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  • CHRONIQUES DE POURPRE 567 : KR'TNT 567 : JOEL SELVIN / BLUES PILLS / HOODOO GURUS / SAM DEES / E-RUINS / PLEASURE TO KILL / THE WARM LAIR / HEVIUS / BLACKBIRDS / DAGARA / DEADMAN'S TRIGGER

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 567

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    22 / 09 / 2022

     JOEL SELVIN / BLUES PILLS

    HOODOO GURUS / SAM DEES

    FERTOIS METAL FEST 4

    E-RUINS / PLEASURE TO KILL / THE WARM LAIR

     HEVIUS / BLACKBIRDS / DAGARA

    DEADMAN’S TRIGGER

    Sur ce site : livraisons 318 – 567

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    Selvin est tiré, il faut le boire - Part Two

     

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             Joel Selvin. On y revient. Pas seulement parce qu’il est le grand spécialiste du Frisco Sound depuis l’âge d’or du Summer of Love, mais aussi pour son style très particulier, un style cassant, peu complaisant, qui se limite aux faits. Selvin balance, histoire de rappeler en permanence qu’il est journaliste, donc il ne brode pas, il donne à voir. Après, chacun pense comme il peut et ce qu’il veut. Il travaille son rock comme s’il travaillait des faits divers, il traque l’info, va voir les gens, leur tire les vers du nez, il fouille, il sait que les gens payent pour ça quand ils achètent le San Francisco Chronicle. La grande différence avec les autres journalistes, c’est que Selvin est fan de rock. C’est un fait. Il en fait un postulat. Et se retrouver à San Francisco en 1966, ça devait forcément ressembler à une sorte de rêve, ou, si on veut rester dans la réalité - et pour paraphraser God Art définissant le cinéma - San Francisco devait substituer à ton regard un monde qui s’accordait à tes désirs. 

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             Avec Smartass, Selvin propose un recueil d’articles parus dans divers canards. L’ouvrage est donc d’une lecture rapide, on peut trier, laisser de côté le Grateful Dead quand on n’aime pas trop le Grateful Dead et aller plutôt se régaler de Sly Stone ou des chouchous de Selvin que sont Ralph J. Gleason, Bill Graham ou encore Glen Campbell. Ce recueil d’articles apporte d’excellents éclairages sur des tas de gens passionnants. Les gros chapitres concernent le Dead, Creedence et les Beach Boys et ailleurs, tu croises des gens aussi fascinants que Taj Mahal, Sugar Pie DeSanto ou Captain Beefheart. Comme on va pouvoir le constater, Selvin descend souvent faire un tour à Los Angeles.

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             Les plus belles pages sont probablement celles qu’il consacre à San Francisco. Il est évident qu’Alec Palao s’est inspiré de Selvin pour monter son opération Love Is The Song We Sing, sa Rhino Box de San Francisco Nuggets. En un seul paragraphe, Selvin parvient à dire la magie de la vie nocturne à San Francisco : «Si vous jetez un œil aux club calendars de cette époque, vous serez surpris de voir tout ce qu’il y avait chaque semaine. Herbie Hancock, les Doobie Brothers, Tower Of Power à l’affiche du Keystone Berkekey. Asleep At The Wheel ou Sylvester au Longbranch. Van Morrison au Lion’s Share de Marin County. S’il n’était pas en tournée avec le Dead, Jerry Garcia jouait toute la nuit dans des endroits miteux comme le Matrix avec Howard Wales ou, plus tard, au Keystone Korner avec Merl Saunders. Elvin Bishop jammait chaque nuit à North Beach, traînant toute la nuit dans les rues avec sa guitare à la main. Mike Bloomfield adorait jouer dans les petits rades de California Street. La musique était pour moi beaucoup plus qu’un loisir. C’était une passion dévorante. Rien d’autre ne comptait. Mes premiers articles n’étaient pas très bons. Mais au moins j’étais là. C’est ce qui importait.» C’est le genre de postulat qui fait plaisir à voir. Selvin va vite se trouver emporté par la marée. Trop de bons groupes, trop de bonne musique. Pour une petite cervelle, c’est intenable.

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             San Francisco ? Selvin présente ça comme un new cocktail of music and chemicals, mais ajoute-t-il, lorsque le reste du monde l’apprit, c’était fini. Pour relater l’éphémère cocktail of music and chemicals, il envoie Cippo en éclaireur : «John Cipollina qui a grandi à Marin County, de l’autre côté du Golden Gate Bridge, vivait alors dans une ‘54 Plymouth qui était garée sur Mount Tam. Il grimpa sur la scène (du Longshoreman’s Hall) pour jeter un coup d’œil au public. Il n’en croyait pas ses yeux - un millier de chevelus et de reprobates qui avaient l’air défoncés et qui semblaient s’être familiarisés avec cette nouvelle drogue qu’on voyait se répandre ces derniers mois. Cippo sut que tous ces gens étaient du même monde que le sien, mais il n’en revenait pas d’en voir autant.» Cette Soirée s’appelait «A Tribute to Dr Strange», organisé par le Family Dog : c’est l’événement fondateur du Frisco Sound. Selvin enchaîne aussitôt avec Ken Kesey qui découvre le LSD, un produit qu’on utilise pour les recherches psychiatriques au Standford Medical Center. Kesey fonde une communauté, les Merry Pranksters et lance, à bord d’un bus bariolé, une croisade pour l’évangélisation psychédélique des cervelles à travers tout le pays. Il organise le premier public Acid Test et choisit pour the dawning of the psychedelic apocalypse un jugband local qui vient de se baptiser Grateful Dead. Selvin ficelle ça très bien, son récit coule comme de l’eau de source. Ce n’est pas comme si on y était, mais presque - It was the Wild West all over again - Puis il embraye sur les concerts au Fillmore et à l’Avalon, où, nous dit-il, «tout le monde in the audience was high on LSD. Most of the bands were, too.» Jerry Garcia se souvient des chatoiements du light show sur sa guitare, il avait adoré jouer dans la semi-obscurité : «On était plus ou moins des ombres sur scène.» Il est intarissable sur les bienfaits d’un set sous acide : «It was fun. Le public dansait. Être sur scène faisait partie de l’expérience.» Gary Duncan se souvient qu’à l’époque il prenait quotidiennement du LSD, «so much that you never came down. J’ai appris à vivre dans cet état and to relate to things while stoned. Which was wonderful. It was all about higher levels of conciousness.» Selvin présente tous ces témoins comme des pionniers. Il n’ose pas parler d’utopie, mais on retrouve dans les propos des témoins les traces d’une sagesse à jamais enfuie. Le pouvoir répressif appelait ça des drogues et Gary Duncan parlait lui d’élévation du niveau conscience. Ce n’est pas la même chose. Quand les concerts au Fillmore ou à l’Avalon commencent à attirer du monde, Chet Helms et Bill Graham payent bien les groupes - $1000 and they had all the dope and women they needed for free - Life was good, ajoute Selvin, même si Cippo inquiète ses voisins parce qu’il élève un jeune loup. Selvin ne peut s’empêcher de ramener l’histoire du raid indien : une nuit, déguisés en Indiens, les mecs du Dead sont descendus de leur ranch pour aller attaquer celui du Quicksilver. Ils leur ont balancé des fumigènes et des gros pétards, mais ils ont ensuite fumé le calumet de la paix. Et puis tout s’est écroulé avec l’arrivée d’Adler et John Phillips et de leur projet de Monterey Pop. Ils voulaient engager les Frisco bands, mais pour cela, il leur fallait l’appui de Ralph J. Gleason - Ces deux hippies d’Hollywood étaient exactement le genre de mecs dont se méfiaient les groupes les plus authentiques de Frisco, comme le Grateful Dead - Et Selvin enfonce bien son clou : «Leur belle musique bien produite n’avait rien à voir avec le bordel que faisaient les Frisco bands dans les ballrooms. Mais Gleason qui avait lancé le Monterey Jazz Festival played it cool : ‘Let me know your plans,’ leur dit-il.» C’est avec Monterey que le Frisco Sound a perdu son innocence : «Ce week-end là, tout a changé. Quicksilver, Steve Miller et Country Joe allaient signer des contrats et faire des grosses tournées. Une fois que le succès et la gloire eurent montré leurs vilaines trognes, les choses ne furent plus jamais les mêmes.» Selvin indique aussi que les produits magiques changeaient, avec l’arrivée du STP, bien plus puissant que le LSD. Jack Casady et Country Joe McDonald en firent les frais en restant défoncés plusieurs jours de suite. Casady alla au ballon et McDonald se retrouva dans un état d’infantilisation avancé. Les gens ont eu le sentiment de se faire avoir, Monterey n’était en fait qu’une grosse opération de marketing, a lousy record promotion.  

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                    Selvin évoque aussi la légende de James Gurley, le guitar wiz de Big Brother & The Holding Company - Le père de Gurley était un cascadeur qui attachait James sur le capot de sa bagnole et qui roulait à travers des cercles de feu. James avait perdu ses dents de devant - Il insiste beaucoup sur Big Brother - At the Avalon that weekend, the band did a few of the demolition derby/John Coltrane-meets-Lightnin’ Hopkins sonic assaults in which Big Brother specialized - C’est leur manager Chet Helms qui insiste pour qu’ils prennent une chanteuse et comme il connaît Janis, il envoie quelqu’un la chercher au Texas pour la ramener en Californie. Alors elle auditionne, les Big Brother n’ont pas vraiment d’opinion. On la prend ? On la prend pas ? Bon, on la prend. Quand Albert Grossman approche Janis à Monterey, il lui propose de la prendre sous son aile, mais il lui demande de se débarrasser de Big Brother. Grosse connerie !

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             Parmi les portraits spectaculaires que nous brosse Selvin, il y a celui de Totor, distillant à sa façon l’épouvantable épisode de son déclin, l’enchaînement des vautrages, Céline Dion, puis Starsailor, et sa romance avec Nancy Sinatra qui tombe à l’eau. L’épisode Starsailor est particulièrement gratiné, le chanteur du groupe déclarant à la presse qu’il existait un abîme entre le groupe et Totor, et pire encore, qu’il n’avait rien fait depuis longtemps, ce qui sous-entend qu’il n’était plus très compétent - On lui en a appris sur les nouvelles techniques d’enregistrement et il nous en a appris sur les anciennes - Les kids de Starsailor le traitent même d’has-been (Out of the way, old man). Quelle dégringolade, pour un mec qu’on considérait à une époque comme un génie - His records were phenomena - extravaganza events with interchangeable singers that were each stamped with the grandiose personality of their creator. Il avait inventé le rock’n’roll producer et l’avait incarné jusqu’au délire, the mad genius of 45s, the prince of pop. He was riding the absolute apex of the booming earth-shaking American rock’n’roll industry. He was 23 years old - Fantastique hommage au plus doué d’entre tous. «Il rendait les gens complètement fous avec son obsession du détail. Il pouvait passer des heures sur les huit mesures d’un cut, mais aucun disque n’avait encore jamais sonné comme les siens.»

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             Selvin est encore plus fasciné par Ralph J. Gleason, ce journaliste de San Francisco amateur de jazz et d’avant-garde - Gleason et Miles Davis devinrent amis. Un soir, Gleason rendit visite à Miles après un set dans un nightclub et découvrit que lui et Miles utilisaient les mêmes seringues. Gleason était diabétique, mais Miles ne l’était pas - Voilà où si situe l’excellence de Selvin, dans la façon de traiter le détail qu’on va retenir. Ses anecdotes fonctionnent presque comme des paraboles. Il rapporte une autre anecdote classieuse : Gleason présente Dylan dans un radio show : «Welcome to KQED’s first poet press conference. Mr. Dylan is a poet. He will answer questions on everything from atomic science to riddles and rhymes. Go.» Comme tout le monde à l’époque, Gleason est devenu un inconditionnel de Dylan. Puis quand la scène rock de San Francisco explose, il est là tous les soirs, night after night, nous dit Selvin, à couvrir les concerts pour The Chronicle. Il assiste au premier concert de l’Airplane, il devient un inconditionnel du groupe et signe les liners au dos de la pochette de leur premier album. Il co-fonde en 1967 Rolling Stone avec Jann Wenner et investit $1500 dans le projet. Les gens l’aiment bien. Gleason est un vieux, un mec de 48 ans, alors pour le chambrer, les gens disent de lui qu’il hésite entre trois possibilités : soit il a deux fois 24 ans, soit trois fois 16 ans, soit quatre fois 12 ans. Selvin se régale et nous régale de son régal.

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             Il passe aussi beaucoup de temps en compagnie de Bill Graham, l’inventeur du Fillmore, «the premiere showplace of rock’s history, presenting the best bands of the 60s.» Selvin rappelle aussi que Bill Graham aimait programmer du jazz, de la Soul et du blues en même temps que les groupes de rock. «Ce sont des affiches qu’on ne voit qu’une seule fois dans sa vie : Lenny Bruce et les Mothers Of Invention, les Who et Woody Herman & his Thundering Herd, les Byrds et B.B. King. Puis il ferme le Fillmore East en 1971 et le Fillmore West un mois plus tard pour organiser des concerts uniquement dans la Bay Area.» Gros coup de cœur aussi pour Doug Sahm - Doug Sahm may be the most under-rated figure in the history of rock - Selvin met ça dans son chapô, il a raison, Doug Sahm est extrêmement sous-estimé. Il joue pour la première fois en 1966 à l’Avalon avec le Sir Douglas Quintet. Quand on commence tôt comme l’a fait Doug Sahm, on devient forcément légendaire - Grandissant à San Antonio, il a appris la country au pied de formidables cats like Charlie Walker, and rhythm and blues from Houston acts like Bobby Blue Bland and Junior Parker - Puis Selvin évoque la jonction de Doug Sahm avec Huey Meaux, «who had been hot as a cheap pistol jusqu’à ce que les Beatles lui tombent sur la tête.» C’est Meaux qui dit à Doug de rajouter un orgue pour sonner comme les Anglais, d’où l’arrivée d’Augie Meyers avec son Vox organ, et pouf le Sir Douglas Quintet se met à tourner avec les Stones, James Brown et Little Richard - Il y avait des dates de concert à New York et Sahm découvrit Greenwich Village et rencontra de Bob Dylan. Helms : «Je pense qu’il a eu une grande influence sur Dylan. He was the real deal that Dylan wanted do be.» - Doug Sahm n’habitait nulle part. Il habitait partout, chez les autres, il avait des copines à San Francisco qui avaient leurs apparts. Selvin raconte que Sahm se balladait en ville dans une Cadillac. Dans un petit chapitre intitulé ‘Essential albums’, Selvin se prosterne jusqu’à terre devant Honkey Blues et Mendocino : «Pendant toute sa carrière, Doug Sahm a enregistré des albums de blues, mais Honkey Blues est un chef-d’œuvre à part entière. Sahm y injecte du blues, du jazz, de la country et tout ce qui lui passe par la tête pour faire un snappy R&B sound. Un riff de cuivres tiré de Junior Parker mène à un solo de violon Cajun. Une impro empruntée à James Brown mène à une partie de piano à la Horace Silver. Il évite tous les écueils. D’un autre côté, Mendocino is pure Texas cantina rock’n’roll, featuring Augie Meyers’ trademark Vox punched up by tight, tasty horn parts et Sahm qui chante comme si sa vie en dépendait, allant même jusqu’à reprendre She’s Above A Mover. A neglected rock’n’roll classic.»

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             Les dithyrambes pleuvent aussi sur les Beach Boys et Creedence. Avec un flegme hallucinant, Selvin démystifie complètement l’histoire des Beach Boys : «Le père de Brian Wilson qui était un compositeur amateur apporta la bande enregistrée à la maison chez un publisher qu’il connaissait. Celui-ci mit à la disposition des frères Wilson les moyens professionnels d’enregistrement et «Surfin’» parut début décembre sur un petit label. C’est le commercial du petit label qui baptisa le groupe des frères Wilson the Beach Boys. La plus grande radio de Los Angeles, KFWB consacrait déjà du temps d’antenne au surf. Comme les gens de KFWB étaient à l’affût de tout ce qui se passait dans la région, ils sautèrent sur le single des frères Wilson. Une minute plus tard, ils étaient signés par Capitol Records - home of Nat King Cole, Frank Sinatra, Dean Martin.» Puis avec une férocité encore plus hallucinante, Selvin vole dans les plumes de Mike Love : «Étant donné son talent naturel - pour plaisanter, on qualifiait la voix de Love de ‘Mickey Mouse qui a chopé un rhume’ - Brian Wilson avait cru que Love pouvait devenir le leader de son groupe de rock. Son job précédent, pompiste, fut certainement la dernière fonction qualifiée qu’il occupa.» L’hommage qu’il rend à John Fogerty vaut aussi le détour. Comme beaucoup de gens à l’époque, Selvin ne comprenait pas qu’un jeune Californien pût sonner aussi Deep South, alors il propose une explication qui tient bien la route : «En son for intérieur, il entendait le Mississippi jungle boogie de Bo Diddley and the muddy voice de Howlin’ Wolf. Il voyait James Garner jouer son rôle de tricheur dans Maverick. Il sentait bien le vibrato de la guitare de Pops Staple et la souplesse de la Soul de Booker T & The MGs. Il connaissait Elvis Presley and the yellow Sun Records. Il buvait l’eau du fleuve Mississippi, long a mythic force in America’s history.» Selvin dit encore que les Creedence ont enregistré ce fabuleux deuxième album, Bayou Country, au studio RCA d’Hollywood, là où les Stones avaient enregistré «Satisfaction». Les quatre Creedence ont enregistré les basic tracks live et Fog est revenu finir l’album tout seul, ajoutant quelques parties instrumentales et le chant. Il voulait que son solo dans «Proud Mary» sonne comme un solo de Steve Cropper. Pour Selvin, Bayou Country est l’album qui définit Creedence - In a single, bold stroke, cet album fit apparaître Creedence comme une force vitale du rock et l’imposa dans tout ce qui allait suivre. Bizarrement, pas un mot sur Santana dans Smartass, et d’un autre côté, pas un mot sur Creedence dans le San Francisco Nuggets de Palao. Selvin cite le Steve Miller Band, Janis, Sir Douglas Quintet, les 13th Floor et Mother Earth dans ses Essential albums, mais pas Santana.

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             Il attaque son chapitre consacré aux blackos avec John Lee Hooker. On assiste une fois de plus à une fantastique présentation : «John Lee Hooker played country blues. He sang stump songs, played cotton-patch guitar and drowled out his blues like somme primordial ooze.» On dirait qu’il parle de Captain Beefheart, dont on trouve un portrait plus loin. Selvin dit aussi qu’Hooky s’est fait un nom à Detroit à la fin des années 40, mais que sa musique n’a jamais quitté Clarksdale, Mississippi, où il est né. Selvin précise sa pensée : «Hooker était un homme d’une très grande dignité. Comme l’était sa musique, il pouvait être sinistre et joyeux, sombre et sensuel. Il pouvait être chaleureux et tranchant, et même un peu effrayant.» La dernière fois que Selvin l’a interviewé, Hooky était allongé sur son lit, tout habillé avec un chapeau sur la tête. La porte de la chambre était fermée et Hooky avait mis le chauffage à fond. Quand le téléphone sonnait pendant l’interview, il répondait. Ses réponses étaient nous dit Selvin des soft mumbles et au bout de 10 minutes, il croassa : «I suppose you’ve got enough now». He was right, lâche Selvin en guise de chute. Face aux géants, le journaliste Selvin sait se tenir.

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             Il rencontre aussi Sugar Pie DeSanto. Curieusement il détache le De du Santo, alors que sur les disques, ça s’écrit DeSanto. La pauvre Sugar Pie vient de tout perdre, y compris son mari, dans l’incendie qui a ravagé son appart. Elle n’a plus rien. Complètement à poil. Elle est hébergée par la Croix Rouge locale. Sugar Pie connut son heure de gloire à une autre époque, découverte par Johnny Otis, en même temps que sa copine Etta James. Comme elle s’appelle Umpeylia Balinton, Johnny Otis la rebaptise Sugar Pie, mais elle rajoutera DeSanto un peu plus tard. Puis comme les artistes noirs de cette époque, elle se met à tourner intensément, notamment avec James Brown. Elle est réputée pour sa dance craze et chaque soir, elle et James Brown sautent d’un piano pour atterrir sur scène en grand écart. Dans ses mémoires, James Brown avoue que Sugar Pie est la seule de ses chanteuses qu’il n’a pas réussi à baiser. Elle dit aussi avoir résisté aux avances graveleuses de Sonny Boy Williamson, Lightnin’ Hopkins, Howlin’ Wolf et Willie Dixon pendant la tournée européenne d’American Folk Blues en 1964 - I refused all them old goats - Selvin conclut ce portrait superbe ainsi : «Ça a été une vie longue et dure pour Sugar Pie De Santo, mais jamais aussi dure que maintenant, alors qu’elle a tout perdu.» L’article date de 2006. Fantastique. Selvin est l’un des rares à s’être intéressé à ce personnage de légende.

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             On a aussi un joli portrait de Mike Bloomfield. Selvin rencontre un Bloomy épuisé qui déclare, dans un dernier râle : «Il y a peut-être quelques moments d’extase, mais le prix à payer pour ça est celui d’un enfer quotidien. Mes plus grands moments de créativité sont liés à une souffrance atroce, à la suite de plusieurs mois de tournée, quand je suis épuisé et malade, junk sick. Quand je vois ce qui est arrivé à Duane Allman, je sais que tout ça n’en vaut pas la peine. Il faut que je trouve un équilibre et pratiquer mon art sur une base quotidienne plus humaine.» Chaque portrait s’accompagne de photos superbes. Dans ce book, tout est trié sur le volet. Bloomy, mais aussi Taj Mahal que Selvin considère comme «the last great bluesman, playing his music outside the world of pop music.» C’est vrai, Taj Mahal s’est toujours arrangé pour échapper aux pièges à loups. Selvin réussit un bel exploit en brossant un portrait de ce géant : «Dans le nightclub vide, il gratte sa handmade guitare couleur tabac et sort un demented ragtime instrumental qui évoque à la fois le bebop jazz et le muddy Mississippi Delta blues. Il appelle ça ‘The New Black and Crazy Blues’. En une seule chanson, il traverse plusieurs vies. Mais il est encore plus qu’une encyclopédie vivante, un multicultural experiment in progress, ou le patriarche d’une famille de 12 enfants, si adoré que toutes ses ex-femmes assistent à son soixantième anniversaire.» C’est David Rubinson - qui fut aussi le protecteur de Skip Spence - qui a produit ses six premiers albums, dont l’excellent album aux papillons, découvert à Caen en 1968 - Selvin rapporte les propos de Rubinson : «Taj Mahal est un homme extraordinaire. Il a de la famille partout dans le monde. Il fait du business dans le monde entier. Et le plus extraordinaire, c’est que sa musique devient de plus en plus belle.» Selvin ajoute que Taj Mahal a tout joué sur ses douzaines d’albums, toutes sortes de blues, de jazz et de cross-cultural experiments - Il a fait un album avec un quartet of tubas. Des albums pour enfants, des bandes originales de films, de la musique hawaïenne. Il peut jouer solo à l’acou ou avec un big band. Il a enregistré avec Miles Davis et les Rolling Stones. Il a été l’un des premiers à reprendre des cuts de Bob Marley - Puis il brosse l’un des plus beaux portraits physiques de Smartass : «Il se rase le crâne et les sourcils, mais il conserve une moustache. Il porte un poisson en or attaché à une chaîne autour du cou et un diamant à l’oreille. Il est un parfait cordon bleu et connaît les meilleurs restaurants dans le monde entier, depuis les enchilada parlors dans l’archipel des Mission, jusqu’au rendez-vous d’épicuriens dans les capitales européennes, où il a énormément tourné.» Son père était pianiste de jazz et sa mère institutrice et chanteuse de gospel, tous deux originaires d’une île des Caraïbes appelée St. Kitts. Taj s’appelle en réalité Henry St. Claire Fredericks, mais son nom d’artiste lui est apparu en rêve. Il se disait à une époque admirateur de Brian Jones. On se souvient tous que Taj a participé au Rock’nRoll Circus des Stones. Taj : «Those guys jumped over the Elvis syndrome. In the United States, tout le monde était bloqué par Elvis, à cause des politiques raciales qui interdisaient aux jeunes blancs de se mélanger aux noirs. Mais les Anglais n’était pas bloqués par Elvis. Ils ont sauté par-dessus Elvis, ‘ton nom est Elmore James et tu joues de la slide guitar’, et tout vient de là. La culture anglaise était une island culture et ils se sont déployés. Ces mecs ont fait un boulot énorme.»

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             Selvin nous rappelle aussi que Mimi Farina était la sœur de Joan Baez et qu’elle a épousé Richard Farina, a half-Irish, half-Cuban beatnick. Richard et Mimi Farina sont devenus le duo brillant que l’on sait, et ont enregistré deux albums imbattables, Reflections In A Crystal Wind et Celebration For A Grey Day. Richard Farina a aussi publié un roman, Pack Up Your Sorrows, et au retour d’une séance de signatures, nous dit Selvin, il s’est tué en moto. Il n’avait que 29 ans et Mimi est devenue veuve à 21 ans. Toute aussi dramatique, voici l’histoire d’Eddie Cochran, que Selvin considérait aussi comme un géant. Pour lui, «Summertime Blues» est la pierre angulaire du rock’n’roll : «Le disque ne résumait pas seulement le caractère d’Eddie Cochran, il définissait surtout the rock’n’roll attitude. Il became almost immeditely one of the cornerstones of the literature.» C’est toujours mieux quand c’est dit en Anglais. Ça sonne, comme dans les disques. Selvin rappelle aussi la grandeur d’Eddie sur scène : «Cochran rendait le public complètement dingue en Angleterre. Il démarrait son set avec ‘Hallelujah I Love Her So’, le dos tourné à la salle, sa bandoulière passée par-dessus l’épaule, il claquait des doigts pendant l’intro. Il portait un pantalon de cuir noir et une veste en velours rouge.» Selvin nous décrit aussi un set de Dick Dale en Californie - he played string-busting, blood-letting, blister-raising guitar that left the stunned audience drop-jawed and mind-blown - Il nous montre le Dick Dale tombé à genoux et labourant les staccatos de son «King Of Surf Guitar», alors que le public reprend en chœur «from San Bernardino to RIVERSIDE», Selvin insiste beaucoup sur la clameur du RIVERSIDE.

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             La température selvinique continue de monter en flèche avec Glen Campbell, qui sert un peu à illustrer le mythe de l’American Dream. Car effectivement, Campbell part de triple zéro, en ayant échappé de peu au dirt-poor d’une ferme dans l’Arkansas. Son père lui paye tout de même une four-dollar guitar chez Sears and Roebuck et Campbell montre très vite des aptitudes pour l’instrument. Toujours cassant, Selvin précise sa pensée : «In another place, he would have been called a prodigy.» Mais une ferme pauvre de l’Arkansas n’est pas un palais de Vienne. Dès qu’il peut, Campbell file s’installer à Albuquerque, au Nouveau Mexique. Là il joue un peu dans des clubs et un mec lui dit qu’il devrait tenter sa chance en Californie - Campbell did just that - En 1960, il décide de partir avec sa femme, son chien et ses 300 dollars d’économies à l’aventure : direction Hollywood. Sans savoir nous dit Selvin qu’il allait devenir one of the biggest stars in the recording industry history. C’est fantastiquement bien amené. Comme s’il fallait faire durer le supsense.

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             Selvin est marrant, car il ne se prive pas d’indiquer que Campbell jouait beaucoup trop bien pour la scène locale d’Albuquerque. Campbell venait en fait de découvrir les disques de Django Reinhardt chez un copain musicien et il se mit à tout apprendre pour pouvoir jouer comme Reinhardt, tu vois un peu le travail ? Quand il va à Vegas voir Bobby Darin sur scène, Campbell pense qu’il peut largement mieux faire que le guitariste qui accompagne Bobby. Alors Selvin devient fantastique, au sens littéraire du terme : «L’Hollywood dans lequel Campbell arriva à l’été 1960 était, in many ways, still a small town where things could happen.» On entend presque une musique de film noir. Campbell devient vite copain avec Jerry Fuller et Dave Burgess, le mec des Champs. Ils traînent tous les trois en studio avec Ricky Nelson. Puis Jerry Capehart repère Campbell. Capehart est bien sûr le manager d’Eddie Cochran, qui vient tout juste de mourir en Angleterre dans un accident de bagnole. Selvin profite de l’occasion pour rappeler que la relation entre Eddie et son manager s’était gravement détériorée, Eddie reprochant à Capehart d’avoir rajouté son nom sur les crédits. Capehart prend Campbell sous contrat et lui trouve un job chez Gene Autry pour 75 $ par semaine. Là, Campbell bosse avec un autre expat texan, Jimmy Bowen. Trois ans plus tard, Campbell croule sous une pluie d’or. Il chante et joue de la guitare sur plus de 500 enregistrements. Même Elvis le veut pour le soundtrack de Viva Las Vegas. Campbell passe d’un salaire de 100 $ par semaine à celui de 1000 $ par jour. Selvin fait encore monter la température en jetant Campbell dans les bras des Beach Boys, il joue énormément avec Brian Wilson, sur «Help Me Rhonda» et «Good Vibrations», il est partout dans Pet Sounds, il joue aussi avec Jan & Dean et, bizarrement, Dick Dale. Et quand Brian Wilson fait sa petite dépression, refusant de repartir en tournée, à qui fait-on appel ? À Campbell ! Pouf, le voilà bombardé Beach Boy en 1964, il joue de la basse, porte la chemise à rayures et chante les high vocal parts de Brian, mais comme on l’attend en studio, il est remplacé au bout de trois mois par Bruce Johnston. C’est même Brian Wilson qui produit le fameux «Guess I’m Dumb» de Campbell en 1964. Puis tout explose avec «Gentle On My Mind». Non seulement il maîtrise son destin artistique mais c’est là qu’il devient his own creation, Glen Campbell. Mais il y a une petite ombre au tableau. Campbell est très vieux jeu. Amérique profonde. La première fois où il rencontre Jimmy Webb, il lui demande quand est-ce qu’il va aller chez le coiffeur. Ça fait bien marrer le petit Jimmy qui après avoir composé «By The Time I Get To Phoenix» se voit adresser une autre commande - They asked me if I could write something geographical, a town, a place - pour faire suite à Phoenix. Alors Jimmy obtempère et pond «Wichita Lineman». Cot cot !, le petit Jimmy est la nouvelle poule aux œufs d’or. Il pond des œufs d’or pour une autre poule aux œufs d’or, Campbell. Cot cot ! C’est pas la foire à la saucisse, mais la foire aux œuf d’or. Cot cot ! Tout le monde se goinfre dans la basse-cour, Campbell vend des millions de disques. Il est bien coiffé, pas de problème. Mais on ne sait toujours pas si Selvin l’admire autant que Taj Mahal ou John Lee Hooker. Et pouf, grâce au petit Jimmy, Campbell explose. Il devient nous dit Selvin the biggest new star in the country. Tout le monde veut lui serrer la main, il n’a plus de vie privée. Ça l’affole. Campbell est un homme simple, ne l’oublions pas. Riche d’accord, mais simple. En 1969, il vend plus de disques que les Beatles. Il devient le dernier rempart de l’Amérique profonde - Un havre de paix pour la majorité silencieuse de Nixon. Sam Schneider : «He was mom and apple pie.» Il restait ce mec blond au teint frais alors que le monde entier devenait de plus en plus grunge. Bien sûr il y avait la guerre du Vietnam, mais pour l’Américain moyen, Campbell était l’antithèse de la counter culture. Il incarnait la musique de l’Américain moyen - C’est pour ça qu’on ne l’aimait pas trop, par ici. Et comme tous les autres, Campbell picole et sniffe ses kilos de coke. Sa femme supervise l’aménagement de leur immense propriété sur les Hollywood Hills. Campbell passe son temps à chercher le prochain hit pour alimenter la machine. Cot cot ! Il entend «Rhinestone Cowboy» à la radio. Il veut l’enregistrer. Quand sa femme entend ça, elle trouve que c’est une dumb cowboy song et demande la séparation. Bizarrement la carrière de Campbell rebondit avec «Rhinestone Cowboy» qui devient son premier numéro un. Soap opera, nous dit Selvin. On se régale encore du régal de Selvin.

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             Mais ce n’est pas fini. Il dresse encore les éloges de Stephan Jenkins, le chanteur de Third Eye Blind - a rock’n’roll bad boy with an angel face - et de Steve Miller, mais c’est avec Sly Stone qu’il fait exploser les applaudimètres. Selvin attaque par un moment historique, comme il sait si bien le faire : Ça commence par la maison de Bel Air, à Beverly Hills, ayant appartenu à l’actrice Jeanette MacDonald. John Phillips l’achète en 1967 et y installe un studio. Mais il doit s’en séparer. Terry Melcher l’appelle pour l’informer que Sly Stone est intéressé par sa maison - Sly n’avait pas les moyens de l’acheter, mais il accepta de la louer pour un loyer mensuel de $12,000 et il y enregistra un album en 1970 - Selvin s’amuse aussi à rappeler que Sly naviguait à contre-courant, s’amusant de voir éclore le flower power et l’acid rock, alors qu’il s’habillait en Mod et qu’il roulait en ville dans une Thunderbird. Après Woodstock, il a quitté San Francisco pour s’installer à Los Angeles. Il rassemble son entourage à Bel Air et là, Selvin nous gave comme des oies, «a twisted, deranged royal court, full of sexual intrigue, family feuds, double dealing, backstabbing, chicanery and knavery. Sly was the unquestioned despot, drug-addled to the point of dementia.» Les gens supposent que Sly a mal tourné quand il a commencé à fumer the nasty horse tranquilliser, PCP. D’autres pensent que c’est l’arrivée de Hamp Bubba Banks qui a tout changé. Ils pratiquaient ce que Swanigan appelle the ghetto pimp mentality. Et Bubba prit en charge la vie de Sly aux plans personnel et professionnel - Il prit Rose, la sœur de Sly et organiste du groupe, comme femme et fit venir dans l’entourage des gens destinés à occuper des rôles vaguement sinistres - Selvin traite son Sly comme un personnage de roman noir. Kapralik qui est le manager blanc de Sly sait depuis longtemps qu’il faut éviter de poser certaines questions - Banks était un non-nosense ghetto cat, et avec son associé James Brown qu’on appelait J.B., il fit entrer la rue dans les hautes sphères du showbiz - Ce sont des choses dont on ne se doute pas quand on écoute les disques. On croit que tout le monde s’amuse bien, que tout le monde prend un peu de drogues et drague des petites gonzesses, mais la réalité est beaucoup plus sombre, car les intérêts qui entrent en jeu sont colossaux. À Bel Air, il y a tout un arsenal, nous dit Selvin, des valises pleines de calibres, et puis il y a des bagnoles de sport garées partout, et un Winnebago qui sert de party-room à roulettes. Et dans son coffre-fort, Sly stocke ce que Selvin appelle the pharmacy. Des tonnes de downers, jusqu’à 500 pills par bocal, et le seul upper utilisé est bien sûr la coke. C’est exactement la même histoire chez Ike Turner, qui lui aussi a son studio à Los Angeles. Et puis Selvin sort un premier atout de sa manche, l’histoire du chien Gun : «Gun était le pitbull de Sly, il était aussi taré que les gens qui vivaient là. Gun attaquait sans prévenir. Il s’en prenait surtout aux chapeaux. Il attaqua Joe Hicks une fois parce qu’il portait un chapeau. Sly avait aussi un singe, mais Gun tua le singe et l’encula. Comme Gun passait son temps à courir après sa queue, Sly la lui fit couper par un vétérinaire. En rentrant, Gun se mit à courir après son cul. Sly adorait arriver en session avec Gun et voir les gens détaler pour se planquer.» Mais ce n’est pas fini, Selvin a encore des atouts dans la manche, notamment celui-là : Larry Graham, le bassman de la Family Stone. Graham est un playboy, il fait de la concurrence à Sly. Quand Bubba Banks est arrivé dans les parages, Graham baisait Sister Rose. Il baisait aussi Sharon, le femme de Freddie Stone, jusqu’au moment où Freddie s’en aperçut. Alors Sly n’aime pas ça. Dans son studio, upstairs à Bel Air, il commence à jouer tous les instruments, notamment les parties de basse, pour se débarrasser de Graham. Le batteur Greg Errico subit le même traitement : Sly utilise une boîte à rythme. Selvin dit qu’Errico continue d’aller à Bel Air pour enregistrer des pistes, mais elles disparaissent aussi sec. Sly les efface et les refait lui-même. Il vit quasiment dans le studio. Il n’a gardé que sa section de cuivres, Cynthia Robinson et Jerry Martini qui déclare : «Je suis devenu un coke addict, un drug addict, un vrai légume, assis toute la journée, attendant ma ligne de coke comme tous les autres assholes.» Oui car c’est Sly qui distribue la coke à Bel Air. Et lui seul. Et voilà Bobby Womack. Il débarque lui aussi à Bel Air. Il y enregistre son album Communication. Il passe des heures enfermé avec Sly dans le studio, upstairs, cutting track after track - Tape boxes would just pile up. It was how Sly liked to work - Bobby : «Je n’avais pas envie de rentrer chez moi et on a continué d’enregistrer. Sly me disait de chanter ci et ça, il était extrêmement créatif et j’ai fait partie du whole trip. Pour être dans ce genre de trip, il faut le vivre. There was a riot going on up at his house.» D’autres pointures débarquent à Bel Air, comme Billy Preston, Ike Turner, Miles Davis - mostly jamming on keyboards and doing blow, not playing trumpet. It was not hard to detect traces of Sly on Bitches Brew - L’album que Sly enregistre à Bel Air est bien sûr There’s A Riot Goin’ On. Quand les gens du label entendent l’enregistrement, ils sont effarés - unlike anything anyone had heard before, a truly original creation - Stephen Paley : «Sly voulait savoir jusqu’où il pouvait s’éloigner d’un album commercial tout en restant commercial.» On n’entend nous dit Selvin Errico que sur un seul cut. On entend un peu Cynthia Robinson et Jerry Martini qui ont passé des centaines d’heures à attendre qu’on les appelle pour jouer. On entend la guitare de Freddie, mais aussi celle de Sly. On entend un peu Larry Graham, mais surtout Bobby Womack, Jim Ford, Billy Preston et même Miles Davis, tous non crédités. On voit leurs photos dans le montage qui figure au dos de la pochette. Selvin n’y va pas de main morte : «Avec There’s A Riot Goin’ On, Sly a repoussé les limites de la Soul music au-delà de l’horizon. James Brown détient le titre, mais en réalité, c’est Sly qui était devenu Soul Brother Number 1.» Quand il est en ville pour jouer, Sly traîne avec une sacrée bande, Bobby Womack, Jim Ford, Joe Hicks et Eddie Chin, un ex-Marine qui pouvait être dangereux et que connaissait Bubba Banks, au temps où ils étaient tous les deux macs dans le Fillmore district. Eddie Chin s’intéresse de près à la petite sœur de Sly, Vaetta. Selvin poursuit : «Ils venaient tous de voir Orange Mécanique et avaient trouvé le film génial. Il trimballaient tous des cannes et rêvaient de petites scènes d’ultraviolence. Ils fumaient tous du PCP.» Ils commencent par tabasser le roadie Moose qui est accusé à tort d’avoir installé un orgue qui ne marchait pas sur scène. Ils lui tombent dessus à douze, avec des cannes. Orange Mécanique fois trois. Puis ils cherchent Larry Graham pour le réduire en bouillie. Sly pilote l’opération. Miraculeusement Graham et sa poule ont le temps de se faire la cerise avant que le commando d’Eddie Chin ne leur tombe dessus. Selvin conclut son roman noir avec Ken Roberts, le nouveau manager de Sly & The Family Stone. Il va tenter de recoller les morceaux, après Orange Mécanique. Il se rend chez Cynthia Robinson, puis chez Jerry Martini, puis chez Larry Graham in the Oakland Hills - Roberts pensait qu’il y avait eu du grabuge à cause d’une fille. Mais il comprit rapidement que Graham n’allait pas revenir dans le groupe. Mais Roberts n’avait pas compris à quel point Graham était traumatisé. Comme il devait raccompagner Roberts à l’aéroport, Graham vérifia qu’il n’y avait pas de bombe dans sa voiture.

             Alors qu’est-ce qu’on dit ? Merci Monsieur Selvin !

    Signé : Cazengler, Joël Selfish

    Joel Selvin. Smartass. The Music Journalism Of Joel Selvin. Parthenon Books 2011

     

     

    Les Blues Pills tombent-ils pile ? Part Two

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             Pourquoi retournes-tu voir les Blues Pills sur scène ? Sans doute parce que tu es resté la première fois sur une bonne impression. Ça compte beaucoup les bonnes impressions dans ce domaine. De mémoire, il s’agit d’un groupe basé en Suède, autour d’une chanteuse suédoise, donc blonde, et d’un rescapé de Radio Moscow, Zach Anderson. Le nom de Radio Moscow remet tout de suite les pendules à l’heure. Alors autant l’avouer franchement : le groupe n’a d’intérêt que pour la racine moscovite. En 2016, lors du premier concert des Blues Pills en Normandie, Zach Anderson jouait de la basse. Le guitariste était une sorte de jeune prodige français, un certain Dorian Sorriaux, dont le maniérisme sur scène avait un petit côté agaçant, notamment cette manie qu’il avait de lever la bras chaque fois qu’il attaquait un petit phrasé délicat. Toute la différence avec Zach le zigouigoui qui, de l’autre côté, incarnait parfaitement la mad psychedelia, tellement il voyageait sur son manche, et tellement sa chevelure coulait sur ses épaules. Immense présence, real deal de pour-de-vrai, l’exact opposé du pour-de-faux. Six ans plus tard, Zach Anderson se retrouve promu guitariste, en remplacement du jeune prodige maniéré qui a tiré sa révérence.

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    C’est un spectacle que de voir jouer Zach le crack, il fait le show, il tient la boutique, il taille la route, il est partout dans le son, il claque des notes dans tous les coins, il est physiquement absent mais mystérieusement omniprésent, il combine les styles, il va par monts et par vaux, il solote et il rythme, il wahte et il cocote, il est de tous les instants, il monte sur tous les braquos, il incarne le guitariste de rêve, il s’ancre dans les seventies, il affiche une mine sereine sous un déluge de cheveux légèrement frisés, il a même des faux airs christiques, il sent bon le Guitar God, il dégage une odeur de sainteté, il est classique et moderne à la fois, il obtempère et il vitupère, il récupère et il ventre-à-terre, il avale l’highway et il file tout terrain, il disparaît sous l’horizon et revient en trombe, il distribue les vertiges et balaye les vestiges, il aime la vie et se rit de la mort du rock, Zach veille au grain, il préfère l’ivresse à l’ivraie, il cultive l’omnipotence de Montfaucon, l’omniscience de Raymond la Science, l’omniprésence de l’ambivalence, l’omnicoalescence de la concupiscence, il jongle avec les aisances, il donne des antécédences aux connivences, il développe une redoutable richesse de jeu, il en accepte toutes les conséquences, il nous met devant tous les faits accomplis, il tisse des arborescences de stridences, chez lui tout est dense et tout danse, son corps de moufte pas, seules ses mains sont à l’œuvre, il mijote le Grand Œuvre, il transforme le plomb en or du Rhin, il joue les impassibles, il glisse parfois un regard en coin, il semble de plus en plus christique, il crée des climats à profusion, il ouvre des chapitres entiers de confluences, il distribue les luminescences, il est le Descartes des essences, le Des Esseintes des dissidences, il jette des ponts par-dessus les hyperfréquences, il jongle avec les évidences, son jeu passe comme une lettre à la poste, il capte l’attention, il focalise, il dégouline d’excellence, son intelligence de jeu frise l’indécence, on l’accepte tel qu’il est, on se recueille à ses pieds, on reçoit son opulence comme un don du ciel, il distribue sans compter, ses notes sont le pain et le vin, il marche sur l’eau, il est maigre comme un clou, sa barbe ne trompe pas, son jeu sonne comme une parole d’évangile barbare, il ne sourit jamais, il porte sur le public, c’est-à-dire le monde, un regard miséricordieux, tu ne vois que Zach le crack, c’est-à-dire Zach le Christ, les autres le savent et l’acceptent, Zach donne les cartes, il oriente le jeu, il gère le troupeau bêlant des occurrences, il joue les doigts en biais, il chapeaute les truculences, il séduit les réticences, il sème le vent et récolte la tempête, il n’est jamais à court d’idées, il va là où le porte son vent, il tisse inlassablement ses trames, il va et il vient entre tes reins, il ne regarde jamais en arrière, il contemple son horizon intérieur, il tient bon le cap, il magnifie la psychedelia, il veille à ce que jamais le son ne bascule dans le metal, il fait bien la part des choses, il voit clair, il joue sans détours, il multiplie les exploits, son jeu est un spectacle pour qui sait voir, il assure les arrières du rock, il se conforte dans sa mission, il ne baisse jamais les bras, il reste d’humeur égale, il canalise les turbulences, il turlupine les chutes alpines, il trace des tangentes dans les moindres séquences, il prend des virages à la corde et se rétablit par la vitesse, il ne se fait aucune illusion, il sait que l’avenir est devant lui, il croit en lui, alors on croit en lui, il indique la voie, alors chacun peut la suivre, il s’adresse directement aux esprits, il utilise un langage universel, il n’impose rien, il n’ambitionne rien, il se contente d’être là, il se contente de rayonner et d’honorer le manche de sa guitare, il se rit des honneurs, il est libre comme l’air, il ne connaît pas le remords, il ne connaît pas la haine, il joue pour jouer, il enseigne la légèreté de vivre, la liberté de penser, il joue autant de notes qu’on peut en recevoir, il reprend le flambeau des grands guitaristes qui l’ont précédé, inutile de citer des noms, libre à chacun de choisir.

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             Et pendant que Zach le zèbre zanzibarde à boulets rouges, la chanteuse suédoise fait du sport. Elle est arrivée sur scène en collants rouges, chaussée de bottes blanches, et comme la première fois, elle s’est livrée à tout un tas d’exercices de gymnastique. Ah elle est spectaculaire, elle crée des relations intimes avec le public. Le collant rouge ne cache tellement rien de son anatomie que ça devient gênant pour le public. Mais bon, elle fait son cirque et ses spectaculaires génuflexions rappellent celles de Jim Dandy Mangrum, le clown qui chantait dans Black Oak Arkansas, l’un des fleurons du rock comique des Amériques. Elle semble avoir récupéré tous les clichés, c’est la raison pour laquelle on la prenait pour une Américaine. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. S’il n’y avait pas le spectacle fascinant de Zach le crack, on passerait l’heure de set à éclater de rire.

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             Ce retour en Normandie fait partie de la tournée de promo de leur nouvel album, Holy Moly. Big album.

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    La chanteuse athlétique Elin Larsson est bien meilleure sur disk que sur scène, elle chante comme une lionne dans «Low Road». Zach le crack joue en fond de toile, mais jusqu’au délire. Il amène une wah à la Asheton, il sait concocter une fournaise. On sent Elin Larsson déterminée sur «Dreaming My Life Away». Tout sur cet album est déterminé. Zach le crack fait le son, dans l’ombre. Il veille bien aux tortillettes. Et puis voilà le premier hit de l’album : «California». Elle tartine sa heavy Soul blanche. Elle passe à la hurlette de génie et Zach le crack vole à son secours avec un solo posé. Elle devient stupéfiante, son California sonne comme un choc et elle se transforme en géante. Elle s’implique à fond, comme on dit dans les entreprises du tertiaire. Les Pills dégagent de la chaleur. Nouveau coup de génie avec «Kiss My Past Goodbye». Elle fout la pression et crée une sorte d’ouverture sur l’avenir, c’est dire s’ils sont bons. Elle est très présente dans les chansons, elle regagne énormément de terrain par rapport à la scène. C’est elle, la reine des Pills, elle règne sans partage sur cet album magique. Tout ici est saturé de power. Mais dans «Song From A Mourning Dove», c’est Zach le crack qui mène le bal, avec un solo mélodique qui renvoie directement à Jimmy Page. Zach le crack joue comme un dieu, il reprend la main, il amène un jus énorme avec son solo translucide, il plane un moment et reprend son envol vers le zénith, ah comme ce mec est bon, il abonde dans tous les sens, il gorge les rivières de diamants, il exulte aux quatre vents. Fin de chapitre avec «Longest Lasting Friend» et une Elrin Larsson bonne jusqu’au bout des ongles, elle se bat pied à pied avec sa Soul blanche. Tout à coup, les Blues Pills deviennent évidents.

    Signé : Cazengler, Blues Pelle (In Advance of the Broken Arm)

    Blues Pills. Le 106. Rouen (76). Le 28 juin 2022

    Blues Pills. Holy Moly. Nuclear Blast 2022

     

     

    L’avenir du rock - Hoodoo you love ? (Part One)

     

             Comme il s’ennuyait un peu, l’avenir du rock est allé fureter sur un site de rencontres. Très vite, il a réussi à décrocher des rendez-vous. Oh ce n’est pas très compliqué, il suffit de soigner son orthographe et d’essayer de se faire passer pour un esprit romantique pas trop ombrageux et relativement facile d’accès. Pour se distinguer du commun des mortels, on peut par exemple citer quelques poètes de l’Avant-Siècle ou, quand ça coince, des auteurs plus modernes. Les rendez-vous se déroulent toujours de la même façon : on donne une ou deux indications physiologiques pour la reconnaissance, puis on passe à l’étape du premier regard qui est un regard de jaugeage, suivi d’un regard plus distancié permettant d’apprécier les formes, surtout en hiver quand il y a des manteaux. On passe ensuite à la recherche de l’angle qui va permettre de lancer la conversation, avec si c’est possible une petite pointe d’humour, mais pas trop. L’humour, c’est comme les poètes de l’Avant-Siècle, ça risque de te faire passer pour plus intelligent que tu ne l’es dans la réalité et te voilà coincé. L’étape suivante consiste à consolider les étapes précédentes en proposant de boire un verre. En règle générale, le premier verre est un verre inoffensif, rarement un alcool. Puis vient l’étape des questions censées prouver qu’on s’intéresse à l’autre, alors qu’en réalité la partie est déjà jouée. Quand il écoute l’album d’un groupe qu’il ne connaît pas, l’avenir du rock sait au bout de deux cuts ce qu’il faut en penser. Les rencontres, c’est exactement la même chose. Au bout de cinq minutes, les dés sont jetés. On ne joue les prolongations que par pure courtoisie. Mais il arrive qu’un rebondissement se produise dans le cours de la conversation, disons sous la forme d’un trait d’esprit ou d’une pirouette cacahuète qui pique la curiosité, alors ça conduit naturellement à l’envie d’en savoir plus. Et si on allait dîner ? Bonne idée ! En règle générale et le vin aidant, les langues se délient, la rencontre prend un peu de sens, les heures défilent agréablement, au fil des histoires de vie imaginaires qu’on improvise pour épater la galerie et tout cela se termine automatiquement au fond d’un lit. C’est la seule finalité. Voilà comment se déroulent les rencontres des temps modernes. L’avenir du rock ne s’en satisfait pas. D’ailleurs qui peut s’en satisfaire ? Au fond de lui, l’avenir du rock sait que les histoires anciennes ne le décevront jamais, alors il y retourne.

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             Les Hoodoo Gurus font partie des histoires anciennes. Comme s’ils avaient toujours été là. Comme des chiens fidèles. Ils font leur grand retour avec Chariot Of The Gods. Dave Faulkner vient de remonter le groupe avec Brad Shepherd pour tenter le diable une fois de plus. Par contre, Mark Kingsmill a fini par jeter l’éponge du beurre, après 30 ans de bons et loyaux services et lassé du boredom permanent des tournées mondiales. Les Gurus ont envisagé un moment la fin des haricots, mais Faulkner a sauvé le groupe en embauchant un vétéran de toutes les guerres, Nik Reith, qui a battu le beurre dans les Celibate Rifles, les New Christs et Radio Birdman. Faulkner dit qu’il ramène «a bit more swing, a bit more Charlie Watts.»

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             Leur nouvel album sort sur Big Time, le label qu’ils ont poursuivi en justice en 1988 et qu’ils ont racheté suite à sa liquidation - Keeping the name is poetic justice. Now we control every aspect of our music - Dans Shindig!, Phil Suggitt parle d’un rejuvenated band. C’est vrai que Chariot Of The Gods ne laisse pas indifférent. C’est même un album complètement unexpected. On ne se lasse pas des grandes heures de Dave Faulkner. Depuis quarante ans, il enregistre de grands albums. Si tu commences par écouter «My Imaginary Friend», tu risques de tomber de ta chaise. C’est toujours une bonne chose que de tomber de sa chaise, ça fait circuler le sang. D’ailleurs, on passerait bien sa vie à ca, tomber sa chaise. Avec «Imaginary Friend», Faulkner va chercher la power pop, mais il le fait avec une humilité confondante, ce genre d’humilité qui honore les gens, il joue sa power pop aux arpèges des Byrds, ce démon de Faulkner est capable non seulement d’invoquer l’esprit des Byrds, mais aussi celui de Roky Erickson - That pain is real/ It’s so real - L’amateur de power pop va encore se régaler avec «Equinox». Tu ne pourras pas éviter ce boulet de feu qui t’arrive en pleine poire, même chose avec «Carry On», Faulkner est dans son élément, il reste très cinglant et excessivement inspiré. Il a du poids, un poids qu’il n’en finit plus de jeter dans la balance à la volée. Il a fait ça toute sa vie. Les Gurus, c’est un mélange de volées et de chutes, bing bong, bing dans le plateau et bong de ta chaise. Faulkner renoue aussi avec son cher vieux gaga dans «Don’t Try To Save My Soul», qu’il attaque au mi la ré du vieux gaga de revienzy, comme s’il revenait chercher sa pitance, et ça donne encore un cut violemment bon, il rampe dans son venin, you try to save my soul/ You can’t, personne ne peut le sauver, Faulkner jette encore tout son poids dans la pauvre balance qui n’en peut plus de recevoir des poids. Et voilà qu’il tape dans l’hymnique avec «Settle Down», encore un cut orienté vers l’avenir et monté sur des power-chords extravagants de classe sonique. Tu as tout chez Faulkner, l’Aussie mais aussi l’oss de l’ass. Il faut le voir taper «World Of Pain» au heavy stomp. Il ne lâche jamais sa fucking rampe, il s’implique une fois de plus dans sa perfection. Il ramène toute sa vieille niaque. Tu n’auras rien de mieux que Faulkner, il fera toujours le nécessaire pour que ça sonne, et là mon gars, ça sonne au world of pain. Ça carillonne. S’il fallait évoquer une trilogie Aussie, on dirait : Saints, Scientists & Hoodoo Gurus. Il revient à la vision de la pop avec «Get Out Of Dodge», mais avec une voix plus tranchante. C’est Faulkner, il faut s’habituer à l’idée que ce mec-là ne plaisante pas. C’est un God, il conduit son Chariot, il a créé son monde comme tous les Gods. Il s’y amuse et nous invite à l’y rejoindre. C’est un monde de pop rock. Au bout de quarante ans, son énergie est restée intacte. Logique pour un God, diras-tu. Tu as ces vieux groupes comme Urge Overkill et Hoodoo Gurus qu’on croit en fin de parcours et qui font des albums magnifiques. Faulkner hante le moindre de ses cuts, il couve sa violence dans «Answered Prayers» et puis voilà un «Hanging With The Girls» assez échevelé. Faulkner n’a rien perdu de ses réflexes de punkster, mais cette fois, le cut a le cul entre deux chaises : pop et punk. Quelle énergie ! Brad Shepherd passe même un killer solo, histoire de montrer qu’il n’a pas perdu la main. Faulkner finit l’album avec un hommage à Lou Reed, «Got To Get You Out Of My Life». Extrêmement troublant, car on croit entendre Lou Reed chanter et les tiguilis viennent tout droit d’un album du Velvet. Faulkner est dedans, avec une incroyable facilité à caresser le mythe dans le sens du poil. Il finit en apothéose psychédélique d’I just don’t care.   

    Signé : Cazengler, Hoodoo gouré

    Hoodoo Gurus. Chariot Of The Gods. Big Time 2022

     

     

    Inside the goldmine - Sam Dees soir

     

             Il arriva en avance au rendez-vous. Il postulait pour un job de directeur artistique. Il avait perdu 35 kg pendant les trois derniers mois, mais il se sentait bien, enfin presque bien. Il tenait son cartable en cuir rouge posé sur ses genoux. Il trouvait l’assemblage du tergal bleu et du cuir fauve très graphique. Le hasard relevait toujours ses défis avec succès. Il le constatait une fois de plus. Une petite jeune fille apparut au bout du couloir, ronde, le visage dissimulé derrière une frange brune et des lunettes à montures d’écaille. Elle portait une jupe et manquait tragiquement de sex appeal. Elle se présenta et l’invita à la suivre dans la salle de réunion. Là se trouvaient les jeunes gens qui dirigeaient l’agence. Il fut frappé par leur extrême jeunesse, mais depuis qu’il errait de rendez-vous en rendez-vous, il avait fini par comprendre qu’il ne fallait plus s’étonner de rien. Il se présenta rapidement, feignant la décontraction et, comment dire, la mâle assurance, et ouvrit son cartable pour en extraire des éléments censés illustrer l’étendue de ses compétences. Il vit les visages de ses interlocuteurs rester de marbre, mais ça ne le décontenançait pas, bien au contraire. Il préférait ne rien avoir en commun avec ces gens visiblement superficiels et stupides, que des familles friquées avaient lancés dans le business, leur offrant de luxueux locaux à Boulogne, de la même façon qu’on leur avait offert dix ans plus tôt une magnifique station de jeu vidéo importée du Japon. Il ramassa ses éléments, sentant que l’entretien touchait à sa fin. La petite jeune fille ronde qui l’avait accueilli n’avait pas dit un mot. Elle s’était contentée de l’observer, notant qu’il ne faisait pas grand chose pour dissimuler son mépris. Elle regrettait que l’entretien se terminât aussi mal. Il aurait pu amener en plus de son expérience la maturité nécessaire dans un environnement aussi fragile que celui d’une agence, car enfin, ce n’était pas un jeu. Dommage. Il l’aurait sans doute invitée un soir à dîner et l’aurait ensuite ramenée chez elle en voiture. Il aurait posé sa main entre ses cuisses pour découvrir qu’elle ne portait rien sous sa jupe. Elle aurait alors ouvert sa bouche en grand pour recevoir sa langue. Puis elle aurait prétexté du fameux ‘jamais le premier soir’ pour lui souhaiter un bon retour et rentrer chez elle. Sous la douche, elle aurait fini de se masturber puis pour se détendre avant de dormir, elle aurait mis sur la platine ce disque qu’un ami lui avait offert et dont elle ne savait rien, un Dees machin chose. Comme elle aimait à le rappeler à ses copines, elle adorait ne s’intéresser à rien.

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             Dommage qu’elle ne s’intéresse à rien, car Sam Dees fait partie des auteurs classiques de la Soul. ‘Auteurs classiques’ est une formulation qui s’applique aussi à Flaubert, Maupassant et Stendhal. Sam Dees partage ce privilège avec George Jackson, Van McCoy, Allen Toussaint et quelques autres. Cet Alabamien a enregistré très peu d’albums, s’étant surtout consacré aux autres.

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    En 1975, il était sur Atlantic avec The Show Must Go On. On peut bien parler d’un album génial. Des cuts comme «Child Of The Streets», «Claim Jumpin’» et «What’s It Gonna Be» figurent parmi les plus beaux classiques de la Soul. Le son est plus Atlantic que Motown, perdu dans une marée à venir. Sam groove à l’urbain, il fait planer sa Soul comme un suspense, «Child Of The Streets» est plein de watcha gonna do. Sam monte sa Soul en neige comme le fait Marvin, il est soutenu par l’énorme bassmatic de David Camon. Par contre il attaque son «Claim Jumpin’» à la Clarence Carter, avec une férocité sans égale, épaulé par un son de rebelles, alors ça donne du rouleau compresseur avec des coups de wah. Sam dégage autant que Sly, te voilà au paradis du Soul power. Il charge encore sa barque pour «What’s It Gonna Be», il chauffe ça au oouh oouh yeah yeah de groove suprême, il chante à la rauque dans le vent de l’action, il charge à l’infini. «Come Back Strong» est plus dansant mais assez dément. Il ménage la chèvre et le chou avant d’exploser la Soul comme un fruit trop mûr. Il faut le voir filocher ses you you, il règne sur le dance floor, il chante à l’énergie. «Just Out Of My reach» sonne comme le slowah de rêve. C’est une merveille absolue. Sam est le grand architecte de la Soul, to all the people, il chante comme un dieu. Il monte sa Soul en neige comme nul autre. Avec «Good Guys», il propose la Soul des jours heureux. Sa façon d’attaquer est unique. C’est d’un niveau qui nous dépasse. Sam Dees crée de l’enchantement dans chacun de ses cuts.

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             Alors après on entre dans le territoire sacré des compiles Kent Soul avec celle parue en 1995, Second To None. Rien qu’à voir la pochette, on sait que c’est une compile énorme. Sam Dees porte des lunettes noires et penche légèrement la tête de travers, comme un black God. Sam est Soul jusqu’au bout des ongles, comme le montre «Home Wreckers», amené sur un beat de velours. Sam entre dans la danse, le beat du bassmatic bat comme un cœur. On attaque le cycle des énormités avec «The World Don’t Owe You Nothing», amené à la violente aménité de modernité, Sam does it right, il fait du r’n’b organique. On entend bien le souffle du chant et le hit hat derrière. Il se monte spectaculaire dans sa quête du slowah pur («I Like To Party») et chante parfois sa Soul à la concorde du pendu («I’m Gonna Give You Just Enough Rope»). Il se fait chevalier pour attaquer «Cry To Me» - If you’re falling down/ I’ll be there - Sa Soul explose, il la gratte pied à pied et ça bascule dans la magie. On le voit se battre à l’ancienne, il passe partout comme une lettre à la poste, son «Vanishing Love» flotte dans le mercure, monté à la mélodie chant, on croit entendre Marvin. Sam combine le power et la beauté, même les riffs de guitares sont magiques, comme le montre «Nothing Comes To A Sleeper But A Dream», Sam en fait un heavy blues souterrain qu’il allume au chant de Soul Brother. Il chante encore «I Wish That Could Be Him» à la dérive mirifique, il n’en finit plus d’aller chercher la Soul d’Alabama, ça frise la grâce de Dieu en permanence («You’ve Been Doing Wrong For So Long») et il développe encore une fantastique qualité du groove avec «Win Or Lose», il caresse son groove dans le sens du poil, pas de problème, vas-y Sam ! Il faut le voir attaquer «Run To Me» au bas de l’échelle, c’est du pur Soul genius - I’ll be by your side yeah-eh - Ce ne sont que des petits joyaux inexorables. Il refait du Marvin avec «Touch Me With Your Love» - C’mon babe turn this boys into a man - On se croirait sur What’s Going On. Il presse sa pulpe au soleil de la Soul.

             Dans les liners, John Ridley nous explique que la rareté fait la valeur de Sam Dees. Il était connu pour ses qualités de songwriter - High quality melody and a profundity of lyrical content - C’est en Angleterre, via le «groupe d’enthousiastes» Voices From The Shadows qu’il finit par obtenir une vraie reconnaissance. Pas évident pour ce black originaire de Birmingham, en Alabama. Des gens comme Clarence Carter, ZZ Hill, The Persuaders et Tyrone Davis ont enregistré ses compos dans les années 70. Sam produit aussi des stars inconnues comme Rozetta Johnson, Jean Battle et Bill Brandon. Puis il est repéré par Atlantic et The Show Must Go On, dont on vient de parler, est aujourd’hui considéré comme one of the great Soul sets of all time. En 1977, Sam part s’installer en Californie et, dans les années 80, il monte son label Pen Pad. Oh pas grand-chose, trois albums, mais bon courage pour les choper. 

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             Parue en 1998, The Heritage Of A Black Man est encore une compile Kent qui rassemble étrangement à un passage obligé, rien que pour le morceau titre d’ouverture de bal, une rétrospective qui rappelle les souffrances des good niggers, et là, Sam part en Soul motion comme un prêcheur, c’est très pur, très politique. Il donne ensuite de l’élan à sa Soul pour «Why Must I Live In Chains», il fait une Soul d’aile d’avion, il traverse le ciel comme Marvin - When I look at this world/ Oh nahhh/ It makes me sick inside - Il veut savoir, tell me why/ Somebody, le pourquoi des chaînes - Why must I live in chains - Tous ces cuts sont puissants, Sam propose une Soul de haut niveau, une Soul d’Ok baby, I can’t believe it («Reconsider Baby»), il peut dégager autant que les Four Tops («Standing In The Wings Of A Heartache»), il peut développer une Soul de satin jaune («Nothing But The Best Of Luck My Friend»), il maîtrise tous les genres, y compris la good time music («Lovers Or Enemies»), il adore se glisser dans les draps de satin jaune pour y retrouver une petite pute palpitante («Love Calls»), tous ses cuts sont triés sur le volet, il navigue aux confins de la Soul et du gospel, il a derrière lui tous les chœurs du monde («Caught Up In This Good Woman’s Love»), il touche même au charme de chèvre chaud («Personal Woman»), il faut voir comme il la chauffe sa Personal Woman, il n’hésite pas à ramener les tiguilis du «You Keep Me Hanging On» des Supremes. Avec «Black Tattler», il va dans le deep groove de Marvin et rippe sur les couches atmosphériques, puis il remonte la pente de la Soul avec «What Goes Around Comes Around», il allume très vite sur les cuts assez courts, c’est l’apanage des géants. Il enchaîne avec une Soul d’hey hey hey qui résonne comme une clameur («Why Must I Be In Love Alone»). Puis avec «Just As Soon As The Feeling’s Over», il plonge dans la meilleure Soul d’It’s alright, Sam drive sa chique au power pur. Il est bon sur tous les coups, chaque fois, il tape dans le mille de la Soul, il est un peu comme O.V. Wright, il vise la Soul d’haleine chaude. Il rebondit vers l’avenir avec «I Be Myself», il est spectaculaire, il fait une Soul magique, il peut allumer dans tous les registres et rester dans l’harmonie universelle. On suivra donc Sam jusqu’en enfer, c’est un homme puissant et gentil à la fois, un fantastique Soul Brother, il continue de chanter sa Soul avec un regain d’excelsior («Something About The Way I Feel»), son ah-la-la va te transpercer le cœur, et il traîne un ehahhh dans le sillage argenté de sa révérence.

             C’est encore John Ridley qui se tape les liners de The Heritage Of A Black Man. Il explique que cette deuxième compile est la réponse d’Ace aux gens qui ont demandé du rab. Ah vous en voulez encore ? Alors voilà ! Ridley perce le secret de Sam : «À travers sa passion, il a une extraordinaire facilité à transcender un ordinary lyric pour en faire quelque chose de spécial.» Ridley parle bien sûr de l’interprétation. Ridley dit aussi que les cuts de cette deuxième compile sont plus politiques, car, comme on l’a vu, Sam évoque l’esclavage and its enduring aftermath. Dommage que Ridley ne songe pas à faire le rapprochement avec J.B. Lenoir, lui aussi originaire d’Alabama - I never will go back to Alabama/ That is not the place for me/ You know they killed my sister and my brother - Sam vivait alors essentiellement des compos qu’il vendait : «Standing In The Wings Of A Heartache» à Ben E. King et à Ted Taylor, «What Goes Around Comes Around» à Bobby Patterson, «Just As Soon As The Feeling’s Over» à Margie Joseph, et bien d’autres encore, comme le montre cette autre compile parue en 2014 : One In A Million (The Songs Of Sam Dees).

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    C’est une pépinière de coups de génie et d’artistes faramineux. Tiens, par exemple Corey Blake avec «Your Love Is Like A Boomerang», voix d’une grande intensité, pas loin de celle d’Al Green. Ou encore Sidney Joe Qualls avec «Run To Me», ce mec tombe comme une poudre de perlimpinpin dans le diskö funk de Sam. Pur génie ! Et puis bien sûr Anita Ward avec «Spoiled By Your Love», elle y va doucement, l’Anita, c’est la Soul de Memphis. Puis il y a une pléthore d’interprètes fantastiques, à commencer par Sam qui tape son «My World». Il se bat pied à pied avec sa Soul, il chante à la surface du monde, on ne voit plus que lui. Il assoit la puissance fondamentale de la Soul. Puis on a un enchaînement de quatre coups de génie avec Rozetta Johnson, Esther Phillips, Ted Taylor et Jackie Wilson. Rarement on trouvera des compiles d’une telle densité. Rozetta t’explose «A Woman’s Way» au petit charme mutin, elle ramène tout le power du sucre. Le sucre, c’est le domaine d’Esther, elle jazze «Cry To Me», elle est la plus démente de toutes, elle pousse des pointes et groove sa chique comme la reine des reines, Billie Holliday. Il faut voir Ted Taylor à l’œuvre avec «Standing In The Wings Of A Heartache», il monte le power de la Soul à la puissance mille des Temptations, il groove à la voix extrême, on grimpe à l’apogée de la Soul, au dessus, il n’y a plus rien. Si, il reste encore Jackie Wilson, l’un des plus grands chanteurs d’Amérique, avec «Just As Soon The Feeling’s Over», ce démon de Jackie l’attaque de biais, il rend hommage au génie de Sam, alors forcément, on imagine le résultat. C’est la Soul à l’état le plus pur. D’autres pointures extraordinaires sont là aussi, comme les Chi-Lites et Clarence Carter, et puis Millie Jackson, avec «Mess On Your Hands», elle est d’une présence exceptionnelle, pas étonnant qu’Ace ait réédité tout son catalogue. À côté d’elle, Tina, c’est du menu fretin. C’est Millie qu’il te faut si tu veux du hot sous ta hutte. Elle est profondément intense et délicieusement trash. Encore une voix de rêve avec Ray Crumley et «Good Guys Don’t Always Win». Il sonne comme un charmeur fondamental. Encore un coup de génie avec Les McCann et «So Your Love Finally Ran Out (For Me)», Les démonte la Soul au cœur du groove, un vrai démon ! Puis ça explose de plus belle avec Loleatta Holloway et «The Show Must Go On», elle y va au super-froti, ça devient vite torride, elle démarre à la racine du make believe, mais elle se situe à un autre niveau, elle absorbe l’univers, elle dégage un truc que tu ne connais pas, le groove des étages supérieurs, elle se répand à la surface du monde, comme Sam, Esther et Rozetta, entourée de violons, elle explose là-haut, la petite Lol est une folle de la Soul, oui elle explose littéralement. Il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Les Temptations tapent «What A Way To Put It» au velouté de la pantoufle et les LTD nous balancent avec «When Did We Go Wrong» l’un des pire heavy grooves de l’histoire des heavy grooves. Encore trois énormités : Gladys Knight & The Pips avec «Save The Overtime (For Me)», un fantastique diskö-funk de Sam, Johnnie Taylor avec «Seconds Of Your Love», le temps de nous rappeler qu’il est le Soul Brother Number One, et l’indicible Larry Graham, ex-bassmatiqueur de Sly, avec «One In A Million You». L’excellentissime Larry Graham est aussi un apôtre de Sam Dees. 

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             Au dos de la pochette de Take One: The Origin Of Twelve 70s Soul Masterpieces, Ady Croasdell nous rappelle que les cuts de Sam rassemblés sur les deux compiles Kent sont des démos très abouties. Il s’en servait pour vendre ses compos à d’autres artistes. On retrouve donc sur Take One cinq cuts rassemblées sur Second To None, à commencer par ce fantastique groove de Soul qu’est «Good Guys Don’t Always Win», «False Alarms», ou encore le puissant «The World Don’t Owe You Nothing» digne des Tempts, «Touch Me With Your Love» digne de Marvin, même élan de go on/ go on/ touch me with your lip, et «Who Are You Gonna Love». Puis cinq autres merveilles tirées de The Heritage Of A Black Man, la heavy Soul tentaculaire de «Con Me», «Only Lonely People», «Black Tattler» et sa fantastique ampleur, Sam y frise le Shaft avec des assauts à la James Brown, l’extraordinaire «Standing In The Wings Of A Heartache», hit de Soul de Tempts repris par Ted Taylor, et «Just As Soon As The Feeling’s Over», puissant jusqu’au bout des ongles. Pour parfaire cette belle compile, les gens de Kent ont rajouté l’«I Know Where You’re Coming From» de Loleatta Holloway, que Sam prend en finesse épidermique pour en faire une pop de Soul infernale, ça fond dans la magie avec des relents de clavecin et un léger fouetté de peaux.

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             La dernière compile Kent Soul en date s’appelle It’s Over (70s Songwriter Demos & Masters). Inutile de dire que cette compile est une bombe, une de plus. La grande spécialité de Sam consiste à créer la surprise. Voilà un exemple : le «Today Is A New Day» d’ouverture de bal. Le cut se présente comme un vieux r’n’b propulsé par une bassline qui ne connaît pas la crise et soudain Sam s’en vient chanter au sommet du beat, c’est excellent, bien exacerbé, une pure merveille de détermination, avec des petits solos de guitare évangéliques au coin de chaque rebondissement. Incroyable ! Ça sonne comme un classique oublié, le son est extraordinaire. Il claque son «I’m Your Biggest Fan» au-devant du groove, on ne peut pas résister au charme de ce son. Il fait de «Singing Poverty» un chef d’œuvre de Soul blues. Il fait aussi une Soul d’église avec «Married But I’m Still In Love», il profane la préciosité, il nous fait le coup des chœurs de fantômes. Il revient en force au groove magique avec un «Someone To Run To» digne d’Isaac Hayes, Sam coule le caramel d’une Soul immense et avec «Gimme A Little Action», il s’en va groover entre les cuisses d’une bonne amie, il est en pleine Soul de sexe, on a là un fabuleux groove bombardé de basse. Back to the badass r’n’b avec «What Good Is A Love», Sam excelle dans le blew my mind. Il allume «Claim Jumping» au cri de brûlé vif et des petites guitares vipérines lui percent les côtes. Méchante merveille de weird Soul, tordue comme un tire-bouchon ! C’est une pure exaction de Soul sauvage, pas cultivée et indomptable. Et il passe au coup de génie avec «What’s It Gonna Be», groove sublime, Sam est là, il palpite, oh yeah ! Il refait son Marvin et geint comme un dieu mélancolique. Il refait encore son Marvin avec «Touch Me With Your Love». Avec Sam on n’en finirait pas.

    Signé : Cazengler, Sam dîne

    Sam Dees. The Show Must Go On. Atlantic 1975

    Sam Dees. Second To None. Kent Soul 1995

    Sam Dees. The Heritage Of A Black Man. Kent Soul 1998

    Sam Dees. Take One: The Origin Of Twelve 70s Soul Masterpieces. Kent Soul 2014

    Sam Dees. One In A Million (The Songs Of Sam Dees). Kent Soul 2014

    Sam Dees. It’s Over (70s Songwriter Demos & Masters). Kent Soul 2015

     

     

    FERTOIS METAL FEST # 4

    10 – 11 Septembre 2022

     

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    Nous étions le 19 septembre 2020 au Fertois Rock Fest n° 2 - voir KR’TNT 477 du 24 / 09 / 2020 – nous voici au 4, nous ne faisons jamais d’impairs, commençons par ce qui n’a pas changé : le portail de l’entrée. C’est tout. Sur tout le reste la bestiole a méchamment grossi, avant : un jour, une scène, sept groupes, quelques stands disséminés au hasard la chance, maintenant, deux journées, deux scènes, dix-huit groupes, et une rangée de boutiques dans un alignement digne du campement d’une légion romaine. L’on n’ose rien projeter pour le N° 5. Sachez toutefois que Yoann Moret, c’est lui le fautif, s’est déjà mis au travail. N'est pas tout seul, Yoann a su s’entourer d’une armée de bénévoles méchamment efficaces, jamais un goulot d’énervement, ça coule comme une pompe à bière et l’on se sent aussi à l’aise qu’une frite dans son bain d’huile.  J’ai oublié l’indispensable, la tour de contrôle sonore et ses deux équipes qui n'ont jamais failli. Le tout pour vingt-cinq euros. Des bienfaiteurs de l’humanité.

    Quelques mots pour les lecteurs angoissés, je n’ai vu que sept groupes, le dimanche.

    E-RUINS

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    ( Photo : Dwidou photography )

             Avant il existait les terribles douze coups de minuit, c’était craignos. Du moins on se méfiait. Ou on faisait semblant. C’est que l’on n’avait jamais entendu les treize coups fatidiques de la treizième heure. E-Ruins a commencé pile à ce moment précis. Le soleil tapait dur. L’a été vite éclipsé. L’on était presque heureux, ne sont que trois, ne vont pas faire beaucoup de bruit. Certes du metal, mais il ne faut pas exagérer. Quelques exaltés dans le public ont hurlé Bagarre ! Massacre ! et l’infamie a débuté. Beegood s’est levé, avec sa barbe blanche et sa haute stature, ressemblait à un jarl menant l’attaque debout à la proue de son drakkar, l’a brandi ses baguettes bien haut comme s’il tenait une hache d’abordage dans chacune de ses deux mains et le carnage a commencé.

             C’est un joli nom E-Ruins, il évoque les ruines de Pompéi et le nuage de soufre et feu qui s’est écrasé sur l’innocente cité, R-Ruins c’est la poésie des ruines, pas celles ornementées d’une guirlande de lierre ou de touffes d’acanthe que broute nonchalamment une chèvre au long poil soyeux sur les cartes postales, non E-Ruins vous transporte au cœur de la destruction, en ces instants suprêmes et terribles où les murs s’écroulent sur les cris de mourants agonisant dans les flaques de sang.  Oui, E-Ruins ce n’est pas gentil. Oui, mais c’est beau.

             D’une beauté sauvage. Pourtant vous n’avez pas encore tout entendu.

    Begood ne se contente pas d’actionner les marteaux de Vulcain, c’est le tonnerre de sa voix qui vous écrase, une masse phonique qui vous ensevelit sans pitié et sans remords, ce n’est pas tout, quand vous recevez un boulet de canon qui vous coupe en deux, le plus dur c’est d’entendre la détonation qui arrive dans vos oreilles alors que vous êtes à terre, que  voulez-vous attendre d’un guitariste – se nomme T-Die, avez-vous besoin d’un cours d’étymologie - qui joue d’une guitare fourchue à l’image des cornes du diable, rien de bon si ce n’est le plaisir sadique de répondre au chant de Begood, par le contre-chant  d’une seconde d’écart, le coup de marteau qui s’en vient écraser la tête du pieu que Begood vient de planter dans votre poitrine. De l’autre côté de la scène le numéro trois fait le mec sérieux. S’occupe de sa basse. De temps en temps, un sourire sardonique éclaire sa face, vite effacé, pas franc du collier le gazier, y’a un truc qui m’inquiète, questions ondes sombres et glissements de cette matière noire et inerte que les physiciens n’arrivent pas à repérer dans l’univers, pas de problème, vous les produit en masse, juste pour ajouter un peu plus de chaos dans  un monde qui n’en a pas besoin,  non ce que je trouve étrange c’est qu’il use de sa basse comme d’une guitare solo, bizarre, vous avez dit blizzard ? D’autant plus que le délicieux vacarme s’arrête pour une annonce inouïe : ‘’ Nous allons faire de l’échangisme’’ ni une ni deux et hop échange d’instruments, je prends la basse et tu prends la guitare. Et ça repart comme en 14, quoique nous devrions mieux dire vu l’actualité comme en 2022.

             Si vous croyez qu’entre-temps Begood a mis de l’eau dans son volcan, vous avez tout faux, use d’une terrible tactique battériale, vous lance le galop dévastateur de douze divisions lourdes de cuirassiers, et brutalement le tonnerre de Thor qui s’avançait vers vous stoppe sans préavis et est immédiatement remplacé par les clairettes castagnettes  des sabots d’une escouade de cavalerie légère, pas le temps de réaliser que la lourde fureur des cataphractaires vous passent sur le corps sans préavis.  C’est ingénieux, c’est rusé, c’est méchant, mais c’est indéniablement magnifique ce clignotement printanier de la face claire du yin dans le côté obscur de la force tempétueuse du yang.

             Bref une ouverture en fanfare à grosse caisse tonitruante pour cette deuxième journée. Vous aimeriez les entendre encore un peu, je cède à vos désirs

    MUSIC FOR DISBELIEVERS

    E-RUINS

    ( Demo & Sudio Early Years / Limité à 150 exemplaires )

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             Musique pour les mécréants, dès le titre l’on a compris qu’on n’était chez les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, rajustez vos bésicles, non ce n’est pas un buste de Louis XIV affublé de lunettes noire, mais une tête de mort qui vous sourit de toutes ses dents, porte en pendentif une croix inversée… Sur la galette, Eros et Thanatos même combat.

    T-Die : guitars & vocals / Lino : guitars / Begood : drums & vocals / Kevin : bass

    Pope is dead : ( 2021 ) : ce n’est pas le ‘’Dieu est mort’’ nietzschéen, toutefois c’est la même idée, une musique que l’on qualifiera de nihiliste, genre on traîne un cercueil avec une corde jusqu’au cimetière, même qu’ils semblent pressés d’en finir au plus vite car ils accélèrent sur la fin. Pas étonnant que plus loin ils s’offrent une reprise de Sepultura. Do you feel my dick : ( 2021 ) : m’étonnerait que les ultra-féministes l’adoptent comme hymne national ; dommage car ça fait du bien par où ça passe, je vous rassure dans nos oreilles, besognent dur, sombre et joyeux en même temps, preuve que parfois là où il y a de la gêne il y a aussi du plaisir. La guitare gémit curieusement. Arrêt brutal. Coïtus interrompus en latin. See you dead : ( 2021 ) : changement de climat, après l’amour, la mort, grognements vocaliques, pressurage phonique, grande menace, quand ils ralentissent c’est encore plus inquiétant, alors ils foncent à toute allure vers une méchante explication avec ce grincement de caterpillar qui recule sur votre corps, vous vous hâtez de ressusciter rien que pour réécouter ce morceau fabuleux. The blood will flow : ( 2021 ) : le sexe, la mort, et la troisième sainteté de la trinité, la violence, un vocal qui miaule d’ excitation fondu dans  un magma d’orages électriques, une espèce de broyeuse géante vous réduit la chair humaine pantelante en charpie. Information means perversion : ( 2021 ) : ne faut pas prendre E-Ruins pour les gosses du voisin qui passent leur temps à faire du bruit pour le plaisir de vous embêter, quand ils réfléchissent ils ne disent pas n’importe quoi. Je reconnais toutefois que question volume sonore ce morceau dépasse les deux précédents, se surpassent dans l’imprécation vocale et l’éruption volcanique. Ces sessions de l’année derrière valent leur pesant d’or. D’or fin, parce que c’est voluptueusement bien mis en place.

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    Rot in peace : ( 2017 ) : quand ils étaient plus jeunes ils avaient déjà un petit mot gentil à vous adresser, gentil mais tout de suite l’atmosphère devenait lourde et pesante, à la manière dont Eric frappait sa batterie vous compreniez qu’il confondait sa caisse sombre avec votre figure. Question vocal, style grognement de chien de combat qui vous a agrippé la jambe et qui dévore votre cuisse. Oui, ça chatouille, mais vous aimerez. Drumanima : ( 2017 ) : les batteries ont-elles une âme, faut croire que si, car celle d’Eric tonne à la manière de la colère de Zeus, les guitares soufflent des nuages de grêle, et la voix qui tombe des cieux en avalanche de rochers vous écrase sans faillir. Parfait pour le générique d’un film qui retracerait la guerre des Dieux contre les Titans.  Where is god : ( 2017 ) : la question insidieusement franche par excellence du mécréant qui cherche à en découdre, les tambours martèlent dur et le ton est quelque peu agressif, comme il ne reçoit pas de réponse satisfaisante, il la pose une deuxième fois d’une façon légèrement plus courroucée, maltraitance de cymbales éhontée, n’en démordent pas, veulent une indication précise, sur la fin il semblerait qu’il y ait une distribution de grosses gifles gratuites. Made in hell : ( 2017 ) : sont pleins de contradictions, ne croient pas en Dieu mais n’ont rien contre l’enfer, doivent le trouver délicieux à la manière dont rebondissent les cahots de la batterie, les guitares rajoutent quelques étincelles de kaos pour faire bonne mesure, el la voix d’Eric est un brasier dévorant qui s’étend sur le monde. Que du bonheur pour les amateurs de metal.  Oui-Oui is not dead : ( 2017 / cover : Ludwig von 88) : changement de rythme, l’on quitte le metal pour le rock alternatif, on aime bien Enid Blython mais l’on préfèrerait lire Le masque de fer d’Edmond Ladoucette beaucoup plus métallique. March for war : rien de tel qu’une petite guerre pour améliorer la situation, au pas cadencé et au pas de l’oie, marche implacable, humour noir. Freedom : antithèse du précédent, guitares apaisantes, dépressurisation phonique, la liberté n’est pas donnée, elle se mérite, aussi dépensent-ils un maximum d’énergie. See you dead : retour du leitmotive de la mort, partout où vous vous tournez elle est là devant vous, version moins tonitruante que celle début du disque, davantage hachée moins cataclysmique, en fin de compte n’est-ce pas la mort qui gagne la partie… In the name of… : shuffle de locomotive, le vocal mangé par les bielles, E-Ruins misent davantage sur la vitesse que sur la lourdeur de la masse, halètements terminaux, le train s’éloigne dans le lointain. Refuse / Resist : ( live / reprise de Sepultura / feat : Raphael de Kamala ) : E-Ruins ne se refuse rien et résiste pleinement avec la comparaison sépulturienne, plus rapides, plus incisifs, plus kaotifs, plus volumiques, plus, plus… Orgasmic ghost head : ne pas confondre avec Head Goat Soup, ici la chevrette perd la tête mais elle n’est pas mangée, juste croquée, à la manière dont elle geint l’on suppute qu’elle prend son pied. L’on a enfin la réponse à la question posée dès le deuxième titre.

             Ce CD ravira les adeptes du genre.

    PTK

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    ( Photo : Dwidou photography )

    Trois lettres innocentes, genre Poste & TéléKomunication, hélas non, derrière ce sigle anodin se cache, Pleasure To Kill, plaisir de tuer, je vous rassure tout de suite, ce ne sont pas des tueurs en série, même pas un petit cadavre par-ci, par-là, derrière un ampli par exemple, non lorsque nous écouterons leur disque ( voir ci-dessous ) vous comprendrez que leur nom n’est pas une incitation à tuer son prochain juste pour le plaisir, voire pour passer le temps sans s’ennuyer, l’est à comprendre comme un simple état des lieux, une définition rapide et incisive de notre monde à la dérive, ce ne sont pas les gens qu’il faut tuer mais tout le système coercitif qui opprime de plus en plus durement la population. Joie de détruire les chaînes mentales et physiques qui nous emprisonnent ! Sans pitié. Ni faire de prisonniers.

    Trois barbudos. Didier drumme dur. Devant s’agitent les deux pointes de la fourche guitarique (emblème des antiques révoltes) à deux dents. Incapables de rester en place. Ne jamais être où l’ennemi vous a repéré. Sont deux, mais utilisent trois micros. Surtout Dums, l’est à la basse, au vocal et plus important à la gouaille, l’a la répartie incisive, se saisit de toutes les interjections venues du public, en transforme certaines en sketchs désopilants, n’empêche que quand il lance un titre l’on comprend qu’il n’est pas là pour rigoler, ou faire mumuse, sa voix gronde et transperce, pas de cadeau, il assène, faut qu’en face ça morfle en pleine trogne, une fois à droite, une fois à gauche, une fois au centre ( ces indications géographiques n’indiquent aucun opportunisme    politique ), l’est solide campé sur ses jambes, de sa basse s’échappent des ondulations frénétiques noires, de la même couleur que les étamines de la révolte.

    Jean-Mi à la guitare semblerait plus discret. Un sacré boulot à effectuer. Ce n’est pas qu’il soit seul contre les deux autres c’est qu’il veille à leur jonction. L’est sur la crête du partage des eaux, Didier pousse et retient, ouvre les écluses et les referme, l’eau noire de la basse s’engouffre dans le réseau labyrinthique dans lequel il la canalise, lui barre le passage pour la mieux laisser filer par la suite. Didier veille au grain, quelque part il essaie de mettre de l’ordre au flot ininterrompu, Jean-Mi organise les débordements, l’est davantage sur le contre-riff que sur le riff, entendez par cette formule qu’il a toujours une longueur d’avance sur ses complices, ce qui donne à son jeu une étonnante liberté, magnifique travail effectué par ce trio, la formation reine du rock ‘n’roll, un régal de les entendre, et un plus grand baltringue encore à les voir, aucun effort, jouent comme ils respirent, pas de difficulté mais ne se permettent aucune facilité, l’est clair qu’ils ne sortent pas de l’œuf, mais il y a longtemps qu’ils ont tué et mangé la poule.

    N’ont pas mis longtemps pour se mettre le public dans la poche. De tous les groupes chroniqués, c’est celui qui a paru le moins prisonnier de sa propre musique. En accord avec leur propre idéologie.

    LE CARNAGE

    PLEASURE TO KILL

    ( 2010 / Octobe 2010 ) 

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    Couve sans ambiguïté, ciel de flamme, maisons et église en feu, véhicule, sans doute une ambulance, auréolé de vastes taches de sang… de toutes les espèces animales l’Homme est la pire…

    Berny : guitare / Bastos : batterie / Dums : basse + voix / Jean-Mi : guitare.

    Diviser : bien sûr ils font de la musique, mais elle est juste le support des paroles, un background d’accompagnement, elle ne cherche pas à attirer l’attention, hachis battérial et guitares fonceuses, ce qui compte c’est le message, politique, ne pas se diviser, beurs, blacks, blancs, tous unis, les politiciens cherchent à rompre cette union, ne vous trompez pas d’ennemi. Cancer : background un peu moins binaire, beaux roulements de batterie, vocal davantage exacerbé, c’est qu’ici plus d’appel à l’union sacré, désignation de l’ennemi : les religions, elles promettent de te rendre libre mais t’enferment dans des lacis d’interdiction, il est temps que survienne le grand clash, les dogmes engendrent la division et la mort, final déchiré, combat terminal contre les métastases prolifiques qui se répandent dans les cerveaux humains. Carnage : une seule solution, la destruction, la violence du système t’oblige à contre-attaquer, la musique claque comme des coups de fusil, vocal enragé, guitare d’assaut. L’on ne peut s’empêcher de penser à Trust. Katho-Vice : attaque délibérée contre l’église catholique et ses violences pédophiliques, accompagnement au couperet, condamnation sans équivoque. PTK ne fait pas dans la dentelle, hurle sa haine et vomit son dégoût. A bout portant. CIA : regarder le monstre au fond des yeux, le nommer, dénoncer ses agissements, le défier, ne pas avoir peur, reconnaître sa puissance, vocal sulfateuse, musique bulldozer, ne plus se taire quitte à y laisser sa peau. Les chants les plus beaux sont les plus désespérés. Désert de sang : cymbales en suspension, constat froid et lucide des crimes cachés, exaspération devant ces fleuves de sang versés par les services chargés du nettoyage des opposants de toutes sortes. Vocal char d’assaut ironique et musique lance-flamme. Les pires : l’autre côté du miroir, les véritables coupables sont aussi ceux qui se laissent pervertir par le système médiatique. Vendent leur dignité pour passer à la télé, les pires sont ceux qui regardent et qui ont rayé le mot révolte de leur cerveau. Profond dégoût de la commune humanité. Envie de tout détruire.

             Une certaine poésie hypnotique dans cette flambée de haine et de fureur. Aucun repos, aucun bémol, aucune excuse, un réquisitoire sanglant et sans pitié. Mal pour mal. Certains pourraient trouver ce parti-pris un peu brutal. C’est qu’ils n’aiment pas qu’on leur ouvre les yeux sur ce qu’ils savent déjà. Courageux.

             Trop dur ? Non, simplement hard.

     

    THE WARM LAIR 

             Difficile d’écrire cette chronique, en fait très facile, trois mots suffisent à le résumer ROCK ‘N’ ROLL, que rajouter de plus, Chrisled – voir son groupe privé Metalleux by Chrisled – n’a guère été plus éloquent que moi lorsque le set terminé il a jugé  le concert en une phrase définitive ‘’ Un bon groupe de rock ‘n’roll comme je les aime !’’ et Chrisled, appareil photo à bout de bras, des groupes de metal et de rock il en a vu des tonnes. Avis de connaisseur.

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    ( Photo : Dwidou photography )

             Rien que le début vous obligeait à dresser l’oreille. Sont quatre immobiles. Ne cillent pas d’un œil. Ne touchez pas c’est brûlant, vous êtes avertis. Tant pis pour vous. A la technique on lance leur sampler, facilement identifiable, l’intro The four young wolfes de leur dernier album, Ride on our side, imaginez un mix d’Apache des Shadows, d’un générique western d’Ennio Morricone et de Ghosts riders in the sky (version Johnny Cash pour le vocal), une sonorité very sixties un peu surprenante dans un metal fest, toutefois personne ne rechigne, après tout il existe bien du folk metal alors pourquoi pas du country metal.

             Mais au premier accord de guitare l’on comprend que l’on a déjà quitté les vertes prairies et que l’on a déserté les feux de bois pour le chauffage électrique. En quelques notes l’on a fait un grand pas en avant, du country l’on est passé sans rémission au rock, pas le rockabilly trop rock ‘n’roots, lignée MC 5 ( qu’ils ne revendiquent pas ) et seventies, eux-mêmes se qualifient de groupe de hard rock, c’est vrai leur son est dur, mais ils jouent davantage sur la ligne de course que sur le volume.

             Quatre pistoleros, Thomas mène la horde sauvage, crinière brune de lion et chemise voyante, mauve étincelant à motif rouge sang, galope en tête sur sa lead, sur sa gauche Jean-Mi à la basse, belle gueule d’enfant sage ou d’intellectuel qui a troqué la théorie pour l’action, d’autant plus dangereux, Philippe est à la rhythm guitar, silhouette maigre, teint pâle, cheveux longs plaqués le long de son visage un ange déchu pour qui son séjour terrestre est un enfer, confiez lui votre colt mais pas votre cheval, enfin le dernier sur la liste des têtes mises à prix, Guillaume en embuscade derrière ses caisses à munitions.

             Mènent leur chevauchée à bride abattue, sans relâche, partout où ils passent l’herbe rougeoie, serait-ce le reflet du soleil couchant, des ondées d’hémoglobine, ou des flammes de haine. On ne le saura jamais. Ils vont trop vite. Pas le temps de s’attarder sur les détails inutiles, ils passent sans se soucier de vous, suivent la piste maudite du rock qui ne mène nulle part si ce n'est dans vos mythologies personnelles. Je vous chroniquerai leurs disques prochainement, maintenant je vous en prie ne me dérangez pas, leur musique chante dans ma tête et cela me suffit j’ai besoin de rêver des rêves que vous ne comprendriez pas.

             Merci.

             Pas à vous. A eux.

     

    HEVIUS

             Du lourd, plus que lourd, si l’on s’amuse avec la désinence romano-sénatoriale, oui Heavius est heavy mais tendance mélodique, ce qui change la donne. En tout cas la foule s’est amassée avant même qu’ils ne paraissent sur scène. Indéniable, ils ont une cohorte d’amateurs qui les suit. Ligne d’attaque saillante, batterie, basse, clavier, c’est tout Hevius cette disposition, le fleuve de la section rythmique qui se jette dans l’embouchure organique, sur la gauche deux bretteurs, à qui il ne faut pas la raconter, aux guitares, dont Julien au chant.

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    ( Photo : Sandrine Noicy )

             Ainsi disposés ils occupent tout l’espace scénique, ce qui suscite chez le spectateur l’idée d’une coloration symphonique de ce que l’on va entendre. Ce qui n’est pas le cas, ne sont pas prog, plutôt des adeptes des grandes chevauchées lyriques et métalliques. Les guitares ont des cordes d’airain, la batterie davantage brick pirate que heart-breaker, vous entraîne dans des aventures sans fin sur les mers lointaines peuplées de récifs acérés.

             L’on est vite partis, l’on se laisse allègrement flotter au gré des nombreuses péripéties, facile le chant est en français et l’on comprend sans trop d’efforts les paroles, tout va bien l’on file quinze nœuds, les voiles gonflées à bloc, le vent cingle les visages et tout le monde est content. Y a un truc qui me gêne, et je dois être le seul si j’en crois les ovations qui surgissent au final et au début de chaque morceau. C’est le clavier, ce n’est pas qu’il joue mal, loin de là, c’est la manière dont il se pose, qu’il prélude ou qu’il codaïse le morceau, il est à part, trop loin du registre de ses camarades, c’est fait exprès oui, rupture sonique oui, changement d’atmosphère oui, mais il n’impulse pas,  il n’atomise pas, en vieux fan de Led Zeppelin, quelque chose me trouble, cette sensation qu’il est ici un instrument un tantinet surajouté dont l’absence ou la présence dans le morceau  n’est pas absolument vitale alors qu’il se devrait d’être totalement impliqué dans la structure même de son déploiement. Pour prendre un exemple plus classique, écoutons les dissonances instrumentales de Rimsky-Korsakov dans Shéhérazade, comment la force ou le silence du timbre d’une note est là pour impacter la projection de la sonorité suivante. Je cherche la petite bête peut-être mais l’inventivité opérative du bassiste me donne à penser que Hevius a de la ressource et sans doute n’ont-ils pas besoin de mes impressions. Lorsqu’ils terminent, vu les impératifs horaires, l’assistance les laisse partir à regret.

            

    BLACKBIRDS

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    ( Photo : Dwidou photography )

             Ressemblent à des étudiants. Deux garçons, Cyril Vidal à la guitare, Sébastien Arris à la basse, encadrent Méline, cheveux blonds à mèches rouges, sourire aux lèvres, elle n’est pas grande mais assez pour cacher Sylvain Vidal derrière ses pots de peaux tendues. Z’ont un son un peu spécial, pas franchement ceci, pas nettement cela, jouent comme ils ressentent et non comme ils devraient. Un bon point, les individus qui s’affranchissent des règles instituées et des habitudes admises par le commun des groupes sociaux attirent ma sympathie. Toutefois pour notre tranquillité d’esprit il est nécessaire de trouver les mots qui peuvent les définir. Problématique tout de même, j’ai beau trastéger dans ma tête je ne trouve rien. Aucun indice. Où est la faille, non de Zeus, question catégories je ne suis pas Aristote, enfin Damie, magne-toi, dans quelle horloge se cache le lézard. J’ai fini par le découvrir. Le problème dans ce groupe se cache derrière la guitare de la chanteuse, elle s’en débarrassera de temps en temps et puis pour longtemps. Non ce n’est pas la guitare, c’est la chanteuse. Elle ne chante pas comme les autres. Elle se sert uniquement de sa voix. Joue avec ses tessitures. L’est comme un peintre qui choisit sur sa palette la couleur qu’il va employer. Mais elle change souvent, en trente secondes elle adopte facilement cinq ou six tons différents. L’harmonie de son chant est constituée d’une myriade de disharmonies, elle passe sans préavis du plus pur au plus voilé, du haut au bas, du tendre au dur, de l’espiègle au dramatique j’ai dit un peintre mais aussi un sculpteur qui pétrit la glaise, ses doigts appuient ici ou là sur la boule de terre, apparemment au hasard, mais bientôt ne tarde pas à apparaître une forme. En toute logique l’on ne regarde plus qu’elle, ce n’est pas qu’elle chante, c’est qu’elle crée, une artiste en plein travail, elle ne répète pas un numéro appris par cœur, elle enfante quelque chose de neuf. Elle pose les mots un à un, elle les conçoit, à chacun elle inflige un son, une fluidité qui n’appartient qu’à lui, elle leur donne une nouvelle splendeur, ou une dernière laideur car elle ne cherche pas à séduire ou à nous enjôler, elle chante comme elle pense et elle pense comme elle est, un chant très particulier dont la nécessité existentielle constitue la profonde nature de son authenticité.  Elle écrit sa participation phonique dans le temps même qu’elle la puise au tréfonds de sa sensibilité, pas de rature possible, pas de réécriture finale, elle est comme l’écrivain qui ignore la suite de sa phrase mais qui ne doute pas de son advenue efficiente. Pas de prouesse vocale, mais quelque chose de bien plus précieux, de l’inouï, un art qui n’appartient qu’à elle, comment l’a-t-elle trouvé, je n’en sais rien, elle a dû le façonner au travers de multiples impressions et expériences qui lui sont propres, si je devais citer un nom, non pas parce qu’elle y ressemble, le résultat est totalement autre,  je dirais David Bowie en le sens où l’on comprend que rien dans l’extériorisation du chant n’est laissé au hasard, le merle sur sa branche siffle sans se poser de question tout en sachant que son chant est une nécessité constitutive du miroir sonore et indispensable dans lequel lui-même s’identifie au monde et trouve ainsi en lui-même sa seule nécessité. Ainsi Méline.

             Une découverte. Non pas parce que je ne la connaissais pas, mais parce qu’elle existe en dehors de moi. En dehors de tout.

    NEW BIRDS

    BLACKBIRDS

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             Oiseaux noirs, vous sautent aux yeux au premier coup d’œil, ne seraient-ce pas d’ailleurs les feuilles malmenées par un vent soutenu, non il s’agit d’oiseaux et quant à l’arbre, si c’en est un, c’est celui qui pousse dans votre tête lorsque les corbeaux de Gauguin s’en viennent se poser dans la terre fertile de vos cauchemars, ce que vous imaginez être un tronc c’est le buste du petit chaperon noir qui plaque ses mains sur ses yeux pour ne plus être agressé par la noirceur de notre monde. Enlevez le CD, vous découvrez l’arbre dénudé, sa ramure désolée tend ses branches squelettiques vers le ciel vide. Âme vacante dans un univers de solitude dépouillé de grâce.

    Méline Martin : vocals / Sébastien Clive : guitares / Cyril Vidal : guitars / Sébastien Arrais Mendoça : basse, artwork  / Maxime Mangeant : drums

    New birds in town : les instrus se posent un à un tel un essaim d’oiseaux dans les sillons d’un champ fraîchement labouré, la voix de Méline nous parvient comme filtrée de loin par un transistor, la voici sortie de sa cage, elle y reviendra, mais elle ne tardera pas à voleter plus haut que le background instrumental, enfin elle prendra son envol sur un long solo de guitare et gagne définitivement les hauteurs. Starting over : reprenons nos esprits, le disque est de 2018, marque une étape dans la vie du groupe qui s’est formé en 2013, le son produit ne correspond pas à ce que nous avons entendu au concert, une belle prod, tout est en place, guitares scintillantes, rythmique au point mais pas imaginative, et Méline dont on peut dire qu’elle mène le bal avec une déconcertante facilité. Too bad : un peu moins hard rock mélodique que les deux précédents, groove plus puissant, Maxime se lâche sur ses caisses, Méline est aux anges, nous donne des aperçus de ce qu’elle sait faire, sa voix fait du tobogan, ralentit et accélère sans arrêt, ne se lâche pas totalement comme au fertois, le style du disque n’est pas propice aux échappées solitaires, c’est avant tout un travail d’équipe, mais l’on reconnaît en ce morceau les germes de ce qu’elle deviendra. Everywhere : le slow qui tue, guitares tubulures, batterie en berceuse, Méline nous raconte une belle histoire, l’on gobe tout, même les scènes à grand spectacle, l’on n’a pas peur ; l’on est sûr qu’elle reprendra sa voix la plus tendre et malgré la montée des petits périls en gradation incessante l’on ne s’inquiète guère l’on ferme les yeux et on lui fait confiance. Avec raison. All is not lost : guitares en tire-bouchons, batteries brouteuses, filigranes orientalisantes, Méline  nous conte les mille et une nuits, elle ne chante plus, elle joue, elle interprète, elle narre, elle vibre, elle prend parti,  elle précipite, elle crie, la dague d’un solo de guitare nous transperce, nous l’imaginons atterrée devant le cadavre de son amant, histoire sanglante, gardez espoir, rien n’est jamais perdu, Méline s’énerve, la vengeance est un plat qui se mange froid, alors elle se délecte et nous frissonnons lorsqu’elle expose le piège diabolique qu’elle a fomenté pour perdre son ennemi. No lies : nous avons besoin de calme, guitares douces, rythmiques lentes, Méline s’attarde sur les mots qu’elle prend plaisir à étirer paresseusement, mais tout s’accélère, l’on se croyait parti en roue libre et nous voici confronté à une raide montée, prend sa voix la plus douce pour nous réconforter, mais l’ascension reprend de plus belle, la basse vous dessine des lacets en épingle à cheveux à vous crever les yeux, vous les fermez car elle a repris sa voix apaisante, paysages de rêve se dessinent dans votre tête, vous ne vous faites aucune illusion, d’ailleurs la côte devient de plus en plus escarpée, vous ne devriez plus être loin du sommet, un vrombissement de basse terminal vous avertit qu’elle débouche sur un gouffre. Adieu.  Facing a new deal : douces clinquances, tout est trop beau,  de sa voix de miel Méline beurre vos tartines, vous ne croyez pas un mot de ce qu’elle dit, mais elle le dit si bien que vous l’écoutez avec ravissement, mauvaise nouvelle à la radio, elle s’énerve tant pis, lorsqu’elle mêle espoir et désespoir dans sa voix, vous êtes aux anges et aux diables. Même que vous ne savez plus faire la différence, alors elle s’énerve grave, et c’est toujours aussi beau. Colour of delight : flonflons joyeux, le soleil brille, Méline exulte, derrière les boys lui déroulent le tapis rose, laissent des plis, ce n’est pas grave, Merline a la voix qui danse, elle ne touche plus terre. Does it matter : un peu de mélancolie n’a jamais tué personne et ceux qui en sont morts ne l’ont pas regretté, un couplet lent empli de sagesse, mais faut vite ouvrir la fenêtre car les sentiments s’exaltent et prennent une telle place qu’il est bon de les laisser partir, pas de quoi en faire un drame, la vie est ainsi. Never enough : entrée fracassante pas d’espace pour y placer sa voix, logiquement les boys se calment et la seule la batterie marque le rythme, Méline, on la sent nerveuse, s’y colle dessus, elle ne lâchera plus le morceaux, les guys reviennent à la charge, elle s’accroche, fait silence de temps en temps pour ne pas trop blesser leur virilité mais elle revient et reprend la situation en main, ces messieurs se fâchent et construisent un pont aussi long que le Guadalquivir, peine perdue, elle se pavane dessus comme une reine, alors ils abdiquent et lui tressent une fanfare d’accueil. Our last goodbye : Méline chuchote, avec un tel titre l’on prévoyait le bureau des pleurs, l’on ne s’était pas trompé alors on sort les accompagnements symphoniques dignes des cris déchirants de la Traviata, avec moments de recueillements et de soupirs obligatoires, ah cette guitare en reposoir, mais l’on ressort les grandes orgues pour la scène du deuxième acte, Méline nous la joue en diva échevelée, l’on en pleurerait, mais déjà c’est la scène du trois, la définitive, celle qui vous pousserait presque au suicide. Heureusement c’est la fin. Ouf, on l’a échappé belle ! The ride is over : nous restons dans le registre de la tristesse pour le dernier morceau, mais ici pas de crise, pas d’éclats, un glacis de guitares et la voix pure de Méline qui nous apprend que toute chose à une fin, que le disque va se terminer et que nous ne l’entendrons plus. La musique s’éteint. Qu’avons-nous fait pour mériter une telle punition !

     

    DAGARA

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    ( Photo: Mada Lena )

             Trio classique, batterie, basse, guitare, pas un de plus, pas un de moins. Ceci est un mensonge, c’est pourtant la vérité vraie comme disent les enfants, sont comme les mousquetaires, sont quatre, z’ont un chanteur, tout seul, sans instrument, oui mais il compte pour du beurre, on ne voit que lui, les autres on les écoute, et ils débitent le gâteau du rock ‘n’ roll en grosses tranches moelleuse, on y mord à pleines dents, on se pourlèche les babines, on ne prend même pas le temps d’en demander, on garde la bouche ouverte pour engouffrer, sont méchamment au point, mais ce n’est rien, même s’ils sont tout. Vous ne comprenez pas, c’est pourtant simple. Les chutes de Dagara, c’est comme celles du Niagara, vous ne comptez pas les gouttes, vous ne voyez que l’ensemble, et cette fin d’après-midi de dimanche, ce n’est pas un groupe que vous admirez mais un ensemble.

             Hallucinant. Comment la présence d’un chanteur peut transcender le show. Ce n’est pas qu’il vole la vedette aux trois spadassins, ce n’est pas qu’il se démarque d’eux, c’est le contraire, leur colle à la musique comme un ectoplasme fantomatique s’accroche à la peau des visiteurs des cimetières, à la différence près que vous ne vous enfuyez pas, vous ne bougez pas, vous restez médusé, vous jouissez, vous orgasmez.

             Jimmy vous donne du fil à retordre. Micro en main, il est partout à la fois, bouge à la manière d’un électron libre dans un synchrotron, à peine ici, il est déjà ailleurs, vous assistez en direct à une célèbre expérience de physique, prenez deux boites, enfermez une particule dans celle de gauche, vérifiez, elle est aussi et en même temps dans la boîte de droite, idem pour Jimmy il est au chant et il est à la musique. Rien de mystérieux dans cette incongruité.

             Une marionnette qui s’agite sans cesse, parcourt l’estrade comme le funambule court sur son fil, donne l’impression de n’en faire qu’à sa tête, éructe son chant, le monde tout autour de lui n’existe plus, l’est dans son délirium tremens, la terre peut s’écrouler, la fin du monde survenir, Jimmy chante, oui mais voici un coup de baguette droite sur la caisse claire qui ponctue une  courte séquence,  tout le corps de Jim vacille, n’est plus qu’une tour de Pise prête à s’affaler, et comme la guitare lance un riff, il repart aussi sec. La première fois vous vous dites c’est superbe, l’est bien servi par le hasard. Mais ce genre de mimétisme se répète trop souvent pour que vous n’entriez pas en contemplation d’une telle osmose. Au cirque le cheval qui danse ne suit pas la musique ce sont les musiciens qui suivent le canasson, mais dans cette tourmente métallique personne ne suit personne, sont ensemble, connaissent les morceaux et se connaissent entre eux par cœur. Dagara sont au point. Au point où les différences s’estompent et s’annulent. Ne calculent plus, sont devenus une entité, sont en même temps les proies et les prédateurs d’un instinct collectif du vivre ensemble – ainsi parlent nos politiques adorés – donnent tout ce qu’ils peuvent, sont généreux, réalisent ce miracle de ne jamais couper le contact avec le public qui les acclame.

             Un seul regret, la nuit est tombée, leur prestation sous les projos n’en n’est que plus séduisante, mais la foule s’est amenuisée. C’est ainsi la vie, on sait ce que l’on gagne mais l’on ignore ce que l’on perd. Ce soir la perte possède un nom : Dagara.

     

    DEADMAN’S TRIGGER

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    ( Photo : Dwidou photography )

    Nuit noire. Des ombres montent sur scène, si discrètement que l’on se croirait dans un polar. Y a-t-il quelqu’un derrière la batterie. Le mystère reste entier. Maintenant deux incertaines silhouettes se font face vers le milieu. Pas un mot, pas un geste, ne serait-on pas plutôt en un roman d’espionnage… Brrr ! ont résolu de nous faire peur et d’instiller une sainte frousse dans la cinquantaine de survivants qui attendent. Ne bougent toujours pas mais enfin un sampler démarre. Une musique lourde et sombre, peu engageante, froide et dure. S’animent enfin. L’est sûr que le siège de batterie est occupé, mais le batteur reste relégué dans le noir, à peine si de temps en temps émergent les fragments d’une face froide.

    On les voit mieux. Deux frères ennemis, l’un doit avoir une basse et l’autre une guitare, les morceaux ressemblent à ceux du sampler, aussi réjouissants qu’un cadavre qui s’ennuie dans un tiroir de la morgue. Dans la série on casse l’ambiance, on refroidit l’assistance, ils réussissent bien leur coup. Rentrerons-nous à la maison la tête pleine de cauchemars. Sursauterons-nous à la moindre marche de l’escalier qui craquera ?

    En fait non, ne sont pas si méchants que cela, si l’on quitte la barrière protectrice où l’on s’est accoudé, si l’on recule de trois mètres, la perspective change, oui ce sont bien des êtres humains, pas des morts-vivants, ce n’est pas la grande clarté mais ils ont même une figure sympathique, comme par hasard le rythme des morceaux se réchauffe, ont un cœur, ont pitié de notre maigre troupeau immobile, alors ils se transforment en animateurs trépidants, en organisateurs consciencieux, mouillent leur chemise, descendent dans l’escouade des derniers fidèles, et le miracle se produit, si durant l’après-midi le public est resté aussi sage que des gaulois tectosages,  et ne s’est livré à aucun déchaînement, ils parviennent à mettre en branle le seul tourbillon de la journée, certes ce n’est pas le maelström de la folie pure, mais ils ont assuré comme des bêtes. Méfions-nous, quand ils appuient sur la gâchette, ils se retirent avec les honneurs de la guerre. Qu’ils en soient remerciés.

    RETOUR

    La teuf-teuf II taille la route, l’est contente moi aussi. Me promets de revenir l’an prochain du début à la fin, j’ai lâchement abandonné sur son échafaud le dernier groupe Marie-Antoibette, que voulez-vous je ne suis pas le Chevalier de Maison-Rouge. Entre deux groupes leur guitariste a donné une master class de guitare et Merline une de chant. Le Fertois Metal Fest nous réserve bien des surprises.

    Damie Chad.

    N. B. : les photos signées Dwidou Photography sont aussi visibles ( en compagnie de beaucoup d'autres et d'un rapide report de chaque set ) sur la page  YT : Rock Metal Mag, à visiter sans faute.