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  • CHRONIQUES DE POURPRE N° 22

     

    CHRONIQUES

    DE POUPRE

    UNE VISION IMPERIEUSE DES HOMMES & DES OEUVRES

    Revue Polycontemporaine / Interventions Litteraires

    / N° 022 / Decembre 2016

    CONSTELLATION MALLARME

    LA HANTISE DU PTYX

    UN ESSAI DE CRITIQUE EN VERS

    YVES BONNEFOY

    ( William Blake & Co. Edit. / 2011 )

    Difficile de ne pas remarquer l'absence du ptyx sur les crédences du salon vide quand on s'appelle Yves Bonnefoy. Le ptyx intrigue, le ptyx interroge. Inconnue d'une équation meurtrière difficile à résoudre. Le mystère de la chambre noire ouverte de l'intérieur. Encore faut-il trouver la porte de sortie. Bonnefoy s'en sort par le haut. Apparemment se range ainsi dans la stricte orthodoxie critico-mallarméenne. Le cadavre identifié, nixe défunte et nue, ne retient guère l'attention de notre policier poétique. Normal puisqu'il ne reste d'elle qu'un reflet dans un miroir. Quant aux licornes qu'elle aurait aperçues et qui se seraient révoltées contre le mystère de sa virginité, sans doute convient-il de les ranger dans les phantasmes hérodiadéens qui peuplèrent sa supposée agonie. Dans un crime ce qui compte, c'est la signature des empreintes digitales : Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx, la trace de l'assassin est à rechercher dans le ciel, l'a signé son crime d'un brillant septuor.

    Reste le mobile, ce fameux ptyx qui a disparu. Le graal de la poésie que tout le monde recherche et sur qui personne ne parvient à remettre la main. Horripilante énigme ! Le mystère de la reine du château ! Un peu comme le trésor des templiers, identifié une dernière fois dans la bonne ville de Provins et dont la trace se perd... Mais l'on en possède une description quelque peu informative, une espèce de négatif photographique, ce seul objet dont le néant s'honore. Le criminel a emprunté l'escalier de service igiturien qui descend vers le fleuve stygien. Celui des morts. Ce qui relance l'hypothèse de l'identification du meurtrier qui ne serait autre que la victime elle-même. Avec cette étonnante conjonction du féminin et du masculin, le couple royal de la françoise grammatologie, mariés à tout jamais, unis comme les jumeaux alchimiques, fiancés comme le frère et la soeur pharaoniques. Un secret qui ne sortira pas de la famille. Viol sororal absolument nécessaire pour parfaire la croisée hasardeuse des lignées dont il convient de faire disparaître les traces. Qui équivaudrait le ptyx au coquillage vulvaire du pli nymphique.

    C'est bien beau que le susdit objet ait disparu. Mais d'où sort-il ce fameux ptyx ? Sur quel étalage de brocanteur le poëte l'a-t-il déniché ? Un de nos plus fins limiers a retrouvé le numéro de patente de ce receleur de l'absolu, l'on possède son nom et son année de naissance grâce à Mme Anne-Marie Franc qui nous fait part dans un rapport circonstancié ( Europe, Spécial Mallarmé, 1998 ) de sa découverte. L'auteur du délit se nomme Joseph Planche auteur d'un dictionnaire de grec classique en usage dans les années où l'élève Mallarmé poursuivait rêveusement ses humanités. Une faute d'impression : le mot ptynx qui signifie oiseau aurait perdu une aile, en l'ocurrence la lettre N(égative) et donc écrit ptyx. Le vain plumage d'Igitur proviendrait-il de là ? Peut-être. En tout cas, les malheureux qui confondraient le ptyx du sonnet avec un malheureux corbeau empaillé nous semble faire preuve d'une imagination outrancière. Imagine-t-on le maître de céans descendant aux enfers en serrant le volatile ( tant soit peu déplumé ) sur son coeur. Et pourquoi pas le perroquet de Flaubert tant qu'on est dans le bazar des curiosités littéraires ? Encore que ne revient-il pas des rivages plutoniens le corvidé poesque ?

    Ne nous égarons pas, l'inspecteur Bonnefoy délaisse cette piste. Préfère l'envol. Vers les cieux supérieurs. Le mot ptyx colligé dans le texte, comme preuve de par son incompréhensible signification d'une métalangue au-dessus de nos vils idiomes purement humain. La langue des oiseaux ? Que nenni, notre agent se défie des ésotérismes douteux, une structure dont nous ne soupçonnerions point l'existence si par hasard un mot de cette superlangue n'avait percé le plafond de notre sabir ( tel un de ces grands oiseaux qui font des trous méchants dans la suie de nos ignorances ) un peu comme si l'azur primordial nous faisait l'aumône d'une pointilleuse apparition des plus intrigantes. La lumière bleue d'un phare signalant l'atterrissage inatteignable d'une réalité supérieure interdite à nos obtuses comprenettes.

    En résumé, le ciel platonicien de l'absente de tous bouquets. Cet antérieur originel que notre âme aperçoit, immortelle, lorsqu'elle remonte contempler les belles Idées, l'on comprend mieux pourquoi le maître se serait précipité vers les funéraires zones infernales. Le commissaire Arsène Dupin classe en toute bonne foi l'affaire. Pas de meurtre. Un simple suicide rituel. Un de ces poètes à la cervelle légèrement détraquée qui se complaît à devancer l'heure de la mort.

    N'empêche que quand l'on relit le dossier, que l'on déplie scrupuleusement toutes les minutes des procès-verbaux savamment répertoriés l'on reste sceptique. La solution esquissée sent un peu trop l'époque qui l'exuda. Ces années soixante -dix durant lesquelles la poésie fut jivaroniquement réduite à une simple question d'écriture. Notre Modernité ne s'emballe plus trop pour l'empyrée platonicienne, l'a remplacée par la notion de méta-langage linguistique qui englobe tout idiome fonctionnel de communication. Cette lecture coïncide approximativement avec le vocabulaire mallarméen, ces éléments de discours communs deviennent dépositaires du sens à donner aux poèmes. Circulez, il n'y a plus rien à voir. Enigme déchiffrée. C'est la notion de poésie qui est morte et du coup le personnage élocutoire du poëte. Pas un véritable drame. N'ont jamais réellement existé autrement que dans la fiction. La preuve l'urne est vide. D'ailleurs l'amphore funéraire est un mythe ptyxique. Le mot qui désigne ce qui n'a jamais eu lieu. Le lieu chambrique mais pas la formule. L'ici mais pas le maintenant. La restriction mais pas l'action. Le sonnet est une maison vide. Ouverte à tous vents. Chacun la peuple de ce qu'il apporte. Une auberge espagnole de l'intellect. Exit l'acte poétique qui n'existe pas. Excite tout de même. Jusqu'à faire réapparaître le vieux fantôme de Dieu qui de tout là-haut fait signe. Etrange quand l'on a écrit l'Anti-Platon ! Lorsque le serpent de la présence ne se mord pas la queue, c'est que l'on est passé à côté de ses propres prolégomènes. En toute Bonnefoy.

    André Murcie. ( 29 / 11 / 2016 )



    RIEN QU'UN BATTEMENT AUX CIEUX...

     

    L'EVENTAIL DANS LE MONDE DE STEPHANE MALLARME

     

    MUSEE MALLARME.

    DU 19 SEPTEMBRE AU 21 DECEMBRE 2009.

    4, Promenade Stéphane Mallarmé / 77 870 Vulaines-Sur-Seine.

     

    L'on ne va pas très loin avec un éventail, ou un autre, que tous deux soient de Mademoiselle Mallarmé, ou de Madame, ou d'une autre, trois coups d'éventail ne font pas une exposition. Mais décidément le Musée Mallarmé n'a peur de rien, et même pas de presque rien, ni de trois fois rien. Après la chambre noire d'Igitur, voici venir le tour de l'aile blanche, haletante. Chatoyante aussi parfois, de pinceaux de rapins complices.

    Certes cela se déploie, et s'étale, comme roue de paon et pan sur la joue et la lèvre, papillon mutin mutant dans son immobilité exposée. Comme toile et voile, attendant l'attente de cette vie évanouie, cette vis sans fin épanouie du battement retenu, dans leurs vitrines de coléoptères épinglés, tels, déjà morts. Eternels.

    Elytres irisés de peintres et pattes de mouche de poëtes, chacun laisse les traces qu'il peut. Indélébiles souvenirs répertoriés dans les livres, envolés en-dehors de débiles supports. Les pagnes d'Espagne et les chiffons du Japon, voici la mode dernière et le futur phénomène. Entre les deux notre coeur bat, vacille et tout bas oscille.

    Cocteau y vint plus tard, ailes de Gabrielle Hérold jouèrent leur rôle, chacun de l'armada symboliste y survint, Régnier qu'on appelle à régner, Lorrain qui ne s'en dédit s'y perdit, comme plumes et fanfreluches à la gomme, Rops délire de sa lyre, la pub s'affiche et se fiche, l'éventail fut dans le vent, ouvrant et fermant le vantail du rêve, avant que rêvant, il ne s'achève dans une trêve d'Eve.

    Trois salles, dans la pénombre, le cru vert de Degas et le grêle rose de Madeleine proustienne Lemaire tranchent l'absence de lumière. Les oeuvres sont fragiles, poussière de phalène d'un monde suranné qui palpite. Il suffirait d'un souffle pour que les perroquets claquent au vent, comme voilures de frégates au plus près. Mais les cacatois resteront muets, musiciens d'un silence feutré, même si le public s'extasie. L'Ibels point bleu et partout les sargasses d'herbes tentaculaires, tels les serpents de Méduse qui folâtrent sur l'âtre éteint de l'astre qui ne clignote plus. Et l'autre, peut-être plus mallarméen que tous, Vierge. Sans rien dessus, pas plus que dedans. Le vide et rien.

    Eventuellement, il se pourrait que le Musée Mallarmé se vante de son exposition. Avec déraison, comme d'une matérialisation de la poésie. Qui aurait hissé le tissu blanc du souci de la reddition aventureuse. Une réussite. Parfaite.

     

    *

     

    RIEN QU'UN BATTEMENT AUX CIEUX...

     

    LE CATALOGUE. LIENART EDITIONS

    120 Pages. Septembre 2009.

     

    HERVE JOUBEAUX. HELENE PILLU-OLBIN

    ANNE FERRETTE. BERTRAND MARCHAL.

    MUSEE STEPHANE MALLARME

     

    Une exposition sur les éventails, fussent-ils trempés d'un mallarméen rêve, se devait d'avoir deux faces, et pour une fois l'envers vaut l'avers. Le Conseil Général n'a pas chipoté sur la brochure. Le concept d'objet poétique aurait-il enfin été accessible à la comprenette des gestionnaires de l'argent public ? Nous en doutons, mais le presque coffret incrusté d'imitation nacrée de la couverture, doré à l'or fin sur tranche, avec l'Autre éventail de Mademoiselle Mallarmé éployant sa blanche armature sur un fond noir de sable goudronneux, nous oblige à ravaler notre persiflage. Mallarmé aurait aimé.

    A l'intérieur, tout ce que vous n'avez jamais voulu savoir sur les éventails, depuis cinq mille ans Avant Jean-Claude jusqu'aux dernières décennies, dame Ferrette très férue en la question ne vous épargne guère. Bertrand Marchal s'interdit de si lointaines envolées et replie son érudition sur le rôle de l'éventail auprès des proches milieux de Mallarmé, en quelque sorte entre l'entre-deux-guerres, 1871- 1914.

    L'éventail s'agite beaucoup en ces fastes époques, auprès de ces dames, dans le beau-monde de la haute-bourgeoisie et les salons de l'aristocratie déclinante. Le bibelot est aussi futile que les préoccupations de ces coquettes de haut-vol. Mais qu'importe les circonstances pourvu que l'on ait l'ivresse poétique. Mallarmé aime ce tangage, cette hyperbole asymptotique de ce battement qui s'annule sitôt qu'il s'avance...

    Enfin, le descriptif des soixante-huit pièces réunies, souvent rehaussé de photographies ou d'illustrations couleur. Un monde disparu qui revient en coup de vent. Commentaires et ajouts permettent de mieux entrevoir l'éloignement furtif de tout ce passé révolu. Il fut ainsi un temps, un lieu ou une époque où l'on put élitairement s'intéresser à de tels tremblements de tissus ou de papier.

    Quelques meubles, peu de paravents, de rares livres, un jeu de gravures, des vues de revues pleines pages et des éventails partout. De celle-ci ou de celle-là. Mais de la féminine gente. Frappés du sceau de peintres célèbres, estampillés d'écritures diverses. Le catalogue permet de mieux voir. Le format des reproductions est du bouton de rose mais vous l'arrosez de lumière à volonté. L'éventail se décrypte souvent dans un va-et-vient fort érotique.

    Sexe de femme ouvert, ou d'homme turgescent contenu, l'éventail est bien et mâle la figure du désir entrevu. Et perdu, sitôt le bouquin refermé.

     

    André Murcie.

     

    *

    Monsieur,

    Votre commentaire sur mon texte rédigé pour le catalogue de l'exposition sur les éventails autour de Mallarmé en 2009 m'étonne. Il n'y a pas de dualité entre M. Marchal et moi, pas de besoin de faire mieux. J'ai voulu simplement rédigé un texte scientifique. M’appeler madame serait plus correct, moins sexiste. De plus, je ne crois pas que cette exposition aurait vu le jour sans ma contribution pour rechercher des pièces. Je suis spécialisée dans l'art de l'éventail non dans l'analyse poétique. C'était dans l'approche de l'exposition une nouveauté.
    Cordialement

    Anne Ferrette.

     

    Madame,

     

    puisque de Dame nous devons rétrograder à la très phallocratique et indue assertion du possessif ma, sachez que nous ne doutons point de votre apport irremplaçable quant à la documentation de cette exposition mallarméenne.

    Etablir une quelconque rivalité entre votre personne et M. Marchal n'est pas de mise, vos deux contributions ne recouvrant pas le même champ de recherche.

    Pour votre prétention à rédiger un texte scientifique nous vous en laissons seule juge, selon des critères universitaires qui ne sont pas les nôtres. La scienticité textuelle des chercheurs actuels en le vaste champ des sciences humaines nous semble relever du phantasme post-chrétien de l'idée platonicienne de vérité que nous ne portons point en notre coeur. Ce qui n'enlève rien à la qualité intrinsèque de vos travaux.

    Enfin pour orienter les débats aux confins de l'Art Poétique et de l'Art de l'Eventail, la leçon mallarméenne est d'une simplicité absolue, d'une simple question de circonstances. Et l'un n'est pas à mettre au-dessus de l'autre, pour la seule raison qu'ils sont alternés, chacun à leur tour, vers le bas ou le haut, le proche ou le lointain, l'absolu ou la circonstance. Chance ou malchance, saisir l'instant et le Kaïros n'est pas donné à tout le monde.

    Il ne me semble que j'aurais induit une préférence envers M. Marchal... j'aurais déjà signifié par ailleurs et à plusieurs reprises quelques réserves à l'encontre de sa récente édition des oeuvres du grand Stéphane, que cela ne m'étonnerait point.

    Nous vous remercions de vous être intéressée à Alyteraturi, qui ne dévoilera ses véritables capacités de nuisance littéraire que dans quelques semaines.

    Très cordialement,

    FRAGMENCES D'EMPIRE

     

    HIPPIAS

    In LES ECOLES PRESOCRATIQUES.

    Edition établie par JEAN-PAUL DUMONT.

    FOLIO ESSAIS N° 152. 1991.

     

    Dans une très intelligente notule Jean-Paul Dumont le présente comme l'anti-socrate par excellence. Et il n'a pas tort. Remarquons que deux dialogues de Platon portent son nom. Même si l'attribution de l'un des deux a été parfois controversée, il est impossible de ne pas y voir l'importance que ce personnage a revêtu pour les Grecs des cinquième et quatrième siècles. Sa figure sera d'ailleurs évoquée dans d'autres ouvrages de Platon, et comme l'on ne prête qu'aux riches, il est aussi d'un des participants obligés, en chair et en os si nous osons dire, du Protagoras qui comme nul ne l'ignore réunit la fine fleur de la sophistique.

    L'homme semble avoir été pétri d'orgueil. Ce qui lui donne un petit côté déplaisant. Notre sensibilité toute démocratique n'apprécie guère les têtes qui dépassent. Aussi quand celui qui la porte se permet de remarquer à voix haute qu'il surpasse et de loin par son intelligence et son savoir-faire tous ses contemporains, l'on peut comprendre la plumitive irritation du prince de l'Académie.

    Mais il ne faut pas se fier aux apparences. C'est le premier précepte philosophique que les apprentis en la matière se doivent de retenir. Une fierté mal placée équivaut à une imposture, la revendication avérée d'une supériorité admise par l'entourage n'est jamais troublante sauf si elle a trait à la morale de celui qui se revendique de sa propre glorification. Bien sûr, nous ne visons particulièrement personne, sauf peut-être une seule. Socrate comme par hasard.

    C'est que face à la mémoire inépuisable d'Hippias d'Elis, notre athénien qui se vantait de ne rien savoir, devait se trouver quelque peu penaud. La détention de la vérité peut se révéler être un bagage un peu maigre face à la totalité du savoir humain. D'autant plus que la notion de totalité comporte tout de même l'idée qu'en une de ses parties l'on doit aussi trouver la vérité en tant que partie du tout.

    L'on peut évidemment se consoler en se rappelant qu'elle peut gésir, en un recoin reculé du cerveau, et avoir été classée sous une vague détermination qui ne prendrait nullement en compte sa véritable nature de vérité en tant que vérité. Consolation du pauvre quand on se définit comme celui qui ne sait qu'une chose, qui ne sait qu'il ne sait rien. A tout prendre lorsque l'on a soif de vérité ne vaut-il pas mieux une bouteille à moitié vide qu'une bouteille à moitié pleine ? En le sens où l'on en aurait déjà bu une bonne gorgée.

    Sinon, l'on proclame à tous vents que l'on préfère une tête bien faite, à une tête bien pleine. Le problème c'est que celle d'Hippias était si bien constituée qu'il se servait toujours à bon escient du contenu pléthorique de ses rayons. Ne nions pas, que cela ne lui donna point l'apparence d'un camelot, toujours en train de faire de la relance à d'hypothétiques clients. Socrate qui finançait sa philosophique oisiveté par la pratique de l'usure pouvait se permettre de ne pas imposer ses disciples. Hippias n'hésitait pas à prendre l'argent là où il était : chez les riches. Cela en faisait-il un allié objectif de la classe possédante, ou un franc tireur vivant sur les dépouilles de l'ennemi ? Sempiternelle problématique de l'artiste dépendant ! Sans cesse oscillant entre bouffonnerie et piraterie. Incertaine frontière entre la prédation et la servitude !

    Hippias donnant à chacun selon sa mesure ! Scandale socratique de la relativité de la vérité, le maître ne dit pas à chacun la même chose ! Hippias arrondissait les angles, l'expression lui va comme un gant, lui qui parvenait à entrer les quatre coins du carré dans la surface du cercle correspondant.

    N'en déplaise à Socrate, Hippias même s'il était beau parleur, était loin d'être un perroquet savant ! Son cerveau fonctionnait à merveille, et ses mains étaient aussi agiles que sa langue. Hippias gênait le questionnement socratique. Socrate avait l'habitude de déployer sa maïeutique en affirmant qu'il n'était meilleur ouvrier de chaussures que le cordonnier. Puis il s'enquerrait auprès de vous du maître que vous prendriez pour apprendre à raisonner juste. Si vous cochiez la case « sophiste », vous aviez perdu !

    Or voilà que le sophiste Hippias bousculait son raisonnement. Pour Hippias l'homme devait être le confectionneur de toute chose. Il fabriquait lui-même ses chaussures, ses habits, son nécessaire de toilettes et toutes cette foule de menus objets si utiles à notre vie quotidienne. Avec en plus des discours, des poèmes, des dissertations philosophiques pour toute une classe de terminale, professeur compris. Difficile de faire le coup du cordonnier à un tel zigoto qui était son propre maître artisan ! Magasin d'usine à lui tout seul. Avec Hippias la nécessité d'un professeur de vertu s'estompait d'elle-même !

    Hippias visait à l'autarcie de l'individu. Cette autonomie intégrale correspond exactement à celle de l'anarchiste qui ne croit pas aux vertus de l'association. Quoiqu'il fît profession d'enseignant, en ces temps troublés et intermédiaires, il aurait pu se réclamer du cri de ralliement des libertaires : ni dieux, ni maîtres. Celui qui se suffit à lui même n'a nul besoin des dieux et encore moins de pédagogues. L'on devine pourquoi Platon ne ménage pas sa verve au proférateur d'une telle programmation métaphysique. Avec Hippias, la cohorte des philosophes était condamnée à plus ou moins brève échéance au chômage technique.

    Le gros mot est lâché. Remarquons qu'à deux mille cinq cents ans près c'est encore ce même vocable qui est toujours au centre du débat initié par Heidegger. La technique, au titre de fin dernière de la métaphysique conçue en tant qu'oubli de l'être, est sur la sellette. C'est peut-être une manière comme une autre de ne pas se pencher sur sa propre mise en oeuvre. La technique ne saurait être mauvaise en soi, sans quoi nous retombons sur une diabolisation qui sent à plein nez sa christianisation rampante.

    C'est son mode de production qui doit être examiné. En développant l'individuelle autonomie productiviste de la technique, Hippias coupe inconsciemment les ailes à la cité grecque. Une cité qui ne serait plus basée sur la division du travail, et donc par la logique des choses sur une autre répartition des richesses, correspond-elle à l'essence même de la ville grecque composée sur le modèle de l'entraide mutuelle mais inégalitaire ? Quel serait le rôle de l'esclave dans une agrégation humaine fondée sur le principe autarcique ? Hippias n'a sans aucun doute pas mesuré la radicalité révolutionnaire de sa philosophie. Son appétit des honneurs en contradiction avec les prémisses de sa modélisation personnelle était aussi en totale opposition avec les idéales républiques de Platon et ses castes hiérarchisées.

    Platon l'a vraisemblablement pressenti beaucoup plus clairement qu'Hippias lui-même. La pensée d'Hippias était un redoutable ferment d'anarchie. Hippias n'a même pas l'idée des Idées, il préfère aller de l'avant, par approximations. Il n'a pas de logique pure préétablie. Il use d'une pragmatique tâtonnante mais ô combien efficiente !

    ( 2008 / in Hip ! Hip ! Hip ! Hippias )

     

    LE PETIT HIPPIAS.

    LE GRAND HIPPIAS.

    PLATON.

    In OEUVRES COMPLETES. PLATON.

    Traduction par LEON ROBIN.

    1950. LA PLEIADE.

     

    Une traduction castalienne qui coule de source. Mais Léon Robin ne s'était pas fatigué pour les notes et la mise en perspective historiale. Voici Platon, débrouillez-vous avec ! A part une introduction passe-partout à ne pas boucher le trou d'une dent, vous avez intérêt à emporter quelques biscuits pour ne pas perdre le nord hyperboréen d'une lecture apollinienne.

    Donc sur notre gauche Hippias, le roi des sophistes. A droite, Socrate. Pour le premier round, il y avait un arbitre, Eudicos entre les deux. Mais Platon a préféré s'en débarrasser pour le deuxième tournois. Il ne servait pas à grand chose et n'avait été en rien utile à son champion. Attention, en ces deux Hippias nous ne rencontrons ni le Socrate, ni le Platon de la maturité.

    C'est un peu Socrate le jeune, encore vert, qui s'attaque aux poings à un vieux de la vieille qui en a vu d'autres et qui ne rentrera jamais à fond dans le combat. Un Hippias, conciliant, placide, qui ne recherche point l'affrontement et qui se réserve pour des démonstrations publiques bien plus avantageuses que cette prise de bec au fond d'un vestiaire mal éclairé par un poids coq des plus nerveux qui cherche à se faire les dents sur un des poids-lourds de la sophistique.

    Mais l'on pressent que l'imprésario a de la suite dans les idées et qu'il a déjà dessiné le plan de carrière de son poulain. Le premier dialogue se nomme Du faux et le deuxième Du Beau. Ce n'est pas encore la triade capitoline du juste, du bon, et du beau, mais voici un cheval qui marche dans ses traces avant d'avoir effectué son premier galop.

    Du faux ne traite pas d'esthétique, comme on pourrait l'entendre, mais de la duperie. Celui qui vous égare en toute honnêteté intellectuelle par de fallacieuses paroles n'est pas de la trempe de celui qui vous trompe en toute connaissance de cause. Ce dernier joint à son semblant d'ignorance une horrible perfidie. Surprise ! Cette thèse est avancée par Hippias, le sophiste.

    Voici un sophiste des plus raisonnables, pas le genre d'escogriffe à vous bazarder douze paradoxes à la mord-moi-le-noeud, manière de se faire remarquer à tout prix. Quelle déception, l'on s'attendait à tout, sauf à cette pondération sapientiale vaguement teintée de moralisme. Nous nous en apprêtions même à refermer le livre sans nous donner la peine d'achever notre potion d'eau tiède !

    Fatale erreur ! Les rôles sont inversés. Socrate a pris le masque du sophiste, il saute, bondit, virevolte, dit tout et n'importe quoi, soutient le contraire pour mieux revenir en arrière, afin de mieux aller de l'avant dans son sophisme transcendantal. Hippias n'en croit ni ses yeux, ni ses oreilles, la tête lui tourne si fort qu'il en attrape le tournis et doit se retenir aux rideaux de la bienséance logique pour ne pas se laisser emporter par un maelström de confusion. Socrate lui-même se perd dans ses propres raisonnements et tout essoufflé de son déchaînement verbal, en vient à avouer à Hippias – on sent ce dernier légèrement inquiet – qu'il ne sait plus trop quoi penser. Est-il vraiment moral d'affirmer que l'ignorance est plus grave que le mensonge ?

    Hippias préfère ne pas répondre. Socrate a embrouillé le débat : les deux points de vue sont peut-être antithétiques mais à y réfléchir, l'un n'exclut pas l'autre. Certes Platon veut nous démontrer qu'Hippias marche sur la voie médiane des opinions raisonnables acceptées par tous, et que Socrate côtoie l'abîme des interrogations fondamentales. Hippias est un notable et Socrate cherche à faire vaciller sa statue bouffie d'assurance.

    A l'époque de sa parution, l'impertinence de ce premier dialogue a dû plaire. Mais aujourd'hui que nous le lisons en connaissant la fin de l'histoire, nous sommes à moins d'être dupe. Socrate veut renverser la domination intellectuelle d'Hippias pour établir le règne de Platon.

    Les deux adversaires se retrouvant K.O. debout, et complètement groggy : il faudra les départager en une nouvelle rencontre. Un peu plus longue, afin que chacun montre un peu ce qu'il a dans le ventre. Socrate se trouve un allié inattendu en la personne d'un clone imaginaire de lui-même censé répliquer à l'argumentation d'Hippias que Socrate aurait faite sienne.

    Le set sera plus long, et la partie plus belle. Normal puisque l'on discute du Beau en lui-même. Hippias ne coupe pas en quatre les cheveux d'une vierge au joli minois pour définir la beauté. De tout le dialogue, il ne se départira jamais de cette platitude d'homme mûr assuré que les plus belles années de sa vie sont derrière lui. Pas contrariant pour une obole, il admettra la beauté d'une jument et même d'une marmite. Beautés quelque peu sonnantes lorsqu'on leur tape sur les fesses et le cul, mais aussi trébuchantes lorsque l'on envisage la nature de la Beauté qui les rend belles.

    Etrangement Platon est très pré-aristotélicien en ce dialogue des tout débuts, il n'aborde pas la notion de l'essence de la beauté et se laisse tenter par la définition d'une Beauté qui serait la cause que les choses soient belles. Mais il ne poursuit pas ce chemin jusqu'au bout. Le revoici à son point de départ, face à un bel objet. La beauté est le produit d'une sensation. La beauté serait-elle le résultat d'une convention esthétique ou d'une convenance sociale. Si oui, comment se fait-il que deux sujets différents puissent convenir de la beauté d'une chose si cette beauté n'est pas déjà dans la chose !

    Hippias a dû mouiller sa tunique. Socrate a mené le débat à fond de train. Il a fait le tour de la question, et maintenant le serpent se mord la queue, partis de la beauté sensible, nos deux compères en goguette sont revenus à leur point de départ devant la beauté sensible du monde, qui leur sourit peut-être un peu plus ironiquement qu'au commencement.

    Bon gré, mal gré, Hippias a suivi le jeu de jambes de son outsider ; il aurait préféré s'arrêter à la première vierge accorte, mais Socrate ne lui en a pas laissé le temps. Ses chaussures lui font un peu mal : il ne les a pas confectionnées pour de telles cavalcades. Plutôt pour les lentes processions officielles.

    Hippias a dépassé l'âge des enfantillages. Aussi, dès que la preuve est établie que Socrate les a une deuxième fois menés en bateau philosophique, il ne peut retenir ses reproches. Toute cette discussion à bâtons rompus qui ne débouche sur aucune opportunité est d'une vanité inexorable ! Hippias n'hésite pas à accuser Socrate – non pas de corrompre la jeunesse – mais d'émietter le langage ! Notre sophiste a trouvé plus que sophiste que lui !

    Platon s'amuse. Tel est pris qui croyait prendre ! Mais peut-être cela pourrait-il nous permettre de réfléchir sur la signification métaphysique de la sophistique. Nous pourrions l'entrevoir a postériori comme une dé-construction quasi-déridienne, mais au travers du comportement d'Hippias grossièrement travesti pour les besoins de sa propre cause par Platon, nous pouvons avoir l'intuition de tout ce qui sépare la sophistique antique de la dé-construction post-moderne. Celle-ci se donne à entendre comme la fin de la philosophie classique, l'achèvement de la métaphysique occidentale pour exprimer la même idée par un concept heideggerien. Mais une fin qui ne saurait être un dépassement. En d'autres termes la dé-construction post-moderniste refuse de sortir de la crise. Elle se complaît en son impuissance, elle se perd dans les sables mouvants du delta infini du nihilisme. La dé-construction derridienne reste en deçà du travail de démolition entrepris par Nietzsche.

    Nietzsche est bien un entrepreneur en démolitions mais le post-modernisme d'obédience française ressort beaucoup plus d'une entreprise de pompes funèbres. Quant à cette notion de crise survenue dans les années soixante-dix du vingtième siècle elle est la marque d'une séparation krysique de l'Histoire, d'une certaine déperdition eschato-théologique du christianisme entrant dans un cycle de régression historiale, cumulée avec la montée en puissance de ce cycle d'accroissement impérieux surnommé le retour des Dieux

    ( 2008 / in Hip ! Hip ! Hip ! Hippias )

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE N° 21

     

    CHRONIQUES

    DE POUPRE

    UNE VISION IMPERIEUSE DES HOMMES & DES OEUVRES

    Revue Polycontemporaine / Interventions Litteraires

    / N° 021 / DECembre 2016

     

    GRAVE DE CHEZ GRAVES

    KING JESUS

    ROBERT GRAVES

    ( Libretto / Novembre 2016 )

    Robert Graves dérange. Son oeuvre n'est guère traduite en notre langue de cartésiens avérés. Publié en 1946 en Angleterre, la traduction française due à Claude Seban nous parvient avec soixante-dix années de retard. Certes le personnage de Jésus est un sujet controversé. Beaucoup refusent sa filiation divine. Dans un pays comme le nôtre qui relève d'un vieux fond paillard et gaulois la virginité de Marie a du mal à passer. Certains emportés par l'énormité de cette légende farcique lui dénient toute réalité existentielle et historique arguant du fait que les rares mentions relevées dans le corpus des écrits antiques rédigés durant ou très près de sa supposée existence ne sont que de grossières interpolations suscitées aux siècles suivants par l'Eglise... Ces dernières décennies est apparue dans de nombreux écrits ésotériques et oeuvres d'imagination diverses une nouvelle tendance : le Christ aurait été un être de chair – comme vous, comme moi – qui aurait quelque peu porté la main sur la gent féminine. Il se retrouve ainsi marié à Salomé ou à Marie la péripapéticienne, la plus glorieuse des prostituées... On lui prête même une descendance... Jésus ressuscité à la vie humaine par les femmes ! La montée de l'idéologie féministe n'est vraisemblablement pas étrangère à ces hiérogamies supposées. Notons que ces ouvrages sont souvent basés sur des lectures attentives des textes bibliques et similaires...

    Robert Graves ne partage pas ce courant de pensée. Ne remet nullement en doute l'existence de Jésus. Lui attribue même une ascendance des plus royales. Le dernier descendant de la lignée davidienne. Un juif exceptionnel en quelque sorte, mais le trône ayant été usurpé par Hérode, un citoyen lambda qui mettra quelques années à prendre conscience de sa destinée dynastique. Ainsi annoncé la ficelle peut paraître un peu grosse. Mais Robert Graves vous prend par la main pour débrouiller le complexe écheveau des filiations. Ce qui n'est pas le plus important. Prend surtout soin de nous plonger dans la société juive de ce temps. L'occupation romaine, l'organisation cultuelle financièrement centrée autour du Temple de Jérusalem, les différentes factions politiques et religieuses qui s'entredéchirent, les moeurs et coutumes de cette société très éloignées de nos propres modi videndi et croyances. En ces temps-là les juifs observaient la Loi avec scrupule. Ce n'est pas un simple règlement. A partir du moment où vous êtes capable de citer du tact au tact un verset de la Bible qui approuve l'acte que l'on vous reproche de commettre vous pouvez continuer sur cette lancée que d'aucuns jugent pourtant pécheresse. Casuistique et sophistique sont les deux mamelles de la stricte observance. Le pouvoir appartient aux plus instruits et aux plus retors.

    Pouvez toutefois acquérir une espèce de sauf-conduit de la plus haute-vertu. Suffit de revêtir l'accoutrement des prophètes et d'invectiver vos contemporains sans plus de problème. Accusez-les de tous les maux. Rejetez sur leurs mauvaises conduites le délabrement politique et moral de la société et répétez que la venue du Messie ne surviendra que lorsque tout ira très bien, ou très mal. Puisque les Ecrits Saints offrent ces deux possibilités. Parfois quelques têtes exaltées se prennent elles-mêmes pour l'Elu. Chez nous dans les asiles, le Christ et Napoléon se disputent la première place.

    Jésus n'est pas de cet acabit. Un garçon sérieux. Qui connaît sa Thora par coeur, capable de river son clou à tout docteur patenté de la sainte Loi. Idéologiquement, il navigue à vue entre les sectes des Esséniens – espèces de moines du désert – et celle des pharisiens – ces citoyens de la bonne conscience qui entendent vivre dans leur siècle sans trop de compromissions, un équilibre difficile, que certains dénoncent comme pure hypocrisie. Mettra du temps à comprendre ce qu'il veut.

    N'est surtout pas le fondateur d'une nouvelle religion. L'est pour la stricte observance de la Loi. Sans en faire un instrument d'oppression financière, religieuse et politique. Une fois qu'il se sent investi d'une mission royale, il annonce du bout des lèvres, la venue d'un Royaume de respect mutuel... L'a rassemblé quelques poignées de fidèles autour de lui, mais sa descente triomphale sur Jérusalem n'aura rien à voir avec une marche mussolinienne sur Rome. Vous connaissez la fin de l'histoire. Lui-même ne s'est jamais pris pour le fils de Dieu, ses supposés miracles sont de simples impositions de mains sur des malades qui n'ont besoin que d'une bonne catharsis psychologique. La multiplication des petits pains, une parabolique image poétique, vous avez faim, nourrissez-vous de ma parole... Apparemment pas de quoi fouetter un chat ou un Sauveur. A ce simple résumé, King Jésus ne diffère pas sensiblement de la Vie de Jésus-Christ de Renan.

    Mais le livre est une véritable entreprise de démolition du sentiment religieux. Qu'il soit hébraïque ou chrétien. Dans un premier temps Robert Graves sape le fondement monothéique de ces deux postulations. Le dieu unique, suffit d'un peu d'étymologie et de quelques connaissances historiques pour dévisser Dieu le père de son piédestal. Sous le dieu se cachent les multiples avatars de la Grande Déesse. Les privations charnelles, les macérations monastiques, la haine de toute relation physique en-dehors du mariage, il les explique en tant que dernières traces des cultes orgiaques de la grande déesse qui culminaient en les émasculations propitiatoires et exaltées des prêtres et disciples, quand elles n'étaient pas les rituelles cérémonies de mise à mort de l'amant de l'année de la Reine des tribus néolithiques. Les cultes de d'Osiris, de Dionysos, et d'Atys sont le rappel de ces soubassements hécatiens. Dans le roman, Jésus le répètera à plusieurs reprises, il est venu pour mettre fin au Règne de la Femme. Ce qui est assez comique quand on garde en mémoire sa procréation due aux suites gestatoires d'un viol. Retirez les pierres de fondation d'un bâtiment. Il ne tardera pas à pencher du côté par lequel il ne tardera pas à s'écraser.

    Le judaïsme en prend aussi pour son grade. Pas de condamnation théorique. Cela est déjà effectué dans le paragraphe précédent. L'attaque est d'ordre moral. La complexité incapacitante des mille règlements qui codifient la vie quotidienne du juif confine à l'absurde. Cette démarche d'une recherche de pureté menée à grands renforts de pratiques séparatistes qui vous oblige à envisager le moindre de vos comportements en un schème irréductible d'un chemin qui vous écarte de Dieu et d'un autre qui vous en rapproche, se révèle très vite insupportable, grotesque et finalement ridicule. Quel est ce Dieu stupide qui ne semble n'avoir d'autre but que de vous rendre la vie insupportable ?

    Ne dit rien du christianisme puisqu'il n'existe pas à l'époque à laquelle se déroule le roman. Mais Robert Graves rend la lecture des Evangiles impossible. Tout ce qui est collationné en leurs quatre livres ne tient plus la route une fois que vous aurez lu King Jesus. Pour chaque fait, pour chaque parabole de Jésus, l'auteur vous fournit des explications beaucoup plus rationnelles, beaucoup moins parcellaires, qui de surcroît éclairent d'une vive lueur les étranges contradictions testamentaires. Pour n'en citer qu'une cette volonté de Jésus de se faire tuer par ses disciples vu l'échec de son action, tout en prenant soin - afin de lui conférer le sens que les masses ont été incapables d'y percevoir - d'emprunter dans les derniers jours de son ministère ce que l'on appelle la voie de la main gauche... De quoi déconcerter des croyants qui ne sauraient rester insensibles à la logique de l'argumentation.

    L'absurdité du phénomène religieux éclate au travers de toutes ces pages. N'y a que Ponce Pilate, ses aide de camp, et leur pragmacité toute romaine, empreinte d'un scepticisme utilitariste sans finesse, qui s'en tirent à bon compte. Et pourtant Dieu sait si leur cupidité et leur arrogance de vainqueurs sont exhibés sans complaisance !

    Une seule chance pour les croyants. Le livre se donne à lire en tant que roman et point comme un essai de réflexion théorique ou philosophique. Un ouvrage de fiction. Que voulez-vous, l'on se raccroche aux petites branches et aux clous de la croix comme on peut ! Un livre pieu ( à planter dans le coeur des bénis-oui-oui ) pour les incroyants et les infidèles de tous bords. Une belle leçon de politique, nécessaire par les temps de conservatisme électoral qui courent !

    André Murcie (30 / 11 / 2016 )



    LA DEESSE BLANCHE.

    ROBERT GRAVES.

    UN MYTHE POETIQUE EXPLIQUE PAR L’HISTOIRE

    Traduit de l’anglais par GUY TREVOUX.

    Collection Gnose. EDITIONS DU ROCHER. 1979.

     

    Nous faisons souvent allusion, en nos chroniques, à La Mythologie Grecque de Robert Graves. L’ouvrage est de référence et pourtant très peu cité dans les thèses universitaires qui ne s’y rapportent généralement, qu’en toute dernière extrémité, et comme à regret, pour soutenir un point d’érudition mineur mais quelque peu téméraire. Jusqu’à ce jour nous ne nous étions jamais vraiment penché sur les raisons de cet ostracisme trop discret pour interpeller notre attention. Dans notre tête, Robert Graves était avant tout l’auteur de ce Moi Claude fabuleux roman sur la vie du quatrième empereur julio-claudien, et sans doute le serait-il resté longtemps si les Dieux ne nous avaient obligé à ouvrir enfin cette Déesse Blanche que nous nous promettions depuis des années de lire, sans jamais prendre le temps de nous plonger dans le demi-millier de pages grand format qui composent le volume.

    Nous pensions tomber sur le pendant celtique des Mythes Grecs : un dictionnaire, avec par ordre alphabétique, l’analyse de tous les dieux et de tous les héros de la mythologie celtique. D’âme peu celtiphilique, nous jugions que la lecture de La Déesse Blanche, ne s’inscrivait pas dans l’urgence de nos priorités culturelles. Tout au plus regrettions-nous de n’être pas encore allé farfouiller quelques renseignements sur cette mystérieuse Dame Blanche que Victor Hugo avoue avoir aperçue plusieurs fois dans le clos voisin de Hauteville-House alors qu’il travaillait très tard, dans la nuit, en la cage vitrée de son cabinet de veille et d’écriture, sur les brouillons inachevés de Solitudines Coeli et de La fin de Satan.

    Grossière erreur, La Déesse Blanche n’est pas un abécédaire, le livre se présente comme une enquête, quasi policière puisque du début à la fin nous sommes tenus en haleine, non pas tant par le mystère même que par les incessantes révélations qu’il suscite. Que le lecteur ne se méprenne pas, nous sommes ici en face d’une herméneutique généralisée qui porte sur l’ensemble de la tradition mythologique occidentale. Nous vous prierons de ne pas confondre la totalité avec la plus grande partie de ses parties.

    Notre civilisation serait née de la jonction de deux éléments inconciliables que les aléas de l’Histoire ont forcé à s’épouser : un apport indo-européen et une contribution sémitique. La culture européenne serait le résultat de cet impossible mariage, que les siècles ont pourtant consommé et rendu indissoluble. A tel point qu’il ne manque pas de fanatiques de chacune des deux branches originelles pour revendiquer la primauté de l’une sur l’autre ! Souvenons-nous de l’intensité des dernières disputes qui se sont élevées pour stigmatiser la volonté de définir et d’asseoir, en le préambule de sa Constitution, la Communauté Européenne sur le rappel de ses racines chrétiennes…

    Vision simpliste et à courte-vue, selon Robert Graves ! Païens et monothéistes de toutes religions occidentales unissez-vous, depuis l’île d’Irlande jusqu’aux rives sablonneuses de la Mésopotamie, il n’y a jamais eu qu’un seul Dieu, en l’occurrence, une Déesse, dite blanche, comme vous vous y attendiez. Les tribus néolithiques l’adoraient sous divers noms et diverses configurations, tantôt jeune fille virginale, tantôt amante adorable au ventre jouissif, tantôt vieille femme décharnée et sans pitié… Vous connaissez ses nombreuses appellations contrôlées, Minerve, Astarté, Isis, Hécate…

    En ces temps primordiaux, les sociétés étaient matriarcales et commandées par une Reine. Chaque année, la Reine choisissait un mari qui l’année suivante était mis à mort, la plupart du temps après un long et douloureux supplice. Hercule sur son bûcher, le Christ sur sa croix en sont d’exemplaires figures, même s’il sera difficile pour certains d’admettre que la vierge Marie et Déjanire partageaient un même combat ! L’on comprend que ces messieurs insatisfaits de leur sort se soient employés à reculer les limites annuelles de leur union royale… Ils furent en cela aidés par des tribus orientales venues d’un est plus lointain, adeptes de structures sociales patriarcales.

    C’est de cette manière que Robert Graves a expliqué dans ses Mythes Grecs les péripéties biographiques des Dieux légendaires et des héros oraculaires de la Grèce antique et Méditerranéenne. Ainsi par exemple la victoire des Olympiens, qui est celle de Zeus sur Gaïa, témoigne surtout de l’efficace brutalité des invasions doriennes… Temple par temple, dieu par dieu, mythe par mythe, Robert Graves déploie sa théorie en la liant chaque fois à des points d’Histoire très précis.

    Dans La Déesse Blanche Robert Graves unifie toutes les mythologies égyptiennes, irlandaises, proto-celtiques, gréco-romaines, judéo-chrétiennes selon son même schéma de base, en s’appuyant toujours sur les renseignements historiques fournis par les traditions les plus anciennes ou établis par les études universitaires les plus récentes.

    L’honnête-homme du vingt et unième siècle, pourvu comme il se doit d’une parfaite culture classique, n’aura pas été sans remarquer que dans ses Origines de la Pensée Grecque, Jean-Pierre Vernant, cite plus que de coutume pour un universitaire des mieux reconnus, les penseurs pythagoriciens et les théories orphiques afin d’expliciter la naissance de la pensée raisonnante en Grèce. A y réfléchir un tantinet n’y aurait-il pas comme une contradiction inexplicable en le fait d’articuler l’idée de ce qui est raisonnable sur les fables les plus saugrenues de visions mystiques ?

    Lisez Robert Graves et vous comprendrez tout l’arrière-plan idéel et conceptuel qui manque au professeur Vernant dont l’œuvre vous paraîtra d’un coup, bien étriquée. Le pire c’est que la méthode de Robert Graves qui s’attaque aux soubassements idéologico-politiques de la mythologie grecque et européenne emprunte ses voies de pénétration à la mystique juive, gréco-judéenne pour être plus précis. Dès le début nous voici embarqués dans une espèce de course-poursuite cabalistique qui n’est pas très éloignée des analyses séphirotiques de l’alphabet hébreu.

    Il suffit de répondre à des questions simples. Certes encore faut-il savoir les poser ! Mais que signifient par exemple, les changements de lettres, de rang ou de nomination que l’on peut observer dans les différents alphabets oghamiques irlandais ? La solution est évidente : celui qui sait lire y saisira le véhicule clandestin et poétique de déplacement du mythe et du nom de la déesse blanche. La révélation tétragrammique opérée par Robert Graves ne manque pas de piquants !

    La Déesse Blanche se présente comme un tsunami d’érudition qui emporte tout sur son passage, Mircea Eliade comme James George Frazer, une espèce de cataclysme intellectuel qui détruit les assises les plus solides de la culture occidentale. Le livre est imparable : l’on peut se battre pas à pas contre la pensée englobante d’un Hegel ou d’un Kant, l’on peut batailler contre les fallacieux et descriptifs savoirs des sciences humaines, mais Robert Graves nous parle depuis un autre terroir. Les deux pieds dans la glaise de la lyrique anglaise, il chante en poëte, et de ce fait, Orphée immortel, le chant de ses dires est indestructible.

    Robert Graves a choisi son camp, qui n’est pas le nôtre. Ce n’est pas à l’instar de Nietzsche Dionysos contre Apollon, mais la Déesse Blanche contre Apollon. Pour nous, nous nous revendiquons d’Apollon. Car il est le dieu conceptuel de l’Imperium alors que sous la tunique blanche de la Grande Déesse nous entrevoyons la nostalgie d’une Europe pré-impérieuse néolithique et barbare. D’ailleurs nous nous étonnons que l’auteur ne daigne pas aborder le sujet, il est évident pour nous que la blancheur de la déesse primordiale provient de conceptualisations post ( et peut-être pré ) glacialogiques.

    Malgré notre profond désaccord avec Robert Graves, nous estimons La Déesse Blanche comme une redoutable machine de guerre athéique, principalement dirigée contre le monothéisme, et d’autant plus terrible, que l’ouvrage n’a pas été écrit dans ce but. Dans la série il n’y a pas de hasard, remarquons que son traducteur, Guy Trévoux, a commis, voici moins de dix années un Moi Salomé, épouse de Jésus-Christ dont nous avions, en nos Chroniques de Pourpre, loué la verdeur sapiensale de gay savoir antichristique.

    En les premières pages de son missile mythologique Robert Graves s’interroge sur les paroles chantées par les Sirènes lorsqu’elles tentaient d’attirer à elles Ulysse s’en retournant à Ithaque. Nous ne croyons point nous tromper en répondant qu’elles devaient psalmodier de prodigieux passages de La Déesse Blanche. Soyez comme le fils de Laërte, écoutez, mais ne succombez pas !

    André Murcie. ( 2008 )

    FRAGMENCES D'EMPIRE

     

    SOCRATE.

    JEAN BRUN.

    Août 1998. ( Première édition 1960 ).

    128 pp. QUE SAIS-JE ? N° 899.

     

    Socrate tout seul, sans Platon, sans Xénophon, sans tous les autres. Evidemment c'est impossible, mais puisque dans son immense sagesse Socrate n'a rien écrit, l'on peut lui faire dire tout ce que l'on veut. Mais déchargeons Jean Brun de tout procès d'intention. Notre philosophe a tenu à faire son travail honnêtement. Encore devrions-nous nous demander si un chrétien, protestant de surcroît, mérite de se parer du beau titre de philosophe. Mais Jean Brun a su s'effacer, à part sa dernière page, logiquement placée dans le chapitre de clôture historiale censé résumer la postérité de Socrate, consacrée à «  ce qu'Etienne Gilson » appelle un  « socratisme chrétien » ! Sans aller chercher des clous sur la croix, nous dirons pour nous retrouver en parfait accord avec nous-même, que tout comme Socrate, le Christ n'a rien écrit de sa propre main. Ce qui est toujours plus facile pour parler en son nom.

    L'on connaît à peu près tout ce qu'il importe de savoir sur le citoyen Socrate. Nous comprenons qu'il serait très socratique de transformer ce tout en rien du tout, mais notre conscience nous l'interdit. La geste socratéenne est magnifiquement dessinée, et pour l'hagiographie post-mortem, rien ne manque. Jusqu'au coq final dont ses amis devront s'acquitter à Esculape pour le remercier de l'avoir définitivement guéri de la vie. Nous reconnaissons en cette dernière réplique un des traits les plus sympathiques du personnage, son humour noir. Jean Brun disserte longuement sur son ironie, mais Socrate cherche trop à emporter le rire de son public pour ne pas être traité de comédien. On ne nous enlèvera pas de l'idée, à la lecture de Platon, qu'il y a du cabot chez notre homme, et ce n'est pas un hasard si les Cyniques sont ses descendants directs.

    Socrate possédait un sens aigu de la mise en scène. Jean Brun nous explique la nécessité existentielle du dialogue chez Socrate, mais pour notre part nous avons plutôt l'impression à chaque fois, quel que soit le sujet abordé, d'un fabuleux one man show. Comme tout grand comédien, il détenait aussi les arcanes de la tragédie. Il n'a exploité cette veine qu'une seule fois, mais en un final éblouissant, à vous couper le souffle, et vingt-cinq siècles plus tard à faire encore pleurer Margot. Le fruit d'une longue patience, soixante dix ans de préparation, et une scène ultime torchée en moins de quinze minutes, qui culmine sur un dernier verre à la santé de la postérité, terrifiante par son implacabilité, dans laquelle il se permet non pas le dernier mot souverain qui tue, mais l'inutile jeu de mots incompréhensible, qui ne fait rire personne et désempare la foule angoissée avide de sens ! Un bide monumental, mais à la hauteur de celui qui professait n'avoir aucune connaissance particulière à transmettre.

    Question insidieuse que Jean Brun n'aborde pas. Socrate s'est-il trouvé pris à son propre piège ? Lui-même semble opiner à cette vue des évènements puiqu'il explique à ses disciples éplorés qui préparent son évasion que lui qui a passé son existence à décréter que le Sage n'a pas peur de la mort, ne peut décemment ( décèsment ! ) s'enfuir à toutes jambes lorsque celle-ci se présente inopinément. Nous pouvons sembler tatillon, mais si Socrate en vient à miser sur la crédibilité de ses actes pour assurer une survie signifiante à la conduite de sa pensée, c'est qu'il envisage en toute sérénité de faire reposer la vérité de sa pensée sur l'opinion des hommes ! Etrange palinodie ! À contresens de toute démarche socratique ! Quel scandale !

    Etait-ce nécessaire de reprocher aux sophistes leurs goût de l'apparence ! A trop se connaître soi-même, on ne reconnaît plus personne comme sa propre image. Le dialogue socratique est un leurre. C'est peut-être une discussion à deux mais surtout pas une construction duelle. Socrate est sans cesse en train de guetter le moment où il va pouvoir se retirer sur la pointe de la langue. Il laisse l'autre, en pleine panade, emberlificoté dans ses propres contradictions, et se garde bien de lui tendre une perche. En eût-il une, qu'il s'en servirait d'ailleurs comme d'une gaffe terminale, pour en asséner l'air de rien, deux ou trois petits coups, par derrière sur la tête de l'ennemi vaincu.

    Car malgré ses dénégations Socrate n'a jamais renié son passé de sophiste. Il tient à avoir toujours raison sur son adversaire. Mais au lieu de s'en tenir au principe des deux discours, qui vous oblige d'adopter celui que votre duelliste a dédaigné, Socrate a mis au point sa propre méthode. L'ennemi a beau changer il lui opposera toujours le même logos, un discours éminemment destructeur, qui n'épouse jamais la thèse qu'il semble défendre, mais qui sans cesse passe de l'observation pragmatique au parti-pris idéaliste de l'existence de vérités en-soi. Mais sans jamais le dire en préliminaire à tous débats.

    Socrate induit une sempiternelle tactique. Dans un premier temps il épouse l'énonciation des innombrables formes du Multiple pour en un deuxième temps faire remarquer à son adversaire qu'ils ont durant deux heures joué à saute mouton de forme en forme. Et lorsque son interlocuteur acquiesce à une telle évidence, il lui décrète que la vérité englobante de toutes leurs descriptions est justement la notion de forme sur laquelle il n'a cessé de discutailler.

    Exemple : si je vous demande ce qu'est la justice. Vous me répondrez qu'elle est ceci ou cela. Ce qui en soi est de votre part totalement stupide, car si la justice était exactement ceci ou cela, l'on ne l'appellerait pas justice, mais justement ceci ou cela. Que vous innocent lecteur vous vous soyez laissé prendre, n'étonnera personne. Non ce n'est pas que nous sous-entendrions que vous seriez particulièrement stupide, c'est qu'il nous semble bizarre, c'est que l'armada de sophistes que Socrate se plaît à retourner comme de vulgaires crêpes se fassent prendre les uns après les autres sans jamais piper mot.

    Je prétendons que les joutes socratiques devaient être plus animées que les transcriptions platoniciennes ne nous permettent de le supposer. Qu'un jeune disciple ou qu'un quidam quelconque tombent dans le panneau, pourquoi pas, mais qu'un Protagoras, un Hippias, un Critias ou un Gorgias se laisse prendre à cette régression copulative et synonymique relève du domaine de l'impossible. Le coup de la carotte qui recule chaque fois que l'âne fait un pas en avant, merci pour les badauds mais pas pour des caïds de cette pointure ! Et puis il faudrait que Socrate rende à chacun son bien, qu'il garde son bagout et son habileté démoniaque mais qu'il rende à la sophistique l'un de ses tours favoris, celui de l'identité absolue d'une chose à seulement elle-même. La seule êtralité de la justice c'est bien sûr d'être la justice. Enseignement de base de la sophistique aussi primaire que dans nos cours de récréation la couleur blanche du cheval blanc d'Henri IV.

    L'on répète souvent, et nous-même avec – non, circonstance aggravante – après les autres que Platon aurait rapporté d'Egypte les présupposés idéels de ses doctrines. C'est sans doute simplement pour échapper au cheminement tautologique de la pensée sophistique, que fatigué de buter sur la sempiternelle définition du mot par lui-même, qu'il a effectué le saut périlleux en arrière de régression idéale. Du mot justice à l'eidos de justice. Et le tour est joué. Plus tard Heidegger pourra déclarer que la philosophie occidentale est l'histoire de l'oubli de l'Être.

    Nous sommes partis de Socrate et nous voici sur Platon. Malgré toute la sympathie amusée que nous portons à Socrate, il ne faudrait pas que l'arbre socratique nous cachât la forêt platonicienne.

    ( 2010 / in Socrate qui gratte )

     

    LE DEMON DE SOCRATE.

    APULEE.

    Traduit du latin par COLETTE LAZAM.

    Précédé de PETIT TRAITE SUR LES ANGES

    de PASCAL QUIGNARD.

    78 pp. Octobre 1993. N° 110.

    RIVAGES POCHE / Petite Bibliothèque.

     

    Rassurons le lecteur ! Apulée ne partageait pas les vues irrévérencieuses sur Socrate qu'André Murcie a pu laisser transparaître de ci de là. Apulée ne fustige pas le pauvre Socrate d'avoir eu une influence démoniaquement destructrice sur le futur de la philosophie occidentale. Son propos est bien de raisonner du plus sérieusement possible sur la nature même du démon de Socrate.

    A l'époque cela pouvait passer pour naturel, quoique l'acte d'accusation à l'encontre de Socrate faisait expressément mention de cet embarrassant génie que l'on amalgamait aux « divinités nouvelles » que le philosophe était censé introduire en l'Etat. Mais aujourd'hui, même les admirateurs effrénés du fils de Sophronique, doutent à ce sujet quelque peu de la santé mentale de leur mentor, et n'aiment point trop évoquer cet aspect de la personnalité socratique. Nous ne voudrions pas verser de la cigüe sur la plaie, mais enfin, ce Sage parmi les sages qui se laissent condamner à mort sans se défendre, n'était-il pas un peu trop exalté ?

    Apulée lui-même n'insiste point trop sur la question. Sa copie nous offre une très belle invocation à Platon qu'il salue comme son maître adoré, mais il demeure beaucoup plus discret quant à Socrate. A croire qu'il en a honte. Heureusement que le titre nous a averti que l'ouvrage était censé parler de Socrate, car à en lire les trois premiers quarts il pourrait s'intituler sans problème De la nature des Dieux.

    Notre prétention humaine dût-elle en souffrir, il faut nous faire une raison, les Dieux sont bien trop heureux pour s'occuper de nos malheureuses petites affaires. Si vous pensiez que Vénus vous rendrait une agréable visite dans votre chambre ce soir, ou que Dionysos trinquerait avec vous au café d'en face tandis que Neptune initierait votre grande soeur au cent mètres nage libre, vous vous trompez, les Olympiens ne se chargent pas du service après vente.

    Dans leur infinie magnanimité les Dieux ne se désintéressent pas tout à fait de nous. Ils ont leur commis-voyageurs qui effectuent d'incessantes allées et venues entre l'Ether divin et notre douce terre. Les Grecs appelaient ces serviables créatures Démons et les Romains Génies. Mais ce sont les mêmes, exactement les mêmes.

    Apparemment il en existerait une flopée qui batifoleraient ainsi entre les airs, mais Apulée se contente d'en présenter trois. Eros, espiègle enfant doté d'un arc cruel, qui volette d'être en être, aussi à l'aise parmi les humains que dans un poème de Ronsard ou d'Anacréon. Somnus qui nous apporte le sommeil aux songes annonciateurs, nos docteurs se sont un peu trop penchés sur son cas et l'ont quelque peu malmené... Et puis enfin, le troisième mais non le moins célèbre, le fameux démon de Socrate !

    Esprits impies qui vouliez tout savoir ! Que croyiez-vous, qu'Apulée vous offrirait des renseignements croustillants sur ce troisième larron ? Hélas ! aucune révélation fracassante ne viendra éclairer notre lanterne diogénique. Non, Apulée a percé votre mesquinerie jalousie et vous explique pourquoi Socrate a eu droit à son messager personnel et pas vous. La raison en est évidente : votre chétive imbécilité n'atteindra jamais à la virilité d'un Achille ou à la subtilité d'un Ulysse qui tutoyaient les dieux comme vous votre percepteur. Socrate lui contemplait les dives Idées...

    Si vous désirez en savoir plus, prière de vous rapporter à la liste des abonnés absent car le traité de métaphysique que vous espériez découvrir se termine sur cette abrupte queue de poisson. La fin est si brutale et si rapidement advenue, que l'éditeur a vite compris que ce n'était pas avec cette minuscule trentaine de pages et la liste complète des cent titres précédemment paru qu'il comblerait la faim de ses clients. Il a donc demandé à Pascal Quignard de rajouter une préface pour étoffer le si maigrelet volume.

    Notre galérien à la plume prolixe ne s'est pas fait prier. Son introduction a pris les dimensions d'un Petit Traité sur les Anges et a très vite dépassé le texte d'Apulée. Certes il a eu un peu de mal, vingt fois il est revenu sur l'ouvrage, adjoignant à la hâte quelques becquets supplémentaires, là où il se pouvait. Où il ne se pouvait pas, aussi d'ailleurs.

    L'ensemble est un véritable capharnaüm, un labyrinthe à entrées et dégagements multiples, un tohu-bohu de retours en arrière, sans queue ni tête, ni plan préconçu qui donne l'illusion d'une érudition pharamineuse, mais hélas assez creuse.

    Pour appuyer ses démonstrations Socrate n'hésitait pas lorsque l'occasion s'en présentait de recourir à l'étymologie de termes phonétiquement voisins. Nos philologues modernes prennent un malin plaisir - celui de la tique qui tire sa vitalité du chien qui la nourrit et la transporte – à épingler en bas de page le dénommé Platon pour manquements répétés aux leçons de nos dictionnaires. Notules souvent acerbes à l'encontre de l'impétrant dénoncé et stigmatisé pour emplois répétés de linguistiques fantaisies.

    Pascal Quignard donne dans le travers inverse, de noter soigneusement la traduction des mots grecs et latins qu'il emploie sans autre nécessité qu'une pédante volonté d'esbroufe. Fausse érudition non signifiante, et poudre aux yeux nous fatiguent. Remplissage et délayage sont les deux mamelles d'un travail pseudo littéraire bâclé. Tant de compétence gâchée pour produire si peu de sens !

    Enfin presque. Car il y a l'art et la manière de noyer le poisson. Surtout lorsqu'il est à lui tout seul gros et dangereux comme le christianisme. Pascal Quignard a très bien entrevu les enjeux idéologiques du démon de Socrate.

    Nous pouvons entendre qu'il réduise ce satané génie à la voix de la conscience. Encore que ce soit là une manière de gommer bien vite les aspects polythéiques de la pensée socratique et d'aider – sous prétexte de pratiquer la politique de la terre brûlée - à la victoire du christianisme. Mais ensuite s'en référer dare-dare à Jeanne d'Arc, à la psychanalyse, au serment d'obéissance à l'empereur, pour finir par déclarer que tout ce conglomérat de faits et d'évènements symboliques – qui s'allument de reflets réciproques – contribue à démontrer ce qu'il faut comprendre. Si vous n'avez pas suivi, comprenez, entre les lignes, que le démon de Socrate est le premier signe du sentiment de culpabilité proto-chrétienne qui se soit introduit dans l'âme humaine.

    La démonstration est un peu abrupte, voire fumeuse. Mais elle ne nous gêne pas. Ce qui nous chagrine, c'est qu'autant nous pouvons admettre que se qui se conçoit clairement puisse être énoncé hermétiquement, autant nous sommes contre le fait que ce que l'on conçoit clairement puisse – afin de ménager l'establishment - être déposé en catimini, si peu courageusement.

     

    ( 2010 / in Socrate qui gratte )

     

    MADAME SOCRATE.

    GERALD MESSADIE.

    362 pp. JC LATTES. 2000.

     

    Un roman policier philosophique au siècle de Périclès. C'est écrit en gros sur la quatrième de couverture. Avec une telle entrée en matière vous ne passez pas votre temps à poireauter sur Hercule, vous entrez à toute vitesse dans le livre et vous essayez de vous faufiler par les rues populeuses de la capitale de l'Attique jusqu'à la cuisine de Xanthippe afin de ne pas perdre une miette du festin conceptuel que l'on vous promet.

    Hélas la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, et la moitié du ciel de Socrate n'a point laissé quant à ses féminines qualités un souvenir impérissable dans les écrits de ses disciples. Les mauvaises langues prétendent même que si l'inventeur de la maïeutique passait le plus clair de ses journées à pérorer sous les portiques, c'était uniquement pour fuir la pesante présence de son inénarrable maritorne.

    Gérald Messadié envisage le problème selon une toute autre approche. Gros cul mais tête froide, pas jolie mais pas bête du tout. Pour l'enquête policière, faudra vous faire une raison, Xanthippe vous dénoue le crime en trois pages, cristi ! Encore plus rapide que Dupin et plus efficace que Sherlock ! De toutes les manières ce n'est en rien le sujet du roman. Juste une mise-en-bouche symbolique pour lancer l'action.

    Pour en finir avec la digne épouse de Socrate, disons qu'elle est avant-l'heure une féministe convaincue qui n'entend pas se cantonner tous les jours dans son gynécée. En-dehors de ces velléités soixante-huitardes, elle correspond bien avec son franc-parler, au genre de compagne fidèle et solide à laquelle Socrate avec son physique de plus très jeune dernier pouvait prétendre...

    La présentation de Madame étant faite, venons-en à Monsieur. A ces messieurs plutôt, car la société athénienne est composée d'hommes. Quasi-exclusivement. Ce n'est pas Aspasie l'ancienne tenancière de bordel qui vit avec Périclès qui jouera le rôle de l'arbre-femme qui nous cachera la forêt des mâles.

    Au premier plan d'entre eux, voici le plus beau de tous. Alcibiade, l'amant de Socrate. Désolé de jouer le trou du cul qui ne sait pas tenir la langue de son voisin, mais Gérald Messadié passe un sacré coup de balai sur les dialogues édulcorés de Platon. Les hommes ne sont pas aussi mignons qu'il le paraîtrait. Ils se foutent et se contrefoutent à foison. A tous âges. Pour ce qui est de l'idéal platonicien qui vous demande, une fois les premières expériences et satiétés de la chair obtenues, de vous élever jusqu'à embrasser le désir pur de la forme idéelle, au risque de décevoir des générations de lecteurs, Gérald Messadié n'y croit guère. Les grecs n'avaient pas encore découvert le rock'n'roll, mais pour le sexe ils n'avaient pas de méconnaissance particulière.

    Donc Socrate amoureux d'Alcibiade. Un Socrate de chair et de sang qui gagne sa vie à conseiller Périclès. Lorsque son patron disparaîtra, Socrate fera payer ses leçons très cher, comme un vulgaire sophiste. Un Socrate qui ne perd pas le Nord, s'il a pris la place d'Anaxagore auprès de Périclès il se gardera bien de ne pas suivre l'exemple de ce glorieux aîné qui évoquait un peu trop ouvertement en public la non-existence des Dieux. L'on peut tout dire mais pas devant n'importe qui. Surtout pas devant le peuple. Qui ne comprend rien, et que le premier venu peut retourner contre vous. C'est d'ailleurs ce qui arrivera à Socrate une trentaine d'années après le début du roman...

    Il faut encore passer la main. Socrate n'est pas plus que sa tendre moitié le personnage central de Madame Socrate. Le héros non éponyme, c'est évidemment Alcibiade. Et aussi Athènes, la Cité. Et bien sûr la guerre du Péloponnèse. Athènes contre Sparte. Sparte contre Athènes.

    Nous assisterons à tout. Depuis l'intérieur de la ville. Le renvoi de Périclès, la première trêve, la reprise des combats, l'expédition de Sicile, le gouvernement des quatre-cents, puis celui des Trente... La fin de l'hégémonie athénienne, la longue agonie d'une démocratie vécue année après année comme si vous y étiez. Gérald Messadié a su rendre simple une des époques les plus complexes de la Grèce Antique.

    Avec comme fil conducteur, cette réflexion sur l'essence du régime démocratique. Une belle idée, un beau mot, mais que le peuple est lâche et versatile ! A donner raison aux oligarques qui pensent que le monde doit appartenir aux plus forts, aux plus habiles, aux meilleurs. A la fin de sa vie, Socrate n'y croit plus. Il abdique devant la bêtise et préfère se suicider pour fuir les hommes que s'échapper de sa prison.

    Mais à la tragédie politique s'ajoute le drame intime. Malgré sa sagesse Socrate s'est comporté comme tous les autres. Il a cédé à la prestance d'Alcibiade. Celui-ci devra en faire et en refaire pour que les yeux de Socrate consentent à se dessiller. Alcibiade n'est qu'un voyou, un sale égoïste imbu de sa personne, trop gâté par la nature et par son entourage. Il possède tous les dons : la beauté, la richesse, le courage, l'insolence, la persuasion, le talent, le prestige, le génie et bien d'autres encore. Ce qu'il n'a pas, c'est lui-même qui l'avoue, – et nous voyons ainsi avec effarement qu'il possède aussi, ce parangon de toutes les vertus, la modestie – c'est l'intelligence de Socrate. Mais très vite l'élève saura dépasser le maître.

    A Alcibiade, Socrate a tout donné, et l'Alcménoïde a tout pris et tout rendu au centuple. Mais il faut se rendre à l'évidence : Alcibiade est un individu sans honneur. Il a trahi Athènes et il trahira à son tour les Spartiates qui l'ont accueilli. Il se jouera aussi des Perses. Mais à ce petit jeu, il y perdra la vie.

    L'enseignement de Socrate n'aura pas porté les fruits qu'il aurait voulus. Pire l'exception d'Alcibiade confirme la destinée des disciples lambda, Charmides et Critias, deux de ses élèves les plus renommés, seront les plus sanguinaires tyrans d'Athènes. Jusqu'à Xénophon qui ira se mettre au service de Sparte !

    Platon essaiera bien de changer la donne et de camoufler le cafouillage de son maître vénéré, mais le Socrate que nous peint Gérald Messadié nous semble plus près de la réalité que l'hagiographie platonicienne. Socrate ne saurait être le début de quelque chose de neuf que l'on nommera philosophia platonicante, mais il n'est qu'une étape entre Anaxagore et Antiphon, entre Protagoras et Diogène.

    Pour Alcibiade nous ne partageons pas ses préventions. Nous concevons Alcibiade comme une représentation de l'Anarchie Pure, dénuée de tout sentiment de morale, une espèce de golem artificiel lâché parmi les hommes, trop en avance sur son temps pour ne pas briser ses ailes sur les barreaux de sa cage, la Grande Grèce d'alors, trop petite pour lui. Une préfiguration d'Alexandre, sans le pouvoir, mais avec le sens du politique.

    ( 2010 / in Socrate & Co )