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  • CHRONIQUES DE POURPRE 635: KR'TNT 635 : NORMAN WHITFIELD / EDDIE BO / AYRON JONES / JIM WILSON / WILLIAMS FERRIS / THUMOS / ROTTING CHRIST / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 635

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    07 / 03 / 2024

     

    NORMAN WHITFIELD / EDDIE BO

    AYRON JONES / JIM WILSON / WILLIAM FERRIS

     THUMOS / ROTTING CHRIST  

    ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 635

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

    -Norman of wealth and taste

    (Part One)

    norman whitfield,eddie bo,ayron jones,jim wilson,william ferris

             Redoutable personnage que ce visionary architect nommé Norman Whitfield. Pas seulement parce qu’il fut le producteur des cuts les plus révolutionnaires des Tempts et d’Edwin Starr, mais parce qu’il partait en guerre contre tout le monde, même son patron Berry Gordy. «Norman was a winner», dit un témoin à Nick Hasted, «but you can’t win all the time.» Il a raison le témoin, il suffit de voir comment se termine l’épopée sanglante de Russell Crowe dans Gladiator. «You can’t win all the time.» Norman aurait dû prendre le rôle de Gladiator. Il en a la bouille et la stature. Il a des airs d’invaincu, et dans l’arène, la foule l’acclame. «Norman ! Norman !». Toute sa période Motown fut un combat incessant pour le contrôle et l’indépendance. Il finira par les obtenir en fondant son label, Whitfield Records, en 1975. The psychedelic Soul de Norman fait encore trembler le monde. Ace lui déroule le tapis rouge avec une compile fastueuse, comme le sont toutes les compiles Ace. Et Uncut lui accorde six pages, c’est-à-dire le Grand Jeu.

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             Hasted a des infos de première main, car il démarre cette apologie en beauté. On se croirait dans le Casino de Scorsese. Alors qu’il est en studio, Norman craque. Trop de pression. 3 h du mat. Alors il disparaît. Il grimpe à bord de sa Jensen, vroaarrr, et quitte Los Angeles. Direction Las Vegas. Il dispose d’une ligne de crédit de 5 millions de $ au Caesars Palace. Comme il ne boit pas et qu’il ne touche pas à la dope, il joue. C’est sa façon de tester sa chance, ses limites et son esprit de compétitivité. Il joue au craps pendant deux ou trois jours d’affilée. Gambling ! C’est en puisant dans cette énergie qu’il écrit des hits pour les Temptations et Undisputed Truth. Il cultive un goût pour les extrêmes. Quand il enregistre «I Heard It Through The Grapevine» et «Papa Was A Rollin’ Stone» avec Marvin et les Tempts, il les pousse dans leurs limites. Alors que par la force des choses, Motown devient un label conservateur, Norman flaire le changement, the Sound of Young America for changing times. Rares sont ceux qui voient en lui un visionnaire. Shelly Berger : «Norman was the most creative producer Motown ever had.»

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             Norman apprend la vie dans les salles de billard à Detroit. Les vieux l’appellent the White Fox. Pour un blackos, il est très clair de peau. Un jour, il voit Smokey Robinson conduire une Cadillac. Il court derrière lui, le rattrape et lui demande comment il a fait pour se la payer. Music ? Pas de problème. Norman traîne avec les Distants qui vont devenir les Tempts. Otis Williams dit qu’il est pote avec Norman depuis l’âge de 19 ans. Norman joue du tambourin. Il est engagé comme apprenti producteur par Thelma Records, le label d’Hazel Coleman, qui est la mère de Thelma Coleman, première épouse de Berry Gordy. Le monde est petit. Puis Mickey Stevenson embauche Norman chez Motown en 1962. Il est donc là depuis le début. Il montre tout de suite les dents. Stevenson : «Il avait une idée très précise de la façon dont il voulait que ça sonne. Dans le cas de Smokey, it was about love. Pour Norman, it was about war. It was preaching.» Norman obtient tout ce qu’il veut des Funk Brothers. Il les dirige de bout en bout. Il entre en compétition avec les autres visionnaires de Motown, Smokey et le trio de choc Holland/Dozier/Holland. Il fout vite le grappin sur Marvin et lui compose «Pride And Joy», son premier hit, en 1963. La collaboration tourne au bras de fer. C’est avec Barrett Strong qu’il compose Grapevine. Strong amène la bassline, le hook et le titre, et Norman le took it for a ride, hérité des combattants noirs de la Guerre de Sécession. Première version de Grapevine avec les Miracles, puis c’est celle de Marvin, mais Gordy n’en veut pas. Furieux, Norman en fait une version avec Gladys Knight & The Pips en 1967 qui devient la plus grosse vente de Motown, et la version de Marvin sort enfin en 1968. Dans l’arène, le peuple de Rome ovationne le combattant : «Norman ! Norman !»

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             Mais il louche surtout sur les Tempts. Pas touche ! Smokey les considère comme sa propriété. Norman finit par leur mettre le grappin dessus en 1966 avec «Ain’t Too Proud To Beg». Il force David Ruffin à monter sur son chat perché, d’où cette intense émotion.  Il pousse aussi Edwin Starr dans ses limites pour «War» et G.C. Cameron tombe dans les pommes en studio. Quand Berry Gordy refuse de sortir «Ain’t Too Proud To Beg», Norman se bat comme un lion d’arène. Il a raison car «Ain’t Too Proud To Beg» détrône «Get Ready» de la tête des charts et Norman obtient ce qu’il voulait : les Tempts pendant huit ans, le temps de faire tous ces grands albums de Soul psychédélique. Un jour, Norman et Otis Williams papotent dans la rue et Otis lui demande s’il connaît le «Dance To The Music» de Sly Stone. Quelques semaines plus tard, Norman amène «Cloud Nine» aux Tempts. Norman : «My thing was to out-Sly Sly Stone.» Seul un combattant de la trempe de Norman peut vaincre Sly Stone. Norman et Barrett Strong vont composer comme des bêtes et les Tempts vont remplir leurs albums de Soul hautement toxique (Psychedeic Shack, Ball Of Confusion). Mais Norman mord le trait avec Masterpiece où les Tempts ne chantent que trois chansons. Otis Williams et Melvin Franklin vont trouver Berry Gordy pour se plaindre. No problemo. Norman doit lâcher les Tempts. Mais en même temps, il a réussi à faire entrer la contestation chez Motown. 1968 est l’année de tous les dangers, le Dr King et Bobby Kennedy se font buter et la Vietnam War atteint l’apogée du search and destroy.

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             En 1969, Norman signe Joe Harris qui forme The Undisputed Truth. Il veut de nouveau rivaliser avec Sly Stone et the 5th Dimension. Il utilise le groupe comme un laboratoire. Eddie Hazel vient même jouer sur le premier album d’Undisputed Truth. Puis en 1971, Norman monte Whitfield Records. Il a besoin d’expérimenter ses weirdest dreams. Il rompt les amarres avec Berry Grody et déclare son indépendance. Il lance Rose Royce. Il construit son Fort Knox studio sur Melrose Avenue et des gens comme Melvin Wah-Wah Watson Ragin y passent leurs jours et leurs nuits. Les séances d’enregistrement pouvaient durer cinq jours d’affilée - Creating music was a drug.

             Une nuit de 1979, en revenant de Vegas, Norman s’endort au volant et la Jensen fait un vol plané. Le guitariste d’Undisputed Truth Isy Martin constate qu’«à partir de là, la magie a disparu du studio.» C’est la fin des haricots. Whitfield Records bat de l’aile. Norman finit par insulter Mo Ostin, le boss de Warner qui distribue Whitfield Records. Norman pense qu’il se fait rouler par Mo et lui fait le salut nazi : «Heil Hitler !». Mo qui est juif frise la crise cardiaque. En représailles, Norman est blacklisté. Plus de studio, plus de rien.

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             Il reste les disques. Les Tempts, Undisputed Truth, et Spyder Turner font l’objet de chapitres complets à paraître. En attendant, on peut se régaler de cette excellente compile Ace : Psychedelic Soul (Produced By Norman Whitfield). Encore une bombe atomique ! Ça grouille de puces, à commencer par l’«I Heard It Throught The Grapevine» de Marvin. Norman + compo + Marvin = pure genius. Hit intemporel. C’est l’absolute beginner of the huge Psychedelic Soul - The sound was brooding, all dark crimsons and indigos, and it was very much a studio concoction. It would be labelled ‘pyschedelic sound’ - Bob Stanley écrit bien, ses liners sont un vrai régal. Il attaque d’ailleurs avec une histoire qui ne sort pas très bien dans le texte de Nick Hasted. Norman n’est pas né à Detroit mais à New York. Eh bien figure-toi qu’en 1955, ses parents décidèrent d’aller aux funérailles d’un proche à Los Angeles. En bagnole ! Norman avait 15 ans. Au retour, la bagnole tombe en carafe à Detroit. Comme ses parents n’ont pas le blé pour payer la facture de réparation, pouf, ils décident de rester à Detroit. Voilà comment Norman  devint un Detroiter. Et comme il y a tellement de musique dans les rues de Detroit, Norman décide de participer au festin. Seulement, il n’est pas musicien. Il est plus attiré par la technique d’enregistrement. Il va décider d’en faire un métier. Il écrit aussi des chansons qui tapent dans l’œil de Don Davis. C’est lui qui installe Norman derrière la console. Puis Berry Gordy envoie Mickey Stevenson le récupérer pour Motown.

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             Back to Ace. Norman violonne le «Look Of Love» de Gladys Knight & The Pips sur les terres du Comte Zaroff et tu arrives droit en enfer avec le «Psychedelic Shack» des Tempts. Seul Norman peut générer un tel monster smash. Il n’existe rien de plus tempty que la Soul des Tempts - My aim was to make the Temptations timeless and to ensure that they survived whatever changes took place in the music end of the business - On trouve deux cuts d’Undisputed Truth sur cette compile, «I Saw You When You Met Her» amené au groove bien calculé, à la latence de la partance, te voilà au cœur du something special, et plus loin, «You + Me = Love», pur jus de Soul genius, la basse sonne comme une machine, c’est dévastateur ! On connaît par cœur le «War» d’Edwin Starr, ah ah, Norman lui donne les coudées franches - War ! What is it good for ? - Ça joue au cœur battant. Les deux révélations de la compile sont Yvonne Fair et Spyder Turner. Yvonne attaque son «It Should Have Been Me» à l’immédiateté, elle est raunchy, baby - How can you do this to me ! - elle enrage, l’Yvonne ! Stanley nous rappelle qu’elle a rejoint the James Brown band en 1962, puis elle va rencontrer Chuck Jackson. Elle finit par signer sur Motown, mais il y a tellement d’artistes qu’elle doit attendre son tour - They had so many artists, me being an unknown. I got lost in the crowd. I’ve just had to wait my turn - Et puis voilà Spyder Turner avec «I’ve Been Waiting», Spyder a de l’emphase, Spyder does it right, on sent bien l’élégant en costard blanc, c’est lui qu’il faut suivre à la trace, avec tous les autres. Oh puis tu as aussi Rose Royce avec «Ooh Boy», elle y va à la petite voix chaude, elle est particulièrement excitante. Le bassman Duke Jobe déclarait à la presse en 1979 : «Norman truly is a genius.» Norman remet aussi en lice David Ruffin, l’un des géants de cette terre, avec «Me & Rock’n’Roll Are Here To Stay», c’est même encore plus explosif que les Tempts. Terrific ! C’est explosé dans le jus de Norman. Encore un classic du Saint des Saints avec «Papa Was A Rolling Stone» - It was the 3rd of september, le jour de la mort de Daddy Rolling Stone - Norman crée cette merveille révolutionnaire pour les Tempts. Puis tu entres directement dans les draps de satin jaune avec le «Good Lovin’» de Mammatapee, même pas le temps de te laver la bite. Encore un géant avec Willie Hutch et «And All Hell Break Loose», Willie claque sa wah dans le fond du cut, comme au temps des Tempts. Willie + Norman, c’est du gâtö. Automatic monster smash ! C’est un guet-apens pour la cervelle. On trouve même un cut de Jr Walker dans cette fournaise compilatoire, «Whishing On A Star», encore un big burner devant l’éternel. Jr Walker ? Always cute ! Toute cette aventure se termine avec Rare Earth, les blancs de Motown, et «Come With Me». Ils ramènent les ambiances des Tempts et Norman leur favorise l’introduction. Depuis quand les blancs se croient-ils autorisés à swinguer le coït ?

             Penchons-nous cinq minutes sur Rose Royce et sur les cinq albums parus entre 1977 et 1981 sur Whitfield Records. Norman the man s’est investi à 100% dans cette aventure. Les cinq Rose Royce LPs sont une parfaite illustration de l’acharnement avec lequel Norman a tenté de recréer tout seul le buzz de Motown. Il monte le groupe, lui compose des hits, le produit et crée un label pour diffuser les albums. Mais pour une raison x, ça n’a pas marché.

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             Le premier Rose Royce s’appelle In Full Bloom et sort en 1977. La lead s’appelle Rose Norwalt. Ils sont huit autour d’elle, on les voit photographiés à l’intérieur du gatefold, et le trompettiste Kenny Copeland est aussi lead singer. Ce sont les super-blacks d’époque, avec les costumes extravagants. Rose Norwalt attaque avec «Wishing On A Star», elle prend son temps, chante d’une voix onctueuse et Norman envoie les violons lui caresser les cheveux. Le groupe comprend une vraie section de cuivres, ils sont trois à souffler, et ça vire dancing beat avec «Do Your Dance», ils font le pompompom de Sly, Norman aligne sa groove-machine sur celle de la Family Stone. En B, ça vire funk avec «Funk Factory», ça cuivre à bras raccourcis, on sent les funksters experts, avec les reprises au cordeau et les sublimes dynamiques de tacatac. Ils terminent cet album prometteur avec «It Makes You Feel Like Dancing», une nouvelle échappée belle signée Norman et montée sur le dancing beat de Feel Like Dancing. Norman se veut incompressible.    

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             Gwen Dickey remplace Rose Norwalt sur Strikes Again. Ça démarre au heavy groove de funky motion avec «Get Up Off Your Fat», et ils enquillent aussi sec avec «Do It Do It», monté sur un heavy bassmatic de funk, mais pas n’importe funk, un funk cool as fuck, stunk as dunk, ça s’éclate au Sénégal. Avec «First Come First Serve», ils passent en mode hard funk solide comme un roc, et porté aux nues par le Black Power du groupe. Tu ne restes pas assis bien longtemps. Kenny Copeland fait son ange de miséricorde dans «I’m In Love And I Love The Feeling», il peut lustrer l’azur d’un ciel de Soul. En B, ils plongent dans la miséricorde du satin jaune avec «Let Me Be The First To Know». Miles Gregory signe cette merveille attendrissante, c’est une Soul romantique parfaite avec des échos de doo-wop, ceux des Flamingos. Cet album solide s’achève avec «That’s What’s Wrong With Me», un heavy funk de Norman the man. On ne se lasse pas de son funk, il boit à la source de Sly, même power, même sens aigu des dynamiques fondamentales du Black Power. Comme il produit, il cuivre généreusement, il est bien enclin à la féminité, il fait du funk à la peau noire avec un bassmatic dévoreur de foie à la Larry Graham, mais mâtiné de Bootsy Collins. Au plan graphique, Norman opte pour un symbolisme sci-fi, qu’on va d’ailleurs retrouver sur la pochette de l’album suivant.    

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             Rainbow Connection IV vire plus diskö, comme le veut l’époque, mais attention, c’est la diskö dance de Norman, «Is It Love You’re After» et «Lock It Down» sont deux beaux exemplaires de dancing Soul, arrosés de cuivres set lancés au like to dance. C’est affreusement beau, gorgé d’esprit Soul. Norman fait encore la part belle au funk avec «What You Waiting For», gros funk de turn me loose, pas loin de Sly et de Dance To The Music - Take a look to the funk ! - Funk encore en B avec «You Can’t Run From Yourself», booty, percus + cuivres, et ça chante à la miséricorde de Dieu. Ils bouclent leur B avec «Pazazz», un fantastique instro qui en dit long sur l’aisance de Rose Royce. Ces mecs pulsent une Soul tonique de bon aloi.

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             Golden Touch sort en 1980 sous une pochette ‘Black Power’. Cinq devant et quatre derrière, il faut voir les bobines ! La nouvelle lead s’appelle Richee Benson et le funk tant attendu arrive avec «Funkin’ Around». Heavy funk normanien infecté d’ouhh-ouhh. Même chose en B avec «You’re A Winner», et pour clore le bal de B, ils proposent un fantastique diskö blast, avec «Help Yourself» que chante l’ange Gabriel. Les albums de Rose Royce font partie de la multitude d’albums de Soul et de funk parus dans seventies et que les disquaires pointus appellent «la black». Tous ne sont pas géniaux, mais rares sont les mauvais albums. Les cinq Rose Royce LPs sortis sur Whitfield Records restent dans la moyenne. On est content de les avoir sous la main et de pouvoir les écouter. Un disque, ça sert à ça.

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             Avec Jump Street, le dernier Rose parrainé par Norman, on sent une petite baisse de qualité, même si le heavy groove d’«Illusions» fait illusion. On ne sauve qu’un cut, «RR Express» et son heavy dancing beat. Quel pounding ! C’est quasiment du Sly, même muscle et sans doute le hit le plus puissant de Rose Royce, le plus viscéral. Le cut est long et reste somptueux de bout en bout, dans le genre hot & all nite long. Avec «RR Express», Rose Royce entre dans la légende. C’est Richee Benson qui fait la pluie et le beau temps sur cet album. La B est spéciale et assez intéressante, très climaxed, relaxed et extended.

    Signé : Cazengler, Whitfile un mauvais coton

    Norman Whitfield. Psychedelic Soul (Produced By Norman Whitfield). Kent Soul 2021

    Rose Royce. In Full Bloom. Whitfield Records 1977    

    Rose Royce. Strikes Again. Whitfield Records 1978   

    Rose Royce. Rainbow Connection IV. Whitfield Records 1979

    Rose Royce. Golden Touch. Whitfield Records 1980 

    Rose Royce. Jump Street. Whitfield Records 1981

    Nick Hasted : Psychedelic Soul Man. Uncut # 302 - July 2022

     

     

    Inside the goldmine

    - Le beau laid-back de l’Eddie Bo

     

             Avec la dégaine qu’il avait, Lyv ne pouvait que chanter dans un groupe de rock. Blond, efflanqué, il semblait sortir de la pochette du premier album des Stooges : même coiffure, même mélange d’arrogance et d’innocence. Il inspirait ce genre de respect. Il portait du cuir, mais du cuir de pauvre. Lyv venait de la rue et ne traînait qu’avec des gens de la rue. Le groupe était un vrai street-gang, à cheval sur le rock et la délinquance, on ne pouvait pas descendre plus bas dans l’échelle sociale. Lyv ne faisait pas de plans sur la comète. Il se contentait de se planter jambes écartées derrière son micro et de hurler lorsque son tour venait de hurler. Pendant les solos, il défaisait son ceinturon et fouettait violemment les planches. Il évacuait ainsi sa haine congénitale de l’autorité et des représentants de l’autorité. Lyv avait deux idoles : Jules Bonnot et Jacques Mesrine. Il leur portait des toasts sur scène. On l’acclamait surtout pour ça. Dans l’underground le plus ténébreux, ces deux princes de la délinquance n’ont rien perdu de leur immense prestige. Mais parmi les baraqués agglutinés au pied de la scène, certains ne supportaient pas son côté féminin, cette façon qu’il avait de rouler des hanches pendant les heavy blues, cette façon qu’il avait de sortir la langue et de se caresser la poitrine. Plus Lyv les voyait agacés, plus il en rajoutait. Alors les baraqués finissaient par l’insulter, par lui jeter des canettes et des boulons. Mais attention, il ne fallait pas trop pousser Lyv à bout. Pour éviter de recourir à la violence, il encaissait tant qu’il pouvait. Comme les autres insistaient, il finissait par craquer. Il sortait alors de scène pour aller dans la loge enfiler un survêtement. Et là, amigo, t’avais intérêt à te casser vite fait. Lyv revenait en courant et se jetait directement sur les baraqués du premier rang. Encerclé par une meute décidée à le détruire, Lyv combattait à mains nues avec une sauvagerie indescriptible. Il crevait des yeux et arrachait des oreilles. Nous n’avions pas besoin d’intervenir pour voler à son secours. On savait qu’il allait tous les ratatiner.

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             Pendant que Lyv rockait les bas-fonds et répandait l’héritage spirituel des Stooges, l’Eddie donnait à la Nouvelle Orleans ses lettres de noblesse. Eh oui, Eddie Bo est avec Allen Toussaint et Mac Rebennack l’un des princes de cet autre underground, tout aussi capital dans les sphères qui nous concernent.       

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            Fantastique artiste que ce vieil Eddie Bo. Ace lui consacre une belle compile, Baby I’m Wise - The Complete Ric singles 1952-1962. On est très vite frappé par l’extraordinaire vitalité du son, par ce shake rattle and roll de tatapoum que dégage «Hey Then Baby» et son solo de sax à la clé. Rien d’aussi brassy dans les parages du Bocage - I love you/ You love me ! - Il connaît les entournures. Il faut attendre le petit groove vertement violonné de «Dinky Doo» pour frémir. Eddie tente sa chance, ya ya ya !, sur des nappes de violons marrantes. Avec «Roamin-Titis», il passe au heavy shuffle. Du son all over the place ! Pur jus de New Orleans. Il sort sa classe délinquante pour «Ain’t Got Ashamed» et ça se met à chauffer pour de bon avec la paire «Check Me Popeye» et «Now Let’s Popeye», deux fabuleux shakes de heavy groove vraiment dignes de Lee Dorsey. Quand on entre dans ce genre de compile, on trouve ce qu’on cherche : le vintage d’une époque dont on n’a pas la moindre notion. Eddie Bo flirte souvent avec le jump exubérant («Satisfied With You»), manie le groove comme un cake («Tell It Like It Is»), se prête au petit jeu du big band sound («Everybody Knows»), il tente aussi de rivaliser avec Fatsy, mais ce n’est pas facile («You Got Your Mojo Working»), et se fend parfois d’un heavy rumble bien vermoulu («Ain’t It The Truth Now»). Il peut même sonner comme une femme («I Got To Know»).

             Ric and Ron, c’est encore un label monté par un rital de la Nouvelle Orleans, Joe Ruffino, un label encore plus underground que ceux de Cosimo Matassa (Dover) et de Johnny Vincent (Ace Records). L’ami des parents d’Eddie s’appelle Henry Byrd, plus connu sous le nom de Professor Longhair, c’est-à-dire Fess. Eddie est mobilisé pendant la Seconde Guerre Mondiale et à son retour au pays, il tombe sous le charme du bebop, et d’Art Tatum et Oscar Peterson en particulier. Il monte un premier groupe de jazz au début des années cinquante, the Spider Bocage Band, quand soudain, Fats Domino explose la Nouvelle Orleans, puis l’Amérique. Eddie laisse alors tomber le jazz pour aller droit sur le rock’n’roll. Quand Joe Ruffino contacte Eddie, ce n’est pour faire un disque, mais pour un chantier de charpente. Daddy Bocage a en effet transmis son savoir-faire à Eddie. C’est donc Eddie qui construit le bureau dans lequel Joe Ruffino va lancer Ric and Ron, sur Baronne Street. Pourquoi Ric and Ron ? Ruffino a choisi les prénoms de ses deux fils pour baptiser son label. Entre 1959 et 1962, Eddie enregistre neuf singles pour Joe Ruffino qui va casser sa pipe en 1962. Le seul single qui réussit à entrer dans les charts, c’est «Check Mr. Popeye». Le Popeye est une danse de la Nouvelle Orleans qui consiste à imiter la façon dont marche Popeye The Sailor dans le dessin animé. Sur cette merveille, the A.F.O. Combo accompagne Eddie. Son single le plus prestigieux reste néanmoins «Roamin-Titis»/»Baby I’m Wise», un «Baby I’m Wise» que Little Richard va transformer en «Slippin’ And Slidin’». C’est encore the A.F.O. Combo qui accompagne Eddie sur cette bombe, «while Eddie sounded totally hip to the trip and cool for cats», nous dit Tony Bounce qui visiblement vénère Eddie. Après la mort de Joe Ruffino, Eddie va de label en label jusqu’en 1970, année où il finit par monter ses propres labels, Knight et Bo-Sound. Il passe au funk - heavy on riffs, light on lyrics - Il négocie même un accord avec Stax, mais ça ne donne rien. Comme ses disques ne se vendent pas, Eddie fait de la charpente. Il se réveille en 1977 et sort le superbe The Other Side Of Eddie Bo. Il est bientôt qualifié de Godfather Of Funk et se voit bombardé ambassadeur de la Nouvelle Orleans sur les scènes du monde entier. Quand on voit des photos du vieil Eddie avec sa toque de Muslim, on songe évidemment à Booker T. Jones.  

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             Il porte sa toque de Muslim sur la pochette de The 1991 Sea-Saint Sessions. Eddie Bo retrouve Chris Barber pour ces sessions qu’on peut bien qualifier de mythiques. Tu reviens à la réalité de la Nouvelle Orleans dès «Wake Up». La star n’est pas Barber mais le vieux Bo, c’est lui qui drive le biz. Le guitariste s’appelle Wayne Bennett. Ça joue au gut d’undergut de New Orleans. Bo chante avec ces accents que Mac a copiés. À la Nouvelle Orleans, tu ne titubes pas, tu grooves. Le vieux Bo passe au funk avec «She Gay San», Aw lawd, I’m she gay san, le vieux Bo conduit la fanfare - She gay san she’s a son of a sun - fantastique brouet de sons organiques - I hear the guitah - tu retrouves les accents africains au coin du chant. Nouveau shoot de groove imparable avec «Every Dog Has Its Day», une merveille en forme de rosace et Red Morgan au sax, pur jus de New Orleans. «Check Your Bucket» sonne comme un hit des Capitols, oooh voodoo you better check !, ce démon de Bo te shake ça à la petite fleur, oooh doo doo, il ramène le beat des squelettes avec les cuivres du funk, iz alrite ? Don’t you check ? Power absolu. Il finit avec une resucée de «Wake Up», une version longue avec les cuivres de James Brown, il est en plein dans l’énergie des Famous Flames, c’est puissant et inspiré. Là tu as tout.

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             Dans les années 90, Eddie Bo a enregistré deux excellents albums, à commencer par Shoot From The Root. Tu tombes sous le charme dès le morceau titre, le vieux Bo se coule dans le groove du shoot. C’est tellement balèze qu’on ne sait plus quoi dire. Alors on commence à dire des conneries : Eddie Bo génie de l’humanité ? Oui, par exemple. Le «Groove In My Soul» qui suit est encore violemment bon. Joué serré et chanté sec. Il invite ses vieux amis Earl King, Bo Dollis et Johnny Adams sur «Dance Dance Dance», du coup, il nous plonge en pleine mythologie - Raise your hands on your head ! - Il passe au hard funk avec «Every Dog Has Its Day», toujours accompagné de Johnny Adams et Bo Dollis. Ah il faut voir le vieux Johnny entrer dans la danse ! Nouveau coup de Jarnac avec un «Kick It On Back» noyé de petit orgue, ça groove entre tes reins. Nouveau rebondissement spectaculaire avec «Old Fashioned Sookie», ça va vite chez le vieux Bo, il fonce au shoot shoot, puis il calme le jeu, wait a minute now, et rallume tout avec des rappels de sax demented. C’est d’une qualité qui te dépasse.      

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                  Ah il faut lire les liners du vieux Bo dans le booklet d’Hole In It : «My purpose for making ‘Hole In It’ was to recapture the happy dance groove I experienced in the 70s. It was then that the catchy rhythmic enhanced the horn licks in complementary form.» Il parle plus loin de «rhythmic gumbo» et de «pocket fusion of impeccable strenght». Eh oui, le vieux Bo te claque «Back Up This Train» derrière les oreilles, là tu swingues pour de vrai ! Il infuse son «Down By The River» au groove rampant, le pire qui soit, et revient à son cher heavy funk avec «Blackbird», il n’aligne que des hits fantastiques et fait des bulles au dee dee dah dah. Encore un incroyable festin de son avec «Louberta», il chante à l’euphorie de la Nouvelle Orleans, il est sans doute le dernier à savoir le faire et il ramène toute la mythologie des cuivres. Il fait du piano roll avec «Piano Roll» et du heavy Sister Lucie avec «Sister Lucie». Et puis boom badaboom, il ramène sa chère fanfare pour «I Know You Mardi Gras» - I said ouhlala it’s mahh di grahhh ! Get yo’ thing goin’ on ! - Eddie Bo a du génie.

    Signé : Cazengler, pas Bo

    Eddie Bo. Shoot From The Root. Soulciety Records 1996    

    Eddie Bo. Hole In It. Soulciety Records 1998          

    Eddie Bo & Chris Barber. The 1991 Sea-Saint Sessions. The Last Music Company 2016

    Eddie Bo. Baby I’m Wise. The Complete Ric Singles 1952-1962. Ace Records 2015

     

     

    Ayron n’est pas aryen

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             Une fois de temps en temps, on se pointe au concert avec un mauvais a priori. Il faut savoir varier les plaisirs. À tous ceux qui voulaient bien entendre, on racontait que le dernier album d’Ayron Jones n’était pas très convaincant, et donc il fallait s’attendre à crever d’ennui.

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             L’album s’appelle Chronicles Of The Kid. On pensait qu’il s’agissait comme dit dans la presse anglaise d’un lookalike de Gary Clark Jr. : une sorte de black heavy blues-rock à l’américaine. Manque de pot, le Chronicles d’Ayron flirte avec le doom FM. Tu en baves à écouter ça, et même si on te payait pour le faire, tu n’irais pas jusqu’au bout. Dommage, car le «Strawman» d’ouverture de bal fait illusion : heavy blues rock demented et prod du diable. Mais après, ça se dégrade. Ayron fait du doom avec «The Title», mais c’est un doom infranchissable. Il a trop de son. Même problème avec «My America». C’est trop surchargé de la barcasse. Le killer solo se noie dans la marmite en ébullition. Il faut attendre «Filthy» pour voir l’espoir renaître : voilà un heavy doom de come filthy noyé sous des déluges et monté sur l’heavy beat d’un roi fainéant. «The Sky Is Crying» n’est pas celui d’Elmore James. C’est de la pop.  Il tente enfin de sauver son album qui n’est pas bon en envenimant «On Two Feet I Stand».

             Donc tu arrives à la barrière l’air mauvais. Tu sens que tu vas devoir compter les secondes et t’apercevoir une fois encore que certaines secondes sont plus longues que d’autres. C’est toujours intéressant d’observer les détails, surtout ceux du temps. On y apprend des choses captivantes. Comme on s’attend au pire, on imagine qu’Ayron va être accompagné par une grosse équipe de petits frimeurs blancs tatoués et chevelus, des rois de la grimace et des auréoles de sueur, qui grattent des poux interminables et qui semblent éjaculer dans leur culotte lorsqu’ils arrivent au bas du manche. Quand on est mauvais, on est mauvais. Pendant le break d’installation qui suit la première partie, on a le temps d’échafauder au moins trente scénarios, tous plus pires les uns que les autres. Toute cette bile étant alimentée par la vue de la faune que ce genre de concert attire. Pas mal d’amateurs de ce rock poilu qui fait mal aux oreilles.

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    Mais tout s’arrange lorsqu’on voit arriver un petit bassman black chapeauté de black. Puis un autre black coiffé rasta-man à la rythmique. Oh, et encore un black natté de frais au beurre. L’espoir renaît. Au moins, on échappe à la caricature ! Et quand Ayron le bien nommé ouvre le bal avec «Boys From The Puget Sound», tu passes soudain de l’enfer au paradis. Le son n’a rien à voir avec la daube de Chronicles.

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    C’est un blast inespéré de heavy blues-rock black, et ce mec est bon sur sa strato, il porte un T-shirt Misfits qui te met en confiance, il tiguilite comme un damné de l’humanité, il joue à l’esbroufe inflammatoire, il éclaire la surface de la terre, bienvenue au black rock et aux légions infernales que craignaient tant les pasteurs blancs du Deep South : eh oui, les blacks legions ne sont pas une légende : quand ils savent s’y prendre, les blacks sont pires qu’Attila. Ayron et ses brothers jouent extrêmement fort. Tu sens que tes oreilles vont siffler pendant trois jours, mais bon, tu ne craches pas sur une si bonne aubaine, d’autant plus meilleure qu’inespérée. Tu en goûtes chaque seconde et tes secondes se dilatent dans les régions du cerveau réservées aux dilatations. C’est tellement heavy que ça devient psychédélique, que ça devient tout ce que tu aimes. Mais pourquoi n’ont-ils pas ce Black Power sur l’album ? C’est incompréhensible, encore un coup fourré d’un producteur qui n’a rien compris.

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             C’est le jour et la nuit : sur scène, Ayron Jones est faramineux, il est le phare dans la nuit, le so far out. Le brother derrière bat un beurre extrêmement lourd, le mec aux pieds ailés qui gratte en rythmique n’a quasiment pas de son, il s’appelle Matthew Jacquette et il porte bien son nom, car il fait un peu la folle.

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    Par contre, le petit bassman volerait presque le show. Il mesure 1,40 m et pèse au bas mot 35 kg, mais il joue sur une cinq cordes et c’est un marsupilami, comme Larry Collins, au temps des Collins Kids. Il n’arrête jamais, il court il court la banlieue, rebondit dans tous les coins, saute sur l’estrade du beurre, et sur les cuts plus bluesy, il joue des lignes de basse d’un mélodisme à se damner pour l’éternité, ces lignes de basse qu’on tente de mémoriser pour une fois rentré au bercail, essayer de les rejouer, ce qui est compliqué sans batterie. Il s’appelle Bob Lovelace. L’un des meilleurs bassmen qu’on ait jamais vu.

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    Le show dure presque deux heures, ils ne jouent pas trop les cuts de Chronicles, on reconnaît «On Two Feet I Stand», «Blood In The Water», «Filthy», «Strawman», et en rappel, ils tapent une cover de «Purple Rain». La plupart des cuts viennent des albums précédents, dont deux sont inaccessibles.

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             Tout redevient clair quand tu écoutes après coup Child Of The State, paru en 2021. Tous les heavy blasters du set sortent de là, à commencer par «Boys From The Puget Sound» qui ouvre à la fois le bal de l’album et celui du set. Il attaque ça à la fucking police et aux fucking windows d’heavy blues rock. C’est du sérieux. L’Ayron ne rigole pas. On retrouve aussi l’«Emily» du set, gorgé de Black Power et de Sonic Whirl, l’Ayron sait rentrer dans le chou d’un lard, il joue le jeu du power à fond et passe des solos inflammatoires, c’est un vrai Voodoo Chile, même s’il n’a rien de vraiment hendrixien dans sa dégaine. On retrouve aussi l’«Hot Friends» joué dans un fondu de grosses guitares et il adore partir en solo furibard. Sa Strato fume dans la fournaise. «Mercy» se noie dans le son, glou glou, au secours ! Et comme son nom l’indique, «Supercharged» est surchargé d’hot as hell. L’Ayron négocie son Supercharged au petit chant bienheureux et ça bascule dans l’énormité, comme tout le reste de l’album, d’ailleurs. Il navigue en eaux troubles d’heavy rumble avec «Free» et revient aux choses sérieuses avec l’heavy schtroumphique «Killing Season», il joue un peu avec le feu, car sur disk, ça bascule en plein dans le rock blanc, mais il se rachète avec un solo dégoulinant. Joli shoot d’heavy balladif que ce «Baptized In Muddy Waters», assez Led Zep dans l’esprit. L’Ayron déclenche toujours des chutes du Niagara sur sa Strato. «Spinning Circles» sonne comme une tentative de hit commercial, et cette belle aventure s’achève avec «Take Your Time». C’est là qu’on entend les fabuleuses lignes de basse de Bob Lovelace, il joue en mélodie syncopée, comme Ronnie Lane dans «Debris», il court il court le petit Bantou. Possible qu’Ayron Jones soit appelé aux plus hautes responsabilités. C’est quasiment un album gigantesque, extravagant de clameurs.

    Signé : Cazengler, Ayron et ron petit patapon

    Ayron Jones. Le 106. Rouen (76). 7 février 2024

    Ayron Jones. Child Of The State. Big Machine Records 2021

    Ayron Jones. Chronicles Of The Kid. Big Machine Records 2023

     

     

    L’avenir du rock

    - Wilson les cloches (Part One)

     

             De tous les souvenirs érotiques qu’il garde en mémoire, les plus piquants sont ceux du couvent des Carmélites. L’avenir du rock en rougit de plaisir, lorsqu’il y repense. Jamais il n’a connu de moments plus exquis, d’épisodes plus voluptueux. Par quel jeu de hasard entra-t-il dans le plus secret des lieux de recueillement ? Voici l’explication : il trouva un jour chez un antiquaire de Villefranche une petite collection de livres anciens serrés dans un joli coffre. Il les obtint pour un prix raisonnable, et une fois rentré chez lui et installé dans son fauteuil de liseron, il entreprit de les examiner un par un. Tous ces ouvrages dataient du XVIIIe siècle. Il s’agissait principalement de mémoires d’abbés et de récits de voyages dans les campagnes ou dans les colonies. Un petit précis d’éducation sexuelle à l’usage des profanes retint son attention. Il l’ouvrit et découvrit à sa grande stupéfaction qu’on avait aménagé une cavité dans l’épaisseur du tome pour y loger une clé. Et sur l’intérieur de la couverture, étaient inscrits à l’encre bleue une adresse et un horaire. L’adresse était celle d’une ruelle située à l’arrière du couvent des Carmélites, et l’horaire indiquait «de minuit à quatre heures». Dévoré de curiosité, l’avenir du rock s’y rendit le soir-même. Il trouva la petite porte sans peine et fit grincer la serrure avec la clé mystérieuse. Puis il suivit son instinct. Il traversa un patio et s’enfonça sous une arcade. Il remonta un long couloir et comprit soudain que toutes les petites portes basses à droite et à gauche étaient celles des cellules des nonnes. Il en choisit une au hasard. La lune y déversait des flots de lumière. La nonne ne dormait pas. Elle souriait. L’avenir du rock s’approcha d’elle et lui caressa les cheveux. Elle s’offrit à lui. La volupté qu’elle lui prodigua dans un silence parfait relevait du sacré. Elle lui fit boire un philtre et l’avenir du rock alla d’une cellule à l’autre contenter les nonnes qui l’attendaient. Il arriva au bout du couloir devant une porte plus haute. Il entra dans la pièce et une femme magnifique seulement vêtue de sa coiffe l’attendait. Subjugué, l’avenir du rock murmura :

             — Mother Superior...

             — Non cher avenir du rock, je m’appelle Motor Sister. Baisez-moi...

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            Mother Superior connut son heure de gloire dans les noughties, à l’âge d’or des grands concerts extraordinaires de l’Élysée Montmartre, où on pouvait les voir jouer en première partie du MC5. Jim Wilson qui était le chanteur guitariste de ce power trio était aussi un homme dangereux, car il pouvait voler le show. Il a enregistré une douzaine d’albums avec Mother Superior (on y reviendra dans un Part Two), puis accompagné Henry Rollins sur quatre albums déments, Get Some Go Again, Nice, A Nicer Shade Of Red et Yellow Blues.

             C’est Vive Le Rock qui nous raconte l’incroyable histoire du projet Motor Sister. Une chanteuse nommée Pearl Aday a l’idée d’un beau cadeau pour son mari Scott Ian, un metalleux qui joue dans Anthrax. Ian est fan de Jim Wilson et rêve de jouer avec lui. Alors sa femme lui offre le contact avec Jim Wilson. Aday, Ian et Wilson montent donc Motor Sister en 2015 avec deux autres mecs pour jouer douze vieux cuts de Mother Superior.

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             C’est vrai qu’il y a quelques énormités sur le Ride de Motor Sister. Ces gens-là ne vivent que pour la dégelée. Dès l’«A Hole» tiré de Moanin’, Jim Wilson plonge dans la pétaudière. On sait tout de suite de quoi il retourne. Ça punche dans tous les coins, ils jouent au riffing hullabaloo et au back beat de poils aux pattes, ça vise la stoogerie, ça te cloue vite fait à la porte du presbytère, ah quelle prod ! Digging a hole, c’est le leitmotiv. Ride est un projet plein d’avenir. Le vieux Jim Wilson sait ce qu’il veut, il impose son down down sound, c’est pulsé dans les règles du lard fumé, joué à la petite vérole malencontreuse, oh, belle purée indeed, ça titille la disto ébréchée. Motor Sister fonctionne comme une armée : rien ne les arrête. Avec «Beg Borrow Steal» tiré de Three Headed Dog, ils sont à la frontière, courtisés par le metal, mais ils restent bien rock’n’roll, version hard rock’n’roll. Ride ne sera pas l’album du siècle, mais un truc qui allume bien. Retour au gros trip démonstratif avec «Get That Girl», tiré aussi de Moanin’. Bon c’est bien, mais ce n’est pas l’avenir du rock, même si ce go get that girl sonne bien. Vive le Rock a bien raison de défendre ce genre d’album. Jim Wilson passe au trash-punk power avec «Fork In The Road» (toujours Moanin’), c’est excellent car joué par des gens qui trimballent des allures de heavy dudes. Le power de «Little Motor Sister» (encore Moanin’) finit par emporter la partie. Jim Wilson sait driver un heavy groove de danger stranger et s’en va chanter au sommet du craze. Il étend son empire, il construit son heavy rock avec du heavy load. Il saute sur le dos de «Whore» (Mother Superior) avec une rage incroyable. Il claque tous les accords du monde dans la fusion en devenir, il drive ça sec. Un paradis pour les amateurs d’heavy rock. Jim Wilson est d’une épaisseur qui n’appartient qu’à lui.

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             Leur deuxième album vient de paraître : Get Off. Comme on a vu jadis Jim Wilson briller au pinacle, on attend de lui des miracles. Alors en voilà un : «Sooner Or Later». Il sonne littéralement comme Phil Lynott ! Il est en plein Lizzy. On aimerait bien lui serrer la main pour le féliciter. Le reste de l’album est plus Motor Sister. Comme il s’est acoquiné par les gens du metal, le son s’en ressent. Jim Wilson a pris un gros coup de vieux, il arbore désormais une grande barbichette toute blanche. Son «Can’t Get Enough» est bourré à craquer de son, mais un son hélas proche des excès du metal. On prie pour que le vieux Jim sache garder son cap de bonne effarance. Pearl Aday chante «Coming For You». Elle fait son petit cirque et ce n’est pas terrible. C’est bien que le vieux Jim reprenne le micro pour «Right There Just Like That». C’est un shouter naturel, mais avec son crâne rasé et sa barbichette, il fait une proie idéale pour ses copains metalleux. Ces mecs ont toujours le même problème : ils visent l’énormité, mais avec un son ingrat et des manières un peu rustres. Le vieux Jim renoue avec sa vieille cocote dans «1,000,000 Miles». Il joue tellement bien son va-tout que ça en dit long sur ses motivations. Sa cocote est une merveille, il jongle avec les kings of fools et les millionaires. Il profite du balladif de «Pain» pour plonger dans les abysses, comme il savait le faire au temps de Mother Superior. Il sait creuser des mines à ciel ouvert. On le voit aussi entrer en zigzaguant dans la fournaise de «Bulletproof» et singer Deep Purple dans «Bruise It Or Lose It». Il s’arrange toujours pour rester au bord du metal et ne pas tomber dedans. Pas facile. N’importe qui se casserait la gueule, pas lui, il veille à rester heavy, au sens anglais du terme, ce qui n’est pas si mal, pour un Américain. On sent qu’il donne libre cours à ses superstitions, mais il joue comme un dieu. 

    Singé : Cazengler, Butor Sister

    Motor Sister. Ride. Metal Blade Records 2015

    Motor Sister. Ride. Get Off. Metal Blade Records 2022

     

     

    Down in Mississippi

     

             — J’ai un très beau livre sur le blues. Si tu veux, je te le prête.

             Une semaine plus tard, à la sortie d’un concert, on va à sa bagnole et elle me tend un gros sac.

             — C’est le livre dont je t’ai parlé l’autre fois. Ça devrait te plaire.

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             Comme elle a très bon goût, décision est prise sur le champ de lui faire confiance. Une fois arrivé au bercail, on s’installe dans le fauteuil du liseron pour une première approche rapide avant d’aller coucher au panier. Ce gros patapouf bleu s’appelle Les Voix Du Mississippi, l’auteur William Ferris et l’éditeur Papa Guédé. Tout ce beau monde est inconnu au bataillon d’ici. Le gros patapouf se caractérise par un format d’entre-deux, c’est-à-dire plus haut que l’A5 communément admis, et plus bas que ce qu’on appelle le grand format, il pèse une tonne, c’est-à-dire 300 pages imprimées en Pologne sur un bouffant bouffi ivoire qui rappelle celui des livres d’art jadis imprimés en litho. Le bouffant bouffi doit aisément avoisiner les 250 g et boit bien l’encre des photos. C’est le problème du mat. Il aplatit. Le piqué des images est pourtant irréprochable, mais l’ambiance graphique est au calme plat, comme matée, aucun éclat, pas d’excès de zèle. Ambiance révérencieuse. L’anti-Kugelberg. Ce genre de gros patapouf impose le respect et tu t’y tiens. Un seul problème - si on peut appeler ça un problème : le gros patapouf est en langue française. Les Voix Du Mississippi en langue française, c’est une antinomie. Et même un contre-sens. C’est aussi indéfendable que de lire Ringolevio, Sur La Route ou Le Portrait De Dorian Gray traduits de l’anglais.

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             Quand tu lis un texte écrit à l’origine en français, tu as LA langue. Stendhal, Aragon, Drieu, Gide, Céline, c’est ce qu’on appelle LA langue, qu’on appelle aussi par ici la première main. Quand tu lis un texte traduit de l’anglais, tu n’as que le littéral, c’est-à-dire la langue de la langue de. Mais pas LA langue. Tu n’as qu’une version approximative - et dans le pire des cas, improbable - de LA langue. Toute la difficulté consiste à lui faire confiance, ce qui bien sûr n’est pas possible. Pour chaque mot traduit, tu as plusieurs possibilités. Le traducteur choisit celle qui lui paraît la plus «appropriée». On est en plein dans l’arbitraire, alors que la langue d’origine répond à des exigences et obéit à une rigueur qu’on appelle aussi le style. La traduction le corrompt systématiquement, et souvent l’anéantit. On se souvient d’un grand article paru jadis dans Le Monde des Livres saluant la «nouvelle traduction» de Kafka chez Gallimard, et qui nous expliquait au passage que l’ancienne traduction avait pris trop de «libertés» avec LA langue, une élégante façon que dire que la première traduction du tchèque était toute pourrie. Ça voulait dire en clair qu’il fallait tout recommencer à zéro. Avec Kafka, c’est inconcevable. On fait l’effort de le lire une fois, mais pas deux. Trop glauque. Aussi glauque que peut l’être Nick Cave dans son domaine. Alors quand tu as lu l’article paru dans Le Monde des Livres, tu n’approches plus jamais un seul livre traduit d’une langue étrangère, à une seule exception près : Baudelaire, parce que c’est Baudelaire. La langue étrangère est par essence intraduisible.

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    (Charles Baudelaire)

             Ce que confirma à la même époque cet homme extraordinaire, JDM, qui fut on va dire un «mentor», prof aux Langues O, au Pont de Clichy, et qui, derrière son immense bureau recouvert de piles de livres en toutes langues, nous expliquait que Pouchkine était le plus «intraduisible» des poètes et qu’il valait mieux apprendre le russe pour pouvoir le lire. Ça tombait, et ça tombe toujours, sous le sens. Pour satisfaire sa propre curiosité, ce «mentor» commença très jeune par apprendre tous les dialectes des Balkans, histoire de pouvoir traduire quelques auteurs serbes, croates ou albanais qui étaient devenus ses amis, puis il avait bien sûr entrepris d’apprendre le russe, puis le chinois et le coréen, et lors de notre ultime entrevue, quelques semaines avant que sa cervelle n’explose, au propre comme au figuré, il annonça qu’il se penchait de près sur quelques dialectes d’Afrique de l’Ouest. La linguistique l’obsédait.

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             Donc gros malaise au moment d’attaquer la lecture du gros patapouf. Le seul moyen d’avaler ces 300 pages est d’essayer de lire sans lire. De rester sur le factuel. William Ferris est un mec intéressant, un ethno-musicologue qui est allé voir tous les vieux crabes du delta, dans une région située le long du Mississippi, entre Lake Mary en Louisiane, et Memphis, plus haut sur le fleuve. Donc trois états : Louisiane, Mississippi et Tennessee. Ferris est allé dans tous ces endroits devenus mythiques, Leland, Clarksdale (où a grandi Ike Turner), Vicksburg (d’où vient Willie Dixon), Jackson (où se trouve Malaco), Indianola (d’où vient B.B. King), Parchman (et sa «célèbre» ferme pénitentiaire) et Holly Springs (où il a pu rencontrer Otha Turner). La plupart des gens qu’il a interviewés sont eux aussi complètement inconnus au bataillon d’ici, et c’est pas faute d’avoir creusé. Ferris complète son «étude» avec du son (un CD audio) et dix docus rassemblés sur un DVD. Last but not least, on trouve encarté en troisième de couverture un livret de 32 pages intitulé «Bibliographie, discographie et filmographie» : l’index plus complet qu’on ait encore jamais vu, avec un classement par thèmes (‘Blues rock’n’roll et Soul’, ‘Esclavage’, ‘Religion’, etc.) et qui référence bien sûr les ouvrages en langue anglaise. On y trouve ceux de Robert Gordon et de Peter Guralnick, toutes les grandes bios et autobios indispensables (Willie Dixon, B.B. King, etc.), mais aussi une foule d’ouvrages documentaires inconnus au bataillon d’ici. Le pire c’est encore la filmographie : mais d’où sortent tous ces films sur le blues ?

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             À chaque étape de son parcours, Ferris rencontre des gens. Ces interviews constituent les chapitres du gros patapouf. Il fait une courte présentation de chacun de ses personnages, raconte brièvement les circonstances dans lesquelles il les rencontre, puis il leur donne la parole. Et ces longs monologues courent sur plusieurs pages. La plupart de ces personnages sont intarissables. Et c’est bien parce que c’est la langue des blackos du Delta que ça ne passe pas, car elle ne sonne pas juste, traduite en français. Il manque tout simplement la musique de la langue, celle à laquelle on s’est acclimaté depuis cinquante ans, en écoutant les disques de blues. C’est là où le bât blesse, car LA langue est tout ce que possèdent les fils d’esclaves et on ne peut décemment pas la transformer en petit bricolage scolaire, on ne peut pas traduire «Gonner get up in the morning/ Gonner wash my face in a brand-new pan» pour en faire «Je vais me lever ce matin/ Je vais me laver la figure dans une bassine toute neuve», car ça sonne faux, archi-faux, on se croirait en sixième, dans un cours d’anglais avec une prof mal baisée. Tu es loin du cross-fire hurricane. Le Gonner get up est le début de «Levee Camp Blues», où l’Otah raconte qu’il a deux mules - Well my wheel mule crippled/ And my head mule blind, la mule arrière boiteuse et la mule avant aveugle - Cette trad malencontreuse se trouve en intro du monologue d’Otha Turner, que Tav Falco idolâtrait, et que Dickinson comparait à Dionysos. On voit une photo de l’Otha jouer de la flûte dans son jardin et expliquer qu’il laboure avec ses deux mules, qu’il élève des porcs, des vaches, des poulets, et qu’il «fait pousser du maïs, des petits pois, des patates douces, des tomates, des gombos, des haricots, des navets et des pastèques.» Il ajoute qu’il va au magasin acheter «du sucre, de la farine, du café, du tabac et du sel.» Ferris balance quatre photos de l’Otha en plein pot, et l’Otha raconte bien sûr les légendaires pique-niques qu’il animait avec son Fife & Drums Corp. La trad essaye de coller au discours de l’Otha, mais c’est laborieux, emprunté, il n’y a aucune énergie, l’Otha dit qu’il rocke les pique-niques, mais la trad ne suit pas. Ça reste désespérément scolaire, complètement à côté de la plaque. Tu sors de ces pages avec l’impression déplaisante que l’Otha est un gentil nègre qui tient un stand de barbecue à la fête du village.

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             Voici ce qu’en dit Dickinson : «Avec ses amis et les membres de sa famille, Otha célèbre la grandeur de Dieu. Ils forment un ensemble qui s’appelle le Rising Star Fife and Drums Corps. Otha souffle dans la flûte de Pan. Ses doigts sont abîmés par quatre-vingt-dix ans de dur labeur aux champs. Les tambours en marche évoquent les tambours africains, qui sont plus anciens que l’esclavage. Un coup de tambour divise l’espace du silence que le son répète. C’est le motif de base du bass drum, le rythme de base aussi vieux que les très vieilles chansons d’esclaves qu’on retrouve modernisées dans le boogaloo de Bo Diddley. Le maître en état d’hypnose bouge tout en jouant. Les tambours le suivent. Ils deviennent une seule et unique force. Ils perpétuent des secrets si anciens que personne n’en connaît l’origine. Alors que Dionysios avance dans les vignes, les couples restent dans l’ombre, haletant au même rythme.» Et Dickinson concluait son portrait ainsi : «Mais c’est Otha qui incarne véritablement cette musique. Et cette musique est si forte qu’elle contient forcément une croyance. Si vous n’avez pas la chance de pouvoir déguster avec nous un sandwich au mouton grillé et au pain blanc arrosé d’un bon coup de whisky de maïs, alors faites appel à votre imagination. Oubliez les conneries du style musicologie ou folklore. Il ne s’agit pas d’un retour aux sources. C’est un voyage dans le boogie.» Bon d’accord, c’est traduit directement du booklet, mais en accord avec le spirit de Dickinson.

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    (Shelby Poppa Jazz Brown)

             Quelques blackos rentrent dans le vif du sujet : la condition humaine des nègres du Mississippi, par exemple Shelby Poppa Jazz Brown qui attaque directement sur la réalité du blues, celle des gens auxquels «on fait labourer et sarcler la terre et couper le coton à l’aube.» L’image est là, mais pas la langue. Réalité encore avec «ils travaillaient tellement dur qu’ils chantaient.» Des gens qui selon Poppa Jazz n’attendaient qu’une chose chaque jour : que le soleil se couche pour que cesse l’épouvantable corvée de travail aux champs. «Ils travaillaient trop dur.» Fantastique portait de Poppa Jazz, mais le compte n’y est pas, au niveau de la langue. Plus loin, Jasper Love raconte que le blanc aimait bien se taper la petite femme du nègre : il marche sur la route avec sa femme et le Blanc arrive derrière avec sa bagnole et demande «Où est-ce que tu vas Joe ? Tu vas en ville ?». Joe le nègre répond : «Oui m’sieur.» Le nègre est toujours poli, comme dans Gone With The Wind. Alors le Blanc dit qu’il a une roue dégonflée à l’arrière, que sa femme peut monter, mais pas lui, et qu’il doit continuer à pied. Et Jasper Love ajoute : «Il démarrait et il allait directement dans les bois. Mais on avait peur de dire quoi que ce soit.» La réalité est tellement dégueulasse qu’elle éclipse brièvement le malaise de l’archi-faux. Pour Willie Dixon, le blues a aidé les nègres à survivre. Il s’en explique : «Pourquoi ce type travaille comme un fou alors qu’il n’a rien, qu’il ne gagne rien et qu’il ne construit rien ? Et pourtant il survit avec rien.» Selon Willie Dixon, le nègre qui chante est heureux. Il argumente en rappelant qu’on a tué les Indiens parce qu’ils ne supportaient pas le joug des Blancs (la trad dit : «parce qu’ils n’ont pas pu supporter l’adversité.») On raconte qu’en Amérique latine, les Indiens préféraient se laisser mourir plutôt que de servir d’esclaves à l’Espagnol dans les mines d’or.

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             B.B. King évoque une autre réalité, celle des instruments primitifs qu’on bricolait dans les fermes, les deux cuillères, ou le papier sur le peigne. Ou la guitare avec les cordes cassées. Images d’une pauvreté abjecte, dans laquelle les blancs ont maintenu les populations noires pendant des siècles, tout en s’enrichissant sur leur dos. C’est assez machiavélique. Alors que le blues est une forme d’art merveilleux. C’est dire la différence qui existe entre les deux mentalités : d’un côté la cupidité, le racisme et la violence, de l’autre un art magique issu du plus parfait dénuement. Alors bien sûr, il faut lire ce gros patapouf, si on s’intéresse au blues, et essayer de faire fi de tous les a priori épinglés plus haut.   

    norman whitfield,eddie bo,ayron jones,jim wilson,william ferris

             Par contre, si tu cherches LA langue, tu vas la trouver dans le DVD encarté en troisième de couve. Ferris a aussi filmé tous ces gens extraordinaires et tu te régales, car les six petits docus rassemblés sur le DVD sont en VO sous-titrée, et là ça démarre au quart de tour. En plus, tu as une fantastique présentation de Bertrand Tavernier qui lui aussi s’est fendu d’un docu sur le Mississippi (Mississippi Blues). Tavernier rend un brillant hommage à Bill Ferris - Bill peut rester sur quelqu’un sans lui couper la parole - et il qualifie cette «série de témoignages» d’«irremplaçable». Il a raison, le bougre. Le premier docu s’appelle Black Delta et te plonge immédiatement dans le primitivisme : tu vois un vieux gratter une corde fixée sur le mur de sa cabane branlante. Il la cale avec une pierre pour les graves et les aigus. Puis Ferris filme un groupe primitif de boogie blues, le groupe de James Son Ford Thomas. Un vieux nègre bat le beurre sur une caisse en carton et un autre fait glisser sur le sol un manche à balai. Te voilà confronté au real deal. Bill continue de te confronter à d’autres réalités, comme celle de l’église en bois avec le prêcheur surréaliste, gospel batch aux clap hands, avec un jeune blackos qui gratte sa gratte au pouce, puis la scène de baptême dans le fleuve. Te voilà complètement tanké. On rigole un peu moins avec Parchman Farm, Ferris filme une équipe de blackos alignés en rang d’oignons qui taillent un tronc en rondelles à la hache. Worksong. Chant et contre-chant. Dans Give My Poor Heart Ease, Ferris filme B.B. King et sa fluidité légendaire. B.B. indique qu’aux champs un mec travaille toujours en tête and this guy sings. Ferris nous emmène ensuite dans un salon de coiffure pour nous montrer un mec qui joue «Rock Me Baby» avec sa gratte derrière la tête. Puis retour au hard boogie de James Son Ford Thomas. Fabuleux gratteur de boogie ! C’est lui qui fait les crânes en argile. Dans I Ain’t Lying, Poppa Jazz reprend sa diatribe. Il voulait aller à l’école, mais le patron blanc ne voulait pas - Il nous mettait aux champs - James Son Ford Thomas raconte qu’il a bossé au cimetière avec son grand-père manchot. Two Black Churches va t’envoyer au tapis, et dans le sixième docu, Made In Mississippi, tu peux voir Otha Turner fabriquer une flûte en roseau et en jouer. Otha punk. Même calibre que Wolf.

    Signé : Cazengler, la voix du Missipipi

    William Ferris. Les Voix Du Mississippi. Papa Guédé 2013

     

    *

    Atlantis, mot magique ! C’est celui que trace dans Vingt mille lieues sous la mer le Capitaine Nemo lorsqu’il fait visiter au fond de l’océan Atlantique les ruines d’une antique cité dont il montre les vestiges à ses trois ‘’prisonniers’’.  Ce roman est en quelque sorte un doublon du Voyage au centre de la terre. Dans les Voyages extraordinaires de Jules Verne ce sont beaucoup plus les choses extraordinaires qu’il cache en filigrane dans les aventures de ses personnages que les voyages eux-mêmes qui sont du plus haut intérêt. Pour ceux qui n’entrevoient pas de relations entre ces deux romans, nous les invitons à lire Le songe de Poliphile attribué à un certain Francesco Colonna, publié en 1499 à Venise mais vraisemblablement rédigé une trentaine d’années auparavant.

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    C’est en ces mêmes années que Marsile Ficin traduit (en latin) les œuvres de Platon. Sa traduction du Timée sera suivie d’un Commentaire (1484), dans lequel notre traducteur essaie de faire coïncider l’étrange récit de l’Atlantis que présente le Timée avec le texte de la Genèse de la Bible. Que l’on retrouve dans Platon des connaissances issues de la Genèse était à l’époque considéré comme la preuve de la véracité du texte biblique… et de la provenance initiatique des textes platoniciens… Sous un autre aspect c’était aussi introduire le loup du paganisme dans la bergerie du christianisme. Mais ceci est une autre histoire. Quittons la Renaissance italienne pour nous revenir par chez nous en France.

    En France, en 1927, un certain Paul Le Cour fonde la revue Atlantis et le groupe d’Etudes Atlantéennes nommé lui aussi Atlantis. Nous sommes cinq cents ans après Marsile Ficin mais le groupe Atlantis défend une thèse somme toute à peu près similaire, à savoir que la religion des Atlantes fut la mère de toutes les religions, mais que celle qui est restée la plus proche de l’originelle atlantéenne est le christianisme… Si cela vous intrigue, allez voir du côté du Hiéron du Val d’Or à Paray-Le-Monial et suivez la piste qui vous mènera à notre époque. Etranges ramifications platoniciennes. Racines qui affleurent la terre de notre présence et sur lesquelles nous trébuchons sans cesse. Platonisme, néo-platonisme, christianisme, ésotérisme… Une étonnante ligne pointillée…

    Le plus simple est peut-être de s’en tenir à la lecture des textes antiques originels qui nous présentent Atlantis. Justement (quel hasard) Thumos sortira d’ici peu un EP consacré à Atlantis.

    ATLANTIS

    THUMOS

    (EP /Snow Wolf Records / Avril 2024)

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             Pour la couve de cet opus Thumos a choisi un tableau de Mansu Desiderio, disons que c’est un peu le Philippe Druillet de ‘’leur’’ époque. Derrière cette étrange appellation se cachent deux peintres français originaires de la ville de Metz. François de Nomé et Didier Barra, tous deux travaillèrent à Naples. Cette toile est spécifiquement attribuée à François de Nomé.  André Breton fut un des premiers à s’intéresser à ce peintre (ce n’est que plus tard que l’on s’aperçut qu’ils étaient deux) qui vécu(ren)t au dix-septième siècle) qu’il proclama des précurseurs du Surréalisme. Plus près de nous, dans sa Métaphysique des ruines Michel Onfray, voyait en les édifices délabrés des tableaux de Nomé une représentation prémonitoire de l’écroulement du catholicisme devant les coups de boutoir de la Réforme.

    Atlantis apparaît pour la première fois dans le Timée de Platon. Rappelons que Thumos a déjà transcrit en musique Le Banquet (voir livraison KR’TNT ! 588 du 23 / 02 / 2023) et La République (Livraison KR’TNT ! 541 du 10 / 02 / 2022), deux des plus célèbres écrits de Platon. Timée est une des œuvres les plus difficiles de Platon, le sujet en est vaste et complexe. Il s’agit de donner une description et une explication de l’univers, non seulement de sa constitution physique mais aussi de son âme, cette espèce de réseau subtil et logosique qui met en relation le monde des hommes avec celui des Dieux. La donne se complexifie si l’on pense que cette connaissance totale que l’Homme acquiert grâce à la philosophie lui intime, en tant qu’individu et membre d’une Cité, de mettre ses actions en conformité avec l’ordre constitutif du Monde. Rassurons-nous, les propos tenus par les quatre interlocuteurs du dialogue n’abordent que dans un court fragment du texte le destin d’Atlantis.

    Comment l’existence de la cité d’Atlantis déboule-t-elle dans le dialogue ? Au début du dialogue Socrate semble douter de lui-même, son idée de Cité Idéale n’est-elle pas qu’un songe, Athènes en est si loin… Voici que Critias pense qu’elle a déjà existé, il rapporte les propos de Solon, un des sept sages de la Grèce qui aurait introduit les principes démocratiques en Athènes, à qui un prêtre égyptien aurait révélé toute une partie de l’histoire d’Athènes que les Athéniens eux-mêmes avaient depuis longtemps oubliée. Dans un temps très ancien (9000 ans) les armées d’Athènes dominaient toutes les autres cités de la Grèce. Mais voici qu’une immense Cité située de l’autre côté des colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar) se jeta sur la Grèce qui tenta de résister, mais bientôt Athènes se retrouva seule à mener la guerre… qu’elle gagna. (Toute allusion à la résistance des Athéniens contre les Perses ne saurait être fortuite.) Mais brutalement un déluge engloutit l’armée athénienne sous la terre, pour sa part l’île d’Atlantis s’effondra au fond de l’océan…  

    Toute la suite du texte raconte l’histoire du monde de sa constitution à l’apparition de l’Homme. Attention ce n’est pas d’une lecture facile, qui risque de paraître relativement fantaisiste pour un néophyte mais qui se révèle être une synthèse d’une incomparable intelligence pour qui possède quelques connaissances du savoir scientifique accumulé par plusieurs générations de penseurs et poëtes grecs à l’époque où Platon entreprend la rédaction du Timée.

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    Timaeus : Timée désigne le dialogue en tant que tel et le personnage nommé Timée de Locres. A-t-il vraiment existé ou est-ce un personnage inventé par Platon, nous n’en savons rien, ce qui est sûr c’est que Socrate n’est pas le personnage principal, Timée expose durant les trois-quarts du texte, en une seule et longue prise de parole, les idées de Platon quant à la structure du mondeCertains chercheurs ont proposé que le personnage de Timée désignerait Archytas de Tarente un ami de Platon à qui il voulait rendre hommage. Cette hypothèse m’agrée en le sens où elle serait une preuve de l’humour de Platon, outre le fait d’avoir fait voler une maquette d’avion Archytas est surtout connu pour sa question : si j’arrive au bout de l’univers qu’y a-t-il derrière ? Inventer le personnage de Timée qui nous explique le début du monde pour ne pas nommer Archytas qui se préoccupe de ce qui se trouve après la fin du monde me paraît un merveilleux trait d’ironie philosophique… Un son qui point et bientôt comme un contrepoint des roulements de batterie, sont-ce les vagues qui assiègent les murailles d’Atlantis, des rouleaux qui brusquement laissent place à un remuement de basse, un énorme clapotis qui recouvre un naufrage, suit une longue suite comme si l’on se perdait dans le rêve d’Atlantis ou si l’on s’obstinait dans lecture ardue du dialogue, ce qui n’empêche pas un sentiment de joie pour chaque difficulté vaincue page après page, par moments l’on pense à ces instrumentaux sixties, un surfin’ enivrant sur la houle infinie, ralentissement dramatique, mais le drame revient, ce n’est plus dans la mer que sombre Atlantis mais dans notre tête, dans les fins réseaux de l’âme du monde qui nous relie à la brutale complexité du monde. Toute la différence entre savoir et connaissance.

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    Critias : neveu de Platon, un personnage sulfureux, doté d’une intelligence redoutable, aujourd’hui on le stigmatiserait sous l’infâmante appellation d’homme d’extrême-droite, il fréquenta Socrate et Alcibiade, le premier incarneraitt la subtilité et le second la foudre capricieuse, il fit partie des trente tyrans l’un des épisodes politiques les plus sanglants d’Athènes, il ne nous reste de lui que quelques vers dans lesquels il affiche un athéisme aristocratique sans concession et cette idée que le temps et l’espace sont une seule et même chose. Critias a donné son nom à un dialogue de Platon que le philosophe conçut comme une suite au Timée. Il est inachevé. De nombreux spécialistes ne pensent pas que la fin aurait été perdue et sont d’avis que Platon l’aurait abandonnée. Peut-on les croire ? C’est le texte fondateur du mythe de l’Atlantide. Critias commence par se lancer dans une description de l’antique Athènes, riche cité rustique fondée grâce à Athéna (sous-entendu la sagesse de ses habitants ne proviendrait-elle pas de l’intelligence de la déesse) parmi de riches pâturages… Une bourgade si on la compare à Atlantis fondée par Poseidon (à qui les Athéniens avaient préféré Athéna pour divinité tutélaire) une colossale Cité maritime commandée par dix rois à l’origine tous fils de Poseidon avec une mortelle). Architecturalement Atlantis est une merveille, gouvernée avec sagesse, elle est super-puissante, hyper-riche… L’ordre social et économique qui préside n’est-elle pas la preuve que la Cité idéale imaginée par Socrate a donc  déjà existé ? Le dialogue s’arrête au-milieu d’une phrase, Critias est en train d’expliquer que malheureusement, au cours des générations, le sang de divin de Poseidon s’est raréfié dans les veines des descendants des rois…

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    Tout de suite une musique plus âpre qui n’est pas sans évoquer le caractère abrupt de Critias et l’idée de puissance, les murailles circulaires d’Atlantis se dressent au loin de votre navire au ras des flots, plus vous approchez plus vous réalisez combien elles sont hautes et orgueilleuses, éblouissantes, recouvertes de métal précieux, la Cité vous éblouit, le soleil se reflète en elle, vous sentez que vous êtes en présence de quelque chose de surhumain, d’antédiluvien, de cyclopéen, c’est la magnificence d’un Dieu, elle émane de cette couronne de pierres qui semble posée sur l’eau, vous êtes subjugué, vous ne pouvez rien dire, trop c’est trop, Thumos lui-même se tait comme si le groupe comprenait qu’aucune note humaine ne saurait rivaliser avec cet écho solidifié de la musique des sphères pythagoricienne, seuls subsistent de lointains tintements et des frémissements de basse, tout se précipite, l’on n’échappe pas plus à Atlantis qu’Atlantis ne saurait être à l’abri de la colère des Dieux, tout sombre dans un lointain sonore, persiste la note du rêve d’Atlantis qui subsistera en votre âme et que vous transmettrez à vos enfants. Hermocrate : qui est cet Hermocrate. N’est-il pas un personnage créé par Platon pour les besoins de son dialogue. D’ailleurs Hermocrate n’intervient pratiquement pas dans le Timée et pas plus dans le Critias. Ne prononce pas non plus une parole dans l’Hermocrate le dialogue qui porte son nom pour la simple et bonne raison qu’il semble que Platon ne l’ait jamais écrit, ou alors que le texte se soit perdu… On a bien trouvé un Hermocrate, un général syracusain… qui a vaincu les Athéniens lors de la fameuse Expédition de Sicile dont le commandement avait été confié à, coucou le revoilà dans notre histoire, notez qu’il apparaît aussi dans Le Banquet, Alcibiade ! Platon aurait-il pris comme personnage un glorieux ennemi qui infligea une humiliante et désastreuse défaite à sa patrie… Thumos n’a pas hésité à composer un morceau sur ce dialogue dont on ne sait rien, dont on n’est même pas sûr de l’identité du personnage qui lui a donné son nom… Le pari peut paraître hasardeux, écrire sur quelque chose et quelqu’un dont on ignore tout, ne serait-ce pas du charlatanisme… A moins que cette carte blanche ne soit un fabuleux tremplin pour les imaginations créatrices… Comme une suite,  pas un addenda à la philosophie grecque, mais une musique philosophique en le sens où elle ouvre une méditation dramatique sur la destinée d’Atlantis, que cette Cité ait existé réellement ou non, qu’elle soit un mythe, une image au même titre que la fameuse caverne, un objet de méditation politique, les résonnances voilées d’Atlantis subsistent en nous et en la musique de Thumos, elle est un songe plus réel que la réalité, chacun de nous n’est-il pas une Atlantis vouée au naufrage, à sombrer dans l’oubli, c’est le tocsin de notre propre disparition qui résonne dans ce morceau, qui donne à notre existence une sensation démesurée, d’autant plus forte que notre trépas sera la preuve que nous avons été, que nous avons eu lieu, toujours cette coupure au milieu, comme pour marquer le passage du sensible à l’intelligible à moins que ce ne soit de l’intelligible au sensible, un long silence, tout serait-il déjà terminé, et puis ce bruissement, ce bruit de pales d’hélicoptère ou d’éventail qui brasse le vent, un canot qui s’éloigne des murailles d’Atlantis, maintenant ces claudications, notes de pianos qui s’égrènent dans leur présence et des voix, incompréhensibles qui parlent, qui ne cessent de parler, un dernier avis de speaker qui annoncerait la fin de notre descente orphique. En nous-mêmes.

             Thumos nous surprendra toujours. Non seulement la musique est magnifique, mais cette fois-ci vous vous trouvez comme devant un texte de Platon, vous devez réécouter et réécouter pour percevoir les intentions Thumosiennes. Cet opus est aussi un objet de pensée.

    Damie Chad.

     

    *

    Ils sont grecs et vont sortir, sur le label Season of Mist, au joli prochain mois de mai 2024 un album comportant un morceau dédié à Julien, l’Imperator, une de mes idoles totémiques. Deux raisons suffisantes et nécessaires comme disent les mathématiciens pour se pencher avec intérêt sur la discographie de ce groupe.  

    Z’ont de la bouteille, fondé en 1986, ils ont déjà treize albums à leur actif, sans compter une ribambelle de joujoux explosifs. En plus sur l’opus que nous chroniquons ils reprennent un poème d’Edgar Poe !

    THE HERETICS

    ROTTING CHRIST

    ( Season Of Mist / 2019)

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    La couve est de Maximos Menalis, d’Athènes, si vous ne faites pas un tour sur son Instagram la lecture de cette kronique vous sera interdite. J’ai cru que c’était un vieux tableau espagnol du dix-septième siècle, mais non Maximos Menalis est un passionné du clair-obscur, spécialiste des vieilles techniques des dix-sept, dix-huit et dix-neuvième siècles. Un maître !

    Beaucoup de monde sur cet opus : chœurs, percussionnistes, invités pour les parties du vocal en langue arabe et russe… nous n’avons retenu que l’âme ardente du groupe : Sakis Tolis : vocals, claviers, basse, guitares, percussions lyrics et composition / Themis Tolis : drums.

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    In the name of God : (Official Lyric Video) : Une espèce d’œuvre wagnérienne totale et moderne, le son, le mythe, et l’image, rehaussée de citations littéraires, Dostoïevski, Mark Twain, Nietzsche, de lyrics ambigus qui jouent sur deux niveaux. Les hérétiques ne croient pas en Dieu, le dieu de la Bible et des Evangiles, mais ils croient en leur Dieu, celui de l’Enfer. Le feu est aussi bien celui des flammes de l’Enfer, cet enfer dont les bûchers dressés par l’Eglise afin de brûler les hérétiques ne sont que l’avant-goût de ce qui les attend une fois morts, mais aussi le feu de l’esprit humain qui libère l’homme et brûle toute croyance que l’on tenterait de lui imposer, l’hérétique est celui qui impose sa propre volonté de croyance ou de non-croyance, car l’essence du monde est la volonté… les premières images de la vidéo sont splendides, cette allée d’arbres écroulés entre des statues d’anges désertées, et cette géante stature d’argile et de sang, il s’est arraché de la gangue des croyances,  il s’avance vers les portes du temple, l’Homme en marche, qui pénètre dans une espèce de grotte, il s’agenouille, il rampe, il se relève, il boîte, n’est-il pas comme Jacob qui s’est battu avec Dieu et qui a survécu, il traverse un monde en ruines, architectures de toutes les époques, et finit par s’incliner  devant une bestiale et ricanante statue, sur la dernière image, l’on aperçoit son crâne en feu. Le feu n’est-il pas le grand purificateur. Le libérateur par excellence. Ne délivre-t-il pas l’insoumis de ses propres soumissions.  L’on en oublierait presque la musique, lent mid-tempo, sombre, entrecoupé de chœurs liturgiques, d’un grognement vocal glaçant et angoissant. Vetry Zlye : c’est un peu la symphonie du nouveau monde du black metal melodique, la citation de John Muir qui se battit toute sa vie ( il est mort en 1914) pour préserver la vallée californienne du Yosémite, le paysage grandiose d’eau et de forêts qui défile sur l’écran nous aide à comprendre le panthéisme grandiloquent de ce morceau, toutefois agrémenté de nietzschéisme car l’acceptation du cycle de la vie n’est pas sans rapport avec le concept d’amor fati, d’acceptation du destin professé par le philosophe d’Engadine. Les Dieux sous leur aspect élémental, ou tristement délétère comme Celui des bûchers de l’inquisition, sont assimilés à cette énergie créatrice, à cette force incommensurable de la puissance de l’être telle que la décrit la vision héraclitéenne du feu comme élément constitutif et désagrégatif des cycles de l’univers. Musique grandiose, hymne glorificateur de la beauté du monde. Heaven and hell and fire : le morceau débute par une citation de John Milton (son ouvrage Lost Paradiset fut un de mes livres de chevet durant mon adolescence) et se termine par une déclaration de John Paine, l’un des pères fondateurs des Etats-Unis, qui ne reconnaît qu’une seule église la sienne, celle de son esprit. Plus typiquement rock que les deux précédents, l’on se pâme à la suivre la charge de cavalerie lourde de la batterie, et la guitare arrachera des sanglots de béatitude aux esthètes, Rotting Christ joue avec le feu, Milton nous a avertis, tout Paradis peut se transformer en enfer et tout enfer en paradis, le texte se joue de cette trilogie, de cette alchimie capable de transmuer le Paradis et l’Enfer, l’un en l’autre par l’adjonction originelle de cet élément central qu’est le feu qui leur est constitutif… Hallowed be thy name : plus noir que noir, chœurs de moines, religions que de crimes commis en ton nom, de quoi dégoûter le Christ lui-même du troupeau qu’il a engendré, celui qui allume le feu est le véritable hérétique, pas celui qui brûle, une citation de Shakespeare tiré de la tragi-comédie Conte d’hiver vient en contrefort, ambiance étouffante, il est des contradictions dont ne peut s’échapper, ce qui vous tue ne vous rend pas plus fort, ignominie des formules creuses et pesantes. Des chœurs de haine rendent l’atmosphère plus lourde que la mort.

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    Dies irae : le jour de colère a été retiré officiellement retiré de la nomenclature de la messe du Requiem après le concile de Vatican 2, cette promesse de châtiment divin n’était plus en odeur de sainteté auprès des foules européennes dont s’accélérait la déchristianisation, il faut donc que ce soit un groupe de black metal qui en donne une nouvelle version, sans concession reprenant des couplets du poème originel collés à un condensé de l’action divine peu élogieuse, naissez, servez, soyez châtiés, et tout cela pour les siècles des siècles, une attaque directe, une musique quasi-militaire, assénée à coups battériaux d’une impitoyable vigueur, la vidéo accentue l’accusation, la lumière des cierges illumine une tête de mort, les arêtes de l’édifice religieux son parcourues d’un feu de Dieu… I believe : ce n’est pas le texte qui est débité à toute allure, une tornade emmenée par une batterie folle, et la voix qui récite en langue grecque un texte de Kazantzakis qui fit inscrire sur sa tombe : ‘’Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre’’ après avoir écrit La dernière tentation (du Christ) que l’Eglise de Grèce tenta en vain de faire interdire… remarquons au milieu du texte cet aveu que c’est l’Homme qui a sauvé le Christ puisque Dieu n’existe pas. Une autre manière d’énoncer la célèbre formule de Nietzsche (qui la reprit de Luther) Dieu est mort. Un coup de butoir sans équivalence sur la notion de croyance. Plus tard Stirner dira : ‘’ J’ai basé ma cause sur rien, Jai basé ma cause sur Moi.’’ Fire God and Fear : la vidéo est un simple montage effectué à partir de la pochette du CD, ce morceau forme comme un diptyque avec le précédent, après la révolte anarchisante du précédent voici l’acceptation masochiste de sa propre culpabilité, Voltaire avait-il pensé que les monstruosités dont il accuse ceux qui se laissent abuser par des sornettes seront d’abord retournées par le fidèle croyant contre lui-même… comme la douleur amoindrit votre force, la musique sur le même modèle que la précédente, n’est pas aussi violente, engluée de chœurs religieux, heureusement que sur la deuxième partie une guitare s’en vient ricaner pour faire durer le plaisir de la souffrance. The voice of the universe : une espèce de batucada accompagnée d’hymnes et une voix qui profère sa différence, sa délivrance, une révolte qui secoue les colonnes du ciel, des cieux serait-on tenté de dire car les allusions au dieu coranique ne sont pas absentes de cette litanie exacerbée qui conte la révolte de Satan, ‘’Better to reign in Hell than serve in Paradise’’ a écrit Milton, notons que l’espèce de dessin de pierres animées de la vidéo se permet aussi une allusion au veau d’or des fils d’Israël, nous sommes au cœur de l’hérésiarquie, les trois monothéismes, historialement les deux derniers ne sont-ils pas des hérésies engendrées par le premier d’entre eux, confondus en une seule rébellion. Un Satan bien peu sataniste puisqu’il base sa révolte en tant qu’institution de sa propre liberté. Longue jubilation orchestrale finale. The New Messiah : enfoncez-vous ça dans la tête, un peu comme les clous dans les membres du Christ, la vidéo est explicite, ne vous focalisez pas sur les dieux monothéiques, il en est d’autres de Ganesh à Bouddha, toutefois la musique est entraînante, roborative, presque joyeuse, des dieux, des prophètes, des messies, il en surgira toujours, mais Satan fait entendre sa petite voix, je n’en suis pas un. Délivrez-vous vous-mêmes de vos servitudes. Même s’il reste encore deux titres j’aurais tendance à dire que l’opus s’arrête-là, même si vous avez un dernier titre en bonus qui se trouve pas sur le CD, Edition de luxe. Mais avant ce cadeau, sur le CD vous trouverez :

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    The raven : n’ont repris que trois strophes du poème d’Edgar, les ont entrecoupées de courts couplets, dans lesquels le poëte se présente comme un ange tombé des cieux, ‘’tourmenté par la passion et le feu, la fierté, l’avidité, et la luxure’’… il aimerait bien retourner là-haut, mais le Corbeau prophétique ne lui laisse aucun espoir… Les premières notes peuvent surprendre, une tornade fond sur vous, vous attendiez quelque chose de crépusculaire, mais non le texte, pardon les textes, défilent à la moulinette, une tempête qui ne vous laisse aucun répit, pour un corbeau immobile la chose se déplace à fond de train, une rafale, une bourrasque, une tempête, un parti pris esthétique des plus tumultueux, des plus réussis, c’est l’inéluctabilité de la solitude humaine et poétique qui vous claque à la gueule comme jamais. Vous n’avez pas l’incantatoire magie insidieuse d’Edgar Poe mais la dérélictoire frappe postulatoire du génie de Baltimore, de Baltinevermore. The sons of Hell : le chat retombe toujours sur ses pattes même quand du haut du paradis il plonge dans son propre enfer, mais les fils de l’Enfer ont choisi en toute conscience, ils ont dit non à l’agenouillement, ils ont préféré les flammes de leur enfer à eux dont ils assument les brûlures puisqu’ elles sont le signe de leur liberté. Un dernier morceau, sombre, nous le surnommerons l’écorché, de l’intérieur, les guitares nous l’apprennent, la liberté a un prix, celui de nos propres tourments, pas besoin d’être brûlé vif par une quelconque inquisition, nous sommes tous des suppliciés, nous sommes tous des hérétiques, l’hérésie est la condition sine qua non de la condition humaine, sans quoi vous n’êtes pas un homme libre mais l’esclave de vos propres angoisses, de votre reniement de votre condition d’être libre. Celui qui admet en toute connaissance de cause et d’effets sa nature de prédateur, envers les autres, et envers lui-même, est hérétique. Nous sommes tous des hérétiques, le bourreau, la victime et l’être libre. Tous victimes et maîtres de notre indéfectible imperfection humaine.

             Une œuvre noire, baudelairienne et philosophique. Un objet de méditation qui ne vous apportera aucune zénitude, qui vous plongera au plus profond du puits de votre humanité dont vous êtes le pendule qui tranche sans fin le nœud mental des vipères sans cesse renaissantes de vos craintes incapacitoires et des flèches enflammées de vos désirs incoercibles. Qui alimentent notre propre bûcher.

             Brûlant.

             Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll ! 

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    J’entends les chiens aboyer derrière la porte du local. J’entre, le Chef derrière son bureau est en train d’allumer un Coronado, Molossito saute dans mes bras, Molossa pose son museau sur mon mollet, sa manière à elle de dire : ‘’ Ne t’inquiète pas nous sommes là !’’

             _ Agent Chad, deux jours sans vous voir, je commençais à m’ennuyer !

             _ Ah Chef si vous aviez vu ce pauvre procureur, il savait bien qu’en tant qu’agent secret du SSR il devait me relâcher, il en était incapable, tout le palais de justice était assiégé par des milliers de féministes enragées, finalement ils ont réussi à m’exfiltrer par les égouts, et me voici !

             _ Ah ! je comprends maintenant ce fumet délicat qui émane de votre personne, il est temps que j’allume un deuxième Coronado un Suavito Vanillado pour couvrir ces relents de fosse septique. Le mieux serait que vous preniez une douche, pendant ce temps je finirais de mettre au point mon PA2I ( Plan d’Action et d’Intervention Immédiate ), juste le temps de passer deux ou trois coups de téléphone, rendez-vous pour le briefing dans trente minutes !

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    Trois vagues d’assaut a dit le Chef. D’abord moi. Deuxième section à progression invisible : Molossa et Molossito me suivront, à quelques mètres, on ne les voit pas, ils se faufilent sous les voitures qui bordent le trottoir sur lequel je déambule, l’air du passant inoffensif, l’œil aux aguets. L’ennemi ne tardera pas à se manifester puisqu’apparemment c’est à moi qu’il en veut. Peut-être pour votre bien m’a lancé le Chef d’un œil coquin. Il a ajouté qu’il est obligé à lui tout seul de jouer le rôle des forces spéciales prêtes à se sacrifier pour tirer les mauvais trouffions de deuxième classe bêtement fourvoyés dans les guet-apens tendus par un ennemi implacable.  

    J’avoue que j’ai trouvé le plan du Chef particulièrement foireux et que je n’ai pas compris où il voulait en venir. A-t-on le droit de douter des capacités visionnaires de son Chef ? Devrais-je noter ces ruminations dans mon journal sobrement intitulé Mémoires d’un GSH (Génie Supérieur de l’Humanité) ?

    Terrible faute de ma part, je relâche mon attention, je ne vois rien venir. Ou plutôt quand je vois c’est trop tard, je longe une façade d’immeuble lorsqu’un bras puissant jaillit du mur et me tire violemment contre le crépi râpeux, je ne remercierai jamais assez mes deux chiens, chacun accroché à une jambe de mon jean me tire en arrière, durant cinq à six secondes je me demande si je ne vais pas m’encastrer dans la muraille, non mes deux toutous sont les plus forts, le bras qui me tenait lâche prise et disparaît, je me retrouve seul, Molossa et son fils ont repris leur faction sous une voiture, personne n’a assisté à cette scène. Quoi qu’il arrive, vous continuez a décrété le Chef lors du briefing. Alors je continue.

    39

    Mon calvaire ne fait que commencer. Je croise une classe de CP ou de CE1, portent tous un sac de sport, vont à la gym, je leur souris, à la vitesse d’un éclair un pied surgit du mur, pas le temps de l’éviter, je trébuche et m’allonge par terre. Les enfants éclatent de rire, une petite fille s’exclame :

             _ Il ressemble à mon papa quand il a sifflé la bouteille de Ricard !

             _ Le mien aussi !

             _ Le mien aussi !

    L’institutrice et la maman accompagnatrice me rejoignent :

             _ Enfin Monsieur, relevez-vous, c’est dégoûtant, quel exemple déplorable vous donnez à notre saine jeunesse, vous devriez finir en prison !

    Et bing ! l’instit me file sur la tête un coup de parapluie à assommer un bœuf. Elle n’aurait pas dû. Même pas le temps de l’abattre d’un coup de Rafalos, la bave aux lèvres, les yeux injectés de sang, mes deux chiens dispersent en les mordant cruellement aux jarrets les gamins terrorisés qui s’enfuient en courant de tous les côtés, j’entends deux ou trois chocs sourds, sûr que trois ou quatre de ces marmots indisciplinés se sont fait renverser par une auto. Pas le temps de m’attarder, je suis en mission. Je me relève, chance une rue sur ma droite, je l’emprunte, les glapissements des deux mégères ne m’importunent plus. Sauvé !

    Pas tout à fait. Trente mètres plus loin, deux bras puissants me saisissent par la taille et m’entraînent irrésistiblement dans la vitrine d’une auto-école, je sens le verre se lézarder, Molossa et Molossito tentent de me retenir en vain, ils ne font pas le poids, je dois mon salut à l’intervention providentielle de deux bonnes ménagères de plus de cinquante ans, elles ont posé leurs cabas à terre, me saisissent par les bras et m’arrachent à l’étreinte de mon adversaire…

             _ Le pauvre monsieur il a eu un malaise !

             _ Il s’est trouvé mal !

             _ Non, non, ce n’est rien, merci mesdames, c’est très gentil de m’avoir empêché de tomber !

    J’ai un peu de mal à m’en défaire. Elles déclarent que je suis un peu pâle, elles sont un peu collantes, elles m’inviteraient bien chez elles, elles ne me laisseront partir qu’une fois que je leur aurais fait une bise et promis de revenir les voir.

    Je reprends mon chemin en maugréant. Ah si elles avaient été plus jeunes je ne me serais pas fait prier pour goûter au vin doux de ces si accortes demoiselles. Prenons un exemple, tiens celle-ci à cinquante mètres qui vient vers moi dans sa petite mini-jupe rouge si…mais je n’ai pas le temps de réfléchir à mon scénario phantasmatique, une force monstrueuse me happe et m’entraîne vers la grille de fer forgé qui défend un jardin, cette fois-ci c’est beaucoup plus sérieux, j’ai beau m’accrocher de toutes mes forces aux barreaux, je sens que je vais les traverser, je crie, je vocifère,  Molossa et Molossito tirent si fort sur mon pantalon que je me retrouve en slip, la jeune fille en jupe rouge appelle deux gros malabars qui discutaient sur le trottoir d’en face, ils arrivent, ils m’empoignent, ils ont beau tirer je ne recule pas d’un pouce, pourtant ce sont des costauds, des passants accourent leur prêter main forte, rien n’y fait, je suis littéralement aspiré par cette grille, ce doit-être la porte des Enfers, je suis perdu.

    Une chance inouïe, la jeune fille en mini-jupe s’est jetée sur la chaussée pour arrêter un camion de pompier qui rentrait de manœuvres. Sont douze à s’escrimer autour de moi, ils tirent, ils poussent, heureusement ils ont du matos, sont obligés de me désincarcérer de cette maudite porte, l’attaquent au chalumeau, au burin, à la scie à métaux, à la pince… Enfin délivré, je me tourne vers la jeune fille en mini-jupe rouge qui me regarde avec surprise, je voudrais me rapprocher, la terre m’attire, je tombe dans un précipice sans fin…

    40

    Une odeur familière vient me chatouiller les narines. Doucement j’ouvre les yeux. Le Chef est en train d’allumer un Coronado. Serais-je au local. Non, je suis couché, dans un lit aux draps blancs, j’essaie de me redresser un fil retient mon bras.

             _ Agent Chad, ne bougez pas, sinon l’infirmière sera obligée de vous administrer un calmant !

             _ Votre ami a raison, Monsieur, soyez calme, vous ne craignez rien ici…

    Je tourne la tête, je la reconnais, la fille à la mini-jupe rouge, elle n’a plu sa mini-jupe rouge, elle porte une blouse blanche, je peux lire son nom !

             _ Joséphine si vous me promettez de rester près de moi, je vous jure que je serai sage comme une image.

             _ Agent Chad cessez vos enfantillages, la situation est plus grave que vous ne le pensez !

             _ Monsieur peut-être vaudrait-il mieux laisser reposer Monsieur Chad, il a besoin de repos, rentrez chez vous, prenez les chiens qui ne veulent pas descendre de son lit, ne vous inquiétez pas je veillerai sur lui toute la nuit.

             _ Bon, je vous l’abandonne mais à l’aube vous lui retirez sa perfusion, et vous lui bourrez les fesses d’amphétamines, j’ai absolument besoin de lui demain à midi tapante !

    Le Chef allume un Coronado avant de partir. Il me sourit, son air soucieux ne me trompe pas :

             _ Chef, je m’excuse, sur cette mission je n’ai pas été au top, par mon inadvertance j’ai tout gâché !

             _ Agent Chad, arrêtez de vous flageller. C’est tout le contraire. Grâce à votre conduite héroïque, nous avons réussi à localiser notre ennemi, nous savons maintenant où se nichent exactement ces maudits briseurs de murailles, demain dès midi nous nous apprêterons à donner le premier coup de pied dans la fourmilière !

    A suivre…