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  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 207 = KR'TNT ! 326 : PETE OVEREND WATTS / GUIDO & THE HELLCATS / JIMI HENDRIX / JAMES BALDWIN + RAOUL PECK / JOHNNY HALLYDAY / POLYPHONIX

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    Pete Overend Watts, Guido & the Hellcats, Jimi Hendrix, James Baldwin + Raoul Peck, Johnny Hallyday, Poluphonix,

    LIVRAISON 326

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    27 / 04 / 2017

    PETE OVEREND WATTS ( II ) / GUIDO & THE HELLCATS

    JIMI HENDRIX / JAMES BALDWIN + RAOUL PECK

    JOHNNY HALLYDAY / POLYPHONIX

     

     

    Overend is over
    Part two

    Pete Overend Watts, Guido & the Hellcats, Jimi Hendrix, James Baldwin + Raoul Peck, Johnny Hallyday, Poluphonix,

    Si vous ouvrez le gatefold du premier album de Mott The Hoople modestement titré Mott The Hoople, vous y verrez Pete Overend Watts photographié de profil et coiffé d’un chapeau. À sa gauche, Buffin semble sortir d’un village de nains du Seigneur des Anneaux. Quant aux autres, ils ne ressemblent pas à grand chose. L’album démarre avec une brillante reprise du «You Really Got Me» des Kinks.

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    Mick Ralph y joue la carte du gras double. Ils en font un instro punk. On sent d’énormes prédispositions. Ils frisent même le Hammersmith Gorillas et le gros solo d’orgue de Verden Allen passe comme une lettre à la poste. Et voilà, terminé.

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    Pour le reste, ils se conforment au plan prévu : sonner comme Dylan. Alors l’Hunter-national y va de bon cœur. Il ne faut pas lui demander ça deux fois. Il en enchaîne trois à la suite : d’abord une reprise de Doug Sahm, «At The Crossroads» qui lui aussi s’évertuait à sonner comme Dylan, puis «Laugh At Me», un balladif tue-l’amour qui brise l’élan du disque, et zy-va Mouloud, les nappes d’orgue Hammond sonnent exactement comme celles d’Al Kooper dans Highwy 61 Revisited, et ensuite «Backsliding Fearlessly», où l’Hunter-continental fait tout bien, exactement comme Dylan. Là, ils exagèrent un peu. Qui avait besoin d’un nouveau Blonde On Blonde à Londres en 1969, soit quatre ans après la bataille ? Personne, sauf Guy Stevens. L’Hunter-rimaire glissera encore une petite giclée dylanesque en B avec «Half Moon Boy». Mott se voulait le plus américain des groupes de Londres et ce n’était peut-être pas une bonne idée que de vouloir singer Dyaln à tout prix, en tous les cas, pas avec quatre cuts sur un premier album.

     

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    Alors avec Mad Shadows, ils tentent de corriger le tir en allant plus sur les Stones, et notamment avec l’énorme «Walking With A Mountain», pur jus de Stonesy. On a là le vrai Mott, bourré d’énergie - It’s a gas/ Talkin’ that fast - Et Overend traverse le flux à grands coups d’empoignades de manche. L’autre gros cut de l’album se trouve en B : «Threads Of Iron», une sorte de jam bien enlevée. Ils semblent jouer leur va-tout, Verden pianote, Overend descend et remonte à contre-courant, Buffin multiplie les facéties rythmiques. On a là la fantastique équipe dont rêvait Guy Stevens, il souffle sur ce cut un véritable vent de folie. Le «Thunderbuck Ram» qui ouvre le bal de l’A vaut aussi le détour, car après des ponts malheureux, Mott vire épique et collégramme, oh ils adorent ça, ils tirent soudain l’overdrive, on entend Overend voyager dans le tumulte, et ça tourne à la pure frénésie. Mott sonne alors comme un fleuve qui emporte tout. Fantastique !

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    Le soufflé retombe brutalement avec Wildlife. Dommage, car la pochette est superbe, les cinq Mott photographiés dans un bois ont des allures de Pretty Things. Mais l’album est un peu mou du genou. Ils démarrent avec un «Whisley Woman» qui n’est pas celui des Groovies, dommage. Ils s’arrangent toutefois pour exploser ce cut insignifiant. Et puis ils vont enchaîner une série de balladifs ineptes, histoire de bien ruiner l’A. L’Hunter-minable n’en finit plus de ramener ses compos, toutes plus insignifiantes les unes que les autres. Overend devait s’emmerder comme un rat mort. Et pouf, l’Hunter-continental refait son Dylan en B avec «Original Mixed-Up Kid». Pour lui c’est facile, il n’a qu’à pomper dans les albums de Dylan. Et le désastre se poursuit avec «Home Is Where I Want To Be», une country-pop de petite bite. Pas la moindre trace d’inspiration à l’horizon. Ce disque tourne à la catastrophe. On se croirait sur un album d’Aerosmith. Ils terminent heureusement avec une petit coup de pétaudière : une reprise de «Keep A Knockin’» bien knockée du bulbe. Il est évident que ces mecs sont taillés pour la route.

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    Si on suit la chronologie, on tombe ensuite sur le fameux Brain Capers. Le hit de l’album s’appelle «Death May Be Your Santa Claus», introduit par un beat à sec, très vite rejoint par l’épais riff de Ralph, et pouf, ils partent en mode Mott, piano, basse, heavy beat et ça tourne à l’aventure, au boogie down production à l’Anglaise avec des chœurs en veux-tu en voilà. L’Hunter de Milan revient faire son Dylan avec «The Journey» et franchement, on s’en serait bien passé. Bilan de l’A : un seul bon cut sur quatre. Les renforts arrivent en B avec «Sweet Angeline», dylanesque, certes, mais musculeux et plein de son, superbement mal enregistré. Il faut remercier Guy pour ça. Ralph claque «The Moon Upstairs» au riff et ça redevient du pur jus de Capers, ils mettent le cap sur la Stonesy. Dommage que Mott n’ait pas joué davantage avec le feu. Ils terminent dans une sorte de chaos avec «The Wheel Of The Quivering Meat Conception». Belle photo du groupe au dos de la pochette : on les voit assis devant un mur de briques peint en blanc.

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    On peut s’épargner l’écoute de l’album All The Young Dudes et consacrer un peu plus de temps à Mott,

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    ne serait-ce que pour examiner la pochette, si on a la chance d’avoir le pressage américain : ils ne sont plus que quatre, Verden Allen ayant jeté l’éponge. Buffin attire l’œil, car il est très beau, mais la star du groupe reste bel et bien Pete Overend Watts, vêtu d’une espèce de tunique en soie ouverte sur la poitrine et d’un pantalon de cuir orange. Avec cet album, Mott passe résolument en mode glam, avec deux excellents cuts, «All The Way From Memphis» et «Whizz Kid». On croirait entendre Ziggy Stardust ! - You look like a star/ But you’re still on the dole - Et Andy McKay prend un solo de sax. On retrouve dans «Whizz Kid» ces climats délétères de familistère. Avec «Violence», Ralph riffe sec et on passe enfin aux choses sérieuses - Nothing to do/ Street corner blues/ Nowhere to walk - Ils reviennent en B à la Stonesy avec l’excellent «Driving Sister». Ils retrouvent enfin leur prédilection pour le Keef System et soudain, tout s’éclaire enfin avec «I’m A Cadillac», un hit fabuleux signé Ralph - I’m a Cadillac/ I’m just holding back - Overend joue de la basse fuzz - You’re a Thunderbird/ Cruising round my heart.

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    On tombe enfin sur le meilleur album de Mott The Hoople, The Hoople et sa pochette emblématique : une jolie femme s’y pâme, et dans ses cheveux bouclés scintillent les mille et un visages de Mott. Mick Ralph a quitté le groupe pour fonder Bad Co et Luther Grosvenor le remplace. Le voici rebaptisé Ariel Bender et au change, Mott y gagne terriblement. Eh oui, un Grosvenor à bord, ça change tout ! Mott a enfin un vrai son, et un cut d’ouverture de bal comme «The Golden Age Of Rock’n’Roll» éclate au grand jour. On voit tout de suite la différence, surtout quand Ariel Bender passe un solo flash, avec seulement trois notes tirées et dégoulinantes de gras. Dès qu’ils tapent dans le boogie rock à l’Anglaise, ils redeviennent singulièrement convaincants. On trouve sur cet album un coup de génie signé Pete Overend Wats, le fameux «Born Late ‘58». Après un faux départ, Ariel riffe et Overend place un superbe glissé de basse. Oh le voilà qui se met à chanter comme le punk qu’on attend depuis le début - She’s a speeder, a leader/ You’re really gotta meet her - D’autres énormités guettent l’imprudent voyageur, comme par exemple «Marionette», cut volontairement dramatique et quand la marionnette parle, on croirait entendre Johnny Rotten. Le problème, c’est qu’on en 1974, et Johnny Rotten n’existe pas encore. Avec «Alice», ils reviennent au Dylanex, mais avec du poids à l’Anglaise. On les sent enfin détachés des amarres, plus libres de leurs mouvements. Il finissent l’A avec l’énorme «Crash Street Kids» - See my scars/ See my blood - c’est stompé il faut voir comme, Buffin bat comme un beau diable et dans ce monster cut, Overend roule pour vous. Ouf, le groupe trouve enfin son vrai son, car Overend est poussé devant dans le mix. En B, il règne aussi une grosse ambiance dans «Pearl’n’Roy». Franchement, l’arrivée d’Ariel beefe bien le son. Ils sortent là une superbe pièce de good time music décadente à l’Anglaise. On est au chœur du haut de gamme des seventies. Ariel joue très lyrique sur le dernier cut de l’album, l’imparable «Roll Away The Stone», une belle pièce de glam pur. Ils terminent sur cette note éclatante de grandeur. Mott sauve ainsi sa place au panthéon du rock anglais. Cet album est à Mott ce que Let It Bleed est aux Stones : un classique insurpassable.

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    Alors que le groupe avait enfin trouvé sa vitesse de croisière, l’Hunter-minable jette l’éponge et se barre aux États-Unis pour aller faire carrière avec Mick Ronson. Overend remonte le groupe avec Buffin, Ray Major, Nigel Benjamin et Morgan Fisher. Mott The Hoople devient Mott et un premier album intitulé Drive On sort en 1975. On voit au dos de la pochette une fantastique photo du groupe. Buffin est habillé comme Oscar Wilde, d’un petit veston noir sur-piqué d’un liseré blanc et passé sur un gilet à dix boutons. Autre fait marquant de cet album : Overend compose tous les cuts. Vous y trouverez deux hits glams absolument parfaits : «I’ll Tell You Something» et «Love Now». Nigel Benjamin chante exactement comme Ziggy Stardust. Ils se situent au cœur de cette mythologie - You’re such a shame - C’est le glam le plus pur qui se puisse concevoir ici bas. Même chose avec «Love Now» qui ouvre le bal de la B : Overend chante, repris au refrain par Nigel Benjamin. Le pote Pete reproduit le coup de génie de «Born Late ‘58» et sa fabuleuse machine ronronne. Avec «She Does It», ils reviennent à un format plus rock’n’roll. Overend ne se casse pas trop la tête pour composer, il va vite en besogne, il faut relancer le groupe, les fans attendent. On trouve aussi en B un heavy groove fantastico intitulé «The Great White Wail», joliment atmosphérique, une bonne aubaine, même si ça frise un peu le prog à la Cokney Rebel. S’ensuit un balladif extraordinaire, «Here We Are». Il faut bien dire que les balladifs d’Overend Watts valent mieux que ceux de l’Hunter-médiaire. Tiens, encore deux merveilles pour finir ce bel album : «It Takes One To Know One», pur jus de glam anglais, et «I Can Show How It Is», encore un fantastique balladif de fin de non-recevoir, une merveille d’habilitation de la paragenèse.

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    Shouting And Pointing, le deuxième album de Mott, accroche un peu moins, dommage. On y trouve toutefois deux petites merveilles, à commencer par «Career (No Such Thing As Rock’n’Roll)». Du pur Ziggy Stardust, encore une fois. C’est dingue comme ce mec Nigel peut sonner comme Ziggy. On a là du glam de rêve, ce qui se fait de mieux aussitôt après Ziggy. L’autre merveille est cette extraordinaire reprise du «Good Times» des Easybeats. C’est Overend qui chante ça - Gonne hava a good time tonite - C’est claqué aux breaks des enfers et Ray Major part en solo laser, il perce les murailles, ouille, quel fin limier ! On trouve sur l’album d’autres cuts solides comme «Collision Course», joliment délibéré et activement recherché de l’intérieur. Et puis aussi ce gros boogie-glam cousu de fil blanc qu’est «Too Short Arm (I Don’t Care)», véritable coup de poker glam à la table du casino, mais c’est un coup de bluff. On se régalera surtout de «Breadside Outcasts», une belle pièce de glam tardif dotée d’un bel élan populaire. Ces diables de Mott résisteront jusqu’au bout. Ils enjolivent leur glam au mieux des possibilités et on admire leur héroïsme.

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    On trouve aussi dans le commerce un mini-album de Mott avec Steve Hyams intitulé World Cruise. Dès «Dear Louise», on sent que Steve amène du sang neuf à un Mott exhausted, comme on dit en Angleterre. On retombe là dans l’ornière du vieux boogie privé d’espoir. Ce mini-album fut le dernier sursaut de Mott avant les British Lions. Il faut bien dire que Steve n’est pas non plus le sauveur de Bethléem. Avec «Hot Footin’», ils boogottent dans les brancards, pas de surprise, silly boy bye bye baby. S’ensuit la reprise du «Wild In The Streets» de Garland Jeffreys. Voilà un cut décent joué au heavy beat, merci Garland. Mott retrouve des couleurs et renoue avec sa réputation de Boogie Lords at war. Et ça se termine avec le morceau titre claqué aux beaux accords catégoriels. On guettait le réveil de Mott et le voilà, sous forme de gros boogie anglais absolument parfait, joué dans le gras de l’expansion. Ils renouent avec une certaine idée de l’admirabilité des choses et recréent leur vieille magie conquérante. Pur Mott sound. Terrific !

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    Dernier round avec The British Lions. Overend tente une dernière fois le coup du grand retour, mais pas de chance, ils tombent en pleine vague punk, et en Angleterre, ils n’intéressent plus personne. John Fiddler de Medecine Head est au chant et ce premier album propose deux reprises de choix : «Wild In The Streets» et «International Heroes». Le cut de Garland Jeffreys est poundé comme il faut, ça sonne très Mott - Your teenage jive is going to workout a mess - et le classique de Kim Fowley emporte tous les suffrages, grâce à son refrain magique - International heroes/ You got the teenage blues - Kim Fowley et Ray Davies même combat, pourrait-on dire ! Les Lions font un joli coup de Diddley beat avec «Break This Fool». Au moins, ils ne s’embarrassent pas avec les arcanes du régurgitage, ils pompent à sec et c’est bien. Il ouvrent le bal de la B avec «My Life’s In Your Hands», un gros balladif épique chargé de son jusqu’à la gueule. Retour sur les terres de Mott avec «Booster», gros boogie-rock chanté au renvoi de lyrics. Pas la moindre ambiguïté là-dedans, on a même du step on the gas.

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    Le deuxième et dernier album des Bristish Lions s’intitule Trouble With Women. Tout un programme. Et dès le morceau titre qui ouvre le bal, on sent que ça va coincer, car John Fiddler chante mal. Dès qu’il sort de Medecine Head, c’est foutu. Overend fait une vaine tentative de retour au glam avec «Any Port In A Storm», mais la voix de Fiddler ne fait pas l’affaire, monsieur le commissaire. Et avec les cuts suivants, on voit que nos amis les Lions flirtent avec le Cockney Rebel Sound System, ce qui n’est pas forcément une bonne initiative. Avec «High Noon,» ils tombent dans le lacustre. Ray Major tente de faire des miracles sur sa guitare, mais la compo ne convainc guère le conseil de guerre. Ils attaquent la B avec «Lay Down Your Love», une ravissante merveille de petite pop invertébrée. Ray Major a beau sortir sa virulence et croiser le fer avec Morgan Fisher, rien n’y fait. Le Lion ne bande pas. Pourtant, c’est tellement bien joué sous le boisseau qu’on y revient. Il se passe quelque chose d’étrange dans certains morceaux. Même sensation d’étrangeté à l’écoute de «Waves Of Love», soutenu aux chœurs sibyllins. Les Lions ont quelque chose d’indéfinissablement tendancieux, comme s’ils refusaient de se prendre au sérieux. D’ailleurs, les chœurs sont marrants. Ils reviennent enfin au glam à la Ziggy avec «Electric Chair». On sent le dernier spasme du glam anglais, d’autant que Ray Major retrouve le son de Mick Ronson. Ils finissent avec un «Won’t You Give Him One (More Chance)». Écoutons-les bien, car c’est la dernière fois qu’ils jouent. Avec cet ultime raout, les Lions tentent de retrouver le filon Mott du chant glam, avec des coulis de piano qui sonnent comme la mandoline d’«I Wish I Was Your Mother». Dommage que ça s’arrête là, car ces mecs avaient quelque chose de terriblement précieux dans leur façon de glammer le rock anglais. Ray Major fait une dernière fois son Ronson et les British Lions disparaissent à tout jamais, engloutis par l’océan. Quelle tragédie !

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    On trouve dans le commerce un DVD Angle Air qui propose un concert des British Lions filmé en Allemagne, en 1978. On s’aperçoit que sur scène, les Lions sont encore plus puissants que sur disque. Ray Major sort un gros son de gras double et il porte un pantalon de cuir noir. Overend porte un pantalon rouge et une sorte de petit marteau attaché à la taille. Mais le problème, c’est la voix de John Fiddler. C’est flagrant avec «Come On», un cut qui demande quand même un minimum de raunch.

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    Si on reste fan de Mott, il faut voir The Ballad Of Mott The Hoople, un film tourné par Chris Hall & Mike Kerry. On le trouve sur DVD. Il s’agit là du meilleur des hommages qu’on puisse rendre au gang d’Overend et de Buffin. Tous les acteurs de cette saga apparaissent un par un, tous sauf Overend qui, à l’époque du tournage, devait être déjà malade. Il brille par son absence. On voit Buffin sur le déclin, Verden Allen plutôt bien conservé, Mick Ralph bouffi, Ian Hunter évidemment, et puis tous les autres principaux acteurs, Stan Tippins qui fut le premier chanteur du groupe, relégué au rang de road manager après l’arrivée de l’Hunter-continental, on voit aussi la veuve de Guy Stevens, puis Luther Grosvenor qui a toujours des allures de rockstar, avec son béret, ses bagues et ses bracelets. C’est Buffin qui sort les choses les plus intéressantes, comme par exemple lorsqu’il parle des premiers albums de Mott : «Lots of recordings were dreadful, lots of songs were dreadful, but there were a few bloody good bits» (les morceaux et les enregistrements n’étaient pas bon, mais il y avait quand même dans le tas quelques petites merveilles). Le problème de Mott est qu’ils remplissaient les salles mais leurs quatre albums sur Island ne se vendaient pas. Bowie les sauve quand il apprend qu’ils vont se séparer, mais ça n’empêchera pas Verden Allen et Mick Ralph de quitter le navire. Luther Grosvenor entre dans la danse, mais il n’aime pas trop les chansons de Mott. Comme il le dit lui-même : «I come from a different sort of guitar category !». Eh oui, Spooky Tooth naviguait à un autre niveau. C’est là que Mick Ronson arrive, mais ça ne se passe pas très bien avec Overend et Buffin : Ronson ne leur parle pas. Ça se termine dans les choux. C’est Buffin qui conclut : «Mott came from nowhere except from Guy Steven’s mind. And it’s quite something !»

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    Et puis si on veut finir de faire le tour du propriétaire, on peut aussi jeter un œil sur Mott The Hoople Under Review. Cette fois, ce sont les critiques anglais qui dépiautent les albums pour nous en vanter les charmes délétères. Au vu de tout cela, on peut comprendre qu’Overend soit resté inconsolable.



    Signé : Cazengler, échec et Mott

    Pete Overend Watts. Disparu le 22 janvier 2017
    Mott The Hoople. Mott The Hoople. Island Records 1969
    Mott The Hoople. Mad Shadows. Island Records 1970
    Mott The Hoople. Wildlife. Island Records 1971
    Mott The Hoople. Brain Capers. Island Records 1971
    Mott The Hoople. All The Young Dudes. CBS 1972
    Mott The Hoople. Mott. CBS 1973
    Mott The Hoople. The Hoople. CBS 1974
    Mott. Drive On. CBS 1975
    Mott. Shouting And Pointing. CBS 1976
    Mott The Hoople Featuring Steve Hyams. World Cruise. Eastworld Recordings 2001
    British Lions. British Lions. Vertigo 1978
    British Lions. Trouble With Women. Cherry Red Records 1980
    Mott The Hoople Under Review. DVD 2007
    Chris Hall & Mike Kerry. The Ballad of Mott The Hoople. DVD 2011
    The Bristish Lions. One More Chance To Run. Live Germany 1978. DVD Angel Air 2007

     

    TROYES / 22 – 04 – 2017
    le 3 B
    GUIDO & THE HELLCATS

     

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    C'était au St Vincent, à St Maximin, près de Chantilly que nous avions, Mister B and me, rencontré pour la première fois Guido Kenneth Margesson. L'avait joué dans l'inter-set des Megatons ( voir KR'TNT ! 120 du 08 / 11 / 2012 ), lui et sa guitare, voici près de cinq ans, l'avait seize ans à l'époque et en entrant dans le 3 B, je me disais qu'il devait avoir bien changé depuis. Doit être physionomiste car il me reconnaît dès que je m'approche de lui pour le saluer. L'est devenu un beau jeune homme, sourire aux lèvres et yeux étincelants. A se côtés Jerry des Megatons est là, nous discutons de Johnny Fay qui dans son Cleveland lointain ne rêve que d'une chose, revenir jouer en France et en Europe. Prêt à soixante quinze ans de faire l'aller-retour avion en deux jours pour seulement un unique concert ! A soixante-quinze balais, notre pionnier ne doute de rien !
    Troisième rencontre, d'un autre type, Duduche tout heureux revenu des USA la veille, frais comme un gardon et n'ayant pas dormi depuis deux jours. Ce n'est pas l'assistance des grands soirs mais l'ambiance est bonne et chaleureuse.

    PREMIER SET

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    Les Hellcats sont sur piste. Guido devant, arbore un magnifique chapeau de cowboy blanc, veste noire à franges David Crockett, tie ombrée sur chemise blanche et Gretsch 1620 l'oronge vénéneuse des amanites césariennes symbole du rockabilly en bandoulière. Légèrement derrière en décalé Miguel Martinez, jean sombre, et collier de barbe, chemise western aux épaulettes ornées de bucranes enguirlandées de plumes d'aigles indiennes, officie à la basse tandis qu'au fond Cameron Howett de noir vêtu s'assoit à la batterie. Démarrent sur Summertime Blues, nous offriront une belle sélection de Cochran toute la soirée, le son de la guitare sera un peu trop grêle sur les premiers titres suite à une défaillance de la pédale mais cela s'arrangera par la suite.

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    Les morceaux sont enlevés à un rythme soutenu, tempo rapide, cela apparaîtra à merveille sur C'mon Everybody, mais de fait le jeu est beaucoup subtil que l'on l'on pourrait le supposer à première oreille. Miguel et Guido jouent à deux, deux complices – se retournent souvent l'un sur l'autre – ne cherchent pas l'osmose, plutôt une envie de dialogue borderline, la basse, s'en allant en un ruisseau tumultueux, suit son chemin, comme si elle ne prenait nullement garde de son compère, mais comme par hasard elle est toujours au rendez-vous pour laisser l'espace au tranchant de la guitare qui s'en vient ricocher sur le dos de lame du courant, tandis qu'à la batterie Cameron maintient un rythme impeccable qui ne souffrirait d'aucune approximation de la part des guitares qui semblent pétarader des quatre sabots comme des broncos en toute liberté alors qu'elles sont soumises aux figures imposées d'une stricte architecture structurante. Fluidité et énergie.

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    Beaucoup de reprises, notamment Johnny Cash, mais les originaux sont encore plus percutants. Ces pièces réalisent parfaitement ce que leur manière d'interpréter les classiques sous-entend. C'est du rythme que proviennent les éléments mélodiques, rehaussés des yodels que ne peut retenir Kenneth. Un rockabilly à deux facettes, historiale et moderniste, des relents country et des touches néo et presque psycho. Un Run Chicken Run à vous mordre les doigts, basse qui glousse comme une poule rousse et les staccato de la Gretsch incisifs comme des coups de bec, aiguisés comme les ergots du coq. Du grand art. Surtout que derrière Cameron vous bazarde de ces coups de pompes à détruire le poulailler. Jerry sera mis à contribution pour un titre, souffle doux, par dessous, en accompagnement.

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    DEUXIEME SET

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    A tout berzingue. Guido donne de la voix, rauque à avaler le micro, de plus en plus forte, de plus en plus violente à chaque morceau, mais sachant s'incurver à volonté, maltraite sa guitare, Miguel Martinez profite de ce qu'il soit si intensément occupé pour lui aussi se lâcher, vous profile de ces maelströms de lignes de basse à vous laminer les sens, pas de swing mais des ondulations infinies qui semblent s'échapper pour filer on ne sait où, de toutes les manières l'on est déjà emmené par la suivante qui vous emporte sur un espèce de toboggan géant. Un style peu canonique mais ô combien efficace et novateur. Comme une vibration souterraine empruntée au metal qui vous verserait de la moelle brûlante dans le squelette du rockabilly afin de le rendre davantage punchy. Les Hellcats sont bien les trois têtes du tigre sauvage qui monte la garde à l'entrée de la chattière infernale. Sont à fond, si bien que l'irrémédiable se produit, Guido casse une corde, et le set s'arrête le temps de réparer les dégâts.
    L'on repartira sur Johnny B. Goode, afin de réopérer le contact avec ces instants de grâce interrompus bien trop abruptement alors que l'on sentait le public de plus en plus pris par l'ambiance. Les Hellcats ont su susciter intérêt et sympathie. L'on ne saurait se séparer si vite.

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    JAM DE FIN

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    Troisième partie. Le paradis des rockers, reprennent le classiques, just for fun, Jerry s'attelle à son saxo et suit la musique comme le chien qui s'attaque aux mollets des moutons pour les pousser vers la bergerie, vous mordillent de temps en temps de ces solos à ne plus avoir envie de quitter les pâturages de toute la nuit pendant que les Hellcats mettent le feu à toute la plaine. N'en peuvent plus, mais le public est une hydre insatiable, Duduche nous livre son Whole Lotta Shakin Goin' On habituel auquel il adjoindra – voyage à Tupelo oblige - un Hound Dog, des plus affamés. Se joindra ensuite à Jean-François pour une longue improvisation sur Lundi Matin, zéro catho, un poil au bas du dos scato, les Hellcats interprètent encore deux morceaux et à la demande expresse de nombreux participants ils donnent à bout de force un dernier Dixie qui pour certains résonne en cette veille d'élection présidentielle comme une profession de foi... ( Perso, je décline la rébellion rock selon une autre couleur. ). Les chats de l'enfer, directly from Brighton, ont bien mérité leur repos. Encore une excellente soirée au 3 B.


    Damie Chad


    ( Photos : FB Christophe Banjac )

     

    JIMI HENDRIX
    LE GUITARISTE FLAMBOYANT

    STEPHANE LETOURNEUR

    ( Oskar Editions / 2010 )

    Pas faire le rachou pour un euro, belle couve, quatre-vingts pages, tout neuf, et puis Hendrix, tout de même ! L'enfant de Seattle ne mérite pas de moisir dans un bac à soldes ! Nous a trop apporté pour subir cette symbolique ignominie. J'ai feuilleté les dernières pages, Oskar ( rien que le nom ! ) une maison d'éditions spécialisée pour les livres à visée culturelle pour un public enfants, ados et jeunes adultes. Cette dernière catégorie est apparue voici à peine quelques années. Comme si les chérubins en âge avancé de plus de dix-huit ans avaient besoin qu'on leur mâche les globos. Quelle société d'infantilisation !

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    Stéphane Letourneur, inconnu au bataillon, l'a déjà fourni un Jim Morisson, un Bob Dylan et un The Clash dans la même collection. Pas lus, je n'en dirai rien. Par contre ce Jimi n'est pas mal foutu. Ecrit simplement, avec des simili-poèmes agrémentés de quelques lyrics ( sans traduction ) en tête de chaque chapitre, l'on a un peu peur au début, le petit garçon malheureux trimballé de droite et de gauche, va-t-on dévier vers une psychanalyse de bazar, mais non le texte a de la tenue. Défile vite, mais rapporte l'essentiel. Passe l'entourage, les sympathiques et les intéressés, systématiquement en revue, la bio avance au galop, parenté, copines, maîtresses, artistes, rencontres, chacun à sa place, mais à chaque fois la silhouette rapidement évoquée en plein dans le viseur. Les faits bruts rapportés sans la vaseline de la moraline. Toute l'Amérique est là, Elvis, le mouvement hippie, la fumette et le LSD, la guerre du Vietnam, et la carrière de Jimi, l'Angleterre, Monterey, Woodstock, les disques, les concerts, un véritable parcours de combattant, le crève-la-faim et la rock'n'roll star. Splendeur et déchéance. Une addiction aux produits qui n'est pas sans rappeler celle d'Elvis...
    L'a aussi son explication quant à la brièveté de cette carrière. Ce n'est pas la pression, le vedettariat qui a tué Hendrix, mais son cul entre deux chaises. La blanche et la noire. Deux couleurs de trop pour un musicien qui voyait le monde en teintes bleues. Azur de rêve et pétrole cauchemardesque. Adulé en tant que musicien rock par la jeunesse blanche et boudé à cause de cela par le public noir, qui ne le connaît guère, davantage focalisé sur la lutte politique de plus en plus radicale prônée par les Black Panthers. Un bluesman sans peuple. Plus la sensation de ne pas maîtriser sa propre trajectoire musicale, d'être devenu dans le mauvais sens de l'expression, une bête de scène, celle que l'on va voir en premier lorsque l'on visite le zoo du rock'n'roll...
    Jusqu'à cette nuit où il prend une dose de somnifères vingt fois supérieure à la normale alors qu'il n'a pas arrêté de boire de toute la soirée. Stéphane Letourneur ne prononce pas le mot de suicide – il ne faut point traumatiser les jeunes esprits – mais le sous-entend très fort... Courageux, vu le public visé. Idéal pour un néophyte. Le rock'n'roll n'est pas un dîner de gala.


    Damie Chad.

     

    JE NE SUIS PAS VOTRE NEGRE
    RAOUL PECK

    ( Diffusé sur Arte le 25 / 04 / 2017
    en salle à partir du 10 Mai 2017 )

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    Pas vraiment un film, plutôt un documentaire. Réalisé par Raoul Peck à partir d'un projet cinématographique non abouti de James Baldwin dont nous présentions, encore, Retour dans l'Oeil du Cyclone – recueil d'interventions politiques - voici à peine deux semaines dans notre 324° livraison du 21 / 04 / 2017. Expatrié en France depuis 1948, Baldwin sera un indéfectible combattant de la cause noire. En 1971 il retourne aux USA en 1979 non pour s'y réinstaller mais pour tourner un film sur l'histoire de la ségrégation des noirs mettant notamment l'accent sur trois leaders qu'il a personnellement côtoyés Medgar Evers, assassiné en 1963, Malcolm X, assassiné en 1965, Martin Luther, King assassiné en 1968... Le projet ne sera pas concrétisé.
    Raoul Peck - cinéaste haïtien né en 1953 - qui a eu accès aux notes inédites de Baldwin le restitue en quelque sorte. Le film est constitué de documents – photographiques et filmiques – d'époque et contemporaines, et notamment d'interventions télévisées de James Baldwin qui en forment l'ossature.
    Des images qui donnent froid dans le dos, strange fruits pendus aux arbres, foules de blancs déchaînés, arborant sans complexe signes et slogans nazis qui s'opposent à l'introduction des élèves noirs dans les écoles jusque là réservées aux blancs, émeutes noires durement réprimées par la police, exactions criminelles de cette dernière... Face à cette violence d'Etat les noirs s'organisent et les plus déterminés n'hésitent plus à proclamer la nécessité de l'auto-défense armée.
    Les propos de Baldwin sont plus ambigus. Sans prôner la nécessité de la violence il prophétise que celle-ci ne pourra inéluctablement que se développer si rien ne change dans un avenir proche. Notons que quarante ans plus tard, si rien n'a fondamentalement bougé la colère noire malgré quelques explosions de grande ampleur a toujours été maîtrisée par l'establishment...

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    Baldwin se présente comme un lanceur d'alerte, l'annonciateur du cataclysme, use d'une arme oblique. Il renvoie l'ennemi face à lui-même. Il n'existe pas de problème noir aux USA. Ils sont simplement des américains qui ont permis l'édification de la civilisation américaine – les murs et les idéaux - chargés des travaux les plus pénibles et les moins rétribués. Incidemment, il remarque que nombre de blancs n'ont pas été logés – à part l'esclavage – à meilleure enseigne. Par contre il y a un problème blanc. Les blancs vivent dans le mensonge et l'ignorance. Leur suprématie repose sur deux génocides, le rouge et le noir. Le reconnaître leur est difficile, ce serait mettre à bas l'hypocrisie de toute leur structuration moralino-psychique. Le retour du bâton du sentiment d'auto-culpabilisation chrétienne. Baldwin ne méjuge pas de la difficulté de la tâche qui attend ses concitoyens à pâle visage. Mais il s'en lave les mains. Cela les regarde. A eux de se dépatouiller avec. Après quatre cents ans d'oppression sur le dos, les noirs ont leurs propres blessures à cautériser.
    Les noirs sont dans la nasse, entre rêve américain de bien-être social dont ils ont intégré valeurs et espoirs et réalités cauchemardesques d'exploitation ségrégative, entre identité noire à laquelle ils sont sempiternellement renvoyés et problématique de classe qui présuppose une alliance envers les couches de population blanche les plus démunies qui n'ont pour toute richesse que leur soi-disant supériorité raciale... Bonjour la quadrature du cercle.
    Raoul Peck pose le problème, ne joue pas à l'illusionniste qui possède bien au chaud dans sa besace le tour de passe-passe qui permettra de le résoudre. Beau montage rehaussée d'un arrière-fond musical particulièrement bluesy et commentaire mis en valeur par la voix grave et sombre du leader de NTM. Ce remake de cette never ending story est à voir.


    Damie Chad.

    JOHNNY INTERDIT
    GILLES LHOTE


    ( Cherche MIDI / Octobre 2016 )

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    Un livre qui porte mal son titre. Rien de moins interdit que le Johnny qui nous est présenté par Gilles Lhote, ce serait plutôt la fabrication d'une idole, mais ce titre renvoie trop aux années soixante, nous sommes au vingt-et-unième siècle, ce serait donc plutôt le lancement du Nouveau Johnny.

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    Gilles Lhote n'est pas un inconnu pour les johnnyphiles, c'est lui qui est derrière l'autobiographie Destroy en trois volumes ( Déraciné 1996, Rebelle 1997, Survivant 1998 ), mais aussi, entre autres, Ma vie Rock'n'roll , Johnny de A à Z, Johnny, le Rock dans le Sang : Journal de la Démesure, 2012, tous réédités sous diverses formes à diverse reprises,mais revenons à ce Johnny Interdit. S'il est vrai que le simple nom de Johnny fait vendre, Gilles Lhote peut se vanter d'avoir témoigné une fidélité à toute épreuve depuis plus de trente ans à la star. Notons que Gilles Lhote qui travailla à Paris-Match, VSD, Télé 7 Jours, a beaucoup écrit, Rolling Stones, Sardou, Coluche, Claude François, Dutronc, mais aussi sur les objets représentatifs ou les univers parallèles de la mythologie rock comme les bottes, les jeans, les blousons de cuir, les Harley-Davidson, le rodéo... cela se sent dans cet ouvrage dans lequel le lecteur se rend facilement compte qu'il recycle quelque peu de nombreux éléments empruntés à ses divers intérêts.


    Le livre n'est qu'indirectement centré sur Johnny, s'intéresse au couple formé par Johnny et sa femme Laeticia, du moins dans les premiers chapitres car insensiblement c'est la personnalité du rocker qui s'adjuge la première place. L'ouvrage traite de la période 2010 – 2016, mais Lhote vous file un peu le tournis. Fait des allers-retours dans le passé. Incessants, un coup vous êtes en 2013, puis en 2010, puis en 2016... ne s'interdit aucune limite, d'un paragraphe à l'autre l'on saute comme un kangorock, des années 80 à l'enfance du rocker, d'un show de 1996 aux mues successives de la carrière passée du chanteur... Toute anecdote est prétexte à digressions, faut bien remplir les pages. L'auteur en profite pour multiplier les références aux vedettes internationales qui ont croisé de près Johnny, de Jimmy Hendrix à Jimmy Page... Le dernier quart du bouquin s'ouvre par un abécédaire hallydayen qui regroupe filmographie et nomenclature des familiers pour la plupart déjà abondamment évoqués dans le reste du volume, est suivi par un Johnny Dixit qui contrairement à ce que nous promet son intitulé donne la parole à tous ceux qui ont croisé la route du rocker de Jean-Paul Belmondo à Elsa Triolet, et se termine par la sempiternelle discographie, l'officielle, sans surprise et uniquement les albums de surcroît...
    C'était fin 2009, sur la route, m'étais arrêté au hasard dans un troquet, difficile de ne pas voir les photos de l'artiste qui envahissaient le bar. Manifestement le patron était un fan, de longue date expliqua-t-il – mais on l'avait déjà deviné – l'on sentait le baroudeur, un ancien parachutiste – la mine était grave, l'air inquiet, sur son lit d'hôpital Johnny venait d'être plongé dans le coma artificiel et dans les salles de rédaction l'on s'activait à réunir les éléments de sa prochaine nécrologie... Le récit de Gilles Lhote nous raconte les péripéties de cet épisode critique et nous permet d'assister à la lente et longue remontée de Johnny vers la lumière et le succès. Sous un angle différent que celui auquel on aurait pu s'attendre. Certes, la remonte à la surface nous est contée, la convalescence difficile, la dépression qui l'accompagna, la perte de sa voix, le repli familial, la peur et les angoisses, et enfin lors de son anniversaire Johnny capable de se servir d'un micro, il y a là de quoi faire pleurer dans les chaumières. Mort et résurrection, le combat d'un homme, contre son destin.

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    Ben non ! Les spots sont braqués sur Laeticia. Prend les choses en main. Tendresse, amour, sollicitude de l'épouse éplorée passent au second plan. Une intimité qui ne nous est montrée que de loin. Ne nous trompons pas de sujet. Nous ne sommes plus au moyen-âge, mais dans l'Ere de la Communication. Tout est question d'image. Les toubibs se chargeront des médicaments et des recommandations. C'est leur job, sont payés pour cela. Une maladie, si grave soit-elle, mérite un tout autre traitement. Il n'existe pas de remède miracle. La véritable lutte se passe à un autre niveau. Supérieur. Laeticia inaugure une nouvelle stratégie, vous pourriez la juger comme une fuite en avant, un déni de la réalité, mais c'est alors que vous vous trahissez, vous réagissez comme un gagne-petit ! Faut savoir prendre des risques et parier sur l'avenir. Si le moteur de la fusée est cassée, au lieu de vous désoler ou de vous acharner à remonter les rouages, préparez plutôt la rampe de lancement, et établissez le plan imminent de la mise à feu et sur orbite. De la rock'n'roll attitude passons à la Be positive Attitude ! Finies les coups de coeur à l'arrache, les impros géniales, les hasardeuses virées déjantées, voici venu le temps des recettes longuement mijotées, des plans de carrière minutieusement fignolés.

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    Les mauvaises langues prétendront que Laeticia en profite pour prendre le pas sur son mari. Définitivement. Lui démontre preuve de réussite à l'appui que sans elle, il n'est pas grand-chose. Se la jouent sociologues, la femme moderne qui s'empare des rouages de la société – l'a existé dans les années quatre-vingt une version alternative de cette montée conquérante du féminisme, une vision davantage réactionnaire, la femelle américaine qui subjugue le mâle, qui corrompt sa virilité, et insuffle dans l'inconscient social de l'american way les valeurs conservatrices d'accumulation et de repli sur soi – et installe peu à peu sa prédominance araknique sur la société.

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    Un petit moment que Laeticia préparait son coup d'état. En douce, mais à la vue de tous. Pose en déshabillé léger dans Pure et nue dans Lui. Ne vous laissez pas subjuguer par la prégnance de ces délicieuses images. Laissez tomber vos jugements moraux. Affichez une femme dénudée et les imbéciles ne voient que la nudité. Ou leurs propres préjugés. Ce qui compte, c'est l'entrée dans le gotha international des femmes sublimes, le lectorat potentiel – ne soyez pas patauds d'esprit, s'agit de faire le buzz, non pas auprès des petits lecteurs qui vont débourser dix euros pour se rincer l'oeil à l'eau trouble de leurs phantasmatiques curiosités inavouables – mais faire signe à tout ce que ce ramdam savamment calculé vous ouvre comme possibilités d'accès à des sphères inatteignables au commun des mortels. Cet affichage permet de pénétrer dans le premier cercle de la jet-set artistique. Ne suffit pas d'avoir l'argent et les moyens. Ce genre de babioles est à la portée du premier riche venu. Il importe de devenir une personnalité indispensable de l'élite aux alouettes miroitantes. C'est à ce moment-là que vous pouvez vous offrir votre caution morale, vous participez au campagne de l'Unicef, vous lancez votre fondation, vous venez au secours des malades et des pauvres. Ne s'agit pas d'engloutir votre fortune personnelle, non mais d'inciter le bas-peuple ému par votre coeur bon comme du pain blanc à verser une obole compatissante...

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    Johnny s'est rétabli. Entreprend de nouvelles tournées, enregistre de nouveaux disques, tout est reparti. L'on est content pour lui, Gilles Lhote plus que nous. Grisé – dans les cinquante nuances, les plus claires - jusqu'aux ongles des pieds, rien n'est trop beau pour le couple national, c'est un déluge qui nous submerge. Du fric, de la monnaie de l'argent. Les plus beaux habits, les fêtes les plus somptueuses, les avions privés, les résidences de rêve, les amis huppés, ne nous épargne rien, les marques, les coûteuses matières, les boutiques les plus prestigieuses, me demande comment le fan de base qui se prive pour acheter le moindre produit estampillé Johnny doit réagir. Peut-être vit-il cette insolente débauche sans réticence. Prend-il plaisir à contribuer à cette gabegie monstrueuse ? L'existence quotidienne lui procure-t-elle si peu de joie que cette vie par procuration lui est-elle indispensable pour se préserver de toute cruelle lucidité quant au vide abyssal de son propre vécu ? A-t-il l'impression que des paillettes de gloire auréolent ses jours ? Le phénomène d'identification est est-il si prégnant qu'il vit réellement comme en une sorte de dédoublement spectralement lumineux les remarquable épisodes de la saga de son idole ? Sans doute est-ce plus agréable que d'avaler un nombre incalculable d'anti-dépresseurs pour éloigner de sa propre inanité la tentation du suicide...
    Gilles Lhote n'est même pas effleuré par cette problématique. Au royaume doré du roi Johnny tout est beau et magnifique. N'a plus grand chose à dire, nous détaille le nom des créateurs des costumes de scène, puise dans ses réserves et celles des copains. L'avant-dernier chapitre est une reprise de Johnny, Vingt Ans d'Amitié ( KR'TNT ! 278 du 21 / 04 / 2016 ) de Michel Mallory. Ne s'en cache pas, en profite pour nous relater l'enregistrement de Toute La Musique que j'Aime, mais c'est le dernier chapitre Dans le Regard «  Brand New Cadillac » Vince Taylor qui s'avère être le plus passionnant.
    Une simple photographie. De 1971. Due à Tonny Frank, journaliste attitré. Palais des Sports, Mois de septembre. Johnny de dos. N'est pas le sujet de la photo. Zoom sur le public. Foule indescriptible. Dans la cohue, l'on aperçoit Jacques Brel, et Charles Gérard ( comédien ). Et des anonymes. Parmi eux... Vince Taylor, en costume de ville. Et Gilles Lhote en profite pour résumer en trois pages des plus compréhensives la vie de l'ange noir. En rajoute quelque peu sur l'amitié qui lia les deux principaux protagonistes du rock'n'roll français... La photo est en très grand format dans le bureau de Johnny. Ces trois ultimes feuillets rachètent tout le bouquin.


    Damie Chad.

    POLYPHONIX
    DEUXIEME ANTHOLOGIE SONORE

    Fawzi Al-Aledy / Tahar Ben Jelloun / Julien Blaine / Peter Blegvad-John Greaves / Eberhard Blum-Hugo Ball / William S. Burroughs / Olivier Cardot / Jacqueline Cahen- Yocho'o Seffer / Henry Chopin / Corrado Costa / Jules Deelder / Caroline Deseille / François Dufrêne / Esther Ferrer / The Four Horsemen / Allen Ginsberg / John Giorno / Giovanna / Edouard Glissant / Felix Guattari / Brion Gysin / Les Hamadcha d'Essaoura / Bernard Heidsieck / Joël Hubaut-Rhizotomes / Tom Jonhson / Dyali Karam / Arnaud Labelle-Rojoux / Jean-Jacques Lebel – Texture / Ghérasim Luca / André Pieyre de Mandiargues / Michèle Métail / Katalin Molnar / Bruno Montels / Angeline Neveu / Peter Orlovsky / Serge Pey / Christian Prigent / Quatuor Manicle / Nathalie Quintane / Louis Roquin / Jérome Rothenberg / Christophe Tarkos / Tran Quang Haï / Sylvia Ziranek.

    Amis rockers prenez un valium et ne vous énervez pas. Je suis gentil, je vous épargne la lecture du livre qui va avec. Pour les plus courageux, sachez que la connaissance du français, de l'anglais, de l'allemand, du latin, de l'espagnol, de l'italien sont nécessaires. Si par hasard la maîtrise d'un de ces étranges idiomes vous échappait, pas de panique, il n'est pas sûr que vous compreniez l'intérêt des textes écrits en la langue que vous jargonnez depuis votre plus tendre enfance. Permettez-moi toutefois, avant d'en venir au CD annoncé, de me pencher sur le bouquin – oui, il y a des images en couleurs – sobrement intitulé :

    POLYPHONIX
    ( Centre Pompidou / Editions Léo Scheer )

    pete overend watts,guido & the hellcats,jimi hendrix,james baldwin + raoul peck,johnny hallyday,poluphonix

    A l'origine Polyphonix est un festival international de poésie contemporaine, directe, sonore, parlée, performante, fondé en 1979, ce livre édité en 2002 se présente comme le bilan des quarante éditions précédentes et se donne à lire comme un manifeste. Mais quel rapport avec le rock'n'roll ? Les noms de William S. Burroughs, de Gregory Corso, de Bryon Gysin et d'Allen Ginsberg ne sont pas inconnus des amateurs de la Beat Generation, John Giorno qui fut un familier d'Andy Warhol inspira beaucoup de personnalités rock et de groupes tels Debbie Harris, New Order, Sonic Youth et Nick Cave, les amateurs de jazz ne seront pas insensibles à Bern Nix qui officia à la guitare à côté d'Ornette Coleman, et Steve Lassy américain exilé à Paris qui influença une grande partie des musiciens de jazz de notre pays...
    Polyphonix se trouve aux carrefours de nombreuses confluences, poésie, musique, peinture, dessin, dadaïsme, poésie lettriste, surréalisme, et de toux ceux qui au vingtième siècle tentèrent la jonction du poème et des différents modes d'enregistrement rendues possibles par l'évolution des techniques. Nous atteignons à d'étranges confins, expérimentations d'avant-garde, lectures, performances, bruitisme se mêlent et s'entremêlent. Plus de quinze cents artistes sont passés par Polyphonix, des plus traditionnels, aux plus révolutionnaires, la poésie et les textes quittent le livre et tentent d'occuper de nouveaux espaces plus ou moins éphémères, avec plus ou moins de bonheur. Le pire y côtoie le meilleur.

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    C'est un lieu ouvert, qui autorise toutes les facilités, je classerai Julien Blaine ( qui officia dans la revue Jungle qui eut quelque crédit dans les milieux rock'n'roll ) parmi celles-là, certains comme Deleuze qui bénéficient d'une aura de sérieux philosophique viennent y chercher une caution de modernité chaotique, et d'autres comme Serge Pey et ses bâtons de guerre sculptés offrent des performances de toute beauté qui empruntent davantage à la cruauté théâtrale d'Antonin Artaud qu'à de tristes pantalonnades.
    Polyphonix se veut dissident. Mais peut-on encore parler de dissidence nomade lorsque l'institution culturelle du Centre Pompidou vous ouvre ses portes ?

    Mais passons au disque. Très décevant. Peu de folie. Peu de cris tempétueux. Quelques suffocations bien venues, des essoufflements un peu malheureux, des chuchotements prévisibles pas du tout inquiétants, et puis pas grand-chose. Arnaud Labelle-Rojoux a beau s'écrier que «  c'est très rock'n'roll », nous n'y trouvons pas notre compte. Tout cela manque de rythme. Nous sommes en France et l'ensemble sent trop l'intellectuel en goguette qui s'en vient s'encanailler à l'American Center, un petit côté bobos adeptes du fameux second degré qui permet de s'esbaudir joyeusement de n'importe quelle improvisation saugrenue. Eriger le non-sense en un-non art nous semble une démarche qui se réduit à l'énonciation tautologique du réel. Ce qu'il y a de terrible c'est que l'ensemble de ces gens sont aussi sérieux qu'une maîtresse de maison qui organisait une réunion Tupperware chez elle dans les années cinquante. Le plus décevant, c'est que tout cela sonne désuet. Dépassé. Faux.


    Damie Chad.


    P.S. : toutefois le livre nous offre un véritable trésor : la reproduction autographique d'un poème érotique de Pierre Louÿs aussi turgescent qu'un étron tout frais au milieu d'un parterre de fleurs fanées. Indispensable.

     

     

  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 206 = KR'TNT ! 325 : TEENAGE FANCLUB / WHEEL CAPS / LA BLONDE ET MOI / LITTLE RICHARD / CLAUDE McKAY

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 325

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    20 / 04 / 2017

     

    TEENAGE FANCLUB / WHEEL CAPS

    THE GIRL CAN'T HELP IT / LITTLE RICHARD

    CLAUDE McKAY

    You got the Teenage Fanclub blues

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    Les Écossais de Teenage Fanclub pourraient très bien sortir d’«International Heroes», le vieux hit de Kim Fowley - International Heroes/ You got the teenage blues/ Change has gotta come soon/ Or else we’re gonna lose - D’ailleurs, les Fannies accompagnent Kim sur l’album Trip Of A Lifetime. Logique, puisque Kim est avec Big Star leur principale influence.

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    À parti de là, il n’est pas étonnant que leur premier album A Catholic Education sonne comme un classique. «Everything Flows» se situe exactement au même niveau qu’«International Heroes», c’est un hit de pop universelle, une véritable bénédiction. Ça sonne comme un hymne dès l’intro, claqué à la clameur des belles guitares électriques et la mélodie se fond dans cette clameur. Quelle aveuglante merveille ! Cette fabuleuse exaction macrobiotique d’électricité apostolique se répand sur la terre comme un voile de lumière irisée. Il y a là de quoi faire jerker tous les dieux de l’Olympe, même les plus acariâtres. C’est d’une onctuosité sonique qui relève de la pire des perfections. Les cuts suivants auront du mal à se maintenir au même niveau d’excellence, même le morceau titre qui suit, pourtant bien énervé, joué ventre à terre, noyé d’harmonies vocales, mais on revient inlassablement à «Everything Flows», car c’est LE hit décisif. Ils gavent leur B de beaux cuts, comme «Catholic Education 2», doté lui aussi d’une belle clameur sonique à la Eugenius. Oh, ils savent trousser un cut cavaleur et bien emplumé. Ils gavent «Eternel Light» de son gras et mélodique. Voilà encore une merveille de power pop écossaise. «Every Picture I Paint» semble cavaler dans les highlands, c’est même complètement frénétique et plein de vie. Et ils passent à la Big Starisation des choses avec «Everybody’s Fool». C’est à cause de ces morceaux qu’on est allé au Zénith les voir en première partie de Nirvana. Il était alors impossible de résister à l’appel d’un tel groupe.

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    S’ensuit un maxi tout aussi magique, puisqu’il propose un «God Knows It’s True» aussi déterminant qu’«Everything Flows». Voilà encore un hit lumineux, éclatant et mélodique. Explosivité à tous les étages. On a là tout le génie des early Teenage avec leur mélasse de guitares claires à la Byrds, ces infra-sons qui traversent l’air pur comme des airs de cornemuse. C’est un au-delà de la pop, une sorte de nadir inespéré, après la disparition des Beatles. Ces mecs avaient le pouvoir de créer un mythe, comme Big Star ou Kim Fowley. On ne pouvait pas faire l’impasse sur un hit comme «God Knows It’s True». On retrouve d’ailleurs tous ces hits magiques sur un album compilatoire paru à l’époque, Deep Fried Fanclub. Les Écossais jouaient alors avec tellement de classe qu’ils balayaient toute la Britpop, excepté les Boo Radleys, originaires de Liverpool. Tiens, puisqu’on parle de Liverpool, on trouve sur Deep Fried une excellente reprise de «The Ballad Of John & Yoko», avec la basse de Gerard Love bien montée devant dans le mix. Ils font aussi un joli coup de Big Starism avec «Don’t Cry No Tears». C’est carrément du «September Gurls» à la bonne franquette, travaillé à la mélasse de guitares captivantes. Ils rendent un hommage plus direct à l’ami Alex avec une reprise de «Free Again», un Alex qui n’aurait sans doute jamais existé sans les Beatles. Ils finissent ce précieux album avec «Bad Seed», un beau cut garage joué à la fuzz d’Écosse, tricoté à la dure, battu sévèrement et chanté avec une belle dose de malveillance.

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    Attention, car ça monte encore d’un cran avec Bandwagonesque. Cet album produit par Don Fleming fait aussi partie des albums classiques, ceux qu’on dit parfaits. C’est un album qui se situe au niveau de l’Album blanc des Beatles, d’Electric Ladyland, de Bonde On Blonde ou encore de Fun House : disque parfait qui ne contient pas le moindre déchet et auquel on revenait inlassablement, lorsqu’il parut dans les années quatre-vingt dix. Il y régnait une fantastique atmosphère de fête et quand on rentrait dans un magasin à Londres, on entendait «Star Sign», ce hit terriblement nerveux, plein de jus, explosé de notes perdues, de fuites soniques, joué à l’extrême densité du bass-drum. Mais il serait vain de vouloir préférer un cut sur cet album, car tout est incroyablement bon, là-dessus, à condition bien sûr d’apprécier la power-pop. On retrouve toute l’énergie sacrée d’«Everything Flows» dans «The Concept», avec un peu plus de poids. C’est la pop anglaise sous son meilleur jour, aussitôt après les Beatles - I didn’t want to hurt you - Tous ceux qui étaient à Londres à l’époque se souviennent d’avoir entendu ça dans les magasins. On se prosterne aussi aux pieds de «What You Do To Me» qui sonne aussi comme un hymne spectaculaire. Il semble à un moment donné que les Fannies en font trop. Chaque cut est une merveille absolue, comme cet «I Don’t Know», avec ses chutes de couplets lourdes et lentes à la Hardellet. Une fois encore, les harmonies vocales se fondent dans l’immense mélasse sonique. Il se passe réellement quelque chose d’historique dans ce disque. La B ne vous accordera aucun répit, car dès «Metal Baby», la dynamique des Teenage se remet en route. Ils chantent à l’unisson du saucisson. Cet album est une fête, au sens ou l’entendait Hemingway, quand il écrivit Paris Est Une Fête. C’est une célébration de la liberté et de la vie, de la lumière de printemps et des femmes légères. La fête se poursuit avec les bouquets de son de «Sidewinder» et la mélodie chant d’«Alcoholiday» vous envoûtera. Tout est magique sur cet album. Signé Gerard Love, «Guiding Star» sonne une fois encore comme un hit planétaire. Mais attention, le pire est à venir : ils claquent l’«Is This Music» de Gerard Love aux cornemuses, dans une espèce de débauche de sur-puissance. Véritable coup de génie que ce final éminemment élégant.

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    The King apparut dans la foulée. Il s’agissait d’un assemblage de jams enregistrées sous la houlette de Don Fleming. L’album faillit bien passer à la trappe. On y trouve une version complètement allumée d’«Instellar Overdrive» de Syd Barrett. Ils sont féroces et déterminés à vaincre. «Like A Virgin» aurait pu se trouver sur Bandwagonesque, ainsi que «The Ballad Of Bow Evil», belle pièce de psyché vertigineuse, jouée à l’aloyau, sans répit ni remords. Gerard Love drive tout ça comme un démon. Le défaut de ce disque, c’est qu’il faut parfois s’armer de patience pour aller jusqu’au bout des morceaux, mais on est bien récompensé. On assiste ici et là à des montées de mélasse incroyables, notamment dans les deux «Heavy Metal».

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    Puis les Fannies vont trouver leur vitesse de croisière, au rythme d’un album tous les deux ans. Il paraît important de préciser que ces gens-là sont parfaitement incapables de rater un album. Ils vont continuer de se partager les compos, mais comme on va le voir, Gerard Love tire un peu plus son épingle du jeu, car il signe systématiquement tous les gros hits. Il est le Brian Wilson du groupe. Le carrousel commence en 1993 avec Thirteen et son ballon de basket en gros plan sur la pochette. Voilà encore un disque infernal. Gerard Love y signe un hommage à son héros Gene Clark. Si on aime les Byrds, alors on monte directement au paradis, car on a là un hit apocalyptique, heavy à souhait, noyé de brumes et Gerard s’agenouille aux pieds d’un géant pour lui rendre un fabuleux hommage. Il signe aussi un «Fear Of Flying» qui pourrait bien concerner Gene Clark. On le sait, Gene Clark quitta les Byrds car aussitôt après la première tournée européenne, il fit comme Aretha, il décida de ne plus jamais monter dans un avion. Voilà encore un hit de heavy pop, celle qui traîne en chemin, zébrée d’éclairs de génie, c’est exactement ça, a new vibration to a situation, Gerard Love recrée le mythe de la pop anglaise - Don’t fuck it up - Il se met dans la peau de Gene Clark pour un hommage défoncé à mad psychedelia maximalia. C’est Norman Blake qui signe «Commercial Alternative», le hit de Big Star que n’ont pas écrit les Big Star. C’est en plus touillé par un solo infernal. Il signe aussi «The Cabbage», histoire de montrer qu’il peut grimper les pentes de l’Olympe pour aller faire exploser sa pop au sommet. Il sonne tout simplement comme George Harrison dans les Travelling Wilburys ! C’est le même son, mais avec encore plus de panache, comme si c’était possible. Le deuxième cut de l’album est à peine fini qu’on réalise que ces gens sont tous des surdoués. Back to Gerard pour «Radio», encore un hit puissant et affirmé. On a là la meilleure power-pop qu’on ait entendue depuis les Gigolo Aunts, Redd Kross ou Urge Overkill. Le paradis de la pop tournoie sur lui-même comme une toupie géante. Lorsque Gerard bombarde ses cordes de basse, ça repart de plus belle et pour bien corser l’affaire, il multiplie les descentes de manche démentoïdes. Pour ne pas rester en berne, le père Blake revient avec «Norman 3». Cette fois, il sonne comme les Byrds - C’mon break some bread, close the window, you’re the future - Mélodiquement parlant, c’est imputrescible. On est là au cœur de l’imparabilité des choses. Ses claquages d’accords constituent la huitième merveille du monde - Yeah I’m in love with you - Curieusement, les compos de Raymond McGinley accrochent moins, elles donnent un peu de répit, car les disques trop denses peuvent constituer un danger pour l’équilibre physiologique. Il reste encore un hit signé Gerard sur cet album, le fameux «Get Funky». Il s’amuse à jouer un riff de funk sur sa basse et les autres embrayent comme des punksters des bas-fonds de Glasgow. C’est monstrueux et salement claqué du beignet.

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    Avec Grand Prix et sa formule 1 sur la pochette, le génie composital de Gerard Love continue de faire des ravages. Dès «Sparky’s Dream», la pop s’enflamme et renoue avec l’ampleur de Bandwagonesque - That summer feeling/ Is gonna fly - C’est éclaté aux harmonies vocales dignes des Byrds. On a toujours dit que les Fannies ne juraient que par Big Star, mais en fait ils sont beaucoup plus proche de l’esprit des Byrds. Et si ce cut n’est pas du génie, alors qu’est-ce donc ? On reste dans le monde magique de Gerard Love avec «Don’t Look Back». Il éclabousse littéralement le monde de lumière, comme le fait aussi Brian Wilson. Il a un sens inné de la perfection mélodique. C’est tout simplement écœurant de splendeur, cette pop éclate sous le soleil exactement, il ne s’agit plus ici que de beauté pure. Les poètes symbolistes de l’Avant Siècle auraient adoré cette musique. Norman Blake tente de contribuer au prestige des Fannies avec «Neil Jung». On y entend de belle dégelées soniques dignes de Big Star et en fin renard, Norman y aménage un somptueux break dégoulinant de guitares. On peut dire qu’avec ce groupe on est gâtés. Peut-être même trop. Retour à Gerard avec «Discolite», fuckin’ genius ! On pourrait presque l’appeler le grand architecte de la pop, le pope de la beauté classique, la bombe atomique à deux pattes, le champignon inespéré. Il transforme tout le plomb de la terre en or.

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    On finit par écouter les albums des Fannies comme on écoutait ceux des Beatles, qui eux aussi se partageaient les compos. Qui fait quoi sur ce nouvel album ? C’est Norman Blake qui ouvre le bal de Songs From Northern Britain avec «Start Again». Il vise l’efficacité de la perfection et cherche à se situer dans l’inexorabilité du contexte. Il continue d’établir sa mainmise byrdsy-big-starique sur le groupe et personne ne lui en tiendra rigueur, bien au contraire - We got time to start again - C’est aussi lui qui signe «Winter», un cut qui s’ouvre comme une fenêtre sur la vallée enchantée. Norman adore voir le soleil briller, c’est un poète de l’affect, un Verlaine de la pop, mais il est vrai qu’on oublie aujourd’hui qui est Verlaine, un personnage clé de la mythologie du monde moderne. Raymond McGinley se fend d’un beau hit avec «I Don’t Care», il s’y montre extrêmement opiniâtre et passe des accords d’une rare violence écossaise. C’est aussi lui qui signe «Can’t Feel My Soul», plus prosaïque, moins glorieux, mais à force de fréquenter des cocos comme Gerard et Norman, il finit par prendre du poil de la bête. Sa pop reste néanmoins quelque peu populacière. Mais on s’en doute, c’est encore Gerard Love qui va rafler la mise avec des hits superbes comme «Ain’t That Enough», d’un impact mélodique effarant, le hit que les Byrds n’ont pas su écrire, puissant et radieux comme ce n’est pas permis. Ou encore «Take The Long Way Round», et sa magie à la Roswell pixique, ses éclats byrdsy et cette ampleur immédiate qui lui permet de verser dans l’universalisme. Il faut voir comme ce mec sait relancer ses dynamiques ! Comme Frank Black, Gerard Love accomplit de vrais miracles. C’est lui qui referme la marche de cet album fatidique avec «Speed Of Light», et il ne manque pas à son devoir car il déclenche une sorte d’enfer sur la terre, taking over, understanding ? Libre à vous d’understander ou pas.

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    Gerard Love signe trois hits planétaires sur Howdy paru en l’an 2000 : «I Need Direction», «Near You» et «The Town & The City». C’est de la pop, évidemment, mais avec de l’ampleur. Avec «Near You», il va chercher le chaud du creux du cou et soudain, la musique éclate. C’est sa façon de dire que personne n’est jamais seul au monde. La musique a le pouvoir de sauver l’âme. Encore de l’extraordinaire prestance avec «The Town & The City», prodigieuse extension du domaine de la hutte, voilà encore une pop fièrement dressée vers l’avenir et palpitante de vie dyonisiaque. Norman signe un «Accidental Life» digne des Byrds, claqué à l’éclat psychédélique et plus loin un «Straight And Narrow», joliment pulsé. Ces gens-là ne lâchent rien, ils consacrent tous leurs efforts à la pop et mouillent leurs survêtements de sueur.

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    En 2002, il enregistrent un album avec Jad Fair, le fameux Words Of Wisdom And Hope. Jad Fair fit en son temps tout ce qu’il put pour passer pour un mec bizarre, on s’en souvient. En tout les cas, il ne chante pas comme un mec normal. Derrière lui, les Fannies sont en forme olympique, ils déversent littéralement de la lumière sonique. Ça se met à chauffer dès «Near To You», car Gerard Love fait ronfler sa basse. Ils enchaînent ça avec un chef-d’œuvre de mad psyché intitulé «Crush On You». Voilà un cut digne des virées druggy du Velvet, avec ces fameuses montées de fièvre subites. Pure puissance d’Écosse, c’est explosé au meilleur groove des highlands. No way out ! Jad Fair fait des siennes dans «Power Of Your Tenderness», il chante à l’accent tranchant et devient assez fascinant. C’est un chanteur extrêmement doué. Une fille qui sonne comme Hope Sandoval vient chanter avec lui sur «Vampire’s Claw». Puis Gerard Love attaque «Sacred Heart» sur un riff de funkster, alors Jad en profite pour faire le con à droite et à gauche. Autant dire que «Sacred Heart» vaut pour une énorme pièce de groove. Tiens, voilà encore un cut digne du Velvet : «Love’s Taken Over». On y retrouve l’extraordinaire tension et les accents de voix tranchants qui firent la grandeur du Velvet. Impossible d’ignorer un tel album.

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    Et puis l’écart commence à se creuser entre les albums. Le rythme des deux ans passe à cinq, mais ils semblent encore gagner en qualité, car Man-Made compte aussi parmi les albums indispensables à tout amateur de grande pop anglaise. Norman Blake ouvre le bal avec «It’s All In My Mind», une pop bien enfoncée du clou car battue avec rage. Ils partent en dérive d’harmonies vocales et ça devient vite fascinant. Ils n’ont rien perdu de cette vision sonique qui fit leur légende, au temps de Creation. Comme les Beach Boys et les Byrds, ils dégagent un fort parfum d’intemporalité. Norman signe aussi «Slow Fade», dans la veine de Bandwagonesque. Raymond McGinley participe au festin avec «Feel» et une attaque frontale de la meilleure pop d’Europe. Ça sonne comme un hit têtu et peu regardant des choses. Raymond hume l’air et va là où le vent le porte. C’est encore une fois Gerard Love qui rafle la mise avec «Time Stops», éclatant d’énergie, comme joué sous le boisseau, à la fois éclaté du Sénégal et chanté à la douceur du beat, ils s’élèvent dans d’extraordinaires évanescences harmoniques et vont se fondre dans l’aura de Brian Wilson. Oh et soudain ça explose avec un solo. Alors, on s’inquiète pour eux. Comment vont-ils pouvoir revenir au calme ? Gerard revient au micro un peu plus tard pour «Save», l’une de ses entourloupettes magiques. Quand on l’écoute chanter, c’est marrant, on pense à un prince. Mais pas ces princes modernes qui font pâle figure, plutôt ceux des contes de Pouchkine ou de Lampedusa. Avec «Born Under A Good Sign», Gerard part à l’envers d’Albert King. Il va vers le psyché magique des Byrds, eh oui, ils savent le jouer à la perfection, ils recréent de fabuleux drive ambivalent que jouait Chris Hillman. Wow ! What a ride ! On ne s’est jamais ennuyé sur un album des Fannies et là encore, on tombe sur un morceau qui grouille de notes multicolores.

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    Avec Shadows, Norman Blake opère un grand retour dans la mad pysché avec «The Back Of My Mind». Il adore les Byrds, ça se voit, il cherche toujours à percer le secret du vieux concept psychédélique édicté par Gene Clark, David Crosby et Roger McGuinn. Sa version du concept est absolument dévastatrice car jouée aux arpèges bulbiques des connaissances antédiluviennes, voilà encore l’un des meilleurs développements de mad psyché qu’on ait vu ici bas depuis «Eight Miles High». Norman Blake salue une fois encore les Byrds avec «When I Still Have Thee», il se montre même mille fois plus musculeux que ses héros californiens. N’oublions jamais que Norman Blake fonctionne comme un torrent de montagne, à plein régime et en grondant dans la lumière. Et que dit l’admirable Gerard Love ? Oh, il ouvre le bal avec «Sometimes I Don’t Need To Believe In Anything», une pop puissante et râblée qui court comme le furet, une petite merveille d’insistance caractérielle, chargée d’explosion climatique. On assiste à un extraordinaire envol d’orfraies de pop écossaise, comme si le maniement des poudres pop libérait des énergies lumineuses jusque-là inconnues. On entend même des ouuuh-ouuuh résonner au fond des fjords. Avec «Into The City», Gerard Love se rapproche des Beach Boys et il en profite pour ouvrir de nouveaux horizons. Retour au pur jus de pop avec «Shock And Awe». Notre héros tâte ici de la pop vertigineuse, il fait éclater toutes les coques des notes, les noires comme les blanches.

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    C’est à nouveau Norman Blake qui lance les festivités de Here, leur tout nouvel album, avec «I’m In Love» une pop qu’il faut bien qualifier d’éclatante. Mine de rien, ils recréent la sensation. Le petit père Blake réédite cet exploit avec un autre hit intitulé «The Darkest Part Of The Night», il renoue même avec la veine des gros mid-tempos hésitants de Bandwagonesque. Cette pop de réacteur nucléaire claquée aux accords de Big Star n’a rien perdu de son allant et de ses dissonances pluridisciplinaires. Norman Blake signe aussi «Live In The Moment» une pop au son plein qui autorise à croire que ces Écossais pourraient encore conquérir le monde. Eh oui, avec ces cuts, on est une fois de plus confronté à une manifestation du génie pop des Fannies. En matière de coups de génie, Gerard Love n’est pas en reste puisqu’il en propose trois, à commencer par «Thin Air», empreint d’une élégance soigneuse, trié sur le volet et volatile, comme l’indique son nom. On s’y régale d’un solo en traversière, lumineux et subtilement saturé. On s’extasie à l’idée que l’avenir de la pop reste entre de si bonnes mains. Il revient en force, notre Gerard préféré, avec «The First Sight» et il nous éclate ça vite fait à la mad psychedelia - If I ever deserve the first sight of a breaktrought - et le solo s’évade de la terre comme une fusée magique. Il faut bien parler ici d’élévation vers la lumière. Il sort encore un hit de son chapeau de magicien avec «It’s A Sign» qui bien sûr renvoie à «Star Sign», avec un solo qui s’en va exploser dans l’azur marmoréen.

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    Et pouf, les voilà sur scène à la Gaîté Lyrique ! Ils ressemblent désormais à des petits pépères, ou plutôt à d’anciens amateurs de pop indé abonnés à des mauvais canards. Aucune débauche vestimentaire sur scène, ils portent tous des fringues irrémédiablement normales.

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    Norman Blake porte le cheveu court et des lunettes, il s’est fait un look atroce de premier de la classe, Gerard Love qui semble avoir rétréci au lavage porte une chemise blanche, un jean clair et une basse Fender blanche aussi volumineuse que lui. Raymond va lui aussi réussir à battre tous les records d’anti-starism avec son pantalon en velours côtelé et sa vieille Fender. Inutile de dire qu’on attend des miracles de cette équipe de vétérans de l’âge d’or. Eh bien figurez-vous qu’ils vont presque réussir à flinguer leur set à force de proposer des cuts d’intérêt secondaire. On le sait, rien n’est jamais gagné d’avance, mais les Fannies ont tellement de hits en réserve qu’il leur suffirait juste de les choisir. En fait, il y a deux problèmes : un, ils jouent trop de chansons de Raymond dont on sait qu’elles sont moins brillantes que celle de Norman et de Gerard. Deux, Gerard se met beaucoup trop en retrait et du coup, Norman Blake prend le rôle de leader, alors qu’on sait qu’il n’est pas vraiment l’âme de ce groupe. Fatale erreur ! Pour encore envenimer les choses, Norman Blake change de guitare pour chaque nouveau morceau, alors il finit par nous agacer au moins autant que Ryan Adams qui lui aussi se livrait à ce petit jeu, histoire de monter aux Parisiens médusés sa fabuleuse collection de guitares vintage. Ah on est loin de la guitare à courts-jus de Mick Collins !

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    Comme ils sont là pour la promo de leur nouvel album, il tapent forcément dans la viande fraîche, mais pas tant que ça, car Gerard ne chantera qu’une de ses compos sur Here, le fabuleux «Thin Air». Quant à Norman, il va claquer de belles versions de «The Darkest Part Of The Night» et d’«I’m In Love». Dans le cours du set, Gerard chantera aussi «Don’t Look Back», tiré de Grand Prix, et l’effarant «Ain’t That Enough» tiré de Songs From Northern Britain. Avec ça, on devrait se sentir gavé comme une oie, mais non, le problème est qu’on ne supporte pas qu’un groupe aussi haut de gamme puisse jouer des cuts de niveau inférieur. On soupire ostensiblement aux pieds de Norman. Il s’en aperçoit et semble s’excuser.

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    Des mecs commencent à gueuler pour réclamer «The Concept», alors il fait yes yes d’un air embarrassé et indique d’un geste de la main que ça vient, yes yes, after ! Et paf, ils prennent «The Concept» juste en fin de set et forcément la salle explose. C’est réglé comme du papier à musique. Nos cervelles palpitent d’ivresse rimbaldienne. C’est immédiat, c’est même un phénomène physiologique automatique, on sent les artères qui se dilatent de jouissance, Norman et Raymond claquent leurs vieux accords magiques, et franchement, on se dit à ce moment-là qu’il devait se passer exactement la même choses lorsque les Beatles se trouvaient sur scène. Comme les Beatles, les Fannies sont au-delà de la pop, dans le monde magique qu’ils ont inventé. Ils reviennent pour le rappel et attaquent avec un cut pourri. C’est insupportable. Une honte.

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    Alors pour racheter leur faute, ils enchaînent trois hits inter-galactiques tirés de Bandwagonesque, «What You Do To Me», «Starsign» - que chante Gerard - et ils finissent sur cette inconcevable prestance de la fulgurance qu’est «Everything Flows», une façon exemplaire de boucler la boucle en explosant la haute salle de la Gaîté. Ils redeviennent ce groupe grandiose et magique qu’on vénérait à l’époque et dans leur pattes, la pop reprend tout son sens : elle rend tout simplement les gens heureux.


    Signé : Cazengler, pas Fannie mais fané

    Teenage Fanclub. La Gaîté Lyrique. Paris IIIe. 6 février 2017
    Teenage Fanclub. A Catholic Education. Paperhouse Records 1990
    Teenage Fanclub. God Knows It’s True. Paperhouse Records 1990
    Teenage Fanclub. Bandwagonesque. Creation Records 1991
    Teenage Fanclub. The King. Creation Records 1991
    Teenage Fanclub. Thirteen. Creation Records 1993
    Teenage Fanclub. Grand Prix. Creation Records 1995
    Teenage Fanclub. Songs From Northern Britain. Creation Records 1997
    Teenage Fanclub. Howdy. Columbia 2000
    Teenage Fanclub & Jad Fair. Words Of Wisdom And Hope. Domino 2002
    Teenage Fanclub. Man-Made. Perma 2005
    Teenage Fanclub. Shadows. Perma 2010
    Teenage Fanclub. Here. PeMa 2016

     

    14 – 04 – 2017 / LAGNY-SUR-MARNE
    LOCAL DES LONERS
    WHEEL CAPS

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    Soirée tranquille en petit comité avais-je supposé, les rockers éparpillés aux quatre coins de la France, lancés à toute allure sur leurs motos pétaradantes pour profiter de ce week end pascal. Erreur monstrueuse ! Au dernier tournant du labyrinthe qui mène chez les Loners, m'a fallu réviser mes pitoyables prévisions. Une horde de cuirs noirs s'agite devant l'entrée et déborde largement sur la chaussée. Parfait pour réviser les logos de tous les bikers-clubs du département ! Les précédents passages des Wheel Caps à Troyes ( voir KR'TNT ! 313 du 26 / 01 / 2017 ) et les showcases à Rock Paradise à Paris ont suscité le bouche à oreilles et piqué les curiosités. N'ai-je pas garé la teuf-teuf que je tombe sur Phil des Ghost Highway venu soutenir ses pots et Béatrice Berlot entourée des conquistadors du 3 B. Remarquable absence de Duduche, excusé d'office, puisque de l'autre côté de l'Atlantique, en visite à Tupelo et Graceland.

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    WHEEL CAPS

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    La salle remplie comme un oeuf de Pâque – la métaphore s'impose – pondu par un alligator. Tout le monde est là, sauf les Wheel Caps qui batifolent à l'extérieur. Les voici qui arrivent et s'installent, tous trois sur le devant de la scène. La configuration des lieux s'y prête, pas de préséance, trois complices sourire aux lèvres et mains baladeuses sur des instruments de douce torture musicale.

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    Alain Perny lance le sésame magique, Un, deux, trois, quatre, un, deux, et c'est parti ! L'est particulièrement pernicieux le Perny ce soir, vous envoie de ces coups de boutoirs à ébranler les murs les plus épais des citadelles, par dessous, sans que personne ne le voie sur la grosse caisse, et puis du geste innocent de ses deux mains il vous passe le balai sur la caisse claire pour chasser lea poussière, du genre excusez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, et tout de suite après, la mine réjouie du gamin qui essaie sa carabine à plomb sur le canari du voisin, il refait cracher les bombardes de Crécy à plein régime, garez-vous sur les trottoirs, il y a le rockab qui passe.

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    Manches courtes, une casquette, une contrebasse aux ouïes étoupées, pas de doute, c'est Thierry Daime, le daimon échappé du cerveau de Socrate, qui s'en vient titiller la dialectique des quatre cordes, tire sans ménagement et tape sèchement, la grosse pendule de bois verni ne ronronne pas comme le chat endormi dans le couffin du bébé, elle jappe beaucoup plus qu'elle ne jazze, z'avez intérêt à lui présenter des mollets durs quand elle y plante ses dents hargneuses, plaisir à les entendre ces deux-là quand ils montent ou descendent à toute vitesse les escaliers rythmiques du rockab. Aboient aussi dans le micro pour les choeurs, pas du tout à la Jordanaires qui vous beurrent bien gras, bien mou, la tartine, non à la Jean Bart se jetant à l'abordage sur un malheureux rafiot anglais. Faut des aspérités dans le rockab, des pointes méthodiques que l'on enfonce à coups de maillets, précis et dévastateurs.

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    Entre ses deux assesseurs François Jandolo mène la farandole. Chemise blanche et Gretsch cochranesque, n'en faut pas plus pour rendre les rockers heureux, la voix qui assure et la guitare qui morsure. Les cordes du haut, les cordes du bas. Un diagramme de base d'une simplicité extrême. Un gamin de quatre ans peut le comprendre. Mais après il y a la magie et l'instinct, l'inné et l'acquis, quel que soit le riff, savoir l'exacte proportion des résonnances nécessaires à la volupté auditive, mélange et séparation, le velours des graves et le grêle des aigus, l'est passé maître Mister Jandorock pour toujours laisser un écho du premier dans la gracilité du second et un soupçon de ce dernier dans le velouté gravissime. Mais l'est aussi le Chantdolo, peut-être l'art suprême du rockab, celui qui emmène le bateau au coeur des tempêtes pour mieux traverser l'oeil des ouragans.

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    Sont en forme les Wheel Caps commencent juste Centipede, leur cinquième morceau, qu'ils ont déjà gagné la partie, un Woring Kind pas du tout ennuyant et Thierry Daime entonne All I can Do. Faudra un jour que l'on m'explique pourquoi cette chansonnette aux paroles si pathétiques suscite un tel élan vital sur les auditeurs. Normalement après l'avoir écoutée vous devriez écourter votre vie, vous tirer une balle dans la tête ou pour les moins courageux entrer dans un monastère, mais non c'est toujours la liesse générale, avouons que Thierry Daime vous l'enlève à un train échevelé, comme les généraux de Napoléon la Redoute de Borodino, à tel point qu'une fois terminé, vu l'exultation de la salle, il se lance à lui tout seul - percussivement secondé par Alain qui n'y va pas de main morte - dans une polyphonie corse du meilleur effet. Un Stray Cats Strut à croire que les Wheel Caps ont déjà été réincarnés en chats de gouttière dans une autre vie, tant ils vous rendent à la perfection l'indolence matoise d'un félidé humain en quête de chattes brûlantes sur les toits, un Boogie Bop Dame à vous damner le fion, un Zombie vombrissant, un petit Gene étourdissant, vincenal en diable qui fiche toute l'assistance à l'agonie puisqu'elle réclame aussitôt après une Rock Therapy, mais les Wheel Caps garent la Rose Cadillac sur le bas-côté. Fin du premier set.

     

    WHEEL CAPS & FRIENDS


    Ne sait pas ce que nos enjoliveurs ont fait durant l'interset – j'étais avec Nelson Carrera qui se laisssait photographier avec des admiratrices- oh Carol ! Corine,Corina ! - impérial le Nelson, avec ses yeux bleus pétillant, sait parler aux demoiselles vous les met dans sa poche en moins de cinq secondes, la grande classe – z'en tout cas ils reviennent au taquet.

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    Commencent par nous réchauffer avec un Ice Cold, type ice-scream brûlant, Alain Perny, de sa haute stature officie debout derrière la drumerie, fouette ses cymbales comme des femmes lascives que rien ne saurait satisfaire, gesticule à la Toscanini maltraitant le Berliner Orchestra, dents rieuses et mimiques imparables, vous bascule le rockab dans les sentiers de chèvres vertigineux, immédiatement suivi par Thierry Daime qui dégringole la sente des chamois courbé sur son vaisselier Louis XIII, de rocher en rocher, vous sert une fricassée de Splonk ! Splonk ! Splonk ! serrés comme des tourniquets de mitrailleuses dans les westerns mexicains.

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    L'est bien connu qu'en avril, l'on ne se découvre pas d'un cochranil, alors nous en sortent deux d'un coup, Tired et Sleepy et Completely Sweet, complété en fin de set par un Twenty Flight Rock monstrueux. Ne devrait pas vous dire comment François Jandolo est heureux comme un loup entré en pleine dans la bergerie, un carnage, la voix qui s'inflexifie à merveille et la guitare qui vous incendie les neurones. Blue Jeans et Long Black Train pour nous en faire voir de toutes les couleurs, et entendre la voix des anges. Peux vous certifier qu'ils ont un sexe. Féminin. Ressemblent à y méprendre à des créatures terrestres mais qui poussent des hurlements de démoniaques. Des vrilles de filles qui vous déchirent les tympans, exactement comme sur les chansons des Beatles sur l'enregistrement du Hollywood Bowl à Chicago en 1965. L'ambiance est montée de douze crans, ce ne sont pas des ritournelles à la Rit It Up et à la Tennessee Rock'n'roll qui vont la réfrigérer. Surtout quand on appelle Phil des Ghost

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    qui s'en vient batifoler sur les drums en entonnant son morceau fétiche Hello Marylou, suivi par Titus – pas le fils de l'empereur Vespasien – harmonica greffé dans ses phalanges qui nous apporte une touche plus blues que western du meilleur effet avec ses longs legati plus sulfureux que des décharges électriques.

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    Nelson Carrera qui se faisait discret au fond de la salle est rappelé à son devoir le plus élémentaire de rocker, et il nous offre en final de toute beauté et en hommage à Chuck Berry un Johnny B. Goode des plus talentueux – sa voix épouse à merveille le phrasé de son idole – les Wheel Caps vous y brodent par-dessous un de ces accompagnements aux gros oignons qui piquent et vous font verser des larmes de sang. N'auraient pas dû si bien faire, leur est sur le champ interdit de descendre de scène et, pauvres forçats enchaînés au dur labeur du rock'n'roll, sont obligés de bisser plusieurs morceaux, dont le fastueux All Ican Do is Cry que Thierry Daime nous clame comme le brame du cerf le soir au fond des bois. Vous en ressortez la moelle épinière toute rabougrie.

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    Un concert de fous. Les Wheel Caps ont allumé le feu. Et ne l'ont pas éteint. Chapeau bas, Messieurs !


    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Béatrice Berlot, Rey Fonzareli, Phil Ghost-Highway )


    LA BLONDE ET MOI
    FRANK TASHLIN
    ( 1956 )

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    The Girl Can't Help It, le titre est plus parlant pour les rockers. C'était aux alentours de 1967 – plutôt avant qu'après mais je ne puis l'affirmer - je sursautai en feuilletant le programme télé, caramba los gringos ! La Blonde et Moi sur la deuxième chaîne ! Un impératif catégorique aurait dit Kant. Juste un problème. Dans la lointaine Ariège le relais télévision qui desservait mon village ne reliait pas encore la deuxième canal... Solution de secours, filer chez la grand-mère et la convaincre qu'il lui fallait obligatoirement regarder ce chef-d'oeuvre du cinéma mondial dans lequel apparaissait ce demi-dieu, ce héros de l'Humanité en marche qui répondait au nom de Gene Vincent. Jugez de mon éloquence qui atteignit des sommets dignes de Cicéron, je parvins à la persuader et à la convaincre. Quoique à la réflexion je me dise qu'elle resta tout de même sur une appréhension emplie dun scepticisme des plus dubitatifs quant à la nécessité incommensurable du rock'n'roll dans l'avancée de la civilisation... Bref, trois jours plus tard, j'étais assis face à la télévision, prêt à dévorer des yeux et des oreilles ce chef-d'oeuvre mythique du septième art. Hélas, les dieux du rock n'étaient pas de mon côté, ce soir-là le deuxième relais de diffusion qui arrosait l'Ariège était en panne... Des milliers de flocons de neige encombraient le fond noir de l'écran...

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    Le temps a passé... A mon humble honte, j'avoue que jusqu'à cet après-midi de dimanche pluvieux, l'idée et l'envie m'étaient sorties de la tête. A ma décharge toutefois j'ajouterai que depuis l'instauration du net, je me suis abreuvé mainte et mainte fois des trois séquences qui mettent en scène Little Richard, Eddie Cochran et Gene Vincent, j'ai même acheté le DVD en 2008, mais pour ne pas dire que j'ai attendu dix ans pour le visionner, me suis enfin résolu à le regarder, davantage poussé par une intérêt sociologique que par un curiosité purement cinématographique, n'étant guère un spectateur enthousiaste des images qui bougent. ( Je sais nul n'est parfait, mais je me console en me répétant que beaucoup sont parfaitement nuls ).

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    Plaisant à regarder. Première constatation : en couleur et en cinémascope. La moindre des choses aujourd'hui, mais en 1956, ce n'était pas donné. Un argument de vente. Dont Tom Ewell l'acteur principal vient faire la promotion sur le générique. Genre démarcheur à domicile. Certes l'image s'allonge à droite et à gauche. De quoi y loger le grand canyon du Colorado, six régiments de cavaleries et douze tribus indiennes sur le sentier de la guerre. Ce ne sera pas le cas, nous ne sommes pas dans un western, mais dans une comédie citadine. Pratiquement toutes les scènes se déroulent en appartements ou en salles de spectacles ( pas le Zénith, mais la boîte-cosy ), et il y a même pire, quelques uns des moments-pivots de l'intrigue se déroulent dans un espace bien plus confiné, dans un poste de télévision. N'oublions pas que la télé fut le fer de lance du rétrécissement urbain américain, et en même temps le début de la société du spectacle. Ce n'est pas un hasard si le roman de la césure poético-existentielle initiée par le mouvement beat prend à la même époque la tangente, Sur La Route de Jack Kerouac paraît en 1957...
    Mais la télévision fut aussi le média de propagation du rock'n'roll, sans elle Elvis Presley serait resté un petit chanteur régional dont la renommée n'aurait jamais dépassé les états limitrophes du Tennessee. Et justement le rock and roll est le sujet du film. Pas exactement. Entre dans l'action par la bande. Le film n'aurait pu être qu'une comédie sentimentale, mais rien de plus fade qu'une historiette amoureuse, l'amour est un plat qui se mange brûlant et fortement épicé. A l'époque la morale pudibonde interdisait tout dévoilement intempestif, fallait trouver autre chose que l'érotisme dénudé, la caméra s'arrête à la naissance de la gorge proéminente de Jayne Mansfield et de Julie London. Donc ce sera le rock'n'roll. Pas question d'en faire le vecteur de la révolte adolescente. L'on ne prend pas cette musique nouvelle au sérieux. Ce n'est pas qu'on ne la comprend pas, c'est que l'on refuse tout bouleversement culturel qui remettrait en question le fragile équilibre sociétal. L'humour et la dérision sont des vecteurs castrateurs et incapacitants. En France, nous aurons droit à la même désinvolture, souvenons-nous du mépris de Boris Vian envers Elvis Presley en particulier et le rock'n'roll en général.

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    Mais la loufoquerie n'est pas obligatoirement signe d'indigence intellectuelle. Le film ne raconte que la fabrication d'une vedette. Que celle-ci y mette de la mauvaise volonté est un des ressorts du comique du scénario. Quand on ôte ses yeux des proéminences Mansfieldiennes, l'on s'aperçoit que l'on est au coeur de ce phénomène de récupération, de contrôle et d'abâtardissement dont le rock'n'roll fut victime aux USA. La guerre des Jukebox que se livrent, d'une manière les plus divertissantes, les deux bandes rivales de la pègre qui dans le film officient dans l'industrie de l'entertainment est prémonitoire du scandale de la payola qui mettra un terme à la carrière d' Alan Freed et de ses rock'n'roll shows, le rock'n'roll ne saurait être qu'un produit de haut rendement financier et de simple consommation musicale.
    L'Equipée Sauvage en 1953, Graine de Violence en 1955, La Blonde et Moi en 1956, de l'inquiétude sociologique au divertissement grand public ( en France, on aurait eu droit à Les Charlots font du rock'n'roll ) le boa constrictor du système d'assimilation marchande est capable d'avaler les proies les plus hostiles – sans doute l'adjectif “obliques” conviendrait-il mieux - et de les digérer avec une placidité souriante qui fait peur. Puis de les régurgiter et de vous les vendre en barquettes réfrigérées dont vous devenez addicts sans vous poser de questions.

    Damie Chad.


    THE GIRL CAN'T HELP IT
    Picture-Disc / NCB 1050 / DENMARK / 1985

    LITTLE RICHARD / NINO TEMPO / JOHNNY OLENN / EDDIE FONTAINE / THREE CHUCKLES / JULIE LONDON / GENE VINCENT / EDDIE COCHRAN / RAY ANTHONY / THE TRENIERS / FATS DOMINO / THE PLATTERS

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    Pas de panique, La Blonde et Moi, est aussi un film musical, si je n'ai que très peu intrinsèquement évoqué cet aspect dans la chronique précédente, c'est que j'ai retrouvé la bande-originale du film sur mes étagères. Je vous en prie, ôtez vos yeux du décolleté plongeant de Jayne Mansfielden face A, vous risqueriez de vous blesser, et ouvrez grand vos oreilles.

    The Girl Can't Help It : chanson générique du film, enregistré pour Specialty, un titre un peu à part avec Lucile, dans le meilleur de la discographie du petit Richard ( mais grand artiste ) prépondérance des cuivres qui demandent une voix plus appuyée moins virevoltante que sur les autres morceaux rock de ces légendaires sessions incendiaires.

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    Tempo's Tempo : Nino Tempo et son sax c'est un peu l'éléphant avec sa trompe. Hélas qui fait son numéro dans un cirque. Capable de vous déraciner un séquoïa mais ici on vous le montre en train de cueillir des marguerites. Un peu au début, un peu à la fin, le reste de la séquence occultée par les tribulations du héros. Toutefois c'est mieux en film que sur disque où le morceau trahit trop ses influences jazzy swing. Tout compte fait le réalisateur n'a pas eu entièrement tort. Maintenant attention, vous retrouvez Nino Tempo sur l'album rock'n'roll de John Lennon. Serait-il le Link Wray du saxophone ?

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    My Idea of Love : Johnny Olenn, son idée de l'amour n'est pas la nôtre, si doucereux que vous avez envie de rentrer votre bite dans votre poche et de vous faire cénobite. Damoiselles, c'est sans danger. Vous pouvez vous rapprocher. Olenn vaut bien mieux que cette catastrophe. L'a fréquenté Elvis et Johnny Caroll, cela vous classe un homme. I Ain't Gonna Cry No More : sur le coup Johnny a compris qu'il fallait redresser la barre ( demoiselles écartez-vous ) le vocal vous mordille les épaules mais le sax vous écorche la peau un peu plus sauvagement, s'en tire avec les honneurs mais san médaille pour fait de bravoure inoubliable.

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    Ready Teddy : l'on ne présente plus, un chef d'oeuvre. Si vous ne connaissez pas, sachez que votre présence sur cette planète n'est guère indispensable. Les deux titres de Little Richard disséminés sur le disque sont enchaînés dans le film ( et entrecoupés d'images parasitaires ), l'est beau comme un dieu, devant son piano et dans sa permanente ondulée, l'on a tout fait pour polir son image, mais un tigre reste toujours un fauve, qu'il soit en train de se lécher les pattes dans sa cage ou d'égorger une gazelle innocente en pleine brousse.

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    Cool It Baby : Eddie Fontaine, chanteur, acteur et comédien. Pas un inconnu en 1956, mais à part les sites spécialisés es rockabilly, l'a été bien oublié par chez nous. Un Cool It Baby de bonne facture, mais un peu trop cool du genou à notre goût. Ne pourra servir de générique à ces soirées où vous quittez votre appartement doré pour endosser vos vêtements de serial killer et vous enfoncer dans les brumes les plus épaisses de vos nuits les plus noires.

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    Lolilop Lover : Three Chuckles, rien que le titre trahit la mièvrerie du propos, un exemple parfait du rock assagi qui ne chasse plus les souris en leur attachant un bâton de dynamite à la queue. Pour le film ils ont laissé l'accordéon à la maison. Z'auraient pu prendre un rail de cocaïne à la place.

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    Cry Me A River : Princesse Julie London en action. Peut-être la séquence du film la mieux venue. Chanson mélodramatique pour une situation mélodramatique. The right song at the right place, professionnalisme américain insurpassable. Ce n'est pas du swinging London, mais le slow sirupeux que vous devez avoir toujours sur vous si vous avez couché avec la meilleure amie de votre copine et que par une stupide inadvertance vous tenez à raccrocher les wagons au train qui ne vous a pas attendu. Attention, torrents de larmes livrées sans crocodile.

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    Be Bop A Lula : comment se fait-il qu'un demi-siècle après l'on n'ait pas encore retrouvé les rushes de la séquence avec cette fin qui voyait les portraits des grands musiciens classiques accrochés au mur de la salle tomber à terre ( repose Beethoven ! ) lors de la dernière note du combo des Blue Caps en folie. L'existe bien quelques rares images de Gene durant sa période américaine, mais jamais avec une netteté cinématographique équivalente.

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    Twenty Flight Rock : séquence iconique – les images mouvantes d'Eddie Cochran sont si rares – tout le rock'n'roll est contenu dans ce haussement guingoisique des épaules, encore plus fort que le jeu de jambes épileptiques d'Elvis qui par ricochet ressemble à la tremblante du mouton. C'est dire si Eddie Cochran reste le chaînon manquant du rock'n'roll.

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    Rock Around The Rockpile : une parodie qui pille grossièrement et Bill Haley et Choo-choo Boogie – le scénario l'exige – inutile de demander une exonération à votre précepteur sous prétexte que vous ne l'ayez jamais entendu. Il ne vous l'octroiera pas. Et il aura raison. Ray Antony qui joua dans le big band de Jimmy Dorsey essaie de se rattrapper aux petites branches du rock'n'roll.

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    Rockin' Is Your Bizness : allez plutôt sur You Tube, ici les Treniers sont sages comme des images, rien à voir avec certaines de leurs prestations désopilantes. D'autant plus étrange que leur manière favorite aurait été au diapason des intentions parodiques du film.

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    Blue Monday : Cheveux lissés et ongles manucurés, Fats Domino en paraît presque mince. Petit problème, sa bluette du lundi matin paraît bien fade ( un gumbo sans aileron de requin )comparée à l'impeccable prestation de Little Richard. Bien qu'il soit de la même famille, un matou allongé sur votre canapé n'a rien à voir avec un tigre altéré de sang.

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    You'll Never Never Know : The Platters. Genre chanson d'amour à verser, une fois de plus, des torrents de larmes. Si vous avez le coeur sec comme le sable de la La Vallée de la Mort, matez plutôt Zola Taylor et essayez de savoir à quoi elle sert dans ce quatuor masculin dont elle a tout l'air d'être la cinquième roue du carrosse.

    Une constatation s'impose, l'omniprésence sur presque tous les morceaux du saxophone. Instrument qui fait la liaison entre le dance jazz et le rock'n'roll, pas un hasard si la guitare électrique se taille la part du lion sur les deux morceaux de Gene Vincent et d'Eddie Cochran. Personne ne saurait arrêter la marche de l'histoire !

    Damie Chad

    LITTLE RICHARD / PARIS 1966
    ENREGISTREMENT PUBLIC
    A L'OLYMPIA

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    THE WILDEST ROCK AND ROLL SHOW EVER RECORDED


    LUCILLE / GOOD GOLLY MISS MOLLY / RIP IT UP / LONG TALL SALLY / TUTTI FRUTTI / JENNY JENNY / SEN ME SOME LOVIN' READY TEDDY / SHE'S GOT IT / WHOLE LOTTA SHAKIN' / OOH POO PAH DOO

    ( ODIO disques : OD-66 )

    Enregistrement non officiel comme l'on dit pudiquement. N'ai pas vu le concert ce 13 décembre 1966 mais ai écouté religieusement le show – si je me souviens bien dans un bar parisien ou à la Maison de la Radio - retransmis par le Pop Club de José Arthur et présenté par Pierre Lattès. Pour la pochette, se sont contentés de reprendre celle du 45 tours I Need Love.

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    Un Little Richard en pleine forme, soutenu par un public conquis à l'avance, en pleine possession de ses moyens. A cette époque Little Richard continuait sa croisade de retour entreprise en 1964 en Angleterre. A l'origine ne devait entonner que des chants religieux mais les démons du rock'n'roll sont revenus à la charge... Fallait bien prouver à ces morveux d'englishes qui était le roi du rock'n'roll !

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    L'était accompagné par Johnny B Great & the Quotations, Al King était au saxo, porte bien son nom.

    Lucille : la tornade ne fait que commencer. Les cuivres assènent la marmelade et Little Richard vous passe la seconde couche de poudre de canon. Les festivités s'annoncent torrides. Good Golly Miss Molly : un piano qui égrène comme un début de slow et subitement c'est le délire total, l'on est parti pour une série de bombes atomiques envoyées sans rémission. Un saxophone qui attaque en piqué au milieu du morceau et Little Richard qui knock oute son monde en cinq phrasés terrifiants. Rip It Up : encore le coup du piano mou et le vocal qui écrase les mouettes à coups de marteaux sur l'océan déchaîné, le sax qui vous plante des échardes dans la gorge et vous pousse de ces barres à mines dans les oreilles que cela en devient insupportable, faites quelque chose, arrêtez-le, mais non il continue au-delà de la mort, et sur ce, Little Richard vous passe le rouleau-compresseur de sa voix agrémenté d'un moteur de formule 1, jalousie du sax qui vous creuse une tranchée dans le conduit auditif et tous deux se tirent la bourre jusqu'à la fin du morceau. Long Tall Sally : whoo ! Promis l'on va avoir some fun jusqu'au bout de la nuit, vous secoue le piano comme Jerry Lou dans ses grands moments, et le sax revient bourdonner dans votre cerveau, cette fois le vocal se fâche vraiment, courez aux abris si vous tenez à survivre. Tutti Frutti : deux whaou ! de triomphe et l'on remue la salade aux mille fruits juteux. Yes Indeed. Le piano ricane de toutes ses touches, le sax racaille et cette voix qui ne perd jamais le souffle et relance sans arrêt la machine ! Quel organe ! Jenny Jenny : mamama ! C'est au tour de la petite Jenny de nous montrer ce qu'elle a dans le ventre. Remue salement du bassin et de l'abdomen la garce, le sax s'enfonce en elle comme le Paris-Londres dans le tunnel sous la Manche. Le petit Richard vous presse les tétons du piano comme une brute et vous mordille le vocal à pleine bouche. Send Me Some Lovin' : un peu de romantisme dans ce monde d'orgie romaine, la voix qui prie la demoiselle, et le sax qui rampe comme un suppliant écrasé sous le poids du péché le jour de la première communion. Le titre est vite expédié. Ne faut pas non plus exagérer, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Ready Teddy : Et c'est reparti comme la cavalerie d'Alexandre lors de la traversée du Granique. Le sax qui galope devant à grandes enjambées, le public qui devient fou, et Richard qui vous rappelle au cas où vous l'auriez oublié qu'il est le patron. Vous termine le morceau vite fait, bien fait, à coups de sabre laser vocal. She's Got It : oh oui, encore une fois le saxophone bien introduit, en douceur, mais très vite aussi saignant que des menstrues, oh baby, she's got it !Si vous n'appréciez pas, retirez-vous, le rock'n'roll n'est pas pour vous. Tant pis pour vous. Whole Lotta Shakin' : tiens le retour de Jerry Lee, pour le piano fait jeu égal, plus sauvage, plus tranchant, moins redondant, pour le vocal l'est plus incisif, plus méchant, hurle comme un dératé pour supplanter le sax qui met le public en transe. En fait toute la différence entre la tornade noire et l'ouragan blanc. Inutile de choisir. Mortels tous les deux. Ooh Poo Pah Doo : au début l'on croit que prêcheur de Macon va s'amuser au jeu des questions réponses avec le public, dans la plus pure tradition gospellique, mais non le prêtre du rock'n'roll n'est pas prêteur, garde tout pour lui, ne partage pas, d'ailleurs manifestement l'assistance préfère l'écouter que s'entendre, nous aussi, trop tard, this is the end, thank you ! Et c'est tout.

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    Etrange que l'on ne classe pas cet album ( not authorised ) dans les live les plus meurtriers du rock'n'roll ! Si vous n'avez pas le disque, ne pleurez pas, le concert est sur You Tube.

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    Damie Chad.

    BANJO
    CLAUDE McKAY


    ( Editions de l’Olivier / Juin 2015 )

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    A peine avons-nous entrevu le nom de Claude McKay dans une des nombreuses chroniques que nous avons consacrées à Langston Hughes, poète américain, tête de proue de cet important mouvement artistique nommé Harlem Renaissance, qui au début du vingtième siècle, marqua l’émergence littéraire de la revendication de l’identité noire aux USA.

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    Banjo fut le premier roman qu’écrivit Claude McKay même s’il ne parut en 1929, en deuxième position, qu’après Home To Harlem, ouvrage qui en quelque sorte ouvrit, pour employer une expression de James Baldwin, le feu. McKay, né en 1889, est mort en 1948, trop tôt pour participer à l’intensification des luttes pour la reconnaissance des droits civiques dans les années soixante et assister à l’émergence des revendications beaucoup plus violentes des Black Panthers. La courbe de son parcours politique est quelque peu décevante. Très proche du mouvement communiste international au début des années 20 il finira par se convertir au catholicisme. Confronté à la pesanteur des structures et partis politiques il se séparera de son idéal révolutionnaire de jeunesse. Son oeuvre toute dévouée à la cause noire essaie de tracer un chemin revendicatif à l'abri des tentations intégratives réformistes et de la fausse solution du retour à l'Afrique prôné par Marcus Garvey dans son journal The Negro World qui fait l'objet d'âpres discussions entre les principaux protagonistes de Banjo.

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    Première surprise, le roman se déroule en France et très précisément dans la bonne ville de Marseille. Certes comme beaucoup d’artistes noirs de sa génération Claude McKay eut la tentation de partir voir si dans les pâturages européens l’herbe était plus verte, mais son roman ne nous conte pas les aventures d’une intellingentsia en exil. Loin de là ! Nous ne sommes pas à Paris, capitale des Arts, mais dans un périmètre strictement délimité : les quais du port de Marseille et le quartier de la Fosse. Inutile de le chercher sur une carte, l’a disparu sous les pelleteuses. Rien de tel qu’une rénovation urbaine pour araser les chancres purulents. C’est que l’on avait fait fort, origines françaises obligent, l’on était allé chercher le modèle dans une très ancienne possession nationale, le Quartier Réservé de New Orleans, tout un ensemble de rues et de boulevards adonnés à la prostitution. Plus les amuse-gueules qui vont avec : bars, cafés, restaurants et modernité envahissante - le roman se passe en 1926 - le premier cinéma porno.

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    Ce paradis du sexe répondait à deux fonctions primordiales, procurait du travail à toute une armada de prostituées et de macs, et circonscrivait en un espace clos les marins dont le navire faisait relâche dans les bassins. Les hommes sont ainsi faits que lorsqu’ils ont un peu d’argent en poche, de quoi boire et baiser à proximité, ils ne vont guère chercher ailleurs ce qu’ils ont sous la main. En plus ce n’était pas cher, une passe au prix d’une bouteille de rouge, à la portée de toutes les bourses. Evidemment vous pouviez trouver plus cher si votre fortune vous le permettait.
    Les matelots descendaient par bordées entières. De tous les pays. De tous les continents, Asie, Amérique, Europe, Afrique, de toutes les couleurs. Notamment beaucoup de noirs. L’escale marseillaise était appréciée, l’alcool, les femmes, et le soleil. Ce dernier important, nous sommes loin des chaleurs africaines, des touffeurs caribéennes, des moiteurs virginiennes, en France certes, mais sous un chaud climat qui rappelle les origines natales. A tel point que certains préféraient ne pas repartir. Claude McKay nous invite à suivre la petite bande regroupée autour du dénommé Banjo. Une dizaine de nègres de toutes les couleurs. Du plus sombre ébène aux plus beaux cuivres. Un nuancier sans pareil. Proviennent d’un peu partout des états ségrégationnistes du Sud comme de Haïti. Un panel d’expériences variées. Le héros ne s’appelle pas Banjo par hasard, joue de cet instrument typiquement africain, le jazz est la bande-son du bouquin, rien à voir avec le Love Supreme de Coltrane, musique de danse, le ragtime des bastringues, la rythmique continue, rien de tel pour chauffer le cul des filles et mettre en branle le corps des hommes, la danse comme prélude obligatoire à toutes rencontres nuptiales éphémères.

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    Nos gaziers ne sont pas des intellos. Connaissent toutes les combines de la survie. Pompent l’alcool directement dans les barriques entreposées sur les docks, se font nourrir par les cuistots noirs des bateaux à quai, toujours un copain, une connaissance, une rencontre qui paye le coup à boire, un bourgeois en goguette que l’on plume, un amateur fortuné qui ne regarde pas à la dépense, une arnaque par ci, un coup de chance par là, entraide généralisée, celui qui a du fric le partage avec los amigos… En fait quand vous arriviez à échapper aux balles perdues des macs qui règlaient leur comptes entre eux, la vie était plutôt fort agréable.
    Banjo suit sa philosophie. Passer du bon temps. Ne pas se mêler des affaires des autres. Rien à voir avec de l’égoïsme. Ne croit pas en l’homme. Ni noir, ni blanc. Pas de généralité. N’est pas idiot non plus. Mieux vaut être blanc, riche et en bonne santé que noir, pauvre et malade. Connaît les règles du jeu. N’y participe qu’au minimum. Glisse entre les pions sans se faire remarquer. Le premier à truander les autorités, ne laisse pas tomber les amis, mais ne s’attache à personne. Dur avec les femmes dans le seul but de préserver sa liberté.
    Les aventures picaresques se suivent et se ressemblent. Ce sont les circonstances qui sculptent le devenir des hommes et non l’inverse. Marseille est toujours Marseille, mais les conditions extérieures se tendent, la vie devient plus difficile, la crise économique se profile à l’horizon, les idéologies nationalistes se mettent en place, la police qui laissait faire devient plus interventionniste et brutale… Le vernis sociétal craque. L’on commence à voir plus loin que le con des filles, la prostitution est une pompe à fric, c’est sur les richesses qu’elle engendre que se bâtit la fortune des arrivistes à la petite semaine comme celle des grandes familles… Une véritable problématique civilisationnelle. Les pauvres et les riches. Les blancs et les noirs. L’Afrique et l’Europe. Tout cela ne se recoupe pas parfaitement, mais Ray, l’intello dévoyé de la bande, essaie de reconstituer le puzzle de telle façon qu’en apparaissent les signifiances.

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    McKay pose l’équation - que personne n’a encore résolue - celle de l’identité noire. Ni les blancs. Ni les noirs. Le racisme plus ou moins fort selon les états mais toujours aussi insidieux. Schizophrénie et paranoïa sont sur un bateau qui ne coule pas. Cherchez l’erreur. Trouvez l’horreur. Le roman avance au petit bonheur la malchance. Le seul qui s’en tire sera Banjo. L’on n’en apprendra pas plus sur lui que sur les autres, mais l’on a compris qu’il possède toutes les armes nécessaires pour se dépatouiller des difficultés qui les attendent, lui et Ray, au prochain tournant.
    A la fin de sa longue postface qui tire à hue et a dia dans tous les coins sans apporter grand-chose de transcendant, le traducteur Michel Fabre termine sur une amère - et très juste - remarque. Ce livre qui fut rédigé voici quatre-vingt dix ans, une fois débarrassé de sa couleur locale et épocale, semble avoir été écrit ces derniers mois, ce n’est pas qu’il ait été en avance sur notre temporalité, c’est le monde qui n’a guère évolué. Les analyses que l’on peut par exemple trouver aujourd’hui dans les deux premiers numéros de Negus ( voir KR’TNT ! 297 et 310 du 29 / 09 / 2016 et du 05 / 01 / 2017 ) la première revue française noire éditée et écrite par des noirs, sont en tous points similaires à celles réalisées par Claude McKay. Un peu décourageant quand on y pense !


    Damie Chad.

  • CHRONIQUE DE POURPRE N° 205 = KR'TNT ! 324 :TOY / NEGRO SPIRITUALS / JAMES BALDWIN / JIMI HENDRIX / RONNIE BIRD

     

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 324

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    11 / 04 / 2017

     

    TOY / NEGRO SPIRITUALS / JAMES BALDWIN /

    JIMI HENDRIX / RONNIE BIRD

    I’ll be your plastic Toy

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    Tom Dougall et ses amis de Toy aimeraient bien sortir d’une belle chanson des Mary Chain, mais il leur faudrait des épaules. Ils n’ont ni la démesure, ni le son qui permet d’atteindre le niveau d’un blaster comme «Just Like Honey». Les grands spécialistes classent Toy dans les noisy, c’est-à-dire les bruitistes, une catégorie aussi fourre-tout que ce qu’on appelle aujourd’hui la scène psyché et qui ne veut rien dire. Toy est tout bêtement un quintette de rock anglais basé à Brighton et qui propose, au long de ses trois albums, un rock ambitieux et atmosphérique typique d’une scène anglaise qui cherche à se renouveler sans y parvenir. Trois albums, c’est la distance idéale pour montrer qu’on tourne en rond. Ils rappellent les mauvais souvenirs de la fameuse scène Shoegaze anglaise, celle des mecs qui regardaient leurs pompes pendant une heure lorsqu’ils montaient sur scène, les Slowdive et autres Ride, des gens qui se prenaient alors pour les héritiers du early Floyd et de Spacemen 3, mais qui n’en avaient ni les moyens, ni les épaules.

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    Les Toy affichent pourtant un look qui met en confiance. Quand on voit les images, on se pourlèche les babines. Ils ont ce qu’on appelle des gueules et portent les cheveux longs. Deux d’entre eux ont mêmes des faux airs de Pretty Things, et pas n’importe quels Pretties, ceux de 1964. Le conseil qu’on peut donner, c’est de les voir jouer sur scène avant d’écouter leurs trois albums. Toy est véritablement un groupe de scène, même si le petit chanteur Tom Dougall ne semble pas à l’aise. L’âme du groupe s’appelle Dominic O’Dair. Il joue de la guitare, mais avec une sorte de virtuosité qui finit par fasciner.

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    Ce mec empoche tous les suffrages à lui tout seul. En plus, il a une petite gueule de rock star, il est d’une beauté angélique. Il joue des figures extrêmement biscornues pour créer des climats byzantins, il plaque des accords jusque-là inconnus et combine ses notes avec les gestes mesurés d’un alchimiste. On finit par ne plus quitter sa main gauche des yeux, car il ne fait jamais deux fois la même chose. Il joue sur Telecaster et s’énerve parfois tellement qu’il casse des cordes. Tout l’édifice de Toy semble reposer sur lui.

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    Et sur le bassiste Maxim Barron, dont le visage disparaît sous une cascade de cheveux blonds. Il porte une sorte de combinaison de sky noir et joue des basslines extrêmement sophistiquées. Il est l’élément le plus visuel du groupe, car il bouge énormément et secoue sa tignasse en permanence. Quelqu’un disait qu’il portait une croix de fer parce qu’il est fan de Metallica. Enfin bref. Le mec qui fait battre le cœur de Toy, c’est le batteur, l’excellent Chris Salvidge aux joues mangées par d’énormes rouflaquettes.

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    Au centre, se tient le fluet Tom Dougall, avec sa petite tête de pivert. Il joue sur Fender Jaguar et un cinquième larron complète les effectifs, debout derrière le clavier d’un petit orgue. Il remplace donc Alejandra Diez qui, quand on écoute les deux premiers albums, semblait être l’âme du groupe, au niveau du son. Alors oui, sur scène, Toy peut en mettre plein la vue. Ils ont des cuts taillés sur mesure pour créer la sensation, comme «Dream Orchestrator», un joli cut en up-tempo tiré du troisième album, ou encore «Join The Dots» le morceau titre du deuxième album qu’ils jouent en fin de set. Choix judicieux, puisque ce cut explose littéralement.

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    Ils jettent des paquets de mer sur les Dots et le cut sonne comme le messie qu’attend le public. Ils jouent ça à l’hypno aventurier, c’est claqué à la basse sur deux notes par un Maxim Barron surexcité qui descend aussi dans des sous-régimes de basse assez déments. Ils savent très bien ce qu’ils font. On voit ce bassman fou gratter ses notes à l’étage en dessous. On comprend alors pourquoi ils finissent avec les Dots : rien n’est plus possible après ça. On assiste là à une véritable dégelée de mad psychedelia.

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    Alors, si on s’est régalé du Dots final, on peut écouter leur deuxième album, Join The Dots, histoire de revivre ces minutes palpitantes. Le cut est bien là, tout aussi grandiose, mais avec les stroboscopes en moins. On se re-régale du jeu de basse extraordinaire de Maxim Barron. Puis on part à la découverte des autres cuts, les sens en éveil. Ils démarrent cet album avec un «Conductor» un brin floydien dans l’esprit de Seltz, très voyagiste, du type set the controls. Puis on voit les cuts suivants s’étaler en longueur, et ce n’est pas bon signe. Il ne se passe rien d’intéressant dans «You Won’t Be The Same», ni dans «As We Turn». C’est là que Dots intervient en sauveur d’album. Il faut ensuite attendre «Endlessly» pour retrouver un peu de pop intéressante, car ça sonne comme un hit pop oblique. C’est Alejandra qui noie «Left The Wander» de nappes de synthé. Sur cet album, Dominic O’Dair semble un peu en retrait, malgré quelques petites performances guitaristiques. Et puis ils tombent dans le panneau de la shoegaze avec «Too Far Gone To Know», beaucoup trop formel, perdu dans l’écho du temps. Plutôt que de chercher une voie vers la lumière, ils cherchent la petite bête. Quelle erreur ! À part le morceau titre, tout est très spécial sur cet album. Il faut vraiment céder à la curiosité pour l’écouter en entier. Les Toy sont durs à pénétrer, âpres au gain, trop opaques. «The Frozen Atmosphere» sonne pourtant comme une bénédiction, on y sent l’embryon d’une volonté d’en imposer au firmament, mais avec un vieux relent d’inspiration mélodique. Ce cut semble même vouloir se poser dans la paume de Dieu. Leur seule chance de s’affirmer reste bien la scène. Ils terminent cet album tendancieux avec «Fall Out Of Love», le cut d’ouverture du set. Ils y démultiplient les retours de vitesse, c’est overdrivé avec un certain tact. C’est l’un de leurs rares hits, dommage que les ponts soient si maladroits.

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    On passe aussi à travers leur premier album. On y retrouve du cousu de fil blanc à base de beat rapide et de pop noyée de nappes de synthé fantômes. Maxim Barron et Alejandra font le son à eux tout seuls. Elle crée de la magie dans «The Reason Why», un cut noyé de fog, comme la route de Pont-Audemer une nuit de mars. Au fil des cuts, on s’enfonce dans la shoegaze. Ils sont très forts pour créer des petites émotions caractérielles à coups de beat répétitif et de nappes incongrues. Avec «Motoring», ils visent les incontinences gravitales sur un beat sévère. Alejandra re-noie le groupe dans la magie synthétique d’«Heart Skips A Beat». Elle était bel et bien la petite reine du jouet. Le cut ne tient que par la beauté des nappes qui se dressent au fond du son comme des tornades de bandes dessinées. Elle embarque tout, y compris le peu de mélodie. Les Toy sont parfois crédibles, mais jamais énormes. Tout ce qu’on peut éprouver pour eux se limite à une certaine forme de sympathie psychédélique.

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    Leur set comprend bien sûr un certain nombre de titres de leur troisième album intitulé Clear Shot, dont l’excellent «Dream Orchestrator» qu’on ne se lasse pas de ré-écouter. Avec «Another Dimension», on les sent déterminés à relever les vieux défis orgasmiques et ils finissent par dégager une certaine forme de majesté. Au final, le cut rayonne et on sent une nette évolution. Ce troisième album est plus pop, au sens où ils reviennent au format chanson. «I’m Still Believing» sonne quasiment comme un hit. C’est à la fois poppy, allègre et joliment balancé au bassmatic. Ils se situent là dans la distance de la pop et montrent qu’il savent travailler cette matière généreuse. Encore une pièce joliment harmonique avec «Clouds That Cover The Sun», joué aussi sur scène, en milieu de set. C’est très hanté, au plan psyché. Voilà un cut qui colle bien au palais. Cette comptine coule comme de l’or liquide dans le gosier du consul capturé par les Parthes. On se re-régale aussi en B du fameux «Dream Orchestrator». Maxim Barron joue sa bassline avec frénésie et le cut passionne, aussi bien sur scène que sur le disque. On voit même le cut se développer, tellement ça grouille de son et d’idées de son. Ça monte comme une marée louvoyante et joyeuse. Ils reviennent à la pop anglaise (enfin !) avec «Spirits Don’t Lie», et avec un certain panache. Cette druggy song se montre digne des Spacemen 3. Étonnant et fiable. Ils finissent cet album réconfortant avec «Cinema», une pop de shoegaze dotée d’un final éblouissant. Dominic O’Dair y fait des miracles, de manière indéniablement indéniable.

    Signé : Cazengler, petit joueur


    Toy. Le 106. Rouen (76). 10 mars 2017
    Toy. Toy. Heavenly 2012
    Toy. Join The Dots. Heavenly 2013
    Toy. Clear Shot. Heavenly 2016
    De gauche à droite sur l’illusse : Chris Salvidge, Maxim Barron, Tom Dougall, Dominic O’Dair et Alejandra Diez.

     

    LE GRAND LIVRE DES NEGRO SPIRITUALS

    BRUNO CHENU

    ( BAYARD EDITIONS / 2OOO )

     

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    Le terme Negro Spiritual a été banni par la nova-langue politiquement correcte. Remplacé par celui de gospel, plus propre sur lui. Bruno Chenu se hâte d’établir la différence sémantique dès les premières pages de son livre. Negro spirituals et gospel sont tout deux des chants religieux nés dans la communauté noire des USA, mais aussi différents que peuvent l’être le country blues du blues électrique de Chicago. Deux époques, deux matrices différentes. Les negro spirituals sont nés dans les plantations, le gospel dans les ghetto des grandes villes du nord. Mais la différence n’est pas que géographique. L’on ressent dans les negro spirituals la prégnance de l’Ancien Testament, cette partie de la Bible qui raconte la sortie d’Egypte, modèle divin d’espérance et promesse de la programmation inéluctable de la fin de l’esclavage de tout un peuple asservi… Le gospel s’adresse à l’individu perdu dans la jungle des villes. L’on ne s’adresse plus au dieu tout-puissant, vengeur et libérateur, mais au Christ rédempteur qui vous apportera la délivrance et la lumière. Les mauvais esprits feront remarquer qu’il y met autant de mauvaise volonté que votre précepteur pour vous rembourser vos impôts, mais il paraît qu’il suffit d’y croire pour être heureux.
    En tout cas Bruno Chenu n’en doute pas une seconde. A la foi chevillée au corps. Suffit de lire le pédigrée de ses publications pour être convaincu de son engagement pour le Seigneur, l’a même été rédacteur religieux en chef de la Croix et professeur à la faculté de théologie de Lyon. Bref quelqu’un qui ne flirte pas avec la musique du diable. N’ai point trouvé le mot blues dans le bouquin et ce n’est qu’incidemment vers la cent cinquantième page que vous apprenez sans aucune explication complémentaire l’existence des blue notes. Le mentionne aussi dans sa conclusion en le définissant comme du spiritual sécularisé. Sans plus.

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    Le livre est divisé en trois parties, un disque qui regroupe vingt spirituals interprété par la chorale et les chanteurs de Moses Hogan. N’en dirai rien, car le bouquiniste ne le possédait pas. Outre cette absente de tous bouquets comme l’écrivit Mallarmé, la fin du volume réunit une anthologie de deux cents dix negro spirituals en langue originale et non traduits, et plus de trois cents pages très documentées relatives à l’émergence du christianisme parmi les esclaves.
    Contrairement à ce que l’on pourrait accroire la christianisation a pris du temps, plusieurs siècles. Pour la simple et bonne raison que les propriétaires d’esclaves n’étaient guère portés vers la chose religieuse. A peine dix pour cent des maîtres blancs se réclamaient du petit Jésus à la fin du dix-septième siècle. Passaient leur temps en cette vallée de larmes à forniquer sans fin, à boire de l’alcool et à amasser de l’argent. Fallut qu’au dix-huitième siècle dans l’Est des Etats Unis, les bonnes âmes s’inquiétassent de redresser les vices de ces mécréants. Les Eglises se hâtèrent de lancer les campagne de Réveil pour civiliser ces contrées sudistes.
    Cela ne se fit pas sans résistance. Les maîtres voulaient bien se repentir de leurs mauvaises actions - sans pour cela abandonner leur si agréables façons de vivre - mais ils tiquèrent méchamment lorsque les prédicateurs leur proposèrent d’évangéliser leurs esclaves. On leur expliqua que l’essence de la religion chrétienne était l’obéissance aux loi de Dieu et qu’un esclave qui respecterait le Seigneur ne pourrait se révolter contre ses maîtres. On voulut bien essayer, et tout compte fait dans un premier temps le résultat ne fut pas désastreux. Persuader par un prêche théorique les esclaves des bienfaits de Dieu ne provoqua guère de vocation dans la population noire. Mais méthodistes et baptistes avaient plus d’un tour dans leur sac à mensonges. Inventèrent le camp meeting. Réunion en pleine nature, blancs et noirs mélangés, tout le monde chantant ensemble les louanges du Seigneur et parole donnée à tout individu qui voulait témoigner de sa foi. Ferveurs, cris, chaleurs, le Créateur se dépêcha de donner un coup de pouce en provoquant transes et apparitions chez les impétrants.
    Faut être logique, ces nouveaux chrétiens noirâtres fallut bien les accueillir dans les Eglises et les appeler Frères et Sœurs. Ce qui n’empêchait pas de leur distribuer quelques coups de fouets en semaine. Car comme l’enseigne la Bible, qui aime bien, châtie bien. N’avaient pas le droit de s’asseoir devant, relégués à l’arrière et encore mieux au balcon quand le bâtiment en possédait un. N’empêche qu’ils étaient bruyants, qu’il fallait les recadrer sans cesse, et puis malgré les eaux du baptême leur peau restait irrémédiablement noire. D’un autre côté les noirs ressentaient de plus en plus fortement le côté ubuesque de la situation, l’amour des maîtres ne se manifestant qu’une heure par semaine fleurait un peu trop l’hypocrisie. D’autant plus qu’ils s’aperçurent que les maîtres ayant embrassé la foi chrétienne changeaient de comportement : leur mauvaise conscience soulagée, certains d’être agréés par le Tout-puissant, ils adoptaient une attitude empreinte d’une plus grande sévérité et cruauté envers leurs frères noirs qu’il convenait de maintenir dans le droit chemin... Les noirs ne tardèrent pas à réaliser qu’ils étaient selon leur cœur le véritable peuple de Dieu, bref l’on se sépara dès le début du dix-neuvième siècle de plein accord. Y eut désormais des églises pour les blancs et des églises pour les noirs.
    Les nègres surent saisir l’occasion. L’Eglise devint un mini contre-pouvoir. Un lieu où l’on pouvait se retrouver et parler librement. Les prédicateurs noirs devinrent une espèce de sous-autorité tacite, plus ou moins reconnue par les blancs. En cachette ils participaient aux filières d’évasion vers le nord, et apprirent à leurs paroissiens les plus doués à lire et à écrire. L’était nécessaire de savoir déchiffrer quelques versets de la Bible ou les paroles d’un nouveau chant. Les blancs fermèrent plus ou moins les yeux sur cette auto-éducation forcément à long terme libératrice mais encore très minoritaire.
    Pourquoi les noirs adhérèrent-ils à ce mouvement de christianisation ? Parce qu’ils n’avaient rien d’autre à se mettre sous la dent. Les trois révoltes de peu d’importance qu’ils fomentèrent furent à chaque fois réprimées en moins d’une semaine. Faute de fusils, l’on se contente de patenôtres. Théologiquement parlant la religion africaine en ses nombreuses déclinaisons régionales et tribales pose bien la figure d’un dieu-soleil unique qui délègue ses pouvoirs à des milliers d’esprits, mais dont la primauté est indéniable. Débarrassés du regard des maîtres les esclaves parfumèrent les cérémonies chrétiennes un peu coincées du cul de relents des rituels africains enfouis dans leur mémoire. Les questions angoissées des prédicateurs et les réponses survoltées des ouailles correspondaient miraculeusement aux structures questions / réponses qui formaient la base des cultes païens. Très vite s’installa le shouting qui correspond à l’incarnation d’un esprit en votre personne. Quiconque était ainsi visité déambulait en hurlant dans l’assemblée sans que personne s’en montrât indisposé. De quoi susciter des vocations. Le jeu devint collectif, ce fut le ring shout : un questionneur en transe au milieu et le reste de l’assemblée qui hurlait à qui mieux-mieux en tournant autour, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Les habitués des études sur le paganisme retrouveront là une structure fondamentale des anciennes cérémonies pratiquées dans toutes les ethnies de la planète, des peaux-rouges aux Indiens d’Inde, des Innuits au fin-fond de l’Afrique… C’étaient-là de grands moments de libération catharsiques des colères et des tensions accumulées au service des maîtres adorés… Ne pas oublier de noter que cette chenille collective rondement menée était aussi une espèce de danse du canard durant laquelle l’on n’avait pas le droit de lever les pieds. Après avoir rappelé l’hypothèse souvent émise par les spécialiste que cette étrange démarche de palmipède baudelairien était le résultat de l’interdiction de danser faite aux esclaves, Bruno Chenu propose une autre explication. Cette démarche malaisée et fatigante qui pouvait s’accélérer telle une tarentelle était une manière dans les locaux relativement exigus de l’Eglise de faire participer le corps aux muscles durement sollicités à cette fête spirituelle…
    Dès ses prolégomènes européens, la religion réformée remplaça le faste des célébrations catholiques par le chant. Cantiques et psaumes à tire-larigot. Les noirs s’emparèrent de cette coutume en l’adaptant à leurs organes. Basses profondes et barytons s’en donnèrent à coeur joie, mais furent vite rejoints par le reste de la congrégation qui tint à apporter son grain de gros sel. Trop facile de chanter en canon ou d’attendre sagement son tour, l’on précipita les variations de rythme et surtout l’on se dépêcha de donner dans la sophistification puisque l’on savait faire simple. L’on entremêla les voix, les tonalités, les timbres, et les tempos tout en respectant la place de chacun. Du travail instinctif d’orfèvre. Plus tard, bien plus tard, lorsque vint la possibilité d’enregistrer, l’on privilégia la beauté des voix les plus pures, à ce jeu-là, le negro-spiritual se rapprocha de la musique classique européenne… Adorée par la clientèle des petits bourgeois blancs. J’aurais tendance à penser que si l’on veut entendre un équivalent de cette ferveur noire des negro spirituals originaux, c’est vers l’exercice de haute voltige libératoire du scat jazz qu’il faut tendre l’oreille. Surtout pas vers ces chorales nauséeuses de gospel qui s’en viennent régulièrement prêcher dans nos contrées depuis plusieurs années. Tellement mauvaises qu’à les écouter elles vous feraient désespérer de Dieu, si par faiblesse d‘esprit et d‘intelligence vous croiriez en lui…
    Bruno Chenu consacre une centaine de pages à analyse le contenu des negro spirituals. La camelote christique habituelle. Plus près de toi mon dieu, c’est là où je suis le mieux. Délivre-moi du péché et laisse-moi monter au ciel. Genre de sempiternelles fadaises que répètent les curés depuis deux mille ans. Tirez votre mouchoir, versez des larmes de repentir, ici ce sont de pauvres esclaves qui espèrent être libérés de l’esclavage. Bla-bla-bla. Apparemment vu la situation actuelle des noirs aux Etats-Unis aujourd’hui, me semble qu’ils se sont trompés de logiciel. Peut-être n’aurais-je pas fait mieux à leur place, mais ce n’est pas une excuse. Préfère penser à cette séparation des églises noire et blanche si bien développée par notre auteur. Elle eut ses conséquences idéologiques et politiques qui nous expliquent comment s’ancra dans les mouvements noirs l’idée d’une partition géographique ( voire d’un retour vers l’Afrique ) des deux communautés. Qu’un Malcolm X ait prêché pendant très longtemps la nécessité de l’Islam s’explique aussi par le fait que les premières libertés acquises par les noirs fut actée sur un fonds religieux.
    Je n’ai point parlé de la guerre de Sécession pour la simple raison que Chenu contourne le sujet. Cause de l’esclavage mais ne s’intéresse pas à la ségrégation occasionnée par les lois de Jim Crow. Ce parti-pris de limiter l’éclosion du Negro Spiritual en tant que genre comme la musique mère de toutes les musiques d’obédience noire qui suivirent, blues, jazz, rhythm & blues, soul, funk relève évidemment d’un projet non anodin. Agissant ainsi, il coupe la mauvaise herbe des chansons, mélodies, airs populaires et airs profanes apportés par les colons anglais, irlandais, français et allemands qu’entendirent, adoptèrent et transformèrent les premiers songsters et musiciens… En d’autres termes notre auteur s'acharne à pourvoir d’une origine chrétienne toute la musique noire…


    Damie Chad.

    RETOUR DANS L’ŒIL DU CYCLONE

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    JAMES BALDWIN

    ( Christian Bourgois Editeur / 2015 )

     

    Le mot anthologie serait malvenu. Il vaut mieux parler d’une réunion de quinze textes de combat écrits ente août 196O et 1985 par James Baldwin. Un militant de la cause noire certes, mais avant tout un écrivain. Doté d’un style inimitable, une écriture et une parole - une des contributions est la simple retranscription d’une conférence prononcée - envoûtantes. Une espèce de long talkin’ blues qui puise aux sources mélangées de la situation historiale des noirs aux USA et au vécu de l’auteur dévoilé dans sa plus extrême intimité.
    Baldwin est son propre sujet d’étude. Aucun égotisme, aucune infatuation suprématiste d’un Moi haïssable, aucune vantardise, aucune fanfaronnade claironnante. Baldwin se juge même sévèrement. Ne cesse de se demander pour quelles mystérieuses raisons tant d’individus lui ont tendu la main et aidé à prendre confiance en lui-même tout le long de son parcours existentiel. Se présente comme un jeune homme laid et ignorant. Un pauvre petit nègre voué aux gémonies des misères sociales et culturelles. Mais il use de ce charbon opaque comme d’un prisme diamantaire. Focalise les rayons de la connaissance analytique sur les ténèbres de son vécu. Transforme celui-ci en expérience exemplaire. Ô insensé qui crois que je suis pas toi, dixit Victor Hugo en tête de ses Contemplations. Mais pour Baldwin, il ne s’agit ni de s’écouter pleurnicher, ni de se regarder ramper. L’Action directe est le seul levier qui permet d’avancer. A rebours de Stirner, Baldwin s’il a basé sa Cause sur l’épanouissement de son individuation, ne l’a pas assise sur Rien mais sur un contrat tacite et associatif avec l’ensemble de la Communauté Noire. Ce qui n’exclut en rien l’Alma Mater de l’Amérique dominante blanche. Ne parle pas contre mais du milieu d’un tout. Expression d’une fierté noire qui très souvent passe sous silence les souffrances passées et de ce fait risque de tomber en une revendication identitaire stérile et pratiquement raciale. Un raidissement idéologique qui par exemple a empêché le Black Panther Party de mordre sur une large frange de l’opinion américaine . James Baldwin est beaucoup plus stratège. Retourne l’arme de l’auto-culpabilité noire sur les blancs. Les premières victimes de l’esclavage et de la ségrégation ne sont pas les noirs mais les blancs qui se sont chargés d’un poids caïnique bien plus lourd à porter, car il leur sera toujours impossible de s’en démettre. Raisonnement imparable, boomerang - return to the sender - qui renvoie l’oppresseur à la contradiction de ses constitutifs préceptes religieux. L’on voit ici comment cette position est bien moins ambigüe que celle préconisée pendant longtemps par Malcolm X, partisan de la vision séparative bloc contre bloc, alors que Baldwin préfère l’éclatement du monolithe de l’intérieur par infiltration et explosive glaciation dans la fissures eidétiques. Rien à voir avec une quelconque moraline d’essence soit-disant supérieure qui vous permet de vous cacher derrière le petit doigt de votre bonne conscience. Que vous soyez blancs ou noirs.

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    Baldwin n’est pas dupe de l’ampleur de la tâche. Ne s’illusionne pas. C’est en cela qu’il n’est pas un illusionniste. N’écrit pas pour enjoliver la situation et endormir le lecteur sous de fallacieuses promesses. Ne se satisfait pas des oripeaux des progrès réalisés. Un contre-feu ne retiendra jamais la catastrophe du feu qui couve. N’est pas un optimiste. Ni à court terme, ni à long terme. Les derniers événements de Bâton-Rouge, ce jour-même où je rédige cette chronique éclaire les prédictions de Baldwin d’une inquiétante lueur. Les braises ne dorment jamais sous la cendre des hypocrisies.
    Ce livre est un merveilleux miroir d’une conscience en mouvement qui ne recule devant aucun interdit. Serait aujourd’hui cloué au pilori pour son analyse du rôle différentiels des juifs dans l’oppression économique dont sont victimes les noirs. L’antisémitisme ne saurait être une excuse pour s’enrichir sur le dos de plus faible que soi. Baldwin est malin comme un chat qui retombe toujours sur ses pattes, au moment où vous le croyez englué dans ses contradictions trouve toujours une parade pour s’en tirer sans dommage. Un satané bretteur qui possède plus d’une botte de Nevers en réserve. Foudroie l’ennemie au moment où il s’y attend le moins, lui enfonce la pointe raide de son intraitable intelligence jusqu’au fond du cerveau afin de lui court-circuiter les raisonnements les plus perversement fallacieux. Dialecticien de haut-niveau.

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    Se permet de raconter deux histoires parallèle qui se coupent en diagonale. La sienne et celle de son temps. Chronologiquement l’on commence par le pasteur Martin Luther King pour finir par… Boy George. Le siècle en kinopanorama. Du protest song à l’after-punk. A croire que le Christ n’était qu’un vil pédéraste. De la colère des masses à la libération sexuelle de l’individu. Un résumé condensatif exposé en toute innocence. Le pire c’est que Baldwin ne revendique rien : expose et impose. Vous dresse le constat avec un tel naturel qu’il ne vous reste plus qu’à déposer le bilan. Blancs et noirs dans les colonnes capitolines des pertes et profits.
    Un livre à lire pour votre édification immorale. Je vous laisse la jubilation post-coïtale de la découverte de cette espèce d’autobiographie intellectuelle. Narcisse et Goldmund réunis en un seul personnage. Une splendide coalescence de l’hermaphrodisme platonicien, non pas l’éternel féminin goethéen enfin réuni au désir infini du masculin, mais les liaisons explosives du tout avec la partie. L’altérité de l’unité enfin réalisée. Rouge sang de l’intérieur de tout épiderme humain. Une alchimie transfigurative de l’écriture. Le jour où le verbe poétique s’est réalisé en déploiement du politique.

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    Une leçon de coups de bâtons pour nos élites transnationales. Puisque apparemment c’est bien cela qu’elles recherchent.


    Damie Chad.

    JIMI HENDRIX
    LYRICS & PAROLES
    DERNIERE EXPERIENCE ROCK

    PETER RIGGS
    ( Editions Pages Ouvertes / Février 2015 )

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    Pour les lyrics, j’ai cherché partout, feuille par feuille et ne les ai point trouvés. De mes longues recherches infructueuses j’en suis ressorti hagard, du merle me conterai donc, faute de grives. L’ensemble des paroles se présente sous forme d’un collage d’extraits d’interviews - Jimi n’en refusait que très rarement la demande - classés en onze grands thèmes et regroupés à l’intérieur de chaque chapitre selon l’ordre chronologique de leur donné. L’aurait été plus logique de les exhumer en leur intégralité mais l’est sûr que cette façon de faire transforme le prince exalté et vaporeux du psyché en maître à penser des plus sérieux dont il convient de suivre les irréfutables enseignements qu’il aura tirés de ses expériences tant musicales qu’existentielles. Une démarche dont nous n’approuvons guère l’artificialité.
    Rien à voir avec les Pensées de Pascal. Jimi n’est pas un idéologue. Se retranche toujours sur la subjectivité de ses opinions, ce qui est bon pour lui ne le sera peut-être pas pour vous. Et vice-versa. Autant d’individus, autant de choix ou de préférences. L’est un adepte de la théorie psychologique de la relativité généraliséE. Encore faut-il relativiser ses assertions. Pour différentes raisons.

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    L’homme n’était pas méchant, dès qu’il égratigne un tant soit peu une personne - connue ou pas - il évasive aussitôt son propos en s’empressant de mentionner qu’il existe des types d’individus qui agissent ainsi. Détestait jouer la star, l’on sent le mec que l’on peut aborder facilement, n’en est pas moins pudique et secret. Déteste se mettre en avant et au lieu de vous livrer des sentences d’une précision absolue il noie le poisson en l’enfermant dans le bocal opaque d’une comparaison plus mystérieuse qu’éclairante… S’excuse souvent, de ne pas être là, de penser à autre chose, d’être ailleurs, une manière élégante de dévoiler les petites ( et les grandes ) fumettes qui le positionnent en un état second…
    Question musique difficile de trouver plus humble. Le plus créatif des guitaristes de sa génération ne se vante jamais. Quand on lui demande quelque précision ou un commentaire sur tel ou tel morceau, ah, oui, on avait essayé un truc, une idée qui était venue un peu n’importe comment l’on ne sait pas pourquoi, à l’écouter parler, Hendrix - seul ou avec quelques musiciens - a passé son temps à bricoler, un rafistoleur du dimanche qui ne ignore ce qu'il veut, et qui est toujours désolé du résultat. Aurait pu mieux faire. Ne cherche pas la perfection, tente l’amélioration continue. S’il a quitté tous les groupes auxquels il a participé dans sa jeunesse, c’est parce qu’il s’ennuyait à répéter à chaque spectacle le moindre riff. L’a pourtant accompagné des cadors comme les Isley Brothers ou Little Richard, mais l’a fini par se faire virer pour ses excentricités, un riff un peu trop malmené, un vêtement un peu trop voyant… En l’entendant, l’on se dit que le titre de son album Are You Experienced ? correspond davantage à sa méthode de création musicale qu’aux allusions aux produits récréatifs que l’on a voulu y voir à l’époque de sa sortie.

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    Jimi Hendrix est le plus grand guitariste de rock qui ait existé sur cette planète. Peut-être en préférez-vous un autre. Votre droit le plus absolu. Hendrix sera le premier à vous soutenir. Tellement de musiciens, tellement de styles, tellement de goûts. Pas le gars contrariant pour deux sous(-produits). Plus foxy mister que vous le croyez Jimi. L’emploie bien le mot rock and roll de temps en temps, mais il suffit de lire sur les lignes pour s’apercevoir qu’il se définit non pas comme un guitariste de rock, mais de blues. Le dit si naturellement qu’il faut soi-même avoir l’œil bleu pour y prêter attention. Se revendique d’une lignée blues, point celle de B. B. King si claptonienne - apollinienne puisque tendant vers une certaine limpidité de note - mais celle d’Elmore James, davantage rentre-dedans, chargée de plus grandes fureurs et criarde de frustrations. Paroles à méditer, lorsque Hendrix est mort beaucoup de spécialistes prophétisaient que s’il était resté vivant, il aurait évolué en une direction qui l’aurait emmené vers le jazz-rock…

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    Hendrix évite le sujet, ne l’aborde que par la bande, incidemment, sans employer de mots trop explicites, mais l’origine de sa musique n’est point tout à fait celle qu’il écoutait à la radio, celle-ci n’étant qu’un cache-misère, que la conséquence de la situation ségrégative imposée aux noirs et autres colorés. Savait aussi que sa musique était aux confluences du blues, du jazz et du rock and roll. Ces trois nœuds gordiens de la musique populaire n’étant que les rameaux multiples des deux branches maîtresses que sont la misère et le racisme. Sa musique charriait trop de colères noires et d’éclairs oragiques pour se diluer dans l’éther d’une séraphinité paradisiaque.

    Damie Chad.

     

    RONNIE BIRD

    EN DIRECT !

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    ROUTE 66 / JE NE MENS PAS / ELLE M'ATTEND / TU PERDS TON TEMPS / FAIS ATTENTION / I CAN'T STAND IT / CHANTE / FA FA FA FA FA FA ( Sad Song ) / C'EST UN HOLD UP / I WILL LOVE YOU

    25 cm JBM 027/ 2014

     

    La discographie de Ronnie Bird n'est pas des plus étoffées. C'est que sa carrière fut malencontreusement écourtée. Un accident de voiture non assurée qui trancha la jambe d'un de ses musiciens se révéla catastrophique. Ronnie préféra se faire oublier aux Etats Unis. Par contre nombre de ses fans de la première heure lui sont restés fidèles. Avec le temps Ronnie Bird est devenue une légende du rock'n'roll français. Il fit partie de cette génération - dont il est avec Noël Deschamps un des représentants les plus emblématiques - qui assura la transition du rock national originellement et historiquement marqué au fer rouge par une dévotion absolue aux pionniers à l'allégeance sans retour des neo-convertis aux groupes anglais. Saluons JukeBox Magazine de ce 25 centimètres rempli d'inédits.

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    Route 66 : ( en anglais sur scène à l'Olympia en février 65 en première partie de Chuck Berry), étonamment si l'accompagnement est des plus électriques le vocal reste tributaire d'un phrasé beaucoup plus rock'n'roll, la proximité physique de Chuck Berry n'est vraisemblablement pas étrangère à cette disparité, lorsque l'on rajoutera que l'instrumentation est stonienne en diable et que l'on se rappellera l'amour immodéré que les Stones portaient à Chuck l'on comprendra plus facilement comment en ayant débuté par un hommage à Buddy Holly ( Adieu à un Ami ), Ronnie Bird devint notre premier rocker à avoir introduit la prééminence du son électrique aux pays des mille fromages. Je ne mens pas : ( émission Âge Tendre et Tête de bois du 10 / 04 / 65 ) s'en tire plutôt bien le Ronnie, paroles un peu passe-partout mais le vocal haché les met bien en relief, batterie et guitares se passent le témoin comme des sprinters professionnels, le fait que Mickey Baker ait participé à l'écriture du morceau a dû aider à mettre les points sur le I de la ryhtmique. Elle m'attend : ( quatrième prise ), celle du quarante-cinq original est bien meilleure. S'attaquait à un gros morceau, l'Oiseau, le Last Time des Stones, mais ici l'alchimixage est fautif, le vocal est devant et l'orchestre derrière. S'en est rendu compte, au final ils réaliseront le miracle la voix semblant n'être qu'une guitare de plus parvenant ainsi à réaliser l'osmose sonore stonienne qui à l'époque arracha des cris d'admiration. Tu perds ton temps : ( Âge Tendre et Tête de Bois, 28 / 03 / 1966 ) des Pretty Things, le jungle sound de Bo Diddley pour structurer le morceau, un harmonica démoniac-blues qui marque les accélérations de la locomotive et le phrasé de Ronnie qui emmène le public. Fais attention : ( public Music-Hall de France, des Nashville Teens ). L'orchestre n'est pas au top, trop lointain - parti pris de jouer comme les Nashville Teens sur le live de Jerry Lee à Hambourg ? - n'atteint en rien à la magie subordinatrice et dévastratrice de la version du quarante-cinq tours. L'inanité des paroles et les yeah-yeah qui relançaient les lyrics toutes les vingt secondes en firent le premier titre proto punk. I can't stand it : ( public Music-Hall, repris à Traffic ) en anglais, l'orchestration se contentant de marquer le rythme, tout le morceau repose sur la voix de Ronnie qui s'oriente de plus en plus vers un vocal qui emprunte davantage au rhythm and blues qu'au rock'n'roll. Chante : ( public, été 67 ) une reprise des Troggs mais cette dimension reste occultée par le texte de la chanson qui s'en prend à Antoine ( l'élucubratif ), cette version est supérieure à l'originale du 45 Tours. Lui reproche un peu maladroitement de chercher à faire de l'argent et incidemment de surfer sur des thèmes politiques à la mode. Le troisième couplet un peu énigmatique cinquante ans plus tard. Rien ne se démode davantage que l'actualité. Le parallèle avec Cheveux longs et Idées Courtes de Johnny Hallyday s'impose, mais pas en faveur de Ronnie. Surtout si l'on se rappelle qu'il termina sa carrière en reprenant le rôle de Julien Clerc dans Hair, la comédie musicale hippie grand public... FA FA FA FA FA FA : ( public accompagné par les Sharks, 01 / 31 / 1967 ). En l'année 1967, les rockers nationaux adhérèrent en bloc au Rhythm and Blues cuivré des studios Stax, l'aboie bien l'oiseau. Roquet furieux qui vous déchirera le bas de votre futal si vous vous obstinez. La section cuivrique reste un peu maigre et imite davantage le sax vrillé à la rumble rock'n'roll que les architectures sonores des Memphis horns. C'est un hold up : ( public, accompagné par les Sharks, 01 / 31 / 1967 ) Ronnie en forme, c'est son premier hold up mais peut être fier de son coup, les cuivres assurent une couverture sans faille et vous avez envie de lui prêter main forte pour faire main basse sur les coffre-forts. Chef de gang. Une petite curiosité : la voix qui épouse des intonations à la Noël Deschamps. I will love you : ( fin 1967, maquette ), Tommy Brown qui s'en donne à coeur joie sur une étrange frappe – un ternaire contre-rythmé ? - et Micky Jones à la guitare. La voix en arrière-plan. Ensemble un peu confus, mais toutes les chances pour que cela soit voulu. Recherche pour une future évolution ?

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    Que dire de tout cela ? L'impression d'un grand gâchis, certes le disque est rempli de tâtonnements et de maladresses, mais il y avait là un chemin plein de promesses qui s'entrouvrait. Acculé par le sort, peu aidé, Ronnie a préféré jeter l'éponge. Notons que Noël Deschamps a agi de même en de dissemblables mais sommes toute similaires différences. Ne faisait pas bon d'être un rocker dans les années 1964 – 1968. Ont essuyé les plâtres et tout le monde s'en fichait. Fatalitas !

    Damie Chad.