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mark lanegan

  • CHRONIQUES DE POURPRE 546 : KR'TNT 546 : MARK LANEGAN / JAZZ BUTCHER / LEON BRIDGES / EARL BRUTUS / BOURBIER / ALIEN LIZARD / HOWLIN' JAWS / MARIE DESJARDINS / CHRIS BIRD + WISE GUIZ

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 546

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    17 / 03 / 2022

    MARK LANEGAN / JAZZ BUTCHER

    LEON BRIDGES / EARL BRUTUS

    BOURBIER / ALIEN LIZARD

    HOWLIN’ JAWS / MARIE DESJARDINS

    CHRIS BIRD + WISE GUIZ

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 546

    Livraisons 01 - 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :   http://krtnt.hautetfort.com/

     

    Lanegan à tous les coups - Part Six

     

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             À force de tenter le diable et de jouer avec les near-death experiences, Lanegan a fini par  casser sa pipe en bois. Mais il le fait avec le brio qu’on lui connaît. Un dernier album aurait été accueilli à bras ouverts. Mais non, il nous laisse à la place un petit book, Devil In A Coma, qu’on rangera dans l’étagère à côté du There’s One In Every Town de Mick Farren, de l’Hellfire de Nick Tosches et du Dark Stuff de Nick Kent. Car voilà bien un chef-d’œuvre, un étrange chef-d’œuvre devrait-on dire, car au talent fou qui le caractérise, Lanegan ajoute l’art de la pirouette et l’insolence. Et plane par dessus tout ça l’âcre odeur de la terre de cimetière.

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             Lanegan y narre d’un ton atrocement guttural le cauchemar d’un séjour de plusieurs mois en soins intensifs, dans un hôpital irlandais, pays où il a trouvé refuge après avoir fui la Californie. Il ne donne guère de détails sur les circonstances de sa fuite - Hellhounds at my back in Los Angeles - Il a chopé le fameux virus dont tout le monde parle et il doit être hospitalisé. D’où la pirouette. Au lieu d’évoquer Kurt Cobain et Jeffrey Lee Pierce, cet imbécile nous parle du virus pendant 150 pages, avec tous les détails, les tuyaux, les branchements, les vieux en train de clamser dans la même chambre d’hosto, il ne nous épargne rien. Ah c’est malin ! Pendant deux ans, on a tout fait pour chasser toute cette fucking médiatisation par la porte, et pouf, elle revient pas la fenêtre avec Lanegan. C’est d’autant plus odieux qu’il essaye de prouver sur son lit de douleur l’existence d’un virus qui n’existe que dans sa tête. Il va même très loin au fond de son psychisme, c’est souvent d’une violence terrible, il nous entraîne dans son délire, il atteint un niveau de dénuement encore plus extrême que celui développé dans son livre précédent, le crucifiant Sing Backwards And Weep.

             Lanegan pourrit vivant sur son lit d’hôpital, dans son corps comme dans sa tête et il nous livre tout. Tu en as pour deux à trois heures, si tu veux avaler ça d’un trait, mais après tu ne te sentiras pas très bien. Ce démon t’aura contaminé. Merveilleusement contaminé. Il commence par tomber dans les pommes chez lui, dans sa baraque irlandaise du conté de Querry. Il refusait d’aller à l’hosto, mais sa femme a appelé une ambulance - behind my back, c’est-à-dire dans son dos - I eventually ended up in intensive care, unable to draw oxygen and was diagnosed with some exotic new strain of the coronavirus for wich there was no cure, of course. I was put into a medically induced coma, none of which I remembered - Voilà du pur Lanegan, cette longue phrase se déroule au rythme de sa voix, il écrit des vers, de la prose, en attendant le jour qui vient, dirait Aragon. Oui, c’est exactement ça. Il prend le prétexte d’une maladie exotique pour faire de la littérature. La phrase est si parfaite dans son rythme et sa construction qu’on se surprend à la relire plusieurs fois pour en apprécier la musicalité. Le diable est entré à l’hosto avec le rock’n’roll. Lanegan va détrôner Céline qu’on croyait maître absolu du dithyrambe des corps souffrants.

             Lanegan se voit administrer des calmants, il en cite trois Sequorel, Xanax, OxyContin, mais ça n’a aucun effet sur lui - I’d been self-administrating elephant-sized doses of the same shit on and off for years - Eh oui, Lanegan est le prince des tox. Il a battu tous les records. C’est lui qui l’affirme. Profitons de l’occasion pour rappeler que l’autre grande dimension laneganienne est l’exagération. Tout chez lui est plus dur, plus violent, plus âpre, plus immoral que partout ailleurs. Comme Cash dans son autobio, Lanegan fait de sa maladie un chef-d’œuvre. L’exagération fait partie de son jeu et on l’accepte à partir du moment où on comprend que ça tonifie son style. Chez une oie blanche, l’exagération ne passe pas. Chez Lanegan, c’est cohérent, parce qu’il est naturellement violent et amoral - To me it was a second nature to eat tablets like candy - Il adore aussi rappeler qu’il est très limité d’esprit et que la réalité ne l’intéresse pas du tout - La myopie qui m’a largement handicapé toute ma vie m’a enraciné dans l’à peu près, in the here and now, et je pensais rarement à autre chose que l’à peu près, surtout s’il fallait commencer à réfléchir à l’avenir, some far-off distant future never-never land. Such places did not exist in my limited scope of reality - Cet homme qui est en réalité extrêmement intelligent veille à rester dans l’ombre. Il s’interdit toute vision.        

             L’insolence ? Oh que oui et à bien des égards. Il faut entendre l’insolence au sens où l’entendait Céline, une insolence qui flirte avec l’amoralité du comportement, cette amoralité qui dans le cas de Céline, comme dans celui de Lanegan, nourrit le style. Un homme vertueux n’écrirait ni comme Céline ni comme Lanegan. Il écrirait comme Paul Claudel et ferait interner sa sœur dans un asile. Nous on préfère Lanegan à l’hosto. Au moins on se marre. Il faut être possédé par de sacrés démons pour pouvoir choquer comme sait choquer Lanegan. Il est le premier à reconnaître que sa rage de vivre dépasse les normes - I’d lived like a fire raging through a skyscrapper, a cauldron of negative energy - Il se compare à l’incendie qui ravage un gratte-ciel, à un chaudron de négativité. Comme dans son livre précédent, il se repent, mais c’est pour mieux persévérer - And I continued to careen like a demented pinball off anything and anyone in my way, piling up a small mointain of sorrow, calamity, sadness and trauma - Il continue de rebondir ici et là comme une bille de flipper demented, amassant derrière lui une petite montagne de chagrin, de tristesse, de calamités et de traumas. Comme toutes les forces de la nature, il avoue être incapable de penser à rien d’autre qu’à lui-même, et ça passe bien quand ça sort de la bouche d’une âme damnée comme Lanegan. Il sait que sa clairvoyance va loin : «Ramenés à la même échelle, my lifetime of shady actions and misdeeds surpassait de très loin tout le côté positif que pouvait amener au monde ma carrière de chanteur.» Il se veut damné. C’est très XIXe comme attitude.

             Sa façon de décrire l’hosto relève du curatif. Il commence dès qu’il sort du coma - Maintenant que j’étais de retour dans ce monde et que je connaissais le score, it felt as if my days consisted only of the occasional blood pressure check, a plate of food I never ate, and extreme boredom, pain and unhappiness. Mes voisins de chambrée soupiraient et pleurnichaient sans cesse. The happier ones adoraient papoter. I wore a pair of headphones round the clock so as not to be drawn into conversation - On ne va quand même pas demander à une rockstar de papoter avec des vieux en train de clamser ! Il finit par ne plus pouvoir les supporter - D’entendre les plaintes continuelles et les gueulantes de tous ces gens me poussait à bout, that set me on the edge and I struggled to keep from detonating - Lanegan n’explose pas, il detonate.

             Il veut se tirer de l’hosto, mais il ne tient pas debout. Il s’est pété le genou en tombant chez lui dans l’escalier et de toute façon, il n’arrive pas à respirer - I found the situation to be intolerably fucked - Ça dépasse son entendement. Il refuse d’admettre qu’il est baisé. Fucked. Pour se déplacer, il a un déambulateur et il avoue plus loin dans le récit qu’il ne porte pas de couches car il peut encore aller chier tout seul, ce qui n’est visiblement pas le cas de ses voisins de chambrée. D’ailleurs, il dit être parfois réveillé par l’odeur de la merde. Welcome in Laneganland ! Et comme il s’appelle Lanegan, qu’il est un démon et une rockstar, il parvient à embobiner le personnel de nuit pour aller fumer sa clope à la fenêtre, ce qui bien sûr est interdit vu son état. Il n’empêche qu’il termine sa longue liste de remerciements avec «The staff of Kerry hospital, Tralee, Ireland».  

             Quitter l’hosto devient une obsession. Il insiste, contre l’avis de tous les médecins - I assumed I was going to die anyway but did not want it to be in this fucking hospital - Il veut sortir de là et aller mourir dans les champs. Il n’accepte pas de ne pas pouvoir se battre contre un ennemi qu’il ne voit pas, c’est contraire à ses principes. Quand on lui annonce que ses reins ne fonctionnent plus, il s’en bat l’œil - I honestly did not give a shit because at this point I would just as soon let the chips fall where they might rather than endure any more of what felt like a steady regime on mind-bending torture and ridiculous ennui - Lanegan sait charger une phrase à l’extrême pour en gangrener l’emphase, ses phrases noircissent comme les membres d’un cadavre, il y a quelque chose d’intensément baudelairien dans le lent dévoilement de cette auto-déconfiture.

             Style encore : «As April turned to May I found myself sliding into what I felt like black-mood clinical depression and I was on the precipice of losing a fight against it.» Un Français dirait : «J’en ai marre, j’arrête de me battre.» Lanegan nous sort cette phrase parfaite dont l’éclat baudelairien n’échappera à personne. Il en rajoute une petite louche un peu plus loin : «Alors que mon corps moribond gisait sur un lit d’hôpital, mon esprit moribond continuait de s’auto-dévorer. Je ne m’étais jamais retrouvé devant quoi que ce fût que je ne pouvais combattre ou fuir, et il semblait que le virus allait avoir ma peau, m’apprenant en même temps qu’on ne peut fuir ce qu’on ne voit pas.» Et il repart à l’assaut de sa prodigieuse déconfiture, comme s’il l’acceptait enfin - Toughness, tenacity, balls, fire, audacity and a rock-solid getaway plan had always been my strengths in any battle, mais à présent, tout cela ne me servait plus à rien - Il n’en revient pas d’être confronté à l’absurdité de la situation. Il en fait des pages bouleversantes, les pages d’une rockstar que se bat contre l’inconnu avec de la littérature : «Était-il possible qu’après toutes ces années passées à écumer les cimetières, j’allais être envoyé au tapis ? Comme ça ? No fucking way. Chaque fois que la question me revenait à l’esprit, la réponse était la même, I’ll be damned if I go out like this, no fucking way. Accident d’avion, accident de voiture, coups de feu, meurtre, oui, c’est toujours ainsi que j’avais imaginé ma mort - plane crash, auto crash, gunfire, murder - et ça me foutait en rogne d’imaginer que je pouvais crever comme ça, lying in a goddamned bed, denied a battlefield, privé d’un champ de bataille.»

             Vivre tranquillement n’aura jamais été une option chez Lanegan - I didn’t know how to ride easy and I had no interest in learning how. To do that was contrary to everything I believed, to ride esasy was to set yourself up to get fucked and not in a pleasurable way either - Lanegan a cru toute sa vie qu’il fallait s’endurcir pour se protéger. Il ramène aussi pas mal d’éléments autobiographiques, comme par exemple sa mère qui le haïssait et son premier beau-père dont il fait en quatre lignes un portait saisissant. Bienvenue dans l’Amérique profonde - A hellraising biker covered in homemade tattoss, il chassait les lièvres pour les manger, mais il s’amusait aussi à tirer sur des oiseaux à bout portant, de sorte qu’il n’en restait rien - He was THAT kind of guy

             Le récit s’achève sur une pirouette ultime qu’il appartient au lecteur de découvrir. Cet homme n’aura pas cessé de nous stupéfier.

    Signé : Cazengler, Lanegland

    Mark Lanegan. Disparu le 22 février 2022

    Mark Lanegan. Devil In A Coma. Laurence King Publishing 2021

     

    All that Jazz, Butcher !

     

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             Le souvenir qu’on avait du Jazz Butcher était celui d’un groupe anglais assez proche par l’esprit et le goût du swing de l’excellent Monochrome Set. Lorsqu’en octobre dernier Pat Fish cassa sa pipe en bois, un ami qui le connaissait bien fit de lui le genre d’apologie qui fait dresser l’oreille pour de vrai. Une fois sur le qui-vive, il ne restait plus qu’à mettre le nez dans l’all that Jazz, Butcher. Pour découvrir au final qu’il s’agit d’une œuvre valant tout l’or du Rhin.

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             Le premier album du Jazz Butcher s’appelle In Bath Of Bacon et date de 1983, donc de trente ans. Eh oui, ça glou-gloute sous le Pont Mirabeau. Il faut partir du principe que chaque album du Butcher réserve son petit lot de divines surprises. Ah il faut entendre la basse sur «Bigfoot Motel» ! Ce joli son de basse viandu et raffiné à la fois anime un groove longiligne digne de Cubist Blues. Oh et puis ce «Gloop Jiving» d’ouverture de balda, fabuleux groove de jazz. Max Eider y fait des petites guitares à la Velvet. «Partytime» nous renvoie au charme discret de la bourgeoisie du Monochrome Set. Max Eider fait des miracles avec sa clairette de Digne. Et puis avec «Chinatown», ils font de la pop sur une structure de dub. Ils ne se refusent aucun luxe. Ils ont encore un «Zombie Love» en commun avec Monochrome et Pat Fish chante «La Mer» en français, pas celle de Charles Trenet, mais la sienne est belle - Tout le monde s’amuse bien à la plage - Ils font aussi un groove ensorcelé à la Bid avec «Poisoned Food» - Oysters ! Lobsters ! 

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             Paru l’année suivante, A Scandal In Bohemia tient bien ses promesses, avec notamment «Just Like Betty Page», où Max Eider joue le jazz de Django. Ah il faut l’entendre claquer son Butching Jazz ! Sinon on trouve encore du pur jus de Monochrome («Southern Mark Smith», «Real Men», «Soul Happy Hour», «Marnie» er «Girlfriend»). Ils tapent dans la belle romantica de Bid. Avec «I Need Meat», ils virent carrément rockab, mais attention, c’est le rockab des Stray Cats, avec le même sens de la descente au barbu. Ils font aussi une excellente échaffourée gaga en B avec «Caroline Wheeler’s Birthday Party», qu’ils enveloppent en plus de mystère. Ces mecs sont des surdoués, ils savent rester frais comme des gardons. 

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             L’année suivante paraît Sex And Travel, un mini-album C’est écrit dessus, comme sur le Port-Salut. Pat et ses potes continuent de proposer cette pop anglaise chaleureuse, avec du son et des guitares à gogo. Ils font un petit shoot de Monochrome avec «Red Pets» et un joli balladif avec «Only A Rumour». La principale caractéristique des albums du Jazz Butcher est qu’ils sont extrêmement agréables à l’écoute. En B, on tombe sur «President Reagan’s Birthday Present», une espèce de samba du diable. Le Butcher s’amuse bien avec son heavy bassmatic et son extraordinaire musicalité. Ce surdoué de Max Eider jazze le boogie sur «What’s The Matter Boy» et nous laisse comme deux ronds de flan.

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             Comme son nom l’indique, Hamburg est un album live enregistré à Hambourg en 1985. Max Eider fait partie de l’aventure ainsi que «Bath Of Bacon», «Soul Happy Hour» et «Death Dentist». Ce qui fait le charme de l’album, ce sont les deux hommages à Lou Reed, cover de «Sweet Jane» et, via les Modern Lovers, une cover de «Roadrunner» qu’on retrouvera systématiquement sur les albums live à venir. One two three four five six ! Pat Fish le fait bien, il y va au radio on et le batteur fourbit bien le beat. Il s’appelle Jones et il aurait tendance sur certains cuts à voler le show, comme par exemple sur «Bigfoot Motel» en B, embarqué au jive de Butcher avec un Jones fast on the beat, fin et précis, un vrai batteur de rockabilly. On note aussi au passage l’excellence de Felix le bassman. Avec «Girlfriend», Pat Fish fait encore un beau numéro de pop d’Anglais vertueux. Fabuleux artiste !  

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             Sur Distressed Gentlefolk paru l’année suivante, ils rendent un bel hommage au Velvet avec «Still In The Kitchen». Pat Fish renoue avec l’esprit du Velvet, il ramène les tambourins, la reverb et l’arty-druggy de la lenteur. Puis il retourne se jeter dans les bras du Monochrome Set avec «Hungarian Love Song», c’est plus fort que lui, il ne peut pas s’en empêcher. Ça donne un cut tonique, bien enlevé, dynamique, très London town, avec la musicalité des guitares country. Ils attaquent leur B avec «Who Love You Now», une véritable leçon de swing. Ils restent dans le London swing avec un «Domestic Animal» extrêmement bien joué, bien fouetté du cul et joué en walking bass - In the springtime cats have sex - Retour au typical Monochrome avec «Buffalo Shame», même esprit qu’«He’s Frank», même culte de la décadence. Pour décorer la pochette intérieure, Pat Fish a monté un ensemble de petites photos, on y reconnaît Charlie Parker, Syd Barrett, Oscar Wilde, Lloyd Price, George Orwell et Fassbinder. Ça en dit long. Il boucle cet album passionné avec «Angels», une merveille digne des Spacemen 3, jouée avec une profondeur de champ extraordinaire, gorgée de relents de Velvet et enrichie de cuivres et de guitares scintillantes, oui, elles scintillent littéralement au fond du son.   

             Avec Fishcotheque, le Butcher débarque sur Creation. Pat Fish raconte qu’il faisait une tournée européenne en 1987, et un soir, après un concert à Paris, il entre dans sa loge et tombe sur Alan McGee. Pat lui demande ce qu’il fout là et McGee dit qu’il vient le signer sur Creation.  Ça tombe à pic, car son contrat avec Glass vient d’expirer. Comme Max Eider a quitté le Butcher, c’est le guitar tech Kizzy O’Callaghan qui le remplace.

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             Pat Fish et Kizzy se retrouvent en photo sur la pochette de Fishcotheque, un vrai fish and chip shop. C’est McGee qui choisit la photo et le titre de l’album. Pat Fish raconte qu’aujourd’hui cette photo connue dans le monde entier figure sur les menus du shop. L’album est gorgé de grooves modernistes («Out Of Touch», «Living In A Village») et de basslines traversières («Next Move Sideways»). C’est un haut niveau qui requiert toute notre attention. Quelques belles énormités aussi, notamment avec «Looking For Lot 49», fantastique dégelée, ils jouent leur big va-tout au vatootoo des montagnes de Tahiti. Ils frisent le Punk’s not dead et deviennent les masters of the universe, comme l’ont été Hawkwind avant eux - You make me want to carry on - Avec «Susie», ils se prennent pour Lou Reed et ils ont raison, ils font un glamour de kids affamés de great songs. Sonic Boom nous dit Pat y ajoute des layers of beautiful tremolo feedback. Ils jouent «Chickentown» à la régalade vénusienne et terminent sur une authentique Beautiful Song, «Keeping The Curtains Closed». Pat Fish illumine la power-pop anglaise. Fantastique artiste.

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             C’est Pascal Legras qui peint la pochette de Big Planet Scary Planet. Legras est un chouchou de Mark E. Smith, il a fait pas mal de pochettes pour The Fall. Pat Fish le trouve gentil et sincère, mais... He can however also be a proper handful - L’album s’ouvre sur l’effarant «New Invention», un mid-tempo gorgé de jus et d’arpèges de réverb. Pat Fish se prend pour l’Eve of Destruction et développe un power inimaginable, une fabuleuse moisson d’accords psychédéliques. C’est du heavy groove de London boys nourris aux bons disques, ravagé par le napalm d’un killer solo. Leur «Line Of Death» va vite en besogne, embarqué par une extraordinaire bassline de balloche, ils cavalent comme des hussards sur le toit au tagada de la rue des Rosiers. Avec «Hysteria», ils se rapprochent de Nikki Sudden. Sur cet album, ils jouent tout à la folie. Tout est fracassé d’accords. Bon ça va, les surdoués ! Avec «Burglar Of Love», ils entrent au cimetière. Pas loin du Gun Club. Inespéré. La basse vole le show. Retour à la power pop avec «Bad Dream Lover», cut joyeux qui court dans la vallée comme un torrent de montagne. Ils sont rompus à toutes les disciplines. Ils terminent avec un fantastique hommage au Velvet, «The Good Ones». Ils sont en plein dedans, c’est un «Pale Blue Eyes» à la Pat Fish, il attaque la mélodie avec un courage incommensurable, il en a largement les moyens. Pat dit qu’il a écrit «The Good Ones» pour son pote Stuart Kay, mort à 28 ans - I’ve heard people saying ‘oh it’s Pale Blue Eyes’. Of course it is: that’s the point.

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             Comme Kizzy est à l’hôpital pour une tumeur au cerveau, il est remplacé par Richard Formby. Encore pas mal de merveilles sur ce Cult Of The Basement qui date de 1990, tiens par exemple ce pur jus de London Underground qu’est «Pineapple Tuesday». Pat Fish y chante avec des accents de Lou Reed et le son de la guitare se révèle faramineux de véracité psychédélique. Bouquets de notes immaculées, elles descendent dans le lagon du groove, c’est digne des Mary Chain. Il faut aussi écouter «The Basement» et sa fantastique ambiance bellevilloise, avec sa guitare de fête foraine et son accordéon, le morceau préféré des poissons rouges, nous dit l’excellent Pat Fish. D’ailleurs ils décident qu’avec Cult Of The Basement, ils vont faire one of these records,  et Pat Fish cite Oar, les deux Barrett solo, Sister Lovers et le troisième album du Velvet. Ils ont aussi le pouvoir extraordinaire de savoir jouer le country rock, comme le montre «My Zeppelin» : il se rend à Mexico en Zeppelin. Plus loin, ils éclatent «Mr Odd» aux guitares extraordinaires. Chez le Butcher, ce sont les guitares qui font le show et qui overblastent. Ils recréent l’ambiance de fête foraine pour un «Girl Go» qui bascule dans un final frénétique de big heavy guitars. Ils terminent avec «Sister Death», un heavy balladif qui se situe dans l’esprit de Sister Morphine - Sister death/ Get me out of here - Il demande à Sister Death de l’emmener et ça explose aux guitares de get me out of here, ça rue dans les spreads de fuckin’ hot psycho-blast. Personne ne bat le Butcher à la course. Pat indique que Cult Of The Basement est son album préféré avec Sex And Travel. Il croit avoir capturé the true sound of the band.   

              Entre deux eaux, Pat Fish recommande quelques albums : Oh Mercy de Dylan, My Beloved Revolution Sweetheart de Camper Van Beethoven et surtout l’Up de the Perfect Disaster, qui selon lui avoisine one of those records évoqués plus haut. Puis Kizzy débarque un jour dans le studio pour jouer un peu, mais il est tellement médicamenté qu’il se vautre. Il retourne donc a Londres. Pour lui c’est terminé. Pat Fish raconte que Kizzy avait une petite bougie en forme de crâne dont il se servait pour entrer en contact avec l’esprit de Django Reinhardt. Pat la conserve comme un talisman.

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             Au retour d’une tournée, Pat Fish se retrouve seul. Il lance le projet d’un nouvel album avec Alex Lee (guitar), Joe Allen (bass) et Paul Mulreany (beurre). Les sessions d’enregistrement de Condition Blue sont décrites comme celles de four desperate men in a room.     

             Au risque de radoter, on peut bien dire que Condition Blue grouille de petites merveilles, et ce dès «Girls Say Yes», un balladif d’une élégance extravagante. Dira-t-on la même chose de «Still And All» ? Oui, car voilà un groove d’after Jazz qui flotte au gré du temps. C’est pur et magnifique à la fois, monté sur un thème de revienzy et hanté par une trompette. Attention à «Monkey Face» : c’est une invitation à danser au bar de Coconut Beach, autrement dit, une invitation qu’on ne peut refuser. Avec «Harlan», Pat Fish campe dans le what the hell des big balladifs. On note la parfaite intensité de sa présence. Et comme il l’a déjà fait, il finit en plein Velvet avec «Racheland». C’est même une pure mary-chiennerie, même sens de l’instinct pop suprême, même sens du lard fumant, il vise le même horizon que Lou Reed et les frères Reid. Il va chercher le climaxing extrême et ça bascule dans la folie, c’est stupéfiant, en plein dans l’œuf du serpent.          

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             Au lieu d’appeler l’album paru en 1993 Waiting For The Love Bus, le Butcher aurait pu l’appeler Waiting For The Man, car on y trouve pas moins de trois cuts dignes du Velvet, à commencer par l’effarant «President Chang», bien contrebalancé par un bassmatic digne de celui de John Cale, un bassmatic en déplacement dans un son monolithique, trois notes qui dégringolent comme celles de Will Carruthers dans Spacemen 3, cette fois ils recréent la magie du white light/white heat, c’est terrifiant de véracité, il n’existe pas de meilleure recréation de la magie du Velvet que celle-ci - President Chang at the highschool hop - Pat fait son Lou. «Rosemary Davis World Of Sound» est aussi très Velvet dans l’esprit, gratté aux accords de la ramasse urbaine, avec toutes les dissonances qu’on peut bien imaginer. Ils amènent «Killed Out» au riff cinglant, comme un cut de Moby Grape mais ça vire vite Velvet, et ça bascule dans un final puissant en mode hypno de white heat - I want to be an American artist - Encore du Big Butcher avec «Bakersfield». Fantastique swagger ! Cette fois le guitar slinger s’appelle Peter Crouch. Pat Fish taille bien sa route avec «Kids In The Mail» et «Sweetwater». Il fait ce qu’il sait faire de mieux, de l’élan pop, il est dans la vie comme le montre encore «Ghosts». Il fait encore son Lou avec «Ben» puis rend hommage aux pingouins avec «Penguins». C’est un peu une révélation, surtout pour l’amateur de pingouins.  

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             Western Family est un album live enregistré lors d’une tournée au Canada et aux États-Unis. En 1999, le groupe se compose de Peter Crouch (Strato), Dooj (bass), Nick Burson (beurre) et Pat Fish. Il est précisé dans les liners que l’équipe est réduite au minimum et que le Butcher survit miraculeusement. On retrouve tous les vieux coucous : «Sister Death» (très Velvet et sacrément bien joué), «Still & All» (Heavy pop d’écho supérieur jouée aux accords atonaux), «Pineapple Tuesday» (fantastique musicalité) et l’incroyable dévolu de «Girl Go», d’esprit velvetien. Avec «Shirley Maclaine», ils sonnent comme le Wedding Present, ce qui vaut pour compliment. Ils jouent à la folie Méricout et on peut dire que Crouch est un crack. Puis tout explose avec «Racheland», en plein cœur du mythe Velvet - Inside the hardest time - Ils rendent ensuite un hommage superbe à Fred Neil avec une cover d’«Everybody’s Talking», une autre mythologie urbaine, celle de Ratso, avec du son. Ce démon de Pat Fish n’a décidément pas froid aux yeux. Il sait recréer la magie. Ils terminent avec «Over The Rainbow» et là Pat Fish vise le summum. Enfin il essaye.    

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             Dernier album sur Creation : Illuminate, paru en 1995. On y retrouve deux hommages au Velvet, «Cute Submarines» et «Lulu’s Nightmare». Ils réinventent une fois de plus le fameux gratté de poux du Velvet, cet incroyable dépouillé d’accords inventé en 1966 par Lou Reed. Comme Lou, le Butcher s’enferme dans une frénésie underground, ça grouille de génie sous la surface. Lulu est aussi un gros clin d’œil à Lou, avec ces retours de guitare qui font illusion. Avec «Scarlett», Pat Fish montre une fois encore qu’il est capable d’amener des balladifs incroyablement inspirés. C’est à la fois une merveille et une récompense pour les ceusses qui seront allés jusqu’au bout de l’album. S’ensuit d’ailleurs une deuxième récompense : «Cops & Hospitals», véritable coup de génie, illustration de la démesure du Fish, avec on s’en doute un solo de démence pure, suivi d’une véritable descente en enfer, et un swagger digne de Ron Asheton. Pat Fish te pulvérise la Britpop en mille morceaux, ses albums n’ont l’air de rien, comme ça, avec ces pochettes ratées, mais ils te marquent la mémoire au fer rouge. De la même façon que le loup attend l’agneau au coin du bois, Pat Fish attend l’amateur au coin du cut. Avec du génie plein les poches. T’en veux ? Tiens, sers-toi.   

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             Après la disparition de Creation, le Butcher erre dans la nature. Commence alors la valse des parutions improbables, comme ce Glorious & Idiotic, un album live enregistré à Hambourg en 1998 et paru sur le mythique label ROIR en l’an 2000. Max Eider fait partie de l’aventure. Ils démarrent leur set avec le vieux «Partytime» qui sonne comme un hit, groovy et admirable. Max Eider y shoote vieux jazz. Quel guitariste ! Ils font du Velvet avec «Baby It’s You», véritable osmose de la mimétose, Pat Fish s’y croit et il a raison, quelle classe, avec l’accordéon et les accords de «Sweet Jane». Max Eider donne une leçon de swing avec «Who Loves You Now», il jazze le Butcher pendant que Pat Fish bassmatique, il court comme le furet sur l’horizon. C’est joué dans l’absolu déterminant. Ce fantastique ambianceur qu’est Max Eider amène «DRINK» sur un plateau de Gretsch puis le Butcher chauffe «Rain» à coups d’harmo, aw Gawd comme ces mecs sont bons, vous n’avez pas idée. Ils amènent «Old Shakey» au petit groove underground, ce sont des bienfaiteurs de l’humanité. Plus loin, Max Eider plante le décor d’un «Long Night Starts» qui sonne comme «Pale Blue Eyes». Pale Blue Fish chante avec la voix de Nico, au temps du Velvet. Ils ramènent ensuite leur vieux «Bigfoot Motel» au Cubist Blues, au heavy boogie on the run, c’est excellent, du pur jive de Butcher, ils groovent leur lard avec une science inégalable, ils vont droit sous le boisseau et pour couronner le tout, ils terminent avec leur vieille cover de «Roadrunner», pas chantée pareil, juste un clin d’œil. C’est l’intention qui compte. Ils nous grattent ça au fast radio on. Pat Fish connaît toutes les ficelles.             

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             Bizarrement, le Butcher n’a pas de label pour sortir Last Of The Gentleman Adventurers. Encore un big album, un de plus. Max Eider est là et on l’entend sur «Animals». Précieux Max et sa guitare prévalente, il jazze le Jazz Butcher. Avec «Shame About You», ils passent à une fast pop digne des Boos. Même sens de l’ampleur et de la cavalcade. Puis ils passent directement au coup de génie avec le morceau titre. Max Eider crée l’ambiance et Pat Fish chante comme Kevin Ayers, alors welcome in magic land : le groove + la voix + le jazz, ça donne comme on sait de l’imparable, du pur sonic genius. Pat Fish chante «Tombé Dans Les Pommes» en français - C’est pas grave/ C’est pas grave - Max le jazze - Cette histoire d’éléphant/ Ça ne vient pas d’Yves Montand - Il jazze encore le groove du paradis pour «Count Me Out», puis il éclaire de l’intérieur la pop d’«All The Saints». C’est beaucoup plus aérien qu’Echo & The Bunnymen, la tension est tellement supérieure. Ils restent dans l’excellence de la prestance avec cette Beautiful Song qu’est «Mercy», le Butcher y illustre musicalement la douceur du temps. Et puis voilà le retour de «Shakey» et de l’immense lassitude, un brin knock knock knock on heaven’s door. 

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             Premier album posthume : Highest In The Land. Habituellement, on évite d’aller engraisser les charognards, mais comme on aime bien Pat Fish, on surmonte cette petite aversion. Première récompense : «Sea Madness», une pop d’extrême onction. Aw comme ce mec est pur. Alors que le bateau coule, il chante, le Fish. Il chante divinement. Retour au jazz de Max avec «Melanie Hargreaves’ Father’s Jaguar». Comme le temps est compté, voici «Time» monté sur un heavy groove de dub - Just a little bit of time - Pat Fish tente encore de déclencher une émeute des sens avec «Never Give Up», il a un don pour l’émerveillement. On trouve plus loin de la belle pop avec le morceau titre et encore plus loin une pop d’élan mordoré avec «Sebastian’s Medication», mais c’est avec «Goodnight Sweetheart» qu’il va te sidérer pour la dernière fois : belle fin de parcours, Pat Fish fait ses adieux avec un cut emblématique.

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             Dans le petit booklet qui accompagne la compile Dr Cholmondley Repents: A-Sides, B-Sides & Seasides, Pat Fish délire bien. Il rappelle aussi qu’il écoutait Stan Getz, Astrud Gilberto, the Clash, Pistols et Viv Stanshall. Il indique ensuite que «The Jazz Butcher Meets Count Dracula» et «Southern Mark Smith» étaient leurs premiers singles. Le boogaloo de Dracula tapait déjà bien dans le mille. Pour Alan McGee, le Butcher «is one of the most brillant incisive pop writers that Britain has produced since the glory days of Ray Davies ans Pete Townshend.» La compile propose quatre CDs et pas mal de bonnes surprises, comme par exemple cette reprise de «Roadrunner», montée sur l’un des meilleurs bassmatics de l’histoire du rock. Pat Fish y va de bon cœur. Il est d’autant plus courageux qu’il tape dans l’intapable. S’ensuit «Real Men», une pure merveille de pop excédée. On retrouve les vieux accords du Waiting For The Man dans «The Human Jungle». Ça sonne délicieusement transsexuel. Par contre avec «Angels» et son cristal de guitares, il fait son Nikki Nikki petit bikini. Encore une belle cover : «We Love You» : Pat Fish pique sa crise de Stonesy et c’est plein d’esprit. Le disk 2 n’est pas avare de petites merveilles, à commencer par «Drink» une chanson sur le drink, comme le dit si bien Pat Fish, et où Max Eider fait des miracles sur sa gratte. Ils font aussi de l’Americana de saloon avec «The Devil Is My Friend» et de l’exotica avec «South American». Pat Fish y loue les charmes de l’exotica, il est l’un des rares Londoners à pouvoir se permettre ce délire. Max Eider amène «Partytime» à la jazz guitar, il joue dans la matière du groove. Retour au Velvet avec «President Chang», on dira même que le drive de basse sort tout droit des Spacemen 3. C’est l’une des meilleurs dérives velvetiennes jamais imaginées. Encore du Velvet sur le disk 3 avec «Rebecca Wants Her Bike Back». Pat Fish cherche à réinventer le folie foutraque du Velvet. Il tape aussi une cover du très beau «May I» de Kevin Ayers, mais il n’a pas la voix. Encore un coup de Jarnac avec «Almost Brooklyn» et sa fantastique intro d’arpèges du diable. Cette fabuleuse mélasse d’accords et de mélodie monte droit au cerveau. Il est important de savoir que Pat Fish a enregistré «Rebecca Wants Her Bike Back», «May I» et «Almost Brooklyn» tout seul avec une boîte à rythme. «By Old Wind» permet de constater une fois encore que ce mec navigue dans le génie. Max Eider joue là-dessus, il ramène la fabuleuse douceur de son toucher de note, un toucher à la Peter Green. Les courants musicaux qui traversent le cut sont uniques en Angleterre. Ils amènent ensuite «City Of Night» au jazz manouche du canal Saint-Martin. C’est le son du Paris des vieux rêves, Pat Fish traîne dans le Paris de nos vieilles défonces. Le disk 4 propose un live enregistré à Santa Monica en 1989. Laurence O’Keefe est le guitariste. Ils démarrent avec le vieux «New Invention» tiré de Big Planet Scary Planet. C’est l’un des hit du Butcher, Pat le chante au flesh de Fish. Ce mec a le power et les belles guitares. Pour trois minutes, il est le roi du monde. Ils nous tapent aussi «Angels», histoire de saluer Nikki. Mais on ressent un certain malaise à l’écoute de cette radio session californienne, comme si les Anglais étaient trop élégants pour la Californie. Ils jouent une pop anglaise éclairée de l’intérieur par des arpèges, chose que ne savent pas faire les Américains. Ils renouent avec le Velvet dans «Girl Go» et avec «Caroline Wheeler’s Birthday Present», Pat Fish décide d’exterminer le rock, il est le Butcher fatal, ça dégomme, mothhhha !, il fait le punk de la criée aux poissons, aw, oh lala/ Oh lala, il embarque ça en enfer, il fait son Sex Pistol au check it up et ils terminent avec l’excellent «Looking For Lot 49» tiré de Fishcotheque, une belle envolée belle, Pat y nage comme un poisson dans l’eau, il fait du heavy punk de manouches, c’est le big heavy sound de gens qui savent jouer au meilleur niveau. God save the Fish !

             Of course, this one is for Philippe.

    Signé : Cazengler, Pat Fesse

    Pat Fish. Disparu le 5 octobre 2021

    Jazz Butcher. In Bath Of Bacon. Glass Records 1983  

    Jazz Butcher. Hamburg. Rebel Rec. 1983

    Jazz Butcher. A Scandal In Bohemia. Glass Records 1984 

    Jazz Butcher. Sex And Travel. Glass Records 1985              

    Jazz Butcher. Distressed Gentlefolk. Glass Records 1986 

    Jazz Butcher. Fishcotheque. Creation Records 1988

    Jazz Butcher. Big Planet Scary Planet. Creation Records 1989       

    Jazz Butcher. Cult Of The Basement. Creation Records 1990         

    Jazz Butcher. Condition Blue. Creation Records 1991                    

    Jazz Butcher. Waiting For The Love Bus. Creation Records 1993  

    Jazz Butcher. Western Family. Creation Records 1993    

    Jazz Butcher. Illuminate. Creation Records 1995  

    Jazz Butcher. Glorious & Idiotic. ROIR 2000            

    Jazz Butcher. Last Of The Gentleman Adventurers. Not On Label 2012

    Jazz Butcher. Highest In The Land. Tapete Records 2022

    Jazz Butcher. Dr Cholmondley Repents: A-Sides, B-Sides & Seasides. Fire Records 2021

     

    L’avenir du rock

     - Bridges over troubled waters

     

             L’avenir du rock croise parfois son voisin de palier, un homme court sur pattes, pas toujours aimable. Même un peu bougon. Par la concierge, l’avenir du rock sait que son voisin monsieur Léon travaille comme surveillant dans une maison de correction, ce qui explique en partie la fadeur de sa personne. Cet homme semble aussi compenser un violent sentiment d’infériorité par un développement hypertrophique de sa fierté, une fierté que doit bien sûr exacerber le port de l’uniforme. Grâce à la concierge, l’avenir du rock sait aussi que monsieur Léon ne supporte pas d’entendre prononcer son nom qui, selon lui, participe à sa disgrâce. L’avenir du rock qui est d’une nature inventive pense pouvoir dérider ce voisin acariâtre à l’aide de l’une de ces petites boutades inoffensives dont il a le secret. Un dimanche matin, l’occasion se présente. Il rentre du marché et croise monsieur Léon qui descend l’escalier :

             — Alors ça Blum, Léon ? 

             Le silence tombe comme une chape sur les deux hommes. Monsieur Léon ne dit rien. Muet comme une carpe. Une vraie statue de sel. L’avenir de rock fait mentalement une croix sur le sourire qu’il escomptait. Il comprend aussi que l’homme qui déridera monsieur Léon n’est pas encore né. Puis il pose son panier, s’attendant à recevoir une tarte et à devoir répondre, mais Monsieur Léon brise le silence en lâchant d’une voix sourde :

             — Pauvre con !

             Puis il reprend sa descente des marches et disparaît par la porte de l’immeuble. Alors l’avenir du rock se précipite jusqu’à la lucarne qui donne sur la cour et lance :

             — Reviens Léon, j’ai les mêmes à la maison !

     

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             Leon Bridges et monsieur Léon n’ont heureusement en commun que le Léon. Leon Bridges est un grand blackos texan dont on parle pas mal actuellement, notamment dans Uncut.    Et ce n’est pas un entrefilet, Uncut déroule à Leon le tapis rouge réservé aux grands de ce monde, c’est-à-dire six pages richement illustrées. Stephen Deusner n’y va pas de main morte, il affirme que Leon mélange le retro R&B avec le lo-fi garage grit. Leon nous dit Deusner est basé à Fort Worth et veille à porter les plus belles fringues du voisinage. Leon dit qu’il se sent bien à Fort Worth, une ville qui a sa propre identité, alors que Dallas dit-il veut trop ressembler à Los Angeles ou New York. Leon rappelle aussi que de sacrés cocos ont grandi dans son quartier : Ornette Coleman, King Curtis et Cornell Dupree. Puis vient le chapitre des racines : Otis et Sam Cooke. Leon évoque aussi Al Green, Bobby Womack, mais à Fort Worth, il avoue aussi monter sur scène pour chanter avec les Quaker City Night Hawks, un groupe de country rock, un style qui reste dominant dans cette région du Texas. Leon devient aussi pote avec Austin Jenkins, le guitariste de White Denim. Quel mélange. Pas étonnant qu’il y perde sa Soul. 

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             Malheureusement, les albums ne se montrent pas à la hauteur du buzz, du moins pas autant qu’on l’aimerait. Coming Home qui date de 2015 reste pour l’instant son meilleur album. Le morceau titre en ouverture de bal est un pur shoot de black power, un r’n’b de haut rang hanté par un thème chanté aux chœurs de ouh-ouh-ouh. Leon se balade en devanture avec l’aplomb d’un vieux renard de la Soul. C’est un enchantement, une merveille d’équilibre et d’I need you baby. L’autre point fort de l’album s’appelle «Shine», un froti-frotah en forme de clameur chargée de sax. On sent bien la présence d’un Soul Brother en Leon, il chante chaque cut avec gourmandise, mais il dérape parfois dans les virages et s’égare dans des zones plus putassières à la Tom Waits («Brown Skin Girl»). Il rend hommage aux Flamingos avec les pah pah pah de «Lisa Sawyer», mais avec «Flowers», il sonne comme un blanc. Dommage qu’il se disperse. «Twistin’ And Groovin’» peine à convaincre, on dirait un cut destiné aux gens qui ne savent rien et il perd un peu de cette crédibilité si âprement gagnée. Il termine avec un «River» où il finit de perdre tout ce qui lui restait de crédibilité. Il piétine l’art sacré du peuple noir et en même temps il reste extrêmement pur avec son chapeau et son dobro. Il faut essayer de lui faire confiance.  

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             Avec Good Thing, il descend encore d’un cran dans le déceptif, malgré la présence d’un fabuleux «Bad Bad News», emmené au beat de jazz pur, solide et beau comme a hell of fuck, dancing boot de butt, et soudain déboulent les solos de jazz, modernity à tous les étages, la Soul revit ! Le guitariste s’appelle Nate Mercereau, un monstrueux blaster d’inside out ! Mais ce sera le seul gros cut de l’album. Leon fait de la Philly Soul avec «Bet Ain’t Worth The Hand» à la voix d’ange du Texas, il se positionne dans l’or blanc du temps de la Soul. On retrouve Nate Mercereau sur «Beyond». Leon chante ça à la petite ramasse de la Texasse, on se croirait sur Exile On Main Street, avec les échos de la cuisine et les chœurs à la va-vite. Mais ça dégénère aussitôt après avec «Forgive You», une pop à la U2 : brutale déperdition de qualité, Leon perd l’edge de «Bad Bad News». Reviens Leon ! Puis il perd complètement le fil des spaghettis avec «Lions», il n’a plus la moelle, il fait de la mormoille avec des machines. Il tente de sauver la fin d’album avec «You Don’t Know», mais les synthés ruinent tous ses efforts. C’est même incroyable de le voir détruire son début de réputation. Sharon Jones n’aurait jamais osé insulter ses fans avec un son aussi pourri. Difficile de jouer au petit jeu du renouveau de la Soul. Curtis Harding est bien plus dégourdi que Leon. S’il prend les gens pour des cons, ça ne sera pas facile de le suivre. Il termine avec «Georgia To Texas», il semble avoir des remords, il tente une symbiose de la Soul moderne mais ne pond qu’une petite soupe aux vermicelles.  

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             Dans Uncut, Leon explique qu’il est allé enregistrer son troisième album Gold-Diggers Sound à Los Angeles et qu’il envisageait d’expérimenter des sons - This new album is a reflection of the nighlife hang in LA - Il dit avoir essayé de restituer la vibe des nuits chaudes de LA.

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             Disons-le franchement : Gold-Diggers Sound est un album catastrophique. Pourquoi ? Parce que vendu pour de la Soul alors que c’est de l’electro. Dès «Born Again», on sait que ça ne sera pas tenable. Il tente encore sa chance avec «Motorbike», mais ça ne passe pas. Aucun espoir.  Il part en heavy steam avec «Steam», mais on est loin de la Soul qu’annoncent les canards. Merveilleuse arnaque ! Pour le morceau titre, il détourne la fanfare de la Nouvelle Orleans pour en faire une espèce de diskö imbuvable, ce qu’on appelle le diskö fuck you. Il tente encore de conquérir un empire avec «Details», mais sa vue est basse, il est plutôt le nouveau barbare de la Soul. Sa Soul étrangle la Soul. Arrrgghhhh !

    Signé : Cazengler, Léon brise-noix

    Leon Bridges. Coming Home. Columbia 2015  

    Leon Bridges. Good Thing. Columbia 2018        

    Leon Bridges. Gold-Diggers Sound. Columbia 2021

    Stephen Deusner : Lone star state of mind. Uncut # 292 - September 2021

     

                                           Inside the goldmine

    - Quelle Earl est-il Brutus ?

     

             Brutus jeta un coup d’œil à sa montre et répondit d’une voix lasse :

             — Midnight to six, man...

             En retombant sur l’acier de l’accoudoir, son lourd bracelet d’or serti de pierres tinta bruyamment, faisant sursauter les gardes pourtant entraînés à ne pas broncher. César se leva :

             — Je dois hélas te quitter, Brutus. Escartefigue, Brun et Panisse m’attendent pour une partie de manille.

             Brutus ne répondit même pas. Ses yeux chargés d’ennui s’étaient révulsés. Deux globes d’une blancheur de lait toisaient le néant, tels ceux d’un buste d’albâtre. Une esclave blonde approcha à petit pas, s’agenouilla, écarta les pans de la toge et entreprit de suçoter un pénis qui ne réagissait pas. D’un violent coup de talon, Brutus l’envoya rouler sur les dalles de marbre. Elle se releva et disparût aussi vite qu’elle le put derrière l’immense rideau de pourpre qui barrait le fond de la salle.

             — Quel bâtard !, siffla-t-elle entre ses dents pourries.

             L’esclave était furieuse.

             — Cet abruti m’a pété les côtes. Aïe, putain, ça fait mal...

             Elle claudiqua jusqu’à l’entrée de service, sortit dans la rue et héla un tacot.

             — Au secours !

             Le taxi freina brutalement. Elle monta derrière et se mit à sangloter. Le chauffeur ne disait rien, il l’observait dans son rétroviseur. Entre deux filets de morve, elle murmura :

             — Z’ai pas d’sous... Pouvez m’emmener à l’hosto ? Aïe aïe aïe, j’ai trop mal...

             — Qui vous a fait ça ?

             — Ce bâtard de Brutus !

             — Brutus ?

             — Ouais, ce sale bâtard !

             Le chauffeur ouvrit sa veste de treillis. Il en sortit un magnum 44 et un colt 45.

             — Attendez-moi ici dans le taxi. Je reviens dans cinq minutes.

             Travis Bickle entra par la porte de service, descendit les gardes qui tentaient de tirer leur glaive du fourreau et alla coller une balle de Magnum dans la tête de Brutus. Arrachée, la tête roula en prononçant cette phrase terrible : «Vertu tu n’es qu’un mot !»

     

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             Earl Brutus fit irruption dans notre vie aussi brutalement que le fait Travis Bickle chez Sport, bam bam, deux albums, Your Majesty Here We Are, en 1996 et Tonight You Are The Special One deux ans plus tard. Personne ou presque ne s’est penché sur le génie de ce groupe improbable formé en 1993 par John Fry, Nick Sanderson, Bob Marche et Stuart Boneman. Oh ces mecs-là n’étaient pas nés de la dernière pluie puisque Fry chantait dans l’early World Of Twist, Bob Marche venait de Subway Sect, mais le plus connu des quatre était bien sûr Nick Sanderson qui avait fait ses classes dans Clock DVA et le Gun Club. Il allait ensuite rejoindre les Mary Chain. Ils ont apparemment démarré avec un cut, «Life’s Too Long», un stomping glam terrace chant qu’on retrouve sur Your Majesty Here We Are : très clean, très Suicide dans l’accroche. Et chaque fois qu’Earl Brutus montait sur scène, ça se passait très mal, car ils n’avaient à leurs débuts que deux choses à proposer : une bande enregistrée de dix minutes suivie d’un «Life’s Too Long» lui aussi de dix minutes, alors bien sûr le public cassait tout - Have you ever seen pictures of Jamaica after a hurricane ? That’s what the stage used to look like -  Le DJ Steve Lamacq les prit sous son aile et tenta de les lancer. Il organisa un showcase gig au Monarch. Mais ça tombait le jour de l’anniversaire de Nick et les Brutus «passèrent l’après-midi à siffler des pina coladas, feeling like the most important group in the world». Et forcément, le soir, Fry qui avait trop bu tomba de la scène. Furieux, Lamacq décréta qu’il s’agissait du pire concert de rock qu’il ait vu, alors que le NME les voyait comme l’avenir du rock’n’roll.

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             Your Majesty Here We Are parut donc sur Deceptive, le label de Lamacq. On y est tout de suite accueilli par un stomp princier, «Navyhead». On prend la résonance du son en pleine poire - Never want to see you again - Ces mecs ont tout simplement le génie du son. Ils vont ensuite sur une techno-pop assez solide, très intériorisée, ils adorent les spoutniks. Ils cherchent l’ailleurs, comme le feront après eux Fat White Family. Ils assurent comme des brutes avec ce «The Black Speedway» assis sur un power bien charpenté. Ils ramènent le riff de «You Really Got Me» dans «Shrunken Head». C’est bien foutu et même inspiré par les trous de nez.   

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             C’est après la sortie de l’album que Lamacq les lâche. Trop de mayhem à son goût. Le set du Monarch lui reste coincé en travers de la gorge. Island se montre alors intéressé et fait paraître leur deuxième album, Tonight You Are The Special One. Pochette étrange, deux voitures se suicident au gaz d’échappement. Il n’empêche que la presse salue l’album : Avé Brutus ! Il y a deux grands chanteurs dans Brutus, John Fry et Nick Sanderson. Plus décidé que jamais à en découdre, Sanderson et son Farahs-and-Slazenger-jumper nouveau-hooligan look décrète que le public a besoin d’eux car qu’ils sont the ultimate exciting-scary pop band. Eh oui, ils ont le son, en plus du mayhem. Le son est là dès «The SAS And The Glam That Goes With It» qui sonne comme l’anthem de tes rêves inavouables. Oui, Brutus sonne vraiment comme une bénédiction. S’ensuit une nouvelle tentative de putsch avec «Universal Plan» - Such a beautiful world - Ils sont pleins d’espoir, ils dispensent l’omniscience du beat, ils jouent à la dure, au clou bien enfoncé. Avec «Come Taste My Mind», ils tapent dans le power supérieur, ils descendent des accords d’escaliers à la early Rundgren, aw c’mon c’mon show me a mountain, c’est très battu, solidement étayé. Ils font du relentless, mais pour de vrai. Ils ne font pas semblant, ils ne sont pas du genre à la ramener pour des prunes. Le «99p» qu’on trouve en B plaira beaucoup aux amateurs de guitares bien tranchées. Tout est très balèze, ici, cut after cut. Ils font de la pop pompeuse de Pompéi avec «East», mais ce n’est pas grave Brutus, on s’en fout, ils injectent tellement de vie dans l’electro d’«Edelweiss», certainement la fleur la plus killer du bouquet, avec son thème mélodique. Ils bouclent leur vaillant bouclard avec «Male Wife», the glam rock that’s not computers, et bien sûr les Spoutniks arrivent.

             Comme Lamacq, Island finit par les lâcher. L’incroyable de cette histoire est que Sanderson continua d’y croire jusqu’au bout, même s’il dut reprendre un job de conducteur de train. Lorsqu’un cancer l’emporte en 2008, un tribute concert baptisé Train Driver in Eyeliner est organisé à Londres en octobre 2008 avec à l’affiche British Sea Power, Black Box Recorder et les Mary Chain, ce qui n’est pas rien. Les Mary Chain reprennent d’ailleurs «Come Taste My Mind».

    Signé : Cazengler, Earl Bitus

    Earl Brutus. Your Majesty Here We Are. Deceptive 1996

    Earl Brutus. Tonight You Are The Special One. Island Records 1998

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    Matt Barker : Under the radar. Record Collector # 519 - June 2021

     

    BOURBIER / BOURBIER

    ( Poutrasseau Records / Bus Stop Press / Décembre 2021 )

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    Continuons notre petit panorama des french sludgers. Quelle idée bizarre de s’appeler Bourbier lorsque l’on vient de la Côte d’Azur. Comme quoi tout est dans la tête, tout dépend de notre vision du monde. Celle que nous offre la pochette n’est guère joyeuse. Apparemment une photographie de la guerre de 14, des arbres dont il ne reste plus que les troncs, pointés vers le ciel comme des doigts accusateurs, dessous une files soldats franchit sur des claies branlantes ce qui doit être une excavation causée par un obus remplie d’eau… Serait-ce une préfiguration de notre avenir !

    Micka : vocal / Clem : guitars, vocals / Antoine : drums, vocals. / Pedro ancien chanteur du groupe est venu ajouter sa voix sur les pistes 1, 4, 6 et Aytem sur la 2. En février le groupe s’est enrichi d’un quatrième membre. En ce mois de mars il effectue une tournée aux quatre coins de l’hexagone.

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     Garden of eden : on s’y attendait, malgré le titre paradisiaque pas vraiment une idylle pastorale, débute par une charge battériale de longue haleine rehaussée d’un fort brouillamini de guitares, et là-dessus vient se planter la voix de Micka comme la couronne d’épine sur la tête du crucifié, sont décidés à ne pas faire de quartier, le combo déferle emmené par les flammes que crachent ce gosier de feu, Antoine parvient tout de même dans cet élan monstrueux à obtenir par deux fois deux secondes de silence pour qu’on l’entende lui tout seul enfoncer à chaque fois deux clous dans le cercueils qu’il est en train de refermer. Avec cette surprise qu’au quatrième top c’est le morceau qui stoppe brutalement sans préavis, nous qui croyions encore poursuivre cet infernal assaut. Deux minutes douze secondes, ils exagèrent ! Machinery :  étrange début, des notes isolées, espacées, l’on se croirait (presque) dans une symphonie, Micka surgit et sludgit pour nous gâcher notre plaisir à nous raccrocher aux petites herbes du jardin de l’éden, Antoine que l’on faisait semblant de ne pas entendre survient, l’a troqué ses fûts de peau pour un bulldozer qui s’acharne à arraser tout ce qui ose dépasser. La grosse machine ne fait pas de quartier, quand un obstacle lui résiste, on suit la manœuvre à l’oreille sans la voir, il recule et puis il avance an tassant à coups redoublés le malheureux repli se terrain qui s’écrase sous les chenilles sans pitié. De la belle ouvrage, L’affaire est entendue (très fort) en moins de quatre minutes. Deserters : Derrière Micka le rythme ronronne, pas comme un chaton, plutôt comme un tigre mangeur d’homme qui hâte le pas car son œil féroce vous a aperçu vous promenant innocemment entre deux arbres, n’empêche que Micka crache ses viscères par la bouche et comme il a un gosier en fil de fer barbelé, vous imaginez le salmigondis qui en résulte, Clem arrive à point, laisse tomber ses notes une à une, et l’on entend même une corde chuinter, ce qui humaniserait quelque peu le morceau s’il ne s’installait une ambiance délétère, Micka claque son vocal à la manière de ses ces squales qui coupent les jambes du baigneur, en plus il vous imite les hurlements du malheureux. Heureusement le morceau s’achève l’on ne sait pas trop comment, car déjà on regrette qu’il ne dure pas plus longtemps. Effigies : vitesse de croisière, la tempête se lève vite, tournoiement vocalique, autant les instruments suivent une ligne mélodique autant les voix donnent du volume à la chose informe qui poussée par le chancre du chant prend forme devant vos yeux, maintenant ils cavalent tous comme s’ils avaient le diable à leurs trousses, mais ce ne doit être que l’horreur de leurs cauchemars les plus abyssaux qui les poursuit. Quagmire : le titre le plus long, normal quagmire signifie en langue de Shakespeare bourbier. Il n’y a pas de hasard. Il suffit de se regarder dans un miroir d’eau trouble pour apercevoir sa nature profonde. Un autoportrait en quelque sorte. Donc une musique plus narcissique qui prend le temps de se regarder, de faire la belle, de crier sa haine de l’univers, un vocal accusatoire, une frappe plus lente, il est nécessaire que le monde comprenne l’importance de cette manifestation boueuse, et toujours cette syncope qui structure les morceaux, et qui est un peu la marque de fabrique de Bourbier, après le déchaînement initial cette inhalation de guitare creuse, comme perdue dans l’écho de sa propre résonnance, mais ici cette respiration dure et prend de l’ampleur, avant bien sûr que le cobra ne se redresse et vous crache ses boules de poison vocal en pleine figure trois jets de venin, l’on retourne dans la résonnance cordique qui s’amplifie et en même temps s’effiloche en tournant sur elle-même à l’instar de ces bâton de marche autour desquels s’agrège la boue des chemins que nous parcourons à l’intérieur de nous. Delusion : Micka clame les illusions perdues de la condition humaine, notes quasi funèbres, chuintement d’avions à réaction qui partent en vrille, redondance de souffrance, musique compressée, hérissement de batterie. Tout se dilue dans l’espace du néant.

    Pas tout à fait six morceaux. Le disque est à écouter comme une pièce musicale d’un seul tenant avec des motifs qui s’entrecroisent, disparaissent, reviennent et s’absentent… L’est construit tel un quatuor à cordes, chacun des membres entrant tour à tour dans la ronde tout en continuant à assurer la marche de la machine, mais prenant tout à coup une importance primordiale. Comme quoi le sludge mène à tout. A condition d’y rester. Très bel opus.

    Damie Chad.

     

    *

    Depuis Jim Morrison je ne peux lire le mot lizard sans approfondir la chose. Des lézards j’en ai vu de toutes les sortes, mais je n’ai jamais rencontré un squamate extraterrestre. Celui-là il triche un peu, ne vient pas de loin, de Pologne, toutefois je reconnais que le bruit qu’il émet est tout de même étrange…

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    Je l’avoue ce n’est pas la pochette de l’album chroniqué ci-dessous qui m’a retenu mais celle de leur opus précédent. Pas spécialement le graphisme, le titre – sur le moment j’ai cru que je parlais couramment le polonais, mais non, l’est tout bonnement rédigé en français : Veux-tu la vie. Deuxième surprise, dans la setlist un poème de Marceline Desbordes-Valmore ! Descendez dans la rue et demandez aux premiers cent passants que vous rencontrez qui est cette fameuse Marceline. Envoyez-moi un SMS pour me signaler les réponses positives. L’est vrai que l’étoile de Marceline Desbordes-Valmore ne brille plus trop au firmament poétique de notre pays. Elle publie Elégies et Romances en 1819, un an avant les Méditations Poétiques de Lamartine, elle sera une des muses (malheureuses) du romantisme, son plus grand titre de gloire restera d’avoir été nomenclaturée dans Les poëtes maudits entre Stéphane Mallarmé et Villiers de L’Isle-Adam, son talent fut mainte fois reconnu par les plus grands de Baudelaire à Yves Bonnefoy. Ces polonais ont des lettres. Leur dernier album le confirme.

    LUCID DREAM MACHINE

    ALIEN LIZARD

    (Février 2022)

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    Qui sont-ils ? Viennent de Gdansk. Sont-ils un, deux, plusieurs ? Le seul nom qui nous est offert est celui du graphiste de la pochette Stevenvsnothingness. Une appellation dérivée de sa philosophie existentielle résumée en une courte formule : From nothingness to somethingness and back again ( du rien à quelque chose et retour ), une formule un peu désespérée qui décrit l’itinéraire de l’être humain, surgi du néant pour plus tard y retourner, entre temps et ces deux extrémités le mieux à faire est de faire quelque chose plutôt que rien. Sur Instagram vous pouvez vous appesantir sur les dessins blancs et noirs du dénommé Stevensnothingness, voyez ces gros yeux ronds et boutonneux, dites-vous que l’un regarde du côté de l’absence métaphysique et l’autre du côté du dérisoire critique. Je vous laisse explorer l’étrange anamorphose de la pochette. Zieutez-la à différents moments de la journée. Vous n’y verrez pas la même chose. Bougerait-elle dès que vous avez le dos tourné ou reflèterait-elle votre état psychique du moment. Fonctionne-telle comme un thermomètre qui n’indiquerait pas votre fièvre mais traduirait les variations de votre appréhension du monde…

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    Terminal : commençons donc by the end. Instrumental. Un rythme baladeur à la charleston, à moitié assoupi imperturbable, dessus viennent se greffer des sonorités, c’est un peu bâti comme le Boléro de Ravel  en plus bordélique, des bruits divers qui se succèdent et refusent de se greffer les uns aux autres. Se terminent par de doux pépiements d’oiseaux. Nous supposons que notre lézard est un tantinet écologiste. Ensemble agréable mais qui nous laisse sur notre faim. Ou sur notre fin.  Lotus eaters : tout doux, tout lointain, une voix pratiquement inaudible, les courtes paroles ressemblent à s’y méprendre à deux haikus, sont-elles répétées à satiété, cela a-t-il seulement une importance, le rythme répétitif ne nous incite-t-il pas au repos, paisible et endormeur, peut-être est-ce pour cela que nous identifions la sonorité d’un sitar, ne serait-ce pas plutôt un rêve entre deux eaux tournant en rond dans notre cervelle tel un poisson dans son bocal. Des crissements désagréables nous tirent de notre sommeil, Ulysse viendrait-il tirer ses marins de la torpeur qui les a plongés dans un délicieux sommeil au pays des lotophages, à moins que ce ne soit le souvenir du poème d’Alfred Tennyson qui nous envoûte. Obserwacja obserwatora : observation de l’observateur, c’est un peu comme l’arroseur arrosé, toujours ce chuchotement, parmi des tapotements et des bruits familiers, une voix féminine récite des textes, au passage on reconnaît un extrait des Cygnes de Léon Dierx, c’est d’après un de ses poèmes que Rimbaud écrivit Le Bateau Ivre et de Rosalia de Castro poétesse romantique qui donna ses lettres de noblesse à la littérature de Galice. L’on imagine une scène d’intérieur ponctuée de tintements de verres, dans la chaleur pesante d’une après-midi de sieste ensoleillée.  Farniente. Qui regarde l’autre dormir ? Los naranjos : munissez-vous de la méthode Assimil espagnol, les paroles sont un poème d’Ignacio Manuel Altamiro, homme politique et écrivain mexicain du dix-neuvième siècle, le texte quoique plus disert n’est pas sans analogie avec le précédent, une intro tirebouchonnée, très vite le grouillamini sonore s’éteint et une guitare accompagne une voix féminine qui récite le texte altamirien, bel accent espagnol, la voix est en deuxième plan, après un passage musical elle passe au troisième supplantée par un rideau de tubulure, les trois mouvements correspondent aux trois moments du poème, la beauté de la nature, le faux combat entre la jeune vierge et son très bientôt amant, l’acceptation et le repos réparateur du coït, Altamiro n’emploie pas ce mot, il reste dans la bienséance du siècle 19 directement entée sur le modèle de l’idylle grecque antique, faut le dire ces orangers sont plantés en un terreau euphonique un peu maigre, le texte  quoique voilé surpasse la musique. Sympathie for the ludite : un titre trompeur, le texte clame son aversion anti-ludite, encore faut-il comprendre qu’il s’agit d’ironie, rythmique bien marquée et vocal susurrant, un chant de résistance et de non-acceptation à mettre en relation avec le terme machine du titre, notre lézard venu d’ailleurs fait semblant d’adorer les bienfaits de la technique qui ont pris en charge nos vies sans que beaucoup en aient pris conscience, à l’origine le ludisme fut ce mouvement ouvrier anglais qui brisa les métiers à tisser qui non seulement les asservissait à un travail réglementé par la machine mais les faisait travailler plus pour gagner moins. Toute ressemblance avec notre époque serait-elle due à un simple hasard. Beaucoup plus agréable à écouter que le morceau précédent mais une trame répétitive un peu simpliste, exprès peut-être pour exprimer l’inéluctabilité feutrée de l’oppression du travail et de la manipulation mentale. Rien de pire qu’un esclave qui se croit libre. Eyes eye the l’s in you : interlude musical, presque deux mots à l’oreille ‘’ ma chérie’’ une basse rythmique et des bruits de laminoirs qui coulent, chant d’oiseau, le son se volatilise, serait-ce l’oasis perdue dans le désert du désir. Fondu enchaîné entre trois yeux, deux qui regardent, un seul qui comprend l’incommunicabilité des êtres. The bird : le même morceau que le précédent mais la musique a pris son envol, exploration du regard de l’oiseau ou de l’oiselle, atmosphère beaucoup plus mystérieuse, pourtant ce qui est exprimé n’est que notre lot quotidien, l’idée que notre regard est décroché de la réalité, que l’on ne sait plus où on est, que nous sommes enveloppés dans l’ouate du monde, l’on pressent que l’on se dirige vers une espèce de cataclysme, densité de l’accompagnement, peut-être ne voyons-nous rien parce que nous ne regardons ni l’oiseau, ni l’oiselle, peut-être est-ce lui, peut-être est-ce elle, qui nous nous tient prisonnier dans le faisceau de son regard. Captivant. Romantycznosc : une romance, d’amour toujours, pas celui que l’on croit, ici le lecteur français se souviendra de La morte amoureuse de Théophile Gautier, mais la filiation avec Annabel Lee d’Edgar Allan Poe est certaine, l’indolence du fond musical est rehaussé, condensé, une voix féminine mène le bal mortuaire des retrouvailles, les effets s’amplifient, à tel point que l’on n’entend plus que la voix qui parle comme si elle sortait du néant, du vide, de l’autre côté, bientôt agrémentée de ces grattements que font les doigts des morts dans leur cercueil qui s’apprêtent à soulever le couvercle pour aller s’unir dans le monde des vivants à l’être aimé. Ultra romantique. Wombat 9 : le morceau le plus long, pratiquement symphonique si on le compare au minimalisme musical de tout ce qui précède, pourtant le même schéma chromatique, en plus beau, en plus romantique, la voix semble  enfouie au loin au plus profond d’une galerie, le wombat est une espèce de kangourou aussi mignon qu’une peluche de nounours, un animal assez solitaire, symbole parfait d’un poëte abandonné qui se réveille de son rêve érotique et s’aperçoit que ce n’était qu’un rêve, espèce de chants grégoriens pour accentuer la solitude de l’être humain terré dans sa solitude. Très beau. Le wombat possède une particularité que peut-être vous lui enviriez : il chie (ce n’est pas chic mais choc) des crottes cubiques.  Un très beau symbole animalier  pour cette création terrestre qui ne ressemble à rien d’autre mais qui est autre que du rien.

    Un disque très littéraire qui risque de désarçonner bien des patiences. A ne pas mettre entre toutes les oreilles. Une tentative de revisitation de la sensibilité romantique – née voici plus de deux siècles - il aurait gagné à bénéficier d’un accompagnement musical plus fourni, quitte à prendre le contre-pied de cette volonté à ne pas crier sur les toits, à ne pas hurler avec les loups du rock ‘n’roll, à contrario de ce désir de proférer un secret à des âmes choisies et délicates. Un truc dérangeant car échappant aux normes esthétiques communément admises. Pas dans l’air du temps, visant à une certaine intemporalité, même si ce qui est issu du néant est destiné à retourner au néant. Toutefois entre temps quelque chose aura eu lieu. Que cela vous plaise ou non, n’a aucune importance.

    Damie Chad.

     

    HOWLIN’ JAWS

    Dix ans que les Howlin’ ravagent le pays. Un des groupes les plus importants de la scène française. Leurs prestations live ont attiré l’attention d’un large public, le cœur des fans est un fromage qui se laisse dévorer avec satisfaction lorsque on lui fournit une énergie électrique revigorante. Kr’tnt ! garde toujours un œil sur eux, pendant le confinement – voir notre livraison 513 du 10 / 06 / 2021 – nous avons chroniqué une de leurs prestations live sans public – autant manger un sandwich au pain, cela calme la faim - visibles sur YT. Cette fois-ci, avant de nous pencher sur leur premier album dans une toute prochaine livraison nous jetons un œil sur trois relativement récentes vidéos.

    Dans notre livraison 436 du 31 / 10 / 2019 nous rendions compte de la prestation des Howlin’ Jaws lors de la création de la pièce Electre des Bas-fonds de Simon Abkarian par La Compagnie des Cinq Roues au Théâtre du Soleil. Les esprits curieux trouveront sur YT différents extraits de la pièce.    Voici à peine plus d’un mois le groupe a attiré l’attention par une vidéo, tournée lors de leur implication dans ce spectacle. Démarche non dénuée de sombres, mais nobles, motivations puisqu’elle rappelait la date de leur futur concert à La Maroquinerie le 25 / 02 /22. Quant au titre interprété il est en troisième position sur leur album Strange Effect sorti en septembre 2021.

    SHE LIES (Official Video)

    HOWLIN’ JAWS

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    Evidemment y a les roses qui encadrent le nom des Howlin’ qui vous mettent la puce à l’oreille, même si l’image suivante est des plus classiquement rock, nos trois héros pris de face, disposés en triangle ( isocèle, pour les adeptes de la géométrie appliquée ), mais  des roses parce qu’ils nous parlent des épines, celles à la morsure la plus sinistre, celles du mensonge, because She lies,  certes l’on peut se mentir à soi-même, toutefois en règle générale faut être deux pour tromper l’autre, est-ce pour cette déraison que de temps en temps l’image se dédouble, que deux Djivan  croisent le manche de deux basses, que deux Baptiste jouent de deux batteries en se tournant le dos en frères siamois, est-ce un hasard si  deux Lucas palindromiques et leurs deux leads se dédoublent…  pour le moment nous n’avons vu que des gars, la fille apparaît, fantôme flou, seule ses lèvres sanguinaires se détachent, morsure de serpent, elle aussi se dédouble, telle est la dualité du mensonge incarnée par la danseuse Chouchane Agoudjian, et subito expresso elles sont légion, tout le corps de ballet en arrière-plan, voici les boys sur un piédestal, elles les entourent - l’on ne peut s’empêcher au ballet du Bolero de Ravel mis en scène par Maurice Béjart - elles  les tiennent prisonniers, les enrobent dans la toile d’araignée de leurs menteries, ne s’en sortiront pas, she lies. Vous avez vu maintenant vous allez entendre. Pas du tout un rock torride, un truc rampant, espèce de boa réticulé qui glisse lentement sur le carrelage de la cuisine et vous enlace de ses anneaux froids comme la mort. Djivan vous décoche les lyrics par-dessous, comme une révélation destinée à vous faire mal, genre coup de couteau dans le dos au moment où vous vous y attendiez le moins, Baptiste tape sans énergie avec cette précision maniaque de l’empoisonneur qui distille un par un les milligrammes de cyanure nécessaire à votre passage dans l’autre monde, Lucas enfile les perles sur les cordes de sa guitare, vous prépare une belle couronne mortuaire pour que votre enterrement ne vous fasse pas honte. Esthétique – merci à Moro Fiorito réalisateur, et insidieux, les Jaws nous rappellent un des aspects les plus malfaisants du rock ‘n’ roll. Pour brouiller les pistes, Djivan porte un costume qui n’est pas sans évoquer ceux que revêtait el caballero Diego de la Vega dans le premier Zorro de Walt Disney( 1957 – 1961 ).

    Quelques jours plus tard les Howlin’ mettent en ligne un nouveau titre, au cas où vous n’auriez pas déjà pris votre billet pour leur passage à La Maroquinerie, et pour remettre les clepsydre, du rock ‘n’ roll, z’ont choisi un titre symbolique de leur évolution, pas du tout un rockabilly endiablé, un classique du british rock, enregistré par les Zombies en 1964, ce n’est plus fifties-fifties, mais sixties-sixties.   

    Cherchent un peu la difficulté. Colin Blunstone avait une voix particulière, de la dentelle ajourée, les Zombies jouaient subtil, pas des pousse-au-crime qui foncent droit devant en écrasant tout ce qui se présente. Avec le passif (très tonitrusif) de leur jeunesse, les Jaws ne se dérobent pas devant l’obstacle. Rappelons que si Noël Deschamps en a dès 1964 réalisé en français une très belle adaptation, c’est qu’il bénéficiait de sa voix qui montait très haut et couvrait trois octaves et des talents de l’arrangeur Gérard Hugé.

    SHE’S NOT THERE

    (LIVE SESSION )

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    Tous trois portent des lunettes noires, sont dehors au soleil, devant des gradins de pierre, en chemise, rose pour Lucas, rouge pour Baptiste, bleu sombre à motifs pour Djivan. Y vont tout doux. Marchent sur des œufs, n’ont pas l’huile de l’orgue pour faire monter la mayonnaise. Donnent l’impression d’effleurer leurs instruments du bout des doigts et des baguettes, Djivan mezzo voce comme s’il ne voulait pas y toucher, avancent à petits pas sur le pas de tir, l’on arrive à l’instant crucial, l’instant fatidique où la voix doit s’élever très haut, Djivan module et Lucas vient à son aide en doublant le refrain, pas du tout désagréable d’autant plus que Baptiste se porte à leur rescousse, ont passé le cap le plus difficile, maintenant c’est plus facile, sont à l’aise sur la partie instrumentale, pas d’esbroufe possible, minutie et précision obligatoires, et l’on repart en altitude vocale, à trois de front, z’ont maintenant acquis une assurance, Lucas vous transperce de notes de snipers et la farandole anapurnienne reprend de plus belle, plus vite, plus haut, plus ténue, en un merveilleux équilibre, la guitare de Lucas influe maintenant un aspect nettement plus rock ‘n’ roll que l’original – trio spartiate versus quintette spatiale – maintenant ils ne touchent plus terre, et c’est fini. Deux minutes et une poignée de secondes de montée vers les étoiles.

    HEARTBREACKER

    (OFFICIAL VIDEO)

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    Deuxième titre de l’album Strange Effect. L’on ne dira jamais assez le mal que les filles font subir aux garçons. Nos demoiselles affirmeront le contraire. Nous ne tenons pas à lancer un débat. Il nous semble superfétatoire. Inutile de se déchirer. Mieux vaut en rire. C’est du moins le parti pris par Marie Chauvin et Stephen Meance les réalisateurs de l’opus, lettres animées, images tressautantes un peu à la manière des premiers films, poupée mannequin, blonde imperturbable en vitrine d’arrière-plan, puis l’écran découpées en trois cases, n’oublions pas que les Howlin’ sont un trio, des espèces de figures panini mouvantes aux couleurs changeantes, le morceau défile à toute vitesse, une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits, vous en prenez plein les mirettes pour un max de rectangles, peut-être veulent-ils nous empêcher de penser, du moins de nous interdire  de prêter la moindre attention à la musique, ce qui est assez déroutant pour un clip musical censé présenter un extrait de l’album… Toutefois il existe une relation sans équivoque entre la forme et le fond. Un morceau. Mais fragmenté. Qui part un peu de tous les côtés. Vous vous croyez dans les bluezy chœurs des premiers Animals et dans la seconde qui suit vous voici en pleines harmonies Beatles, supplantées par des bribes de pure rock ‘n’roll effacées par des implications stoniennes, une pincée des Hollies, un arrière-goût des Kinks, cinquante ans après la British Invasion sévit encore. Une pièce montée, un régal, une horlogerie de haute précision que les amateurs se délecteront de démonter et remonter sans fin.

    LOVE MAKES THE WORLD GO ROUND

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    Cinquième morceau de l’album Strange Efect. Fond d’écran ébénique. Sur ce noir infernal des lèvres qui chantent. Les paroles sont inscrites sur le vermillon buccal. Au début il n’y en a qu’une paire, à la fin, elles sont mathématiquement réparties sur tout le rectangle.  Cette fois la mise en bouches de la vidéo vous invite à n’écouter que les paroles, plutôt l’harmonie des voix entremêlées, vous voici dans Sergent Pepper's, mais si vous prêtez l’oreille à la musique vous êtes dans le disque blanc, vous citerez même Back in the URSS. C’est bien fait, un peu trop beatlemaniaque à mon goût sur ce morceau, quelques zébrures à la Yardbirds vous sabrerait le tout avantageusement, quelques gouttes de sang cramoisi avivent la blancheur diaprée d’une tunique. Les Howlin’ entreprennent une démarche qui est à mettre en parallèle avec l’itinéraire des Flamin’ Groovies.  A suivre.

    Le concert de la Maroquinerie du 25 févier 2022 s’est très bien déroulé. J’étais absent, pour affaires familiales en Ariège. Sur YT vous trouverez deux vidéos. La première,  un peu pénible à regarder, plan fixe de soixante-dix minutes, les Jaws noyés dans un éclairage trop violent, et un son pas vraiment parfait. Un fan nommé Rapido 5 a réalisé à partir de ses propres images et celles de la septante un montage du titre Loves makes the world go round, et c’est déjà beaucoup mieux. Et je n’y étais pas !

    Damie Chad.

     

    UN EDITEUR EFFICACE

    MARIE DESJARDINS

    (La Métropole - 22 / 02 / 2022 )

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    Un petit article, pas plus de cinquante lignes. Qui regorge d’informations étonnantes. Surtout pour nous, petits français qui ne suivons que de (très) loin l’histoire politique du Canada. Une chronique sur Pierre-Louis Trudeau qui a fondé les Editions du Mont Royal ( éMR ). Peu de livres encore à son catalogue qui vise deux domaines de prédilection, culturel et politique. Pierre-Louis Trudeau n’est pas un inconnu en son pays, érudit, essayiste, auteur, un activiste qui depuis un demi-siècle s’est engagé jusqu’en Afrique pour défendre ses idées. Ce n’est donc pas un hasard si un de ses premiers livres publié se nomme Alfred, Premier député noir à l’assemblée nationale du Québec de Paul Morrissette. Attardons-nous sur La République assassinée de Daniel Johnson de Pierre Schneider. Un militant du Front du Québec Libre qui nous fait part de sa longue et minutieuse enquête sur l’assassinat de Daniel Johnson, qui s’apprêtait à proposer à la population de la province du Québec un référendum afin de lui octroyer le statut de République du Québec. Nous sommes dans les années soixante, en 1967 le Général de Gaulle lance son ‘’ Vive le Québec libre’’ suscitant l’enthousiasme des québécois… En France, on jugea la formule comme une foucade sans importance, aux Etats Unis on la comprit beaucoup mieux. La CIA n’avait aucune envie que cette République du Québec destinée à sortir de l’Otan, devant la montée des périls Daniel Johnson est assassiné au mois de septembre 1968. Dès sa création la Gendarmerie Royale du Canada, et les agents de la CIA suivent de près (et influencent dans la mesure du possible) les décisions de l’appareil politique du Front du Québec Libre, une pomme pourrie dans un panier… De l’histoire ancienne certes. Toutefois pensons au triangle Russie-Ukraine-Otan. Parfois la pomme pourrie se métamorphose en pomme de discorde… Un éditeur qui donne à réfléchir est utile et dangereux. Est-ce pour cela que Marie Desjardins le qualifie aussi d’éditeur discret. C’est fou comme l’actualité nous rattrape au moment où l’on s’y attend le moins. Merci à Marie Desjardins auteur d’Ambassador Hotel, un des meilleurs romans rock que nous avons chroniqué dans notre livraison 440 du 28 / 11 / 19.

    Damie Chad.

    NOUVELLES DE CHRIS BIRD

    ET DES WISE GUYZ

    GROUPE UKRAINIEN DE ROCKABILLY

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    VOIR YT Groupe de soutien :

    Help for the WISE GUYZ in Ukraine

    Chers amis

    Pendant que nous avons un peu de temps libre aujourd’hui, je peux donner quelques nouvelles

    Moi et mon cousin sommes en sécurité, continuez à faire du bénévolat. Notre maison n’est pas endommagée et nous pouvons cuisiner, recharger nos téléphones et utiliser internet, ce qui est déjà de super conditions.

    Shnur (batteur) et sa mère sont toujours à Poltava. C’est plus ou moins sûr là-bas, au moins plus sûr qu’à Kharkiv. Merci beaucoup pour vos dons, ils ont de l’argent pour avoir de la nourriture dans les prochaines semaines

    Baden (bassiste) a rassemblé ses proches de différentes parties de la ville et les a envoyés dans la direction ouest de l’Ukraine, où c’est moins dangereux. Ça aussi été possible grâce à vos dons merci Dans le moment ils sont en route.

    Maman et les tantes vous envoient un gros câlin depuis Francfort et elles sont également reconnaissantes pour vos dons. Ils sont en sécurité et pleins de gens aimants et attentionnés autour.

    Merci pour votre amour, votre aide et votre soutien chers amis !!

    Chris Bird.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 503 : KR'TNT ! 503: MARK LANEGAN / MIRIAM LINNA / LOBBY LOYDE / PATRICK GEFFROY YORFFEG / ERIC BURDON AND THE ANIMALS / ROCKAMBOLESQUES XXVI

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 503

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    25 / 03 / 2021

     

    MARK LANEGAN / MIRIAM LINNA / LOBBY LOYDE

    PATRICK GEFFROY YORFFREG

    ERIC BURDON AND THE ANIMALS

    ROCKAMBOLESQUES 26

     

    Lanegan à tous les coups - Part Five

    , mark lanegan, miriam linna, lobby loyde, patrick geffroy yorffeg, eric burdon and the animals / rockambolesques 26,

    Tu es là bien peinard, calé dans ton fauteuil, à feuilleter le Record Collector qui vient tout juste d’arriver et paf, tu tombes sur un portrait plein pot de Lanegan. Cheveux longs pas coiffés, lunettes noires, mine fermée, front plissé, blouson de cuir et les deux mains croisées couvertes de tatouages, deux points et deux étoiles sur chaque doigt, un crucifix sur le dos de la main. Lanegan ne vieillit pas, il reste le dark outsider qu’il a toujours été, il est à l’image de son livre qui est une célébration du mal de vivre à travers tous les excès, cul, drogues, alcool, rock, violence, il incarne ça de toutes les molécules de son corps. Lanegan est un Jimbo qui a réussi à survivre. Un surhomme du sex & drugs & rock’n’roll circus.

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    Pas de meilleur real deal. Quand on sait en plus que ses albums et son autobio battent tous les records d’insalubrité publique. On a tous croisé dans la vie des mecs comme Lanegan, qui sont de parfaites incarnations de ce que l’on appelait autrefois l’esprit rock. Cuir, tatouages, coupe de douilles, on sait immédiatement ce que ça veut dire. Tu es dans le vrai monde, celui des gens qui ne font pas semblant. Rien à voir avec la frime. Ces mecs là n’ont pas besoin de se déguiser. Ils ont cette grâce naturelle qui chasse toute forme d’ambiguïté et qui en même temps les marginalise. Mais il vaut mieux être marginal que rien du tout. Rien n’est pire que de n’être rien du tout dans le néant d’une vie ordinaire avec un boulot ordinaire et une voiture ordinaire et une femme ordinaire. Rien qu’avec sa gueule, Lanegan affiche un palmarès, il n’a pas besoin d’écrire un CV, on sait tout de suite ce qu’il vaut et ça fait vite le tri. Dans la vie c’est pareil, on choisit son camp dès l’adolescence, et vers la fin des sixties c’était assez simple, car les cuirs, les tatouages et les coupes de douilles faisaient vite la différence. Bon alors après il y a les goûts musicaux et c’est vrai que ça se peut se compliquer. Lanegan n’a pas besoin de porter un T-Shirt à l’effigie d’un groupe pour indiquer son appartenance. Sa dégaine dit tout ce qu’il faut dire. Elle ne trompe pas. Et le choix de ses amis non plus : ce n’est pas un hasard si Jeffrey Lee Pierce, Layne Staley (Alice In Chains), Dylan Carlson (Earth) et Kurt Cobain sont ses meilleurs amis.

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    L’important serait peut-être de dire qu’il est assez réconfortant de voir qu’il existe encore dans le circuit des mecs comme lui, c’est-à-dire des purs et durs qui ne rentreront jamais dans le rang et qui ne vendront jamais leur cul pour un billet, comme l’ont fait tant de pseudo-stars par le passé. Quand Lanegan montre ses tatouages, c’est sa façon de dire fuck you au monde des beaufs et au music biz. Il n’est pas dans la frime, contrairement à tous ces mecs qui se font photographier aussitôt sortis du salon de tatouage. Dans son autobio, Lanegan explique qu’il s’est tatoué tout seul, après avoir barboté de l’encre de Chine chez le commerçant local. Tout ça parce qu’ado, il avait flashé sur un livre qui rassemblait des portraits datant du XIXe siècle de marins et de bagnards tatoués, la plupart du temps sur tout le corps, et cet univers le fascinait. Alors crac, tu dessines ton motif au stylo sur la peau, tu attaches deux aiguilles ensemble avec un bout de ficelle et tu pic et pic point par point, tu vois le sang perler et se mélanger à l’encre et quand c’est fini tu rinces la plaie à la bière. Le surlendemain, ça commence à cicatriser et la croûte s’en va dans les jours qui suivent. Ça donne un tatouage bien crade, comme ceux de Lanegan. Il fut un temps où les salons de tatouage se trouvaient dans les caves des HLM.

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    Alors pourquoi une interview dans Record Collector ? Lanegan n’a rien à vendre, cette année, son dernier album et son autobio datent de l’an passé et KRTNT en avait bien sûr fait ses choux gras. Rob Hugues l’interviewe simplement pour le plaisir. À 55 balais, Lanegan est un miraculé. Il confirme qu’il ne touche plus à rien et éclate de rire facilement - dry laughter - mais il ne rit pas des autres, il rit surtout de lui. Il indique aussi qu’il a beaucoup de mal à retourner dans le passé, car il a découvert qu’en vivant au présent, il se sentait mieux. Mais bon, pour son autobio, il a dû replonger dans les années noires. Il a mis quatre mois à écrire ce chef-d’œuvre crépusculaire. Rusé comme un renard, Hugues le branche sur ses premières influences musicales, et Lanegan cite «Folsom Prison Blues» de Cash et passe directement à «Anarchy In The UK» - A whole British and New York punk rock that made music the number one thing in my life - C’est là que le rock est devenu le truc le plus important dans sa vie. Puis il cite les Stooges, les Doors, les Ramones, le Velvet, all that right stuff. Puis il passe à des trucs plus out there, comme Astral Weeks (Van Morrison), Starsailor (Tim Buckey), Trout Mask Replica. C’est en écoutant Astral Weeks qu’il pense pourvoir faire un grand disque (something great) - It became my obsession - Quand il enregistre son premier album solo, The Winding Sheet, il fait encore partie des Screaming Trees, mais John Agnello trouve ses chansons brillantes et le convainc de faire un deuxième album solo, Whiskey For The Holy Ghost. Lanegan se marre car il sait bien que ses three-chords Leonard Cohen rip-offs sont assez limités - It was definitely not Starsailor or Trout Mask Replica - Il sait très bien qu’il n’a pas enregistré l’album du siècle, mais ça correspondait à la vision qu’il avait des choses, avec deux influences principales : Astral Weeks et le roman de Cormac McCarthy, Blood Meridian - The lyrics were kind of influenced by the imaginary and shit in that book, which is out of control (Les paroles sont vraiment influencées par ce livre, qui est complètement barré).

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    L’un des point forts de Lanegan, c’est l’auto-dérision. À ce petit jeu, il est imbattable. Il cite l’exemple d’un mec qui dit qu’il aime bien sa musique mais qu’il ne l’aime pas en tant que personne - what a piece-of-shit person - alors forcément, Lanegan explose de rire : «Comment pourrais-je prétendre le contraire ?». De plus en plus rusé, Hughes revient sur la fin de l’autobio, au moment où Lanegan sauve sa peau en entrant en detox et où, allongé sur la pelouse, il ressent un flash surnaturel. Expérience spirituelle ? Alors Hugues fait son Jacques Chancel : «Et Dieu dans tout ça ?». Lanegan s’esclaffe - I’ve never asked God for anything - Il ajoute que des gens trouvent une voie spirituelle quand ils n’ont plus rien à espérer. Il se souvient très bien du moment qu’il décrit dans son book, il était overjoyed parce qu’il était assis sur une pelouse au soleil et qu’il avait réussi à survivre. Et ça le faisait bien marrer - Fuck you ! Go ahead and try to kill me ! It’s impossible ! - Il se sait invincible. Et comme il sait que les pires ennuis vont succéder à ce court moment de grâce, il se met à chialer. Il sortait d’une période de misère totale - Self-created of course - et il ne sentait pas de taille à affronter la suite. Alors pour la première fois de sa vie, il s’est adressé au ciel : «God change me !». C’est là qu’il a vu toute sa vie défiler en un éclair. Il décrit brillamment cette expérience paranormale à la fin du book.

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    Hughes a gardé le meilleur pour la fin : l’actualité. Il demande à Lanegan ce qu’il pense du pandemic. Comme John Lydon dans une interview récente, Lanegan bouffe le fucking pandemic tout cru : «L’an passé nous avons été dans ce pays à la merci du pandemic et à la merci de ce gouvernement. Personne ne sait ce que nous allons devenir une fois que l’économie va s’écrouler - after the economy has been destroyed overnight - Est-ce qu’il y aura encore une place pour moi dans ce monde ? J’en sais rien. Et je m’en branle car j’ai 55 balais et j’ai vécu 20 ans de plus que prévu. Mais je serais triste de ne plus pouvoir faire de musique. J’aime tellement ça. L’an passé, je me suis dit que j’allais reprendre mon ancien métier, décorateur de cinéma, c’est un métier que je connais bien, pendant deux ans j’ai bossé pour des TV shows. Je vais donc faire un truc que je suis capable de faire, qui est légal et dont les gens ont besoin. Je dois bien réfléchir à ce qui va arriver, car je suis sûr que quelque chose va arriver.»

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    Signé : Cazengler, Lanegland

    I was a nightmare to work with - Mark Lanegan interview. Record Collector # 516 - March 2021

    Linna tout bon - Part One

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    Plom plom plom, Miriam Linna débarque dans Shindig! avec tout un tas de bonnes nouvelles : elle sort sur Norton le prochain album des Grys-Grys (To Fall Down), ainsi qu’un Greatest Hits. Elle annonce aussi la sortie d’un album de Cash Holiday, parfait inconnu au bataillon. Oh, elle tremble un peu à l’idée de sortir tous ces albums en plein cœur d’un pandemic, mais comme diraient Sonny & Cher, the beat goes on, ou plus exactement the beat must go on. Elle annonce aussi un nouveau numéro du mythic Kicks, le # 8, shortly, précise-t-elle. Elle reste aussi active dans la branche éditoriale de Norton (Kicks books) puisqu’elle annonce la parution d’un photo-book de Katherine Weinberger consacré aux Swiss teen gangs. À part Norton et les Suisses, on se demande bien qui peut s’intéresser aux Swiss teen gangs. Puisqu’on est dans Kicks books, elle en profite pour rappeler que Mind Over Matter: The Myths And Mysteries Of Detroit’s Fortune Records est disponible au prix de 100 $, sans compter le port. Bon, là elle exagère, car il faut être sacrément fortuné pour acheter un Fortune book à ce prix-là. Elle annonce aussi la parution de son autobio, Kicksville 76, qui risque de faire double emploi avec son blog Kicksville 66, où elle a déjà raconté en long en large et en travers toute son histoire, et en particulier l’épisode anecdotique de la formation des Cramps. Il est si délicieux qu’on va le resservir. Figurez-vous que les Cramps engagèrent Miriam comme batteuse parce qu’elle ne savait pas jouer de batterie. En nous vantant les charmes d’une simili-batteuse, Lux Interior faisait monter d’un cran le niveau du génie trash.

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    Comme l’interview s’étend sur quatre pages, ça brasse assez large. Point de départ ? Miriam se rappelle d’avoir entendu les premiers singles des Beatles à l’âge de 8 ans. En 1962, son frère Jack écoute «Love Me Do», puis elle voit sa sœur Helen devenir folle-dingue en entendant «She Loves You» sur une radio de Toronto. Quand Jack passe aux Stones et aux Animals, Miriam suit le mouvement. C’est là que germe en elle une petite obsession pour la radio et les disques qui dit-elle va finir par conditionner toute sa vie. Baisée ? Non sauvée.

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    Quand sa famille quitte Toronto pour s’installer à Cleveland en 1967, son obsession monte encore d’un cran. Elle se souvient en particulier d’une double affiche Slade/Stooges qui a traumatisé tous les gens qu’elle connaissait à cette époque. En 1974, elle était comme nous tous crazee about Slade et sur scène, Iggy portait dit-elle une culotte de gonzesse - That double barrel threat of UK vs USA loud sound blasted us out of orbit - Miriam ajoute que tous les gens qui ont assisté à ce concert ont ensuite monté des groupes. Alors évidemment, puisqu’elle parle de Cleveland, Jacques Chancel lui demande : «Et les Raspberries dans tout ça ?». La réponse ne se fait pas attendre : «The Raspberries were absolute superstars, and still are.» C’est bien qu’elle le rappelle parce qu’on aurait tendance à oublier Eric Carmen et les Raspberries. Elle cite aussi les Rocket From The Tombs et les Electric Eels. Elle avoue un soft spot pour les Rocket. Quand un tout petit peu plus tard, les Rocket deviennent Pere Ubu, ils enregistrent le faramineux «Final Solution». On pouvait à l’époque commander ce single via une adresse indiquée dans Who Put The Bomp!, et c’est Miriam qui faisait les paquets. C’est l’époque des petites mains de rêve : Miriam à Cleveland, Suzy Shaw à Los Angeles qui envoyait les albums choisis sur the auction list, ou encore Doug Hanners au Texas qui taillait des gros emballages en carton pour envoyer en Europe le précieux single des Spades, la version originale de «You’re Gonna Miss Me».

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    En 1973 Miriam et sa frangine Helen cassent leur tirelire et se payent un billet d’avion pour l’Angleterre. Leur projet est de suivre une tournée, et pas n’importe quelle tournée : celle des Spiders From Mars : Londres, Écosse, Irlande, elles voyagent en stop, Miriam et Helen sont dingues de Bowie et de Pin Ups. Cette dinguerie va durer jusqu’à Young Americans, après quoi Miriam arrache les posters des murs de sa chambre pour passer au punk-rock. Elle a 20 ans quand elle débarque à New York et qu’elle rencontre Lux & Ivy. Lux la connaît, puisqu’il vient lui aussi de l’Ohio. Il explique à Miriam qu’il vient s’installer à New York pour monter un groupe et c’est là qu’il fait sa proposition historique. Elle pense qu’il est complètement cinglé, mais elle accepte. Et pouf c’est parti. Les Cramps jouent leur premier set en novembre 76 au CBGB, en première partie des Dead Boys. Miriam revient ensuite sur deux personnages clés de la scène new-yorkaise d’alors, Peter Crowley et Marty Thau. Sans eux, dit-elle, cette scène n’aurait pas eu le même retentissement. Crowley programmait les groupes au Max’s Kansas City et Thau managea les Dolls avant de monter son label Red Star et de lancer Suicide. C’est Thau qui donne à Miriam son premier job dans le music biz : assistante chez Red Star. Méchante veinarde - It was one of the most amazing years of my life - Sur Red Star on trouve en plus de Suicide les Real Kids et les Fleshtones.

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    Shindig! la branche ensuite sur les Groovies. Quand Greg Shaw vient prospecter à New York pour son label Bomp!, il rencontre Miriam et lui demande de s’occuper du fan club des Groovies. Honorée, elle accepte. Elle commence à publier The Flamin’ Groovies Monthly en 1977, qui finira par muter pour devenir Kicks en 1979. Kicks bien sûr en l’honneur de Paul Revere & The Raiders. Et comme Greg Shaw, Miriam et Billy Miller qu’elle rencontre fin 77 passeront naturellement du fanzine au label.

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    Kicks, c’est 7 numéros en 15 ans. Les premiers numéros depuis longtemps épuisés ont été réédités, notamment le premier avec sa couverture rose et ses articles sur Vince Taylor, les Everly et les Groovies. Elle aime bien redire que Kicks et toute cette culture des fanzines qui remonte à Who Put The Bomp! servait surtout à célébrer des disques inconnus et rendre hommage à des under-celebrated individuals, comme par exemple Equerita ou Bobby Fuller. Miriam et Billy vont d’ailleurs se spécialiser dans l’exhumation d’under-celebrated individuals et faire de Norton un label légendaire. Parmi leurs gros coups, on note la sortie de 5 albums de Benny Joy et deux albums de démos de Johnny & Dorsey Burnette. Mais plein d’autres choses, comme Rudy Ray Moore, Link Wray, Charlie Feathers, Long John Hunter, Gino Washington, le catalogue de Norton est une vraie mine d’or. Ça va jusqu’à Sun Ra. À une époque, on trouvait tous ces albums au Born Bad de la rue Keller et le compte en banque prenait chaque fois une sacrée claque dans sa gueule de compte en banque. Miriam rappelle aussi l’aspect crucial de leur démarche : «We want to go down to the nitty gritty, and expose lost music and tell the tale.» Elle voulait aussi sortir de l’ambiance savante de la culture rock, le côté ampoulé de l’analyse critique, l’aspect prétentieux d’une certaine presse rock - This music is exciting, act like you’re excited, gosh darn it ! - Bien joué Miriam.

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    Alors forcément, Norton se spécialise dans l’oddball rock’n’roll et le garage/instro stuffy stuffah de préférence bien weird. D’où Hazil Adkins. Elle cite aussi les early tapes d’Arthur Lee qui sont sur Norton (Arthur Lee & The American Four), puis les early tapes de Tommy James ou encore celles de Question Mark & the Mysterians. Elle insiste aussi beaucoup pour recommander les lost recordings d’Esquerita avec Idris Muhammed. L’album s’appelle Sinner Man - C’est probablement le premier Norton issue que je recommanderais - Et quand Shindig! aborde le thème du garage revival des années 80, Miriam répond Lyres sans aucune hésitation - They were hard-edged and real - et dans le feu de l’action, elle indique qu’ils ne cherchaient pas à imiter des gloires gaga du temps passé - They were explosive, absolutely the best - Gildas ne s’était pas trompé non plus quand à l’époque il a flashé sur Monoman, l’âme des Lyres.

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    Billy et Miriam vont injecter leur passion pour ce qu’elle appelle the lost music dans les Zantees, le groupe qu’ils montent en 1979, et qui va devenir the A-Bones. Mais ils le font comme elle dit crudely. Nous y reviendrons dans un Part Two.

    Alors bien sûr ça nous mène tout droit à la question panoramique : en 40 ans, Miriam n’a-t-elle pas tout fait ? Acheter des disques, vendre des disques, faire un fanzine, jouer dans un groupe, éditer des music books. Hé bé oui, comme on dit à Toulouse. Comme Mike Stax, Greg Shaw, Gildas et quelques autres, elle a bouclé la boucle. Mais en même temps, elle est assez amère sur la question de l’évolution des choses. Elle pense comme beaucoup qu’Internet a bousillé l’enthousiasme. C’est par les record shops et les radios qu’on chopait the real music. The real radio d’aujourd’hui lui semble incroyablement boring. Pour lui remonter le moral, Shindig! la complimente sur ses deux albums solo, Nobody’s Baby et Down Today. Elle est touchée et indique qu’elle doit tout à son ami producer/musician nonpareil Sam Elwitt.

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    Nobody’s Baby date de 2014. Elle y fait de belles reprises, à commencer par « There Goes My Babe » de Buffalo Springfield qui sonne bien psyché, d’autant qu’elle le Brille à la cloche comme si Totor était là, dans la cabine, à superviser, comme au bon vieux temps du Wall et des Ronettes. Elle tape ensuite dans les Pretties avec un « Walking Down The Street » tiré de The Electric Banana Blows Your Mind. Pur jus mythico-gaga. Elle s’énerve. Derrière serpente un joli fuzz snake. Elle dit bien son down. Clin d’œil aux Ramones avec « Questioningly ». C’est un hommage au Brill, et pouf ça s’en va télescoper les Dolls, les Shangri-las et Dion. Nouvel hommage, cette fois à Bobby Darin et sa merveilleuse pop d’anticipation, avec « Not For Me ». Par contre, la cover du « So Lonely » des Hollies est un peu foireuse. « My Love Has Gone » s’adresse à Ellie Greenwich et aux tambourins du Brill. Elle tape aussi dans Gene Clark avec « So You Say You Lost Your Baby » tiré de son premier album solo enregistré avec les Gosdin Brothers. Bel up-tempo de pop avantageuse. Elle remonte le courant toute seule. On applaudit. Ah bravo ! Elle ose aussi taper dans Billy Nicholls avec « Cut And Come Again », un cut qu’on retrouve sur l’excellentissime Home And Away de Del Sahnnon que produisit Andrew Loog Oldham. Et là, c’est très courageux de sa part, car elle tape dans un gros culte. Encore un shoot de Brill avec « I’m Nobody’s Baby Now », de Jeff Barry. Wall pur. Le drumbeat se perd dans l’écho du temps. Miriam a le bec fin. Elle aime les bons disques.

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    Son deuxième album solo s’appelle Down Today. C’est son Pin Ups, dit-elle. D’ailleurs elle y fait un Bowie, «You’ve Got A Habit Of Leaving». Attention aux trois premiers cuts du bal d’A, car elle tape dans Terry Reid avec «The Hand Dont Fit The Glove», une pop qui grimpe au mur comme le lierre, très sixties, mais Miriam est un peu juste dans les montées, elle ne dispose pas du raw de Reid. Elle contourne l’obstacle avec du petit trash. C’est très héroïque de sa part. Elle enchaîne avec une compo de Sam Elwitt, «I Keep Falling In Love», toujours d’esprit sixties, pop brillante, lumineuse, tendue vers l’avenir, avec un joli son, ambiance Ready Steady Go!, frange, féminité à l’Anglaise, mini-jupe, son étincelant, on pense aussi à Sonny & Cher ou à Jackie DeShannon. Troisième merveille, cette reprise du «Take Me For A Little While» de Jackie Ross, classique Northern Soul monté en épingle avec des éclats brillants. Bizarrement, la suite de l’album est nettement moins intéressante. Il faut attendre la reprise d’«Afterglow» des Small Faces qui se trouve de l’autre côté pour refrémir. Nouvel acte de courage, car Miriam ne dispose pas non plus des octaves de Steve Marriott. Alors, comme pour Terry Reid, elle contourne l’obstacle en se servant astucieusement de la mélodie. Elle passe au garage avec «Which End Is Up», tout y est, l’énergie, le tambourin et la poigne de vétérante de toutes les guerres. Mais il lui arrive aussi de chanter comme une casserole, comme le montre en bout de B sa cover de «You’ve Got A Habit Of Leaving», early Bowie, époque Lower 3rd. Elle s’en sort quand même pas trop mal grâce à un final explosif digne des Who, éventrement d’amplis et drumbeat d’explosivité latérale.

    Signé : Cazengler, Linaze

    Nobody’s baby - Miriam Linna Interview. Shindig! # 113 - March 2021

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    Miriam Linna. Nobody’s Baby. Norton Records 2014

    Miriam Linna. Down Today. Norton Records 2015

     

    Great Balls of fire

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    Lobby Loyde et ses Coloured Balls faillirent bien décrocher le jackpot dans les années soixante-dix avec leurs trois albums de glam-rock australien. Quand Lobby Loyde monte les Coloured Balls en 1972, il est déjà une sorte de vétéran de toutes les guerres de Brisbane. Il fit partie des Purple Hearts et des Wild Cherries, deux groupes sur lesquels nous reviendrons un peu plus tard. Avec les Coloured Balls, il développe un culte à base d’explosive rock’n’roll et de sharp haircut. On entre là dans le domaine sacré du proto-punk. En Angleterre, Jesse Hector fait exactement la même chose. Comme les Saints, les Balls sont mal vus, et dans un monde normal, on aurait dû les considérer comme l’un des meilleurs groupes australiens. Quand il arrive en Angleterre en 1976, Lobby découvre que les groupes sonnent comme les Coloured Balls. Alors il s’exclame : «Mais on fait ça depuis des années !».

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    L’objet de Lobby est de créer du high energy rock’n’roll on his own terms. Eh oui, il suffit d’écouter Ball Power paru en 1973 pour réaliser que les Balls ne sont pas là pour rigoler. Ils attaquent avec «Flash», une espèce de power speed freakout. Fabuleux shake de shook aussie ! Who is in the flash ! Lobby y va de bon cœur - Hey baby cause I love you so/ That’s the flash I ain’t let go - Globalement, les Balls se veulent wild et ils s’en donnent les moyens. «Mama Don’t You Get Me Wrong» sonne comme un boogie blast chauffé à la glotte blanche. Ces mecs ont un sens aigu du rock électrique. Tiens, écoute «Something New», ce heavy groove de feel so good. Tout est travaillé dans le lard de la manière, ils ont tout compris. Comme Jook, ils bossent leur son et leur look. L’un ne va pas sans l’autre. Encore un solide plotach de Balls avec «Human Being». En B, ils reviennent à un son plus seventies avec «Hey What’s Your Name». On croirait entendre Free avec un Cro-Magnon au chant. C’est complètement convaincu d’avance. Comme on peut le constater à l’écoute de «That’s What Mama Said», les Balls ont un sens aigu des dynamiques soniques. Ils se lancent là dans une longue jam qui préfigure le kraut. Lobby Loyde ne revient chanter que sur le tard. Ils répètent that’s what mama said ad vitam eternam et Lobby part en vrille se solo gras. Get the Balls !

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    L’année suivante, ils enregistrent un album beaucoup plus glam, Heavy Metal Kid. Dès «Do It», on observe leur admirable aisance à swinguer le glam. «Private Eye» sonne aussi comme un hit glam. On croirait entendre Marc Bolan. C’est un admirable cas d’osmose. Allez tiens, encore un brin de glam avec un «Dance To The Music» qui ne doit rien à Sly Stone mais qui se présente plutôt comme un cut extrêmement bien foutu avec ses accords de rock’n’roll et sa jolie tension en background. On voit qu’avec leurs coupes de cheveux, ces mecs ne font pas dans la dentelle de Calais. Ils tailladent leur morceau titre à la riffalama et cocotent salement leur beat goes on. Ils montent une réelle habileté à shaker le vieux «You’re So Square» de Leiber & Stoller. Pas mal de bonnes surprises en B, à commencer par «Back To You», heavy boogie down, solide et terrific à la fois. Ils se lancent dans un drive longue distance et tiennent bien la moyenne. Ces mecs sont rompus à toutes les disciplines. Ils font un cut à l’indienne avec «Sitting Bull» et des tambours de guerre. Ils sont étonnant et savent rester vifs comme l’éclair. On ne se lasse pas du power des Balls.

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    On ne reverra pas de sitôt un disque aussi parfait que The First Supper Last, enregistré en 1972, mais seulement paru en 1976. «Time Shapes» sonne comme du vrai glam de bretelles, joué à la moelle fondamentale du big riffing. Lobby et ses amis ont tout compris. C’est le meilleur heavy glam qu’on ait entendu depuis celui d’Helter Skelter. Le killer solo flash renverse toutes les quilles. Pur génie glam. Inespéré ! Ils jouent avec une énergie qui en dit long sur leur crédibilité. Oh boy, laisse tomber la pluie, c’est eux qu’il te faut. Véritable dégelée de gelée royale ! Avec tout le power qu’on peut imaginer. Ils tapent dans le «So Glad You’re Mine» de Big Boy Crudup. C’est bardé de son. Les murs vibrent. Ils surjouent leur shit de choc à l’aune du proto-punk avec une rage incommensurable. Encore un véritable coup de génie avec «Working Man’s Boogie». Ils nous embarquent pour six minutes de forte tension intellectuelle, six minutes dignes du MC5 et des grands éclaireurs. C’est violemment bon. Lobby rentre dans le chou du cut à la vrille moyenâgeuse. Ça vibre comme du gros T. Rex mal dégrossi, ça brûle au fond du cut comme au fond d’une marmite, le solo lèche les flammes de l’enfer. Lobby et ses amis détiennent le pouvoir suprême. On voit le solo courir comme le furet. S’il est un groupe qu’il faut saluer pour son énergie, c’est bien les Coloured Balls. Ils jouent leur «Mama Loves To» à la clameur et tout reprend feu avec «Liberate Rock Part Two Revisited». Heavy rock, oui, mais c’est bardé de son. Ils ont le génie du big Sound. Quelle présence ! Ils tapent à tous les râteliers, boogie, glam, Chuck, ils excellent particulièrement dans l’exercice de la heavy heavyness, ils jouent avec une énergie de tous les diables et sont écrasants de souveraineté. Ils ont même le génie du réflexe qui fait mouche. Et il faut voir ce final en forme de montée démoniaque. Liberate rock ! Set free oh yeah !

    Malgré ces trois albums, les Balls vont rester l’un des groupes les plus malchanceux des années soixante-dix. On les prenait pour un groupe anti-social, à cause de leur agressivité scénique et de leurs coupes de cheveux - the sharpie haircut - qui ramenait les skinheads dans leur sillage. Ils finirent par splitter en 1974, après avoir sorti deux bons albums (le troisième, The First Supper Last, ne sortira qu’après le split).

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    Mais l’essentiel n’est pas là : les groupes malchanceux abondent dans l’histoire du rock. L’essentiel est de savoir qu’un mec comme Lobby Loyde ne tombait pas du ciel. En 1973, il était déjà ce qu’on appelle communément un vétéran de toutes les guerres. Pour s’en faire une idée, il suffit de se plonger dans un fat book intitulé Wild About You. The Sixties Beat Explosion In Australia And New Zealand. Ian D. Marks & Iain McIntyre y racontent l’histoire de 35 groupes australo/néo-zélandais, parmi lesquels figurent les deux premiers groupes de Lobby Loyde, les Purple Hearts et les Wild Cherries. La présentation que fait McIntyre des Purple Hearts vaut bien celle des Pretty Things : il décrit un groupe prêt à embrasser every aspect of the dirty rock’n’roll lifestyle : copious drug use and unkempt clothes. Ils ne sentent pas bon et se gavent d’amphètes. Mais c’est leur son qui va établir leur réputation, hard-edged amphetamine-driven R&B and squalling guitar work, courtesy of Lobby, of course. Dans l’interview qu’il accorde à McIntyre, Lobby rappelle que les Puple Hearts étaient des pilules d’amphètes dont ils faisaient alors une grosse consommation. Ça leur était utile car il leur arrivait fréquemment de devoir jouer quatre fois dans la soirée, avec un dernier set à 5 h du mat, et pour tenir ce rythme, il vaut mieux gober des stimulants. Lobby revient aussi longuement sur la pression des flics australiens à cette époque. Les flics les harcelaient, faisaient des descentes dans leurs chambres d’hôtels, fouillaient leurs valises, vidaient leurs tubes de dentifrice et les considéraient tous ces kids chevelus comme anti-sociaux - You were batting with Satan. You were anti-Joh (gouverneur du Queensland) - Dans une interview, Chris Bailey rappelle lui aussi que la police dans certains coins d’Australie était la plus répressive du monde. Lobby est aussi très fier d’avoir acheté sa pédale fuzz avant que Keef n’achète la sienne pour jouer le riff de «Satisfaction». Lobby entre alors dans les détails et rappelle que Chet Atkins a inventé le fuzz-tone en 1957 et il se dit très fier d’avoir possédé l’un des modèles originaux, the Gibson maestro Fuzz-Tone - I like it because it was really dirty and filthy - Autre détail de poids : le batteur des Purple Hearts n’est autre que Tony Cahill qui va quitter le groupe pour rejoindre les Easybeats. Cette interview est fascinante car Lobby raconte à travers l’histoire des Purple Hearts toute l’histoire du wild rock des sixties. On est aux premières loges, surtout quand en 1965, les Purple Hearts jouent en première partie des Stones en Australie : Lobby y va de bon cœur : «Brian Jones was really a great fingerpicking blues guitarist. Et il était l’un de ces mecs très intenses. He used to get this weird vacant stare and play. À cette époque, Keith était le rythmique et Brian le lead guitarist.» Lobby rend aussi hommage aux Easybeats avec lesquels tournaient aussi les Purple Hearts en Australie : «They were ferocious little bastards. Glasgewians, mate, tough guys !». Lobby raconte aussi qu’il a participé à ce qu’on appelait alors the Caravan of Stars, avec Tom Jones et les Herman’s Hermits, et là forcément, ça drainait un autre public. Pendant la tournée, les Herman’s Hermits n’adressaient pas la parole aux Purple Hearts et Lobby explique qu’il n’avait encore jamais vu des gens aussi propres, aussi bien peignés, avec des chaussures aussi bien cirées et des guitares aussi clean - Lovely clean-cut fellers - Mais en même temps, Lobby rappelle que c’était très éprouvant de jouer en première partie de groupes connus, car le public ignorait totalement les premières parties. Lobby dit qu’on entendant chanter les grillons quand jouaient les Purple Hearts - You’d get pretty depressed out there - Alors il fallait jouer. Il évoque aussi les fameux sharpies qui vont conduire au look des Coloured Balls - The original sharpies were a heavy-duty bunch of guys - Les Sharpies étaient déjà là dans les années 60 et Lobby pense que s’il est allé sur ce look, c’était pour se différencier des wussy pop bands - You had to have a belligerent edge, just for your own survival - Quand McIntyre rappelle qu’un membre des Missing Links portait un flingue, Lobby abonde dans ce sens : oui, il y avait des barres de fer, guns and knives. Ça faisait partie de Sydney - Sydney was a tough place, mate.

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    Avant de disparaître, les mighty Purple Hearts n’enregistrèrent que cinq singles, mais quels singles ! Ils figurent tous les cinq sur Benzedrine Beat, une compile publiée par la Moitié de la Vache. On trouvera difficilement plus enragés que les Purple Hearts. Benzedrine Beat est là pour le prouver. Ils commencent par défoncer «Talkin’ Bout You» qui ne demandait rien à personne. Puis il font rôtir «Louie Louie» dans les règles du lard. Tout y passe, même «Gloria» qu’ils parviennent à massacrer ostensiblement. Bienvenue dans l’enfer des reprises ratées. Le problème est que les Purple Hearts se prennent pour des Yardbirds. Il faut attendre «Of Hopes And Dreams And Tombstones» pour voir l’oreille se redresser. C’est bien ramoné au bassmatic, on a là du Mod rock bien arrosé d’harmo. Ils tapent «I’m Gonna Try» au vieux retour de manivelle. Joli shoot de wild r’n’b aussifié avec une fantastique élasticité du répondant. «Just A Little Bit» vaut aussi le détour, c’est mille fois plus enflammé qu’un hit des Yardbirds. C’est là où les Purple Hearts prennent leur revanche. Lobby devient alors un démon de la voltige, il fait des siennes dans «You Can’t Sit Down». Et ça monte encore d’un cran avec «Tiger In Your Tank». Puis on trouve à la suite une série de cuts assez déments d’un groupe qui s’appelle aussi Coloured Balls, apparemment rien à voir avec Lobby. Ils font une reprise d’«A Song For Jeffrey», ils l’amènent à la flûte mais vont beaucoup trop vite en besogne. Il n’y a que les Aussies pour oser taper dans le vieux Tull. Robbie Van Delf (qui remplace Lobby) explose ensuite la rondelle des annales avec une version de «Killing Floor», puis avec le «Living In The USA» du MC5. Micheal Shannon chante ça à la bonne niaque des USA. Quel power ! Ces mecs ramènent du son à la pelle.

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    Après l’épisode Purple Hearts, Lobby rejoint les Wild Cherries. Dans Wild About You, Ian D. Marks interviewe John Bastow, le chanteur des Wild Cherries MK1, c’est-à-dire l’avant Lobby. Quand Bastow voit arriver Lobby et Mick Hadley, il comprend qu’il n’est qu’un amateur et renonce aussitôt à sa carrière de chanteur de rock - Mick Hadley was just an extraordinary shouter - Ce que va confirmer la Moitié de la Vache avec cette compile des Wild Cherries, That’s Life, dûment coupée en deux : l’avec Lobby et l’avant Lobby. C’est là qu’on voit Mick Hadley à l’œuvre. Wow, on n’est pas sorti de l’auberge avec ces mecs-là. Rien qu’avec «Krome Plated Yabby», on en a pour son argent : pur jus de freakout. Le problème c’est que c’est excellent. Ils se prennent pour des Anglais avec «Everything I Do Is Wrong», excellent et même au-dessus de toute expectative. Lobby ne traîne pas en chemin, comme on le voit avec «That’s Life», une autre giclée de freakbeat à l’Anglaise. Ils se prennent même pour les Small Faces («Try Me») ou le Spencer Davis Group («Gotta Stop Lying»). Mais l’avant Lobby qui date de 1965 est encore plus spectaculaire. Le guitariste s’appelle Malcolm McGee et ça sonne dès «Without You». En voilà un qui sait claquer ses notes. On va de surprise en surprise et les Wild Cherries commencent à taper dans les gros classiques avec «Bye Bye Bird», joué et niaqué de frais. On retrouve Malcolm McGee dans un autre «Without You». Il dévore tout, cut après cut et John Bastow chante divinement «I’m Your Kingpin». Ils rendent un stupéfiant hommage à Hooky avec «Mad Man Blues» et bouffent «Parchman Farm» tout cru. On se régale aussi du bassmatic de Les Gilbert. John Bastow y croit dur comme fer, ses versions de «Smokestack Lightning» et «My Generation» font partie des meilleurs versions jamais enregistrées. Petite révélation, soit dit en passant.

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    En 1976, Lobby s’installe à Londres pour trois semaines et mais il va y rester trois ans. Alors il tente de redémarrer une carrière solo et enregistre Obsecration. Attention, c’est un album de guitariste. Lobby joue alors son petit va-tout dans la plus parfaite indifférence. Il chante son everytime I think of you au clair du heavy rock anglais, just wanna play mah guitah babe. Ce morceau titre d’ouverture en quatre parties dure 17 minutes. Alors accroche-toi babe. Lobby wanna play his chords, c’est vite salué aux trompettes. Que de son, my son, c’est tiré au cordeau du Lobby. Comme Jimi Hendrix, il sait parfaitement créer un monde. Il joue ensuite «A Rumble With Seven Parts And Lap Dissolve» au rumble de Link. C’est le même esprit. Lobby ramène toute la musicalité du rock dans ses approches intempestives. Il tartine à la main lourde. «Dreamtide» dure 14 minutes. Lobby taille ses falaises de marbre à mains nues et ça donne un gros bousin de Carrare joué à l’acou. Tous les coups d’acou sont permis. Cet album devenu très rare fut réédité en 2006 par des Aztèques d’Australie qui eurent le bon goût de ajouter des bonus imprescriptibles. Comme par exemple cette belle reprise de «Do You Believe In Magic». Lobby y ramène une extraordinaire ampleur de son et des échos de Mungo Jerry. Encore une belle pop déterminée à vaincre avec «Gypsy In My Soul». C’est même cuivré à gogo. Lobby tient bon la rampe, il sait travailler un climax et passer des solos incroyablement lumineux. Il ramène aussi énormément de son dans «Too Poor To Die». Voilà encore un cut explosif et terriblement joué, ça frise le Humble Pie. Quelle belle clameur ! Il finit avec un cut simili prog de 9 minutes, «Fist Of Is» et joue les gros bras, c’est plus fort que lui.

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    La même année, les Aztèques d’Australie rééditaient un autre album solo de Lobby Loyde : Live With Dubs. Quand Lobby arrive à Londres en 1976, il monte un groupe nommé Sudden Electric. Dès «Crazy As A Loon», Lobby rafle la mise. Il joue à l’aune de l’horreur compréhensive, il claque du big heavy Lobby explosif, il entre en intraveineuse dans le bras armé du rock. Lobby peut tout exploser, il faut le savoir. Il nous embarque ensuite pour 13 minutes d’un «Weekeend Paradise» qui sonne comme du Steppenwolf ultra-joué, ultra-chanté, Lobby joue à la vie à la mort, il en rajoute à chaque instant, il n’en finit plus de sur-jouer son sur-jeu, il crée du swagger à la compulsive métronomique, c’est le même genre d’énergie qu’on trouve chez Del Bromham de Stray. Laisse tomber tes guitar heroes et écoute Lobby. Il va là où personne n’est jamais allé. Nobody but Lobby. Il n’a qu’un seul rival en ce domaine : le Jimi Hendrix d’Electric Ladyland. Encore du power de Zeus avec «Media Re-Make». Ça vire prog, bien sûr, mais quelle fournaise. Lobby jette tout son génie sonique dans la balance. Il bascule encore dans la démesure cabalistique avec «Sympathy In D». Nouvelle occasion de suivre l’enseignement de Lobby Loyde. Il tartine à la pelle, il se balade dans le son avec l’énergie du diable. On assiste rarement à de tels festins de son. On les voit même redémarrer en côte. Il faut essayer de prendre du recul pour apprécier un tel spectacle. Ces dévoreurs d’espace règnent sur les ruines d’un vieil empire. Lobby fait encore du lobbying avec «Gyspsy In My Soul». Il est quand même gonflé d’envoyer rouler un boogie de 8 minutes. Tous ces cuts faramineux datent de 1980. Par contre, les bonus datent de l’an 2000. Ça démarre avec un «GOD» assez demented, ce diable de Lobby joue tout en vrilles indescriptibles, il joue à la sheer energy du Loyde System. «Flash» explose aussi dans le creux de l’oreille. Lobby dicte sa loi, il joue «Heartbreak Hotel» au heavy reviens-y, c’est quand même plus sexy que la version foireuse de John Cale.

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    La même année, les Aztèques d’Australie rééditent l’encore plus rare Beyond Morgia. The Labyrinths Of Klimster. C’est aussi le titre d’un roman sci-fi qu’écrit Lobby en 1975, après la fin des Balls et juste avant la formation de Southern Electric. Un jour, Lobby craque et jette son manuscrit au feu. Fin du roman. Mais il a la musique de Morgia en tête. Alors il entre en studio avec les gens de Southern Electric. Quand on voit la pochette on sait ce qui nous pend au nez : un voyage intersidéral. Lobby nous embarque dans l’espace, mais à sa façon, à l’outro sci-fi. C’est un voyage sans retour, une expérience unique. Il faut attacher sa ceinture et accepter l’idée d’excès en tous genres. Il nous emmène dans des zones chères aux grands proggers de l’hyper-space, comme Hawkwind ou Utopia. C’est leur domaine. Tu fais comme tu veux : tu y vas ou tu n’y vas pas. Personne ne t’oblige à y aller. Le côté intéressant de cette affaire est qu’on voit Lobby touiller une vieille sauce synthétique. Pour l’amateur de sci-fi, c’est un régal, pour les autres, c’est plus compliqué. Le pire est que ça se laisse écouter. C’est bourré de son jusqu’à la nausée. En fait Lobby vise le mini-opéra. Il progge comme une bête. Il joue à n’en plus finir, il bâtit l’œuvre d’une vie, ses cuts durent encore 14 minutes, mais il joue chaque note de ses 14 minutes. Il exploite toutes les possibilités d’une île et vise l’extension du domaine de la turlutte. Il peut jouer 14 minutes sans débander.

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    Considéré comme un album culte, Plays With George Guitar n’est pas non plus l’album du siècle. Lobby y joue un rock seventies sévèrement niaqué. Il joue rigoureusement dans le son et bat tous les records de cisaille avec «George». On assiste rarement à de tels festivals. Il mélange tous les genres, le funk, le blues et le heavy duty, et il est tellement doué qu’il gratte tout ça à la revoyure d’anticipation. L’enthousiasme prévaut sur tout le reste. Ah pour jouer, il joue ! Il fait du Crosby Stills & Nash avec «I Am The Se» et du lobbying en embuscade dans «What I Want». Lobby n’en finit plus de surprendre.

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    Encore un joli coup des Aztèques d’Australie avec cette compile intitulée Summer Jam. Lobby’s Last. Ce sont les Coloured Balls enregistrés au Sunbury rock festival en 1973 : Trevor Young (drums), Janis John Miglans (bass), Ian Bobsie Miliar (guitar) et Lobby. Ils démarrent avec une version live d’«Help Me/Rock Me Baby». Quand on ouvre le digi, on les voit tous les quatre sur scène. Fantastique ! Ces mecs jouent pour de vrai, surtout Lobby qui développe un jeu à la Ten Years After. Il piétine les plate-bandes d’Alvin, il joue en tourbillon et on est là pour ça, pour le tourbillon. Il fait son vieux shoot de somebedy help me. 11 minutes de vraie jam camembert ! Il enchaîne avec le vieux «Going Down» de Don Nix. Ils y vont les cocos. Lobby farcit son «God» de riffs de Led Zep et ça prend vite une belle ampleur. Il sait embarquer son monde. Il indique dans le plantureux livret glissé dans le digi qu’il a composé «God» en 1971 et qu’il n’a jamais eu l’occasion de l’enregistrer en studio. La compile propose ensuite des inédits qui valent franchement le déplacement, à commencer par ce «Terra Vision» extrêmement powerful. Lobby et ses amis balancent ensuite un «Working Class Hero» de 14 minutes, en mode heavy jamming upwards assez convaincu d’avance. On finit par se faire avoir avec «Revolution». Trop de son. Lobby Loyde n’est pas un amateur. En 1973, il figurait déjà parmi les géants, mais personne ne le savait.

    Signé : Cazengler, Lobby labite

    Purple Hearts. Benzedrine Beat. Half A Cow Records 2005

    Wild Cherries. That’s Life. Half A Cow Records 2007

    Coloured Balls. Ball Power. EMI 1973

    Coloured Balls. Heavy Metal Kid. EMI 1974

    Coloured Balls. The First Supper Last Or Scenes We Didn’t Get To See. Rainbird 1976

    Lobby Loyde. Obsecration. Aztec Music 2006

    Lobby Loyde With Sudden Electric. Live With Dubs. Aztec Music 2006

    Lobby Loyde. Beyond Morgia. The Labyrinths Of Klimster. Aztec Music 2007

    Lobby Loyde. Plays With George Guitar. Infinity 1971

    Lobby Loyde. Summer Jam. Lobby’s Last. Aztec Music 2018

    Ian D. Marks & Iain McIntyre. Wild About You. The Sixties Beat Explosion In Australia And New Zealand. Verse Chorus Press 2011

     

    WELCOME TO HARLEM

    PATRICK GEFFROY YORFFEG

     

    Non ce n'est as un CD, cela se pourrait Patrick Geffroy Yorffeg est musicien, non ce n'est pas un recueil de poésie, cela se pourrait Patrick Geffroy Yorffeg est poëte, non ce n'est pas un tableau, cela se pourrait Patrick Geffroy Yorffeg est aussi peintre, mais l'on s'en rapproche, simplement ( cet adverbe ne signifie pas qu'il y aurait des arts mineurs ) des dessins, sur son album FB, il précise pour les visiteurs étrangers '' drawings'' , j'aurais presque envie de changer l'alpha en oméga et puis d'adjoindre une lettre pour obtenir ''drownings'', noyades en le sens où l'on descend en soi et l'on laisse défiler les images d'une vie incrustées dans le cortex de l'intelligence et encore plus profond dans le cerveau reptilien. Il existe une profonde analogie entre l'art du dessin tel que le pratique Partick Geffroy Yorffeg et le jeu de la trompette, Patrick Geffroy Yorffeg est ( entre autres ) trompettiste, dans les deux cas l'on apporte quelque chose au monde, mais pour émettre ce son ou ce tracé l'on est dans l'acte même de transmission obligé de se couper momentanément de l'univers, pour exprimer totalement sa solitude de créateur. Je n'ai pas dit d'amuseur ou d'afficheur public. Mais celui qui rajoute à l'être du monde, son propre être, crée ainsi un agrandissement, une amélioration, une doublure séparée de l'être du monde. Dans Le Domaine d'Arnheim, Edgar Allan Poe nous conte son héros qui se donne pour but, il y réussit, d'améliorer la création divine.

    Des deux cent vingt dessins contenus dans cet album, aux thèmes multiples, nous ne nous attarderons que sur quelques uns. Kr'tnt ! étant un blogue à dominante musicale, nous en avons choisi 21 parmi ceux qui répondent à cette option.

    1

    SEUL DANS LA SPLENDEUR DU MONDE*

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    Autoportrait aux feutres pour une présence pas du tout feutrée, des notes bleues, la même encre que sur les anciens cahiers d'écoliers. Ne reste de l'artiste que sa tête et sa trompette, tout le reste est englouti dans une terrible solitude. Peut-être n'est-il pas seul, peut-être est-il seulement la splendeur du monde. Artiste en solo, les moments les plus concentrés, les plus éblouissants du jazz. Le trait discontinu nous rappelle que le jazz est une musique qui peut-être considérée comme un dialogue discontinu avec le silence.

    ( Un titre suivi d'un astérisque signifie que nous avons donné un titre là où l'auteur l'avait délibérément omis. Celui-ci est emprunté à John Keats )

    1

    COMMENT L'HOMME DEVINT OISEAU*

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    Un instant plus tard. Ou plus tôt. Qu'importe la fragmentation du temps, ce qui suit se passe parfois avant. Joyce nous a appris ces discordances structurelles. Dans le jazz ce sont des notes ou plus douces, ou plus criardes, qui s'en viennent faire leurs nids dans l'oreille des auditeurs, il existe une limite où le musicien ne respecte plus l'ordre immonde des choses du monde. Tout s'envole, nuées d'oiseaux acharnées sur le cadavre d'un souvenir, qui s'éparpillent d'un seul coup, sur un klaxon de trompe qui surgit en trombe, ou alors, c'est encore plus troublant, parce qu'une douceur des plus abstraites s'avère aussi inquiétante qu'un poison qui se dépose et cloue le bec du musicien, qui expire. Ou explose.

    2

    DEUX-SAXOS

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    Patrick Geffroy Yorffeg est parfois gentil. Vous offre un titre qui vous réconforte. Justement j'avais vu deux saxos vous exclamez-vous, vous êtes content, vous progressez en identification picturale pensez-vous. Eléphant dans un magasin de porcelaines peintes, vous n'avez pas vu le trait d'union, ce qui sépare et retient, vous faites des efforts, vous proposez une double-croche, vous avez effectué un pas dans l'abstraction, c'est bien, mais c'est autre chose, une dyade, ce principe platonicien qui permet de passer du Un au Deux, comprenez du Un au Multiple, car le Un unique ne saurait être accompagné d'un autre, que vous le nommiez 2 ou 3746, sans la dyade intermédiaire vous seriez incapable de compter jusqu'à deux, le musicien de jazz qui pousse son solo ne pourrait jamais jouer dans un groupe. L'on peut le dire la dyade est germinative ! Etonnez-vous si ce principe métaphysique de dualité, de duellité, préside à la production graphique de Patrick Geffroy Yorffeg, il est son unité rythmique de base, à partir duquel tout s'accroit ou tout s'amenuise.

    2

    LES SAXOPHONISTES

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    Ce coup-ci Patrick Geffroy Yorffeg ne vous trompe pas, sont bien deux. Les cuivres bourdonnent comme des abeilles. Je ne mens pas. Nous avons un bel ensemble. Au sens mathématique du terme. Avec deux éléments. Si vous regardez plus attentivement, vous remarquerez que chaque élément constitue un sous-ensemble de l'ensemble E. Si vous portez votre attention sur ce que l'on nommerait le décor, vous vous apercevez qu'il regorge d'éléments hachurés qui sont autant d'éléments de plusieurs sous-ensembles qu'il est parfois difficile de visualiser, pour cela il faut se servir d'une autre branche de la mathématique appelée la topologie, j'arrête avec les maths je sens que vous avez du mal à suivre, alors pensez à la musique sérielle, ce n'est pas un secret nous nous dirigeons davantage vers le free-jazz que vers le trad-jazz, imaginez les notes rangées sagement comme les rayons alvéolés des abeilles, emparez-vous du gâteau de cire, décomposez-le, lancez-les alvéoles isolés en l'air et étudiez les manières disparates dont elle vont une fois au sol se reconfigurer en différents paquets structurels. Recommencez à plusieurs reprises. Certes vous improvisez à chaque fois. Mais c'est pour mieux percer le mystère des règles du hasard.

    1

    LE CONTREBASSISTE

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    Encore un titre sans ambiguïté. Même que le dessin s'est efforcé à un minimum de réalisme... Nous sommes bien dans le 1. Mais alors pourquoi avoir fait paraître tout ce qui n'existe pas sur ce fond noir. Il eût été symboliquement plus logique de laisser le papier en blanc, le Un se suffit à lui-même, inutile de rajouter une couleur, à tel point que c'est elle que l'on voit en premier, or si le Un n'apparaît pas en premier c'est qu'il n'est pas seul, donc qu'il n'est pas Un. D'abord pourquoi noir ? Je soupçonne l'artiste de faire avec le feutre qui lui tombe sur la main, mais ceci est une autre histoire. Pourquoi pas rouge ? Je ne procède pas au hasard. Ce noir m'évoque irrésistiblement le rouge de la toile de Le Grand Concert de Nicolas de Staël avec son piano et sa contrebasse jaune qui ressemble à une poire géante. Tout cela pour dire que les dessins ( et les peintures ) de Patrick Geffroy Yorffeg ne sortent pas ex-nihilo mais sont aussi porteurs d'une tradition picturale qui remonte à loin. L'on ne fabrique pas un solo de jazz à partir de rien.

    4

    LE JAZZ EN NOIR EN BLANC ET EN LARGE

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    Quatre, nous avançons. Saxophoniste, bassiste, pianiste ( il y a aussi un piano dans la toile de de Staël, nous sommes en musique classique ) et batteur, pas d'équivoque nous sommes in jazz. Du Un nous sommes déjà à quatre, mais le noir est devenu blanc. Le titre nous le confirme. Faut-il penser que le jazz est une musique noire appréciée et jouée par les blancs. En large parce que la feuille utilisée était un grand format, la reproduction informatique ne permet pas d'en juger, mais nous revenons à l'adjectif grand devant concert qui désigne quoi au juste, la dimension de la toile ou la qualité du concert. Le noir a laissé place au blanc, il est l'essence de l'épure – admirez le rendu de la précision des poses des musiciens – est-ce parce qu'il n'a pas pu se débarrasser de l'invasion rougeoyante de sa dernière toile, que Staël a mis fin à son existence. Peinture et musique sont des arts dangereux.

    6

    LE JAZZ C'EST COMME LA VIE

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    Chassons les ombres du cimetière, il faut tenter de vivre a dit Valéry, certes le jazz est une musique de torturés, chacun dans sa case, mais aussi d'exultation corporelle, de danse, et de joie. Nous n'avons présenté jusqu'à maintenant que des dessins en blanc et noir, pas tout à fait, mais la couleur se fait discrète, ici simplement trois tâches rose, rouge, orangé, des marqueurs génétiques en quelque sorte, si le blanc et le noir correspondent au blues souterrain qui irrigue le jazz, les couleurs sont au centre des rythmiques et des des timbres, jugez de cette volonté de représenter le jazz par des productions muettes, ici le dessin ne saurait être représentation mais suggestion. C'est à vous de chaircher le rythme dans votre corps.

    1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10...

    FÊTE DE LA MUSIQUE

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    C'est encore mieux en le proclamant, de l'afficher sur les murs pour mieux le crier sur les toits, et cette apparition de l'animal, poisson froid et chien chaud, toute la gamme de cette force primordiale qui n'irrigue plus que très rarement le sang de l'homme et de la femme obligés de se coller l'un à l'autre pour se réchauffer. Ainsi va l'humanité... sur cette image peut-être un peu trop située dans l'ici festif et maintenant répétitif de la réalité française...

    WELLCOME TO HARLEM ( 1 )

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    Nous entrons ici dans une série numérotée. De un à treize. Nous ne pensons pas que l'ordre numéral invite à la lire comme autant de case d'une bande dessinée racontant une histoire anecdotique avec un début et une fin. Sans doute faut-il la regarder comme l'on écoute des disques de John Coltrane, chaque morceau se développant comme un climat de l'âme de l'artiste. Une phrase de Friedrich Hölderlin donne le la : '' Une félicité nouvelle est donnée au cœur qui persiste''. Les amateurs de réalisme socialiste affirmeront que pratiquement rien dans ce dessin n'évoque le quartier noir d'Harlem. Sur le plan cadastral, ils ont raison, mais ils oublient l'essentiel, Harlem est juste une image, Harlem est partout dans le monde s'il est en vous. Il est sûr que cette cité en laquelle ( elle n'est pas la seule ) le jazz élut domicile en ses années légendaires est chère au cœur de Patrick Geoffroy Yorffeg, elle est à considérer comme un mot talisman, un lieu symbole du peuple du jazz, d'ailleurs le dessin est paré des plus douces fragrances, presque du lavis, une sérénité ineffable se dégage de cette œuvre qui n'est pas sans rappeler les douceurs hiératiques de Puvis de Chavanes. Cela peut étonner, mais Harlem est partout.

    WELLCOME TO HARLEM ( 2 )

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    Celle-ci pour s'apercevoir que la précédente était en couleur. Que voulez-vous le retour du même n'est pas exactement la répétition du même. A Harlem comme partout dans le monde, la nuit les chats sont gris. La nuit est même l'heure idéale de la fête. Le gris n'est pas obligatoirement gris, il grise. Une autre vision du bonheur, certes un jour nous ne serons que des ombres blanches au fond des enfers, de fait plus légers que dans notre vie. Il n'est pas obligatoire que la pulsation originelle qui nous assaille soit anéantie avec nous. La mort n'est peut-être que le filigrane de la vie.

    WELLCOME TO HARLEM ( 3 )

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    Ce coup-ci il faut l'admettre, le dessin est beaucoup plus inquiétant. La foule semble s'agglomérer et l'esprit n'a plus l'air à la fête. Le gris s'assombrit, le solo ne se ressemble plus, il se teinte d'angoisse et d'attente. Le même se ressemble de moins en moins. Ce n'est plus la nuit, mais l'ennui. Une variation atmosphérique dans la perception du monde et nous voici dans un autre monde. La joyeuse kermesse du début se mue en morne défilé. Toute répétition engendre-elle la lassitude. Opacité.

    WELLCOME TO HARLEM ( 4 )

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    L'on a poussé les murs, l'espace est libéré. Un champ de neige. Les ombres n'ont jamais été aussi noires et jamais aussi joyeuses. L'on sent l'entrain, la joie de vivre, tout baigne dans un merveilleux idyllique. Plus besoin de musiciens. La danse suffit. Autant de signes qui ne font pas signe mais qui gesticulent. Peut-être atteint-on à une sorte de transe mystique échevelée et immobile, le mouvement s'inscrivant comme des lettres inconnues sur le tableau blanc de l'âme vierge. Harlem n'est pas obligatoirement noir. Il peut atteindre à l'innocence de Marc Chagall.

    WELLCOME TO HARLEM ( 5 )

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    Une subtile variation comme si le solo de trompette était en quelque sorte doublé par un feulement de sax aphone, les ombres noires paraissent plus sombres que sur le précédent car le blanc de neige est encombré de taches grises comme si l'ombre était plus claire que le corps qui la projette. L'ambiance n'en est pas morose pour autant, au contraire, elle s'intensifie, un remuement insaisissable dans tous les coins, il est temps de recopier le proverbe Igbo qui l'éclaire de sa sagesse sentencieuse : Le monde est comme un masque qui danse : pour bien le voir il ne faut pas rester à la même place. D'ailleurs n'est-il pas vrai que les couleurs du peintre sont son masque de guerre. Ici lumineuse. Vibrionnant tel un amas de spermatozoïdes.

    WELLCOME TO HARLEM ( 6 )

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    Nous nageons en pleine folie. La diagonale du fou partage le tableau, blanc d'un côté, multicoloré de l'autre. Avec en plus cette noirceur des hommes qui s'en détachent souverainement. Comme pour affirmer la phrase d'Euripide : Nombreuses sont les merveilles de l'univers, mais la plus grande de toutes reste l'Homme. Que son âme soit blanche comme une colombe ou noire comme le cafard. Ici pas de cafard, comme si le jazz oubliait qu'il sortait du blues et qu'il était, aux heures de ses plus flamboyantes exaltations, encore plus bariolé que l'arc-en-ciel.

    WELLCOME TO HARLEM ( 7 )

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    Ce sept serait-il de pique ! Nous sommes ailleurs. Ailleurs que le dessin. Pourquoi n'ai-je pas évoqué d'une façon précise les gestes des personnages. Oui certains sont musiciens, oui certains sont des danseurs, d'autres s'esbaudissent moultement sans que l'on puisse décider ce qu'ils font au juste. Et à l'injuste. Mais ce répertoriage me semble insignifiant. Ce qui compte c'est que par-delà leur signifiance, disons sociale, ils fassent signe. Pas à nous. Ne nous prenons pas pour le centre du monde, parce que celui-ci est comme Harlem partout, non ils font signe de Patrick Geffroy Yorffeg, ils sont à interpréter comme ces calligrammes que les calligraphes chinois jettent telle une bouteille d'encre à la mer sur la laque du papier, ils ne forment pas de mots, ils sont le mot à eux tout seul, tout le monde peut le déchiffrer mais ce que l'on doit lire c'est l'art du peintre, car le mot devient alors le nom du calligraphe. Il est nécessaire que l'amateur retrouve non pas la représentation de l'objet ou du sujet, mais le souffle, expulsé de l'intérieur de son soi, du geste qui le produit. Tout comme l'on reconnaît la flamme de Coltrane sans avoir vu la pochette du disque. L'on pense, puisque notre peintre est aussi poëte à ces glyphes que traçait Henri Michaux qui ne sont plus des lettres et pas encore des dessins. Il est des lignes où peinture et poésie se rejoignent.

    WELLCOME TO HARLEM ( 8 )

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    Groupe de jazz est une expression consacrée. La série change de cap, Patrick Geffroy Yorffeg réduit la focale. Des fanfares de Congo Square l'on passe aux quatuors, aux quintettes des clubs. De la macro au micro. De la foule endiablée aux individus. Personnages qui passent telles des notes colorées d'un solo, ils glissent entre ciel de pare-brise balayé de traces d'essuie-glaces et le sable des rêves mouvants engloutis. Où va la beauté quand elle traverse le monde ! Et si la chatoyance du monde s'évanouit aussitôt que produite l'artiste a-t-il le don de la fixer par une opération d'alchimie synesthésique. Ne peut-on exprimer une chose que par ce qu'elle n'est pas.

    WELLCOME TO HARLEM ( 9 )

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    Lorsque l'on se rapproche, que l'on cherche à savoir à quoi se résout cet effet qui a provoqué de profondes vibrations en vous, une pierre que l'on jette en soi qui n'arrête pas de tomber encore et encore, l'on est bien obligé de reconnaître que ce n'est qu'un simple la qui a bon do, tout comme ces gens issus des délires d'un Salvatore Dali et lorsque l'on s'approche l'on reconnaît nos costumes de tous les jours, comme ils sont laids et anguleux, des géométries figées sur place, à regarder de trop près l'on ne voit que la réalité, nous qui nous prenions pour des Narcisse orangés ! Nos écorces sont à terre et nous sommes couleur muraille. Grisâtres. Astres morts.

    WELLCOME TO HARLEM ( 10 )

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    Cachons-nous dans le tutti de l'orchestre, fondons-nous dans la masse, devenons transparents, noyons-nous dans l'anonymat de la goutte séminale, à défaut d'être original, soyons l'originel indistinct, ce qui n'est pas encore advenu puisque nous ne sommes pas, soyons le possible, l'inattendu de l'attendu. Ne formons-nous pas une bande hermétique, ne sommes-nous pas comme des hiéroglyphes égyptiens que personne n'aurait encore déchiffrés, une fresque dont tous les éléments auraient été mélangés, les pièces éparses d'un puzzle...

    WELLCOME TO HARLEM ( 11 )

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    Le tout est de se retrouver. Un jeu. Ce n'est pas que les murs ont des oreilles, c'est que nous sommes les murs. Mais certains s'en détachent. Le proverbe Igbo n'a jamais été aussi prophétique. Seuls seront eux-mêmes ceux qui auront osé être, le geste d'appel ou le geste d'acceptation, dans le passage du témoin ce qui est important ce n'est pas le témoin, c'est le passage, l'acte d'être soi en esquissant les silhouettes. Les flèches du lac de Stymphale tombent sur nous mais ne nous transpercent pas.

    WELLCOME TO HARLEM ( 12 )

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    Du moins l'avons-nous cru. Nous voici debout et survivants dans la neige d'un autre âge. Une génération a passé. Le rap a remplacé le jazz. Pas de quartier. Toute tentative artistique est-elle vouée à l'échec. Quand votre solitude ne fait pas l'histoire c'est l'histoire qui vous ratt-rap. Qui vous jazz-trappe.

    WELLCOME TO HARLEM ( 13 )

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    Que chacun se débrouille comme il peut dans ce monde qui nous ressemble de moins en moins, à chacun son petit carreau de plexiglas géométrique. Les pièces du puzzle se mettent en place, ce qu'il dessine c'est une étrange solitude à un, à deux ou a plusieurs, la règle est simple il faut être pareil à l'autre pour s'assembler. Un immense dallage vitrifie Harlem. La vie continue. Certains résistent, ils jouent encore de la musique. D'autres peignent. A l'instar de Patrick Geffroy Yorffeg.

    Même quand tout est perdu, il est important de dessiner des signes de victoire sur la robe des poneys de guerre.

    Damie Chad.

    ERIC BURDON AND THE ANIMALS / 1968

     

    Enregistré en décembre 67, sorti en mai 1968, cet album est souvent considéré comme le frère jumeau de Winds of Change. Apparemment son souvenir aurait moins marqué la mémoire collective même si deux de ses titres surgissent en vrac dans la tête de ceux devant qui le nom d'Eric Burdon est prononcé. Il est vrai qu'il est un peu borderline, un peu trop de son époque et en même temps un peu trop expérimental. Pour ne pas résister à un mauvais jeu de mots nous dirons qu'il est davantage hippie-free que hippie-freak !

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    La pochette attire l'œil. Elle est signée de Fred Otnes. Pas n'importe qui. Dans les années soixante il illustrera bien des couvertures des plus grands magazines américains. Pas le gars à se contenter d'une seule image. Vous en file sous les yeux un minimum de trois ou quatre, échelles différentes, utilisation de silhouettes monochromes et surimpressions. Son art confine au collage. Même s'il travaille à partir de photos connues ( hommes politiques, écrivains, etc... ) il essaie plutôt de suggérer une certaine idée de la globalité de l'évènement traité comme s'il réunissait plusieurs points de vue sur la question. Il réussit l'exploit de donner au lecteur l'impression que l'artiste a traduit la nébulosité, ou le questionnement, ou l'idée bien arrêtée qui agite son esprit. Otnes possède cette particularité de faire croire à tout un chacun qu'il penche de son côté. Son art intersectif réside en une manipulation abstraite de représentations réalistes. Il n'a réalisé que peu de pochettes de disques, les plus représentatives restent celles de la série anthologique Atlantic Rhythm and Blues.

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    Eric Burdon en blanc et noir occupe l'espace de quatre des vingt carrés qui parcellisent la pochette. Le nom d'Eric Burdon apparaît mais si vous voulez voir celui des Animals il vous faut le chercher... Les mauvais esprits remarqueront qu'il est disposé à côté de la case quasi-centrale qui représente un animal. Pas n'importe lequel : la colombe de la paix. Nous sommes en pleine guerre du Vietnam et il n'y a pas d'équivoque, Burdon est contre cette guerre et la mécanique destructrice de la société qui l'a engendrée... Le lecteur optimiste adorera l'effulgence orangée du recto de cette couve, le pessimiste s'attardera sur son verso, identique, mais d'une tonalité bleu sombre... Le titre de l'album est résolument positif, traduisons en forçant le trait, les ennemis finiront par se réunir, si vous préférez une vision dialectique, empruntons-la au président Mao Tsé Toung qui en ces temps-là enseignait au monde entier que Deux se réunissent en Un ( pour ajouter aussitôt que Un se divise en Deux ) je ne sais si Fred Otnes avait ce principe en tête lorsqu'il a composé son artwork avec face lumineuse et face obscure... Plus près de la culture britannique le titre The twain shall meet est pour ainsi dire une réplique de l'expression Never the twain schall meet tirée d'un des plus célèbres célèbres poèmes de Ruydard Kipling, The Ballad of East and West dans lequel un indien ( d'Inde ) et un anglais finissent après s'être âprement combattus par devenir frères de sang... Un jour l'amour entre les hommes triomphera, un des futurs albums d'Eric Burdon s'intitulera plus simplement Love is...

    THE TWAIN SHALL MEET

    ERIC BURDON AND THE ANIMALS

    Eric Burdon : vocal / John Weider : guitar, violin / Vic Briggs : guitar / Danny McCulloch : bass, vocal / Barry Jenkins : drums.

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    Monterey : le festival de Monterey fut un révélateur pour Eric Burdon, pas tant musicalement parlant, n'en fut-il pas avec ses nouveaux Animais partie prenante, que par cette foule de jeunes gens, ces beautiful people, qui parurent à ce natif de la froide Albion un nouveau peuple, la résurgence d'une tribu d'indiens miraculeusement reformée un siècle après leurs exterminations, qu'elle ait changé de couleur de peau n'avait pas d'importance, la possibilité d'une autre vie, d'un autre pays, n'était plus une utopie, même plus un rêve, mais un embryon de réalité palpable du bout des doigts. En France, vieux pays révolutionnaire, se déroula aussi au joli mois de mai 68 un phénomène semblable mais totalement différent car enté selon une historiale dimension politique. Aux USA une foule pacifique offrait des fleurs, en France on jetait des pavés. Certains accouchements sont plus violents que d'autres, mais au résultat les deux bébés ne survécurent que peu de temps à leurs tumultueuses naissances... Mais lorsque Burdon et ses sbires enregistrent ce disque, ils se sentent chargés d'une mission quasi spirituelle, ce nouveau monde qu'ils ont touché du doigt est en demande d'une bande-son originale. Le précédent opus Winds of change dans la structuration de ses morceaux, si miroitants, si novateurs qu'ils soient, n'était à y réfléchir qu'un ramassis de chansonnettes des plus traditionnelles. L'hymne folk We shall overcome n'était que la future promesse d'un monde meilleur. Monterey est le témoignage que la la chose attendue a eu lieu, que le vœu pieux a été en partie réalisé. Que l'on est en train de quitter les champs du possible pour entrer dans l'autre contrée de l'effectivité. Quelques notes de cristal et Burdon qui murmure, trois mots, pas le merveilleux ''il était une fois'' dont on sait qu'il raconte une belle fable mensongère mais la formule sacramentelle du dépouillement prométhéen de Dieu, In the begining, c'est un nouveau monde qui commence, qui déboule sur une cascade instrumentale sans précédent, le groupe a bénéficié de musiciens additionnels – notamment une trompette à la Jéricho, longtemps que je l'avais écouté, mais une évidence m'a sauté aux oreilles, peut-être grâce à la chronique de la semaine dernière du Cat Zengler sur Jimbo, c'est que ce morceau propose de profondes analogies sonores avec le son des Doors, ne pensez surtout pas à du copiage ou de l'espionnage industriel, mais une rencontre, plus que l'air du temps, parfois des artistes sont des caisses d'incarnation miraculeuses de leur époque... Les lyrics évoquent l'ambiance et différents moments scéniques du festival écoutons-les comme des mantra opératifs que l'on récite sans en connaître le sens, c'est la musique - une fête pour les musicos - qui mène la danse du diable et des anges, emplie de folies galopantes et de ruptures sanglantes, pleine de ces années de feu et de cendre, d'avancées et de piétinements d'exaltation et de brisures effrayantes que furent les mid-sixties. Just the thought : vaguelettes, ne nous y trompons, cette flûte innocente, l'on pourrait s'endormir, mais non, une étrange conjonction avec le deuxième disque des Doors s'impose, même recherche d'une douceur rassurante et inquiétante, le morceau s'étiole, une fleur vénéneuse qui se meurt de respirer ses propres senteurs, musique ensorcelante aussi nauséabonde qu'une charogne de Baudelaire qui serait la seule invitation au voyage possible, Danny McCulloch est au vocal, il ne dépare pas après Burdon, loin de là, le texte est à la hauteur, tout se passe dans la tête mais parfois les tubéreuses corolles  qui poussent hors de notre cerveau sont carnivores, l'homme est un cannibale qui se mange lui-même, ses rêves certes, mais aussi son corps. Les morts rêvent-ils encore. Peut-être sommes-nous, nous les vivants, fragmences de leurs cauchemars. Monterey était un hymne, Just the thought est un fredonnement délétère. Closer to the truth : c'est ce que l'on pourrait appeler un blues expérimental, très frustre et très savant, avec de subtils décrochages comme si le son vous parvenait d'un poste de radio éloigné puis rapproché puis exilé au loin, une jam-session improvisée, une partie de plaisir pour les guitares qui se tirent la bourre et s'interpénètrent, la voix de Burdon fait office de rythmique et vous avertit que le secret de l'homme est en lui et pas dans le monde. Sous prétexte de passer un message sans doute parle-t-il de lui. No self pity : philosophiquement dans la même veine, une osmose parfaite entre l'accompagnement, la basse de McCulloch est éblouissante, et Burdon qui joue au grand sage, vous dit que vous trouverez toujours plus grand et plus petit que vous, que le génie de l'homme n'est rien comparé aux beautés de la nature, il pourrait vous chanter la messe en latin ou votre propre condamnation àmort que vous trouverez l'ensemble merveilleux. Orange ans red beams : troisième tranche de la même trame musicale c'est pourtant le seul qui soit crédité uniquement à Danny McCulloch et non pas à tous les participants, c'est d'ailleurs lui qui se charge du vocal, chargé de glaires d'un nouveau-né qui a du mal à retrouver sa respiration, un morceau qui fonctionne un peu à la manière d'une maladie auto-immune, tempo lent sur lequel se greffent des bruits mal identifiables, à un tel point qu'à un certain moments malgré une trompette insistante, ce rampement de bassine terreuse sur le sol j'ai cru que les chiens s'amusaient entre mes jambes, mais non c'était le disque, lever du soleil, naissance d'un enfant, n'est-ce pas l'humanité entière qui renaît chaque matin en tout homme.

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    Sky pilot : plutôt un astronaute de l'espace intergalactique, un véritable ovni tombé sur les ondes radiophoniques, bon pour la voix a cappella si magnifique pas de problème, celle de son maître Eric Burdon, n'a qu'à ouvrir la bouche pour que l'on comprenne que l'on est en plein drame, pas un truc fictionnel, un machin qui nous concerne, mais le morceau en lui-même, on n'en n'avait jamais entendu de pareil, ça démarrait à peu près convenablement, mais ce refrain qui s'élevait comme une prière impie, un chœur grégorien en goguette qui s'en va tirer la barbichette du divin, et le boucan qui survient au milieu, faudra attendre le II de Led Zeppelin pour en entendre un pareil, je veux dire qui s'harmonise destructivement avec ce qui précède et ce qui suit, et puis ces sons de cornemuses venus tout droit d'un régiment de hihglanders qui monte imperturbablement à l'attaque comme dans les films, et au milieu cette douceur révoltante... on ne comprenait pas tout mais assez pour intuiter que Burdon s'élevait contre les bombardements au Vietnam. Tout le monde en prend pour son grade, la prêtaille et la piétaille, la religion et l'armée, le titre est magnifique, vraisemblablement inspiré par l'actualité et par ces images qui traînaient partout à la TV où l'on voit le prêtre bénir l'avion qui va s'envoler pour larguer la bombe atomique sur le Japon... un oratorio d'une puissance folle, qui file la chair de poule et vous pousse à l'insoumission. Le genre de morsure qui ne doit pas vous faire que des amis dans l'establishment. A la limite il serait possible pour les imbéciles de traiter les morceaux précédents pour de la masturbation expérimento-musicale, un groupe de hippies pas très clairs sous fumette acidulée, mais là c'est un coup de boutoir dans la forteresse étatique... The unknown soldier des Doors ( sur Waiting for the sun ) ne lui arrive pas à la cheville. Burdon et ses Animals touchent à l'universel. We love you Lil : quand on a frappé si fort sur la plage précédente l'on peut tout se permettre à la suivante. Sans dire un mot de plus. Un instrumental, n'imaginez pas un petit coucou à une groupie, la petite Lil, l'air sifflé en préambule vous renseigne sur son identité officielle, Lili Marleen de Marlène Dietrich, l'hymne plébiscité par les troupes allemandes durant la deuxième guerre allemande, aucune nostalgie fachisante bien entendu mais une façon de dire que les ravages du conflit n'égaleront jamais le souvenir d'un amour dans une âme humaine... magnifique mélodie avec cette cloche qui résonne comme un glas funèbre sur les brouillardeux glissandi de guitares de Weider et de Briggs, et petit à petit la joie survient comme des pousses d'herbes folles qui sortent de terre car l'amour de la vie est plus fort que le désir de mort. Il est rare que l'on écoute un instrumental rock en-dehors des prouesses des musiciens, mais ici la beauté sonore l'emporte sur l'habileté qui n'est pas restée en rade. All is one : retour des highlanders, toute la nostalgie des bruyères et des landes, un vol de bourdonnement d'abeilles s 'enfuit d'un sitar, Burdon moane comme s'il récitait les koans du Yi King, et le chant gravit les étages et monte sans fin jusqu'à s'échouer sur la motte fondante de beurre du violon électrique, Burdon vous parle de l'unité de toutes les unités, une leçon de philosophie qui s'emballe comme un moulin à prières tibétain emporté par un ouragan, tout est un, et un est tout, tout est dit, tout est tu. Ne posez pas de question. Sinon vous n'avez pas compris.

    Depuis les cinq cents livraisons précédentes je n'ai jamais pris autant de plaisir à (re)découvrir un disque.

    SKY PILOT / 1968 Let's Go / Vancouver TV

    ERIC BURDON AND THE ANIMALS

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    La petite sucrerie habituelle, sur You Tube, un bonbon au poivre, pour changer, c'est ce que l'on appelle de la télévision didactique, d'abord Eric prend la parole, ne mâche pas ses mots, ensuite les Animals sur scène plantés comme des piquets de tomates, regardez les bien car vous n'allez pas les voir longtemps, vous avez le son, puis les images qui envahissent l'écran, des scènes d'actualités, guerre de 14, de 39, jusqu'à la bombe d'Hiroshima, si vous n'avez pas compris que c'est une chanson anti-guerre c'est que vous êtes particulièrement obtus, frères chrétiens ne regardez pas les deux premières minutes, vous seriez déçus et honteux... sur les dernières notes, retour sur la scène, les musiciens ont disparu, sont remplacés par des militaires de tous les pays ( qui ont refusé de s'unir ! ). De ce temps-là les canadiens n'y allaient pas à vents couverts ! L'intention est bonne, le résultat un peu kitch !

    Damie Chad.

    XXVI

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

     

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    107

    Le Chef n'eut même pas le temps de craquer l'allumette pour enflammer son Coronado, au fond de la fosse les Réplicants s'agitaient dans tous les sens, il était difficile de comprendre ce qui se passait. Au bout d'un quart d'heure la situation s'éclaircit. La plupart d'entre eux s'étaient massés sur les bords, laissant un vaste espace dégagé devant la plus grosse des machines sur lequel vinrent se placer une partie d'entre eux, il fut facile de les compter car ils se rangèrent à la manière des militaires, formant un impeccable bataillon de dix rangs de dix individus qui restèrent-là sans bouger. Nous ne comprenions pas ce qu'ils attendaient. Au bout d'un quart d'heure il nous sembla que la machine bougeait. Imaginez un énorme parallélépipède aussi long et trois fois plus large que deux wagons de marchandise. Une espèce d'auvent transparent coulissa du toit de l'appareil et se déploya lentement au dessus du bataillon immobile, puis commença à se retirer en arrière doucement. Les Réplicants n'avaient pas bougé d'un millimètre.

    Tout à coup nous comprîmes que nous ne comprenions pas. Sitôt que le toit mobile eut repris sa position initiale à l'instant une centaine d'autres Réplicants se rangèrent devant la machine.

      • Nom de Zeus grogna Vince, j'ai dû rater un épisode !

    Nous partagions tous la même incompréhension. Nous n'eûmes pas le temps d'épiloguer, déjà le toit mécanique se remettait en mouvement. Nous écarquillâmes les yeux, nous concentrâmes toute notre attention sur la scène, mais elle se déroula de la même manière que la précédente. Et nous restâmes plongés dans la même stupéfaction. Une nouvelle fois cent Réplicants vinrent se ranger devant la machine, mais leurs rangs étaient nettement moins rectilignes, chacun déposa à ses pieds une grosse caisse sur laquelle ils finirent par s'assoir attendant que le toit transparent les recouvrit et puis ait reculé. Une quatrième centaine de Réplicants poussant d'énormes malles se rangèrent tant bien que mal devant la machine !

      • Inutile de les regarder avec des yeux de merlans frits, la chose est aussi simple que bonjour dit le Chef

      • Moi il me manque une pièce dans le puzzle s'exclama Charlotte, ils se mettent devant, le toit avance et recule et d'autres viennent prendre leur place, mais où sont ceux qui les ont précédés, c'est tout de même étrange !

      • Non, pas du tout, c'est extrêmement logique, ils sont là mais vous ne les voyez pas quand ils s'écartent sur les bords ! Le Chef prit le temps d'allumer son Coronado. Cette espèce de couvercle qui les recouvre et puis s'en va n'est pas une vulgaire structure en matière plastique transparente mais un mécanisme ultra-perfectionné qui rend les Réplicants invisibles !

      • Un rayon d'invisibilité on aura tout vu, si je peux me permettre grogna Vince, nous avons affaire à un ennemi redoutable !

      • Par contre m'écriais-je j'ai compris les changements de la villa, non seulement les Réplicants sont invisibles mais tout ce qu'ils touchent aussi, puisque les caisses sur lesquelles ils se sont posés voulez-vous supprimer un arbre dans le jardin il suffit qu'un Réplicant pose la main dessus, voici pourquoi la maison changeait du tout au tout d'un jour sur l'autre, nous croyions être seuls nous étions entourés par une foule de décorateurs qui devaient se marrer à chaque métamorphose !

      • Certains sont invisibles mais d'autres ne le sont pas, ils sont donc doublement dangereux précisa le Chef

      • Je ne regrette pas d'être venue quand je pense à l'article que je vais publier, je sens que je vais être bombardée rédactrice en chef, Brunette en bondissait de joie sur place, finie la rubrique des chats et des chiens écrasés !

      • Ne prenez pas vos rêves pour des réalités – la voix était glaciale - vous êtes tombés dans le piège, oui nous pouvons être invisibles, et nous montons toujours la garde à l'endroit exact où Eddie Crescendo à disparu !

    108

    Nous n'étions pas fiers. Nous nous étions faits avoir comme des bleus d'Auvergne. Par une galerie que nous n'avions pas remarquée nous étions descendus tout en bas de la fosse, ils nous avaient délesté de nos armes, et même si nous ne les voyions pas nous sentions leurs fusils dans le creux de nos reins, et maintenant nous étions à notre tour assis devant la machine. Nous n'allions pas devenir invisibles, la voix glaciale nous avait tout expliqué, l'on sentait que le Réplicant prenait plaisir à vanter les performances de sa Rayonide ainsi la nommait-il, le rayon d'invisibilité fonctionnait à partir de deux principes, celui de la cryogénisation des particules temporelles qui structurent l'espace et celui de leur mise sous tension énergétique. Le premier permettait de rendre invisible tout corps physique et le second dégageait un rayon qui vous consumait en quelque secondes, mais à un point tel que l'on ne retrouvait même pas les cendres. Une espèce de bombe atomique qui ne dégageait ni explosion, ni nuage, ni radiation. Il nous assurait une mort écologique. Nous étions ligotés sur nos chaises, mais notre interlocuteur invisible possédait un cœur d'or, aurions-nous par hasard une dernière volonté, si cela était dans ses possibilités il nous l'accorderait volontiers ;

      • Vous serait-il possible de nous délier les mains afin que nous puissions profiter de nos derniers instants pour fumer un ultime Coronado demanda le Chef

      • Accordé, humains je ne vous comprendrai jamais, quelle race inconséquente êtes-vous, vous demandez à fumer avant de partir en fumée !

    Des lames de couteaux invisibles sectionnèrent nos cordes, le Chef distribua ses Coronado, je me suis réservé le meilleur pour moi, j'espère que vous ne m'en voudriez pas, un negro grosso vomito, jeunes filles vous m'excuserez, je reconnais que parfois il peut dégager une odeur pestilentielle mais quel arôme dans le palais, ce cigare est une merveille, sans aucun doute ce que l'Humanité a produit de meilleur... je ne l'écoutais plus je regardais les volutes que dégageait le cigare du Chef, de grosses traînées blanchâtres qui convergeaient en plusieurs points autour de nous désignant ainsi la position des quatre gardiens qui avaient coupé nos liens...

      • Bon je vois que vous avez presque fini, vous les gardiens venez à mes côtés - zut nous ne pourrions même pas essayé de les neutraliser au dernier moment – regardez, la manette vers le haut je les rends invisibles, vers le bas je les fais disparaître à jamais, messieurs êtes-vous prêts, ô les petits cachotiers, vous avez profité que mes aides m'aient rejoint pour tenter de brûler à l'aide de vos cigares les cordes de vos jambes, quel effort pitoyable, je...

    Il y eut une terrible explosion, une fumée noire s'échappait de la machine, l'on courait autour de nous mais nous ne voyions personne, un peu hébétés et titubants nous arrachâmes nos entraves, la lumière s'éteignit, un aboiement bref, Molossa nous indiquait la direction à prendre, nous fonçâmes mais derrière nous la poursuite s'organisait, sans doute étions nous dans la galerie qui nous permettrait de remonter, mais la galopade de nos poursuivants se rapprochait, c'est alors qu'il y eut une seconde explosion et qu'une boule poilue me sauta dessus en jappant, Molossito réfugié dans mes bras me léchait le visage, mais nous n'entendions plus rien, hormis la voix du Chef : Plus vite !

    Nous nous extirpions du hangar tout essoufflés lorsqu'il s'écroula sur lui-même.

      • La machine a dû exploser, les galeries se sont effondrées, les Réplicants n'existent plus jubila Vince !

      • Agent Chad, heureusement que vos chiens sont plus performatifs que vous sinon nous serions morts à l'heure qu'il est !

      • Oui Chef, ils ont décampé sans se faire remarquer quand les Réplicant nous ont pris par surprise, et Molossa a déposé sa ceinture d'explosif sous la machine et a tiré sur le cordon d'allumage avant de s'éloigner à toute vitesse pour nous guider, quant à Molossito il s'est délesté de son gilet de sauvetage au milieu de nos poursuivants et les a ainsi proprement éliminés ! Ces chiens ont dû recevoir de leur maître une éducation hors-pair pour se conduire si intelligemment !

    109

    Les filles étaient heureuses. Elles savouraient notre triomphe, elles croyaient que l'aventure était terminée, le Chef doucha quelque peu leur enthousiasme :

      • Pour le moment nous nous en sommes bien sortis, mais ce n'était que les hors d'œuvres, que dis-je de chiches biscuits d'apéritifs, il nous reste à affronter le mystère le plus noir celui pour lequel Eddie Crescendo est mort, l'énigme de la boîte à sucres !

    A suivre...

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 475 : KR'TNT ! 475 : EMITT RHODES / MARK LANEGAN / ROCKABILLY GENERATION SP CRAZY CAVAN / E-RUINS / BUNKER PROJECT / HEAVYTION / THE TRUE DUKES / FICTION ABOUT FICTION /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 475

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    10 / 09 / 20

    EMITT RHODES / MARK LANEGAN

    ROCKABILLY GENERATION SP CRAZY CAVAN

    E-RUINS / BUNKER PROJECT / HEAVYCTION

    THE TRUE DUKES / FICTION ABOUT FICTION

     

    On the Rhodes again - Part Two

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    L’un des secrets les mieux gardés du rock américain vient de tirer sa révérence. Adieu Emitt Rhodes. Bon, c’est vrai, KRTNT en a déjà beurré un grosse tartine en octobre 2018, alors on ne va rebeurrer la même tartine, quoi que ce n’est pas l’envie qui manque. Beurrer est un plaisir. Dans son hit-parade, Jimmy Doyle classe le beurrage aussitôt après la scène et la baise. Il suffit de fermer les yeux pour sentir le parfum d’une large tranche taillée au laguiole dans une miche aveyronnaise et qu’on beurre abondamment avant de la diriger vers une paire de lèvres humides et frémissantes.

    Soumis à une pression commerciale terrible dans les années 70, Emitt s’était retiré du music business. Il dit avoir failli en crever. Ce reclusive pop polymath, comme le qualifie Paul Myers, refit surface 43 ans plus tard avec un album remarquable, Rainbow Ends. Pour saluer sa mémoire, ressortons de l’étagère ce chef-d’œuvre éminemment emittien.

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    On peut affirmer sans risquer de tomber dans l’emphase qu’Emitt Rhodes est un spécialiste des coups de génie, au même titre que Brian Wilson et Todd Rundgren, Burt Bacharach ou Jimmy Webb. Il propose une pop orchestrée et sensible qui n’en finit plus de surprendre, même lorsqu’on croit que la messe est dite depuis longtemps. Comme la littérature ou les beaux arts, la pop a encore de beaux jours devant elle, rassurez-vous. La pop de ces gens-là paraît souvent sophistiquée et évidente à la fois, on y sent une grande aisance qui est sûrement le fruit d’un travail acharné. Pas de meilleure illustration de cette théorie branlante qu’«If I Knew Then», un cut de pop étrange et solide à la fois. En fluidifiant son swing, Emitt embarque sa pop au paradis. Comme Brian Wilson, il crée son monde, il développe une énergie capiteuse dont on s’abreuve comme au sortir d’un désert, à s’en écarteler les mandibules. On s’étonne d’une beauté aussi mirifique après 43 ans de silence. C’est là qu’on tombe dans le panneau du lieu commun : les génies n’ont pas besoin de pratiquer, ils entendent et il leur suffit de chanter ce qu’ils entendent. C’est en tous les cas ce qu’on racontait au lycée quand on parlait de Brian Wilson. Du temps où on était comme Jacky, beaux et cons à la fois.

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    C’est avec «Dog On A Chain» qu’Emitt ouvre son beautiful bal. On ne se méfie pas, on se dit oh bah d’accord, encore un vieux has-been qui a besoin de blé pour s’acheter une tondeuse à gazon et pouf, ça explose au deuxième couplet. Emitt gratte tout simplement ce qu’on appelle les accords du paradis. En plus c’est une chanson autobiographique : le chien en laisse, c’est lui- I was led like a dog on my knees - On comprend pourquoi on le voit pleurer sur la pochette. L’autre coup de Jarnac s’appelle «This Wall Between Us». Le mur lui sert de prétexte à dérive. Il crée un courant mélodique énorme qui l’emporte vers le large. Il se demande s’il peut lire dans les pensées de sa copine. Non. Pourquoi ? Parce qu’il y a un mur entre eux. Rien n’est de pire que de partager la vie d’une personne dont on ne peut lire les pensées. Il est important de préciser à ce stade de l’évolution des choses que ce sont les musiciens de Brian Wilson qui accompagnent Emitt Rhodes. Avec «Someone Else», il passe à la heavy pop, comme au temps béni oui-oui du Merry-Go-Round. Rocky Rhodes ne chante que des hits faramineux. Il ne se mouche pas dans la dentelle de Calais. Il pianote «I Can’t Tell My Heart» au clair de la lune et endort notre méfiance. Grave erreur, car il fait sauter le pont de la rivière Kwaï et dans ce badaboum extraordinaire flotte l’esprit de Burt Bacharach. Il faut bien comprendre que cette pop prétend au trône en permanence. Aux noms de Phil Spector, Brian Wilson, Todd Rundgren, Jimmy Webb, Burt Bacharach, John Lennon, il faut ajouter celui d’Emitt Rhodes. Avec «It’s All Behind Us Now», il fait son Doctor John, privilège de l’âge. Groove de rêve. «What’s A Man To Do» éclate dans la beauté du jour. Il chante à la saturation de timbre, il épuise la beauté angélique. Il descend au plus profond de l’âme humaine et ses arpèges crucifient la mélodie au Golgotha du sentimentalisme. Back to the heavy pop avec un «Friday’s Love» explosif de pop culture. Emitt se laisse emporter par les dérives qu’il secrète. Il est l’artiste dont on rêve. Cet album inestimable s’achève avec le morceau titre, un cut septentrional qui se réclame du jargon des horizons. Comme il va loin, il entraîne la prod dans son sillage mais en même temps, il semble devancer les notions de temps et d’espace. C’est très particulier. Ça s’adresse à l’intellect. On sent que brûle en lui une sorte de feu à la Brel, il cherche en permanence à fabriquer la chanson parfaite. Son always chasing rainbows explose. Il faut entendre ça, cette façon de jeter quatre vers parfaits dans un infini de beauté. Avant lui, peu de gens avaient osé. On ne se lasse pas de cette montée ultime et sublime.

    Signé : Cazengler, Emitteux

    Emitt Rhodes. Disparu le 19 juillet 2020

    Emitt Rhodes. Rainbow Ends. Omnivore Recordings 2016

     

    Lanegan à tous les coups

    - Part Four

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    Si Mark Lanegan continue comme ça, il va battre tous les records de Parts sur KRTNT. Cet homme qui ne fait aucun effort pour se montrer agréable n’en finit plus de nous gaver de son génie. On peinait à ingurgiter sa longue litanie d’albums empoisonnés, voilà maintenant qu’il propose trois cent pages de prose tête-dans-le-cul et aussi gonflée d’abcès que la peau de ses avant-bras. Oh bien sûr, ni lui ni personne ne nous oblige à lire ce texte aussi déplaisant qu’une violente crise d’hémorroïdes, mais quand on est accro à une dope qui s’appelle Lanegan, il n’est pas possible de faire comme si ce livre n’existait pas. Le book s’intitule Sing Backwards and Weep: A Memoir. Le pire est que Lanegan écrit aussi bien qu’il chante, alors forcément, c’est gagné d’avance. Et le pire du pire, c’est qu’il sort un nouvel album en même temps que cette autobiographie qui raconte page après page la véritable histoire d’un fabuleux chemin de croix. Il faut l’avoir lu pour savoir qu’une telle descente aux enfers existe. Mais c’est une descente aux enfers rock, c’est-à-dire de l’art. Lanegan a compris comme d’autres avant lui qu’il pouvait faire de sa vie une œuvre d’art, pardon, une dark œuvre d’art, mais pour que ça vaille la peine, il faut y mettre le paquet. Comme Johnny Thunders, Jeffrey Lee Pierce et Kurt Cobain, ça passe par l’hero et tout le trash qui va avec, les veines, les vices, les aiguilles et les embrouilles. Encore une fois, rien n’est ici condamnable, puisqu’on est dans l’art. C’est ce qu’il faut essayer de comprendre. L’artiste se met en danger pour la seule beauté de son art : ici, un vécu de rockstar. On imagine qu’Artaud, Rimbaud et William Burroughs se sont mis pareillement en danger pour la seule beauté du geste. On pourrait ressortir tous les clichés littéraires et tous ceux de l’histoire de l’art pour illustrer cette théorie que défend Nina Antonia dans son Thunders Book, In Cold Blood : le junkie ne met que sa vie en danger, rien d’autre. Alors, demande-t-elle, où est le problème ? L’art et la morale n’ont jamais su faire bon ménage. Ils dorment à l’hôtel des culs tournés. On écoute les disques des Dolls mais on critique Johnny Thunders. C’est là où le bât blesse. Il est vain de croire qu’on puisse détacher l’homme de son art.

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    Parmi tous les récits de junkies, celui de Lanegan figure parmi les plus crus, les plus extrêmes, les plus toxiques. Il ne cache rien de ses travers, de ses actes et de son insondable désespoir. Peut-on seulement imaginer jusqu’où peut nous mener le désespoir ? Non, si on ne le vit pas soi-même. En comparaison de Lanegan, Dostoïevski et Cioran apparaissent comme des petits écrivains pelotonnés qui frissonnent au fond d’une alcôve douillette. Lanegan vit dans la rue et frappe avant qu’on ne le frappe. Comme Johnny Thunders, Lanegan voit la dope comme son seul refuge. Il va même encore plus loin, quand il dit à plusieurs reprises qu’elle est son seul amour, the only one love. Pourquoi son seul amour ? Parce qu’elle ne le fera jamais souffrir. Au contraire. Elle l’empêche de souffrir. Il nous plonge dans le divin chaos des paradoxes. Du coup, ce récit éclaire tous ses albums. On le sentait sombre, le Lanegan. En le lisant, tout devient clair comme de l’eau de roche. En se livrant aussi crûment, il donne une fantastique leçon d’humanité. L’homme est par nature définitivement tordu et c’est bien qu’un mec comme lui ait l’honnêteté de le rappeler en envoyant gicler comme une sorte de pus littéraire les pires détails de desolation row. Wow wow wow.

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    Les pages de ce Précis de Décomposition sont pour la plupart longues et sombres comme des jours sans pain. Il arrive que certaines soient si denses qu’il faille s’y reprendre à deux fois pour venir à bout de cette prose amère et merveilleusement choquante. Là où Dostoïevski nous fatiguait, Lanegan nous exalte. Curieuse sensation d’exaltation : on est littéralement ravi de voir qu’un chanteur qu’on vénère tient fantastiquement la route à l’écrit. Il a ce qu’on appelle un souffle, et il porte un regard si noir sur lui-même qu’on croirait parfois lire les mémoires d’un officier SS ou d’un bagnard, mais il ne s’agit que des mémoires d’une rock star américaine, pas de drame, pas de guerre, pas de fosses communes, juste de l’underground vécu à la va-comme-je-te-pousse, dans un chaos constant de seringues, de coups dans la gueule, de concerts, de sexe, de vols, une ritournelle qui sous une autre plume tournerait à la facétie mais qui sous la plume de Lanegan tourne à l’énormité cabalistique. Il fait partie des écrivains dont on entend la voix au fil des pages, c’est aussi simple que ça. C’est parce qu’il existe un tout petit enregistrement de la voix d’Apollinaire qu’on l’entend quand on lit par exemple le recueil des Lettres À Lou (dont Jean-Louis Trintignant - plus mort que vif à l’époque - fit une lecture dans un petit théâtre de la Madeleine), ou encore Paul Léautaud dont on connaît la voix grâce aux très longs entretiens qu’il accorda jadis à Robert Mallet. Même chose avec Cendrars ou Roger Vailland, ou encore Philippe Sollers (qui errait tel un miraculé dans les miraculeuses Nuits Magnétiques d’Alain Venstein, lisant Rimbaud et Sade), et plus près de nous, un Michel Houellebecq complètement désabusé qui nous parle de sa liberté chèrement acquise dans une interview parue sur DVD. Ce phénomène de voix qu’on entend en cours de lecture ne se produit qu’avec les très grands écrivains, à condition bien sûr qu’ils soient relativement contemporains. Les voix de Montaigne et de la Boetie ? Tintin.

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    Le Lanegan qui se dépeint enfant rappelle un peu l’auto-portrait que brosse Steve Jones dans son autobio, celui d’un gosse foncièrement déterminé à mal tourner. Lanegan n’y va pas de main morte quand il situe les origines de sa famille «dans une lignée de mineurs, bûcherons, trafiquants, fermiers misérables du South Dakota, criminels, forçats, et hillbillies de la pire espèce, celle des plus primitifs et des plus ignorants.» Dès le début de sa carrière, Lanegan sait qu’il n’est pas destiné à devenir un premier de la classe. En plus, il frémit d’horreur à l’idée que sa mère fut à deux doigts de l’appeler Lance. «Lance Lanegan. Je ne peux rien imaginer que plus humiliant et de plus ridicule. Je remercie encore mon père de ne pas avoir autorisé ça.» Et pouf, c’est parti. «À 12 ans, j’étais déjà un joueur compulsif, un alcoolique, un voleur et un amateur de porno. J’avais une énorme collection de magazines porno.» Ado, il passe au tribunal. On l’accuse de «vandalisme, d’effraction de voitures, d’intrusion, de recel, d’alcoolisme précoce, de vol d’alcool, de possession de marijuana, de vol de bicyclettes, de vol de pièces de motos, d’avoir uriné en public, de vol de fûts de bière, de vol d’auto-radios, d’ivresse sur la voie publique, etc.» Lanegan est le roi des énumérations. Il est condamné à 18 mois de prison. Il a 18 ans. Mais le juge lui donne une chance en lui accordant un sursis. Il lui ordonne de s’inscrire dans un centre de remise dans le droit chemin. Lanegan sort libre. Fuck le droit chemin !

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    Il développe très tôt une belle fascination pour la violence. Il apprend à frapper dès qu’on commence à l’importuner. «Le premier coup n’était pas forcément suffisant et la violence devint un autre moyen de communiquer, une langue que j’appris à pratiquer couramment.» Il va en effet la pratiquer toute sa vie, et au moment de la shoote avec Liam Gallagher sur laquelle on reviendra plus loin, Lanegan rappelle son pedigree : «Je suis un vétéran de la violence, extérieure comme domestique, onstage, backstage, à la campagne, en ville, dans les bars, sur les parkings, dans les salles de billard, dans les ruelles, aux arrêts de bus, dans les campings, dans les HLM, sur les trottoirs, dans les fêtes privées, dans les crack houses, les dope houses et les jailhouses.» L’autre aspect déterminant de sa personnalité est le côté sombre, cette dépression latente qui le pousse à boire et à se droguer. Il a toujours l’impression de marcher sur une corde raide dont il va tomber. Ado, Lanegan s’isole, il n’a pas de copains, il n’en veut pas. Il ne dort pas la nuit et dort le jour. Il sort des phrases extraordinaires du style : «I always thought I knew it all, but I was only ever motivated into action by one of two things: pleasure or pain.» (Je croyais tout savoir, mais en vérité les seuls moteurs qui me poussaient à agir étaient le plaisir ou la douleur). Il grandit à Ellensburg, un patelin (cow town) de l’état de Washington, situé à un peu moins de 200 km au sud-est de Seattle. Lanegan y hait profondément les habitants, «les conservateurs ignorants, les fermiers white trash et les éleveurs qui ne font que de parler de la pluie et du beau temps.» Quand il est ado, Lanegan tombe sur la photo d’un mec couvert de tatouages et ça le fascine. Alors il commence à se tatouer avec une aiguille et de l’encre de Chine. Il découvre aussi le rock : un disquaire d’Ellensburg nommé Tim Nelson lui fait écouter «Anarchy In The UK» - It was the revelation that changed my life, instantly and forever - Il flashe aussi sur le Venus Erotica d’Anaïs Nin et commence à cultiver des fantasmes sexuels. «Je ne voulais que de l’excitation, de l’aventure, de la décadence, de la dépravation, je voulais tout, absolument tout.» Mais pour cela, il faut quitter ce trou à rats d’Ellensburg. Et pour y parvenir, il n’a qu’une solution : intégrer un groupe de rock et partir en tournée.

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    C’est Gary Conner qui lui propose de chanter dans les Screaming Trees. Grâce à ce book, on connaît enfin la vraie histoire des Screaming Trees. Le nom nous dit Lanegan vient d’une old Electro-Harmonix guitar pedal called the Screaming Tree. La base du groupe, c’est les deux frères Conner, Gary et Lee. Manque de pot, Lanegan ne s’entend pas bien avec Lee qui est en fait le cerveau du groupe, guitariste et compositeur - It was like talking to a stone - Lee n’a que deux modes de fonctionnement, nous dit Lanegan, muet ou enragé. Lee Conner insulte son père et tape dans la caisse de la boutique familiale. Aux yeux de Lanegan, Lee est un inadapté social - completely inept socially - qui se comporte comme a fucking prima donna, a hillbilly diva who considered himself a genius. Il traitait tout le monde like shit on his shoes. «Comme il n’a aucune vie sociale, il compose quatre chansons par jour.» Lee Conner est un fan de Nuggets - I couldn’t relate to the fakeness of it all - Dans ses textes, Lee décrit des trips de LSD alors que dans la réalité, il n’a jamais pris d’acide ou fumé d’herbe - C’était mon expérience, pas la sienne - Lanegan devra attendre Sweet Oblivion pour découvrir la face cachée de Lee Conner, un homme qui reconnaît le talent de Lanegan et qui lui confie enfin l’écriture des textes. Dans ce passage terriblement émouvant, Lanegan se dit honoré de la confiance de Lee Conner. Et c’est là que les Screaming Trees vont devenir énormes.

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    Les deux frères Conner se foutent sur la gueule. Et quand dans un concert, on traite l’un des frères Conner de gros lard, c’est Lanegan qui descend dans la fosse pour régler le problème - Ce groupe était malade, violent, déprimant, destructeur et dangereux - En plus, Lanegan est furieux car pendant tout le début du groupe, il doit chanter les textes débiles de Lee Conner. Mais les Screaming Trees commencent à tourner et pour Lanegan, c’est l’essentiel : il quitte ce fucking trou à rats d’Ellensburg. Il voyage aux États-Unis et en Europe et se goinfre de tout ce qui passe à portée de sa main : whaterver sex, drugs or money that came my way.

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    Lanegan adore la bonne musique. Il cite comme influences le Velvet, les Saints, Captain Beefheart, les Groundhogs, Kraftwerk, les Dolls, Joy Division, le Gun Club, les Wipers, The Fall, Lou Reed, les Stranglers, Birthday Party, John Cale, Bowie, les Damned et les Stooges. Pas mal, non ? Plus loin il cite deux chanteurs en référence : Falling James des Leavin’ Trains et Chris Newman de Napalm Beach. Il adore aussi le cool, catchy, idiosyncratic primitivism de Beat Happening, et notamment le premier album. Il se dit aussi obsédé par l’Astral Weeks de Van Morrison et par un book de Cormac McCarthy, Blood Meridian. Il rend aussi hommage à Pond, «their music, catchy and energetic with lots of good songs and a couple really spectacular ones». Il parle aussi des Saints comme l’un de ses favorite bands of all time. Quant à Mike Ness, it’s impossible not to dig him - À la différence d’autres musiciens qu’il m’est arrivé de croiser dans ma vie, il n’avait pas la prétention d’être une rock star (there was zero entitled-rock-star bullshit to his personality) What you saw was what you got - Il qualifie Alice In Chains de massive apocalyptic machine onstage et voit son meilleur ami Layne Staley comme l’un des grands chanteurs américains.

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    Mais ses plus grands amis sont les gens qu’il admire : Jeffrey Lee Pierce et Kurt Cobain. Lanegan connaît Kurt depuis longtemps et il sait la différence qui existe entre Nirvana et les Screaming Trees - Nirvana était déjà ce qu’ils étaient la première fois que je les ai vus : great songs, great singer, great look, everything - Lanegan finit par comprendre que Kurt le considère comme un big brother. Et dans un élan épique, Lanegan situe Kurt au même niveau que Dylan, Lennon, Bowie et Jimi Hendrix. Et quand les Screaming Trees sont interdits de festival en Angleterre, Kurt menace d’annuler Nirvana à Reading si les Screaming Trees ne figurent pas à l’affiche. Kurt demande aussi à Lanegan s’il veut bien venir chanter avec lui un truc de Lead Belly au MTV Unplugged. Ils avaient déjà bossé «Where Did You Sleep Last Night» ensemble pour un projet avorté. Kurt cherche toujours à faire connaître Lanegan, mais celui-ci ne veut pas entrer dans le rond du projecteur. Il ne veut pas être cet inconnu qui débarque sur un plateau télé avec le groupe le plus célèbre du monde. Alors, il décline l’offre. Dans un moment de détresse intense, Kurt avoue à Lanegan que la célébrité le détruit et ajoute qu’il n’a plus que deux amis dignes de sa confiance, Dylan Carson et lui, Lanegan. Mais Lanegan se sent mal dans ses godasses, car il ne se sent pas à la hauteur - What kind of friend am I really ? - Oui, il a raison de se poser la question, car quand Kurt l’appelle au secours, Lanegan ne décroche pas son téléphone. Il laisse le répondeur. L’horreur - Il a appelé deux fois en deux heures. Même si je me sentais devenir l’ami le plus merdeux du monde, je n’ai pas décroché. Me prenant pour un Oscar Wilde des temps modernes, je suis resté allongé, en calbut sale et dans une robe de chambre tachée que m’avait laissée une copine stripteaseuse - C’est la première fois qu’il avoue cette lâcheté, là, dans ce livre. Il avoue avoir menti à un journaliste de Rolling Stone, lui disant qu’il n’avait pas eu de nouvelles de Kurt pendant les semaines précédant son suicide, alors que Kurt l’appelait au secours.

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    L’autre grand fantôme du livre est Jeffrey Lee Pierce. Lanegan commence par flasher sur la musique du Gun Club - Cette musique faite spécialement pour un mec comme moi. Serial-killer music, music for a lost deviant fucked-up soul like mine ! - Aux yeux de Lanegan, Jeffrey Lee is a dude as fucked as I am - I began my lifelong love affair with the music of an idolization of one Jeffrey Lee Pierce - Les trois albums du Gun Club deviennent sa bible. Il va finir par le rencontrer et par devenir son ami. À un moment, Jeffrey Lee remonte un groupe et propose à Lanegan de chanter dans son groupe. Mais Lanegan refuse - Il n’était pas possible que je chante dans le groupe du meilleur chanteur du monde. Ça n’avait tout simplement pas de sens - Puis comme avec Kurt, Lanegan trouve des messages sur son répondeur : il comprend que Jeffrey Lee perd la raison. En apprenant sa mort, Lanegan suffoque de douleur - No, not Jeffrey - Non, pas le big brother qui m’a ouvert sa vie comme un livre qu’il m’a laissé dévorer, la seule relation de ce type qu’il m’ait été donné de vivre. Not Jeffrey, please. Je croyais que mon cœur allait se briser - Il raconte sa lutte pour ne pas sombrer - I would not fall in clinical despair. J’ai tout fait pour résister. Mais quand le barrage a cédé, j’ai chialé pendant des heures - Et il ajoute : «Je l’avais idolâtré. Sa disparition était irréelle. Je ne pouvais pas croire qu’il était mort. Je sentais que je n’allais pas pouvoir survivre à sa disparition. Comme si j’étais définitivement brisé.»

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    C’est vrai que les plongées introspectives de Lanegan sont parfois vertigineuses. Sans doute est-ce là qu’apparaît l’écrivain, et pas un petit écrivain à la mormoille. Lanegan a du souffle, c’est un prodigieux excavateur. Il se livre à nu et c’est très courageux de sa part. Exemple : il met en avant une personnalité dure et intouchable, mais en réalité, il sent la présence en lui de ce qu’il appelle a thousand forms of fear, c’est-à-dire mille formes de peur, et il sait pertinemment que c’est vrai. Il dit aussi sous forme de boutade laneganienne que la réflexion et l’introspection ne font pas partie de son vocabulaire limité.

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    Il passe un week-end de rêve avec Selene de Seven Year Bitch. Ils ont une petite love affair. Ils sont tous les deux dans la baignoire et elle lui dit à un moment : «Que t’est-il arrivé pour que tu sois si triste ?» - Ça lui fait l’effet d’un coup de marteau - It hit me like a hammer. Même dans les moments de sérénité, Lanegan se sent rattrapé par son passé. Il sent que cette femme lit en lui. Alors il se met à penser à tous les gens auxquels il a fait du mal, ceux qu’il connaît et ceux qu’il ne connaît pas, tous ceux qui ont eu le malheur de croiser son chemin. Il se sait toxique - In a rare moment of raw, open vulnerability, I started to cry - C’est exactement ce qu’on entend dans certaines de ses chansons : la damnation éternelle - My wasted childhood, my arrogant youth, my anger and obsessions, crime, delusions, self-loathing, paranoia, hopelesness, fury and sad junkie downward spiral - Vertigineux résumé de sa vie foireuse, mais c’est la vie de Lanegan, le plus grand chanteur américain - Si j’étais honnête, je dirais que toute ma vie est une honte, je ne suis rien d’autre d’un raté abject, a fucking shitbag menteur, le pire des junkie losers - Vertigineux aussi les éclairs dans la nuit du manque : «Non seulement l’herbe ne me soulageait pas, mais elle ne faisait qu’accentuer ma douleur. Au cœur de la nuit, je n’avais rien, ni valium, ni benzos, ni méthadone, ni argent, pas d’opiates, rien pour stopper le carnage of this rocket ship of misery. La brutalité du manque était toujours accompagnée par the worst punishing black hole of indescribable hopeless depression. J’entrais dans une spirale, a million-mile-an hour fall. Je me mis à sangloter, mon corps secoué de spasmes toujours plus douloureux avec chaque sanglot. It was torment beyond description.» Avec Lanegan, on se croirait parfois dans les caves de l’Inquisition. Il sait restituer l’horreur de la douleur. Il sait recourir à la prose organique.

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    Et de la même manière que Steve Jones, Lanegan adore se mettre à nu pour se branler : «En raccrochant le téléphone, je souriais stupidement. Je me disais que ma chance grimpait en flèche. Je me levai, sortis ma queue négligée ces derniers temps par le monde entier et me mis à me branler sur la table basse.» Question sexe, Lanegan n’est généralement pas tendre avec lui-même : «Presque toute ma vie sexuelle a été marquée par les conséquences désastreuses ou prophétiques occasionnées par une ou deux heures de plaisir. Ou par cinq minutes de plaisir, dans certains cas.» Et il ajoute quelques pages plus loin : «Je suis un expert pour transformer l’or en ordure.» Il ne passe même pas par le plomb. Gold for garbage directement. Et quand Kim White lui dit que Jeffrey Lee va mourir, Lanegan lui répond : «Nous aussi, un de ces jours.» Et il ajoute, laconique : «That ended the conversation.»

    Tiens encore un exemple du génie dialoguiste de Lanegan :

    — Goddamn it, Scratch! What the fuck did you take me into?

    Old Scratch était le surnom que me donnaient mes vieux amis, an arcane nom de plume of Lucifer himself.

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    Lanegan excelle aussi dans l’art des portraits rock : «J’ai rencontré Paul Bearer quand il chantait dans un groupe de Philadelphie, the Serial Killers. He was a one-of-a-kind dude with a crazy, funny-as-fuck intelligence who shared my fiending, black-hole, all-encompassing love of opiates and all things bizarre.» Lanegan swingue ses phrases comme des paroles de chansons. Il fait aussi un portrait de son brother Layne, en plein crazy-boom de crack. Layne perd les pédales, il voit des araignées partout et ça affecte Lanegan : «La tristesse de le voir dans cet état était au-delà des mots, lui, the sweetest, funniest, more magical and intelligent dude I knew, out of his tree.» Lanegan attache une importance considérable à l’intelligence. Tous ses amis et ses héros le sont : Layne, Kurt, Jeffrey Lee.

    Dans ce livre, on n’en finit plus de croiser ce qu’il faut bien appeler des éclairs de style, là où rock et littérature font des étincelles - C’était une belle aubaine pour trois camés qui n’avaient d’autre ressource que mes chèques sporadiques de royalties, que la vente de crack dans la rue, and wathever we foraged from the occasional breaking-and-entering incident or boosting-and-returning scam - small time junkie shit - Lanegan rocke autant sa langue que Nick Kent, mais avec toute la grandeur du swagger américain. Quand il dit ça - I had to fix sooner than that or else it was going to be a disaster - on se croirait dans un hit des Stones. Il a ces petites phrases de fins de chapitres qui rockent toutes seules.

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    Lanegan apporte aussi des éclairages intéressants sur ses albums, ceux enregistrés avec Screaming Trees, puis ceux de sa carrière solo. Sweet Oblivion est l’album qui dit-il faillit faire entrer les Trees dans le mainstream. Lanegan parle d’organically classic rock feel et salue au passage Don Flemming et John Agnello, le producteur et l’ingé-son de l’album. Pour Dust, Lanegan visait la perfection : il voulait que l’album se situe au niveau d’Astral Weeks, de Trout Mask Replica ou de Starsailor, a wholly original piece of music that could not be compared to anything other than itself. On peut dire qu’il a réussi son coup. On ne dira jamais assez à quel point Dust est indispensable. C’est George Drakoulias qui produit ce chef-d’œuvre. Lanegan sait qu’il chante pour la dernière fois dans les Trees. En fait, il ne peut plus les supporter. Il rappelle aussi que les gens de SubPop lui ont baisé la gueule à la parution de son premier album solo, The Winding Sheet, en ornant la pochette d’un portrait que Lanegan détestait. Fou de rage, Lanegan est allé trouver Bruce Pavitt dans son bureau pour lui démonter la gueule, mais il s’est retenu au dernier moment : «Eat shit Bruce. You don’t know how lucky you just got.»

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    Tout cela est bien joli, mais il manque le personnage principal de ce puissant récit : la dope. Sans sa chère dope, Lanegan n’est rien. La dope en fait un roi et le met à genoux en même temps. Il ne cache rien de sa consommation massive. Sex and drugs and rock’n’roll ? Come on in... «Cherchant désespérément à éviter les ravages causés par mon alcoolisme incontrôlable, j’ai commencé à bricoler avec l’hero. Je voulais absolument arrêter de boire et cesser de commettre toutes ces horreurs. J’y parvins grâce à l’hero and I picked up a small habit pretty quiclky.» Plus loin il ajoute : «Par rapport à l’alcool, l’hero avait tous les avantages : je n’avais pas de black-out, je ne me battais plus, je n’avais plus de gueule de bois ni de réveil dans des situations embarrassantes. L’hero me relaxait et calmait my always screaming mind.» Grâce à cette aventure de dope-craze, Lanegan va faire de subtiles rencontres : «Début 1993, nous allâmes de nouveau en Europe jouer en première partie d’Alice In Chains. Layne et moi avions fait notre last shot dans les toilettes de l’avion et en arrivant à Londres, on était déjà en manque. Notre connexion londonienne était un Américain vivant à Londres, Craig Pike. Il avait joué de la basse pour Iggy Pop et en jouait alors pour Thee Hypnotics. Il vivait dans un grand squat décrépit, il n’y avait ni eau courante ni électricité. Il vendait de la dope pour se payer la sienne. Même si j’aimais bien Craig, je trouvais son destin pathétique. En aucun cas j’aurais voulu sombrer à ce niveau de déchéance, you could fucking count on that.» Puis Lanegan raconte que Layne, lui et un autre mec utilisent la même seringue et qu’ils l’affûtent de temps en temps sur un grattoir de boîte d’allumettes, comme un vieux couteau sur une pierre à aiguiser. Lanegan n’est pas avare de détails sordides, mais il a raison, car il touche avec ça au summum du trash, c’est-à-dire tout ce que le corps peut encaisser dès lors qu’il s’agit d’atteindre les paradis artificiels. Il évoque aussi les gens bizarres qu’on croise dans ce milieu, «the company of unsavory, damaged or borderline dangerous people, some of them legitimately out of their minds. Des gens qu’on ne fréquenterait d’aucune manière.» Lanegan sort aussi les chiffres, c’est important les chiffres, dans ce type d’épopée : «Mon addiction était prioritaire en tout. Je consommais un ou deux grammes d’hero par jour, et ça me coûtait 150 ou 200 $, ça dépendait du vendeur. Je faisais un fix chaque soir et je gardais de quoi me shooter à mon réveil.» Et de fix en aiguille, Lanegan finit par trouver son true love, l’hero : «Personne n’aurait pu m’arrêter maintenant que j’avais trouvé my one true love, the only peace of mind I’d ever had.» Une paix de l’esprit qu’il doit payer au prix fort, mais quand on aime, on ne compte pas. Et voilà qu’il développe, pour qu’on comprenne bien : «L’hero m’a sauvé la vie. J’ai pu stopper les horreurs engendrées par l’alcoolisme, un alcoolisme puissant comme un train et contre lequel je ne pouvais rien. L’hero avait calmé la tempête sous mon crâne et tu cette voix qui me répétait sans cesse que j’étais un vrai tas de merde. L’hero avait balayé toutes les angoisses qui m’empêchaient de dormir. L’hero m’a aussi débarrassé des sentiments de perte, de regret, de chagrin, de ressentiment, mais aussi de la haine brûlante et du dégoût profond que j’éprouvais non seulement envers moi-même mais aussi envers les autres.» Lanegan aime aussi à se comparer à une poubelle, disant qu’il se tapait n’importe quelle dope disponible - When it came to heroin, tough, I was a purist - Avec Layne, ils tapent aussi dans la coke et parfois mélangent coke et hero : speedball. Ils s’imposent alors un silence absolu - The explosion as the coke hit our brains était le but et n’importe quel bruit aurait ruiné l’effet - Il évoque bien sûr le crack boom hue, mais c’est pour en dire du mal : «Dès le premier hit, j’ai compris que le crack allait avoir ma peau. Au début, Layne essayait de m’y initier, mais je déclinais en lui disant no thanks bro, j’ai déjà assez de problèmes comme ça. J’étais pourtant un junkie aguerri mais le crack a fini par me mettre à genoux. Je fumais tout le temps, toute la journée, toute la nuit.» Au fil du temps, Lanegan observe une curieuse transformation : s’il se shoote jour après jour, ce n’est plus pour s’envoyer en l’air, forget about that, c’est juste pour aller bien, in order to just stay well. Il veille à utiliser le moindre grain et il se met aussi à chercher du crack dans la rue - I also needed crack, since I was obviously a fucking degenerate crackhead also - Il n’est pas non plus avare de détails croustillants sur les joies du manque : «Je ne pus me retenir. Je vomis si brutalement que j’en tombai à genoux, puis sur le ventre. Comme je n’avais rien mangé depuis deux jours, je vomissais de grosses quantités de bile noire.» L’un des passages les plus spectaculaires du livre est celui où Lanegan raconte une nuit de cauchemar à Amsterdam. Il va acheter de la dope en pleine nuit, là où se trouvent les dealers et il se fait rouler : rentré à l’hôtel, le fix qu’il se fait ne marche pas. Quand il y retourne, il se fait braquer. Il tombe dans les pommes et c’est un vieil original qui le ramasse et qui l’emmène sur son vélo chez lui pour lui proposer un fix de secours. Lanegan sait narrer ses aventures, on en savoure le moindre gramme.

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    L’autre épisode tragi-comique est la fameuse rencontre avec Liam Gallagher, lors d’une tournée américaine qui propose les Trees et Oasis à la même affiche. Liam vient trouver Lanegan, escorté par deux gardes du corps. Lanegan est en train de manger et Liam lui lance : «Howling branches!». Il se croit drôle. Lanegan ne lui répond pas. Liam insiste : «Howling branches?» - Le mauvais jeu de mots sur mon groupe et sa brutale intrusion dans la pièce commençaient doucement à m’irriter - Alors Lanegan fait son Lanegan et rétorque : «Fuck off you stupid fucking idiot !». Lanegan apporte tout de même une précision importante : «Dans le coin d’où je viens, un mec comme ça ne vivrait pas longtemps en se comportant ainsi. Il finirait pas disparaître sans laisser de traces.» Fin psychologue, Lanegan voit Gallagher «comme un kid en culotte courte, un beau jour d’été, secouant sa minuscule petit bite alors qu’il fait griller des fourmis sous une loupe.» Il a raison de le remettre à sa place et d’épingler son arrogance. La tournée se poursuit, émaillée par certains incidents. Lanegan recroise Liam qui lui annonce qu’il va lui régler son compte à Miami, où est prévu le dernier concert de la tournée. Lanegan n’attend que ça. Mais Liam quitte à la fois la tournée et Oasis juste avant la dernière date à Miami et Lanegan voit sa vengeance lui échapper. Il est furieux - That phony motherfucker avait pissé dans son froc et il était rentré chez sa maman avant que je puisse lui démonter la gueule.

    Le récit s’achève sur un court paragraphe en forme de rédemption. Lanegan se réveille dans une chambre d’hôpital et par chance, il ne fait pas son Cash, il nous épargne le couplet sur Dieu. C’est Courntey Love qui l’aide à s’en sortir.

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    L’empire de Lanegan s’étend jusqu’à son nouvel album, Straight Songs Of Sorrow. Il met sa main tatouée bien en évidence, pour le cas où on aurait pas remarqué ses deux séries d’étoiles. À l’intérieur du gatefold, on le voit assis portant ses lunettes de vieux junkie et fumant sa clope. Welcome back in the dark world avec l’habituel cocktail de drug-songs et de coups de génie. On en compte pas moins de deux, à commencer par «Internal Hourglass Discussion», un cut d’esprit free, pas loin du mambo beefheartien, c’est une drug-song de dérive urbaine drivée au story-telling de spirit déjanté. Tout aussi fascinant, voilà «Ballad Of The Dying Rover» avec un son plus electro, le vieux loup garou pousse en avant sa tendance moderniste - I’m just a man/ Just a sick sick man - Il chante à l’inhérence du désespoir le plus profond, avec une voix de desperado - Death is my due - Dark genius.

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    Il ouvre son bal d’A avec l’infernal «I Wouldn’t Want To Say» qu’il chante à contre-courant d’un hard drive de machines. Il chante at the top of his lungs, c’est très tendu, il shake les muddy waters des temps modernes, peu de gens sont capables de créer un tel doom en quelques minutes. Effarant. On tombe un peu plus loin sur un balladif morbide qu’il chante en duo avec Shelley Brien : «This Game Of Love». Ils échangent leurs vers comme des amants de la pleine lune, et ça nous rappelle l’ambiance d’Higelin au temps où il demandait à Brigitte Fontaine où était «cet enfant que je t’avais fait». Ils sont dans le même trip de perdition - Am I gonna lose this game of love - S’ensuit une superbe drug-song dans l’esprit du génial «Methamphetamine Blues» qu’on trouvait sur Bubblegum. Cette fois, il nous sert un shoot de «Ketamine» - Ketamine/ So I can feel alright - Lanegan est un expert en matière de Connaissance par les Gouffres - To plant my flag on distant shores/ And take me through the night - Il fait partie de ceux qui savant poétiser la dope sans tomber dans le misérabilisme médical. En B, on va tomber sur la plus funèbre des complaintes, «Churchbells, Ghosts» - Here I am/ I’m disappearing - Il implore Lord de l’aider - Lord help me now I’m going down - On a là the desperate song par excellence - Lord don’t you hear me cryin’/ Lord don’t you hear me saying goodbye - Mais on le sait tous, Lord n’écoute pas les hommes car ils les a tous condamnés à mort. Le «Skeleton Key» qui ouvre le bal de la C vaut aussi le détour, car Lanegan démarre sur l’ugly - Ugly/ I’m so very ungly - Voilà encore un mélopif envenimé et profondément humide. Lanegan swingue son chant sur le skeleton key - I will sing/ to you/ a sweet straight song/ of sorrow - il met du jus de bave dans chaque syllabe et il boucle cette sombre affaire avec «Eden Lost And Found», où il duette avec Simon Bonney, le mec de Crime & The City Solution. Du coup, Bonney paraît bien léger. Lanegan par contre ramène son daylight is coming et se perd à nouveau dans le concrete city, et tout le monde, prophétise-t-il, sera libre (après la mort).

    Signé : Cazengler, Lanegan vraiment pas à être connu

    Mark Lanegan. Sing Backwards and Weep: A Memoir. Hachette Books 2020

    Mark Lanegan. Straight Songs Of Sorrow. Heavenly 2020

     

    ROCKABILLY GENERATION

    ( H. S. N° 2 / Juillet 2020 )

    SPECIAL CRAZY CAVAN

    LE ROI DES TEDDY BOYS

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    Le numéro que l'on n'aurait pas aimé avoir à lire. Ce n'est pas que nous détestons Crazy Cavan. Loin de là. Au printemps dernier nous étions tous heureux du premier numéro Spécial Gene Vincent. Nous souhaitions bien qu'il y en eût un deuxième, et un troisième, et d'autres encore. Que l'un d'entre eux fût consacré un jour ou l'autre à Crazy Cavan, c'était dans l'ordre logique des choses vu l'importance du personnage. Mais pas en ces circonstances dramatiques.

    Remercions Sergio Kazh d'avoir pressé la nécessité de ce numéro hommagial au roi des Teddy Boys dès l'annonce de sa disparition. Le milieu rockabilly français a répondu à l'appel, le résultat en est un bel objet de cinquante-deux pages, magnifiquement illustrées, dans lesquelles se succèdent des témoignages de première main et diablement émouvants. Qui nous permettent de connaître autant le musicien que l'homme.

    Tony Marlow nous raconte disque par disque, date par date, la carrière de Crazy Cavan, très vite accompagné de ses Rhythm Rockers. Cavan réussit ce miracle de perpétuer la tradition rock tout en la renouvelant de fond en comble. D'allier la fidélité aux origines sans aucun passéisme. Cavan fut un créateur. Une belle voix, certes mais cela ne suffit pas, sans l'étincelle qui redonne vie à la glaise morte vous n'obtenez que des copies. Qui ne valent en rien l'original. Cavan et son orchestre, c'est avant tout un rythme particulier infligé au vieux rock. Qui le transforme de fond en comble tout en l'inscrivant dans une continuité étonnante. Ce balancement si caractéristique de sa musique, certains pour faire vite et user d'une formule à l'emporte-pièce le définiront comme la rythmique ted ce qui veut dire beaucoup, par exemple que Cavan a influencé énormément de monde, et ne rien signifier car la patte Cavan si elle en a inspiré bon nombre de groupes reste unique et irremplaçable. Cavan et ses boys ont une manière primordiale de s'approprier le morceau qu'ils sont en train de jouer, des fauves qui mordent à pleins gosiers une proie pantelante, qui ne desserrent jamais leur mâchoires, qui avancent par saccades gloutonnes et méthodiques. Un festin de roi, un acte barbare, rituel et sacré.

    Cette façon de faire, ce n'est ni plus ni moins que l'autre réponse britannique apporté aux rock'n'roll américain initial. Dans les années soixante, il paraissait évident à la plupart des jeunes anglais que pour produire un rock'n'roll authentique national la solution s'imposait d'elle-même : l'infusion d'une bonne dose de blues dans le legs des pionniers. Seule une petite frange s'opposa à cette manière de voir. Un peu en pure perte. Se perdaient dans l'adoration stérile d'idoles vieillissantes et dépassées... Cavan survint qui dynamisa et même dynamita à sa matière le bon vieux rock'n'roll des oldies et donna naissance à un phénoménal renouveau qui reçut le nom de rockabilly.

    Dans son article Tony Marlow ne manque pas d'évoquer les relations de Crazy Cavan avec notre pays. Les premiers disques du roi des Teds furent accueillis avec ferveur par une poignée de fans français – Tony et les Rockin' Rebels en premières lignes – ces primitives étincelles mirent le feu à toute la plaine, toute une nouvelle génération se passionna au début des eighties pour le rockabilly. Cette passion fut aussi confortée par l'apparition des Stray Cats. Aujourd'hui encore le milieu rockabilly reste avec les amateurs de punk et les fans de metal une des composantes essentielles du public et des formations du rock français.

    Crazy Cavan continua son chemin sans aucun reniement, fidèle à sa musique jusqu'au bout. Le 18 janvier 2020 il était encore sur scène à la 37 th Rockers Reunion à Reading donnant une prestation de vitalité étonnante, l'équipe de Rockabilly Generation était bien sûr présente, Sergo Kazh nous offre quelques dernières photos inédites.

    Le long article de Tony, abondamment illustré emplit la moitié de la revue, Marlow scrute avant tout le musicien, ne s'en dévoile pas moins au travers de quelques confidences et réflexions personnelles du Marlou le portrait d'un homme entier qui ne correspond en rien à ce à quoi l'on pourrait s'attendre.

    L'individu Cavan ne court ni après la gloriole, ni après l'esbroufe du fric. Les témoignages de Jean-Jacques Astruc qui l'a beaucoup suivi sur la route durant ses pérégrinations européennes, et de Jackie Chalard, personnage incontournable du rock'n'roll français et créateur du label Big Beat, ne manquent ni de sel ni de péripéties jouissives, mais au-delà des anecdotes ils révèlent avant tout un personnage étonnamment proche de ce qu'il est, se refusant à jouer un rôle qui ne lui correspondrait pas. Cavan semble se suffire à lui-même. Crazy le fou cache Cavan le sage. Beaucoup de bière et le respect des fans. Point barre. Une famille qui l'attend pendant que lui parcourt les routes monotones du rock'n'roll. La folie sur scène est son seul tribut au rock'n'roll. Un homme sûr de lui et attentif aux autres. Brayan qui interviewa Cavan pour la quatrième livraison de Rockabilly Generation alors qu'il n'avait que quinze ans, nous livre son ultime entretien avec Cavan quelques semaines avant sa disparition, il nous fait part de la gentillesse et l'attention que toujours l'idole lui réserva lors de leurs rencontres. Si certains l'ont nommé le roi des Teddy Boys, le représentant des ultimes rebelles fait preuve en ses dernières paroles d'une merveilleuse fidélité envers son propre milieu et d'une radicalité empreinte de sérénité face à la vie et à la mort.

    Un grand rocker, une belle personne.

    Ce numéro spécial de Rockabilly Generation est un des fascicules les mieux réussis et des plus émotionnant que l'édition rock française ait consacré à l'un de ses artistes les plus authentiques.

    Cavan vivant.

    Damie Chad.

    Tirage : 150 exemplaires en français + 150 exemplaires en anglais

    Commande : numéro + port = 12 E + 1, 50 E = 13, 50 E

    Chèque : à l'ordre de Rockabilly Generation , 1 A avenue du canal, 91700 Sainte Geneviève des Bois

    Paypal : adressé à maryse.lecoultre@gmail.com

     

    CHÂTEAU-THIERRY

    ( PUB LE BACCHUS / 04 - 09 – 2020 )

    METAL NIGHT IN A WORLD OF CHAOS

    E-RUINS / BUNKER PROJECT

    HEAVYCTION

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    Mercredi sur le fil du FB deux concerts annoncés en région parisienne que j'ai repérés la veille annulés, jeudi au premier regard un nouveau concert à l'eau. Vendredi je n'ose plus regarder, juste un coup d'œil avant de partir, non le concert au Bacchus de Château-Thierry est maintenu, à peine croyable, la teuf-teuf fonce au travers de la Marne désertique. Trois groupes un même soir après deux mois d'abstinence, serait-ce un mirage ou un miracle ? Une aubaine sûrement ! A ne manquer sous aucun prétexte. Je ne suis pas le seul à bondir sur l'occasion. Le pub est rempli, ça déborde même dans la rue. Les plus heureux sont encore les trois groupes, enfin remonter sur scène ! L'on ne comptera pas les remerciements émus et reconnaissants à Sabine toute modeste qui prend tous les risques comme si de rien n'était. Au dernier concert de juin nous étions au Bacchus, en septembre nous revenons – quel hasard - au Bacchus, les îlots de résistance à l'étouffoir généralisé sont rares... Presque un mini-festival, et du metal bien bruiteux encore, que pourrait demander de plus le peuple rock !

    E-RUINS

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    Z'ont bien choisi leur nom, après leur passage le monde vous semblera transformé en un champ de ruines. Fumantes. Ne vous demandez pas pourquoi la grande carcasse de Begood et sa batterie squattent les neuf dixièmes de la scène, jusqu'à lors le gars avait une allure joviale et sympathique. En règle générale les groupes trash ne débutent pas par une resucée de la petite musique de nuit de Mozart jouée en mineur à la flûte de Pan, le spectateur le moins chevronné s'attend au minimum à un cataclysme. Mais là, en un dixième de seconde, la terre bascule sur son axe, vous reculez de trente mille ans dans les temps préhistoriques, bye bye Begood, n'existe plus, peut-être n'avez-vous jamais accordé la moindre créance aux élucubrations modernes sur le shamanisme, mais la bête est là, une espèce de raptaxtorix a surgi de sa caverne en un éboulement terrifiant de rochers, le sol tremble, votre cœur s'arrête, la gélatine de votre cerveau s'écoule de vos oreilles, mais cela ne serait rien s'il n'y avait pas en la même fraction de seconde ce hurlement dévastateur de haine pure qui déracine les arbres et assèche votre sang. Dans la salle c'est l'exultation, ça se bouscule à qui mieux-mieux, le souffle fétide de la colère et de la liberté vous emporte en un vaste tourbillon. N'ayez crainte, ce n'est que Begood qui cogne ses fûts et qui rugit dans son micro d'aviateur scotché sur sa bouche. Tout devant T-Die esquisse un léger sourire, comme si de rien n'était. Vous passe des riffs assassins à travers le corps destinés çà vous découper en tranches de l'air innocent du gars qui beurre sa biscotte au petit déjeuner. A ses côtés Kevin, un fameux hypocrite, un air rêveur d'adolescent inoffensif perdu dans ses dreads, il nous fait le coup du sage peu concerné par ce qui se passe prêt à renter en méditation yogique mais ses doigts malaxent sa basse dans le seul but d'assombrir la noirceur de son époque.

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    Livio n'a pas de guitare mais un trident triangulaire destiné à torturer les chairs, à triturer les tripes, et à prolonger l'agonique sauvagerie de la masse sonore qui vous écrase. Pas besoin d'explorer les lyrics qu'éructe Begood, leurs titres suffisent, Rebellion, Made in Hell, The blood will flow, You suffer, See you dead... E-Ruins clame sa colère et son dégoût, si fort, avec une telle violence que l'on ne s'étonne pas du nombre des fans et des connaisseurs qui sont venus pour les voir une fois de plus sur scène. Une claque monstrueuse, un set de folie à haut niveau d'incandescence, E-Ruins triomphe sans peine. Le set terminé, nos quatre chevaliers de l'apocalypse, redeviennent des gens comme nous. Des guerriers du quotidien.

    BUNKER PROJECT

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    En théorie le bunker est une arme défensive, mais le Bunker Project en ont fait une technique offensive d'assaut, avec leur masque à gaz accroché au micro et le haut-parleur que brandit à intervalle le meneur, le Project ressemble à ces cortèges de tête qui ont égayé les manifs parisiennes ces dernières années, vous repérez vite dès les premières mesures qu'ils ont décidé de mettre le sbull un peu partout, jusque dans leur musique, révolte bien ordonnée commence par soi-même. L'avouent benoîtement, ne parlent ni de trash, ni de death mais de metal protéiforme, se servent un peu partout, comme vous prélevez votre dîme dans tous les grands magasins, font de l'auto-réduc musical, ne gardent pas tout pour eux; partagent abondamment, avec vous, vous refilent les meilleurs morceaux, Colère, Terro, Jungle,.. Chez Kr'tnt ! nous n'hésitons lamais à emmener notre propre grain de salpêtre pour apporter quelques lueurs d'éclaircissement à nos lecteurs, nous proposerons le terme de protéino-funk-metal pour définir cet alliage singulier mis au point dans les laboratoires secrets du Bunker Project. Une formule instable de grande dangerosité. A la base un martelage binaire, mais ce serait trop simple, la basse ne tient pas le rôle à laquelle cette binarité initiale devrait en théorie maintenir son assise, elle est d'un velouté appuyé mais déliquescent, elle est partout à la fois, un peu comme ces nuages de gaz lacrymogènes obéissant en leur déploiement à la théorie mathématique des catastrophes et qui par leurs errements de grandes nocivités induisent dans l'esprit du manifestant innocent qui le reçoit dans ses naseaux au moment où il s'y attend le moins un profond instrument d'injustice que les guitares traduisent aussitôt par des giclées enflammées molotoviennes, sur ce la batterie matraque à mort tout azimut et la mêlée s'ensauvage méchamment. Au début du set, l'ambiance est presque gentillette ( tout est relatif ) mais la pompe est amorcée et elle ne tarde pas à fonctionner à plein régime. Brusquement elle s'emballe, le meneur à la sono ne laisse pas ses troupes inactives, et bientôt la machine s'emballe. Gradation exponentielle contenue. Rien ne peut l'arrêter, pas le public transformé en robots déjantés et pas même le Bunker Project qui promet à chaque fois, que cette fois c'est la dernière, mais ils rajoutent une, et une autre, et encore une autre, dans la salle c'est l'extase pléthorique, le Bunker Project libère et explose les frustrations accumulées par des mois de pressions covidiques, c'est la fête finale, sur Siren, distribution générale d'un rhum atomique qui vous tord et les tripes du bas-ventre et les boyaux de vos méninges éclatées dans la tête que vous perdue. Metal libératoire. Bunker Project redynamise la rage de vivre.

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    HEAVYCTION

    Il est des soirs où vous n'êtes pas au bout de vos heureuses surprises. Vous pensez qu'après avoir escaladé l'Annapurna et l'Everest vous ne pourriez jamais grimper plus haut. Erreur corrigible. Heavyction vous propose d'entreprendre l'ascension du Mont Analogue cher à André Daumal. Voyage au pays du rock'n'roll, si vous préférez.

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    Des diables d'hommes. Des magiciens. Se mettent en place en quelques minutes. Deux ou trois pincées de guitare, Jean recule les éléments de sa batterie de quinze centimètres comme s'il assemblait quatre pièces de Lego et le son est en place. Silence. Une dernière fois des doigts fourmillent au-dessus des cordes de guitares muettes et d'un seul coup la porte du rock'n'roll s'ouvre devant vous et vous êtes happé en une autre dimension. Savent jouer. Pas trop longtemps, il se fait tard, peut-être est-ce juste une illusion car vous êtes décollé de la réalité en une fraction de nano-seconde. Défibrillation instantanée de vos neurones. Votre vie défile devant vos yeux. Catalepsie intergalactique. Faut se reprendre et tenter d'analyser. Célérité, cohésion et précision. Une espèce de tourmente qui s'abat sur vous et ne vous lâche plus. C'est ainsi que l'armée de Cambyse a dû être ensevelie dans les sables du désert d'Egypte. Stoned, Death On Arrival, Eternity. Humus de Kumus. Certains titres sonnent comme des épitaphes. Eviction maximum. Samplers tueurs.

    Des guitaristes j'en ai vus et entendus, mais Cédric m'a blufflé, ne joue pas comme les autres, lorsque le morceau est bien parti, il décolle, il ne gratte plus, il souffle de ses cordes une espèce de tourbillon lyrique qui prend et atteint une ampleur démesurée, c'est une onde qui déferle sur vous et vous enveloppe, l'assistance ne s'y trompe pas, une véritable et ininterrompue giclée spermatique de cachalot, une tornade aussi puissante que les quarante violons de Bayreuth lancée à fond de train dans les chevauchées wagnériennes les plus échevelées de la tétralogie.

    A ses côtés son alter-égo. Des faux jumeaux. Amine, le tireur d'élite, au sang froid de reptile. Ne rate jamais sa cible. Qu'il glisse ses doigts dans son cordier ou qu'il morde le vocal au micro, le mec touche à la perfection. Rien de trop et pas un manque. Ce qu'il faut comme vous imaginez qu'il le faudrait dans vos rêves. Le gars manipule la tonitruance des orages les plus tempétueux avec une facilité déconcertante, un doigté minutieux, tous les mots crachés en érection sonore mais aucun ne bouscule le précédent ou n'empiète sur le suivant, des montagnes de grondements qui s'écroulent et puis plus rien, un mince sourire, et retour dans la fournaise avec placidité. Déconcertant.

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    Le dionysiaque et l'apollinien. Entre les deux, Jean, si un tel dénivelé de sensibilité ne produit aucune rupture, c'est qu'il est là, il mène un train effréné, pousse le combo au cul, et en même temps il est tout ouïe à leur jeu. Il sert l'un et il sert l'autre. N'a pas une batterie, mais deux claviers d'orgue, l'un pour les cymbales et l'autre pour les fûts, tape sur les deux en même temps – l'a résolu le cahin-caha de ces groupes expérimentaux à deux batteurs qui à mon humble avis n'ont jamais démontré leur efficacité, mais ceci est une autre histoire - écoutez-le forger et vous comprendrez pourquoi le mot enfer se doit de préférence être employé au pluriel. Côté pile la justesse rythmique, côté face l'intumescence de la frappe. L'acrobatie et la foudre. Le marteau et l'enclume. La grâce et la vitesse. Le métal de la crash et le trash de la résonance. Sidérant.

    Respectons son anonymat, sa tête baissée, son visage invisible recouvert par le rideau impénétrable des deux ailes noires du corbeau de sa chevelure. Un bassiste fidèle au mythe romantique du bass man refermé sur son mutisme. A compris qu'il ne pouvait rentrer dans le jeu du batteur, alors joue dans le moelleux, une herbe opulente où je vous défie de poser le pied, vous le perdriez aspiré par d'insatiables goules souterraines qui se hâteront d'aspirer votre sang, jusqu'à la dernière goutte, jusqu'à ce que vos os s'entrechoquent dans le suaire de votre peau vidée de sa substance charnelle. Le baiser infini du vampire.

    Un set magnifique, de toute beauté qui laissa l'assistance exaltée et médusée. De l'orichalque pur. En un mot comme en trois, du rock 'n' roll.

    RETOUR

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    Trois très bons groupes en une seule soirée ! Et en plus dans un monde prêt à tomber dans la nuit du chaos. Certains jours sont à marquer d'une pierre noire ! Tant pis pour les jaloux !

    Damie Chad.

    ( Photos & illustrations  : FB des artistes )

    THE TRUE DUKES

    ( Auto prod / Août 2020 )

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    J'ai mes a priori : un homme qui tout jeune a commencé par lire Edgar Poe ne saurait être totalement mauvais. C'est le cas de Pek Garcia. Non il ne fait pas partie des True Dukes mais c'est lui qui s'est chargé de l'art work de la pochette. L'a fait fort. Très simple, très rock'n'roll. L'a surfé sur la vague. Noire. Non je ne veux pas dire qu'il a suivi la mode. L'a benoîtement mis en relation l'aléa de l'actualité avec le parfum d'insoumission qui flotte autour du concept rock'n'roll.

    C'est F. J. Ossang du groupe MKB Fraction Provisoire qui au début des années 80 proclamait qu'il fallait '' Avancer, se replier, et surtout avancer masqué''. Le système récupère et pervertit toutes les idées. Aujourd'hui nous sommes obligés d'avancer masqués tels des moutons consentants en route vers l'abattoir de la soumission, et nous avons oublié qu'à l'origine le masque est une arme qui permet d'agir en toute illégalité contre les forces répressives...

    Très obéissant Pek a donc mis le masque sur la pochette des True Dukes. N'a laissé que les yeux à découvert. Mais qui brûlent. Comme les pupilles lumineuses des chats de Lovecraft. Des brandons de désobéissance civile. Un appel d'une clarté aveuglante à la révolte. Gamin Pek fabriquait des boucliers ethniques pour se protéger, maintenant qu'il est grand il continue, il a appris que la meilleure défense c'est encore l'attaque, alors il use d'une stratégie subtile, celle de la réversibilité du symbole, retour à l'expéditeur. Une technique vieille comme les Dieux de l'Olympe. Songez au regard de Méduse.

    C'est ici qu'interviennent The True Dukes. Par l'entremise du titre qu'ils ont donné à leur EP. Ne s'agit pas d'être contents de soi sous prétexte que l'on a tiré la langue au Système. Si vous êtes opprimés, ne vous en prenez qu'à vous, vous êtes faibles. Alors au bas de la pochette les lèvres d'ombre vous intiment l'ordre de prendre votre destin en main : Find your soul, lose your mind. Soyez vous-mêmes, n'écoutez personne. Laissez tomber vos ratiocinations émasculatrices. A bons entendeurs, salut.

    Une image qui claque comme un bon coup de pied au cul.

    *

    Message pas du tout subliminal que les Troud'ucs vous envoient gratuitement en pleine tronche. Que voulez-vous face à la bêtise du monde The True Dukes se comportent en grands saigneurs. Il est temps de les écouter.

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    Jean-Yves Bassinot : voix / Christian Kikaï : guitare rythmik / Lead guitar : Eric Chartier / Jean-Luc Vinot : Bass / Michel Dutot : drums /

    Non, ce n'est pas que tout à coup que vous comprenez les subtilités de la langue de Shakespeare et de Milton, c'est que The True Dukes ont choisi la difficulté, s'expriment comme tout un chacun en français,

    Marie : vous avez le choix, pour les guitares grondeuses – Izo Diop de Trust drive la lead – et la batterie aboyante pas de problème vous prenez le ticket sans vous posez de questions superfétatoires, pour la petite Marie c'est moins évident. Selon les garçons les filles sont parfois un peu compliquées à vivre. Surtout que la demoiselle reste une femme rebelle et libérée, alors la musique danse dans les flammes, et vous vous laissez emporter dans ces virevoltes de feu. Elle a allumé le feu chez les boys, ils vous expédient le morceau à cent à l'heure, oui mais lorsque vous le remettez vous remarquez que c'est empli de ruptures suintantes. Ce que confirme Dans ma rue : qui nous mène sur la ligne de partage des eaux : quel entrain, ces guitares qui se font des queues de poissons, cette tambourinade qui mène le sprint, et prime à l'arrivée, cette voix joyeuse presque narquoise qui... vous met au contact de la réalité sociale des plus rugueuses, carmagnole rock de la déchéance qui débouche sur La rage : menée à fond de train, concentrée au dedans de soi l'enragement est un sentiment qui explose pour hélas se heurter aux murs qui bouchent l'horizon du monde et te revenir en pleine figure, le son se transforme en une balle de squash qui rebondit sans fin, un morceau qui se prend en pleine poire et te réduit en compote sous le pilon des existences déchirées car il est dur de vivre et Dur de dormir : impossible de trouver le sommeil, Marie n'est pas rentrée, une tranche d'angoisse existentielle poisseuse comme les cafards d'un blues survitaminé que l'on cherche à écraser sur la tapisserie du plat de la main, en vain, un train haletant qui s'enfuit dans la nuit blanche des rêves brisés.

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    The True Duke nous livrent un EP roboratif mais peu optimiste. Un constat sans fard sur l'état de notre société déglinguée mais aussi une vision sans compromission des individus à la dérive qui la composent. L'auto-apitoiement ne nous sauvera pas. Il ne suffit pas de dresser des constats. La musique électrique des True Dukes de plus en plus prégnante à chacun des morceaux nous intime l'ordre de marcher jusqu'au bout des cauchemars éveillés. Une bonne décharge électrique pour nous tirer de nos léthargies paralysantes et aligner les planètes de nos contradictions.

    Damie Chad.

     

    KINGDOM OF KIDDING

    FICTION ABOUT FICTION

    ( Sortie 10 / 08/ 2020You tube / Spotify )

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    What is it ? Surtout pas des inconnus pour les kt'tntreaders. Nous avons déjà chroniqué quatre des morceaux qui figurent sur cet album : I don't care, And no one say, et Trophy dans notre livraison 389 du 18 / 10 / 2018, faisant alors parti d'un EP digital nommé Störm, Do not look back ( en 412 du 28 / 09 / 2019 ) sous forme d'un étrange dessin animé que nous qualifierons d'anguleux en le sens que nous considérons chacune de ses séquences comme des aiguilles qui s'instilleraient en votre cerveau pour piquer votre attention et ameuter vos méninges. Tout cela s'inscrivait dans un projet de Diane Aberdam intitulé Enaid Fictionaboutfiction. Ce n'est pas tout, nous retrouvons Diane en un duo formé avec Emilien Prost sous le nom de Tendresse déchirante, pronto nous avons chroniqué trois de leurs clips Sérénade Américaine, Acte II, Whip, ce dernier le 09 / 04 / 2020 ( 459 ) et pour les deux premiers voir 412, et 421 du 30 / 05 / 20. Emilien Prost officiait déjà dans Enaid Fictionaboutfiction.

    En résumé une création en gestation, les anglais possèdent une belle expression, ''a work in progress'' , que Joyce a beaucoup utilisée, pour désigner ces sortes de longues parturiences in utero qui s'apparentent aussi à des dénis pathologiques de grossesses. L'Artiste ne saurait jamais être satisfait. A peine a-t-il réalisé une œuvre qu'il regrette, il sait qu'il aurait pu faire mieux. Tout au plus la considère-t-il comme une approche, en vue de plus ultra. Toute œuvre ne serait-elle pas une fiction qui raconte une autre fiction qui n'est pas elle, tout en étant pleinement participante de son déroulement. Selon ce terme de fiction l'on pourrait s'attendre à ce que Diane et Emilien écrivent au minimum une nouvelle. Mais ils sont musiciens, ils ne composent pas de roman, ils bossent sur les sons mais ne travaillent pas vraiment sur des songs, plutôt des ambiances, des atmosphères. Ce n'est pas ce qu'ils jouent et chantent qui est important, mais l'écho que cela suscite en nous. L'histoire, les péripéties se répètent, sont connues, ils parlent d'eux et de nous, car nous nous ressemblons tous pauvres animalcules humains infatués de nos particularités à un tel point que nous ne nous apercevons pas que les différences qui nous séparent des autres et nous élisent en une royauté immarcessible ne sont que des leurres microscopiques.

    Kingdom of Kidding. Royaume de la blague, ou Empire de l'Illusion. Tout récit n'est-il pas un château de cartes qui s'écroule au fur et à mesure que les mots progressent, chaque vocable cédant la place à celui qui le remplace, à peine une marche du stairway to heaven est-elle posée que la suivante la remplace et ne monte pas plus haut. Nous vivons dans un monde d'incertitudes et de pierres branlantes qui s'effondrent sous chacun de nos pas alors que nous croyons arpenter la chaussée des géants. Peut-être est-ce pour cela qu'après avoir prévu une illustration colorée pour la pochette ils ont finalement opté pour l'image grise des vieux grimoires délaissés sous la poussière des siècles, signifiant ainsi que le temps affadit sans pitié les teintes vives des plus belles légendes.

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    After the end : il pourrait sembler étrange de commencer une histoire alors qu'elle est déjà terminée. Mais il en est ainsi de toute existence. Notre présence au monde ne fait que survivre à ce que nous avons déjà vécu. The thrill is gone, le meilleur est derrière nous. Même les rois font reposer leur puissance et leur majesté sur des actes – les leurs ou ceux de leurs ancêtres – évanouis depuis longtemps. Une triste évidence dont notre esprit se détourne avec horreur. Mais nous n'y pouvons rien, la machine est lancée et le conte commence. La musique se déploie telle une ritournelle dramatique dont rien n'arrêtera le déroulement. Il y a de l'inéluctable en cette orchestration rock qui se confond aisément avec le chant funèbre d'un orgue mécanique de barbarie. Vous avez des voix qui profèrent des promesses de chuchotement et des chœurs qui imitent ces splendides tentures tachées de sang qui ornaient les murs des vieux châteaux d'Elseneur. Drames revivifiés et inquiétudes attisées, gradation grinçantes. Nous voici au bout du vestibule, lorsque nous pousserons la porte serons nous dans la pièce aux merveilles ou déboucherons-nous dans le corridor des horreurs ? Interlude 1 : retour à la réalité, comme dans un tournage de film lorsque retentit le clap de fin indiquant que la scène est finie, que chacun sur le plateau peut reprendre sa vie. Assez insipide, si l'on en croit ces trente secondes insignifiantes d'une simple guitare qui égrène quelques arpèges. Hit me : l'histoire reprend, la musique s'emplit d'un lyrisme mystérieux, c'est juste la grande scène d'amour, le dialogue du désir entre l'Être féminin et le l'Être masculin, la prière qui monte, les guitares qui s'extasient, jusqu'à l'éclatement cacophonique de la pâmoison, gros plans de fureurs érotiques. Les sexes se tendent et s'électrifient. Paix à leurs corps. Leur âme est égarée. Interlude 2 : profitons de cet interlude aussi doucereux que le premier, genre baladin qui gratte une mandorle aux pieds d'une jeune et chaste princesse vierge qui roucoule ses émotions. Pour endosser notre rôle de chroniqueur sérieux nous... mais vous êtes pressés vous voulez la suite, la voici. The girl with many eyes : tambours tuméfiants, l'heure est grave, c'est celle des monstres. L'épreuve initiatique et obligatoire que doit subir le héros. Sera-t-il aussi terrible que la renommée le rapporte, pas du tout, ce n'est qu'une fille, mais avec des yeux partout, qui vous regardent et vous ensorcèlent. Le preux chevalier énamouré se montre digne de notre attente. Belle performance vocale d'Emilien Prost qui n'est pas sans évoquer David Bowie, mur de guitares perçantes tissés par Diane... Interlude 3 : pourquoi ces brefs interludes passe-partout, trop courts pour nous ménager une pause sandwich ou pipi. Soyons un peu sérieux, évoquons un peu les démarches théoriques et expérimentales de Robert Fripp et Bryan Eno, experts en musiques progressives qui n'en ont pas moins porté leur attention sur des musiques d'ambiance et répétitives faites non pas pour être écoutées mais pour être entendues quasiment à l'insu de l'auditeur. Une sorte de manipulation mentale d'autant plus dangereuse que pratiquement inaudible. Méfions-nous, ne nous laissons pas mener par le bout du nasibus. L'appel à Fripp dérive d'une simple logique, ce disque s'inscrit quelque part dans la continuité logique de certains récitatifs instrumentaux propre aux deux premiers trente-trois tours du Roi Pourpre. I don't care : c'est la scène des alcaloïdes, non pas celle du poison shakespearien versé dans l'oreille du roi endormi, il en est de plus subtils, de plus inquiétants qui ne vous tuent pas mais qui vous font perdre le goût de la vie car ils vous ouvrent tout grand les portes d'ivoire et de corne de la mort et du rêve et vous laissent voir... désormais vous savez qu'il existe des réalités grandioses bien plus exaltantes que votre quotidien, mais combien plus dangereuses. Votre vie est comme la pochette du disque, elle a perdu ses couleurs, mais vous n'avez pas eu le courage de franchir le seuil, maintenant vous connaissez vos limites, d'un côté le dégoût de vivre et de l'autre le contour de votre peur. Vous atteignez la lassitude de vous-même. Interlude 4 : le plus poignant de tous les interludes, quelques notes égrenées et cette demande d'amour psalmodiée par la baladin d'un monde occidental condamné. No one say nothing : le grand monologue d'Hamlet, Emilien crie son désespoir et sa solitude, plissements de basse, le drame dans toute sa splendeur, les sanglots et le désespoir, ne devrait pas s'arrêter de chanter, de nous agoniser de ces saccades hallucinées mais le monde s'écroule, la musique s'emballe, la mer recouvre la cité d'Ys, les chants les plus beaux sont les plus désespérés. Interlude 5 : un peu de douceur dans ce monde de brutes. Respirons. Trophy : rythmes africains. Rien ne dure en ce bas monde. Même pas le désespoir. Morceau baroque. Bas-rock and high voltage. Toute force gît en l'intérieur de nous. Il suffit de vouloir vivre et de triompher. Au bout de la mort spirituelle, ce qui vous a tué vous rend plus fort. Renaissance. Initiation. Interlude 6 : presque une intro de chanson, le plus joyeux et le plus roboratif de tous les interludes. Do not look back : mélopée de charmeur de serpents et rythmique enlevée, la voix embrumée de mystère et de décision, exultation à tous les étages, maintenant le vocal moutonne comme annonce d'orages désirés, ne manquent que les éclairs dont l'absence est marquée par des coups de cymbales ensoleillées. Optimisme ravageur. Interlude 7 : une corde vive frappe votre tympan, une voix féminine qui monte et descend. Quatre notes nostalgiques pour finir. Reign of rain : longue introduction instrumentale empreinte de mélancolie, les voix se mêlent pour proclamer et puis exiger que cesse la fin, c'est la montée des eaux à la fin du Crépuscule des Dieux, pouvez crier, hurler, gémir, tout s'apaise et se tait. Interlude 8 : quelques accords prestement enlevés et puis les doigts qui s'alourdissent comme des larmes qui coulent sur les joues d'un enfant qui ne peut croire à la ritournelle ironique qui les a motivées. Out of my head : il est temps de sortir de ce conte de vieille femme, à dormir debout, à dormir éveillé, pression mélodramatique, mais s'enfuir ne serait-ce pas revenir au début qui refusait de débuter, sommes nous dans une impasse qui ne s'achève jamais, qui s'allongerait tel un jour ou une nuit sans fin. Une légende abracadabrée qui vous laisse sur votre faim, puisque le morceau s'arrête brusquement, puisqu'elle ne s'achèvera jamais. Le jour et la nuit s'égalisent-ils en une équinoxe narrative. Ce qui a été rêvé a-t-il été vécu au même titre que ce qui a été vécu n'a pas été rêvé. Fiction et réalité ne seraient-elles que le même coté d'une trame commune ?

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    Fiction About Fiction nous livre un opus de poids. Une melting pot de résonances intimes. Un regard intérieur de Méduse. Faut se laisser pénétrer, n'être plus qu'un corps flottant de noyé entre deux eaux, celle des profondeurs les plus glauques et celle des phantasmes les plus convenus. Un conte pour adultes qui essaient de remonter à la source de leur enfance perdue. Il est trop tard. Définitivement.

    Une musique envoûtante, des structures labyrinthiques et des ruptures colimaçonesques qui sont en même temps, et le dédale infini, et le fil d'Ariane qui vous permet de ne pas vous échapper, car ces mélodies désastreuses qui fonctionnent comme des vis sans fin ou des spirales infinies qui vous ramènent toujours au point focal de vos errements vous enserrent en leurs anneaux de serpents gluant. Mais que vous soyez dehors ou dedans, le piège mental s'est refermé sur vous. Un conseil, avant d'écouter ce disque : ne vous racontez pas d'histoire. Parce qu'une fois que vous l'aurez entendu vous ne croirez plus à vos sornettes. Progressif décapage mental.

    Damie Chad.