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alicia f!

  • CHRONIQUES DE POURPRE 555 : KR'TNT 555 : ALICIA F ! / FAT WHITE FAMILY / QUIREBOYS / WHITE LIGHT MOTORCADE / DEOS / CÖRRUPT / TWO RUNNER

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 555

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 05 / 2022

     

    ALICIA F ! / FAT WHITE FAMILY

    QUIREBOYS / WHITE LIGHT MOTORCADE

    DEOS / CÖRRUPT/ TWO RUNNER

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 555

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :  http://krtnt.hautetfort.com/

     

    L’avenir du rock –

     Alicia au pays des merveilles

     

             L’avenir du rock n’est pas né de la dernière pluie. Si tu essaies de lui baiser la gueule, tu risques d’avoir de sérieux problèmes. Il a l’air gentil comme ça, avec ses grands airs débonnaires, le genre de mec dont on dit qu’il ne ferait pas de mal à une mouche, mais si tu lui cours sur le haricot comme l’a fait pendant deux ans fucking Pandemic, la note sera salée. C’est un principe : avec les cons, il faut toujours saler la note. C’est de la pédagogie de base. Remontons un peu en arrière. Voici quelques mois, l’avenir du rock est allé cracher sur la tombe de Pandemic. Rarement dans sa vie, il avait pris autant de plaisir à cracher sur une tombe. Pandemic avait bien failli avoir la peau du rock, rien qu’en fermant les salles et en obligeant les rockers de banlieue à porter des masques. On aurait dit des touristes japonais. Et puis voilà que tout récemment, dans un bar, un type racontait que Pandemic était sorti de sa tombe et que tout le cirque allait recommencer. Il semblait sérieux, il parlait comme un prof de biologie et s’appuyait sur des éléments scientifiques. L’avenir du rock sentit la moutarde lui monter au nez. Quoi ? Mais c’est horrible ! Il paya son verre et fila droit sur le Bricorama de Clichy. Il y acheta une hache, un pied de biche et une masse, les jeta dans le coffre de sa bagnole et prit la route en direction de Fontainebleau. Il se gara à l’entrée d’un chemin de rando et partit à la recherche d’un hêtre. Il en trouva un rapidement et se mit à tailler un pieu, un énorme pieu. Il suait à grosses gouttes. Le soir tombait. Ses dents étincelaient à la lumière du crépuscule. Il rentra sur Paris et se gara aux alentours du cimetière Montparnasse. Il attendit minuit pour passer le mur avec ses outils et alla se planquer juste derrière la tombe de Pandemic. Il surveillait l’heure à sa montre et alors que la nuit palissait, il vit arriver une silhouette au bout de l’allée. Pandemic ! Cet enfoiré sortait la nuit de sa tombe pour aller rôder en ville et réinstaller son chaos. Il arriva au pied de sa tombe, fit glisser la pierre et disparut dans la bouche d’ombre. La pierre reprit sa place. Le jour venait de se lever. L’avenir du rock fit glisser la pierre avec son pied de biche et vit Pandemic allongé dans son cercueil, comme un gros vampire de Murnau. Il s’empara de son pieu, le positionna à l’endroit du cœur et l’enfonça d’un violent coup de masse. Floffff ! Pandemic poussa un hurlement terrifiant qui leva des nuées de corbeaux et après une série de soubresauts spectaculaires, son corps prit feu et devint un petit tas de cendres. L’avenir du rock remit la pierre tombale en place, rangea ses outils et regagna sa bagnole. En face du cimetière, le rade venait d’ouvrir. Pour célébrer sa victoire, il s’offrit un bon ballon de blanc et rentra chez lui écouter l’album d’Alicia F que venaient de lui envoyer ses amis Rahan et Rouchka. Ouaf ouaf !

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             Sur la pochette de son premier album, Alicia F sort le grand jeu : elle te fixe dans le blanc des yeux et porte du vinyle rouge, des bas résille et des bijoux punk. C’est sa façon d’annoncer la couleur. L’album s’appelle Welcome To My F... World et comme au temps des Lords Of The New Church, le cœur d’Alicia F est transpercé d’une dague.

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    Ce n’est un secret pour personne : Alicia F est l’âme sœur de Marlow le Marlou, il faut donc s’attendre à des pluies d’étincelles, surtout depuis que notre Marlou préféré roule pour nous avec Marlow Rider. Accompagnés de Fred Kolinski (beurre) et Fredo Lherm (bassmatic), nos tourtereaux ont opté pour le punk-rock à l’Américaine, celui de Kim Fowley et des Ramones. Ils ramènent du très gros son et dès «Hey You», il pleut des (Cherry) bombs. Hey ! Avec un Marlou qui joue le killer flasher entre deux déflagrations. La seule cover de l’album est le «Cherry Bomb» que Kim Fowley composa pour les Runaways et ils restituent cette merveille avec un niaque exemplaire. Moins glam dans l’esprit que la version originale, mais sacrément bon esprit. Ils prennent ça en heavy rock d’exaction parégorique. Bel hommage à Kim Kong, le roi des elfes. Comme chacun sait, les bonnes intentions pavent le chemin de l’enfer, hello daddy, hello mum, on se régale. Dans chaque cut, Marlow le Marlou prend un killer solo flash et comme Dick Taylor, il fait en sorte que ce soit chaque fois différent. Dans «Freedom’s Running», il passe un solo hendrixien d’esprit Cry Of Love. C’est un guitariste surprenant. Dans «City Of Broken Dreams», le balladif de service, il joue les espagnolades de la romantica, il gratte des volutes de Gitanes, on a même des castagnettes, c’est excellent, une belle occasion pour lui de partir en vrille de biseau. Alicia F est parfaitement à l’aise dans tout ce battage. Elle impose en style qui évoque les louves à la Française, notamment Fabienne Shine de Shakin’ Street que Marc aimait beaucoup. Alicia boucle l’A avec un «Speedrock» monté sur un beau beat rockab, l’occasion d’entendre le Rikkha-man Seb le Bison faire le cat dans les chœurs. Ça repart de plus belle en B avec «Because I’m Your Enemy», encore un cut bardé de son, dévoré de l’intérieur par un bassmatic carnivore et allumé par un Marlou posté en embuscade. Derrière ça bat sec et net. Ils ramènent du son à la pelle et Alicia don’t give a fuck, avec sa gouaille inexorable. L’occasion une fois encore pour le Marlou de broder un killer solo sur mesure. Il est à la fois si insidieux et tellement rocky road. Avec «My Siver Fox» ils passent au boogie anglais, le Marlou veille au grain, il gratte des accords de glam et part en vrille à la Mick Ralph, alors ça donne du gut au cut. C’est avec «Kill Kill Kill» qu’ils se mettent à sonner comme les Ramones. Ils multiplient les hommages déguisés, avec une rythmique à toute épreuve. On entend même de vagues échos rythmiques de «Lust For Life». C’est un son tout terrain qui passe partout. Et puis voilà la cerise sur le gâtö : «Skydog Forever», fantastique hommage à Marc Zermati. Le cut sonne comme un classique des Seeds, c’est superbe, en plein dans le museau du mille - Lost in the heart/ The heart of the city/ With a rocker mind and a dandy Style/ Skydog forever - Chaque mot semble pesé, Alicia parle de dévotion - They called you the Godfather/ Of the punk rock mafia/ Fighting music fuckers/ With the first punk festival - Tout sonne incroyablement juste dans cet hommage. Ceux qui ont eu l’immense privilège de fréquenter Marc y retrouveront leur compte. En fin de cut, Alicia lui donne la parole, sous forme d’un extrait d’interview, et il déclare : «Skydog reste underground mais grâce à Dieu, c’est un underground international.» Alicia lui dédie d’ailleurs son album, ainsi qu’à Robert Fiorucci.

             Dans les remerciements, on trouve le nom de Damie Chad, donc tout va bien dans le meilleur des mondes.

    Signé : Cazengler, Aliscié

    Alicia F. Welcome To My F... World. Damnation

     

    Fat White Family Stone - Part Two

     

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             De tous les drug-books qui honorent de leur présence le panthéon de la rock culture, Ten Thousand Apologies: Fat White Family And The Miracle Of Failure pourrait prendre la tête du classement, s’il nous venait l’idée saugrenue d’établir ce genre de classement. Co-écrit par Lias Saoudi, frontman des Fat Whites, et Adelle Stripe, ce book fait passer tous les champions de la désaille pour des enfants de chœur, depuis Johnny Thunders jusqu’aux Happy Mondays, en passant par Lanegan et les 13th Floor. C’est bien simple, on trouve quasiment des drogues à toutes les pages de ce book, des drogues qui jouent bien sûr leur rôle d’élément provocateur dans le contexte d’un groupe de petits mecs qui cherchent à réussir dans un domaine où tout a déjà été testé en termes d’excès, le rock anglais. Les Fat Whites passent sous les sempiternelles fourches caudines du marche ou crève, jetant leurs vies dans la balance à chaque instant, comme le firent avant eux les Stones, les Pistols, les Spacemen 3, les Happy Mondays, pour ne parler que des Anglais. Le seul problème, c’est qu’à la différence des pré-cités, leurs disques ne sont pas bons. Tout ça pour ça ?

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             La parution du book semble entrer dans une stratégie de reconquête, la reconquête d’une notoriété perdue. Cette parution précède nous dit-on la sortie d’un documentaire : une équipe filma jadis les Fat Whites en tournée. Voici dix ans, la presse et les commères du village en faisaient leurs choux gras, cultivant une sorte d’obsession à vouloir voir en eux les nouveaux Pistols. Comme le montre le book, les Fat Whites ne faisaient pas semblant, ils pratiquaient le walk on the wild side qui fait la légende du rock, à partir du moment où tu mets ta vie en jeu. Ils le font pour de vrai, comme le firent d’une certaine façon les Pistols en leur temps. Mais les Fat Whites ont échoué là où les Pistols ont réussi : un album mythique et un mort. Zéro album mythique chez les Fat Whites.

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             On est pourtant allé fureter dans leur dernier album, Serfs Up. Ils y cherchent encore leur voie, car l’album sonne comme un melting pot de potes. Obligé de constater une fois de plus que ce groupe si brillant sur scène n’a jamais su enregistrer un bon album. Lias Saoudi fait de la diskö à la Kön avec «Feet» et les choses ne vont pas s’arranger avec «I Believe In Something Better», un cut particulièrement vide de sens. Méchante arnaque ! Ils proposent une sorte de deep noise sans intérêt. Cet album sent le coup monté. Ils manquent tragiquement de compos. «Kim’s Sunsets» sonne comme le plus inutile des cuts inutiles. Ils tentent de sauver les meubles avec le funk de «Fringe Runner», mais ils s’enfoncent encore plus, même si derrière des filles font des chœurs déments. S’il faut sauver un soldat Ryan de cette Bérézina, ce sera «Fringe Runner». On retrouve enfin cet excellent chanteur qu’est Lias Saoudi avec «Oh Sebastian». Il chante ça de l’intérieur. Ce mec a du talent, encore faut-il lui donner de bonnes chansons. Et voilà qu’ils reviennent (enfin) au glam avec «Tastes Good With The Money». Leur heavy glam sonne comme le meilleur heavy glam qu’on puisse espérer. On ne saurait faire mieux. Ce glam dégomme tout - And all my faith slides right into place/ The air up there so fresh and clean - L’album semble enfin se réveiller car voilà que s’ensuit un «Rock Fishes» assez puissant, mené au groove d’under the boisseau. Ils ont mis du gravier sur la pochette intérieure, ça veut dire ce que ça veut dire. Pour finir, ils plagient le Together des Beatles avec «Bobby’s Boyfriend». C’est assez mal embouché. C’est comme si on crevait les yeux des moines de Tarkovski une deuxième fois. Les Fat Whites sont éminemment malsains, ils cultivent une ignoble perpète de son et s’enivrent de torpeurs insalubres.

             Lias Saoudi doit une fière chandelle à Adelle. Elle manie l’historique des Fat Whites avec la maestria d’une romancière chevronnée. Bon c’est vrai qu’elle dispose d’une bonne matière de base, mais elle fait des miracles, rendant tous ces personnages un peu excessifs plus vrais que nature, à commencer par Lias et son frère Nathan, fils de Bashir Saoudi, arrivé en Angleterre dans les seventies, et petits-fils de Kaci, survivant du bagne de Cayenne où il a moisi vingt ans, accusé d’avoir occis un colon. Adelle réussit l’exploit d’exacerber la grandeur des Kabyles d’Algérie et de sublimer leur fantastique instinct de survie pourtant mis à rude épreuve par les bouchers colonialistes qui s’étaient crus autorisés à s’approprier leurs terres et à renier leur liberté, avec une brutalité digne de celle des nazis et du KKK. Le sort d’un combattant kabyle ne valait pas mieux que celui d’un nègre dans les pattes du KKK ou d’un juif dans celle des nazis. Adelle parle de populations de villages «traumatisées par les Français.» Le ton qu’elle emploie est si juste qu’on la croirait elle-même kabyle. Cherche-t-elle à donner du poids à son récit en évoquant ce passé troublé ?

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             Dans l’un des longs passages que Lias rédige pour entrelarder le récit d’Adelle, il raconte qu’un jour il appelle son père à l’aide depuis une cabine et Bashir arrive sur sa moto, armé du cimeterre qui décorait le mur du salon, le père est un guerrier kabyle, où sont tes ennemis mon fils, je vais leur trancher la gorge, slit their fucking throats, et Lias ajoute qu’en voyant son père dans cet état, il se sentait protégé. Il revoit son père comme un homme issu d’une tradition très ancienne. Cette tradition d’homme des montagnes veut aussi qu’on apprenne à boire comme un trou et surtout à rire des pires situations. Lias avoue qu’il aurait préféré être le fils de quelqu’un d’autre. Car il faut être à la hauteur d’une telle tradition. Néanmoins, il apprend à vivre héroïquement, à la Kabyle : penniless, shameless... victorious. No surrender! Il le dit avec ses mots, et c’est assez fascinant.

             Adelle entre dans les histoires de la famille Saoudi pour noircir des pages superbes, et puis dans celle de la famille Adamczewski, dont le rejeton Saul va former avec les deux frères Lias et Nathan le trognon de base des Fat Whites. Ils sont tous les trois issus de milieux qui accumulent tous les problèmes. La mère des frères Saoudi qui est anglaise divorce du père et va s’installer en Irlande du Nord en pleine période des Troubles, et donc Lias et Nathan apprennent à vivre à la dure. Quand il se retrouve dans une école du County Tyrone en Irlande, Lias en bave. C’est le dernier endroit au monde où il veut être - There was no place more depressing than Cookstown that year, a fact he was certain of - Il dit y être arrivé en 1998, «juste après la signature du Good Friday Agreement, and only three days before the detonation of the Omagh bomb 26 miles up the road.» Lias raconte pas mal d’épisodes d’agression dont il est victime en tant que filthy little Jew-nosed nigger, les crachats dans la gueule et la peur viscérale qu’il a de se battre, cherchant toujours à parlementer  pour éviter d’entrer dans une shoote perdue d’avance - My tactic was endless bargaining. I would attempt to talk my way out - Il dit qu’il n’existe pas de plus grande humiliation dans la vie que de tenter de «smooth things over with people who have just spat in your face.» Alors ça le précipite dans des abîmes de suicidal depression.

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    ( Lias, Saul, Nathan )

             Comme les frères Saoudi, Saul vit une enfance mouvementée. À l’école, il passe rapidement du stade de troubled pupil à celui de full-blown special case. Saul est viré de l’école parce qu’il jette des morceaux de sucre sur les instituteurs. Il se caractérise très vite par un manque total de respect pour l’autorité, il n’éprouve jamais aucun remords et cherche en permanence la confrontation. Et teenage Saul découvre le punk rock. Avant de jouer dans les Fat Whites, il jouait dans les Metros. Comme chacun sait, Saul a des yeux clairs fantastiquement beaux et ce qu’on appelle un sourire brisé : deux dents de devant pétées. Ça date du temps des Metros. Il faisait une grimace à Curly Joes à travers le pare-brise du van et Curly Joe lui a envoyé un tas à travers le pare-brise qui lui a cassé deux dents. Elles n’ont jamais été remplacées. Comme on va le voir, Saul va traverser tous les cercles de l’enfer de Dante. À une époque, il vit avec une girlfriend et ils tournent tous les deux au crack. Leur seule et unique préoccupation quotidienne consiste à trouver les £15 pour la dose. Quand sa girlfriend revient avec la dose, nous dit Adelle, Saul lui arrache des mains et elle se retrouve sans rien - There was an extreme selfishness in his addiction - Tous les désordres mentaux de Saul remontent à la surface et ça le conduit naturellement a ce qu’Adelle appelle des «violent interactions in his day-to-day life». Le jeu favori de Saul consiste à croire qu’il peut contrôler l’esprit de Lias.

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             Et puis voilà la musique. Lias vit son premier choc transcendental avec sa copine Jeanette qui est obsédée par Dylan. Lias craque sur «All Along The Watchtower», puis «Last Thoughts On Woody Guthrie», a poem about the nature of integrity - In that moment, Lias was changed forever, nous dit Adelle. Le lendemain, il achète sa première guitare. Plus tard, avec les Fat Whites, il découvre les vertus de la musique : «Jouer sur scène veut dire aller et venir sur la scène devant des tas de femmes soûles. Les effets de la musique sont immédiats et universels, la musique n’appartient pas aux classes supérieures ou aux classes moyennes, que je commençais à mépriser profondément. Tu n’as pas besoin de comprendre une chanson, you just need a bit of enthusiasm.» Puis il découvre le punk et le Lipstick Traces de Greil Marcus devient son handbook : «C’était le premier livre qui prenait en compte mes angoisses sociales et qui prônait l’engagement pour le combat culturel : de Dada à l’Internationale Situationniste, en passant par la naissance du punk et au-delà, et rétrospectivement, ce book saved me from making a dire fool of myself for the rest of my life.» Puis il rencontre a girl called Mitzy, «sophisticated and stylish, introducing him to Gaz’s Rockin’ Blues, cocaine and the wonders of oral sex.»

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             Lias se sent rapidement destiné à jouer dans un groupe de rock : «Like every other sexually frustrated young man with a drug problem who came of age during the Doherty era, being in a band looked like easy street.» Et boom, c’est parti ! Mais ça marche de pair, c’est-à-dire Fat White Family et la dope. L’un ne va pas sans l’autre.

             Sur scène, Lias prend vite l’habitude de baisser se froc et il va même parfois jusqu’à se branler ou se faire sucer par l’un des Fat Whites. La queue à l’air ? Il a découvert qu’Iggy en avait fait son fonds de commerce, alors il s’est contenté de pousser le bouchon un peu plus loin. Et comme il est monté comme un âne, il a une petite tendance à l’exhibitionnisme. On le voit souvent à poil sur les photos du groupe. Adelle parle même d’une abondante toison, his enormous bush. À la façon dont elle en parle, on sent une certaine admiration.

             Lias commence par s’installer à Londres en s’inscrivant dans une école d’art. Il reçoit un prêt du gouvernement qu’il investit aussitôt dans un gros pochon de coke qu’il compte revendre pour se faire du blé, mais comme tous les dealers amateurs, il commence par taper dans sa réserve qui se vide à vue d’œil - by the hour - En 72 heures, il vient à bout de sa réserve et donc son business-plan tombe à l’eau. Son frère Nathan le rejoint à Londres et ils vont tous les deux commencer à naviguer de squat en squat, tripping on acid et rigolant de tout. En vrais Kabyles.

             Le junkie dans la bande, c’est Saul. Il vit sa découverte de l’hero comme a source of real comfort - Heroin switched off the noise and chaos in his head. Plus de colère ni d’angoisse en lui. Juste un petit coussin qui rendait la vie quotidienne supportable et qui lui permettait de faire des rêves extrêmement pervers. Pire encore : il commençait à entendre la musique in an entirely new way - Saul prend de l’hero alors qu’il bosse avec un copain sur des chantiers de couverture. Il est en haut, sur le toit et il lui arrive de dégueuler dans la rue.

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             À une époque, ils sont hébergés au Queen’s, un pub situé à Brixton, peint tout en noir et tenu par the Landlord. Saul et Nathan se battent, puis se rabibochent en fumant de l’hero. Quand Thatcher casse sa pipe en 2013, les Fat Whites font la fête comme beaucoup de gens à Londres et accrochent une banderole au balcon du Queen’s : «The witch is dead.» Lias et Saul fument du crack pour célébrer l’événement. Ailleurs, Nathan et Adam se partagent un sac de meth - Nathan’s face was deranged and had transformed into a Cubist ruin - Curly Joe lui demande si ça va et Nathan lui répond qu’«it’s okay because now I feel like superman, an insane amount of confidence. Fuck!». L’histoire des Fat Whites n’est qu’une succession d’excès en tous genres. On ne sait pas si Adelle cède à la surenchère, ou si elle essaye de calmer le jeu, mais chaque page apporte sa pierre à l’édifice. Quand Saul et Nathan sont envoyés à New York signer un contrat. Saul est sous valium et comme il est terrorisé par le vol, il essaye de lire un book de Jaroslv Hasek. Ils transforment les dix jours qu’ils passent à Greenwich Village en speedball marathon. La nuit du septième jour, Nathan overdose et Saul lui dit d’aller marcher dans la rue, ça lui fera du bien - You just need to relax - Nathan survit miraculeusement. Quand Saul refuse d’aller jouer sur scène, Pete qui est leur manager lui propose £100 de crack, alors Saul accepte de prendre l’avion pour se rendre au concert. Puis Saul décide de décrocher et se retrouve en detox au Mexique, il revient clean en Californie. Il se retrouve chez des gens qui ont une piscine, et on lui met une ligne sous le nez. Alors Saul prend le billet roulé et sniff-snaff - I never said I was giving up everything - Puis quand il est de retour à Londres, il fume déjà du crack - The city equalled drugs, nous dit Adelle - There was no escaping it - Pas moyen de faire autrement. Pendant six mois, il parvient à rester relativement clean, mais jouer dans les Fat Whites à Londres rendait tout décrochage impossible - Drugs were far too easy to score - Lias confirme : «I had walked out onto the stage at Brixton Academy six months previoulsy with a head full of speed, MDMA, acid, mushrooms, heroin and liquor. We’d reached the summit, finally.»

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             Il y a aussi de la chimie dans les Fat Whites ou plutôt de l’alchimie, notamment entre Saul et Lias  - There was a natural affinity between us like no other - Lias dit aussi qu’une fois devenu junkie, Saul became tyrannical. Les Fat Whites, c’est d’abord l’histoire d’un groupe qui vit en collectivité. D’où les excès. Leur première préoccupation, aussitôt après la dope, c’est de se trouver un toit. On retrouve ça partout dans le récit. Pas d’argent, donc de grosses difficultés à se loger. Les Fat Whites vivent dans le trash collectif absolu, Adelle décrit les appartements qu’ils détruisent, les toilettes bouchées, alors ils chient dans des sacs qu’ils vont jeter dans les poubelles des voisins, et puis les cuisines, comme on les imagine, ils cultivent la dépravation, mais pour en faire de l’art - The level of depravity was a work of art in itself - Saul dort dans un placard à balais, tout habillé à cause des punaises de lit. Adelle nous parle de squalor - But it was a choice to live on that level of degradation - Les Fat Whites se baladent à poil dans l’appart et il n’est pas rare de voir des queues traîner sur la table du living room. On voit une photo de Saul à poil avec la queue enveloppée dans du papier alu. Il porte un Stetson et un ceinturon dans le lequel il a glissé trois boîtes de coca écrasées. L’image est magnifique. On se croirait dans le Trash d’Andy Warhol, avec Joe Dalessandro.

             Sur scène, les Fat Whites ramènent tout ce chaos. Le groupe commence par s’appeler Champagne Holocaust, d’après «the Fat White Duke» James Endeacott et une boucherie de Camberwell, alors ils optent pour Meat Divine and the Fat White Family. Quand Lias et Dan entrent pour la première fois en studio à Hackney, c’est avec une bouteille de LSD, mais sans le dire à Saul. Alors dès qu’ils voient Saul faire le moindre geste, ils sont pliés de rire. À une époque, ils louent un appart dans lequel ils répètent. Une voisine tape dans le mur. Les Fat Whites montent le son et continuent à jouer. Et puis un jour elle ne tape plus. Les Fat Whites voient arriver une ambulance. La voisine est morte d’un cancer. Nathan demande aux autres si c’est le krautrock qu’ils jouent qui a tué la voisine. Saul répond «Probably yeah», et ajoute : «Death by Damo Suzuki, it’s quite a way to go out, don’t you think?», mais Lias hausse les épaules : «What a rotten set of bastards we are.»

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             Adelle se régale avec les concerts chaotiques des Fat Whites. Elle se penche particulièrement sur celui du Purple Turtle, un pub où les videurs essayent d’arrêter le set, alors Lias se branle sur la foule qui pousse des cris d’horreur. Ils sont virés du pub comme des malpropres et les videurs jettent leur matériel en vrac dans la rue. Mais pour certains observateurs, les Fat Whites deviennent the most exciting band in years. Adelle nous dit que les Fat Whites écoutent à cette époque les Country Teasers, The Fall et The Make-Up.

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             Saul peaufine son esthétique du trash. Il veut que le premier album des Fat Whites soit perfect - but perfectly bad - He wanted it to sound shit - On a donc l’explication. Voilà pourquoi ce premier album est tellement insupportable ! C’est en s’installant au Queen’s qu’ils s’enfoncent dans la trashitude et qu’ils deviennent des sortes d’anti-héros. The Landlord leur passe tous leurs caprices, c’est-à-dire tous les excès liés à l’alcool et aux drogues. Jamais la moindre remarque. Lias est fier des Fat Whites : «Le groupe est issu du dépit le plus profond, celui causé par un monde qui nous a rejetés mes copains et moi à cause de nos tares. Mais notre addiction aux drogues, notre asociabilité et nos tares mentales ne sont pas une posture. Le groupe était une sorte de club pour jeunes gens en colère et sans avenir social.» Une fois devenus célèbres, Lias explique qu’ils n’ont jamais eu a payer pour boire un verre, et les foules qui les voyaient sur scène les applaudissaient pour les raisons qui les ont rendus asociaux. L’une de plus belles illustrations de cette éthique du déclassement, c’est un cut nommé «Tinfoil Deathstar», sur Songs For Our Mothers. «Tinfoil Deathstar» raconte l’histoire d’un homme nommé David Clapson. On lui avait coupé son allocation de chômage parce qu’il avait raté un rendez-vous à l’agence pour l’emploi. Radié ! Donc condamné à mort. La police l’a retrouvé mort dans son appartement. L’autopsie a révélé qu’il n’avait RIEN dans le ventre. Pire encore : comme il souffrait du diabète, il devait prendre de l’insuline, mais son frigo ne marchait plus. Il ne lui restait que £3.44 et une liasse de CVs. Clapson nous dit Adelle avait bossé toute sa vie et demandait une allocation chômage pour pouvoir s’occuper de sa mère. Alors quand Lias a lu l’histoire dans le journal, ça l’a rendu fou de rage. Adelle : «Joué lors d’une South London party, avec des hipsters qui fument de l’hero et qui pensent avoir des problèmes, le cut invoque le souvenir de David Clapson : c’est son fantôme qui vient taper à la fenêtre en brandissant sa liasse de CVs.» On est en plein dans Ken Loach. C’est de cette Angleterre dont parlent le vieux Ken et les Fat Whites, là où les pratiques des fonctionnaires envers les pauvres et les déclassés sont plus violentes qu’ailleurs. Un groupe comme les Fat Whites ne peut exister qu’en Angleterre. Même chose pour Ken Loach. Ils dénoncent, mais ça ne changera rien.  

             Lors d’un concert à New York, Matthew Johnson de Fat Possum Records demande à assister au soundcheck. Dan qui est à l’époque le batteur décide de saboter le set alors Saul vient vers lui et le frappe. Puis il revient le frapper encore une fois, plus violemment, alors Dan fout son kit en l’air et quitte la scène en chialant. The chaos must go on. Ça n’empêchera pas Fat Possum de les signer. En virant Dan des Fat Whites, le groupe atteint les tréfonds du désespoir. Saul est tellement conscient de ce désespoir social et environnemental qu’il est obligé de se réfugier dans l’hero.

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             Le second album des Fat Wites, Songs For Our Mothers est descendu par la presse. On parle d’émanations de fosse septique. Et Adelle en cite d’autres toutes aussi gratinées, s’empressant d’ajouter : «et ce sont les plus favorables.» 

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             Quand les Fat Whites jouent à la Cigale, c’est le soir des attentats. Ils ne le sauront qu’après : ils étaient la cible, et non les Eagles Of Death Metal au Bataclan. Le commando s’est gouré de concert. Saul est viré du groupe à ce moment-là. Le seul qui reste en contact avec lui est Nathan. En fait, les Fat Whites passent leur temps à se battre entre eux. Puis Saul revient et les tensions reviennent avec lui. Un jour, il s’en prend à Adam. L’occasion est trop belle. Adam rêvait d’en coller une à Saul depuis des années et, excédé, il saute sur l’occasion pour lui en décrocher une belle en plein museau. Lias assiste à tout ça sans jamais intervenir. Parmi les apôtres du chaos, tous les coups sont permis. Lias : «À Londres, on était un danger permanent pour nous-mêmes et pour les autres. De toute évidence, on avait perdu le contrôle. Alors j’ai ramassé mes sous et suis parti me planquer en Asie pendant trois mois. Juste pour retrouver some sanity. À mon retour, je suis allé à Sheffield, dans une petite maison en briques rouges.» C’est à Sheffield que les Fat Whites décident de se réinstaller. Loin de Londres et des dealers. Adelle dresse alors un fabuleux panorama : «Les Fat Whites étaient considérés par la presse comme le Next Big Thing et ils avaient sombré dans une spirale de crack et d’hero, ils avaient enregistré un deuxième album volontairement invendable et réussi à virer leur chief melodist and musical director (Saul).» Fantastique ! Et ce n’est pas fini. Lias finit même par virer Adam, l’un des vétérans du groupe, parce qu’il prend encore de l’hero et à Sheffield, Lias ne veut plus d’hero. C’est Nathan qui devient le compositeur du groupe, mais il en bave, car il n’est pas fait pour ça. The chaos must go on.

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             Lors du festival de Glastonbury en 2015, les Fat Whites sont assez fiers de se retrouver à la même affiche que The Fall. Mark E. Smith est un peu leur idole. C’est Lias qui raconte l’histoire. Il voit Smith sous la tente où les musiciens prennent leurs repas. Mais il n’ose pas aller lui parler. Alors Nathan va trouver Smith et se présente. Smith le fait asseoir à sa table et lui demande s’il veut un verre de cidre. Honoré, Nathan accepte. Smith remplit un verre et le balance à la gueule de Nathan. Humilié, Nathan se lève et lui dit qu’il n’aurait jamais dû faire ça ! Alors Smith lui dit de se rasseoir, sit down, I’m sorry, il s’excuse et lui verse un autre verre. Nathan l’accepte. Il prend le verre et le balance dans la gueule de Smith. Une fois la surprise passée, Smith apprécie le geste. Comme les Fat Whites, Smith est un fin spécialiste du chaos. Finalement, Lias va s’asseoir à côté de son idole pour papoter. Smith lui dit qu’il connaît les Fat Whites et que ça lui rappelle les Seeds. À sa façon, Lias salue le génie de Mark E. Smith : «A loathsome autocrat he may be, but a genius also.»     

    Signé : Cazengler, fat white finally

    Lias Saoudi & Adelle Stripe. Ten Thousand Apologies: Fat White Family And The Miracle Of Failure. White Rabbit 2022

    Fat White Family. Serfs Up. Domino 2019

     

     

     The Quireboys are back in town

     

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             Comme les Dogs d’Amour, les Quireboys firent partie à la fin des années 80 des grands prétendants au trône de la debauchery, avec bien sûr des racines dans la Stonesy et les Faces. Tous ces mecs déclinaient jusqu’à la nausée le look de Keith Richards, à grands renforts de foulards, d’épis, de bijoux et de mascara. Mais en même temps, ils parvenaient à pondre d’excellents albums, si tant est qu’on soit amateur de vrai son anglais. Un groupe comme les Quireboys n’est compréhensible qu’aux yeux et aux oreilles des kids qui ont grandi avec les Stones et les Faces. La moyenne d’âge de leur public tourne donc autour de 65 ans. Voire plus.

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             Les voilà donc en Normandie, ce qui est assez inespéré, en ces temps de vaches maigres.  Juste avant l’arrivée du groupe sur scène, un présentateur vient annoncer l’absence de Spike et ajoute que finalement, ce n’est pas plus mal. De quoi se mêle-t-il ? Puis ils arrivent. Des Quireboys au rabais ? Oh la la, pas du tout.

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             — Hello Cleonne, this is rock’n’roll !

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             Dès le premier accord, on sait que le concert va être génial. Vrai son anglais, Spike absent, mais les compos sont là et Guy Griffin n’est pas né de la dernière pluie. Fantastique présence, sous sa casquette de gavroche, il chante avec toute la bravado de Steve Marriott, il gratte sa Tele et établit le contact avec le public. Ce mec est fabuleusement doué. Par sa corpulence, il rappelle aussi Gary Holton, il est le kid rocker anglais par excellence. Il présente chaque cut, indique de quel album il provient et redit sa fierté d’avoir participé à tout ça depuis 15 ans. Ils attaquent avec l’excellent «Love That Dirty Town» tiré d’Homebreakers & Heartbreakers, ils réaniment avec brio l’immense panache des Faces, seuls des Anglais peuvent sortir un son pareil.

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    De l’autre côté se tient Paul Guerin, une grande perche coiffée comme Robert Plant, il est le prototype du guitariste anglais des seventies, il joue sur Gibson et ramène énormément de son, mais avec une finesse extrême. Diable, comme ces mecs sont bons ! Ils sont extrêmement bien conservés, aucune trace de délabrement physique chez eux. Ils tirent pas moins de sept cuts de leur premier album, A Bit Of What You Fancy, «7 O’Clock», «There She Goes Again», «Whippin’ Boy», «Long Time Comin’», «Roses & Rings», «I Don’t Love You Anymore» et le «Sex Party» qu’ils jouent en rappel. De l’autre côté se tient le bassman, un petit homme chapeauté qui semble sortir d’un groupe de ska, tout maigre, court sur pattes, très sec, avec une tête de Simonon et un corps de Topper Headon, il marque le rythme en hochant la tête d’avant en arrière et sort sur sa Precision un bassmatic infernal, ultra-présent. Sur l’excellent et quasi-dylanesque «Mona Lisa Smiled», il joue carrément comme Ronnie Lane, en amenant des descentes de gammes mélodiquement vertigineuses.

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    Leur set-list est une sorte de best of. Ils tirent aussi «Hello» et «Louder» d’Homebreakers & Heartbreakers. Toutes les compos sonnent bien, même avec leur côté classique. On appelle ça du good time rock’n’roll.

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             Alors on ressort pour l’occasion quelques albums de l’étagère, à commencer par l’excellent A Bit Of What You Fancy paru en 1990. Le guitariste du groupe est alors Guy Bailey qui comme Nikki Sudden et Marc Bolan, porte un chapeau claque. Tous les hits sont déjà là, c’est un album qui à l’époque ne passait pas inaperçu, à condition bien sûr d’aimer le son des Faces. Top départ avec «7 O’Clock», leur vieux coucou d’oh yeah qu’ils vont nous resservir pendant quarante ans. Avec leurs chœurs d’oooh oooh, ils se prennent pour les Dolls. Ils sont dans leur délire de c’mon, de coups d’harp et de Rod the Modelism, oh yeah, alors ils méritent mille fois le respect. Ils y vont franco de port avec «Sex Party», joli shoot de ce heavy boogie blast qui deviendra leur fonds de commerce. Et puis Spike éclate en tant que chanteur avec «Sweet Mary Ann», avec son suitcase in my hand. Il faut bien dire que ce mec chante comme un dieu, comme d’ailleurs son idole Rod The Mod, dont il produit un bonne émulation. Il refait encore des miracles sur «I Don’t Love You Anymore», il chante comme un poète romantique perché sur la falaise face à la tempête, il développe les mêmes testostérones que Rod The Mod. «Hey You» et «Misled» sonnent comme de bons hits de rock anglais, Guy Bailey n’y va pas de main morte. «Roses & Rings» sonne aussi comme un hit, Spike y développe de belles dynamiques de Stonesy et ça devient une pure énormité. Belle compo, c’est la raison pour laquelle ils la resservent régulièrement. Spike chante comme Rod, aux mieux des possibilités du rock anglais. Spike est un héros.

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             C’est «7 O’Clock» qui ouvre le bal de From Tooting To Barking. Spike et son copain Guy Bailey prennent un peu les gens pour des cons : on retrouve sur Tooting tous les cuts d’A Bit Of What You Fancy. Avec «Hey You», ils s’adonnent aux joies du heavy-blues rock de London Town. Guy Bailey se tape une jolie descente en dérapage contrôlé sur sa guitare. On tend l’oreille car ce mec est assez fin. «Man On The Loose» est un véritable chef-d’œuvre de Stonesy, ils tapent dans l’excellence de don’t care/ It’s alrite ! L’album est bardé de son, on a même des coups d’harp dans «Mayfair», et Guy Bailey ramène pour l’occasion tous les arpèges de la vieille Angleterre. C’est très impressionnant. Les Quireboys ne sont pas des pieds tendres et encore moins des oies blanches : ils ont au moins vingt albums à leur palmarès. Spike survit à toutes les vagues, ce qui fait sa grandeur. Ils finissent quand même par se vautrer avec des slowahs ridicules («Devil Of A Man», «Hates To Please») et ça se termine avec «Roses & Rings». En Angleterre, on en revient toujours aux roses. Ils sont fous des roses. C’est du mauvais cliché. À force de s’étrangler la glotte, Spike devient ridicule. Il s’imagine qu’à force de raw, il va conquérir l’Asie Mineure. Il se fout le pieu de Minerve dans l’œil et on espère bien que les chacals finiront de dévorer son impudence.

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             Paru en l’an 2000, Lost In Space pourrait très bien être un album des Faces. Tout là-dessus renvoie aux Faces, à commencer par le «Don’t Bite The Hand That Feeds Ya» d’ouverture. Ils sont dans ce son et ça les honore. Ils sont même marrants à vouloir sonner exactement comme les Faces. Et ça continue avec «Tramps & Thieves», ils sont dedans jusqu’au cou, même son, même chant. On retrouve les vieux coucous comme «Milsed» et «Roses & Rings» - I still love you baby - Ce sont les dynamiques de «Maggie May», beaucoup plus évidentes dans cette version live, oui, car il est important que préciser que Lost In Space est un album live. «Ode To You (Baby Just Walk)» est un cut assez puissant. Ils ramènent un peu de Stonesy dans «My Saint Jude» et puis les vieux coucous reviennent encore, «Man On The Loose» (Guy Bailey se prend pour Keef), «Sex Party (machine infernale, ils n’inventent rien mais jouent comme quatre) et ils terminent avec l’insubmersible «7 O’Clock» - I say/ What’s the time ? - Spike is on fire, il en perd sa voix.   

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             Attention ! This Is Rock ‘N’ Roll est un big album de heavy boogie britannique. Ils annoncent la couleur dès le morceau titre, ils visent la fusion de l’atome du rock, ça fond dans la température. Ils tartinent «Show Me What You Got» au pire heavy de la heavyness. Personne n’est allé aussi loin dans le coulé de bronze. La heavyness des Quireboys, c’est quelque chose ! Ils se tapent une belle envolée de power pop avec «Six Degrees» et du coup ça devient énorme. Quel entrain et c’est claqué aux meilleurs accords d’Angleterre. Leur «C’mon» est hallucinant de c’monnerie et ça bascule dans le demented are go à gogo. Cet album est décidément très convainquant. Ils allument «Turn Away» comme un vieux cut de Mott, ça joue aux accords anglais et Spike plonge dans la sauce, c’est excellent, tellement anglais, turn away yeah, Spike gueule tout ce qu’il peut dans la clameur du turn away. On revient dans l’esthétique des Faces avec «Enough For One Lifetime», même classe que les lads. Ils saturent leur «Never Let Me Go» de son, ça devient ultraïque. On entend parfois des éclos de glam, les Quireboys ont tellement de métier ! Ils singent Humble Pie sur «Misled 2014» et les Faces sur «7 O’Clock 2014». Ils cultivent bien leur pré carré.    

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             C’est sur l’Homewreckers & Heartbreakers paru en 2008 qu’apparaît pour la première fois cette petite merveille qu’est «Mona Lisa Smiled», puissant balladif qui t’embarque pour Cythère, qui te transforme en brindille sur le Yang-Tsé-Kiang, quel flow et quel flux de nappes d’orgue, mais tu n’as pas les lignes de basse du concert. «One For The Road» et «Hello» pourraient figurer sur n’importe quel album des Faces, surtout «One For The Road» qui est du pur Plonk Lane avec le violon et les odeurs de roulotte. Spike repart à l’assaut de Rod avec «Hello», c’est plus fort que lui, il ne peut pas s’en empêcher, même chose avec «Hello» qui est Facy/Quiry en diable, avec une vraie mélodie chant - Hello/ Can you remember how it felt to be winning - Il faut dire que la quasi-totalité des lyrics sont des gros tas de clichés, mais il peut nous arriver de chanter parfois en chœur avec Spike. On l’aime bien ce mec, avec sa tête de romanichel et ses deux petits yeux barbouillés de mascara. Il fait aussi du Rod The Mod avec «I Love That Dirty Town», il ramone la cheminée fatiguée du vieux boogie rock britannique. On ne saurait imaginer meilleure osmose avec la Rodose de la Modose. Spike chante encore «Louder» au sommet de sa red hot Rod machine. Si on a besoin d’un autre Rod, il est là, pas la peine d’aller chercher ailleurs. Il travaille son «Late Night Saturday Call» à la rocaille, comme son idole. Leur boogie reste d’une efficacité redoutable. Ces mecs jettent tous leurs œufs dans le même panier. «Take A Look At Yourself» est très cousu de fil blanc, très orchestré et très chanté, on trouve même des cuivres dans la soupe aux vermicelles.

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             Au fil des albums, on est tenté de penser que Spike devient une caricature. Il pousse le vieux rock des Faces à l’extrême, alors qu’il est totalement passé de mode. Mais si on réfléchit bien, c’est une bonne chose que des vieux crabes en santiags maintiennent cette tradition, au risque de se caricaturer. Le danger est là. Mais bon, Spike et ses amis y vont de bon cœur et on trouve quelques merveilles sur Beautiful Curse. Les Quireboys sont un petit écosystème fragile et mal protégé, comme le sont les cervelles de leurs fans les plus anciens. On tape ici dans de la vieille moute, on les voit s’amuser avec le «Chain Smoking». Spike sait bien qu’il va choper un cancer, mais le chain smoking fait partie du cirque. Premier coup de cœur avec «Talk Of The Town», bien souligné à l’orgue. Il chante plus loin «King Of Fools» à la Rod the Fumaga, la glotte carbonisée, c’est une vraie voix de mineur malade de la silicose. Il y va le vieux Spike, dans un dernier spasme sur sa paillasse. Ils ressort l’excellent «Homewreckers & Heartbreakers» et cette fois il sonne comme une vieille sorcière, celle de Walt Disney dans les 101 Dalmatiens. Il va chercher sa pulpe au cœur du Heartbreakers. Quel vampire ! Le morceau titre est la troisième merveille de cet album. On croit entendre un hit des Faces, c’est dire si ! À peu près la même ampleur et ça vaut pour un compliment. Les plongées dans le climat sont superbes. Les Quireboys maîtrisent bien l’art profane du balladif et comme d’usage, c’est très anglais, avec de forts accents de Rod The Mod.     

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             C’est avec Black Eyed Sons paru en 2014 que les Quireboys lancent l’esthétique des masques peints sur les visages. Il existe une version trois CDs de cet album : en plus de l’album proprement dit, on trouve un CD2 Unplugged In Sweden et un DVD Live In London. C’est la foire à la saucisse. Deux des cuts de l’album pourraient très bien figurer sur un album des Faces : «Julieanne» et «Stubborn Kinda Heart». Ils amènent ça au Rod way, c’est exactement le même push de hush, avec les mêmes nappes d’orgue et le même drive. Spike fait bien son Rod sur Stubborn, il ne peut pas s’en empêcher, il tape cette fois dans la romantica. Lorsqu’ils attaquent «What Do You Want From Me», ils plongent dans leur cadavre exquis. Et quand ils ne singent pas les Faces, ils font du boogie («Lullaby Of London Town»). Spike ressort sa voix de cacochyme pour «The Messenger» et tape une belle cover de «You Never Can tell». L’Unplugged est extrêmement intéressant, ils retravaillent tous leurs vieux coucous à coups d’acou et de piano. «Don’t Bite The Hand That Feed You» et «There She Goes Again» sont presque plus beaux en mode acou, ils sonnent comme des hits d’oh wow wow. Et puis voilà la huitième merveille du monde, la version acou de «Mona Lisa Smiled». Pas d’orgue, mais c’est beau. Spike porte le monde sur ses épaules, comme le fit Rod en son temps - Paul Gerin on guitar ! lance Spike - Il annonce ensuite «Roses & Rings» from the first  Quireboys album. C’est du big Quiry sound, pas de problème. Spike fait encore son Rod avec «Misled», il chante à la force du poignet, pas facile sans électricité, mais il y va, cu’mon ! Et ils terminent avec le sempiternel «7 O’Clock» - What’s the time ?, demande-t-il au public qui répond 7 O’Clock - You got it ! Et ils refont les Faces.

             Le DVD Live In London vaut son pesant d’or du Rhin. Objet indispensable à tous ceux qui n’ont pas eu la chance de voir les Quireboys sur scène. Très beau spectacle, celui d’un groupe accompli qui peut tenir 90 minutes avec un répertoire solide - We’re the Quireboy, and this... is rock’n’roll - Spike fait bien l’annonce. Il tient son pied de micro comme Rod The Mod,  et le groupe attaque avec «Black Mariah». Paul Guerin et Guy Griffin ont sorti les Gibsons pour jouer le riff de «TV Eye». En fait, les Quireboys font beaucoup d’emprunts, puisqu’on les voit enchaîner avec un «Too Much Of A Good Thing» monté sur les accords d’«Alright Now». Merci Free ! Et puis voilà «Misled», pur jus de Stonesy teintée de Rod The Mod. Mais ça tient sacrément bien la route. Ils jouent tous leurs hits et font la promo de l’album précédent, Beautiful Curse. On passe bien sûr par «Mona Lisa Smiled» et là tu as la ligne de basse faramineuse du concert de Cléon. C’est lui, le petit mec, qui emmène Mona Lisa au paradis, on l’entend tricoter dans le fond du cut. On apprend par le générique qu’il s’appelle Nick Mailing. À l’époque du Live in London, il est barbu. Il n’est quasiment pas filmé, comme si les Quireboys avaient donné la consigne de ne filmer que les quatre membres officiels, Spike, Guerin, Griffin et Weir, jamais le batteur ni le bassiste. Très bizarre comme attitude. Heureusement, Spike les présente à un moment donné. Comme on l’a vu à Cléon, Guy Griffin communiquait énormément avec le public. Spike présente lui aussi tous les cuts. Quand arrive «Beautiful Curse», on réalise que c’est une merveille digne du Rod de l’époque Mercury. Et Spike indique qu’«I Love That Dirty Town» is about my hometown of Newcastle. Plus loin, il demande l’heure au public qui répond «7 O’Clock», you got it, et ils terminent en beauté avec «Sex Party».

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             Le St Cecilia And The Gypsy Soul qui paraît en 2015 est encore un gros morceau : quatre disques. Là ils exagèrent. D’autant qu’ils nous resservent toujours les mêmes vieux coucous sur Halfpenny Dancer, qui est ensuite redécoupé sur deux disks pour la version live. Disons que c’est une occasion de repasser une bonne soirée en réécoutant «Mona Lisa Smiled», «There She Goes Again», «Hello» et «Roses & Rings». Ce ne sont que des hits d’un romanichel qui aime bien sa roulotte, comme ce fut le cas de Plonk Lane. Spike ramène sa voix pleine de gravier, sa voix de Rod silicosé, son ceinturon et sa veste à rayures. Les petits Français n’ont pas accès à  tout ça. Sur l’album proprement dit, on trouve deux petites merveilles : «Out Of Your Mind» et «The Hurting Kid». Sur le premier, Spike fait son crocodile, il rampe dans le boogie, ses écailles luisent à la lune. Il chante si intensément. «The Hurting Kid» sonne comme un hit de heavy pop, mais c’est la pop de Spike, vite faite bien faite. Le reste de l’album est très classique, très Quiry, vite embarqué («Gracie B»), pas le temps de dire ouf. Spike s’en va chanter ça sous le boisseau. Il s’arrange toujours pour faire son cirque. Il est une sorte de real deal. Sur le morceau titre, il se met un peu en colère et retombe dans le cousu de fil blanc avec «Can’t Hide It Anymore». Retour au toxic sound avec «The Best Are Not Forgotten», ils sont dans leur élément.

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             Ils continuent de cultiver l’esthétique des masques pour la pochette de Twisted Love paru en 2016. C’est une bonne esthétique. Comme les Drive-By Truckers dans un autre genre, ils se fabriquent une identité graphique très forte. Ils démarrent sur des chapeaux de roues avec «Torn & Frayed». Ils sont très doués pour ça, pour le hot as hell. Ils se montrent à la hauteur de leur réputation. Spike chante comme mille démons, il fait feu de tous bois, sur «Ghost Train», il a des chœurs fantastiques - Ghost train/ To paradise - Le hit de l’album s’appelle «Gracie B», joué à l’orgue Hammond. Ça en bouche un coin. Voilà ce qu’il faut bien appeler un hit, avec un solo hendrixien à la clé. L’Hammond leur va comme un gant. Spike chante son «KillingTime» à ras les flammes du lac de lave, comme le Hollandais, il navigue aux confins de l’enfer. S’ensuit le morceau titre, un heavy balladif Quiry joué à la sale petite cocote insistante, I know you’re lying, Spike ressort pour l’occasion sa voix de dernier stade de cancer de la gorge. Ils chauffent enduite le bouillon de «Breaking Rocks» à outrance, le chant prend feu, c’est encore autre chose que Rod The Mod, Spike carbonise littéralement son hot as hell. Leur truc consiste à charger les climats à outrance, ils font ça à l’Anglaise, avec un certain talent. Encore un stormer avec «Life’s A Bitch» et dans «Stroll On», on les voit tripoter tous les vieux schémas du rock anglais pour en faire du Quiry pur. C’est très bien foutu. Admirable.

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             White Trash Blues paraît l’année suivante. Fin des masques. Ils tombent dans le panneau de l’imagerie américaine, avec une vieille bagnole rouillée. Dommage. C’est un album de covers qui ne présente pas grand intérêt. On sauve «Boom Boom», même si leur cover n’arrive pas à la cheville de celle d’Eric Burdon. Spike en fait trop et il se vautre. Il tape aussi l’«Help Me» rendu célèbre par Ten Years After. Il ne peut pas rivaliser avec Alvin Lee. Coup d’épée dans l’eau. Spike s’esquinte la voix d’entrée de jeu dans «Crosseyed Cat», comme s’il se filait un coup de rasoir dans la glotte. Ils tapent dans toutes les tartes à la crème, notamment «Going Down». Mais encore une fois, tout le monde est passé par là, surtout Bobby Tench avec le Jeff Beck Group. À force de vouloir égaler tous les géants de la terre, Spike finit par devenir caricatural. Encore une grosse tarte à la crème avec «Hoochie Coochie Man». Muddy est passé par là, alors laisse tomber. On trouve aussi une version d’«I’m A King Bee». Ils ne l’attaquent pas comme les Stones, c’est autre chose, la version Quiry est trop savonnée. Pour taper dans Slim Harpo, il faut s’appeler Brian Jones. Leur version est trop pépère, on y entend même du piano. Le piano ne buzze pas all nite long, nous dit le dicton. Ils se vautrent encore avec «Walking The Dog». Ça appartient à Rufus, alors laisse tomber, Spike. Ils s’en sortent de justesse avec «Little Queenie», car ils sonnent comme les Faces. C’est éculé de fil blanc. Mais bon, ainsi va la vie. 

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             Très bel album que le dernier album en date des Quireboys, Amazing Disgrace. Ils renouent une dernière fois avec l’esthétique des masques pour la pochette avec ce gros plan sur l’œil noir d’une gitane un peu sorcière et boom, ça démarre avec «Original Black Eyed Son» que Spike prend au plus heavy de la heavyness, il va chercher la racine du Quiry Sound. Ils ont un son qui plane comme une ombre au-dessus de l’Angleterre. Pas de doute, c’est puissant, plein de grumeaux, Spike chante dressé sur la barricade, comme Gavroche sous les balles des Versaillais, got a feeling ! Vive la liberté ! On reste dans les grumeaux avec «Sinner Serenade», le vieux Spike allume le meilleur British rock du XXIe siècle, il porte le flambeau. Avec «Seven Deadly Sins», ils fondent des petits riffs à la Stevie Wonder dans leur purée invraisemblable. Ce groupe est passionnant, on les croit usés jusqu’à la corde, pas du tout. Ils sont encore capables de clameurs superbes. Ils montent leur morceau titre en neige extraordinaire. Ils savent gérer les dynamiques. Ils s’enfoncent même dans l’excellence compositale, du coup, les voilà bombardés au niveau supérieur. Spike refait son Rod silicosé dans «Eve Of The Summertime». Il n’a pas l’air en forme. Ça va Spike ? Arrrgghhhh. Il semble mal en point. Mais il chante sa mélodie. Un vrai rossignol. On a là du pur Quiry Sound visité par l’Amazing Disgrace. Spike pousse son bouchon loin dans le cancer, comme s’il se triturait la gorge avec un gros tisonnier. C’est assez spectaculaire, au plan médico-légal. «California Blues» est un peu plus musclé, Spike chante en lévitation au-dessus des guitares. On le voit ensuite ramoner la purée de «Slave #1» avec son tisonnier, puis danser à Paris on a saturday night avec «Dancing In Paris». C’est un enchanteur. Il t’emmène où il veut et ce fort bel album s’achève avec un «Medusa My Girl» pulsé à l’énergie des violons tziganes. Très spécial et accueilli à bras ouverts, la voix de Spike coule comme du poison dans les veines du son.

             Ce texte est pour Laurent, qui rêvait de revoir les Quireboys sur scène en Normandie.

    Signé : Cazengler, Quirebotte de radis

    Quireboys. La Traverse. Cléon (76). Le 2 avril 2022

    Quireboys. A Bit Of What You Fancy. Parlophone 1990

    Quireboys. From Tooting To Barking. Essential 1994

    Quireboys. Lost In Space. Snapper Music 2000  

    Quireboys. This Is Rock ‘N’ Roll. Sanctuary Records 2001   

    Quireboys. Homewreckers & Heartbreakers. Jerkin’ Crockus Promotions Ltd 2008

    Quireboys. Beautiful Curse. Off Yer Rocka Recordings 2013      

    Quireboys. Black Eyed Sons. Off Yer Rocka Recordings 2014  

    Quireboys. St Cecilia And The Gypsy Soul. Off Yer Rocka Recordings 2015

    Quireboys. Twisted Love. Off Yer Rocka Recordings 2016

    Quireboys. White Trash Blues. Off Yer Rocka Recordings 2017

    Quireboys. Amazing Disgrace. Off Yer Rocka Recordings 2019

     

     

    Inside the goldmine - Motorcadors

     

             Le visage sculpté par la lueur tremblante de la chandelle, le vieux forban parlait d’une voix rauque et sourde à la fois :

             — En ce temps-là, on considérait les groupes comme des vaisseaux chargés d’or. Nous repérâmes un groupe new-yorkais nommé White Light Motorcade. Il fit son apparition dans le début des années 2000 avec un album baptisé Thank You Goodnight que quelques vagues critiques s’ingénièrent aussitôt à ovationner. Il nous fallut donc le guetter et quand il fut en vue, nous approchâmes par tribord pour lancer les grappins et monter à l’abordage. Il n’opposa aucune résistance. Au contraire, il semblait même s’offrir impudiquement, comme s’offre la courtisane grassement payée. Vénal au point d’en paraître détestable, il béait et dégageait de lourdes senteurs, ces fameuses senteurs sauvages et fauves dont aimait à se griser Baudelaire... 

             Il s’interrompit, le temps d’avaler une solide gorgée de rhum, puis reprit son récit.

             — Lorsque nous descendîmes en cale, nous fûmes estomaqués par l’abondance des richesses qui s’y trouvaient entassées. D’innombrables coffres regorgeaient de pièces d’or, on voyait des rivières de diamants et de pierres rares s’écouler de jarres éventrées. Aucun de nous autres forbans chevronnés n’aurait pu imaginer un tel amoncellement de richesses.

             Puis il souffla dans un murmure :

             — Le croirez-vous, les amis ? Nous fûmes soudain saisis d’effroi. Et si ce vaisseau renfermait un maléfice ? Et s’il s’agissait d’un mauvais tour que nous préparait le diable ?

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             Le vieux forban n’avait pas tort de se méfier, mais les superstitions dont son esprit était la proie altéraient son jugement. Quand on écoute Thank You Goodnight de White Light Motorcade, on risque au minimum un choc esthétique, et au pire une crise cardiaque, mais à condition d’être hypersensible, ce qui n’est pas le cas - fort heureusement - de la grande majorité de nos contemporains. Le choc esthétique, c’est déjà pas mal. On peut s’en contenter. D’autant qu’ils ont tendance à se raréfier, mais ceci est un autre débat.

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             Le chanteur de White Light Motorcade s’appelle Harley Di Nardo. Ce jeune rock’n’roll animal est comme ses trois collègues brun, beau comme un dieu et atrocement doué. Il porte en plus un nom de moto, ce qui de toute évidence le prédestine à devenir légendaire. Dès les premières mesures d’«Open Your Eyes», on est avalé par un kraken sonique. Vlouuuuffffffff ! C’est l’immédiate apothéose, la curée d’excellence stoogienne, ils jouent au petit jeu dangereux du trasho-destructif oasien, mais avec un truc à eux. Ils font dirons-nous de l’Oasis magnanime, ils outrepassent les lois du référencement. Cette tendance à l’Oasis va reparaître dans pas mal de cuts, tel l’«I Could Kick Myself» amené au dirty gaga, heavy et cra-cra, chanté à la petite vérole de vague à Liam. On sent le souffle d’une puissance inexorable. Voilà ce qui rend les Motorcade médusants. Harley Di Nardo fait aussi des vocalises à la Brett Anderson dans «Useless». Tout chez eux n’est que luxe extérieur, non calme et volupté australe. Ils taillent «Dream Day» dans l’apanage oasien, avec le même genre de démesure en filigrane et le solo qu’y passe Mark Lewis est un chef-d’œuvre de déglutition paraplégique, on ne peut pas résister à cette coulée de bave fumante. Et le génie dans tout ça ? Pas d’inquiétude, il arrive, sous la forme d’«It’s Happening», et d’un son de basse écrasant digne des colères de Poséidon, c’est-à-dire joué à la folie et hissé au sommet d’un art déjà très fréquenté, notamment par les groupes de Detroit. Cette merveille de dérèglement sonique bascule dans des abysses jusque-là inconnues. On se retrouve en présence d’un son qui s’écroule tout seul, d’un son qui va se perdre dans le lointain, tout est poussé à l’extrême, c’est tellement tutélaire qu’on a parfois l’impression d’écouter l’un des meilleurs albums de tous les temps. Le seul reproche qu’on pourrait leur faire serait d’avoir trop de son. Ce serait comme de reprocher à une belle femme d’avoir de trop beaux seins. Oserait-on ? Bien sûr, si on est con. L’autre sommet de cet album riche en sommets s’appelle «Semi Precious». Ils se jettent tous les quatre dans un grand four Bessemer pour y fondre comme du plomb et devenir du pur acier de Damas d’un bel éclat gris bleu, l’acier Motorcade. Rien d’aussi tranchant que cet acier. Leur tranchant n’a d’égal que leur science de la tension. On fait des bulles en écoutant «Semi Precious». Harley Di Nardo va chercher des accents terribles pour chanter «Closest». On pense aux Boo et au Rev, Di Nardo s’éclate dans un cosmos d’accords délictueux, il part à la reconquête du  sommet de l’art fumant. On voit d’autres cuts comme «We Come Together» dégringoler des escaliers et l’«On Top» de fin exploser au nez et à la barbe du rock. Boom !

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             Harley Vroom Vroom Di Nardo et son gang ont motorcadé une deuxième fois en 2005 avec Take Me To Your Party. L’album est moins spectaculaire, mais en même temps, ce n’est pas de la tarte. Ils y vont et nous aussi. On voit bien qu’ils essaient de rééditer l’exploit du premier album avec «Giant Hole» qu’ils explosent d’entrée de jeu, comme ça au moins les choses sont claires. Il faut voir comme ils tartinent la gueule de ce pauvre Giant Hole ! Ils font du Oasis, mais du Oasis cra-cra et ça prend vite des proportions. Avec «One In Three», ils tapent dans l’extrême du revienzy. Merveilleux Harley Vroom Vroom, il chante cette fois à la pétarade, mais c’est le batteur qui fait le show, il bat ventre à terre. Ils s’installent cependant dans une pop qui ne veut pas montrer son cul. La pop doit toujours montrer son cul. On ne lui demande pas d’écarter les fesses, juste monter son cul pour la beauté du geste. Les cuts se suivent et se ressemblent, et il faut attendre «Worst Case Scenario» pour retrouver un peu viande. Le son arrive comme un ouragan. Là tu la fermes et tu écoutes. C’est violent. Ça te secoue une baraque vite fait. Ils proposent une autre énormité un peu plus loin avec «Let’s Get Together», et comme dirait Yves Adrien, c’est du right now. Le hit de l’album est une nouvelle histoire d’insatisfaction : «Unsatisfied». Ils amènent ça comme une pop bien dégringolée et ça saute vite au paf. Ces mecs ont du mordant, mais le pire des mordants, le morcidus. So unsatisfied ! C’est encore pire que le can’t get no no no du Jag. Ils sont les rois de l’apothéose, c’est l’un des cuts les plus explosifs de l’histoire on va dire du rock américain. S’ensuit un «Beautiful Life» qui a des faux airs d’Adorable, ils ratissent les mêmes plates-bandes et en profitent pour revisiter les abîmes du big atmospherix. Harley Vroom Vroom conclut avec «After Party». Il tartine l’after-party comme d’autre tartinaient l’Afterpunk. Ah ces Yves ! 

    Signé : Cazengler, Motorcade à vous !

    White Light Motorcade. Thank You Goodnight. Octone Records 2002

    White Light Motorcade. Take Me To Your Party. Fatbone Records 2005

     

    DEOS

    Voici deux semaines, nous chroniquions les deux premiers opus de Deos. Le troisième ne va pas tarder à sortir. Ce disque est doublement prémonitoire, parce qu’il s’appelle Furor Bellis et parce que la guerre, comme, jamais depuis longtemps, est aux portes de l’Europe.

    Se pencher sur l’Histoire de Rome ne saurait nous laisser indifférents. Elle n’est que le récit d’une autre Europe qui a existé et qui a disparu. Le négliger serait une erreur.

    Pour cela il suffit de se laisser aller, quitte comme moi à parfois se laisser emporter sur certains morceaux à des évocations qui vous sont chères mais peu en adéquation avec ces brûlots véhéments que vous utiliserez comme des tremplins du Rêve d’une Rome infinie…

     

    FUROR BELLIS

    DEOS

    ( Wormholedeath / 27 Mai 2022 )

     

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    Beau chromo de couverture qui allie les styles des couves des opus précédents,  la bleuité spectrale de Ghosts of the Empire et la splendeur agressive du rouge de  In Nomine Romae, l’on retrouve le bois de la table et son crâne symbolique de la première et cette irrémissible envie de meurtre de la seconde, mais ici la tête de mort semble vivante, son œil droit est encore ouvert, sa main se tend vers on ne sait quoi et dans l’orbite de son œil creux est plantée  la lance  à laquelle est accroché le labarum impérieux de l’album surmonté de l’aigle et de l’inscription SPQR (Le Sénat et le Peuple Romain).

    C’est sur cet haillon de pourpre sacrée qu’est perché le Corbeau, le charognard des champs de bataille, par cela même intercesseur des vivants et des morts auprès des Dieux, mais aussi l’emblème de Mithra dieu du soleil immortel (  Sol Invictus ).  Le légionnaire qui désirait devenir adepte de Mithra devait descendre dans une fosse bouchée par une grille au-dessus de laquelle était égorgé un taureau, l’initié qui recevait le sang sur son corps était ainsi investi de la force du dieu taureau qu’était Mithra.  

    Jack Janus Graved : bass, vocals / Fabio Battistella : guitar, backing vocal / Cedric Cedd Bohem : guitar, backing vocal / Loic Depauwe : drums.

    Dichotomia Mediterranea : d’une richesse incroyable ces cent secondes d’introduction, une flûte matinale à lointaines consonnances orientalisantes, bruits d’ablutions hypothétiques, clapotements des sabots d’un cheval peu motivé, des appels de trompes perdus, des rumeurs de choeurs d’hommes de plus en plus affirmées, puis brutalement plus graves et recueillies, déchirement final d’un buccin qui met fin aux tâtonnements indistincts des réveils d’aube. Un mix étonnant d’une mouture metal-jazz surprenant, une très belle évocation de ces moments où l’âme humaine de chacun se réadapte à la réalité du monde, une légion à l’aurore qui s’éveille. Tâche sacrée : l’Imperium est à construire à l’intérieur des terres Méditerranéennes. Decimatio : c’est ici le lieu de la véritable dichotomie, après la vie matitunale du point du jour, la face la plus obscure, la nuit, la mort. La moins glorieuse, la plus honteuse, celle qui transforme l’homme en tête de bétail. La décimation fut très peu employée dans les légions mais son rappel dans les consciences était un   aiguillon pour la victoire. Après une défaite, les hommes se regroupaient en cercles de dix. Un tirage au sort désignait la future victime que ses neuf déjà anciens compagnons devaient mettre à mort à coups de massues. Les camarades lâchement soulagés de n'avoir pas été tirés au sort se dépêchaient d’accomplir le massacre… musique lourde et lente, palpitations battériales de cœurs affolés, la voix insidieuse, le destin ne crie pas il murmure à votre oreille et son annonce fait un bruit terrible dans votre tête, le morceau se traîne rapidement, une marche fatidique qui avance à la vitesse de la foudre, l’orchestration traduit admirablement cette double perception temporelle, implacable, ordonnatrice, accusatrice, qui vous accule à votre tâche qui est de mourir. Il existe une vidéo de Decimatio ( Official  Lyrics ) sur la chaîne YT de Deos, un judicieux montage, une espèce de bande dessinée semi-animée hyper-expressive mêlant images probablement tirées de jeux-vidéos et de la participation des membres du groupe. Un artwork patchwork qui a intégré l’esprit de ces peintres du dix-neuvième siècle que l’on a dédaigneusement surnommés pompiers alors que toute l’imagerie représentative de l’ illustration  moderne ( films, affiches, BD, livres pédagogiques, jeux-vidéos… ) de la Rome Antique descend en droite ligne de ces premiers concepteurs. Si certains usent du terme très péjoratif de kitch nous préférons y retrouver la force mythifiante d’une esthétique expressionniste.  Cerberus : au plus près des crocs de la mort, ne rien cacher, la mort n’en finit jamais, elle n’est pas qu’un mauvais moment à passer, mais une interminable descente d’escaliers souterrains, le terme n’est jamais atteint ; même lorsque vous avez franchi le sinistre fleuve qui vous sépare à tout jamais des vivants, le morceau fonctionne par paliers, parfois il se précipite parce que vous avez hâte d’arriver au terme, une guitare narquoise vous avertit, marchez, allez de l’avant, sans espoir et sans répit, le son s’assombrit, est-il possible que la voix devienne encore plus sépulcrale et sans pitié, elle marque le pas mais vous pousse dans le dos dès que vous vous arrêtez. Le temps est suspendu selon de lentes dégoulinades de la basse, feulements de cymbales, la marche reprend, puisque le temps n’existe plus il est temps de passer la porte de l’infini du néant. Arrêt brutal. Primus Pilus : rien ne semble pouvoir arrêter la mort. Si, le courage face à elle. Le grade de Primus Pilus était le plus haut  auquel pouvait accéder un légionnaire issu des classes subalternes, il commandait une des cohortes ( 800 hommes ) de la Légion. C’était un poste auquel on accédait en ayant fait preuve durant des années de vaillance, de ténacité, d’obéissance et d’esprit d’initiative… tambours honorifiques, le morceau débute par la  nomination à haute voix du récipiendaire à ce poste convoité, guitares, basse, et batterie entonnent une marche militaire, le primus pilus aboie ses consignes et donne l’ordre d’avancer, la musique se compactifie tandis que les rangs se resserrent et poussent, l’adversaire est devant, il porte toujours le même nom, la mort. Le tout est de la traverser, la musique s’amplifie, et de se retrouver sur la rive de la vie et de l’honneur.

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    Cinis Ad Cinerem : nous ne sommes que la poussière qu’un vent léger disperse si facilement, morceau philosophique, l’important est d’accepter sa condition de mortel, mourir à la guerre est dans la logique des choses, tuer ou être tué sont les mêmes choses, nous devons accomplir ce pour quoi et de quoi nous sommes, de grands coups de balais de guitares s’appesantissent, le vocal pèse des tonnes il écrase toute volonté de lâcheté, la musique avance, il est impossible de se dérober, la batterie déblaie toute velléité de résistance, elle incite à se conduire selon un stoïcisme d’acceptation de l’essence de la condition humaine. Morituri Te Salutant : il ne suffit pas d’être un homme, en prenant pour titre cette mythique formule de la gladiature, ce morceau d’assaut nous livre une des clefs de la compréhension du titre de l’album, Furor Bellis ne signifie pas que la fureur de la guerre est une bonne chose ou un agréable passe-temps, il est à mettre en relation avec ce que l’on nomme communément l’éthique du guerrier, il ne faut pas croire que le guerrier se précipite vers la mort mais qu’au contraire il est poussé dans le dos par cette force constitutive de la nature humaine, une nécessité bien plus puissante que la simple volonté humaine. Morceau puissant et violent, triomphal, une parade orgueilleuse, un mépris souverain envers la vanité des existences sans grandeurs. Peut-être le plus beau morceau de l’opus.  Cocles : Nous sommes à la moitié du disque, vous avons exploré sa face la plus sombre, la plus sanglante, la grandeur sans la décadence. Encore reste-t-il à définir la raison qui peut pousser à mourir. Les guitares se font un peu pompeuses, pour accueillir Cocles, ce héros qui a lui tout seul empêcha l’armée du roi Etrusque Porsenna de s’emparer du pont qui lui aurait permis de prendre Rome, musique et vocal  rageurs, nous suivons les mouvements de  Cocles qui se bat comme un lion,  nous sommes au cœur de l’action, là où ça se passe dans le tumulte de La présence torrentueuse du monde, des voix s’élèvent pour le féliciter de son exploit. Le simple citoyen a sauvé Rome. Scaevola : nous sommes encore dans les premières années de la République Romaine, un nouvel épisode de cette même guerre que précédemment contre Porsenna, un véritable thriller musical mené de main de maître, Scaevola qui a mené le personnel projet insensé de poignarder Porsenna se trompe et tue un de ses conseillers, prisonnier pour démontrer la détermination romaine il plonge sa main dans un brasier. Emu et ébranlé dans ses convictions guerrières par une telle détermination Porsenna le libère, et tente un rapprochement avec Rome. Il est nécessaire d’écouter ce morceau en lisant Tite-Live, Deos ne démérite pas, le brasier ardent de ce titre est à la hauteur de la prose de l’Historien romain. Germanicus : un bond de plusieurs siècles, Germanicus aurait-il succédé à Tibère, sa mort plus que suspecte l’en empêcha, il a existé de son vivant et durant des siècles un mythe et une mystique Germanicus, l’Imperator qui n’a jamais régné et dont le règne hypothétique qu’on lui prête aurait empêché la future décadence de l’Imperium… cette évocation de Deos se rattache à ce courant par ses couleurs contrastées tantôt éclatantes, tantôt sombres, le vent des guitares secoue les voiles funèbres des Destins funestes et peut-être injustes. Vallum Hadriani : instrumental, en opposition complète avec l’introduction du début, ce mur protecteur fortifié par l’Empereur Hadrien au nord de l’Angleterre est ici lourd de menaces. Nous sommes dans les années où Rome domine encore le monde. Cette barrière de pierres qui ne joua aucun rôle dans la lente dégradation de l’Empire n’est-elle pas ici envisagée en tant que symbole de la future fin de Rome, les hordes barbares se rapprochent et la déliquescence morale ronge l’antique virtus qui fut la force de Rome, le morceau s’arrête brusquement et se continue par Virgo Vestalis : musique sombre, le feu entretenu par les Vestales, prêtresse sacrées, était le symbole de la pérennité de Rome et de la protection que les Dieux apportaient à la cité, ce morceau est un retour aux origines fondationnelles, attenter à la virginité des Vestales était un crime, le feu ne couve pas sous la cendre, il brûle, il consume toute chose impure, une  fois éteint il aura raison de Rome, ce titre est un ravage traversé de bruit et de fureur, s’il en est un qu’il faut préférer dans ce disque c’est celui-ci, une tourmente vivante, une tornade qui emporte tout, lorsqu’il s’arrête vous avez l’impression de marcher dans un champ de cendres. Très belle participation vocale exacerbée de Jess Vee qui confère au morceau l’allure d’une grande scène d’opéra. Venenum Rex : dans la lignée du précédent, un déchaînement total, le screamer feule comme un tigre blessé acculé, le groupe est saisi d’une hybris autodestructrice sans égale, un monde s’écroule, les Dieux s’éloignent, tout est fini, rien ne sera plus comme avant, l’énergie primitive est perdue. L’on n’est jamais trahi que par soi-même.

             Un disque somptueux.

    Damie Chad.

     

    *

    Le 18 février 2021 – cela ne nous rajeunit pas, mais nous ne vieillit pas non plus – dans notre livraison 498 nous chroniquions le premier EP de Cörrupt, sont en train de préparer leur album, ce sont des gars sympathiques, pour que l’on ne se morfonde pas trop en attendant sa parution ils viennent de sortir un deuxième EP au titre trop répugnant en anglais Disgust pour que je le traduise en notre douce langue françoise,  toutefois rien ne saurait rebuter un rocker, aussi penchons-nous sur l’objet du délit, de la plus haute vertu comme dirait Maurice Scève.

    Rappelons pour ceux qui n’auraient pas suivi ce précédent épisode que l’on pouvait ranger leur premier opus sous l’étiquette mathcore, ce style de metal pouvant être défini en quelques mots comme du metal-noise-kaotif- super-élaboré ce qui explique la production hyper chiadée de cet E(ruptif) P(éremptorif) un tantinet exhorbitif pour les oreilles sensibles. J’ai la grande joie d’annoncer aux tympans modérés que le confinement n’a pas assagi nos Rochellois,  ne keupons pas les cheveux en quatre, z’ont recadré en plus crade, le nouveau bébé fort agité vagit à merveille.

    DISGUST

    CÖRRUPT

    Belle couve. Une fenêtre murée, obstruée par le bas d’un visage de géant de pierre, juste le nez et la bouche d’où s’échappe comme une barbe vomitoire, l’on distingue des formes informes, des grumeaux d’on ne sait quoi, des têtes de poissons et des courbures féminines qui peuvent si on les scrute un bon moment s’anamorphoser en queue de Mélusines voire en corps de batraciens, est-ce Saturne vomissant ses enfants qu’il a dévorés à leur naissance, ou la représentation de la corne d’abondance de notre modernité dégurgitant les déchets et immondices que nous sommes…

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    Lust : comment quoi ? j’ai une chronic à écrire ? excusez-moi, je n’ai pas vu passer, j’ai entendu un gros bruit assourdissant qui m’a tétanisé, j’ai cru que c’était la fin du monde, ah, bon ! c’était Cörrupt, je n’ai pas réalisé, je réenclenche, ah, je comprends mieux, oui c’est très court, mais z’ont une manière d’emmener le riff que quand c’est fini ils l’ont déjà cassé en trois morceaux. Faut suivre : une esgourde pas gourde pour la batterie qui estampille les rhinocéros sur les baobabs, une deuxième esgourde – elle peut être sourde, elle entendra quand même le vocal de Greg War qui s’égosille tel un gorille en colère, et une troisième plus lourde pour supporter le scribouillis sonore emphatique de la guitare de Renaud Galliot et la basse de Florian N’ Diet encarcassées et encastrées en un pantagruellique dégueulis démentiel, vingt secondes, vous n’y tenez plus, la basse fait le gros dos pour vous permettre de respirer et ça recommence illico les coquelicots, mais en pire. Cris et guitares emmêlés til the end, qui survient très vite. Corrosif, vous allez adorer. Born to lose : reprenez vos esprits, les vingt premières secondes sont idéale pour endormir votre bébé, vous savez quand vous lui cognez avec amour la tête sur le rebord du lavabo, la suite est moins drôle, une espèce de hachis parmentier de folie noire vous engloutit, vous n’êtes qu’au début de vos peines, un vocal engluant vous lapide, des voix d’outre-mort vous parlent,  un riff de locomotive vous écrase, un bourdon de basse vous entortille en escadrille, y’a une guitare qui dérape et tout le monde fonce dans le décor, un bête féroce rugit sur votre gauche, dommage que vous n’ayez pas regarder sur votre droite c’est de là que surgit la grande faucheuse. Né pour quoi au juste ? C’était deux minutes vingt secondes de malheur. Jealousy : la jalousie est un vilain défaut, vont vous en convaincre, d’abord une espèce de voiture qui klaxonne comme l’on tire la langue dans les cours de maternelle, ensuite le copain qui vous tape sur la tête avec sa pelle en fer dans le bac en sable, vous hurlez comme un dinosaure attaqué par des millions de fourmis rouges, ensuite vous ne savez pas, des milliers d’images sonores fondent sur vous et vous ne comprenez plus rien. Quand vous vous réveillez, le morceau est fini depuis longtemps vous êtes dans un petit cercueil de bois blanc avec une couronne de fleurs rouges que vous venez de déposer dessus. Je sais ce n’est pas logique, mais c’est l’effet que ça vous fera quand vous l’écouterez. Judging : tiens un truc qui ressemble à une intro d’un morceau rock, comme quoi un malheur n’arrive jamais seul, Greg War est subitement atteint d’une crise de délirium tremens, on le comprend il perçoit des bruits inaudibles dans sa tête, le problème c’est que l’auditeur les entend aussi, une espèce de guimbarde géante vous bombarde, et c’est alors que de tout là-haut les aliens vous parlent, essaient plusieurs langages incompréhensibles, comme vous n’y pigez rien vous poussez un cri fatidique pour les faire taire. Silence radio. Le morceau est fini. A cause de votre ignorance crasse, l’Humanité a perdu sa chance de survie. Les extraterrestres vexés ne nous recontacterons plus jamais. Vile Dog : là ils ont fait un gros effort, ils dépassent les quatre minutes trente, dans une interview accordée à  Loud TV ( YT ) ils déclarent tout fier que c’est leur première œuvre ‘’ prog’’. On veut bien, c’est pourtant assez loin de Pink Floyd. Pour être plus précis nous dirons c’est comme les quatre autres morceaux précédents, non pas en version lente  mais décomposée, un peu comme un prestidigitateur qui vous refait le coup de la disparition du seau de champagne sur votre table en quatre minutes, au lieu des soixante secondes qui lui ont suffi pour le faire disparaître auparavant. C’est aussi bon et violent que précédemment, vous avez l’impression qu’enfin on ne vous enlève pas l’assiette alors que vous n’avez pas fini le potage, mais lorsque ça s’arrête vous auriez encore écouté durant une heure. Cörrupt n’est pas là pour satisfaire vos besoins mais pour créer le manque.

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             Pour les fouineurs : deux vidéos concert de Born to lose et de Vile dog enregistrée au @ Aion Bar de La Rochelle en juillet 2015, Hélas ! le public n’a rien à voir avec celui des groupes de metalcore californiens, + le Clip Official Music Video featuring Stéphane Buriez de Loudblast, qui vaut le détour. Genre feu orange que l’on passe au rouge.

     Idéal pour les amateurs de Pogo Car Crash Control comme moi. Ne pas en abuser, vous risquez d’être corrompus. De la lave live !

    Damie Chad.

     

    News From :TWO RUNNER

     

    Dans notre chronique 541 du 10 févier 2022 nous avons présenté deux vidéos enregistrées en 2021 des Two Runner. La période n’était pas à la fête, concerts et festivals annulés, un temps peu agréable pour les musiciens et les chanteurs… Pour tout le monde aussi, mais Kr’tnt, nous le rappelons pour les lecteurs distraits, s’intéresse justement à la musique. Très symptomatiquement la vidéo la plus longue que nous avions regardée était un concert à la maison donné par Paige Anderson et Emilie Rose… Une visite sur le FB de Two Runner prouve  qu’en quelques mois les évènements se sont précipités.

    Z’ont réamenagé leur site. Un petit tour sur la rubrique ‘’tour’’ s’impose : déjà une bonne vingtaine de concerts ( Californie, Nevada, Nashville, Montana… ) pour les mois qui viennent, sont en finale d’un concours réunissant plus de sept cents candidats, et cerise sur le gâteau deux nouvelles vidéos :

    RUN SOULS / TWO RUNNER

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    Paysage forestier, la caméra s’envole vers la cime des arbres pour revenir vers la terre, cabane dans les bois, paysage typiquement américain tels qu’on les imagine en Europe, Two Runner se présente en quelques mots, c’est sur des vidéos similaires que sont jugés les candidats de Gems in the rough 2022, ( est-il utile de préciser que ce n’est pas du playback ).

    A gauche, Emilie Rose, moulée dans son ensemble bleu jeans, cheveux blonds courts et clairs, ses doigts arrêtent de taquiner les cordes de son violon, lorsque Paige, campées sur ses longues jambes dans ses bottes à lacets qu’elle affectionne, cheveux longs et veste à carreaux, entame la course sur son banjo. Pourquoi dit-on que les notes du banjo sont aigrelettes, celles de Paige roulent en cascades en une profusion d’harmoniques à mille résonnances, courent directement à l’âme. Dès que s’élève la voix de Paige, l’on est perdu, l’on ne sait plus trop où l’on est, cette manière si particulière de hausser le ton et de n'en jamais descendre, très roots et en même temps si novatrice, bluegrass certes, mais quelle nuance exactement, serait-ce la couleur tombée du ciel de Lovecraft, Emilie se joint à Paige pour le refrain, ensuite c’est son violon qui prend la place, il crisse et grince, porteur d’une affreuse nostalgie, maintenant elles chantent et jouent ensemble, plus fort, le violon est devenu souffrance et le banjo marteau, deux filles et un seul chant qui culmine dans une apothéose hors de la portée des simples mortels.  

    DEVIL’S ROWDIDOW / TWO RUNNER

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    Extérieur. Encore un paysage typiquement américain. Un hangar au toit rouillé isolé dans la plaine, pas si solitaire que cela puisque la caméra effectuant un quart de tour nous apercevons la façade d’une maison d’habitation, les filles sont debout devant un mur de tôle bleue pas très neuf… A peine la vidéo a-t-elle commencé que déjà raisonnaient le  banjo et le crincrin, elles sont en train de jouer à fond de train avec entrain, Page bras nus, foulard bleu de cowgirl autour du cou dans une robe blanche à motifs floraux, Emilie ceinturon à boucle de cheval retenant une jupe chinée de bleus sombres à larges pans, l’on n’a pas le temps de les admirer, le morceau cavale à la manière d’un mustang sauvage, le diable doit souffler dans le micro puisque l’on entend le vent, Paige prend le chant comme l’on lance sa monture au galop, Emilie baisse l’archet le long de sa jambe pour chanter avec elle le refrain aux harmonies finales évanescentes, ne sont que deux mais elles se livrent à  un tutti instrumental d’enfer qui ira crescendo, même si l’on discerne des subtilités de calme dans la tempête, il est étrange de voir combien Emilie semble lointaine, le regard vide, perdue en elle-même, puis prise d’une espèce de transe intérieure, Paige un tant soit peu soumise à une mécanique  fantastique qui se serait emparée d’elle, lorsque c’est fini, elles se regardent et se sourient comme si elles sortaient d’un étrange rêve. L’on serait prêt à parier que le Diable n’a pas dû être le dernier à rire.

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    Première fois que grâce à Emilie et Paige, je me retrouve sur TikTok, elles y ont posté une bonne vingtaine de vidéos, manifestement mises là pour appeler à voter pour elles. L’ensemble est frustrant. Certes elles interprètent de nombreux morceaux, à part trois ou quatre exceptions, ils ne durent au maximum qu’une minute. Rageant, par exemple leur interprétation du classique d’Utha Phillips ( inspiré de The Lonesome River des Stanley Brothers )  Rock Salt and Nails rive son clou à celle de Tyler Childers malgré toute l’admiration que nous portons à celui-ci.

             Bref, les filles vont bien, et nous aussi. Ce soir l’herbe est davantage bleue.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 467 : KR'TNT ! 467 : LITTLE RICHARD / SAL MAIDA / ALICIA F! / MOUNTAIN ( VI )

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 467

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB KR'TNT KR'TNT

    04 / 06 / 2020

     

    LITTLE RICHARD / SAL MAIDA

    ALICIA F ! / MOUNTAIN ( VI )

     

    Richard cœur de lion

    - Part Three

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    Quel est selon vous le plus bel hommage rendu au plus sauvage d’entre tous, Little Richard ? Sans doute la bio que lui consacre Charles White, aka Dr Rock, The Life And Times Of Little Richard, éditée en 1984 et rééditée en 2003. Sex & drugs & rock’n’roll ? Oui, la vie de Little Richard se résume à ces trois mots. Il ne vivait que pour ça, comme le font d’ailleurs la plupart des lapins blancs. Sans sex & drugs & rock’n’roll, la vie ne serait-elle pas d’un mortel ennui ? Oooh my soul !

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    Le génie de Charles White est de laisser parler Little Richard, comme le fit son homonyme George White avec Bo Diddley. La voix de Richard s’élève comme un soleil à la verticale des pages du livre et répand sa vérité. À la différence d’Uncle Sam, Richard ne prophétise pas, du moins pas encore, il te parle avec cette candeur candy d’être doux et sucré, il pose sa main sur la tienne et te raconte la pauvreté : «Tu sais que tu es pauvre quand tu n’as pas de bois pour faire du feu. J’ai vu des gens arracher des bouts de bois de leur maison pour faire du feu. C’est ça, la pauvreté. Nous faisions partie des gens qui arrachaient du bois de leur maison pour faire du feu.» Mais le naturel de Richard reprend vite le dessus et le voile qui ternissait ses yeux en forme d’amande disparaît. Au diable les mauvais souvenirs ! Son regard redevient espiègle et s’anime. Ses mains papillonnent. Il s’émerveille encore des artistes qu’il voyait dans sa jeunesse : «Barry Lee Gilmore levait une table ou une chaise avec ses dents. Il levait même une chaise avec quelqu’un assis dessus. Je l’admirais tellement que je me suis entraîné pour le faire aussi !». Il glousse d’un rire complètement juvénile. Il se souvient aussi d’un certain Bamalama, un borgne qui grattait un washboard et qui chantait ‘A-bamalam/ You shall be free and in the mornin’/ You shall be free.’ Le voilà tout surexcité.

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    Il lève un doigt et rappelle que tout petit, il voulait être prêcheur, «comme Brother Joe May, the singing evangelist qu’on appelait the Thunderbolt of the West !». Puis il se rapproche de toi pour te chuchoter à l’oreille qu’un jour il chia dans un pot à confiture pour faire une farce à sa mère. Il imite la voix de Momma qui le cherche pour le gronder : «Richard ! Je sais que c’est toi !». Elle est tellement désespérée qu’elle se plaint aux voisines qui pensent que Richard est possédé par le diable, et il ajoute, sur un ton solennel : «Une dame m’a jeté un sort. Elle a dit que j’allais mourir à 21 ans. Alors je l’ai toujours cru, parce qu’elle l’avait dit. Ça m’a rendu encore plus sauvage.» Awop Bop A Loo Mop Alop Bam Boom !

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    Johnny Otis est l’un des grands découvreurs de son temps : Little Esther Phillips, Hank Ballard, Little Willie John, Big Mama Thornton, Etta James, Jackie Wilson, Johnny Ace et Sugar Pie De Santo, c’est lui. Pourtant, quand il découvre Little Richard dans un club de Houston, Texas, en 1953, il en reste comme deux ronds de flanc. Ça se passe bêtement, comme souvent : un mec lui dit de filer dare dare au Matinee Club et d’aller voir ce dude in here. «Alors je suis entré et j’ai vu ce type très provoquant, très beau et très efféminé, coiffé d’une big pompadour. Il s’est mis à chanter et il était so goooood !». Puis il le voit se jeter au sol avec un grand écart. C’est un show très beau, bizarre et exotique à la fois, et soudain, Richard annonce qu’il est the King of the Blues et puis il ajoute après un petit blanc : «And the Queen too !». Tonnerre d’applaudissements. Les gens l’adorent - Boy, that’s something else ! - Houston ? Mais c’est la ville de Don Robey, the Black Caesar, le tzar du negro underwold, toujours armé d’un flingue et boss du label Peacock Records, sur lequel on trouve Clarence Gatemouth Brown, Bobby Blue Bland et Johnny Ace. Robey signe le groupe de Richard qui s’appelle les Tempo Toppers et les envoie en studio pour enregistrer quatre titres. Mais Richard veut garder sa liberté, il ne veut pas être contrôlé par Robey. Il lui tient tête. Quoi ? Tu veux tenir tête à Robey ? On va voir ça. Convocation au bureau pour une séance de recadrage. Richard entre : «Il m’a sauté dessus, m’a frappé à l’estomac et m’a envoyé au tapis. J’ai eu une hernie pendant des années. Ça fait mal. J’ai dû être opéré. Il m’a frappé dans son bureau, knocked-out au premier round. Pas de deuxième ni de troisième round. Il s’est juste levé de son bureau, a fait le tour et booom ! J’étais par terre. On savait qu’il frappait les gens. Il frappait tout le monde sauf Big Mama Thornton. Il en avait une peur bleue. Elle était forte comme un taureau.» Quand Big Mama apprit que Robey avait frappé Richard, elle alla le trouver, le chopa par le colbac et lui dit : «Si jamais tu touches encore une fois à cette petite chochotte, je reviens défoncer ton trou du cul tout jaune.»

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    Pour se débarrasser de Robey, Richard splitte les Tempo Toppers et monte une autre équipe avec des cracks originaires de la Nouvelle Orleans, le batteur Chuck Connors et le pianiste Lee Diamond Smith qui avaient accompagné les légendaires Shirley and Lee. Il rajoute deux joueurs de sax et baptise le groupe The Upsetters. Ils tournent dans tout le Sud et les voilà à Macon, la ville d’où vient Richard : «On se faisait chacun 15 dollars chaque soir, et en ce temps-là, on pouvait faire un tas de choses avec 15 dollars. On jouait trois ou quatre fois par semaine, ce qui nous faisait 50 dollars ! Et parfois on jouait dans un midnight dance à la sortie de Macon : ils nous donnaient dix dollars et tout le poulet rôti qu’on pouvait avaler. On jouait des cuts de Roy Brown, beaucoup de Fats Domino, quelques cuts de B.B. King, un ou deux de Little Walter, je crois bien, et d’autres de Billy Wright. J’admirais beaucoup Billy Wright. Je me coiffais comme lui.»

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    Dommage que Charles White ne s’attarde pas davantage sur Billy Wright. C’est Billy Vera qui s’en charge dans son très beau book sur Specialty, Rip it Up, The Specialty Records Story. Vera nous indique que Billy Wright enregistrait sur le label Savoy de Newark, New Jersey, et qu’il était chanteur, danseur et présentateur dans un club, le Royal Peacock, sur Auburn Avenue, où il se faisait appeler The Prince of the Blues. Il se maquillait, portait des fringues très colorées et une pompadour très haute. Richard vient en droite ligne de Billy Wright dont il pompait aussi, nous dit Vera, certaines chansons. L’autre grande influence de Richard fut Little Esther. C’est de là que vient, comme le suppose Vera, le Little de Little Richard. Oh, il y aussi Eskew Reeder Jr., plus connu sous le nom d’Esquerita. Quand Richard en parle, il s’anime plus que de raison : «Avec Jerry Lee Lewis et Stevie Wonder, il est l’un des plus grands pianistes. Il m’a appris beaucoup de choses sur la diction. Beaucoup.» S. Q. lui apprend surtout à faire un piano sound comme s’il savait jouer du piano.

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    Selon Vera, Reeder n’était pas un grand chanteur, mais il portait plus de maquillage que Billy Wright et sa pompadour montait encore plus haut que celle de Billy. Il encouragea surtout Richard à multiplier les outrances scéniques. Mais d’où sortent tous ces personnages excentriques ? On finit par se poser la question. Ils sortent d’une culture de clubs privés qu’on appelait des frat houses, diminutif de fraternity houses, c’est-à-dire des clubs d’internats où les jeunes blancs se tapaient des bières et des spectacles exotiques, l’équivalent des lupanars pour bidasses. Vera nous raconte que les jeunes blancs adoraient voir des artistes noirs jouer de la musique de bastringue, et plus elle était vulgaire et plus ça leur plaisait, surtout quand Richard s’habillait en femme et qu’il chantait la version originale de «Tutti Frutti» qui ne parlait que d’enfilade. Sur le frat house circuit, il y avait aussi the Thirteen Screaming Niggers qui montaient sur scène vêtus d’imperméables qu’ils ouvraient pour révéler leurs érections, en jouant un cut loud and fast. Plus c’était vulgaire et plus ça bottait cette faune avinée.

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    Richard est fier de ses Upsetters. Il adore s’amuser. Il casse la baraque chaque fois qu’il monte sur scène. «L’une des chansons qui rendait les gens fous était Tutti Frutti. Les paroles étaient très coquines - Tutti Frutti, joli cul, si ça ne rentre pas, ne force pas - La foule adorait ça. Comme on avait pas de basse, Chuck devait frapper son tom bass real hard.» Bien sûr, lorsque plus tard il va enregistrer «Tutti Frutti» pour Specialty, il devra calmer le jeu et Tutter un Frutti moins salace.

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    C’est à Macon que Richard va rencontrer son destin qui ce soir-là prend l’apparence d’une grande star : «Lloyd Price était à Macon pour chanter à l’Auditorium et je l’ai rencontré. C’était une big star et il avait un big big big hit avec ‘Lawdy Miss Clawdy’. Il avait aussi une Cadillac noire et or. J’en voulais une comme la sienne. Il n’y avait pas beaucoup de Cadillacs à l’époque. Le seul qui en avait une dans le coin était le mec des pompes funèbres. Tu devais mourir pour monter dedans. Alors on a causé avec Lloyd Price et il m’a dit d’envoyer une bande à un mec nommé Art Rupe qui avait un label, Specialty Records, à Los Angeles.»

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    Richard suit le conseil de Pricey. Puis il attend. Pas de nouvelles de Specialty. Bon, c’est pas grave, il continue de s’amuser en attendant. Un vrai gosse : «Il y avait cette lady qui s’appelait Fanny. Je l’emmenais en ville dans ma voiture pour la regarder se faire sauter. Elle se mettait sur la banquette arrière, avec la loupiotte allumée, les jambes écartés et pas de culotte. On roulait et je regardais les mecs monter pour la baiser. Elle ne faisait pas ça pour de l’argent. Elle le faisait parce que je le lui demandais. Elle était assez jeune. Ça m’excitait de la voir se faire baiser. On m’a jeté en prison pour ça. Quand je suis allé à la station service, le pompiste a appelé la police. Ils m’ont arrêté. Ils appelaient ça un comportement obscène. Je suis resté quelques jours en prison. On ne m’a pas maltraité. Ma mère a trouvé un avocat du nom de Lawyer Jacob. Il a dit au juge : ‘Ce nègre va quitter la ville, vous ne le reverrez plus.’ Ils m’ont relâché et j’ai dû quitter Macon. Je ne pouvais plus y chanter. Alors on a pris la route.»

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    En 1955, Art Rupe qui a du flair sent que ça bouge dans le pays. La société se transforme et la musique aussi. Alors il confie la direction artistique de Specialty à Bumps Blackwell. Bumps est comme Johnny Otis, il sait flairer la piste d’un talent dans la forêt : «J’enregistrais Lloyd Price et aussi un mec nommé Eddie Jones, qu’on connaissait sous le nom de Guitar Slim. Son pianiste s’appelait R. C. Robinson, un petit jeune qui avait joué dans mon orchestre à Seattle et qui était venu s’installer à Los Angeles peu de temps après moi. Guitar Slim avait quelques bons hits, notamment ‘The Things That I Used To Do’, mais il picolait un peu trop. D’ailleurs, il en est mort. Quant à R. C. Robinson, il a changé de nom pour devenir Ray Charles, il a signé chez Atlantic et il est devenu superstar.» Bon, Bumps trouve la bande de Richard sur son bureau. Il la fait écouter à Rupe qui n’est pas convaincu. Bumps pense que Rupe ne voulait jamais prendre de décision, de peur de se tromper. Bumps ajoute une précision fondamentale : certains labels signaient des artistes noirs parce qu’ils savaient que les noirs n’entamaient pas de poursuites en cas de problème. Et il ajoute une autre précision qui fait la différence avec les arnaqueurs : Rupe payait toujours ce qu’il avait promis. «Même s’il ne s’agissait pas de grosses sommes, au moins il ne truandait pas les artistes.»

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    Pendant huit mois, Richard téléphone chez Specialty. Il les harcèle. Alors, quand est-ce que j’enregistre un disque ? - Has Mr Rupe heard my tape yet ? - Il ne harcèle pas que Specialty, il harcèle aussi Atlantic, comme le rappelle Jerry Wexler : «Cette espèce de dingue (crazy nutcase) nous pétait les roubignolles à Atlantic, disant qu’il était le plus gros truc depuis l’invention du pain en tranches.» Allo ? Allo ? À la fin Rupe n’en peut plus. Il craque. Il dit à Bumps de le signer. Mais comme Richard est encore engagé avec Don Robey, il faut racheter le contrat. Ils lui prêtent 600 dollars. Richard leur dit qu’il aime bien le son de Fats Domino, alors banco, Rupe et Bumps l’envoient directement à la Nouvelle Orleans, chez Cosimo Matassa, là où ils ont déjà enregistré Lloyd Price. Ça a marché pour Pricey, alors ça marchera pour Richard. Bumps se déplace pour superviser la première session : «Quand je suis arrivé à la Nouvelle Orleans, le propriétaire du studio Cosimo Matassa m’a dit : ‘Hey man, this boy’s down here, il vous attend.’ Je suis entré et j’ai vu ce cat en chemise bariolée avec sa pompadour de cinquante centimètres. Il parlait comme un cinglé. J’ai tout de suite senti la mega-personnalité. Dans le studio, on avait la crème de la crème de la Nouvelle Orleans : Lee Allen on tenor sax, Alvin Red Tyler on barytone sax, Earl Palmer on drums, Edgar Blanchard et Justin Adams on guitars, Huey Piano Smith et James Booker on piano, et Frank Fields on bass. C’étaient les gens qui accompagnaient Fats Domino.» Ce genre de petit paragraphe s’appelle un cœur de mythe. Bumps continue : «Le studio était juste une pièce à l’arrière d’un magasin de meubles. Une seule pièce pour tout l’orchestre. On entrait et on tombait sur un piano à queue. J’ai mis un micro sur le piano. Alvin Tyler et Lee Allen devaient aussi souffler dans ce micro. La batterie d’Earl Palmer était à l’extérieur de la pièce, avec un autre micro. Le bassman jouait à l’autre bout de la pièce. Le son de la basse dégueulait bien, alors on l’avait.»

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    C’est là dans cette arrière-boutique que Richard bâtit sa légende, comme Elvis un peu plus tôt chez Uncle Sam à Memphis. Toute la folie qui va envoyer des millions de cervelles tournoyer dans le grand manège universel sort de cette double conjonction Elvis/Sam/Scotty/Bill Black d’un côté et Richard/Bumps/Cosimo/Lee Allen/Earl Palmer/Red Tyler de l’autre. C’est exactement ce que dit John Lennon : «Elvis était mon dieu. Puis à l’école, t’as ce mec qui dit qu’il a disque d’un mec qui s’appelle Little Richard et qu’est meilleur qu’Elvis. On avait l’habitude d’aller chez lui après l’école pour écouter les 78 tours d’Elvis. On achetait des clopes au détail et des chips et on écoutait la musique. Ce nouveau disque s’appelait ‘Long Tall Sally’. C’était si bon que ça m’a coupé la chique. Je voulais rester avec Elvis, mais ce Little Richard était bien meilleur. On s’est tous regardés. Je ne voulais rien dire contre Elvis, même pas en pensée. Puis quelqu’un a dit que le chanteur était un nègre. Je ne savais pas que les nègres chantaient. Alors Elvis était blanc et Little Richard noir. C’était un soulagement. J’ai dit : ‘Merci Dieu.’» À sa façon de dire les choses, Lennon nous rappelle que le rock appartient aux kids. L’ado Bowie est aussi entré en religion grâce à Little Richard : «Quand je l’ai entendu, j’ai acheté un saxophone et je suis entré dans le music business. Little Richard was my inspiration.» James Brown rappelle lui aussi que Richard est son idole et Otis dit qu’il est devenu chanteur à cause de lui.

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    Mais le plus fin des coups de chapeau est sans doute celui de Gene Vincent : «La première fois que j’ai vu Little Richard, je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles. Mais je vais te dire une chose : j’ai compris à ce moment-là que je ne serais jamais aussi bon que lui sur scène. Et mon ami Jerry Lee est arrivé à la même conclusion. Jerry Lee et moi sommes pourtant devenus des pretty wild performers, mais on a jamais su générer autant d’excitation que Little Richard.» On trouve cinq pages d’hommages de cet acabit à la fin de la bio. Et dans sa préface, Dr Rock en rajoute une couche en affirmant que Richard dispose d’un extraordinaire pouvoir mental, celui dont sont dotés les prêcheurs et les chamanes - Richard incarne tout ce qui est américain, pas seulement l’Amérique des noirs. Little Richard IS America - Bill House qui joua longtemps de la guitare dans les Upsetters connaît bien Richard : «Je pense qu’il était surtout un voyeur. Il aimait bien regarder les autres baiser. Mais il n’était pas détraqué, comparé à d’autres que j’ai côtoyés sur la route. Il semblait incroyablement équilibré. Moralement parlant. C’est un être profondément moral, un peu christique. Je l’ai fréquenté pendant dix ans et il a toujours été extrêmement bienveillant. Et ce n’est pas courant chez les gens de cette importance.» Bumps tente de veiller aussi bien que possible sur Richard, mais il reconnaît que ce n’est pas facile : «Richard est la star suprême. Un talent qu’on ne voit qu’une seule fois par millénaire. Et comme tous les gens qui ont ce talent, il finit par devenir parano et je peux le comprendre. Il perd toute notion de temps et d’obligation. Ce n’est pas délibéré. Il est comme ça.» On retrouve cette notion d’animal sauvage dans sa musique. Richard est un être ivre de liberté. «Larry Williams était le plus mauvais producteur du monde. Il voulait que je sonne comme Motown mais je ne suis pas un artiste Motown. Ils m’ont fait enregistrer avec leur orchestre. Il n’y avait que des trompettes ! Je n’en pouvais plus de voir ces trompettes ! Je voulais jeter toutes les trompettes du monde dans la rivière. Ils ont voulu me faire essayer des trucs électroniques. Je ne voulais que le vrai truc, the real thing. Les vrais gens veulent toujours le vrai truc. Les enregistrements Okeh n’ont pas marché parce qu’Okeh était un label R&B, un black label.» Depuis le début, Richard sait très bien ce qu’il veut. Ses extravagances faisaient aussi marrer les gens à une époque. «J’étais très en avance sur mon temps, les gens me traitaient de pédale et de fiotte parce que je portais ces costumes. Maintenant tous les groupes en portent. Et tout le monde se trimbale avec une trousse de maquillage.» Et Richard entre à nouveau en éruption, les bras en l’air : «Les costumes à miroirs ! Mais j’en jeté des tas dans le public. J’en cousais moi-même et j’avais deux autres garçons qui m’en cousaient, Melvyn James de Detroit, Michigan et Tommy Ruth de Los Angeles. Lors d’une tournée, j’en ai tellement jeté que j’ai dû demander à Tommy Ruth de venir m’en coudre de toute urgence. Il cousait dans l’avion. Parfois, les gens se blessaient en s’arrachant mes costumes. Ils devaient pourtant savoir que c’était du verre. Les costumes me coûtaient six cent dollars, rien que pour le tissu. Je dépensais tout mon blé en costumes et je les jetais au public. Mais ça valait la peine car tout le monde parlait de moi. J’ai toujours utilisé le vieux fond de teint Pancake 31. Mon frère allait l’acheter au Columbia Drugstore, à l’angle de Sunset et Gower.»

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    En parcourant le monde, Richard a rencontré des tas des gens intéressants, comme Gene Vincent, qu’il côtoya pendant en tournée en Australie : «Gene était un bon copain, mais il pouvait devenir assez pénible. Quand il était soûl, il voulait te jeter hors de la voiture alors qu’on fonçait sur l’autoroute. La boisson le rendait fou.» Jimi Hendrix gravite lui aussi dans l’orbite de Richard, en tant que guitariste du backing-band. Marquette qui est le frère de Richard et son road-manager rappelle que Jimi a tout appris de son frère : «C’est là qu’il a appris le charisme.»

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    L’autre grande rencontre de sa vie, c’est la coke. Il en sniffe 1 000 dollars par jour et dit qu’il mériterait le surnom de Little Cocaine. Son dealer n’est autre que Larry Williams, un vieux collègue de Specialty. Voilà qu’il se pointe un jour avec un flingue pour réclamer le blé que lui doit Richard. Il lui fout une peur bleue : «Il m’aurait tiré dessus si je ne l’avais pas payé !».

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    Richard repose sa main sur la tienne, la serre bien fort et reprend, sur le ton de la confidence : «Tu sais, par la force des choses, beaucoup d’artistes deviennent des addicts. Tu te retrouves dans la loge avec les musiciens, dans la chambre d’hôtel avec d’autres gens et tu essayes des trucs pour t’envoyer en l’air, toutes sortes de trucs, ça va de la marijuana à l’angel dust, en passant par les barbituriques, l’alcool, la coke, l’héro et l’acide. Je prenais de plus en plus de drogues. Tout ce que je voulais, c’était planer et baiser de jolies femmes. Angel n’était pas ma seule copine. J’en avais des tas. Dans chaque ville, j’en avais au moins trois ou quatre. On prenait un truc pour s’envoyer dans le cosmos et on se déshabillait tous entièrement. Tout le monde à poil ! J’aimais bien voir de filles se caresser. C’était la plus belle chose du monde. J’aimais bien les filles qui faisaient ça ensemble. C’est la vérité. C’était mon truc. Je regardais. J’avais des amies dans toutes les villes. À New York j’en connaissais une qui s’appelait Chris et une autre qui s’appelait Evil. Elle ramenaient aussi des gens.» Richard adore se masturber : «J’aimais bien voir les filles se faire baiser par mes musiciens. Je me branlais en les regardant et quelqu’un me suçait les tétons. Ils auraient pu m’appeler Richard le voyeur ! Je me branlais six ou sept fois par jour. On me disait que je méritais un trophée pour ça.»

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    À la parution de sa bio en 1984, Richard fut émerveillé. Il disait lui-même qu’elle était the Bible of Rock’n’roll. Personne n’est mieux placé que lui pour parler de la Bible. Quoi de plus sex & drugs & rock’n’roll que la Bible ? La nature humaine a-t-elle évolué en trois millénaires ? Pas du tout. Ce serait une erreur de croire que l’homme peut changer. La nature humaine reste profondément humaine, avec sa soif de sexe, ses violents besoins de changement, son indicible aspiration à la spiritualité et sa pente naturelle à la barbarie. Parce qu’il est à la fois excessif et entier, Richard fut sans doute le plus humain des hommes, seulement préoccupé d’exister à cent pour cent. S’il est une chose que le rock enseigne, c’est à s’empiffrer de vie.

    Signé : Cazengler, Little Ricard

    Little Richard. Disparu le 9 mai 2020

    Charles White. The Life And Times Of Little Richard. Omnibus Press 2003

    Billy Vera. Rip It Up: The Specialty Records Story. BMG Books 2019

     

    Live in style in Sal Maida Vale

    - Part One

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    Le nom de Sal Maida vous dira sûrement quelque chose. N’a-t-il pas traîné du côté de Roxy Music et des Sparks ? Mais oui. Ce Maida-là glisse dans l’histoire du rock comme un fantôme sans qu’on sache d’où il vient ni où il va. Il pratique cette insoutenable légèreté de l’être chère à Kundera. Comme Johnny Gusftason qui lui aussi a fait le bassman dans Roxy, il apparaît pour mieux disparaître, mais comme l’escargot, il laisse derrière lui cette trace scintillante qui symbolise si bien la légende. Ne sommes-nous pas tous friand de légende ? Ce serait mentir que de vouloir prétendre le contraire.

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    Sal Maida vient de publier ses mémoires, un tout petit livre dont le titre ronfle comme une ligne de basse : Four Strings, Phony, Proof And 300 45s. Bel objet, que le pelliculage mat de la couverture rend agréable au toucher et que cette photo de scène rend infiniment séduisant : Sal Maida porte la veste en lamé argent et noir faite sur mesure par un tailleur hip londonien et joue sur sa Rickenbecker chérie. Bienvenue au paradis des glamsters.

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    L’intérieur est composé en petit corps 9 ou dix bien ferré à gauche et imprimé sur un satimat doux au doigt et de bonne main, sans doute un 100 g. L’éditeur s’appelle HoZac. Ce label-éditeur new-yorkais a le bon goût de mettre à son catalogue des gens comme Chris Bell (Big Star), Bob Bert (Chrome Cranks) ou encore Sal Maida, et, côté musique, des groupes aussi underground que Baby Grande, Kim & Leanie (c’est-à-dire Kim Salmon), Dwight Twilley Band, Timmy’s Organism, Electric Eels, ou encore England’s Glory, le premier groupe de Peter Perrett.

    Mais c’est bien sûr le contenu du Maida book qui emporte tous les suffrages. Comme Sal Maida n’a pas grand chose à raconter, il découpe son récit en trois parties : les groupes dans lesquels il a joué et les gens qu’il a fréquentés, ses souvenirs d’enfance à Little Italy (d’où vient aussi Martin Scorsese), et last but not least, ses 300 singles préférés, sans doute la partie la plus captivante du book, car comme on va le voir, Sal Maida a l’élégance de n’aimer que les bons disques. C’est sans doute aussi la première fois qu’un mec consacre la moitié de son livre à l’examen critique de ses disques préférés. Sal Maida donne la parole au fan de rock qui est en lui, c’est un peu comme s’il nous invitait chez lui et qu’il nous passait ses disques un par un en les recommandant tous très chaudement. Est-ce qu’on l’écouterait aussi attentivement s’il n’avait pas joué dans Roxy ? Là n’est pas la question.

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    La vie de Sal Maida ressemble à un carnet mondain, mais les célébrités qu’il croise ne sont pas celles des magazines ‘people’, rassurez-vous, ce sont plutôt les gens qui font le sel de la terre, comme par exemple Kim Fowley qu’il rencontre grâce à Michelle Myers. Kim Fowley cherche un bassman pour monter une session avec Question Mark qui ne débouche pas, puis il l’embauche pour cinq autres sessions : Runaways, Orchids, Venus & The Razorblades, Cherie Currie et son album solo, Sunset Boulevard - Il mesurait environ deux mètres, avait un regard bleu très perçant, un corps sec comme un olivier (skinny as a rail), il se déplaçait comme une gazelle, mais il dégageait une énergie considérable. The ultimate Hollywood hustler, a Svengali and a rock’n’roll cult figure. Sa connaissance du rock était infinie, il pouvait te parler du Doo Wop de Pittsburg, des groupes psyché suédois des années soixante ou évoquer la philosophie des Tradewinds. Il n’en finissait plus de sortir des anecdotes sur Lou Adler, Phil Spector, Robert Plant, Gene Vincent, Gram Parsons, les Doors, P.J. Proby, Sky Saxon, etc., etc. Personnage fascinant ! - Oui on savait tout ça, mais c’est mieux quand un mec comme Sal le dit. Dans un autre paragraphe californien, Sal nous décrit un après-midi de rêve au bord d’une piscine en compagnie d’un Bryan Ferry tout vêtu de blanc. Sal lui recommande d’écouter Forever Changes. La fiancée de Bryan est alors Jerry Hall, mais pas pour longtemps. Elle prétexte une session photo en Italie pour aller retrouver Jagger. On est en 1978 et tout le monde grimpe dans un van pour aller voir le dernier concert des Sex Pistols au Winterland. Tout le monde ? Oui, Sal et ses copains de Milk ‘N Cookies, avec en plus Legs McNeil de Punk Magazine, Brett Smiley et Bill Inglot de Rhino. Excusez du peu. Sal évoque aussi ce concert légendaire. Il remarque que la basse de Sid n’est pas branchée, so it’s basically a two man band with Steve Jones and Paul Cook who are fantastic ! Il sortent un wall of sound that Rotten just SNARLS over... C’est Sal qui met les cap, bien sûr.

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    Bottin mondain ? Oui, ça continue. À Long Island, Johnny Thunders et Sable Starr viennent assister à une répète des Milk ‘N Cookies - A full on glammed-out N.Y. Doll and Sable in a feather boa with see-through everything - À Londres, Sal est invité à écouter le premier album solo d’Eno, Here Comes The Warm Jets. Dans le studio, se trouvent Eno, Chris Thomas and a very intense John Cale. Toujours à Londres, Rhett Davies demande à Sal de jouer sur deux cuts d’un album de Robert Calvert qu’il doit produire. Sal se retrouve en studio avec Paul Rudolph, Simon House, Nik Turner et Michael Moorcock, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin londonien de l’underground dauphinois. L’album s’appelle Lucky Leif And The Longships, une sorte de petit must de derrière les fagots de Ladbroke Grove.

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    Ado, Sal met un point d’honneur à ressembler à Pete Townshend et ça marche : grand et sec avec un profil en bec d’aigle. En 1968, il a la chance de voir le Jeff Beck Group sur scène - They were spectacular, much better than the records and LOUD ! Ils jouaient si fort qu’à un moment, Beck s’est retourné vers Woody et a gueulé : ‘Turn the fuck down !’ - Il faut dire que Sal Maida est un anglophile incurable. Il ne jure que par les groupes anglais. Comme des tas de kidz américains, il prend la British Invasion en pleine gueule. Ce choc révélatoire se transformera aussitôt en vocation. Sal veut jouer de la basse dans un groupe anglais. Et son heure de gloire viendra lorsque Roxy l’embauchera pour une tournée.

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    Mais en attendant l’heure de gloire, Sal voit le MC5 sur scène en 1969 - They were like a Soul revue but with a killer Detroit rock’n’roll street vibe - Il traite Rob Tyner de wild front man, Fred Smith de great guitar exciting to watch et Wayne Kramer de mec qui danse sur scène comme James Brown. Il voit aussi les Faces chez Ungano et dans le public, il remarque les présences de Jimi Hendrix, Todd Rundgren et Leslie West. Il se présente à Jimi Hendrix qui lui serre la main et Sal est épouvanté de sentir sa main avalée par l’immense pogne de Jimi - His hands dwarfed mine - Il papote en 1967 aussi avec Jerry Garcia devant le Cafe Au Go Go et lui demande ce qu’il pense de Love. Garcia lui répond que c’est pas terrible sur scène. En août 1966, il voit les Beatles au Shea Stadium avec les Ronettes, Barry & the Remains, the Cyrcle et Bobby Hebb - When the Beatles came out, it was absolute pandemonium - Ils jouent des trucs tirés de Revolver et de Rubber Soul. Sal voit aussi les Stones deux fois avec Brian Jones, en 1965 et 1966 - Brian and Keith unleashing lethal guitar interplay - En 1966, ils jouent les cuts d’Aftermath qui pour Sal est le sommet des Stones de Brian Jones. Et en 1972 (avec Mick Taylor), ils sont, nous dit Sal, the greatest rock’n’roll band in the world. Avec les Stones de 1965 et les Rascals qu’il voit au Phone Booth, les Who sur scène sont ce qu’il a pu voir de mieux : c’est en 1967, au RKO Theatre de Manhattan, dans un festival organisé par Murray the K. Les Who ? - The most ferocious, brutal sound I’d ever heard - Mais attendez c’est pas fini, nous dit Sal, en plein «My Generation», Keith Moon s’écroule dans sa batterie et Pete Townshend explose sa guitare en mille morceaux. Le rideau tombe, silence dans la salle - Wow ! What the fuck was that ? - Les kidz américains n’avaient encore jamais vu un truc pareil. Sal adore les Who mais il dit un peu plus loin préférer the early pre-Tommy era. Il voit aussi les Kinks, bien sûr, et Led Zep, qui contrairement aux Kinks étaient toujours excellents sur scène. Un autre landmark avec les Beatles, les Stones et les Who : the Ziggy Stardust show en 1973 à New York. Pendant «Rock’n’Roll Suicide», Bowie s’évanouit sur scène. Les gens se demandent si c’est un vrai suicide. Mais Bowie se relève et quitte la scène - Le sentiment général est qu’on venait d’assister à l’un des meilleurs shows de tous les temps - En 1968, il voit aussi Traffic, Blue Cheer et Iron Buttlerfly au Fillmore East. Pour lui Blue Cheer n’était pas à la hauteur de sa réputation de loudest band in the world. Il voit la même année The Jimi Hendrix Experience avec a brand new band en première partie : Sly & the Family Stone. Il voit aussi les Doors à Long Island en 1967 - Confrontational and wickedly good - Plus l’audience est hostile et plus Jim Morrison la confronte. Il fout la main au cul de Robbie Krieger qui le repousse brutalement. What the fuck is going on there ? Les Doors n’en sont qu’à leurs débuts. Sal sent que ça va chauffer avec des mecs comme ça.

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    En 1968, il voit l’Electric Flag au Fillmore East - J’adorais leur son et leur album A Long Time Comin’, mais je ne m’attendais pas à voir ce groupe aussi bon sur scène. Ils semblaient jouer un peu plus vite que sur l’album et avec beaucoup plus d’énergie. Le public devenait fou - Au Fillmore il voit aussi Nice et Family qui aurait dû devenir énorme en Amérique. En plein délire, Roger Chapman balance sans le faire exprès un pied de micro sur Bill Graham qui le prend très mal, au point d’ordonner au groupe de quitter la scène en plein set. Terminé pour Family en Amérique. Sal voit aussi Procol - a group of magicians - et Moby Grape sur scène. Il aime bien aussi l’early Jethro Tull avec Mick Abrahams et l’album This Was. Il affirme que Mountain était the loudest band - Forget Blue Cheer - They were HEAVY rock, but in the best sense of the term - Il ajoute que Leslie West était une bête et que Felix Pappalardi avait le plus distorded/overdriven bass sound this side of Jack Bruce. Il voit aussi Marc Bolan avec Steve Peregrin Took. Par contre, ses groupes favoris comme les Byrds le déçoivent sur scène - But boy, they did not cut it live - Son autre groupe préféré est Love à propos desquels il ne tarit pas d’éloges - Da Capo just killed me - Sal se retrouve aussi à une époque dans un short-lived band nommé The California Bombers avec Earle Mankey et Thom Mooney, le batteur de Nazz. Quand on parle de gratin...

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    L’anglophile débarque à Londres pour la première fois en 1969. Il découvre le paradis - Respirer l’air de Hyde Park, voir les dolly birds dans la rue, les pubs, boire de la bière tiède, s’essuyer le cul avec du papier paraphiné, avoir des livres dans mon portefeuille et des shillings dans ma poche, se faire appeler ‘guv’nor’ par les chauffeurs de taxi, manger l’horrible bouffe anglaise, prendre le métro et monter dans les magic bus - Il fait ce que font tous les anglophiles : il trouve l’adresse de Paul McCartney et le guette pour lui demander un autographe. Il voit aussi Jagger et George Harrison. Mais le plus important, ce sont les concerts, bien sûr. Alors il voit tous les groupes qu’il rêvait de voir : The Idle Race, The Nice, l’early Yes avec Tony Banks et Tony Kaye, Jackie Lomax, Taste, Caravan, Blossom Toes, Spooky Tooth, Free et les Hollies. Que peut-on espérer de mieux ? Quand il revient en 1971, il prend un appart et commence à auditionner pour des groupes. Il partage l’appart avec un copain de Jack Lancaster, le sax de Blodwyn Pig et un soir Steve Took vient foutre le souk dans la médina. Il s’amuse à rayer l’album de Caravan, In The Land Of Grey And Pink, qui appartient à Sal et Sal le vire. Groovy times baby, comme il dit. Puis il sympathise avec l’une de ses idoles, Paul Kossoff qui justement cherche un bassman pour un nouveau projet. Ça aurait pu donner Kossoff Kirke Maida And Rabbit, mais ça ne débouche pas. Puis il rencontre Legs Larry Smith des Bonzos qui veut monter un groupe, Legs 11 avec Jimmy McCullough, Stan Webb et des choristes. Étonné, Sal dit à Legs que ces mecs jouent encore dans des groupes et Legs lui dit de ne pas s’inquiéter. Effectivement le Melody Maker annonce la semaine suivante que Thunderclap Newman splitte et le semaine d’après, c’est le tour de Chicken Shack. Le projet de Legs ne débouche pas non plus. Quand Sal appelle Legs chez sa mère à Oxford, celle-ci lui répond que Legs is drying out, c’est-à-dire qu’il fait une cure.

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    Charlie Whitney de Family invite Sal à une audition, car Rick Gretch vient de quitter le groupe pour rejoindre Blind Faith. Mais quand Sal se pointe, il y a déjà beaucoup de monde. Family recrute John Wetton qui va remplacer Sal dans Roxy. Étrange coïncidence. Autre coïncidence : il entend parler d’un job de bassman dans Hard Stuff, le groupe de John DuCann. Il doit y remplacer Johnny Gustafson qui curieusement a joué lui aussi dans Roxy. Il fait aussi la connaissance de Davey O’List et jamme un peu en trio avec lui. À ses yeux, Davey est un guitariste brillant, un cross between Hendrix and Syd Barrett - And an incredibly eccentric and funny character - Il faut aussi se souvenir que Davey O’List fit aussi brièvement partie de l’aventure Roxy. Tous les chemins ne mènent-ils pas à Roxy ?

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    Sal sympathise aussi avec Mick Ralph qui vient de quitter Mott. Wanna jam ? Ralph monte un projet avec Simon Kirke et Paul Rogers. Il cherche un bassman. Mais Sal lui dit qu’il vient d’être embauché par Roxy pour une tournée. Mick Ralph le congratule et s’en va monter Bad Co. Effectivement, Sal a passé l’audition dont il rêvait le plus : pour Roxy. Il doit jouer avec Paul Thompson, et derrière la vitre de la salle de contrôle, il y a Chris Thomas et tout le reste de Roxy - Extremely nerve racking - Il est engagé et on lui dit d’aller s’acheter des fringues - An anglophile from Little Italy now in the biggest band in the land - Oui, il faut se souvenir qu’à l’époque de Stranded, Roxy était le plus gros groupe anglais. Sal va chez Granny Takes A Trip se faire tailler un costard sur mesure. C’est là où s’habillent les Stones, les Small Faces, Bowie, Syd Barrett et Roxy. Gene Krell lui fait a special jacket for stage, la fameuse silver and black stripe jacket qu’on voit en couverture du book. Il se retrouve sur scène devant 10.000 personnes. Comme Bryan Ferry et Andy McKay ne sont pas venus aux répètes, le groupe monte sur scène un peu à l’aventure et Bryan Ferry leur dit, pour leur remonter le moral : «Well at last, on est toujours le groupe le mieux fringué d’Angleterre.» On peut entendre Sal jouer dans le live Viva, sur deux cuts, «Pyjamarama» et «Chance Morning». Les autres bassmen qu’on entend sur ce live sont bien sûr John Wetton, Johnny Gustafson et Rick Wills. Mais comme son permis de travail arrive à terme, Sal doit rentrer à New York. Fin de l’épisode Roxy. John Wetton prend sa place.

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    Et c’est là que les managers de Sparks John Hewlett et Joseph Fleury proposent à Sal de jouer dans un groupe de Long Island nommé Milk ‘N Cookies. Sal commence par refuser, car il pense pouvoir retourner à Londres faire carrière, mais Hewlett insiste en arguant que Milk ‘N Cookies va devenir énorme. Sal aime bien Hewlett car c’est un ancien John’s Children et ils ont en commun une profonde admiration pour les Blossom Toes et Halfnelson, les futurs Sparks. Sal finit par accepter et rencontre Justin Strauss, Ian North et Mike Ruiz qui sont encore des gamins. C’est le whiz kid Ian North qui écrit les chansons et qui a envoyé des démos à John Hewlett, d’où la connexion. Hewlett leur décroche un contrat chez Island et Muff Winwood produit leur album. Les Milk lui font écouter les disques de Sweet, de Slade, de T. Rex et des Raspberries comme modèles de son - Muff we want to sound like this ! - Ils veulent des big drums et des loud vocals, mais Muff fait à son idée et plante l’album. Les Milk détestent le son de leur album - For years we hated the production until the re-issue age when mastering pumped everything up to its full potential - C’est exactement ce qu’on ressent à l’écoute de cet album quasi-mythique et réédité à plusieurs reprises. L’une des bonnes rééditions est celle de RPM, en 2005, car en plus du remastering dont parle Sal, Nina Antonia signe les notes de pochette. Elle démarre en force : «A burst of pure pop exuberance, Milk ‘N Coolkies could have been the Ramones but they wanted to be the boys next door.» (Les Milk auraient pu être les Ramones, mais ils ont préféré être the boys next door). Elle situe merveilleusement bien les Milk qui détestaient le trash new-yorkais des mid-seventies : «They were fresh faced Lilie of the valley rather than the alley.» (Ils tenaient plus du lys dans la vallée que de la fleur de caniveau). Nina regorge de formules spectaculaires : «Forget boy bands, Milk ‘N Cookies were the original coy band», ce qui signifie groupe timide, et elle embraye aussi sec sur les bonus, comme on va le voir tout à l’heure : «Good Friends» qu’elle qualifie de «perfect fusion of the band’s sweet essence spliced with petulant rock rush». Et puis tout s’écroule quand lors d’une tournée en Angleterre, ils lâchent un mot de travers sur les Bay City Rollers qui sont alors intouchables. Les Écossais voient ça comme un régicide. Puis Island les vire, car Chris Blackwell n’aime pas leur son, alors le groupe rentre au bercail, la queue entre les jambes et entre dans le cirque local du CBGB avec notamment les Ramones qui vont devenir, nous dit Nina, une street version des Milk. Avec sa coiffure, Ian North aurait pu être un Ramone ou Joey Ramone un Cookie, mais le fond du problème, conclut Nina, c’est que les Milk ne voulaient pas être des punks - There was no way Milk ‘N Cookies could have become punks - Elle nous apprend ensuite que Sire, le label des Ramones, proposa un contrat aux Milk, mais Sal avait déjà rejoint les Sparks. Les Milk enregistrent alors 3 démos avec un autre bassman : «Not Enough Girls (In The World)», «Typically Teenage» et «Buy This Record», trois bombes. C’est là où les choses se compliquent : Island rappelle John Hewlett pour dire que finalement, ils vont sortir l’album des Milk en Angleterre et demandent à voir Ian North. Que Ian North. Une fois arrivé à Londres, ces enfoirés lui proposent une carrière solo. Okay. Quand North annonce qu’il quitte le groupe, Sire retire ses billes et c’est la fin des Milk. Une histoire triste comme il en existe des tonnes dans l’histoire du rock. L’histoire d’un mec qui a oublié les copains pour jouer sa petite carte perso. Cette trahison ne lui portera pas chance puisqu’il va disparaître dans une scène electro à la mormoille sans laisser de traces intéressantes.

    Côté son, cette red RPM est extrêmement révélatrice : le son des bonus n’a rien à voir avec celui de l’album produit par Muff Winwood. C’est le jour et la nuit. L’album est trop poppy pour être honnête, on erre de cut en cut comme une âme en peine. «Tinkertoy Tomorrow» est trop pressé de jouir, c’est une pop exacerbée du gland, ça trempe dans le sugar hill bubble glam, «(Dee Dee You’re) Stuck On A Star» est du pur jus de braguette frétillante, c’est trop pubère et même assez déconcertant. Trop sucré, comme une pipe aux bonbons à l’anis. L’excès de sucre tue la crédibilité dans l’œuf. Ils tentent de redémarrer leur petite usine de power pop avec «Rabbits Make Love». Ils sont dans un trip léger et versatile, pas de viande. Ils auraient dû voir tout ça avec Kim Fowley. Le seul hit de l’album s’appelle «Chance To Play», Justin Strauss chante ça glam - C’mon give me a chance - On note un joli solo de Ian North dans «The Last Letter» et ils tentent le tout pour le tout avec «Ready Steady». On sent aussi un net effort de songwriting dans «Nots», mais le pauvre Justin Strauss n’a pas de voix. Finalement, c’est «Broken Melody» qui va rafler la mise car c’est un beau glam des enfers. Et soudain, tout s’éclaire avec le premier bonus, «Good Friends». Big sound ! On a tout de suite autre chose. Muff fuck off ! Les Milk retrouvent leur suprématie. Ce que confirme «Wok ‘n’ Woll» : c’est énorme, stompé dans l’art de la matière, alors on imagine l’album avec une vraie prod. Voilà le Sweet scuzz bop de stomp avec serti en son sein le killer solo flash de rêve. Les Milk pouvaient casser la baraque. Ex-plo-sif ! Ils restent dans le big sound avec «Not Enough Girls (In The World)», les voilà qui réverbent dans l’écho du temps des incredible enormities avec des chœurs demented a gogo. Ils sont aussi bons que Jook, avec un killer solo flash à la clé. Leur «Typically Teenage» sonne comme un hit des Beach Boys, ils le jouent soft mais avec des huge guitars, chant demented, plus rien à voir avec le chant produit par Muff Muff. Il n’avait rien compris aux Milk - There was a boy and there was a girl - C’est pourtant pas compliqué ! Ils terminent avec l’incitatif «Buy This Record». En fait les Milk ont subi le même sort que les Action et les Creation : victimes de l’incompétence du business.

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    À New York, les Milk ‘N Cookies jouent au CBGB avec les Ramones, Television, les Mumps et tous les autres ténors du barreau. Ils font partie de cette scène qui va réinventer le rock américain. Puis les frères Mael embauchent Sal pour jouer sur l’album Big Beat. Mick Ronson devait aussi jouer sur l’album, mais il retira ses billes et Sal conseilla Jeff Salen des Tuff Darts aux frères Mael. Sal fait aussi un focus sur l’un des ses groupes préférés, les Rascals - Certainly my favorite New York band - l’un des trois meilleurs groupes qu’il ait vu sur scène avec les Stones et les Who. Pour lui, Dino Danelli est le meilleur batteur qu’il ait jamais vu. Eddie Brigati was so exciting as he danced. Sal chope le guitariste Gene Cornish dans les gogues et lui demande d’où sort le son de basse. Gene lui répond qu’ils font jouer un bassman dans une autre pièce.

    Puis Sal vivra d’autres aventures musicales avec Cracker, Mary Weiss, Ronnie Spector, Echo & the Bunnymen, Don Flemming et John Doe. Rien que du trié sur le volet. Il arrête brutalement son récit page 107, le date de 2017 et nous invite à venir le rejoindre au salon pour écouter sa collection de 45 tours. Il indique que le record collecting fait partie de son ADN. Surtout les 45 tours. Il en choisit 300 qui couvrent une période précise : des années 50 à 1978 et se limite à un seul disque par artiste.

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    Bon, il commence par les chouchous : Beatles («Paperback Writer»), Kinks («Waterloo Sunset»), Roxy Music («Virginia Plain») et passe directement à «God Save The Queen», one of the great British singles, qu’il met au même niveau que les singles classiques des Stones et des Who - Snarling vocals and one of the best guitar sounds ever recorded on a rock record - Monsieur Sal a le bec fin et c’est pour ça qu’on l’écoute attentivement. Il aime bien aussi «I Feel Free» de Cream pour sa punk energy et il ne tarit plus d’éloges sur Jack Bruce. Pour Sal, «A Whiter Shade Of Pale», c’est «When A Man Loves A Woman» fondu dans le moule de Blonde On Blonde. Bien vu Sal ! Il adore Procol Harum et nous aussi. Puisqu’il évoque Dylan, voilà «Like A Rolling Stone» - one of the cornerstone records of all time - et il salue le génie des Young Rascals avec «Ain’t Gonna Eat Out My Heart Anymore». Puisqu’on est dans les classiques intemporels, voici «Good Vibrations» (Another one for the top 10 of all time), «Papa’s Got A Brand New Bag» et «Reach Out I’ll Be There». Ah oui, Sal Maida adore la Soul - All the Motown hits were just the best records of all time - Il n’en finit plus de s’extasier sur tous ces singles et il a raison, car ça ne sert qu’à ça et ça fait soixante ans que ça dure. Sal salue l’énorme bassmatic de James Jamerson et pouf, il saute sur «Satisfaction», il parle de riff of the century - The greatest rock’n’roll record of all time ? Hell yeah ! - Retour aux hits de base avec «Be My Baby» des Ronettes (another in the all-time top 10) et revient à la Soul magique avec le «What’s Going On» de Marvin - Again, James Jamerson plays one of the all-time great bass lines - Comme on peut le constater, jusque là, tout va bien. Sal est incapable d’écouter un mauvais disque. Il ne brandit que des rondelles magiques. Voilà «My Girl» des Temptations, puis le Percy Sledge évoqué plus haut, suivi de «I Can Hear The grass Grow», holy shit, this is the best record to come out of England in 1967, il met les Move exactement au même niveau que les Beatles, les Stones, les Kinks, les Who - They are what exciting English rock is all about - C’est tout ce qu’il adore dans le rock anglais. Chapeau bas aussi pour «69 Tears», the ultimate garage rock classic, pour «Green Onions», pour «Keep On Running», avec la killer bassline de Muff Winwood, tiens comme par hasard, et puis voilà Wilson Pickett avec «99 and 1/2», my #1 Soul man, a true badass. Il cite Buffalo Springfied comme son deuxième favorite American band après les Byrds et ne tarit plus d’éloges sur les Raspberries («Tonight») qui combinent si bien le flair mélodique des Beatles avec le power des Small Faces. Bel hommage aux Miracles («Going To A Go-Go») et à Aretha, bien sûr («I Never Loved A Man (The Way I Love You)»), Fame Sound, Jerry Wexler and a bunch of white musicians - Link Wray dont il recommande «Rumble» - PLAY IT LOUD - Little Richard avec «Tutti Frutti» - This was the MOST exciting record to come down the pike - Dionne Warwick, les Shirelles, Martha And The Vandellas («Nowhere To Run») - And this is where Keith Richards gets the ‘Satsisfaction’ riff from ? - Dwight Twilley Band avec «You Were So Warm» - Sun records reverb and Beatles melodies - Walker Brothers («The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore») - One of my favorite vocal performances of all time - Julie Driscoll & Brian Auger Trinity, Spinners, Zombies, Dusty chérie («I Close My Eyes And Count To Ten»), Easybeats, Moby Grape - My favorite debut album - Jackie De Shannon («When You Walk In The Room») - Elle fit la première partie des Beatles, écrivit des chansons pour les Byrds et Marianne Faithfull, elle avait Ry Cooder dans son backing band et eut une relation avec Jimmy Page - Jackie est une BIG personal favorite de Sal. Music Machine est son groupe garage préféré («Talk Talk»), et il adore les Ramones («I Wanna Be Your Boyfreind») - Thanks for saving rock’n’roll, Johnny, Joey, DeeDee and Tommy - et puisqu’on est dans les punks, il salue les Damned («New Rose»).

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    Et pouf, il saute sur Etta James («At Last») - Regarded as one of the greatest R&B voices of all time - Puis il enchaîne les Supremes («Stop In The Name Of Love») et les Velvelettes («Needle In A Haystack») - Some of the most exciting singles from Motown’s wonder years - puis il salue Darlene Love («Christmas (Baby Please Come Home)» - «Fine Fine Boy», this absolute monster is for me one of the best records of all time - Il revient en Angleterre avec les Birds («Say Those Magic Words») - Ronnie Wood and one of may bass heroes, Kim Gardner - Sir Douglas Quintet («She’s About A Mover», les Bee Gess («New York Mining Disaster 1941»), Bobbie Gentry, forcément, les Groovies avec «Slow Death» - Some of the best rock’n’roll this side of Atlantic - Puis les 13th Floor Elevators, Ann Peebles avec «I Can’t Stand The Rain» et son grinding Memphis groove. Il salue aussi le «Rock On» de Davis Essex parce que Herbie Flowers y joue de la basse. Sal dit de Flowers qu’il est l’équivalent blanc de James Jamerson et pour preuve il suffit d’écouter «Walk On The Wild Side», «Space Oditty» et le «Jump Into The Fire» de Nilsson. Bel hommage aussi à Sandie Shaw («Girl Don’t Come») et il compare le team Sandie Shaw/Chris Andrews au team Burt Bacharach/Dionne Warwick, ce qui est quand même un peu osé. Joli coup de chapeau aux Turtles puis aux Foundations («Build Me A Buttercup») - killa dilla soul record from the late 60s - The Mamas And The Papas («California Dreaming»), the Dave Clark Five («Anyway You Want It») - The DC5 gave The Beatles a run for their money - Sal parle de sheer brutal power et c’est vrai. Il salue aussi Todd Rundgren à l’époque de Nazz («Open My Eyes») - The monstruously talented Todd Rundgren - et il ajoute - The Nazz from Philadelphia were one of these bands that coulda, woulda, shoulda - Pas de meilleure définition ! Sal détecte chez les Nazz les British influences, le Who-like guitar solo et des harmonies vocales dignes des Association. Il salue aussi les Hollies («I Can’t Let Go») et dit que l’album Evolution est l’un de ses BIG faves. Voilà Delaney & Bonnie qui se sont fait piquer leur groupe par Clapton, puis Sly & The Family Stone («Everyday People») - With at least two stone geniuses in the band - il parle bien sûr de Sly et de Larry Graham. Pour Sal, c’est l’un plus grands groupes de tous les temps et il te met au défi de trouver quelqu’un qui osera dire le contraire. Les Troggs qu’il traite de «minimalist geniuses» et Ronnie Spector avec «Try Some Buy Some», le hit de George Harrison - mind-blowing wall of sound production by Phil Spector and the always fabulous Ronnie on vocals - Paul Revere & The Raiders («Him Or Me»), Love («7 & 7 Is») - Love were an insanely talented group of eccentrics, drug addicts, thieves and all round misfits - oui, des punks avant la lettre, et puis voilà les Remains («Don’t Look Back») et Emitt Rhodes au temps de Merry-Go-Round - And the most amazing record the Beatles never made, «Listen Listen» - Fleetwood Mac avec «Albatross», les Pretty Things avec «I Can Never Say» - The Pretty Things étaient plus chevelus et plus féroces que les Stones et c’est complètement dingue (it’s plain crazy) qu’ils ne soient pas devenus des stars - Oui, Sal, on est complètement d’accord avec toi. Il passe directement à «See Emily Play» - British psychedelia at its finest - et il traite Syd Barrett de biggest drug casulaty of the 60s. Après Traffic et les Moody Blues, il tape enfin dans les Small Faces avec «All Or Nothing» - Another band in my top 10 of all-time - S’ensuivent Donovan et les Creation («Making Time») - The greatest unknown band to come out of the UK, do yourself a favor and check these guys out - Them («Gloria/Baby Please Don’t Go») - The most iconic garage song of all time - Il ne tarit plus d’éloges sur les Blossom Toes et leur premier album, We Are Ever So Clean, et il passe directement à The Action avec «Shadows And Reflections» - Commercial failure, like the Creation - Sal s’incline jusqu’à terre devant Bobby Womack pour «Across 110th Street» et il a raison, car c’est une pure merveille, puis c’est au tour des Meters de passer à la casserole avec «Cissy Strut» - They are considered royalty in the Crescent City - Voilà les Standells avec «Sometimes Good Guys Don’t Wear White» - It’s what trashy garage rock is all about - le MC5 avec «Tonight» - the fiercest kick-ass rock‘n’roll ever - Il rend aussi hommage à Jack Nitzsche («The Lonely Surfer»), aux Chantells dont on entend le «Look In My Eyes» dans le Goodfellas de Scorsese, my favourite film. Il n’oublie pas Chucky Chuckah («Promised Land»), ni Don Covay («Mercy Mercy»), Freddie Scott, avec «Am I Groovin’ You» produit par Bert Berns, of course, Buddy Holly («Oh Boy»), The Association, les Monkees («Porpoise Song») - Headquaters is one of the best albums of the 60s - BJ Thomas («Hooked On A Feeling») produit par Chips Moman, Bowie avec «Rebel Rebel» - This guy owns the 70s the way the Beatles owned the 60s - et il ajoute, en proie à la fièvre - It was so much fun to hear Rebel Rebel on a jukebox in 1974 - S’ensuivent Jerry Lee («Whole Lotta Shaking Goin’ On») - Forget Elvis, this guy was every parent’s nightmare - Fats Domino («I’m Ready») - The Fat Man’s 45 discography is an embarrassment of riches - Gene Vincent («Be Bop A Lula»), les Who («Anyway Anyhow Anywhere») - Leurs 10 premiers singles et leurs trois premiers albums sont mes trésors les plus précieux - et il ajoute : «There were certain bands that were religion to me.» Dont les Who, bien sûr.

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    Il salue aussi Garnet Mimms («Cry Baby») - Another Bert Berns creation, and maybe his finest - Johnny Burnette avec «Train Kept A rolling», Vince Taylor avec «Brand New Cadillac», Bo Diddley avec «Bo Diddley», Billy Fury («A Wondrous Place»), Free («The Stealer») et puis voilà Dion, Solomon Burke, les Sonics. Et tu croyais qu’il allait oublier les Box Tops, Junior Walker et Sam The Sham ? Mais non, ils sont tous là, même Big Star avec «September Gurls», et le Velvet arrive avec «Sunday Morning», puis voilà Sam And Dave («Soul Man»), et les Dolls - one of the mosts dynamic records of the 70s - S’ensuit le Jimi Hendrix Experience («Wind Cries Mary/Purple Haze») - Sal est fan des trois premier albums qu’il considère comme les meilleurs. Jimi a beaucoup de chance nous dit Sal car Chas Chandler avait tout appris de Mickie Most pour la prod - Keep it simple, keep it focused and let’s make hit records - Puis Gene Clark («So You Say You Lost Your Baby») - A songwriting genius - Swamp Dogg, Lesley Gore, James Carr, les Isley Brothers, les Stooges - One of the most influential bands of the last 45 years - Et il ajoute en parlant des trois albums des Stooges : «All great, all essential, all the time.». Arrivent ensuite les Seeds, Bob & Earl, Honey Cone, histoire de rendre un nouvel hommage à Holland/Dozier/Holland, Captain Beefheart avec «Diddy Wah Diddy», Badfinger avec «Baby Blue» et il termine avec Al Green et l’infernal «Here I Am» - THE Soul singer of the 70s - Il n’a rien oublié. Effarant !

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    Et puis il y a les inconnus et les inconnues au bataillon, comme Claudine Clark, une pré-Beatles dont il dit grand bien à l’écoute de «Party Lights». Il recommande aussi les Soul Survivors avec «Expressway To Your Heart», puis les Grass Roots («Where Were You When I Needed You») parce que c’est le groupe de P.F. Sloan & Steve Barri. Puis il fait l’article pour Marmalade («I See The Rain»).

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    Sal défend aussi des artistes qu’on n’écoute pas forcément, comme Stevie Wonder, Sonny Bono solo («Laugh At Me»), the Left Banke («Walk Away Renée») ou encore les Searchers, the MOST under-appreciated British group of the 60s. Il recommande aussi vivement le «Stoned Out Of My Mind» des Chi-Lites et le «Pretty Flamingo» de Manfred Mann. Puis les 4 Seasons que Sal détestait en réaction des gens de son quartier à Little Italy qui vénéraient les 4 Seasons et qui haïssaient les Beatles. Comme Sal adorait les Beatles, alors il détestait les 4 Seasons, mais il avoue aimer la voix de Frankie Valli. Il recommande aussi les Beau Brummels, et pas seulement «Laugh Laugh» mais aussi l’un des albums de l’âge d’or, Bradley’s Barn. Il vante aussi les mérites de Reparata & The Delrons («I’m Nobody’s Baby Now») et de Jimmy Hughes qu’il faut effectivement ne pas perdre de vue - A treasure of the Muscle Shoals Soul.

    Bon, il reste encore des tas de trucs, mais pour éviter l’overdose, on va en rester là.

    Signé : Cazengler, sale merda

    Sal Maida. Four Strings, Phony, Proof And 300 45s. Hozac Books 2018

    Milk ‘N Cookies. RPM Records 2005

     

    *

    Le Rock c'est Ça ! C'était écrit en toutes lettres sur la pochette du premier 25 cm français de Vince Taylor. En ces temps originaires tout semblait simple. Depuis il en a coulé de l'eau de la Seine sous le Pont Mirabeau, de l'eau sur la scène Rock aussi ! A tel point que le secret du Ça s'est un peu perdu. L'est difficile d'y mettre la main dessus. Vous avez Le Livre du Ça de Georg Groddeck paru en 1923 qui nous raconte que le Ça serait une sorte de maladie auto-immune, une espèce d'embryon pathogène que notre corps et notre esprit engendreraient en une frénétique copulation contre-nature, que nous abriterions à l'intérieur de nous, une espèce d'Alien niché au-dedans de nous, un squatteur fou qui nous dirigerait. A notre insu, du moins comme notre conscience feint de faire semblant de le croire. Les Anciens Egyptiens et leur sagesse pyramidale connaissaient le Ça qu'ils nommaient Ka. Ils le définissaient comme cette part d'immortalité qui nous habitait et qu'il convenait de garder précieusement intacte en nous après notre mort pour accéder à l'immortalité. D'où la nécessité d'embaumer les cadavres et de veiller attentivement à la préservation de nos momies. Autrement dit le ça ou le ka serait notre principe de vie agissant. Tout ça en tant que préliminaires à notre chronique du premier disque d'Aliça F!, pardon d'Alicia F!

    ALICIA F!

    ( Single / Damn101 )

    Alicia Fiorucci : lead vocal / Tony Marlow : guitar, backing vocals / Fredo Lherm : bass, backing vocals / Fred Kolinski : drums, backing vocals.

    D'abord une pochette bien sûr. Sans quoi ce ne serait pas une surprise. Car le rock se doit d'agresser les yeux autant que les oreilles. Artwork de Mike Cookson admirablement mis en page, du faussement très simple, une photo d'Alicia alignée à droite, un lettrage coqueluche de craquelures sur la gauche. Le tout baigné de d'obscurité. Qui resplendit de lumière. Le halo de feu autour des cheveux mi-longs d'Alicia – et ce regard vert de vipère qui darde et vous pétrifie à tel point que vous n'oseriez porter vos regard sur la blancheur irradiante de ce corps blanc, si ce n'était cette insolente attitude de souveraine indifférence aussi incisive que le tatouage barbelé qui enserre le haut d'une cuisse interdite.

    La photo est issue d'une série d'Antoine '' TK PIX'' Newel dont nous reparlerons dans une prochaine livraison. Elle est reprise sur l'œil du disque, centrée sur le corps, une focale qui en accentue la lascivité.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    My No-Generation : si l'on vous a déjà offert une vipère heurtante du Gabon et qu'elle vous a sauté au cou pour vous souhaiter la bienvenue en prenant garde d'enfoncer profondément ses longs crochets dans votre gorge vous pouvez écouter sans danger ce titre. Sans quoi vous risquez d'être surpris, le morceau n'a pas commencé que vous voici valdingué par un monstrueux vlan de guitare et la voix d'Alicia surgit et se plante en votre cœur tel un poignard meurtrier. Si vous croyez en être quitte pour la peur, vous vous méprenez. Reprenez vos esprits, c'est difficile, ça klaxonne de tous les côtés à la Ramones, et c'est fini. C'est quoi ce truc de madurle, deux minutes et trente-trois secondes de love suprême et c'est ignominieusement terminé. Question affirmation de soi, Alicia F! ne fait pas dans dentelle. A la manière dont elle prononce ses trois derniers I don't care, vous comprenez qu'il vaut mieux ne pas chercher à chipoter. D'ailleurs Fred Kolinski vous cloue le bec d'un dernier coup de marteau définitif. Adjugé. Plié. La purple panther a disparu. Quant à Marlow le filou fellow il s'est débrouillé pour placer dans tout ce tintamarre un destroy solo, genre parquet ciré glissant du Titanic quand il plonge vers les abysses, qui fera rockin' date.

    I fought the law : une reprise – il n'y en aura que deux au grand maximum sur l'album en préparation – pas n'importe laquelle, l'hymne des rebelles du rock'n'roll écrit par Sonny Curtis qui enregistra avec Buddy Holly et Eddie Cochran – un titre qui colle à l'art natif de vivre d'Alicia F! je n'en fais qu'à ma tête car je suis un être humain libre comme ces animaux que les hommes surnomment sauvages. Aussi elle vous l'entonne à pleins poumons, à pleine joie, un vent impétueux qui courbe la cime des arbres, et derrière les musiciens reprennent en chœur, Kolinski s'offre une rafale insidieuse de battements névrotiques à la suite desquels Frédo Lherm en profite pour un lâcher de basse enragée. Marlow déploie tout du long l'oriflamme de sa guitare et Alicia vous force de son vocal pandémoniaque toutes les prisons et brise toutes les chaînes mentales qui nous emprisonnent à nous-mêmes.

    L'air de quelque chose qui ressemblerait à un concept-single. Alicia a compris que le rock sans mythologie est insipide, qu'il faut incarner le fantasme de son propre personnage afin de phagocyter de sa propre volonté agissante l'imaginal cerveau de l'auditeur. L'idole n'incarne que son propre désir à être soi-même dans toute son unicité stirnérienne. Moi et rien d'autre que cet amour hargneux du rock. C'est lorsque l'on est définitivement devenu l'œuf germinal de sa propre solitude, de sa propre plénitude, que l'on peu devenir l'absolu et nécessaire miroir de tous les autres. Le rock'n'roll c'est ça.

    Et rien d'autre. Que cette manipulation mentale. Magie musicale.

    But we like it.

    Et avec ce premier vinyle, Alicia F! y réussit magnifiquement.

    Damie Chad.

     

    MOUNTAIN ( VI )

     

    1973

    West, Bruce & Laing s'est terminé en queue de poisson, trop de drogue, trop d'égos, Jack Bruce parti, Leslie et Corky se retrouvent seuls, pas pour longtemps, plus de bassiste, même pas le temps de se retourner voici que Felix Pappalardi arrive ventre à terre. L'a un super plan à proposer : la reformation de Mountain. Mais pas que. Du fric à se faire : au Japon. A la clef de cette tournée au pays du Soleil Levant, les royalties d'un double album live, qui résisterait à une telle proposition ? Corky se désiste sans tarder. Ce n'est pas qu'il n'aime pas les Japonais, c'est qu'il voit les ennuis se profiler. Certes des étincelles à prévoir entre Felix et Leslie, mais ce n'est pas le pire. Pappalardi n'est certainement pas un mauvais bougre, par contre c'est un homme sous influence. Non ce n'est pas la mafia qui lui court après, c'est dommage, ce serait mieux, mais allez vous dépêtrer de sa diablesse d'épouse ! Gail Collins est une peste. Bubonique. Faut qu'elle se mêle de tout. Qu'elle ramène son grain de sel à tous moments.

    Balle au centre entre Felix et Leslie. L'arbitre Corky a démissionné. Justement Pappalardi connaît un autre batteur, c'est lui qui marque le point, lui reste encore à déstabiliser son redoutable adversaire : tu sais Leslie tu te débrouilles bien aux guitares toutefois si tu avais un gars pour te soutenir ce serait moins fatiguant pour toi. Leslie pare le coup : ok, pour cette tournée, mais à la prochaine I want Corky. Pas chaud le Leslie, toutefois qui cracherait sur une mountain d'or...

    TWIN PEAKS

    1974

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Un double live made in Japan, enregistré le 30 août 1973  à Osaka. Pour l'artefact heureusement que Gail Collins est beaucoup plus imaginative que le sous-doué qui s'est chargé de la pochette du Deep Purple... Reste fidèle à son style. Sobriété démiurgique. L'on peut se perdre dans sa contemplation. La montagne est toujours là, mais sombre, massive, menaçante. Le ciel est rose, la couleur préférée des petite-filles, Gail impose le cachet de sa féminité, une manière d'affirmer qu'elle est autant Mountain que les musiciens. L'on a vite fait de se perdre dans les fluidités anguleuses du dessin. Quel est ce cygne qui semble aller de l'avant alors que son col infléchit déjà le chemin du retour, et cet être-soleil aux cheveux couronnés d'épis d'or qui semble l'accueillir, quel est-il ? Mais nous n'avons analysé que les deux tiers du dessin. Le troisième est au verso de la pochette. La montagne noire est toujours là, à croire que Gail ait voulu répéter deux fois la même scène, celle-ci se déroule avant celle du recto, la blancheur du cygne file telle une flèche, elle s'apprête à dépasser le prince-soleil autour duquel elle effectuera l'infléchissement du retour de sa trajectoire. Le bec pointu comme la flèche de Zénon qui vole et ne vole pas puisque tout instant est inscrit en sa propre solitude, en son propre espace. Si vous les additionnez les uns après les autres vous en déduisez le continuum d'une histoire, qui sort de votre imagination, peut-être vaut-il mieux comprendre que ces instants sont séparés et ne communiquent pas entre eux. Que la balle qui vous tue, n'a rien à voir avec cette autre qui a été lancée. Toute poésie picturée n'est-elle pas prémonitoire. Comme par hasard le quatrième tiers est un bandeau noir qui sert d'écritoire récapitulatif.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Allan Schwartzenberg ce n'est pas Corky, mais ce n'est pas le dernier venu. Musicien de session l'a joué avec tout le monde et les plus grands. Grand amateur d'Elvin Jones, il a acquis cette subtilité qui lui permet de trouver sa place dans n'importe que style. Pour rester dans le style de musique la même année que sa participation a Twin Peaks il travaille avec James Brown, l'année suivante Alan Douglas fera appel à lui pour rajouter la batterie sur six des huit pistes de l'album posthume et controversé de Jimi Hendrix Crash Landing.

    Bob Mann, tout comme Allan Shwartzenberg il a accompagné Gloria Gaynor, Linda Ronstadt, Barbara Streisand... Pianiste et guitariste, capable de tout jouer et de tout arranger, de tout composer, du rhythm 'n' blues à la musique classique. Pappalardi n'a pas fait appel spécialement à des rockers mais à des mercenaires de haut niveau.

    Leslie West : guitar, vocals / Felix Papparladi : vocals, bass, keyboards / Bob Mann : guitar, keyboards / Allan Schwartzberg : drums.

    Never in my life : rien à dire le son est là, l'alchimie entre la vieille garde et les nouveaux embauchés se réalise, à cette différence près que le son est top léché, n'émane pas de ce premier morceau la force convulsive qui agitait les disques de la première période. Theme for an imaginery western : sur ce morceau plus lent le défaut du premier titre est moins apparent, la voix de Pappalardi couvre tout, dès qu'il se tait l'auditeur se met en attente de son retour, manque toutefois l'épaisseur de la la frappe de Corky. La deuxième guitare n'apporte rien, elle fluidifie le jeu de West mais ne lui donne pas davantage de furie. Blood of the sun : la voix de West fait sauter le barrage et emporte nos préventions et le caramel de l'assentiment, toutefois la cymbale de Schwartzberg est trop légère. Guitar solo : West tel qu'en lui-même, qui s'amuse, solo tout en douceur, haché de silence, idéal pour comprendre comment il construit son architecture, lorsqu'il se déchaîne l'on dirait qu'il s'overdube lui-même. Monte dans les aigus, un peu comme s'il se moquait de nous. Nantucket Sleighride : Pappalardi irradie. L'on en oublie que l'orchestration manque d'un peu d'ampleur. Poussez le son si vous voulez voler parmi l'écume et les embruns. Nous ne retrouvons pas l'émotion qui nous avait saisi lorsque nous l'avions chroniqué en diamant solitaire dans la suite consacrée au deuxième album de Mountain. Crossroader : un cabochon pour Leslie qui fait sonner sa guitare comme il se doit sur un morceau qui n'a pas la prétention de révolutionner le rock, ni de le porter à incandescence. Se débrouille pourtant pour en faire un des temps forts de l'album. Mississippi queen : le cordon de gloire de Corky, Schwartzberg fait gaffe à ne pas le rater et la guitare de Leslie vient en contrefort pour ne pas faire rougir son vieux copain absent. Silver paper : un vieux morceau, vous le découpent à la dentelle, c'est joli, c'est mignon tout plein. Tressent des guirlandes pour la fête de Noël. Vous le font durer, y prennent du plaisir. Nous aussi. Roll over Beethoven : en fait on préfère le bon vieux rock'n'roll. Ne vous demandez pas pourquoi.

    Soyons franc, le disque ne nous convient pas tout à fait. Trop policé. Ressemble un peu à ces marches que l'on a taillées dans le rocher pour permettre aux touristes d'accéder à la forteresse de Montségur sans risquer de glisser et de basculer dans l'abîme. L'on est très loin des bootlegs de West, Bruce & Laing. L'adjonction des deux professionnels a permis une certaine efficacité mais ils ont masqué d'une brume sans mystère les abrupts de la montagne sacrée.

    Plus tard West affirmera que ce japan tour n'était pas ce qu'il désirait. Repartir avec Mountain, ce n'était pas idiot, mais pas pour rejouer les mêmes éternels morceaux. L'était comme Baudelaire, recherchait du nouveau. Est-ce pour cela qu'il accepte de participer à un nouvel album ? L'a tout de même pris une assurance tout risque : Corky est revenu. La partie est tout de suite plus égale : Corky + Leslie d'un côté, Felix + Gail de l'autre. Bon prince, Leslie accepte un second guitariste, ce n'est pas ce qui lui fait peur.

    AVALANCHE

    1974

    Leslie West : guitar, vocals / David Perry : Rythm guitar / Felix Papparladi : vocals, bass, keyboards / Corky Laing : drums.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Je vous avais demandé de garder en mémoire la pochette de Live 'n' Kickin', elle n'est pas de Gail Collins, elle est signée de Pacific Eye & Ear, studio-design à qui l'on doit de nombreuses couves d'artistes rock, une des plus célèbres étant par exemple le Berlin de Lou Reed.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Nul besoin d'avoir fait une école d'art pour s'apercevoir que la structuration de la pochette d'Avalanche due à Gail Collins possède quelques ressemblances, des espèces de rappels à l'ordre, le cercle évidemment, les photographies des musiciens en pleine action dans la mire. Gail a choisi Leslie et Felix sur scène jouant et chantant, comme au bon vieux temps de Mountain. La citation circulaire empruntée à WB&L est là pour signifier que la brisure a déjà eu lieu que l'histoire de Mountain en est à son dernier acte. La montagne est d'un noir de deuil aveuglant. Le ciel coloré – espèce d'arc-en-ciel angulaire – témoigne de l'éclat d'un prestigieux passé. Le reste du dessin est typique du style de Gail, quel est cet étrange poisson volant et pourquoi l'oiseau sur sa racine ne s'envole-t-il pas, comme si quelque chose ne tournait plus rond ? Plus de cygne qui ne nous fasse signe. Un peu comme si drame était déjà consommé. Gail Collins avait-elle la prescience que c'était la dernière pochette de Mountain qu'elle dessinait. Sans doute était-elle au courant de la décision irrévocable de Pappalardi de mettre définitivement fin au groupe...

    David Perry est originaire de Nantucket, autant dire qu'il s'inscrit naturellement dans la communauté Mountain. Il jouera dans Black Cats et dans The Dionysians avec Nick Ferrantella qui devint le road manager de Mountain et de West Bruce & Laing, l'on comprend qu'il ait pu être facilement accepté par Leslie et Corky. Nous le retrouverons en un autre épisode avec Felix Pappalardi.

    Whole lotta shakin' goin' on : les classiques du rock, ce n'est pas le trésor du Capitaine Flint qui nécessite toute une expédition maritime, sont accessibles à tous, les coffres inépuisables largement ouverts débordent de diamants gros comme le Ritz, il suffit de se baisser et de puiser dedans à pleine mains. Généralement les groupes ne proposent ces dragées aux poivres de Cayenne explosives qu'en concert en guise de dernière faveur avant de s'esquiver. Mountain se moque de ces coutumes. Directement en ouverture de face A pour l'album studio censé marquer le grand retour. Ne doutent de rien, pas une énième reprise du old but eternal & young Berry, n'ont pas peur du grand méchant Jerry Lou, lui ont dérobé son épaule saignante de phacochère préférée, grands princes ils lui ont laissé son pumpin' piano, vous le font à la sauce Mountain, vocal à l'arrache, guitare gourmande et aigüe et Corky tout heureux qui mène le train. Ne closent même pas le débat d'un accord majeur, se permettent l'infini instrumental des rails qui courent jusqu'au bout du monde, juste pour nous faire regretter qu'ils ne l'aient pas laissé filer sur toute la face de l'album. Sister justice : pas de jaloux, à Felix le chat de prendre la relève. L'est comme ses jeunes filles qui mettent leur plus belle robe pour être sûre de vous séduire, sait très bien que son attrait numéro un c'est sa voix, vous l'estampille avec cette coquetterie qui vous pousse à coller un timbre de collection sur une lettre d'insultes à votre percepteur, vous la pose dès le début et ne se tait pas jusqu'à la fin, personne ne fait mieux que le boss, il vous trousse la ritournelle et vous êtes éblouis par ce qu'il révèle dessous, les trois autres jouent sous du velours, je ne dis pas qu'ils se roulent les pouces, ils assurent le job à la perfection, quand Orphée chantait les argonautes souquaient d'autant plus ferme. Grenadine fortement alcoolisée. Ne pas en abuser. Alisan : une petite compo de West, cristalline, avec quelques vols d'éventails sinon mallarméens du moins acoustiques, et hop ça part sur un son banjo, tout ce qu'il y a de plus country, vous ne glisseriez pas un feuillet de cigarette entre deux notes, l'on repart en berceuse, légèrement plus accentuée, sur ce balancement mordoré un bébé se croirait dans le ventrou de sa maman. Swamp boy : écrit par Monsieur et Madame Papplardi, l'on change d'endroit, chaleur et rythme poisseux, la basse de Félix qui clapote et le vocal genre poire d'angoisse hennit en douceur comme si un serpent lui passait entre les jambes. ( I can't get no ) Satisfaction : les deux précédents morceaux étaient beaux mais pas très avanlachiques à vous couper la chique, West jouait déjà ce hit avec The Vagrants avant Mountain, je ne sais plus qui a dit que c'était la plus belle reprise du chef d'œuvre ( parmi tant d'autres ) des pierres roulantes, peut-être que si Decca ne l'avait pas sorti avant qu'elle soit revue par les cinq voyous de bonne famille londoniens aurait-elle fini à ressembler à cette pétaudière à péter les chaudières... En tout cas elle n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd, nous verrons plus loin pourquoi, Corky a la bonne idée de ne pas tenter d'imiter Charie Watts, Felix en profite pour vraiment jouer de la basse et Leslie avec un bottleneck vous dépèce un serpent vivant et au lieu de se servir de sa guitare il nous offre les cris gémissants du reptile frémissant. Jamais plus vous n'obtiendrez de satisfaction aussi énamourante dans votre vie. Thumbsucker : encore un titre du couple infernal, le genre prise de cocaïne parfaitement inspirée, vous avez un guitare sur un mur qui picore du pain dur et vous êtes comme les petits poussins qui suivent leur mère les yeux fermés jusqu'à la prochaine rôtisserie. Seriez prêts à lécher n'importe quel doigt que l'on vous tendrait pour le réécouter en boucle. You better believe it : quand Corky tapote sur sa cloche à vaches, pouvez commencer à rédiger votre testament, plus la peine Leslie lui vient prêter assistance et c'est parti for the last devil's dance, le vocal de West ressemble à des hurlements de sioux lors de l'assaut contre le septième de Cavalerie, et derrière vous avez un de ces froissés de riffs, comme il ne s'en fait plus cette terre depuis au moins la cruci-fiction du Christ. Superbe, un des meilleurs titres de Mountain, vous pouvez me croire. I love to see you fly: une ballade pour Gail, pour une fois Leslie a aidé Felix pour l'écrire. Un moment de faiblesse masculine, Pappalardi a cueilli les plus belles roses pour sa compagne, Leslie a rajouter un épineux d'acoustique. Ne faut pas non plus souhaiter l'impossible, la vie est parfois assez dure dans sa réalité. Le genre de ballade vicieuse qu'auraient pu composer les Rolling, seraient-ils parvenus à être aussi cyniques ? Back where I belong : les petites fleurs même carnivores c'est beau, mais Corky et West ils préfèrent les gros riffs qui tâchent la nappe de gros cercles rouges. Vous le répètent en cœur, ils appartiennent au rock'n'roll. Parfait, nous aussi. Last of the sunshine days : une mélodie aigre douce, Gail et Pappalardi se préfigurent dans l'après-Mountain. N'ont apparemment aucune idée sur la manière de comment l'histoire se terminera, pas vraiment un morceau de rock, une chanson à la Tin Pan Alley, un rire amer pour tirer sa révérence. Celui qui s'amuse le plus dans ce final c'est Corky, on le sent soulagé, marque le rythme avec entrain, à se quitter autant que ce soit en bons amis.

    Le titre laissait présager une avalanche de fureur, ce n'est pas le cas. Cet album est cependant mille fois plus inventif et créatif que Twin Peaks. Une époque se termine, qui nous laisse des regrets. Certes la cassure est évidente entre le pôle sud papparlidien davantage artiste et le pôle nord beaucoup tempétueux. Inutile de s'apitoyer, quand ça ne veut plus, ça ne peut plus. Pappalardi se retire, West décide de continuer. Corky le suit.

    Comme ils ne peuvent pas utiliser l'appellation Mountain, West décide de miser sur son propre nom.

    THE GREAT FATSBY

    ( Mars 1975 )

    Leslie West : guitars, vocals / Corky Laing : drums / Mick Jagger : guitar / Kenny Hinckle : bass / Don Kretmar : bass / Nick Farrentella : drums / Marty Simon : piano / Joel Tepp : guitar / Howwie Wyeh : piano / Dana Valery : vocals / Jay Trenor : Vocals.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Don't burn me : ( titre éponyme de l'album du soulman Paul Kelly paru en 1973 ) : la guitare pleure et le vocal de Leslie arrache tout, Fatsby peut tout jouer, Fatsby peut tout chanter, il montre qu'il a l'âme plus profondément noire que la plupart, qu'il n'ignore rien des racines du rock'n'roll, qu'il existe aussi un versant moins ensoleillé que le studio Sun et moins country-rock-boy que Chuck Berry. Un chef d'œuvre inattendu. House of the rising sun : surprise n° 2, flûte ! une introduction aussi belle qu'un chant d'oiseau, l'on commence à comprendre ce que Leslie voulait dire lorsqu'il espérait ne pas refaire sempiternellement les vieux morceaux de Mountain, certes vous ne trouverez rien de plus ancré dans la tradition et dans la lignée de tout ce que le groupe a réalisé jusqu'à maintenant, et si la guitare semble reprendre les sentiers balisés, voici qu'après le premier couplet c'est la monstrueuse voix de Dana Valeri qui lui donne la réplique, tous deux donnent dans le mélodrame le plus pur, ponctuée d'un solo de cuivre et sur la fin de relents d'harmonica. Version des plus respectueuses et des plus originales. High roller : rajouter un ''s'' en dernière lettre et vous possédez le titre d'un album des Rolling Stones d'un concert public donné en 1997 à Las Vegas. L'on ne s'étonnera donc pas de savoir que Mick Jagger est venu jouer quelques licks de guitare durant les sessions. Un truc que Corky a salement mitonné derrière ses peaux. Que voulez-vous quand vous vous éloignez de la montagne, elle refuse de se se barrer de l'horizon, un joyeux bordel, des cuivres qui surgissent de partout, tout cela n'est pas sans évoquer les grands morceaux des Stones avec Mick Taylor, d'ailleurs il vient de quitter les Stones et le nom de Leslie a circulé pour le remplacer. I'm gonna love you thru the night : genre de déclaration qui ne doit pas rester vaine promesse, Leslie l'ouvre en grand et c'est parti pour la ballade grand spectacle, une pincée de pop dans le rock, les Stones le feront excellemment quelques années plus tard, guitare féline qui ronronne, agréable à écouter, l'on a l'impression que Leslie sort le catalogue de toutes ses possibilités. Esp : n'est jamais meilleur qu'à la guitare, alors il montre ce que l'on n'attend pas de lui, question tonitruance il a déjà donné, ici il envoie grave la nuance, sait travailler aussi dans la ciselure et le chromé-or qui arrache des cris d'admiration. M'étonne qu'un réalisateur de film n'ait jamais songé à utiliser cet acoustique, je le verrais très bien par exemple pour les scènes idylliques de Bilbo the Hobbit. Honky tonk woman : hot stuff, si vous voulez savoir si Leslie pourrait se faufiler dans les coulées fragmentées de Keith Richards, la réponse coule de source, même que si le Jag avait un soir une subite laryngite il pourrait lui donner un coup de main derrière le micro. If I still love you : une espèce de faux blues à moins que ce ne soit un blues totalement stoned, il y a des jours où l'on se sent plus vaseux que d'autres, une feuille d'automne mélancolique qui tombe de l'arbre, avec des chœurs grandiloquents derrière qui nous chantent combien la vie est triste. Doctor love : un fromage appuyé un peu trop pop à mon humble avis. Le premier clin d'œil de l'album à Free, comme si West avait vraiment besoin de cette référence. If I were a carpenter : le classique de Tim Hardin, par chez nous repris par Hallyday, question accompagnement, ce n'est pas renversant, West a dû l'enregistrer pour le plaisir d'étaler ses octaves, et le désir de laisser Dana Valeri poser sa voix, hélas trop peu de temps. Mignon mais pas craquant. Little of bit of love : un deuxième morceau de Free, c'est bien fait, mais un peu superfétatoire, heureusement que Dana Valeri montre de quoi elle est capable.

    Un album un peu surprenant, Leslie semble marcher sur les traces de ce que Pappalardi enregistrera de son côté pour son propre compte. Avec ce titre ventripotent beaucoup de fans ont dû s'attendre à une apocalypse sonique monstrueuse, mais non, peut-être a-t-il été un peu mangé par tous les participants présents dans le studio, à moins qu'il ne soit à interpréter à l'aune de The Great Gatsby, le roman de la désillusion de Fitzgerald comme si se retrouvant seul Leslie se sentait un peu démuni, ne sachant trop vers quoi se diriger. Stones, Free, soul, pop... le gars un peu perdu, qui bricole dans son coin, avec Corky incapable de le cornaquer. De toutes les manières qui pourrait réussir le prodige de mener West par le bout du nez. L'est trop sûr de lui, trop orgueilleux pour ne pas décider de lui-même ce qu'il veut... Les ventes de l'album ne décolleront pas. Un bon disque certes, mais aux USA à l'époque il en sortait au minimum un par jour de cet acabit. Très symptomatiquement les titres sont souvent de jolies bluettes d'amour déçu. Drôlement bien foutues. Pas très longues non plus car Leslie est homme à cacher ses faiblesses et voiler ce sentiment insistant que le meilleur de la vie est désormais derrière lui.

    THE LESLIE WEST BAND

    ( 1976 )

    Leslie West : guitar, vocals / Corky Laing : drums / Mick Jones : guitar / Don Kretmar : bass guitar / Frank Vicari : horns / Sredni Vollmer : harp / Ken Ascher ; piano / "Buffalo" Bill Gelber : bass / Carl Hall, Hilda Harris, Sharon Redd, Tasha Thomas : backing vocals.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    Money : les guitares, pour une fois l'adjacente n'est pas inaudible, c'est Mick Jones – en France, on l'appelait lorsqu'il officiait auprès de Johnny, Micky Jones, ce qui est marrant c'est que la frappe de Corky n'est pas sans évoquer celle de Tommy Brown son complice d'alors – ce n'est pas le vieux classique de Barrett Strong, mais un stuff tout aussi efficace, le Leslie quand il chante vous avez l'impression qu'il vous arrache une dent de sagesse à chaque mot, chaloupé sur une mer qui fraîchit salement, trop court, terriblement efficace avec en plus des chœurs féminins très clitoridiens. Dear Prudence : j'avoue un a-priori défavorable, le genre de morceau que j'ai toujours eu du mal à avaler sur le double-blanc des Beatles, comme quoi l'aspirine avec un peu d'arsenic ça passe mieux. Certes Leslie est un grand guitariste, mais il ne faudrait pas sous-estimer sa voix, ils ont même rajouté des chœurs féminins ce morceau sur les dangers de la méditation transcendantale acquiert un petit côté western, avec des mains qui tournent nerveusement autour du holster. En prime pour terminer sur une note exotique, vous avez une guitare qui se fait passer pour un sitar. Get It Up : le titre évoque James Brown mais l'on est carrément dans un orage zeppelinien, jusqu'à la voix qui n'est pas sans évoquer Plant, une batterie devenue folle et un harmo atteint de délirium tremens. Ne dépasse pas quatre minutes, mais puisque leur plumage se rapporte à leur ravage, ils sont les rois du heavy metal. Singapore Sling : une petite mélodie slingante à souhait. De l'acoustique sans à-coups. Leslie vous donne l'aubade. By The River : ce n'était qu'un intermède, l'on démarre sur un rythme à la Bo Diddley et l'on s'enfonce tous en chœur dans la forêt vierge avec des anacondas multicolores qui servent de guirlande entre les arbres. Dépaysement garanti. The Twister : rien à voir avec le twist des surboums des années soixante, Frank Vicari joue au jokari avec son sax, il nargue le grondement des guitares qui écrasent tout derrière vous et vous avez beau courir à toute vitesse, elles finissent par vous rattraper. Setting Sun : Leslie a toujours adoré les couchers de soleil romantique, avec des guitares dorées et des chœurs féminins nostalgiques, le beau chromo que vous trouvez accroché dans la chambre de tous les hôtels économiques. La dimension cheap du rock'n'roll. Tout le monde se tait, n'y a que Corky qui n'a pas compris que c'est le moment de l'introspection générale, se retrouve tout seul à tapoter sur sa sa batterie, et vous ne savez pourquoi votre cœur se serre. Que sont ces gouttelettes de rosée qui roulent comme des larmes de guitare sur vos joues ? Sea Of Heartache : la même chose que précédemment mais en beaucoup plus fort. Un festival de guitares en surimpression, les forces tumultueuses du destin s'approchent, vous recouvrent, s'éloignent et vous laissent dans votre solitude. We'll Find A Way : retour à l'enfer du rock urbain, les voix des filles qui vous poursuivent comme des sirènes d'usine, Corky vous dirige vers les quartiers du crime et de la jouissance, les guitares vous brûlent le sang, Leslie aboie après vous comme le chien de l'enfer. We Gotta Get Out Of This Place : reprise d'un des plus beaux morceaux des Animals ( facile ils n'ont enregistré que des perles pour nos oreilles de pourceauphiles ) impossible de faire mieux que ces satanées bestioles, alors le band à Leslie se colle dessus et se contente de suivre le mouvement. On aurait préféré un peu plus d'audace, surtout pour terminer l'album. Peu stratégique, les fans de base pensaient qu'ils allaient pulvériser le hit.

    Ce deuxième album est meilleur que le premier. Il ne se vendra pas davantage. Tous deux partagent un même défaut, des morceaux trop courts qui ne dépassent guère les quatre minutes. A chaque fois, une belle idée, mais trop vite délaissée avant d'être exploitée. D'où systématiquement une déception que l'on se refuse à avouer...

    Leslie aura du mal de se remettre de ses deux échecs successifs. Le bilan qu'il tire des trois dernières années n'est guère florissant. Il quitte New York pour Milwaukee dans le Wisconsin ce qui ne le rend pas plus fameux mais beaucoup plus loser... Se met au vert à la campagne. Essaie d'arrêter la drogue et tombe en dépression. L'on perd sa trace. Il ne croit plus en lui, il ne croit plus au rock'n'roll. Le monde change, les vieux groupes passent de mode, n'est plus qu'un éléphant en route pour le cimetière des dinosaures. Rien de ce qu'il entend ne l'agrée...

    Mais si tu ne vas pas au rock'n'roll, le rock'n'roll vient à toi. C'est la guitare d'Eddie Van Halen qui le réconcilie avec l'idée qu'en ces temps de détresse le monde a encore besoin de bons guitaristes. La route du retour sera plus dure que prévu. Il reforme Mountain. Ne rêvons pas, il va de bar en bar et de ville en ville trouvant toujours un groupe local surexcité de l'accompagner pour un soir sous le nom de Mountain... Plus tard ils pourront dire : Moi j'ai joué avec Leslie West...

    Au début des années 80 l'on proposa des millions de dollars aux Beatles pour qu'ils se reforment. Ils refusèrent. Mais l'idée était à creuser, tiens si Cream reprenait la route... et pourquoi pas Mountain... de quoi titiller Pappalardi qui se laisserait bien tenter... Suffit de retrouver Laing. N'est pas loin. Et West. Enfer et damnation, il se sert du nom de Mountain sans autorisation ! Pappalardi lui demande d'arrêter et de les rejoindre. Tête de mule n'avance ni ne recule. Niet ( je vous fais à la russe ). On est en Amérique, dans les cabinets les avocats se frottent les mains. Coup de théâtre, ce n'est pas Leslie qui rejoint Felix et Corky, c'est Corky qui rejoint Leslie. Felix est hors-jeu. Il n'aurait jamais dû annoncer à l'avance que Gail serait incluse dans la formation ! Corky + Leslie c'est déjà un Mountain presque au complet, nos deux tourtereaux se dépêchent d'étoffer leur crew, Miller Anderson à la basse et Keeth Hartley à la guitare sont recrutés. Ni une, ni deux, ils commencent à tourner, Mountain écrit en gros sur les affiches.

    Que voulez vous que Pappalardi fît ? Qu'il mourût ! Et Felix le fit. Comme dans les grandes tragédies du dix-septième siècle. Pas de lui-même. Ce n'est pas qu'il y mit de la mauvaise volonté. C'est lui-même qui offrit l'arme du crime à son assassin. Un Derringer. Une arme de poing redoutable. Surtout lorsqu'il est tenu par une femme jalouse. Les relations entre les époux Pappalardi étaient tumultueuses. La drogue n'arrangeait rien. Et quand il apparut à Gail Collins que son mari était prêt à la quitter pour une certaine Valerie Merians âgée de vingt-sept ans... Le coup accidentel partit tout seul, plaida-t-elle devant les juges. Ils eurent l'incroyable bonté de ( faire semblant de ) la croire. La scène se serait déroulée au lit, Felix voulait lui apprendre à s'en servir... N'était-elle pas le seul témoin ? Elle fut libérée après quelques mois de prison.

    Sur ce qui c'est vraiment passé les déclarations de West restent sarcastiques, offrez à vos belles, des fleurs, de la lingerie fine, de superbes limousines, par pitié évitez les armes... Corky parle en fatalo-philosophe, l'accident était inévitable, trop de drogues, trop de querelles, trop d'armes... Au procès de Gail, Frances l'épouse de Corky témoigne de la jalousie de Gail qui l'ayant aperçu se promener avec Felix l'aurait menacé de lui faire sauter le caisson si elle continuait...

    GAIL COLLINS

    Une fois libérée Gail continue à habiter à New York chez ses cousins. Une dizaine d'années plus tard on la retrouve à San Francisco. En 2005, elle déménage au Mexique pour vivre dans le village d'Ajijic près du Lac Chapala, très couru par les hippies. Sans doute vit-elle de ses royalties sur les chansons qu'elle a écrites. Il semble qu'elle ait travaillé à temps partiel dans un magasin de design tenu par une amie nommée Pearl. Elle crée des vêtements et des bijoux. Discrète elle utilise son second prénom et devient ainsi Delta Collins.

    Atteinte d'un cancer – elle serait venue à Ajijic pour suivre des traitements novateurs dispensés localement - il appert qu'elle ait mis fin à ses jours. Par pendaison. Le six décembre 2013. On raconte qu'elle avait demandé sur son testament que ses trois chats fussent euthanasiés puis incinérés, et que leurs cendres fussent, telles celles d'Achille et de Patrocle, mêlées aux siennes. Ce qui   la rend très sympathique aux amis des matous. Ce qui trahit aussi une personnalité propice aux anéantissements sans concession, aux engloutissements définitifs. Amour à mort.

    little richard,sal maida,alicia f!,mountain ( vi )

    L'on ne parle plus guère de Gail Collins. Nous terminerons sur le plus bel hommage qui lui ait été rendu, peut-être par hasard, quant à l'importance de sa participation à l'aventure Mountain. Il s'agit de la couverture d'une anthologie du groupe réalisée en 2004 en Angleterre par Columbia. The Very Best of Mountain regroupe vingt titres du groupe. Sur le fond noir de la pochette a été reproduit le bandeau coloré peint par Gail Collins qui surmontait la photo du groupe sur l'album Flowers of Evil. Sur ce faire-part de deuil, les vignettes colorées de Gail ressortent admirablement comme une main chaude et vibrante tendue depuis le royaume de la mort.

    La saga de Mountain est loin d'être terminée. A suivre.

    Damie Chad.