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james brown

  • CHRONIQUES DE POURPRE 604: KR'TNT 604: TINA TURNER / JAMES BROWN / TONY JOE WHITE / JOHN REIS / ANITA WARD VERMILION WHISKEY / NATTY DREAD / PIPER GRANT / FRANCOIS RICHARD / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 604

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    08 / 06 / 2023

     

    TINA TURNER / JAMES BROWN

    TONY JOE WHITE / JOHN REIS / ANITA WARD

      VERMILION WHISKEY / NATTY DREAD

    PIPER GRANT / FRANCOIS RICHARD

    ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 604

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Spectorculaire

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             Tina Turner vient de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous rendre hommage à l’early Tina, celle du temps de la Revue. Déifiée par Totor, elle fut l’héroïne de l’un des Cent Contes Rock. «River Deep Mountain High» reste l’un des plus beaux hits de tous les temps. Merci Tina et merci Totor de nous avoir fait rêver.

            

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             Pharaon fait son entrée dans le temple du son. Les talons de ses Chelsea boots claquent sur le marbre du sol. Haut comme trois pommes et maigre comme un clou, il porte une tiare en or, un pagne fraîchement repassé et des grosses lunettes noires. De longues rouflaquettes encadrent son visage. Sur la tiare en or est épinglé un badge «Back to Mono». Le temple domine la vallée des morts. Au fond de la vallée sont rassemblés quelques milliers de musiciens issus de toutes les peuplades de l’Empire. Ils attendent en silence, telle est la consigne. De part et d’autre de la vallée, des milliers d’esclaves motivés par le fouet élèvent un mur gigantesque. Ils font rouler des moellons de plusieurs tonnes sur de gros rondins de cèdre lubrifiés. Le mur doit s’élever jusqu’au ciel, car telle est la volonté de Pharaon. Il fait construire le Wall of Sound. Pharaon se prépare à entrer dans l’histoire. Il lance un défi aux dieux dont il se dit l’égal. Plutôt que de conquérir le bord du monde pour montrer sa puissance, Pharaon préfère écrire des chansons. Quand les dieux entendront «River Deep Mountain High», ils frémiront. Pharaon vient d’écrire «River Deep Mountain High» avec Jeff Barry et Ellie Greenwich. Extraordinairement cultivés, Jeff et Ellie sont ses scribes les plus précieux. Pharaon contemple longuement la vallée. Il éprouve de grandes difficultés à dominer son impatience. Il sait qu’il tient un tube éternel. Ses narines palpitent. Sous le pagne, il sent son membre divin se dresser lentement. Il fait signe aux prêtres du temple du son de lui lire les oracles. Les prêtres éventrent les bestiaux prévus à cet effet et accourent les mains pleines d’abats sanguinolents. Ils se bousculent pour offrir à Pharaon l’exclusivité des oracles.

             — Les conditions sont réunies, Pharaon ! Il ne pleuvra pas aujourd’hui !

             Agacé, Pharaon envoie un terrible coup de sa crosse en or sur le crâne du prêtre-météo qui s’agenouille, abasourdi de terreur.

             — Mais il ne pleut jamais dans la région, sombre crétin ! Qu’on le jette aux crocodiles sacrés !

             — Noooon pitié Pharaon ! Nooon !

             Les Turkmènes de la garde rapprochée emmènent le prêtre qui se débat.

             Pharaon commence toujours par caler ses orchestrations. Lorsqu’elles sont irréprochables, il demande à des interprètes soigneusement sélectionnés de venir s’y fondre. Pharaon vit dans l’obsession de l’osmose : le jour et la nuit, la folie et le génie, les cuivres et les cordes, le ciel et la mer, le chant et l’instrumentation, il mêle les extrêmes en permanence. Il se tourne vers l’horizon et lève les bras au ciel. Un immense murmure s’élève de la vallée. Les musiciens s’affairent. Ils vont bientôt devoir jouer selon les règles strictes édictées par Pharaon. Les partitions sont gravées dans des tablettes d’argile. Des milliers de scribes ont travaillé jour et nuit. Les musiciens n’ont que quelques minutes pour s’accorder sous le soleil de plomb. Quand Pharaon donnera le signal, ils devront être prêts à jouer.

             Pharaon donne ses dernières instructions :

             — Bassistes crétois, vous façonnerez l’épine dorsale d’une grosse bassline et vous fendrez le silence comme la proue d’un navire de guerre fend les vagues ! Quant à vous, guitaristes ibères, je vous demande de jouer le rythme basique ! Ne jouez rien d’autre, pas de flamenco, avez-vous bien compris ?

             Une immense clameur monte de la vallée :

             — Ouiiii Pharaon !

             Puis il s’adresse aux huit mille pianistes :

             — Je vous demande de jouer les octaves de la main droite ! J’exige de vous l’emphase dramaturgique !

             — Compriiiis, Pharaon !

             Pharaon passe sa main dans le dos et ramène le revolver qu’il garde toujours serré sous la ceinture. Il tire un coup en l’air. C’est le signal. Les basses crétoises roulent comme le tonnerre, agrémentées de tampanis congolais. L’immense orchestre joue une petite introduction en escalier. Pharaon lève les bras. Silence. Puis l’orchestre reprend, des vagues assourdissantes s’en vont se briser contre les murailles et se réverbèrent dans un chaos d’écho d’une grandeur incommensurable. Des nappes de piano s’envolent comme des nuées de sauterelles et s’en vont percuter les roulements des tambours que battent avec pesanteur des milliers de berbères. Pharaon fait jouer l’orchestre des jours durant. Il n’est jamais satisfait. Et puis un jour, son visage se détend. Les lèvres tremblantes, il murmure :

             — Oui, c’est ça ! C’est ça !

             La qualité de l’écho atteint la perfection.

             Pharaon lève les bras au ciel. Les musiciens arrêtent de jouer, mais les deux murailles géantes renvoient encore de l’écho pendant de longues minutes. Jusqu’à ce que le silence s’installe. L’orchestration est au point, le moment est venu de choisir l’interprète. Pharaon ordonne qu’on fasse venir les cages des candidats. Dix petites cages à roulettes sont installées en demi-cercle sur l’esplanade du temple. Pharaon les passe en revue. Dans la première s’agitent quatre sauvages à la peau blanche. Ils ont les cheveux longs et sales. Ils portent des blousons de cuir et des jeans déchirés. Pharaon s’adresse au plus grand :

             — Ton nom !

             — Joey Ramone !

             — Chante-moi quelque chose !

             Joey bombe le torse et chante «Baby I Love You» des Ronettes. Pharaon est agréablement surpris.

             — Hum...Tu as une bonne voix, mais tes amis ne me plaisent pas du tout... Ils ont l’air tellement stupides !

             Celui qui reste allongé dans la paille lance d’une voix rageuse :

             — Je m’appelle Dee Dee et je t’emmerde, Pharaon tête de con !

             Et Dee Dee crache au sol, juste entre les deux pieds de Pharaon. Silence de mort. Pharaon sort son revolver, tire une balle dans le ciel et hurle :

             — Aux crocodiles !

             Dans la deuxième cage se trouve un autre sauvage à la peau blanche. Il porte une barbe et les cheveux longs.

             — Ton nom ?

             — George Harrison !

             — Tu m’as l’air bien mystique... Chante !

             Le pauvre George n’est pas en très bonne santé. Il ravale sa salive et chante «My Sweet Lord».

             — Aux crocodiles !

             Pharaon passe à la cage suivante. Un autre sauvage à la peau blanche et une chinoise sont allongés nus dans la paille.

             — Ton nom !

             — John Lennon et elle, c’est Yoko !

             Pharaon admire les formes de la chinoise :

             — Vous n’êtes pas là pour forniquer mais pour chanter. Alors chantez !

             John Lennon se lève et entonne «Instant Karma». Yoko joue du tambourin en faisant un sourire qui ressemble à une grimace. Pharaon ne les envoie pas aux crocodiles. Il ne veut pas que ses crocodiles sacrés attrapent une indigestion. Dans la cage suivante se trouve encore un blanc.

             — Ton nom ?

             — Dion DiMucci !

             Pharaon ne lui demande même pas de chanter. Trop romantique. «River Deep Mountain High» a besoin de chair fraîche. Pharaon passe en revue cinq autres cages où sont enfermés les Crystals, les Righteous Brothers, Darlene Love, Leonard Cohen, Bobb B Soxx. Il se plante devant la dernière cage. Une esclave nubienne plonge son regard de feu dans celui de Pharaon. Elle porte une tunique déchirée qui ne cache plus rien de son anatomie pulpeuse. Ses cuisses luisent comme des colonnes d’albâtre.

             — Ton nom, femelle lascive !

             — Tina, Pharaon, pour te servir...

             Et elle fait glisser la pointe de sa langue sur le pourtour de sa bouche entrouverte. Près d’elle se tient un grand Nubien d’apparence teigneuse.

             — Ton nom !

             — Ike Turner ! Je suis son mari !

             — Faites-la sortir de la cage ! Pas lui ! Qu’il y reste et emmenez-le avec les autres ! Qu’ils disparaissent tous de ma vue ! Mon génie ne les a même pas aveuglés ! Ah les chiens galeux ! Que les descendants de ces immondes barbares soient maudits jusqu’à la septième génération !

             Tina est enchaînée. En marchant, elle râle comme une panthère. Pharaon la présente à l’immense orchestre installé jusqu’au fond de la vallée.

             — Musiciens ! Voici Tina ! Elle portera ma chanson aux nues !

             Un grondement d’acclamations roule dans la vallée. On installe un pupitre devant Tina. Les paroles de la chanson sont gravées sur une tablette d’argile. Pharaon lève les bras au ciel. Le silence se rétablit. Il tire un coup de feu en l’air. L’orchestre joue la petite intro en escalier. Break. Silence. Reprise. Tina ouvre une bouche qui ressemble à un four :

             — Quand j’étais une petite fille/ J’avais une poupée de chiffon/ La seule poupée que j’aie jamais eue/ Maintenant je t’aime comme j’aimais cette poupée de chiffon/ Mais maintenant mon amour a grandi !

             Tina chante comme une nymphomane. Elle roule les paroles entre ses muqueuses. Elle est poignante et magnifique. Le son qui monte de la vallée l’enveloppe. Des langues d’écho lèchent la peau luisante de ses cuisses. Les musiciens des premiers rangs voient son sexe béant palpiter. Alors Pharaon donne un violent coup de crosse sur le sol et le son explose. L’immense orchestre de la vallée bâtit des montagnes imaginaires, des ponts de cristal suspendus, des murailles de verre, des cavernes enchantées, des falaises de marbre, des gouffres abyssaux et des cascades de son s’écoulent dans des précipices wagnériens, des fumées blanches montent dans l’air saturé d’écho, une féerie grandiose éclate dans le tournoiement des masses d’air. Les tambours et les percussions se fondent dans les basses qui se fondent dans les guitares qui se fondent dans les pianos qui se fondent dans les violons soudanais qui se fondent dans les voix. En transcendant le principe même de l’osmose cosmique, Pharaon crée une fantastique pulsation qui remplit tout l’univers perceptible. Et au sommet de cette pulsation s’empale l’esclave Tina. Chaque molécule de son corps se dissout dans le souffle magique que renvoient les deux murailles géantes. Pharaon lève les bras au ciel. L’orchestre s’arrête brusquement. Quel choc ! Un silence vibrant d’écho s’installe. Les dieux ne pardonneront jamais à Pharaon de les avoir ainsi nargués. «River Deep Mountain High» n’aura pas le succès escompté. Profondément vexé, Pharaon fera construire une pyramide avec les moellons de son mur du son et s’y retirera pour l’éternité.

    Signé : Cazengler, Tinette

    Tina Turner. Disparue le 24 mai 2023

    Cent Contes Rock. Patrick Cazengler. Camion Blanc. 2011

     

    Brown sugar

    - Part Two

     

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             Dans Kill ‘Em & Leave - Searching For The Real James Brown, James McBride mène l’enquête. Il n’existe rien d’aussi parfait que ce travail d’investigation pour approcher la réalité de cette immense star que fut James Brown. Ce court roman fonctionne comme un traitement de choc. James McBride est black. Il rencontre des gens qui ont connu ou travaillé avec James Brown pour les interviewer, souvent dans des petits restaus blacks de la région d’Augusta, en Caroline du Sud. On est bien sûr aux antipodes du biopic hollywoodien, le fameux Get On Up, évoqué ici même la semaine dernière. McBride s’empresse de le démolir : la course poursuite avec les flics ? Faux. James Brown qui force un barrage de police au volant de son pick-up ? Faux. D’après le rapport d’enquête officiel du FBI, nous dit McBride, James Brown n’a jamais tiré dans le plafond de la salle de réunion, comme le montre le biopic. Charles Bobbit indique que Mr. Brown ne jurait jamais - I never heard Mr. Brown utter a curse - McBride explique que la course poursuite ne pouvait pas se produire, parce que James Brown était un black du Sud. He wasn’t stupid. En fait, ce sont les cops qui ont détruit son pick-up. Ils l’ont chopé après une «low-speed chase» et ont tiré 17 balles dans le pickup, dont deux sont allées dans le réservoir à essence, alors que James Brown était encore à l’intérieur - Brown was terrified - Quand il a été amené au poste, un flic en civil s’est approché de lui alors qu’il était encore menotté et lui a mis son poing dans la gueule, faisant sauter une dent. À ce moment-là, nous dit McBride, James Brown est dans une sale passe : «Sa vie s’était  écroulée, son groupe s’était désintégré, les impôts l’avaient mis sur la paille, à 55 ans il retombait dans une semi-obscurité», et il fumait du PCP en cachette pour supporter tout ça. Physiquement, il tombait en ruine, ses genoux le lâchaient, il souffrait d’arthrite et il endurait un supplice permanent à cause de ses dents. Quand il a vu qu’on était entré dans son bureau, à Augusta, il a cru qu’on l’avait une fois de plus cambriolé. Alors il a sorti son flingue, et c’est à cause de ça qu’il est allé moisir trois ans au trou. McBride ajoute que le biopic trafique la réalité. Et le fait qu’il soit vu par des millions de gens à travers le monde le rend triste, car il donne une idée complètement fausse de James Brown qui vivait, avec cet épisode, la pire des humiliations. McBride s’insurge aussi contre le portrait qui est fait de sa mère, une pute, et de son père, une brute. En réalité, James Brown, a réussi à réunir ses deux parents et McBride insiste pour dire que Daddy Brown était un homme gentil et drôle, qui adorait son fils. Zola-McBride accuse le biopic de Dreyfuser James Brown pour en faire «a complete wacko in a film that is roughly 40 percent fiction et qui ne montre aucun aspect de la vie des familles noires et de la culture dont il est issu.» Tout dans ce film est roulé dans la farine hollywoodienne des clichés : «la grosse tante black qui lance au jeune James ‘you special boy’, le bon et loyal manager blanc, les musiciens noirs qui ont aidé James Brown à créer l’une des formes d’art les plus importantes du XXe siècle et réduits par le script à l’état de crânes vides, avec notamment la scène où Pee Wee Ellis fait le clown, une scène que Pee Wee, pionnier et co-createur de la Soul music américaine, conteste, car elle n’a jamais eu lieu.» To add insult to injury, comme disent les Anglais, voilà qu’apparaît le nom de Jag. On le voit danser, à la fin du T.A.M.I. Show, comme the strawman in the Wizard Of Oz, nous dit McBride - It’s all on line. You can see it - Keith Richards déclara plus tard que les Stones commirent la pire erreur de leur carrière en voulant passer APRÈS James Brown. On voit d’ailleurs la version hollywoodienne du T.A.M.I. Show dans Get On Up. C’est aussi Jag qui co-produit le docu évoqué la semaine dernière, Mr. Dynamite - The Rise Of James Brown. McBride : «Aujourd’hui Jagger is rock royalty, James Brown is dead, et Inaudible Productions qui supervise le licensing du catalogue des Rolling Stones, administre aussi celui de James Brown.» Charles Bobbit conclut l’amer chapitre en affirmant que Mr. Brown n’aimait pas Jagger - He had no love for Mick Jagger.  

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             McBride n’en finit plus de rétablir la vérité. Il revient sur les premières années de ballon évoquées dans le biopic pour dire qu’en fait, James Brown a pris une peine de 8 à 16 ans pour vol de pièces sur une bagnole et qu’il est sorti, au bout de trois piges, d’une taule juvénile à Toccoa, en Georgie. On imagine le carnage qu’aurait fait Leon Bloy s’il avait pu voir ce film.

             Bon, tout ça c’est bien gentil, Mr. McBride. Et le génie de génie de James Brown ? C’est pour ça qu’on est là.

             Si un écrivain rend hommage à un artiste, son boulot consiste surtout à expliquer les raisons de son importance. McBride est un écrivain qui sait tenir son attelage : pas d’élans lyriques, mais une façon très spéciale d’encenser : «Ce qui met James Brown à part, en plus de la longévité d’une carrière menée dans un milieu artistique très dur, c’est qu’il a dominé et même éclipsé tous les grands artistes noirs des années 50, 60 et 70, une période où sont apparus les plus grands artistes américains, des artistes d’un niveau qu’on avait encore jamais vu et qu’on ne verra sans doute jamais plus : Little Richard, Ruth Brown, Hank Ballard & The Midnighters, Screamin’ Jay Hawkins, Little Willie John, Ray Charles, Jackie Wilson, Otis Redding, Aretha Frankin, Wilson Pickett, Joe Tex, Isaac Hayes, Earth Wind & Fire, Sly & The Family Stone et bien sûr les Motown heavy hitters of the seventies, to name just a few.» McBride détache ainsi James Brown du somptueux peloton de la Soul pour le situer higher, comme dirait Yves Adrien. C’est un préambule indispensable. Quand on l’écoute et ou quand on le voit dans un concert filmé, on ressent exactement ça : James Brown is higher. Stay on the scene !  McBride y revient plus loin : «Même Aretha avec toute sa Soul et sa puissante section rythmique ne pouvait pas égaler the burning fire et l’individualité du James Brown sound. They were different sounds. Different musicians. Different cities. Different blacks. But James Brown’s uniqueness stood him above them all.» Pour dire le rôle que joue James Brown dans la communauté noire, McBride va toujours plus loin : «Dans sa vie, chaque homme et chaque femme a une chanson. Vous la gardez en mémoire. La chanson de votre mariage, la chanson de votre premier amour, la chanson de votre enfance. Pour nous, Afro-Américains, la chanson de toute notre vie est incarnée by the life and times of  James Brown.» Et plus loin, il y revient : «James Brown was our soul. Il était indéniablement black. Indéniablement proud, c’est-à-dire fier. Indéniablement un homme.»

             Le moment est venu de parler chiffres : «Pendant les 45 ans de sa carrière, James Brown a vendu plus de 200 millions de disques, enregistré 321 albums, dont 16 furent des hits, il a écrit 832 chansons et obtenu 45 disques d’or. Il a révolutionné la musique américaine, il a été le premier à mixer le jazz et de funk, et le premier à sortir un album live qui fut numéro 1.» Des gens dans la presse ont bien tenté de le décrire - A super talent. A great dancer. A real show. A laugher. A drug addict, a troublemaker, all hair and teeth - The man simply defied description. McBride tente d’expliquer ça en rappelant que personne ne peut approcher la réalité de cet homme, «car il vient d’une région qu’aucun livre n’a pu expliquer, une région façonnée par l’esclavage, l’oppression et l’incompréhension, dont la nature sociale défie toute tentative d’explication. The South is simply a puzzle.» Autre élément de réflexion : McBride rapporte que Miles Davis et James Brown s’admiraient mutuellement,  mais à distance - hard men on the outside, but behind the looking glass, sensitive, kind, loyal, proud, troubled souls working to keep their pain out.

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             Dans un éclair de génie littéraire, McBride amène James Brown sur scène : «Son orchestre arrivait sur scène et cassait la baraque, knock ‘em down, pendant que Brown attendait dans la coulisse en fumant une Kool cigarette, il regardait le public et savait exactement à quel moment arriver sur scène, lorsque le public le réclamait. Alors il arrivait avec sa démarche de pigeon et plongeait le public dans le delirium. Ils les emmenait sur la lune, les assommait avec des blasts de soulful levity et quittait la scène. Après le concert, les notables et les autres stars s’empressaient de venir congratuler Brown, mais il les faisait attendre pendant trois heures, parce qu’il était sous son casque pour refaire sa pompadour, puis il s’éclipsait sans voir personne. Sharpton lui demandait pourquoi il s’en allait, alors que des gens importants voulaient le voir et Brown lui répondait : ‘Kill ‘em and leave, Rev. Kill ‘em and leave.’ C’est ce qu’il a fait pendant 50 ans. James Brown n’était pas un homme ordinaire. Il n’était pas facile de faire sa connaissance. James Brown gardait ses distances.»

             Pareil, il est au Zaïre pour le fameux combat Ali-George Foreman, toutes les grandes stars black ont fait le déplacement pour jouer dans le stade, Mobutu promet de distribuer des diamants après les concerts. Après avoir plongé 80 000 personnes dans l’extase, James Brown dit à Sharpton : «Pack Up. We’re leaving.» Sharpton insiste : «But Mr. Brown, on vient d’arriver.» «Kill ‘em and leave, Rev. Kill ‘em and leave.» Rien à foutre des diamants de Mobutu. James Brown insiste : «Trying to play big. Just be big.» À Charles Bobbit, James Brown dit la même chose, avec d’autres mots : «Mr. Bobbit, don’t ever stay nowhere for a long time. Don’t make yourself important. Come important and leave important.» Bobbit ajoute qu’on ne discutait pas avec Mr. Brown. On l’écoutait. Vouloir le convaincre de quelque chose, c’était perdre son temps. Bobbit ajoute que Brown n’était pas un bon businessman. Il le reconnaissait lui-même, se disant 60 % entertainer et 40 % businessman. Il ne voulait pas que les gens le connaissent. Il dit aussi à Bobbit que lorsqu’il va casser sa pipe en bois, ce sera un gros bordel, pour l’héritage. Ça prendra dix ans pour tirer tout ça au clair. Pourquoi ? «Parce qu’ils ne sauront pas comment faire.» Et pourquoi ne sauront-ils pas comment faire ? «Parce qu’ils ne connaissent pas Mr. Brown.» Alors McBride pose la question à Bobbit : «Qui est Mr. Brown ?». Bobbit répond qu’il ne voulait qu’on sache qui il était. Pourquoi ? Bobbit regarde ses mains et murmure : «Fear.» McBride : «Peur de quoi ?». Bobbit lâche le morceau : «The white man. He was Mr. Say It Loud, mais the white man owned the record business.»

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             Dans les années 60 et 70, James Brown se voyait en concurrence directe avec Motown, en tant que one-man hit machine, et les deux camps, nous dit McBride, étaient lancés à l’assaut  des radios blanches, là où se trouvait the giant money. Ça grouillant littéralement de stars, «James Brown était aussi en concurrence avec Jackie Wilson, Joe Tex, Little Willie John qu’il admirait, Isaac Hayes, Gamble & Huff, the O’Jays, the Spinners et Teddy Pendergrass, mais les deux poids lourds, les Ali et Frazier du record business étaient Motown et James Brown. They were the big horses. And both could run hard.» McBride développe sa métaphore en disant que Brown était Frazier, «the thundering dark-skinned heavy hunter out of the North Philly ghetto», et Motown était Muhammad Ali, «the light, right, sweet-talking kid from Louisville, Kentucky.» James Brown n’était pas très fan de Motown, même s’il respectait Berry Gordy, mais il lui reprochait d’être un peu trop à la botte des blancs. Brown venait du Chitlin’ circuit, ce n’était pas la même chose, McBride considère que tourner sur le Chitlin’, ça revient à gravir l’Everest, car la concurrence y est plus raide et les conditions plus difficiles.

             Sharpton met le doigt sur la particularité essentielle de James Brown : son charisme - Ça peut sembler dingue de parler ainsi, mais James Brown avait tellement de présence et de charisme qu’on pouvait presque le sentir quand il entrait quelque part. Il éclipsait n’importe qui. Je fais partie des quelques personnes qui l’ont accompagné à la Maison Blanche. Que ce soit avec Reagan ou Bush ou en cellule, ça ne changeait rien. Il avait confiance en lui. C’était son spirit. C’était son don. Il dominait.  

             Très tôt, James Brown comprend qu’il doit évoluer pour survivre et ne pas subir le destin de Cab Calloway, Jimmy Luceford et Billy Eckstine. McBride cite aussi les cas de Louis Jordan, Lionel Hampton et Africa Bambaataa qui ont disparu parce qu’ils n’ont pas su évoluer. Pendant toutes les années de Chitlin’, James Brown s’est battu pour évoluer. Alors il a entendu ce que McBride appelle le downbeat, a new groove et il devait trouver les meilleurs musiciens pour jouer ce groove et transformer ses «la-de-da grunts and commands into hits.»

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             Ce qui frappe le plus dans l’approche d’un personnage qui a tout fait pour qu’on ne puisse pas le connaître, c’est d’abord son rapport au langage que stigmatise McBride, et notamment cette façon que James Brown a de s’exprimer par phrases courtes et par injonctions chargées de sens («Come important, leave important»), puis ce rapport au «civisme» : on ne pouvait s’adresser à lui qu’en tant que Mr. Brown, et il s’adressait aux gens de la même façon, par exemple Mr. Bobbit, sauf s’ils étaient Révérends, comme Sharpton, qu’il appelait Rev, avec la même déférence.

             Penchons-nous sur la légendaire générosité de James Brown. Sharpton révèle à McBride qu’à la fin des années 70, quand Isaac a fait faillite, James Brown est allé le trouver chez lui à Atlanta pour lui filer 3 000 $ et lui dire : «Isaac, don’t tell nobody I helped you out.» James Brown ne veut pas qu’on sache qu’Isaac est dans le besoin. Voilà la grandeur de cet homme. Mais pour son malheur, il est entouré de gens qui n’en finissent plus de lui taper du blé. Lui veut une bagnole, elle des bijoux. Il paye. Ça ne s’est jamais arrêté, nous dit McBride. Il a laissé derrière lui une véritable fortune, estimée à 100 millions de $, mais rien pour sa famille, tout était destiné aux enfants pauvres de toutes les races, en Georgie et en Caroline du Sud. Qui n’ont bien sûr jamais vu un dollar, car la famille et les avocats ont tapé dans la caisse pendant dix ans. McBride : «That’s how modern day gangsters work. Ils ne vous collent plus un gun sur le museau. They paper you to death.» Quand Nixon le qualifie de «National Treasure», James Brown s’imagine qu’en tant que tel, il ne doit pas payer d’impôts. Mais le fisc ne le lâche pas. National treasure ? Ça ne les fait pas marrer. Alors comme ça ne marche pas, James Brown leur dit qu’il a du sang indien dans les veines et qu’il descend de Geronimo. Ça ne les fait pas marrer non plus. Alors, le fisc sort les griffes. Lors d’un show au Texas, ils barbotent la recette, et James Brown n’a plus de blé pour payer les musiciens. C’est là qu’il fait appel à David Cannon, un blanc qu’il surnomme the Money Man et qui devient son comptable. James Brown lui fait confiance et vient planquer des gros tas de billets dans son coffre-fort - Il y avait un million de $ dans mon coffre - Il alerte son client : «Mr. Brown, cet argent doit aller à la banque, je ne suis pas une banque». et James Brown lui répond : «No, Mr. Cannon. It’s fine right here.» Pourquoi cette confiance longue de 14 années ? Parce que Cannon et lui sont élevés avec les mêmes principes, le «proper», la politesse et la fierté des petites gens du Sud : pas question d’apparaître diminué ou ruiné. Il faut sauver les apparences. C’est pour ça que McBride rencontre David Cannon : il a compris mieux que personne qui était James Brown. Cannon l’aide à assainir ses comptes avec le fisc. James Brown a une manie : il planque du blé partout, au fond des jardins et dans des chambres d’hôtel. Cannon et Dallas le savent. Un jour où ils papotent tous les trois dans le bureau d’Augusta, Cannon, Dallas et James Brown, Dallas demande : «Mr. Brown, où devons-nous chercher, s’il vous arrive quelque chose ?». Assis derrière son bureau, James Brown écrivit un mot sur un post-it : «Dig.»

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             Et puis tu as les gonzesses. La plus importante, c’est Velma, sa première épouse et la mère de ses deux fils, Terry et Teddy. Mais James Brown a tout de suite trop de succès. Il est déjà en concurrence avec Little Richard, Otis Redding, Clyde McPhatter and the Drifters, the Five Royales, Hank Ballard & The Midnighter. Il est tout le temps en tournée. Velma le voit changer. Quand James Brown achète sa baraque dans le Queens en 1964, lui et Velma sont déjà séparés. Velma ne lui demande rien. Seulement de l’aider à élever ses deux fils. Alors James lui achète un terrain et fait construire une maison près de Prather Bridge Road, nous dit McBride, pour 150 000 $. Il lui file le titre de propriété. Ils divorcent en 1969, mais quand ça va mal, il monte dans sa Lincoln et descend voir Velma à Toccoa pour discuter avec elle, car ils sont restés profondément liés. Il l’appelle «my close friend». Quand Teddy meurt dans un accident de bagnole, James Brown surmonte sa douleur «with the true mantra of southern pride» et dit à son autre fils Terry : «Keep it right, Terry. Keep it proper. You gotta work. Smile. Show your best face.» James Brown fonctionne avec des mantras. Au Rev, il dit : «Never let them see you sweat. Come important. Leave important.» Pas question de montrer sa faiblesse.

             Après Velma, il se marie avec Dee Dee Jenkins et divorce. Sa troisième femme, Adrienne, est une drug addict, mais James Brown l’aime. Il l’appelle «my rat». Elle reste près de lui pendant ses trois années de placard. Elle casse sa pipe en bois lors d’une opération de liposuccion. Puis à 68 ans, il passe la bague au doigt de Toni Rae Hynie, 32 ans, un mariage qui tourne au désastre, jusqu’en 2006, quant à son tour il casse sa pipe en bois. Elle avait oublié de préciser qu’elle était déjà mariée.

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             McBride évoque aussi les chanteuses : Vicki Anderson, Marva Whitney, Beatrice Ford, Lyn Collins, Tammi Terrell et Martha High, toutes ont chanté longtemps avec James Brown ou ont enregistré sous sa direction. Elles sont, nous dit McBride, «parmi the greatest Soul singers America has ever seen and will ever see.»

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    ( Natfloyd Scott )

             McBride rencontre à Toccoa le dernier survivant des original Famous Flames, Natfloyd Scott. Scott est aveugle. Il montre une photo que décrit McBride : «Il y a Sylvester Keels, Nash Knox, Fred Pulliam, James Brown, Bobby Byrd and his younger brother Baby Root Scott. Tous sont morts sauf lui. Natfloyd Scoot est le seul qui tient une instrument, une guitare.» Pour McBride, Natfloyd Scott est un guitariste extraordinaire. C’est lui qui joue sur «Please Please Please». Après Scott, d’autres guitaristes extraordinaires sont venus jouer dans les Famous Flames : «Hearlon Cheese Martin, Alphonso Country Kellum and the incomparable legend Jimmy Nolen qui a crée le picking chicken-scratch.»  

             Natfloyd Scott évoque aussi les tournées sans fin sur le Chitilin’ circuit à travers des tas d’états, avec des bagnoles qui tombent en rade - They burned out another car - «One nighters are a killer,» he says -  Scott commence par jouer sur une Sears, puis une Gibson, et une Vox. Il peut jouer avec la guitare dans le dos ou entre ses jambes. Quand des membres des Famous Flames craquent et rentrent chez eux, c’est lui, Natfloyd Scott, qui doit trouver des remplaçants au pied levé et leur monter les cuts pour jouer le soir-même - On jouait tout en Sol et en Do mineur - Il rend bien sûr hommage au jeu de scène de James Brown - James was something - Toujours dans son travail d’investigation, McBride lui dit à un moment : «Vous essayez de me dire des good things à propos de James Brown» et Natfloyd lui répond : «James don’t need my protection.» L’excellent James McBride conclut le chapitre ‘The Last Flame’ ainsi : «Trois ans plus tard, le 15 août 2015, il mourait à l’âge de 80 ans, fauché. Pour l’enterrer, sa famille obtint l’aide d’un ami et du petit-fils de James Brown, William. Ainsi s’éteignit la dernière Flame, the last original Flame.»

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    ( Pee Wee Ellis)

             Un autre portrait spectaculaire : celui de Pee Wee Ellis. McBride commence par dire qu’il y eut environ 200 musiciens qui ont joué avec James Brown durant les cinquante ans de sa carrière. Parmi eux, dix ont contribué à l’élaboration du son - Aucun d’eux ne fut plus important, moins connu et moins crédité que le tromboniste Fred Westley, et celui qui lui a tout appris, Pee Wee Ellis - C’est bien que McBride remette les choses au carré. Il enfonce son clou : «Le James Brown’s band de 1965-69, dirigé par Pee Wee, fut, je dirais, le plus grand groupe de rhythm & blues jamais constitué.» Quand McBride le rencontre, Pee Wee dit qu’il doit aller répéter, car il doit aller à Paris jouer avec Yusef Lateef. McBride est scié : Pee Wee répéter ? Après 45 ans de pratique, après avoir co-écrit 26 hits avec James Brown ? Quand McBride lui demande de lui parler de James Brown, Pee Wee lui dit qu’il préférerait parler d’autre chose. Mais oui, c’est Pee Wee qui a façonné ce groupe extraordinaire. Il traduisait musicalement ce que voulait James Brown. Joe Davis : «Pee Wee was the one who put the sound together, in terms of locking it in, translating what James wanted. that was Pee Wee.» Pee Wee compose «Say It Loud» à 3 h du matin dans un studio de Los Angeles et Charles Bobbit ramène 30 gosses black pour chanter les chœurs. McBride précise aussi que «Cold Sweat» s’inspire directement du «So What» de Miles Davis. Pee Wee quitte le groupe en 1969.

             Quand James Brown se casse la gueule, dans les mid-eighties, il perd tout : plus un rond, plus de groupe, sa vie privée en ruines, ses trois stations de radio revendues, son avion privé saisi, plus de contrat et pas assez de cash pour payer des musiciens ou même payer ses factures. Pourtant fauché, il refuse de faire de la pub pour des marques de bière. «Children need education», dit-il à Buddy Dallas. «They don’t need snakers and beer». Quand en 1984, la diskö fout James Brown par terre, il passe du Madison Square Garden aux night-clubs, avec des cachets de 5 000 $. Les bureaux de The James Brown Organisation, à New York et à Augusta, ont disparu. Gold Platter, sa chaîne de soul food restaurant ? Kaput, nous dit McBride. Des mecs ont foutu le feu à son nightlcub Third World. Pas de coupables. Il doit 15 millions de $ au fisc qui a commencé à tout saisir : ses trente bagnoles, ses œuvres d’art, et sa maison - He was an oldie act with a terrible reputation - Il n’a plus de contrat et demande à Don King de le financer, mais Don King qui organise des combats de boxe décline, car il ne connaît pas le music biz. Par contre, il propose de filer 10 000 $ à James Brown qui refuse : «I ain’t asking for charity.» Mais c’est au plan physique que ça tourne mal : en plus de ses dents, de ses pieds et de ses genoux qui déconnent, James Brown se tape un petit cancer de la prostate qu’il dissimule, comme tout le reste. Alors pour surmonter tout ça, il fume du PCP en cachette. Le seul à s’en douter, c’est Leon Austin, il voit bien que James Brown est bizarre quand il a fumé. Le pire : tout son entourage s’est volatilisé : white managers, black managers, épouses, copines, black friends. Il ne reste plus que trois personnes près de lui : Charles Bobbit, Leon Austin et, of course, the Rev.  

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    ( Rev Charpton )

             The Rev ! Parlons-en ! Encore une rencontre stupéfiante : The Rev Sharpton, littéralement «fabriqué» par James Brown. Selon McBride, «The Rev is one of the most powerful black men in America.» Et il ajoute : «And a creation, in part, one of James Brown». The Rev est allé voir son mentor quand il était au trou et le voyait debout quand tout le monde le croyait fini. Et à table, en face de McBride, The Rev lance : «Everything I am today, a lot of it, is because of James Brown. The most important lessons I learned, I learned from him. He was like my father. He was the father I never had.» McBride entre bien dans l’histoire de cette relation, le chapitre ‘The Rev’ est l’un des cœurs battants de ce roman d’investigation extraordinaire. Pour restituer la grandeur de James Brown, McBride commence par restituer la grandeur de ses proches les plus proches. The Rev raconte qu’il allait voir Jackie Wilson et James Brown à l’Apollo et chaque fois, il croyait voir Dieu. Il raconte sa première conversation avec James Brown qui lui demande : «What do you want to be, son?». Sharpton répond : «Excuse me?». «What do you want to be ?». «Well I’m in civil rights.» «I’m gonna show you how to get the whole hog.» «Excuse me?». «Je vais te montrer comment décrocher la timbale. But you gotta think big like me. I’m gonna make you bigger than big. You got to do exactly what I say. Can you do that?». Et Al Sharpton fait exactement ce que lui dit de faire James Brown. Un peu plus tard, James Brown va voir prêcher le Rev. Il fait un tabac. James Brown va le trouver et lui dit : «You did everything I told you?». «Yes sir, Mr. Brown.» James Brown lui explique qu’il faut être soi-même, an original, pas essayer de devenir non pas «le prochain Jesse Jackson, mais le premier Al Sharpton.» Il lui demande de l’écouter et se plaint que ses propres fils ne l’écoutent pas - You’re a kid from Brooklyn, you got a heart. But you got to be different - James Brown lui dit de faire sa valise : «Pack your bag. We’re going to L.A.» Sharpton va y rester 15 ans et devenir the Rev, «one of the most powerful, charismaric, controversial and unique figures in African American history.» Et l’amitié qui lie les deux hommes va durer jusqu’à la mort de James Brown. McBride parle des grands teams américains et cite des exemples : Stephen Sondheim/Leonard Bernstein, le Miles Davis Quintet, avec John Coltrane et Cannonball Adderley, Miles/Gil Evans, «but there is nothing in American history like the collaborative mix of Al Sharpton and James Brown.»

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    ( Charles Bobbit )

             Quand James Brown engage Charles Bobbit comme personnal manager, c’est uniquement pour avoir son conseil sur certaines choses, oh pas les choses importantes comme les problèmes de blé, les petites décisions à prendre, du style aller au Japon ou pas. Il lui propose le job à vie : «I and you gonna be together till one of us dies.» «Oh yeah?». Bobbit accepte. Il rêvait de prendre l’avion et de descendre dans des grands hôtels. Il est même allé quatre fois à la Maison Blanche et serré la main de quatre Présidents. Mr. Bobbit s’occupe de tout, des armes et des drogues. Graisser la patte d’un radio DJ ? See Mr. Bobbit. McBride : «Il fait partie d’une race en voie de disparition : America’s Soul music wheelers and dealers. These guys - la plupart étaient des hommes, sauf Gladys Hampton, l’épouse de Lionel Hampton, qui était astucieuse et très intelligente - knew where the skeleton is buried. They know every secret. And they never tell.»

             Quand James Brown est transporté à l’hosto, il n’y a qu’une seule personne dans la chambre avec lui : Charles Bobbit. Conformément à sa prédiction. C’est la fin des haricots. Soudain James Brown se redresse dans son lit et s’écrie :

             — Mr. Bobbit. I’m on fire! I’m on fire!. My chest is burning up!».

             Then he lay back and died.

             Thank you sir, Mr. McBride

    Signé : Cazengler, Tête de broc

    James McBride. Kill ‘Em & Leave. Searching For The Real James Brown. Weidenfelfd & Nicolson 2017

     

     

    Wizards & True Stars

     - White Spirit (Part Three)

     

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             S’il fallait choisir au hasard un seul album de Tony Joe White pour l’emmener sur l’île déserte, ce serait sans nul doute The Beginning, paru une première fois en 2001 et récemment réédité. Car il s’agit d’un album parfait.

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             Enfin, parfait aux yeux des ceusses qui ont vécu on va dire toute leur vie avec Tony Joe White. Il faut remonter jusqu’en 1968, avec, non pas «Polk Salad Annie», mais «Soul Francisco», effarant single vendu sous pochette papier rose, et dans la foulée, l’aussi effarant premier album, Black And White, qui nous faisait de l’œil dans la vitrine, chez Buis. Et comme il n’était pas possible de choisir entre le Tony Joe et son voisin de vitrine Taj Mahal, alors on est allé braquer une banque pour pouvoir financer les deux achats. Grâce à cette double emplette, la voie de l’avenir était bien tracée. Tous ces fabuleux artistes découverts à cette époque nous immunisaient à vie contre la médiocrité. Comme on ne connaissait pas encore le rôle majeur que joue l’exigence, tout fonctionnait à l’instinct. Tu entendais «Soul Francisco» à la radio et tu savais que ça te correspondait. «Soul Francisco» pouvait te hanter, aussi puissamment qu’«Hey Joe» ou qu’«Ode To Billie Joe». Et pendant cinquante ans, Tony Joe White n’a jamais cessé de hanter les corridors lugubres et glacés de nos châteaux d’Écosse. Jusqu’à sa disparition, voici quatre ans. Nous avions alors dressé un autel géant sur KRTNT, car il s’agissait de rendre l’hommage à un artiste qu’on pouvait considérer comme un demi-dieu. Il échappait au commun des mortels par la seule perfection de son art.

             Quand on souhaite raisonner en termes d’esprit, ou plus exactement de spirit, alors on s’adresse à Tony Joe White. De tous les grands spécialistes du rock shamanique - on parle ici de Jeffrey Lee Pierce, de Lanegan, de Jimbo ou encore d’Anton Newcombe - Tony Joe White est certainement le plus organique. Quand il traite de la rébellion, cœur battant du mythe rock américain, il balance des lyrics qui sonnent comme des aphorismes, mais pas des aphorismes au sens où on l’entend avec Georges Perros, ou encore La Rochefoucauld, des aphorisme rock - Wear my sunshades even in the night time/ Ride my woman in a Coupe de Ville - Il nous refait le coup du «Sunglasses After Dark» de Dwight Pullen à sa façon, et rajoute sa touche - I might want to rock/ Play the blues all night long/ I’m in this thing for life/ I didn’t come here for just one song - On appelle ça une profession de foi. Avec son pâté de foi, Tony Joe se détache du continent - I won’t put my music in a small bag/ Gotta stay as free as I feel - Il insiste, pour le cas où on aurait la comprenette difficile. Il joue ça rubis sur l’ongle et bien sûr, tu le crois sur parole - Don’t want no one telling me I got to/ I move in my own time/ Play this guitar any way I want to/ Lightnin’ Hopkins was a friend of mine - Et tu as les notes d’acou qui tombent comme un verdict. C’est violemment bon. Tu chantes ça sous la douche tous les matins - Play this guitar any way I want to/ Lightnin’ Hopkins was a friend of mine. 

             Il gratte sa gratte, mais le principal instrument reste sa voix, chaude et lente. Absente et présente, comme si elle couvait sous la cendre. Il faut le voir rendre hommage à une petite poule black dans «Who You Gonna Hoodoo Now» - Coffee skin/ Little bit of cream/ Golden eyes/ With a touch of green/ High cheekbone/ Kinda tall/ You won’t think twice if you think at all - Il en fait un blues d’acou - Had a residence/ Down in Covington - te voilà au cœur du mythe, il t’y ramène à chaque instant, cette musique descriptive t’a passionné ta vie entière, mais elle prend avec lui une résonance encore plus spectaculaire - She would only make love at the break of dawn - Il donne à son story-telling une ampleur fascinante. Ses phrases sonnent comme des oracles, mais il ne prédit rien, il raconte ses histoires de vie. Il parle aussi bien d’amour que le fait Bob Dylan dans «Girl From The North Country» - Took me up so high I can’t look down/ Who you gonna hooooodoooooo now ? - Dans le couplet suivant, il retrouve sa trace à Saint Francisville - A little rehabilitation to cure your illness - alors il repose la question en frissonnant :  «Who you gonna hoooodooooo now ?». «Who You Gonna Hoodoo Now» figure aussi sur l’album Hoodoo, paru en 2013.

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             Il gratte encore ses poux de cabane avec l’indicible «Rich Woman Blues». Il lance d’une voix de fantôme défoncé son «Got a telephone call this morning/ My baby wrecked her Mercedes Benz», un nuage de vapeur humide s’échappe de sa bouche - I said As long as you’re alright/ Baby/ that’s all that matters - alors il faut le croire. Comme elle est riche et qu’elle a des puits de pétrole au Texas, elle file un peu de blé à Tony Joe qui crève la dalle et qui gratte ses poux, avec toujours le même retour d’accord en mi. Il chante vraiment dans un râle, il exhale son Rich Baby Blues de three-bedroom con-do-mi-nium, il malaxe son mi-nium, il est l’homme qui joue le blues Livin’ one step from the street. Chaque note et chaque syllabe jouent un rôle précis. Il reste dans l’extrême pureté du blues de cabane branlante avec «Raining On My Life» qu’il ouvrage à coups d’harp  dans l’humidité du swamp - And the rain was softly falling/ Falling softly on my life - Il y va doucement, au softly on my life, et te sort au passage une sorte du dicton vermoulu du bayou - But you know it’s a bad situation/ When you’re not allowed to speak your mind - Il passe sans transition au heavy groove avec «Ice Cream Man», il fonce dans le shoot de gun runner, il devient le temps d’un cut le roi du groove, accompagné par des serpents à sonnettes, il enfonce son pic à glace dans le crâne du mythe.

             Et puis voilà qu’avec «Going Back To Bed», il est tellement défoncé qu’il doit retourner se coucher. Mais ça ne l’empêche pas rester extrêmement descriptif - Dark clouds rolling and/ Little luck has come outta storm/ My baby’s still sleeping/ Keeping my place warm - il avoue qu’il fait un peu trop la fête, et de toute façon, personne ne peut l’obliger à se lever. Quand on s’appelle Tony Joe White, on a le droit de rester au lit avec sa muse. Il prend son «Down By The River» au meilleur souffle possible, à l’haleine rance de fantôme, accompagné par des accords juteux comme des charognes et friendly comme des faux amis. Puis il te claque vite fait un «Wonder Why I Feel So Bad» au wake up this morning, il tape du pied sur le bois spongieux, comme le fit Hooky en son temps. Il travaille son swamp moussu au chant qui n’amasse pas mousse - Lawd I feel so bad - Il envisage toutes les possibilités, comme on le fait tous quand ça va mal - I could reach for the whiskey/ Reach for the pills/ But I’d have to face the morning/ And the cheapness of the thrill - Oui, les petits matins de désaille ne pardonnent pas. Et puis voilà l’un de ses thèmes de prédilection, le story-telling de petite ville américaine, avec «Clovis Green», un homme riche qui cultive le sugar cane - He had spent his life working the land/ Just outside the town of New Orleans - Comme il est vraiment très riche, il envoie sa fille Angelina dans une bonne école privée et pouf, elle tombe en cloque, alors pour Clovis Green et sa tendre épouse, c’est un drame - A child was born in the fall/ But nobody ever mentioned the father/ When all the neighbors came to call/ They would say he looked just like his mother - une simple histoire de fille mère au pays des plantations. Tony Joe White n’a jamais ambitionné autre chose que de raconter des histoires.

    Signé : Cazengler, Tony Joe Ouate

    Tony Joe White. The Beginning. New West 2022

     

     

    L’avenir du rock

     - Reis with the Devil

    (Part One)

     

             Le Comité des Avenirs s’est réuni. Alignés comme autant de vautours, les membres siègent dans une grande salle qui ressemble à s’y méprendre à une salle de tribunal. Ils décident de l’avenir des avenirs et tranchent sur leur viabilité. Ambiance glaciale. Convié à défendre son bout de gras, l’avenir du rock se dresse face à eux, à la barre des témoins, bien décidé à leur tenir tête. L’arbitre des avenirs qui préside prend la parole et lance d’une voix d’outre-tombe :

             — Avenir du rock, jurez-vous de dire toute la vérité, rien que la vérité de votre réalité ?

             — Ooooh yeah ! Everything’s gonna be alright this morning !

             Et le public entonne le bam-bam-bam ba-ba ba-ba bam bam automatique des Shadows Of Knight.

             Le président donne un violent coup de marteau :

             — Cessez immédiatement ce ramshakle ou je fais évacuer la salle !

             Le publie hue le président. L’avenir du rock se joint au public en claquant des mains :

             — Ooh-Ooh ! Ooh-Ooh !

             Puis il attaque au mieux du gut de l’undergut :

             — Please allow me to introduce myself...

             Et le public reprend la suite du couplet :

             — Well I’m a man of wealth and taste !

             Les chœurs reprennent de plus belle. Ooh-Ooh ! Ooh-Ooh ! Les assesseurs qui ont eux aussi des marteaux font les percussions nigérianes. Quelle ambiance ! Jamais le Comité des Avenirs n’avait assisté à l’explosion d’un tel enthousiasme. Certains assesseurs se sont levés pour danser le twist avec l’avenir du rock qui secoue des maracas. Ooh-Ooh !

             — Fuck !, fait le président à la fin de cette dégelée de Stonesy, vous êtes toujours dans la course, avenir du rock !

             Torse nu, dégoulinant de sueur et complètement essoufflé, l’avenir du rock rétorque :

             — Tu l’as dit bouffi !

     

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             S’il en est un qui est dans la course, c’est bien John Reis, le légendaire head honcho des Rocket From The Ctypt et boss du prestigieux label Swami Records. Au temps des Rocket, John Reis était déjà tellement dans la course qu’on l’appelait Speedo. Reis with the Devil, oui, la même Race que celles de Gene Vincent et d’Adrian Gurvitz dans Gun. Il s’appelle désormais Swami John Reis. Uncut lui accorde royalement une page, alors qu’il mériterait la couve et un dossier de douze pages pour services rendus à la nation. Mais bon, Swami John Reis reste underground jusqu’au bout des ongles et c’est tant mieux. Il commence par dire à Keith Cameron qu’il se voyait cult hero depuis l’âge de cinq ans, une façon d’élever son prestige underground au rang d’auto-dérision. Cameron profite de l’occasion pour rappeler que Rocket From The Crypt était un groupe unique, «a bar-busting fusion of greaser punk and ‘50s rock’n’roll». Reis indique qu’après avoir flashé sur un trompettiste à la télé, il a appris à l’âge de 5 ans à jouer de la trompette, puis à 12 ans, ses parents lui ont payé une guitare électrique - Je voulais composer des chansons comiques, car j’ai toujours aimé faire rire les gens. Et quand le punk-rock est arrivé, je suis passé du statut de spectateur à celui d’acteur - Il se dit fan d’ELO et de Black Flag, «the guilty pleasures that weren’t so guilty», précise-t-il. Les Rocket vont connaître leur pic de popularité en 1996, avec «On A Rope» - I wanted rock’n’roll to be my passport to the world - Et puis il y a les side projects, Drive Like Jehu et Hot Snakes, dont on va reparler dans un Part Two. Il vient aussi de lancer les Plosivs et complète un prochain album des Hot Snakes.

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             En attendant, voici le nouvel album solo de Swami John Reis, Ride The Wild Night. Il a toujours le même son. Pourquoi voudrait-on qu’il en change ? Il continue d’exploiter sa vieille recette RFTC de chant au raw et de tempo sévère, et c’est extrêmement bienvenu, extrêmement bien soutenu et extrêmement gorgé de bonnes intentions. Il continue de cultiver l’hyper présence du chant, il verrouille bien ses structures, il les cadenasse à l’acier bleu. Rien n’a changé depuis les années 80. On pourrait dire la même chose de Jon Spencer ou encore de Robert Pollard. Chacun défend on bout de gras. La grosse viande est en B avec «I Hate My Neighbours In The Yellow House», il relance sa machine infernale de Speedo man, il redevient génial dès qu’il sort le marteau du pilon, il dégueule bien son yellow house, comme au bon vieux temps, il sait créer des énormités avec un seul riff. Il bascule plus loin dans le génie avec «Rip From The Bone». Il tape ça aux accords des Stooges. Résurgence du San Diego power, il n’a rien perdu de sa fabuleuse niaque d’antan. «Rip From The Bone» peut réveiller les morts ! Avec «We Broke The News», il se fait pesant et valeureux, il emmène ça au heavy beat de broke the news.

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             En 2015, Swami John Reis & The Blind Snake enregistraient cet album énorme qu’est  Modern Surf Classics. Pourquoi énorme ? Parce que «Hang 11», summum du garage-surf. Wild as fuck ! Violence extrême jouée dans le ventre du riffing. C’est le génie de John Reis. Ça goutte de pus. Rien d’aussi expéditif que cet Hang 11. On pourrait presque parler de révélation divine, mais pour ça il faut s’appeler Bernadette. Autre coup de semonce : «Kooks On The Face», attaqué au wild dérèglement de toutes les cordes, ça joue avec une sauvagerie incroyable, instro génial, gorgé de la barbarie des origines du monde, John Reis te claque ça à tours de bras. Il fait du surf avec «Wet Creek», le claque à la clairette fatidique, ils sont capables de tout, surtout de la pire Surf craze. Ils amènent «Beach Leech» au heavy tatapoum, Reis s’amuse comme un kid, mais le jouer de sax ne s’amuse pas. Sur cet album tout est joué à la big energy, vite embarqué sous le chapeau du turban, ils jouent jusqu’à plus soif, dans la meilleure tradition californienne. Tout est poussé dans les retranchements. Avec Reis il faut s’attendre à tout, surtout à de la grande envergure. Encore un fabuleux festin de son avec «Dry Suit» et ses accords en biseau. Ces mecs jouent comme des dieux, alors c’est la fête au village. On voit rarement des albums aussi jouissifs. Quelle énergie ! On s’en souviendra ! Ils lancent des clameurs extraordinaire dans «Zulu As Kono». Reis envoie toujours ses cuivres en renfort. On note partout une incroyable pureté d’intention. Cet album pourrait bien être l’un des meilleurs albums de la modernité. Ce démon de Reis croise dans le lagon du rock comme un requin en maraude. Il va te choper, tu peux en être sûr. Il est le requin le plus intelligent de l’océan. Il finira bien par t’avoir.

    Signé : Cazengler, John Rance

    Swami John Reis. Ride The Wild Night. Swami Records 2022

    Swami John Reis & The Blind Snake. Modern Surf Classics. Swami Records 2015

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    Keith Cameron. Swami John Reis goes it alone. Mojo # 343 -

     

     

    Inside the goldmine

    - Ward scenes inside the goldmine

     

             Anouchka ? On lui aurait donné le bon dieu sans confession. Embauchée comme assistante comptable intérimaire en remplacement d’une petite gazelle partie en congé de maternité, Anouchka se présenta un beau matin avec ses cheveux gris taillés court et sa poitrine exubérante. Qui aurait pu croire qu’avec elle, le loup entrait dans la bergerie ? Le seul indice était son regard fuyant, protégé par des lunettes à grosses montures noires. Elle fit copain copain très vite avec tout le monde, y compris avec Ernesto qui venait chaque matin faire le ménage avant l’ouverture, elle s’arrangeait pour arriver plus tôt et boire un café avec lui. Elle commença par imiter les signatures pour émettre des chèques et prit très vite l’initiative de passer des commandes de fournitures. Elle agissait finement, car elle ne cachait rien de ses actes. Elle savait pertinemment qu’on fermerait les yeux. C’est ce qu’on appelle une faille. Et les gens comme elle commencent toujours par chercher la faille pour s’y engouffrer. Anouchka prit bientôt l’initiative d’organiser des repas avec certains clients, disons les plus petits, elle n’avait pas accès aux gros qui payaient pour du conseil, elle se contentait de ceux qui cherchaient une forme de notoriété en travaillant avec nous. Elle se mettait en bout de table et pour faire rire tout le monde, elle faisait la boss, celle qui dirige les débats, et comme elle suivait les devis en cours, elle était au courant du moindre détail. Elle allait même jusqu’à proposer des remises sur certaines tranches d’opérations et bien sûr, on continuait de fermer les yeux, même si elle mordait ostensiblement le trait. Quand on a réalisé qu’elle testait nos limites, il était trop tard. Alliée avec un autre intérimaire, elle réussit à établir une sorte de pouvoir parallèle, non seulement elle gérait les bulletins de salaire, mais elle captait aussi les appels entrants, devenant au plan commercial la principale interlocutrice. Prétextant une charge de travail excessive, elle embaucha d’autres intérimaires, des femmes de sa connaissance, et commença à piéger méthodiquement les salariés en poste. Elle les virait pour faute lourde, sans indemnités. Trois mois plus tard, elle dirigeait l’agence et faisait construire un deuxième étage. C’est Ernesto qui la trouva un matin, pendue à l’une des poutres de l’atelier. Il s’agissait apparemment d’un suicide, et donc il n’y eut pas d’enquête. 

     

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             Si cette ganache d’Anouchka avait suivi la voie d’Anita, elle aurait sans doute vécu plus longtemps. Anita Ward est considérée comme une Diskö Queen, mais elle fait aussi partie de celles qui interprètent les hits de Sam Dees, et donc, c’est à ce titre qu’elle éveille véritablement l’attention. De là à aller écouter ses trois albums, il y un pas qu’on franchit avec allégresse. En prime, Anita Ward est une très jolie femme.

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             Son premier album s’appelle Sweet Surrender et date de 1979. Quand on aime la bonne diskö, on se régale de «Don’t Drop My Love». Elle chante très pointu. Mais c’est en B que se joue le destin de cet album, dès «Forever Green». Elle y jette tout son poids d’Anita, c’est une merveille, Anita s’y révèle superbe de petite grandeur, elle chante comme une petite souris magique. Elle recharge merveilleusement bien sa barque avec «I Go Crazy». Elle reprend sa petite voix charnue de petite souris. Elle est fabuleuse de présence intrinsèque avec «Forever Love You», elle est follement amoureuse, you got me jumping all the time !  

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             C’est sur Songs Of Love paru la même année qu’on trouve le «Spoiled By Your Love» de Sam Dees. Elle le feule comme une petite délinquante de satin jaune. Avec «Make Believe Lovers», elle fait de la diskö des jours heureux. Côté feeling et beauté du geste, elle n’est pas loin d’Esther Phillips. La belle Anita chante d’une voix très pure, un vrai filet translucide et comme le montre «If I Could Feel That Old Feeling Again», elle peut aller chanter all over the rainbow. C’est en B qu’on trouve son fameux hit diskö, «Ring My Bell». Elle en fera son fonds de commerce. Mais elle restera aussi une fantastique Soul Sisterette. 

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             Paru en 1990, Wherever There’s Love est l’album de trop, celui qui va laisser un mauvais souvenir le belle Anita. Dans la vie comme dans le business, une belle gueule ne suffit pas. Il faut autre chose. Un troisième bon album eût été bienvenu, mais elle y fait du diskö synthé au petit sucre, alors ça reste coincé en travers de la gorge. Elle titille bien la persistance de «Someone Like You» au petit sucre de charme, mais ça s’arrête là. On a envie de lui dire : «Bas les pattes». Elle sucre pourtant son «Ring My Bell» divinement, hélas, ça ne marche que dans le feu de l’action, dans ces vieilles discothèques où les femmes étaient belles et faciles.

                                          Signé : Cazengler, Ani gros tas.

    Anita Ward. Sweet Surrender. Juana 1979   

    Anita Ward. Songs Of Love. Juana 1979 

    Anita Ward. Wherever There’s Love. Phillips 1990

     

    *

    J’ai d’abord cru que c’était le nom du groupe, mais non c’était le titre de l’album, un peu étrange tout de même d’associer les noms de deux des groupes des plus emblématiques des early-seventies, certes il manque à chaque fois la moitié de l’appellation officielle, mais enfin à l’époque (et encore maintenant) on abrégeait King Crimson en Crimson et les Rolling Stones en Stones. Bref, me fallait aller voir.

    CRIMSON & STONE

    VERMILION WHISKEY

    ( LP Vinyl / Mai 2023)

    Vermilion Whiskey, je ne pense pas qu’ils tintent leur whisky avec de la grenadine, plutôt avec du sang d’alligator puisqu’ils se définissent comme un Hard Rocking Band from South Louisiana. Pas très loin de chez eux coule la Vermilion River, qui roule des eaux noires et puissantes comme leur rock’n’roll. Whisky ou Whiskey, toute une histoire étymologique… au final le dernier terme désignerait le whisky américain, s’en foutent un peu, eux ils consomment du Jack Daniels.  Déjà deux albums à leur actif : 10 South ( 2013 ) et Spirit of Tradition ( 2017).  

    Suis allé voir l’instagram de Steven Yoyadam, il a produit des dizaines de pochettes pour des groupes de stoner. A mon grand étonnement son personnage de vieillard à barbe blanche apparaît sur plusieurs pochettes récentes d’autres groupes. Parfois la barbe est teinte en rousse. Sans aucun doute une inspiration du personnage du Seigneur des Anneaux, Saruman, le sage qui pactisera avec Sauron. Faut-il y lire une métaphore du rock’n’roll dans la tête de Steven Yoyada ? Reconnaissons qu’il possède aussi une vaste gamme de motifs complètement différents.

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    Thaddeus Riordan : lyrics, lead vocal, guitar / Ross Brown : lead guitar / Jason Decou : bass, vocals. / Ne donnent pas le nom du batteur, en ont usé plusieurs au cours de l’enregistrement.

    M’étais demandé si Crimson & Stone était une allusion à la pierre rouge alchimique, ne donnent pas dans ces plans ésotériques, crimson (sans doute en relation avec Vermilion ) pour décrire l’aspect éruptif de leur rock’n’roll, et stone pour la touche stoner qu’ils ont ajoutée sur ce troisième album.

    Crimson intro : une intro à la Monsieur loyal américain, musique panoramique style entrée des gladiateurs dans l’arène du Colisée, déjà se profile le premier riff de Down on you : l’on comprend tout de suite que l’on n’est pas là pour couper les cordes de guitare dans le sens de la minceur, tout de suite dans l’océan du riff, et vous nagez pour survivre dans le ballet des orques affamés qui s’en viennent par-dessous vous mordiller les parties intimes, heureusement Thaddeus vous lance la bouée de sauvetage de son vocal, très réconfortant, tout compte fait vous vous sentez comme un poisson dans l’eau, certes ils n’inventent pas la poudre mais qu’est-ce qu’ils savent s’en servir, plutôt frégate d’attaque que pédalo de plage. The get down : Vous vous attendez au meilleur, ils vous le servent sur un plateau, un régal, tout est merveilleusement au point, Ross Brown n’est pas rosse, vous laisse pas marron, l’a une manière de vous refiler juste le riff que vous attendez et tout de suite après celui auquel vous n’avez pas pensé, et enfin celui auquel vous n’avez jamais espéré pouvoir imaginer, le vocal qui fait le pont de Tancarvile, une cow bell qui remue la queue, vous vous dites que vous êtes en train d’écouter une symphonie riffique inédite. Confidence : choix cornélien, vaut-il mieux écouter la piste toute seule ou regarder la vidéo, le mieux est de faire les deux, ce n’est pas que la vidéo soit follement originale mais elle est efficace, donne une idée de la puissance du groupe, Thaddeus tout devant, ses longs cheveux de jarl à la proue de son drakkar viking,  fonçant sur l’ennemi et ses hommes derrière lourdement armés, sans les images vous imaginez les catapultes d’une armée romaine en pleine action, à part qu’ils ne lancent pas des pierres mais une avalanche de riffs à la fois massif et tranchants, vous avez les murailles qui s’écroulent et les défenseurs coupés en tranches saignantes. Good lovin’ : N'oubliez pas le guide après la visite, nous avons beaucoup mis l’accent sur les guitares faisant preuve d’une grave injustice, l’est vrai que les gaziers   savent glisser des mains expertes dans le dentier de leur cordier et la batterie si joliment présente qu’on ne la remarque pas alors que comme Atlas qui soutenait la voûte du ciel  elle porte le groupe sur ses épaules, sans elle, privé de colonne vertébrale le groupe serait un peu paraplégique, mais Thaddeus chante si naturellement de sa voix de stentor qu’il n’a nul besoin de crier pour se faire entendre, vous pose des mots pleins de sève et de jus, règle ses comptes avec la vie sans chichi. Pas le genre de gars qui laisse les copines et les amis marcher sur les pieds de sa liberté, l’est si convaincant que vous ne pouvez que lui donner raison. Stone interlude : attention Face B, instrumental, le vent du désert, les guitares tristes, la basse qui avance à pas de fennec, un calme toutefois impitoyable, une voix off nous prédit-elle des jours malheureux, toujours est-il que le groupe se met en formation de guerre, des riffs aussi longs que des sarisses macédoniennes, l’on ne sait jamais. Dissonance : l’on avance prudemment, musique en mineur, le vocal davantage introspectif, l’ennemi est au-dedans de soi, la mort nous habite autant que la vie, c’est ainsi, il faut faire avec, est-ce à cause de cet état de fait que la basse prend tant d’ampleur, une lueur noire qui s’étend sur le monde et le monde s’accélère, la phalange presse le pas, en vain peut-être, n’est-on pas déjà habité par le spectre de la défaite intime, la batterie roule comme des larmes froides et coupantes, nous entrons dans un monde de ténèbres, de plus en plus denses, de plus en plus opaques. Un voile noir nous recouvre, les toms pétaradent pour lancer  Atrophy : retour de l’élan vital, le groupe se refait une santé, mais Thaddeus est malade, il est au fond du trou, il ne chante pas le blues, il demande de l’aide, il crie son désespoir, les guitares serrent les rangs et se regroupent en faisceau, au fond du trou peut-être mais avec l’énergie du désespoir, Antée ne reprend-t-il pas de la force chaque fois qu’il touche la terre noire, n’empêche que les eaux basses crépusculaire recouvrent le champ de bataille.  Hollow : splendeur funéraire, glacis de riffs, l’on ne tombe jamais plus bas que soi-même, c’est lorsque l’on est le dos au mur que l’on doit se battre contre soi-même, Thaddeus est au bout, le chant se charge de désarroi mais aussi de colère et d’envie de vivre, la cognée battériale abat les derniers arbres de l’espérance vaine, nous sommes au cœur de la tragédie, au fond du marasme existentiel, fin grandiose, sans concession, un jingle publicitaire vient vous sauver la mise. Essayez de le croire !

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             Pour une fois un disque qui finit mal, sans concession. Face A : tonitruance victorieuse. Face B : plus humiliante que la défaite, la débâcle ! Le désert de l’âme a blackboulé la luxuriance cramoisie de la vie. Méchante limonade mais excellent Vermilion Whiskey. Une saveur âpre que l’on n’oublie pas ! Hep garçon, remettez-moi ça, non laissez la bouteille sur la table.

    Damie Chad.

     

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    Tiens, on trouve de tout dans les boîtes à livres, je n’aime guère le reggae, faute de grives on mange des merles, je prends. En rentrant chez moi, c’est au détour d’un coup d’œil sur la banquette passager de la voiture où j’ai jeté la revue sur laquelle se prélassent les chiens que j’ai un coup au cœur, waahhh ! les gars ne sont pas sectaires, un article sur les films des rockers, mon devoir de rocker est de visionner cet ovni.

    NATTY DREAD

    ( N° 9 / Oct - Nov 2001 )

                    Jamais entendu parler de cette revue. Quelques recherches plus tard je sais qu’elle a été fondée en 1995 par des fans, qu’après 2000 elle subit une grande transformation, elle colle de plus près à l’actualité des parutions. L’est devenue un organe mi-officiel des milieux du métier.

             Sizzla est en couverture, enchanté d’apprendre qu’il existe, je lis la vaste interview qu’il consent à accorder au petit blanc de journaliste. Sizzla n’a pas la langue dans sa poche et des idées arrêtées. Il est noir, il n’aime pas les blancs. Il le dit dans ses textes. Partage le rêve de Marcus Garvey, le retour en Afrique. N’a qu’une chose à demander aux blancs, qu’ils filent des bateaux pour retraverser l’Atlantique dans le bon sens. N’a pas l’air de se demander comment ils vont être accueillis par les autochtones… Qu’il ait envie de quitter son île n’est pas étonnant, suffit de lire quelques lignes pour s’apercevoir que Kingston n’est pas un havre de paix, politique, clans, maffias, violence endémique…

             J’ai fait comme Alexandre Dumas, j’ai joué à vingt ans après, Sizzla a enregistré plus de cinquante disques, s’est fait remarquer en tenant des propos homophobes dont la conséquence aura été l’annulation de nombreux concerts en Europe. Il est revenu sur ses propos anti-gays. La notice wikipédia ne nous apprend rien sur ses propos politiques…  

             Quelques news, je repère la chro de La vie en Spirale d’Abassa Ndione parue dans Série Noire. Trafic de cannabis, corruption et superstitions… Rééditions ( lucratives ) de Bob Marley. Un article sur Penthouse Records. Je ne m’attarde pas sur l’interview de Style Scott ni sur celui de Ras Michael. Ce n’est pas qu’ils soient inintéressants, au contraire, mais je veux tout savoir sur les films (je suppose préférés) des rockers.

    C’est là que je m’aperçois du gouffre géant de mon inculture. La chronique Rockers n’aligne pas un mot sur les  rockers (j’avoue que ça m’étonnait) c’est le titre d’un film, tourné avant The Harder they come ( j’ai entendu parler ). Le papier donne la parole à Leroy Horsemouth Wallace, il tient le premier rôle de cette pellicule. Un docu-fiction, à l’écouter parler on a envie de voir le film. Vous êtes plongé dans un chaudron magique : fric-musique-politique, vous en apprenez en cinq pages sur les dessous et le dessus de Kingston et le reggae que tout ce que vous ont raconté les fans de cette musique que vous avez croisés durant votre vie. Horsemouth en rigole encore, pourtant les jalousies qu’ont suscitées la sortie du film ont à l’époque salement ralenti sa carrière. Depuis c’est devenu un film culte… Maintenant je n’ai pas compris le sens que l’on doit donner en Jamaïque au mot rockers.

    Après la chronique des sorties de disques, trois pages sur un petit jeune (dix ans de métier) qui monte, je ne suis pas Alexandre Dumas pas trouvé grand-chose à son sujet, le peu que j’ai vu n’incite pas à une joie débordante, lui qui déclarait voici vingt ans qu’il ne recherchait surtout pas la notoriété, a l’air de s’être trouvé la niche du beau mec qui vous roucoule des paroles de paix, d’harmonie, d’amour et de tranquillité… Tout fout le camp, même le reggae…

    En tout cas cette revue semblait bien faite, suivait les stars montantes sans jamais perdre de vue les racines…

    Damie Chad.

     

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    ‘’Durant tout le séjour, je trouve Gene reposé, détendu, jamais alcoolisé. Il nous présente à sa famille, ses parents Louise et Kie, ses jeunes sœurs Tina et Donna. A l'époque, Donna enregistre chez Dunhill sous le nom de Piper Grant.’’ Ces paroles sont extraites d’un texte de George Collange relatant le séjour de trois semaines qu’il fit à Los Angeles en été 1969 auprès de Gene Vincent. De nombreuses photos illustrent cette visite, l’une d’elles se retrouve par exemple sur une réédition de Be Bop A Lula sur un single français. Je n’avais jamais entendu parler de Donna en tant que chanteuse. J’ai voulu en savoir plus.

    CRAZY MIXED-UP GIRL

    PIPER GRANT

    ( Dunhill Records / D 4201 / Juillet 1969)

    J’ai trouvé. Je ne crie pas victoire. Ce n’est pas un véritable disque, un test-pressing. Not for sale, comme disent les ricains. Il semble toutefois, sans que je puisse l’affirmer que le microsillon ait été sorti et distribué. Vraisemblablement une démo destinée à des chanteur ou des producteurs qui cherchent de nouveaux morceaux à enregistrer. Est-ce Donna sur la couve, je ne suis pas assez physionomiste pour me prononcer avec ces bottes (faites pour poser) elle n’est pas sans évoquer Nancy Sinatra. J’ai bien peur que la carrière de Donna ne se soit arrêtée-là…

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    N'empêche qu’elle est bien entourée (sur la jaquète) Jimmy Webb et Bones Howe. Le premier est l’immortel compositeur de Mc Arthur Park, créée en 1968 par Richard Harris, By the time I get to Phoenix créée par Johnny Rivers reprise par Glen Campbell qui interpréta aussi en premier Witchita Lineman. Tout le monde (pas moi) a repris des morceaux de Webb ( un vrai Webbmaster ) je n’en citerai qu’un Elvis Presley. Crazy Mixed-up Girl a été interprétée une bonne dizaine de fois notamment par Thelma Houston et par Dusty Springfield pour le plus grand plaisir de notre Cat Zengler.

    Le lecteur ne manquera pas de retrouver le Cat Zenler en compagnie de Glen Campbell dans notre livraison 337 du 31 / 08 / 2017 et en compagnie de Jimmy Webb dans nos livraisons 398 ET 400 du 20 / 12 / 2019 et du 10/ 01 2020.

    Bones Howe moins célèbre que Jimmy Webb, est un homme de l’ombre tapi derrière sa console d’enregistrement, s’est spécialisé dans la pop sucrée, attention, a été chargé du mixage des enregistrements d’Elvis et de Jerry Lee Lewis en 1956. Sera aussi derrière Johnny Rivers, Frank Sinatra et The Mamas & the Papas. L’est vrai qu’à l’époque il y avait du beau monde derrière les micros des studios.

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    Crazy mixed-up girl : Reste à écouter : une voix pas désagréable, un peu trop bridée dans ses envolées c’est joli, printanier, mignon tout plein, des musicos qui batifolent, un peu symphonie du pauvre mais rien de navrant. Gagne à être réécouté à plusieurs reprises. I wouldn’t change a thing : Pas été capable de trouver et donc d’écouter cette face B composée par Lanny Duncan, songwriter qui enregistra une poignée de simples entre 1960 et 1965. Une jolie chansonnette d’amour éternel, parfaite pour les duos, que l’on retrouve dans Camp Rock téléfilm diffusé un peu partout autour du monde par Disney Channel… Très grand public…

    C’était ma modeste contribution around Gene Vincent…

    Damie Chad.

     

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    Dans notre livraison 538 du 20 / 01 / 2022 nous chroniquions le tome I du roman de François Richard VIE, un livre mystérieux d’une écriture électrique. Si à la fin de ce premier volet nommé L’Aquastation de nombreuses questions obsédaient notre esprit quant au sens de cette Odyssée l’on était certain d’être en face d’un ovni littéraire de portée historiale. Nous nous sommes donc précipités sur le deuxième volume du pentaptyque qui vient de sortir. A work in progress comme disait Joyce.

     V  I  E

    Livre second : ÿcra percer à nuit le monde

    FRANCOIS RICHARD

                                                 ( Le Grand Souffle / Mai 2023 )      

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    Le roman ne commence pas au début. Mais dans le tome 1, normal puisqu’il en est la suite. Oui, mais il faut savoir faire la différence entre le début et l’origine. Le roman ne commence pas, il procède de son origine. Elle vous est révélée, elle porte un nom : Ribardy. Jamais on ne vous explique ce que c’est. C’est au lecteur de comprendre que ce qui est important ce n’est pas ce qui s’est passé à Ribardy mais que l’on vient de Ribardy, que l’on est sorti de Ribardy, que l’on est toujours en partance de Ribardy. Ribardy fait figure de Paradis, on n’en a peut-être pas été chassé, mais l’on est en éloignement constant de Ribardy. Même si l’on reste immobile.

    Il y a deux manières de rester immobile. La première est de s’arrêter en un lieu quelconque. Par exemple sur la Place Saint Michel à Paris. L’autre manière est de marcher toujours, sans jamais s’arrêter, mais de tourner en rond, de fait on circonscrit un lieu. René-Hans se charge de cette circonvolution infinie, en gros il marche le long de ce que l’on appelait la petite ceinture parisienne. Il chemine sur les traverses du chemin de fer entre les deux rails parallèles.

    Entre ceux qui se sont arrêtés, qui ont monté une espèce de village de toiles, de camping phantasmatique, de camps de réfugiés, et celui qui marche, la différence n’est pas bien grande, les uns sont au centre du lieu et l’autre marche sur le bord. De toutes les manières le centre et le bord ne sont-ils pas la même chose, le bord de l’univers n’est-il pas encore l’univers. Une fois que vous avez trouvé le lieu il reste encore à en calculer la formule.

    Bien sûr vous ne possédez ni calculatrice, ni sextant, ni appareil quelconque de mesures, vous ne pouvez compter que sur vous, pour faire bref vous ne pouvez compter que sur votre tête. En dehors de marcher que peut faire René-Hans, regarder ce qu’il voit, et puis surtout penser dans sa tête. A repasser infiniment par le même chemin, les décors perdent tout attrait, mieux vaut s’enfermer dans sa tête, c’est alors que des étincelles de souvenirs éclosent dans votre tête, des traces, des vestiges du passé sur lesquels vous revenez infiniment, des moments du passé qui reviennent toujours, qui plongent dans la présence de votre passé, puisque votre passé, si furtif soit-il, revient toujours, si peu d’importance que vous finissiez par lui accorder, vous finissez par parcourir ces mêmes chemins qui ne sont que vous, où que vous alliez, et même si vous vous arrêtez, vous n’allez jamais plus loin que vous-même, à tout moment vous renaissez de vous-même, pourquoi croyez-vous que René-Hans se prénomme René. Parce qu’il est né une nouvelle fois, parce qu’il naît encor et encore de lui-même.

    Cette partie du roman qui vous entraîne dans sa ronde infernale, grosso modo les cinquante premières pages, n’est en rien monotone. Vous assistez à une sempiternelle éclosion. C’est la source qui sourd, l’origine qui s’originise dans une espèce d’éternel printemps, vous n’êtes plus en Ribardy mais le fait d’en être en partance de Ribardy ne vous y ramène-t-il pas en quelque sorte.

    Et pourtant vous n’y êtes plus. Si Ribardy est un lieu, et si vous vous tenez loin dans un autre lieu que Ribardy, vous commencez à poser l’équation différentielle dans le bon ordre. Il ne vous reste plus qu’à résoudre cette contradiction qui consiste à être et à n’être pas dans un même lieu. Moins par plus, égale moins. Être par non-Être égale non-Être. Donc vous êtes égal à zéro. Vous êtes mort. La formule est sans appel. Et en plus il vous reste le lieu. Ne dit-on pas que quand on est mort on va au paradis ?

    Cher lecteur pas de panique. Les cent pages suivantes sont époustouflantes. Une fois mort vous retrouvez tous les morts qui sont morts, ou qui sont partis de Ribardy, puisque vous ne pouvez être plus loin de Ribazdy qu’une fois mort, puisque vous étiez vivant lorsque vous en êtes sorti. Vous en êtes au plus loin et en même temps vous en êtes au plus près, puisqu’il suffit d’en sortir, de faire un seul pas, pour être mort.

    Oui ÿcra percer à nuit le monde est un roman métaphysique. Dans les cent pages qui suivent les morts s’occupent comme les vivants, d’eux-mêmes et aussi des autres. Ils se rencontrent, ils échangent, ils apportent des nouvelles, des tensions, l’on a du mal à savoir ce qu’il en résultera, mais l’on se dit qu’ils n’ont rien perdu au change, la face des morts est aussi obscure et mystérieuse que leur face vivante, car l’être est ainsi tantôt vivant tantôt mort mais jamais éboulé dans le néant. Les pages se tournent à toute vitesse, on les dévore, on veut savoir, toute certitude est incertaine, l’on scrute le moindre détail, la même indication, on essaie d’identifier et de lire les signes.

    D’ailleurs les livres sont faits pour être lus. Tout comme le passage de la vie à la mort peut être considéré comme une transsubstantiation, il en est de même de la pensée. Il est des balises dans le livre qui vous y invitent. Des mots connus qui flamboient comme des phares, j’en cite quelques uns, pas obligatoirement ceux que l’on attendrait, Esope, Eluard, Virgile, Poe, Keats peut-être, des noms de poëtes, ils ne sont pas jetés au hasard, le lieu du roman se déplace sur les bords de la poésie. Une écriture au plus près de la poésie, qui raconte une histoire palpitante qui donne à réfléchir, qui donne à penser mais cela ne suffit pas, le roman doit changer de lieu, se jeter dans l’estuaire de la poésie comme en bout de course la source s’est transformée en fleuve, l’on a descendu ses méandres torrentueux et ses coulées torrentielles, puis le fleuve je jette dans la mer, dans l’océan de la poésie. Une écriture qui se veut au plus près du Dire.

    Avec en prime cette question : quelle est la langue de la poésie. Elle ne peut-être que celle de la poésie, mais ne serait-ce pas celle de la poésie française, à savoir pas tellement les mots, mais les aventures poétiques dont ils procèdent. Cette question est évoquée, la réponse est laissée en suspens, elle touche à quelque chose de si fondamental, faut un certain courage pour poser cette interrogation, elle touche à l’infiniment poétique, à l’infiniment politique et babellique, car elle propose, elle ne proprose que deux réponses, celle de Dieu ou celle des Dieux. Question politique, elle apparaît en de brefs moments sous forme d’une institution nommée la Hanse que l’on pressent coercitive, ce vocable ne signifie-t-il pas aussi bien troupe de soldats qu’association de marchands… Toute similitude avec des synchronicités de notre temps ne saurait être des hasards indépendants de toute volonté.

    Rendons à César ce qui est à la prose. Les vingt dernières pages ouvrent le passage. On le pressentait. René-Hans, rappelons que Hans signifie miséeicorde de Dieu, rencontre des êtres de plus en plus immatérialisés. Sont-ce les anges rilkéens sur les franges de l’Ouvert. Il est trop tôt pour le dire. Ils hésitent encore. Quand l’homme n’est plus vivant, quand il n’est plus mort, il ne lui reste qu’à revêtir les vêtements du divin. Pour le moment nous sommes dans l’expectative, se revêtira-t-il des sombres soutanes de la religion, la prose abandonnera-telle l’orbe de la poésie, ou au contraire franchira-telle le leurre du seuil. Il nous faut avec impatience attendre le tome 3 pour savoir ce que François Richard nous prépare. Si l’on décrypte le texte avec soin, l’on assiste à une partie de dés mallarméenne. C’est dire l’ampleur du projet Richardien.

    Non ce n’est pas un livre difficile, c’est un livre d’exigence intime.

    Un livre qui déjà fait date.

    Damie Chad.

     

     

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    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                             

    EPISODE 28 ( Admiratif  ) :

    166

    Le Président n’y tient plus, il se permet d’interrompre le discours du Chef des Services Secrets du Rock’n’roll, vous conviendrez que ce genre d’apostrophe tumultueuse ne reçoit pas l’agrément de Nadine de Rothschild dans son livre Le Bonheur de Séduire, l’Art de Réussir. Le Savoir-vivre du XXIe Siècle, indispensable ouvrage qui ne quitte pas, nous en sommes persuadés, la table de chevet de nos chers lecteurs :

              _ Allez-vous faire foutre, parce que vous croyez peut-être que nous daignerons vous fournir des explications complémentaires, les voici bande de barbares, elles sont simples : un bon rocker est un rocker mort, alors nous avons décidé de vous supprimer, vous et vos deux chiens !

    Les poils se dressent sur l’échine de Molossa et de Molossito, ce qui contraste avec le sourire mielleux que le conseiller adresse à son Président aimé :

              _ Monsieur le Président, je me permets d’expliciter votre formule un peu trop lapidaire pour la comprenette pas très étendue de nos interlocuteurs, donc Messieurs ce soir nous frappons un grand coup, notre opération porte le nom de code : Saint Barthélémy des Rockers, ce n’est pas vos deux misérables personnes et vos deux clébards puants que nous supprimons, mais tous les rockers du pays, d’un seul coup, alors qu’est-ce que vous en dites grand Chef d’un peuple appelé à disparaître à minuit tapante !

    Le Chef allume un nouvel Coronado, Molossa et Molossito m’interrogent du regard, veulent-ils dévorer le Président ?

             _ Agent Chad cessez de caresser votre Rafalos dans votre poche, l’heure est grave, mais il me semble que nos deux perdreaux de l’année – le Président et son conseiller blêmissent sous l’outrage, au contraire de René de Chateaubriand ont-ils l’intuition qu’un orage non désiré est prêt à se lever – n’ont pas pensé à tout, quant à vous Messieurs je vous remercie de vos confirmations, figurez-vous que depuis le commencement de cette affaire j’ai toujours soupçonné, l’agent Chad pourra témoigner, que c’était l’avenir du rock ‘n’roll en son entier qui était en jeu

              _ Chef quoi qu’il nous arrive je l’ai noté à plusieurs reprises dans les immortelles tables de granit que sont les pages sublimes de mes Mémoires d’un Génie Supérieur de l’Humanité. Je suis sûr qu’elles survivront des siècles et des siècles, qu’elles ensemenceront l’imagination des futurs lecteurs et que le rock’n’roll, tel le Phénix, renaîtra de ses cendres.

    Le Président me lance un sourire méprisant, je ne luis réponds pas mais je n’en pense pas moins, j’irai même jusqu’à dire que j’en pense plus. Le Chef rallume un Coronado :

               _ Agent Chad, ce n’est pas que je doute de la survie littéraire de votre chef-d’œuvre impérissable mais je pense que celui-ci ne nous sera dans la situation présente que peu nécessaire, nos deux amis ont oublié un petit détail dans leur plan machiavélique, c’est dommage, nous le regrettons, toutefois il est sûr que sur cette planète, à part les membres du Service Secret du Rock’n’roll, nul n’est parfait.

    Le conseiller reprend la parole :

               _ Messieurs taisez-vous maintenant, notre Président a à s’occuper de plus vastes projets que vos misérables personnes, toutefois même si vous nous trouvez un peu cruels à votre égard, nous n’en sommes point hommes pour autant, nous resterons avec vous jusqu’à minuit, non ne nous remerciez pas, c’est juste pour le plaisir de vous voir mourir devant nous à minuit tapante ! Vous ne pourriez pas nous faire une plus grande joie. Il ne vous reste que quelques heures à vivre, nous ne voulons plus vous entendre. Normalement on laisse une dernière cigarette aux condamnés à mort, nous ne sommes pas chiches, nous ne mégoterons pas, Grand Chef sioux déplumé vous avez le temps de fumer une ribambelle de Coronados, et vous l’agent Chad de rajouter un épilogue à vos mémoires dont nous nous torcherons le cul avec plaisir !

    167

    Les heures s’écoulent lentement. Nos deux bourreaux savourent leur triomphe. Le Chef imperturbable fume Coronado sur Coronado. A chaque fois il ferme les yeux comme si c’était le dernier. Je ne tiens pas écrire le mot fin à mes mémoires, j’ai pris Molossa et Molossito sur mes genoux et les caresse doucement. Sous mes mains je sens leurs muscles bandés, les braves bêtes ont compris la situation, ils sont prêts à intervenir à la moindre erreur de nos adversaires.

    Huit heures…

    Neuf heures…

    Dix heures…

    Onze heures…

    Onze heures et quart…

    Onze heure et demie…

    Minuit moins le quart…

    Minuit moins cinq… L’oreille droite de Molossa frémit, Molossito jette un regard sur sa mère adoptive qui d’un coup de langue rapide lui lèche le museau.

    168

    Ai-je bien entendu, trois coups légers à la porte, le Chef reste absorbé dans les saveurs de son ultime Coronado. Non, il en allume un autre.

    Toc ! Toc ! Toc !

    Cette fois c’est indéniable, l’on a frappé à la porte, des coups discrets certes, mais des coups de même. Je ne suis pas le seul à avoir entendu, le Président se lève si brutalement que sa chaise tombe, il se tourne vers la porte et vocifère :

    • J’ait dit que je ne voulais pas être dérangé avant minuit, je fais remarquer au paltoquet qui se permet d’enfreindre mes ordres qu’il est minuit moins deux et qu’il ne perd rien pour attendre…

    Sur le palier le pâle toqué doit hésiter, il n’ose pas insister, il ne sait pas, il n’a pas envie d’encourir la colère du Président, mais en bon fonctionnaire il décide qu’il a un message urgent à transmettre, devrait-il être renvoyé il pense que l’intérêt supérieur de la Nation prime sur le sien.

    Toc ! Toc ! Toc !

    Le Conseiller du Président se lève et va ouvrir. Il est minuit moins une… La cage d’escalier est plongée dans le noir. Il ne voit rien.

    • Personne !

    Le Conseiller referme violemment la porte.

    • Monsieur le Président, l’imbécile a enfin compris qu’il ne devait pas insister !
    • Ce n’est plus important, minuit moins vingt secondes c’est à moi d’ouvrir la porte comme convenu – il joint le geste à la parole – messieurs entrez, les condamnés vous attendent, faites-moi plaisir, faites vite…

    Personne ne rentre. Le Chef rallume un Coronado. Molossa et Molossito descendent de mes genoux.

               _ Dépêchez-vous !

    La voix du Président est chargée de colère. D’un geste vif il allume le commutateur du palier et pousse un cri d’horreur. Le Conseiller le rejoint, moi aussi. Le Chef tire une bouffée.

    Le spectacle est hallucinant. Les escaliers sont jonchés de cadavres d’hommes en treillis entassés sur les marches. Je calcule à la vitesse d’un ordinateur – à l’école j’étais le premier en calcul mental – si le président n’a pas menti, trois hommes sur chacune des trente marches de chacun des escaliers des quinze étages, cela fait mille trois cent cinquante membres du GIGN supprimés d’un coup, autant dire que le groupe d’élite n’existe plus, quel gâchis financier. Combien de millions et de temps pour le reconstituer !

    Le Président et son conseiller sont blancs comme ces housses en plastique dans lesquelles on enveloppe les morts. La voix du Chef, péremptoire et agacée s’élève :

             _ Refermez la porte, le courant d’air qu’elle suscite m’empêche de goûter la saveur de mon Coronado, venez vous asseoir avec moi, si j’en crois Molossa et Molossito nous avons une visite, vite, il doit être au moins minuit passé de cinq minutes !

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 603: KR'TNT 603: ARTHUR LEE / JAMES BROWN / JONTAVIOUS WILLIS / NINO TEMPO & APRIL STEVENS / STEPHEN STILLS / GHOST : WHALE / TALL YODAS / THULCANDRA / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 603

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    01 / 06 / 2023

     

     ARTHUR LEE / JAMES BROWN / JONTAVIOUS WILLIS   

     NINO TEMPO & APRIL STEVENS

    STEPHEN STILLS / GHOST : WHALE

      TALL YODAS / THULCANDRA

    ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 603

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    Le roi Arthur - Part Two

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             L’idéal serait de pouvoir serrer la main de John Einarson. Merci John ! Merci de quoi ? Merci de l’immense service qu’il rend à Arthur Lee en publiant Forever Changes: Arthur Lee And The Book Of Love - The Authorized Biography Of Arthur Lee. Au fil des ans, les blih-blah-blah d’après concert et les mauvais articles des canards français avaient réussi l’exploit de transformer Arthur Lee en personnage pas très recommandable, un black un peu dark, despote camé et accessoirement taulard. Il s’est tout de même pris douze piges dans la barbe pour des coups de feu qu’il n’avait même pas tirés. Profitons de cette occasion en or pour rappeler qu’il est arrivé la même chose à James Brown, en moins grave, puisqu’il s’en est sorti avec trois piges et un grand coup de poing dans la gueule, cadeau d’un flic blanc raciste. On y reviendra.

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             Bon, Einarson fait un peu le ménage dans toute la mormoille des racontars. On respire un peu mieux, une fois qu’on sort de ce big book bien dodu, un big Jawbone de 300 pages. Il est essentiel de signaler que Jawbone est actuellement le meilleur éditeur rock d’Angleterre. Il suffit d’aller voir son catalogue pour frétiller. Tous les graphistes le savent, l’Angleterre est le paradis des arts graphiques : c’est là que bossent les meilleurs typographes et les princes du print. Tu as dans la patte un solide dos carré, avec une couverture pelliculée à rabats ornée d’une image superbe. Tu te ruines un peu les yeux à dévorer ces pages composées en corps 10, mais c’est tellement captivant que tu en oublies tes vieux zyeux. Un cahier photos t’accueille à l’entrée, avec toutes les images indispensables, depuis Agnes Lee, sa mère presque blanche, jusqu’à la fameuse photo de Memphis en 2005, un an avant la fin des haricots, avec les mecs de Reigning Sound. Puis tu as dix chapitres qu’illustrent dix images thématiques. Le book est puissant, l’auteur l’est aussi, et le sujet encore plus. Ce book est une espèce de Graal. Logique, puisque tu entres chez le roi Arthur. 

             Einarson a en plus le génie d’utiliser le projet d’autobio qu’avait entamé Arthur Lee. Il en colle de larges extraits ici et là, et ça renforce bien l’idée du Graal. Car le roi Arthur écrit lui aussi merveilleusement bien. Il t’invite à prendre place à la Table Ronde. Sit down.

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              Einarson brosse un étonnant portrait de cet homme hors du commun. Il procède par petites touches, comme un pointilliste : si tu t’approches trop près de la toile de Seurat, tu vois des tâches de couleur. Si tu recules de quelques pas, tu vois le Dimanche Après-Midi À l’Île De La Grande Jatte. Alors, dis-nous, Einarson, Arthur serait un tough guy ? Einarson donne la parole à Arthur : «At one point in my life, j’ai envisagé de devenir boxeur. I was really good at it.» Dans le même extrait, il explique qu’il a appris à se servir d’un flingue chez les boy-scouts, et son beau-père lui en a offert un quand il avait 12 ou 13 ans. Tous les jours, Arthur et ses copains dégomment des piafs, alors le beau-père s’énerve : «Ça suffit comme ça ! Chaque fois que vous dégommerez des oiseaux, vous devrez les faire cuire et les manger.» Son copain d’enfance Johnny Echols se souvient qu’Arthur avait «une forte personnalité. He had to be the leader of the bullies, so to speak.» C’est l’un des traits de caractère dominants du futur roi Arthur. Il sera le meilleur en tout et personne ne peut décider à sa place. Michael Stuart enfonce le clou : «Arthur avait quelque chose de spécial. Il était intelligent, il avait confiance en lui et il amenait un truc que n’avaient pas les autres musiciens. Il avait l’état d’esprit d’un athlète de compétition. Il avait décidé qu’il ne pourrait jamais perdre, il était incroyablement dur, puissant, profond, c’était un mec unique. Il transposait ça dans sa musique.» 

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             Le premier instrument d’Arthur est un accordéon - The hippest dude on the Sunset Strip avait commencé sa carrière avec le moins cool des instruments - Il passera ensuite à l’orgue, puis à la guitare. Il apprend surtout à composer et il adore jouer de l’harmo. Il écoute Wolf et John Lee Hooker. Comme tous les kids d’Amérique, il découvre les Beatles en 1964, à la télé, avec l’Ed Sullivan Show. Il monte The American Four avec son copain d’enfance Johnny Echols et John Fleckenstein qui jouera plus tard dans les Standells. Il découvre les Stones au T.A.M.I. Show : «They weren’t pretty, they weren’t sexy, but they were very interesting.» Il se dit encore plus impressionné par les Byrds : «The Byrds blew me away. Their music went right to my heart. Ils jouaient fort et ressemblaient à des barbares avec leurs cheveux longs et leurs freaky clothes. Ils jouaient ‘I’ll Feel A Whole Lot Better’ et ils étaient as hot as the Beatles or the Stones ever were. En fait, ce soir-là, j’ai vu Brian Jones des Rolling Stones dans le public. Il m’a regardé. Je l’ai regardé. Et on s’est regardés encore une fois.»

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             C’est drôle, on retrouve toujours les mêmes : Brian Jones, Gene Clark, et Jimi Hendrix qui va devenir un ami proche. Arthur rappelle qu’il a composé «My Diary» pour Rosa Lee Brooks : «‘My Diary’ that was the first time Jimi ever played in a studio.» Ça se passe au Gold Star. Arthur cherchait un guitariste capable de jouer comme Curtis Mayfield et Billy Revis lui dit qu’il en connaît un : Jimi Hendrix, qui est alors inconnu. Beaucoup plus tard, alors qu’il est à Londres, Arthur a l’idée du siècle : enregistrer un album avec Jimi, qui est alors devenu célèbre. C’est False Start, enregistré à l’Olympic de Barnes. Tout le monde est sous mescaline, sauf Arthur qui dit devoir garder le cap - Somebody had to steer the ship - Arthur estime à juste titre que Jimi a pompé son look : «En 2002, Leon, le frère de Jimi, m’a dit que Jimi louchait sur la pochette du first Love album et avait dit : ‘I think I’ll try it this way’, il faisait référence au look que j’avais sur la pochette.» Ensemble, il enregistrent «The Everlasting First». Lors de la session, ils enregistrent aussi «E-Z Rider». C’est à cette époque que Jimi, las de tout, montre à Arthur son étui à guitare et lui dit que c’est tout ce qu’il possède. Arthur et Jimi avaient un projet en commun : «Avant qu’il ne disparaisse, Jimi et moi parlions de monter un groupe ensemble, Le groupe devait s’appeler Band Aid. Il proposait d’intégrer Stevie Winwood et Remi Kahaka. Je ne me souviens pas du nom du bassiste. Quand j’ai enregistré mon premier album solo pour A&M, j’ai appelé le groupe Band Aid en souvenir de ce que Jimi avait dit.»

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             En 1965, Los Angeles devient la capitale de l’industrie musicale américaine, et le Sunset Strip l’épicentre de la vague qui secoue l’Amérique. C’est à Los Angles qu’on sort les Ricken et les amplis Fender, alors qu’à Greenwich Village, on en est encore à gratter des coups d’acou. Tout se passe dans les clubs du Strip. Arthur dit tout le bien qu’il pense du Whisky A Go-Go : «Yes we were the mood of the times. C’était seulement une petite étincelle sur Sunset Strip et ça s’est transformé en wildfire.» Arthur admire Gene Clark pour ses «moody, poetic compositions».   

             En 1966, il n’a que 21 ans, il est bombardé Prince of Sunset Strip. Quand il descend de sa Porsche couleur mauve, une ravissante blonde et un épais nuage de fumée d’hash l’accompagnent. Ce que veut nous faire comprendre Einarson, c’est que le mythe Arthur Lee ne se limite pas à la musique : il devient très tôt une personnalité mythique, l’équivalent de Syd Barrett à Hollywood. Et comme Brian Jones, Arthur est obsédé par sa coiffure. Il y consacre beaucoup de temps. Kim Fowley le voit comme un personnage mystérieux, «like Prince or a black James Dean. Il était un mélange des deux. Il était très calme, il ne criait jamais, il ne piquait pas de crises comme Rick James. He was more of a lone wolf guy. Arthur had a mystique and worked 25 hours a day.» Ronnie Haran qui manageait l’early Love ajoute une nouvelle touche au tableau d’Einarson : Arthur est très casanier, il n’aime pas trop sortir de chez lui pour partir en tournée. Comme le Ghost Dog de Jim Jarmusch, Arthur élève des pigeons. Il a aussi des chiens. Toute sa vie, il aura des chiens. Quand Ronnie Haran lui propose un concert à Tempe, Arizona, Arthur l’envoie sur les roses - He had this big house with his birds, his dogs and his dope. He just wanted to stay home - Il adore cette maison, perchée au sommet de Kirkwood, Laurel Canyon, celle où Roger Corman tourna The Trip avec Peter Fonda, et dont la piscine est pour moitié à l’extérieur et pour moitié à l’intérieur. Arthur : «Pour aller du living room à la chambre, il fallait franchir un petit pont. That was it. I had to have this house.» Jac Holzman n’arrive pas non plus à le déloger pour les tournées de promo. Commercialement, c’est suicidaire. En fait, Arthur n’accepte les concerts qu’en tête d’affiche. Sinon, pas question. Les Doors l’acceptaient facilement, car Jimbo était fasciné par Arthur. D’autre groupes, nous dit Johnny Echols, l’acceptaient aussi, Big Brother, Iron Butterfly, Grateful Dead, mais les autres refusaient. Ça mettait fin à la discussion. Johnny Echols : «So that stopped us taking some gigs.» Arthur s’en explique lui aussi très bien : «Another thing was I didn’t like going on the road and playing for pennies.» Le roi ne se déplace pas pour des cacahuètes. 

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             Johnny Echols corrige encore une baliverne : Love n’est pas fiable ? Faux. Johnny explique qu’ils menaient un tel train de vie qu’ils ne pouvaient pas de permettre de louper des concerts - We always needed money - Mais comme Arthur ne veut pas quitter la Californie pour jouer le jeu de la promo, Jac Holzman met le paquet sur les Doors. Quand Arthur voit le 4 x 3 publicitaire des Doors sur Sunset Strip, il flippe. Arthur a beau intimider Jimbo, c’est lui Jimbo qui a les faveurs de Jac. Arthur va réussir un autre exploit anti-commercial : il refuse l’invitation des organisateurs du festival de Monterey. Jac : «Il fallait être fou pour dire non à Monterey. Arthur l’a fait.» Le plus curieux nous dit Einarson c’est que les Doors n’étaient pas invités, alors que Love l’était. La raison de ce refus, c’est Lou Adler. Arthur ne peut pas le schmoquer, car avant de s’appeler Love, son groupe s’appelait The Grass Roots et Lou Adler lui a barboté le nom : «Lou Adler est le mec qui avait un groupe appelé The Grass Roots sur son label Dunhill Records. Je voyais d’un mauvais œil le côté gratuit du festival et le vol du nom original de mon groupe, et j’ai dit non.» Harvey Kubernick confirme qu’en plus de l’animosité du roi Arthur pour Adler, il n’était pas question de jouer gratuitement.

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             Avant d’intégrer Love, Bryan MacLean jouait avec Taj Mahal dans un groupe éphémère, Summer’s Children, puis il fut roadie des Byrds. Quand les Byrds ont pris l’avion pour leur première tournée en Angleterre, ils sont partis sans Bryan qui l’a mal vécu - That broke his heart - Il passe aussi une audition pour les Monkees mais ça ne marche pas. Il finit par rencontrer Arthur et Johnny. Hop, le voilà dans les Grass Roots. En matière de séduction, Arthur et Bryan rivalisent. S’installe un petit challenge entre eux. Ça marche bien pour les Grass Roots, jusqu’au moment où Lou Adler monte un autre Grass Roots avec P.F. Sloan et Steve Barri. Arthur est choqué du procédé : «Somebody had stolen my name.» C’est là qu’Arthur opte pour Love. Et lorsqu’un peu plus tard, Lou Adler se rapproche de Love pour proposer un contrat, Arthur lui dit d’aller se faire voir chez les Grecs. Love fait un énorme carton au Bibo Lito. Ils deviennent avec les Doors et les Byrds les coqueluches de la scène locale. Bryan MacLean ramène les fans des Byrds. Arthur : «And so it was the five of us, Bryan, Johnny, Kenny, Snoopy and me.» Paul Brody est émerveillé par ce groupe : «Arthur Lee portait ces étranges lunettes triangulaires et un jean serré, Johnny Echols jouait sur une double manche, Bryan MacLean était un mélange de Brian Jones et de Michael Clarke des Byrds, et Kenny Forssi était une sorte de Prince Valliant.» Il ajoute plus loin : «Ils me rappelaient les Rolling Stones, avec quelque chose des Byrds en plus.» Kim Fowley dit aussi que Love attirait les filles, surtout les surf pussy en miniskirt. Len Fagan va beaucoup plus loin : «Ils avaient la même aura que celle des Rolling Stones, et même encore plus d’aura qu’eux. Ils s’habillaient comme des rock’n’roll stars, ce que peu de groupes faisaient alors.»

             Pour ne pas se faire plumer, Arthur a étudié un book intitulé The Business Of Music. Il sait tout. Il gère tout, le publishing, le booking, le management, la production. C’est lui qui négocie avec Jac Holzman. Il demande 5 000 $ en cash le premier jour. Jac dit qu’Arthur a filé 100 $ aux autres membres de Love et qu’il s’est acheté une gull-wing Mercedes. Johnny Echols rétablit la vérité, en expliquant qu’Arthur a partagé équitablement le blé et qu’il a récupéré la Mercedes qui moisissait dans un garage pour 1 100 $.

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             Arthur et Bryan composent ensemble. L’idée d’Arthur est de former un team Lennon/McCartney. Ils vont ensemble voir What’s New Pussycat au cinéma et flashent sur «My Little Red Book», un hit signé Burt, dont ils vont faire une version speedée qui deviendra leur premier single, et qui va fasciner un autre team légendaire, Lou Reed et John Cale. Einarson nous dit que Reed et Cale écoutaient ce single inlassablement, tentant de percer le secret du son (trying to unlock Love’s sound). 

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             Le premier album de Love, sobrement intitulé Love et paru sur Elektra en 1966, fait partie des grands classiques du son californien. Il est enregistré en quatre jours, par Bruce Botnick. Comme la plupart des musiciens américains de l’époque, Arthur et Johnny sont tous les deux fascinés par Dylan, comme on peut le constater à l’écoute d’«A Message To Pretty», solide brin de balladif, avec un Arthur tremblant d’émotion et bien poussé devant dans le mix. Ce qui frappe le plus dans cet album, c’est l’incroyable vitalité du son. Et bizarrement, dès que Bryan MacLean chante, ça s’écroule : son «Softly By Me» paraît un peu falot. Dès qu’Arthur revient avec «No Matter What To Do», Love reprend du sens. C’est gratté à l’arpège endiablé. Ils ouvrent le balda avec «My Little Red Book». Ils le tapent à l’angelinote, avec une ardeur très spéciale, aw won’t you please come back ! - Le «Can’t Explain» qui suit n’est pas celui des Who mais un jingle jangle Byrdsy, emmené par un Arthur extrêmement fougueux. C’est le psyché californien des origines. L’album devient très vite envoûtant, et la B ne fait que renforcer ce sentiment d’entendre un mix de voix et de son uniques, comme triées sur le volet. Le jingle jangle revient hanter «Gazing». On se croirait vraiment chez les Byrds. Quelle bouffée d’oxygène ! Arthur domine bien la situation, il cède la place à un solo d’Americana florissante, tendu et comme excédé de beauté, aussi éclatant que la corolle d’un corollaire. C’est là qu’apparaît la première mouture de «Signed D.C.», et le solo d’harmonica qui va tétaniser tous les gros veinards venus voir Arthur Lee au Trabendo. Ce premier album reste une merveille inaltérable, perdue dans le tourbillon d’une jeunesse enfuie. Sur la pochette, la photo du groupe est prise dans une ruine de Laurel Canyon, mais pas comme l’indiquait la rumeur, dans l’ancienne baraque de Bela Lugosi.

             Bruce Botnick trouve des similitudes entre Arthur et Captain Beefheart, avec lequel il a déjà bossé. Et puis voilà l’acide. Botnick : «Arthur was stoned 24 hours a day.» Einarson confirme : «Arthur seemed the epitome of the drugged, Sunset Strip hipster.» Arthur est un spécialiste du hash - He was considered a connoisseur - mais il s’adonne très vite aux joies de l’acid trip, qu’il vit comme une expérience religieuse. Il jette un regard lumineux sur les drogues : «Pendant des années, les journalistes m’ont posé des questions sur les drogues. Do they think I’m a chemist ? Quelles qu’aient été les drogues, je les prenais parce que j’essayais de faire partie de l’in-crowd. That’s why we were all doing it. I was easily influenced.» Il conclut ce chapitre fascinant ainsi : «A lot of us took drugs. Qui a créé le vin et qui a créé le raisin pour faire le vin ? Who put the weed here to smoke? God did. That’s who.» Aux yeux d’Arthur, tout cela n’est qu’une simple évidence. Le vin et la dope sont sur terre parce que God l’a voulu ainsi. Plus tard, au moment de Four Sail, Arthur va passer à la coke et devenir incontrôlable. Dieu l’a aussi voulu ainsi. 

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             À l’époque de sa parution, Da Capo était considéré comme difficile d’accès. Michael Stuart qui venait de quitter les Sons Of Adam pour rejoindre le groupe se demandait qui allait pouvoir acheter un album pareil. Pour lui, Da Capo était trop différent du premier album de Love. Avec Stuart, Arthur a aussi fait entrer dans le groupe le saxophoniste Tjay Cantrelli et poussé Snoopy, qui battait le beurre, à l’orgue. Da Capo grouillait pourtant de cuts qui allaient devenir des classiques de Love, à commencer par «Stephanie Knows Who», un rock baroque qui vire jazz. Oui, ils disposent de cette puissance musicale, avec un sax en folie et une basse abrupte. C’est sur Da Capo qu’on trouve aussi «Seven & Seven Is», cut bien énervé mais qui les honore. C’est extrêmement pulsatif, au sens Wells Fargo du terme, ça cavale à travers la plaine, ça tagadate à fond de train, Quicksilver Messenger, baby, vrai cut de batteur échappé de l’asile. L’autre point fort de cette A vitaminée est «Que Vida», une pure merveille de pop mélodique qui semble vouloir préfigurer les œuvres à venir. C’est le Sixties Sound à l’état pur, innocent et d’une grande délicatesse, bercé par de fines nappes d’orgue. On pourrait qualifier «Orange Skies» de psyché flûté de frais, avec une basse qui arpente bien la surface du beat. On y voit poindre une immense puissance compositale. Qui pourrait se lasser de cet Arthur-là ? Il veille aussi à rester florentin dans «The Castle». Par contre, la B change tout. Un seul cut : «Revelation». Qui peut se vanter de l’avoir écouté entièrement ? On se croirait chez Canned Heat avec ce gros boogie emmené ventre à terre. Solide, car bien balancé du beat et assez captivant, même si à l’époque on préférait les morceaux courts. C’est un exercice de style, un choix artistique bien assumé. Peu de gens osaient, à l’époque. Les guitaristes Johnny et Bryan se régalent, forcément. Arthur explose bien son all the time et il ajoute qu’il feel alrite, all the time, yes it is. Ils se payent de violentes montées de fièvre, mais un solo de batterie vient ruiner leurs efforts.

             Johnny Echols résume bien l’évolution musicale du groupe : «Une grande partie des chansons du premier album étaient faites pour danser. We were playing loud music for young kids at our shows. Le deuxième album était plus adulte. It was for sitting down and listening to.» Arthur résume encore mieux : «Je sens que je me suis trouvé, ou que j’ai planté la graine de ce que je suis devenu, on the Da Capo album. I was born on Da Capo. It’s just been the same trip since then. (...) That was me then, and here I am now.»

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             Dans les milieux bien informés, on tient Forever Changes pour l’un des plus grands albums de l’histoire du rock. Tous les canards spécialisés se sont gargarisés de Forever Changes, à commencer par Shindig!. C’est vrai que l’album tient en haleine. En fait, ça dépend de l’état dans lequel on se met pour l’écouter. À jeun, il ne provoquera pas les émois qu’il provoque lorsqu’on l’écoute sous influence. Il faut voir Arthur Lee entrer dans «Alone Again Or» par les espagnolades de l’éternité. Il vise tout de suite le paroxysme de la beauté liquide des préraphaélites. Yeah fait le roi Arthur, empli de cette grâce délicate. Voilà une musique au plis précis. Des trompettes se fondent dans le flux et cet aspect mariachi tourne à la merveille évangélique. Avec «The Daily Planet», ils se prennent pour les Who, ils font du pur Piccadilly. Quelle bande de faux culs ! On se croirait sur un mauvais album des Zombies. «And More Again» vaut pour une belle pop au ventre lisse - Then you feel your heartbreathing pam pam pam - Il faut attendre «Live And Let Live» en B pour renouer avec le raffinement dans la tension. Les beaux appels guitaristiques sonnent dans la nuit des temps, et la psychedelia californienne s’offre une belle vrille d’aventure sulfureuse. Ils jouent aussi «Maybe The People Would Be The Times etc. etc.» à l’extrême confrontation d’over-orchestration. Ils ne craignent pas l’overdose de surenchère et ça vire au tourbillon de pop endiablée. Nous voilà au paradis des trompettes ! Avec «Bummer In The Summer», ils renouent avec le groove d’«Hey Joe», même si c’est monté sur les accords de «Gloria», mais à la sauce californienne. Ils sont marrants. Tout le monde flashe sur cet album maniéré, alors que les suivants valent tout l’or du monde.

             Arthur dit que c’est Jac qui lui a donné l’idée des cuts orchestrés avec des cordes : «So I think he suggested the acoustic direction and it wasn’t a bad idea at all. Thank you Jac.» Puis Arthur corrige le tir à propos de David Angel, l’arrangeur qui aurait soit-disant écrit les arrangements : «The story about David Angel writing all the horns and string parts on Forever Changes was not just true. I wrote them, thank you! David did add and suggest things that were also used.» Mais il y a un gros problème pendant les sessions de Forever : les mecs de Love sont défoncé à l’hero et Arthur doit faire venir des musiciens de studio - My band was so strung out on heroin, they couldn’t function - Arthur en profite pour dire qu’il n’aime pas l’hero. Il fait venir Hal Blaine, Carol Kaye et Don Randi pour jouer sur «The Daily Planet» et «Andmoreagain». Sur la banquette, Bryan MacLean et les autres chialent. C’est la honte de leur vie. Mais ils se reprendront et Ken Forssi jouera le bass part que n’arrivait pas à jouer Carole Kaye sur «The Daily Planet». Le producteur de Forever est en fait Bruce Botnick, mais après une shoote avec Arthur, il demande qu’on retire son nom des crédits de l’album. Pour Botnick, Forever est un album un tout petit peu trop sophistiqué pour l’époque. Quant au titre, il vient d’un échange entre Arthur et l’une de ses poules. Le fille lui dit : «But you told me you’d love me forever» et Arthur lui répond : «Yeah, well you know, forever changes». Le vrai titre de l’album est Love Forever Changes. Mais comme le dit si justement Einarson, nobody really got it. À l’époque, tout le monde est passé à côté.

             C’est l’inactivité qui met fin à la première mouture de Love, pas seulement la dope. Autre problème : Arthur vit dans sa belle baraque et roule en Porsche, alors que les autres n’ont pas de blé. Il n’y eut pas de réunion pour annoncer le fin de Love. Arthur a simplement arrêté d’appeler les autres pour les concerts.   

             Et hop, il remonte aussitôt le groupe avec Jay Donellan, Frank Fayad et George Suranovich. Arthur et Donellan s’entendent bien ensemble : ils composent «Singing Cowboy». Donellan est impressionné par Arthur : «Il avait une telle présence. Il était beau, exotique, à moitié blanc et à moitié black, in colourful hippie clothes. Il avait de l’attitude, il était aussi un peu aigri et avait beaucoup de charisme. Il se faisait faire des fringues sur mesure, conduisait une Porsche et te proposait le meilleur haschish.» Pour éviter les problèmes, Arthur contrôlait tout : les bookings, le compos, les contrats d’enregistrement, la production et les avances - Arthur Lee was Love and Love was Arthur Lee - Il vit dans sa baraque de rêve, là-haut sur la colline qui domine Los Angeles, avec Suzanne et son chien Self - Self was like Arthur’s alter ego - Arthur : «À une époque, j’avais 5 chiens, 11 chats, environ 120 pigeons et un canari nommé Gary qui était le meilleur musicien du monde.» Arthur est aussi végétarien : «When I was vegetarian, no one around me could eat meat. I didn’t even let my dogs eat meat.» Il fait faire des croquettes protéinées pour ses chiens.

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             Belle pochette psychédélique pour Out Here paru en 1969. La toile est signé Burt Shonfield. Arthur va bien sûr récupérer la toile. Ses nouveaux chevaliers l’entourent : Donnellan, Fayad et Suranovich, tous les trois d’épouvantables surdoués. En ce temps-là, Fayard pouvait décourager tout apprenti bassiste, tellement il surjouait ses drives.

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    Quand on ouvre le gatefold, on les voit tous les quatre dans Griffith Park jouer aux cowboys en se tirant dessus à bout portant. Pow ! Pow ! T’es mort ! Dès «Abalony», t’es frappé de plein fouet par une pop de rêve, pow ! T’es mort ! Le roi Arthur est l’égal de John Lennon. On dit même de lui qu’il est un miracle permanent. C’est en tous les cas ce qu’inspire «Abalony». Il chante son Abalony au mellow vocal à peine soutenu. Arrive dans la foulée le «Signed D.C.» tiré du premier album de Love, sans doute l’œuvre la plus connue du Love Supreme - Nobody cares for me - Le solo d’harp atteint un niveau rare d’intensité cabalistique - Look out Joe !/ I’m falling/ Nobody cares for me - C’est vrai, nobody cares for him now. Avec «Listen To My Song», ils opèrent tous les quatre un prodigieux retour à l’absolue pureté harmonique. Arthur redescend dans l’excellence du chant mordoré et siffle sa mélodie. On pouvait dire à l’époque qu’il existait trois pôles sur cette planète : d’un côté les Beatles et de l’autre Love, avec Brian Wilson au milieu. On se régale de ce double album comme on se régale du White Album des Beatles : c’est la même intensité de tous les instants. Il faut voir Arthur Lee donner du foin au son dans «I’ll Pray For You», c’mon let me in with you. Pure magie - You made me come - C’est très sensuel, on a des chœurs de mecs derrière. Les ah ah ah sont de pures avances putassières. Le «Stand Out» qui ouvre le bal de la B est plus musclé, on est dans l’hendrixité, mais sans guitare, uniquement dans le groove. Arthur Lee jive l’excellence, puis il nous embarque dans les douze minutes de «Doggone», hélas ruiné par un solo de batterie. Il faut vite aller se consoler en C avec «I Still Wonder». Ce sont les harmonies vocales de CS&N. Tout ici est taillé sur mesure dans l’harmonie viscérale et fouaillé au gras double. On voit deux phrasés de guitares se croiser dans l’azur. Gary Rowles prend le lead sur «Love Is More Than Words». Ça vire à la jam de puissance effective, l’un des sports favoris du roi Arthur. En ce temps-là, les musiciens jouaient comme des démons incoercibles. Frank Fayad en profite pour se laisser aller. Avec «Nice To Be», Arthur Lee frôle le Michel Legrand. C’est dire l’irréalité des choses ! L’enchantement se poursuit en D avec «Run To The Top», une pop incroyablement légère - Why don’t you be free - On sent naître quelque chose de l’ordre de la persistance, I’m free, et ça claque des mains. S’ensuit un «Willow Willow» d’une perfection mélodique absolue, une merveille intarissable, la brutalité subjugante du Love Supreme, l’adoucissement latéral des arpèges byzantins, tout y est, comme dans un récit baroque de Gustave Flaubert. Out Here, c’est Salammbô. «Willow Willow» sonne comme un bain de mercure, la légende de Love s’y détaille dans les atomes d’acides et de bases. Ces surdoués extravagants n’en finissent plus de surjouer leur «Instra-Mental» et cette D palpitante s’achève avec «Gather Round», une pop d’arpèges éternels, élevée au rang du Love Supreme. Arthur chante ça au psyché chaud. On ne se lasse pas de cette élévation perpétuelle, claquée à la meilleure claquemure d’occident. Pas de plus beau roi nègre qu’Arthur Lee - If you don’t like my story/ Then don’t buy my songs. Pour les crédits, Arthur change de nom et s’adverbise : il s’appelle Arthurly.

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             On retrouve la même équipe Donnellan/Fayad/Suranovich sur Four Sail paru la même année sur Elektra. Titre moqueur : Four Sail sonne comme For Sale. Sans doute est-ce la période la plus prolifique du roi Arthur, car les hits pullulent sur cet album, comme d’ailleurs sur le précédent. On n’y compte pas moins de cinq coups de génie. Et ça commence à rayonner dès «August» le bien nommé. Arthur entre dans le jardin magique d’un pas léger, comme les Beatles dans «Strawberry Fields Forever». Arthur est en réalité le seigneur des délicatesses définitives. Pas de pop plus pure que cette pop auguste. Ses retours au chant se fondent dans un velouté extravagant. Frank Fayad joue une bassline en folie et Jay Donnellan pourrait bien passer pour l’un des plus grands guitaristes de tous les temps. Nous voici arrivés dans un album idéal. Arthur propose une pop extrêmement précise et finement argentée, très byzantine dans l’esprit de Sainte Catherine. Ça phosphore dans le bosphore du Love Supreme. Ces surdoués s’en vont jazzer «Good Times» en plein envol. Ils se prêtent à toutes les fantaisies. Ils inventent une sorte de pop dionysiaque, une pop à cornes extrêmement libre. Jay Donnellan fait une fois encore le show, suivi par ce requin en maraude qu’est Frank Fayad, le bassman fou. Se développe sous nos yeux ronds de stupeur un gigantesque geyser d’excellence. Et ça monte encore d’un cran dans l’expressionnisme avec «Singing Cowboy», sans doute le sommet artistique de cet album. Jay Donnellan amène ça aux arpèges radieux et Arthur pose sa voix sur un tapis mélodique immaculé. Ce sont les chœurs d’artichauts qui génèrent l’apothéose de son plein, ce Graal orgasmique dont rêvent tous les libidineux. On tombe en B sur une autre huitième merveille du monde : «Robert Montgomery». Ils attaquent ça aux accords consternés, immédiatement relayés par cet entortilleur de génie qu’est Jay Donnellan. Arthur gagne encore une fois les paradis artificiels pour s’y recueillir. C’est d’une sophistication aveuglante de pureté, et les plongées dans les abîmes valent bien ceux de Jack Bruce dans «Tales Of Brave Ulysses». Cette B se montre moins dense, mais les cuts n’en sont pas moins admirablement construits et dotés d’une musicalité qui, depuis, semble s’être volatilisée. Il faut écouter attentivement le travail de sape de Frank Fayad : il surjoue en permanence et amène une énergie considérable à cette pop fragile et légère. En ce temps-là, les bassistes savaient jouer.

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             La seconde trilogie magique du règne du roi Arthur s’achève avec False Start, paru en 1970. Gary Rowles y remplace Jay Donnellan. C’est bien sûr la présence de Jimi Hendrix qui fit la réputation de l’album à l’époque : il co-arrange et joue sur «The Everlasting First». Arthur s’abandonne au destin tragique des harmonies brisées, à la dérive spirituelle, à l’aune de la liberté absolue, il va là où bon lui semble, libre comme l’air du printemps, et l’ami Jimi joue comme d’usage, c’est-à-dire comme un dieu. On trouve un autre cut purement hendrixien en B, «Anytime». Arthur y propose une fantastique approche du blues-rock avec des prolongements hendrixiens, et Gary Rowles se montre digne de l’aventure. Encore des traces d’hendrixité dans «Slick Dick», un curieux mix de Wolly Bully et de bluegrass psychédélique. On retrouvera ce son sur Cry For Love, évidemment. Le coup de génie arthurien se trouve en A et s’appelle «Keep On Shining». Encore un coup dont on ne se remet pas. On y assiste à une fantastique résurgence d’excellence groovy. Arthur swingue le rock et le bouffe tout cru en même temps, comme le Saturne que peignit Goya. On note aussi son excellente maîtrise des éléments dans «Stand Out». Il sait dresser une Table et offrir un festin de son. Oh il faut aussi aller voir en B ces deux cuts ultraïques que sont «Feel Daddy Feel Good» et «Ride That Vibration». Le premier vaut pour un heavy blues arthurien. Tout y est trié sur le volet. Il faut voir Arthur monter son œuf en neige, c’est un spectacle dont on ne se lasse pas. Il fabrique des climats changeants et charge aussitôt la barque au sortir d’un havre de paix. Il revient avec «Ride That Vibration» dans le processus d’élévation hendrixienne. Il tisonne sa braise pour l’emmener retrouver son élément en enfer. Les rois disposent de cette cohérence inaccessible à nous autres roturiers.

             Quand Arthur se fâche avec des membres du groupe, c’est toujours autour de questions de blé. Suranovich est viré pour ça. Arthur se fâche aussi avec des gros bonnets du biz, par exemple Robert Stigwood, qu’il insulte. Quand les Led Zep viennent le voir chez lui pour le saluer, Arthur ne les laisse pas entrer - Arthur didn’t give a fuck - Dès qu’il a un peu de blé, il devient incontrôlable. Et petit à petit, il prend l’habitude de flinguer ses concerts, il ne finit pas les cuts et passe son temps à babiner avec les gens. Mais le public lui pardonne tout, parce qu’il s’agit du roi Arthur. Pour se faire un peu de cash, il revend, sur les conseils de son ami George St John, la moitié de ses droits d’auteur à Leiber & Stoller. 

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             En 1972, Arthur Lee enregistre son premier album solo, Vindicator. Frank Fayad et Craig Tarwater apparaissent sur certains cuts, Charles Karp et David Hull sur d’autres. Arthur revient au pur jus hendrixien avec «You Want Change For Your Re-Run», mais avec une touche de Love en sus. Il joue ça à la meilleure heavyness californienne. Il se montre aussi très hendrixien dans «Love Jumped Through My Window», nouvelle envolée arthurienne pleine de détermination. La dominante de l’album est le heavy blues-rock de type «Hamburger Breath Stinkfinger». Frank Fayad est derrière et oh boy, que de son ! - Oh what a dish/ She smells just like a fish - On ne pourrait pas s’en lasser. Même chose avec «Busted Feet», chanté à la colère arthurienne, un modèle du genre. Autre heavy slab de blues-rock seventies : «Everytime I Look Up I’m Down Or White Dog». C’est gorgé de musicalité et de tout le génie arthurien des années de braise. Le Vindicator nous plonge là dans un océan de vrai son, dans une infinie jouvence de gras-double. C’est sur cet album qu’apparaît l’«Everybody’s Gotta Live» chanté au filet de voix. Le cut s’inscrit dans la veine de Forever Changes, comme d’ailleurs «He Knows A Lot Of Good Women» qu’Arthur chante fébrilement. On le voit s’engager dans de belles envolées, à cheval sur sa panacée.

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             En 1974, Stigwood et Clapton mettent le paquet pour avoir Arthur sur RSO : une avance de 100.000 $ ! Pour enregistrer Reel-To-Real, Arthur parvient à stabiliser l’équipe Melvan Whittington/Joe Blocker/Robert Rozelle, un Rozelle qui va être remplacé par Sherwood Akuna pendant les sessions. En réalité, l’album marque un changement de cap artistique. Après les extravagances baroques de Forever Changes, Arthur revient à ses racines, comme le fit l’ami Jimi avec The Band Of Gypsys. C’est le black roots album. On retrouve sur Reel-To-Real l’«Everybody’s Gotta Live» de Vindicator et une version très appauvrie de «Singing Cowboy». Les vrais hits se nichent en B : «Be Thankful For What You Got», fantastique groove d’élégance arthurienne. On se croirait chez Marvin. Avec «Busted Feet», Arthur s’en va rocker comme un punk black. Il reste dans l’hendrixité de choses, avec une énergie qui lui est propre. On trouve des choses intéressantes en A, comme ce groove doucereux intitulé «Time Is Like A River». Il passe en mode bluesy pour «Stop The Music» - I’ve been lonely/ And I’ve been blue - Mais rassurez-vous, il va mieux, I’m going to have a good time/ I’m going out tonite ! Puis il passe au funk avec «Who Are You» : il chante divinement, ça fourmille de percus et c’est cuivré de frais. Encore une belle leçon de polyvalence avec cette belle pièce de Soul arthurienne : «Good Old Fashion Dream». Reel-To-Real se veut nettement plus Soul que les précédents albums. Arthur avait prévenu le public, lors de la tournée anglaise de 1973 : «No more Forever Changes shit !»

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             Bel album que cet Arthur Lee paru en 1981, car on y retrouve Velvert Turner qui fut le protégé de Jimi Hendrix. L’album devait s’appeler More Changes et n’est jamais sorti. C’est Rhino qui l’a sauvé des eaux. Qu’est-ce qu’on dit ? Merci Rhino ! «One» vaut pour un joli mambo-rock arthurien, avec Velvert Turner à la gratte. On se croirait chez Gary US Bonds. Il faut attendre «I Do Wonder» pour voir Arthur renouer avec les mélodies évanescentes de Four Sail. Admirable musicalité de glotte. Arthur sculpte son son dans la matière mélodique avec une grâce qui relève de l’enchantement. On retrouve Velvert Turner en B sur «Bend Down». Il affranchit toutes les blanches et les noirs esclaves, le mec joue aux avalanches de cascades catatoniques. Pure démence - You’re my own desire/ You’re my soul invider - On trouve de la très belle pop ici et là («Do You Know The Secret») et Arthur finit parfois son cut avec des brouettes de brouet («Happy You»). Il reprend aussi le vieux «7 & 7 Is» en indiquant que ce titre de chanson évoque le fait qu’une copine et lui sont nés un 7 mars, mais il ajoute que ce détail n’a rien à voir avec la chanson. Il termine cet album ravissant avec «Stay Away From Evil», un joli coup de funk arthurien qui renvoie à Stevie Wonder. Encore merci Rhino !

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             Les fans sont tous allés piocher dans les CD New Rose parus dans les années 90, Arthur Lee And Love, réédité sous le titre Five String Serenade

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    et le boot Oncemoreagain. Einarson nous révèle que Patrick Mathé a payé une petite fortune pour avoir le roi Arthur sur New Rose : 40 000 $ ! Pour enregistrer l’album, Arthur a récupéré Melvan Whittington (gratte) et Robert Rozelle (bass). C’est la formation de Black Beauty. New Rose savait alors rater ses pochettes. Ils ont réussi à transformer Arthur Lee en clochard. La pauvreté du label explique peut-être l’absence de vision. On retrouve pas mal de hits comme «Five String Serenade» ou encore «Somebody’s Watching You». Ce démon d’Arthur crée forcément l’événement. En dépit de l’étranglement de carrière, il réussit à exister. C’est sa force. Il re-développe sa petite musicalité exponentielle. Il passe au balladif de fête foraine avec «You’re The Prettiest Song». Cet homme sait qu’il a du génie, mais on l’abandonne. Cet album live est parfois inepte, des cuts comme «I Believe In You» et «Ninety Miles Away» atteignent le fond. Il se réveille soudain avec «Love Saga» monté sur les accords du «Hey Joe» de Jimi Hendrix. Il est à bout de souffle mais il passe un joli solo d’harmo. Ils terminent avec un «Passing By» qui sonne exactement comme «Voodoo Chile» et Melvan y fait des siennes, en bon petit soldat. Il faut aussi se pencher sur le cas de «Seventeen», car il s’agit de sexe pur - Yes you and me/ You know what to do - La groupie a 17 ans - Yes you and me/ You know what I mean - Une fois que la groupie est entrée dans la loge, elle doit se mettre au boulot.

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             Quant au boot Oncemoreagain, il est enregistré à Londres en 1992 et dès «Alone Again Or», Arthur Lee nous inflige sa merveilleuse présence. C’est joué à l’exacerbée. On les voit cavaler ventre à terre dans l’«A House Is Not A Motel». Trop beau pour être vrai. Quelque chose de très spectaculaire se dégage de ce concert. Ça flûte sur «She Comes In Colours», comme dans Forever. Il tape un «Signed DC» imparable, puis il tire «Orange Skies» et «Seven & Seven Is» du sommeil de ses premiers albums. Tout est bien frénétique et chanté au bon vouloir du roi Arthur. Il se passe des trucs dans chaque cut, c’est même une musique beaucoup trop sophistiquée pour la scène. «That’s The Way It Goes» sonne comme une soft-pop admirablement sensitive. Puis il tape son «Little Red Book» à l’ancienne, bien tressauté du beat. Le roi Arthur maintient sa privauté. Et voilà qu’éclate l’effarant «Everybody’s Gotta Live» qu’il chante d’une voix particulièrement déliée. Il fait un clin d’œil à John Lennon en chantonnant le «And the moon shines on» d’«Instant Karma». S’ensuit un double hommage à son ami Jimi, «Passing By» et «Hey Joe». Il fait du Voodoo Chile heavilyfié à la mode arthurienne, c’est un cousinage qui effare, et il tape dans l’Hey Joe des Leaves, celui qui va vite. Les accords scintillent.

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             Love Lost et Black Beauty sont deux projets avortés et réédités longtemps après la disparition du roi Arthur. Le premier fut enregistré en 1971 et enterré in the vaults, comme disent les Anglais. Ce sont les fameuses Columbia Records Sessions qui devaient donner l’album Dear You. Le guitariste Craig Tarwater et le batteur Don Poncher remplacent Gary Rowles et George Suranovich. Le seul survivant de la mouture False Start est Frank Fayad. L’album est jugé trop anarchique par les gens de CBS qui du coup rompent le contrat et classent l’affaire sans suite. La plupart des cuts enregistrés lors de ces sessions vont heureusement refaire surface sur Vindicator, Black Beauty et Reel-to-Real. Ce Love Lost très hendrixien fournit l’occasion de rappeler que Jimi Hendrix et Arthur Lee partageaient les mêmes aspirations de liberté spontanée, dont l’incarnation est l’impro jazz, et qu’à la différence des petits culs blancs comme Clapton qui admiraient les blues masters, Jimi et Arthur avaient grandi avec. En plus de cette complicité artistique, ils cultivaient le même look, the black hippie look. Pour rigoler, le roi Arthur aimait bien dire que Jimi avait copié son look. Quand on écoute cet album sauvé des eaux aujourd’hui, on est choqué. Oui, choqué que les gens d’une maison de disques aient pu le condamner à l’oubli. Les deux clins d’yeux hendrixiens que sont «Midnight Sun» et «Trippin’ & Slippin’/Ezy Ride» valent tout l’or du monde. Le roi Arthur chante ça au meilleur feeling de la Table Ronde et son midnight sun is shining/ Shinig on my baby’s face tient du prodige, tellement c’est inspiré. Le coup de Jarnac de cet album mort-né s’appelle «I Can’t Find It». Pur jus de génie dévasté. Le roi Arthur crée les conditions de l’élégance. C’est d’une puissance hors normes. Il pousse son cut dans ses retranchements et ça gicle dans tous les coins. Voilà le génie d’Arthur Lee. Ça goutte littéralement de son. Il faut aussi l’entendre chanter ce superbe «Product Of The Times» monté sur un vieux groove de Frank Fayad. Le roi Arthur chante ça à la glotte effervescente. Il swingue sa pop-rock avec une sauvagerie indécente, et c’est probablement cette liberté de ton qui indisposa les gens de CBS. Arthur sait allumer un cut aussi bien que Little Richard. Il faut aussi se jeter toutes affaires cessantes sur le «Love Jumped Through My Window» d’ouverture de bal, car on l’entend donner des coups d’acou dans les ponts de la rivière Kwai. Ce mec sait chanter une chanson et gratter ses poux. Il sait mener la danse, hey ! C’est joué à la ferveur des coups d’acou, dans les règles de l’art du temps jadis. Il mène pareillement son «He Said She Said» d’une main de maître - You make me feel so good - mais avec le meilleur velouté d’asperge dans le ton. Et puis voilà l’excellent «Everybody’s Gotta Live» qu’on va retrouver sur Reel-to-Real, avec son fameux pendant philosophe everybody’s gonna die/ Before you know the reason why. On a là une version extrêmement électrique. De toute façon, avec Arthur, c’est toujours électrique. Il sait jouer à l’excès et ça devient extrêmement beau. On trouve aussi deux moutures de «Good & Evil» sur cet album, une première jouée à coups d’acou et à forte teneur bluesy, et la seconde solidement sexuée - She keeps me satisfied - Retour aux colonnes infernales avec «He Knows A Lot Of Good Women». Le nom d’Arthur Lee signifie excellence à tous les étages. Il faut voir comme il sait gérer les climats dramatiques d’une chanson. Et puis on les entend tous les quatre jouer leur va-tout blues rock, dans «Find Somebody». C’est une jam extraordinaire qui en dit long sur leur wilderness. Il manque l’envol de «Singing Cowboy», c’est vrai, mais il n’empêche qu’ils jouent tous les quatre jusqu’au bout du bout, surtout Frank Fayad qui n’en finit plus de pulser aux abois. 

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             Quant à Black Beauty, c’est aussi un projet avorté. Le label Buffalo Records, sur lequel l’album devait sortir, fit faillite. En 1973, Arthur s’entoura de l’équipe Melvan Whittington/Joe Blocker/Robert Rozelle - the all-black band - pour revenir aux sources. Avec cet album, il souhaitait vraiment prendre ses distances avec Forever Changes. Il voulait faire comme John Lennon, se forger une identité réelle et se détacher du passé. Pour y parvenir, il lui fallait un black rock band, même si la mort de Jimi Hendrix signifiait la mort du black rock. Joe Blocker : «Later we came to realize that with Jimi Hendrix’s death a door had beeen shut that would never be open again. Ever.» Blocker indique que Living Colour est un mauvais contre-exemple de cette théorie, car leur premier album n’a marché que parce que produit par Jagger. L’autre aspect fondamental qui caractérise l’ampleur artistique d’Arthur Lee, c’est qu’il incarnait la mutation. Il était the next step, après Jimi Hendrix, mais comme il jouait du rock, il se rendait invisible aux yeux du peuple noir. Déjà enregistré lors des Columbia Record Sessions, «Midnight Sun» réanime le fantôme de Jimi Hendrix - I don’t know the reason why - Arthur plonge dans la démesure d’over yonder - The midnight sun is shining - Clapton qui en 1974 avait emmené Love en tournée comparait Melvan Whittington à Jimi Hendrix - He’s got the same thing that Jimi Hendrix had - On le surnommait Melvan Wonder. L’autre point fort de Black Beauty se niche en B : «Lonely Pigs». Cet heavy balladif se situe dans la meilleure veine arthurienne. Voilà un cut élégant et sacrément élancé. On pourrait même parler d’une sorte de bénédiction cadencée, intense et troussée au pli de la hanche. «Lonely Pigs» est dédié aux cops et c’est l’une des rares occasions d’entendre le roi Arthur prendre un solo. Il rappelle qu’à l’âge d’or de Love, la police de Los Angeles les harcelait, à cause de la mixité du groupe. Et lui en particulier. Il dut apprendre à circuler dans les rues moins fréquentées pour éviter les contrôles. Avec «Can’t Find It», il renoue d’une certaine façon avec le rock magique, et des échos d’«Always See Your Face» traversent l’excellent «Walk Right In». Il s’agit en effet du même fil mélodique, celui qui rendait Four Sail si intensément désirable. On pourrait dire la même chose de «Stay Away», bien léché par des langues de feu hendrixiennes et tellement présent par le son. Le roi Arthur chante aussi «See Myself In You» au feeling pur, à l’admirabilis volubilis du vieux monde. Il chante dans la matière, au heavy mood arthurien. L’édition de Black Beauty sur High Moon Records s’accompagne d’un livret signé d’un certain Ben Edmonds qui documente extrêmement bien l’histoire de cet enregistrement. Comme les masters avaient disparu sans laisser de traces, le technicien en charge du projet dut repartir d’un test pressing que John Sterling, le guitariste blanc qui accompagna Love en tournée, avait su conserver en bon état. C’est l’histoire miraculeuse d’un album miraculeux. Parfaitement à l’image d’Arthur Lee.

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             Et puis un jour, en fouillant dans le bac fatigué d’un disquaire parisien, on chope le Shack ! Oui, cette absolue merveille qu’est Shack Accompany Arthur Lee - A Live Performance At The Academy Liverpool May 1992, un album paru en l’an 2000. Dans son petit texte d’insert, le roi Arthur dit son bonheur d’avoir joué à Liverpool et sa surprise de voir que les gens connaissaient les paroles de ses chansons. Il s’en dit bouleversé, au point d’envisager de venir vivre à Liverpool. C’est «Alone Again Or» qui ouvre le bal de l’A et Shack nous tisse la plus belle dentelle de Calais qui se puisse imaginer. John Head joue le lead de la mort fatale. C’est un enchantement. Et on en est qu’au début. Il y a tellement de présence scénique qu’on croirait entendre les Beatles. Voilà «Signed DC», et force est de constater que ces mecs de Liverpool restituent toute la magie de Love. Arthur passe un solo d’harp somptueux. Il joue des atonalités confondantes. S’ensuit «And More Again» qu’Arthur chante comme un dieu descendu parmi les hommes. Regain d’énergie avec «A House Is Not A Motel», à la fois très concomitant et toxique, les mecs de Shack surjouent la dentelle suprême et John Head passe un solo hot as hell. Pas de mélange plus capiteux que celui du roi Arthur et de Liverpool. Le festival se poursuit en B. Arthur se dit ému par l’accueil que lui réserve the Liverpool people, qui ont reconnu en lui l’un des plus beaux héros du rock world. «Hey Joe» s’envole avec le  stupéfiant backing de Shack. Ces mecs surjouent véritablement la wild psychedelia d’Arthur Lee. C’est le secret de l’art. «Passing By» est la version arthurienne d’Hoochie Coochie Man. Il faut voir comme ça délie derrière Arthur, il repasse des coups d’harp superbes et swingue l’écho du temps. Puis il éclate «My Little Red Book». Shack pulse le beat de Liverpool. Dans le Nord de l’Angleterre et en Écosse, on vénère autant Arthur Lee que Big Star. Pas de plus belle virée psychédélique qu’«Orange Skies», oh no no no. Shack sort un son de rêve éveillé, très distant dans la proximité. C’est d’une troublante retenue, d’un raffinement florentin qui en bouche en coin. Le roi Arthur boucle avec l’hommage déguisé à John Lennon et à son «Instant Karma», c’est-à-dire «Everybody’s Gotta Live». Il ne pouvait pas choisir plus bel hommage.

             Par contre, chez lui, ça ne se passe pas très bien. Diane le quitte en 1995, car il devient dangereux. Il est armé et il fout la trouille aux gens. Cette année-là, il est arrêté pour des coups de feu qu’il n’a même pas tirés. Il passe au tribunal en juin 1996. N’appréciant ni son attitude ni sa conduite, la cour le charge au maximum : 12 ans de centre pénitencier. Le juge le traite d’individu dangereux. Arthur est complètement sidéré par la violence de la sentence. Ses amis de Baby Lemonade qui assistent au procès sont terrifiés. Mike Randle : «Le juge a dit qu’Arthur était une disgrâce. Arthur était en état de choc. Le juge lui a demandé s’il avait compris ce qu’il lui avait dit et Arthur lui répondit que non. Mais son avocat à dit qu’il avait compris.» Arthur le redit avec ses mots : «J’ai été condamné à 12 ans pour un crime que je n’ai pas commis. Par un juge. Je veux dite que j’étais innocent et on m’a jugé coupable.» C’est un autre mec qui a tiré les coups de feu en l’air et qui est venu le dire et le redire à la barre. Mais rien n’y fait. Le juge veut la peau d’Arthur - Arthur Lee had finally hit rock bottom - Le pire est à venir : pendant qu’il moisit au trou, sa mère casse sa pipe en bois - That hurt me more than any sentence. Je n’ai pas pleuré. En taule, on ne peut montrer aucune faiblesse - Il ajoute que pendant son séjour au Club Med, Kenny Forssi et Bryan MacLean ont eux aussi cassé leurs pipes en bois.

             Quand il sort, il vit ce qu’on appelle la rédemption - I went from the cage to the stage - C’est le retour de l’âge d’or et des tournées de Love dans le monde entier, sauf au Japon, où il est interdit de séjour. Et quand il tombe malade, il n’en parle bien à personne. Ce serait encore selon lui faire preuve de faiblesse, et ça, il n’en est pas question. Jusqu’au moment où Baby Lemonade et Johnny Echols prennent l’avion pour Londres sans Arthur qui est trop faible pour voyager. Il leur demande de ne pas y aller, mais ils y vont quand même, car ils ont besoin de blé. Arthur se fâche avec eux.

             Et en 2005, il décide de revenir s’installer à Memphis. Einarson nous donne tout le détail du projet du Memphis Love avec Greg Cartwright, Alicja Trout, Jack Yarber et Alex Greene, en gros les mecs de Reigning Sound. Ils répètent chez un pote de Cartwight, Darcie Miller, sur Williford Street. Cartwright : «Arthur was going back to the garage band days, totally different from the Baby Lemonade thing. I’m just sorry the world never got to hear this band, because they were great.» Cartwright ajoute qu’ils revenaient au son du premier Love album et Johnny Echols devait se joindre au groupe, à la demande d’Arthur. Alicja Trout est elle aussi fascinée par Arthur le cowboy. Le groupe s’appelait The Memphis Love et Arthur prévoyait de l’emmener tourner en Europe. Il avait même composé de nouveaux cuts. Cartwright n’en finit plus de dire sa vénération pour Arthur : «Il marchait dans la rue et tous les kids et des vieilles dames qui avaient connu sa mère l’interpellaient : ‘Hey Po.’ Il portait un blouson de cuir à franges et un chapeau de cowboy ou alors un haut de forme et les gens disaient : ‘There’s that old rocker dude’. Les choses allaient plus lentement, à Memphis, c’est plus laid-back. Il était encore le grand Arthur Lee, il s’habillait et marchait comme une star et savait aussi être un ordinary guy.»

             Quand Greg Cartwright voit Arthur marcher dans la rue, il a l’air d’aller bien, mais en réalité, il tombe en ruine. Une leucémie le dévore vivant. Il souffre tellement qu’il finit par accepter d’aller à l’hosto. Mais comme il n’a pas de Sécu et qu’il n’est pas couvert, la note monte vite :  170 000 $ ! Arthur ne les a pas, forcément. Harold Bronson, qui est encore le boss de Rhino Records, lui file 75 000 $ ! LUI FILE ! Eh oui, c’est l’une des infos capitales de ce book : Harold Bronson FILE 75 000 $ à Arthur Lee. Extraordinaire Harold Bronson ! Pour le reste, Diane réussit à faire marcher son assurance maladie et des amis d’Arthur organisent un concert de soutien à New York avec Robert Plant, Ian Hunter, Ryan Adams, Nils Lofgren, Yo La Tengo, Garlan Jeffreys et Johnny Echols. Mais les médecins de Memphis ne parviennent pas à le sauver, et Arthur Lee casse sa pipe en bois en août 2006. Le roi est mort. Vive le roi !

             La suite au prochain numéro.

    Signé : Cazengler, Lee de la société

    Love. Love. Elektra 1966

    Love. Da Capo. Elektra 1966

    Love. Forever Changes. Elektra 1967

    Love. Out Here. Blue Thumb Records 1969

    Love. Four Sail. Elektra 1969

    Love. False Start. Blue Thumb Records 1970

    Arthur Lee. Vindicator. A & M Records 1972

    Love. Reel-To-Real. RSO 1974

    Arthur Lee. Arthur Lee. Rhino Records 1981

    Arthur Lee And Love. New Rose Records 1992

    Arthur Lee And Love. Five Strings Serenade. Last Call Records 1992

    Arthur Lee And Love. Oncemoreagain. Boot

    Shack Accompany Arthur Lee. A Live Performance At The Academy Liverpool May 1992. Viper 2000

    Love. Love Lost. Sundazed Music 2009

    Love. Black Beauty. High Moon Records 2011

    John Einarson. Forever Changes: Arthur Lee And The Book Of Love - The Authorized Biography Of Arthur Lee. Jawbone Press 2010

     

     

    Wizards & True Stars

    - Brown sugar (Part One)

     

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             Il existe deux films qui permettent d’approcher la figure emblématique de James Brown : Mr Dynamite - The Rise Of James Brown et Get On Up. Le premier est un docu extrêmement bien foutu signé Alex Gibney. Le deuxième est un biopic bien farci d’entorses à la réalité et signé Tate Taylor. Les deux films se complètent relativement bien et enfoncent le clou de l’essentiel : James Brown est un petit black parti de triple zéro pour devenir une sorte de dieu Pan black, car oui, le funk c’est du sexe pur. Get it together ! Right on !

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             Gibney lance son docu sur scène. So proud ! Beat des reins. Bobby Byrd présente James et derrière on voit Bootsy Collins, il n’existe rien de plus intense dans l’histoire de la Soul. Par contre, Taylor attaque son biopic par la fin, c’est le JB d’I don’t need no one en survêtement vert avec un fusil à pompe qui veut savoir qui est allé chier dans ses toilettes. Bhaam ! Il tire dans le plafond, première belle entorse à la réalité. Kabhaam ! Flashback. Il est au Vietnam en 1968 dans un avion canardé par les Viets. Le seul qui n’a pas peur dans l’avion, c’est JB - Kill the funk ? No way ! - Et là Taylor reconstitue le T.A.M.I. Show de 1964, out of sight, l’acteur qui fait Brown s’appelle Chadwick Boseman et s’en sort bien, avec sa veste à carreaux et ses pas de danse, Mashed Potatoes, semelles fluides, la main droite sur la nuque. Jag l’observe depuis la coulisse et va le copier. Enfin, essayer de le copier. Pauvre Jag.

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             Définir la Soul ? JB répond «can’t». Pour lui la Soul vient des coups durs. Extraordinary knocks. On en ressort a bit stronger. Abandonné à 4 ans. L’enfer du dirt poor. Cabane dans la forêt. Le père qui vire la mère et JB bambin qui fuit le dark dad dirt poor. Marche jusqu’à Augusta, en Georgie. Chante et danse pour des pièces. Toujours my shoeshine on my mind. Vol de fringues dans une bagnole. Ballon. Bobby Byrd lui demande combien il risque. 3 à 15 piges ! «For what ?». «Rob a suit !». «Rob a suit ?». Bobby le sort de là et se porte garant. JB part donc de double-triple zéro, et pourtant il est déjà très pointu : il vénère Louis Jordan - He could sing, he could dance, he could play blues, swing, bebop, the hip-hop of them times - Puis il cite Duke Ellington. Il cite aussi Little Richard et Frankie Lymon. Des modèles. Bobby Byrd a un groupe qui s’appelle The Famous Flames. Il propose à dirt poor JB un job de chanteur et l’héberge chez lui. La première chose que fait dirt poor JB, c’est de baiser la frangine de Bobby - I wanta get into it/ Man/ Like a/ Like a sex machine - Puis pendant l’entracte d’un show de Little Richard, JB et les Famous Flames montent sur scène, comme le veut la légende biopicale. JB va ensuite remplacer Little Richard pendant deux semaines dans un club. Débuts à l’arrache. Même plan pour Al Green au Texas. Tout se fait à l’arrache, chez les dirt poor.

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             C’est l’A&R blanc Ralph Bass de King Records qui signe JB. «Please Please Please». Big boss man Syd Nathan n’y pige rien. «Où est le reste de la chanson ? He said Please ! One word ! Gimme the song !» Heureusement, Ralph Bass a pigé. C’est Bass qui présente JB au blanc Ben Bart qui va devenir son manager. «Please Please Please» ? Hit mondial en 1963 - Oh please/ You can sleep another day/ My love  - Les blancs n’en reviennent pas. Suivi de «Try Me». Puis c’est l’Apollo d’Harlem, et Danny Ray, l’homme qui amène la cape. Il y a un Live At The Apollo dans chaque black house d’Amérique. Les DJs passent le Live en entier. I’ll Go Crazy ! Hundreds of shows around the black America - Maceo Parker ! 1964 ! Chevilles twisteuses et semelles glissantes, il refait les pas d’«Out Of Sight», on ne s’en lasse pas, il invente la Soul :

             — Ready Mister Byrd ?

             — Yes sir Mister Brown !

             — Are you ready for the night train ?

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             Night train ! - All aboard for night train - La folie pure ! JB danse la Saint-Guy avec ses trois choristes et fait le grand écart. JB demented ! Ah il faut le voir finir son T.A.M.I. avec «Please Please Please», la cape sur les épaules et s’écrouler avec le micro. Un dieu est né sous l’œil des caméras et les Stones assistent éberlués à l’heureux événement. Ils arrivent dans le show APRÈS JB, ils sont très pop. So ridiculous.

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             Ben Bart lance un nouveau concept : James Brown AND his Famous Flames, ses amis deviennent ses employés. Syd Nathan lui dit : «You’re the show. I’m the business.» JB voit les choses différemment : «Nous les blacks on est le show, you the white people keep the money.» Nouvelle incarnation du diable : le showbiz. The devil ! The white man. Mais JB ne craint ni la mort ni le diable. Il avance. Stay on the scene. Il rencontre Martha High en 1965. C’est lui qui la baptise High - I’ll call you Martha High - «Papa’s Got A Brand New Bag». JB invente le funk. Tout le monde danse. Maceo Parker passe des coups de sax demented. Jab’O Starks bat le beurre, 5 drummers on stage, the fantastic Mister Dynamite ! Get on down ! Fred Westley ! JB bosse comme une bête. Il aime la discipline. Et les fringues. Tout le monde s’habille. Il surveille même les fringues des choristes et de Martha. Ponctualité. Be positive. Pride. Il développe les valeurs du dirt poor. Quand Yvonne Fair monte dans le bus de tournée et que les mecs la sifflent, elle met tout de suite les choses au carré : «I’m Yvonne Fair ! I’m a singer !». Bon d’accord. Ils écrasent leur banane. JB arrive en 1966 devant les caméras de l’Ed Sullivan Show en dansant «Papa’s Got A Brand New Bag» - He ain’t no drag - Il a imposé la présence de son orchestre - You’re gonna see the James Brown show ! - James Meredith se fait buter, JB chante This is a man’s man’s world. Black Power ! Qui veut porter le message ? JB ! Il galvanise la foule à Jackson.

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             Soudain JB a une idée. Il demande à Pee Wee de l’écrire. Cold Sweat ! Pur funky stuff de 67 - Loose & tight at the same time. Jazz power ! Solo de Maceo Parker. Clyde Stubblefield, part man, part drum machine, le funk prend racine dans le jazz, dans la Soul et dans le Sex.

             Ben Bart casse sa pipe en bois en 1968. JB devient son propre manager. No friends.No close friends. Et Bobby Byrd ? JB n’a confiance en personne - Tu ne peux même pas faire confiance à ta mère. She left - He grew up with the idea you can’t trust anybody - Avec ses musiciens, il fait du biz - Je ne sais pas lire une partition, but I am the man - En avril 1968, le bon Doctor King promet the Promised Land et reçoit une balle dans le cou. Alors JB t’explique ce qu’est la Soul - Soul is when a man has to struggle all his life to be equal of another. Soul is when a man pays his tax and stay au second plan. Soul is when a man is not judged for what they do but for the colour they are - JB le dit avec ses mots de dirt poor. Il a sa grammaire funky. À Boston, il calme la foule qui menace de brûler la ville après l’exécution de Martin Luther King : «Je cirais les chaussures sur les marches d’une station de radio. Je gagnais 3 cents, 5 cents. C’est monté à 6. Now I own the radio station ! You know what that is ? That’s black power !» - I’m black and I’m proud !

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             JB à la télé, black dignity ! Say it loud ! I’m black and I’m proud ! Il enfonce son clou entre tes reins - Say it loud ! Change the dynamics of the United States ! Pur funk de petit homme noir. JB croit que si tu bosses dur, you can do it ! Il devient riche mais les Famous Flames se plaignent. Pas de blé pour eux. Juste le salaire. Que dalle pour les enregistrements. Les Famous Flames se mutinent. JB reste de marbre. Maceo Parker mène la fronde. Seul Bobby Byrd comprend que JB doit être on top. On doit tout à JB - Bobby explique à Maceo que JB a bossé dur pour être en haut de l’affiche et toi tu n’y arriveras pas. James is supposed to be in front, ça nous dépasse - The man’s a genius and he’s taken us with him - Les Famous Flames ramassent leurs cliques et leurs claques et se barrent - I never liked you - JB ne moufte pas. JB tout seul. Retour à triple zéro mais black and proud. Alors JB et Bobby Byrd qui lui est resté fidèle après la mutinerie ont un échange biopical historique :

             — Funk doesn’t quit.

             — There’s somuch’ it!

             — Are we done Mister Byrd ?

             — We’re done Mister Brown !

             — I think we got more funk in the trunk !

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             Alors JB envoie Bobby chercher Bootsy Collins et son frère Catfish qui jouent dans les Blackenizers à Cincinnati et lui dit de les ramener à Augusta. Avec Bootsy, ça vire encore plus funk - Gimme the one ! Every night - JB explose le Sex - Like a/ What ?/ Like a / What ?/ Like a sex machine ! Get up ! - JB réinvente JB. Hard funk - Get up/ Stay on the scene ! - Bootsy dit que Jab’O et Clyde must have been the funkiest drummers in the world. JB bat des bras en studio, Cold Sweat ! Jeu de jambes. C’mon ! Sur scène, c’est monstrueux. Laisse tomber les mots et danse - I’m black and I’m proud avec une énorme chorale de gosses black en studio. JB résume toute cette aventure vertigineuse d’une seule phrase : «I paid the cost to be the boss.» Même ça c’est un hit. Hit in the butt/ Stay on the scene !

    Signé : Cazengler, tête de broc

    Alex Gibney. Mr Dynamite. The Rise Of James Brown. DVD Universal 2015

    Tate Taylor. Get On Up. DVD Universal 2015

     

     

    L’avenir du rock

    - Obvious Jontavious

             Holaaa bijou ! L’avenir du rock arrête son cheval devant une vieille cabane branlante. Toc toc toc. La porte grince. Un vieux black squelettique apparaît. L’avenir du rock affiche son plus franc sourire :

             — Honk Tom, c’est bien ici ?

             — Yes sir Mister White.

             — Non, mon nom n’est pas Mister White, mais Mister avenir du rock.

             — Yes sir Mister White.

             — Non ! Je m’appelle Mister avenir du rock ! Vous êtes bouché ou quoi ?

             — Yes sir Mister White.

             — Bon alors je vais vous le dire en anglais : Mister future of the wock ! Vous voulez aussi que je vous le dise en Yoruba ?

             — Yes sir Mister White.

             — Ah vous êtes bien tel qu’on vous voit sur les boîtes de riz ! Je vous croyais plus évolué, plus conciliant, plus ouvert aux idées héritées du siècle des lumières et aux mutations sociales...

             — Yes sir Mister White.

             — Vous commencez sérieusement à me courir sur l’haricot ! Je me pointe chez vous, gentiment, dans l’idée de vous proposer une interview socio-éducative pour le compte du blog de mon ami Damie Chad, et voilà de quelle façon vous me recevez ? Comment osez-vous ? Ah je comprends mieux le Klu Klux Klan ! C’est pas simple de cohabiter avec des mecs comme vous !

             — Yes sir Mister White.

             — Si vous continuez à m’asticoter, je vais faire un malheur ! Faites gaffe, Honk Tom, j’ai les nerfs fragiles et le foie qu’est pas droit !

             — Yes sir Mister White.

             — Jontavieux schnoque !

             — No sir Mister White. Jontavious !

     

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             C’est ainsi, par le plus grand hasard, que l’avenir du rock a découvert Jontavious Willis. Il suffit parfois qu’une conversation dégénère pour occasionner une inexpectitude. L’avenir du rock adore ce genre d’inexpectitudes. Ce sont les meilleures. Elles craquent sous la dent.

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             Les temps changent. Autrefois, John Lennon chantait «Power To The People». De nos jours, on aurait presque envie de chanter «Power To Jontavious», surtout quand on l’a vu sur scène. Il annonce le retour des grands artistes. Pas d’amplis, pas de batteur, pas de rien : juste un pied de micro, une table de bistrot et sa gratte. Il a tout son petit matos dans la poche arrière de son gros falzar : le bottleneck et l’harmo. Voici quelques semaines, Jalen NGonda anticipait ce retour aux sources en se pointant tout seul au micro avec sa Ricken. Jontavious va encore plus loin dans la dépouille. Il n’a que sa gratte et son sharp gut de jeune black féru de blues.

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    Quand on le voit jouer, on comprend pourquoi on s’ennuie à l’écoute de son deuxième album : c’est un puriste. Il récrée l’enchantement des anciens princes du country blues, de Robert Johnson à Son House en passant par Blind Lemon Jefferson et Furry Lewis. Jontavious travaille dans la dentelle, mais avec une technique de jeu extrêmement rustique. Il fait un spectacle de son gratté de poux. Ce mec dispose de tous les talents, pas seulement celui d’un joueur exceptionnel. Il sait poser une voix qui est forte, il rythme son jeu en hochant la tête, et le plus important, il sait établir le contact avec son public, et ça, pour un jeune black sorti de Greenville, en Georgie, c’est un exploit. Il opère avec un mélange de candeur et d’humour qui finit par fasciner.

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    Il mobilise facilement le public, il demande aux petits culs blancs de faire le train - Ouuuh Ouuuh - alors les petits culs blancs font le train, oouuuh oouuuh ! Il raconte l’histoire d’une course entre deux trains, dont un Cannonball bien connu, et il rythme son train à coups d’harp. Il demande : Do we speed up ? La foule fait Ooohh oouuh ! Alors il passe à la vitesse supérieure, il bouffe son harmo, souffle de l’intérieur et gratte comme un démon. Il est tellement drôle et tellement vivant qu’il passe comme une lettre à la poste. Peu de gens sont capables de faire ce qu’il fait. Il balance à un moment une cover de «Milk Cow Blues» qui renvoie bien sûr à celle des North Mississippi All Stars, mais Jontavious a quelque chose en plus, une fluidité dans le feu de l’action qui fait la différence. Il file à cent à l’heure, mais avec des notes ailées. En l’écoutant faire le guignol, on réalise soudain que la milk cow, c’est une femme ! My milk cow’s gone ! Il s’amuse même à caler des petits medleys, Won’t You Be My Girl/ Stay on the Scene/ Like A Sex Machine, tout est gratté à la bonne franquette, il rigole souvent, il s’amuse beaucoup, il est content d’être là. Il doit très bien savoir qu’il sort de l’ordinaire.

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    Il adore les cuts expressionnistes, qui lui permettent de raconter des histoires, comme ce «Long Winded Woman», c’est-à-dire une pipelette, alors il mime la conversation téléphonique, blih blih blah blah, for hours, c’est elle qui blablate, Jontavious s’endort et se met à ronfler. Ça a l’air con, raconté comme ça, mais sur scène, ça marche, c’est même hilarant, car il orchestre tout sur sa gratte. Il est tellement doué qu’il réussit ce que peu de gens réussissent à faire : abattre les barrières de langage. Tout le monde le comprend et rigole à la moindre de ses vannes. Jontavious est une bête de scène.

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             Sa démarche est d’autant plus risquée qu’il tente de réhabiliter l’early country blues, celui, comme il dit, d’avant les guitares, quand il n’y avait que le chant. Et il y parvient, car il injecte tellement de vie dans son show qu’on finit par comprendre un élément fondamental : les vieux crabes du blues qui paraissent si «folkloriques» sur les albums, si conventionnels, devaient en fait être à l’image de Jontavious : seuls avec leurs grattes à l’entrée de plantations, ils offraient un spectacle aux ouvriers agricoles venus les voir pour se détendre. Et tous ces pionniers du country blues devaient forcément être bons, car ils gagnaient leur vie en jouant pour les plus pauvres parmi les pauvres, alors il fallait nécessairement qu’ils soient bon. Dans Deep Blues, Robert Palmer raconte l’incroyable histoire de la plantation Dockery, située au bord du fleuve, à Cleveland, Mississippi, un endroit où traîne, dans les années vingt, le plus légendaire de tous les bluesmen, Charley Patton. Même s’il est originaire de Georgie, tout le son de Jontavious vient de cet endroit, la plantation Dockery. Muddy, Charley Patton, mais aussi Pops Staples qui a grandi lui aussi sur la plantation Dockery, qu’il quitte à l’âge de 20 ans pour monter à Chicago - Charley Patton stayed at what we called the lower Dockery place and we stayed on the upper Dockery - C’est Charley qui pousse Pops à jouer de la guitare. Wolf traîne aussi à Dockery et c’est Charley Patton qui lui apprend à gratter la gratte, en 1929 - It was Patton who started me off playing - Wolf bourlingue aussi avec Robert Johnson et Rice Miller dans le milieu des années trente et prend en mains Johnny Shines et Floyd Jones. Jontavious recrée tout l’éclat de cette légende miraculeuse, celle des origines du blues. Voilà pourquoi il faut aller le voir jouer sur scène. Ce sera toujours mieux qu’Hollywood. Jontavious plante le décor et ton imagination fait tout le reste.

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             On ne perd pas son temps à écouter Spectacular Class, paru en 2019. Fantastique ouverture de bal avec «Low Down Ways» tapé au big heavy doom de lowdown, c’est violent et plus wild que le wild as fuck communément admis. Tu tombes de ta chaise ! Tell me baby ! Jontavious te balance dans la barbe le pire downhome boogie de l’histoire du downhome boogie, et c’est pas peu dire. On note la présence de Keb’ Mo’ on guitar. L’autre coup de génie de l’album s’appelle «Friend Zone Blues». Pareil, il tape ça au stomp, ça te résonne dans les tibias. Jontavious peut se montrer heavy. Le reste de l’album est beaucoup plus classique. C’est même très ancré dans le mud. Pas de surprise. «Daddys’ Dough» est plus primitif et donc plus intéressant. Jontavious nous fait le coup de la cabane sèche - Aw play for me - On le retrouve tout seul au bord du fleuve pour «Take Me To The Country» et il revient au heavy punk blues avec «Liquor». Classic mais avec le Jonta mood. Et cette belle aventure se termine au banjo avec «The World Is A Tangle». Ce pauvre Jonta essaye de réinventer la poudre et ça ne marche pas à tous les coups. Le buzz s’est fourré le doigt dans l’œil. Le Tangle déçoit un peu, on croit entendre Clapton.

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             Son premier album Blue Metamorphosis est très différent. On a pu miraculeusement le récupérer au merch. Sur Discogs, il est intouchable. Au dos, on y lit une dédicace déterminante, celle de Taj Mahal : «That’s my Wonderboy, the Wonderkind. He’s a great new voice of the 21st century in the acoustic blues. I just love the way he plays.» Nous aussi, on love the way he plays. Il attaque avec un heavy country blues, «Ancestor Blues», qui ne laisse pas la moindre chance au hasard mallarméen. Tout est dans le coup d’acou, tout est dans la racine des roots, il claque ses cordes, il gratte tout ce qu’il peut. C’est l’énergie ancestrale du gratté de poux. Il redore le blason en bois du country blues. Il te le couronne à sa façon, avec rien, ces mecs n’ont rien d’autre que leur talent et leur mémoire. Il chante son «Drunk Sunday» à l’accent tranchant et il te claque au passage le meilleur beignet de Georgie. Jontavious n’en finit plus d’aplatir son clou, il est rompu à tous les arts des racines, il tisse de la dentelle de Calais à n’en plus finir dans «Colombus GA Blues». Il sembler créer son monde à chaque cut, il gratte «I Just Want To Be Your Man» aux accords atonaux. Jontavious serait-il un démon ? Et puis voilà qu’avec «Tip Toe» arrive l’orchestre : batterie, basse, électricité dans la cabane. Alors c’est parti pour le big boogie blues de «Graveyard Shift Blues». Il s’enflamme. Son boogie blues vaut bien celui de Lazy Lester. Il tape «Can’t Get Of The Ground» au chant tranchant et il envoie «I Got A Janky Woman» rôtir en enfer. 

    Signé : Cazengler, Jontenvieux con

    Jontavious Willis. Le 106. Rouen (76). 17 mai 2023

    Jontavious Willis. Blue Metamorphosis. Not On label 2016

    Jontavious Willis. Spectacular Class. Kind Of Blue Music 2018

     

     

    Inside the goldmine

    - April skies

             On l’avait surnommée Lady Apron. Traduit de l’Anglais, apron signifie tablier. Quand elle cuisinait, elle passait un tablier. Lady Apron, ça sonnait mieux que Lady Tablier. Elle se trouvait là en tant que seconde épouse du géniteur. Cette femme maigre aux cheveux noirs de jais puait littéralement le sexe. Vraiment. Si tu restais trop longtemps dans ses parages, tu commençais à bander. Comme le géniteur l’avait débusquée dans un bar, elle ramenait avec elle ses mauvaises habitudes, notamment le petit double Ricard du matin, sec et sans glaçon, en cachette bien sûr. Mais sa démarche incertaine ne trompait pas. Elle était pétée du matin au soir, et ceux qui ont fréquenté des belles femmes soûles dans les bars savent de quoi il s’agit : l’accès est direct. Pas besoin de baratin. Elles s’offrent si facilement que tu en es choqué. Sois tu as une belle pente à la lubricité et tu y vas sans ciller, soit tu la rejettes, dégoûté par sa vulgarité. Lady Apron savait distribuer les indices. Toute la «famille» passait l’été dans une belle villa au bord de la mer. Lady Apron se baladait en bikini minimaliste et prenait un malin plaisir à faire claquer l’élastique du bas, révélant le temps d’une fraction de seconde le haut d’une touffe noire gigantesque. Ta copine de l’époque ne pouvait pas rivaliser. C’est là que naquit dans le référentiel libidinal la notion de brune incendiaire, qui allait par la suite donner prétexte à une sorte de quête du Graal. Pendant l’année scolaire, nous habitions une grande maison en lisière d’un bois. On la voyait s’y enfoncer plusieurs fois par jour. Soucieux d’éclaircir ce mystère, nous profitâmes d’un jour où elle était en ville pour aller fouiner dans les bois. L’explication ne se fit pas attendre : à environ cent mètres, les buissons étaient littéralement jonchés de petites bouteilles vides, ce qu’on appelait autrefois des flash. C’était son cimetière des éléphants. Des centaines de cadavres ! Une consommation industrielle. Comme elle n’avait pas de permis, elle descendait en ville sur un deux roues, une sorte de mobylette qu’on appelait alors un Caddy. Elle bombardait et grillait les feux. Jusqu’au jour où un 35 tonnes la cueillit au carrefour. On le retrouva coupée en deux dans le sens de la hauteur. Éjectée assez loin, la partie du bas, avec les cuisses ouvertes, dessinait une sorte de signature grotesque.

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             Lady Apron et April Stevens n’ont pas que la consonance en commun. Elles ont une certaine ressemblance et un certain sex appeal.

             Peu de gens se souviennent d’April Stevens. On se souvient plus facilement de Nino Tempo, son petit frère, qui fut un membre du Wrecking Crew et un bon pote de Totor. Comme elle vient de casser sa pipe en bois à l’âge canonique de 94 ans, nous allons nous fendre d’un petit hommage funéraire, fallacieux prétexte à ramener dans le rond du projecteur une poignée d’albums qu’il faut bien qualifier d’exceptionnels.

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             Deep Purple date de 1963 et tu peux y aller les yeux fermés. Nino attaque son morceau titre d’ouverture de balda au chat perché perverti, il sait travailler sa pop de sweet love et on voit April entrer dans le chou du cut au sexe pur. On sent qu’elle est du cul, il suffit de voir son décolleté sur la pochette. Avec «Paradise», ils font une heavy pop décadente, ils s’écroulent ensemble dans de la pop d’élévation subliminale, leurs lalalas déraillent complètement. Bon, la fin du balda est assez planplan et il faut attendre «(We’ll Always Be) Together» en B pour aller groover sous les draps avec April, elle est fabuleusement sensuelle, elle y va au until the day I die/ You & me together. La cerise sur le gâtö est l’«I’ve Been Carrying A Torch For You So Long That I Burned A Great Big Hole In My Heart» du bout de la B. Nino y fait son heavy cowboy, c’est son côté Gene Clark, il t’explose ça vite fait, à la wild LA motion. Il te cavale sur l’haricot, il t’entache les trompes d’Eustache, il t’envoie des renforts, il a du génie. Nino est un wild cat et il sort les griffes. 

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             Ils récidivent l’année suivante avec l’effarant Nino & April Sing The Great Songs. C’est là dessus que tu vas trouver une version faramineuse d’«Honeysuckle Rose». Ah ouuh ouuh ! Wall of sound direct ! Nino grimpe tout de suite là-haut - You’re my sugar - Il fait les Beatles dans le jazz d’Arthur Lee. Et derrière, tu as des killer guitars, le standard s’écroule dans le génie des guitares électriques ! L’album grouille de coups de génie, tiens voilà «Stardust», April l’amène et Nino vient le vriller au chant, il te yodelle ça à merveille.  C’est dingue d’entendre un mec aussi doué. Ça continue en B avec «Whispering» et «My Blue Heaven», Nino te caresse l’intellect, il faut en profiter car ça n’arrive pas souvent. Nino le héros a découvert un secret : comment swinguer le yodell au hard drive. Encore une merveille avec «I Surrender Dear», il chante à la langue pointue, il te suce la cervelle. Quoi qu’il fasse, il est bon. Il explose les conjectures. Il est certainement l’un des artistes les plus doués de son époque. Il te yodelle n’importe quelle carte postale et tu cours pleurer chez ta mère. Il faut aussi entendre April attaquer «Tea For Two» au big swing du bar de la plage. Mais avec du son. Nino te concocte la sauce des jours heureux avec un power considérable. Sa tarte à la crème est un modèle du genre. Ce mec navigue en père peinard sur la grand-mare de la magie. Tu te régales de sa pop en forme de pâte d’amande.  

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             Paru en 1966, Hey Baby! grouille de hits, à commencer par le morceau titre, archétype du hit sixties, doux et tendre, mais ce n’est pas tout : Nino s’en va  friser son yodell. Avec «Swing Me», ils sonnent comme Sonny & Cher. Des cuts comme «Poison Of Your Kiss» et «Teach Me Tiger-1965», en B, sont plus que tendancieux. Et Nino attaque l’«I Love How You Love Me» signé Mann & Weil aux cornemuses. Et puis on le voit aller yodeller au clair de la lune avec «Think Of You». Fantastique artiste !

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             D’une certaine façon, All Strung Out est l’album de la consécration. Tout est bien sur cet album, la pochette dans l’escalier, la cover du «Sunny» de Bobby Hebb, qu’April attaque en se fondant dans le groove - Sunny one so true/ I lo-ove you - Cover de rêve, dans l’extraordinaire tourbillon des orchestrations. L’autre stand-out track est le morceau titre, du pur jus de Totor à la Riopelle. Et puis «Follow Me» qui bascule comme une montage dans le lagon d’argent, une pop rock à la Monkees, Nino & April sont des stars énormes, April éclate le Follow Me comme une noix, elle mène le bal des Laze, ils groove si bien tous les deux. Tout est beau sur cet album. Ils font de la Beatlemania californienne avec «Out Of Nowhere» et leur «Wings Of Love» sonne comme un hit de Mickey Baker. On s’effare encore de ce «Can’t Go On Living (Without You Baby)» co-écrit avec Jerry Riopelle, c’est encore un coup de génie, une pop d’une puissance imparable. «Bye Bye Blues» sonne aussi comme une énormité, ils sont dans le flow du flux, avec de pure racines beatlemaniaques et de l’allure d’allant californien. Et «The Habit Of Loving You Baby» tape en plein dans le Wall of Sound. C’est du pur Totor. 

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             Si on ne veut pas s’encombrer des quatre albums, ou si les étagères sont déjà pleines, il reste une élégante solution, fournie comme d’habitude par Ace : la compile Hey Baby! The Nino Tempo & April Stevens Anthology parue en 2011, sur laquelle tu vas retrouver tous les coups de Jarnac épinglés plus haut, le swing vite fait de «Deep Puple» et April qui y ramène du sexe, le Wall of Sound d’«All Strung Out», Nino le héros chante ça dans le dur du Wall, «Sweet And Lovely», cut de white juke, et April qui fait sa Motown girl dans «Wanting You», ils restent dans le Totor sound avec «You’ll Be Needing Me Baby» et tu retrouves l’imparable «Honeysuckle Rose» du deuxième album, cut après cut, tu es effaré par l’incroyable vitalité de toute cette fast pop, ils tapent «Follow Me» au burning hell, c’est-à-dire aux heavy guitares californiennes, avec une terrifique incidence de la prescience, on se croirait presque chez les Byrds, alors tu comprends, ce n’est pas de la rigolade ! Ce démon de Nino le héros tord encore le cou de «Whispering», il te yodelle ça par-dessus la jambe, il est partout, il est complet, il est magique, un peu graveleux parfois mais si inventif ! Encore un hit de choc avec «Hey Baby». Tu ne sais pas ce qu’il fait Nino ? Il l’attaque à la sifflette ! - Hey baby/ I wanna know/ If you be my girl ! - Il bat tous les records de délicatesse. Il tape encore dans la prod de Totor avec «The Habit Of Lovin’ You Baby». Explosif ! Dès qu’on a du Wall, ça explose ! Avec «The Coldest Night Of The Year» signé Mann & Weil, tu as le duo d’enfer de tes rêves inavouables. Nono et April sont magnifiques. Elle swingue le groove de «Lovin’ Valentine». Ces deux énormes artistes te fracassent la pop contre le Wall of Sound. Avec son sourire de cannibale, Nino passerait presque pour un féroce entrepreneur. April tape «Teach Me Tiger» au sexe pur et le «Boys Town» qui suit est encore explosé contre le Wall of Sound. Le cut est si bon qu’on le suspectait à l’époque d’être signé Brian Wilson. Nino te swingue la pop dans les règles du lard californien : «I Can’t Go On Livin’ Baby Witout You» est vraiment digne de Brian Wilson. Si tu aimes la pop à la Totor ou à la Brian Wilson, c’est Nino qu’il te faut. Il tape chaque fois dans le mille. April se prélasse encore dans le sexe avec «Soft Warm Lips», mais pas le sexe à la mormoille d’aujourd’hui, le vrai sexe, celui d’April Stevens, hanté par des chœurs de ghoules et des warm lipsssss.

             Dans leur booklet bien dodu, Mick Patrick et Malcolm Haumgart nous rappellent qu’avant d’enregistrer leur premier album en 1963, Nino et April étaient déjà des vétérans de toutes les guerres. Nino avait déjà rencontré Totor à New York en 1961 et il était le joueur de sax attitré du grand Bobby Darin. C’est d’ailleurs là, en Darin session, qu’Ahmet Ertegun repère Nino. Et pouf Nino et April se retrouvent sur ATCO. Les choses vont vite à cette époque. C’est le grand tourbillon des grands artistes, des grands producteurs et des grands labels. Comme Nino les connaît bien, il fait venir les gens du Wrecking Crew et pouf tu as Glen Campbell, Darlene Love et les Blossoms en studio pour «Sweet And Lovely». Totor veut signer Nino et April sur son label Phillies, mais ils restent avec Ahmet. Les deux bookletteurs ne tarissent plus d’éloges sur le deuxième album, Nino & April Sing The Great Songs, «which in the breath of its inventiveness, remains an absolute joy to listen to.» C’est exactement ça : cet album est un bonheur à la réécoute. Quand Nino et April quittent ATCO, ils débarquent chez While Whale, le label des Turtles, et Nino se met à bosser avec le poulain de Totor, Jerry Riopelle. C’est Bones Howe qui produit All Strung Out. Si Nino va mal, son pote Totor le fait venir à Londres pour traîner un peu avec les Beatles. Pour le remercier, Nino viendra jouer plus tard sur les albums de Dion et de John Lennon que produit Totor. Nous sommes dans la cour des grands.  

    Signé : Cazengler, Nino way out

    April Stevens. Disparue le 18 avril 2023

    Nino Tempo & April Stevens. Deep Purple. ATCO Records 1963 

    Nino Tempo & April Stevens. Nino & April Sing The Great Songs. ATCO Records 1964 

    Nino Tempo & April Stevens. Hey Baby! ATCO Records 1966 

    Nino Tempo & April Stevens. All Strung Out. White Whale 1967

    Hey Baby! The Nino Tempo & April Stevens Anthology. Ace 2011

     

     

    Stills Little Fingers

    - Part Two

     

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             Et puis il y a l’épisode Manassas. Joe Lala se souvient du groupe comme d’une chemistry parfaite. Lala se souvient que les membres de Manassas prenaient leur pied à jouer ensemble. Il a raison, ça s’entend sur le premier album. On entend même Fred Neil sur «So Begins The Task». Ils font la pochette à la gare de Manassas, en Virginie, car Stills est un mec féru d’histoire, notamment celle de la Guerre de Sécession. Il récupère Dallas Taylor pour ce projet. 

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             Les quatre faces du Manassas paru en 1972 ont chacune un titre. L’A s’intitule ‘The Raven’. Tu es tout de suite happé par le heavy groove de «Song Of Love». Pas d’autre mot possible : happé ! Une vraie merveille de retenue. Sylish Stills assène ses coups de boutoir au chant de bénédiction. Aw comme ce mec peut être doué ! Il chante dans la clameur du backing. «Anyway» est plus exotique, mais brillant. Sylish Stills est dans son élément, il a du son et se noie au yes I am, il s’en sort et s’ébroue au ain’t no proof. Ça grouille de try again. Tu touches là au cœur du mythe de Sylish Stills, il y va au anyway yes I will et cette façon qu’il a de le tenir ! Avec «Both Of Us (Bound To Lose)», il ouvre un monde. Comme son copain Croz, il se lance à la conquête d’un idéal de beauté qu’il va d’ailleurs niaquer avec un solo. On voit ce démon basculer dans l’enfer de Copacabana en claquant un wild solo d’acier. Il gère aussi son «Rock & Roll Crazies» en direct. Pour lui, c’est du gâtö, il a le meilleur groupe d’Amérique, on les voit sur le quai de la gare, Sylish Stills a des percus historiques, on se croirait à Cuba. La B s’appelle ‘Wilderness’ et tu y croises un petit balladif incrédule, «She Begins The Task». Il sait calmer un jeu, surtout après les heavy duties de «Colorado». Il chante ça à la finesse extrême d’un chant chaud. Comme John Cale et d’autres, il sait créer son monde, il finit son Task dans un bouquet d’éclairs de beauté. On sent une nette tendance country sur cette B, son «Hide It So Deep» est infesté de violons de saloon. On trouve encore deux merveilles inexorables sur la C qui s’intitule ‘Consider’. Sylish Stills y opère un retour au groove d’entre-deux avec «Move Around», il nous ramène dans son monde d’excelsior de Maldoror, you just move around, le son te scintille aux oreilles. Puis il te met la cervelle en cloque avec «The Love Gangster», un heavy shuffle manassien, il y ramène un power surnaturel, il transforme ça en groove pharaonique, il y va au place to hide et ça wahte sec ! La D s’intitule ‘Rock’n’Roll Is Here To Stay’. On l’y sent plus que jamais déterminé à vaincre. Mais son «What To Do» est très noyé dans la masse. Il trousse ensuite son «Right Now» à la hussarde, mais ça reste classique, sans surprise. «The Treasure» dure trop longtemps, même si ça reste solide et que ça tient debout. Il termine au bord du fleuve avec «Blues Man», il te gratte ça sec, c’mon strong, il en a les épaules.

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             Le deuxième album de Manassas paraît l’année suivante et s’appelle Down The Road. En B, tu vas tomber sur un «City Junkies» de rêve, infesté de pianotis de Stonesy, avec des échos de «Let’s Spend The Night Together», c’est dire jusqu’où va se nicher l’excellence, Stylish Stills chante à la clameur unilatérale - New York city took my love away - La grande force de Manassas, c’est le heavy goove, comme le montre le morceau titre, lui aussi en B. Ah il sait de quoi il parle le Stills, le down the road, ça le connaît. Quelle classe ! C’est puissant, plein de coups de slide, avec une rythmique d’acier. Encore du heavy groove en ouverture de balda avec «Isn’t It About Time»,  c’est même une énormité cavalante, pur jus de Stylish Stills, il pleut des coups de slide dans tous les coins, avec derrière une bassline de Fuzzy Samuel en acier trempé et les congas de Joe Lala. Stylish Stills refait de l’exotica avec «Pensamiento», et en B, «Guaguando De Vero». Il est bon à ce petit jeu. Il a gardé une profonde nostalgie de Porto-Rico. Il crée encore l’événement avec «Business On The Street». Il a vraiment un sens inné du rock. Cette belle aventure s’achève avec «Rollin’ My Stone», un cut de fantastique allure monté sur un bassmatic offensif et joué à petites touches incendiaires.

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             Sur Illegal Stills, Stylish Stills fait une belle cover du «Loner» de Neil Young. Il l’embarque fantastiquement au big beat, c’est bardé de son, avec un solo qui coule comme une rivière de miel dans la vallée des plaisirs. Il t’embarque ça avec le panache que l’on sait. L’autre standout de l’album se planque en B et s’appelle «Closer To You». Stylish Stills l’attaque aux harmonies vocales de CS&N, avec des nappes d’orgue et de la dentelle de Calais d’acou, ce qui te donne au final une merveille inexorable. Ce mec joue comme un dieu, il est bon de le rappeler. Il fait son ouverture de balda avec une fantastique Soul de rock, «Buyin’ Time». Il donne encore une grande leçon d’entrain californien avec un «Midnight In Paris» chanté à plusieurs voix : Donnie Dacu, Volman & Kaylan des Turtles. Avec «Stateline Blues», il s’installe au bord du fleuve, comme le font tous les artistes complets. Stylish Stills est le roi de l’omniscience. Il termine cet excellent album avec «Circlin’» un heavy rock punchy qu’il harangue à la voix cassée. On ne se lasse pas d’entendre chanter ce rock’n’roll animal, il tient son Circlin’ par la barbichette, et derrière, ça joue terriblement. Wow ! Quelle belle authenticité de la cité, tu peux difficilement espérer plus complet, plus carré d’épaules, plus véracitaire et soudain, le solo fonce comme une prodigieuse anguille dans la purée des turbulences turgescentes !

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             La pochette de Thoroughfare Gap n’est pas jojo - Stills fait son jockey - mais l’album est bon. La viande se planque en B, et on y va tout de suite pour se régaler de «Norma Lleva». Il chante son exotica à la voix cassée, comme le font les puissants seigneurs de l’An Mil. Puis il vire carrément hendrixien avec «Lowdown». Il le prend encore à la voix cassée. Il pue le feeling à dix kilomètres à la ronde et son solo de wah est un hommage à Jimi Hendrix. Le coup du lapin, c’est sa cover de «Not Fade Away» : fantastique pulsion du bassmatic, et solo liquide, alors t’as qu’à voir ! Sur ses albums, ce mec fait ce qu’il veut. Il te groove encore «Can’t Get No Booty» jusqu’à l’oss de l’ass, c’est un prince du jambon, un seigneur des annales bissextiles, un empêcheur de dormir en rond. Il fait encore du groove avec «Midnight Rider», c’est comme toujours extrêmement agréable à écouter. Même chose pour «We Will Go On», un big balladif équipé d’un solo idoine. C’est tout simplement imparable. Encore un slow groove violonné dans le lard de la matière avec «Beaucoup Yumbo», solide comme un rock, doux et tendre comme une fesse peinte par Clovis Trouille.

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             La pochette de Right By You n’est pas non plus très jojo. Dommage car au dos on le voit assis sur un hors-bord de compétition. Comme beaucoup d’autres, il n’aura pas échappé au fucking diskö sound («Stranger», «No Problem»), mais le rock’n’roll animal fait vite son retour avec «Flaming Heart», un cut qui sent bon la heavy Stonesy. Le mec qui duette au chant avec Stylish Stills sur «Can I Let Go» s’appelle Mike Finnigan. Comme il l’a déjà fait, Stylish Stills reprend une compo de Neil Young, «Only Love Can Break Your Heart». Il termine en mode heavy blues avec «Right By Now». Quel drôle d’album ! Ça part mal et ça finit bien. À l’image de la pochette : recto pourri et verso génial. 

             Au plan personnel, Stills ne se confie pas beaucoup dans Change Partners: The Definitive Biography, mais quand il le fait, c’est toujours très intéressant : «J’ai perdu le goût du succès à l’été 1980. Je me suis noyé dans le whisky pendant dix ans. J’ai complètement raté les années 80. Le fait que John Lennon ait été abattu de façon aussi minable a été un traumatisme, et c’est là que j’ai perdu le goût du plaisir.»

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             Ce serait une grave erreur que de faire l’impasse sur Stills Alone. Pourquoi ? Parce que serait se priver de deux covers magiques. Pourquoi s’infliger une telle privation ? La vie n’est-elle pas déjà assez cruelle comme ça ? Il commence par taper l’«Everybody’s Talking» de Fred Neil. Il le prend heavy à l’édentée. Il est marrant. Sans les dents, c’est encore plus explosif d’only the shadows of their eyes. Il en fait une version tellement dégringolée qu’elle en devient géniale, tricotée aux notes de rattrapage. Il en fait une merveille de va-pas-bien, il lui reste un peu d’influx pour monter au going where the weather suits my clothes, et il retombe, raide mort comme Ratso, dans l’excelsior de la désaille. L’autre cover miraculeuse est celle du «Ballad Of Hollis Brown». Stylish Stills est dessus, dès l’outside of town. Il le joue au solo d’acier de génie pur - So hungry he’s forgetten how to smile - Il honore Dylan à coups de wild guitar. «In My Life» montre clairement que Stills Alone est un album allumé, raison pour laquelle il vaut cher. Son «Singin Call» est calmé du jeu. Il vaut mieux être calmé du jeu que mou de genou. Il passe au vieux country blues avec «Blind Fiddler Medley» d’I lost my eyes. Il est encore plus black que les blackos des plantations. C’est une bénédiction que d’être attiré par les grands artistes, car ils te donnent tout ce qu’ils ont, et le grand art est certainement ce qu’il existe plus précieux sur terre. Puis il passe en mode Brazil avec «Amazonia». C’est dire si Sylish Stills a du style.

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             On voit au graphisme de la pochette que Man Alive est fait avec les moyens du bord. Allez hop, un petit coup de filtre Photoshop sur le dessin d’une tête de Stills et c’est dans la poche. Sur «One Man Trouble», Sylish Stills sonne exactement comme Ray Charles. Il est en plein dans le trouble. Il s’en va percher son junkie de no way out à l’overdrive. C’est lui qui joue le bassmatic sur «Round The Bend». On assiste au grand retour du rock’n’roll animal. Voilà un classic rock hérissé de riff raff, il dicte sa loi, il est merveilleusement classique, il remplit son groove à ras-bord de grosses guitares. Encore du panache de rock’n’roll animal avec «Ain’t It Always». Il y va à son corps défendant. Il reste au sommet de son style. Il se paye le bassmatic sur toutes les pièces de choix («Around Us», «I Don’t Get It»). Encore du heavy groove avec un «Wounded World» qu’il allume bien au chant, et il nous emmène faire un tour en Louisiane avec «Acadienne». Il te chante ça comme un black. On entend chanter derrière les grenouilles de Monsieur Quintron. Il termine en Spanish avec «Spanish Suite», il pousse bien le bouchon de superstarisation, mais il le fait à l’artistique, comme Croz. Ces mecs n’ont jamais vendu leur cul. Stylish Stills gratte ses espagnolades, tu peux lui faire confiance. Il te groove ça sur fond de piano jazz et c’est effarant.  

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             En 2013, Stylish Stills monte Rides avec Barry Goldberg et Kenny Wayne Shepherd. On trouve une cover étonnante sur leur premier album, Can’t Get Enough : le «Search & Destroy» d’Iggy & The Stooges. Étonnant, mais pas surprenant de la part d’un tel rock’n’roll animal. Two three four ! Et c’est parti. La mouture est plus pure, mais ramonée au gonna save my soul. Stylish Stills préserve l’esprit stoogy avec un solo en forme de coulée de lave. Il faut vraiment écouter ça. L’autre grosse cover de l’album est le «Rockin’ In A Free World» de Neil Young. Quel hommage ! Stylish Stills en fait une cover heavy as hell. C’est surchargé de son. Deux cuts brillent comme des phares dans la nuit à cause des killer solos : «Don’t Want Lies» et «Honey Bee». Il chante son Lies à la vieille édentée, il y croit dur comme fer, il a fait ça toute sa vie. Son chant de raw à l’édentée est une authentique merveille, et pouf, ça part en virée de Strato, on ne sait pas qui, de Stills ou de Shepherd, alors on parie sur Stills. «Honey Bee» est un heavy blues, propice aux départs en vrille, idéal pour un vieux crabe comme Stills. Il te mène ça à la main de maître. En fait, tu écoutes cet album avec un immense respect. C’est la suite de Supersession. Stephen Stills tape toujours dans le haut de gamme. Il tape son «Roadhouse» d’ouverture de bal au boogie blues plombé dans la mesure. Stylish Stills abandonne le style pour le gut. Véronique a eu raison de planquer son petit cul rose : Stills est un barbare, à l’image du dirty solo trash, les deux Stratos dégoulinent de pus, ça flic-floque dans une mare de pus. Les deux Stratos torpillent aussi le «Word Game» de fin. Ah il faut les voir attaquer le donjon, c’est du wild rock d’échelle d’assaut. C’est âpre et taillé à la cocote sous-jacente.

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             Un joli bouchon de radiateur orne la pochette du deuxième album de Rides, Pierced Arrow. Comme rien n’est indiqué sur la pochette, on va creuser un peu sur le web et on apprend que the Pierce Silver Arrow est une bagnole de luxe fabriquée en 1933 à cinq exemplaires. L’album est excellent. Dès «Kick Out Of It», on retrouve notre rock’n’roll animal préféré. Il a grossi mais il est encore capable de violentes attaques. Il n’a rien perdu de son appétit pour le wild heavy rock. C’est son truc. Wild rider ! «Kick Out Of It» est une véritable énormité. Tu t’inclines respectueusement devant ce vieux Stylish Stills. Il n’a jamais cessé d’allumer la gueule du rock. Et ça continue avec «Riva Diva», il y va de bon cœur. Il n’a jamais triché. S’il doit rocker, il rocke. Il te gave de son jusqu’à la nausée. Il attaque «By My Side» au heavy blues des seventies et recrée l’ambiance de «Season of The Witch». Il maîtrise parfaitement la science des solutions imaginaires et passe un solo sous les fourches caudines. Il revient au big heavy rockalama avec un «Mr Policeman» fast and wild. On entend ici et là des jolis killer solos. Stylish Stills ou Kenny Wayne Shepherd ? Va-t-en savoir. Il tape son «Need Your Lovin’» au fast boogie blast, balayé par des tempêtes d’harp et des killer solos. Il redevient le white nigger que l’on sait avec «There Was A Place», il s’accroche à sa falaise de marbre bec et ongles, il chante à l’édentée, comme un vieux nègre éclairé de l’intérieur, et il enchaîne ça avec un gros clin d’œil à Big Dix, une cover de «My Babe» jouée au big easy de revienzy. Et ça continue comme ça jusqu’à la fin, au wild guitar flushing avec un Stylish Stills qui chante à l’éreintée, sa glotte n’en peut plus, elle ahane au bord du chemin. Il finit avec un «Take Of Some Insurance», il chante son heavy blues à la demi-syllabe. Il a tout compris, c’est le chant parfait du nègre qui a paumé ses dents, il traîne ses demi-syllabes dans la salive, c’est un vrai coup de génie.

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             Bon alors voilà le fameux Bread & Roses Festival qui coûte la peau des fesses. Belle pochette mais le track-listing est foireux car la cover d’«Everybody’s talkin’» listée en bout de balda est en fait en ouverture du bal de B des cochons. C’est même le coup de génie de l’album. Comment ont fait les mecs du label pour se vautrer ainsi ? Va-t-en savoir ! Bon bref, l’hommage à Fred Neil est fantastique, Stylish Stills le prend avec toute la finesse dont il est capable, c’est-à-dire une infinie finesse - I can’t see the faces/ Only the shadows of their eyes - Ce live qui date de 1978 est une belle panacée de coups d’acou. Stylish Stills est invité au festival de Mimi Farina. Il retape sa cover de «Not Fade Away» et la bat comme plâtre. Les coups d’acou pleuvent. On comprend que Croz ait pu être fasciné par Stills. Un Stylish Stills parfaitement capable d’espagnolades, comme le montre «One Moment At A Time», le voilà en plein Bandolina. Stills nous fait le coup du gratté de poux surnaturel. En B, il rend hommage au Colorado à coups d’Hey Colorado, et un violon vient l’accompagner sur «Jesus Gave Love Away For Free». En D, il tape un fantastique brouet de «Crossroads/You Can’t Catch Me». Il est tout seul, mais il donne l’impression d’une immense profusion, il gratte des millions de poux dans l’éclair de sa majesté. Il est bien le roi des coups d’acou. Il pince et gratte à n’en plus finir. Puis il va jammer son vieux «For What It’s Worth» à l’éperdue exponentielle - Stop what’s that sound/ Everyboy looks/ What’s going on !

             Stills avoue qu’il n’a jamais réussi à égaler ses premiers succès : «Mes premiers succès étaient passionnés. En Vieillissant, on devient plus carré, mais on perd la liberté. On devient moins créatif. On devient trop bon. On perd de vue ce qui est important. On régresse. C’est pourquoi j’admire tellement Bob Dylan. Il a réussi à ne jamais perdre de vue ce qui est important». Roberts cite à la suite Andrew Loog Oldham : «On s’est tellement coupé du monde à cause de la technologie qu’on finit par ne plus savoir écrire que sur soi-même. Où sont les nouveaux Sam Cooke et les nouveaux Stephen Stills ? Qui écrit aujourd’hui des chansons qui créent du lien, et quand bien même seraient-elles écrites, comment peut-on savoir qu’elles le sont ?».

    Signé : Cazengler, Stephen Chti

    Stephen Stills, Manassas. Manassas. Atlantic 1972

    Stephen Stills, Manassas. Down The Road. Atlantic 1973

    Stephen Stills. Illegal Stills. Columbia 1976

    Stephen Stills. Thoroughfare Gap. Columbia 1978

    Stephen Stills. Right By You. Atlantic 1984

    Stephen Stills. Stills Alone. Vision/Gold Hill 1991 

    Stephen Stills. Man Alive. Talking Elephant Records 2005

    Stephen Stills. Bread & Roses Festival. Klondike Records 2014

    Rides. Can’t Get Enough. Provogue 2013

    Rides. Pierced Arrow. 429 Records 2016

     

    *

    Voici quelques années j’avons rencontré à La Comedia Lionel Beyet et les Missiles of October, z’avaient tous les trois donné un super concert, un peu assourdissant pour les oreilles fragiles, mais son label P.O.G.O, Pour des Oreilles Grandes Ouvertes annonce la couleur. Nous avons à plusieurs reprises chroniqué de groupes de son label : Heckek & Jeckels, ILS, Jars, Discordense, Enola, le dernier à qui nous avons porté attention TROMA, était étiqueté P.O.G.O. 167, le temps a passé, huit nouveaux titres se sont ajoutés à la longue liste, mais celui qui nous a attiré avec son air crâne porte le label P.O.G.O. 168, preuve que nous avons de la suite dans les idées.

    ECHO : ONE

    GHOST:WHALE

    ( P.O.G.O. 168 / Juillet 2022)

    Lionel Beyet : bass, samples / Yves Wrankx : bass, samples / Vincent De Santos : drums.

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    Si vous n’êtes pas paléontologue fiez-vous au titre de l’opus : la pochette représente un crâne de baleine, et puisqu’elle a une belle rangée de canines à rendre fou de joie les dentistes nous hypothésons de cachalot. Ouvrez la pochette, le dessin est de Mr Lib, alias Lionel Beyet.  Magnifiques ces occiputs de cétacées métamorphosées en têtes chercheuses d’Hydre de Lerne ou en doigts effilés de mains inquisitrices.

    Charmantes petites bébêtes je vous l’accorde, mais vous ne pouvez pas trouver de plus gros indice quant au projet du groupe. Tout le monde a entendu un enregistrement de chants de baleines. Elles chantent certes, mais peut-être leur chant comporte-t-il des paroles, disons des messages, des signaux, bref un langage plus ou moins élaboré. Ghost : Whale ne chante pas, leurs morceaux sont instrumentaux, ils créent de la musique, pas de mélodie, ils cherchent des sons, ils trouvent des sonorités. A l’auditeur de les interpréter à sa guise, de donner signifiance à ce qui n’est, à ce qui ne se veut, ni kaos, ni ordre, tout au plus des structures qui se suffisent à elles-mêmes, une courbe sur une feuille de papier, la rotondité d’un caillou, le profil d’un nuage, des formes qui au-delà de leur concrétude rejoignent l’abstraction pure.

    Prononcez le mot baleine et nos esprits occidentaux se représentent Moby Dick la baleine blanche de Melville. Le japonais embrayera sur Bake Kujira, littéralement baleine-fantôme, qui serait apparue à des pêcheurs qui auraient tenté en vain de la harponner. Elle était blanche et les harpons la traversèrent sans la blesser, d’où l’idée d’un squelette de baleine, il devait rester quelques lambeaux de chair puisque la légende conte qu’elle était suivie par des centaines de poissons et d’oiseaux…

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    Fungushima : le mot évoque autant la catastrophe de Fukushima, tsunami sur une centrale nucléaire d’où par dérivation atomique Hiroshima, que les paysages cartes postales de rizières étagées sur les flancs des montagnes… n’oublions pas que les japonais sont les derniers grands chasseurs de baleines… : pourtant dans une interview Ghost :Whale ne revendique pas tous ces faits comme des préalables à la création de ce morceau, le processus aurait été inverse, le titre aurait procédé d’un son qui ressemblait au bruit émis par un compteur Geiger, détecteur de radioactivité, n’empêche qu’entendant cette piste sans avoir pris connaissance du titre, j’ai tout de suite pensé à une noria d’hélicoptères déversant du ciment, non pas sur le réacteur de Fukushima mais sur un barrage ariégeois qui avait besoin d’être consolidé alors que je me trouvais avec des enfants dans la coulée naturelle d’épanchement des eaux… comme quoi même sans mot les phénomènes sonores parlent la langue de celui qui les écoute. Ceci mis à part, grâce à l’excellence du batteur l’auditeur ne sera pas dépaysé, les bruits électroniques divers, les marteaux piqueurs et les avions fusées ne le gêneront pas, l’on n’est pas loin d’un morceau d’heavy metal, sans guitare certes, mais l’ensemble reste d’une facture conventionnelle. The other side : l’autre côté de rien du tout, l’est vrai que l’on est dans la suite directe du précédent, mais il y a des bruits frisotants qui s’adjugent la place d’une lead guitar, les deux basses jalouses ramènent bien leur jus noir et leur plancher d’ébène, mais Ghost : Whale trouve toujours l’oriflamme d’un bruit à rajouter par-dessus, un sample de quelques mots joue le rôle du vocal, et ça repart comme en quatorze avec des glissements de shrapnels étincelants. Terminus, tout le monde descend. Elephant’s walk : l’on attend la lourdeur du rythme, davantage inattendu ce bruit de tubulure, le saxophone de Bruno Margreth qui bientôt se met à barrir comme un éléphant, les basses jouent à l’élastique, le sax barrit Lindon et barrit chien-loup, il pulse rugueusement de l’air par les narines, les basses en profitent pour faire trembler le sol sous leurs pattes mastodontiques ( retour de la vieille harmonie imitative de la prosodie classique ), se remémorer la marche lourde des éléphants de Leconte de Lisle qui traversent les étendues sableuses ( c’est leur côté stoner rock du désert ), en tout cas plus ils s’éloignent plus ils font du bruit, faudrait une formule mathématique pour expliquer ce phénomène de suramplification lointaine. Maintenant c’est tout le troupeau qui barrit, les éléphants ça trompe magnifiquement, le sax culmine en un énorme gargouillement, j’espère qu’ils ont prévu une tente à oxygène pour les premiers secours car ce cracheur de poumons Margreth a donné tout ce qu’il avait et tout ce qu’il n’avait pas, une performance. Ces trois morceaux ne heurteront en rien les tympans des auditeurs tant soit peu habitués aux outrances du noise et à la froideur de la musique industrielle. Ghost Whale : Attention nous entrons dans le dur, un titre de vingt-sept minutes, pris sur le vif, un enregistrement en studio live, à la manière de leurs concerts : compteur Geiger, et souffles du vent sur la mer, le tambour entrechoque incessamment des épaves sur des brisants, ruissellement d’écumes, cris lointains d’oiseaux, changement de climat, nouvelle séquence, tambourinade effrénée, presque lyrique, moteur d’hydravion, l’on est parti pour une grande aventure, l’étrave des cymbales zèbre l’élément salé, jusqu’au bout du bout, cris inarticulés, est-ce un monstre marin ou une poulie de la voilure qui grince, l’on s’installe dans un ronronnement régulier, toujours ce bruit, ce cri d’on ne sait quoi, d’on ne sait qui, quelqu’un de l’équipage répare une tôle à coups de marteau, la cadence faiblit, les cymbales rament à mort pour redonner de l’énergie au mou, n’y parviennent pas trop, l’on traverse sans doute une zone sargassique, l’on pointe vers l’immobilité, le moteur glougloute, doit y avoir un problème à l’arrivée du kéro, une note claire mais comme écrasée, une imitation du sax de Bruno Margreth, ne barrit plus, joue à la trompette bouchée des jazzmen, l’est un canard qui essaie de nous coincouiner un solo d’anthologie, ne se débrouille pas mal, n’est pas Armstrong mais il a l’âme strong, en tout cas par miracle le moteur a repris de la force, n’est pas au maximum, il peine, mais il s’entête, le volatile essoufflé s’est tu ; le battement de l’hélice a pris sa place, l’on avance avec difficulté mais l’on avance, l’on traverse de grosses vagues moutonnières, la carène bruisse lourdement, difficulté de l’épreuve, victoire l’on a repris le bon rythme, pas de pointe, mais de croisière, la batterie hoquette, tout va très bien, le tambour des eaux retentit, pas le moment de se décourager au milieu de l’aventure, vingt mille lieues sur les mers et la migration de baleines en vue, l’on entend leur cris qui se perdent, non les revoici, elles ne nous échapperont plus, affûtez vos canons harpons, la mer se teintera de sang, entendez ces satanés animaux s’égosiller, que de criailleries pour mourir, un peu de dignité demoiselles, l’homme est un loup pour les baleines, les cachalots se cachent à l’eau mais on sait les repérer, du calme, pas le moment de s’énerver, l’on en profite pour relire Pawana de J. M. G. Le Clézio.  Tout va bien l’ombre noire de la mort pousse son chant du cygne. Vous aurez beau ôter ce sens l’on saura le retrouver. OneZeroOne : ce n’est pas une allusion au principe de base de nos ordinateurs mais l’indicatif d’appel de la police japonaise : rythme ternaire, ne vous affolez pas l’on vous écoute, répète le sample, ne quittez pas l’on s’occupe de vous, vous enclenchez une mécanique, ne vous étonnez pas si elle se met en place, les secours viennent à vous, nous allons vous remettre dans le droit chemin que vous avez perdu, c’est bellement hypnotique et rassurant, un peu comme le cobra du voisin surgi de la cuvette WC car il vient vous rendre une visite, ne vous quitte plus des yeux, big brother is watching you, le sample reprend, des bruits sur votre porte d’entrée que l’on est en train de forcer, ne vous affolez pas le cobra est un drone envoyé pour surveiller vos moindres gestes, attention il est capable de s’insinuer dans votre cerveau et de lire vos pensées les plus secrètes. Terriblement inquiétant, je vais composer le 101, on ne sait jamais, mieux vaut prévenir que guérir.

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             Une écoute – et même plusieurs - s’imposent, vous n’avez pas le temps de beyet aux corneilles, z’avez beau essayer d’y échapper, vous ne pouvez vous empêcher de penser aux baleines, la musique pure existe-t-elle, serait-elle produite industriellement par l’ Intelligence Artificielle, le Moby Dick de votre pensée n’en finit pas de tourner dans le bocal de votre boîte crânienne. Etrangement tout cela nous fait penser au débat sur la poésie pure dans le premier quart du vingtième siècle dans ce même moment où Luigi Russolo écrivait L’Art des Bruits.

    Damie Chad.

     

    *

    Ayez une attention cérémonieuse, Kr’tnt ! ne vous met pas en relation avec n’importe qui : des maîtres Yodas. Ne soyez ni stupides ni mécréants, gardez pour vous vos commentaires genre : ‘’ ça n’existe que dans les films !’’. Bien sûr que ça existe puisque nous en avons trois d’un seul coup à vous présenter. Ce sont des yodas musicaux, attention pas de petits yodas de pacotille sortis de l’œuf, non des grands Yoga, en toute simplicité ils se font appeler Tall Yogas. Ils assument leur grandeur, n’affirment-ils pas qu’à eux trois ils sont capables de jouer tous les styles de musique et de faire toutes choses comme le Roi Lézard !.C’est peut-être pour cela que sur Bandcamp ils les ont classés dans les artistes de rockabilly, car s’ils énumèrent une floppée de genres à leur portée pour le rockab ils emploient l’expression everything-billy, ce qui permet un maximum de latitude.

    Deux albums et un EP 3 titres à leur actif, voici leur dernier EP quatre titres. Sont originaires de Poznam en Pologne.

    YODS OF THE FATHERS

    TALL YODAS

    ( Axis Cactus Records / Mai 2023 )

    Krauter Yoda : Adam J. Kaufman ; bass, vocals / Yoda in dub : Hugo Kowicki ; drums / Surf Yodler : Patryk Lychota : guitar, electronics, recording and mix.

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    La couve accroche l’œil, ces extra-terrestres en costards -cravates sortis tout droit de la Défense s’appliquant à danser le stroll en groupe, à moins, osons le pire, qu’ils ne s’appliquassent à reproduire la chorégraphie d’une vidéo de Michael Jackson, nous plongent tout droit dans un univers foutraque. Pour en avoir une autre idée filez sur You Tube visionner l’Official Vidéo du deuxième morceau de l’opus.

    Sans doute le nom de cet EP est-il ironiquement en relation avec Father Yod le leader charismatique ( et tant soit peu érotique) de La Source Family une des organisations les plus secrètes du New Age hippie.

    Captain pavement : tintements qui vous percent les oreilles, une basse qui fait de la gymnastique et une voix grave et moqueuse qui vous mènerait au bout du monde. Une guitare qui pianote forte. Un souffle de nostalgie, et tout s’embrouille un pont instrumental hyper sixties, ruptures clinquantes, un représentant de commerce vous fait l’article. Il est temps de vous réveiller c’est le matin, tubulures blues. Un voyage dans la musique rock du temps de l’insouciance à l’époque des brûlures. Wrists : ( Patryk Lichota : scénario, direction, caméra / chorégraphie : Monica & Hubert : Winczyk / Producteur : Yu Andriichuk ) : un slow sixties, enfin un slow rapide, de la réverbe oui, une voix un peu à la Johnny Cash, mais beaucoup moins mâle et posée, disons pas du tout le même individu, la même génération, moins de sérieux et un peu plus de frivole insouciance dans la dégaine, musicalement c’est vraiment bien foutu, mais la vidéo vaut le détour. Totalement déjantée. Ce n’est rien, un truc risible, au tout début vous n’y croyez pas une seconde, même si l’on vous a appris que la vérité sort du puits. De fait une simple parabole sur le désir. Un scénario kitsch, des acteurs improbables, tiens est-ce un sorcier ou une sorcière, ne soulevez pas des questions de ce genre, est-ce important ? Entre cirque et danse, entre fausse peur et magie, superbes mouvements de caméras et mine de rien une chorégraphie subtilement mise en place. Baiser final, âpre et romantique. Non ce n’est pas la dernière scène. Ce coup-ci on vous porte la vérité sur un plateau. Une des vidéos les plus rafraîchissantes que je n’aie jamais vue. Yods of the fathers : menuet sauvage, tambourinade effrénée, la musique fonce sur vous comme une torpédo rouge, une fanfare vous applaudit, vous avez aussi intérêt à éviter la suivante, le speaker dans son micro commente vos efforts, toute la cavalcade du cirque défile sur votre cadavre. Quand c’est fini, vous vous relevez en courant pour rejouer la scène depuis le début. Folie meurtrière des premiers films en noir et blanc sans paroles.

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    Etrange et captivant. Je reviendrai sur eux prochainement. A tout hasard, j’ai cherché sur FB, z’en ont un avec seulement quatre photos… Dernier détail qui me réjouit, ne sont pas présentés en tant que page  musicien / groupe mais en tant que  art du spectacle. Cirque, hurlez, il y a encore à voir.

    Damie Chad.

     

    *

    Thulcandra, groupe germanique de black and death  metal melodic vient de sortir son dernier album Hail on the Abyss. Nous ne l’écouterons pas cette fois. Nous le regarderons. Lui et ses prédécesseurs.

    Cette manière de faire peut paraître bizarre mais qui n’a jamais acheté un album totalement inconnu, dont on ignore tout, uniquement à cause de la pochette.

    IMAGERIE THULCANDRIENNE

    ( I : Descriptif )

    A proprement parler ce n’est pas le style de la pochette, ce qui ne signifie pas que je n’apprécie pas, de Hail on the Abyss qui a motivé cette chronique mais l’unité de ton de toutes les couvertures du groupe, manifestement derrière ce choix se cache l’idée que Thulcandra ne se contente pas d’enregistrer des disques les uns à la suite des autres, mais exprime ainsi la volonté explicite de créer une œuvre.

    Incidemment une manière aussi d’interroger le fonctionnement de notre blogue qui consiste à accoler systématiquement la pochette des disques au-dessus des paragraphes par lesquels nous rendons compte de leur contenu. Mais ceci est une autre histoire que nous développerons ultérieurement.

    Pour la petite histoire le nom de Thulcandra proviendrait d’un roman de C.S. Lewis intitulé Au-delà de la Planète Silencieuse ou Le Silence de la Terre, que je n’ai pas lu, auteur du Monde de Narnia, (un peu gnangnan) et détail beaucoup plus intéressant : ami de Tolkien.

    FALLEN ANGEL’S DOMINION

    Kristian Valhin The Necrolord (2010)

    Un simple coup d’œil aux cinq couves suffit pour en saisir l’unité thématique et picturale, elles ne sont pas pourtant du même artiste. Les trois premières sont signées de Kristian Valhin The Necrolord, agréable surnom qui fleure bon les vieux caveaux ensevelis au fond des cimetières désertés.

    Un tour sur l’Instagram de Valhin est sidérant, il a produit plus de deux cents covers pour des albums de Metal. Une deuxième constatation s’impose, il use souvent de cette couleur bleue si particulière, naïvement nous avions cru que l’illustrateur avait tenu compte des desiderata du groupe, apparemment il n’en n’est rien, c’est l’artiste qui a imposé sa griffe.

    Plus qu’un amateur de metal, il joue de plusieurs instruments, guitares, batterie, vocal, il a fondé ou participé à plusieurs groupes : Grotesque, Liers in Wait, Diabolique, Decollation, The Great Deceiver…

    Au terme des deux paragraphes précédents il serait facile de le stigmatiser comme un être qui abuse d’une démarche stéréotypique, et d’un naturel instable, alors qu’il est un véritable créateur et un chercheur au sens plein de ces deux derniers mots. L’on comprendra mieux sa démarche en citant quelques peintres qui l’ont guidé vers une certaine vision de l’univers : Gaspard David Friedrich, Albert Dürer, Hieronymus Bosch, son regard est enté sur cette période ultra-florissante qui court, parfois souterrainement, de la Renaissance au Romantisme. Une esthétique dont le mot d’ordre pourrait être de porter son regard au-delà de la réalité afin d’entrer en relation avec les archétypes du Rêve, celui-ci étant à la fois l’instant où l’Homme pense le monde autant que le monde pense l’Homme. 

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             Une image inversée du paradis. L’hiver et pas le printemps. La Vita Nova de Dante remplacée par les cercles de l’Enfer de la Divine Comédie. L’arbre au premier plan étend ses branches dénudées. Les brebis innocentes n’ont plus d’herbe tendre à paître. Au fond l’entrée des Enfers. Parodie virgilienne, ce n’est plus Tytire gardant son troupeau tout en modulant sur son pipeau à l’ombre fraîche des ramures ondoyantes, c’est la Mort qui joue de la flûte. Elle s’amuse à imiter le joueur de flûte de Hamelin. Le titre est sans équivoque tout le monde répondra à l’appel de l’Ange déchu. Pensons aux premiers vers de la première Elégie de Rilke : ‘’Qui donc, si je criais, parmi les anges m’entendrait’’

    UNDER A FROZEN SUN

    Kristian Valhin The Necrolord (2011)

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    Elle ne joue plus de son pipeau, elle le brandit tel sceptre. Déguisée en victoire de Samothrace. L’empire du monde est sous son emprise, elle domine les eaux et les montagnes sont le dossier de son trône. Elle a l’air de vaticiner mais elle ne dit rien, le monde est enseveli sous les frimas et les tourbillons de neige.  De sa posture se dégage une terrible impression de solitude. Sur quoi, sur qui peut-elle régner si les hommes et le monde sont morts.

    ASCENSION LOST

    Kristian Valhin The Necrolord (2015)

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    Elle n’est plus qu’une vieille femme accrochée à sa faux, elle regarde le chemin, elle sait qu’elle ne le reprendra pas. Autour d’elle des débris du monde dont elle a précipité la destruction. Ces trois images se lisent comme une bande dessinée. Le chemin ne monte pas, l’ange n’est pas tombé de très haut, il est juste tombé de lui-même. La mort est un phénomène naturel qui dort en nous et que nous réveillons peut-être à notre insu, peut-être que nous la désirons secrètement. Dès lors elle est notre prisonnière et nous sommes sa prison. C’est peut-être parce que l’on a crié trop fort que l’Ange est tombé. Tout appel ne provoque-t-il pas une réponse ?

    A DIYING WHISH

    Herbert Lochner (2021)

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             J’ai eu beau chercher je n’ai pratiquement rien trouvé sur Herbert Lockner à part deux autres couvertures de CD, d’un style qui s’apparente beaucoup aux dessins en blanc et noir des mangas, à tel point que je me suis demandé si ce n’est pas un pseudonyme, voire un hétéronyme de Kristian Valhin. En tout cas ce qui est certain c’est que cette quatrième couverture s’inspire des trois premières, à part peut-être le gros plan sur la tête très expressive de la Belle Dame sans Merci avec qui John Keats a échangé un baiser un peu plus prématurément qu’il ne l’eût espéré dans sa courte vie. 

             La mort ricane de toutes ses dents, au moins a-t-elle l’humour de rire d’elle-même, elle s’est prise à son propre jeu. Maintenant que l’univers est entré en glaciation c’est à son tour de subir les rigueurs mortellement climatiques de sa puissance. La mort est-elle morte, cramponnée sur sa faulx en ultime et vaine crispation instinctive de défense. Est-ce pour cela qu’elle a perdu son statut appelatif, qu’elle n’est plus désormais qu’une sorcière, presque une apprentie dukassienne qui s’est emmêlé les pieds dans sa pratique. 

    HAIL THE ABYSS

    Herbert Lochner (2023)

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             L’image précédente nous laissait dans l’expectative, si le monde est mort enseveli sous les froidures incapacitantes de la morsure de la Mort, la Mort peut-elle survivre. S’en tirera-t-elle, ou sera-t-elle par un miracle illogique tirée de sa léthargie, reverra-t-on le printemps et les douces fleurettes ? La réponse est catégorique. Certes elle apparaît vivante, montée sur une sombre monture, tel un des quatre cavaliers de l’Apocalypse, prête à semer la désolation aux quatre coins de l’univers. Le titre de l’album, nous indique une autre réponse. Manoeuvrant son fier destrier noir, elle n’est pas lancée dans un galop dévastateur sur la terre, au contraire elle passe l’entrée d’une bouche d’ombre grand-ouverte, autrement dit la Mort s’enfonce en elle-même, elle chevauche les abysses sans fond intérieurs. L’Ange Déchu n’en finit pas de tomber. Elle a touché le sol de la planète terre, elle croyait transformer cet espace géographie en un royaume absolu, ce n’était qu’un palier, il lui reste à parcourir ses propres abîmes infinis. Il lui semble, elle croit, qu’elle trouvera au bout de son chemin, un sol fondateur et asilique, elle caracole fièrement au-dessus de l’abîme, qu’en sera-t-il. Nous attendons la suite de cette metallique saga métaphysique.

    Damie Chad.

     

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    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                             

    EPISODE 27 ( Mélioratif  ) :

    162

    Le Chef dépose négligemment son Rafalos sur le bureau pour allumer un cigare. Le gars se prend pour un westerner, vif comme l’éclair il se saisit du Rafalos et le braque sur le Chef :

              _ Ah ! Ah ! On va voir maintenant qui est le Chef !

    Il s’est levé et semble tout fier de lui. Et tout à coup il hurle et se baisse vivement, dans sa précipitation il laisse tomber le Rafalos, l’a besoin de ses deux mains pour les plaquer sur ses mollets sous lesquels se forme une petite marre de sang.

             _ Désolé, mais c’est encore moi le Chef, entre nous soit dit que j’ai horreur d’être dérangé lorsque j’allume un Coronado, Agent Chad au lieu de vous marrer comme une baleine franche, expliquez à notre nouvel ami pourquoi vous ne pouvez plus arrêter de rire.

              _ Ce sont mes chiens qui vous ont mordu cher Monsieur, deux bêtes adorables mais dans la voiture vous les avez traités de sales clebs, question honneur ils sont un peu chatouilleux ! Si vous êtes sage, ils ne recommenceront pas.

    Molossito et Molossa qui grognent n’ont pas l’air de cet avis, le Chef reprend la parole :

              _ Je vous félicite pour votre esprit d’initiative, toutefois si je peux me permettre un petit conseil, sachez que chez les agents secrets on tire d’abord, on parle ensuite. Ah, une remarque salutaire quand vous vous emparez d’une arme, vérifiez d’abord que son propriétaire ne l’ait pas, ne serait-ce que par mégarde, privée de son chargeur. Maintenant si vous vous abstenez de toute incartade pendant que je savoure ce Coronado, nous reprendrons cette conversation dès que j’aurai achevé le suivant.

    163

    Durant cet intervalle que je qualifierai de psychologique, le Chef ne tire que de petites bouffées très espacées, j’examine le zèbre, n’a pas l’air content, il boude, il ronge son frein, il fulmine, un cadre habitué à être obéi, sûr de lui, arrogant. Mon analyse est confirmée, à peine le Chef a-t-il craqué une allumette pour allumer son Coronado qu’il passe à l’attaque :

              _ Vous ferez moins les malins, je vous ai reconnus, facile avec vos deux bâtards, sont connus comme le loup blanc -Molossa et Molossito se regardent hésitants, doivent-ils le mordre pour le punir de ses propos attentatoires à l’encontre de leur pédigré ou lui pardonner pour les avoir comparés à un loup – le Service Secret du Rock ‘n’roll n’en a plus pour longtemps, dès demain matin dans le bureau du Président nous mettrons fin à son existence et déciderons de liquider ses agents !

    L’est tout content de ses propos à croire qu’il a inventé le fil à équeuter les haricots verts. Rabaisse vite son caquet après la réponse du Chef :

    • Nous vous remercions de bien vouloir vous soucier de notre avenir, mais Monsieur le Conseiller Principal du Président, c’est justement pour avoir un rendez-vous avec Monsieur le Président que nous vous avons un tant soit peu kidnappé, je pense que nous avons à discuter, en toute quiétude, au calme, dans un endroit secret, par exemple ici, dans mon bureau, si par hasard il acceptait je lui offrirais un Coronado, c’est dire si je tiens à cette rencontre ! Au plus vite, d’ici dix minutes.
    • Mais vous êtes fou, penser que le Président de la République acceptera, jamais de la vie ! Avec des assassins, qui avez tué mes deux gardes du corps, vous n’y pensez pas !
    • Parlons un peu sérieusement, je suis très peiné des deux gorilles échappés du zoo de Vincennes, mais ces macaques au front bas ne connaissent que la violence, nous avons dû pour des besoins de salubrité publique les euthanasier.

    Très cérémonieusement j’interviens dans la conversation :

              _ Excusez-moi Cher Monsieur, je vous rends votre téléphone, que vous avez laissé tomber lorsque Molossa et Molossito se sont laissé aller à de coupables atavismes, non pas votre portable personnel, l’autre la ligne directe avec le Président.

              _ Agent Cad j’espère que vous n’avez pas profité de cette ligne gratuite pour téléphoner à votre petite amie aux Etats-Unis ?

              _ J’ai juste passé un coup de fil au Président pour lui demander de venir nous rendre une petite visite, sans quoi il ne reverrait jamais son Conseiller Principal.

              _ Vous racontez n’importe quoi !

              _ Pas du tout, il m’a dit qu’il arrivait dans dix minutes, il s’est écoulé exactement neuf minutes cinquante secondes depuis la fin de notre conversation, un, deux, trois, quatre, cinq !

    Toc ! Toc Toc ! Avec diligence je me précipitai pour ouvrir.

    164

    Le Président était furax. Sans perdre une nano-seconde il apostropha vivement Monsieur le Conseiller Principal :

              _ Espèce de bâtard – Molossa et Molossito applaudirent vigoureusement de la queue – j’avais dit top secret, et vous venez vous jeter tout droit dans la gueule du loup – Molossa et Molossito ne purent retenir un ouaf de triomphe – le plan était parfait et par votre faute nous voici dans un beau pétrin !

             _ Monsieur le Président, je n’y suis pour rien, je n’ai pas dit un seul mot et je ne sais comment ils ont pu faire le lien !

    Le Conseillé n’a pas mal joué, l’a dirigé la foudre présidentielle sur nous. Le Président aussi furibard qu’un malabar se tourne vers le Chef :

    • Vous ne l’emporterez pas au paradis, je suis entré seul, mais sur toutes les marches de l’escalier il y a trois agents du GIGN qui s’occuperont de vous après cet entretien, vous voulez savoir, c’est très bien vous emporterez le secret dans la tombe !

    Le Chef allume un Coronado :

    • Monsieur le Président faites-nous l’honneur de prendre place sur une de nos modestes chaises, vous n’ignorez pas combien les services de l’Etat ne disposent que de fonds bien maigres, puisque vous êtes prêt à discuter causons !

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    Le Président s’est assis, il délègue la parole à son Conseiller Principal. Lequel se lève en nous adressant un sourire condescendant

              _ Vous n’ignorez pas que le Ministre de l’Intérieur, est aussi en charge du Bureau Central du Culte, voici quelques mois il nous a fait parvenir un rapport inquiétant. Depuis une dizaine d’années les plaintes s’accumulent. Beaucoup de prêtres s’indignent du fait de ne pouvoir exercer leur ministère dans les cimetières. En effet alors qu’ils essaient d’apporter aide morale et consolations aux familles et aux amis des morts, leur propos sont troublés par des musiques tonitruantes.

    Le Conseiller nous adresse un sourire de carnassier :

              _ Nous vous ferons remarquer qu’au niveau des dates nous nous trouvons face à une troublante concordance. C’est depuis dix ans que la génération des rockers commence à passer l’arme à gauche. Pourraient le faire en toute tranquillité, demander à ce que l’assistance fasse un moment de recueillement et de silence. Mais non exigent que leurs familles ou leurs proches passent leurs disques préférés : pour ce faire ils emmènent de préférence un gros ampli et passent en boucle des égosillements de sauvages, souvent des chanteurs noirs, que voulez-vous les familles chrétiennes supportent mal de se séparer d’un parent alors que dans la tombe à côté défilent des titres de Little Richard, de Gene Vincent, de Chuck Berry, d’Elvis Presley, de Bo Diddley, d’Eddie Cochran, qui recouvrent de leurs hurlements de peaux-rouges ivres de sang sur le sentier de la guerre les pieux cantiques modestement fredonnés par de simples âmes éplorées. Cette situation ne faisant qu’empirer, nous avons décidé d’y remédier.  J’espère Messieurs que vous serez en accord avec nous. Tout le monde a le droit de reposer en paix !

    Le Chef allume un Coronado avant de répondre.

              _ J’admets volontiers que les rockers forment un groupe social qui puisse être qualifié, de temps à autre, de bruyant, mais je ne vois pas où est le problème. Nous aussi nous recevons dans notre service bien des plaintes de familles insatisfaites d’avoir dû baisser le volume sonore du dernier adieu adressé à leurs compagnes ou compagnons, sur la pression de prêtres qui de leur côté entonnent des kyrielles d’hymnes insipides en chantant faux. Toutefois sous vos propos je subodore un-je-ne-sais-quoi, pour reprendre la formule d’un penseur chrétien contemporain, de beaucoup plus grave.

    A suivre.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 454 : KR'TNT ! 454: GENE VINCENT / ROD HAMDALLAH / JOHN FOGERTY / ALICIA F ! / TWANGY & TOM TRIO / JAMES BROWN

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 454

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    05 / 03 / 2020

     

    GENE VINCENT H.S. ROCKABILLY GENERATION

    ROD HAMDALLAH / JOHN FOGERTY

    ALICIA F ! / THE TWANGY & TOM TRIO

    JAMES BROWN

     

    GENE VINCENT

    LA LEGENDE DU ROCKABILLY

    ROCKABILLY GENERATION

    ( Hors-Série / Série Limitée / Février 2020 )

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    Rockabilly Generation nous offre son premier numéro spécial consacré à Gene Vincent. Quarante pages dédiés à un des pionniers du rock'n'roll les plus emblématiques. Si cher à de nombreux fans français. La bio de Gene visitée pas à pas, sous la supervision éclairée de Gilles Vignal. Toute une carrière qui aurait pu être plus resplendissante mais il des diamants noirs qui étincellent au cœur des nuits les plus profondes.

    Certes on ne résume pas toute une vie aussi riche que celle de Gene Vicent en quarante pages, mais l'essentiel ( et même plus ) est dit. Nombreux documents iconographiques intelligemment choisis et significatifs. Ce numéro spécial ravira autant les connaisseurs que les amateurs de la première et de la dernière heure. L'étrange carrière de Cliff Gallup est aussi présentée par un des meilleurs guitaristes français, Tony Marlow.

    Ce premier tirage limité à cent exemplaires est destiné à devenir un collector des bibliothèques des heureux possesseurs. Merci à Pascale Clesh, Maryse Lecoultre, Bryan Kazh, Tony Marlow, Damie Chad, Dominique Faraut et Sergio Kazh.

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    Hamdallah au pays de l’or noir

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    Rod Hamdallah n’est pas aussi farceur qu’Abdallah, le jeune prince héritier qui fait tourner tout le monde en bourrique dans Tintin Au Pays de l’Or Noir, mais il a un petit côté freluquet qui pourrait à l’extrême limite le rapprocher de ce personnage jadis croqué par l’immense Hergé pour les besoins de la cause des jeunes de 7 à 77 ans. Rod Hamdallah allume aussi des pétards, mais des pétards plus intéressants, ceux du punk-blues tel que pratiqué voici vingt ou trente ans par le Jon Spencer Blues Explosion. Il en a récupéré le panache et l’énergie, et le voyant à l’œuvre se livrer à ses exactions, force est d’applaudir des deux mains.

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    Pour sa mini-tournée européenne, il est accompagné par les Weird Omen et là, on ne rigole plus. Le jeune prince héritier ne pouvait pas rêver mieux. Pas d’équipe plus dédiée, plus rentre-dedans, plus appropriée que celle-là. C’est même peut-être mieux que s’il avait été accompagné par, mettons, le JSBX. Comme grosse cerise sur le gâteau, le jeune prince héritier dispose du sax de Fred Rollercoaster et ce n’est pas rien. Le son hante le son, et c’est un phénomène qu’on observe que dans deux univers : celui des Weird Omen et celui de Rowland S. Howard.

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    Sous sa casquette de marin breton, Rod Hamdallah shake bien sa chique. On pourrait croire qu’il a fait toute sa vie. On sent chez lui la petite impatience du big guitar slinger. De toute évidence, ce mec sait naviguer comme un capitaine. On l’avait déjà vu à l’œuvre dans les Legendary Shack Shakers, lors d’un set historique au Cosmic Trip. Cette fois, il récupère le premier rôle et tient bien le cap derrière le micro. Il a tout ce qu’un jeune prince héritier peut espérer : le son, l’aisance, les chansons, le guitar-slinging, la casquette de marin, la fraîcheur juvénile, les flaming sideburns, tout est parfait. Il sait glisser des petites tortillettes fatales entre deux power-chords, il est certainement l’un des guitar killers les plus redoutés de la frontière, il joue en tension permanente, il est plutôt prodigue en matière de ferveur, il ne laisse rien au hasard, aucun blanc ni aucune note errante, tout coule en flux tendu et, comme dirait le Capitaine Haddock, ça rocke en stock, mille sabords ! Il gratte des notes comme s’il en pleuvait, il peut même faire du Kramer, il fait tout ce qu’il veut, comme s’il cédait à tous ses caprices. Il claque ses notes sur sa petite guitare noire sans jamais trop regarder où il pose les doigts. Il joue du médiator comme s’il se taillait à la machette un chemin dans la jungle de Bornéo, ah il faut le voir sur scène, sous sa casquette de capitaine Haddock. Le jeune prince héritier Hamdallah est un sérieux prétendant au trône.

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    Pour l’instant, il n’existe d’un EP cinq titres sur le marché, mais ce n’est pas un coup d’EP dans l’eau. Et comme sur scène le jeune prince héritier Hamdallah n’en finit plus d’annoncer de nouvelles chansons, et il faut s’attendre à l’avènement prochain d’un big bad fat album. Ce mec est capable d’embarquer n’importe quel groove de heavy rock en enfer. Il s’est spécialisé dans les montées de fièvre, c’est même un orfèvre en la matière. Il faut essayer de l’écouter religieusement, car ça vaut la peine. Il a voix au chapitre, il agit comme s’il se sentait investi d’une mission divine. Il faut voir comme il dégage les bronches avec son «Carry You Home».

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    Et comme par hasard, qui disait de lui le plus grand bien à la radio ? Mr G, évidemment, sur le mighty Dig It! Radio Show. L’an passé, il en proposa même trois rincettes dans la même soirée, «Think About It», «I Don’t Mind» et «Heartbeat». Comme ça au moins, on savait à quoi s’en tenir. Plus de tergiversation possible. Impossible de rester perplexe, comme un con, les bras ballants et la bouche ouverte. Le message était clair. Rod Hamdallah, avec son nom à coucher dehors ? Vas-y mon gars, saute sur ta mobylette et fonce chez ton disquaire !

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    Tu comprendras mieux quand tu vas entendre «I Don’t Mind». Le jeune prince héritier tape dans la désinvolture du heavy blues punk jadis promu par le JSBX. Rod Hamballah l’a à sa main, vas-y Rod, on est avec toi. C’est bien qu’il réanime la flamme des vieux JSBX qui furent les héros du temps d’avant. Rod le fait bien raide, à sa façon, il joue la puta del sol jusqu’à l’os de la cucaracha. Que le grand cric le croque, comme dirait le Capitaine Haddock dont Rod a de toute évidence piqué la casquette pendant qu’il cuvait l’une des ces grosses bouteilles de rhum remontées par le Professeur Tournesol des cales de la Licorne. Ah ceux qui ont raté les épisodes de Tintin ne savent pas ce qu’ils ont raté. On pourrait aussi plaindre ceux qui vont rater l’épisode du coup d’EP dans l’eau du prince héritier, ils n’auront plus qu’à sortir leur vieux mouchoir à carreaux pour y verser de chaudes larmes, car quand on a tout raté, c’est la seule chose qui reste à faire. Dommage, car le paradis était à portée de main. Le Capitaine Haddock pourrait en parler savamment, lui qui a écouté l’EP du jeune prince héritier et qui, tonnerre de Brest, l’a trouvé sympa. Pas comme les disques des moules à gaufres qu’on ne nommera pas ici pour ne pas salir le joli blog de Damie Chad, même si l’envie tape au carreau. Tiens, puisqu’on patauge dans les bonnes intentions, voilà un scoop : le morceau préféré du Capitaine Haddock. Il l’avoue sans minauder, c’est «Take Me Back», pourquoi, parce qu’il est aussi explosif que son ancêtre le chevalier François de Hadoque qui fit sauter la Sainte-Barbe de la Licorne. Le jeune prince héritier allume sa mèche lui aussi et boum ! Ça saute. Il fait sauter toutes les possibilités du punk-blues avec une aménité qui l’honore, avec un sens du rampant qui n’attend aucun pardon en retour. Attention à ce jeune prince héritier : il pourrait détrôner Spencer 1er, le Napoléon du blast furnace.

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    Signé : Cazengler, Rod Abdomen

    Rod Hamdallah. Les Nuits de l’Alligator. Le 106. Rouen (76). 15 février 2020

    Rod Hamdallah. Think About It EP.

     

    C’est jeudi, c’est Fogerty

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    La scène se déroule en 1969, chez un petit disquaire caennais installé en face des Galeries. De mémoire, il portait des lunettes et arborait une tignasse noire bien frisée. Tout excité, il brandissait une pochette et parlait d’une voix aiguë :

    — Tu connais ça ?

    — Euh bah non...

    — Creedence Clearwater, un groupe de ricains ! Ça vient tout juste d’arriver. ‘Coute ça !

    Il le posa sur la platine et poussa le volume à fond. Et boom, «Born On The Bayou» fit brutalement grimper la température dans la boutica. Le ricain chantait son gut out à l’éraillée vermoulue - Chasin’ down a hoodoo there/ Chasin’ down a hoodoo there !

    — Ouh la la ! Ben dis donc !

    — Pas mal, hein ? Tu le prends ?

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    Le disquaire savait très bien ce qu’il faisait. C’était vendu d’avance. Il s’agissait d’un gros cartonné US, une copie de Bayou Country sur America, avec cette horrible pochette divisée en quatre pour recevoir quatre grosses bouilles mal dégrossies. Elles étaient cadrées si serré qu’elles en devenaient laides. Ces mecs ressemblaient à des anti-rock stars mais l’album sonnait le tocsin de la révélation. N’oublions pas qu’en 1969, le Bristish Blues monopolisait l’attention, et les cœurs penchaient plus facilement pour Peter Green et Stan Webb que pour d’obscurs challengers américains. Les Creedence nous bourraient ensuite le mou avec un beau brin de heavy groove ferroviaire intitulé «Graveyard Train», monté sur un seul riff, comme chez Bo Diddley. John Fogerty chantait ça de toutes ses forces. En B, ils continuaient de jiver leur Californian Hell avec «Penthouse Pauper» et ses accords bien acérés - If I were a gambler/ You know I’d never lose - Fogerty chantait comme un dieu, il fallait bien l’admettre - And if I were a guitar player/ Lord/ I’d have to play the blues - On tombait à la suite sur la version définitive de «Proud Mary», l’un des plus beaux hits venus des Amériques, idéal et bien balancé, joué aux beaux accords de revoyure. Ils bouclaient cet album somptueux et rude à la fois avec «Keep On Chooglin’» qui reste l’un des sommets du bon vieux boogie d’antan. Quelle attaque ! Ils maîtrisaient déjà l’art de monter en pression, à coups de shuffle d’harmo dans le rumble doucereux. Un modèle du genre. Les sept minutes du cut étaient bien méritées. Ces mecs n’en finissaient plus de remonter dans l’estime des estaminets.

    Malgré l’aspect révélatoire, on a ensuite lâché l’affaire. Pourquoi ? Parce que Creedence était dans tous les jukes avec des hits qui semblaient trop parfaits, aussi parfaits que pouvaient l’être le «Venus» des Shocking Blue ou «Whole Lotta Love» qu’on entendait aussi partout. Trop, c’est trop.

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    Cet été là, Yves, un copain du lycée, me refit le coup du disquaire :

    — Tu connais ça ?

    — Euh bah...

    — Creedence Clearwater, un groupe de ricains ! C’est leur premier album. ‘Coute ça !

    Il posa le disque sur sa platine et mit le volume à fond.

    — Mais c’est «I Put A Spell On You», l’hit de Scrrrrreamin’ Jay !

    — Oui, mais ‘coute leur version !

    Effectivement, John Fogerty lui explosait littéralement la bobinette. Exploser Screamin’ Jay, il fallait oser ! On aurait dit que ces mecs descendaient jouer à la cave avec des guitares rouillées. Non seulement Fogerty foutait le feu au chant, mais sa partie de guitare se voulait encore plus terrible. Aw, ces mecs étaient les champions du climax. En retournant la pochette, je vis que cet album sans titre était paru un an avant l’autre, le révélatoire, Bayou Country. Ils jouaient le groove exacerbé de «The Working Man» au gratté de côtes, et on entendait encore une fois une incroyable partie de guitare. On tombait ensuite sur ce remake de «Suzi Q» qui allait les rendre célèbres dans le monde entier. Ils s’imposaient par la grâce de leur groove et basculaient dans l’hypno, avec un Fogerty claquant sa chique et tournicotant dans des effets à sec. C’était un peu trop beau pour être vrai. Qui pouvait prétendre incendier un cut comme il le faisait dans «Ninety Nine & A Half» ? Qui pouvait chanter avec un ton aussi abrasif ? Tout l’album était gorgé de ce son acerbe et bienvenu, sec et claironnant. Ils sortaient parfois des solos du meilleur cru et ils terminaient avec «Walk On The Water», un beau spécimen de boogie blast. John Fogerty y rongeait son os. Il chantait ça à la revancharde de pitbull des cités.

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    Pour des raisons économiques, j’évitais de passer tous les jours devant la vitrine du petit disquaire évoqué plus haut. Sa vitrine était la plus parfaite illustration de la tentation. Oscar Wilde disait de la tentation que le meilleur moyen d’y résister était d’y céder, à quoi il eût fallu ajouter : à condition d’avoir le portefeuille bien garni, ce qui n’était évidemment pas le cas d’un lycéen boutonneux issu de la classe très moyenne. Mais je fus pris ce jour-là d’une crise de hardiesse mêlée d’inconscience et entrai d’un pas aussi ferme que possible dans la boutica. Me voyant ainsi lancé, le frisé alla aussitôt extirper un album d’un bac :

    — Tu connais ça ?

    — Encore un Creedence ? Mais y viennent-y pas d’en pond’ un ?

    — C’est leur troisième ! Ça vient tout juste d’arriver. ‘Coute ça !

    Même pas le temps de dire non. Ça partait au triple galop avec «Down On The Corner». Fogerty semblait y chevaucher à la tête d’un bataillon de Confédérés, avec un chapeau à plumeau claquant au vent. Du coup, il perdait tout le spongieux bactériologique du Bayou. Trop aéré, mais quand même bien swingué des bretelles. Ces mecs jouaient cartes sur table. Il n’existait pas de meilleur coup de bluff que Creedence. Les accords d’«It Came Out Of The Sky» sonnaient comme du fer blanc. Délicieux effet. Fogerty élaguait son passage, il ne laissait rien traîner, il claquait son razor sharp au vu et au su de tout le monde. L’album s’appelait Willy And The Poor Boys et la pochette n’inspirait pas confiance. On tombait plus loin sur une version de «Cotton Fields» assez dense et bien fouillée, chantée à la chemise à carreaux bien rugueuse, très différente de celle des Beach Boys. On voyait bien que Fogerty était un mec sincère et qu’il chantait à la demande.

    — Alors, pas mal, non ?

    — Je préfère Bayou Country. Mais c’est vrai, on voit bien que Fogerty est un mec sincère et qu’y chante à la demande.

    Comme il me voyait dubitatif, il retourna l’album et bhhham, «Fortunate Son» explosa dans la boutica. Il s’agissait d’un vrai hit en fer blanc, claqué à l’accord et au shout d’attaque. Fogerty semblait sauter à la gorge de son hit. On sentait chez eux la violente énergie des kids américains qui ont tout pigé. Le disquaire sauta un cut pour aller au suivant, «The Midnight Special». Fogerty y proposait rien de moins qu’un Memphis groove, mais on avait envie de lui dire : «Fais gaffe, Fog, ne déconne pas avec le midnight special, c’est le train des taulards, ce n’est pas un jouet.»

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    Le paternel venait de se faire muter en Haute Normandie et la veille du départ, j’allai dire adieu au copain Yves. Il paya son spliff et sa mousse, et sortit un album de la pile posée par terre contre le mur de sa chambrette.

    — Tu connais ça ? Y vient tout juste de sortir !

    — Quoi ? Y viennent d’en pond’ deux ! Y sont compèt’ment tarés, ces mecs-là !

    — Ah oui mais là, tu vas voir ce que tu vas voir !

    Il le mit en route et monta le volume. Boum ! John Fogerty sortait un riff noyé dans les sous-bois pour allumer son «Green River». Il développait une dynamique infernale.

    — Tu vois, faut pas prendre ces mecs pour des pines d’alouettes !

    — Tu l’as dit bouffi, c’est vachement balèze. Comment qu’y s’appelle ton album ?

    Green River !

    — Ah ouais ! Quelle pochette !

    C’était battu sec et net et sans bavure, ils faisaient du punk des bois, flirtant avec un certain minimalisme et chanté à l’écho du Fog. On aurait presque pu parler d’étalon or du rock américain.

    — Attends, t’as pas tout vu !

    Avec «Commotion», ils retrouvaient l’esprit de Bayou Country. La basse courait dans le cut comme le furet et Fogerty chantait au gras du menton, c’était plein de rustines de son, de relances de batterie approximatives, mais ces mecs y croyaient dur comme fer, ils jouaient avec la foi du charbonnier et nous embarquaient dans leur délire de véracité exacerbée. Ils offraient encore un festin de son avec «Tombstone Shadow», le riff semblait grossir pour devenir phénoménal. Plus qu’ailleurs, Fogerty semblait y créer un monde. Creedence devenait un groupe épais, ces mecs savaient claquer des notes à la volée. Le copain Yves retourna le disque et «Bad Moon Rising» fit vibrer les carreaux de la fenêtre. On avait beau se dire que leur beat était trop sincère et le chant trop in the face, on cédait au charme toxique de ce hit extrêmement rock’n’roll. Les accords semblaient rebondir, ces mecs n’en finissaient plus de ramener du gusto. «Cross-Tie Walker» sonnait comme le meilleur boogie de tous les temps et ils terminaient avec une version épouvantablement géniale de «The Night Time Is The Right Time». Ils swinguaient leur Night Time à l’extrême, l’infestaient de remugles, le bardaient de chœurs tendancieux qui préfiguraient ceux des punks et Fog chantait à l’incendiaire. Alors qu’ils renouaient avec le divin groove de swamp, Fog vibrait son night time à la folie.

    — Génial !

    — Tiens, j’te le file, c’est mon cadeau d’adieu.

    — Mais non t’es jobard ! J’le ramasserai à Rouen, t’inquéquète donc pas !

     

    Ado, on trimbale pas mal de superstitions. L’une d’elle consistait à croire qu’un changement de région allait calmer l’ardeur productiviste des Creedence. Il n’était tout simplement pas possible de les suivre, ni au plan économique, ni au plan émotif. D’autant qu’à l’époque, les bons albums se bousculaient littéralement au portillon.

    Un disquaire rouennais s’était installé dans une encoignure, comme une araignée. Physiquement, cet homme n’avait rien d’un disquaire, il aurait pu être prof de techno ou contremaître dans une usine d’aspirateurs, mais il vendait des bons disques, du genre Toe Fat ou Gasoline Alley. Il me laissa farfouiller un bon quart d’heure dans ses bacs, puis il engagea la conversation :

    — Vous cherchez quelque chose en particulier, jeune homme ?

    — Bah non, j’jette just’ un œil.

    — Vous connaissez ce groupe ?

    Il brandissait un album. Je vis les barbes et les moustaches et les reconnus immédiatement. Je décidai de faire l’érudit interloqué :

    — Mais c’est les zèbres de Creedence ! Y zont pas encore sorti un album, quand même !

    — Mais si, il s’appelle Pendulum. Les gens se l’arrachent, vous voulez l’écouter ?

    — Alors just’ un ou deux morceaux, just’ pour voir...

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    Je pris la pochette et vis que le cut qu’on entendait s’appelait «Pagan Baby». Fogerty semblait encore travailler l’inventivité du raw et gardait la mainmise sur le drive. Il se permettait même le luxe d’enclencher de sacrés vieux coups d’overdrive.

    — Qu’en pensez-vous ? C’est pas mal, non ?

    — Ben ouais, le problème c’est qu’c’est toujours bien. Pour vous, ça doit être sympa de vendre ce genre de p’tite galette.

    — Tous les clients n’ont pas forcément bon goût.

    Je fis semblant de ne pas entendre le compliment caché. Il sauta le cut suivant pour aller au troisième, «Chameleon». Fogerty semblait monter à bord de son cut comme un mec saute dans un train, avec l’énergie d’un nègre fuyant les champs de coton et les chiens du patron blanc.

    — Ah la gueule du truc ! On s’croirait chez Stax !

    — Vous allez voir le suivant, c’est un tube !

    C’est vrai que «Have You Ever Seen The Rain» sonnait comme le hit pop absolu. Fog chantait à l’aube du rock. Le disquaire retourna l’album pour passer «Born To Move», que Fog semblait chanter sous la carpette.

    — Et maintenant, vous allez avoir encore un tube pour le même prix...

    Eh oui, comment résister à l’ampleur d’un hit comme «Hey Tonight» ? Fogerty n’en finissait plus d’exploser son vieux boogie blast, et cette affaire commençait à devenir drôlement mythique.

     

    Comme je ne voulais pas qu’il me colle sous le nez un nouvel album de Creedence à chaque fois que je mettais les pieds chez lui, je cessai tout simplement d’y aller. Je ne voulais pas passer ma vie à acheter des albums de Creedence. Au moins avec les Stooges et le MC5, on était moins sollicité, ces mecs-là avaient l’élégance de se limiter à trois albums.

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    C’est chez un nouveau copain de lycée que je découvris par inadvertance le petit nouveau. Le copain Pierrot bricolait des motos anglaises et écoutait accessoirement un peu de rock. Après qu’il m’ait filé la trouille de ma vie en m’emmenant faire un tour aux Essarts derrière lui sur sa BSA, il voulut se faire pardonner en me payant un coup de cidre chez lui. Il vivait dans une ferme, avec ses parents. Il sortit un album de la petite pile posée contre le mur du salon.

    — Tu connais ça ?

    — Ben ouais, c’est Creedence ! Comment qu’t’as chopé c’truc-là ?

    — C’est mon cadeau d’annive ! Ma mère voulait une nouveauté et le disquaire lui a dit que ça venait tout juste de sortir.

    — Ouais, je sais, Creedence, ça vient toujours d’sortir. Y z’arrêtent pas, ces mecs-là !

    Sur l’horrible pochette on pouvait lire Cosmo’s Factory. Fogerty continuait son petit bonhomme de chemin en chantant ses cuts à la meilleure profondeur de champ. «Ramble Tamble» sonnait comme du big time stuff. Il reprenait aussi un cut de Bo Diddley, «Before You Accuse Me» en mode boogie down et soudain tout valsait avec «Travellin’ Band». Fog s’y montrait aussi raucous que Little Richard, c’mon c’mon ! Ils revenaient plus loin au jungle beat avec «Run Through The Jungle». C’était à la fois sans surprise et terriblement convainquant. Tout le dilemme de Creedence semblait se concentrer dans ce cut emblématique. Pierrot retourna l’album et ça repartit de plus belle avec «Up Around The Bend» qu’on allait entendre continuellement à la radio. Il était impossible d’échapper à l’emprise de ce hit universel. Fog le chantait une fois de plus à l’arrache définitive, il se voulait démesuré, brûlant, c’mon around the wheels ! Il riffait son gimmick dans le feu de l’action. Il rendait ensuite hommage à Elvis avec une version sidérante de «My Baby Left Me». Ça pulsait comme chez Uncle Sam. Fog réinventait la bravado d’Elvis. Le festival se poursuivait avec «Who’ll Stop The Rain», un autre balladif imparable. Fog l’emmenait haut dans le ciel. Il transformait cet album en paradis du rock. On sentait que Fog était devenu l’un des plus brillants songwriters d’Amérique, il naviguait au même niveau que Lou Reed et Bob Dylan. Il savait faire éclore la rose du meilleur rock américain. Il enchaînait avec une version hallucinante d’«I Heard Through The Grapevine» qu’il swinguait comme un démon. On sentait chez lui une passion dévorante pour la Soul et la musique des blacks et il ramenait un léger accent américain dans l’éclat du groove. On voyait bien qu’il allait perdre la tête - About to lose my mind - il faisait du very big Creedence gratté à l’accord.

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    En rentrant du lycée se soir-là, je vis mon cadeau d’annive posé sur la table à manger du salon. Il fallut attendre la fin du repas pour l’ouvrir. Le dernier Creedence, Mardi Gras ! La belle-doche me dit qu’elle avait suivi le conseil du disquaire.

    — Lequel ?

    — Celui qui se trouve dans une encoignure.

    — Ah bah d’accord ! Y l’en rate pas une, ce mec-là !

    Un peu plus tard, je descendis dans la cave où je dormais et mis Mardi Gras sur la platine, histoire de tâter le terrain. Ce démon de Fog attaquait à la ferveur des cabanes avec «Looking For A Reason». Avec ce shoot d’Americana, il devenait the king of the Cajun thang ! On ne pouvait décidément rien espérer de mieux. Il revenait ensuite aux racines du big American rock à la ZZ Top avec «Take It Like A Friend». Fog ne chantait pas sous le boisseau, il le râclait, et Stu Cook faisait pouetter sa basse. Avec toute cette désinvolture, ils grimpaient une fois de plus au sommet de leur art. On se régalait d’entendre cette basse pouet-pouet dans le fond ! Fog terminait son bal d’A en chatouillant sa femme entre les cuisses et ça semblait faire son effet, en tous les cas «Someday Never Comes» passait comme une lettre à la poste. Fog se spécialisait dans une Americana de gros sabots. La B semblait moins évidente. Il fallait attendre «Sweet Hitch-Hiker» pour renouer avec le pur jus. Fog y swinguait sa chique et chantait à l’échaudée, la bouche en feu, avec du reviens-y de riffing. Terrific ! Il redevenait tout simplement énorme, il fallait le voir rebondir dans le beat.

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    Tous les fans de Fog devraient lire son autobio, même si elle est écrite en anglais et pas encore traduite. Fog n’est pas un crack de l’écriture et donc sa prose est d’un accès extraordinairement facile. Rien à voir avec Oscar Wilde. Autre particularité : ce n’est pas à proprement parler un livre sur la musique. Fog traite principalement d’un sujet : l’arnaque dont il a été victime. Il consacre les deux tiers de son livre à nous raconter comment il se l’est fait mettre profond en signant bêtement un contrat. Il l’a vraiment très mal vécu. Un vrai traumatisme. On croyait que l’histoire de Creedence était une histoire gaie, celle de quatre kids qui pondaient des tubes comme d’autres pondent des œufs, mais Fog fait de cette histoire un vrai cauchemar, un truc encore plus kafkaïen que les pires délires de Kafka. On comprend à un moment donné que si Fog écrit un livre, ce n’est pas pour vanter les mérites du rock, c’est plutôt pour régler ses comptes, pas seulement avec le boss de Fantasy, Saul Zaentz, mais aussi avec ses collègues de Creedence, qu’il accuse de tous les maux, le pire étant la trahison. Fog est un homme amer, épuisé par quarante ans de luttes intestines et incapable d’accepter de s’être fait plumer comme une oie blanche. À un moment, on se dit en lisant ça qu’il faut être très con pour aller signer un contrat qui donne tous les droits au label boss. Fog raconte en plus qu’ils ont tous les quatre signé ce contrat dans un resto italien très sombre : il n’y avait pas assez de lumière, ils n’arrivaient même pas à lire le menu. En plus ils étaient tous étaient mineurs, sauf Tom, le frère de Fog. C’est une histoire incompréhensible. En plus, les patrons du label qui sont encore les frères Weiss obligent Fog et les trois autres à s’appeler les Colliwogs - A hip-sounding name. Mod. It’s mod - leur disent ces escrocs.

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    Fog et les trois autres ne savent même pas ce qu’est un Golliwog. Des poupées voodoo imaginées par les soldats de l’armée coloniale britannique pour sympathiser avec les indigènes ? L’horreur. Fog déteste le nom. Pourquoi il l’accepte ? Incompréhensible. Quand Saul Zaentz rachète Fantasy aux frères Weiss en 1967, Fog croit retrouver sa liberté. Il commence par changer le nom du groupe et le baptise Creedence Clearwater Rival, après avoir envisagé Whiskey Rebellion. Il en fait deux pages pour montrer à quel point il est intelligent. Stu Cook voulait appeler le groupe Hardwood et Doug Clifford avait trouvé Gossamer Wump and Gumby. Ça ne volait pas très haut chez ces mecs-là. Alors évidemment, quand Saul Zaentz les voit tous les quatre, il se frotte les mains. Il copine avec eux, leur fait croire qu’ils sont en sécurité, et leur fait signer un contrat qui est encore pite que le premier : Zaentz devient propriétaire du copyright de toutes les chansons - lock, stock and barrel, comme dit Fog - mais comment peut-on être assez con pour aller signer un contrat pareil ? Oh, ils ont bien un copain dont le père est avocat...

    — Hey Jack, ton père a vu le contrat ?

    — Ouais...

    — Alors il en dit quoi ?

    — Bah rien...

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    Évidemment, le père du copain n’a jamais vu le contrat et personne ne s’en inquiète. Alors allez-y les gars, écrivez des tubes. Le contrat prévoit 10% de royalties, ce qui rétrospectivement paraît désastreux aux yeux du pauvre Fog qui a dû pleureur toutes les larmes de son corps à voir Zaentz s’enrichir sur son dos et acheter un IMMEUBLE à Los Angeles avec le blé gagné par Creedence, enfin non, pas par Creedence, mais par John Fogerty, car c’est lui qui fait tout. D’ailleurs les trois autres lui en veulent, ils sont jaloux, ils l’accusent de despotisme, évidemment puisque Fog ne s’arrête pas à la composition de SES tubes, il en fait aussi les arrangements, il fait les backing vocals, il mixe des journées entières, il sait exactement comment doit sonner chacun de SES tubes, il ne veut voir personne dans le studio, alors les autres deviennent fous - Y s’prend pour qui John Fogerty ? - Ils devraient pourtant fermer leur gueule, car les tubes se succèdent à une vitesse hallucinante, mais non, ils veulent aussi composer et même chanter. Ce que Fog appelle la mutinerie remonte à l’enregistrement de «Proud Mary», quand il annonce aux autres qu’il ne veut pas les voir traîner dans le studio ni pour les voix ni pour le mix. En 1970, au moment d’entrer en studio pour Pendulum, les trois autres font la gueule et réclament une réunion. Fog sent que la bombe à retardement ne va pas tarder à péter. Un groupe, c’est souvent ça : une bombe à retardement. Les trois autres veulent écrire des chansons. Ok, fin de la dictature et bonjour la démocratie : pour calmer le jeu, Fog dit ok, allez-y les gars, chantez donc vos chansons, mais ce qu’il entend est catastrophique. Les trois autres sont parfaitement incapables de chanter ou de composer. In-ca-pables ! Quand on a la chance de jouer avec un rock genius comme Fog, on devrait avoir la décence de fermer sa grande gueule. On devrait savourer l’incroyable privilège de pouvoir l’accompagner. Fog s’est quand même posé la question de savoir s’il était un tyran - I don’t feel that I was, even now. Was I sure-handed, a perfectionnist, even bullheaded about what I wanted ? Yeah, you bet, sometimes (Je ne crois pas avoir été un tyran, j’étais simplement très sûr de moi, perfectionniste et même assez obstiné, vous l’avez bien compris) - En lisant ce livre, on comprend que Creedence était drôlement mal barré avec ces super-cons et ça n’a tenu que par l’éclat et le panache invraisemblable des compos de Fog. Diable, comme cet homme a dû en baver : écrire des chansons géniales au beau milieu de ce cloaque ! Fog revient inlassablement au contrat : non seulement Fantasy lui pompe une fortune, mais le label possède aussi son avenir, car visiblement, le contrat s’auto-reconduit automatiquement - I was enslaved - Il se voit réduit à l’esclavage. On a envie de lui dire : bien fait pour ta gueule, tu n’avais qu’à pas signer. Encore plus bête qu’un nègre, ce mec-là ! Cette histoire est tellement horrible qu’on doute à un moment de sa crédibilité. Puis Zaentz propose à Fog d’acheter 10% de Fantasy. Fog refuse. Il se méfie. Il découvre plus tard que Fantasy n’a jamais été mis sur le marché. Encore une combine ! Quelques semaines après la mutinerie que Fog appelle The Night of the Generals, Tom, dit nous Fog, «did a remarquable thing. He left the band. I was stunned.» Oui, Tom a eu l’idée remarquable de quitter le groupe, et j’étais scié. Du coup Creedence devient un trio et fait une tournée complètement foireuse. C’est là que Fog décide tout arrêter - I am not going to do this anymore. This is dumb (Je ne veux pas continuer à faire ce truc, c’est complètement con) - Quand le groupe se sépare, Fog croit retrouver sa liberté. Manque de pot, Zaentz l’informe qu’il exerce son pouvoir de renouveler une option sur son contrat, car le contrat ne concerne pas que le groupe, il concerne aussi chacun des quatre individus, dont la poule aux œufs d’or, Fog. Baisé. Ce n’est pas fini. Horrifié, Fog apprend que Fantasy a libéré Tom, Stu et Doug de ce contrat. Zaentz ne garde que Fog. Argghhh !

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    Quand Fog démarre sa carrière solo, il rencontre David Geffen qui prend pitié de lui et qui rachète son contrat pour un million de dollars. Mais seulement pour les États-Unis et le Canada. Ailleurs, Fog dépend encore de Fantasy. Geffen donne le million de dollars à Fog qui doit le donner à Zaentz. Résultat des courses : Fog doit payer des impôts sur ce million de dollars qu’il n’a même pas encaissé - The whole thing was totally fucked - Là, il commence à battre tous les records de l’enculade. Mais ce n’est pas fini ! Zaentz avait fait croire aux Creedence qu’il avait déposé leur blé à la Castle Bank, dans un paradis fiscal aux Bahamas, pour leur éviter de payer des impôts sur leurs 10% de royalties. Évidemment, il n’y a pas plus de Castle Bank que de beurre en broche. Horrifié, Fog réalise qu’il n’a jamais gagné un rond avec ses tubes. Et en plus, il doit encore quatre albums à Fantasy. Pourquoi ? Le contrat. Alors Fog enregistre un album de reprises, comme ça l’autre enculé ne se fera pas de blé sur son dos. Et puis, de toute façon, il est tellement épuisé par toute cette merde qu’il est incapable d’écrire une nouvelle chanson. C’est là qu’il arrête de façon complètement inconsciente de faire le con. Il commence même à se demander comment il va réussir à sortir de cette histoire. Se faire plumer, c’est une chose, c’est même acquis, mais composer à l’œil pour un escroc en est une autre. Composer à l’œil, c’est tout juste bon pour les nègres. Puis tout se complique car ses trois anciens collègues lui intentent des procès. Ils croient que Fog a tapé dans la caisse, car eux aussi ont vu leurs économies se volatiliser, c’est-à-dire l’argent déposé dans cette fucking Castle Bank qui n’existe pas. Le procès est une manie américaine. Fog en tartine des pages entières : la préparation des procès, le déroulement des procès, les conséquences des procès. Sa nausée devient vite contagieuse. Quand Fog compose «The Old Man Down The Road», Zaentz l’accuse de pomper «Green River», compo (de Fog) dont il possède les droits et pouf, il lui colle un procès dans la barbe. Il réclame 144 millions de dollars de dommages et intérêts. Ce livre est vertigineux de conneries en tous genres. Parfois, il vaut mieux aller travailler dans une charcuterie plutôt de vouloir faire une carrière de rock star. Zaentz lui colle un deuxième procès dans la barbe pour diffamation, à cause de «Zanz Kant Danz», un cut qu’il juge injurieux à son égard. Fog chante en effet l’histoire d’un little pig nommé Zanz - Zanz can’t dance/ But he’ll steal your money - Pour calmer le jeu, Geffen fait retirer l’album des ventes et demande à Fog de corriger la chanson pour débouter le charognard. Fog parvient péniblement à gagner ses procès, en allant devant la Cour Suprême. Mais ça lui coûte la bagatelle d’un million de dollars en frais de justice. Fog demande l’aide de Bill Graham pour convaincre Zaentz de lui revendre les droits de SES chansons. Ok. Comme la somme est énorme, Fog se fait aider par Warner et signe le chèque. Zaentz l’encaisse mais bien sûr il ne tient pas sa parole et ne rend pas les droits des chansons. Une nouvelle fois, Fog se fait rouler la gueule en beauté - I realized that Saul was just evil, pure evil - Bill Graham va disparaître, puis Saul Zaentz, le même jour que Phil Everly, nous dit Fog. Il envisage d’aller pisser sur sa tombe, mais bon, il est temps de passer à autre chose. Fog va aussi découvrir le petit business que Tom, Stu et Doug ont manigancé avec Zaentz derrière son dos : ils ont vendu leur accord 30 000 dollars à Zaentz qui voulait faire des compiles commerciales de Creedence, le genre de trucs qu’on trouvait à l’époque dans une station service. Évidemment, Fog était contre. Zaentz avait la majorité des votes du groupe et donc il pouvait faire n’importe quoi avec les disques de Creedence, sans que Fog en soit informé.

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    Fog parle quand même un peu de musique dans son autobio : il commence par faire l’éloge de Scotty Moore qui selon lui inventa the rock’n’roll guitar, et Danny Cedrone qui jouait dans les Comets de Bill Haley. Puis Carl Perkins qu’il rencontre en 1986 à Memphis, dans le studio de Chips Moman. Puis Wolf avec lequel il fume des Kool. Il rend aussi hommage à Jimmy Reed - Why has no one ever done Jimmy Reed since Jimmy Reed ? - Puis, Bo Diddley - In my eyes Bo was like Elvis - et il ajoute : «The song ‘Bo Diddley’ is probably my favorite. Spooky as all get-out (...) The most primitive mumbo jumbo !». Little Richard - He’s probably the greatest voice ever in rock’n’roll - Puis James Burton - James just shines ans sparkles - Il dit que son solo sur «Believe What You Say» is the greatest solo you ever heard. Coup de chapeau à Buddy Holly aussi, buy every record he made, puis Jody Reynolds dont le «Endless Sleep» is one of my favourite songs of all time - Wow, he’s talking about suicide ! - Il a 14 ans quand il voit James Brown. Forcément, ça traumatise - His legs are going crazy - C’est là qu’il comprend ce que veut dire le mot showman. Il voit d’autres géants de la scène : Larry Williams et Jackie Wilson, dont les femmes (blanches) arrachent les vêtements. Puis gros coup de cœur pour Booker T & the MGs - The greatest rock and roll band of all time - Les Beatles ? No one ever had it like Booker T & the MGs, affirme Fog - I’m talking about soulfulness, deep feeling, especially in between the beats - Fog dit même qu’en jouant son solo dans «Proud Mary», il essaye de faire son Steve Cropper - That’s me doing my best Steve Cropper - Puis il tire un sacré coup de chapeau aux Sonics - The Sonics I loved. «The Witch» ? I’m still going to do that song one of theses days. Hell Yeah ! - Il rend aussi hommage à Albert King qu’accompagne son groupe préféré, Booker T & the MGs.

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    Fog parle aussi du son. Quand l’aiguille du vu-mètre va dans le rouge, à l’enregistrement, il dit que c’est là que ça vit - That’s where rock’n’roll lives - et il ajoute : «We don’t stop where it starts to go into the red - That’s the holy grail !». Puis, à cause de Lead Belly, il apprend à accorder sa guitare en Ré (low-tuned D-chord) - It was just... the sound and I go brrrring. That was the holy grail.

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    Fog est aussi très à cheval sur le métier de rocker. Il ne supporte pas le Grateful Dead, par exemple. Il préfère James Brown ou Hank Ballard qu’il a pu voir à l’Oakland Auditorium - There was so much energy - Il ne supporte pas de voir le Dead s’accorder pendant dix minutes. Ce qu’il supporte encore moins, c’est voir des mecs stoned sur scène. Pas question d’être stoned si tu montes sur scène avec Fog - You dare not be stoned playing music around me. Not in MY band. No - Il profite du passage pour voler dans les plumes de Timothy Leary - What a jerk - Fog voit des gens proposer des pilules au Carousel Ballroom de San Francisco et ça le terrifie - This scared me. LSD ? I didn’t want to jump out a window (Il n’a pas envie de sauter par la fenêtre sous l’emprise du LSD) - Et Fog nous explique qu’il prit très tôt les choses en mains, il ne voulait pas que les autres Creedence viennent mettre leur grain de sel quand il mixait - I didn’t need that distraction - D’où le ressentiment déjà évoqué. Il rappelle qu’au début, ils allaient vite : les trois premiers albums n’ont coûté que 5 000 dollars. Fog se dit borné, au sens où il ne lâche jamais une compo avant qu’elle ne soit parfaite. On connaît les résultat de son obsession - I was pretty tenacious. I’d lock my alligators jaws onto an idea and never let go - Et il ajoute en guise de chute : «Until it worked.» Il voulait que ses hits soit parfait et il ne lâchait jamais le morceau.

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    Pour l’anecdote : Tom voulait engager le Colonel Parker comme manager et Fog dut lui dire que c’était une mauvaise idée, car Creedence était trop raw. Ils rencontrent aussi Allen Klein en 1970 pour lui demander de les arracher des pattes de Fantasy et Klein répond : «There’s nothing I can do» (Il n’y a rien que je puisse faire). Autre passage purement anecdotique : Woodstock. Fog à l’époque considère que Creedence est le plus grand groupe de rock du monde, il veut donc la tête d’affiche. Mais ils sont programmés après le Dead. Fog poireaute pendant des heures, d’autant que le matos du Dead tombe en panne en plein set et qu’ils redémarrent après la réparation - The Grateful Dead had put half a million people to sleep - Quand Creedence monte sur scène, c’est au cœur de la nuit et tout le monde roupille. Fog ne voit que les premiers rangs, des gens couverts de boue et à moitié nus. Il compare la scène à l’enfer de Dante. Creedence réussit à en réveiller quelques-uns. Si Creedence n’est pas dans le film, c’est parce que Fog a dit non : public endormi, la batterie cassée, mauvais son. Il croit même se souvenir que Creedence n’a pas été payé. Fog ne voulait pas que le monde entier puisse voir un mauvais set. Il ajoute, comme pour se justifier, que Creedence faisait des tas de bons sets ailleurs, à l’époque. Il ne veut même pas avouer qu’il a fait une grosses connerie. Mais il n’en est pas à sa première.

    Pour en finir avec Creedence, Fog dit que Green River est son album préféré - My favorite place musically - Il explique aussi qu’ils ont changé de méthode pour enregistrer Pendulum : ils sont entrés en studio sans compos et se sont mis à jammer et à expérimenter. Processus démocratique ! Tout le monde voulait faire Sergent Pepper, mais seuls les Beatles en étaient capables - No one else could, including Creedence - Fog explique qu’«Have You Ever Seen The Rain» concerne la fin du groupe - I was watching the band disintegrate right in front of my eyes - Puis il coule Mardi Gras, à cause des compos de Stu et Doug - They thought they’d written some good songs.

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    En 1975, Fog entame sa carrière solo avec un album sobrement titré John Fogerty. On y va les yeux fermés. Quel album, les amis ! On trouve au moins trois hits là-dedans, à commencer par «The Wall». Back to the big Creedence rumble. Seul un mec comme Fog peut allumer un tel brasero. Il sort là un gros gimmick en fer blanc, aussi puissant qu’un riff de Billy Gibbons. C’est monté sur un beat pilon des forges et ce riff fabuleusement américain sent bon la poussière des dirt roads. Même chose avec «Travelin’ High» : Fog s’embrase, sa voix dégage un souffle brûlant, quelque chose qui relève de la physique nucléaire, et c’est cuivré de frais, alors t’as qu’à voir ! Le troisième hit de l’album ouvre le bal de la B et s’appelle «Almost Saturday Night». Encore un fantastique exercice de style, un nouveau hit à la Creedence, éclaté au sommet de l’art foggy. Il tente aussi une reprise de «Sea Cruise». Cette cover lui va comme un gant, mais il ne dispose pas du son New Orleans. C’est autre chose, Fog chante à volonté, à pleine gueule, les bras en croix, face au monde. Il faut aussi saluer «Rocking All Over The World», car dans le genre, on fait difficilement mieux. Fog chante tous ses cuts à la force du poignet, ce mec n’accepte pas l’idée de rencontrer un obstacle, il est de toute évidence la réincarnation d’un bulldozer, ou pour rester dans un référentiel moins travaux publics et plus mythologique, la réincarnation du Minotaure. Celui de Fellini, bien sûr. En guise de commentaire, Fog lâche ceci : «The Shep album is not my best work. I was having flashes of brillance in the middle of the incompetence.» (Shep album, à cause de son chien qui est avec lui sur la pochette, le Shepherd, c’est-à-dire le berger).

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    Chacun son tour.

    — Tu connais ça ?

    Et comme le frisé de Caen, on fait des petits bonds en brandissant la pochette de Blue Ridge Rangers. Il n’y a personne en face, mais on le fait juste pour la rigolade, en souvenir du bon vieux temps.

    — ‘Coute ça !

    Il faut savoir que Fog joue de tous les instruments sur cet album. One-man band ! Il attaque avec un gros coup de bluegrass, «Blue Ridge Ranger Blues». Quel enfoiré ! Débrouille-toi avec ça. Si on aime cette Americana très spéciale de tapé de pied au saloon, on se régale. Zy va Mouloud ! Quelle rasade ! Et pouf, Fog tire l’overdrive avec «Somewhere Listening (For My Name)». Il chante au coin du grand feu de bois sous le ciel étoilé avec des anges qui font les chœurs. Pur jus de gospel batch, baby ! Fog emmène sa mélodie par dessus les toits du monde. On le sent complètement investi de sa mission. Pas plus convaincu que ce mec-là. Mine de rien, il fait de cet album un vrai classique d’Americana. Il tape «You’re The Reason» aux tortillettes de yodell. Comme Fog dispose d’une vraie voix, il se paye tous les luxes intérieurs. Il est tout simplement exceptionnel de chant canard. Il rend ensuite un bel hommage à Hank Williams avec «Jambalaya (On The Bayou)». Il est dessus, avec une incroyable justesse de ton. Fog est l’un des grands chanteurs américains, ses accents perçants ne trompent pas. Ce sont les éclats brûlants de sa voix qui font toute la différence. Et ça continue comme ça jusqu’au bout de l’A avec «She Thinks I Still Care» (chanté au sommet de la glotte) et «California Blues» - I’m going to California/ Where I’ll sleep out every night - le rêve du bouseux, le pensum du rêveur. Il repart de plus belle en B avec «Working On A Building» qu’il chante comme un blackos, wow my Lord, c’est un peu osé, d’autant qu’il n’est pas noir, alors il fait du Creedence et du bon, du chanté serré, il bosse sur un building, c’est bien épicé, avec du gratté de boogie et des chœurs en fer blanc. Il en fait une authentique merveille. Il passe au vieux boogie avec «I Ain’t Never». Admirable Fog, il anime un album entier avec du son et une présence vocale inexorable. Wow comme ce mec est bon, il est tellement américain, il gratte son riff bien sec. Quand on écoute «Heart Of Stone», on se dit qu’il faudrait encourager ce mec, mais il n’a pas besoin de nos encouragements. Il se débrouille très bien tout seul.

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    Comme il n’y a personne en face, alors on s’adresse directement à Fog.

    — Bon, ton nouveau truc, là, Centerfield, c’est pas gagné. Comme tous les géants, te voilà confronté aux ravages des années quatre-vingt !

    Fog a l’air surpris, il arque le sourcil gauche bien haut.

    — Et «Big Train (From Memphis)», c’est du 80 ? Tu te fous de ma gueule ou quoi ?

    Et voilà, encore perdu une occasion de fermer ma gueule. Fog a raison, il ramène dans son Big Train un vieux parfum de magie, il y va à coups de when I was young, il recrée sa vision d’un rock parfait, et il faut le respecter pour ça. Il ramène aussi du Creedence dans «The Old Man Down The Road». Il ne peut pas s’en empêcher, the hidey-hide, c’est un accro, ce vieux dieu du rock n’en finit plus de gratter sa vieille harpe, quel son, tout est là, le chant, le juke, la caisse de résonance, l’hidey-hide, il n’a pas bougé d’un seul iota, il n’en finit plus de creedencer avec les loups. Il repart à la conquête avec «Rock And Roll Girls». À la conquête de quoi ? On s’en fout. Il va plus loin se perdre dans un balladif country assez puissant, «I Saw It On TV». Pas de problème, ce mec sait rester crédible - Time to sing/ Time to join a band - Il reprend son bâton de pèlerin pour «Mr Creed» et chante à la brûlante. Il n’en finit plus d’y croire, alors nous aussi. Il reste creedencé jusqu’au bout des ongles avec «Searchlight» et tape dans un truc plus festif avec le morceau titre. Il adore faire la fête, ça fait partie de ses attributs. Tout le monde est invité. Les gens ne l’écoutent que parce qu’il perpétue son extraordinaire saga - Aw put in coach/ I’m ready to play today ! - Fog explique dans son book qu’il est désormais chez Warner qui a racheté Asylum et qu’il bosse avec Mo Austin et Lenny Waronker, enfin des mecs bien - Two of the best guys I’ve ever known in my life - Fog concède que le Old man concerne Zaentz - Take that you fuckin’ old man! It was a catharsis (...) Thus was a triumph over evil - Fog en plus est assez fier de cet album, car il l’a enregistré au Record Plant de Sausalito, dans une pièce qu’avait utilisée Sly Stone et qu’on appelait the Pit. Fog est encore un one-man band à cette époque. Mais il avoue que c’est trop de boulot. C’est comme de monter un film d’animation image par image.

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    — Désolé, Fog, mais Eye Of The Zombie ne mérite aucune pitié. C’est le point bas de ton admirable carrière...

    — Bon, ça va, arrête de me cirer les pompes. Ça fait vingt ans que j’allume, alors j’ai pas besoin qu’on m’explique comme ça se creedence !

    — C’est vrai, mais tu n’aurais jamais dû mettre un cut aussi poussif que «Going Back Home» en ouverture de bal. Les bras nous en tombent quand on écoute ça !

    C’est vrai qu’ensuite, ce démon de Fog se réveille très vite, notamment avec le morceau titre. Il repend les rênes, he rocks it out, comme un vieux rocker des Amériques. Quel shock de rock ! Même chose avec «Headlines», Fog le martèle, on voit bien qu’il restera incendiaire jusqu’à la fin de ses jours. Il fout littéralement le feu au rock. Mais après, ça se gâte, il fait un peu de variété avec un «Knockin’ On Your Door» assez putassier, même si on le voit jeter toute sa niaque dans la bataille du Péloponnèse. Il revient au swamp le temps de «Change The Weather». Il fait sa chèvre et se prend pour Tony Joe. Pas forcément la meilleure idée. Il a perdu ce qui faisait le charme de Bayou Country. On le voit chercher sa pitance dans la mode avec «Wasn’t That A Woman». Atroce ! Il fait une espèce de Soul diskoïde à la mormoille.

    — Fuck you Fog !

    — Bon, ça va ! ’Coute plutôt «Soda Pop» !

    Oui, il a raison, «Soda Pop» sonne comme du gospel batch groové à la basse funk. Quel incroyable retournement de situation ! Inespéré, voilà Fog en mode diskö-funk ! Mais en réalité, il le reconnaît lui-même, I messed with my sound. Les synthés et les boîtes à rythme, c’est pas pour lui. Il a la stupidité de croire qu’il peut faire sonner une boîte à rythme comme un vrai batteur. C’est comme vouloir transformer du plomb en or, dit-il. Un batteur ne doit pas sonner comme un robot. Il se lève d’un bond et les bras au ciel, il s’exclame : «On ne peut pas comparer une boîte à rythme avec Al Jackson !». Il considère cet album comme raté. «How the album is shaped and played just doesn’t seem like me.». Même Mo Ostin lui dit que l’album est foireux. Alors Lenny Waronker demande à Fog de faire un autre Centerfield.

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    — Alors là, mon pote, avec Blue Moon Swamp, tu remontes dans notre estime.

    — Oui, j’avais bouffé un gros steak d’alligator, j’avais une de ces triques, mon vieux !

    Ça s’entend dès «Southern Streamline». Il amène ça au midnite train, il fait du Creedence avec un aplomb qui laisse rêveur. Wow, il est dans son train et nous avec, il fait une apologie de l’apanage définitif, Fog forgette à qui mieux mieux, fabuleux pusher ! Il claque un solo d’acier et revient au chant comme Arsène Lupin, déguisé en Chef de la Sûreté et tout le monde n’y voit que du feu. Il tape ensuite son «Hot Red Heart» au meilleur stomp de swamp, c’est claqué du beignet au punch élastique, celui qui rebondit dans le feu de l’action, une merveille de démesure punchingballique ! Yah ! Il lance son solo comme on lançait autrefois le Septième de Cavalerie sur un village indien sans défense, mais comme Fog est un héros, alors on claque des mains et on tape du pied. Duck Dunn l’accompagne sur l’effarant «Blueboy» et diable comme il fait chaud dans «A Hundred And Ten In The Shade» !

    — Fog, donne-nous un coup à boire, on crève de chaud dans ta chanson !

    — Oh pas le temps, je dois chanter mon rumble de vieille cabane pourrie !

    Et tout doucement, Fog glisse dans le gospel des esclaves...

    — Vas-y Fog, on est avec toi !

    Il repart de plus belle avec «Rattlesnake» en mode heavy boogie de chemin poussiéreux. Il plie tout à sa volonté et joue à l’os du crotch. Heavy as hell ! Nouvelle virée rock avec «Walking In A Hurricane», il bat toujours le fer pendant qu’il est chaud, il chante à la ferveur la plus inflammatoire. Fog est un rocker à toute épreuve. Tiens, voilà un nouveau shoot de Creedence : «Rambunctious Boy». Il rallume sa vieille chaudière et nous ressert du c’mon baby sur un plateau d’argent. Ce mec a tellement d’appétit qu’il boufferait un régiment de lanciers du Bengale au petit déjeuner. Il tape «Joy Of My Life» à la slide.

    — Vas-y Fog, on est avec toi !

    Did I tell you baby/ You are the joy of my life !

    Ce mec est un shaman. Sous son air benêt, il remue le ciel et la terre. Il termine avec «Bad Bad Boy» monté sur un heavy riff bien cracra. Il ne laisse absolument aucune chance au hasard. Il taille une route assez unique dans le paysage du rock, shame on you, il revient invariablement aux grandes heures de Bayou Country. C’est une merveille de swamp rock, shame on you ! Il n’existe rien d’aussi délicieusement moisi que le rock de Fog. Le secret de la réussite de cet album, c’est le Mississippi et la découverte du Dobro. Du coup, Fog considère cet album comme l’un de ses favoris.

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    — Là Fog tu exagères avec Premonition !

    — Faudrait savoir ce que vous voulez les gars !

    Eh oui, dès les premières notes fédératrices de «Born On The Bayou», les gens savent. Fog rentre dans le meilleur lard de rock, il ramone son backwood bare/ Chasing a hoodoo there, il est fantastique, il grimpe dessus comme le loup sur le chaperon rouge, ça chauffe pour les abattis du Saint-Frusquin, on ne pourrait pas s’en lasser, il fait jouir son bayou, alors la foule l’acclame, c’est du live, I thank you so much. Peut-on rêver d’une meilleure entrée en matière ? Non. Il va enfiler les hits comme des perles, «Green River», «Suzie Q», «I Put A Spell On You» et là Fog va chercher les heavy vibes du vieux Jay, il brûle de fièvre et râle ses yeahhhhh comme un hérétique tombé dans les griffes de l’Inquisition. Et paf, il enchaîne avec «Who’ll Stop The Rain», vieux hit parfait et sans histoires, ce mec a tout en magasin, on peut lui demander n’importe quoi, il l’a, il fait du country rock les deux doigts dans le nez, il bat tous les autres à la course. Puis il annonce a new song : «Premonition», le morceau titre. Il revient à ses gros sabots, avec une solide pop-rock on the loose. Et soudain, tout explose avec «Almost Saturday Night», il annonce que c’est une ancienne chanson piratée à outrance, but I don’t mind, here we go ! Admirable ! C’est le hit le plus exaltant de tout le tas, taillé pour la route, aussi powerful qu’un hit des Beach Boys, effarant d’allant. Il revient à son cher vieux «Rocking All Over The World» et le chauffe à la perfection. Il fait du Alvin Lee, puis cet enfoiré vient vanter les mérites de l’amour avec «Joy Of My Life» - This is a song I wrote for my darling wife Judy !

    — C’est comme si tu te branlais quand tu chantes ça, mon pauvre Fog...

    — Si tu veux, je peux aussi gratter les cordes de ma guitare avec ma bite !

    — T’es pas obligé de devenir vulgaire.

    Fog repart naviguer à très haut niveau avec «Centerfield». Son set sonne comme un jukebos bourré de hits séculaires. Ce mec est infatigable. Il finit toujours par l’emporter haut la main. C’est un privilège que de le fréquenter. Quand il revient à son cher swamp rock avec «Swamp River Day» il donne l’impression d’avoir inventé le genre. Son rock sent bon la chaleur moite des plans lubriques et les chemises à carreaux ouvertes sur des poitrines généreuses. Il continue de mettre le rock en coupe réglée avec «Hot Red Heart» et roule son boisseau dans la farine. Il claque tout le beignet qu’il peut claquer. Il agit en seigneur, même si cette distinction ne signifie rien dans un pays qui n’a pas connu de moyen-âge. Il multiplie les retours de c’maw, cet album n’en finit plus de friser la perfection. Impossible d’imaginer un rocker plus accompli. Fog annonce que le vieux est sur la route dans «The Old Man Down The Road» et ça bat la chamade côté guitares. Fog fait rouler les hits comme d’autres font rouler les dés, laissez le bon temps roulé, c’est exemplaire, pour un peu, on ferait de lui le guide spirituel du rock. On l’écoute les yeux fermés.

    — Vas-y Fog, fonce dans le fog ! On te suit !

    Ils enchaîne avec ses hits les plus terribles, «Bad Moon Rising» et «Fortunate Son».

    — Des mecs comme toi, il faudrait les faire piquer à la naissance.

    — Pourquoi ?

    — Parce que tu nous épuises la vervelle avec tes rafales de hits tentaculaires !

    Et ceux-là ne sont pas des moindres. «Fortunate Son» est l’un des plus vitupérants, amené par un authentique riff royal. Il l’allume avec une constance qui scie toutes les branches. Fog vaut à lui seul une armée de bûcherons. Pour finir, il nous sort la doublette fatale, «Proud Mary» et «Travelin’ Band». Ah il peut être fier de son good job in the city et son hommage déguisé à Little Richard qui est sans doute sa plus grosse influence. Il chauffe sa hurlette à blanc.

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    — T’as l’air fin sur la pochette de Deja Vu All Over Again. Tu ne sais pas qu’il faut porter un casque pour conduire une moto ? J’espère qu’y t’ont collé une prune !

    — Fuck the cops and fuck you !

    — Oh la la, ce que tu peux être susceptible. Tout de suite les grands mots ! Et tout de suite les gros accords ! Tu es vraiment le roi du pathos à la sauce tomate, tu plombes le rock dès les prémices, on sait que c’est toi dès les premières mesures de «Deja vu (All Over Again)» ! Tu es reconnaissable entre mille et c’est bien ce qui faut ta force, puissant Fog !

    — Ugh !

    Oui, le puissant Fog a su instaurer son règne au pays des jukeboxes. Album après album, il reste dans les mêmes ambiances et ne génère jamais le moindre soupçon d’ennui. Les deux blasters de l’album se trouvent à la fin : «Wicked Old Witch» qu’il claque au son de vieille cabane creedencée et qu’il braille au big brawl, et «In The Garden», encore plus explosif, un vrai retournement de situation, Fog y plombe tout le rock américain, il stompe le crâne du rock et redonne au power de Creedence une nouvelle jeunesse. C’est une révélation, il bombarde comme peu savent bombarder.

    — Fucking genius !

    — Ugh !

    Même s’il fait une calypso inepte avec «Sugar Sugar», il se rattrape avec «She’s Got Baggage». Il adore frapper sans prévenir, comme la plupart des mecs dans les combats. Fog est une sorte de Cassius Clay du rock, sa prune ne fait pas de cadeau. Par contre, son «Radar» pue des pieds, on entend des synthés derrière et il fait encore n’importe quoi avec «Honey Do». Le manque d’inspiration ne pardonne pas. Ah comme la vie peut être parfois cruelle. Avec son «Nobody’s Here Anymore», il fait sa pute et se prend pour Dire Straits. Il nous remonte le moral avec un coup de country intitulé «I Will Walk With You». Après les horreurs qui précèdent, c’est un réconfort. Et puis ça recommence.

    — Tu nous prends vraiment pour des cons avec ton «Rhubarb Pie».

    — T’aime pas la tarte à la rhubarbe ?

    Petite précision de taille : Deja Vu concerne la guerre en Iraq, une guerre qui lui rappelle la grosse arnaque de la guerre du Vietnam, à laquelle il a échappé de justesse, bien qu’ayant été mobilisé. Fog dit aussi que cet album est l’un des sommets artistiques de sa vie, même s’il n’a pas gagné un rond avec, dit-il en faisant ha ha, comme le font tous les gens qui se croient drôles.

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    Alors pour bien remettre les pendules à l’heure, Fog se fend en 2006 d’un double live qui contient TOUS ses hits : The Long Road. C’est une bombe ! D’autant plus une bombe qu’il attaque au chaud bouillant avec «Travelin’ Band». Il a récupéré Billy Burnette et Bob Britt on guitars. C’est à la fois heavy et dévastateur. Il n’existe pas dans l’histoire du feuilleton de plus bel épisode. Puis il tape «Green River» à la cisaille de tibia. Le riff taille dans l’os et déclenche l’invasion des frissons dans l’inconscient collectif. Fog joue au pire gusto d’Amérique, son Green River claque dans le bel azur des mythologies adolescentes.

    — Vas-y Fog ! This is the heavy load of the CCR !

    Cet enfoiré enchaîne avec «Who’ll Stop The Rain». C’est facile quand on a les hits. Il tape dans l’apanage avec la grâce flasque d’un demi-dieu fellinien, il éclate la coque du chant à coup de who’ll stop the rain, il sait ce qu’il fait, il ne laisse aucune chance à la complaisance, Fog est l’artiste parfait. Plus loin, il touille les vieux remugles de boogie rock avec «Hot Red Heart» et revient aux affaires avec «Born On The Bayou» que tout le monde attend comme le messie. Magie pure ! Le solo emporte la tête. Pas besoin d’avaler un truc. C’est un extraordinaire festin de son. Il enchaîne avec l’excellent «Bootleg» tiré du même album et reste dans la jungle avec «Run Through The Jungle» qu’il chante d’autorité. Il attaque le disk 2 avec l’imparable «Have You Ever Seen The Rain». Il chante au brûlot définitif, c’est mélodique en diable, comin’ down on a sunny day. Fog restera l’un des créateurs de hits les plus somptueux d’Amérique, son wanna know éclate au firmament. En matière de pop, on a rarement fait mieux. Pas de plus bel allumage que celui de «Tombstone Shadow». Fog mord dans le métal, il chauffe sa heavy pop rock avec une niaque qui fout les jetons, c’est éclaté au grand jour, ça retapisse des pots d’épices, ça nettoie les parois. Quelle vigueur ! Fog baise tout le rock par devant et par derrière. C’est un immense fucker. Attention, ça explose encore avec «Keep On Chooglin’». Avec Fog, il faut s’attendre à tout et surtout au blast du Chooglin’. C’est démoniaque, on croit entendre Thor battre le fer dans le Bayou, ça bat si dur. On entend rarement des coups de Chooglin’ d’une telle intensité. Cet enfoiré monte encore d’un cran avec «Sweet Hitch Hiker». Fog chevauche en tête, il a derrière lui la meilleure armée du monde, il chante à la force du poignet. Il déborde de power. S’ensuit un autre hit intersidéral, «Hey Tonight», pur chef-d’œuvre d’effervescence universaliste qui dévore tout cru l’inconscient collectif. La clameur l’embarque. À part Chuck Berry et les Beach Boys, personne n’a jamais pondu autant de hits aussi flagrants. D’une certaine façon, Fog est l’un des rois du monde. Il joue son «Centerfield» à la petite entourloupe et se rattrape aussitôt après avec «Up Around The Bend». Le riff indique la voie. Fog nous fourvoie une fois de plus. Et cette façon de hurler son yahhh le rend unique dans l’histoire du rock. Méchant gueulard ! Chaque riff de Fog est un chef-d’œuvre d’art binaire. Il va terminer en beauté avec un enchaînement de cinq titres, à commencer par l’excellent «The Old Man Down The Road», ce heavy groove de swamp rock de hidey-hide. Il y atteint la perfection. S’ensuit «Fortunate Son» claqué au riff vainqueur. Il saute en selle et file ventre à terre, it ain’t meeee ! Ça fracasse tout, c’est bardé de riffs et chanté à l’incendiaire. Fog grimpe au sommet de son art. Il sort ensuite «Bad Moon Rising» de sa manche. Fog est un phénomène. Rien ne l’arrête. Puis il sonne les cloches du rock avec «Rockin’ All Over The World», nous voilà au bal des vampires et boom, il envoie «Proud Mary» éclater en bouquet final. Fog a raison de conclure avec son hit le plus connu.

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    Ah tiens, voilà le bien nommé Revival.

    — Dis donc Fog, tu renais de tes cendres ?

    — Oh une petite envie de faire des étincelles...

    — Décidément, c’est une manie.

    Tiens tu vas mettre l’album dans ton lecteur, attacher ta ceinture et aller directement au 7 : «Summer Of Love». Ça y est ? Fuzze-moi, Fog ! Là on ne rigole plus. Fog te pulse le bulbe au fuzzy crash de CCR, il rince tout ça à la petite rincette hendrixienne, comme si de rien n’était. Tu veux un autre shoot ? Va au 12 : ««Longshot» - I ain’t no doctor - Fog pique sa crise de Stonesy les deux doigts dans le nez. Tu veux du big old CCR ? Va au 6, «Long Dark Night». C’mon, il ressort son bon vieux vitriol, il exacerbe son c’mon. Inespéré ! Pur jus ! Il roule son c’mon dans sa farine de riff. Encore besoin d’un petit shoot, honey babe ? Alors va au 8, «Natural Thing», il y shuffle son Natutal avec une incroyable facilité. Il nous refait le coup du CCR. Fog est un démon doré sur tranche, le roi du développé d’orgue, de chant et de guitare. Laisse filer le 9, «It Ain’t Right», et tu verras que Fog ne lâche rien. Il nous refait son Little Richard en 10 avec «I Can’t Take It No More». Il en a les moyens et il reste dans l’inflammatoire en 11 avec «Somebody Help Me». Fog est un lance-flamme à deux pattes, il est le pyromane par excellence, il n’a rien perdu de sa superbe des origines. Bon maintenant reviens au 1, «Don’t You Wish It Was True». Il y chante son gut à l’undergut. Il fait ce qu’il veut de nos oreilles. Fog est le seul maître à bord de son art. Il est le champion du don’t you wish you push too. C’est un sacré régal que de l’écouter braire, il chante à l’intégralité de l’émerveillement. Une fois que tu as rapatrié le disk, Fog te file tout à l’œil, tout ce qu’il a. Il refait du CCR sans foi ni loi, en vrai desperado. Puis il explose «Gunslinger» de son. Il tue carrément la peau de l’ours, Fog chasse dans les forêts, ça se sent au ton de sa voix. Il a la peau cousue de cicatrices, il joue à la revancharde, en vrai grizzly man à la barbe drue. Il veille si bien au grain de l’ivraie. Il erre en Gunslinger dans un monde violent et primitif. Puis il revient sur ses traces avec «Creedence Song». Il est encore pire qu’un renard. Alors évidement, il fend le cœur de ses fans. Fog n’en finit plus de faire le show. Même à l’époque de CCR, il n’avait besoin de personne en Harley Davidson. On le voit bien avec «Broken Down Cowboy», il fait tout le boulot à lui tout seul. Ça prouve ce que ça prouve.

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    Avec The Blue Ridge Rangers Rides Again, Fog revient à sa passion pour la country music et un choix de reprises qui va faire bander les amateurs de country. À commencer par le «Garden Party» de Ricky Nelson. Il tape aussi dans John Denver avec «Back Home Again», country pépère et sans histoire. Il passe aussi par John Prine avec «Paradise», down in Kentucky where my parents were born, puis il s’arrête au bar du saloon pour taper dans Delaney Bramlett avec «Never Ending Song Of Love». Fog adore danser la gigue de country ball. Il rend aussi hommage à Phil Everly avec «When Will I Be Loved», mais c’est avec «Change The Weather» qu’il décroche la timbale. Eh oui, Fog nous pète un coup de CCR. Inespéré. Du CCR au cœur d’un océan de country ! Il ramène son vieil épouvantail et le fait avec aménité, très benoîtement, bien appliqué, il fait twanguer sa réverb et sa voix sonne comme elle n’a jamais sonné. Il faut aussi voir le numéro qu’il fait avec «I Don’t Care» : il lance sa country avec un allant qui laisse perplexe, car son East to West swingue la grosse couenne de la country motion. Quel jus ! - I don’t care if the bells don’t ring ! - Il fait comme si de rien n’était.

    — Sacré Fog, tu t’arranges toujours pour te mettre à la pointe du progrès !

    — J’adore faire progresser le progrès !

    Il a raison au fond, car si personne ne le fait, le progrès n’avancera jamais. On ne remerciera jamais assez Fog pour son dévouement. On retombe en plein dans la country avec «I’ll Be There». Il sable le champ’ du champ, on danse à la campagne de la country, Fog adore cette abondance de good vibes, la nature lui monte au cerveau, il n’a jamais été aussi joyeux. Tu vas aussi te régaler de «Moody River». Fog traite d’égal à égal avec la rivière. Encore du pur jus de country flow avec «Fallin’ Fallin’ Fallin’», même si ça violonne à la mormoille, Fog s’empiffre de toute cette vieille fiesta redneck mais il le fait avec un tact qui en impose.

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    — Bonne idée Fog, ton Wrote A Song For Everyone.

    — Yes, un invité par cut. Tiens on commence avec «Fortunate Son» que j’avais écrit pour épingler les fils de sénateurs qui s’arrangeaient pour échapper à ce fuckin’ draft qui envoyait les kids d’Amérique se battre au Vietnam. J’ai écrit ça en vingt minutes, it was very personal to me !

    — Tu as été appelé sous les drapeaux ?

    — Oui, en 1965, mais on m’a affecté à l’Armée de Réserve et je suis rentré chez moi six mois plus tard, au moment où ça commençait à barder sec.

    Fog tape une version extrêmement musclée de «Fortunate Son» avec les Foo Fighters. C’est explosé de son, écartelé à la Ravaillac, ça gicle dans tous les coins, Fog devient fou, complètement fou, un malade bat le beurre derrière lui, alors il en rajoute encore. On entend rarement des blasters aussi ravageurs. Fog c’est le Capitaine Fracasse du Rock.

    — Il paraît que tu n’as pas de bons souvenirs d’«Almost Saturday Night»...

    — Non, Creedence venait de splitter et j’ai compris que j’étais baisé par mon contrat avec Fantasy. Alors j’ai voulu écrire une chanson joyeuse - Somehow in the midst of this dark times I wrote a very cheerful song - Tout le monde aime le samedi soir.

    Qui dira la fabuleuse santé du rock de Fog ? Ça bouillonne dans les artères. On entend même un banjo claironner dans la chtouille. Puis Fog chante «Lodi» avec ses fils Shane et Tyler. Il mène la meilleure des barques.

    — «Mystic Highway» est une chanson ancienne, n’est-il pas vrai, señor Fog ?

    — Oui, je l’ai composée il y a vingt ou trente ans et conservée dans mon carnet. J’y parle des voyageurs en route vers leur destin. Ils ne savent pas exactement où ils vont ni combien de temps ils voyageront, mais ils savent qu’au bout du compte, leur voyage aura valu le coup.

    C’est un vrai hit CCR bardé de son. Herb Peterson amène de la bluegrass guitar à gogo, il gonfle le Fog System à outrance et on entend cette voix se consumer dans le crépuscule ! S’ensuit le morceau titre que chante Miranda Lambert. Fog doit bien aimer son cul pour la laisser démarrer toute seule. Il reprend heureusement les rênes et Tom Morello prend un solo étourdissant.

    — Ça devait être en 1999. J’assistais à une réunion de parents d’élèves et un type que je ne connaissais pas est venu droit vers moi pour me dire qu’il avait combattu au Vietnam. Il m’a raconté qu’il faisait partie d’une patrouille qui devait aller chaque nuit dans la jungle traquer ‘Charlie’. Pour se donner du courage, lui et les membres de sa petite patrouille foutaient le volume à fond pour écouter «Bad Moon Rising» avant d’entrer dans la jungle.

    Alors Fog le joue jumpy et funny, mais à très haut niveau. Le soliste Guy Bowles fait de la dentelle de Calais. My Morning Jacket accompagne ensuite Fog sur «As Long As I Can See The Light» et Jim Jones démarre au chant. Fog entre au deuxième couplet.

    — Dis donc, Fog, «Born On The Bayou» est un vieux coucou !

    — Oui, on était programmés à l’Avalon Ballroom, avec Creedence. On était en sixième position sur l’affiche et tout à coup cette chanson m’est arrivée en tête, comme ça, bham !

    — Dommage que tu fasses entrer Kid Rock dans cette merveille absolutiste. Il vaut mieux écouter l’original. C’est mieux quand tu partages le chant avec Bob Seger sur «Who’ll Stop The Rain».

    — Ahhh «Who’ll Stop The Rain» ! C’est une chanson à propos de Woodstock, a huge gathering of my generation. On y cherchait un maître à penser, a spokesman. Je suis rentré chez moi en pensant qu’on le cherchait encore. This s a song about seeking the truth.

    Fog et Bob ramènent tous les deux leurs vieux powers de vieilles biques. Ça devient forcément infernal. Ce hit terrific grille en enfer comme une vieille merguez oubliée sur le barboque. En fait c’est Bob qui voulait reprendre ce vieux hit. Puis Fog part en fog de bonne aventure avec «Hot Red Heart». Brad Paisley nous y claque des accords qui ne laissent pas indifférent. Ce démon de Fog s’arrange toujours pour développer du son. Puis il attaque «Have You Ever Seen The Rain» avec Alan Jackson.

    — J’ai écrit cette chanson alors qu’avec Creedence on était arrivés au sommet de la montagne et plutôt que de profiter du soleil, on a préféré avoir la pluie - We should have been having a sunny day, but chose instead to invent rain.

    — Finalement, t’es un mec drôlement mélancolique, Fog !

    — Oui, mais bien des années plus tard, cette chanson prend un nouveau sens à mes yeux : j’y vois un rainbow.

    «I know !» gueule Alan Jackson et Fog reprend le dernier couplet. Quelle merveille ! C’est le hit parfait, ultra-joué à Nashville avec du violon et de la slide à gogo. Fog revient à ses affaires on a sunny day. Il termine avec «Proud Mary». Allen Toussaint l’accompagne au piano. Mais une folle se prend pour Tina.

    — Que veux-ru que je te dise de plus, Fog ? Que c’est putassier ?

     

    Ce foggy panorama est bien sûr dédié à Mr G, qui démarra son dernier radio show avec «I Put A Spell On You». Well done, G ! Et la paternité de la formule ‘C’est jeudi c’est Fogerty’ lui revient, bien sûr.

    Signé : Cazengler, creerance darkwater

    Creedence Clearwater Revival. ST. Fantasy 1968

    Creedence Clearwater Revival. Bayou Country. America Records 1969

    Creedence Clearwater Revival. Willy And The Poor Boys. Fantasy 1969

    Creedence Clearwater Revival. Green River. Fantasy 1969

    Creedence Clearwater Revival. Pendulum. Fantasy 1970

    Creedence Clearwater Revival. Cosmo’s Factory. Fantasy 1970

    Creedence Clearwater Revival. Mardi Gras. Fantasy 1972

    John Fogerty. John Fogerty. Asylum Records 1975

    John Fogerty. Blue Ridge Rangers. Fantasy 1980

    John Fogerty. Centerfield. Warner Bros. Records 1984

    John Fogerty. Eye Of The Zombie. Warner Bros. Records 1986

    John Fogerty. Blue Moon Swamp. Warner Bros. Records 1997

    John Fogerty. Premonition. Reprise Records 1998

    John Fogerty. Deja Vu All Over Again. Geffen Records 2004

    John Fogerty. The Long Road. In Concert. Fantasy 2006

    John Fogerty. Revival. Fantasy 2007

    John Fogerty. The Blue Ridge Rangers Rides Again. Verve Forecast 2009

    John Fogerty. Wrote A Song For Everyone. Vanguard 2013

    John Fogerty. Fortunate Son. My Life My Music. Back Bay Books 2015

    PARIS / 29 – 02 – 2019

    HOLY HOLSTER

    ALICIA F !

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    La rue Basfroi débouche dans la rue Charonne. Quand vous apercevez sur un mur l'inscription '' Nous sommes toutes des héroïnes '' en grosses lettres capitales, vous n'êtes plus loin. Les filles se vantent un peu trop mais je ne dis rien puisque ce soir je vais justement voir mon héroïne rock à moi ( et à quelques autres ). Une petite merveille qui s'appelle Alicia F !

    L'Holy Holster n'est qu'un bar, mais l'on s'y sent bien. Un de ces vieux rades comme l'en fait plus. Un antre à rockers, pas très grand mais muni d'un outil indispensable, une scène surmontée d'un beau drapeau pirate. Gros flots de bonne musique, bières et affiches de concerts jusqu'au plafond.

    ALICIA F !

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    Elle a sa garde rapprochée derrière elle. Mais c'est Alicia, devant. Alicia F. Les lettres ont leurs résonances secrètes. Robert Graves nous en dévoile quelques unes dans son ouvrage La Déesse Blanche. Ce F, comme hache d'abordage levée bien haut, prête à frapper. A moins que ce soit le signe du feu dévorant s'attaquant à l'arbre du monde. Quelle que soit la lecture de cet alphabet celtique, Alicia porte une mini-kilt, tartan aux teintes d'or blanc, qui irradie et attise l'œil abstrait des désirs épanouis.

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    Elle chante. Pas Alicia, pas encore. Ce ne sont que les premières secondes du set, mais la basse de Frédéric Lherm entonne le péan guerrier. Elle ne hisse pas le drapeau noir habituel des lignes de basse, l'est particulièrement inspiré ce soir Frédéric Lherm, sa basse est un chant de pourpre profonde, une flamme qui ne s'est pas ralentie une seconde de tout le show, une orange coulée d'annamite suave qui a distillé son poison vital toute la soirée. Rien que cette sonorité inextinguible et c'était gagné.

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    Et Alicia s'est glissée là-dessus comme une gamine sur le toboggan de la mort. Une voix qui déclare la guerre au monde entier, et à ses côtés Tony Marlow a effleuré sa guitare trident, et Fred Kolinski a frappé, non pas la fin de la récréation, mais le début de la création. Elle a tout compris Alicia. Que le rock'n'roll est une relecture infinie de l'éclat vital de vivre. Qu'elle ne sera intensément Elle que si elle devient la prêtresse du public. Que si elle infuse cette fusion de rêve et de réalité, cet alliage d'énergie et d'attente qui émane d'elle et du public pour le transformer en aile de foudre.

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    Alors Tony Marlow a allumé le feu de sa guitare. Dès Monthly Visitors parce qu'Alicia y évoque le rougeoiement de sa féminité, ce sont de gros caillots de sang psychédélices qui se sont échappés des cordes de Tony, et Alicia a mordu dans la chair vive du vocal. Etrange comme elle semble portée par son corps, son âme de feu exsudée dans chacun de ses mouvements, arquée en elle-même, elle est en même temps la lave bouillonnante contenue dans le volcan et l'éruption fatidique. Alicia F c'est un peu si vous me permettez ce mauvais jeu de mot systole packin mama, ça ne dure jamais longtemps, un fragment de seconde, durant lequel elle se tait, se rétracte sur elle-même, qui lui est nécessaire pour capter les effluves invisibles du rock'n'roll qui émanent d'elle, elle les rappelle, chienne de berger qui ramène les moutons à la maison, et alors seulement, après cette contraction musculaire, ce bras qu'elle a ramené tout près d'elle, elle vous regarde, elle sait votre attente, et elle libère toute l'énergie amassée. Diastole atomique qui gronde et pulvérise le monde autour d'elle.

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    Derrière Fred Kolinski mène la danse. Il frappe les mille coups saccadés du destin d'Alicia F, et toute la salle reprend en chœur, I love rock'nroll, l'hymne sacré du rock'n'roll féministe, qui lui colle à la peau, telle une lèpre voodooïque. Et Kolinski magistral, royal, impérial, avec ses longs cheveux d'écume neptutienne qui roule sur ses épaules, le visage impassible, à croire qu'il est sereinement étranger à cette ferveur qu'il a déclenchée, il semble présider une cérémonie secrète dont il marque le déroulement fatidique de ses baguettes catacombères.

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    Le morceau suivant à vous couper le souffle, le vieux classique malmené de bien belle façon par Tony, une guitare qui se permet toutes les libertés, tous les outrages, une horde de pillards qui boutent le feu au palais, et vous le reconstruisent encore plus beau, car il faut savoir brûler la part humaine pour ne garder que les éclats de divinité dont le rock'n'roll est criblé. Ce soir, tout le long du show, la guitare de Marlow crisse et crise, course poursuite, les pneus qui chuintent sur l'asphalte, dans la grande tradition américaine du blues qui s'est enflammé et a enfanté le démon du rock'n'roll, le fils du diable encore plus méchant et fascinant que son père.

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    Question angoissante : nos deux deux Fred et Tony, tous trois sur les chapeaux de roue, vont-ils finir par submerger Alicia toute seule avec sa voix et ces trois monstres grondant derrière elle. Dissipez vos doutes, non ! D'abord parce que ce sont des gentlemen. Ensuite parce que seraient-ils les pires des malappris que notre héroïne ne se laisse pas marcher sur les pieds. Ce n'est pas qu'elle commande. C'est qu'elle paye de sa personne. En coupures d'authenticité. Elle ne triche pas. Elle ne joue pas à la diva. Elle s'asperge simplement de l'essence du rock'n'roll et elle craque l'allumette. Qu'elle interprète ses propres morceaux ou les classiques inusables, elle va jusqu'au bout.

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    Vous seriez en droit de vous demander, avec ses bras résilles, son justaucorps noirs et ses tatous bleus sur ses bras nus, ce qu'elle veut de vous. La même chose qu'elle donne. Tout. Car Alicia une fois qu'elle est dans sa voix, n'est plus avec vous, elle est en elle et en son désir de rock'n'roll. Exhibitrice solitaire. D'abord elle chante pour elle. Et puis pour vous. Ah ! cette manière d'entrer dans un morceau, et surtout d'y rester de bout en bout, de s'y camper dedans, de s'y cramponner comme si elle ne voulait plus en sortir, ne plus jamais le laisser échapper. Elle vous aligne les lyrics comme si elle entreposait des pots de confiture à la dynamite sur l'étagère. Une voix ample et puissante. Et puis elle crie. Des rugissements de panthère. Courts mais intenses. Pour vous avertir que vous êtes sur son territoire de chasse, et que c'est chasse gardée. Mais pas interdite. A vos risques et périls. Et tout le monde s'y risque. Du moins des yeux.

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    Car il n'est de pire piège que ceux qui se voient. Magie du cirque. Elle sait vous attirer. De ses yeux taquins. De cette main qui descend sous la jupette. Mais qui remonte aussitôt comme pour vous épargner la tentation. La belle hypocrite. Elle fout le feu et elle se tire. Allumeuse de fantasmes. La voici chienne couchée à terre, soumise et aguicheuse, elle se traîne, elle rampe, elle aboie, elle remue de la croupe et du bassin, elle est ce vous voudriez être et que vous n'osez pas devenir, elle froisse les draps de satin de vos intimités et vous exultez, I wanna be your dog, le rock est autant outrage qu'orage. Sinon, bien avant sur City of broken dreams, magnifiquement orchestré par ses trois acolytes, elle a été la grande dame romantique, l'intouchable qui vous a brisé le cœur, votre vie est finie et les vautours du malheur vous dévorent l'âme. Vous la verrez aussi à terre, à genoux, assise, gosse dans le bac à sable, puis pratiquement star de revue, et insupportable Lolita, telle que Nabokov n'a réussi à la rendre si charnellement insaisissable dans son roman. Ses yeux tour à tour lumineux et souverains, cruels et complices, ses cheveux de feu qui brûlent, Alicia toute belle, toute et uniquement rock'n'roll.

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    Deux rappels et en final un You never can tell, bien nommé, car jamais vous ne pourrez dire les émotions qu'Alicia F a instillées dans les fibres de l'assistance, ce ravissement admiratif qu'elle a suscité dans les esprits d'un public de connaisseurs et d'amateurs, ce sentiment de satisfaction comblée sur les visages. Une soirée rock'n'roll. Merci, Alicia and his boys.

    Damie Chad.

    ( Photos : fb : Armando Carvalho )

    1, 2, 3, 4 !

    THE TWANGY & TOM TRIO

    ( Twang 002 / Mai 2018 )

     

    Un groupe pythagoricien, pythagrockricien pour employer le mot juste, qui essaie et réussit de démontrer la quadrature du triangle, vous annonce la couleur dès le titre, 1, 2, 3, 4 ! , bref un trio à quatre angles – chacun aigu et très pointu en sa matière – inutile de chercher l'erreur, ils ont deux contrebassistes mais n'en utilisent qu'un à chaque fois. Vous trouvez cela bizarre mais pourtant vous avez bien quatre roues à votre voiture et une cinquième en réserve dans la malle !

    Phil Twangy : guitar / Long Tom : harmonica / Gégene : contrebasse / Bout d'Fil : contrebasse.

    Artwork : Milouf / Photos : Arnaud LD & Jack Torrance. Faut féliciter ces gars. Rien de plus difficile que de réussir une pochette de CD, cela ressemble en poésie classique à l'art imposé du sonnet, caser quatre gars sur une surface réduite et leur donner l'expression de ce qu'ils sont ou ne sont pas selon une esthétique directrice, n'est guère donné à tout le monde. Ici c'est subtil, remarquez l'angle droit formé par le manche de la guitare protubérante qui a l'air de s'échapper du cadre avec celui de la contrebasse croisé aussi à angle droit avec le bras de Gégene qui lui-même initie le troisième côté d'un carré formalisé par la bande blanche de la tunique. Si vous rajoutez au fond la tête et l'épaule de Gégene qui forment l'hypoténuse d'un triangle rectangle, vous vous dites que l'ensemble est construit comme ces tableaux de la Renaissance à consonance structurelle ésotérique élaborés à partir des traités de Macile Ficin.

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    I got pain : avez-vous fait gaffe au sourire sardonique de Twangy sur la pochette, vous zieute avec ce regard qui en dit plus long que le temps qu'il vous reste à vivre, en corrélation étroite avec sa voix, un froissement inquiétant de reptile qui rampe sur du verre, I got pain qu'il dit mais vous avez plutôt l'impression que le jeu de la contrebasse et les giclées de twang de la guitare ont plutôt envie de vous envoyer un pain sur la gueule. Et derrière le Long Tom qui joue de l'harmonica comme s'il vous enfonçait une vrille dans les yeux. Si vous n'aimez pas, c'est que vous ne savez pas ce qui est bon. Tore apart : essaient de se faire pardonner au morceau suivant de belle facture rockabilly, une histoire classique elle est partie et le gars lui demande de revenir. Même que Long Tom vous envoie un de ces solos encore plus poignant que la Plainte d'automne de Verlaine, voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais à sa place je ne reviendrai pas, avec cette dégelée de guitare qui va lui tomber sans préavis sur le dos au deuxième solo, je me méfierais. En plus ses copains le soutiennent, on dirait qu'ils caressent leur batte de baseball. Let's do the wrong : y a des gars qui sont attirés par le mauvais côté des choses, vous n'y pouvez rien, c'est leur nature, vous envoient une petite rythmique guillerette pour amadouer la compagnie, et après on ne les arrête plus, des rockies qui se livrent à tous les excès permis par le rock'n'roll, et chacun essaie de faire mieux que l'autre, inutile de vous apprendre que cela se finit par un de ces charivarocks du meilleur effet et vous aimeriez que ça ne s'arrête jamais. Jusqu'à la mort qu'ils disent. Blue moon baby : ça a l'air tout mignon avec sa brillance de guitare ce vieux truc de Dave Didllie, mais ce n'est pas pour rien que les Cramps l'ont repris, c'est comme la téquila, la première avalée vous requinque, à la soixantième vous ne savez plus, je vous certifie que les Twangy ils tanguent salement. En plus ils vous font le coup du morceau qui s'arrête. Pour reprendre en pire. Mais vous ne regrettez pas. Somebody's been rocking my boat : qui se souvient encore de Norman Witcher et de son Somebody's...boat, avec guitare déjantée et cette espèce de saxophone dont le son oscille entre la clarinette et le violon, une belle occasion pour le trio de remplacer cette étrange sonorité par celle de l'harmonica. ( L'amateur en profitera pour réécouter le Who is pushing your swing baby since I've been gone de Gene Vincent, et méditer sur la confluence jazz-rockabilly ) en tout cas les Twangy restent dans l'orthodoxie rockab tout en prenant soin pour Phil Twangy de noircir quelque peu sa voix et d'isoler les notes de son solo, et c'est l'harmo qui booste la vitesse en accord avec le pumpin' incessant de la contrebasse. Le chœur final apporte une touche de vieilloterie ancestrale, preuve qu'ils ont dû salement intuiter pour respecter l'esprit du morceau. Please give me something : le gars sait ce qu'il veut et il insiste pour l'obtenir, comme elle n'a pas l'air de comprendre, ils s'y mettent tous à tour de rôle, et ma foi je vous jure qu'ils sont convaincants. Z'ont compris que sur les trente premières secondes de son hit Bill Allen n'était pas assez vindicatif. Pas de temps à perdre à amadouer les greluches, foncent tout de suite, un solo de guitare à faire péter l'élastique de la culotte, et ça finit en un étrange cri de satisfaction. Plus rut que roots. Going strong : ne jamais relâcher la pression. Un harmonica démoniaque qui klaxonne pour vous avertir de ne pas traverser sur le passage clouté, et ça roule à fond la caisse. L'on se doute bien de l'endroit où ils se rendent, alors on monte en passager clandestin dans la remorque et ne croyez pas que l'on va descendre en route, de toutes les manières ce serait trop dangereux. Please don't leave me : plus c'est gros plus ça domine, peut-être est-ce pour cela qu'ils vous le sulfatent avec plus de force, la french touch c'est pas Hou ! Hou ! sous forme de jérémiades plaintives, c'est Ho ! Ho ! qui trompette de la mort si tu fais un pas de plus. Nettement plus percutant. ( I got ) a hole in my pocket : l'on quitte la New Orleans pour le Grand Ole Opry, attention pas la country nostalgique et pleurnicharde, les parties de guitare de Little Jimmy Dickens n'étaient pas piquées de hannetons, faut dire qu'avec Grady Martins derrière ça aide un peu, un beau challenge pour Phil Twangy, mais dans la vie qui ne risque rien n'a rien, et lui il empoche un max, par dessus le marché le Long Tom vous le seconde tout du long. Ain't that a dilly : même genre que le précédent mais les rôles sont un peu inversés, c'est la guitare qui ponctue et l'harmo qui se plante devant et qui ne lâche pas le morceau. La contrebasse poinçonne le shuffle à la TGV et la voix qui aboie vous mordrait presque. Le détour par l'original de Marlon Grisham s'impose toutefois. I'm back again : peut-être le meilleur morceau du CD, mais il n'y a que du meilleur sur cette galette merveilleuse. D'abord cette fragrance de mélancolie dans la voix du gars qui a tout vu tout vécu, cet harmonica qui pousse en douce à la manière de ces taureaux vicieux qui introduisent leur corne dans le ventre du torero et ces éclats de guitare aussi tranchants que du verre. Tore up over you : et un petit dernier pour la route pour vous faire oublier que sur cette terre toutes les choses ont une fin, même le CD du Twangy & Tom Trio. Ne réclamez pas que c'est trop abrupt, vous abreuvent de ces interruptions fatidiques qui vous trouent le cœur pour mieux vous injecter une double potion d'adrénaline à la seconde suivante. Si vous n'êtes pas déjà en train de l'écouter c'est que personne ne peut rien pour vous. Que jamais vous ne serez assis à la droite du diable. Tant pis pour vous. Vous n'avez rien compris au film.

    Un disque de rockabilly moderne qui sonne juste.

    Damie Chad.

     

    METS LE FEU ET TIRE-TOI

    JIM McBRIDE

    ( eD : Gallmeister / Col : Totem / Oct 2019 )

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    Ceci n'est pas une biographie de James Brown. Pour ceux qui veulent suivre dans l'ordre chronologique James Brown dans ses tournées et participer à ses séances d'enregistrement les unes avec les autres, c'est raté. Le choix d'un autre bouquin s'impose. Mais de quoi nous parle donc Jim McBride ? D'abord de lui-même, il est bien connu que charité bien ordonnée, commence par notre petite personne. N'était pas particulièrement enthousiaste pour écrire le bouquin mais son agent littéraire n'avait rien d'autre à lui proposer. Pour être très précis, notre auteur n'avait plus de fric. Passage à vide. Dans ces cas-là, en dernier recours, on ne mégote pas. Soyons honnête ce n'était pas une proposition malhonnête, Jim McBride est un passionné de musique noire. Pour deux raisons, il n'est pas qu'écrivain, l'est aussi musicien, saxophoniste de jazz pour être précis. Une deuxième plus intime : l'est un afro-américain, un noir pour employer le mot qui peut vexer.

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    Ensuite tout dépend de la méthode employée. Sur n'importe quel type de sujets beaucoup de chercheurs qu'ils soient professionnels ou amateurs, se contentent de lire tous les ouvrages pondus avant eux, compilent les articles de presse, n'oublient pas de visionner l'ensemble des images disponibles, et puis se mettent au boulot... Travaillent chez eux bien au chaud dans leur bureau. McBride n'a pas mis ses pas dans les empreintes laissés par ces devanciers. L'a pris son téléphone et sa voiture et est parti interviewer ceux qui ont côtoyé de près le godfather of funk. Aucun voyeurisme chez lui, n'est pas allé explorer les fonds de culotte des maîtresses ( nombreuses ) de James. Uniquement ceux et celles qui ont permis à James Brown d'être James Brown, les musiciens qui ont bossé pour l'aider à parfaire son style, le staff qui s'est chargé de tout l'aspect organisationnel de l'aventure. Les petites mains si précieuses comme ceux qui s'occupèrent des finances. Nous sommes en Amérique et l'argent-roi est ce qui structure la société... N'a pas interrogé tout le monde, une vingtaine de témoins essentiels. Ce qui induit un double regard. Celui apporté par les réponses aux questions posées par l'interviewer à l'intéressé qui raconte ses souvenirs et fait part de son analyse des évènements, et puis c'est comme en physique quantique il y a toujours une interaction entre l'électron observé et l'observateur. McBride rapporte autant les propos de ces témoins que la façon dont il est entré en contact avec eux, leurs attitudes, leurs mimiques, le décor, et tous ces non-dits qui en disent souvent davantage que les déclarations officielles... Chaque interview est habilement mis en scène, de véritables débuts de romans, parfois policiers, souvent psychologiques, avec présentation, descriptions, analyses, aller-retours incessants entre le passé et le présent. Méfions-nous, ce n'est pas un journaliste qui a rédigé ce bouquin, mais un véritable écrivain. Qui vous en apprendra beaucoup sur James Brown, mais qui avant tout se sert du personnage dont il dévoile des facettes ignorées pour mieux vous communiquer aussi sa vision du monde à lui. Ce qui ne signifie pas qu'il vous raconte des bobards mais qu'il nous livre avant tout ses propres réflexions. En gros, il y va beaucoup plus gonzo-gonzo que mollo-mollo.

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    James Brown est né en Caroline du Sud. Pour les Européens ce n'est qu'un territoire sur une carte de la grande Amérique. Pour un américain, c'est beaucoup plus précis, c'est le Sud. Pas le Sud géographique des Etats-Unis. Le pays des esclaves. Le pays de la ségrégation. Ne dites pas que c'était il y a longtemps, que c'est de l'histoire ancienne. Que cela n'existe plus. Un mauvais et triste souvenir sur lequel il vaudrait mieux ne pas revenir. James McBride nous dit l'exact opposé. Le racisme est toujours là. Feutré, mais omni-présent. Au Sud. Et au Nord. McBride ne chausse pas les gros sabots revanchards. Ne peint pas la situation en noir et blanc. Il n'y a pas d'un côté les pauvres noirs surexploités et de l'autre les méchants blancs oppresseurs. C'est beaucoup plus complexe que cela. Beaucoup plus subtil. Simplement si vous voulez comprendre le personnage de James Brown, vous ne devez jamais oublier qu'il est né en 1933, que sa carrière a commencé au moment des luttes pour les droits civiques, qu'elle s'est poursuivie lors des soubresauts des révoltes idéologiques des Black Muslims, des Black Panthers, et des émeutes de Watts... Mais ceci n'est encore que l'écume historiale des évènements, la vague est plus profonde, l'histoire de la musique noire est marquée au plus profond de sa psyché, bien des épisodes qui peuvent paraître dramatiques, incompréhensibles, voire cocasses, sont uniquement explicables par la purulente fêlure jamais refermée de l'esclavage.

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    Pour comprendre James Brown il ne suffit pas d'écouter sa musique, de dire qu'elle est belle, qu'elle est un jalon indispensable de la soul bla-bla-bla... James Brown a fait comme il a pu. Comme toute sa communauté il s'est protégé. Une loi intangible : ne pas faire confiance à l'homme blanc. Ne jamais s'opposer directement. Sourire mais n'en penser pas moins. Baisser les yeux mais tisser ses murailles auto-protectrices. Un unique précepte : ne compte que sur toi-même. Ta famille peut être un rempart, et James McBride arrive à retrouver la filiation familiale du petit James qu'il n'a jamais dévoilé de lui-même. Cet ancêtre qui s'est échappé du pénitencier, qui s'est enfui de Georgie pour fonder une famille en Caroline, de son père qui le laissera à une tante qui s'occupera de lui. Mais cette idée fortement implantée dans sa tête, qu'il est lui James Brown la seule personne qui le tirera de la misère. Une première tragédie incompréhensible : toute une portion du comté, notamment son village natal de Barnwell, dont la population sera expulsée pour construire les usines nécessaires à la confection des bombes atomiques nécessaires à l'Amérique... Sa famille s'installera à Augusta en Georgie. C'est là qu'il rencontrera Leon Austin. L'ami fidèle. Indéfectible. Qui choisira une vie simple : une femme aimée, des enfants. L'anti-James Brown par excellence. Un refuge auquel il retournera souvent.

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    La suite ressemble à un film, le trafic de pièces de voitures, l'arrestation, trois ans de prison. Libéré à dix-neuf ans, le désir de chanter, de danser de ne pas courber l'échine dans un boulot mal-payé, l'amour de Velma Warren, le mariage, la formation des Flames dans la suite logique des chants à l'Eglise et le rhythm'n'blues de Louis Jordan, les soirées, les fêtes, et le premier succès ( plus d'un million de disques vendus ) Please, Please, Please... Nous sommes en 1956, la partie n'est pas gagnée mais James Brown est déjà tel qu'en lui-même. Ce n'est pas qu'il s'est trouvé, c'est qu'il a tout compris.

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    L'écriture du livre repose sur la logique de ce que sera désormais la conduite brownienne. A part égale : lui et la communauté noire américaine. Brown s'en tiendra toute sa vie à la même stratégie. D'abord et avant toute chose : c'est lui le patron. Ainsi ce ne sera plus les Flames mais les Famous Flames et bientôt sur les affiches : James Brown and his Famous Flames. Voilà c'est écrit en grosses lettres, le boss c'est James Brown. Ceux qui ne sont pas d'accord peuvent décamper. La plupart des musiciens et des choristes dégageront au bout de quelques années. Brown est intransigeant. L'on obéit au doigt et à l'œil et l'on ferme son claque-merde, sinon l'on est viré. L'est un tyran, une minute de retard à la répète, une chaussure mal cirée, une erreur sur scène, et l'on est foutu dehors tambour battant. Parfois les colères de Brown tournent à la folie, vous pouvez être renvoyé chez vous et rappelé dans les quinze secondes suivantes pour illico presto être de nouveau radié des effectifs et la scène peut se renouveler plus de quarante fois. Brown peut être odieux. Il le sait, mais il ne se soigne pas. N'a même pas envie de guérir. Oui il est terrible avec les femmes, oui elles aussi sont virées de son lit et de sa vie, il les maltraite, il les frappe, il le reconnaît, l'est le premier à avouer que ce n'est pas bien, mais ce n'est pas de sa faute puisqu'il ne peut pas s'en empêcher. Aujourd'hui la bonne mauvaise foi de Brown rendrait folles les militantes de Me Too, il est même étonnant qu'elles n'aient pas encore exigé que l'on brûle ses disques.

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    C'est que Brown se méfie de tout le monde. Sans doute est-il un tantinet paranoïaque. Envers les blancs et les noirs. Envers ses proches, et toute personne qui pour une raison ou une autre entre en contact avec lui. James Brown contre le monde entier. Mais pas seul. Il sait s'entourer d'amitiés indéfectibles. Le titre du livre explique ce miracle. Mets le feu et tire-toi, l'éditeur a-t-il tiqué devant le titre original : Kill'em abd leave, littéralement Bute-les et barre-toi. C'est le grand secret de James Brown, quand tu fais quelque chose tu le fais et tu décampes aussitôt, après parce ce qui se passe après n'a plus d'importance. Tu as fait ce que tu voulais réaliser, pas la peine de bavasser dessus par la suite. Une règle d'or, le show terminé, pas de réception avec les autorités du coin ou les fans, l'on charge les camions et l'on démarre en pleine nuit. Nombreux témoins dans le bouquin le répètent à l'envi. James Brown, ne faisait pas le service après-vente, ni les risettes à la femme du maire. L'était comme cela avec tout le monde. C'était ainsi qu'il recrutait ses fidèles : le jeune gars sans envergure qui n'osait même pas lui adresser la parole, il lui refilait le deal tout de suite : écoute moi my guy, si tu veux réussir, agis comme je te le dis, suis-moi et je t'apprendrai, facile, obéis-moi, fais comme moi, on les écrase et on se calte !

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    Pédagogie un peu frustre et expéditive ! Encore faut-il en connaître les deux versants. Si James Brown était dur envers les autres c'est parce qu'il était encore plus dur envers lui-même. Un travailleur infatigable. Ne se tolérait aucune faiblesse. Ne croyait qu'à la persévérance, qu'au travail. Avait l'œil à tout, aux détails les plus insignifiants. Tirait les leçons de ses moindres échecs et y remédiait sur l'heure. Aux jeunes noirs qu'il rencontrait il répétait le même message : travaille, ne quitte pas l'école, instruis-toi, c'est ta seule chance de t'en sortir dans cette société de requins. Avant de mourir James Brown a tenu à rédiger son testament. Pas une feuille de papier griffonnée à la va-vite, un document officiel conforme aux recommandations légales. Ses volontés sont très simples. Près de trois millions de dollars pour ses enfants. Le reste entre cent et cent cinquante millions de dollars versés à des associations ou à des fondations pour que les enfants pauvres ( noirs et blancs ) puissent suivre des études. Brown meurt en 2006, en 2016 date de l'écriture du livre, pas un seul centime n'est parvenu aux enfants. La famille a remis en cause le testament, et des dizaines et des des dizaines d'avocats ont multipliés à l'infini les procédures. Coûteuses. Très coûteuses... Brown avait raison de ne faire confiance à personne.

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    Brown s'était forgé une éthique. On l'appelait Monsieur Brown et lui-même donnait ce titre à n'importe quelle personne que ce soit le président des Etats-Unis, ses musiciens, ou le moindre anonyme qu'il rencontrait dans la rue. Il exigeait le respect et ne le refusait jamais à un tiers. Depuis tout petit Brown savait que la puissance d'un homme tient pour lui-même à sa valeur morale et selon le restant de l'humanité à sa fortune. Un bon compte en banque vous pose n'importe qui, mais Brown n'avait pas confiance en les banques. Entre 1956 et 1960, cela ne posait guère de problème, il n'avait pas grand-chose, tout ce qu'il gagnait était dépensé pour agrémenter le show ( paye des musiciens, décors, costumes, choristes... ), entre 1960 et 1980, il n'y avait pas non plus de problème, l'argent coulait à flot, et tout le monde y trouvait son compte, lorsque la vague disco a tout submergé, l'étoile de James Brown a pâli, moins de disques vendus, le montant des cachets pour ses shows a fondu comme neige au soleil. Brown s'est battu, des années de vaches maigres mais il a toujours cru qu'il remonterait la pente, l'a tout perdu, ses stations de radio, ses commerces, ses meubles, ses voitures, son avion, mais il s'est obstiné, il est revenu au sommet. Mais entre temps les vautours se sont déchaînés : les agents du fisc lui ont réclamé quinze millions de dollars d'impôts, on allait enfin lui faire la peau à ce négro, tout le monde le crut perdu, mais Brown a su trouver les conseillers financiers qui l'ont tiré de la panade. Il ne les a pas aidés ces alliés inespérés, James Brown a toujours préféré le cash, de la main à la main, faisait parvenir à ses experts ce qu'il voulait, en gardait une grande partie pour lui, d'abord il était dépensier, ensuite il en cachait un peu partout, des réserves au cas où l'aventure tournerait mal...

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    L'âge est venu. La fatigue, et les douleurs aussi. Des genoux en capilotade. De l'arthrose partout, ses anciennes articulations nickel-chrome totalement niquées. Mais plus que cela, une fatigue morale. James Brown veut bien admettre que la musique ait évolué, que son vieux funk des familles fait partie de ces monuments nationaux que plus personne ne visite, même s'il le juge supérieur à la daube disco et au rap des jeunes générations noires. Ce sont celles-ci qui lui causent du souci. Certes l'est un peu comme ces grands-parents qui poussaient des cris d'horreur devant les cheveux longs de leurs gamins en 1966, lui ce sont les pantalons à mi-cul qui le choquent. Après ces shows il passait systématiquement trois heures sous le sèche-cheveux pour remettre en ordre sa pompadour refusant de recevoir quiconque qui n'était pas de son entourage... Mais il ressent un laisser-aller général dans ces jeunes qui viennent quémander des milliers de dollars pour enregistrer un disque. Qu'ils commencent par travailler, Rome ne s'est pas faite en jour, mais chacun se construit lui-même, brique après brique. Il est devenu la conscience morale de sa communauté, le premier qui leur ait crié haut et fort qu'ils étaient noirs et qu'ils devaient en être fiers. Les pages consacrées aux obsèques de Brown sont édifiantes et bouleversantes à cet égard.

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    Mais le livre ne s'arrête pas à la mort de James Brown. Le saxophoniste McBride établit une filiation entre Miles Davis, John Coltrane et Brown, des créateurs infatigables qui ont su se remettre en question. Coltrane a reçu cent cinquante dollars pour l'enregistrement de Kind of blue le disque de jazz qui s'est le plus vendu au monde. L'on comprend mieux pourquoi James Brown tenait à être maître chez lui ! Mais dans la vie tout se paie. Et Brown a payé cher. Derrière les barrières protectrices érigées, une terrible solitude. Il a tout connu, la gloire, deux fois la prison, et pire que tout, la honte, lorsque la pression s'est faite si forte, lui qui ne buvait pas d'alcool, que l'on n'a vu que très rarement – jamais en public – une clope au bec, a fini par se droguer, en cachette afin de ne pas donner le mauvais exemple aux jeunes noirs, s'est abruti de produits afin d'oublier la déshérence   de ces temps nouveaux de renonciation générale qui, lui semblaient-il, s'annonçaient pour sa communauté...

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    McBride finit par deux personnages. Vous connaissez le premier : Michael Jackson qu'il présente comme un perfectionniste digne de James Brown, terriblement solitaire comme Brown et terriblement croyant comme Brown. Et puis une dernière, Sister Lee qui tenait l'orgue de l'Eglise que les parents de McBride ont fondée. Une femme un peu stricte qui passait son temps à enseigner la musique aux enfants... La mise en pratique de la grande idée de James Brown, travailler pour soi-même, veiller à éduquer les autres.

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    Un beau livre, vous y apprendrez beaucoup sur la musique de James Brown et aussi sur l'interdépendance et l'entre-soi des deux communautés américaines, la noire et la blanche, deux culs, entre acceptation et répulsion, posés sur la commode du racisme, un tiroir ouvert et l'autre fermé.

    Damie Chad.