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raoulex king trio

  • CHRONIQUES DE POURPRE 386 : KR'TNT ! 406 : EDDIE C. CAMPBELL / REVEREND BEAT-MAN / RÂOULEX KING TRIO / BILL CRANE / MOTOR KIDS / FOLSOM / WEALTHY HOBOS / PARIS IS BURNING

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 406

    A ROCKLIT PRODUCTIOn

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    14 / 02 / 2019

     

    EDDIE C. CAMPBELL / REVEREND BEAT-MAN

    RÂOULEX KING TRIO / BILL CRANE /

    MOTOR KIDS / FOLSOM / WEALTHY HOBOS

    PARIS IS BURNING

     

    Campbell s’est fait la belle

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    Eddie C. Campbell est littéralement sorti du bois en 1977 avec l’extraordinaire album King Of The Jungle. Quel disque ! Pour la pochette, Eddie se fit photographier à Brooklfield Zoo. Les mecs qui l’accompagnent sont ceux de l’orchestre de Muddy Waters. On est embarqué sans ménagement dès «Santa’s Messing With The Kid». C’est du blues de punk. Eddie ne rigole pas. Il va au boogie comme d’autres vont au combat. Il fait du boogie solide et râblé qui ne s’embarrasse pas des canards boiteux.

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    Eddie joue comme un gros dur des Batignolles. Quel son ! On se croirait presque chez Lazy Lester ! Attention à «Still A Fool» - Well I wash/ I wash a cat fish - Il plonge dans le deep blue sea avec les woman fishing after me. Il a tous les automatismes du heavy blues - Well sure nuff I - alors ça repasse à l’harmo du crépuscule et ça joue aux notes de la menace. Il passe ensuite au boogie jazz de haut rang avec «Cheaper To Keep Her». C’est du pur killer blues de cannibale. Il joue ça dans l’épaisseur d’un groove carnassier. C’est tout simplement effarant de mauvaiseté. Tiens, encore une magnifique cavalcade avec «Poison Ivy». Il sort aussi un «Red Rooster» heavy et dépenaillé et revient au beat de boogie infernal avec «Smokin’ Potatoes». On voit rarement passer de tels trains d’enfer. Il nous swingue «King Of The Jungle» au meilleur jive de boogie et revient au heavy blues de cro-magnon avec «She’s Nineteen Years Old». Il joue un vieux solo au ricochet de notes bardé de reviens-y. S’ensuit «Look Watcha Done», un boogie rock énorme et même monstrueux. On tombe rarement sur des sons aussi caverneux. Ça goutte de jus. On l’entend l’harmo des cavernes, là-dedans. Quel son dément. Pur génie ! Il revient au boogie blues avec «Weary Blues» - I’ve been searchin but I can’t find - avec le retour de guitare - I don’t care about my pride/ Oooh babe you know I try - Franchement énorme.

    Eddie n’est pas n’importe qui. Comme les autres grands nègres de sa génération, il s’est initié au diddley bow et il est arrivé à Chicago pour jouer dans des orchestres de blues. Il a douze ans quand Muddy Waters le fait jouer dans son orchestre au 1125 Club. Il imite Magic Sam qui habite au-dessus de chez lui et pendant quatre ans, il accompagne Jimmy Reed. Il aurait bien voulu accompagner Wolf, mais son jeu ne lui plaisait pas - he was a rough man to play with !

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    Sur Let’s Pick It, Eddie tape une superbe reprise du «Red Light» de Jimmy Reed. Il la joue à la sourde et sort un son fabuleux. Ça sent la cave, avec un joli fumet de sauvagerie. Il tape aussi dans Big Albert avec «Don’t Throw Your Love On Me So Strong», mais c’est difficile, car tout ce que fait Big Albert est intouchable. Alors il se rattrape avec «All My Whole Life», un boogie blues racé et bien sanglé qu’Eddie emmène au galop. Sacré Eddie, il adore ça. Il peut être rapide comme l’éclair !

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    Un an plus tard, il revient ruer dans les brancards avec The Baddest Cat On The Block. Belle pochette en noir et blanc avec un Eddie qui semble screamer comme Buddy Guy. Il revient sur Albert King avec le même résultat et toute l’A passe un peu à l’As. Par contre, en B ça chauffe dès «Early In The Morning», salement trépidé, monté sur un joli beat. Ça pianote à la surface. Il amène ensuite «Same Thing» aux vrais accords de heavy blues, ceux de Stan Webb, dans Chicken Shack. Joli coup aussi ce «Cheaper To Keep Her» à fort parfum de jazz. Eddie a vraiment de la chance d’avoir derrière lui des mecs comme Wayne Elliott à la basse et John Drummer aux drums. On sent le beat in progress.

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    Si on de la chance, on peut encore trouver une copie de Mind Trouble, un double album paru en 1986 et enregistré à Amsterdam, avec pas mal de musiciens blancs. Pour Eddie, c’est cool as fuck, Amsterdam est une ville où on se sent bien. Il n’a rien perdu de sa belle aisance guitaristique et le seul reproche qu’on pourrait faire à ce disque serait son manque d’originalité. Eddie C. Campbell n’est plus cet homme des bois qui nous fit tant baver. Ça se réveille un peu en B avec «Life Is Like A Game», un heavy blues bien gluant d’harmonica - Life is like a game/ And is sharp like a razor - C’est digne des grandes heures d’Elmore James - You got dangles in your eyes/ And I’m sorry I ain’t the same - Il revient plus loin avec un autre heavy blues à la Elmore James, «Vibrations In The Air». C’est sa came. Attention, la C et la D se jouent en 45 tours. C’est là qu’on tombe sur une sacrée merveille, «Devil’s Walk», un groove jazzé par Tom Mad Jones. C’est de très haut niveau, assez anglais dans l’approche du son, my son. Cuivré de frais et ambiancier au possible. Puis avec «Loneliness And Me», il passe, grâce à l’approche délibérée des intrications, au slow blues hendrixien.

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    On trouve encore un joli coup de génie sur That’s When I Know paru en 1994 : «Been Thinkin’», un boogie primitif. C’est tout l’art d’Eddie. Il peut swinguer comme un bad black punk. Il invente l’empire du punk black avec le background de la pire sourdine de l’univers. C’est complètement démento à gogo. Voilà les bases du rock, baby, la souche du punk des blancs. Il faut l’entendre jouer de la guitare sur le cut d’ouverture, «Sister Taught Me Guitar». Il travaille à l’ongle sec. Eddie sait nous mettre l’oreille en éveil. Il crée un climat direct au blues d’attaque, le meilleur des blues, sur un beat remonté comme un ressort, ah quelle claque de classe épouvantable, c’est joué aux accords coincés et forcés, ces accords de mi-manche en mi-fonction. Ah la vache, il pince ses notes comme un sadique et ça dégouline de classe. Il tape plus loin dans le vieux boogie pour le morceau titre. Il revient aux notes claires entre deux couplets. Il est même un peu pop sur ce coup-là. Il réussit toutefois à virer voodoo. Il est dessus, toujours aussi inspiré. Ce mec a vraiment quelque chose de spécial. Il tape «You Make Me Feel All Right» au petit riff retardataire. Il fait son John Lee Hooker - I like the way you talk - Joli clin d’œil à Hooky. Il refait même son bad black punk. Il boucle cet album fatidique avec «Devil’s Talk», bien fouetté du beat. On retrouve sa puissance rythmique. C’est sa contribution au monde moderne. Il passe un solo impeccable. What a bluesman !

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    Sacré disque que cet Hopes And Dreams paru en l’an 2000. Il s’y niche des chefs-d’œuvre absolus. L’un est hypnotique, l’autre mélodique. «Geese In The Ninny Bow» relève du coup de génie, avec son stomp brisé au riff sec à la Jeff Beck. Incroyable ! - Geese is alrite hey hey - C’est bardé de coups de trompettes, explosé au funk. Quant à «You Worry Me», c’est un heavy blues de rêve, monté sur une bassline descendante qui tourne comme un requin autour du naufragé blessé à la jambe. On entend des coups de guitare inopinés et un piano en perdition. Eddie est un diable. On trouvera d’autres énormités sur cet album comme par exemple «Did I Hurt You» qui ouvre. C’est aussitôt un très gros son. On est habitué, oui mais quand même. Il exagère. Quelle brute ! Son boogie dégage les dents de devant. Eddie a un son de guitare lumineux et vif argent. Le morceau titre de l’album est un vieux coup de boogie down. Il tape dans le meilleur jus et fait ça au feeling pur. Quelle présence ! C’est bien gratté, sérieux, quasiment portugais, mais Eddie gratte ses notes avec la rage d’un punk. C’est atrocement bon, plein de son, secoué du cocotier. Plus loin, il passe au canard de beat avec «Cool Cool Mama», encore un boogie impitoyablement pulsé. Il faut voir avec quel courage Eddie entre dans le groove. Il attaque un solo comme on déclare une guerre, sans préavis. Et derrière, l’insolente rythmique pouette comme ce n’est pas permis. Et ça continue ainsi jusqu’au bout du bout. On voit rarement des attaques de boogie comme celle de «Spend». Eddie y éclate encore un solo à la réverb de clarté suprême. Il finit l’album avec «Cougar» et une intro énervé. C’est d’un chien qui dépasse toute la chienne de l’univers.

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    En 2009, Eddie débarque sur Delmark pour enregistrer un premier album, Tear This World Up. Il nous refait le plan habituel du premier cut en forme de boogie explosif. «Makin’ Popcorn» sonne comme le boogie ultime. Eddie démarre toujours en force, mais là il bat tous les records. Il sort là l’un des boogies les plus énergiques de l’histoire du boogie. Il rivalise de grandeur avec Jerry Boogie McCain et Lazy Lester. Eddie part en vrille, il gratte à la raclette avec un son de casserole et il se met à beugler comme une bête des bois. Autre merveille : «Easy Baby». On dirait qu’il joue son heavy blues au fond de la cave - Magic Sam was my best friend - Et il annonce qu’il aime bien jouer à son idée, it goes like this, easy babe ! Avec «Tie Your Love», il revient au boogie monstrueux et c’est avec «It’s So Easy» que tout explose. C’est claqué aux mains et joué au meilleur beat fantasmatique. Il y dans ce cut tout le ruckus du boogie. Eddie crée une vraie atmosphère sur un beat d’enfer. Il faut aussi écouter «Bluesman» qui est l’histoire de sa vie - I played with everyone from A to zzzzzzzzzzzzz, Muddy, Wolf, Percy Mayfield, Litlle Walter, Magic Sam, James Brown, Lowell Fulson, Memphis Slim, Paul Butterfield, Otis Rush, I mean everyone - From A to Zzzzzzzzzzzzzzzz !

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    Eddie a 72 ans quand il enregistre Spider Eating Preacher. Sa femme Barbara qui est aveugle joue de la basse et leur fils David joue un peu de violon. Il pose avec sa fameuse Jazzmaster pourpre. Attention, c’est un album FANTASTIQUE qui démarre (comme les autres) avec l’infernal boogie «I Do». Dès l’intro, Eddie et son orchestre déploient des trésors de vélocité. Quelle énergie ! Le bassman, le sax, tout frise la folie, le sur-dimensionnement de la démesure apoplectique, mais avec Eddie, on le sait depuis le départ, il faut s’attendre à tout, surtout à ça, au sur-dimensionnement de la démesure apoplectique. Il balance un solo d’entre-deux mers qui défonce la rondelle des annales. La fête continue avec le morceau titre de l’album - The devil in disguise ! - Eddie part en solo de réverb démento à gogo de dingoïde mongoloïde ! Plus personne n’ose joue comme ça aujourd’hui. C’est un fou ! T’as déjà vu un mec jouer comme ça ? Non ? Ben non ! Eddie cuit le boogie dans un jus de mélodie - Under my rocking chair - Il joue avec un entrain inconsidéré et revient à son fantôme de solo. Dans «Call Me Mama» Eddie fait son Wolf. Il puise dans le secret des dieux et pique des notes à la pétaudière. C’est épais et travaillé à la note éparse. Quelle ambiance infernale ! On tombe plus loin sur «Soup Bone», une pure exaction de heavy blues - I got a soup bone and I’m hungry - On peut lui faire confiance. S’ensuit «I Don’t Understand This Woman», il y fait le con, wow wow wow et il taille dans le marbre. Eddie est le roi du boogie, il partage sa couronne avec Hooky. Il fait le clown à la démesure du wow wow wow et s’appuie sur un effarant pounding. Il n’en finit plus de nous en boucher des coins car voilà «Boogmerang», toujours dans le haut vol et traversé par un solo d’orgue. Retour au r’n’b infernal avec «Skin Tight». Eddie est un bon, il peut rauncher comme Clarence Carter. Il revient au beat des enfers avec «My Friend (For Jim O’Neal)» et il fait du Bo, avec un son énorme et l’énergie maximale. Il se paye aussi le luxe d’un «Brownout» à la James Brown. En fait, cet album n’est que l’incessante démonstration de force d’Eddie le vainqueur, mais pas tant vainqueur que ça, car la grande faucheuse vient de lui charcler les deux pattes. Adieu Eddie et merci pour tous ces blasters de bad black punk.

    Signé : Cazengler, l’Eddie qui bêle

    Eddie C. Campbell. Disparu le 20 novembre 2018

    Eddie C Campbell. King Of The Jungle. Mr. Blues 1977

    Eddie C Campbell. Let’s Pick It. Black Magick Records 1984

    Eddie C Campbell. The Baddest Cat On The Block. JSP Records 1985

    Eddie C Campbell. Mind Trouble. Double Trouble Records 1986

    Eddie C Campbell. That’s When I Know. Blind Pig Recordings 1994

    Eddie C Campbell. Hopes And Dreams. Rooster Blues Records 2000

    Eddie C Campbell. Tear This World Up. Delmark Records 2009

    Eddie C Campbell. Spider Eating Preacher. Delmark Records 2012

     

    Monsters Class - Part Two - The Beat-Man Way

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    Tout l’art du Reverend Beat-Man consiste à mettre en scène sa fantaisie. Il joue du Trash Blues à 185%, mais il pourrait aussi danser le Gambuh balinais selon Eugenio Barba ou mimer ses rêves sur scène comme le fit Rufus à une époque au petit théâtre La Bruyère. Et comme tous les grands artistes de l’avant-garde théâtrale, le Révérend Beat-Man offre un spectacle complet en donnant tout simplement de sa personne. Il est LE spectacle, il est le cerveau du temps, le spectacle n’est qu’une simple représentation de sa vision. Il ne s’agit pas que de musique comme on serait tenté de le croire, l’art de Beat-Man va beaucoup plus loin. Sa passion des vieux objets de type Emmaüs renvoie forcément à Kantor. La scène devient un décor, une grosse valise noire datant de l’exode porte la mention 185% Trash Blues peinte en grosses lettres blanches. Il installe des petites lampes de chevet de bric et de broc au pied de son vieux bass-drum. Tout date, chez lui, comme s’il s’agissait d’ancrer véritablement les choses. Cette démarche n’a rien de prétentieux. Au contraire, elle renforce le sentiment du sacré, dès lors qu’on considère le spectacle de rock comme un rituel. Les exemples abondent : la fête païenne des Stooges au Zénith, ou encore ce parallèle qu’établit Tav Falco entre les Cramps et le Théâtre de la Cruauté selon Artaud - As envisioned by Antonin Artaud, the French dramaturgist, The Cramps were the apotheosis of a post-modern rockabilly band that embodied the Theather of Cruelty - Le bon Reverend Beat-Man se situe très exactement dans cette optique : redonner au rock son caractère sacré.

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    Avant de commencer à jouer, Beat-Man passe un colleret blanc sous son col de chemise. Et puis une Carmélite assez jeune vient poser son cul sur un tabouret à côté de lui. Elle sort tout droit de chez Clovis Trouille. Elle se cale derrière une caisse claire. Elle dispose aussi d’un petit clavier. Elle ne sourit pas. Elle pose sur la salle un regard d’une intense gravité. Ses lèvres peintes en noir accentuent considérablement l’austérité de son expression. Une sorte de religiosité de bas étage s’installe. Et lorsque le cantique baroque d’introduction s’achève, nos deux serviteurs de Dieu se mettent lourdement en branle. Ils singent la bible et créent l’enfer sur la terre ! La carmélite saute littéralement sur son tabouret et frappe comme une dingue, alors que Beat-Man gratte sa gratte comme un dératé. Il s’ébroue comme un poney apache, la bouche en cul de poule. En comparaison, l’Apocalypse selon Saint-Jean n’est plus que de la roupie de sansonnet.

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    Voilà en quoi consiste l’art théâtral de Beat-Man : il entre dans le sujet comme dans du beurre. Lui et Sœur Tape-Dur défoncent la rondelle des annales pour que passe la caravane du ramalama. Ils transforment le beat en montagne pelée pour que toussent les îles, ils knockent down the heaven’s door, ils serrent la vis de Clovis et lui Trouillent la bouille, ils battent tous les records d’excellence combinatoire. L’ignoble morve trash de Beat-Man qu’on connaît par cœur se mélange aux fièvres de Sœur Tape-Dur, ils montent ça en neige du Kilimandjaro, avec une sorte de perversité casuistique. Du coup, ils dématérialisent le concept du duo pour le recréer selon the Beat-Man Way. C’est un tour de passe-passe hallucinant. Beat-Man crée son monde à partir de rien, il part de triple zéro, comme lorsqu’il racontait l’histoire de son enfance au temps du Beat-Man Way. Voilà qu’il nous narre à présent sa saga. Il remonte loin dans le temps, très loin, plusieurs millions d’années en arrière, lorsqu’il arriva sur terre et qu’il vit se former les océans et qu’il vit pousser les arbres et qu’il vit des poissons sortir de l’eau pour devenir des bestioles qui allaient se redresser pour commencer à marcher, oui à marcher !

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    Mais tout cela n’était rien en comparaison de ce qui allait suivre, car il vit les bêtes commencer à s’entre-dévorer, et les choses allaient encore se détériorer avec l’apparition des hommes qui allaient rapidement se multiplier et qui allaient commencer à construire des maisons, yes build houses, de plus en plus de maisons, et qui allaient construire des villes, yes big towns ! Puis il vit des gens se foutre sur la gueule, killing each other ! Raping each other ! Stealing from each other, il n’en revenait pas de voir tout ce bordel, toute cette mauvaiseté, toute cette violence, il vit même des hommes en détrousser d’autres qui n’avaient presque rien, et comme si cela ne suffisait pas, il les vit détruire tout ce que possédaient les autres, yes they destroy everything the other has ! Il les vit violer des femmes dans les villages et les même les animaux ! Tout cela n’était plus qu’un endless hell fire, un enfer sur la terre, alors il craqua et décida de fuir cette planète de malheur et toute la décrépitude du genre humain ! I decided to fly away from this planet of hate ! Puis il est revenu en 2018 pour tenter de sauver le genre humain en implantant des puces dans tous les cerveaux, des milliards de puces - I’m in your brain ! - Et c’est tant mieux. Il vaut mieux être contrôlé par Beat-Man que par les mecs de Google.

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    Tout est là. The Beat-Man Way ! Il prêche sur scène pour enfoncer ses clous. Sœur Tape-Dur et Beat-Man réinventent complètement le concept du duo éculé par tant d’essais, des White Stipes aux Black Keys en passant par les Kills et les Kulls. En fait, ce n’est pas qu’ils le réinventent, ils le beat-manisent, c’est complètement autre chose. On imagine pas à quel point un duo peut devenir explosif, en tous les cas on ne l’aurait jamais imaginé sans Beat-Man et Sœur Tape-Dur. Pour éviter la surchauffe, ils sont même souvent contraints de revenir à des choses plus calmes. Dans la vie, il faut parfois essayer de calmer le jeu. Et chaque fois qu’ils relancent leur pilon des forges, Sœur Izobel saute sur son tabouret. Elle frappe à bras raccourcis, mais avec un objectif : suivre the Beat-Man Way. Bien sûr, on sait Beat-Man doué, mais on ne l’imaginait pas doué à ce point-là. But Beat-Man doesn’t give a FUCK !

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    On retrouve toute cette folie dans l’album qui vient ENFIN de paraître. Ça fait six mois qu’on est là comme des cons à l’attendre, depuis les concerts au Petit Bain en première partie des Oblivians et au Rush sur la presqu’île. Six mois, non seulement c’est inhumain, mais ce n’est pas sympa. Le prêche évangélique dans lequel Beat-Man couvre la terre de honte se trouve en fin de B et s’appelle «My Name Reverend Beat-Man». C’est un document hystérique capable de galvaniser des foules en manque d’insurrection. Ah si seulement Beat-Man pouvait passer dans les émissions de télé aux heures de grande écoute ! Il battrait tous les records d’audience, c’est évident. L’autre gros coup de Jarnac de cet album qui s’appelle Baile Bruja Muerto, c’est bien sûr l’effarant «Pero Te Amo» qui démarre dans l’exotica de basse extraction pour se transformer en stormer du désert. On y voit ce filou de Beat-Man entrer au but I love you et ça bascule dans le chaos éruptif, c’est même l’une des pires exactions dingoïdes qu’on ait vu ici bas depuis le temps de Peter Aaron et des Chrome Cranks. On voit Sœur Tape-Dur sauter sur son tabouret dans «Come Back Lord», just keep on walking/ Walking in the streets, pur jus de beatmania, stompé au one-banditisme - Just keep on walking/ keep on talking - Ils nous plongent dans les basses œuvres d’une fosse de vidange de rêve. Ces démons enchaînent avec un «I Never Told You» drivé à la purée de fuzz. Sœur Tape-Dur pose ses conditions - I can’t satisfy you baby - Et elle ajoute avec une moue extrêmement désagréable : «I won’t be thinking about you/ When I hit the road !» Oh la la, Beat-Man joue son solo sur une seule note. On a l’impression que l’immeuble va s’écrouler, tellement la terre tremble. Par contre, il se vautre un peu avec sa version du «Love Me Two Times» des Doors. Il tente le coup du heavy doom des catacombes, il tente de transcender la lizarderie et d’enfiler le mythe à la hussarde. Il ne fait que couler un bronze gras et tiède. Ce démon ne respecte rien. Il est vrai que Jimbo aurait adoré ça.

    Signé : Cazengler, con comme une bite, man !

    Reverend Beat-Man & Nicole Izobel Garcia. Le Petit Bain. Paris XIIIe. 28 mai 2018

    Reverend Beat-Man & Nicole Izobel Garcia. Baile Bruja Muerto. Voodoo Rhythm 2018

    07 / 02 / 2019 – PARIS

    BLACK STAR

    RÂOULEX KING TRIO / BILL CRANE

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    L'on avait choisi les filles de Shewolf pour ce soir, mais les louves ne sont pas entrées dans Paris, pas de panique - porte close comme bouton de rose sous la bise n'est pas mortelle tuberculose sur la banquise - ne pas confondre un rocker privé de concert avec le pacha du Titanic qui partit jouer aux saute-glaçons sans prévoir les canots de sauvetage pour les soirs de naufrage. Les regards se tournent vers moi, mais c'est dans la tourmente que l'on reconnaît les grands capitaines. Bien sûr que j'ai un plan B, j'en ai même deux, le premier ce sont les Boys Spunyques à Fontainebleau, mais vu l'heure et la distance voici un pari hors de Paris dont la victoire reste aléatoire, la deuxième solution B prime : Bill Crane à l'Etoile Noire ( Black Star ) du côté de la Bastille. C'est celle-ci qu'il faut prendre !

    RÂOULEX KING TRIO

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    On arrive juste à temps pour le début de Râoulex King Trio, sûr qu'il y a une guitare qui sonne joliment country, l'est dans les mains d'Alexis Dupont, casquette et lunettes lui confèrent l'air de monsieur tout le monde, mais attention un personnage, le français au-dessus de la moyenne qui roule en solex et qui râle comme pas un. Une voix, un ton, qui attisent la sympathie. A sa gauche au fond de Lo, Azelo à la basse, et si j'osais José à la batterie. Formation réduite, mais tout terrain. A la manière de ces usines chinoises qui s'adaptent à la demande, le lundi vous fabriquent des casseroles, le mardi vous sortent des bicyclettes et le mercredi des feux d'artifice. Le King Trio c'est le couscous royal, mille épices différentes du curry ska au piment rock, et salmigondis de viandes doctement faisandées, fricassées de textes d'esprit apache et d'ironie faubourienne, hachis de hits tangentiels qui frisent le délire poétique, empruntés à Bashung, Thiéfaine, et Dutronc... Le Râoulex King Trio brinqueballe mais parvient toujours à bon port. Vous refilent de la bonne came en poudre d'or et de perlimpinpin, un subtil alliage qui mêle auto-dérision et rentre-dedans. Les titres défilent à la manière d'une manifestation festive aux banderoles colorées de paroles vertes et noires. Un peu de rouge saignant avec Sitting Bull. De temps en temps Alexis nous donne une régalade d'harmonica qui lui donne un faux air de Dylan, puisque en authentique adéquation avec lui-même. José nous offre un de ces petits soli de batterie comme l'en faisait dans les années soixante, pas trop long mais grondant à souhait. A Lo de le seconder pour ces rythmiques skaïques sautillantes, sur lesquelles la voix d'Alexis s'entremêle avec la vigueur d'une liane rampante qui passe d'arbre en arbre en se jouant des intervalles. Sur les deux morceaux, au débotté Patrice s'en vient adjoindre son saxophone, s'insère adroitement dans le tempo, comme chez lui, aussi à l'aise qu'un poisson rouge dans la Mer Rouge. Pas la foule des grands soirs pour cette soirée, mais un vif succès pour le Trio fortement encouragé par un quarteron d'admirateurs enthousiastes.

    BILL CRANE

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    Changement de programme. Bill Crane n'a jamais résonné aussi fort. Jamais aussi new-yorkais, une espèce de garage avant-gardiste sans concession. Un ordre de bataille d'une efficacité extrême. Sur les côtés, deux ailes de cavalerie lourde. Pour les premiers morceaux Bobo aura un jeu de cymbales particulièrement bruitiste, clinque et clanque de partout, produit une espèce de métallifération sonore diffuse qui s'insinue et tintinnabulise l'atmosphère, un ensorcèlement incantatoire vaudouïque destiné à dézinguer votre stabilité mentale, vous coupe de vos repères sensoriels, vous désarçonne, loa de boa cataphractaire. Si Bobo a choisi de vous ensevelir dans un ouragan de sable désertifiant, Patrice adopte une tactique différente. Celle du sax oriflamme, du buccin de la victoire, s'est planté au milieu de la mêlée et n'en démordra pas, saxophone et sax assomme, incessantes cuivrées assénées et assassines. Patrice souffle sans interruption et sans fin, il faut espérer que le jour où l'engeance humaine disparaîtra il restera un ultime souffleur de cette espèce pour perpétuer au-travers l'espace intersidéral infini l'écho exacerbé de notre extinction dinosaurienne. Mais tout cela ne serait rien, s'il n'y avait entre les deux cadors les phalanges cordiques.

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    Eric et sa guitare, elle porte d'étranges tatouages, elle ressemble à une feuille de journal trop longtemps abandonnée dans une flaque d'eau sale. Les colonnes détrempées se sont déplacées et entremêlées, la lecture en est devenue floue. Alors Eric se charge d'énoncer le dernier message, ces mauvaises nouvelles d'un monde en perdition. Il brise les riffs, les triture, les désarticule, les rature, les torture, les transforme en d'innommables raclures censées envenimer les gerçures de vos âmes perdues. Mais c'est le rock qu'il est en train de tuer, arrêtez-le dans son geste impie et impitoyable ! N'en faites rien, laissez-faire, car s'il ne meurt, il sera incapable de renaître. Ne chante pas, il proclame et vaticine, sa voix est menace, à peine montée qu'elle sombre, à peine au fond qu'elle fond sur vous à la vitesse de l'exocet. Suit une ligne amélodique qui oscille entre imprécation et distanciation. Comprenne qui ne pourra pas. Entend qui ne pourrit pas. A ses côtés Gwen le silencieux. Souvent en attente, en alerte. Lorsque le bateau penche trop, c'est alors qu'il le soutient et le tire avec le filin de ces lignes de basse, remet à flots la barcasse à moitié échouée sur les récifs, déporte le courant pour qu'elle ne s'enquille pas définitivement sur les brisants acérés, contre les dents cariées de la mer. Gwen est le phare dans la tempête. Les trois autres crapahutent et tarabustent. Gwen construit la hutte de survie sur la bute de basalte noir que la montée des colères océaniennes n'engloutira pas.

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    Quelques titres, l'initial She's My Baby, la revendication primale et primaire du rock'n'roll, l'urgence sexique que rien ne comble, ni sa plénitude, ni sa finitude, Eric en éjacule les lyrics comme jus empoisonné de mangue entrouverte, Travelin' Man, l'errance de la solitude à la poursuite de sa propre fierté, Darkness un orage noir de gouffre aux senteurs de soufre, faut entendre Bobo, quitte les hauteurs stratégiques des cymbales pour le galop des toms, se prend au jeu, sa frappe devient puissance, orchestre fou, cataclysme qui ne sait s'arrêter, et de l'autre côté Patrice fait chorus avec lui, nous offrent un duel sax-tambour, deux taureaux furieux qui s'affrontent de toute la force de leur musculature, l'un qui souffle du feu par les naseaux et l'autre qui donne des coups de front à vous casser les bucranes. Danse sacrée des joutes néolithiques. A laquelle succèdera l'étrange ballet saxofaunique d'Eric et de Patrice, la guitare qui morsure tout azimut et le sax qui ouvre sa gueule maintenant de crocodile, et le caïman dément se métamorphose en félin géant à la crinière impérieuse. Parfois le rock électrique parvient à évoquer la brutalité innocente de ces outre-temps antédiluviens. Retourne à une sauvagerie enfouie et endormie depuis si longtemps dans nos zones d'ombres charnelles et nos abîmes mentaux que nous les avons oubliés, que nous nous croyons supérieurement civilisés alors que nous ne sommes que l'ombre squelettique de nos désirs émoussés. Alors il est bon qu'un groupe tel que Bill Crane vienne nous tirer des marécages de nos léthargies, nous réveiller de nous-mêmes, nous rappeler que nous sommes des mines d'or que nous avons laissées en déshérence... il se fait tard, un dernier rappel que Bobo culmine en un requiem fracassant, une onde de choc pyramidale. Cris et applaudissements fusent, des mains émues se tendent pour remercier. Passage et échange de l'énergie du rock'n'roll !

    Damie Chad.

     

    08 / 02 / 2019 – MONTREUIL

    LA COMEDIA

    MOTOR KIDS / FOLSOM

    THE WEALTHY HOBOS

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    A peine pénétré dans la Comédia la truffe chaude de Whisky se pose sur ma jambe. C'est sa manière à lui de dire bonjour pendant que Personne, son maître, s'affaire à la sono. De toute la faune réunie ici, Whisky est vraisemblablement celui qui possède la meilleure ouïe, et peut-être entend-il des fréquences rock'n'roll inaudibles à nos misérables esgourdes. N'a que quatre pattes, mais peut-être est-il plus savant que nous tous réunis. Anubis stellaire.

    MOTOR KIDS

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    Pas vraiment des kids mais très loin du troisième âge. Coupe afro à la Hendrix ou à la Clapton version Cream pour Kejji à la basse et Alim Elborki à la lead. Un premier morceau qui me fige la raison et me laisse mi-figue mi raisin, pas de direction évidente, impossible de dire à quoi ils veulent en venir. Hurlement de Léo Flank à la batterie, à vous fouetter les sangs de tout rocker jusqu'à lors indécis - disons-le à la manière des sceptiques grecs qui suspendaient prudemment leur jugement avant de porter un jugement définitif – nom de Zeus, voilà que ça se met à trotter allègrement, se sont apparemment réchauffés les doigts et décidé à mettre le turbo à la turbine. Toutefois faudra attendre le troisième morceau pour piger vers quel objectif lune ils ont jeté leur dévolu. Jusque là, Alim Elborki avait caché son jeu de guitare. S'était contenté de ronronner collé à la rythmique comme le chaton au ventre de sa mère. Premier envol, et ils ne sont pas prêts à tourner rond, misérablement en orbite stationnaire autour du plancher des vaches sages. Un seul mot d'ordre, vers le plus haut du haut. Autant de morceaux, autant de montées souveraines, en de longs soli en partance pour les étoiles. L'est suivi comme une ombre par Kejji, fidèle écuyer qui suit son chevalier du zodiaque dans les altitudes les plus vertigineuses, les espaces les plus raréfiés. Sûr qu'Alim a écouté Hendrix, pas expressément celui de l'Expérience, celui de la dernière période, ne compresse pas les notes, les étire, les épure, rappelle un peu la fluidité des Allman, en davantage détaché de la terre du blues, plus près des poussières cosmiques. Le berger du ciel rassemble la foule autour de la scène, tout le monde est d'accord pour suivre ce vaisseau qui fonce dans la viduité intergalactique.

    Nos trois gaminos motorisés au properpol se partagent le chant, plus rauque pour Léo, plus souple pour Kejji, plus éthéré pour Alim. Parfois l'on passe des zones de turbulence, d'énormes forces invisibles rejettent l'engin spatial vers le bas, il a touché à quelques plafonds de verre, quelques champs de gravitation infranchissables, mais non malgré ces agrégations d'orages de particules néfastes, il en ressort vainqueur, la guitare monte en vrille et transperce ces cuirasses de boucliers atomiques, alors Alim Elborki nous allume et nous lime un bouquet de soli incandescents qui vous arrachent des gutturalités extatiques de satisfaction. On les aurait suivis encore durant quelques années-lumières, mais ils n'ont pas eu le temps de percer la coque de la temporalité universelle. L'heure c'est l'heure... la descente est rapide, juste au moment où se profilait la courbe d'un astre mystérieux sur lequel nous ne poserons pas le pied ce soir...

    FOLSOM

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    Z'ont pris un nom pour dérouter les fans de rockabilly. Folsom, l'on se voyait déjà s'évader du pénitencier et rattraper le temps perdu en pillant une quinzaine de banques ou en attaquant le train qui transportait la paye des terrassiers de la mine de l'allemand perdu... Même en rock, il ne faut pas se fier aux étiquettes, nous nous sommes trompés de film, de bout en bout. Changement de décor et d'ambiance.

    Léo Flank est resté aux drums. L'a le boulot le plus difficile. Ne le plaignez pas. Il aime ça. N'arrête pas une seconde. L'est la cheville ouvrière essentielle et articulatoire de la formation. Flank vous flanque le funk comme volées assourdissantes de tôles méthodiquement agitées. L'est incapable d'émettre un rythme quelconque sans avoir envie – en enfant surdoué et sardonique – de casser illico la loco de son beat. Frappe sèche et a-rythmique. Le gars qui vous abat un arbre à chaque coup mais en biseau picassien. Professe une aversion pathologique pour tout ce qui est droit et régulier. Déteste les chemins les plus courts, n'aime que les lignes brisées, réussit à vous tracer des zig-zags sonores de traviole qui vous entrent dans l'oreille droite et ressortent par le pied gauche. Vous prend le cerveau à contre-sens.

    N'est pas le seul de la bande, l'a réuni des garnements de sa trempe. Florian ne joue pas de la guitare. Il pointille, il abrutille, il contrapuncte, il contrafunke, il enfonce des pitons dans le dos des antilopes riffiques, les pauvres bêtes ne peuvent plus courir, agitent leurs membres brisés spasmodiquement, s'affalent et tombent lourdement, l'est férocement secondé par Théo Defranaix, s'est spécialisé dans les défenestrations mutilantes, l'a la basse qui klaxonne pour vous conseiller sagement de rester sur le bord de la route et poum, un trucker balourd s'en vient vous écraser, juste pour vous apprendre à mourir.

    J'ai toujours pensé que malgré l'amour que je porte à James Brown que le funk n'est pas franc, que le groove peut devenir grave énervant au possible. En cela il n'est pas si éloigné qu'il y paraît du jazz. En moins intello, en plus prolo. Là où le jazz suggère, le funk fonce. En plus l'Histoire nous a appris que c'est un art qui dégénère facilement en musique de boite discoïdale.

    Dès qu'ils ont commencé à jouer, j'ai pensé, attention danger, chaussée glissante. Oui mais Folsom dans leur genre ils sont gâtés. Et pas petitement. Z'ont un as qui pique dur et fort, pas du tout caché dans leur manche. Peter Gattet, n'est pas comme ses collègues. L'a résisté à la tentation de prendre un instrument et de le transformer en percussion. Rien entre les mains. Des cordes d'airain dans le gosier. L'a la voix qui envoie. Grasse et collante, un corps de boa brûlant qui s'enroule autour de vous et vous enlace dans ces anneaux écailleux. Vous porte à ébullition au creux d'une cocotte minute explosive. Qui n'explose pas, c'est là le secret du funk, mais qui vous secoue salement, vous remue-ménage dans tous les sens, vous transporte dans ces manèges forains qui simulent le décollage d'une navette spatiale, sans que jamais vous n'atteigniez les étoiles, mais quel plaisir de sentir ses os s'entrechoquer. Le public s'envole dans un ersatz de pogo punk, une pantomime grotesque qui n'est pas sans esthétique d'ailleurs, une danse de pantins maladroits et énamourés qui s'approchent sans se se toucher, qui s'invitent en s'évitant, qui dessinent de leurs bras hécatonchiriens les silhouettes des partenaires de cette ronde mimétique.

    Folsom n'a aucune honte – et ils ont raison – Peter se lance dès le deuxième titre dans un hachis rappique destructeur dans lequel il excelle. Vers la fin il nous assènera un disc(o)-funk, en ses débuts martelé comme un lancer de marteau, mais en sa deuxième moitié, filant droit devant, tel une éjaculation de javelot. Le set s'est déroulé entre les deux extrémités de ce spectre fatal, abordera toutes les couleurs d'un heavy groove funky, calotté à fond de caisses embarquées sur un porte-containers salement engoncé dans une tempête de force 9.

     

    THE WEALTHY HOBOS

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    The last, but not the least. Enfin du rock. Qui brûle et renaît de ses cendres automatiquement à la manière du fabuleux phénix. Slim Terrorizer a ceint ses longs cheveux noirs d'un turban apache. L'est assis devant son kit drumique tel un guerrier de Geronimo qui prépare sa monture pour un raid meurtrier sur un village mexicain. N'a pas un vocabulaire limité mais il ne connaît pas le mot pitié. L'est né pour terroriser le monde et ce dernier ne moufte pas, n'a aucune envie d'attirer l'attention sur lui. C'est que Slim possède une frappe à deux coups. Un premier à la manière des batteurs chevronnés, galonnés et médaillés, le coup indubitable qui fait poum, qui tombe comme l'œuf de l'autruche, et au revoir les amis, je passe au suivant. Non ce genre de simplicité ne lui suffit pas. Vous file un surplus, un deuxième qui suit le premier comme l'ombre le soleil, de si près qu'il semble un écho renvoyé par les murs d'un canyon, au début, ce coup fantôme, ce coup zombie, vous surprend, lorsque vous recevez une balle dans le corps qui vous traverse le poumon, d'abord vous entendez le cri de souffrance que vous ne manquez pas de pousser et tout de suite après la détonation vous parvient – si vous êtes encore en vie – aux oreilles – un coup, deux bruits – est-ce un contre-coup envoyé en douce par la grosse caisse, je ne sais pas, ce qui est certain c'est que très vite vous croyez être au centre d'une chambre d'échos, et – j'ai oublié de le préciser, les Wealthy Hobos ignorent totalement le mot lenteur. Sont pressés de vivre.

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    Cette double percussion propulsive, ce n'est pas rien, mais ce n'est pas tout. Les Wealthy, jamais quitte, toujours double. Sacha B adopte la même tactique de la terre brûlée deux fois. Mais au chant. Un peu plus difficile peut-être. Un lointain souvenir de la réverbération Sun, je ne sais. Ce qui est sûr c'est qu'il possède une étrange technique, une corde vocale tendue comme d'un arc qui vous envoie la flèche mortelle, et une deuxième résonnante comme celle d'une lyre qui raquelle le requiem funèbre de votre entrée au paradis des braves. Cette seconde onde sonore semble plus amortie, le claquement bref d'une torpille-ventouse qui s'en vient se fixer sous la ligne de flottaison de la coque d'un tanker empli de pétrole. Pour la mise à feu, vous n'attendez pas des heures, quasi illico presto. Un titre comme Bloom, ça fait boum à la puissance mille, ça vous déplume la superstructure en moins de deux secondes, et Clutch enclenche et réveille en vous le réflexe pavlovien, fatal et passionnel, de votre appétence pour le goût immodéré de la destruction-rock.

    Les premières rafales de ce quatuor sont tellement ouraganiennes qu'au début l'assistance reste un peu en retrait. Le rock serait-il une musique dangereuse ? Oui bien sûr, c'est-là sa vocation, et bientôt le public de la Comedia en proie à une brutale remémoration platonicienne se souvient que c'est pour cet appel de la forêt sauvage, ce call of the wild, qu'il est friand de ces esclandres soniques, il se livre alors à un tohu-bohu barbare et pogoïque du meilleur effet.

    Leo B joue le lion solitaire. Non, il ne boude pas son plaisir. Vous griffe les oreilles, vous arrache la gueule de ces soli déjantés. S'échappent de sa guitare comme horde de vikings en rut. Toutefois rien de désordonné dans ces assauts redoutables. Agit en vrai stratège. Trouve le passage de la dérive entrevue au nord, entre la double flotte d'icebergs s'entrechoquant que sont les émissions échoïfiés de Sacha et de Slim, sa guitare serpente et se glisse en traits de feu entre ces castagnettes diaboliques, se joue de la difficulté, mais finit par sortir de ces pièges redoutables, et alors elle éclate en clameur d'épouvante.

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    Que serait le rock sans blues ? Inutile de barjoter à chercher la réponse. Sacha vous l'apporte, quand il ne chante pas, quand il ne soutient pas sa voix de ses riffs, il se saisit de son harmonica, prend soin de ne pas retomber dans les pesanteurs embourbées de la lancinante rythmique deltaïque, bye-bye les bayous et les alligators qui s'accrochent à vos jambes, en use et en carbure pour accélérer le mouvement, car à quoi bon ajouter un moteur d'appoint si ce n'est pour brûler les étapes et faire en sorte que l'ascenseur troue le toit de l'immeuble et vous propulse au septième ciel infernal.

    Nash Goldfinger – he loves bass, only bass – n'est pas en reste. N'est pas venu pour regarder pousser la bruyère sur sa tombe. L'a fort à faire. The Wealthy Hobos est bâti comme ces cuirassés à double tourelles de tir. Bosse selon deux angles d'attaque. Soutient dans le même temps la batterie de Slim et la guitare de Sacha, triangulation acrobatique, dédoublement à engendrer un vacillement d'identité, à vous perdre hors de vous-même, à vous engouffrer dans un voyage en astral sans retour, mais garde son sang-froid, l'est comme l'aiguille de la boussole folle qui retrouve toujours l'étoile polaire dans sa ligne de mire. Nash bass cash. Si Sacha porte si haut le flamboiement de sa voix c'est que Nash vous tisse, au plus près de ces altitudes, l'exhaustif filet de ces lignes de basse coulées d'or.

    Nos hobos sont riches. Répandent le rock'n'roll dispendieusement, à la manière de Zeus se métamorphosant en cette pluie d'or qui s'engouffra dans le sexe de Danaé afin d'engendrer les épopées pré-homériques et l'émerveillement des simples mortels. Mais le plus beau de la soirée, ce fut sans doute cette expression de contentement sur leur visage lorsqu'ils ont quitté la scène. Nous étions certains qu'il savaient qu'ils avaient rallumé le flambeau du rock'n'roll dans nos âmes inassouvies.

    Damie Chad.

    PARIS IS BURNING

    ( 2018 / Paris is burning )

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    La photo de couve ne laisse planer aucun doute sur le message molotov de ces groupes. Motor City Is Burning du MC 5 n'en finit pas d'irradier les révoltes populaires. Comme quoi une étincelle rock peut mettre le feu à toute la plaine. C'est que quand la coupe est pleine, elle se transforme en cratère volcanique. Les manifestations contre la loi Travail en 2017, et les rassemblements des Gilets Jaunes en 2018, s'inscrivent dans ces feux d'artifice dont la France, qui peut s'en enorgueillir à juste titre, est coutumière. Dans un souci constant d'amélioration de notre balance des paiements nous souhaitons qu'elles deviennent notre marchandise d'exportation la plus prisée dans notre monde mis en coupe réglée par les banques, les entreprises, les élites libérales et les Etats de moins en moins protecteurs, de plus en plus policiers. Tous unis et tous coupables dans cet accaparement des richesses et dans cette spoliation sans fin dont les dépossédés sont les principales victimes. En attendant leur anéantissements, voici quelques vingt cris de haine, de révolte et d'accusation proférés par dix groupes de rock en surchauffe. Ce Paris Is Burning est l'expression de ce feu qui couve.

    Les numéros correspondent à l'ordre de succession sur le CD.

    BREAKOUT : from Paris : punk as fuck, since 2013 ( ? ).

    1 : No master race : giclée de sons, dégoulinades de guitares, la batterie embraye, et c'est parti pour un cri de haine contre la haine bête. Un titre qui gronde comme une bête blessée et d'autant plus dangereuse. Ne plus se laisser faire. Riposter. 18 : Spitting : montée en puissance, un vocal dévastateur et un background rouleau-compresseur à qui rien ne résiste. Parfois le morceau ralentit comme un fleuve qui se calme pour mieux accumuler la force du courant. Finit par briser toutes les digues.

    ROCK'N'BONES : from Ile de France, riot punk, since 2005.

    2 : Marching dead : les morts marchent sans fin, un torrent de putréfaction hante les rues, les guitares dévalent le pavé et grondent de colère. Machine mortelle. Ne s'arrête jamais. 15 : Antifa rockers : marche militante au pas de course. Invincible et fiers d'être ce qu'ils sont. Z'auraient pu l'agrémenter de whahou ! féroces et menaçant, juste pour la couleur locale et la douleur policière.

    LOUIS LINGG & THE BOMBS : from Paris, punk rock, anarchism, revolution, annoying people, since 2006.

    3 : Grindstone : capharnaüm de bruits flottants, une voix féminine surnage et mène le train. Maintenant sont une chiée plus une à épandre le bordel dans le monde entier. La bonde excrémentielle est lâchée. Rien ne sera plus comme avant. Optimisme forcené. 13 : Rave and steal : une espèce de dessin animé musical dévoyé. La dépouille et la débrouille, l'on peut toujours s'en sortir, suffit de courir plus vite que le vieux monde. Une musique qui sortait autrefois des transistors. Méfiez-vous les temps changent plus vite que vous.

    KIDZ CET DOWN : from Paris, punk parifornien, since 2015.

    4 : Sweat, farn, buy and die : un flot de colère condamnifère qui emporte tout. Nul trou de souris où se cacher. Les guitares dévalent la chaussée du destin. Le band a décidé d'écraser tous vos espoirs. Une voix d'outre-tombe et un salmigondis de guitares sans pitié. Le pire est à venir. Un des meilleurs titres de la compil. 17 : Enjoy it all : porte bien son titre, une voix sympathique qui s'adresse à vous, une invitation festive, très différent du morceau précédent. Surprenant.

    THE MERCENARIES : from Paris, punk, since 2014.

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    5 : Night Call : presque joyeux, rythme entraînant qui s'amuse à casser les trois pattes d'un canard. La cruauté de l'ironie ne connaît pas de limites. Intermèdes sautillants mais les voix vous rappellent que votre devoir de révolte vous appelle. Sortez de vous-mêmes ! Dansez jusqu'au bout de la nuit. Lumineux et ingénieux. 16 : Rocky Road : des voix qui claquent et l'on est embarqué dans une espèce de comptine punk, un orgue s'amuse à bousculer les ellipses temporelles, tout le monde reprend en chœur brisé.

    UNION JACK : from Paris, punk rock, since 1997.

    6 : Blackout : Une voix qui festonne par-dessus une purée de sons indescriptibles. A toute vitesse. L'on dirait que la batterie vous tire la langue très fort. L'impertinence du désespoir. Et puis chacun s'exprime bien loud and lourd et toutes ces vitupérations sont nids de vipères heureuses de posséder leur venin mortel. 20 : The Glore : un dernier pour la route et la gloire des causes perdues qui triompheront toujours. Voix goguenardes, musiques sautillantes. Attention sous la plage les pavés ne demandent qu'à voler comme merles moqueurs au temps des cerises mûres.

    HUMAN DOG FOOD : from Mantes-la-Jolie, punk, since 2005.

    7 : Nothing has changed : urgence, il serait temps de perdre ses illusions et d'envoyer tout balader, la comédie a trop duré, l'on aimerait tant qu'elle tourne enfin au drame sanglant. Briser le cercueil des jours immobiles, tel est le mot d'ordre. 11 : Sometimes : encore plus fort, encore plus violent, encore plus rapide, plus de temps à perdre, la batterie reprend souffle et les guitares vous tombent dessus comme pluie de pavés sur les CRS. Il est temps de mettre le feu. Sirènes clignotantes dans le lointain arriveront trop tard.

    HARASSMENT : From Paris, weirdo punk for hipsters making business, since 2015.

    8 : Just don't : Une corde de pendu qui se balance dans un cliquètement de cymbales, des guitares musicales par dessous et une voix comminatoire qui précipite le hachis final. Malgré les éructations vocales, le morceau possède un fort avant et arrière-goût instrumental. Superbe orchestration. 14 : Concrete walk : voix caverneuse qui s'enfonce au milieu de la terre. Des éclats métalliques de guitares éparpillées et un galop de batterie qui fonce la tête la première contre les murs. Une immense cavalcade défile sous vos yeux ébahis.

    ALL THIS MESS : from Paris, playing a loud blaring punk rock, since 2015.

    9 : Screen head : brouillard dans votre tête, l'est occupée par des ondes étrangères qui la colonisent, une voix féminine bat le rappel de vos neurones, la batterie claque comme une marche guerrière, délivrez-vous, Suivez la grande prêtresse, elle vous emmènera où elle veut. Et vous serez heureux. Un must. Au-dessus du lot. 19 : The way they go : Alicia bien sûr, qui chevauche une rythmique de fous furieux. Chevauchez le tigre, le serpent et l'éléphant, c'est ainsi que vous vous accomplirez. Les autres laissez-les, vous n'en avez plus besoin. Démentiel.

    STATELESS : from Mantes-la-Jolie, street punk, hard punk, since 2015.

    eddie c. campbell,reverend beat-man,raoulex king trio,bill crane,motor kids,folsom,wealthy hobos,paris is burning

    10 : 1986 : Une voix de rage qui déferle , des tumulus de stimuli de guitares s'effondrent sous les butées rageuse d'une batterie infatigable. Rien à perdre. L'on pense à certaines pages de Moravagine de Cendrars. 12 : Pollution : un flot d'ordures vous submerge. La voix surnage parmi les débris. Vous avertit que bientôt il sera trop tard. Elle s'étrangle de haine. Ce qui vous attend est déjà là. Tant pis pour vous.

     

    Un CD qui n'a pas été primé aux Césars de la Musique. L'on se demande pourquoi. A croire que le monde est injuste. Mériterait tout de même le sticker Parental Advisory Explicits Content. Mais que fait la police ?

    Damie Chad.