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  • CHRONIQUES DE POURPRE 719: KR'TNT ! 719 : GENE VINCENT / LORD ROCHESTER / APOLLAS / SEARCH RESULTS / JOEY RAMONE / VERMINTHRONE / SMOKE RITES

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 719

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    15 / 01 / 2026

     

     

    GENE VINCENT / LORD ROCHESTER

    APOLLAS /  SEARCH RESULTS / JOEY RAMONE

    VERMINTHRONE / SMOKE RITES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 719

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

     - Martini Gene

             En anglais, Gene se prononce ‘Gin’. À la fin de sa vie, Gene Vincent sifflait trois bouteilles de Martini par jour. D’où Martini Gin.

             Passons aux choses sérieuses. Quand on jouait au jeu de l’île déserte - Quel disque emporterais-tu sur l’île déserte ? - la réponse a toujours été la même : «Bird Doggin’». C’est lui et pas un autre.

             Quand on a cet EP dans les pattes à l’adolescence, on est marqué à vie.

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             Un jour, tu entres chez le petit disquaire situé en face des Galeries Lafayette. Il s’appelle Buis. Il te connaît bien et il te fait le coup à chaque fois : «‘Coute ça !». Il pose le 45 tours sur sa platine. Cling-cling-cling-cling et des coups d’harp... Tu vois la pochette. C’est Gene Vincent devant un mur de briques, au crépuscule. Il est déjà l’égal d’un dieu dans ta mythologie naissante. Mais là, tu sens qu’il se passe autre chose. Cling-cling-cling-cling ! Ça te dépasse. Dès les premières notes, un climat spécial s’installe. Cling-cling-cling-cling ! Tu sens ta vie basculer. Tu sens une menace diffuse. Tu ressens un plaisir malsain jusque-là inconnu. Ce démon fait de toi sa chose. Bird Doggin’ entre sous ta peau et n’en ressortira jamais. Tu lui appartiens. Et puis soudain, le solo de guitare t’affole les compteurs. T’es en transe. La virulence du gratté de notes te coupe le souffle. T’as des vapeurs. Alors que pour finir, le guitariste attaque un deuxième solo, tu demandes le prix. Y vaut combien ? Le mec de Buis éclate d’un rire bizarre :

             — Donne-moi ton âme et je te donne «Bird Doggin’» en échange...

             Marché conclu. Bonne affaire. Rien à foutre de ton âme, t’as «Bird Doggin’». Tu t’en nourris, la diction est si pure que tu déchiffres aussitôt les paroles - All these sleepless nights/ I’m so tired of/ I’ve got to find some/ Sweet little thing to love - son sleepless nights éclate si bien, et ça continue - To put my arms around/ And hold oh-oh so tight/ Well I know I just can’t last/ Another night - oh ce so tight, comme il résonne en toi ! Tu ressens alors une extraordinaire fierté à être damné pour l’éternité !

             Il fallait un écrin pour «Bird Doggin’». Le destin allait en fournir un quelques années plus tard. Un copain appelle pour dire qu’il vient de dénicher deux juke-boxes dans l’entrepôt d’un broc. On y va et on tombe sur deux gros jukes Balami, un rouge et un bleu clair. Il prend le bleu et me laisse le rouge. Ces gros jukes en bois étaient magnifiques et avaient un son absolument monstrueux. On y installait quarante 45 tours et on y glissait une pièce pour sélectionner un titre. Dans le Balami, «Bird Doggin’» grondait comme le dragon d’Uther Pendragon. Le plancher vibrait. Des amis venaient à la maison pour entendre «Bird Doggin’». Gene Vincent régnait sans partage sur toutes ces ouailles.

             Le destin allait à nouveau frapper : lors d’une petite fête, des amis amenèrent un ami à eux. Ce petit mec d’aspect repoussant avait trois particularités : un, il était portugais, deux, il était collectionneur, et trois c’était le pire baratineur de l’univers connu des hommes. Alors évidement, quand il a entendu «Bird Doggin’», il s’est mis en branle. Une vraie machine. L’horreur ! Chez lui ça devenait une obsession comme ça l’avait été pour moi, mais en mille fois pire. Ce maudit con ne lâchait pas prise, il voulait «Bird Doggin’», il est revenu cent fois à la charge, et pour ne plus le voir baver, on a fini par céder. En échange, il proposa des 45 tours qu’il qualifiait d’extrêmement rares et dont on a, comme de son nom, chassé le souvenir. Mais on frissonne encore de dégoût au souvenir de cet épisode épouvantable. Une malédiction peut en générer une autre.

             Les années ont passé et d’autres obsessions sont venues, comme la cendre, couvrir la braise. Mais l’envie de revivre la malédiction originelle restait la plus forte. Alors on gardait un œil sur la page Discogs du «Bird Doggin’» paru sur London en 1966, mais aucun des rares exemplaires accessibles ne descendait en dessous de la barre des 100 euros. Fuck ! Tous ces mecs spéculaient sur le cadavre d’un dieu ! T’en avais même un qui vendait un exemplaire cassé. La traque a duré quelques années, et puis par miracle, un exemplaire en bon état s’est affiché au prix de 80 euros. Banco ! 

             Le simple geste de poser le 45 tours sur la platine avait quelque chose de sacré. Depuis l’écoute originelle chez Buis, rien n’avait changé : le satanisme frénétique de Gene Vincent était resté absolument intact. Tu mets le volume à fond et tu replonges dans tes chères ténèbres.

    Signé : Cazengler, strata-Gene

    Gene Vincent. Bird Doggin’. London Records 1966

    Ce texte est dédié à Damie Chad, fan de Gene Vincent.

    Épilogue : personne n’a jamais su dire qui prenait le solo de guitare sur «Bird Doggin’». La question fut posée à un célèbre érudit du rockab qui répondit : Dave Burgess, le guitariste des Champs. Faux. Enquête dans les archives de Challenge (sessiondays.com) : on a le choix entre trois noms : Al Casey, Glen Campbell, et le plus probable, Louie Shelton. Chacun arrangera sa sauce. 

     

     

    GENE VINCENT

    CRAZY TIMES

    TOME I : 50s

    THIERRY LIESENFELD & GARRETT McLEAN

    (Saphyr / Novembre 2025)

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             La France a toujours aimé Gene Vincent. Ce livre monumental en est la preuve. Etrange et incompréhensible phénomène, comment la figure mythique de Gene Vincent s’est-elle implantée chez nous à la fin des années cinquante et au début des sixties. Il n’était pas évident d’accéder aux enregistrements et l’immense majorité de ceux qui se sont reconnus en lui ne baragouinaient que quelques mots de mauvais anglais… J’aurais tendance à dire que l’on ne l’a pas connu mais que nous l’avons ressenti. Une aura, une présence, une image, un personnage, quelque chose qui cristallisait en vous la lumière noire de mille facettes de cette espèce de diamant qui s’implantait en votre âme, elle s’est mise à irradier tous les actes et toutes les affres de votre existence, un prisme étranger qui a colonisé notre esprit. Puissance et magie du rock’n’roll. Tout nous fut donné en bloc. Brut de choc. Un antre d’anthracite enté en nous dont nous sommes hantés pour toujours.

             Au fil des années l’on a récupéré des disques, des photos, des dates, des témoignages, des images, des vidéos, des livres, étrangement l’on s’est aperçu que plus on connaissait, moins on comprenait. Certes l’on avait réussi à retracer la courbe de la trajectoire de cette destinée exceptionnelle. Certes toute destinée, même la plus plate, la plus commune, rapportée au niveau d’un individu est exceptionnelle, encore faut-il entrevoir le mécanisme qui a permis la logique de son déroulement. Le point de chute nous le connaissons, il ne réside pas en les circonstances de sa disparition, puisqu’il est en nous, aérolithe inamovible fiché en nous, telle une semence germinatrice et phagocytante…

             Nous connaissons le début et la fin de l’histoire, par ce livre prodigieux Thierry Liesenfeld et Garrett McLean nous dévoilent non pas le récit de  cette vie, même s’ils apportent mille détails, même s’ils  la cernent au plus près, les faits, les noms, les dates, les anecdotes, à foison bien sûr, mais avant tout ils offrent une analyse qui permette d’évaluer, de comprendre, de prendre conscience de ce qu’elle signifie. Ce qui est intrinsèque à elle-même, et ce qui lui est extrinsèque aux autres et à nous. En d’autres termes, ce qui lui appartient en  propre et ce qui nous appartient à nous.

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             C’est un volume volumineux. Exaltant. Qui exige trois lectures, une pour le texte, une pour les documents iconographiques, une pour les documents d’époque (publicités, contrats, coupures de journaux) rédigés en anglais. Pour cette chronique nous nous focaliserons principalement sur le texte. Il ne possède qu’un défaut, celui de ne pas être livré avec le Tome II !

             Le volume a adopté l’ordre chronologique, quelques pages sur les origines, Gene n’est pas né avec a golden spoonfull in the mouth, on s’en doute, ensuite les années se succèdent, 1956, 57, 58, 59, mais nous commencerons par l’ultime section consacrée aux indispensables protagonistes : les Blue Caps : les membres fondateurs, les nouvelles recrues, les oiseaux de passage… les deux pages consacrées à Cliff Gallup nous semblent résumer et subsumer le contenu du livre. Que Cliff Gallup n’ait pas aimé le tsunami des premières tournées est compréhensible. Qu’il ait eu envie de retourner à une vie paisible, qu’il n’ait pas souhaité devenir une rock’n’roll guitar star, nous pouvons le comprendre.  Mais il reste un mystère Gallup. Cela doit faire quelques années nous avons chroniqué sur ce blogue un des très rares enregistrements de Cliff réalisés après sa période Blue Caps. Nous ne nous attendions pas à du rock’n’roll, mais quelle déception ! Un truc que n’importe quel guitariste, nous osons à peine rajouter l’expression ‘’pas très doué’’, sans doute un tantinet exagérée, mais elle reste à la mesure de ma  surprise. C’est peut-être une des seules énigmes qui m’ait parfois réveillé la nuit. Comment un gars qui en trente-cinq morceaux enregistrés avec Gene, passe encore aujourd’hui pour l’un des fondateurs  de la guitare rock ait pu ensuite se satisfaire d’un jeu qu’il faut bien qualifier de médiocre ? La démo de Be Bop A Lulla qui fut envoyée à Ken Nelson ne nous est pas parvenue. Tout ce que l’on sait c’est qu’elle était très différente, très country and western, de l’enregistrement final réalisé en studio. La voix – en fait, il est né avec a very golden spoonful in the mouth - de Gene a dû faire la différence et susciter l’attention de Capitol. Bref, Cliff s’assied pépère dans le studio, et vous pond un son qui confine au génie. Extraterrestre. Ce n’est pas un coup de chance, ni un caprice du hasard, sur tous ces titres des Blue Caps enregistrés Cliff impose sa marque. Il ne joue pas : il crée du neuf, du nouveau dirait Rimbaud.

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             Nos deux auteurs proposent une explication : la voici exposée sous une forme simpliste qui pourrait paraître, ce qu’elle n’est pas, bébête : élémentaire cher Chad, Cliff s’est surpassé. Mais tout de suite après ils expliquent : Cliff s’est magnifié, survolté – la moindre des choses pour un guitariste électrique – par la tension qui régnait dans le groupe. L’a été poussé au cul par l’ambiance qui régnait… Quatre musiciens et un chanteur, du jour au lendemain propulsés au statut de vedettes. Faut assurer. Faut se montrer digne. Faut improviser. Faut monter une tournée. Avaler des milliers de kilomètres. Jouer devant un public impatient qui les attend. Et bientôt par une réputation qui les précède… Avant tout tenir le challenge. Lancer toutes ses forces dans la première bataille.

             Vous voulez bien l’admettre, sans doute n’êtes-vous pas tout à fait convaincus, c’est parce que vous n’avez pas encore lu les quatre premières parties du bouquin. Et que nous n’avons pas encore parlé de Gene Vincent.

             L’année 1956 passe comme un éclair. Pas le temps pour Gene de réfléchir. Fonce dans le brouillard les yeux dans les spotlights de la gloire, matière particulièrement fugace. Gene se montre tell qu’il est. Tel qu’il était avant que le cirque ne commence. Or avant qu’elle ne commence l’histoire avait très mal débuté. Un stupide accident de moto. Il n’en est en rien responsable. Il en paiera les pots (d’échappement) cassés toute sa vie. Il monte sur scène la jambe dans le plâtre. Les médecins avaient préconisé un repos absolu. Sur les estrades, il assure follement. Il le paiera très cher mais l’orchestre galvanisé par l’exemple se donne à fond. Une unijambiste ouvre le bal ! Qui résisterait à un tel héroïsme. Pas les filles en tout cas. De quoi  tourner la tête d’un jeune homme pauvre.  D’autant plus que l’argent tombe à flot. Gene le généreux dépense sans compter…

             Le réveil est brutal. Une jambe douloureuse, les trois-quarts des Blue Caps qui retournent à leur maison… Cliff Gallup n’est plus là, allez chercher un remplaçant. Gene ne se lamente point. Il fonce. Il a un nouveau guitariste Johnny Meeks qui avoue qu’il ne sait pas jouer aussi bien que Cliff. Là n’est pas le problème, pour Gene ce ne sont pas les Blue Caps qui doivent s’adapter au rock’n’roll tout juste sorti de l’œuf, mais le rock’n’roll qui doit s’adapter aux Blue Caps. Meeks aura carte libre. Il saura faire son gros trou dans le fromage. Sur  scène Gene sera accompagné par les Clapper Boys qui assureront chœurs et gesticulations, je préfère ce terme à celui de danse, disons une espèce de mime et de pantomime fredonnée, exit la contrebasse, une basse électrique donnera davantage d’épaisseur au son… Une intuition de génie, il a la prescience que le rock’n’roll sera une musique en sempiternelle évolution. Le rock’n’roll brûlera tous ses modèles, tous ses paterns, un phénix qui renaîtra toujours de ses cendres. L’évolution du rock lui donnera raison.

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             1957 sera l’année kaotique au sens grec de cette notion, celui d’une énergie difficilement maîtrisable. Sur scène, c’est un peu la nef des fous. La jambe de plus en plus douloureuse mais un jeu de scène dévastateur. Le nouvel équipage est encore plus jeune que le précédent. Alcools et amusements à tous les étages. Les cris des filles préfigureront ceux qui accompagneront plus tard les Beatles. Comme les rockstars des années seventies ils saccagent les chambres d’hôtel… Le rock’n’roll dans tous ses états…

             Gene et ses Blue Caps maîtrisent les concerts. Gene ne voit pas plus loin que la scène, les nouveaux disques ne marchent pas, Gene refuse de faire le service auprès des disc-jockeys qui vexés ne  passent pas ses disques. Par contre les impôts n’oublient pas de majorer les amendes impayées…

             Gene brûle sa vie comme on pique un chien écrira Eddy Mitchell dans un morceau hommagial… Belle formule d’une vie rock’n’roll qui fait du hors-piste son art de vivre. Je ne continue pas à raconter pas la suite, sous cette forme de résumé squelettique, ce qui compte ce sont les faits et les actes tels que les rapportent Thierry Liesenfeld et Garrett McLean, nous avons là un livre qui touche à l’essence du rock’n’roll, ceux qui aiment Gene apprendront tous ces petits détails dont l’apparente insignifiance peut modifier bien des perspectives. Ce que les fans ont pressenti d’instinct quant à la personnalité de Gene Vincent et de l’importance de sa participation à la séminale élaboration  du rock’n’roll, ce livre le révèle avec brio. Ils nous présentent aussi tout autant la modernité séparative post-rockabyllienne du rock’n’roll que la préservation de sa spécificité intrinsèque.

              Un livre fondateur. Indispensable.

    Damie Chad.

    Thierry Liesenfeld et Garrett McLean ne sont pas des inconnus pour les lecteurs de Kr’tnt ! :

    Le premier : dès notre numéro 13 du 05 / 12 / 2009 avec : THE STORY BEHIND HIS SONGS. THIERRY LIESENFELD. 592 pp. Septembre 1992.Bue Gene Bop.

    Le deuxième : dès notre numéro 15 du 15 / 06 / 2010 avec : GENE VINCENT GLOIRE ET TRIBULATIONS D'UN ROCKER EN FRANCE (ET DANS LES PAYS FRANCOPHONES). GARRETT McLEAN. 276 pp. 30 / 30 cm. ISBN : 978-2-7466-2075-9

     

    *

    L’avenir du rock

     - My Sweet Lord

     (Part Two)

     

             Comme chaque mardi, l’avenir du rock réunit ses amis Cymbalistes du Cercle des Pouets Disparus en son salon de la rue de Rome. Ils ont élu le ‘si-t-étais’ thème de la soirée. Paimpol Roux se jette à l’eau :

             — Si t’étais Reine d’Angleterre, avenir du rock, quelle serait la première mesure que tu prendrais ?

             L’avenir du rock ne s’attendait pas à ce qu’on lui décoche une telle question. Il réfléchit un long moment et déclare :

             — Tu me poses une colle chic singulièrement toxique, cher Paimpol Roux, aussi vais-je tenter de satisfaire ta curiosité. Je commencerais par réunir les Lords à la Chambre des Lords, et tu sais pourquoi ?  

             — L’impatience me brûle de t’entendre divulguer tes lumières...

             — Je réunissais tous les Lords pour donner au royaume l’éclat d’une nouvelle Olympe ! Son rayonnement s’étendrait du couchant jusqu’au levant et j’élèverais ainsi les Lords au rang de demi-dieux, puisqu’ils sont hélas humains ! Voyez-vous, mes amis, ce serait un jeu d’enfant ! Lord Sutch viendrait s’agenouiller à mes pieds et je le ferais demi-dieu de l’étripage de Whitechapel, puis ce serait au tour des Lords Of The New Church et je les ferais tous les quatre demi-dieux de la roulette russe, clic, clic clic clic, puis viendrait le tour des Cramps dont vous connaissez bien sûr l’éponyme Songs The Lord Taught Us, à votre avis, de quoi le ferais-je demi-dieux ?

             — De l’enseignement des connaissances ?

             — Bravo cher Tristan Corbillard ! Et puis viendrait le tour de Sir Lord Baltimore que j’élèverais au rang de demi-dieux du more and more, viendrait ensuite le tour des Lord High Fixers que j’élèverais au rang de demi-dieux de la colle Uhu, voyez-vous, les possibilités sont infinies. Ah, j’allais oublier les Lords Of Altamont, eh bien figurez-vous qu’ils deviendraient les demi-dieux du monte-là-dessus & tu-verras-Montmartre ! N’oublions pas les plus importants, Lord Rochester. Que proposeriez-vous, chers amis ?

             — Demi-dieux de l’esternité !

             — Ah bravo, cher Perrill En-la-demeure, cher soleil qui nous aveugle !

     

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             Le nouvel album de Lord Rochester serait-il destiné à entrer dans la légende ? De toute évidence. Tu commences par lire au dos de Mess Around qu’il est «dedicated to Brian James». Puis tu tombes en arrêt devant le génie du morceau titre : real British Beat ! On en attendait pas moins de Russ Wilkins. Il pose ensuite la bonne

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     question : «Does Your Oyster Have A Pearl» ? Joli boogaloo huîtreux traîné sous le boisseau. Vient le temps des hommages, à commence par Bo, avec «Don’t Drink That Vinegar», bien lourd de sens, puis en ouverture de la B, t’as ce puissant «Way-O», un shoot de pur Bo jive ! Ils renouent avec les racines primitives et ça fait chaud au cœur. On entend plus loin des échos de Stonesy dans «Take Me To Your Leader». Ils y renouent aussi avec la liberté sonique du Len Bright Combo. Et ils basculent littéralement dans les Cramps avec «Transcontinental». Te voilà sérieusement bluffé. Fantastique hommage aux Cramps ! T’as la filiation la plus pure qui soit : Cramps-Bo-Stonesy-Brian James. Quoi de plus aristocratique ?

    Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre

    Lord Rochester. Mess Around. Folc Records 2025

     

     

    Inside the goldmine

     - Les Apollas se posent là

             Petite, brune et sensible, Baby Paulette ne laissait pas indifférent. Ses parents lui avaient choisi un prénom un peu trop rétro, et elle passa toute sa vie à compenser par son charme l’handicap de ce prénom qui passait pour ringard aux yeux de la plupart des mecs qu’elle fréquentait. On voyait pourtant des prénoms populaires au XIXe refaire surface, comme par exemple Léon ou Amédée, mais certainement pas Paulette ou Georgette. Alors pour combattre l’idée même de ringardise que pouvait véhiculer son prénom, Paulette commença très jeune par s’immerger dans le monde littéraire des femmes de l’Avant-Siècle, elle se passionna notamment pour Colette, avec et sans Willy, puis pour Natalie Clifford Barney, qu’elle fréquenta par le biais de recueils de mémoires, et elle s’enflamma littéralement pour Gertrud Stein et Alice B Toklas, ces deux riches collectionneuses américaines qui devinent les arbitres des élégances intellectuelles du Paris de l’entre-deux guerres, et de là, elle remonta encore jusqu’à Djuna Barnes, la grande amie de James Joyce, jusqu’à Mina Loy qui fut l’amante d’Arthur Cravan, et jusqu’à Isodora Duncan, grande prêtresse de la liberté d’expression. Mais bien sûr, cette culture qui n’était pas un vernis ne fit qu’aggraver les choses, et si elle avait le malheur de brancher ses amis sur Gertrud Stein lors de l’apéro, il se mettait à pleuvoir des vannes du genre «Gertrude l’aime bien rude !», ou encore «Paulette aime les paupiettes», alors elle prenait sur elle, masquait le mieux possible le dégoût qu’elle éprouvait pour ces gens qu’elle considérait comme des amis et qui en réalité ne cherchaient même pas à la baiser, parce qu’ils la considéraient comme ringarde, alors qu’elle était tout le contraire ! Pas facile de vaincre les a priori. Pas facile de faire la cour à une petite brune sensible qui porte un prénom de vieille grand-mère. Comme les hommes peuvent être cons !  

     

             Si certains en veulent à Paulette, personne n’en veut aux Apollas. 

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             Encore un trio de blackettes surdouées : après les Mirettes et les Minits, voilà les Apollas. On les croise comme toutes les reines de Saba sur les grandes compiles Northern Soul. Elles n’étaient pas assez grosses commercialement pour passer la rampe, alors elles sont restées dans l’underground, mais de façon prodigieuse. Comme d’habitude, c’est Ace/Kent qui fait tout le boulot, avec une compile dynamite qui s’intitule Absolutely Right - The Complete Tiger, Loma And Warner Bros Records

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             Cette fois, c’est Alec Palao qui s’y colle. Toujours la même histoire : un collective backing in gospel, et pour le bread and butter, les clubs, partout dans le monde. Ella Jamerson et Leola Jiles sont les founding memberettes des Apollas. Elles démarrent tôt, dans les early sixties, sous le nom de Lovejoys, puis se rebaptisent Apollas. Elles finissent pat intéresser les gros labels, elles ont le choix entre Warners et Motown. Comme elles savent qu’on va les mettre au placard chez Motown, elles optent pour Warners et se retrouvent sur Loma, un sous-label de Warners spécialisé dans le r’n’b, et on leur attribue Dick Glasser comme A&R. Et boom, elles démarrent avec un «Lock Me In Your Heart» signé Ashford & Simpson. Elles lui claquent le beignet vite fait, avec tout l’à-propos du monde. Les Apollas disposent de ce génie bien ramassé qui fait les rafleurs et les rafleuses de mises. L’A-side du single, c’est l’«Absolutely Right» qui donne son titre à cette compile dynamite. C’est dur à dire, mais les Apollas battent largement les Supremes à la course. Tu te soûles de leur petit lard sucré et black. Là-dedans, t’as tout ce que tu aimes : le girl power, le Black Power, le power tout court et le Motown sound. En 1965, Ella et Leola recrutent Billie Barnum, la frangine du grand H.B. Barnum. Boom encore avec «Sorry Mama» signé Billy Vera, fast power de r’n’b de Brill. Dick Glasser booste sa chouchoute : «C’mon Leola, let me hear it!», eh oui c’est Leopla Jiles qui shoute ce smash. Et pouf, elles partent en tournée avec les Monkees. Palao s’extasie encore de «Who Would Want Me Now» paru en 1967, Leola fout le paquet, elle jette son froti frotah par-dessus les toits, elle monte aussi haut que le font Sharon Tandy, Dusty chérie et Lorraine Ellison. C’est la nouvelle recrue Joann Forks qui prend le lead sur «Seven Days», et ce n’est plus pareil, même si ça reste extraordinaire de lonely lonely. La petite nouvelle chante à la force du poignet. C’est Leola qui chante la B-side, «Open The Door Fool», et elle ramène tout le chien de sa chienne. Coup de génie encore avec «See The Silver Moon», drivé au heavy Motown Sound, mais en plus déterminant, comme si c’était possible, c’est fin et fuselé, pulsé des reins, elles y vont au silver moon de petit sucre, et là t’es baisé, hooked comme disent les Anglais, tu te retrouves avec tout le Motown groove périclité. Elles chantent encore «All Sold Out» à outrance et tapent «Wait Round The Corner» au groove de gospel ouh-ouh, avec des chiens qui sortent du cimetière. Leola grimpe là-haut pour «I’ve Got So Used To Loving You», elles font du Brill avec «Mr. Creator» (Ashford & Simpson) et «He Ain’t No Angel (Ellie Greenwich). On les entend déconner au début de la prise de «Jive Cat», mais elles partent au quart de tour. Elles tapent aussi dans Barry White avec «I’m Under The Influence Of Love», c’est autre chose, là tu entres entre les cuisses de something special, c’est bien jouissif, joli pounding. La grande Leola explose «Insult To Injury» avec l’aplomb de Dionne la lionne, elle te croque la Soul au plus haut niveau, elle rugit comme Dionne. Incredible ! Leola superstar ! Encore un coup de Trafalgar avec «Baby I’ll Come», elle grimpe si haut qu’on s’en effare, elle tape l’high scream d’excelsior parégorique, Leola est une reine. Encore de l’heavy Soul de proximité avec «It’s Mighty Nice», mélange extravagant de Soul, de gospel et de doo-wop de mighty nice. Elle te braille my man makes me happy dans les oreilles, alors tu la crois, les Apollas montent le gospel de doo-wop à l’extrême pointe du lard. Encore un extraordinaire travail de sape avec «My Soul Concerto» et cette compile dynamite s’achève avec «Why Was I Born», Leola l’attaque au plafond, elle descend parmi les hommes chanter sa romance, what can I hope for/ I wish I knew, elle écrase sa syllabe au plafond, et comme c’est une bombe, «Why Was I Born» explose.  

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             Puis quand leur contrat avec Warners prend fin, elles font le tour du monde et vont se produire dans les clubs en Asie : Japon, Thaïlande, mais aussi Australie et Nouvelle Zélande, nous dit Leola. Puis en 1973, Dick Glasser tente de lancer Leola en solo. Quand Jean Terrell quitte les Supremes, Leola postule pour le job. Mary Wilson la trouve superbe, mais Dick Glasser met le pied dans la porte et fait tout foirer. Il ne veut pas perdre sa poule aux œufs d’or.      

    Signé : Cazengler, Apostat

    The Apollas. Absolutely Right. The Complete Tiger, Loma And Warner Bros Records. Kent Soul 2012

     

     

    L’avenir du rock

     - Search (& destroy) Results

     

             Ça faisait une éternité que l’avenir du rock n’était pas allé faire un tour sur la plage du débarquement.

             — Il est grand temps d’aller rendre visite à ce vieil épouvantail de général Mitchoum !, lance-t-il d’un ton jovial.

             Il arrive et trouve Mitchoum à l’endroit habituel, planqué derrière un bloc de béton, et coiffé de son casque rouillé. Ça fait 80 ans qu’il se planque là, à l’abri des mitrailleuses allemandes qui sont pourtant parties depuis longtemps. Il attend toujours les renforts du 28e aéroporté. 

             Cette fois, ce débris de Mitchoum est à quatre pattes.

             — Vous cherchez quelque chose, général Mitchoum ?

             — Shut the fuck off, sale boche !

             Bon ça commence mal.

             — Si vous voulez, général, je peux vous prêter mes lunettes...

             — Carre-les toi dans l’ass, bloody sucker !

             — Si vous me dites ce que vous cherchez, je pourrai peut-être vous aider...

             Mitchoum ne répond pas. Il circule à quatre pattes en terrain miné : comme il a chié partout, alors le secteur est risqué. L’avenir du rock tente une dernière fois sa chance :

             — Regardez général, je vous amené un pack d’eau minérale et un casse-croûte saumon mayo, vous allez vous régaler... 

             — Pose tout ça sur la table, sucker.

             Évidemment il n’y a pas de table.

             — Vous cherchez quoi, général ? Des ennuis ? L’aiguille dans la botte de foin ? La petite bête ? Des noises à la noise ?

             — Results, sucker !

             — Ah, Search Results ? Alors là bravo !

     

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             Eh oui, il a raison  le vieux crabe ! Search Results vaut vraiment le coup ! Ce trio irlandais sans prétention fait mine de rien son petit bonhomme de chemin. Oh il suffit de pas grand-chose, une première partie de concert et un simple album, et tu te retrouves une fois de plus avec une raison d’espérer. L’avenir du rock ne vit que de

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    ça. Le petit batteur s’appelle Jack Condon et le petit guitar slinger de haut vol s’appelle Fionn Brennan. Ils sont accompagnés par un petit pote bassman qui prend bien son pied sur scène. Les deux Search de base sont magnifiquement doués, ils font plaisir à voir, Jack Condon bat un bon beurre mais il n’est pas manchot pour chanter, quant à son collègue Fionn, il cumule lui aussi les fonctions. Ils tapent en plus dans des tas de registres, t’as un peu de Post, mais t’as aussi du Velvet, de la wild pop, de l’Irish rock, des virées insalubres dans le Sonic Boom, et des jolis quarts d’heures de folie, ils savent glisser dans un cratère et surfer sur un fleuve de lave, ils ont ce genre de souplesse, et même d’expertise. Tu t’attends à ce qu’ils se vautrent ou qu’ils s’essoufflent, tu crois qu’ils vont finir par tourner en rond ou par décliner, eh

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    bien non, ils persévèrent et ils récidivent, ils s’obstinent et ils mettent les bouchées doubles, ils s’acharnent et ils s’entêtent, ils poussent le bouchon et donnent des suites à leurs idées, ils s’opiniâtrent et tiennent bon la rampe, ils font vraiment plaisir à voir, ils t’inspirent confiance et passé le cap des premiers cuts, tu prends ta carte au parti. Et même deux cartes. T’exulte. Ils semblent dotés de toutes les facultés, et tu finis par ne plus t’inquiéter pour leur avenir. Tu les observes de plus en plus, tu scrutes les moindres détails. Fionn porte une petite moustache et gratte sa Jag blanche avec un beau dévolu. Oh il casse une corde. Pas grave, il va chercher une vieille Tele et ça repart de plus belle pour de nouvelles aventures.

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             Mais quand tu sors de la salle après le set des Boos, leur merch n’est plus là. Fuck ! Alors il te reste le bandcamp. Et tu vas bandcamper l’album. Il s’appelle Go Mutant. T’y retrouves l’énergie scénique du groupe, ce fast ventre-à-terre d’Irish freakout («I Was A Teenage Girlfriend»). Ça se cale bien dans ton oreille. Avec l’expérience, on a appris à se méfier des groupes inconnus qui sont bons sur scène, mais en studio, ils peuvent décevoir. Ils font un «Mountaintop» très processionnaire, qui sonne comme une idée de cut mise en pratique. Et puis tu retrouves le «Wrinkle» du set, un cut bien décidé à en découdre, monté sur un heavy beat qui rappelle The Fall. Glorieux, très Irish, sonne comme un hit. En ouverture de la B, tu retrouves le techno-cut, «Too Much Time». Ils piquent une belle crise et finissent en mode tempête d’apocalypse. Mais ils ont aussi des cuts hirsutes  qui sonnent comme du filler. Et voilà l’hit de l’album : «Amaray», un cut bourré de climats paisibles, de touches bouleversantes et de poussées de fièvre. Ils ont suffisamment de personnalité pour échapper aux vilaines comparaisons. «I Come Out At Night» qui fut l’un des moments forts du set s’achève en belle apothéose.

    Signé : Cazengler, Search Rebut

    Search Results. Le 106. Rouen (76). 30 octobre 2025

    Search Results. Go Mutant. SR Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Les Ramones la ramènent

    (Part Five)

     

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             Il se pourrait bien que le Don’t Worry About Me de Joey Ramone soit l’un des plus beaux albums de rock du XXIe siècle. Pourquoi ? Parce «Wonderful World» et l’opulente cocote de génie sonique de Daniel Rey, et l’extrême qualité de tout le sugar spirit de Joey, pur sonic wash-out ! Parce que «Stop Thinking About It» et Daniel

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     Rey qui n’en finit plus de monter au créneau. Parce que «Maria Bartiromo» et ce dingue de Daniel Rey qui injecte des tonnes d’electrak dans le rock de Joey, alors ça bouillonne au firmament. Parce que «Spirit In My House» et la violence du riffing, encore pire que celle de Johnny Ramone. Daniel Rey explose Wayne Kramer, il joue à outrance, il te cloue au mur. Parce que «Like A Drug I Never Did Before» et ses guitares Dollsy. Parce qu’«I Got Knocked Down (But I’ll Get Up)» et sa cocote du diable. Joey se situe dans le plus pur esprit rock, bien aidé par ce démon de Daniel Rey. Rien d’aussi powerful que cette accumulation de sucre et du Johnny-Thundering. Joey est l’une des rock stars les plus pures avec Lux Interior, Lou Reed et Iggy. Tiens puisqu’on parle du loup : Joey tape une cover demented du «1969» des Stooges, et là tu montes au paradis. Awite ! Dan gratte sa wah comme Ron et t’as tout le miracle reconstitué, ça joue primitif dans l’écho du temps, oh mine ouh ouh, et Dan se barre en délire de wah. Dan dira plus tard que Joey était un perfectionniste et qu’il était difficile de le faire sortir du studio.

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             Et puis voilà le petit posthume : Ya Know?, SANS Daniel Rey. Bricolé par Mickey Leigh, le p’tit frère. Sur «Rock’n’Roll Is The Answer», le lead s’appelle Richie Slotta. Bon, c’est pas Daniel Rey. Ça perd du sens et la compo n’est pas terrible. Puis Ed Stasium va se taper la part du lion sur les autres cuts. Le chant reste néanmoins superbe. Bel hymne à New York City avec «New York City». «What Did I Do To Deserve You» sonne comme un hit et on passe en mode wild Joeymania avec «Seven Days Of Gloom». Heavy et juteux ! Stasium joue à outrance pendant que Joey se morfond à coups d’I’ll never be happy. T’as aussi Andy Shernoff dans le studio. Et puis voilà le coup de génie : le spectorish «Party Line». Holy Beth Vincent duette avec Joey. Pur jus de sixties power. Joan Jett lance l’affaire de «21st Century Girl», heavy boogie de won’t you be my girl. On retrouve Jean Beauvoir sur «There’s Got To Be More To Life», bon, il est bien gentil, mais ça ne vaut pas les histrionics pyromaniacs de Daniel Rey, et puis sur «Make Me Tremble», Andy Shernoff fait tout le tremblement. 

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             L’écart est terrible entre les deux albums : autant Don’t Worry About Me est l’album du XXIe siècle, autant Ya Know? ne l’est pas. On sent l’arnaque. Pour y voir clair, il faut lire le book du p’tit frère Mickey Leigh, I Slept With Joey Ramone: A Family Memoir. On y apprend que l’album était enregistré par Daniel Rey du vivant de Joey et qu’il a été tripatouillé après son cassage de pipe en bois. Par qui ? Par le p’tit frère. Un p’tit frère qui a même pris soin d’effacer toute trace de Daniel Rey, ce qui explique pourquoi l’album retombe à plat. Gros problème.

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    Mickey

             La lecture d’I Slept With Joey Ramone est pénible. Le p’tit frère passe son temps à parler de lui et de ses embrouilles avec Joey, Johnny Ramone, Daniel Rey et tous les autres. On est là pour Joey et le p’tit frère nous barbe avec ses embrouilles. On voit bien qu’avec ce book, il fait du biz sur le dos de son grand frère. La fin du book qui narre dans le détail l’agonie de Joey à l’hôpital est un véritable règlement de compte. Le p’tit frère charge bien la barcasse, racontant que pendant que Joey crève d’un cancer à l’hosto, aucun Ramone ne vient à son chevet : ni Marky Ramone, ni Dee Dee Ramone qui tourne en Europe, ni Richie Ramone qui vit à LA, ni CJ Ramone qui vit à Long Island. Le p’tit frère se dit ‘pas surpris’ de leur comportement. Et crack ! Aux funérailles de Joey, t’en as deux qui font le déplacement : Tommy Ramone et Richie Ramone. Mais pas les autres. Et crack ! Johnny Ramone a envoyé des fleurs. Et crack ! Tu vois un peu le niveau ? Deux jours plus tard, dans une émission de radio, Marky Ramone se plaint de n’avoir pas été prévenu de la cérémonie. Il accuse le p’tit frère d’avoir mal géré les choses.

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             C’est pas fini. Le p’tit frère a l’idée d’organiser le Joey Ramone’s fiftieth Birthday Bash à New York avec des invités comme les Cramps, Blondie, Cheap Trick, les Damned et les Misfits, avec en plus des participations vidéo de Rancid, Green Day, Joan Jet, les Dicators et... Elvis Costello. Comme Joey est mort, l’idée est de mettre son pied de micro sur scène et de faire chanter la foule. Pour avoir les autres Ramones, c’est une autre paire de manches : Johnny Ramone n’adresse plus la parole depuis 20 ans au p’tit frère que tout le monde voit comme le roi des embrouilles. Et les autres Ramones survivants ne sont pas intéressés. Et quand la rumeur court que le p’tit frère veut chanter avec tous les groupes invités, les Cramps et les Misfits se décommandent. Cette fin de book est calamiteuse.

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             C’est pas fini : il y a l’épisode du Rock And Roll Hall Of Fame, où les 3 Ramones survivants reçoivent leurs trophées : Johnny Ramone spécifie clairement qu’il n’est pas question que le p’tit frère monte sur scène avec eux. Il doit récupérer le trophée de Joey à part. La cérémonie est un fiasco complet : Eddie Vedder fait un discours interminable et les Ramones récupèrent des trophées qui ne sont pas les leurs. Pas la peine de s’éterniser, de toute façon, ça n’a plus aucun sens.

             C’est tout de même incroyable que la si belle histoire de Ramones se termine en eau de boudin.

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             Le seul intérêt du book, c’est la jeunesse de Joey. Le p’tit frère rentre bien dans les détails.  Gamin, Joey collectionne les 45 tours : «It’s My Party» de Lesley Gore, «He’s A Rebel» des Crystals, «The Wanderer» de Dion et «Monster Mash» de Boris Pickett. Et voilà, c’est parti mon kiki.     Leur père les emmène voir Murray the K’s Rock & Roll Extravaganza au Brooklyn Fox Theatre, avec à l’affiche Marvin Gaye, les Supremes, les Temptations, Jay & The Americans, les Shangri-Las et les Ronettes ! Pas étonnant que Joey ait si bien tourné. Puis Joey récupère d’autres 45  tours : «Surfin’ Bird» des Trashmen, «Surf City» de Jan & Dean, «Martian Hop» des Ran-Dells. Les deux frères écoutent tout ça dans leur chambre. Joey est aussi dingue des Beach Boys, de Chubby Checker, des Four Seasons, des Four Tops et de tout le Motown Sound. Joey a 16 ans quand il découvre les Who au Murray The K show on 59th street, à la même affiche que Cream, Mitch Ryder & The Detroit Wheels et les Vagrants. Joey : «The Who only played 3 songs: ‘I Can’t Explain’, ‘Happy Jack’ and ‘My Generation’, and they just blew me away. They were so exciting, visual and fun. Then they destroyed their equipment. The Who was my favorite band.» Amen. La messe est dite.

             Puis comme tout le monde à l’époque, Joey flashe sur l’early Alice Cooper et le fameux «Ballad Of Dwight Fry» qui se trouve sur Love It To Death.

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             Ado, le p’tit frère est pote avec John Cummings, le futur Johnny Ramone qui s’intéresse déjà à ses fameux downstrokes, c’est-à-dire la façon de gratter un accord - Picking everything downward - Joey rencontre donc Johnny Ramone via Jo-l’embrouille, le p’tit frère. Ils vont voir tous les trois des concerts au Fillmore East, notamment Mountain et les Who. Joey propose aussi d’aller faire un tour à Woodwtock, mais Johnny Ramone refuse - No fuckin’ way, man. Sit there in the dirt with those dirty hippies? - Comme on le sait, Johnny Ramone n’est pas un mec très facile à fréquenter. Plus tard, quand il va barboter Linda (la poule de Joey), Johnny Ramone va bien s’afficher avec elle devant Joey qui en bave de jalousie. Dee Dee : «Johnny was having the time of his life, because he liked being a bully.» 

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             Puis c’est la rencontre avec Doug Colvin, le futur Dee Dee Ramone. Il vit dans la même rue, à Forest Hills. Joey, Johnny Ramone et Dee Dee vont partager une passion pour les Stooges. Ensemble, ils voient aussi the Cincinnati Pop Festival à la télé, avec à l’affiche, Mountain, Grand Funk Railroad, Alice Cooper, Traffic, Bob Seger, Mott The Hoople, Ten Years After, Bloodrock, Brownsville Station et les Stooges. 

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             Et puis bien sûr, on entre dans l’histoire des Ramones, car au début, le p’tit frère est leur road manager, avant l’arrivée de Monte Melnick (qui bizarrement ne parle pas du p’tit frère dans son book). Au début, les Ramones écoutent «Yummy Yummy» et «1-2-3 Red Light». Dee Dee : «Why  a bunch of Stooges fans were listening to bubblegum music, I don’t know.» On sent déjà le fun sous la braise. Joey propose des chansons courtes et le stark minimalism des trois accords. Joey bat le beurre, et Dee Dee chante. Mais ça ne fonctionne pas. Alors Dee Dee propose que ce soit Joey qui chante : «I wanted somebody real freaky and Joey was really weird lookin’, man, which was great for the Ramones. I think it looks better to have a singer that looks all fucked up than to have one that’s tryin’ to be Mr. Sex Symbol or something.» Mais au début, Johnny Ramone n’est pas d’accord : «I want a good-lookin’ guy in front.» Tommy Ramone valide le choix de Dee Dee : c’est Joey qui chantera. Et quand Dee Dee passe à la basse, ça fonctionne. Joey : «The sound was just the chemistry of the four of us - a chemical inbalance.» C’est encore Dee Dee qui découvre le «dingy little club on the Bowery», le CBGB. Il sait que Television a joué au CBGB. Dee Dee : «I knew Richard Lloyd. He got the job in Television that I went to audition for before I was in the Ramones.»  

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    Danny Fields en blanc

             Et quand Tommy Ramone entend «Judy Is A Punk», il sait que la formule des Ramones est originale - We had something incredible - Eh oui, cette fameuse modernité à laquelle aspirait tant Tommy Ramone ! Le projet avance bien. Johnny Ramone veut Danny Fields comme manager, «since Danny had managed the Stooges and the MC5 and worked with the Doors.» Tommy Ramone l’appelle tous les jours, et Danny se demande si avec un nom pareil, les Ramones ne sont pas des Porto-Ricains, «a salsa band or something». Jusqu’au moment où il les voit sur scène, au CBGB : «I got a seat up front with no problems. And I fell in love with them. I just thought they were doing everything right. They were the perfect band. They were fast and I liked fast.» Alors Danny va les trouver après le set et leur propose de les manager. Ils lui répondent : «Oh good, we need a new drum set.» Danny qui n’a pas un rond va aller emprunter 3 000 dollars à sa mère qui vit à Miami.

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             Puis ils définissent leur image : perfecto, T-shirts, jeans, coupe de douilles, sneakers. Johnny Ramone impose ensuite une façon d’enregistrer : live et pas d’overdubs. Il prend comme modèle le Live At Leeds des Who. C’est pourquoi le premier album des Ramones sonne si raw. C’est l’essence même du punk. Si l’album avait été produit, il aurait sonné autrement. Donc merci Johnny Ramone. De la même façon qu’il faut dire merci à Tom Wilson pour le premier Velvet. Et quand le premier album sort, les Ramones sont tous réunis chez Johnny Ramone, à Forest Hills. Johnny ouvre le carton et donne un exemplaire aux trois autres, puis ils l’écoutent et sont bluffés par la qualité du son. Ils l’écoutent plusieurs fois et n’en finissent plus de loucher sur la pochette qui est une merveille d’esthétique punk. Bien sûr, le p’tit frère fait partie de la fête et il s’agace de ne pas trouver son nom sur les crédits, alors qu’il a fait des chœurs. Voilà le niveau du p’tit frère. Le roi de la récrimination, alors que les Ramones vivent un moment historique. 

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    Sable Sarr

             Puis c’est l’épisode des deux concerts à Londres en 1976 avec les Flamin’ Groovie. Greg Shaw est là avec sa poule, Sable Starr, qu’on va vu dans les bras de Johnny Thunders. Joey est surpris qu’on traite les Ramones aussi bien en Angleterre - like royalty - Et il ajoute : «In the USA, there was nothing.» Et quand Dee Dee passe son temps à disparaître pour aller se schtroumpher avec des punks anglais, Johnny Ramone menace de le remplacer par Richard Hell. 

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             En tournée américaine, les Ramones ouvrent pour des cover bands. Johnny Ramone finit par en avoir marre et jure qu’ils n’ouvriront plus jamais pour personne. Lorsqu’ils jouent pour la première fois à Los Angeles, ils passent l’after-show chez Ron et Scott Asheton sur Sunset Boulevard. C’est la fête - They were really drunk and rowdy - Ils balancent des bouteilles par la fenêtre. Mais Johnny ne veut pas de scandale et il quitte la fête au moment où les flics arrivent.

             Au début, les relations entre les Ramones sont assez classiques : Joey et Johnny s’aiment bien et tout le monde considère Dee Dee comme un gamin, «because that’s how he acted», dit Tommy Ramone. «And Joey was so quiet he kinda disappeared.»

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             Puis t’as l’épisode Totor. Les Ramones jouent 5 soirs à guichets fermés au Whisky A Go Go, et dans la loge se trouve un étrange personnage en cape noire : Totor ! L’idole de Joey ! Tommy Ramone : «Phil Spector was obsessed with Joey Ramone.» Totor a toujours été obsédé par les grandes voix et Joey en est une. Pour faire décoller les Ramones, Seymour Stein demande à Totor de produire leur prochain album. Johnny Ramone : «At that point in our careers, I guess it was just a desperate move to work with Spector. We thought he might get us some airplay.» Les Ramones vont chez Totor qui boit à longueur de temps dans un gobelet serti de pierres précieuses. Dee Dee : «Phil looked like Dracula drinking blood.» Totor boit du Manischewitz wine. En studio, c’est l’enfer, sauf pour Joey qui adore ça : Totor leur fait jouer 100 fois le même cut avant de commencer à enregistrer. Le fils du propriétaire du Gold Star ramène du Manischewitz wine à Totor qui est complètement bourré. Joey : «He would be stomping the floor, cursing, yelling, ‘Piss, shit, fuck! Piss, shit, fuck this shit!’ And that would be the end of the session.» Totor demande à Johnny Ramone de gratter le même accord pendant des heures et Johnny Ramone finit par craquer : «I’m going home. Tell Seymour I can’t work with this guy.» Les Ramones enregistrent The End Of The Century en 1979 et l’album ne sort qu’en 1980. Ce sera sans doute leur meilleur album, quoi qu’en disent les pisse-vinaigre. 

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             Même avec un film (Rock’n’Roll High School) et un album produit par Totor, les Ramones ne décollent pas. Ils rendent Danny responsables de cet échec. Joey et Dee Dee votent contre lui, et Johnny qui voulait le garder doit fermer sa gueule : chez les Ramones, on vote à la majorité des voix. Ils recrutent alors Gary Kurfist qui non seulement manage les Talking Heads que Johnny Ramone ne peut pas encadrer, mais aussi les Pretenders et Blondie. Kurfist a aussi un label, Radioactive, sur lequel les Ramones vont bien sûr enregistrer.

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    Lina & Johnny

             Puis voilà qu’éclate l’affaire Linda. Tout le monde est au courant, excepté Joey : Johnny Ramone baise Linda en cachette. Linda est la poule de Joey. Bien sûr, le p’tit frère se dévoue pour balancer la bonne nouvelle à Joey qui ne le croit pas. Ils n’ont pas une bonne relation, de toute façon. Le p’tit frère aurait un peu tendance à vouloir fourrer son nez dans les affaires des Ramones et ça ne leur plaît pas du tout. De son côté, Johnny Ramone dit qu’il veut Linda et il l’aura - I don’t accept defeat - Et bien sûr, Joey ne peut rien faire. Une de perdue, dix de retrouvées ? Joey : «It was a real rocky time. Me and Johnny had almost no communication whatsoever. It probably would have split up most bands. There was a breakdown in the machinery.» Et Joey conclut : «He destroyed the relationship and the band right there.» Joey ne lui pardonnera jamais. 

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             En  1981, Warner Bros avale Sire. Puis on leur recommande d’enregistrer avec le mec de 10cc, Graham Gouldman. C’est l’album Pleasant Dreams. Bof. La tension dans le groupe est à son comble. Si Marky parle à Johnny, Joey fait la gueule. Si Marky parle à Joey, Johnny fait la gueule. De son côté, Dee Dee fait n’importe quoi et Johnny menace de lui péter la gueule, alors comme Dee Dee a peur de Johnny, il obéit. Et comme Marky fait lui aussi n’importe quoi, il est photographié à part sur la pochette de Subterranean Jungle. Il ne sait pas encore qu’il est viré. Le plus marrant, c’est la façon dont le groupe fonctionne. Johnny et Joey ne se parlent plus que par intermédiaires. Ça tourne à la comédie. Les intermédiaires sont Monte Melnick et Dee Dee. Johnny dit à De Dee : «Ask Joey if he wants to play that European tour.» Dee Dee dit ça à Joey qui répond : «Tell him I’m still thinking about it. Ask me later.» Le plus drôle, c’est qu’ils sont tout près l’un de l’autre, soit dans la loge, soit dans le van. Quand Johnny entend la réponse de Joey, il fume de colère. Même si la scène est drôle, ça n’amuse pas trop les autres.

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    Dos de Too Tough To Die

             Puis la relation entre Dee Dee et Johnny va aussi se détériorer. Ils composent pourtant 5 cuts ensemble pour Too Tough To Die. Au bout de six ans, les Ramones sont déjà très fragmentés.  Tommy Ramone : «There wasn’t a band feeling anymore. It was sort of like a corporation that made records. They were very professional, which isn’t neccessarly bad.» Avec l’arrivée de Richie Ramone, l’ambiance s’arrange un tout petit peu. Il s’entend bien avec Joey - Now they were the only two sharing any sense of camaradery - En tournée, Joey et Richie sifflent toutes les bières et Dee Dee se joint parfois à eux - We never saw Johnny. He’d pick up a different floor in the hotel and disappear - L’autre grand pote de Joey, c’est Daniel Rey qui après la fin de Shrapnell, se met à composer avec lui - Daniel idolized Joey.  

             En 1986, les Ramones ont 12 ans d’âge et n’évoluent pas. Tout le monde a du succès sauf eux. Spin fout Stong et Simply Red en couve, jamais les Ramones. Puis ils enregistrent Animal Boy avec l’ex-bassman des Plasmatics, Jean Beauvoir.

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             C’est Daniel Rey qui va produire Halfway To Sanity, mais les Ramones ne sont pas très contents du résultat. Le problème vient du fait que Joey et Johnny ne pouvaient travailler ensemble dans le même studio. Pour Daniel Rey c’est l’enfer.

             Richie songe à quitter le groupe, d’autant qu’ils sont sur Radioactive, le label du manager. Richie : «I didn’t make any money off the records or the T-shirts. It was just my salary. What was in for me? It was just a job. There was no chance of us being any more successful than we were. It was just gonna go downhill from here. And as far as I was concerned, it did.» En août 1987, Richie se fait la cerise. Il avait reçu un appel anonyme le prévenant qu’il allait se faire virer après les 2 gigs au Ritz - So I said fuck it, I’m not going back. Johnny’s plan was to have me play the gigs and then dump me - C’est là que Clem Burke bat le beurre pour les Ramones et c’est un désastre. Retour de Marky. La première chose qu’il note, c’est la tension. Plus épaisse qu’avant - Things had got even worse - Il note que Joey tourne à la coke et boit comme un trou.

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             Dee Dee reconnaît qu’il a toujours eu un problème avec le blé : avant, tout partait en dope, puis il va tout craquer en bijoux et en flingots. Alors Dee Dee décide de remettre de l’ordre dans sa vie en quittant les Ramones. Il quitte aussi sa copine - It was hard, but I had to do it because I had to become myself. I’m not a puppet - Et il ajoute qu’il compose en fonction de ce qu’il ressent dans le moment - I write current. I don’t try to re-create the past. And that was becoming the Ramones’ thing - recycling the past - which was hard to deal with. Johnny wouldn’t grow. He acted like Adolf Hitler. His nickname was «The Fürher». And I was also sick and tired of the little-boy look, with the bowl haircut and motorcycle jackets. It was just four middle-aged men trying to be teenage delinquants - Ras le bol de tout ça ! Dee Dee continue : «For the last fifteen years, basically we played the first three albums. No matter how much you like those songs, paying them every night is gonna make it crap - Dee Dee pense que les Ramones auraient dû s’arrêter avec Too Tough To Die - That was when I wanted to leave.    

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             Dee Dee quitte le groupe. Les Ramones organisent une réunion et Johnny dit que si Dee Dee se barre, qu’on le laisse se barrer. Dee Dee bien sûr n’est pas venu à la réunion. Il faut trouver un remplaçant. C’est CJ Ramone.

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             Puis les Ramones voient arriver les groupes grunge qui vendent des millions de disks et qui remplissent des stades, alors que les Ramones jouent encore dans des clubs. Joey veut absolument participer au Lollapalooza. Johnny trouve ça complètement débile : «Lollapalloza was ridiculous. Metallica was the headliner, Soundgarden was second. We went on between the two bands.» À sa façon, Johnny dit qu’ils n’avaient rien à faire là-dedans. Il y a maintenant deux camps dans le groupe : d’un côté Joey et Marky - Democratic camp - de l’autre Johnny et CJ Ramone, the Republican, conservative camp

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             Joey prend du prozac, et un jour il tente de recauser à Johnny, comme s’ils étaient encore bons amis. Mais Johnny ne veut toujours pas lui causer. Au moins Joey dit qu’il a essayé. Puis arrive le dernier concert des Ramones à Los Angeles. Ils demandent à Dee Dee de venir. Legs McNeil dîne avec Dee Dee avant le concert. Quand Dee Dee lui demande s’il vient au concert,  Legs dit non - I wanted to keep my memories of the old Ramones, and ignore all this new bullshit - Parmi les invités du dernier concert, certains grattent des longs solos de guitare. À la fin du concert, Johnny ne dit adieu à personne - I never said good-bye to any of the Ramones individually. But I did say a general good-bye, like ‘See you guys.’ I don’t know if anyone responded. It didn’t matter. Twenty-two years... weird, right? - Puis il fait une fête de départ en retraite chez lui, et bien sûr aucun Ramone n’est invité - I don’t know if they were all pissed off, and if they were, I didn’t care - Comme il l’a fait toute sa vie, Johnny Ramone se contrefout de ce que les autres peuvent penser. Joey et Johnny n’ont même pas réussi à échanger un mot ou un regard au terme de toute cette aventure extraordinaire que fut celle des Ramones. La fin de cette histoire est d’une insondable tristesse. Gawd bless the Ramones.

    Signé : Cazengler, Ramonagrobis

    Joey Ramone. Don’t Worry About Me. Sanctuary 2001

    Joey Ramone. Ya Know? BMG 2012

    Mickey Leigh. I Slept With Joey Ramone: A Family Memoir. Touchstone Books 2009

     

    *

             Certains aiment à résoudre les équations. Grand bien leur fasse. Je suis d’une nullité crasse en algèbre, je ne me risque point à ce genre de sport cérébral. Ne me reprochez pas de m’avouer vaincu devant l’inconnu(e). J’aime le mystère. Je puis vous en apporter la preuve immédiate. J’aime les souris et les ratignoles autant que les chats. Ce sont là espèces voisines. Elles confinent au mystère. Ne confondez pas l’inconnu avec le mystère. L’inconnu est une porte ouverte sur le connu. Le mystère est destiné à être mystérieux. Il ne demande pas à être percé, mais à être maintenu. Même mieux, à être perpétué. Or mon œil aguerri a été attiré par une pochette. Très belle, justement avec une souris, et un serpent, de quoi éveiller la curiosité d’un vieux fan de Jim Morrison comme moi. Un disque, un groupe, quoi de moins mystérieux pour un chroniqueur, voyons voir ! J’ai vu, et le mystère est resté entier. Comme tout mystère qui se respecte. Bref j’ai établi le dossier. Moi qui croyais me charger du dernier EP du groupe, j’ai été obligé de remonter toute la discographie, bon prince je vous refile toutes les pièces.

    VERMINTHRONE

             Un groupe de la mouvance sludge qui se prénomme trône de la vermine : nous sommes dans la normalité des choses. Sont anglais. Proviennent  du Comté de  Buckingamshire situé au nord-ouest de Londres. Voici nos cinq gentlemen :

    Dan Banshaw : vocals / Matt Duffy : guitar and backing vocals /
    Alex Stephenson : guitar / Pal Losanszki : bass / Adam Connell : drums.

    KINGDOM OF WORMS

    (Bandcamp / Juillet 2022)

    La couve est de ShapefromhellSebo Krisztian tatoueur et illustrateur, s’inspirant du folklore hongrois, son instagram est magnifique, il noircit les corps humains et peint l’innocente beauté des bêtes.

    Belle pochette, fond clair et soleil noir, au centre, armorial, un rat crevé grouillant d’asticots. Rien de morbide, des rameaux ont pris racine dans sa pourriture. La vie mange-t-elle la mort ? Plus inquiétant sa longue queue affecte des attitudes propres aux serpents…

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    Intruder : ce mot ne signifie pas introduction mais intru, ce qui change la donne ! L’on est surpris, un morceau presque joyeux, victorieux serait le mot, pourtant les lyrics sont ceux de la mouche prise dans la toile d’araignée mais la musique chante l’aragne maléfique, la menace insidieuse, qui savoure sa victoire avant de s’emparer de sa proie, elle prend le temps de cette jouissance que procure la peur de la future victime, courageuse cependant car le vocal fait la grosse voix, l’esbrouffe qui ne trompe personne, à preuve l’on entend sonner les clairons de l’assaut final et une canonnade battériale submerge la pauvre bestiole que nous sommes tous devant la grande menace. Ascend the black moon : le cauchemar n’est pas terminé, peut-être est-il une descente vers la lune noire, mais plutôt une descente vers la mort, se précipiter vers l’immensité de la mort, la mer morte, la batterie se déchaîne, plonger dans la mort n’est-il pas la seule solution, quitter cette vie, la guitare pousse des cris d’effroi, dois-je me donner la mort, m’enfoncer un couteau, me retrancher de mon existence, terrible dilemme que celui de l’acceptation de soi-même, saccage riffique, vocal hystérique, ce qui s’approchait dans la nuit noire, n’était-ce pas moi-même. Last rites : ça tapote, ça tripote, ça tricote gentiment, n’ayez crainte, ce n’est pas l’angoisse qui s’approche, c’est le désespoir de ne plus rien ressentir qui s’accumule, surgit une crête de guitare séparative, le sentiment d’être de l’autre côté, du mauvais côté, le pire c’est que ce n’est pas pire, c’est même plus reposant si l’on y pense, d’ailleurs la musique s’adoucit, des vagues lointaines, mais me voici seul en un monde sans sensation, je suis en train de me morceler, mon âme s’effrite, je crie car si ce n’est pas douloureux, c’est tout de même la fin de moi-même, je me dissous, une funèbre poudre d’escampette. Une totale rétractation. Kingdom of worms : pétarades guitariques, la batterie comme ces coups de pelle répétitifs et consciencieux d’un croque mort qui tient à ce que le boulot soit bien fait, que la tombe soit plate, que pas une motte de terre ne dépasse, de la belle ouvrage, le vocal se charge d’exposer la problématique, de creuser son sujet, d’expliquer que ce ne sont que des cadavres, que la moisissure attaque pour bientôt laisser place à la pourriture, à la vermine qui instaure son royaume dans les chairs putréfiées. Enfin les vers  bouffent les cadavres jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

             Nihilisme complet. Aucune survie durant la mort. La vie ne fait pas de cadeau. La mort non plus. Verminthrone encore moins.

    THE CULL

    (CD / Février 2024)

             Pochette de Shapefromhell. Plus sombre que la précédente. Une couronne de feuillage. Un aigle aux serres aigus. Tout un peuple de rats affolés. Nous avions eu le jour de la lune noire, voici la nuit du soleil bleu.

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    Don’t trust morning people : grincements, puis sulfure de tumulte, maintenant que le mort est mort que vont-ils pouvoir raconter, pas de panique l’on a droit à la préquelle, ce qui s’est passé avant l’acte terminal, pour dire la vérité le vivant ne bénéficiait pas d’une forme parfaite, un peu ( beaucoup) en état dépressif prolongé, la batterie s’accroche aux petites herbes de la tombe, le moribond est toutefois un peu hargneux, la vie n’a pas beaucoup plus de sens que la mort qui n’en a pas, la basse repeint l’existence en noir profond, rythme rapide comme s’il était pressé d’arriver au bout, le morceau s’écroule sur lui-même, perd tous ses charmes, l’on sent que la musique voulait survivre à ce qui l’attend mais le gars fonce tête baissée, de toutes les manières, quel soulagement de penser qu’un jour ou l’autre, il va y passer. It always snows in South America : entrée fracassante, encore plus noire, râles de guitares agoniques, une triste histoire, d’amour bien entendu, une terrible tromperie, pur sucre au début métamorphosé très vite en vinaigre détérioré, un pont sans arche suspendu entre vide et dégoût de vivre, les guitares font ce qu’elles peuvent, ce qu’elles pleurent de crocodile aux dents cisaillantes, d’ailleurs le morceau se termine brutalement. Aucun bénéfice de s’attarder un quart de seconde de plus. Vous avez une vidéo de ce morceau, live, interprétation impeccable, trois guitares aussi imposantes qu’un rideau de fer, une ambiance hardcore dans le public que l’on voit peu. Kuru : Le Kuru est la maladie du cerveau spongieux. Souvenirs personnels : des amis de mes parents nous avaient invités à manger. Je devais avoir sept-huit ans, après le repas ils ont passé un film amateur qu’ils avaient tourné durant leurs vacances dans un pays lointain dont je n’ai jamais retenu le nom. Par contre les images me sont restées gravées à jamais. Il s’agit d’une scène d’endocannibalisme mortuaire, je viens de trouver ce terme, bref une vingtaine de personnes revêtus de tissus multicolores, déterraient le cadavre d’un membre de la tribu, ouvraient le suaire et chacun tout sourire s’appropriant un os du mort se mettait à récurer de leurs dents les morceaux de chairs pourries encore attachées aux ossements. Longtemps je ne me suis pas demandé si j’avais rêvé mais les raisons pour lesquelles je n’avais jamais entendu parler de telles pratiques. Je viens d’apprendre que ceux qui mangeaient des lambeaux du cerveau du macchabée pouvaient développer des années plus tard une déréliction similaire à la maladie de la vache folle… Cette pratique a duré jusqu’à la fin des années cinquante. Ces détails sont nécessaires à la compréhension du texte. Ce coup-ci nous avons droit à une Official Music Video. Je vous rassure aucune scène de cannibalisme. Certes au début une maison en assez mauvais état qui laisse présager quelques scènes extraordinaires. Pas du tout, à l’intérieur le groupe interprète son morceau. Comment qualifier la tessiture de cette interprétation : rien de spongieux ou de dégoulinant, Une musique à l’os.  Un bruit est-ce un train qui file dans la nuit ou simplement le temps qui se rétracte sur lui-même comme dans un film d’Andreï Tarkovski, celui peut-être où l’héroïne, le mot ne convient guère, mange à la petite cuillère le cerveau de celui qu’elle vient de tuer, l’éros et l’Hadès ont toujours fait bon ménage, dévore-t-on pour s’adjoindre à l’autre ou pour s’en séparer, la batterie colle et sculpte le morceau comme le sang à la tempe fracassée, il est des rituels d’idylles plus cruelles que la vie elle-même. Que la mort aussi. Ce morceau est une pierre de lune noire tombée du ciel. Sur votre tête. Dénudée de toute pensée.  Ne faire qu’une bouchée de la mort. Birth is a rope / death is a knot : retour à soi-même, c’est comme si nous étions au cœur de la trilogie noire de Verhaeren, le phénix n’est pas intéressant en tant qu’oiseau de feu, il n’est que cendre éternelle, l’opus maximus a basculé en une dimension métaphysique, dans son propre trou noir, la musique resserrée comme l’escargot dans sa coquille, elle colle à elle-même et le vocal coagule sur les mots qu’il émet, ils délivrent un message celui du pendu qui tient à se suicider, à se balancer par saccades au bout de la corde, la tête dans le nœud coulant. Ce n’est qu’un vœu pieux, dire que certains ont réussi et que l’on entend leur dernier cri comme un sursaut de jouissance. Pulling teeth (Spitting blood) : un vaticinateur nous parle de son propre avenir, les guitares s’étirent comme des serpents qui sortent du frigidaire, le vocal nous conte comment il est étrange que nous soyons immortels alors que nous ne désirions que de nous désintégrer, nous errons sans but, scorbut partout, les dieux de l’abîme sont comme ceux d’en haut, ils ne mouftent pas, existent-ils seulement, faut s’arracher les dents comme l’on refourgue ses pensées, toutes vaines, dans la poubelle, ne plus cracher sa haine, simplement du sang. Youth for euthanasia : hôpital ou chambre d’asile, à moins que ta prison ne soit que toi-même, tu en doutes, n’es-tu pas en train de pourrir, plus d’espoir, le vocal ne chante plus, il assène les mots que les coups de fouet des guitares s’empressent de balancer au loin, la batterie marque le pas, toi aussi, existe-t-il encore un espoir avant le suicide, certains envisagent des choses que les autres ne voient pas, de quel droit seraient-ils plus intelligents que moi. Soufflez la bougie de l’être. Il est temps de veiller à notre propre euthanasie. Aorta : musique compressée pour moteur à explosion, dernière solution, puisqu’il est impossible de  s’en sortir tout seul, vaudrait mieux de se rabibocher, attention les rôles sont inversés celui qui a souffert la dernière fois se transforme en bourreau, n’est-ce-pas la meilleure manière de tutoyer les anges, dans la série soyons rilkéens ou rien, nos rêves ne se destinent-ils pas à s’achever en une ondée sanglante baptismale. Une dernière guitare couine comme si elle venait d’avaler de travers une membrane d’aile. Qui trop étreint, mal embrasse. Feral : il faut bien que l’histoire se termine, entendez-vous le tambour des sables, quand on ne peut faire l’ange, ne reste plus qu’à jouer la bête, soyons bestial, non pas pour ne pas être rien, ce serait une trop belle plénitude, mais pour être au moins quelque chose, une bête altérée de sang et de destruction, pourquoi pensez-vous que le cantaor rugit si fort et pourquoi les guitares griffent si durement vos oreilles. Abandonner son état inabouti d’homme imparfait, laisser monter en soi notre propension à être pleinement sauvage. Rejeter tous nos rêves inatteignables, un tient vaut mieux que deux tu ne l’auras pas… Le monde fourmille d’une multitude de créatures, enfin un but, ne plus tenter à échapper à la mort, mais la donner.

             Ce qu’il y a de bien avec Verminthrone, c’est qu’ils ne s’attardent pas sur eux-mêmes. Chaque morceau est comme l’épisode d’une série télévisée, c’est un Game of Verminthrone qui tient ses promesses, z’ont l’art de se mettre dans des situations impossibles de se coincer au fond de galeries sans issue, vous croyez qu’ils vont y rester, n’avouent-ils pas qu’ils sont en train d’agoniser et hop, les voici une nouvelle fois en route vers d’invraisemblables aventures, philosophales il est vrai, impossible de les coincer dans l’athanor  cérébral alchimique, au fond de leur poche ils gardent une pierre, ils seront les premiers à vous la jeter. Ils ne chevauchent pas le tigre, ils sont le tigre. Ou le cobra.

    Ne perdons pas de remps à déblatérer, la Saison 3 nous attend.

     FEAST OF THE SERPENT

    (Bandcamp / Décembre 2025)

    Le danger se précise. Le rat est pris au piège dans les anneaux du serpent. Crochets mortels et gueule grand-ouverte. Tout dépend de la manière dont on entrevoit les situations. Pour le reptile : c’est une fête.

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    C’est étrange ces trois pochettes me font l’effet d’illustration pour des fables de Jean de la Fontaine. Peu appropriées pour des albums destinés à la jeunesse, mais tout aussi cruelles que les morales de notre fabuliste.

    Pallor : étrange ce titre pallide quand la couve est si sombre, quelqu’un a coupé l’électricité, est-ce le soleil qui s’éteint, une rythmique impassible qui poursuit sa route en aveugle, est-ce pour cela que le vocal ne laisse pas divulguer le sens de ses proférations, et quand on croit que ça s’arrête, ça repart pour bien vous faire comprendre que vous n’êtes pas sorti du mystère. Sommes-nous perdus dans les anneaux du serpent ou est-ce le serpent qui ne sait plus où il est, ni qui il est peut-être, peut-être est-il son double verminthronique, un face à face avec soi-même, à vous de voir, lequel des deux donnera à l’autre le baiser de la mort, la réponse est-elle seulement nécessaire, il a voulu rejoindre son animalité première, mais la vermine ennemie n’est-elle pas tissée de cette même féralité, il n’a rien gagné au change, il n’a rien perdu non plus. N’est pas ouroboros qui veut. Existe-t-il quelque part une zone de candide innocence. Swab : aux grands maux le bon remède, pour faire sauter le  garrot de l’angoisse utiliser un écouvillon que l’on enfile dans la gorge pour nettoyer le monde, car n’est-ce pas mieux de nettoyer l’intérieur pour purger l’extérieur, toujours cette mécanique à ras-de-terre cette espèce de bulldozer rythmique qui déblaie et repousse les saletés, voix de gorge car balayer le dehors c’est nettoyer le dedans, se rendre compte que ce que l’on voit c’est ce que l’on est, que ce que l’on écoute c’est ce qui nous parle de nous, la guitare comme une scie rouillée, remède de cheval, purge de serpent, qui recrache sa mue pour être encore davantage ce qu’il est : serpent. When it rains, it pours : la rythmique reprend, vomissements, passer les amygdales, le vocal dégobille à fond un flot ininterrompu de saloperies, recrache tous ses souvenirs, l’innocence de l’enfance, à laquelle le monde oppose un sacré démenti, comment après cette prise de conscience être heureux même en ayant pour but de débarrasser l’univers de sa vermine, de laquelle on fait partie, un vocal de folie, dit tout ce qu’il a sur le cœur, une seule solution la mort, quand ça va mal, ça va pire, il ne reste plus qu’à crever. Morceau épique, un véritable déluge phonique, maestria vocale. Bloodingletting : avant de partir, une dernière fois resuçons le saucisson de la désillusion la plus amère celle qui semblait si douce et qui vous a ouvert une plaie si profonde dans votre cœur, un trou sans fond, comme une bête blessée léchant et reléchant sa blessure jusqu’à l’os, les tambours tapent où ça fait mal, les guitares glougloutent la douleur, le sang coule à flot, pas celui de vos veines, celui de votre esprit que rien ne pourra arrêter. Font tout ce qu’ils peuvent, les musiciens se transforment en véhicules de derniers secours, brûlent les feux rouges et ne s’arrêtent que dans la salle d’opération. Hélas trop tard ! Rien à leur reprocher cette course à la mort si trépidante restera un grand moment de votre existence. Event horizon : pour ce dernier titre ils atteignent l’ultime ligne d’horizon.  Impossible d’aller plus loin. Le combat s’arrête faute de combattants. Normal, c’est la fin du monde. Un peu chaotique je vous l’accorde, et quand c’est fini, il vous en rajoute un supplément d’une minute extraordinaire. Vous pouvez même vous demander s’ils ont survécu à une telle catastrophe. Le dernier combattant est mort, mais il vous donne rendez-vous sur la dernière ligne. La fin du monde n’est-ce pas lui-même. Donc il est encore là. Nous aurons droit à une quatrième saison. En enfer ! c’est plus poétique.

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             Verminthrone est un groupe à suivre. Ils développent un projet, une démarche, une musique qui n’appartiennent qu’à eux. Partent avec peu d’éléments mais les utilisent avec une habileté diabolique.

             Rare, très rare.

    Damie Chad.

     

    *

    Il y a des groupes qui ne savent pas quoi faire pour me complaire. En début de cette nouvelle année je me plaignais, un bout de temps que je n’avais pas trouvé un groupe polonais, d’habitude vous en dénichez toujours un qui se démarque de la production générale, mais là depuis plusieurs mois : disette générale. Cette semaine, enfin en voici un ! En plus j’ignorais qu’ils étaient polonais, oui mais ils ont une autre qualité, ils viennent de sortir une cassette. Je m’y précipite dessus, j’aime ce moyen de communication devenu underground, donc j’écoute, et au fur et à mesure que se déroule la K7, en fait je m’aperçois que ça ressemble à un rectangle phonique mais c’est un CD, je me dois de chroniquer.

    EAGER EYES OF TALION

    SMOKE RITES

    (Bancamp / Janvier 2026)

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             La couve m’a attiré, elle est signée par Michal Sobocinsky, issu d’une famille d’artistes, d’ailleurs pour perpétuer la tradition il s’est marié avec Natalia Rybika, actrice. Sont apparemment très connus en leur pays, vraisemblablement dans d’autres aussi. Je n’ai pas trouvé d’autres œuvres graphiques signées de son nom.  Dommage car la pochette du CD est une parfaite réussite. A mon goût, un peu douteux, je l’admets.

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             Belle couve, je la contemple comme une représentation d’Argos, le géant aux cent yeux, qui sera tué sur l’ordre de Zeus par Hermes qui l’endormira en jouant de la flûte avant de l’occire en toute tranquillité. Interprétez-la comme vous voulez. Sobocinsky veut-il nous dire que l’Homme voit trop de choses pour son malheur… ou nous conseiller de ne pas nous laisser endormir par le miel des musiques captivantes. Vous me direz qu’il faut vraiment être très fatigué pour que le fracas de Smoke Rites vous plonge dans un doux somme réparateur…ou alors c’est que vous êtes déjà mort… Sur le côté les crânes qui s’adjugent la place centrale représentent-ils notre avenir certain, et ce qui correspond au dos de la pochette, cette espèce de visage incertain est-il une représentation de notre passé qui déjà de notre vivant commence à s’effriter…

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             Un premier Ep en 2021, un single et un 6-titres en 2022, après z’ont bossé et accumulé les titres que l’on retrouve sur ce premier album.

    Tomasz Mielnik : lyrics et vocal  / Łukasz Borawski : guitars, samples /Adam Ziółkowski : bass, acoustic guitar, synthés / Michał Kamiński : drums et percussions
    - Guest Vocal - Death is a Five Letter Word

    Golden road : qui hésiterait à emprunter une route pavé d’or, pour sûr un vent souffle fort, mais se rythme se dandine joliment, le vocal est un peu griffonnant mais on l’excuse qui ne serait un peu excité à arpenter une telle voie, surtout que la basse arrondit les angles, bon notre chemineau ( relire Les grands chemins de Giono) s’exalte un peu plus, attention nous croisons une ligne à haute tension, le batteur s’élève, notre promeneur crie ses quatre vérités, ne pense qu’à lui, n’aime personne, maudit pour maudit autant filer tout droit vers l’Enfer avec une personne adorée, maintenant il hurle, autant s’en remettre au diable qu’à soi-même. Je ne veux pas critiquer, sur un rythme bon enfant le gars nous emmène vers une contrée peut-être pas aussi allègre qu’au prime abord elle a l’air. Eager eyes of talion : toujours cette

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    basse, mais cette fois-ci, ce n’est pas une impression psychologique, un brin inquiétante, l’on ne sait pas trop pourquoi notre méfiance fait un saut sur l’échelle de Ritcher, l’on est vite fixé, le gars prend la parole, il appuie sur certaines phrases, il hurle pour se faire comprendre, il se présente et ça se présente mal pour nous, le gars n’a plus rien à perdre, n’a plus qu’une volonté se venger, du monde entier, de tout le monde, de n’importe quoi, la loi du talion, le retour à l’expéditeur chaque fois qu’il hurle un couteau s’enfonce entre vos deux omoplates, le pire c’est cette espèce de redondance joyeuse de la guitare et le batteur qui se délecte à tapoter sur ses toms, un truc qui fout le mec en rage. Arrêt brutal. Le tueur s’est éveillé avant l’aube et vous êtes déjà trucidé. Nothing never : surprise seriez-vous accueilli au Paradis par le chœur des archanges,  profitez-en, cet instant ne durera pas cinq secondes, dans la vie rien n’est simple, c’est un sample, brutal barrage riffique, voyage au pays des turpitudes humaines, il vaudrait mieux écrire inhumaines, évidemment vous préfèreriez vous concentrer sur le jeu du batteur, tape fine, minimum de bruit, maximum d’effets, mais le gars se dévoile davantage, se confesse de sa voix écrasée, nous avions eu le midnight rambler au premier titre, le Morrison killer au deuxième et ce coup-ci, c’est pire, imaginez un prof d’université qui exposerait schéma à l’appui, les tréfonds de l’âme humaine, cette impossibilité à manifester le moindre signe d’humanité à un semblable, de toutes les façons : soit vous le savez déjà, soit vous ne le saurez jamais. Z’en ont peut-être trop dit, alors comme l’assassin qui vient de vous égorger et qui vous tend un mouchoir pour que le sang ne salisse point votre  cravate, ils vous refilent le sample du chœur des archanges pour vous redonner confiance en l’être humain. 10ft dread : ne ménagent pas leurs efforts, une acoustique comme une once de douceur dans un mode de brutes, pour ce morceau ils empruntent un thème éculé depuis les premiers écrits de l’Antiquité, le temps nous éloigne de l’innocence de l’enfance et de tous ceux que nous avons aimés, oui mais il y a la façon de le dire, cette espèce de riff qui s’en balance, de plus en plus vite, cette cymbale totalement hallucinante et cette voix chargée d’angoisse qui vous fait croire que vous êtes enterré vivant dans un cercueil qu’une scie égoïne est en train de découper. Vous vous imaginez en mille rondelles. Death is a five letters word : le titre n’est guère engageant, la musique confuse, des bruits, des voix, des éructations, des vomissements, puis du syncopé, c’est la Mort qui passe, il la décrit si bien qu’elle lui ressemble quelque peu, étrange comme il s’identifie à elle, est-ce pour cela que sa voix s’amincit, derrière les musicos vous font de l’harmonie imitative, un peu n’importe quoi, un peu totalement dans le mille, impossible mais vrai mais vous la voyez marcher, tituber, c’est si horrible qu’ils ont invité Monika Adamska-Guzikowska, elle ne chante pas vraiment, elle hulule en sourdine, elle vous fout les jetons pour la fin de vos jours, l’ensemble est si flippant qu’il ne m’étonnerait pas que certains acheteur du CD ne se tranchent les veines avant la fin du morceau. Que voulez-vous les faibles ne supportent pas la beauté. Grandiose. Charas drift :Après une telle épreuve, vous pourrez dire avec Nerval que vous avez deux fois vainqueur traversé l’Acheron, ils sont sympas, vous ménagent un petit instant de rêverie, le charas est un haschich des Indes particulièrement relaxant. Enfin, si l’on en croit le bruit de tubulure engorgée qu’ils nous offrent, malgré les chants d’oiseaux, vous avez l’impression d’être dans un vieux coucou des années vingt dont le moteur me semble quelque peu grippé… Devil advocate : après la relaxation plongée dans le drame, musique solennelle, notre tueur du début est émotionné, sa voix s’étrangle, trahi par un vieil ami, le ton est parfois comminatoire, l’on sent qu’il ne va pas tuer le traître, il devrait, l’on aimerait un carnage, une vengeance sanglante, mais non il ne passe pas à l’acte, il est touché, au plus profond, il l’avoue, sa blessure suintera encore pendant longtemps. Un bon morceau, bien en place, mais nous sommes déçus. Wind of most cruel kind : bise nordique, une batterie qui renifle, l’a été touché plus profondément qu’on aurait pu le penser, ne l’aurions-nous pas assez pris au sérieux, une lamentation funèbre, reprise du temps qui fuit, du bonheur de l’enfance perdu à tout jamais, l’on s’achemine clopin-clopant vers l’absolu de la tristesse, mais il y met tant de cœur que celle fois l’on y croitrait…

             Un super chanteur. L’a les intonations et les attitudes vocales suffisantes pour établir un contact direct avec l’auditeur. Une espèce de théâtralité phonique qui lui permet d’incarner tout sentiment humain, de la haine à la nostalgie, de l’assassin à la victime… Sans parler les musicos qui produisent non pas l’accompagnement idoine, mais celui qui ne pourrait ne pas être un autre.

             Remarquable.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 629: KR'TNT 629 : RONNIE BIRD / LORD ROCHESTER / JIMI HENDRIX / KILLING JOKE / ERNIE JOHNSON / THE BANDIT QUEEN OF SORROWS / A-ORATOS / 6Exhance

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 629

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    25 / 01 / 2024

     

    RONNIE BIRD / LORD ROCHESTER

    JIMI HENDRIX / KILLING JOKE / ERNIE JOHNSON

    THE BANDIT QUEEN OF SORROWS

    A-ORATOS // 6Exhance

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 629

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

     - Red Bird

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             Inespéré ! Six pages sur Ronnie Bird dans Shindig! C’est une forme de reconnaissance. Gareth Jones le traite même de «one-man Rolling Stone» qui avait tout bon - Ronnie Bird had it all: cool, hip cachet, impeccable musical taste, top-class musicians and a perfect feel for the progressive R&B sounds pouring across the channel - C’est non seulement un gros chapô, mais aussi un sacré coup de chapô. Jones dit aussi que Ronnie fut le premier et le meilleur French performer à se frotter au Bristish beat et donc, il aurait dû devenir une superstar. Tous les kids qui l’écoutaient en 1965 le savaient, mais il n’est pas devenu une superstar. Après cinq ans de «stellar releases», il a disparu, pour entrer dans la légende. Il est arrivé exactement la même chose à Brian Jones : 5 ans.

             Alors Gareth Jones fait son boulot de journaliste, il plonge dans l’histoire et découvre «a remarkable catalogue». Ben oui, a-t-on envie de lui dire d’un ton exaspéré.

             L’idéal, quand on admire Ronnie Bird, c’est d’avoir grandi avec lui. On peut retourner cet idéal comme une peau de lapin : l’idéal pour Ronnie Bird, c’est d’avoir grandi avec toi. Le fin du fin du saint des saints est d’avoir pu jerker à la bonne époque. Tu rentrais en courant du collège pour écouter la radio, et retrouver ton idole Ronnie Bird, mais aussi les Who, les Kinks, les Easybeats, Donavan, Dutronc, les Stones, les Beatles, les Yardbirds, les Troggs, les Animals, les Pretty Things, Dylan, les Moody Blues, et comme si tout cela ne suffisait pas, tu filais chaque jeudi au Monoprix du quartier barboter tous ces EPs magiques, car oui, à tes yeux, il s’agissait bien de magie. Pire encore : cette magie devenait nécessaire à ta vie.

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             Comme les lecteurs anglais de Shindig! ne savent pas qui est Ronnie Bird, Jones est obligé de raconter son histoire, sa naissance à Paris en 1946, non pas en tant que petit Bird mais en tant que Ronald Mehu. Ce sont bien sûr les voyages en Angleterre qui le rendent anglophile, et il commence par se passionner pour Jerry Lee et especially Little Richard, puis en 1964, boom, les Stones, et boom, Carnaby Street. Jones n’y va pas par quatre chemins pour rappeler que Johnny Halliday adaptait déjà du R&B en 1964, «but his sartorial style looked old compared with the sharply-attired newcomer.» Jones ajoute qu’à la ville, Ronnie était timide et réservé, mais à la scène, «he blew up a storm» à coups de «non-stop sonic assault». Il est vite repéré par Decca et hop, direction le studio.

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             Les 9 EPs de Ronnie Bird sont encore là, dans l’une des petites caisses. Ils n’ont pas pris une seule ride. En 1964, Ronnie porte une casquette sur la pochette de son premier EP, qui est le fameux hommage à Buddy Holly, Adieu À Un Ami, cover du «Tribute To Buddy Holly» de Mike Berry. Le son est digne de Joe Meek - Whoo-oh oh/ Non jamais je n’oublierai mon vieux copain - C’est Mickey Baker qui gratte ses poux derrière Ronnie. On l’entend encore sur «Tu Ferais Mieux De Filer», c’est gratté sec, crois-moi ! Encore une douche écossaise de l’autre côté sur «On S’Aime En Secret». Pour un premier jet, c’est un joli coup. Ronnie a du pot d’avoir derrière lui ce black killah de Mickey Baker.

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             Un Mickey Baker qui fait encore pas mal de ravages sur le deuxième EP, L’Amour Nous Rend Fou. Le morceau titre est une cover de Buddy Holly et Bob Montgomery, «Love’s Made A Fool Of You», tapée au «Not Fade Away» façon Stones, «with maracas underpinning the driving rhythm, bass, guitar, and organ pounding the central riff.» En B-side, Ronnie tape une cover du «Black Night» d’Arthur Alexander qui s’appelle «Tout Seul» - Je n’ai plus un ami/ Pour me consoler - et derrière Mickey Baker fait de la haute voltige. Ça devient carrément wild avec «Je Ne Mens Pas», Mickey Baker devient killer punk de pur genius et là, ça vaut tout le rock anglais, tout le Beck des Yardbirds. Tu sautes partout ! C’est ce wild killer solo flash qu’il faut écouter !

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             Avec Elle M’Attend, le troisième EP, Ronnie monte brutalement en température. Il affiche une petite mine de délinquant et porte le genre de gilet rouge qui te faisait baver à l’époque. «Elle M’Attend» ! Violemment bon ! Cover de «The Last Time» riffée dans l’écho du temps, tapée au tambourin, ça se passe en 1965, en plein dans l’œil du cyclone, le beat est bath, tu te lèves et tu jerkes au Palladium - Ronnie’s vocal overflowing with confidence - Ce démon de Ronnie enchaîne avec une cover encore plus sauvage, celle du «Don’t Bring Me Down» des Pretties qui devient «Tu Perds Ton Temps» - Ya rien à faire - Fuzz à gogo - Elle prend des airs à vous faire fuir - Avec ces deux merveilles, Ronnie invente l’art de la cover sacrée, celle qui ne surpasse pas l’original, mais qui navigue exactement au même niveau. Ronnie ne se contente pas de rendre hommage, il place son style. Pour l’époque c’est assez révolutionnaire. Comment ce jeune coq a-t-il pu réussir un coup pareil ? Parce qu’il s’appelle Ronnie Bird. On va se contenter de cette réponse qui n’en est pas une. Mais une chose est bien certaine : à la réécoute, c’est toujours aussi balèze. En B-side, tu as encore un coup de Jarnac : «Fais Attention», cover du «Find My Way Back Home» des Easybeats, et des Nashville Teens, pur génie proto-punk, mené par le bout du nez d’un jour viendra - Bird took the original version and kicked its arse all the way home - Ronnie est aussi protozozo que Jessie Hector. Il aurait dû s’appeler Wild Ronnie Bird, comme l’ont fait Wild Jimmy Spruill et Wild Billy Childish. Jones dit aussi que cet EP fut sa meilleure vente. Le groupe qui accompagne Ronnie s’appelle les Tarés.

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             Wild Ronnie Bird atteint son sommet avec son quatrième EP, Où Va-t-elle ?. Pochette classique en hommage à Brian Jones. On est en 1965, au cœur battant du mythe. Boom dès «Où Va-t-elle ?» - Me voilà devenu jaloux - Beurre du diable, coups d’harp, son d’Antoine Rubio, power du beat. Voilà le vrai rock de Paris. Wild Ronnie t’embarque ça au je n’ose/ je n’ose/ je n’ose pas le croire. C’est une reprise du «Come Back Home» des Hollies, mais on s’en fout des Hollies, Wild Ronnie claque son beignet avec des allures intersidérales de superstar du protozozo. C’est à l’époque le seul rock électrique digne de ce nom en France. Jones parle ici de «demolition job» et de «driving slice of primal rock». Oui, Ronnie explose complètement les originaux. Il amène à la suite «Ma Vie S’Enfuit» et c’est vrai, on a tellement adoré la détresse sentimentale de Ronnie - Car ma vie entre mes doigts/ S’enfuit si vite - Ça tellement rococo ! Attention à la B-side, elle est explosive ! Boom dès «Je Voudrais Dire», il retrouve la dynamique des Pretties pour cette cover d’«I’ll Go Crazy» de James Brown, reprise par les Moody Blues. Pur genius interprétatoire, une fois encore, il n’a pas besoin de shouter comme James Brown, il fait du Ronnie et ça passe comme une lettre à la poste. Puis il allume en pleine gueule un vieux hit des Turtles et en fait «Ce Maudit Journal», bing bang !, à coups de Bravo tu soignes ta publicité, ah il faut entendre cette riffalama, et ce vous avez l’air heureux si vindicatif et si proto-punk, Wild Ronnie s’arrache la rate à coups d’après tout ça m’est bien égal, il y va au power de Zeus, je vais le déchirer, et le mec riff derrière comme une brute. Il n’y a pas eu beaucoup de superstars en France dans les sixties, mais on en dénombre trois : Vince Taylor, Wild Ronnie et Dutronc. C’est après cet EP du diable que les Tarés quittent Ronnie pour devenir les Problèmes et accompagner un autre newcomer, Antoine.

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             La fête continue avec Chante, le cinquième EP de la voie sacrée. Wild Ronnie rend hommage aux Them (et taille Antoine) avec ce «Chante» qui est une cover d’«I Can Only Give You Everything». Une fois de plus, les paroles sont un must - L’autoroute à présent devient remplie de gens - Ça dégouline de fuzz - On paye très mal ingénieur atomique/ La musique a du bon lorsqu’on pense au fric - C’est encore une fois complètement demented et battu à la diable. Son d’Antoine Rubio. On entend encore un killer solo sur «T’En Fais Pas Pour Ronnie», une reprise d’«A Legal Matter» des Who. En B-side, il prend des risques en tapant une cover du «Lies» des Knickerbockers. Il en fait «Chesse». Incroyable qu’il aille chercher cet obscur gaga-cut américain qu’on découvrira en 1972, sur Nuggets. Ce n’est pas le meilleur choix, mais derrière, ça joue à la vie à la mort.   

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             Wild Ronnie amorce son déclin avec son sixième EP, N’Écoute Pas Ton Cœur. Belle pochette, mais le son change avec l’arrivée de Tommy Brown et Micky Jones. Trop pop. Ça ne marche pas. C’est même un peu putassier. On perd tout le protozozo et le Maudit Journal. L’époque veut ça. On lime les dents du rock. Cover du «Sloop John B» des Beach Boys, «Seul Dans La Nuit» est encore plus poppy. L’arrivée du duo Tommy Brown/Micky Jones est une malédiction pour Wild Ronnie. Ces mecs-là traînent d’ailleurs avec Johnny Halliday et vont finir par monter Foreigner. Berk. En B-side, le pauvre Ronnie tente de sauver sa voie sacrée avec une cover de l’«Hey Girl» des Small Faces. Retour du style anglais. Big time ! Ça swingue à Paris. Il fait son Marriott - Ferme les yeux/ C’est bien mieux - Il le fait bien sûr en français, c’est le wild style birdy - Hey hey embrasse-moi/ Hey hey plusieurs fois.

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             Avec Tu En Dis Trop, son septième EP, Wild Ronnie passe au r’n’b. Il y va franco de port avec «Tu En Dis Trop», une cover d’«You Don’t Know Like I Know», le vieux hit qu’Isaac le prophète pondit pour Sam & Dave. Cover bien tapée - Des ennuis pourraient bien t’arriver - Wild Ronnie réussit l’exploit de balancer un vrai shout de wild r’n’b parisien. Il est le seul à avoir réussi un coup pareil avec Noel Deschamps et Nino Ferrer. De l’autre côté, il tape une cover de «See See Rider» qui devient «Tu Ne Sais Pas» - Bien des choses en toi pourraient changer - C’est balèze, bien chargé de la barcasse avec le killer solo flash et les trompettes de la renommée. 

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             Son huitième EP s’appelle La Surprise. Toujours l’époque Tommy Brown/Micky Jones. C’est pas bon. Ronnie qui n’est plus Wild tente le coup d’une cover sensible avec «New York Mining Disaster 1941». Les Bee Gees étaient alors à la mode. Ronnie en fait «Si Quelque Chose M’Arrivait» et lui donne tout le tremblement. De l’autre côté, il fait encore de la petite pop insalubre («Les Petites Filles En Sucre D’Orge») et tape dans Tim Hardin avec «Ne Me Promets Rien». Ronnie est passé à autre chose. Fini les Pretties. On lui a limé les dents. Comme on l’a fait pour Elvis. Gentil toutou, y veut un susucre ?  

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             Neuvième et dernier EP : Le Pivert. Grosse surprise ! Big pop sound, c’est violonné et produit à outrance. Ronnie chante son chant du cygne. On se demande si le petit oiseau vert dont il chante si goulûment les charmes n’est pas sa bite. De l’autre côté, nouvelle surprise de taille avec un «SOS Mesdemoiselles» quasi-hendrixien. Il se retrouve en plein dans «Purple Haze» ! Il a du son, c’est évident. Bizarre que cet EP n’ait pas marché. Même l’«Aimez-Moi» qui vient à la suite est bon.

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             On termine avec un single, «Sad Soul/Rain In The City». Intéressant, car il chante en anglais. Il se glisse dans la heavy psyché anglaise, avec sa petite magie vocale un peu sucrée. «Rain In The City» sonne comme un hit, encore une fois hyper-joué. Excellent.

             Sur scène, c’est un groupe nommé Cruciferius qui l’accompagne, pas Tommy Brown et Micky Jones, avec lesquels Ronnie va essayer de monter un groupe, proposant même de prendre le bassmatic à sa charge. L’idée est de monter un power-trio, avec Ronnie the ideal frontman. Il va à New York en 1968 essayer de négocier un contrat avec Mercury qui dit non. Il rentre à Paris et décide d’enregistrer un opéra rock avec son trio, mais des problèmes de fric l’acculent et il jette l’éponge. Il entre alors dans la troupe d’Hair pour trois ans, puis dans celle de Jesus Christ Superstar. Ronnie ira ensuite s’installer à New York et bosser dans la télévision.

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             Pour les ceusses qui n’ont pas eu la chance de barboter les EPs à leur parution, il existe au moins trois bonnes solutions : des LP compilatoires, dont le premier - et le meilleur - parut en 1976, à l’aube de l’ère punk. Il s’appelle 63-66. Même si tu possédais tous les EPs, tu te jetais là-dessus, histoire de réécouter tous ces proto-hits sur un autre format. Ils sont tous là, tu peux y aller les yeux fermés : «Elle M’Attend» (Après d’elle/ Conduisez-moi, pure Stonesy), «Tu Perds Ton Temps» (Comment lui plaire - Pretties on fire, swingin’ Paris), «Je Ne Mens Pas» (harsh and raw, c’est dingue comme Ronnie a pu taper dans le mille), «Adieu À Un Ami» (just perfect), et ça déroule encore en B avec «Où Va-t-elle ?» (Il swingue comme un démon), «Fais Attention» (Pur protozozo de Yeah Yeah, voix tranchante er riffalama de la pire espèce), «Ce Maudit Journal» (rien de plus protozozo que cette débinade de raw punk) et «Je Voudrais Dire» (incroyable comme le bassmatic swingue l’I’ll Go Crazy).

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             Le Style Anglais est un coup de Libé qui date de 1984. Tu y retrouves «Chante» et sa fuzz, le Legal Matter des Who («Ne T’En Fais Pas Pour Ronnie»), l’«Hey Girl» des Small Faces, le «Tu En Dis Trop» de Sam & Dave et la cover du «New York Mining Disaster 1941» des Bee Gees («Si Quelque Chose M’Arrivait»). Ça se termine avec «Le Pivert» et l’«SOS Mesdemoiselles» complètement hendrixien. Le Style Anglais complémente parfaitement le 63-66. Avec ces deux compiles, tu fais bien le tour du propriétaire.

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             Il existe encore une bonne compile, 1965, parue sur Big Beat Records et qui tape dans les deux époques, la première (Mickey Baker) avec «Adieu À Un Ami» et «On S’Aime En Secret», la deuxième (Antoine Rubio) avec «Où Va-t-elle ?», «Tu perds Ton Temps», «Ce Maudit Journal» et «Fais Attention».

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             L’idéal serait aussi d’écouter son premier album sans titre, Ronnie Bird, paru en 1965, car on y trouve des cuts qui ne figurent pas sur les EPs. C’est surtout un album de Mickey Baker qui casse bien la baraque dans «Je Ne Mens Pas», virulence maximaliste. Mickey Baker = Wild Jimmy Spruill. On le retrouve sur «On S’Aime En Secret», il ramène tout le ruckus new-yorkais derrière le petit Ronnie. Toujours lui sur «Tout Seul». Fabuleuse attaque. L’album mixe aussi les deux époques, car tu as tu du Rubio Sound avec «Fais Atention» (Les filles pourraient se venger et te faire pleurer), «Elle M’Attend» (Wouah vous là-bas/ n’attendez pas !) et «Tu perds Ton Temps» (Ya rien à faire !). Tous ça est gravé au fer rouge dans ta mémoire.

             Jones termine son brillant dithyrambe en suggérant que Ronnie était trop classe pour aller se compromettre dans des mauvaises émissions de variétés - Il était ce qu’il était, pour le pire et pour le meilleur, et c’est cette authenticité, couplée avec sa peerless recording legacy, qui font que sa légende dure encore - Peerless, c’est le mot exact. Inégalable.

    Signé : Ronnie Beurre

    Ronnie Bird. Adieu À Un Ami. Decca 1964

    Ronnie Bird. L’Amour Nous Rend Fou. Decca 1964

    Ronnie Bird. Elle M’Attend. Decca 1965

    Ronnie Bird. Où Va-t-elle ? Decca 1965

    Ronnie Bird. Chante. Philips 1966

    Ronnie Bird. N’Écoute Pas Ton Cœur. Philips 1966

    Ronnie Bird. Tu En Dis Trop. Philips 1967

    Ronnie Bird. La Surprise. Philips 1967

    Ronnie Bird. Le Pivert. Philips 1968

    Ronnie Bird. Sad Soul/Rain In The City. Philips 1969

    Ronnie Bird. Ronnie Bird. Decca 1965

    Ronnie Bird. 63-66. Decca 1976

    Ronnie Bird. Le Style Anglais. Philips 1984

    Ronnie Bird. 1965. Big Beat Records

    Gareth Jones : The Bird is the word. Shindig! # 143 - September 2023

     

     

    L’avenir du rock

     - My sweet Lord

     

             Comme Gainsbarre, l’avenir du rock adore groover la beauté du Bo/du Bo, qui se boit sans délai/délai, mais sous boisseau/boisson, il pense bien sûr à Dubonnet, boisson/poison apéritive/itérative hâtive/rétive. L’avenir du rut/du rite raffole tellement du Bo/du Bon qu’il ne sait plus trop si c’est du boisseau ou du biseau, il louvoie péniblement entre du Bo et Dubonnet/bonnet, et va même jusqu’à se prendre pour Gainsbarre qui, lui, louvoie littérairement/rarement entre Arthur et Henry, pendant qu’au lit/Holly, il tient l’orifice/office de Marylin en ligne de mire. Mais comme l’abus du Bo/du Bo rend miraud, il mélange tout, la line et la ligne, la mire et la mare, le Miller et le mille, l’accord et l’hardcore, un hardcore qui, soit dit en passant, aurait pu rimer avec encore. Encore quoi ? Mais encore du Bo/du Bo. Il en est là, l’avenir du ric/du rac, comme le pauv’ toutou qui ne buvait pas du Bo/du Bo, mais les paroles du maître/du mec, et qu’est mort d’une cirrhose que Gainsbarre/à la barre rime avec l’osmose, comme s’il rimait la beauté des laids/des laids avec le delay/delay de Big Russ, un fervent/fer blanc admirateur/mateur du Bo/du Bo. Depuis cinquante ans, chacun sait/say que la beauté du Bo/du Bo se voit sans délai/delay. La beauté du Bo/du Bo est un cas unique dans l’histoire du groove/du grave. Personne n’a jamais pu rimer un autre nom avec délai/delay. La beauté du Bo/du Bo échappe à toutes les catégories/Gories, à toutes les expectitudes/études, à toutes les combinaisons/liaisons, et après Gainsbarre, un nouveau chantre chante/hante la beauté du Bo/du Bo : l’inestimable/aimable Big Russ/big rush, un vétéran/torrent écossais/cossu. 

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             Il ne raconte pas que des conneries, l’avenir du rock. Il a raison, une fois de plus : Big Russ Wilkins fait partie des légendes vivantes de la scène anglaise, enfin, la petite scène anglaise, celle qu’on appelle l’underground et qui n’intéresse plus grand monde : Milkshakes, Delmonas, Len Bright Combo, Wildebeests. Plus underground, ça n’existe pas. Si tu veux voir jouer Big Russ en France, tu devras te contenter d’un petit théâtre municipal de banlieue et encore, il te faudra un sacré coup de pot : si un copain ne te montre pas le flyer qu’il vient de récupérer à la sortie d’un récent concert, t’es baisé, tu passes à côté, tu ne sais même pas que le concert de Big Russ a lieu. Mais quand tu chopes l’info, branle-bas de combat ! Tu t’organises immédiatement pour ne pas rater ça.

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             Et hop, te voilà à Montreuil par une belle journée de novembre. Quartier populaire et théâtre municipal, faune d’aficionados et ambiance des grands concerts d’antan. La première chose que tu vois en arrivant dans la salle, c’est la gratte rouge de Bo Diddley. Bon, ce n’est pas la Gretsch, mais on s’en fout. C’est vraiment pas le moment de commencer à chipoter. Et boom, le voilà le Russ, l’extraordinaire Russell Wilkins, sur scène depuis 1979, au temps des Pop Rivets de Wild Billy Childish. Super bien conservé, une vraie rock star, mais de celles qui ne se prennent pas au sérieux, l’anti-Bono and co par excellence. On renoue enfin avec cette authenticité qui fut pendant cinquante ans le cœur battant du rock anglais.

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    Big Russ va nous faire pendant une heure du pur et dur, superbement accompagné par une délicieuse bassmatiqueuse, Saskia et un beurre man qui n’hésite pas à sortir les maracas pour rocker le Diddley Beat. Le set de Lord Rochester est sans doute le plus bel hommage à Bo Diddley qu’on puisse voir ici-bas. Big Russ porte la veste en tartan rouge et gratte ses poux avec une énergie surnaturelle, il a tout pigé, il rend un hommage direct au génie révolutionnaire de Bo Diddley.

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    Il fait pour Bo ce que Guitar Wolf fait pour Link Wray, il restitue la grandeur de l’Originator avec une vigueur qui t’en bouche un coin. Tout repose sur son gratté de poux, cette façon qu’il a de plaquer un barré de l’index et de jouer le gimmick des trois autres doigts en même temps. Bon d’accord, il a du métier, mais quand même, il faut savoir jouer ça tout seul, sans le confort d’une deuxième gratte. En plus, il chante, et en plus il fait quelques pas de danse. Il claque même trois ou quatre conneries avec la gratte derrière la tête. Wild as fuck ! L’un des mariages les plus réussis entre l’Amérique des early giants, et l’Angleterre des dedicated followers of the function at the junction. Tout ça sonne incroyablement juste. Ça percute de plein fouet l’or du temps.

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    Si tu vénères Bo Diddley, alors tu vénères Big Russ. Rien à voir avec un trip passéiste : Big Russ se contente de faire éclater au grand jour l’une des grandes vérités de l’histoire du rock : l’incroyable modernité de Bo Diddley. Dommage que Big Russ ne tape pas une cover de «Bring It To Jerome». Mais il termine en apothéose avec l’insubmersible «Hey Bo Diddley», que toute la salle reprend en cœur. Ça sonne comme un hymne national. À cet instant précis, on pense à Phil May et à Dick Taylor qui étaient tellement fascinés par Bo qu’ils ont choisi d’appeler leur groupe The Pretty Things. On reste en famille : Bo, Big Russ et les Pretties. Et un set qui se situe bien au-delà de toutes les espérances du Cap de Bonne Espérance. So far out.

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             L’Hey de Lord Rochester est un album génial. Big Russ commence par rendre hommage à Bo avec «Hey Little Jermyn», mais avec une niaque gaga pure, un souffle d’aéroport.

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    Big Russ fait du Bo par-dessus les toits. Avec «Deathbed», il va plus sur le rockab, mais bizarrement, il tape dans le mille à chaque fois. Il est en plein dans l’exaspération du wild cat tamer. Incroyable pureté de l’intention ! Il repart en mode heavy rockab avec «Godzilla». Big Russ culmine dans les arts appliqués, il claque des shouts de disto du diable, avec encore plus de jus qu’en ont Wild Billy Childish ou Graham Day. Le heavy cat dans toute cette histoire, c’est Big Russ Wilkins. Il retape un heavy romp avec «All Night Long» et bascule dans le wild as fuck avec «Mr Pineapple». Les Rochester ont tellement de son ! Big Russ travaille au Diddley beat avec des chœurs d’orfraies, whaaah wap wap ! Il fait encore son Big Russ Man avec «Monkey Monkey», il est monstrueusement impliqué et déborde encore d’énergie avec «I Tried To Send A Monkey By UPS». C’est un peu comme s’il enveloppait son rock’n’roll dans son giron, le Monkey est une fois encore apocalyptique de weird rockab. Russ the Boss rend un dernier hommage à Bo avec «Seasick». L’Hey vaut vraiment le détour.

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             Pas facile à choper le Twistin’ With Lord Rochester, un Off The Hip de l’an passé. En fait c’est une compile qui reprend 7 cuts d’Hey, et 7 cuts tirés des EPs dont on va parler à la suite. Mais comme on dit à l’école, c’est une excellente occasion de réviser ses leçons, d’autant que Big Russ attaque avec l’imbattable «Hey Little Jermyn», Bo-ish en diable, magnifique de maracas et d’hey ! Ça grouille forcément de coups de génie là-dessus : «Deadly Daddy» (vieux romp de type Memphis tiré du single «Hey Little Jermyn», devenu introuvable, alors merci la comp), «I Tried To Send A Monkey By UPS» (belle dégelée de clairette éclairée), «Lady Luck» (la beauté du Bo du Bo, se voit sans délai/delay), et «Monkey Monkey» (Big Russ le gratte aux poux primitifs, il a tout l’héritage du British Beat). Et puis tu as «Monkey’s Fist», tiré du Shetland Sessions EP, un instro pas du tout tempéré, et à la suite, «Liza Jane», tiré du Mods & Rockers EP, belle descente au barbu du rock’n’roll, du pain béni pour un crack comme Russ. Il y va franco de port. Tout est fabuleusement inspiré sur cette compile, tiens, voilà encore «Seven Steps To Heaven», tiré de l’Oben Road EP, un wild rockab qui avale les distances, suivi de «Christine», tiré du single Ears Of A Prince, lui aussi disparu des radars, alors merci encore la comp. On lui serre la main avec effusion.  

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             L’idéal, quand tu craques pour Lord Rochester, c’est d’aller farfouiller dans les EPs. C’est du régal assuré et ça ne fait pas double emploi avec les deux albums, même avec le Twistin’ With Lord Rochester. Sur l’Asturian Sessions EP, tu retrouves le wild «Lady Luck» qui tape en plein dans le mille du Bo. Big Russ zèbre ça de Bo zéclairs ! Et en B-side, tu tombes sur l’incroyable «Round My Finger», un shoot de rockab d’une densité impressionnante. Ils réussissent à aller chercher cet éclat de véracité, ce foin de bop extraordinaire. Au dos, tu les vois tous les trois photographiés à la plage en maillots rayés 1900, et bien sûr, Big Russ porte sa gratte rectangulaire en bandoulière. Il reste Bo jusqu’au bout des ongles. C’est enregistré chez Jorge Explosion, en Asturie.  

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             Sur le Mods And Rockers EP, tu retrouves le fabuleux «Deadly Daddy» salué plus haut, chef d’œuvre de British Beat, et en B-side, Big Russ te gratte au quart de poil «My Baby (Won’t Ride Beside Me)». Au dos, on les voit tous les trois chez le coiffeur. Big Russ se fait faire la barbe comme Al Capone, et en dessous, on peut lire la légende suivante : «Hairdresser: Joe Meek.»    

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             Pour la pochette de l’Oban Road EP, Bug Russ et Mike Tim Matthew chevauchent une vieille moto qui ressemble à un mono-cylindre, ce qui paraît logique pour un EP en mono. Ils portent tous les deux leurs vestes à carreaux, et Lady Muck se tient tout près, appuyée sur une simili basse Hofner blanche. On peut dire que le décor est planté ! Bon tu te régales du morceau titre, c’est sûr, mais quand tu retournes l’oiseau, tu tombes sur «Don’t Understand» et tu crois entendre les Stones du premier album. Big Russ te tape là le pire des heavy grooves vénéneux. Tu n’es jamais au bout de tes surprises avec un mec comme lui. Et sur «Sweating Out The Spirits», on entend Tim Matthew battre le beurre du diable.    

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             Pour le Shetland Sessions EP, (The Viking Adventures of Lord Rochester) Big Russ, Lady Muck et Tim Matthew sortent tout droit d’un album de Tintin. Lady Muck est la Castafiore, Matthew Tintin et Big Russ saute en l’air avec la gratte rectangulaire. La titraille est celle des albums de Tintin et le rock sonne comme du Bo, dès «Up Helly AA», hey hey ! Et ça rocke encore plus en B-side avec l’effarant «Monkey’s Fist». 

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             Pas question de faire l’impasse sur le single Driving My Car/Tiger Feet, car on y voit Big Russ conduire, avec à côté de lui Lady Muck et derrière, Matthew embouche une trompette. Big Russ gratte «Driving My Car» à la Bo, avec une once de génie. Tu ne peux pas te lasser de ce son. 

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             L’Australian Sessions EP est donc le dernier en date. Coup d’envoi avec «Teenage Mosquito», fantastique groove rochestérien allumé par les chœurs pointus de Lady Muck. Et en B-side, ils basculent à nouveau dans le rockab avec l’effarant «Chicken Salt». Wild as fuck !

    Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre

    Lord Rochester. Théâtre Municipal Berthelot. Montreuil (93). Le 17 novembre 2023

    Lord Rochester. Hey. Twenty Stone Blatt Records 2009

    Lord Rochester. Twistin’ With. Off The Hip 2022

    Lord Rochester. Asturian Sessions. Saturno Records 2011

    Lord Rochester. Mods And Rockers. Saturno Records 2012     

    Lord Rochester. Oban Road. Saturno Records 2014    

    Lord Rochester. Shetland Sessions. Saturno Records 2016  

    Lord Rochester. Driving My Car/Tiger Feet. Folc Records 2021

    Lord Rochester. Australian Sessions. Folc Records 2023

     

    HendriX file

    - Part two 

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             Tu vois passer l’info dans Shindig! ou ailleurs : parution d’un fat Hendrix book, Jimi: The official 80th Birthday Anniversary Edition, avec des tonnes de photos et toute la memorabilia du monde. Tu commences par te dire : «Arf ! À quoi bon ?». Tu connais l’histoire par cœur, et puis de toute façon, la messe est dite et redite depuis l’excellent Two Riders Were Approaching: The Life & Death of Jimi Hendrix, signé Mick Wall. Puis tu y réfléchis. L’idée revient. Arf ! Tu la repousses. Mais elle insiste. Elle est tenace. Elle tape l’incruste, la garce. Elle fait du charme. Elle fait sa grosse pute. Tu lui dis non d’un ton ferme. Elle te dit si d’une voix mielleuse. Non ! Si ! Non ! Si ! Au bout de trois jours, tu cèdes, comme toujours, en vertu du premier commandement d’Oscar Wilde - Le meilleur moyen de résister à une tentation est d’y céder.

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             Quand tu l’as en main, ce book qui pèse une tonne, tu te dis bien sûr que tu viens de faire une connerie. «Arf, une de plus.» Puis tu le feuillettes, puisqu’il est là. Objet plaisant. C’est ce qu’on appelle ‘un livre d’art’, un grand format, 300 pages, beau choix de papier, un couché satiné qui flirte avec le 170 g, c’est remarquablement imprimé, bien sûr en Chine, comme tous les très beaux livres d’art depuis vingt ans. Les printers chinois ont fini par détrôner les Anglais.

             Et puis tu re-rentres dans cette histoire dont tu connais le moindre recoin, mais comme c’est une histoire magique, tu y replonges avec délectation. La courte vie de Jimi Hendrix est un conte de fées. On relit les contes d’Andersen jusqu’à un certain âge, puis plus tard, lorsqu’on devient adulte, on lit et on relit les contes et nouvelles des auteurs qu’on vénère, par exemple Marcel Schwob ou Apollinaire. On relit pour le simple plaisir de relire.

             Ce fat Hendrix book est un coup de biz, bien sûr, mais c’est aussi un livre d’images extraordinaires, car il faut bien dire que l’ami Jimi était, avec Elvis, Brian Jones et Syd Barrett, la plus parfaite des rockstars, l’icône définitive. Bon, tout ça, on le sait déjà. 

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             On croise aussi dans le book ces photos qu’on voyait partout à une époque, jusqu’à l’overdose, les images faites à l’île de Wight en 1970. Le torchon qui s’appelait Best en faisait même des posters, mais ce ne sont pas les images les plus intéressantes. Par contre, la première époque est fascinante. Tu as une photo de l’early Jimi avec Billy Cox et tu vois comment Billy Cox tient sa basse, très bas sur les cuisses, c’est un modèle d’attitude. Black Power.

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             Tu tombes plus loin sur une image datée de 1965, de l’early Jimi avec Curtis Knight, et tu comprends aussitôt à voir sa bobine que Jimi est un petit mec extrêmement intelligent. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Puis c’est l’avalanche des premières images de l’early Experience et le début du conte de fées, ils sont tous les trois incroyablement jeunes, de vrais branleurs, et ils vont révolutionner le rock, tu vois Noel Redding, tu crois qu’il a 12 ans, coiffé comme l’as de pic, Mitch Mitchell, c’est encore pire, avec sa gueule d’enfant de chœur et sa petite bouche en cul de poule, et l’autre, là, le Jimi, en chemise de satin blanc et en pantalon orange, l’air mal réveillé, pas coiffé, mais c’est lui, ce petit blackos gaulé comme un asticot, qui va te claquer «Purple Haze» et «Crosstown Traffic» - Arf you’re just like/ Crosstown traffic ! - La BO de tes années de braise.

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             C’est avec cette image de l’early Experience que commence le conte de fées : Chas Chandler vient tout juste de ramener Jimi à Londres. Il ne reste plus qu’à monter un groupe. Chas cherche un beurrier et un bassman. Il profite d’une séance d’audition qu’organise Eric Burdon pour monter ses New Animals. Les mecs font la queue. Un branleur du Kent nommé Noel Redding se pointe pour la place de guitariste, mais il arrive trop tard. Le poste est pourvu - Arf, me chuis fait baiser la gueule ! - Alors Chas branche le dépité - Dis voir, min ch’tio quinquin, tu saurais-ty jouer d’la basse ? - Redding flaire l’occase - Arf ! Ben j’peux ben essayer ! - Chas lui file sa basse - Vens donc par là, min ch’tio quinquin, tu vas jammer avec Jimi et l’Aynsley Dunbar - Chas présente le candidat et Jimi l’accueille avec un grand sourire - Arf, tiens, look at the chords, Papa Noel, Eiii, Diii, Aiiii, got it ? - Redding ajuste ses binocles - Arf Arf ! - Après avoir jammé trois cuts à sec, Jimi l’invite - Arf, come on, let the good time roll, Papa Noel, on va siffler une pinte au pub d’en face - Ils trinquent et soudain, Jimi prend un air sérieux - Arf ! Dis-voir Papa Noel, tu veux bien  jouer dans mon groupe ? - Redding ajuste ses binocles - Arf Arf ! - Voilà comment se montent les groupes qui font l’histoire du rock.

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             Il faut encore trouver un mec au beurre. C’est plus épineux. Jimi et Papa Noel jamment avec Dunbar, puis avec John Banks des Merseybeats, et enfin avec Mitch Mitchell qui a joué avec Georgie Fame et qui est plus jazz. Jimi hésite - Arf, mon cœur balance entre Dunbar et Mitchell - Alors Chas lève les bras en l’air - T’inquéquète don’ pas, min ch’tio quinquin, on va s’faire un coup d’pile ou face - Il sort une grosse pièce de monnaie de sa poche. Mitch choisit pile et Dunbar face. Pouf ! Pile ! Chas rigole de bon cœur - Te v’là-ti pas embauché, min ch’tio quinquin ? J’vous baptise tous les trois The Jimi Hendrix Experience ! - On sera pas mal de gens à être Experienced avant l’heure.  

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             L’instigateur de ce conte de fées est donc Chas Chandler, l’ancien bassman des Animals. Il est allé vite en besogne. Grâce à Linda Keith, il a flashé sur Jimi au Cafe Wah?, à Greenwich Village. Il était temps, car Jimi en avait bavé durant les années précédentes, de 1961 à 1966. Il avait monté les King Kasuals avec Billy Cox, un pote de l’armée, et tourné comme tant d’autres sur le Chitlin’ Circuit, puis il avait débarqué à Harlem sans une thune, hébergé un temps par Fayne Pridgeon, qui grâce à ses contacts, l’avait branché sur les Isley Brothers. Il avait intégré leur backing band et l’avait quitté en 1964. Il était ensuite entré au service de Little Richard qui gérait ses musiciens à l’ancienne, avec le dress code et les prunes, Jimi avait tenu le coup pendant 5 ou 6 mois avant d’arrêter les frais - Arf l’autorité me court sur l’haricot, c’est pour ça que j’ai quitté l’armée - En 1965, Jimi était entré au service de Curtis Knight, il s’était cassé et avait fini par monter son groupe, Jimmy James & The Blue Flames, avec Randy Wolfe, qu’il avait rebaptisé Randy California. Le groupe jouait au Cafe Wah?, et c’est là que se joua son destin. Jimi tapait sur scène des classiques du blues, plus «Hey Joe», «Like A Rolling Stone» et «Wild Thing». La poule de Keith Richards, Linda Keith, avait flashé sur lui. Elle avait amené Andrew Loog Oldham et Seymour Stein au Cafe Wah?, mais Jimi ne les intéressait pas. Tant mieux pour Chas - Quoâ ? Personne n’a encore fait main basse sur c’t’asticot ? Ça m’dépasse ! - Après le set, Chas était allé trouver Jimi - J’vas t’emmener à Londres vite fait, tu vas vouère, min ch’tio quinquin ! J’vas t’faire faire un passeport vit’ fait ! - Jimi accepta de bon cœur - Arf, j’me fais que trois dollars par soir et j’crève la dalle ! Alors banco ! Nothing to lose !

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             On vient de voir le côté féérique des choses. Avec l’arrivée de Michael Jeffery, ça s’assombrit très vite. Chas n’a pas les reins assez solides pour financer le lancement d’un groupe, alors il s’associe avec Jeffery qui est l’ancien manager des Animals. Et là, c’est pas terrible. Car Jeffery va voir Jimi comme une vache à lait et lui mettre une pression terrible. Meuuuhhhh ! Album/tournée, album/tournée, et plus le succès arrive et plus la pression est forte. Meuuuhhhh ! C’est cette pression qui va tuer Jimi, Kurt Kobain, mais aussi Brian Jones, et abîmer Syd Barrett.

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             Tant que Chas est encore aux commandes, ça va à peu près. Première tournée de l’Experience en Europe avec Johnny Halliday. Le répertoire de l’Experience se limite toujours à «Hey Joe», «Wild Thing» et quelques covers de r’n’b comme «Have Mercy» et «Land Of 1000 Dances». Le premier single du groupe sera «Hey Joe», mais il faut une B-side. Jimi propose «Land Of 1000 Dances», mais Chas renâcle - Non min ch’tio quinquin, pas question ! Tu vas nous composer une ‘tite chanson vite fait - Jimi est un gentil mec - Arf, bon d’accord. Tiens ‘coute ça. Everyday in the week/ I’m in a different city. Ça te va ? - Chas est éberlué - Allez hop, prends ton paletot, on file au studio ! - Ils enregistrent «Stone Free» le jour même. Puis Jeffery va commencer à dealer avec les gros labels anglais. Il va trouver Dick Rowe, chez Decca, l’homme qui a rejeté les Beatles. Rowe écoute la cassette - Grumble grumble, beeeeh non, ça m’plait pas - Jeffery remet la cassette dans son attaché case et file chez Kit Lambert et Chris Stamp. Bingo ! «Hey Joe» sort sur Track Records. Des rockstars en devenir sur le label rock par excellence, que peut-on imaginer de mieux ?

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             Jimi est SDF à Londres. Chas l’héberge - Viens loger à la maison, min ch’tio quinquin, Lottie te f’ra cuire des bons p’tits plats et elle te f’ra ton linge - Jimi est ravi - Arf ! T’es chic Chas - Comme il se sent bien chez Chas, il compose et se met à pondre des hits. Chas est scié. Jimi lui gratte le riff de «Purple Haze». Chas en tombe de sa chaise - T’as des paroles ? - Jimi opine du chef - Arf, of course, Purple haze all in my brain/ Lately things just don’t seem the same - Chas devient hystérique - Wow wow woooo min ch’tio quinquin, c’est le prochain tube national ! Allez Hop ! Mets ton paletot on file au studio ! - Avec Chas, ça ne traîne pas. Les Animals allaient vite. Jimi fait confiance à Chas, car c’est le seul mec qui l’a vraiment pris au sérieux. Cette relation entre Jimi et Chas est un modèle du genre. On pourrait même aller jusqu’à dire que sans Chas, pas de Jimi.

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             Tout explose en 1967. C’est un peu grâce à McCartney que Jimi va jouer à Monterey. McCartney fait partie du comité de sélection et il recommande Jimi à John Phillips et Lou Adler qui sont les décisionnaires. Qui va présenter l’Experience sur scène ? Brian Jones, bien sûr. Applaudissements polis. Jimi passe après les Who, donc il doit les surpasser. Pas facile. Il va profiter de l’occasion pour entrer dans l’histoire du rock. Les Who ont basé leur set sur le chaos, Jimi choisit le sexe, il va et vient entre les reins du rock, sa gratte est un prolongement de son corps, il gratte entre ses cuisses, puis il va foutre le feu à sa gratte, une belle Strato peinte à la main. Public choqué. Jimi Superstar. Il sort de l’obscurité de Greenwich Village et devient une magnifique rockstar, un chef-d’œuvre d’animalité et de sonic trash - Sexuality & raw power.

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             Puis ça commence à déconner. Jeffery fout l’Experience sur une tournée américaine des Monkees. Les teenagers américains ne veulent pas de Jimi, ils veulent les Monkees. La tournée recrache l’Experience comme un noyau. En 1967, l’Experience fait sa dernière tournée anglaise. Jeffery n’en finit plus de loucher sur l’Amérique, dont le marché est beaucoup plus lucratif. En 1968, le groupe s’installe à New York. Entre deux concerts, Jimi enregistre. Are You Experienced est un smash, Axis Bold As Love un peu moins un smash, et Jimi continue d’enregistrer des cuts à l’Olympic de Barnes pour le troisième album, Electric Ladyland. C’est là, à Barnes, qu’il enregistre «All Along The Watchtower», avec Dave Mason, Mitch Mitchell et Brian Jones au piano. Puis Jimi va reprendre le Watchtower et virer le piano. C’est à cette époque que la relation entre Jimi et Chas commence à se détériorer. Jimi devient perfectionniste. Et ses nouvelles idées musicales ne plaisent pas à Chas. 

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             En 1968, les tournées américaines s’enchaînent, toutes plus épuisantes les unes que les autre - Arf ! J’en peux plus ! - Ce rat de Jeffery ne finance rien, ni avion, ni bus, l’Experience est obligée de voyager en bagnole avec Gerry Stickells : soixante concerts en soixante jours à travers les USA. Quand il peut souffler un peu, Jimi va enregistrer au Record Plant, à New York. Il fait venir son vieux complice de Barnes, l’ingé-son Eddie Kramer. Le premier cut qu’il enregistre au Record Plant et l’excellent «Long Hot Summer Night», et les jours suivants, il met en boîte «Gypsy Eyes» et le renversant «1983 (A Merman I Should Turn To Be)». Mais les 41 prises de «Gypsy Eyes» courent sur l’haricot de Chas. Et pas que Chas. Papa Noel commence à renâcler - Arf, Jimi, t’amène trop de monde en studio, qu’est-ce que c’est qu’ce cirque ! Faudra qu’t’arrête tout ce bordel ! - Jimi se marre - Relax Papa Noel ! - Mais Papa Noel le prend complètement de traviole et se barre en claquant la porte. Bammmm !

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             Une nuit, près avoir traîné dans le fameux club de Steve Paul, Jimi ramène Jack Casady, Stevie Winwood, Mitch Mitchell et Eddie Kramer au Record Plant - Arf, on va jammer l’ass du Voodoo les gars - La joyeuse bande tape «Voodoo Chile». C’est la troisième prise qu’on trouve sur Electric Ladyland, l’un des plus beaux albums de l’histoire du rock. Mais comme d’habitude, les labels foutent le souk dans la médina. À la grande surprise de Jimi, les Américain de Reprise ont bidouillé la pochette et viré les photos que Jimi voulait à l’intérieur, et Track a foutu 19 gonzesses à poil sur la pochette anglaise. Jimi est scié - Arf, c’est quoi ce wang dang doodle ? - Bon, les choses ne vont pas aller en s’arrangeant. Jimi grosse vache à lait, viens par ici qu’on te traie. Meuuhhh ! Chas se retire. C’est Jeffery qui va traire la vache tout seul avec ses gros doigts. Pour Jimi, c’est raide : il a perdu son meilleur fan, son cher Chas.

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             La pression monte encore. Trois ans que ça dure - Arf j’en peux plus. Chuis complètement over yonder - Fatigue et frustration sont devenues les deux mamelles de Jimi. Il réussit encore un exploit avec le concert de l’Albert Hall, qu’on dit être le plus beau. Il commence aussi à fricoter avec Buddy Miles. L’Experience joue maintenant dans des stades américains pour 20 000 personnes. En 1969, Jimi monte une nouvelle équipe pour jouer à  Woodstock avec Larry Lee, Billy Velez, Billy Cox, Juma Sultan et Mitch Mitchell, et comme on approche de la fin du fat book, ça sent la fin des haricots.

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             Construction à New York de l’Electric Ladyland studio. Jimi commence à bosser sur son quatrième album, avec Billy Cox et Mitch Mitchell, The First Rays Of The New Rising Sun, mais comme on sait, il n’ira pas au bout, et ce sont les charognards qui vont finir le boulot et accessoirement s’en foutre plein les poches. Meuhhhh ! Merci la vache à lait. Mais comment font les gens pour acheter du Dead Hendrix ? C’est un mystère encore plus épais que celui de Toutânkhamon. Bien sûr, à l’époque, on a voulu écouter Cry Of Love, mais franchement, ça n’avait aucun sens.   

    Signé : Cazengler, Jimi Harpic

    John McDermott & Janie Hendrix. Jimi: The official 80th Birthday Anniversary Edition. Chronicle Chroma 2022

     

     

    Killing Joke ne plaisante pas

    - Part Two

     

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             Il avait raison, le mec, l’autre soir, quand il affirmait que Geordie Walker ne jouait pas sur Gretsch mais sur Gibson.

             — T’es sûr ?

             — Oui. J’ai étudié son matos en détail.

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             Quelques jours plus tard arrivait le nouveau numéro de Vive Le Rock, avec Geordie Walker en couve. À l’intérieur, quatre pages sur ce prodigieux guitar slinger, et que propose la deuxième double ? Une immense photo de Geordie grattant une Gibson. Toujours la même histoire : on croit tout savoir et on ne sait rien. Plus on apprend et plus il faut se méfier de la vanité.

             Si Geordie Walker se retrouve en couverture du canard, ce n’est pas pour ses beaux yeux : il vient de casser sa pipe en bois, alors nul canard n’est mieux placé que Vive Le Rock pour lui rendre hommage. Car Geordie Walker fut avec Roland S Howard et Keith Levene le guitar slinger le plus insolite de la scène anglaise - Geordie took Keith Levene’s guitar sound to another almost inhuman and extreme level - Même dans les années 80, au temps où Killing Joke faisait encore de la petite new wave de la post à la mormoille, Georgie sonnait insolite. Il créait des ambiances et avec le temps, ses ambiances sont devenues des apocalypses.

             Bruce Turnbull n’y va pas de main morte dans l’hommage. Il jongle avec les formules délétères du genre «cold and metallic style», «crancking up the amp», «metallic and unconventional sound», «dissonant, discordant melodies», et rappelle que Killing Joke a joué pour la première fois en 1979. Geordie raconte qu’à 12 ans, il avait une acou avec deux cordes - But I could play along on Gary Glitter. Mes parents m’ont dit que si je voulais apprendre, je devais prendre des cours, et comme le cours de folk était complet, je me suis retrouvé en cours de fucking classical guitar. Puis j’ai eu une electric guitar. I was real lucky. Je suis allé dans une boutique à Northampton et je louchais sur les copies de Les Paul. Ma mère m’a dit : «Why don’t you try this one?». C’était un samedi matin,  et tous les local kids étaient dans la boutique. And that was that fucking guitar: it was a 1969 Les Paul Deluxe. The fucking thing played itself. My old man est devenu pâle. Ma mère l’a baratiné. Elle avait vu Jimi Hendrix en 1967, lors d’un package tour en Angleterre. Elle y allait pour voir Engelbert Humperdinck et Jimi Hendrix était à l’affiche. C’est comme ça que j’ai eu ma guitare - Quand il parle de son son, il reste d’une effarante modestie : «I think I was lucky to be honest. Je me branchais, made this noise and by hook or crook, I’ve managed to survive on it. It’s actually an honour. It’s just a fabulous instrument. If you get it right, it’s an orchestra in a fucking box, the guitar. It really is.»

             Alors pour rendre hommage à cet immense guitar slinger que fut Geordie Walker, nous allons extraire un texte jadis paru dans les Cent Contes Rock.

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             Jaz Coleman lève un gobelet d’étain serti de pierreries. Il est vautré dans un amas de fourrures.

             — À la santé du diable, Ha-ha ! Ha-ha-ha !

             Son groupe s’appelle Killing Joke. Ce n’est pas par hasard. Ses trilles de rire roulent sous les voûtes de pierre et s’écrasent contre les colonnes d’étai. Un feu aux flammes gigantesques gronde dans l’âtre de la salle principale du château de Tiffauges. Une incessante noria de valets encapuchonnés et pourvus des plus horribles disgrâces osseuses arrive des cuisines. Ils trottent en se déhanchant et s’en viennent entasser sur les tables les mets les plus fins et les vins les plus capiteux. Jaz Coleman est baron. Pour le récompenser de ses exploits guerriers, le roi son cousin l’a fait Pair de France. Il ripaille, comme chaque nuit, avant d’aller se jeter sur ses cornues, ses pélicans et ses alambics. Il dansera comme un ours, jusqu’à l’aube, autour du four des alchimistes qu’on appelle aussi l’athanor.

             Affalés près de lui, Geordie et Raven avalent de grandes rasades de vin et rient bruyamment, singeant leur maître. Geordie a le teint pâle des créatures hermaphrodites. Son petit crâne s’orne d’une toison de fins cheveux coupés court et subtilement délavés. Il a les manières de ces prélats qu’on voit rôder dans les caves de l’Inquisition, chargés par le Pape d’administrer les tourments les plus raffinés. Geordie porte une chasuble de brocart sombre sur lequel est brodée à l’or fin une longue tête de mort. De ses doigts frêles, il peut jouer sur une guitare des airs sataniques issus des époques les plus reculées. Il passe pour un envoûteur.

             Avec ses yeux bridés de cavalier mongol, son bustier d’acier digne d’un conquistador et sa casquette américaine, Raven s’inscrit dans un registre beaucoup plus rustique. On détecte en lui le soudard saturé d’abus barbares. Dans l’incendie de lumière qui lèche les murailles du château, sa barbiche semble dégoutter du sang de ses victimes. Il lâche des quintes de rire qui révèlent un caractère d’une extrême cruauté.

             Geordie et Raven sont les plus fidèles compagnons d’aventures de Jaz Coleman, dernier grand baron du rock de l’apocalypse. Jaz se lève brusquement, jette son gobelet contre la muraille et beugle :

              — Il est temps d’aller taquiner le lion vert !

             Il porte une ample combinaison brune de mécanicien, fermée jusqu’au cou. Elle est censée dissimuler la naissance d’un embonpoint. Un col de clergyman menace sa gorge comme une lame. Ses joues sont abondamment plâtrées de fard, ses lèvres peintes et ses yeux soutenus par de larges traces noires hâtivement dessinées. Il ramasse son épaisse crinière de cheveux noirs vers l’arrière du crâne et allume un cigare cubain. Geordie et Raven se lèvent pour le suivre vers l’aile éloignée du château où est installé le laboratoire. Après avoir parcouru des corridors si étroits que l’on n’y peut cheminer à deux, ils arrivent devant une porte basse bardée de ferrures.

             — À nous deux, Belzébut !

             Ils pénètrent tous les trois dans une belle salle circulaire à voûte gothique. Des calorifères crachent des trombes de fumée âcre, répandant une abominable odeur de pourriture, de moisi, de cuve à fuel, encore exaspérée par des senteurs irritées d’ammoniac, de résine synthétique et de pneu brûlé. Au centre de la pièce ronfle le four des alchimistes. Prodigieusement cultivé, Jaz Coleman connaît parfaitement tous les volumes ésotériques, notamment les écrits de Raymond Lulle et d’Arnaud de Villeneuve. Les manuscrits de Nicolas Flamel, traduits et commentés par Eliphas Lévi, n’ont plus de secrets pour lui. Il y a de cela quelques années, Jaz alla étudier les sciences arabes de l’harmonie au Caire. Il talonna les secrets des vieux arcanes jusqu’à Aukland en Nouvelle-Zélande, et jusqu’à Prague, où il crut bien aboutir. Têtu comme un âne, il poursuit inlassablement ses recherches. Cette nuit encore, il va psalmodier des allégories, des métaphores cocasses et obscures, des paraboles embrouillées, des énigmes bourrées de chiffres, il va mêler à ses imprécations des croissants de lune, des colombes, des grenouilles et des étoiles. Il cherche le secret de la pierre philosophale du rock, le grand élixir de quintessence et de teinture qui permet de transmuer le métal vil en rock intemporel, un élixir qui guérit aussi toutes les maladies et prolonge, sans infirmités, la vie jusqu’aux limites jadis assignées aux patriarches. Il va de nouveau tenter le coït chimique pour enfin tenir dans la paume de sa main cette pierre des Sages qu’on dit flexible, cassante, rouge, et sentant le sel marin calciné.

             Geordie a étudié les sciences occultes à Rome. C’est là qu’il apprit de source sûre qu’on ne perce pas le secret du grand magistère sans faire appel aux démons de l’enfer. Aussi essaye-t-il chaque nuit de convaincre Jaz d’entreprendre les rites maléfiques. Jaz y rechigne, alors Geordie se moque. Vexé, Jaz s’enflamme :

             — Que te moques-tu là, ribaud, les flammes de l’enfer ne m’effraient point !

             Réjoui de cet assentiment, Geordie, qui fut évocateur et noueur d’aiguillettes pour les princes italiens, trace un grand cercle magique au sol et commande à Jaz d’entrer dedans. Il entame le long processus des incantations de la magie noire, adjurant le grand Entremetteur de se manifester :

             — Ô Très-Bas ! Manifeste-toi !

             Les voûtes du laboratoire se mettent soudain à vibrer. La gueule tordue par un rire ignoble, Jaz Coleman somme le diable de se présenter à lui. Il est soudain saisi à la nuque par une poigne terrible et jeté hors du cercle magique comme un chiffon. Des forces invisibles s’abattent alors sur Geordie et le rouent de coups. Jaz et Raven voient le pauvre Geordie hurler de douleur et crier grâce alors que roule autour de lui un fracas de coups métalliques portés contre la pierre du sol. Lorsque la colère du Diable s’apaise enfin, Jaz et Raven ramassent le pauvre Geordie et l’emportent tout sanguinolent jusqu’à sa chambre, ne sachant s’il survivra à cette infernale correction. La coction du grand œuvre a une nouvelle fois échoué.

             Pendant les jours suivants, le baron replonge de plus belle dans la consultation de ses grimoires. Il fait venir de toutes les cours d’Europe des sorciers et des adeptes, des manieurs de métaux et des prêtres sacrilèges, des détenteurs des vieux secrets et des évocateurs de démons. Mais aucun d’eux ne lui apporte les réponses qu’il attend. Malade de dépit, Jaz les confie alors à Raven qui les fait disparaître. Il faut attendre le rétablissement de Geordie. Celui-ci revient lentement à la vie. Louée soit la commotion, car la lumière jaillit soudain sous son crâne :

             — Ô Maître ! J’entrevois enfin le moyen de percer le secret du mercure des philosophes !

             Geordie demande qu’on fasse apporter au château un matériel très précis. Jaz lui en accorde la faveur. Aussitôt sur ses jambes, il prend le chemin du laboratoire. Jaz et Raven lui emboîtent le pas. Le matériel est installé. Tout est prêt. Geordie trace de nouveau au sol le grand cercle magique. Mais cette fois, ils y entrent tous les trois. Geordie est armé d’une Gretsch et Raven d’une basse. Les instruments sont reliés par des cordons à un amoncellement d’amplificateurs adossés à la muraille. Raven n’est pas très rassuré. Le surnaturel lui inspire une frayeur instinctive. Il veut se signer mais Geordie lui assène un terrible coup de guitare en plein visage.

             — Ne refais jamais ça, maudit niais, tu nous tuerais !

             En guise d’amorce incantatoire, Geordie gratte les accords les plus hachés qu’on ait entendu ici-bas. Un vent glacial se lève et ramène sur eux les puanteurs vomies par les calorifères. Les yeux exorbités, Jaz avance d’un pas et commence à psalmodier un texte improvisé :

             — Quand l’été s’en va, et qu’il se met à pleuvoir, ooooh...

             Sa voix caverneuse déroule de mystérieux arcanes :

             — Quand la rivière déborde, et que la crue engloutit Prague...

             Il bat l’air de ses mains crispées, il halète :

             — Ils empoisonnent l’eau, seules les OGM poussent, oooh...

             Et soudain il se met à hurler comme une bête qu’on égorge :

             — Cinq corporations gagnent plus que quarante-six nations !

             Pour une raison inexplicable, il s’en prend aux multinationales.

             — You’ve got blood on your hands !

             Penché sur le tablier de sa guitare, comme l’Inquisiteur sur la plaie béante d’un hérétique, Geordie tisse d’infinies complexités qui doivent plus au satanisme qu’à l’harmonie. Le chaos des apocalypses roule dans les veines de Jaz Coleman. Sa voix devient si rauque et si grandiose qu’elle force les limites de l’horreur. Il hurle à s’en décrocher la mâchoire :

             — You’ve got blood on your hands ! You’ve got blood on your hands !

             De violents soubresauts agitent le trio. Le baron transfiguré hurle de plus belle :

             — L’homme a fabriqué l’enfer, l’homme a fabriqué le diable !

             Possédé, Jaz entre dans une transe froide et mécanique, ses pas le guident à l’intérieur du cercle, il avance au rythme désordonné d’un automate conçu pour détruire l’humanité, poussant un pied après l’autre, toujours le nez en l’air, le regard fixe et injecté de sang. La sueur creuse de grandes rigoles dans le fard qui plâtre son visage. Il hurle à s’en déchirer les muscles du cou :

             — You’ve got blood on your hands ! You’ve got blood on your hands !

             Ses doigts crochus griffent l’air. Il est secoué de spasmes violents. Il pousse le chant toujours plus haut. Il atteint le registre du pachyderme rendu fou par les flèches des pygmées. Des écailles apparaissent sur ses doigts crispés et des cornes lui poussent sur les tempes. Ses lèvres crachent de la fumée. Il hurle de plus en plus fort, réussissant à couvrir le fracas des instruments. Ivre de démonisme et comme atteint de langueurs malveillantes, Geordie commence à danser sur place, imitant ces créatures dépravées qu’on voit rouler des hanches dans les bouges du Caire. Les tourbillons de fumée noire des calorifères enveloppent les trois candidats au désastre.

             — You’ve got blood on your hands ! You’ve got blood on your hands !

             Possédé par des forces qui le dépassent, Jaz saisit soudain Raven à la gorge et plonge ses doigts crochus dans les chairs boucanées du vieux bassiste qui se met à hurler de terreur et à se défendre à coups de basse. Il frappe à coups redoublés, espérant faire lâcher prise à son agresseur devenu fou. D’un coup de basse que lui envierait le champion de monde de golf, Raven envoie Jaz voler à travers le laboratoire.

             — You’ve got blood on your hands ! You’ve got blood on your...

             Il heurte de plein fouet l’athanor qui s’écroule dans un fracas épouvantable. Une mer de feu se répand dans la pièce, comme si une bombe au napalm y était tombée. Le son se noie dans des gargouillis infâmes et bientôt une âcre odeur de chair brûlée emplit la pièce. Killing Joke finit toujours ses chansons par inadvertance.

    Signé : Cazengler, Silly Joke

    Geordie Walker. Disparu le 26 novembre 2023

    Bruce  Turnbull : Brighter than a tousand suns. Vive Le Rock # 108 – 2023

     

     

    Inside the goldmine

    - La bataille d’Erninie

     

             Des quatre de la bande des quatre, Ernus était le plus enjoué, le plus exubérant. Il riait comme une chanteuse d’opéra, à grands jets de trilles suraiguës. Il avait en lui cette fraîcheur et cette légèreté de l’être que tout le monde lui enviait. Il était fil unique, né sur le tard d’un couple d’ouvriers qui évidemment l’idolâtrait. À cause de ses cheveux blancs, son père passait pour son grand-père. Il voulait que son fils suive le même chemin que le sien dans l’industrie automobile et donc il inscrivit Ernus dans un lycée technique. C’est là que se constitua la bande des quatre. Inscrits contre leur gré dans ce lycée technique, ils s’étaient tous les quatre très vite marginalisés, refusant de toutes leurs forces le modèle qu’on leur proposait : une formation bien carrée, un emploi assuré grâce au Bac Technique et le meilleur niveau de salaire de la région. Un jour qu’on emmenait la classe de Terminale visiter la fonderie de l’usine, les quatre de la bande des quatre s’insurgèrent en découvrant le spectacle de ce qui s’apparentait, selon eux, à l’enfer sur la terre. Ils sortirent en trombe du gigantesque atelier de fonderie et allèrent s’asseoir dans le bus, en attendant les autres. Hors de question d’aller rôtir en enfer après le Bac ! D’autant plus qu’ils connaissaient déjà le paradis, une petite discothèque nommée Les Galéjades où ils passaient chaque week-end, invités par l’oncle d’Ernus qui en était le propriétaire. L’oncle avait installé un restaurant à l’étage, nous pouvions boire et manger à notre guise. Voir son neveu heureux rendait l’oncle heureux. Le barman Yoyo servait tout ce qu’on lui demandait. L’endroit avait pour particularité d’être une boîte de traves. Vers deux heures du matin, les stars d’un célèbre cabaret parisien de la rue Lepic arrivaient pour faire la fête et chanter Piaf. La bande des quatre n’eut jamais à se plaindre de quoi que ce fût. Jamais aucun geste déplacé ni d’avances. Tous ces gens montraient un savoir-vivre exemplaire. Il régnait dans cet endroit une ambiance surréaliste de fête perpétuelle. Nous repartions au petit matin pour regagner nos pénates et il nous arrivait fréquemment de nous retrouver en cours au lycée avec du vernis sur les ongles, ce qui nous faisait beaucoup rire. Ernus ne parvint pas à échapper au destin que lui avait tracé son père : pour ne pas lui causer de chagrin, il accepta d’entrer au bureau d’études de l’usine de construction automobile. Lorsque nous nous croisâmes en ville un an plus tard, il accompagnait une jeune femme et poussait un landau. Plutôt que de s’éclairer en me voyant, son visage s’assombrit. Il hocha la tête et poursuivit sa route. Ernus était mort avant d’avoir commencé à vivre.     

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             Espérons qu’Ernie ait connu un destin moins sombre que celui d’Ernus. Certains pourront dire qu’il y a pire, comme destin, mais si on y réfléchit, bien, il ne faut souhaiter à personne de passer sa vie dans une usine. Bon, c’est vrai, la question n’est pas là. A-t-on vraiment le choix ?

             L’Ernie en question n’est pas celle qu’on croit. Pas l’hernie discale que tout le monde redoute au moins autant que la peste. Il s’agit d’un Ernie, le grand Ernie Johnson, le Louisianais qu’il ne faut pas confondre avec l’autre Ernie Johnson, un Texan qui chantait dans Eddie & Ernie.

             Comme Ted Taylor et Artie White, Ernie Johnson est un ancien Ronn qu’on retrouve dix ans plus tard sur Waldoxy, label héritier de Malaco.

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             Sur la pochette de Just In Time, un album Ronn paru en 1984, l’Ernie pose déguisé en funkster. L’amateur de hot sex va se régaler de «Mouth To Mouth Rescucitation» en ouverture de bal de B. L’Ernie nous tape là un heavy groove érotique et la blackette qui duette avec lui atteint l’orgasme. Aucun doute là-dessus. Le morceau titre d’ouverture de balda sonne un brin diskoïdal, mais avec une solide souche de Soul, donc pas d’inquiétude. Avec «Party All Night», il propose un heavy groove de baby what’s your name et il annonce la couleur : tonite is the nite. L’Ernie a du son, c’est du Ronn. Il est crédible quand il annonce qu’elle en baver when I’m gone dans «You’re Gonna Miss Me» - qui n’est pas celui qu’on croit - Il sait aussi gérer l’heavy blues, comme le montre «Cold Woman», mais avec un faux air de Bobby Blue Bland. Il est incroyablement crédible. Il finit en mode big boogie blues avec «Give Me A Little Bit Of Your Loving». Ernie a plusieurs cordes à son arc, il maîtrise toutes les vieilles disciplines. Inventer le fil à couper le beurre ? Ça ne l’intéresse pas, oh la la pas du tout ! 

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             L’Ernie gagne encore la Bataille d’Erninie avec It’s Party Time, un big Paula de 1993. Il attaque au big boogie party d’«It’s Party Time», monté sur le plus revanchard des bassmatics. Wow, ça joue derrière le crack boom hue ! Il a un sens inné de l’inner boogie blues, il va droit au but. Il passe à l’heavy popotin avec «That Thang», l’Ernie lui tombe sur le râble et frise l’heavy Soul. Il sonne un peu comme Bobby Blue Bland sur «Broke Man Can’t Win», même tremblé dans l’attaque, il faut savoir le faire. Il injecte encore du Bobby Blue Bland dans «Hard Times» et il colle bien au terrain avec «Am I Losing You». C’est du frotti parfait. Il termine avec un super heavy blues, «I’m Doing Alright» et un big gospel batch, «Jesus Is A Way Maker» - I love you Jesus/ Eve-ry day ! - Il a derrière lui les chœurs de l’église en bois et là, mon gars, ça swingue !

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             Il enregistre In The Mood en 1995 à Muscle Shoals. Si Muscle Shoals veut encore dire quelque chose à cette époque. Il attaque en mode heavy blues avec «I’m In The Mood For The Blues», l’Erninie te jive le blues vite fait. Il y va au raw. David Hood est au bassmatic. Comme George Jackson signe «Cold This Winter», ça décolle, même si ça reste très classique. Le cut dégage un vieux parfum de Sam Cooke, aw babe, freeze it. L’Erninie refait son Bobby Blue Bland dans «Don’t Waste My Time», il dispose des deux atouts principaux : le gut et l’undergut. Il tape «Bouncin’ Back» au heavy groove et revient à George Jackson avec «Share You With Someone Else». Nouvelle combinaison de rêve : compo + singer. Il chante comme un cake. Il reste chez George Jackson avec «Move Away», un cut plus convivial qu’il amène à l’aw yeah. L’Erninie rend hommage au génie de George Jackson, il chante sa heavy power-Soul de toute son âme, c’est classique mais beau, bien contrebalancé par les cuivres. À Muscle Shoals, ils ne sont pas avares de cuivres. 

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             L’Ernie adore porter du rouge, comme on le voit encore une fois sur la pochette d’Hot & Steamy. Il attaque avec un «Kiss It» hautement suggestif, un heavy romp de coming up. Il y va au honey bunch de you’re so hot. Sexe pur. On se doute bien qu’il ne demande pas à sa poule de lui embrasser la joue. Avec «Can’t Keep A Good Woman Down», il tape un heavy slowah dévastateur, un frotti-frottah de compétition, le pire de tous. L’Ernie est fabuleux, car il s’y tient, il se coule dans la braise, il chante au perçant, à la vie à la mort. Plus loin, il rallume sa Soul avec «Made Your Bed Hard». Il entre dans la Soul par la grande porte. L’Ernie est un Soul Brother de mess around extraordinaire, il tortille du cul en vainqueur. Puis il entame une série de cuts prévisibles. Ce sont les limites de l’Ernie System. On s’ennuie, c’est pas bon signe. Il piétine les plates-bandes de Percy Sledge avec «My Lover’s Prayer» et termine avec l’excellent «EJ Story», du big Ernie de c’mon now. Here we go ! C’est énorme. L’Ernie stompe sa Soul !

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             Mine de rien, avec sa pochette rococo, Squeeze It est un fantastique album. Ça grouille de puces, là-dedans, «It’s Getting Hard» te laisse comme deux ronds de flan, l’Ernie effare par son ampleur, il tape une Soul de haut rang, il flirte en permanence avec l’Upper Black, ce que vient confirmer l’étincelant «It’s Party Time Again 2000», il groove et colore sa voix, il est fabuleux d’Hey babe, c’mon down with me, c’est l’implacabilité du Black Power, le beat parfait. Il explose l’«I’ve Been Loving You Too Long», il explose l’Otis au Sénégal, ce démon d’Ernie brûle la Soul par les deux bouts. D’ailleurs tu comprends tout dès le «Who Is The Man» d’ouverture de bal. Ernie est un pro, un vrai boogie man, il tortille son swing à la pointe du beat. Ce fabuleux Soul Brother chante d’une voix d’aptitude au chat perché. Le morceau titre est un heavy r’n’b à tendance funk. Il y va franco de port au when you’re dancing with your woman. C’est extrêmement balèze - C’mon now ! Squeeze it ! - Avec «Who Told You», il tâte encore du heavy r’n’b, il s’éclate au tell me lies, il ne supporte pas les bobards, baby, do you understand. Il rivalise d’ardeur avec Wilson Pickett - Who told you you could use my car ? - Il chauffe «The Entertainer» à la bravado de chat perché. L’Ernie exubère. Il fait les grands albums que n’a pas réussi à faire Little Richard sur le tard. Et puis voilà la cerise sur le gâtö. : «I Remember JT», un hommage à Johnnie Taylor. Lawd ! N’ayons pas peur des grands mots : c’est l’un des hommages du siècle. He was the wailer, lawd ! Et il en rajoute - Yeah everybody knew he was the star on the show/ His real name was Johnnie Taylor, Lawd ! - Dans les pattes d’Ernie, c’est une aubaine, il évoque Marvin Gaye et les Temptations - Sing on my choir ! - Et il termine ce fantastique album avec «Sexy», un groove de Soul. Tu crois rêver. Ce mec t’embarque. Il est l’un des Soul Brothers les plus vindicatifs du XXIe siècle. Son Hey babe en dérapage contrôlé est une merveille.

    Signé : Cazengler, Ernie disquale

    Ernie Johnson. Just In Time. Ronn Records 1984

    Ernie Johnson. It’s Party Time. Paula Records 1993

    Ernie Johnson. In The Mood. Waldoxy Records 1995 

    Ernie Johnson. Hot & Steamy. Waldoxy Records 1998 

    Ernie Johnson. Squeeze It. Phat Sound Records

     

    *

    Tiens, Two Runner a sorti une nouvelle vidéo sur Sweet Harmonies Sessions, Tie your dog, Sally Gall un instrumental dans lequel le fiddle d’Emilie Rose se croit sur les montagnes russes, vous grimpe et vous descend les pentes vertigineuses à vous rendre malade, il court, il court le chien de Sally, il n’est déjà plus ici, il n’est déjà plus là-bas, quant au banjo d’Anderson Paige il galope à la vitesse des pattes du bâtard fou… un morceau oublié du violoniste Will Adams, enregistré en 1953, à cette époque notre africano-américain frisait la soixantaine…

    Sweet Harmonies Sessions vous propose des vidéos enregistrées en pleine nature, dans les grandioses paysages de la Sierra Nevada. Une des activités préférées de Two Runner, mais elles ne sont pas les seules. C’est ainsi que j’ai découvert :

    THE BANDIT QUEEN OF SORROWS

    Bandcamp, You Tube, Instagram, en dehors de ces vaches laitières je n’ai pas trouvé grand-chose sur elle, notamment aucun article dans la presse folk-blues-(alternative)country-blue-grass américaine. Des annonces de concerts oui, question textes : deux  ou trois lignes qui s’entrecroisent et s’entre-copient.

    N'en voulons pas à la terre entière, c’est un peu de sa faute. L’anarchie vissée au corps et à l’âme. Un indice qui ne trompe pas, ces  Roses at my table morceau hommagial à Emma Goldman doivent dégager des senteurs peu appréciées dans l’Amérique trumpiste… Comme par hasard la couve de ce morceau représente le document (face et profil) de l’Identité Judiciaire, prise le 10 septembre 1901 à Chicago… Ne demandez-pas pourquoi notre reine se qualifie de ‘’Bandit’’, un petit côté hors-la-loi (des riches contre les pauvres) sympathique.

    En vrai, mais qu’est-ce la vérité si ce n’est une chose aussi factice que n’importe quelle représentation humaine, elle se nomme : Leslie Fox-Humphreys, ce renard qui pointe si ardemment son museau me paraît suspect. N’emploie-t-elle pas le terme de foxy-blues pour qualifier son style musical. Souvenons-nous que dans les paysages de notre douce France le Renard est inscrit sur la liste des nuisible…

    Elle vient de Bozeman grande ville (50 000 habitants) du Montana, à proximité du Parc de Yellowstone… Un état digne de notre enfance peuplé quasi exclusivement de descendants de cowboys et d’indiens, évidemment l’on préfère les Sioux et les Cheyennes, car ils paraissent davantage habités par l’esprit du renard qu’investis de la manie accaparatrice des civilisateurs.

    Pour ceux qui veulent voir notre renarde d’un peu plus près, il existe une chaîne YT Leslie Fox-Humphreys qui présente quatre vidéo, trois reprises, Spoonfull, Everybody loves my baby, Gloomy Sunday, à la guitare, vieilles de six ou sept ans, rien de bien personnel, il faut bien commencer… et une autre, qui date de quatre ans, déjà beaucoup plus originale, dans laquelle le Renard Bleu se métamorphose en Bandit Queen, harmonica, banjo, percu, et très symptomatique derrière elle un dépôt de vieux wagons… Une compo, sa voix a gagné en maturité. Elle ne s’inspire plus, elle devient elle-même.

    Elle n’a besoin de personne même si elle n’a pas une Harley, elle voyage en van. Elle se suffit à elle-même. Elle est une one-woman-band, elle joue un peu de tout de l’accordéon au violoncelle en passant par le cor…

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    Elle a déjà sorti trois albums, en 2018 : Bobby’s Super Shack (un titre qui plaira à Hervé Loison), en 2019 : Godless Sleep (inspiré par la série Twiglight Zone), en 2021 : The Bandit Queen. Ce n’est pas l’écoute de ces trois opus qui m’a attiré vers elle, mais l’affirmation maintes fois réitérée de se définir comme un deadbeat railroad rambling poet : poëte, vous ne saurez lui accorder le moindre crédit, errant le long des rails. Le train s’inscrit dans la mythologie américaine du blues et du rock ‘n’ roll, à la locomotive et à ses wagons Bandit Queen semble préférer la tristesse des rails qui courent vers l’infini sans jamais se rejoindre. Ce qui importe ce n’est ni le voyage, ni l’aventure, mais les pensées que l’on balade en sa tête en cheminant en solitaire sur ces chemins de traverses que plus personne ne suit. Son dernier album :

    WHERE THE BRAVE RUN FREE

    (CD Bandcamp /Janvier 2023)

    L’artwork de James Clark est assez éloquent pour se passer de commentaire. Il est inutile d’attendre autre chose que la mort. Noir de chez noir. L’on ne va jamais plus loin que sa propre carcasse. Le titre de cet album est un pied de nez à la patriotique devise américaine We run free because the brave qui rappelle le souvenir des braves qui se sont sacrifiés pour que nous puissions être libres… Le disque est dédié aux enfances écorchées, à ceux qui ne font que passer, aux déchirures des crises existentielles, à ces bords de falaises qui vous rendent invulnérables à toutes les balles. L’on ne court librement que vers son propre destin.

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    Hobo yearning : l’on s’attend à tout sauf cela. Elle nous a pourtant prévenus. Elle ne se déclare pas musicienne, ou chanteuse. Non, poëte. Elle récite donc un poème. Est-ce pour elle une façon d’indiquer qu’il faut prêter une plus grande attention au sens des mots qu’à la sonorité des notes. La voix nue, à peine ce cliquètement de criquet perdu dans les herbes, monotonement répétés, afin que l’on entende encore plus le silence. Elle lit, et l’on écoute, juste une voix juste, sans trémolo, sans ostentation, sans effets de glottes. Le hobo, personnage aussi mythique que Bilbo the Hobbit, se remémore - l’on a envie d’écrire se remémort - sa jeunesse, l’a choisi d’être hobo, une vie dure, de bons moments, la jeunesse est passée mais elle n’est pas morte. C’est pour cela qu’elle est encore dangereuse. Boxcar blues : enfin l’harmonica et la guitare, la couleur locale est assurée, rien à redire sur l’orgue à bouche, question guitare c’est assez simple, la loco ne fonce pas, elle se balade tranquillou, non c’est la voix de la Reine des chagrins qui mène le bal, claire et rauque un moment elle caresse l’herbe, de temps en temps elle arrache les cailloux, puis elle hoquette comme un cowboy qui a un whisky étrangleur de trop  dans le gosier, la chanson de l’éternel joueur, de l’éternel perdant, celui qui mise à mort et ne récolte jamais sa mise, ça ne l’empêche pas de croire que la vie est belle. Tant qu’on est envie. Talkin’ I won’t Marry ya blues : attention l’harmo est pointu et grinçant, la guitare roule et gronde, elle chante les deux mains sur les hanches, elle met les points sur les i, elle parle, invective et se moque plus qu’elle ne chante. Elle a déclaré tout ce qu’elle avait à dire, de sa voix vibrante, sur la fin elle laisse la six-cordes jacter pour elle. Ce qu’elle veut, c’est juste sa liberté. Ce n’est pas une revendication féministe, seulement le rappel des règles du jeu. Surtout quand elle ne joue plus. 

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    The rising sun : oui c’est bien la maison du soleil levant, des accords de guitare assez proches de la version originelle, mais l’on s’en fout, l’important c’est cette voix qui mord, qui vous agresse, qui se débat avec elle-même, ne nous la fait pas à la grandiose, à la dramatique, à l’emphatique, à la pathétique, elle cloue les mots dans son propre cercueil,  elle nous donne sa version à elle, avec ses mots à l’emporte-pièce, à l’arrache viscères, sa voix brûle et prend feu, vous n’avez jamais entendu une version si forte, ô quand ses piaulets vous trouent la tête, le pire c’est que vous n’êtes pas près d’en écouter une autre qui l’approcherait. Le blues dans ce qu’il a de plus primal, le country dans ce qu’il a de plus terminal. That’s all folks. Baby’s on the borderline : changement d’ambiance, une espèce de ragtime concassé au ralenti, un kazoo qui se fout de vous et vous tire-bouchonne les amygdales comme une langue de belle-mère, quant à notre Reine, elle joue à la Diva Jazz, elle se prend pour Odessa Harris, sa baby est peut-être cinglée mais elle n’est pas tout à fait square comme disent les ricains, l’est même totalement déjantée. Caroline : après la folie pure, un moment d’accomplissement serein, y a les cordes graves qui ronronnent comme le chat au coin du feu, et les cordes hautes qui n’arrêtent pas de klaxonner et de s’exalter, c’est l’heure du bonheur et du slow qui tue. Et celui-ci il est mortel. La Reine miaule comme une chatte en chaleur. On the hot tin  roof. Imaginez notre Françoise Hardy qui ne saurait plus chanter, et qui se laisserait aller à ses penchants les plus vils en public. Le problème c’est qu’elle n’arriverait jamais aux chevilles de notre reine des sept bonheurs. Feels like sin : ça y va tout doux, six secondes, jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche, si vous avez lu L’Amour fou de Breton dites-vous que c’est de la roupie de sansonnet, ici c’est de l’impudique, déjà sa manière de frapper sa guitare avec cette force, Dylan n’a jamais osé le faire, bien sûr il crache ses quatre vérités, mais il reste dans le domaine du politique, ici pas de filtre, l’intime dans sa plus abjecte nudité, ici rêve, phantasme et réalité se télescopent avec une telle violence que vous n’en ressortirez pas indemnes. Poëte, elle a dit. Même qu’il y a des anges qui passent. Aux ailes cassées.  The loss of my fight : revenons à des sentiments simples, c’est peut-être pour cela que l’on a droit à un simili solo de banjo qui se désagrège un peu trop vite. La jalousie, nous voici en territoire connu, elle griffe, elle mord, elle fait sa comediante et sa tragediante, se retient tout de même, elle tape du marteau sur son banjo et vous prend un de ces tons péremptoires qui vous fait peur, heureusement qu’elle s’adresse à elle-même, sinon on s’enfuirait. Que voulez-vous, l’on ne saurait gagner à tous les coups. Au cœur. That perfect storm : tiens elle sait être douce, elle tire sur son harmonica à la Dylan, bien sûr elle parle un peu trop haut, un peu trop fort, sans quoi on ne l’aurait jamais crue, elle reconnaît ses erreurs, elle essaie de ne pas être injuste, elle se parle surtout à elle-même, il y a longtemps qu’elle a compris que nous sommes la seule personne qui pouvons prêter une oreille à peu près compatissante à ce que nous disons, de temps en temps lorsqu’elle a accumulé trop de déchets elle pousse le bulldozer de son harmonica pour faire place nette. Ce n’est pas un nettoyage idéal, mais ça cautérise un max. A vif. Where the brave run free : non elle ne parle pas, elle joue du violoncelle, après tout ce détour en soi-même, après s’être enivré si longtemps de l’alcool frelaté de sa propre lymphe, il vaut mieux ne pas s’endormir sur ses lauriers fanés, introspection sans concession, ne jamais être dupe, reprendre la métaphore du train et reprendre la route de sa propre existence. C’est que pour arriver à sa mort il faut traverser des kilomètres et des kilomètres de vie.

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    J’ai envie de dire de The bandit Queen of sorrows, de cette fille sortie de nulle part, ce que l’on disait de Dylan à ses débuts, qu’elle joue de travers, qu’elle ne sait pas poser sa voix, z’oui, mais une force, une persuasion, une originalité, une cruauté, une authenticité sans faille. Surtout qu’elle ne change rien. Elle a tout ce dont nous n’avons pas besoin pour continuer à faire semblant de vivre.

    Que nos contemporains s’en aperçoivent assez vite.

    Admirable.

    Damie Chad.

     

    *

    Comme l’assassin qui revient toujours sur les lieux de ses (ce pluriel trahit mon côté serial killer) crimes je cherchais du nouveau, du côté de chez Thumos et de Telesterion, et plouf, le net me signale une vidéo Le Hiérophante, toute allusion à la Grèce Antique étant pour moi sacrée, plof je tombe sur un groupe français. Pourquoi aller chercher si loin, ce que l’on a déjà chez soi, je cours, je vole, je découvre :

    A / ORATOS

    Grec ou latin, j’hésite, certes ce n’est pas du linéaire B, que comprendre : aratos me renvoie aux aratoires travaux des Georgiques de Virgile, et oratos à l’art oratoire cher à Cicéron.  Voire à la prière. Fausses pistes. C’est un jeu de mots, issu du grec, par bonheur il se traduit facilement en notre douce langue françoise, c’est un peu comme si vous écriviez : IN / VISIBLE pour signifier que Visible et Invisible entretiennent d’étroites relations dont il est nécessaire de tenir compte lorsque nous braquons notre regard sur le monde.

    Nous sommes le 18 janvier, or A-ORATOS sort son album le 19 ! Je m’apprête à les maudire jusqu’à la douzième génération, lorsque Bandcamp me propose leur premier ouvrage :

    EPIGNOSIS

    (CD / Mai 2019)

    Aharon : vocals / Wilhehm : lead & rhythm guitars / Tancrède : rhythm guitar / Yoann : bass / Malkut : drums.

    Essayons de faire simple, mais le sujet est complexe. Epignosis signifie Connaissance, mais l’on peut connaître bien des choses, l’on a pris donc l’habitude de le traduire par ‘’ Connaissance totale’’. Entendez cette totalité non pas comme la somme de toutes les choses qui existent et de toutes celles qui n’existent pas, ce serait là un chemin philosophique qui nous mènerait de Protagoras à Hegel, mais pour rester au plus près d’A / ORATOS de toutes les choses visibles que l’on voit et de toutes les choses invisibles que l’on ne voit pas et qui n’en existent pas moins.

    Etymologiquement parlant ‘’epi’’ signifie : autour et ‘’gnosis’’ : connaissance. La lecture d’Aristote nous aide à mieux comprendre : physis signifie les choses que l’on voit, que l’on touche, et metaphysis ces choses qui sont au-delà des choses physiques, on ne peut pas les voir ni les toucher mais on peut les connaître. Comment ? : en étudiant la philosophie. 

    Au troisième siècle de notre ère, alors que déjà les esprits les plus subtils pressentent la disparition prochaine de l’Imperium Romanum, le philosophe Plotin théorise (et pratique) une nouvelle sagesse (sophia), celle pour l’être humain d’un accès direct à la sphère du divin, cet ascenseur qui vous permet d’accéder de plain-pied avec la divinité, cette nouvelle connaissance sera vite surnommée gnose. Le mot ascenseur est employé ici pour que les fans distraits de Led Zeppelin écoutent Stairway to Heaven d’une manière plus élaborée.

    Jusque-là tout est simple. L’Histoire s’en mêle. La montée du christianisme parmi une minorité de la population ( beaucoup d’esclaves, de pauvres, d’intellectuels et une partie des élites dirigeantes) va provoquer de grands affrontements théoriques. Les chrétiens s’emparent du mot gnose et argumentent que la véritable gnose est donc chrétienne puisque la connaissance du Christ vous offre l’accès direct à Dieu que vous rencontrerez après votre mort au paradis… Il existe donc une gnose chrétienne que l’Eglise théorisera.

    Attendre de mourir pour connaître Dieu c’est bien, mais l’homme est un animal pétri d’impatience. Se regrouperont des espèces de confréries qui vont accepter le Christ en tant que figure de la divinité et qui vont un peu barjoter au sujet de la messe. Pas besoin d’un prêtre pour communier, l’on peut communier tous ensemble, l’individu se charge de son propre salut. Boire une bonne rasade de vin de messe ne peut pas faire de mal, pour le pain c’est moins appétissant, symboliquement si le vin remplace le sang pourquoi la chair ne jouerait-elle pas le rôle du pain, que l’on partagera en toute fraternité avec son voisin ou sa voisine. On a beaucoup jasé des orgies de spermes pratiquées par les sectes gnostiques…

    Ces sectes gnostiques firent une sacrée concurrence aux pieuses confréries strictement chrétienne… L’Eglise les combattit. Âprement… Elle gagna le combat. Ce ne fut pas simple. Les gnostiques sentirent très bien où l’Eglise voulait en venir : un seul Dieu, un seul peuple, un seul pouvoir spirituel, un seul pouvoir politique… Au Dieu Unique ils en substituèrent deux, un mauvais qui avait créé les choses que l’on peut voir et toucher, comme le corps de sa voisine, et un bon qui avait créé les choses que l’on ne pouvait ni voir, ni toucher comme l’âme immatérielle prisonnière dans la gangue charnelle de votre corps. Evidemment vous essayez d’aider votre âme à rejoindre le dieu gentil hors de ce bas-monde, mais le dieu mauvais qui commandait votre corps ignominieux il n’était pas facile de s’en abstraire, nul ne saurait vous reprocher vos incessantes et visqueuses retombées dans le stupre… 

    Lorsque Constantin institua le christianisme catholique comme religion d’état, les gnostiques connurent répressions et interdictions. Mais l’Eglise ne s’en tint pas là : durant des siècles elle fit la chasse à tous les textes théoriques gnostiques. Comprendre qu’elle les détruisit. Pendant des siècles l’on ne parla plus des gnostiques…

    La chappe de plomb dura jusqu’en 1945. En Egypte, près de Louxor, tout proche de la localité de Nag Hammadi furent retrouvés plusieurs manuscrits d’anciens textes, apparemment des textes chrétiens, mais lorsqu’on les traduisit il fallut reconnaître que c’étaient surtout des écrits gnostiques qui révélaient des ‘’choses pas très catholiques’’ de la vie du Christ. On se hâta de les parer du mot un peu compliqué de ‘’gnosticisme’’ pour bien les différencier de la vraie gnose chrétienne… Ces textes se retrouvent de nos jours dans toutes les bonnes librairies. Par un curieux hasard nous les évoquerons dans la chronique suivante dans la chronique d’un groupe qui n’a rien à voir avec A / Oratos.

    En 1973 Raymond Abellio, l’auteur de La structure absolue, théorisa en Le dévoilement de l’ésotérisme l’idée que notre époque moderne entamait un nouveau cycle, que le plus grand nombre pouvait désormais entrer en connaissance avec des doctrines ou des savoirs longtemps interdits, longtemps cachés, longtemps véhiculés par des organisations secrètes, occultes, ésotériques… La démarche d’une formation de rock comme A / Oratos qui se revendique en toutes lettres comme un groupe de black metal gnostique participe de cette vision abellienne…

    Enfonçons le clou : dans une ancienne livraison nous présentions Cabala Led Zeppelin Occulte ouvrage de Pacôme Thiellement (pour la petite histoire synchronique rappelons que les Codex de Nag Hammadi ont été retrouvés dans ce qui doit être l’emplacement d’un monastère copte disparu dédié à Saint Pacôme), or actuellement vous pouvez retrouver sur des sites que nous définirions hâtivement plutôt d’extrême-gauche que d’extrême-droite de longs exposés christo-gnostiques sur le personnage du Christ sous la doctrinale houlette de Pacôme Thiellement. Comprendre le concept de dévoilement de l’ésotérisme comme un fait culturel ne suffit pas si on ne l’associe pas à une dimension politico-historiale.

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    The sin offering : belles harmoniques, ici tout n’est que calme luxe et volupté a-t-on envie de réciter, méfions-nous les apparences sont trompeuses, le déluge sonore qui fond sur nous remet les pendules à l’heure originelle. Egyptienne comme il se doit. Nous sommes aux confins du désert biblique et néolithique. Trois mythes se superposent et s’imbriquent les uns dans les autres. Nous semblons très loin de la gnose mais les séquences de plénitude harmoniques sont là pour nous rappeler les belles prairies immortelles de l’âme pacifiée et les typhons phoniques destructeurs nous dévoilent les images mythiques. A l’arrière-plan, le dieu Apis, et sa contrefaçon, le veau d’or hébraïque, souvenons-nous que l’or est la merde l’Eternel, Aaron (frère de Moïse) qui a laissé proliférer cette adoration de la matérialité la plus abjecte, devra offrir en sacrifice le Taureau, la seule offrande qui lavera l’affront du péché originel qui consiste à rejeter l’Eternel pour idolâtrer un autre dieu représentant de notre animalité corporelle. Mais la mise à mort d’Apis – historialement il était-là avant l’Eternel – ne suffit pas, il faut encore délivrer les esprits de leurs souillures, cette azazélie consiste à envoyer au loin dans le désert un bouc symboliquement porteur des souillures pêcheresses du peuple Hébreux… Le morceau est musicalement construit à l’image de la couve du CD, si le serpent du Bien et du Mal sont dissemblables ils sont si entrelacés qu’en quelque sorte ils ne forment plus qu’un. Si au début les parties sereines réduites à une seule guitare sont nettement séparées du tsunami instrumental et vocal qui survient, bientôt vous avez comme des espaces de sérénités qui s’insinuent dans les parties phoniques oragiques, un peu comme les clairières ensoleillées de l’être heideggerien sont disséminées dans la sombre profondeur des forêts de l’absence de l’être. Toutefois la dernière séquence laisse présager que le reptile de l’immatérialité s’est séparé du reptile des gluances matérielles. L’enstase, les harmoniques de l’âme :  Plotin parlait d’extase, cet instant où l’âme humaine accède, monte vers, se hisse, jusqu’à l’état divin. Il existe un autre moyen de connaître cet état : l’enstase, parfois nommée instase, selon laquelle il est inutile de sortir de soi pour accéder au divin, puisqu’une parcelle du divin est déjà au-dedans de nous, il suffit de descendre au plus profond de soi pour entrer en communication avec ce que vulgairement l’on appelle l’âme. Ces moments privilégiés sont très courts, ce deuxième morceau dépasse à peine les deux minutes, l’on y retrouve ces rondeurs rutilantes de guitare emplie de luxe intérieur, de calme ou plutôt d’absence de bruits organiques, et d’une volupté non sexuelle. Faites un effort, non de dieu, pour imaginer cette dernière chose qui vous étonne tant ! Hymne au firmament : sonorités effilées qui se métamorphosent en une cavalcade échevelée, il ne s’agit plus de lésiner, il est nécessaire d’expliciter ce que l’on a présenté si brièvement en le morceau précédent, le chant se transforme en exhortation vocale, mais l’on ne peut se contenter d’un seul aspect de ce qui est innommable, tout est dit, mais selon des registres contrastés, car la tranquillité n’est que la négation de la fureur et le silence la négation du bruit, ce que vous n’entendez pas existe autant que ce que vous entendez. Grandiose vocation du firmament céleste, reflet de la transparence de notre âme, mais si semblable que l’on ne sait plus qui reflète l’autre, puisque les deux sont d’une seule et même nature. Car nous sommes semblables au divin.

             Même si vous êtes imperméables à la pensée gnostique cet EP est un diamant noir qui luit dans la nuit du black metal.

             Nous voici le 19, il est temps d’écouter :

    ECCLESIA GNOSTICA

    (CD / Les Acteurs de l’Ombre / Janvier 2024)

    Aharon et Wilhehm, têtes pensantes du groupe, ont peaufiné durant plus de quatre ans leur deuxième opus, signe d’une démarche intellectuelle et spirituelle des plus authentiques. Ils ont encore fait confiance à Vincent Fouquet pour la couve de l’album. Un artiste qui puise son inspiration en lui-même. Ses œuvres sont à l’image du nom de son site :  Above Chaos. Des visions issues des cauchemars les plus noirs pétries d’une beauté fascinante. Yeux immondes de Gorgone qui vous regardent sans vous voir mais vous entraînent en des abîmes sans fond. Parmi ses inspirations il cite aussi bien Gustave Doré que Philippe Druillet.

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    Cette deuxième couve est différente de la première. Beaucoup plus symbolique. Il convient de la déchiffrer pour la regarder. La première s’offre à vous, par la monumentalité des deux colonnes du Temple et ce gros plan serpentique, si expressif que chacun se sent investi d’un pouvoir d’interprétation hermétiste.

    Les titres des deux albums nous font passer de la notion de Connaissance à celle d’Eglise. Une tendance hégémonique dont il faut se méfier.  Dans une interview donnée à Metal Obs’ Magazine, Wilhelm indique que ‘’la pointe de lance au-dessus l’ossement humain symbolise (…) le rejet de la chair humaine’’. Nous sommes ici loin de la gnose grecque entachée de paganisme, et bien proche d’une vision kabbalistique entée sur le monothéisme élitiste égyptien.

    Aharon : vocals / Wilhehm : lead & rhythm guitars / Léo Dieleman : bass  / Kampen Turbokot : batterie.

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    Le hiérophante : il existe une Official Lyric Video postée en avant-première sur YT que nous vous invitons à regarder : originale, une belle mise en scène de la parole rituellique sacrée, une musique qui du début à la fin fonce droit devant comme si elle tenait à exprimer la grandeur démesurée de l’univers, une espèce de tourbillon, de vent de sable du désert, qui emporte tout sur son passage, l’immuabilité du monde résidant dans la parole sacrée de l’hiérophante qui conte la sagesse du Dieu Eternel, au-dessus de tout. Il ne suffit pas d’écouter, il faut lire aussi les symboles, ne serait-ce que le premier stylisé qui représente le soleil, lui-même présent sous forme de poudre d’or sur le visage du récitant, il récite une généalogie sacrée, celle qui serpente de l’Eternel à Hermès Trismégiste, au pharaon, au prêtre récitant qui n’est que celui qui transmet la parole du premier prêtre hiérophantique. Hormis l’or du soleil beaucoup de noir sur cette vidéo, comprenons que le Dieu Soleil se voit le jour, mais disparaît la nuit. Où est-il ? Est-il mort ? Existe-t-il encore alors que l’on ne le voit plus, et quel est cet espace, ce pays, qu’il traverse durant la nuit. ? Qu’est-ce que ce mystérieux Douât dont il s’extrait chaque matin ? Nous aussi ne devons-nous pas à notre mort explorer cette lande que l’on pressent terrible, dangereuse et infertile.

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    Daath : il existe aussi une Official Lyric Video postée en avant-première sur YT qui reprend avant tout les symboles de la couve du CD : toujours le même entrain musical, la batterie davantage marquée, le sludge du chant est rehaussé de paroles prononcées d’une voix un peu trop blanche à notre goût, est-ce pour marquer la peur de l’impétrant appelé par lui-même à faire le choix ou le non-choix du daath, irrémédiable séphiroth de la connaissance absolue qui équivaut à la mort. Si vous refusez vous mourez tout de même, mais il n’y aura plus d’après, si vous acceptez vous voici projeté dans cette zone noire du Douât qui invisibilise le Soleil et maintenant vous accédez à la connaissance des choses visibles et invisibles, vous voyez le char du Soleil resplendissant glisser dans le Douât et vous comprenez que maintenant vous ne mourrez plus puisque vous êtes vivant. Puisque vous avez atteint le Dieu éternel et que vous partagez son illimitation. Pour votre édification digitale il existe une Official Guitar Playthrough Vidéo où l’on zieute Wilhelm jouer sa partie de guitare du morceau, on ne le voit pas en entier, il joue assis, l’instrument posé sur son giron, l’on jauge surtout son habit blanc d’allure sacerdotale, bordé d’un liseret d’or. Please play very loud.  Deuteros : permettons-nous une pointe de gémellité satanique, peut-être parce que ce troisième morceau encore plus beau et plus fort de les précédents, une structure d’une grande complexité, imaginons une partie d’échecs dont les coups se suivent si rapidement que l’on ne sait plus lequel des deux challengers poussent telle ou telle pièce…Est-ce-un dityrambe ou une mise en garde, Deuter désigne le Démiurge, le deuxième Dieu, celui qui a emprisonné votre âme éthérée dans le cloaque charnel de votre corps. Disciplina arcani : intro foudroyante qui tombe sur vous comme l’aigle sur sa proie, même si bientôt l’instrumentation se désagrège, si la terre se dérobe sous vos pieds, vous entrez en une longue marche difficile, le Dieu suprême l’émanation première n’a pas l’air de faire la moitié du chemin pour venir à votre encontre, c’est à vous de vous coltiner par vos propres moyens la montée de la colline la plus haute. Musicalement parlant l’architecture phonique est sensationnelle, idéologiquement je ne suis pas prêt à souffrir pour manger la part du gâteau que le Dieu Numéro 1 me garde en son frigo, qu’il me l’apporte tout de suite sur un plateau, ou qu’il aille ailleurs, me suis très bien passé de lui jusqu’à présent. Ô roi des éons : quelle introduction grandiloquente, l’est sûr que l’on s’adresse au Roi de Eons, autant dire au fin du fin, à la sommité du sommet, celui qui siège tout en haut des trente dalles d’éternité éonique qui sont comme autant de marches constitutives de sa royauté, qui vous rapprochent de lui, hymne hommagial mais le disciple qui s’approche comprend bientôt que la plénitude du roi est quelque part totalement étrangère à sa nature humaine, que l’on ne touche pas à la flamme de la lumière sans s’y brûler, que l’instant pur est aussi long que l’éternité et qu’il n’est pas encore prêt à franchir le dernier cercle qui semble reculer chaque fois que son incomplétude risque un pas en avant. De la gnose éternelle : la Connaissance ne peut que nous délivrer de nos manquements, il existe une guérison, une panacée qui nous guérit de notre mort éternelle, musique violente, le dernier effort, l’on dit que le mourant connaît quelques heures avant son trépas une espèce de sursaut de vie, mais cette rémission ne serait-elle pas un piège, une dernière succion de la matière pour nous faire accroire que nous sommes de ce côté-ci, pour nous retenir dans notre mort  alors que la gnose éternelle nous apprend que notre partie immortelle se doit de passer, de retourner dans la part éternelle qui nous constitue. Le septième sceau : aux premières notes nous avons l’impression que la musique tonitruante tient avant tout à manifester le Silence qui suit l’ouverture du septième sceau de l’Apocalypse, la musique se change en un super générique de film rempli d’angoisse, avec des instants de solitude où le feu rampe sur l’autel du Seigneur, jusqu’à ce que l’Ange lance le feu exterminateur sur la terre, destinée à la destruction. Le feu n’est-il pas le signe, l’autre face de la glorieuse lumière de l‘Un.

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             Musicalement cet opus de A / Oratos, ravira les âmes (s’ils en ont encore une) des amateurs de Black Metal Mélodique. Sombre, violent, lyrique. De la très belle ouvrage inspirée. Pour ma part je trouve cette gnose éternelle un peu trop proche d’une gnose christique.

    Damie Chad.

     

    *

    Lionel Beyet me signale la parution du numéro 180 de P.O.G.O Records, des disques pour les Pour les Oreilles Grandes Ouvertes. Je jette un coup d’œil sur la pochette, what is it ?. Peut-être que le nom de l’album écrit tout en bas dans le coin droit de la pochette me renseignera, un peu difficile à déchiffre cette espèce de police-graffiti. Je n’en crois pas mes yeux, oh que oui que ça me parle :

    ET IN CACOPHONIA EGO

    6Exhance

    ( Pogo Records / Décembre 2023)

    J’ignore tout de ces gars, mais z’ont un sens de l’humour développé, z’ont calqué le titre de l’album sur l'inscription Ei in Arcadia Ego que déchiffrent les trois bergers du du célèbre tableau de Poussin : Les bergers d'Arcadie.

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    Pour ceux qui ne connaissent pas ce tableau et qui poussés par une stérile curiosité voudraient ne serait-ce que le regarder de plus près sur le net, je les conjure de n’en rien faire. Si vous comptez ne pas suivre mes conseils, enfermez-vous seul à clef dans votre logis, coupez votre téléphone, prévoyez un minimum de trois jours de vivre, et tentez votre chance. Vous vous apprêtez à tirer le fil d’une étrange énigme qui risque de vous emmener loin très loin de vos préoccupations les plus immédiates. Pour vous donner un exemple précis tiré de cette livraison 629, dites-vous qu’il existe des liens très étroits entre le sujet du disque d’A / Oratos chroniqué juste ci-dessus et ce chef-d’œuvre de Poussin. Je n’en dis pas plus, qui cherche trouve. Attention aux implications politiques…

    Passons à des choses plus simples :

    David Jean’s Nokerman : guitar, bass effects / Peter Verdonck : vocal, saxophone / Kjell De Raes : drums.

             Nos trois héros ne sont pas eux-aussi en Arcadie mais en Cacophonie, une indication des plus précises quant à leur genre de musique. Vous le disent par deux fois d’une manière plus détaillée sur l’en-tête de leur FB : Very_math metal versus free jazz et Very math-metal avec influences free jazz.

             Certains blêmissent en lisant le mot math. Inutile d’être un crack en résolutions d’équations pour les écouter. L’expression math  metal a été créée pour signifier que certains groupes de metal utilisent des changements de rythme incessants, bref ne se complaisent pas dans les lignes mélodiques qui coulent comme un long fleuve tranquille, un coup vous êtes sur l’Everest, et cinq secondes après dans la fosse des Philippines. La relation fractionnaire entre mathématique et musique ne date pas d’hier, voici plus de vingt-cinq siècles Pythagore théorisa cette promiscuité entre les deux arts… Durant toute l’Antiquité l’on enseigna la musique en relation avec la mathématique… Je ne me suis jamais autant ennuyé qu’en écoutant Les Variations Goldberg de Bach, composées selon une logique mathématique à toute épreuve.

             Ne cherchez pas une contradiction fondamentale entre ‘’contre’’ et ‘’avec’’, parfois l’on a l’impression de se battre contre un bête, ou avec un ange, dans les deux cas l’on a affaire au même ennemi, qui épouse successivement votre double nature.

    Est-ce du Metal ? Est-ce du Jazz ?  Est-ce du Math ? Est-ce du Free ? Si vous voulez apprendre à voler comme un oiseau, commencez par bazarder votre parachute. Les deux. Le dorsal. Et le ventral. C’est tout simplement de la musique. Essentielle. Non pas parce qu’elle vous procure une grande joie et que vous pensez que vous ne pourrez jamais vivre sans elle. Ce qui est faux. La preuve vous mourrez sans elle. Ce n’est pas moi qui ai décrété qu’elle est essentielle. Ce sont nos trois lascars. L’ont écrit en toutes lettres. Pas de titre ronflant. Juste des verbes. Le minimum vital. Ne désignent pas des choses, désignent juste les actions. Qui permettent d’être. De vivre. De survivre. Dans le moment où l’on est.

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    Nourrir : si vous ne mangez pas, vous crèverez. Il y a une Official Music Vidéo qui vous le prouve. Pas de couleur. Du noir et du blanc. L’essentiel. De la musique. Non. Des musiciens qui jouent. Si personne ne joue vous n’aurez pas de musique. La caméra ne les met pas en scène. Elle filme davantage leurs instruments que ceux qui en jouent. Si, de temps en temps vous les voyez. Pas très longtemps. Jute la position de leurs corps adonnés à leurs instruments. Comme des signes noirs dessinés sur une portée blanche. Ne sont pas ici pour la gloriole. Faut qu’ils nourrissent leurs instruments. Peter file la becquée à son sax. Kjell tape sur ses peaux pour que ça rentre mieux. David gratouille le ventre de sa guitare pour lui chauffer l’estomac. Vital pour eux. Ce qu’ils donnent les instrus le leur rendent, le vomissent au centuple même. Une espèce de 69 – ne s’appellent pas 6Exance par hasard – nutritif. Je sais bien que nous sommes dans la civilisation de l’image, mais il est temps d’écouter. Ce n’est pas du bruit. Une lave bouillonnante. Un magma terrifiant. Non pas parce que ça vous prend les oreilles mais parce que vous percevez chaque instrument en lui-même. Tous ensemble, chacun apporte sa pierre, mais dans le mur édifié vous savez à qui appartient tel ou tel caillou. Ça ressemble à quoi ? A des déchirures constructives. Un peu comme la dérive des continents, ils s’écartent les uns des autres pour mieux former la pangée. Feuler : l’être humain pleure, le tigre feule. Il faut choisir son camp. Celui de la puissance. Avec des hauts et des bas. Des bouleversements. Et des à rebrousse-poil. La guerre est l’art majeur. Le sax sonne la trompette, la batterie massacre, la guitare est moteur d’avion, plaintes, bombardements, agonies, cris, l’homme est un prédateur, un destructeur, Peter hurle comme un barbare, il grogne, il hargne, la musique n’a jamais été faite pour vous rendre heureux mais pour vous pousser dans vos derniers retranchements, elle pousse, elle catapulte, elle détruit vos certitudes, elle est son propre mode opératoire qui s’empare de votre planète égotique et colonise vos sens et votre cerveau. La musique culbute et subjugue. Vous devez vous avouer vaincu. Le tigre qui est en vous a soumis la misérable bébête humaine. Ahaner : après la guerre, le rut. J’ahane comme un âne. Le sax braie, la batterie tape du pied, la guitare remue la queue. Violent et croustillant. Enfourne ta gourme. Vous avez des descentes de gamme comme des descentes d’organe ou de lit. Alarme, la Sirène vagit. Un véritable charivari pousse la charrue, le sax hennit, joue le rôle de l’étalon fou qui galope dans ses tripes. L’amour la guerre c’est du pareil au même. Du pareil à l’autre. Terrible décharge.

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    Sourdre : un verbe rare. Si je vous demandais : vous sourdez souvent ? Une lueur d’égarement flotterait dans votre regard. Mais que vais-je pouvoir lui sortir comme réponse, vous demanderiez-vous ? Preuve que quand on croit ne pas savoir, l’on sait déjà. Chez 6Exance ils sont gentils. Vous ont concocté une Official Music Video pour vous aider à comprendre. Avec même une musique d’accompagnement qui suit et souligne l’action. Pour une fois l’on a l’impression que leur musique peut aussi vouloir dire quelque chose. Je vous recommande le passage où le sax vous prend des airs de trompette de Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud. Entre nous ce serait plutôt ascenseur vers la folie. Ressemble à quoi ?  Imaginez dans les années cinquante les mises en scènes des Frères Jacques pour présenter leurs chansons, assurez-vous toutefois qu’ils aient auparavant sniffé un rail de quatre kilomètres de cocaïne et ingurgité une trentaine de comprimés lysergiques… pour ceux qui n’aiment guère la chanson française, soyons un chouïa davantage américanpphiles, pensons à l’esthétique débridée des vaudevilles, du blackface et des films muets comiques de Buster Keaton.  Peut-être même à certaines interventions de Bretch dans les usines en grève d’Allemagne. Raconte quoi ? Que chacun se fabrique sa petite histoire : une histoire de cœur, une histoire de vampire, une satire anti-fachiste ? Ce qui est sûr, c’est que ce qui sourd de notre monde, ne sera pas obligatoirement joli-joli. Le free-jazz a toujours porté un regard critique sur les conditions sociétales du monde dans et par lequel il a été et il s’est auto-engendré. Enfin vaut mieux être sourdre et entendre cela.

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    Nosographier : par l’emploi de ce verbe, nos trois jeunes gens veulent-ils insinuer que notre monde serait malade. L’existe aussi une Official Music Video. L’on va finir par croire qu’ils ne font pas de la musique noisique juste pour le plaisir du bruit. Certes vous les voyez jouer. Mais ce n’est pas du tout genre regardez comment on est beau sur scène et comme on joue bien ! D’ailleurs parfois ils n’ont rien dans les mains. Bye-bye l’instru s’est barré. Preuve que ce qui compte ce sont les regards qu’ils portent sur-mêmes. Ne veulent pas être dupes, ni de leur rôle de stars, ni des tortillements de leur public, ni d’eux-mêmes et surtout même pas de leur musique. Non seulement ils font de la musique mais en plus ils se demandent ce que cela veut dire. De quelle maladie de notre monde ils seraient le symptôme. Minauder : quel verbe gentillet mais quelle musique angoissante, une chappe de plomb liquide qui tombe sur vous comme un linceul. Un sax qui glapit, une guitare tronçonneuse, un batterie tonnerre, z’avons oublié qu’ils se prévalaient de la cacophonie, un ouragan d’apocalypse s’en vient trouer vos oreilles. Quelle noire vision de notre monde ! Et des postures que nous adoptons pour tenter d’y survivre. Peroraisonner : à la fin d’une traversée, il faut ne pas oublier  son mot-valise. Demandons à la musique ce qu’elle veut dire. Premièrement que nos trois compagnons ont réussi leur pari, qu’ils ont parfaitement réussi l’accouplement alchimique du math metal et du free jazz. Une masse sonore qui écrase mâtinée d’une échappée indissoluble, d’un débordement intransitif vers on ne sait quoi. Bref, nous pouvons boire le champage. Non ce n’est pas tout à fait la fin. Reste encore à sabrer. Non pas le champagne. A s’auto-sabrer, Ils ont le son. Indubitable. Mais qu’en est-il du sens ? Auraient-ils joué pour ne rien dire ?

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             Nous reste une image, celle de la couve. Elle est de David. Avec un nom de groupe comme 6Exhance et cette paire de ciseaux, vont-ils se mutiler, considèrent-ils leur musique comme une castration. Non ils ne se sont pas privés des bijoux de famille. Se sont juste coupé la tête. A moins que ce ne soit notre monde qui ait perdu la tête et qu’ils considèrent que les efforts des artistes comme eux sont dérisoires. Mais absolument nécessaires puisqu’ils le font.

             Si certains recherchent l’Arcadie d’autres, ils viennent de Belgique, construisent des forteresses sonores de résistance en cacophonia…

    Dans quel monde vivons-nous maintenant si le rock‘n’roll nous demande de réfléchir…

    Damie Chad.