se mettre en avant – de donner, et de partager, toute cette habileté cordique qui le pousse dans ses propres retranchements. Une note ne saurait être gratuite, elle se doit d'être prolongée par une seconde qui reprend l'héritage et le fait fructifier, tant au niveau de sa limpidité harmonique que de sa coloration phonique. La troisième ainsi de suite, tout morceau possédant ainsi sa part d'improvisation vivante. Avec en plus ces moments où les deux guitaristes ne jouent pas l'un à côté de l'autre, mais ensemble tous deux en complément de l'autre, chacun devenant tour à tour et le tuteur et la plante grimpante qui s'enroule autour du bâton propitiatoire. Brendan à la basse n'a pas le rôle le plus facile, ou appuyant les basculements de son drummer ou devant s'immiscer en finesse entre les interstices des deux guitares. S'en sort magnifiquement, le rôle ingrat du passeur qui vous aide à traverser les rivières les plus dangereuses mais qui ne peut vous suivre car déjà sa présence est nécessaire sur l'autre rive. L'intercesseur par excellence. Une fonction qui lui revient aussi dès qu'il faut entre deux morceaux établir le contact avec le public conquis. Les trois derniers titres, précédés d'un court sample où une guitare dépose des gouttes de rosée sur l'herbe de l'aurore, seront plus brutaux – Thomas s'en donne à coeur-joie vous pétarade les riffs à la moto-cross tandis que Victor se réserve les pointes de vitesse – Mickaël poussant la mécanique dans ses derniers soubresauts. Metastasis et The One & Only terminent le set en beauté, ovationnés par l'assistance ravie...

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    ( Photos de KARINE SOHIER )

    NAKHT

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    Les deux groupes précédents ont mis la barre haute. Nakht contre-attaque séance tonnante. Danny, le grand Danny, juché sur son trône de fer, spot rouge en dessous dont le faisceau montant ruisselle sur tout son corps, mène l'assaut. L'a sa voix des mauvais jours. Celle du grizzly qui growle à mort. Une voix qui contient le monde entier, des meutes de milliers de chiens sauvages qui courent et aboient derrière le grand charroi de la mort, des grouillements de soudards incendiaires qui s'attaquent au pont levis malgré l'huile bouillante et les rochers qui leur tombent dessus, les clameurs des momies qui subitement se lèvent dans les musées, arrachent leurs bandelettes et de leur museaux musqués, le visage rongé par la pourriture et la vermine et s'en viennent réclamer aux vivants épouvantés le culte que ces impies ne leur ont pas rendu.

    Nakht déboule sur vous. Une boule de feu pétrifiante. Saccage tout sur son passage. Vitrifie les ruines et transforme les vivants en statue de sel que les vents érodent déjà. Nakht la puissance implacable. Nakht, une puanteur d'éternité. Trois guitaristes qui s'agitent tels des pantins monstrueux, marionnettes folles de la colère de Seth, vous découpent des riffs aussi tranchants que des arrêtes de pyramide. Et Damien qui au fond de sa batterie pilonne des blocs de pierre taillées aussi hautes que des immeubles de trois étages.

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    Nakht n'akhrrête jamais. Pas une seule seconde de calme, Artefact, Apophis, Walking Shade, les titres titanesques se suivent et se ressemblent, de monstrueux scarabées piétinent les cités en flammes et les esprits qui agonisent au-dessus des flaques de cervelles écrabouillées. Vous avez voulu Nakht. Vous avez espéré Nakht. Vous avez attendu Nakht. Le voici dans la splendeur immémoriale de sa dureté. De sa cruauté. Grabuge dans la salle. Tourmente dans les âmes. Nakht passe comme les ouragans de sable dans le désert. Nakht engloutit. Nakht efface. Nakht écrase. Nakht vous efface de la surface de la terre.

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    Nakht s'éloigne. Et les voix des survivants interrogent : quand est-ce que reviendra Nakht, que les temps de désolation et de destruction se hâtent, ils sont nos seules raisons de vivre.

    Ce soir-là Nackht fut éblouissance.

    Damie Chad.

    JOUARRE / 27 – 01 – 2018

    SIGVALD'S MOTOR CLUB SEINE & MARNE

    VELLOCET / DOPPELGÄNGER

     

    La nouvelle est tombée sans prévenir. L'était prévu de se rendre à l'anniversaire de Johnny au nouveau local des Sigvald's – nous avions trop aimé la fête du Dixième Anniversaire du Motor Club ( voir KR'TNT ! 329 du 18 / 05 / 2017 ) - d'autant plus qu'était prévue la venue de Doppelgänger, lorsque l'annonce de la participation de Vellocet a éclaté comme une grenade au champagne. Vellocet, nous les avions admirés plusieurs fois chez les Rednecks de Provins, nous leur avions consacré le numéro 16 de KR'TNT ! Du 08 / 07 / 2010, version papier, et les revoici qui paraissent sans crier gare...

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    La teuf-teuf sait où trouver les locaux de bikers, là où on peut faire du bruit sans déranger d'éventuels voisins abrutis de télé, s'engouffre dans la zone industrielle et la rue de la Grange Gruyère – une crème de nom délicieux - ne tarde pas à se présenter. Nombreuses voitures sur les trottoirs. Les motos sont parqués à l'intérieur de l'enceinte d'un vaste bâtiment dont les Sigvald's occupent une grande pièce précédée d'un large auvent. Camion-pizza à l'extérieur, bar à l'intérieur. Le paradis doit ressembler à cela. Des bikers de partout, l'en arrivera sans arrêt toute la soirée – cuirs souriants, serrement de pognes, embrassades fraternelles – l'ambiance est chaleureuse à souhait.

     

    VELLOCET

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    Le gang est à son poste. Eric Colère attend le retour de Johnny au premier rang pour lancer la machine à amphétamine rock. S'étire comme un fauve qui s'apprête à partir en chasse, s'arque-boute contre le micro, balaie l'air de sa longue crinière qui retombe dans son dos. Départ en trombe, le combo en place comme jamais, Hervé Gusmini carbure derrière sa batterie, Bruno Labbe profile les riffs et Christian Verrecchia verrouille les fondements du background des grondements de sa basse. Musique noire, sourde et explosive. Vellocet, ascenseur vers l'extase, la brûlure et la jouissance. Tous sont les vecteurs du vocal d'Eric. Totalement amalgamé à l'incandescence du son, ne faisant qu'un avec l'urgence turbo-réactrice du groupe et en même temps propulsé en avant, tel le missile sorti des soutes à munitions pour être envoyé sur la cible projetée.

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    Une majorité de morceaux issus du dernier album en français. Aux Miroirs, A l'Ombre des Latrines, Gethsémani, les titres parlent d'eux-mêmes, encore faut-il les expectorer avec la violence nécessaire. Eric y excelle, les crache de toute sa colère qui n'est que la fureur rock, les prononce deux fois, une fois les profère, les hache, les tord, les mord, hors de sa bouche, et une seconde fois par la pantomime de son corps désarticulé qui les met en scène, les campe comme des blasphèmes, les habille de menaces, les sculpte au scalpel de la haine. L'on ne peut parler de chant proprement dit mais de lutte avec la matière des mots, desquels il extrait le venin et le non-dit, les serre à la gorge, les étrangle, les étripe, les réduit en charpie, pour se jeter au plus vite sur les suivants qui affluent sans fin, armée de larves dont il convient d'assumer le possible de toutes les métamorphoses.

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    Derrière lui, on n'effeuille pas les marguerites, le moteur se permet des changements de régime hallucinant, il y a de ces tutoiements de paliers infernaux, des brisures qui vous font craindre l'arrêt définitif ou des emballements qui prophétisent l'explosion, mais tout est contrôlé de main de maîtres, des plongeons de toms , des loopings de basse et des glissades verglacées de guitare à vous déchausser les dents, et dans le public l'on en avale pas moins les couleuvres écarlates de ces trous noirs de concentré d'énergie rythmique, le souffle coupé, la bouche béante d'admiration.

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    Deux titres en anglais, Monday Morning Blues et Shotgun House, juste le temps pour Eric de montrer qu'il connaît les canonnades trafalgariennes sur le bout de la langue, entrelardés de Que la Nuit l'Emporte et en final Au Nom de Dieu, dernier outrage, ultime splendeur sombre comme la main de la mort. Mais il est hors de question qu'ils s'arrêtent si tôt. Nous lâchent leur grand classique Mona Lisa et terminent sur Assis.

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    Presque huit ans que je n'avais entendu Vellocet en live. C'est encore meilleur qu'avant. Un set auquel on ne reprochera que sa brièveté, mais époustouflant. Méfiez-vous, Vellocet a repris la route. Se confirme qu'il est un des groupes kérozène du rock'n'roll français. Maillon fort.

     

    REFLEXIONS PHILOSOPHICO-EXISTENTIELLES

    Publicité mensongère. Ne faut pas toujours croire ce qui est écrit. Remarquez j'avais un doute. Je cite leur présentation : ''Le calme n'est rien sans la violence, la lumière n'existe pas sans l'obscurité. C'est sur ce principe que le groupe puise sa force, la musique est exutoire''. Désolé pour ceux qui aiment les moments de calme et de quiétude, les promenades au clair de lune et les soirées à rêvasser au coin de la cheminée. Je ne saurais expliquer pourquoi mais dès que vous rencontrez un doppelänger dans votre vie, ce n'est jamais la face douce et sympathique du personnage. Toujours, le côté obscur de la force. Ce sont ses côtés les plus pervers et maléfiques qu'il tourne vers vous. Peut-être parce que, au fond de nous-mêmes ce sont ces aspérités que nous préférons. J'avoue que si Doppelgänger s'était révélé être un groupe de folk acoustique à tendance papillons roses et petites fleurs bleues, j'aurais été déçu. De toutes les manières ce genre de nuisibles ne courent pas les rues chez les Bikers.

    ( Photos : Enagrom sur FB : Sigvald's MC Seine et Marne )

    DOPPELGÄNGER

    Un sound-check prometteur. De ces bourdonnements de guitares qui laissent présager que bientôt vous allez vous retrouver entouré de l'essaim furieux au grand complet, et Cyrco qui essaie des growlements à vous faire croire qu'il crache des poumons sanguinolents de tuberculeux à chaque fois.

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    Ils ont collé Loule tout au fond contre le mur, l'on se demande comment il arrive à respirer. Doit avoir l'habitude car dès qu'il démarre, la houle de Loule se déchaîne, des cymbales partout, une grosse caisse disposée selon un angle inhabituel, fait des ricochets sur les toms, et vous décoche des plots soniques à vous fracturer les tympans, à vous déchirer les lobes. C'est l'ouragan de fond. La plage idyllique aux cocotiers de cartes postale est définitivement ravagée par un tsunami mortel. Un temps idéal pour les crocodiles qui n'ont jamais eu autant de cadavres à mastiquer en toute impunité. Vous avez réveillé le doppelgänger autant dire que vous avez dopé le danger.

    Devant cette toile de fond une diagonale de folie. Deux guitaristes à chaque bout, le chanteur au milieu. Qui par un étrange effet de géométrie désorientée se retrouve au plus près du public. Sacré boulot pour Thydo et Nicba, z'ont à devancer l'avalanche drumique de neige noire qui fond sur eux, vitesse et précipitation sont leur seul mot d'ordre, plus la lourdeur du son carbonique, un Doppelgänger en action ne marche pas sur la pointe des pieds, il ébranle le sol et fissure les murs. Se propulse à toute vitesse aiguillonné par la force du mal et la volonté de nuire.

    Dans cette nuisance généralisée Cyrco ne possède que sa voix à ajouter au désastre, il se doit d'en exprimer la quintessence nauséeuse, hurlements de loup solitaire qui conjure la lune noire des cauchemars, des serpents nichent dans son œsophage ils soufflent sur les tisons de la haine et du désespoir, dans ses cordes vocales retentissent les échos perdus des ruts brutaux des dinosaurus disparus, le cri des suppliciés et les suffocations des fous dans les asiles ajoutent leurs notes discordantes à ces éboulements tectoniques de blocs de vocaux de pyramides écroulées.

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    Sur le côté droit, troisième angle à la base de deux triangles inversés – si vous voulez suivre les doppelänger à la trace il est nécessaire de vous représenter les patterns idéens algorithmiques qui président à leur déplacement, car leur disposition épouse ce que les alchimistes appelaient la structure maudite mais opératoire du quinconce exalté - la haute silhouette de Sebvi. Le seul qui puisse vous rappeler que le doppelänger est aussi un homme qui vous ressemble. Le sourire aux dents carnivores et la basse constructive. Là où les autres propulsent il creuse les fondations sur lesquelles reposent les catapultes de la déraison.

    Doppelänger, un set de cauchemars irréprochables, mettent en scène les archétypes fondamentaux de votre imaginaire – voir le second Faust de Goethe – les font apparaître en résurgences mentales ataviques, encore faut-il avoir le courage de les identifier. Métallurgie imaginale. La force au service des empreintes psychiques. Décollement intérieur des rétines du troisième œil. Rock'n'roll perforatif. Un grand groupe.

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    Damie Chad.

    DELOK / ARTIFEX

     

    AS I LEAVE / DARK FOREST / METASTASIS / PAHAAD KE RAAJA / CONTEMPLATION / SCENERY / SABHIATA / POST SCRIPTUM.

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    L'album Délok paru le 11 novembre 2017 a été précédé d'un premier album intitulé The One & Only, la pochette ne laisse aucun doute sur l'identité du seul et unique : Buddah. Et pas un autre. Ce qui nous permet d'identifier sans coup férir la moitié du visage qui figure sur le noir recto du CD. L'Illuminé en personne.

    L'ont peut avoir quelques doutes de la sérénité dont se prévaut Artifex. Délok est manifestement traversé de bruit et de fureur. Apparemment la délocalisation spirituelle n'est pas une affaire de tout repos. A moins que le chemin du trash ne soit qu'une voie étroite, celle de la main gauche, dite aussi du serpent. La matière n'est qu'un fleuve de feu nous avertissait Héraclite. L'on n'aime guère s'y retremper par deux fois, mais Artifex n'hésite pas à retenter l'expérience.

    Nous pourrions aussi nous interroger sur cette notion d'Artifex. Il est tentant de rapporter le terme à la figure de l'Eveillé. C'est ainsi que d'après nous l'a pensé le groupe. L'Artifex suprême, seul capable d'arrêter la roue du temps et de l'illusion. Mais tout symbole est réversible. Loin de la sagesse indienne, dans notre culture occidentale, c'est par ce mot qu'au moment d'expirer Néron se définit. Qualis Artifex Pereo ! s'exclama l'empereur de la toute puissance dissolue avant de sombrer dans le dernier sommeil. Sans doute la musique d'Artifex est-elle actée par cette contradiction qui réunit la recherche de la plénitude du néant avec le vide pascalien des divertissements humains auxquels s'adonna sans ennui l'Imperator Suprême.

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    As I leave : pureté extrême d'un chant féminin qui s'élève tandis que batterie et guitares s'introduisent en catimini par en-dessous. S'emparent petit à petit de tout l'espace phonique, d'abord assez sagement, édifiant comme des fondements de basalte, mais bientôt c'est la cavalcade avec apparition de motifs orientaux suivis d'accélérations constantes. Un druming qui pousse et des guitares qui tirent, atterrissage final en douceur. Dark forest : résolument rock, guitare et batterie qui se relancent sans arrêt, avec ces battements d'ailes spasmodiques qui semblent annoncer une descente mais préfigurent une montée victorieuse. Reprise du leitmotiv oriental en plus rapide, passé à la moulinette d'un rotor d'hélicoptère. Réapparaît à plusieurs moments, qu'il soit égrené lentement ou vaporisé rapidement, il n'est que prélude à de nouveaux galops insatiables. Metastasis : un rythme syncopé de base plus rock, du coup les guitares n'en bourdonnent que plus fort un son davantage saturé, ruptures cymbaliques et réassort sauvage dans les secondes qui suivent. La guitare miaule et déchire le motif initial, nous sommes dans une véritable oeuvre musicale continue, avec ses bruissements telluriques et ses enclumes siegfrédiques. Pahaad Raaja : guitare partout, omni-présente, s'adjuge toute l'ampleur du son, mais la batterie ne lâche pas le combat, reprend le dessus, s'adjuge les meilleurs coups, tout cela se résout par un envol éthéré. Deux géants qui se combattus à mort, leur âme plane sur leur corps mais n'en continuent pas moins à se poursuivre dans les dimensions éthériques. Contemplation : calme et zénitude, l'on croirait entendre des orgues mâtinés de trompes tibétaines, la guitare s'égrène et s'ouvre comme fleur du lotus. Ce n'était qu'une étape, la course insensée reprend et la batterie appuie beaucoup plus rageusement selon un contretemps outrancier, chant des guitares qui jaillit comme flèche sans cible qui n'en finissent plus de parcourir la rotondité parfaite du monde. Hachis de tambour et retour au prologue matutinal. Scenery : excitation de toms et menace de guitares, grand opéra orchestral, exclamations tribales, envolées gitanes, scènes de danse. Fin brutale. Sabhiata : levée d'orages et de tempêtes. Cris de guitares, exaltation de batterie, galops insensés, ballet de feu et gigantesque coups de balais qui relèguent au loin les miasmes putrides des pesanteurs terrestres. Post-Scriptum : matin du monde, chant d'oiseaux et cris inquiets d'animaux, les nuages s'amoncellent, la foudre s'accumulent, et la pluie tombe. Vient-elle pour laver le monde ou l'engloutir ? Les dernières mesures semblent se nuancer d'une grande tristesse. Un accomplissement spirituel n'est-il pas toujours corrodé du souvenir de la précédente incarnation ?

    Une oeuvre à écouter et à réécouter. Finement composée et détentrice d'une savante architecture. Un véritable oratorio. Violence et méditation.

    Damie Chad.

    *

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    Y a des gens qui ont du courage. Ouvrir une librairie dans un village ariégeois relève de l'héroïsme. Oui mais certains ont aussi de l'imagination. Le Relais de Poche sis 2 rue de la République 09 340 Verniolle à Verniolles est aussi une Tartinerie. Avec plusieurs couches de beurres et quelques strates de confitures. Dégustation pour tous les goûts. Des livres – coin enfants, espace polars, présentoir poésie, pool critique politique, étagères d'occasions. Vous n'y trouvez pas toutes les dernières publications. L'on essaie d'y présenter celles qui font sens. Quelques tables pour déguster des produits du terroirs, et une salle de spectacles pour causeries, concerts, discussions... Accueil chaleureux. J'en suis ressorti avec un recueil de Serge Pey et :

    LETAL ROCK

    MAURICE ZYTNICKI

    ( Editions Loubatières / 2010 )

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    N'ai pas choisi au hasard. Rock, nécessairement. Se passe aussi à Toulouse. Où j'ai beaucoup vécu. Un avantage sur la plupart des lecteurs, un nom de rue et je visualise aussitôt. Bien que cela n'aide en rien à la réception de l'intrigue. Donc Rock avec juste ce qu'il faut de drogue et pas mal de sexe. Par contre question rock, serais plutôt enclin à parler de variété. Ou alors vous faites comme Rock & Folk et vous déclarez que Fauve c'est du rock. C'est que Zytnicky nous nique un peu. Difficile de se faire une idée du style du groupe Track Sys. Des jeunes gens modernes, imaginez-les tout de même plus près d'Etienne Daho ou de Taxi Girl que des Stooges. Deux garçons, une fille. Se sont rencontrés au lycée, ont passé leur bac ( d'abord ) et ont décidé de fonder un groupe. Et le succès qui leur tombe dessus. Pas toujours facile à gérer. Argent, dope, dépression. Mais pas la peine d'épiloguer, surtout que les boys ne vont pas tarder à se faire assassiner. C'est ici qu'entre en jeu la police. Que voulez-vous, tout le monde ne la déteste pas puisque le Capitaine Leïla Hilmi est l'héroïne du livre. Quoique Lorraine la rescapée chanteuse du trio en soit la star. Pas de chance pour les rockers elle réoriente sa carrière vers la dance pour midinettes 12-15 ans... Et l'on assiste à l'enquête. Je ne vous donnerai pas le nom de l'assassin. Ni son motif. Cette partie du livre nous éloigne du rock'n'roll. Est plutôt bien traitée, relève davantage de l'analyse psychologique du polar-gore bien crade.

    Un polar qui n'a pas pour but de nous relater le crime parfait, il vaut mieux le lire en tant qu'enquête sociologique sur les métamorphoses et les dérives de la société française. Permissivités, reconnaissance ( à défaut de lutte ) de classes, féminités affirmées, masculinités déglinguées, générations issues de l'immigration, jeunesse déboussolée, attrape-nigauds spirituels, manipulation médiatique des masses... Un potage peu appétissant, mais un constat factuel asse proche de la réalité. Zytnicki est un malin. Ne dénonce pas. Ne critique pas. Montre les contradictions. Un miroir. Chacun s'y reconnaîtra. S'il en a le courage.

    Damie Chad.