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  • CHRONIQUES DE POURPRE 502 : KR'TNT ! 502: RAY CAMPI / DOORS / HOWARDS / ERIC BURDON AND THE ANIMALS / ROCKAMBOLESQUES XXV

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 502

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    18 / 03 / 2021

     

    RAY CAMPI / DOORS

    HOWARD / ERIC BURDON AND THE ANIMALS

    ROCKAMBOLESQUES 25

     

    Choisis ton Campi, camarade

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    Un bon copain passait l’autre jour. On a ouvert des bières pour discuter cinq minutes. Quand il a vu les albums de Ray Campi empilés sur la table basse, il s’est mis à sourire avec une certaine forme de condescendance.

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    Effectivement, qui va aller écouter Ray Campi aujourd’hui ? Pas grand monde, c’est sûr. Pourquoi ? Parce que nous vivons désormais dans une autre époque, qu’on qualifiera comme on voudra, celle des téléphones et des réseaux m’as-tu-vu, où la modernité de ton et d’esprit brille par son absence. Ray Campi n’intéresse plus grand monde, on s’en doute. Le problème n’est pas que Ray Campi soit dépassé, car ses premiers albums sur Rollin’ Rock sont d’une incroyable modernité. Mais aux yeux des jeunes gens modernes, il pourrait bien de passer pour le clown rockab de service. En tous les cas, il a fait tout ce qu’il fallait pour en arriver là. Bon ça ne nous empêche pas de lui rendre hommage sur KRTNT, car le pauvre Ray vient de casser sa pipe en bois.

    Sans doute a-t-il aussi enregistré beaucoup trop d’albums dans les années quatre-vingt et donc suscité des critiques. Mais ce n’est pas si grave, car ces critiques émanent généralement d’où on sait. Et puis, cette manie qu’il avait de grimper sur sa stand-up blanche et de faire des grimaces en tirant la langue pour ses photos de pochettes d’albums n’a sans doute pas arrangé les choses.

    Un jour, sur le stand de Rockin’ Bamaloo aux Puces de Gand, Francis le Corse sortit un Ray Campi du bac. Il le montra à son collègue Jojo le Glaçon et lâcha, avec un fort accent : «Ava, mais c’est qui ce pitre ?» Jojo le Glaçon fit la moue et ne répondit même pas.

    Justement, c’est pour ça qu’on aime bien Ray Campi. En examinant la pochette, on comprend très vite qu’il s’amuse comme un gosse. Il se déguise, il tire la langue, il fait des calipettes, il invite ses copains et ses copines et il adore souffler dans des guimbardes. Bon d’accord, ses disques ne sont pas tous exceptionnels, mais chacun d’eux présente la même particularité : une vitalité peu commune. Ray Campi est un personnage extrêmement doué, très modeste et profondément enthousiaste. Il a consacré sa vie au rockabilly, ce qui nous arrange bien. Des types comme lui, on n’en voit pas des masses. Surtout qu’il fait ça depuis 1957. Ça fera bientôt un siècle.

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    ( Hervé Loison + Ronnie Weiser )

    Le destin de Ray Campi reste indissociable de celui de Ronnie Weiser, le boss du label Rollin’ Rock. Comme Greg Shaw, Ronnie Weiser a commencé par publier un fanzine puis il est passé à la suite logique, c’est-à-dire la création d’un label. Comme Greg Shaw, il a su rester dans l’optique du fan qui fait des choses pour les fans. Weiser se vantait d’avoir créé la plus petite maison de disques du monde à seule fin de publier l’obscure, sexy, juicy, greasy, savage, Real American Rock. Il a su créer une esthétique unique au monde et les albums parus sur Rollin’ Rock sont de véritables trésors. Il fabriquait ses visuels de pochettes en découpant des photos et en écrivant les textes à la main. Et comme il ne disposait d’aucun budget, il enregistrait les artistes dans son salon.

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    On reproche généralement à Ronnie Weiser d’être arrivé après la bataille, puisqu’il a monté son label en 1970. Mais justement, le revival rockab avait un charme fou. Weiser, Ray Campi, Johnny Legend, les Blasters, Mack Stevens et Mac Curtis étaient dingues de rockabilly et ils ravivaient le brasier, avec une énergie nouvelle et de vraies chansons. Pour eux, pas question d’aller grenouiller dans la country nashvillaise. Carl & the Rhythm All Stars et les Sure-Can Rock font aujourd’hui la même chose. Ils se jettent à corps perdus dans l’aventure. Pour eux, il n’existe pas d’autre possibilité que de rallumer la mèche des frères Burnette et de bopper le blues.

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    Rockabilly de Ray Campi fut le premier LP édité par Rollin’ Rock en 1973. Accompagné de son vieil orchestre, Ray rejoue des morceaux enregistrés au Texas entre 1956 et 1958, dont le fameux «Caterpillar» qui le fit connaître des collectionneurs. On trouve sur ce disque tous les signes extérieurs de richesse du swing texan («It Ain’t Me») et du rockab rudimentaire («Give That Love To Me»). Ray adore faire le pitre et chanter comme Donald Duck («Let Go Of Louie»). Il sait aussi rendre hommage à Chuck («You Can’t Catch Me»), mais quand il se décide à casser la baraque, il devient l’un des Golems du rockab texan. «I Didn’t Mean To Be Mean» est l’un de ces fabuleux mid-tempos inspirés, têtus, bien sanglés, swingués avec une élégance despéradique, comme seuls savent en pondre ces mecs-là. Ray nous plonge dans un primitivisme digne de Meteor avec «The Crossing» et nous donne à goûter l’un des brouets rythmiques les plus singuliers du Deep South. Rien que pour ces deux morceaux, on était vraiment content d’avoir croisé le chemin de Ray Campi.

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    Avec Rockabilly Rebel (LP 006), on entre directement dans la légende, puisque Ray Campi joue de tous les instruments et Ronnie Weiser l’enregistre dans son salon. On se retrouve avec un disque fabuleux entre les pattes. Le son y est tellement dépouillé qu’on pense à Sam Phillips, mais un Sam Phillips du pauvre, avec des moyens complètement ridicules. Ray et Ron transforment le plomb en or. Ray boppe «A 50 Dollar Upright» à gogo. Il chante comme un dieu et fait sa gorge chaude avec une ferveur touchante. Il sait chevroter comme Charlie Feathers. «I Let The Freight Train Carry Me On» est l’un de ses classiques. Si vous souhaitez entendre le vrai son du slap, c’est là, dans ce morceau. Grâce à ce son primitif et pur, l’amateur de rockab monte directement au septième ciel. Cette parfaite définition du grain donne un son extraordinairement présent et juste, on goûte au vrai truc. Ray remet le couvert avec «The Rip Off». Il met de la réverb sur son ampli et nous emmène faire un tour à la fête foraine. Encore une fois, on sent la justesse du ton rockab, avec cette guitare qui ouvre un espace incroyable. L’effet est spectaculaire. On a là un cut d’une insondable profondeur, souligné par une rythmique en sourdine. Ceux qui tapent comme des sourds sur leurs fûts devraient écouter ça. Dans «Cincinatti Cindy», Ray pompe un riff de Carl Perkins, mais personne ne lui en fera le reproche, d’autant qu’il slappe le morceau au sang. Et on retrouve ce son dépouillé qui fait la force majestueuse de l’album. Puis on arrive au coup de Trafalgar, l’un des épisodes clés de l’histoire du rockabilly : la reprise du titanesque «Jungle Fever» de Charlie Feathers. Ray en fait une mouture étrange et inspirée, gothique et comme éloignée dans le temps, enfiévrée de petite guitare thématique, hantée comme la cabane d’un sorcier du bayou et soudain, Ray boppe le beat avec une classe qui ahurit. C’est magique, au sens de Méliès. Mystérieux, au sens de Mandrake. Insolite, au sens de Clovis Trouille. Torride, au sens de Hugues Rebell. Avec cette reprise de «Jungle Fever», Ray devint tout simplement un héros.

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    Eager BB Beaver Boy (LP 008) est le quatrième album de Ray Campi sorti sur Rolling Rock. «Pretty Mama» fait partie de ces classiques bien slappés auxquels on ne peut rien reprocher. Pur Texas beat. Slap en avant toutes sur «One Part Stops Where The Other Begins». Pour l’amateur, c’est une véritable aubaine. On entend tout le détail du slap, le claquement de la peau sur la corde, les doublettes et les triplettes. Un morceau comme «Pinball Millionaire» donne une petite idée de l’ahurissante virtuosité de Ray Campi. Il y joue un solo qu’il faut bien qualifier d’hallucinant. L’animal pousse le bouchon jusqu’au vertige. Il n’y pas que James Burton sur terre. Ray Campi écrase la concurrence sans le vouloir. On trouve aussi sur cet album une nouvelle mouture d’«It Ain’t Me», accompagnée au piano. Pièce de swing texan exceptionnelle, dotée d’un solo de guitare classique. Une perle d’extase extrêmement lourde de conséquences.

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    On reste dans la veine des très grands disques avec Rockabilly Rocket. Du pur jus de slap coule de «Second Story Man», un cut qui sonne comme un vrai classique du genre, subtil et adroit. «Don’t Get Pushy» fait penser aux Pink Pedal Pushers du grand Carl Perkins, même élégance du son, bien épaulé par une rythmique en souplesse et judicieusement épicé d’une pincée de yodelling au chant. Que demande le peuple ? Sur «Separate Ways», Ray nous gratifie d’une partie de guitare baignée de lumière préraphaélite. Ray règne. Puis Ray rit, il adore la fantaisie de son enfance, comme on peut le constater en écoutant le savoureux «Chew Tobacco Rag». On sent le cow-boy assis près du feu, sous l’immensité de la voûte étoilée et là-bas, au sommet de la colline, un coyote hurle à la lune. Si on veut entendre un joli son de batterie, alors il faut écouter «You Don’t Rock’n’Roll At All». Le morceau en lui-même n’a aucune originalité, mais le son épate. Bien sûr, Ray frôle le potache avec cette atmosphère conviviale et truculente. Il en profite pour jouer un solo d’instrument de la frontière. Ses racines parlent. Un peu plus loin sur le même disque, deux perles guettent le voyageur imprudent du haut de leurs cactus : «Ruby Ann» et «I Don’t Know Why You Still Come Around». Voilà du très haut de gamme, admirable de pureté, judicieusement slappé pour le premier et astucieusement pianoté pour le second. Tous les morceaux de ce disque restent à un très haut niveau. Les moqueurs feraient bien d’écouter cet album attentivement, car c’est l’un des grands classiques du genre. Chacun sait que le rockab est avant tout une affaire de singles et que les bons albums sont assez rares. Les premiers albums de Ray Campi sur Rollin’ Rock en font partie.

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    En 1979, Ronnie Weiser se payait déjà le luxe de sortir une compilation Ray Campi. L’album s’appelait Rockabilly Rebellion et on y retrouvait des perles comme «Jungle Fever», «Don’t Get Pushy» et «Eager B-B-Beaver Boy». Le roi Ray n’en finit plus d’épater la galerie avec ses prodiges, comme par exemple «California Motorcycle Rockabilly Stomp», une pièce classique et si fraîche, colorée par un jeu de guitare héroïque, dotée d’un solo soigneux et fugace. Ray retrouve les accents cochraniens et brutalise son jeu de sortie. «Rockin’ And Rollin’ Towards Tennessee» en allumera aussi plus d’un, avec son chant syncopé et relancé par des petits coups de guitare. On a là l’une des sauteries le plus endiablées de l’époque. Ron profite de l’occasion (et du dos de pochette) pour indiquer aux fans que Ray est, dans la journée, prof d’Anglais dans un collège des environs, et le soir, bopping cat sur scène. Mister Jekyll and Doctor Ray. Le rockabilly, c’est bien gentil, mais ça ne fait pas bouillir la marmite. Johnny et Dorsey Burnette en savaient quelque chose. Il leur a fallu composer pour des chanteurs à la mode comme Ricky Nelson, sinon, ils risquaient de retourner à l’usine.

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    Et hop, Ron and Ray vont commencer à enfiler les disques comme des perles. Gone Gone Gone sort en 1979. Ray slappe le title-track «Gone Gone Gone» à la clé de gamme et chevauche son swing sauvage à travers la plaine. Youpee ! Il enchaîne ensuite des rockabs authentiques mais pas décisifs comme «Wildcat Shakeout» ou «3-D Daddy». On sent un retour de manivelle. Ray rame. Il chantouille un peu du nez. Il sort quand même de sa manche un jumping jive superbe, «Mind Your Own Business» qu’il agrémente de vrais chœurs. Puis il attaque sur sa guitare une reprise du vénérable «I’m Coming Home» de Johnny Horton, mais ça manque un peu de plomb dans l’aile. On sort de cet album en se disant que le prochain sera meilleur. Il faut toujours regarder l’avenir droit dans les yeux et lui faire confiance.

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    Rockabilly Music sort en 1980 et Ray renoue avec le bon niveau. Il joue de la guitare comique sur «Lucky To Be In Love» et reprend le «Rockabilly Music» de Jackie Lee Cochran, un vieux compagnon d’écurie. Il en livre une version effarante de vitalité, bien slappée et gonflée de chœurs de gospel. S’ensuit un solo country fleuve qui indique assez la hauteur de voltige à laquelle ces gens-là évoluent. On trouve aussi sur ce disque une reprise de Little Richard bien kitsch («Boo Hoo») et une grosse tranche de «Cruisin’» extrêmement classique, dépotée au slop, sans ambages, idéale pour rouler en décapotable sur Sunset Boulevard, histoire de rester dans les clichés. Sur «One Is Enough», il se remet à chanter comme Donald Duck. Du coup, ça semble ridicule, malgré le beau slup élancé, tiré sur toute la hauteur du manche et harmonique au sens du swing. Mais Ray est un fantaisiste dans l’âme et les gens l’adorent pour ça. Il est ce qu’on appelle aux États-Unis un first class entertainer, un boute-en-train de première classe. S’il tire la langue, c’est pas pour exciter les filles, comme pourrait le faire l’autre clown de Kiss. Ray adore déconner, monter en équilibre sur sa stand-up blanche et montrer son agilité au ball-slop. Un morceau comme «Sweet Mama Baby» est bien plus classique qu’il n’y paraît, ce qui n’étonnera personne. Il en va des genres comme des gens, ils fluctuent au gré des vents. Ne compte au fond que l’extrait. Au-delà l’extrait, on se perd en conjectures.

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    Retour en force avec Hollywood Cats sorti en 1983. Son «Rockabilly Man» est aussi accrocheur qu’un standard de Warren Smith. Sur «Don’t Come Knocking», Ray chante comme Elvis et s’en va siffler dans le cours du fleuve. Encore une fois, c’est d’une incroyable vélocité. Sur «Give Me A Taste», il se sert de sa langue comme d’une percu et nous balance un fabuleux rockab hiccuppé à l’ancienne mode. Seul un fantaisiste de génie peut réussir ce tour de passe-passe. Dans «Hold That Train», Ray retrouve son timbre elvissien et nous balance un solo d’un hallucinante virtuosité. La perle noire du disque se trouve sur la B. «Hollywood Cats» est l’un de ses plus beaux numéros de charme. Voilà un morceau magnifique d’aisance à l’américaine, un modèle absolu de classe rockabilly chanté avec tous les accents souhaités. Really boppin’ the blues. Un rêve pour les amateurs. Le genre de truc qu’on réécoute en boucle, tellement c’est bon. «One Is Enough» est l’autre hit de Ray, chanté à plusieurs voix et décisif.

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    Rockin’ At The Ritz fourmille de merveilles, comme par exemple «Eager Boy» du Lonesome Drifter, sévèrement sloppé et strummé, incroyablement bon et sec. Ou encore «Wrong Wrong Wrong», farci d’incursions de guitare virtuoses. Une fois de plus, Ray joue de tous les instruments et sa version de «Tore Up» laisse coi. Dans «Rockin’ At The Ritz», il devient le roi du banjo et il strumme en continu, comme le faisaient jadis les hillbillies dans les sous-bois de l’Arkansas. Ray est tout bonnement effarant, tous mots bien pesés. On retrouve le fantastique «I Let The Freight Train Carry Me On» et on tombe sur une reprise démente de «My Baby Left Me» que Ray incendie à la manière d’Elvis. Même fièvre de l’or. Ray rue pour de bon. Attention aux coups de sabots.

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    En 1988, il rassemble sur un album des morceaux enregistrés avec des copains et des copines comme Merle Travis, Lou Ann Barton, Del Shannon ou encore Mae West. Franchement, l’album vaut le détour. Il s’appelle With Friends In Texas. Lou Ann Barton vient épauler Ray sur cette pièce de swing dément qu’est «Quit Your Triflin’». Ils nous swinguent ça à la dérobade et on les sent seigneurs du secteur des chaussettes de l’archiduchesse. Place au maestro Merle Travis dans «Merle’s Boogie Woogie». On entend un fou de la vitesse éclair, un vrai maelstrom qui va vous siphonner la cervelle, comme d’autres siphonnent de l’essence la nuit sur des parkings d’immeubles. On tombe en pâmoison devant ce fabuleux mid-tempo violonné qu’est «Drifting Texas Sound» et Mae West vient chanter «Caterpillar» en duo avec Ray. Hot ! Quelle ambiance ! Rien que pour ce duo, il faut se jeter sur ce disque. Il fait partie de ces disques fascinants auxquels on revient inlassablement. L’une des forces de Ray, c’est justement la variété des tons et des styles. Même lorsqu’il tape dans la country texane ou les bluettes de frontière, il est excellent.

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    Domino (un label d’Austin) sortait en 1981 une compilation contenant des morceaux anciens : Give That Love To Ray Campi. Il retrouve la veine Elvis sur «Play It Cool» mais il repompe «Jailhouse Rock». Évidemment, on lui pardonne. Sur cet album sympathique, on trouve aussi deux brillants hommages. L’un au Big Bopper («The Man That I Met») et l’autre à Ritchie Valens et Buddy Holly («The Ballad Of Donna & Peggy Sue»). Avec «The Waddle», on revient au rock texan bien strummé et donc aux sources, ce qui nous permet de comprendre une bonne fois pour toutes que ces mecs jouaient pour de vrai, pas pour de faux. Il fait son canard sur «No Time». Apparemment, les Texans adorent Donald Duck.

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    Ray Campi continue à jouer et à enregistrer des disques. On parvient à choper des trucs ici et là, chez les disquaires du Béthune Rétro. Comme par exemple ce Ray Campi And The Hicksville Bombers. Ray fait un malheur avec son «Rockabilly Man» mélodieux en diable. Il ressort aussi son fabuleux «Hollywood Cats», du bon Ray au beurre noir dont on se régale. Il fait des reprises salées de Glen Glenn («Everybody’s Movin’»), de Johnny Horton («I’m Coming Home» et «Honky Tonk Man»), de Jackie Lee Cochran («Hungry Hill» et «Rockabilly Music»). Ray trie sur le volet. Puis il boucle son affaire avec ses autres hits, «Rockin’ At The Ritz», «Caterpillar» et «Lucky To Be In Love».

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    On trouve aussi un disque enregistré avec les Bellhops, One More Hop. Ray grimpe encore une fois sur sa contrebasse. Pas de surprise, l’album tient ses promesses. Ray et ses copains nous pondent du solid romp, comme on dit là-bas. Ils envoient une belle pièce de country fumante se fondre dans l’incendie du crépuscule («Don’t Forget The Trains») alors que Red allume son cigarillo au coin du feu. «One More Hop» est monté sur une somptueuse walking bass. Encore un coup à faire rêver tous les apprentis sorciers. Après un «I Just Drove By» sloppy, Ray envoie un «Rock Me Up» slappy. Rip it up Ray ! Just perfect. Tout y est, blue take on the bop, bip bop, le dos rond du bop avec à la clé une pompe manouche. «Blue To The Bone» est pilé au mortier des guitares tex-mex du désert et Ray nous emmène faire un tour dans le marais avec «Swamp Fox». Bienvenue dans la brume électrique. Il boucle l’affaire avec une solide version de «The Crossing», son vieux hit antédiluvien. Ray Campi a bien raison de camper sur ses positions.

    Signé : Cazengler le campiteux

    Ray Campi. Rockabilly. Rollin’ Rock 1973

    Ray Campi. Eager BB Beaver Boy. Rolling Rock 1976

    Ray Campi. Rockabilly Rebel. Rollin’ Rock 1977

    Ray Campi. Rockabilly Rebellion. Rollin’ Rock 1979

    Ray Campi & His Rockabilly Rebels. Gone Gone Gone. Rollin’ Rock 1979

    Ray Campi. Rockabilly Music. Rollin’ Rock 1980

    Ray Campi. Rockin’ At The Ritz. Rounder Records 1980

    Ray Campi & His Rockabilly Rebels. Hollywood Cats. Rollin’ Rock 1983

    Ray Campi. Rockabilly Rocket. Magnum Force/Rollin’ Rock 1987

    Ray Campi. Give That Love To Ray Campi. Domino Records 1987

    Ray Campi. With Friends In Texas. Bear Family 1988

    Ray Campi & the Hicksville Bombers. At the Thunderbird Rn’R Venue. Rockstar Records 2001

    Ray Campi & the Bellhops. One More Hop. Raucous Records 2006

     

    Ka-Doors - Part One

     

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    Lorsqu’on découvrait la pochette de Waiting For The Sun dans la vitrine d’un disquaire en 1968, on comprenait que les Doors allaient conquérir le monde. Certaines pochettes sont capables de lancer ce type de message. Autres exemples : le premier album des Dolls ou encore la pochette jaune et rose des Pistols. Ces pochettes buzzent toutes seules, elles n’ont besoin de personne en Harley Davidson.

    Donc on entre chez le disquaire pour écouter, car à cette époque on peut écouter ce qu’on veut acheter, et le petit mec qui connaît bien son métier passe directement le dernier cut de la B, «Five To One». Forcément c’est vendu. Et c’est là que démarre une longue idylle avec Jimbo. Il va occuper dans notre petite mythologie kiddy le même rang que Jimi Hendrix, Jerry Lee, les Pretties, Dylan ou encore Brian Jones, le rang de gros culte.

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    Comme Hendrix, les Stones ou Dylan, les Doors bénéficient d’une abondante littérature. La bio des Doors la plus convaincante est sans nul doute celle de Mick Wall, Love Becomes A Funeral Pyre - A Biography Of The Doors. Mick Wall est l’un des grands rocking biographes anglais et ses ouvrages sur Lou Reed, Lemmy, Led Zep, Sab et Hendrix font référence. Il tape aussi dans les têtes de gondole du metal, mais on laisse ça aux amateurs. Pour la petite histoire, Wall fut redac chef de Kerrang! à la grande époque et forcément ça laisse des traces. On feuilletait parfois Kerrang! chez Smith, à la recherche d’articles sur les Wildhearts, un groupe que boudaient les autres hebdos britanniques. Wall écrit comme un fan. Il sait rythmer une monographie pour la rendre passionnante de bout en bout. En général, on ne lâche pas un Wall book avant de l’avoir terminé, même s’il fait 400 pages, comme le Doors book. Wall sait allumer un réacteur biographique au bon moment. Comme les grands romanciers, il maîtrise parfaitement l’usage des ressorts narratifs. Il déclenche toujours ses phases dramatiques au bon moment. Si vous êtes ado et que vous en pincez pour Flaubert, vous lisez forcément Madame Bovary. Lire Madame Bovary, c’est un peu flâner dans l’herbe, vous marchez sur le râteau que vous n’avez pas vu et bam !, vous prenez le manche en pleine gueule. Le manche, c’est le ressort dramatique que déclenche Flaubert à la fin du récit. Wall utilise les mêmes ressorts. On entre avec Wall dans l’épaisseur humaine de Jimbo comme on entre dans celle d’Emma Bovary avec Flaubert. C’est à ce prix que ça prend.

    C’est aussi aux chutes de chapitres qu’on mesure la hauteur des grands écrivains. Un premier exemple : «Waiting For The Sun était sorti et en dépit des critiques mitigées, l’album grimpait vers la tête des charts. Number fucking one, baby! Walk that parapet naked, crazy man!». Wall est électrisé par son personnage et il s’adresse parfois à lui en direct. Dans un autre passage, Wall relate l’arrivée de deux impresarios véreux, Sal and Asher, qui tentent de pousser Jimbo à quitter les Doors et Elektra pour entamer une carrière solo chez Columbia qui le rendrait dix fois plus riche - C’mon Jim, what d’ya say? Have another drink and think about it, huh? C’mon baby, let the good times roll - Et bien sûr Wall indique dans la foulée que Jim n’aimait pas du tout cette idée - But Jim didn’t dig that idea at all - Wall rocke ses fins de chapitres avec une belle aisance. Mais c’est vrai qu’avec un personnage central comme Jimbo, c’est assez facile. Autre exemple : «Avec l’arrivée de l’hero et de la coke comme drogues du jour à la place de l’acide et de l’herbe, les heavy manners avec lesquelles on se conduisait en Amérique et à L.A. en particulier semblaient soudain se caler sur celles que pratiquait déjà Jimbo à Miami. Blood on the streets of fantastic L.A., baby.» Et vers la fin du book, Wall tente de secouer son héros qui n’est plus que l’ombre de lui-même : «Never mind all that shit, man. Monte sur scène une dernière fois avec le groupe, one more fucking time. For the road! Lève-toi demain matin, ouvre une bière and let’s roll, baby, roll. Fuck yeah! Go Jimbo go!». Wall va développer cette pratique et se glisser dans la peau de Jimi Hendrix pour les besoins de son dernier book récemment paru, Two Riders Were Approaching - The Life & Death of Jimi Hendrix, mais ceci bien sûr est une autre histoire. Comme l’actu Cramps, l’actu Hendrix est extrêmement riche, nous y reviendrons incessamment sous peu, comme on dit.

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    Jimbo nous dit Wall est un mec extrêmement cultivé qui attire les jolies femmes cultivées comme Eve Babitz. Il dévore tout, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Hemingway, Faulkner, Mailer et puis les géants du XXe siècle, Joyce, Camus, Sartre et même Céline, et sa boulimie l’entraîne chez Burroughs, Kerouac, Ginsberg, Ferlinghetti, Corso. Jimbo a tout lu, tout au moins tout ce qu’il faut lire si on ne veut pas mourir trop con. Il se passionne pour les idées de Nietzsche sur le surhomme, mais il touille ça avec des idées apolloniennes sur l’harmonie et un goût dionysien pour le chaos, la jouissance et l’intoxication. Ce qui le fascine le plus chez Nietzsche, c’est cette idée que dans un monde idéal, il n’existe pas de notion de bien, de mal, de passé et de futur, puisque tout doit être vécu dans l’instant, c’est cette idée de transcendance par tous les moyens, cette idée que l’individu volontariste est bien plus puissant que le troupeau bêlant d’une populace maintenue dans l’ignorance et les ténèbres par les médias et des pouvoirs soit-disant démocratiques. Jimbo fascine son copain Ray du cul qui voit en lui une sorte de satyre dionysien, like Rimbaud, Modigliani, Neal Cassidy. Jimbo a aussi des copains qui ne sont pas dans les Doors, comme Felix Venable, un mec qui s’adonne à tous les excès, speed, acid, herbe et qui enseigne à Jimbo l’art de siffler une bouteille de bourbon d’un trait, histoire d’expérimenter le Grand Jeu.

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    L’autre grande influence est celle d’Artaud et du Living Theater de Julian Beck, qui avec sa représentation du Théâtre de la Cruauté démantèle le «quatrième mur», celui qui sépare la scène du public, et vise l’événement total. Jimbo ira plusieurs soirs de suite voir le Living Theater sur scène, cherchant un moyen de ramener cette modernité dans les Doors - Try it out on stage - Oui, Jac Holzman a raison, les Doors n’étaient-ils pas supposés to be so far out ?

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    Au commencement, Jimbo veut être poète. Il veut monter un duo avec son poto Dennis Jakob. Il a même un nom pour le duo : The Doors. Jakob précise que ce choix est inspiré par Look Homeward Angel de Thomas Wolfe. Wall nous sort l’autre version, la version officielle. Jimbo voulait rendre hommage à William Blake qui dans The Marriage Of Heaven And Hell écrit : «Si les portes de la perception étaient propres, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie.» Et de là, Jimbo cite Aldous Huxley qui a sorti les Portes de la Perception du poème de Blake pour titrer son essai sur l’expérimentation de la mescaline. Tous ces mecs sont de fabuleux expérimentateurs, d’immenses découvreurs : Huxley, Artaud, Burroughs, Gilbert-Lecomte et bien sûr Henri Michaux avec ce livre de chevet qu’est Connaissance Par Les Gouffres. Jimbo appartient à cette caste. Il met en place sa théorie : les meilleurs trips sont ceux qui ouvrent les portes de ton esprit et qui te permettent le break on through, dig ? Tout au long de la courte histoire des Doors, Jimbo réussira à maintenir le cap sur la poésie. Il va ancrer le rock des Doors dans le feu sacré, c’est-à-dire la littérature. Au même titre que Dylan, Jimbo est l’homme du contenu. Pas de rock sans contenu. Il édicte un autre principe : dans le groupe, on partage tout à quatre parts égales. Une fois que les Doors sont formés et que Jac Holzman les signe, Jimbo demande que les crédits soient répartis sur les quatre noms. Jimbo partage tout et ne veut rien posséder, sauf une Mustang bleue. Il adore conduire défoncé dans le crépuscule californien.

    Les deux personnages clés dans l’histoire des Doors sont Jac Holzman et Paul Rothchild.

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    Holzman découvre les Doors au Whisky A Go Go, le soir où ils se font virer parce que Jimbo a improvisé sur scène l’histoire du Father I want to kill you et du Mother I want to fuck you. Holzman qui est un businesss man new-yorkais amateur de rock edgy leur propose un contrat sur Elektra, avec une avance de 2 500 $ et 5 % de royalties sur les ventes. Holzman va se passionner pour les choix de Jimbo, notamment «Whiskey Bar (The Alabama Song)» - Monochromatic mock-Weimar cabaret sound,. This was rock but with a major difference - Alors que les groupes en 1966 cultivaient the psychedelic prism of love-love-love, les Doors en proposaient l’antithèse, avec un ange qui voulait buter son père et baiser sa mère. Holzman voyait Elektra comme l’antithèse des gros labels. Pour lui, small is beautiful, il ne voulait pas viser le mass market, même si les Doors allaient devenir célèbres. Holzman préférait soigner ses objets, avec des livrets et des belles pochettes. Wall : «If Atlantic was for hip swingers, Elektra was for the knowledgeable elite.» (Si Atlantic s’adressait aux branchés, Elektra s’adressait aux érudits). Holzman s’intéresse aux folkies californiens, comme Phil Ochs, Judy Collins ou Tim Buckley et il rate de peu les Byrds et les Lovin’ Spoonful. Quand les Doors qui sentent le besoin d’un manager signent avec Bonafede et Dann, la première chose que font Bonafede et Dann est d’essayer de décrocher les Doors d’Elektra pour aller signer chez Columbia et récupérer un gros billet. Mais bizarrement le contrat Elektra va tenir bon. Holzman aura sur les Doors une influence bénéfique jusqu’au bout. Wall va même jusqu’à dire que Jimbo aura changé la vie de Jac Holzman, faisant de lui un multimillionnaire et donnant à Elektra une nouvelle identité.

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    C’est Holzman qui engage Paul Rothchild pour produire les Doors. Rothchild n’est pas le dernier à se schtroumpher. Il arrive en studio avec une valise à la main. Elle contient évidemment toutes sortes de cames. Rothchild est non seulement un gros consommateur de coke, mais il est aussi un gros dealer de marijuana. Quand les flics le poirent chez lui avec plusieurs valises de marijuana, il leur explique qu’elles ne sont pas à lui, mais les flics ne le croient pas et l’envoient droit au trou d’où va le sortir Jac Holzman au bout de quelques mois, se portant garant pour lui. Rothchild doit donc une fière chandelle à son boss, qui en plus de lui redonner son job à la sortie du trou, a aidé sa femme à survivre pendant son incarcération. Au début, Rothchild n’aime pas trop les Doors qu’il trouve limités mais Jac Holzman lui demande de l’aider à en faire les Doors tels qu’on les connaît, ce qu’il ne peut évidemment pas refuser. Rothchild façonne donc le son des Doors et en fait les hit-makers que l’on sait. C’est après être entré dedans que Rothchild réalisa à quel point l’univers musical des Doors était fascinant.

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    Puisqu’on est dans les personnages clé, il ne faudrait pas oublier Bill Siddons qui n’a que 19 ans quand les Doors l’engagent après avoir viré Bonafede et Dann. Siddons est un peu jeune pour le job, mais il va se contenter de jouer un rôle de facilitateur. Il sait discuter avec les patrons des salles et il peut gérer Jimbo qui est défoncé en permanence. Jac Holzman donne sa bénédiction : «C’est un gamin, mais il est très intelligent. C’est un plaisir que de travailler avec lui.» On voit un peu Siddons dans l’excellent film d’Oliver Stone.

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    L’histoire des Doors nous dit Wall est une histoire beaucoup plus compliquée qu’on ne croit, celle d’un homme, Jimbo, qui n’a pas d’amis - Jim n’avait pas d’amis. Certainement pas Pamela avec ses cheveux rouges, son smack et son nouveau copain le Comte. Ou Ray avec sa manie d’envoyer du please-Jim-just-for-me shit en pleine gueule. Ou John cet asshole avec ces mines de travers et ce regard d’accusateur public. Ou encore Robby, la cerveau grillé par l’acide, à déblatérer son passive-agressive bullshit, Robby, the secret businessman - Jimbo se sent mal entouré. Wall calme le jeu en redistribuant les rôles : il voit quatre éléments dans les Doors. La terre, c’est John, celui qui a les pieds sur terre, trop peut-être, l’Américain moyen qui ne connaît pas Dionysos et qui ne supporte pas de voir Jimbo s’auto-détruire. L’air, c’est Robby, avec ce sens de l’expansion et de la vibration. Ray c’est l’eau, à cause de la fluidité et des interconnexion et bien sûr, le feu c’est Jimbo - Baby you can light my fire.

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    Un Jimbo qui dès le début se pose toutes les bonnes questions : comment ramener dans le rock la profondeur du drame et de l’émotion, la joie et le pathos, le chagrin et la terreur ? Car pour lui, c’est le cinéma qui combine tout ça, et il veut que le rock de Doors soit aussi complet qu’un classique du cinéma, ce cinéma d’où il vient, ce cinéma ancré dans la littérature, et Jimbo est persuadé que le rock des Doors peut charrier les mêmes extrêmes. Le rock des Doors peut charrier du Eisenstein et du Murnau, du Abel Gance et du Pabst, du Rimbaud et du Joyce. Si le cinéma permet de jouer le rôle de God, alors le rock doit aussi le permettre. Selon Jimbo, le grand art cinématographique relève d’une tradition ancienne, celle des magiciens, l’art de maîtriser les ombres et la lumière (Murnau), un art inséparable d’une croyance dans la magie (Artaud). Voilà comment Jimbo le visionnaire voit le rock des Doors. Alors il va injecter dans le cul du rock des Doors des doses massives de poésie, de théâtre, de shamanisme, de chaos dionysien, il veut emmener le public - body and mind - dans le tourbillon des origines, il a cette vision d’un grand art pour les masses populaires d’Amérique, cette nation si tragiquement inculte.

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    L’incroyable de la chose c’est qu’Oliver Stone a réussi à reconstituer la bacchanale de Jimbo dans son film, The Doors, au moins à deux reprises, lors d’une scène de concert à San Francisco, où brûle un bûcher devant la scène, alors que Jimbo chante «Not To Touch The Earth» - Run run run - une antique version de «Celebration of The Lizard», et on voit de délicieux corps de femmes nues danser à la lueur des flammes, c’est gigantesque, fabuleusement orgiaque, Stone a compris ce que Jimbo voulait dire par art total. Et dans une deuxième scène, le concert de Miami, la bacchanale est encore plus spectaculaire, plus incontrôlable car Jimbo danse sur scène avec des sorciers apaches et toute la foule est embarquée dans le tourbillon des origines du monde. Chaque fois qu’on revoit cette scène, elle fonctionne comme un sésame, même sur un écran de télé. Oh bien sûr, ce fut mille fois plus spectaculaire la première fois en salle car cette salle des Champs semblait tournoyer en même temps que la foule de Stone, moment grandiose, trip extrême, que la volonté de Jimbo soit faite, c’est la plus belle bacchanale de l’histoire du rock. Jimbo sur scène se jette sur son pied de micro et il entraîne cette foule dans un «Break On Throught (To The Other Side)» qui prend là toute sa résonance - The Doors got so completely out of control - Ce film fut critiqué à l’époque, mais Stone avait réussi à boucler la boucle voulue par Jimbo, le rock des Doors revenait au cinéma par la grande porte, celle de la magie du cinéma. Rien que pour ce coup de génie, Oliver Stone mérite sa place au firmament. Il fait partie de ceux qui ont su interpréter le cheminement intellectuel de Jimbo. Stone a compris l’essentiel : les Doors ne sont peut-être pas les premiers à transformer le rock en art, mais ils sont les plus authentiques. Jimbo a su plus que tous les autres incarner cette idée. Au prix de sa vie.

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    À l’origine des temps, Jimbo et Ray du cul posent les bases du rock des Doors : Kerouac meets John Coltrane. Le problème c’est qu’on aura Kerouac, mais pas Coltrane, car les trois Doors sont très limités. Pas grave se dit Jimbo, on va compenser. Les trois autres comprennent vite que sans Jimbo et le chaos qu’il génère sur scène, ils ne sont rien de plus qu’un groupe ordinaire. Il y a une telle différence de charisme entre les trois musiciens et le chanteur que le public fait son choix. Il veut Jimbo. Quand les photographes organisent des sessions, ils ou elles veulent Jimbo, le rock God, pas les autres. Pas question d’avoir big-bird Ray, frizzly-haired Robby et pinch-faced John. C’est Joel Brodsky (et non une femme comme le montre Stone dans son film) qui shoote the iconic Christ-like American Poet qu’on a vu sur les posters à l’époque. Elvis, Jimbo et le Che furent les trois plus beaux mecs de cette époque. Ils avaient en plus pour particularité d’avoir tous les trois du génie.

    Bizarrement, des gens détestent Jimbo. Wall en épingle quelques-un, comme Lou Adler qui refuse de mettre les Doors à l’affiche du Monterey Pop Festival, ou encore Lou Reed qui hait profondément les Doors.

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    Musicalement, les Doors, c’est simple : sept albums en quatre ans et la messe est dite. Ou pour être plus précis, cinq albums moyens pris en sandwich entre deux grands albums classiques, The Doors (paru en 1967) et L.A. Woman paru en 1971.

    Oui, ce premier album des Doors reste l’un des grands classiques du rock américain des sixties. The Doors ouvre son bal d’A avec «Break On Through» et la fantastique profondeur de the other side. Jimbo est déjà là et il ne nous quittera plus. Il nous embarque pour Cythère, avec power & warmth. Il étend encore son empire avec «Soul Kitchen». On fut frappé à l’époque par l’immédiateté de ce son. En fait, c’est Jimbo qui fait tout le boulot, learn to forgive. On repère très vite des gros défauts dans le Doors Sound System, notamment cette rythmique un peu plan-plan. Les Doors ne groovent pas. C’est ce qui frappe à l’écoute de «Light My Fire» : la rythmique tournoie, mais de façon balloche. Alors oui, bien sûr, c’est idéal pour un acid trip. Mais enlève la voix de Jimbo et c’est une catastrophe. On revient aux choses sérieuses en B avec un «Back Door Man» heavy on the beat, fute de cuir noir, Jimbo s’appuie de tout son poids sur l’understand. Comme chacun sait, «Back Door Man» est un hommage à l’annal sex, qui est alors l’obsession de Jimbo. Mais derrière, la rythmique ne groove pas. C’est beaucoup trop rigide pour un hommage à Wolf. Jimbo sauve le cut à la seule force du chant. Le solo frigide de Krieger bat tous les records de platitude. Au fond, on s’en fout que les trois autres ne soient pas à la hauteur, car Jimbo va imposer un style et marquer le rock à jamais. Ils terminent cet album suprêmement morrisonien avec la première d’une série de longues compos atmosphériques dont les Doors vont faire une spécialité : «The End». L’intro nous replonge immédiatement dans Apocalypse Now, avec la petite descente aux enfers. Bien vu, Coppola ! S’il voulait illustrer son époque, c’est réussi. Jimbo nous entraîne dans les fameuses weird scenes in the goldmine, où rampe un snake of several miles, c’est de la poésie à l’état le plus pur, diction parfaite, pas besoin d’un dico. C’est sûr qu’avec son Mother I want to fuck you, il a dû choquer le KKK, ce qui était le but. Jimbo nous rappelle que la poésie peut aussi être subversive. Selon, Paul Rothchild, les sessions de ce premier album furent incontrôlables, car Jimbo se goinfrait d’acides. Pendant l’enregistrement de «The End», Jimbo dansait dans le studio comme un derviche tourneur.

    «Light My Fire» nous dit Wall va devenir le plus gros hit du summer of love et Jimbo va devenir un rock god/poète hédoniste à visage d’ange, certainement le dernier et le plus grand, le gardien de la pierre philosophale du rock. Wall a raison de délirer avec les formules, les grandes heures de Jimbo sont le Grand Œuvre du rock.

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    L’album suivant s’appelle Strange Days. On le revoit encore dans la vitrine. Aw comme il nous faisait baver. C’est l’une des grands pochettes mystérieuses des sixties et c’est là-dessus qu’on trouve le deuxième chef-d’œuvre de la série des longs cuts atmosphériques : «When The Music’s Over». Ça s’annonce mal, avec l’intro rigide de Ray raide comme un piquet, mais la voix de Jimbo arrive comme une délivrance. Le voilà lancé dans sa plus belle échappée belle, il croone à l’intensité pure, au raw et au hot de glotte. De toute évidence, John Doe s’est inspiré de cette façon de chanter - What have they done to the earth/ What have they done to our fair sister - Ce cut fascinant fait partie de ceux qu’on réécoute plusieurs fois de suite, intrigué par les mystères et les merveilles indicibles qu’il recèle. Dans l’histoire du rock, Jimbo est un phénomène unique et chaque fois qu’on le réécoute, on vibre, même si on connaît la moindre parcelle de son univers. On trouve d’autres jolies choses sur cet album, comme «Moonlight Drive» que Jimbo arrache du sol au chant. Ils font aussi une petite tentative de putsch psychédélique avec «My Eyes Have Seen You». Dommage qu’ils n’aient pas foncé dans ce tas-là. Ce qui frappe le plus à l’écoute du morceau titre d’ouverture du bal d’A, c’est l’incapacité des Doors à groover. La rythmique n’a rien dans la culotte. Encore une fois, Jimbo fait tout le boulot. Cette basse d’orgue raidit tout le son. L’intro de «Love Me Two Times» est catastrophique de sécheresse contextuelle et un solo de clavecin réduit tout à néant. C’est peut-être ça au fond qui fait la grandeur des Doors : le mélange d’un orchestre plan-plan et d’un shouter de génie. «People Are Strange» passe beaucoup mieux car on n’entend plus l’orgue. Jimbo et un peu d’acou passent mieux que tout le bataclan des Doors. On apprendra après coup que «When The Music’s Over» fut enregistré live dans le studio, comme le voulait Jimbo - Jim wanted to keep it raw and alive - Mais l’album ne va pas marcher, il va disparaître des charts rapidement, in a flash. L’album n’allait laisser aucun souvenir, hormis l’étrange pochette. Le public ne comprenait pas qu’un groupe aussi brillant pût se vautrer avec ce deuxième album.

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    Dans nos têtes de lycéens affamés de mythes, on associait la pochette de Waiting For The Sun à l’idée du wild rock américain. Quelles dégaines pour l’époque ! Et puis ce single magique que fut «Hello I Love You (Won’t You Tell Me Your Name)» fait l’ouverture du bal des vampires. Malgré le handicap d’une rythmique rigide, Jimbo bouffe sa pop toute crue. Excité par une giclée de fuzz, il finit en apothéose dionysiaque. C’est l’un des hits américains qu’on vénérait en 1968. L’autre coup de génie de l’album, c’est bien sûr «Five To One» avec son terrible effet de stomp - Gon/ na make it ba/ by if we/ try - C’est fabuleusement bien dit. Jimbo chante au heavy guttural, son c’mon est l’un des plus beaux du c’mon world - Get together one more time - Le redémarrage est superbe, même s’il est un peu raide. Jimbo écrase son Five à coups de talon, get/ to/ ge/ ther one/ more/ time - Ah comme il est bon ! Par contre le reste de l’album peine à jouir, d’où la déception. On retrouve avec «Not To Touch The Earth» le run run run qui a tant fasciné Oliver Stone et qu’on entend dans la scène du concert de San Francisco - Run with me ! - Une fois encore, Jimbo sauve les meubles des Doors à la seule force du chant. Mais c’est un nouvel échec. Jimbo sent que les Doors ne sont pas à la hauteur de sa vision. Il voulait consacrer une face entière à «Celebration Of The Lizard», mais Paul Rothchild s’y opposa, arguant que ça n’était pas assez commercial. Il avait pour instruction de renouer avec le succès de «Light My Fire». Jac Holzman donnait carte blanche aux Doors, mais en même temps, il avait besoin d’un hit pour relancer la machine - No more fucking around - Mais les sessions furent de plus en plus incontrôlables, Jimbo arrivait défoncé ou n’arrivait pas du tout, ce qui avait le don d’excéder les autres, plus particulièrement John Densmore, qui voyait les Doors comme une belle machine à fric et cet asshole de Jimbo faisait tout pour saboter leur carrière. Pendant Waiting, Jimbo battait tous les records d’out of control, avec une consommation massive de psychedelics.

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    Tu n’avais plus que tes yeux pour pleurer, après avoir acheté puis écouté The Soft Parade. En 1969, il était impossible d’imaginer que les Doors pussent nous décevoir à ce point. La désillusion était d’autant plus cruelle que le pouvoir d’achat d’un lycéen issu de la classe très moyenne était dramatiquement limité. Cet album est bourré de cuts dont on ne sait quoi penser, des trucs comme «Shaman’s Blues», «Runnin’ Blue» ou encore «Wishful Sinful» au travers desquels on passe, tellement ils sont transparents. On en sauvera deux : «Touch Me», monté sur le riff de basse d’Harvey Brooks. On croit entendre les Chambers Brothers. Puis «Wild Child» qui ouvre le bal de la B, car Jimbo y fait un grand numéro en tant que wild shouter d’accent royal, en tant qu’ultime rocker des Amériques, titre qu’il partage bien sûr avec Iggy. Quant au reste, ça ne va pas du tout. Ils font une tentative de putsch psychédélique avec «Do It», mais ça foire lamentablement. Quant à l’«Easy Ride», c’est poppy et sans objet, presque parodique. Excédé, Jimbo l’extermine au wild shout. On se demande comment un artiste de ce calibre a pu s’abaisser à chanter des trucs aussi mauvais. Le team Robby/Ray ? Laissez-nous rire ! Leur seule chance d’exister artistiquement, c’est Jimbo et ses longues dérives shamaniques. On ne sauve pas non plus le morceau titre, pourtant groové par Brooks - This is the best part of the trip ! - Ils reprennent le riff de Back Door Man, avec des échos de chant de gentle street et Jimbo tente encore une fois l’impossible : sauver le cut à la force du shout. Il est héroïque.

    Si cet album est tellement ambitieux - et même Brechtien - c’est parce qu’au même moment arrivent des albums révolutionnaires, comme The White Album ou Electric Ladyland, qui redéfinissaient les possibilités du rock context. Mais Jimbo est trop défoncé pour entrer en lice. Alors Rothchild ramène des orchestrations pour compenser la misère compositale. À sa façon, il visait la perfection, mais tout le monde ne s’appelle pas Phil Spector. Les Doors sont le groupe numéro un des États-Unis et ils ont besoin d’un big album. Rothchild veut devenir un grand producteur. C’est un fantastique échec. Quand Jac Holzman entend le test pressing, il est furieux. Il demande à Rothchild de virer toutes ces orchestrations et de ramener les Doors aux racines des Doors, mais Rothchild refuse. Il tient bon.

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    C’est donc avec une certaine méfiance qu’on approchait Morrison Hotel paru l’année suivante. Les groupes dont on a décroché à cause d’albums ratés sont légion, mais dans le cas des Doors, c’était plus compliqué, à cause de Jimbo. On imagine le carnage qu’il aurait fait avec un groupe comme l’Electric Flag derrière lui. Ce qui va faire la différence entre Morrison Hotel et les albums précédents, c’est l’enrôlement d’un bassman, et pas n’importe qui : Lonnie Mack sur deux cuts, «Roadhouse Blues» et «Maggie MGill». Alors ça change tout. Ça groove. On entend bien le vieux Lonnie dans les refrains de «Roadhouse Blues». Un bon drive de basse, ça change la vie. Le bassmatic semble même doper Jimbo dans «Maggie MGill», car il chante au mieux de ses possibilités. Les Doors redeviennent alors les rois du heavy stuff de Los Angeles. Il faut entendre le vieux Mack groover dans le son. Sur les autres cuts, c’est Ray Napolitan qui joue de la basse. On se régale d’un «Peace Frog» bien envoyé. Cette façon de revenir au chant après un break n’appartient qu’à Jimbo et il faut le voir enfoncer ses clous. Voilà typiquement l’artiste dont il est impossible de se lasser. Avec «Land Ho», ils renouent avec leur dimension épique. Leur son va mieux dès qu’une basse entre dans la danse. Ça s’articule. Jimbo revient au blues hedonistic avec «The Spy», qu’il chante magnifiquement, avec toute la profondeur dramatique de la goldmine. Wall dit que Morrison Hotel est le plus up-sounding Doors album of them all.

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    Paru en 1970, Absolutely Live confirme l’idée qu’on se fait des Doors : l’erreur serait de les voir comme un groupe pop. Ce Live tombé du ciel n’en finit plus de sacraliser le génie de Jim Morrison et ramener les trois autres au rang de vulgaire backing band. Jimbo chauffe son Bo dès l’intro à la folie messianique. Dans ses pattes, «Who Do You Love» devient une œuvre d’art organique, un truc qui bouge. Jimbo porte tout le poids du rock sur ses épaules, et avec du recul, on le comprend encore mieux. Plus que tous les autres grands shouters, il incarne à la perfection le rock power, une dimension qu’on pourrait imaginer remonter à la nuit des temps. Les quatre faces de ce Live tombé du ciel sont un gisement éternel. Il faut entendre le scream de Jimbo à l’orée de «Backdoor Man», il enfonce son oh yeah à coups de talon dans la rondelle des annales. Mais diable, comme le backing est pauvre. C’est encore plus frappant sur «Five To One», le beat devient presque sloppy. Ce qui effare le plus, c’est la pauvreté du jeu de Densmore. Il ne joue que les dominantes, aucune volonté d’en découdre. Quant au jeu d’orgue, c’est une catastrophe. Ces mecs sont d’une extrême platitude. Retour au monde magique et incantatoire de Jimbo avec «When The Music’s Over», il gueule après les gens, shut up, il veut entendre le vol des papillons. C’est Ray du cul qui ouvre le bal de la C en chantant «Close To You» et là on comprend mieux que les Doors sans Jimbo n’ont aucun sens. Ils ne se rendent même pas compte de la chance qu’ils ont d’avoir Jimbo. Le voilà qui éclate au grand jour dans «Universal Mind», merveilleux mélange de poésie et d’aura. Jimbo restera pour nous le plus beau seigneur des annales, surtout avec ce beautiful balladif crépusculaire. Derrière, Ray du cul et Densmore la mormoille essayent de swinguer, mais ils ne savent pas. Ils en sont incapables. On leur en veut, c’est vrai, d’avoir tourné le dos à Jimbo quand il avait besoin d’aide - Petition the Lord with the payer ! - Et vlan, voilà «Break On Through». Jimbo pose la question à la foule : «Petition the Lord with the payer !» - The cat, the rats awite, you know the day destroys the night, night divides the day, yeah ! - Cette façon de lancer l’assaut du rock est unique au monde. La D est la face la plus palpitante des quatre, parce qu’on y trouve «The Celebration Of The Lizard» qui devait figurer sur The Soft Parade. Il n’en faut point perdre une miette. Is everybody in ? The ceremony is about to begin. C’est le roi des poèmes fleuves, once I had a little game, il dicte ses conditions - Forget the world, forget the people and we’ll erect a different staple - et il injecte dans sa Celebration l’excellent Let’s Run de «Not To Touch The Earth» et ça devient énorme, jusqu’au moment où il salue son public - Retire now to your tents & to your dreams/ Tomorrow we hit the town of my birth & I want to be ready - Spectaculaire ! Il termine avec «Soul Kitchen», et en puissant shouter, il monte par dessus son chant, là haut sur la montagne. Faramineux Jimbolaya.

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    Mais il va payer son hédonisme au prix fort et se retrouver isolé au milieu du groupe. Les trois autres ne supportent plus de le voir défoncé. Plus il se sent jugé et plus il en rajoute. Quand il se fait tabasser pas les flicards en décembre 1967 à New Haven, Connecticut, il devient un martyr, car des gens voient les cops rouer Jimbo de coups et lui savater la gueule, un rôle de rock star martyr nous dit Wall qu’il va continuer à jouer après sa mort - The role in fact he stills enjoys today - Jimbo n’a pas de maison, il vit dans des chambres d’hôtel, il ne se lave plus et pue le vomi. Côté sexe, il ne désarme pas. Toutes les groupies de Los Angeles se plaignent de ce bouc qui les encule toutes une par une. Dès qu’une garce arrive dans son lit, pouf !, Jimbo l’encule. Il n’a de goût que pour les fast women, la bonne bouffe, le badass whisky et les drogues assez puissantes pour t’envoyer là d’où tu ne reviens plus - 17 capsules de cristaux de mescaline dans un verre de jus d’orange et hop ! En voiture Simone ! Trois jours plus tard, se souvient January Jansen, ils sont encore en plein trip. Quand Jansen commence à vomir du sang, Jimbo lui dit que c’est normal car il a trop de sang dans le corps.

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    Lorsque se produit l’incident de Miami, Jimbo en a marre du carnaval. Il veut se débarrasser de cette image de Lizard King, il grossit, se laisse pousser la barbe et porte des fringues ordinaires. Il boit de plus en plus - Getting drunk, tu gardes le contrôle jusqu’à un certain point, c’est toi qui décides chaque fois que tu avales un verre. Chaque fois, c’est un choix que tu fais. C’est la différence entre le suicide et la lente capitulation - Ce Miami show si bien reconstitué par Oliver Stone sonne le glas des Doors. Et pourtant, du point de vue de Jimbo, c’est une réussite, un sommet de l’art dionysien, le chaos total, la célébration du dieu de la passion, de la folie et de l’ivresse, avec des gens qui se battent, les flics qui tapent dans le tas et la scène qui s’écroule. On ne saurait imaginer meilleur dénouement. L’insane sexuality de Jimbo est une offense que l’establishment va lui faire payer très cher. Jimbo va se retrouver devant des juges accusé de masturbation en public, alors qu’il n’y a aucune preuve. Le pire c’est que trois Doors se désolidarisent de Jimbo. Ils envisagent même de redémarrer les Doors à trois. Finalement, ils franchiront le Rubicon de la honte en continuant d’enregistrer après la mort de Jimbo. Mais comme dit Wall, comment leur en vouloir ? Les pauvres, Jimbo leur en a fait voir des vertes et des pas mures, il a presque réussi à détruire leurs petites carrières de rock stars californienne avec leurs maisons qui ont vue sur l’océan, leurs fucking voitures de sport et leurs petites familles aseptisées. Le pire c’est que la mort mystérieuse de Jimbo va leur permettre de jouir d’une très belle fin de carrière. La mort de Jimbo, comme celle d’Evis, fut un véritable jackpot. Comme Dead Hendrix et Dead Elvis, Dead Jimbo va vendre plus de disques que Jimbo n’en vendit de son vivant.

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    L’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire des Doors et celui de la vente des droits de «Light My Fire» à un constructeur automobile, Buick. Profitant de l’absence de Jimbo qui est en voyage à Londres, Ray du cul, Densmore et Krieger vendent les droits pour se faire un gros billet. À son retour à L.A., Jimbo chope l’info et il pique une crise d’apoplexie. Non seulement il ne supporte pas la trahison, mais cet acte porte atteinte à ce qu’il a de plus précieux : sa probité artistique. C’est un affront. Les trois autres ne l’ont même pas consulté. Mais comment des gens peuvent-ils se conduire ainsi ?

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    Le dernier concert des Doors a lieu à la Nouvelle Orleans. Jimbo est tellement défoncé qu’il s’accroche au micro. Il ne chante même pas. Le groupe panique et attaque «Light My Fire». Jimbo s’assoit sur l’estrade de batterie et Densmore lui file un méchant coup de pied dans le dos. Alors Jimbo se lève, retourne au micro mais ne se souvient plus des paroles. Une émeute éclate. Jimbo sort de scène pour la dernière fois. Dans la loge, Densmore explose de rage : «Plus jamais avec cet asshole, plus jamais !». C’est là que l’histoire des Doors s’achève, dans une sorte d’ignominie, avec trois pauvres mecs incapables de mesurer la chance qu’ils avaient d’accompagner l’une des plus grandes stars de tous les temps.

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    Le dernier album des Doors est l’extravagant L.A. Woman. Tous les cuts sont bons, sans exception. Les amateurs de stomp y overdoseront avec «Been Done So Long» et «The WASP (Texas Radio And The Big Beat)». Même chose : si ça marche c’est parce qu’il y a un bassman dans le studio, et cette fois, c’est Jerry Scheff, un session man célèbre pour avoir accompagné Elvis à Vegas. Jimbo finit son «Been Down So Long» à la bonne arrache. Les amateurs de heavy blues vont eux aussi overdoser avec «Car Hiss By My Window» - Like the waves down on the beach - et «Crawling King Snake», bel hommage à Hooky - Till the day I die - Les amateurs des merveilles ne seront pas épargnés. Overdose garantie avec «L’America» et «Hyacinth House», deux cuts chargés comme des mulets de mystère et d’insidious. Et les amateurs de grande pop californienne ? Oh, ils sont gâtés eux aussi avec «The Changeling» et «Love Her Madly». Jerry Scheff va se promener au bas de son manche et comme Jimbo chante comme un dieu, alors nous voilà tous au paradis. Avec cet album magique, les Doors grimpent au somment de leur art. La plat de résistance ici est le morceau titre. C’est encore une fois Jimbo qui crée les conditions de la grandeur tutélaire. Fantastique allure ! C’est un cut assez long, bardé de climats et de paysages changeants. Il tente de récidiver en fin de B avec «Riders On The Storm», mais c’est «L.A. Woman» qui va t’envoûter définitivement. On note l’absence de Paul Rothchild qui a rendu son tablier. C’est Botnick qui produit. Jerry Sheff explique que Jimbo commençait sérieusement à se laisser aller, avec sa barbe et ses fringues - Il ne voulait pas être là, il voulait sortir du spotlight. Il était le mec le plus simple et le plus facile à fréquenter que j’ai connu - Pour Jac Holzman, L.A. Woman est un aboutissement - Leur premier album est l’un des meilleurs premiers albums de tous les temps, mais le dernier est tout simplement poignant. «Riders On The Storm» est parfait, c’est le totem de l’album. Just terrific. Cet album m’excitait. Je leur disais de ne plus rien changer. J’étais tellement soulagé d’entendre ça que j’en pleurais - Wall nous dit que le dernier cut qu’enregistra Jimbo fut «Riders On The Storm».

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    À part Pam, quatre femmes jouent un rôle capital dans la vie de Jimbo : Eve Babitz dont on peut lire les mémoires, Agnès Varda, Nico et Patricia Keannelly dont on peut aussi lire les mémoires. Eve Babitz fut photographiée à poil en train de jouer aux échecs par Marcel Duchamp. C’est elle qui organise la rencontre entre Zappa et Salvatore Dali et qui découvre Brett Easton Ellis. Jimbo reviendra toujours vers elle. Nico ? Elle s’est tapé tous les plus beaux mecs de son époque : Alain Delon dont elle a un fils (Ari), Brian Jones qui débarque avec elle chez Andy Warhol à New York, Lou Reed, Iggy, Jackson Browne, Tim Hardin, Bob Dylan et Jimbo. Surtout Jimbo, c’est une relation intense. Elle adore s’asseoir et se frotter le cul sur la bouche de Jimbo et bien sûr Jimbo adore l’enculer.

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    Mais il est surtout fasciné par la force mentale de cette femme née dans l’Allemagne nazie et découverte par Fellini. Jimbo trouve qu’elle est, de toutes celles qu’il a connues, la plus intelligente, la plus intéressante et la plus sophistiquée. Et Nico est folle de lui, au point de se teindre les cheveux en rouge, car Jimbo adore les shanties with red hair, comme Pam. Nico est tellement folle de lui qu’elle veut l’épouser, ce qui fait marrer Jimbo. Il se marre tellement qu’il en tombe du lit. Humiliée, Nico lui met son poing dans la gueule et paf, Jimbo lui rend la politesse. Ils prennent l’habitude de s’envoyer des tas dans la gueule, surtout quand ils sont défoncés. Et même en baisant. Nico a l’habitude, elle se battait déjà avec Brian Jones, d’où son œil au beurre noir. Nico disait qu’ils étaient «punch buddies» et qu’ils «enjoyed the sensation». Wall décrit l’une des ces soirées au Castle, l’hôtel où séjournent Nico et Jimbo. Ils baisent sur le balcon à la vue de tous, surtout ceux qui sont assis autour de la piscine, Dennis Hopper, Peter Fonda et Terry Southern, occupés à sniffer une montagne de dentist-quality coke tout en travaillant sur le scénario d’Easy Rider. En fait, ces trois-là prennent Jimbo pour un punk, car il porte un futal en cuir noir et il baise cette grosse salope d’Allemande qu’ils n’osent même pas approcher.

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    Quand Jimbo et Leon Barnard séjournent la première fois à Paris, ils s’installent à l’hôtel George V. Ils fréquentent Agnès Varda et son mari Jacques Demy, qui comme Jimbo se passionnent pour les arts, le cinéma et la vie. Demy est en train de tourner Peau d’Âne et Jimbo traîne sur le tournage, en bord de Loire, soulagé d’échapper au carnaval du rock - Strictly non-rock’n’roll company - Il fait aussi la connaissance de François Truffaut et comme il s’amuse bien et qu’il apprécie cette compagnie, il vide trois bouteilles de pinard à table. Quand il revient plus tard à Paris, il retourne voir Agnès Varda, rue Daguerre. Il s’entend bien avec elle car elle ne lui met pas la pression. Ils s’installent dans la cuisine pour grignoter un truc et Jimbo apprécie ces moments de répit. La nuit où on retrouve Jimbo dans la baignoire fatale, c’est Alain Ronay et Agnès Varda que Pam appelle. Agnès Varda arrive aussitôt et fait intervenir son médecin. Trop tard. Enfin bref.

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    L’autre dame de cœur de Jimbo est une new-yorkaise, Patricia Kennealy, une go-go dancer devenue redac chef de Jazz & Pop Magazine et qui dans Strange Days - My Life With And Without Jim Morrison raconte son mariage avec Jimbo, mais pas un mariage à l’église, attention, un mariage païen, ce qu’elle appelle a Celtic Pagan Ceremony, avec des invocations, des robes noires, des épées, du sang qu’on boit dans un calice, des fumées et de la dope. Wall prend la défense de Patricia qu’on a traité de tarée, alors que cette cérémonie païenne est en pleine cohérence avec le personnage de Jimbo qui concevait justement son show comme une cérémonie païenne - let the ceremony begin - Un Jimbo shaman qui voulait lancer une nouvelle religion, qui était plus cultivé que des gens deux fois plus âgés que lui, alors bien sûr il ne pouvait qu’apprécier un Celtic Pagan Wedding with a High Priestess. Ça faisait sens. Après la mort de Jimbo, Patricia va s’appeler Kennealy-Morrison. Elle est donc l’épouse officielle de Jimbo, roi lézard. Ce Celtic Pagan Wedding est même peut-être l’épisode le plus important de la vie de Jimbo, en tous les cas, Wall le met bien en valeur. Mais nous y reviendrons dans un Part Two.

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    Puis arrive l’épisode parisien. Jimbo adore Paris en été. La bohème, les bistros, Verlaine et Rimbaud, le vin et la poésie, les mangeurs d’opium et les buveurs d’absinthe, les putains et les intellos, tout ce bric-à-brac romantique le fascine. Il y retrouve aussi Pam et l’hero. Wall se marre bien avec la version officielle qu’on nous a servi pendant quarante ans : «Poor old Jim, retrouvé dans une baignoire par son épouse aimante, mort d’une crise cardiaque à l’âge de 27 ans - Pas un seul mot n’est vrai.» En fait Jimbo fut retrouvé mort sur le trône, comme son idole Elvis. Overdose. L’épisode s’est déroulé dans les gogues d’un club qui portait bien son nom, le Rock’n’Roll Circus, qui jouxtait l’Alcazar, et le corps de Jimbo fut transporté nuitamment jusqu’à l’appartement qu’il occupait avec Pamela rue Beautreillis, dans le Marais. Les deux transporteurs mirent Jimbo dans la baignoire et expliquèrent à Pamela ce qu’elle devait dire aux flics. Et c’est passé comme une lettre à la poste. Il est mort dans la baignoire. Une autre version beaucoup plus rigolote a circulé pendant un temps : des agents de la CIA auraient liquidé Jimbo qui représentait un danger pour le pouvoir américain. Merci en tous les cas à Mick Wall et Oliver Stone d’avoir su rendre hommage à Jim Morrison, l’un des plus grands artistes du XXe siècle.

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    Signé : Cazengler, the doortoir

    Doors. The Doors. Elektra 1967

    Doors. Strange Days. Elektra 1967

    Doors. Waiting For The Sun. Elektra 1968

    Doors. The Soft Parade. Elektra 1969

    Doors. Morrison Hotel. Elektra 1970

    Doors. Absolutely Live. Elektra 1970

    Doors. L.A. Woman. Elektra 1971

    Mick Wall. Love Becomes A Funeral Pyre. A Biography Of The Doors. Orion Books Ltd 2014

    Oliver Stone. The Doors. DVD 2011

    HOWARD

     

    I HEAR A SOUND

    ( Clip / Févier 2021 / YT )

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    Un clip de circonstance en le sens où Mallarmé entendait qu'à un niveau métaphysique tout acte poétique de création était de circonstance appelé à se dissoudre dans le néant de sa propre insignifiance, excepté peut-être à l'altitude, tout tient en ce ''peut-être'' qui sous-entend que l'on n'a rien sans rien. La première image affichée du clip avant même qu'il ne soit mis en branle est le reflet de cette vacuité. Elle est connue. Elle court sur les réseaux et les blogues d'artistes, un rideau de théâtre baissé devant un manipule de fauteuil rouges. Symbole du refus de cette culture, musicale, théâtrale, cinématographique que le gouvernement bâillonne depuis des mois. Rien de plus terrible que l'asphyxie économique. Méthode très efficace pour avancer les pions d'un tyrannie qui n'ose pas dire son nom, et qui se pavane sous les cache-sexes des mots santé et démocratie Il n'est pas bon que le mauvais peuple se divertisse, imaginez qu'il profite de cette liberté pour réfléchir, nul n'ignore que le développement de l'intelligence conduit à la révolte.

    Vous aimez les films d'action emplis de meurtres, de bagarres, de scènes de guerre, d'aventuriers sans scrupule, et d'héroïnes nues et galbées, il est inutile de visionner ce clip, d'abord on ne voit rien, ensuite il ne se passe rien, enfin il n'y a rien de rien. Attention par d'erreur, Howard et Delta Fuzz Electronic, ne sont pas des adeptes de Kasimir Malevitch, ils ne nous font pas le coup de l'enregistrement de la caméra qui filme un mur blanc, tout cela pour que vous preniez conscience que le média est plus important que la réalité du monde qu'il montre ou ne montre pas. Non, ils ne font pas dans l'avant-gardisme, rassurez-vous le clip foisonne de tas de trucs, vous avez même envie de dire trop c'est trop. Au début, c'est très beau ces fûts d'arbres élancés, très écologique, très développement durable, point de malotrus qui scient les troncs pour les revendre au prix fort, une bonne idée pour votre prochain weekend, une balade en pleine nature, quoi de plus hygiénique. Ça se gâte par la suite, du béton partout, des halls de gare, des centres commerciaux, des aéroports, des intérieurs de cafés, de salles de spectacles, de musées, de magasins, d'hôtels, des rues, des parkings, bref les décors quotidiens de notre modernité... Pas de quoi en faire un fromage râpé, et qui plus est un clip bougonnerez-vous ! Non je n'ai rien oublié, justement parce qu'il n' y a rien. Ni personne. Tout est vide. Tilt, un clip sur le confinement ! Les Howard veulent-ils nous pousser au suicide en nous montrant le monde vide qui nous entoure. Non, ils ne sont pas si méchants, vous ont mis le nez sur l'horrible révélation que tout un chacun a pu expérimenter par soi-même ces derniers mois. Ils ne sont pas cruels, nous ont gratifiés d'une bande-son. Ceux qui n'aiment pas le rock ne seront pas contents. Ultra-speed. C'est Morrison qui disait dans When the music is over, I hear a gentle sound, là c'est pareil, mais le son n'est pas gentil, vous arrive dessus à la vitesse d'une balle-traçante, et la voix du chanteur, c'est simple, elle pue le cimetière, elle vous provoque sur le champ une crise d'angoisse suicidaire, le mec perdu au milieu de nulle part qui se sent seul, imaginez-vous sur une île déserte sans un livre, sans un disque, sans rien, avec vous tout seul comme animal de compagnie, croyiez-vous que vous le supporteriez... Horace a bien dit que l'homme était un loup pour l'homme, mais dans certaines occasions vous aimeriez avoir au minimum un lupus mechantus carnivorus à vos côtés. Tout dépend des circonstances.

    Ce clip, très réussi tant au niveau du montage que musical, est un acte de résistance, à l'instar de tous ces comédiens et intermittents qui occupent les théâtres, et il nous agrée fort qu'un groupe de rock en soit le fer de lance !

    ( JM Canoville : guitars, vocals / Tom Karren : drums / Raphael Jandenand : organ, bass, synths )

     

    Du coup on est allé voir les réalisations antérieures d'Howard. On s'y attendait, on n'a pas été désappointés ! Trois de Paris, amateurs de fuzz et de stoner rock, un groupe qui bouscule...

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    HOWARD !

    ( Juin 2018 )

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    Une couve de Jo Riou Graphic Designer, spécialisé dans les pochettes stoner and doom, qui détonne dans le genre, on s'attendrait à des couleurs explosives, des images choc, que nenni un modeste paysage aux teintes qui réussissent l'exploit d'être en même temps crues et pâles, l'endroit idéal pour ne pas passer ses vacances, s'en dégage un fort sentiment d'inquiétude.

    JM Canoville : guitars, vocals / Tom Karren : drums, samples / Raphael Jandenand : organ, moog, bass

    Moan : pas besoin de tendre l'oreille pour entendre le gémissement, pas mal du tout pour un premier morceau, un bras de poulpe géant qui s'accroche à vous et vous emporte au fond de son antre pour vous dévorer à plaisir. Une guitare qui grésille, une batterie qui s'emballe et une allée de cyprès dessinée par un clavier, une voix qui a l'air de s'implorer elle-même et tout bascule dans une espèce de folie maîtrisée, Karren imperturbable sur ses caisses, et plus on avance plus on est séduit par ce qui va suivre, aucune idée d'où l'on va mais on se laisse happer par le courant. Evil : contredanse de guitare et ces maudits claviers qui glissent à la manière de patins à roulettes sur le bitume abîmé. Vous n'auriez jamais cru que le mal était aussi entraînant, le sourire du diable, toujours cette sensation de suivre sans se poser de question, la voix de Canoville qui virevolte, retour de guitares, tintement de cymbales et le grand méchant orgue ne fait qu'une bouchée de vous. Final surprenant. Vous a tranché la tête. Animism : c'est beau comme le jour de votre premièrement communion, goûtez la voix sereine du chantre JM Canoville, l'ensemble s'énerve par la suite mais l'on est dans une balade et sans s'apercevoir l'on s'élève dans les airs, de plus en plus haut propulsé par les coups de boutoir de la batterie, plus dure est la chute. Architect : une voix comme en dehors, ouatée de guitares, batterie amphionesque, le sorcier Jandenand mène le jeu, étire ses claviers à l'infini tandis que la voix semble s'échapper du gosier de Canoville, Karren ramène l'envolée au sol et la cloue à coups de merlin. Râle final.

    Que voulez-vous de plus, ils ont un son bien à eux, des compos aux structures personnelles et l'on ne s'ennuie jamais.

    OBSTACLE

    ( Mars 2020 )

    JM Canoville : guitars, vocals, lap steel / Tom Karren : drums / Raphael Jandenand : organ, moog, theremin

    Etait-ce un bon timing que de sortir un album le premier mois du premier confinement. Peut-être pas, mais la fortune sourit aux audacieux et rien ne sert de remettre au lendemain ce que l'on peut faire le jour même.

    Pochette de Jean LeBreton et de JM Canoville, que représente-t-elle ? une éclipse solaire, un globe oculaire, la tache noire de Gérard de Nerval, ce qui irait bien avec l'origine lovecraftienne du nom du groupe, voire le simple O d'Obstacle.

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    Quicklime : un son nettement plus rock que sur le Extended Play, davantage dans les canons de l'ancien temps, une intro très Very Heavy, Very Humble, des poussées de fièvre comme un urticaire violent, un vocal dans sa première apparition qui flirte avec Zeppelin, sans être ridicule, et puis s'en éloigne, délaisse les aigus pour la gorge déployée, un beau solo de guitare mais sans surprise, un petit côté regardez ce que l'on sait faire mais pas du tout désagréable, si vous ne vous mesurez pas aux serpents, vous ne saurez jamais quand vous les dépasserez. Quelques sonnettes électroniques pour rappeler que l'on entamé le troisième millénaire et c'est fini. God is dead : fini l'animisme, ce coup-ci Dieu est mort, grand bien lui fasse, en voiture pour le titre nietzschéen, ça rebondit un peu comme le Rock'n'roll du Dirigeable, mais il est évident que les années cinquante ne les ont pas marqués au fer rouge dans leur chair, sont les fils des mid-sixties, avec une préférence pour les groupes avec orgue In Rock, les Doors mais pas les premiers Animals, un plaisir de les écouter, vous tuent le bon dieu à gros coups de marteaux et Raphaël fait du patin à glace sur sa longue barbe blanche. Void : normal, une fois que Dieu n'est plus, c'est le vide. Se dépêchent de le combler à grands coup de pelletées hammondiennes, JM bouche les trous avec sa voix, Tom tasse la terre sur le cadavre, une large rincée d'orgue pour que l'on ne puisse pas plus tard l'accuser de l'avoir laissé pourrir comme un chien à l'air libre. Pour un peu moins vous danseriez sur sa tombe en criant de joie. Des trois premiers morceaux c'est le plus abouti. Le plus fou. The path : ce n'est pas tout reste encore du chemin à faire, tapent un peu dans la démesure, se prennent pour le buisson ardent, avec des épines qui s'enfoncent profond dans votre corps, réussissent à ce que la fièvre monte plus haut à El Paso que sur le morceau précédent, sur un tempo plus bluezy. Gone : un peu l'air de Land of thousand dances sur l'entrée en matière, quand on tient un bon riff on ne le lâche jamais, loi numéro 2489 du rock'n'roll, nous ne sommes qu'à la moitié du morceau et voici qu'ils débutent une séquence encore plus échevelée avec cette guitare qui frémit et glapit comme le coyote solitaire dans la grande prairie, l'orgue prend le relais, on l'entend venir de loin, prépare l'explosion finale, mais non c'est Canoville au chant qui allume la mèche de la dynamite. Je ne vous décris pas le massacre final. Make up your mind : un peu plus de sophistication sur l'avant dernier, le vocal de Canoville ouvre ses ailes d'aigle pour forcer l'altitude et il s'engouffre dans le tourbillon instrumental qui l'entraîne dans les nuées porteuses de foudre, il n'en peut plus, l'air lui manque mais en un suprême effort il se se hisse sur le toit du monde et se laisse retomber sur la terre tout en bas, une pierre brûlante qui sera responsable de l'extinction des dinosaures. Features : this is the end, beautifull kr'tntreaders alors ils donnent toute l'énergie qu'il leur reste dans le ventre, respirent un peu pendant que l'orgue essuie leurs visages et se met à ruisseler comme une pluie de printemps sur la terre inculte, se retirent à reculons, peuvent être fiers d'eux. De la belle ouvrage. Colossal.

    Damie Chad.

    ERIC BURDON AND THE ANIMALS / 1967

     

    Mutation, explosion, quel terme employer ? On nous a changé les Animals. Pas grave, les changements de personnel sont monnaie courante dans les entreprises, on nous a métamorphosé Eric Burdon, pas la personne, le bonhomme. Méconnaissable. N'est plus le même. En y réfléchissant le terme plus adéquat pour expliquer cette mue invraisemblable serait extension du domaine de la conscience. Ne pas confondre avec une cure psychanalytique où l'on ressort des placards les vieux cadavres oubliés qui sentent mauvais, non tout le contraire, s'agit de s'ouvrir au monde de se laisser envahir par ses multiples chatoyances, et partir en voyage, l'on ne sait trop où, en suivant quelques unes de ses franges versicolores. A la même époque Jim Morrison a décidé de laisser grandes-ouvertes les portes de la perception. C'est que les temps ont changé, Dylan l'avait prédit, mais les choses ne se réalisent jamais comme on l'entrevoyait.

    Il souffle un vent nouveau, le mouvement hippie a pris une envergure inégalée, la jeunesse est en demande d'une autre forme de vie, des horizons apparaissent, retour à la nature, consommation de psychotropes plus ou moins acidulés, envie de briser les cadres étriqués des représentations mentales, intérêt pour des spiritualités orientalisantes, et la musique est l'un des vecteurs déterminants qui accompagnent ces essais de dynamitage des sempiternelles structures dépassées, une chance lorsque l'on est soi-même un chanteur de blues et de rock, une occasion à ne pas laisser passer, Burdon a le privilège d'être l'ami de Jimi Hendrix, le musicien qui ne dit pas qu'il cherche du nouveau mais qu'il a déjà voyagé avec sa guitare en cette autre terre, en cet autre pays, et que tout le monde peut tenter l'expérience, le voyage est intérieur même s'il vous propulse loin...

    WINDS OF CHANGE

    ERIC BURDON AND THE ANIMALS

    ( Octobre 1967 )

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    Ce n'est pas seulement un disque, une sorte de manifeste, et même d'auto-manifeste en le sens où Burdon, s'est beaucoup impliqué, c'est lui a réalisé la pochette, pas une photo qui cèderait au culte du moi, carrément un texte qu'il a composé et qui occupe toute la place : '' Le nouveau monde sera différent de l'ancien grâce de nouveaux trésors à dilapider, de nouvelles frontières à abolir, et beaucoup plus encore d'amour à donner. Doit-on accepter cette existence de peine et d'extase, il est facile de savoir que toutes deux gisent-là au creux de mon estomac et peuvent être allumées ou éteintes aussi facilement qu'un poste stéréo de télévision couleur. Je vous aime tous, et désire que vous tiriez quelque avantage de ces nouvelles sonorités autant que j'en obtins en écoutant mes idoles dans le passé. Vous-même si vous vous sentez seul, et perdu, malheureux et mécontent, sachez juste que je ( et ils sont nombreux comme moi ) vous aime, et peut-être vous saurez pourquoi je suis heureux, content et bien en mes baskets. Les jeux auxquels je joue sont pour la plupart des sentes d'amour, de mystère, d'émerveillement, s'il vous plait excusez mes sentiers de peur et de jalousie. Je ne suis seulement qu'un être humain après tout, et je reste un apprenti de la vie. Peut-être que la production suivante sera toute constituée de conduites d'amour, mais alors je serais dans un autre monde... '' excusez cette traduction hâtive et infidèlement interprétative qui ne respecte pas la simplicité des mots de Burdon. Pensez-en ce que vous voulez, ils sont révélateurs de toute une époque et pour ma part j'y ressens trop fortement une imprégnation de la mentalité américaine à mon goût trop entachée d'idéologie chrétienne.

    Donc Burdon a changé, mais avec cette nouvelle orientation, il joue collectif. Les morceaux portent la signature de chacun des membres de l'équipage. Ne se contente pas de donner le nom des nouveaux affiliés, sur la pochette intérieure les soumet tous, un par un, à une sorte de questionnaire proustien. Genre de jeu dont l'intérêt est me semble-t-il limité.

    Vic Briggs le guitariste n'est pas un novice. Big Jim Sullivan – alter ego de Jimmy Page dans les studios - lui apprend les secrets de la guitare, il a traversé de nombreux groupes et joué avec beaucoup de monde, derrière Jerry Lee Lewis avec les Echoes, a accompagné Dusty Springfield, a sessionné pour Johnny Hallyday, a été une pièce essentielle de Steampacket et de Brian Auger Trinity, a connu et côtoyé tous les grands noms de l'éclosion britannique, de Noël Redding à Rod Stewart, de Julie Driscoll à Eric Clapton, Hendrix a donné ses premiers concerts sur son propre matériel. Il ne restera que le temps de trois albums avec Eric Burdon, mais le mysticisme hippie dans lequel baigne cette deuxième mouture des Animals, n'a pas dû l'effrayer, plus tard il se convertira au sikhisme et par l'entremise de Ravi Shankar il s'adonnera aux harmonies de la musique religieuse hindoue... John Weird, ami de Vic Briggs, n'est pas spécialement manchot non plus, guitariste, bassiste et violoniste électrique, il restera dans la formation animale jusqu'à sa dissolution en 1968, après quoi il rejoindra Family qu'il quittera après ses deux premiers albums... Danny McCulloch tiendra la basse, il a joué avec Screamin' Lord Sutch, plus tard il déclarera qu'avoir rejoint les Animals aura été la plus grosse ânerie de sa vie ce qui ne l'aura pas empêché de participer à plusieurs formations parallèles des Animals...

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    Winds of change : timbre lugubre de Burdon, très bas, très lent, évocation des morts, passage de témoins, Burdon cite les grands noms du blues, du jazz du rock'n'roll – il en manque plein, ce n'est pas le plus important, ce qui importe au début c'est ce grincement de souris dont a piégé la sortie de son trou en y glissant des éclats de verre sur lesquels elle est incapable de se déplacer, le violon de Briggs, auquel se mêle le souffle du vent, tous ces génies disparus ne sont que feuilles mortes que le vent d'automne a emportées – l'influence de Shelley sur le texte est évidente – ne pleurons pas les nouvelles pousses sont là, des Papa's and Mama's à Ravi Shankar, termine sur la présente culmination hendrixienne. Tout est corruptible dirait Aristote, loi du renouveau, tout renaît et se transforme, le bruit du vent se métamorphose en le fracas des vagues de la mer et voici Poem by the sea : l'accompagnement musical devient plus sombre, Burdon chante il n'est qu'un animalcule minuscule face à l'immensité des forces tumultueuses de la nature, le violon de Briggs brûle et pousse des cris de souffrance dans ce tumulte – Tony Wilson a dû s'en inspirer lorsqu'il a enregistré le violon de John Cage sur Sister Ray de White heat, white light - une flamme qui s'épure sous sa propre torture, et se termine en un long solo de guitare que l'on croirait échappé d'une symphonie romantique... Paint it black : une montée chromatique en puissance, Jenkins et sa batterie inexorable, le violon qui se démembre, Burdon se démène et bientôt c'est parti pour un torrent de sonorités entrecoupées de passages à vides jenkinsiens, la plainte de la voix pratiquement seule, des vagues de basse, Budon chante comme s'il était devenu idiot, tout explose, le désespoir et la traversée des apparences, un jet de lave noire envahit le monde, ( je m'en souviens encore, il devrait être interdit de faire subir de telles émotions à un être humain, j'étais jeune, je rentrais du collège, j'avais encore des certitudes, exemple que personne au monde ne pourrait jamais égaler une splendeur telle que le Paint It Black des Rolling Stones, habituel premier geste de survie en arrivant à la maison j'avais poussé le bouton du transistor, deux ou trois chansonnettes, une série de pubs, et tout de suite après sans annonce, cet aérolithe noir descendu de l'espace interstellaire directement dans la cuisine, Odyssée De L'Espace 1967, directly live, un truc qui cassait les Kubricks en confettis... une folie ce Burdon qui osait s'attaquer à une montagne sacrée et qui vous la pulvérisait en grains de sable... c'est à ce moment que je réalisais modestement que je devais être un surhomme puisque j'avais survécu au feu atomique... mieux que les Stones, plus fort que les Stones, plus original que les Stones, le truc qui éStones et qui déStones... ) l'influence de River Deep, Mountain High, produit par Phil Spector est manifeste, Burdon l'enregistrera bientôt. The black plague : mauvais vent, celui de la peste noire qui ravagea l'Europe, orgue macabre, cloche funèbre et chants grégoriens, récité à la manière d'un poème, tintements insistants, grattements de cordes, cortèges funéraires, plus de musique, rien que la voix, chœurs grégoriens qui s'estompent, reste-t-il seulement des survivants, une ambiance à la Swinburne, question paroles l'on est entre l'apologue et le conte romantico-médiéval, entre Le Masque de la Mort Rouge d'Edgar Poe et Le Hussard sur le Toit ( première partie ) de Giono, l'on eût aimé un vocal plus appuyé, incidemment un des textes les plus politiques des Animals. Yes I am experienced : Are you experienced ? demandait Jimi Hendrix, Yes I am, répond Burdon, l'occasion de rendre hommage à son ami – généralement on attend que l'artiste soit mort, mais dans la vie il faut affirmer ses choix – une belle opportunité de montrer que les nouveaux Animals ne sont pas des gueilles, on ne peut pas vanter Hendrix sur un passo-doble miteux, le morceau est un festin pour les musicos, qui ne font pas l'erreur de fuzzer à mort, mieux vaut être soi qu'imiter un maître, Briggs s'en tire bien, davantage rock'n'roll que la profondeur bluezy de Jimi, la voix de Burdon survole le morceau, la face A se termine en apothéose.

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    San Francisco nights : au micro monsieur loyal vante les mérites de San Francisco, la ville des hippies, des beautiful peoples et de l'amour libre, l'ensemble démarre comme une ballade, un slow tout doux idéal pour flirter le samedi soir sur le bel organe d'Eric Burdon, une fleur empoisonnée, une cuillère de miel qui recouvre une atroce potion porteuse de mort, une atroce réalité celle de la présence de la guerre du Vietnam dans les têtes et les corps... à mettre en parallèle avec la fable à grand spectacle de la Black Plague, chanter à mots couverts est parfois plus angoissant que les grosses orchestrations mélodramatiques. Man – Woman : un morceau pour Jenkins, à part quelques miaulements cordiques des plus discrets il est le seul à battre la charge. Le mot love s'épanouissait dans chaque phrase que prononçaient les hippies. L'amour c'est sympathique, mais qu'est-ce qu'au juste ? Restez cool, Burdon ne va pas vous pondre un long laïus incompréhensible, vous fait le tour de la question, enfin c'est parler pour dire qu'il y va franco de port sans mettre de gants : une véritable scène de théâtre, plutôt du Labiche que du Racine, en plus il surjoue, il hurle, endosse la voix de tous les personnages, et nous plonge en plein boulevard, l'amour éternel, le couple qui se fissure, l'appel au secours aux copains, et le raccommodement sur l'oreiller, humain, très humain. Grattez les belles couleurs psychédéliques, la race des bipèdes est d'une couleur bien terne, mais il vaut mieux en rire qu'en pleurer. Hotel hell : Briggs caresse sa guitare à l'espagnole, attention le taureau est blessé, il a le blues, toute la tristesse du monde et d'une vie ratée tombe sur vous, une trompette souligne la souffrance du héros, parfois la vie est un enfer... Good times : un peu la suite de la précédente, arabesques orchestratives, la voix de Burdon irradie le morceau surtout lorsqu'il reprend les intonations des premiers titres des first Animals, une belle mise en scène vocale, suffit qu'il appuie sur une syllabe pour que vous sentiez le scalpel du chirurgien qui tranche dans le vif de vos plaies intimes qui suppurent. Anything : une ballade qui semble sortie des poèmes de Kipling, genre de mélodie sur laquelle Burdon pose le serpent noir de sa voix, envolées instrumentales lyriques et violoniques comme un papillon qui défroisse ses ailes. It' all meat : le serpent se mord la queue, retour aux bluesmen, à toute cette viande saignante accrochée à l'os de la vie qui ne veut pas mourir, carrément rock'n'roll.

    Un album qui dégage un charme étrange, un peu versatile qui parvient à ce miracle de manger un peu à tous les râteliers tout en gardant une forte unité. On l'affuble souvent de l'adjectif psychédélique, peut-être l'expression ''dérangements climatiques'' lui conviendrait-il mieux, Burdon se cherche toujours mais parfois il se trouve, l'on ne sait lequel de ses deux états lui convient le mieux.

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    La profuse collection des singles des Animals a dû être confié à un épileptique compulsif, les titres sont accouplés de différentes manières, d'abord il faut savoir que les versions de Good times et de San Francisco nights sont légèrement différentes, rallongées de quelques secondes ce qui ne veut pas dire qu'elles soient meilleures, en fait tout dépend du support sur lequel on les écoute, le mieux à mon humble avis est de privilégier le vinyle... par contre il reste quatre morceaux qui n'ont pas trouvé de place sur le trente-trois tours et pas des moindres :

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    When I was young : un des morceaux les plus connus des Animals, une parfaite réussite, la profondeur sombre - comme la tombe où repose mon ami aurait dit Malcolm Lowry – de la voix de Burdon et le puzzle des très courtes séquences musicales aux colorations les plus diverses et les plus étranges, dont chaque fragment est aussi essentiel qu'une symphonie, forme un tout d'une cohérence infinie dédoublée par le fait que les paroles ne nomment jamais la désillusion de l'homme devenu adulte qui ne présente pas la jeunesse comme un âge édénique, mais comme le leurre fondateur de l'existence. A girl named Sandoz : il faudrait s'interroger sur la brièveté de la plupart des titres des Animals qui dépassent difficilement les trois minutes pour mieux la mettre en parallèle avec la richesse musicale des morceaux, de celui-ci par exemple, vous auriez besoin d'un ordinateur additif à votre cerveau pour mémoriser et séquencer la multitude de ces situations musicales éphémères que je comparerais à ces milliers de facettes hexagonales des yeux des abeilles qui lui permettent de pixeliser la réalité des choses, cette fille nommée Sandoz court du début à la fin du morceau si vous ne lui prêtez qu'une oreille grossière, mais si vous vous adonnez à une audition plus fine, vous avez l'impression que vous assistez à une suite sans fin d'engendrements sonores et d'éclosions sans cause comme autant de mystérieuses bulles d'eau qui s'en viennent crever à la surface des eaux semencielles... C'est en fait ce que Tony Wilson avait tenté de mettre en place sur l'album précédent Eric is here, lui a manqué sans doute la volonté cohésive d'un groupe. Quant à cette mystérieuse Sandoz qui est-elle au juste, une fille, un psychotrope, une vision de la vie considérée en tant qu'approche au travers de sa merveilleuse diversité de la mort... Gratefully dead : quand on parle du loup... l'on peut s'en tirer facilement en disant tiens un hommage au Gratefull Dead, un bon rock bien envoyé avec un Burdon survolté qui s'adjuge non pas la meilleure part mais la proie entière, ayons une parole de consolation pour les musicos qui assurent comme des bêtes, ne manquent pas d'à-propos et d'invention dans leurs interventions, vous mènent le train comme Alexandre la cavalerie à Arbelès, mais les lyrics sont comme les manoirs comportent plusieurs tours, certains souterrains descendent en des abysses ignorés, le texte présente d'étranges considérations philosophiques, un paradoxal panthéisme qui abolirait les frontières entre le monde des morts et des vivants, relisez Gérard de Nerval. Ain't that so : de la même veine que le précédent pour l'allant et l'énergie, le chant devant, Burdon au charbon, les musiciens au contact, ça déboise sec, une défense et illustration de l'identité freakienne, la revendication affirmée de vouloir être soi. Chœurs féminins, piano qui semble courir après son clavier, very speed.

    P. S. : pour ceux qui comme moi achètent parfois les yeux fermés, le coffret 2 CD's The Animals Singles+ BRMUSIC 85 81 1 262 ne contient pas les deux derniers titres, ci-dessus.

    THE LAST BUT NOT THE LEAST

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    You wanna be my dogs, la mauvaise habitude ces dernières semaines que j'ai eue de vous refiler un susucre à chaque fin de chronique animalière, alors en voici un, pas un truc tordu comme la dernière fois, non cinq titres des Animals au festival de Monterey Pop, le 16 juin 1967, vous le trouverez sur You Tube, sans les images : une très courte intro, et San Francisco Nights, Gin House Blues, Hey gyp et Paint it black, avant tout une superbe prestation de Burdon, l'en arrive à éclipser l'accompagnement et cette performance sur Gin House Blues où il parvient sans se départir de sa propre voix virile à retrouver les intonations de Bessie Smith, un travail d'orfèvre, Hey Gyp électrifié au violon électrique perd un peu de sa fougue originelle, mais si vous aimez les dérives psychédéliques prenez un aller sans retour, vous ne serez pas déçus, surtout que vous risquez de griller vos ultimes neurones en état de marche sur Paint it black qui vous en fera voir de toutes les couleurs.

    Damie Chad.

    XXV

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    Un coup d'épaule suffit à jeter le portail vermoulu à terre. La lumière du jour dévoila un amoncellement hétéroclite de vieilleries, caisses, planches, ferrailles, pneus, objets indéterminés, vieilles revues, tissus disparates, nous restâmes quelques secondes interdits devant l'ampleur du bazar, Molossito fut le premier à s'enfoncer dans le capharnaüm, durant deux heures nous l'entendîmes farfouiller de tous côtés, de temps en temps il revenait triomphant, une ratignole morte au bout de la gueule qu'il déposait fièrement devant Molossa avant de repartir au triple galop se perdre dans ce magnifique terrain de jeu. Nous étions moins enthousiastes que lui, le Chef avait pris les opérations en mains :

      • On avance tous en lignes, nous sommes six et le hangar ne dépasse pas les quinze mètres de largeur, dès que quelqu'un prend un ou deux mètres de retard, on l'attend, il convient de ne pas disloquer le rang, les filles n'ayez pas peur, peu de chance pour que nous tombions nez à nez avec un réplicant, tout ce fatras sert à cacher une entrée secrète, elle peut être n'importe où. Inutile de crier à la moindre araignée !

    Molossa ne daigna pas nous aider, elle secoua dédaigneusement par deux fois la tête lorsqu'elle comprit ce que nous entreprenions, elle préféra se coucher sur le sol de terre battue, pas très loin de l'entrée, pour profiter des rayons du soleil !

      • Excellente initiative déclara le Chef, si par hasard des réplicants survenaient, elle sera aux premières loges pour donner l'alerte.

    Nos fouilles se révélèrent vaines, nous ne trouvâmes aucun indice susceptible de nous mettre sur la piste des Réplicants. Nous fîmes trois fois l'aller retour de cette remise nauséabonde qui empestait le moisi et l'urine de rat syphilitique. Mais rien, de rien. Vince arborait un visage sombre :

      • Ce n'est pas possible maugréait-il, si Eddie a disparu ici, c'est que les Réplicants n'étaient pas loin !

      • Peut-être l'entrée est-elle dans la grosse bâtisse, suggéra la Brunette

      • Non, je l'ai explorée vingt fois avec compteur Geiger et détecteur de métaux de la cave au grenier, je suis certain qu'il n'y rien !

      • Cherchons ailleurs dans la végétation du parc, proposa Charlotte

      • Essayons, admit Vince, mais je n'y crois pas !

    Dépités, et faute de mieux nous tirâmes les deux vantaux du portail, c'est-à ce moment-là que Molossa grogna pour manifester son mécontentement, elle n'était pas satisfaite de quitter son bain de soleil supposions-nous, mais lorsque je l'appelai elle fit la sourde oreille ! Je me fâchai :

      • Enfin Molossa, arrête de faire ta mauvaise tête, tu me fais honte !

      • Agent Chad, c'est tout le contraire, c'est elle qui s'en veut de posséder un maître si stupide ! Cela fait deux heures qu'elle nous indique l'endroit que nous cherchons et aucun de nous n'y a prêté attention ! Ces Réplicants sont très forts, ils ont manifestement lu La lettre volée d'Edgar Poe, si vous désirez cacher un objet quelconque, exposez-le en plein sous le nez de ceux qui le recherchent, nous sommes entrés et n'avons porté aucune attention à ces deux mètres carrés de terre nue, obnubilés que nous étions par l'immensité de ce magasin d'antiquités croupissantes sous la poussière amoncelée depuis des années, parmi lesquelles nous n'avons trouvé aucune trace de pas, ou de main, prenez des ferrailles et creusez-mois ce sol, au plus vite pendant ce temps je fumerai un Coronado, nous approchons du danger, cela demande concentration et réflexion !

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    A plus de quarante centimètres de profondeur apparut un large panneau de bois, quatre anneaux à ses quatre coins nous permirent de le déplacer, nous ne pûmes retenir notre surprise, un large escalier de pierres s'enfonçait dans les entrailles du sol.

      • Silence absolu, ordonna le Chef, Vince et l'agent Chad devant, les filles au milieu, je ferme la marche, Molossa et son fils en reconnaissance ! Nous avons quelques lampes dans notre matériel, mais les utiliser s'avèrerait dangereux, marchez la main sur l'épaule de celui qui vous précède ! En route ! N'oubliez jamais qu'il n'est pas de meilleure cause que de mourir pour le rock 'n' roll !

    Nous n'y voyions goutte mais notre progression dans l'obscurité totale, fut relativement aisée. A tour de rôle, Molossa et Molossito revenaient vers nous, la légère poussée d'une truffe au bas du pantalon avertissait Vince que nous pouvions avancer sans danger. Le sol était régulier, cimenté avec soin. Nous n'étions pas dans une cavité naturelle mais dans une galerie artificielle, aménagée par les Réplicants. Nous avançâmes ainsi sur plus d'un kilomètre, un frottement insistant de Molossa contre la jambe de Vince nous demanda de stopper. Nous nous immobilisâmes, Molossa grognait sourdement pour nous interdire d'avancer. Situation peu enviable dans cette pénombre et ce silence pensais-je. Sur mon épaule la main de Charlise s'appesantit. Elle se colla contre moi, je sentais ses cheveux contre ma chair érectile, ses lèvres se posèrent pour ma joue et recherchèrent mon oreille

      • Damie me souffla-telle, j'ai toujours eu une ouïe développée, il y a un bruit devant nous, je ne sais pas ce que c'est, il vient de loin, mais il grossit petit à petit, écoute bien.

    Elle avait raison, d'abord ce fut qu'une minuscule rumeur, mais elle ne cessa de s'amplifier, maintenant nous l'entendions tous, nous pouvions même parler à voix basse entre nous sans avoir peur d'être entendus.

      • Avançons, souffla le Chef.

    Nous n'avions pas fait dix mètres que Vince s'arrêta brutalement :

      • Une lueur devant nous !

    C'était vrai, une vague lumière rampante était maintenant perceptible sur le sol ! Mais la nouvelle annonce de Vince fut encore plus surprenante :

      • Notre galerie n'a plus de mur sur notre gauche – et pas sur notre droite non plus !

      • Droit devant ordonna le Chef !

    Nous progressâmes d'une vingtaine de mètres, le bruit devenait assourdissant, mais la lumière restait figée au ras du sol et demeurait toujours incertaine.

      • Aïe ! Ouille ! Je me suis cogné à je ne sais pas quoi ! s'exclama tout fort Vince

      • Revenez vers moi dit le Chef, j'ai compris, je vous explique, notre galerie débouche sur une fosse, c'est de celle-ci que provient le bruit et la lumière, elle doit être profonde puisque Vince s'est cogné à une rambarde de protection. Approchons-nous, regardons et avisons !

    Le spectacle était dantesque. Nous étions au-dessus d'une usine, un gigantesque atelier gisait dans une vaste arène à trente mètres de fond. D'énormes machines – je n'en avais jamais vu de semblables - émettaient un bruit continu. Autour d'elles s'agitait une foule de Réplicants, au bas mot, un demi-millier. Trop occupés par leur besogne, ils tournaient autour des machines et aucun n'avait l'idée de regarder vers le haut. De si bas pouvaient-ils seulement nous apercevoir sur ce qui maintenant nous apparaissait comme un chemin de ronde... Les filles tremblaient, ils sont au moins cent fois plus nombreux que nous pensaient-elles. Elles n'avaient pas tort, les nouvelles paroles de Vince ne les réconfortèrent pas !

      • J'ai pigé, c'est ici que les Réplicants se dupliquent, ces machines servent à produire des Réplicants, il faut les arrêter avant qu'ils ne deviennent trop nombreux !

      • Vince vous avez raison, nous sommes dans l'œuf du serpent, nous devons l'anéantir au plus vite !

      • Fuyons crièrent les filles, et prévenons la police !

      • Il y a beaucoup mieux à faire, dit le Chef, d'ailleurs je vais commencer par allumer un Coronado !

    ( A suivre... )