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  • CHRONIQUES DE POURPRE 719: KR'TNT ! 719 : GENE VINCENT / LORD ROCHESTER / APOLLAS / SEARCH RESULTS / JOEY RAMONE / VERMINTHRONE / SMOKE RITES

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 719

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    15 / 01 / 2026

     

     

    GENE VINCENT / LORD ROCHESTER

    APOLLAS /  SEARCH RESULTS / JOEY RAMONE

    VERMINTHRONE / SMOKE RITES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 719

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

     - Martini Gene

             En anglais, Gene se prononce ‘Gin’. À la fin de sa vie, Gene Vincent sifflait trois bouteilles de Martini par jour. D’où Martini Gin.

             Passons aux choses sérieuses. Quand on jouait au jeu de l’île déserte - Quel disque emporterais-tu sur l’île déserte ? - la réponse a toujours été la même : «Bird Doggin’». C’est lui et pas un autre.

             Quand on a cet EP dans les pattes à l’adolescence, on est marqué à vie.

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             Un jour, tu entres chez le petit disquaire situé en face des Galeries Lafayette. Il s’appelle Buis. Il te connaît bien et il te fait le coup à chaque fois : «‘Coute ça !». Il pose le 45 tours sur sa platine. Cling-cling-cling-cling et des coups d’harp... Tu vois la pochette. C’est Gene Vincent devant un mur de briques, au crépuscule. Il est déjà l’égal d’un dieu dans ta mythologie naissante. Mais là, tu sens qu’il se passe autre chose. Cling-cling-cling-cling ! Ça te dépasse. Dès les premières notes, un climat spécial s’installe. Cling-cling-cling-cling ! Tu sens ta vie basculer. Tu sens une menace diffuse. Tu ressens un plaisir malsain jusque-là inconnu. Ce démon fait de toi sa chose. Bird Doggin’ entre sous ta peau et n’en ressortira jamais. Tu lui appartiens. Et puis soudain, le solo de guitare t’affole les compteurs. T’es en transe. La virulence du gratté de notes te coupe le souffle. T’as des vapeurs. Alors que pour finir, le guitariste attaque un deuxième solo, tu demandes le prix. Y vaut combien ? Le mec de Buis éclate d’un rire bizarre :

             — Donne-moi ton âme et je te donne «Bird Doggin’» en échange...

             Marché conclu. Bonne affaire. Rien à foutre de ton âme, t’as «Bird Doggin’». Tu t’en nourris, la diction est si pure que tu déchiffres aussitôt les paroles - All these sleepless nights/ I’m so tired of/ I’ve got to find some/ Sweet little thing to love - son sleepless nights éclate si bien, et ça continue - To put my arms around/ And hold oh-oh so tight/ Well I know I just can’t last/ Another night - oh ce so tight, comme il résonne en toi ! Tu ressens alors une extraordinaire fierté à être damné pour l’éternité !

             Il fallait un écrin pour «Bird Doggin’». Le destin allait en fournir un quelques années plus tard. Un copain appelle pour dire qu’il vient de dénicher deux juke-boxes dans l’entrepôt d’un broc. On y va et on tombe sur deux gros jukes Balami, un rouge et un bleu clair. Il prend le bleu et me laisse le rouge. Ces gros jukes en bois étaient magnifiques et avaient un son absolument monstrueux. On y installait quarante 45 tours et on y glissait une pièce pour sélectionner un titre. Dans le Balami, «Bird Doggin’» grondait comme le dragon d’Uther Pendragon. Le plancher vibrait. Des amis venaient à la maison pour entendre «Bird Doggin’». Gene Vincent régnait sans partage sur toutes ces ouailles.

             Le destin allait à nouveau frapper : lors d’une petite fête, des amis amenèrent un ami à eux. Ce petit mec d’aspect repoussant avait trois particularités : un, il était portugais, deux, il était collectionneur, et trois c’était le pire baratineur de l’univers connu des hommes. Alors évidement, quand il a entendu «Bird Doggin’», il s’est mis en branle. Une vraie machine. L’horreur ! Chez lui ça devenait une obsession comme ça l’avait été pour moi, mais en mille fois pire. Ce maudit con ne lâchait pas prise, il voulait «Bird Doggin’», il est revenu cent fois à la charge, et pour ne plus le voir baver, on a fini par céder. En échange, il proposa des 45 tours qu’il qualifiait d’extrêmement rares et dont on a, comme de son nom, chassé le souvenir. Mais on frissonne encore de dégoût au souvenir de cet épisode épouvantable. Une malédiction peut en générer une autre.

             Les années ont passé et d’autres obsessions sont venues, comme la cendre, couvrir la braise. Mais l’envie de revivre la malédiction originelle restait la plus forte. Alors on gardait un œil sur la page Discogs du «Bird Doggin’» paru sur London en 1966, mais aucun des rares exemplaires accessibles ne descendait en dessous de la barre des 100 euros. Fuck ! Tous ces mecs spéculaient sur le cadavre d’un dieu ! T’en avais même un qui vendait un exemplaire cassé. La traque a duré quelques années, et puis par miracle, un exemplaire en bon état s’est affiché au prix de 80 euros. Banco ! 

             Le simple geste de poser le 45 tours sur la platine avait quelque chose de sacré. Depuis l’écoute originelle chez Buis, rien n’avait changé : le satanisme frénétique de Gene Vincent était resté absolument intact. Tu mets le volume à fond et tu replonges dans tes chères ténèbres.

    Signé : Cazengler, strata-Gene

    Gene Vincent. Bird Doggin’. London Records 1966

    Ce texte est dédié à Damie Chad, fan de Gene Vincent.

    Épilogue : personne n’a jamais su dire qui prenait le solo de guitare sur «Bird Doggin’». La question fut posée à un célèbre érudit du rockab qui répondit : Dave Burgess, le guitariste des Champs. Faux. Enquête dans les archives de Challenge (sessiondays.com) : on a le choix entre trois noms : Al Casey, Glen Campbell, et le plus probable, Louie Shelton. Chacun arrangera sa sauce. 

     

     

    GENE VINCENT

    CRAZY TIMES

    TOME I : 50s

    THIERRY LIESENFELD & GARRETT McLEAN

    (Saphyr / Novembre 2025)

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             La France a toujours aimé Gene Vincent. Ce livre monumental en est la preuve. Etrange et incompréhensible phénomène, comment la figure mythique de Gene Vincent s’est-elle implantée chez nous à la fin des années cinquante et au début des sixties. Il n’était pas évident d’accéder aux enregistrements et l’immense majorité de ceux qui se sont reconnus en lui ne baragouinaient que quelques mots de mauvais anglais… J’aurais tendance à dire que l’on ne l’a pas connu mais que nous l’avons ressenti. Une aura, une présence, une image, un personnage, quelque chose qui cristallisait en vous la lumière noire de mille facettes de cette espèce de diamant qui s’implantait en votre âme, elle s’est mise à irradier tous les actes et toutes les affres de votre existence, un prisme étranger qui a colonisé notre esprit. Puissance et magie du rock’n’roll. Tout nous fut donné en bloc. Brut de choc. Un antre d’anthracite enté en nous dont nous sommes hantés pour toujours.

             Au fil des années l’on a récupéré des disques, des photos, des dates, des témoignages, des images, des vidéos, des livres, étrangement l’on s’est aperçu que plus on connaissait, moins on comprenait. Certes l’on avait réussi à retracer la courbe de la trajectoire de cette destinée exceptionnelle. Certes toute destinée, même la plus plate, la plus commune, rapportée au niveau d’un individu est exceptionnelle, encore faut-il entrevoir le mécanisme qui a permis la logique de son déroulement. Le point de chute nous le connaissons, il ne réside pas en les circonstances de sa disparition, puisqu’il est en nous, aérolithe inamovible fiché en nous, telle une semence germinatrice et phagocytante…

             Nous connaissons le début et la fin de l’histoire, par ce livre prodigieux Thierry Liesenfeld et Garrett McLean nous dévoilent non pas le récit de  cette vie, même s’ils apportent mille détails, même s’ils  la cernent au plus près, les faits, les noms, les dates, les anecdotes, à foison bien sûr, mais avant tout ils offrent une analyse qui permette d’évaluer, de comprendre, de prendre conscience de ce qu’elle signifie. Ce qui est intrinsèque à elle-même, et ce qui lui est extrinsèque aux autres et à nous. En d’autres termes, ce qui lui appartient en  propre et ce qui nous appartient à nous.

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             C’est un volume volumineux. Exaltant. Qui exige trois lectures, une pour le texte, une pour les documents iconographiques, une pour les documents d’époque (publicités, contrats, coupures de journaux) rédigés en anglais. Pour cette chronique nous nous focaliserons principalement sur le texte. Il ne possède qu’un défaut, celui de ne pas être livré avec le Tome II !

             Le volume a adopté l’ordre chronologique, quelques pages sur les origines, Gene n’est pas né avec a golden spoonfull in the mouth, on s’en doute, ensuite les années se succèdent, 1956, 57, 58, 59, mais nous commencerons par l’ultime section consacrée aux indispensables protagonistes : les Blue Caps : les membres fondateurs, les nouvelles recrues, les oiseaux de passage… les deux pages consacrées à Cliff Gallup nous semblent résumer et subsumer le contenu du livre. Que Cliff Gallup n’ait pas aimé le tsunami des premières tournées est compréhensible. Qu’il ait eu envie de retourner à une vie paisible, qu’il n’ait pas souhaité devenir une rock’n’roll guitar star, nous pouvons le comprendre.  Mais il reste un mystère Gallup. Cela doit faire quelques années nous avons chroniqué sur ce blogue un des très rares enregistrements de Cliff réalisés après sa période Blue Caps. Nous ne nous attendions pas à du rock’n’roll, mais quelle déception ! Un truc que n’importe quel guitariste, nous osons à peine rajouter l’expression ‘’pas très doué’’, sans doute un tantinet exagérée, mais elle reste à la mesure de ma  surprise. C’est peut-être une des seules énigmes qui m’ait parfois réveillé la nuit. Comment un gars qui en trente-cinq morceaux enregistrés avec Gene, passe encore aujourd’hui pour l’un des fondateurs  de la guitare rock ait pu ensuite se satisfaire d’un jeu qu’il faut bien qualifier de médiocre ? La démo de Be Bop A Lulla qui fut envoyée à Ken Nelson ne nous est pas parvenue. Tout ce que l’on sait c’est qu’elle était très différente, très country and western, de l’enregistrement final réalisé en studio. La voix – en fait, il est né avec a very golden spoonful in the mouth - de Gene a dû faire la différence et susciter l’attention de Capitol. Bref, Cliff s’assied pépère dans le studio, et vous pond un son qui confine au génie. Extraterrestre. Ce n’est pas un coup de chance, ni un caprice du hasard, sur tous ces titres des Blue Caps enregistrés Cliff impose sa marque. Il ne joue pas : il crée du neuf, du nouveau dirait Rimbaud.

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             Nos deux auteurs proposent une explication : la voici exposée sous une forme simpliste qui pourrait paraître, ce qu’elle n’est pas, bébête : élémentaire cher Chad, Cliff s’est surpassé. Mais tout de suite après ils expliquent : Cliff s’est magnifié, survolté – la moindre des choses pour un guitariste électrique – par la tension qui régnait dans le groupe. L’a été poussé au cul par l’ambiance qui régnait… Quatre musiciens et un chanteur, du jour au lendemain propulsés au statut de vedettes. Faut assurer. Faut se montrer digne. Faut improviser. Faut monter une tournée. Avaler des milliers de kilomètres. Jouer devant un public impatient qui les attend. Et bientôt par une réputation qui les précède… Avant tout tenir le challenge. Lancer toutes ses forces dans la première bataille.

             Vous voulez bien l’admettre, sans doute n’êtes-vous pas tout à fait convaincus, c’est parce que vous n’avez pas encore lu les quatre premières parties du bouquin. Et que nous n’avons pas encore parlé de Gene Vincent.

             L’année 1956 passe comme un éclair. Pas le temps pour Gene de réfléchir. Fonce dans le brouillard les yeux dans les spotlights de la gloire, matière particulièrement fugace. Gene se montre tell qu’il est. Tel qu’il était avant que le cirque ne commence. Or avant qu’elle ne commence l’histoire avait très mal débuté. Un stupide accident de moto. Il n’en est en rien responsable. Il en paiera les pots (d’échappement) cassés toute sa vie. Il monte sur scène la jambe dans le plâtre. Les médecins avaient préconisé un repos absolu. Sur les estrades, il assure follement. Il le paiera très cher mais l’orchestre galvanisé par l’exemple se donne à fond. Une unijambiste ouvre le bal ! Qui résisterait à un tel héroïsme. Pas les filles en tout cas. De quoi  tourner la tête d’un jeune homme pauvre.  D’autant plus que l’argent tombe à flot. Gene le généreux dépense sans compter…

             Le réveil est brutal. Une jambe douloureuse, les trois-quarts des Blue Caps qui retournent à leur maison… Cliff Gallup n’est plus là, allez chercher un remplaçant. Gene ne se lamente point. Il fonce. Il a un nouveau guitariste Johnny Meeks qui avoue qu’il ne sait pas jouer aussi bien que Cliff. Là n’est pas le problème, pour Gene ce ne sont pas les Blue Caps qui doivent s’adapter au rock’n’roll tout juste sorti de l’œuf, mais le rock’n’roll qui doit s’adapter aux Blue Caps. Meeks aura carte libre. Il saura faire son gros trou dans le fromage. Sur  scène Gene sera accompagné par les Clapper Boys qui assureront chœurs et gesticulations, je préfère ce terme à celui de danse, disons une espèce de mime et de pantomime fredonnée, exit la contrebasse, une basse électrique donnera davantage d’épaisseur au son… Une intuition de génie, il a la prescience que le rock’n’roll sera une musique en sempiternelle évolution. Le rock’n’roll brûlera tous ses modèles, tous ses paterns, un phénix qui renaîtra toujours de ses cendres. L’évolution du rock lui donnera raison.

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             1957 sera l’année kaotique au sens grec de cette notion, celui d’une énergie difficilement maîtrisable. Sur scène, c’est un peu la nef des fous. La jambe de plus en plus douloureuse mais un jeu de scène dévastateur. Le nouvel équipage est encore plus jeune que le précédent. Alcools et amusements à tous les étages. Les cris des filles préfigureront ceux qui accompagneront plus tard les Beatles. Comme les rockstars des années seventies ils saccagent les chambres d’hôtel… Le rock’n’roll dans tous ses états…

             Gene et ses Blue Caps maîtrisent les concerts. Gene ne voit pas plus loin que la scène, les nouveaux disques ne marchent pas, Gene refuse de faire le service auprès des disc-jockeys qui vexés ne  passent pas ses disques. Par contre les impôts n’oublient pas de majorer les amendes impayées…

             Gene brûle sa vie comme on pique un chien écrira Eddy Mitchell dans un morceau hommagial… Belle formule d’une vie rock’n’roll qui fait du hors-piste son art de vivre. Je ne continue pas à raconter pas la suite, sous cette forme de résumé squelettique, ce qui compte ce sont les faits et les actes tels que les rapportent Thierry Liesenfeld et Garrett McLean, nous avons là un livre qui touche à l’essence du rock’n’roll, ceux qui aiment Gene apprendront tous ces petits détails dont l’apparente insignifiance peut modifier bien des perspectives. Ce que les fans ont pressenti d’instinct quant à la personnalité de Gene Vincent et de l’importance de sa participation à la séminale élaboration  du rock’n’roll, ce livre le révèle avec brio. Ils nous présentent aussi tout autant la modernité séparative post-rockabyllienne du rock’n’roll que la préservation de sa spécificité intrinsèque.

              Un livre fondateur. Indispensable.

    Damie Chad.

    Thierry Liesenfeld et Garrett McLean ne sont pas des inconnus pour les lecteurs de Kr’tnt ! :

    Le premier : dès notre numéro 13 du 05 / 12 / 2009 avec : THE STORY BEHIND HIS SONGS. THIERRY LIESENFELD. 592 pp. Septembre 1992.Bue Gene Bop.

    Le deuxième : dès notre numéro 15 du 15 / 06 / 2010 avec : GENE VINCENT GLOIRE ET TRIBULATIONS D'UN ROCKER EN FRANCE (ET DANS LES PAYS FRANCOPHONES). GARRETT McLEAN. 276 pp. 30 / 30 cm. ISBN : 978-2-7466-2075-9

     

    *

    L’avenir du rock

     - My Sweet Lord

     (Part Two)

     

             Comme chaque mardi, l’avenir du rock réunit ses amis Cymbalistes du Cercle des Pouets Disparus en son salon de la rue de Rome. Ils ont élu le ‘si-t-étais’ thème de la soirée. Paimpol Roux se jette à l’eau :

             — Si t’étais Reine d’Angleterre, avenir du rock, quelle serait la première mesure que tu prendrais ?

             L’avenir du rock ne s’attendait pas à ce qu’on lui décoche une telle question. Il réfléchit un long moment et déclare :

             — Tu me poses une colle chic singulièrement toxique, cher Paimpol Roux, aussi vais-je tenter de satisfaire ta curiosité. Je commencerais par réunir les Lords à la Chambre des Lords, et tu sais pourquoi ?  

             — L’impatience me brûle de t’entendre divulguer tes lumières...

             — Je réunissais tous les Lords pour donner au royaume l’éclat d’une nouvelle Olympe ! Son rayonnement s’étendrait du couchant jusqu’au levant et j’élèverais ainsi les Lords au rang de demi-dieux, puisqu’ils sont hélas humains ! Voyez-vous, mes amis, ce serait un jeu d’enfant ! Lord Sutch viendrait s’agenouiller à mes pieds et je le ferais demi-dieu de l’étripage de Whitechapel, puis ce serait au tour des Lords Of The New Church et je les ferais tous les quatre demi-dieux de la roulette russe, clic, clic clic clic, puis viendrait le tour des Cramps dont vous connaissez bien sûr l’éponyme Songs The Lord Taught Us, à votre avis, de quoi le ferais-je demi-dieux ?

             — De l’enseignement des connaissances ?

             — Bravo cher Tristan Corbillard ! Et puis viendrait le tour de Sir Lord Baltimore que j’élèverais au rang de demi-dieux du more and more, viendrait ensuite le tour des Lord High Fixers que j’élèverais au rang de demi-dieux de la colle Uhu, voyez-vous, les possibilités sont infinies. Ah, j’allais oublier les Lords Of Altamont, eh bien figurez-vous qu’ils deviendraient les demi-dieux du monte-là-dessus & tu-verras-Montmartre ! N’oublions pas les plus importants, Lord Rochester. Que proposeriez-vous, chers amis ?

             — Demi-dieux de l’esternité !

             — Ah bravo, cher Perrill En-la-demeure, cher soleil qui nous aveugle !

     

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             Le nouvel album de Lord Rochester serait-il destiné à entrer dans la légende ? De toute évidence. Tu commences par lire au dos de Mess Around qu’il est «dedicated to Brian James». Puis tu tombes en arrêt devant le génie du morceau titre : real British Beat ! On en attendait pas moins de Russ Wilkins. Il pose ensuite la bonne

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     question : «Does Your Oyster Have A Pearl» ? Joli boogaloo huîtreux traîné sous le boisseau. Vient le temps des hommages, à commence par Bo, avec «Don’t Drink That Vinegar», bien lourd de sens, puis en ouverture de la B, t’as ce puissant «Way-O», un shoot de pur Bo jive ! Ils renouent avec les racines primitives et ça fait chaud au cœur. On entend plus loin des échos de Stonesy dans «Take Me To Your Leader». Ils y renouent aussi avec la liberté sonique du Len Bright Combo. Et ils basculent littéralement dans les Cramps avec «Transcontinental». Te voilà sérieusement bluffé. Fantastique hommage aux Cramps ! T’as la filiation la plus pure qui soit : Cramps-Bo-Stonesy-Brian James. Quoi de plus aristocratique ?

    Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre

    Lord Rochester. Mess Around. Folc Records 2025

     

     

    Inside the goldmine

     - Les Apollas se posent là

             Petite, brune et sensible, Baby Paulette ne laissait pas indifférent. Ses parents lui avaient choisi un prénom un peu trop rétro, et elle passa toute sa vie à compenser par son charme l’handicap de ce prénom qui passait pour ringard aux yeux de la plupart des mecs qu’elle fréquentait. On voyait pourtant des prénoms populaires au XIXe refaire surface, comme par exemple Léon ou Amédée, mais certainement pas Paulette ou Georgette. Alors pour combattre l’idée même de ringardise que pouvait véhiculer son prénom, Paulette commença très jeune par s’immerger dans le monde littéraire des femmes de l’Avant-Siècle, elle se passionna notamment pour Colette, avec et sans Willy, puis pour Natalie Clifford Barney, qu’elle fréquenta par le biais de recueils de mémoires, et elle s’enflamma littéralement pour Gertrud Stein et Alice B Toklas, ces deux riches collectionneuses américaines qui devinent les arbitres des élégances intellectuelles du Paris de l’entre-deux guerres, et de là, elle remonta encore jusqu’à Djuna Barnes, la grande amie de James Joyce, jusqu’à Mina Loy qui fut l’amante d’Arthur Cravan, et jusqu’à Isodora Duncan, grande prêtresse de la liberté d’expression. Mais bien sûr, cette culture qui n’était pas un vernis ne fit qu’aggraver les choses, et si elle avait le malheur de brancher ses amis sur Gertrud Stein lors de l’apéro, il se mettait à pleuvoir des vannes du genre «Gertrude l’aime bien rude !», ou encore «Paulette aime les paupiettes», alors elle prenait sur elle, masquait le mieux possible le dégoût qu’elle éprouvait pour ces gens qu’elle considérait comme des amis et qui en réalité ne cherchaient même pas à la baiser, parce qu’ils la considéraient comme ringarde, alors qu’elle était tout le contraire ! Pas facile de vaincre les a priori. Pas facile de faire la cour à une petite brune sensible qui porte un prénom de vieille grand-mère. Comme les hommes peuvent être cons !  

     

             Si certains en veulent à Paulette, personne n’en veut aux Apollas. 

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             Encore un trio de blackettes surdouées : après les Mirettes et les Minits, voilà les Apollas. On les croise comme toutes les reines de Saba sur les grandes compiles Northern Soul. Elles n’étaient pas assez grosses commercialement pour passer la rampe, alors elles sont restées dans l’underground, mais de façon prodigieuse. Comme d’habitude, c’est Ace/Kent qui fait tout le boulot, avec une compile dynamite qui s’intitule Absolutely Right - The Complete Tiger, Loma And Warner Bros Records

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             Cette fois, c’est Alec Palao qui s’y colle. Toujours la même histoire : un collective backing in gospel, et pour le bread and butter, les clubs, partout dans le monde. Ella Jamerson et Leola Jiles sont les founding memberettes des Apollas. Elles démarrent tôt, dans les early sixties, sous le nom de Lovejoys, puis se rebaptisent Apollas. Elles finissent pat intéresser les gros labels, elles ont le choix entre Warners et Motown. Comme elles savent qu’on va les mettre au placard chez Motown, elles optent pour Warners et se retrouvent sur Loma, un sous-label de Warners spécialisé dans le r’n’b, et on leur attribue Dick Glasser comme A&R. Et boom, elles démarrent avec un «Lock Me In Your Heart» signé Ashford & Simpson. Elles lui claquent le beignet vite fait, avec tout l’à-propos du monde. Les Apollas disposent de ce génie bien ramassé qui fait les rafleurs et les rafleuses de mises. L’A-side du single, c’est l’«Absolutely Right» qui donne son titre à cette compile dynamite. C’est dur à dire, mais les Apollas battent largement les Supremes à la course. Tu te soûles de leur petit lard sucré et black. Là-dedans, t’as tout ce que tu aimes : le girl power, le Black Power, le power tout court et le Motown sound. En 1965, Ella et Leola recrutent Billie Barnum, la frangine du grand H.B. Barnum. Boom encore avec «Sorry Mama» signé Billy Vera, fast power de r’n’b de Brill. Dick Glasser booste sa chouchoute : «C’mon Leola, let me hear it!», eh oui c’est Leopla Jiles qui shoute ce smash. Et pouf, elles partent en tournée avec les Monkees. Palao s’extasie encore de «Who Would Want Me Now» paru en 1967, Leola fout le paquet, elle jette son froti frotah par-dessus les toits, elle monte aussi haut que le font Sharon Tandy, Dusty chérie et Lorraine Ellison. C’est la nouvelle recrue Joann Forks qui prend le lead sur «Seven Days», et ce n’est plus pareil, même si ça reste extraordinaire de lonely lonely. La petite nouvelle chante à la force du poignet. C’est Leola qui chante la B-side, «Open The Door Fool», et elle ramène tout le chien de sa chienne. Coup de génie encore avec «See The Silver Moon», drivé au heavy Motown Sound, mais en plus déterminant, comme si c’était possible, c’est fin et fuselé, pulsé des reins, elles y vont au silver moon de petit sucre, et là t’es baisé, hooked comme disent les Anglais, tu te retrouves avec tout le Motown groove périclité. Elles chantent encore «All Sold Out» à outrance et tapent «Wait Round The Corner» au groove de gospel ouh-ouh, avec des chiens qui sortent du cimetière. Leola grimpe là-haut pour «I’ve Got So Used To Loving You», elles font du Brill avec «Mr. Creator» (Ashford & Simpson) et «He Ain’t No Angel (Ellie Greenwich). On les entend déconner au début de la prise de «Jive Cat», mais elles partent au quart de tour. Elles tapent aussi dans Barry White avec «I’m Under The Influence Of Love», c’est autre chose, là tu entres entre les cuisses de something special, c’est bien jouissif, joli pounding. La grande Leola explose «Insult To Injury» avec l’aplomb de Dionne la lionne, elle te croque la Soul au plus haut niveau, elle rugit comme Dionne. Incredible ! Leola superstar ! Encore un coup de Trafalgar avec «Baby I’ll Come», elle grimpe si haut qu’on s’en effare, elle tape l’high scream d’excelsior parégorique, Leola est une reine. Encore de l’heavy Soul de proximité avec «It’s Mighty Nice», mélange extravagant de Soul, de gospel et de doo-wop de mighty nice. Elle te braille my man makes me happy dans les oreilles, alors tu la crois, les Apollas montent le gospel de doo-wop à l’extrême pointe du lard. Encore un extraordinaire travail de sape avec «My Soul Concerto» et cette compile dynamite s’achève avec «Why Was I Born», Leola l’attaque au plafond, elle descend parmi les hommes chanter sa romance, what can I hope for/ I wish I knew, elle écrase sa syllabe au plafond, et comme c’est une bombe, «Why Was I Born» explose.  

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             Puis quand leur contrat avec Warners prend fin, elles font le tour du monde et vont se produire dans les clubs en Asie : Japon, Thaïlande, mais aussi Australie et Nouvelle Zélande, nous dit Leola. Puis en 1973, Dick Glasser tente de lancer Leola en solo. Quand Jean Terrell quitte les Supremes, Leola postule pour le job. Mary Wilson la trouve superbe, mais Dick Glasser met le pied dans la porte et fait tout foirer. Il ne veut pas perdre sa poule aux œufs d’or.      

    Signé : Cazengler, Apostat

    The Apollas. Absolutely Right. The Complete Tiger, Loma And Warner Bros Records. Kent Soul 2012

     

     

    L’avenir du rock

     - Search (& destroy) Results

     

             Ça faisait une éternité que l’avenir du rock n’était pas allé faire un tour sur la plage du débarquement.

             — Il est grand temps d’aller rendre visite à ce vieil épouvantail de général Mitchoum !, lance-t-il d’un ton jovial.

             Il arrive et trouve Mitchoum à l’endroit habituel, planqué derrière un bloc de béton, et coiffé de son casque rouillé. Ça fait 80 ans qu’il se planque là, à l’abri des mitrailleuses allemandes qui sont pourtant parties depuis longtemps. Il attend toujours les renforts du 28e aéroporté. 

             Cette fois, ce débris de Mitchoum est à quatre pattes.

             — Vous cherchez quelque chose, général Mitchoum ?

             — Shut the fuck off, sale boche !

             Bon ça commence mal.

             — Si vous voulez, général, je peux vous prêter mes lunettes...

             — Carre-les toi dans l’ass, bloody sucker !

             — Si vous me dites ce que vous cherchez, je pourrai peut-être vous aider...

             Mitchoum ne répond pas. Il circule à quatre pattes en terrain miné : comme il a chié partout, alors le secteur est risqué. L’avenir du rock tente une dernière fois sa chance :

             — Regardez général, je vous amené un pack d’eau minérale et un casse-croûte saumon mayo, vous allez vous régaler... 

             — Pose tout ça sur la table, sucker.

             Évidemment il n’y a pas de table.

             — Vous cherchez quoi, général ? Des ennuis ? L’aiguille dans la botte de foin ? La petite bête ? Des noises à la noise ?

             — Results, sucker !

             — Ah, Search Results ? Alors là bravo !

     

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             Eh oui, il a raison  le vieux crabe ! Search Results vaut vraiment le coup ! Ce trio irlandais sans prétention fait mine de rien son petit bonhomme de chemin. Oh il suffit de pas grand-chose, une première partie de concert et un simple album, et tu te retrouves une fois de plus avec une raison d’espérer. L’avenir du rock ne vit que de

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    ça. Le petit batteur s’appelle Jack Condon et le petit guitar slinger de haut vol s’appelle Fionn Brennan. Ils sont accompagnés par un petit pote bassman qui prend bien son pied sur scène. Les deux Search de base sont magnifiquement doués, ils font plaisir à voir, Jack Condon bat un bon beurre mais il n’est pas manchot pour chanter, quant à son collègue Fionn, il cumule lui aussi les fonctions. Ils tapent en plus dans des tas de registres, t’as un peu de Post, mais t’as aussi du Velvet, de la wild pop, de l’Irish rock, des virées insalubres dans le Sonic Boom, et des jolis quarts d’heures de folie, ils savent glisser dans un cratère et surfer sur un fleuve de lave, ils ont ce genre de souplesse, et même d’expertise. Tu t’attends à ce qu’ils se vautrent ou qu’ils s’essoufflent, tu crois qu’ils vont finir par tourner en rond ou par décliner, eh

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    bien non, ils persévèrent et ils récidivent, ils s’obstinent et ils mettent les bouchées doubles, ils s’acharnent et ils s’entêtent, ils poussent le bouchon et donnent des suites à leurs idées, ils s’opiniâtrent et tiennent bon la rampe, ils font vraiment plaisir à voir, ils t’inspirent confiance et passé le cap des premiers cuts, tu prends ta carte au parti. Et même deux cartes. T’exulte. Ils semblent dotés de toutes les facultés, et tu finis par ne plus t’inquiéter pour leur avenir. Tu les observes de plus en plus, tu scrutes les moindres détails. Fionn porte une petite moustache et gratte sa Jag blanche avec un beau dévolu. Oh il casse une corde. Pas grave, il va chercher une vieille Tele et ça repart de plus belle pour de nouvelles aventures.

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             Mais quand tu sors de la salle après le set des Boos, leur merch n’est plus là. Fuck ! Alors il te reste le bandcamp. Et tu vas bandcamper l’album. Il s’appelle Go Mutant. T’y retrouves l’énergie scénique du groupe, ce fast ventre-à-terre d’Irish freakout («I Was A Teenage Girlfriend»). Ça se cale bien dans ton oreille. Avec l’expérience, on a appris à se méfier des groupes inconnus qui sont bons sur scène, mais en studio, ils peuvent décevoir. Ils font un «Mountaintop» très processionnaire, qui sonne comme une idée de cut mise en pratique. Et puis tu retrouves le «Wrinkle» du set, un cut bien décidé à en découdre, monté sur un heavy beat qui rappelle The Fall. Glorieux, très Irish, sonne comme un hit. En ouverture de la B, tu retrouves le techno-cut, «Too Much Time». Ils piquent une belle crise et finissent en mode tempête d’apocalypse. Mais ils ont aussi des cuts hirsutes  qui sonnent comme du filler. Et voilà l’hit de l’album : «Amaray», un cut bourré de climats paisibles, de touches bouleversantes et de poussées de fièvre. Ils ont suffisamment de personnalité pour échapper aux vilaines comparaisons. «I Come Out At Night» qui fut l’un des moments forts du set s’achève en belle apothéose.

    Signé : Cazengler, Search Rebut

    Search Results. Le 106. Rouen (76). 30 octobre 2025

    Search Results. Go Mutant. SR Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Les Ramones la ramènent

    (Part Five)

     

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             Il se pourrait bien que le Don’t Worry About Me de Joey Ramone soit l’un des plus beaux albums de rock du XXIe siècle. Pourquoi ? Parce «Wonderful World» et l’opulente cocote de génie sonique de Daniel Rey, et l’extrême qualité de tout le sugar spirit de Joey, pur sonic wash-out ! Parce que «Stop Thinking About It» et Daniel

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     Rey qui n’en finit plus de monter au créneau. Parce que «Maria Bartiromo» et ce dingue de Daniel Rey qui injecte des tonnes d’electrak dans le rock de Joey, alors ça bouillonne au firmament. Parce que «Spirit In My House» et la violence du riffing, encore pire que celle de Johnny Ramone. Daniel Rey explose Wayne Kramer, il joue à outrance, il te cloue au mur. Parce que «Like A Drug I Never Did Before» et ses guitares Dollsy. Parce qu’«I Got Knocked Down (But I’ll Get Up)» et sa cocote du diable. Joey se situe dans le plus pur esprit rock, bien aidé par ce démon de Daniel Rey. Rien d’aussi powerful que cette accumulation de sucre et du Johnny-Thundering. Joey est l’une des rock stars les plus pures avec Lux Interior, Lou Reed et Iggy. Tiens puisqu’on parle du loup : Joey tape une cover demented du «1969» des Stooges, et là tu montes au paradis. Awite ! Dan gratte sa wah comme Ron et t’as tout le miracle reconstitué, ça joue primitif dans l’écho du temps, oh mine ouh ouh, et Dan se barre en délire de wah. Dan dira plus tard que Joey était un perfectionniste et qu’il était difficile de le faire sortir du studio.

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             Et puis voilà le petit posthume : Ya Know?, SANS Daniel Rey. Bricolé par Mickey Leigh, le p’tit frère. Sur «Rock’n’Roll Is The Answer», le lead s’appelle Richie Slotta. Bon, c’est pas Daniel Rey. Ça perd du sens et la compo n’est pas terrible. Puis Ed Stasium va se taper la part du lion sur les autres cuts. Le chant reste néanmoins superbe. Bel hymne à New York City avec «New York City». «What Did I Do To Deserve You» sonne comme un hit et on passe en mode wild Joeymania avec «Seven Days Of Gloom». Heavy et juteux ! Stasium joue à outrance pendant que Joey se morfond à coups d’I’ll never be happy. T’as aussi Andy Shernoff dans le studio. Et puis voilà le coup de génie : le spectorish «Party Line». Holy Beth Vincent duette avec Joey. Pur jus de sixties power. Joan Jett lance l’affaire de «21st Century Girl», heavy boogie de won’t you be my girl. On retrouve Jean Beauvoir sur «There’s Got To Be More To Life», bon, il est bien gentil, mais ça ne vaut pas les histrionics pyromaniacs de Daniel Rey, et puis sur «Make Me Tremble», Andy Shernoff fait tout le tremblement. 

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             L’écart est terrible entre les deux albums : autant Don’t Worry About Me est l’album du XXIe siècle, autant Ya Know? ne l’est pas. On sent l’arnaque. Pour y voir clair, il faut lire le book du p’tit frère Mickey Leigh, I Slept With Joey Ramone: A Family Memoir. On y apprend que l’album était enregistré par Daniel Rey du vivant de Joey et qu’il a été tripatouillé après son cassage de pipe en bois. Par qui ? Par le p’tit frère. Un p’tit frère qui a même pris soin d’effacer toute trace de Daniel Rey, ce qui explique pourquoi l’album retombe à plat. Gros problème.

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    Mickey

             La lecture d’I Slept With Joey Ramone est pénible. Le p’tit frère passe son temps à parler de lui et de ses embrouilles avec Joey, Johnny Ramone, Daniel Rey et tous les autres. On est là pour Joey et le p’tit frère nous barbe avec ses embrouilles. On voit bien qu’avec ce book, il fait du biz sur le dos de son grand frère. La fin du book qui narre dans le détail l’agonie de Joey à l’hôpital est un véritable règlement de compte. Le p’tit frère charge bien la barcasse, racontant que pendant que Joey crève d’un cancer à l’hosto, aucun Ramone ne vient à son chevet : ni Marky Ramone, ni Dee Dee Ramone qui tourne en Europe, ni Richie Ramone qui vit à LA, ni CJ Ramone qui vit à Long Island. Le p’tit frère se dit ‘pas surpris’ de leur comportement. Et crack ! Aux funérailles de Joey, t’en as deux qui font le déplacement : Tommy Ramone et Richie Ramone. Mais pas les autres. Et crack ! Johnny Ramone a envoyé des fleurs. Et crack ! Tu vois un peu le niveau ? Deux jours plus tard, dans une émission de radio, Marky Ramone se plaint de n’avoir pas été prévenu de la cérémonie. Il accuse le p’tit frère d’avoir mal géré les choses.

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             C’est pas fini. Le p’tit frère a l’idée d’organiser le Joey Ramone’s fiftieth Birthday Bash à New York avec des invités comme les Cramps, Blondie, Cheap Trick, les Damned et les Misfits, avec en plus des participations vidéo de Rancid, Green Day, Joan Jet, les Dicators et... Elvis Costello. Comme Joey est mort, l’idée est de mettre son pied de micro sur scène et de faire chanter la foule. Pour avoir les autres Ramones, c’est une autre paire de manches : Johnny Ramone n’adresse plus la parole depuis 20 ans au p’tit frère que tout le monde voit comme le roi des embrouilles. Et les autres Ramones survivants ne sont pas intéressés. Et quand la rumeur court que le p’tit frère veut chanter avec tous les groupes invités, les Cramps et les Misfits se décommandent. Cette fin de book est calamiteuse.

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             C’est pas fini : il y a l’épisode du Rock And Roll Hall Of Fame, où les 3 Ramones survivants reçoivent leurs trophées : Johnny Ramone spécifie clairement qu’il n’est pas question que le p’tit frère monte sur scène avec eux. Il doit récupérer le trophée de Joey à part. La cérémonie est un fiasco complet : Eddie Vedder fait un discours interminable et les Ramones récupèrent des trophées qui ne sont pas les leurs. Pas la peine de s’éterniser, de toute façon, ça n’a plus aucun sens.

             C’est tout de même incroyable que la si belle histoire de Ramones se termine en eau de boudin.

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             Le seul intérêt du book, c’est la jeunesse de Joey. Le p’tit frère rentre bien dans les détails.  Gamin, Joey collectionne les 45 tours : «It’s My Party» de Lesley Gore, «He’s A Rebel» des Crystals, «The Wanderer» de Dion et «Monster Mash» de Boris Pickett. Et voilà, c’est parti mon kiki.     Leur père les emmène voir Murray the K’s Rock & Roll Extravaganza au Brooklyn Fox Theatre, avec à l’affiche Marvin Gaye, les Supremes, les Temptations, Jay & The Americans, les Shangri-Las et les Ronettes ! Pas étonnant que Joey ait si bien tourné. Puis Joey récupère d’autres 45  tours : «Surfin’ Bird» des Trashmen, «Surf City» de Jan & Dean, «Martian Hop» des Ran-Dells. Les deux frères écoutent tout ça dans leur chambre. Joey est aussi dingue des Beach Boys, de Chubby Checker, des Four Seasons, des Four Tops et de tout le Motown Sound. Joey a 16 ans quand il découvre les Who au Murray The K show on 59th street, à la même affiche que Cream, Mitch Ryder & The Detroit Wheels et les Vagrants. Joey : «The Who only played 3 songs: ‘I Can’t Explain’, ‘Happy Jack’ and ‘My Generation’, and they just blew me away. They were so exciting, visual and fun. Then they destroyed their equipment. The Who was my favorite band.» Amen. La messe est dite.

             Puis comme tout le monde à l’époque, Joey flashe sur l’early Alice Cooper et le fameux «Ballad Of Dwight Fry» qui se trouve sur Love It To Death.

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             Ado, le p’tit frère est pote avec John Cummings, le futur Johnny Ramone qui s’intéresse déjà à ses fameux downstrokes, c’est-à-dire la façon de gratter un accord - Picking everything downward - Joey rencontre donc Johnny Ramone via Jo-l’embrouille, le p’tit frère. Ils vont voir tous les trois des concerts au Fillmore East, notamment Mountain et les Who. Joey propose aussi d’aller faire un tour à Woodwtock, mais Johnny Ramone refuse - No fuckin’ way, man. Sit there in the dirt with those dirty hippies? - Comme on le sait, Johnny Ramone n’est pas un mec très facile à fréquenter. Plus tard, quand il va barboter Linda (la poule de Joey), Johnny Ramone va bien s’afficher avec elle devant Joey qui en bave de jalousie. Dee Dee : «Johnny was having the time of his life, because he liked being a bully.» 

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             Puis c’est la rencontre avec Doug Colvin, le futur Dee Dee Ramone. Il vit dans la même rue, à Forest Hills. Joey, Johnny Ramone et Dee Dee vont partager une passion pour les Stooges. Ensemble, ils voient aussi the Cincinnati Pop Festival à la télé, avec à l’affiche, Mountain, Grand Funk Railroad, Alice Cooper, Traffic, Bob Seger, Mott The Hoople, Ten Years After, Bloodrock, Brownsville Station et les Stooges. 

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             Et puis bien sûr, on entre dans l’histoire des Ramones, car au début, le p’tit frère est leur road manager, avant l’arrivée de Monte Melnick (qui bizarrement ne parle pas du p’tit frère dans son book). Au début, les Ramones écoutent «Yummy Yummy» et «1-2-3 Red Light». Dee Dee : «Why  a bunch of Stooges fans were listening to bubblegum music, I don’t know.» On sent déjà le fun sous la braise. Joey propose des chansons courtes et le stark minimalism des trois accords. Joey bat le beurre, et Dee Dee chante. Mais ça ne fonctionne pas. Alors Dee Dee propose que ce soit Joey qui chante : «I wanted somebody real freaky and Joey was really weird lookin’, man, which was great for the Ramones. I think it looks better to have a singer that looks all fucked up than to have one that’s tryin’ to be Mr. Sex Symbol or something.» Mais au début, Johnny Ramone n’est pas d’accord : «I want a good-lookin’ guy in front.» Tommy Ramone valide le choix de Dee Dee : c’est Joey qui chantera. Et quand Dee Dee passe à la basse, ça fonctionne. Joey : «The sound was just the chemistry of the four of us - a chemical inbalance.» C’est encore Dee Dee qui découvre le «dingy little club on the Bowery», le CBGB. Il sait que Television a joué au CBGB. Dee Dee : «I knew Richard Lloyd. He got the job in Television that I went to audition for before I was in the Ramones.»  

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    Danny Fields en blanc

             Et quand Tommy Ramone entend «Judy Is A Punk», il sait que la formule des Ramones est originale - We had something incredible - Eh oui, cette fameuse modernité à laquelle aspirait tant Tommy Ramone ! Le projet avance bien. Johnny Ramone veut Danny Fields comme manager, «since Danny had managed the Stooges and the MC5 and worked with the Doors.» Tommy Ramone l’appelle tous les jours, et Danny se demande si avec un nom pareil, les Ramones ne sont pas des Porto-Ricains, «a salsa band or something». Jusqu’au moment où il les voit sur scène, au CBGB : «I got a seat up front with no problems. And I fell in love with them. I just thought they were doing everything right. They were the perfect band. They were fast and I liked fast.» Alors Danny va les trouver après le set et leur propose de les manager. Ils lui répondent : «Oh good, we need a new drum set.» Danny qui n’a pas un rond va aller emprunter 3 000 dollars à sa mère qui vit à Miami.

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             Puis ils définissent leur image : perfecto, T-shirts, jeans, coupe de douilles, sneakers. Johnny Ramone impose ensuite une façon d’enregistrer : live et pas d’overdubs. Il prend comme modèle le Live At Leeds des Who. C’est pourquoi le premier album des Ramones sonne si raw. C’est l’essence même du punk. Si l’album avait été produit, il aurait sonné autrement. Donc merci Johnny Ramone. De la même façon qu’il faut dire merci à Tom Wilson pour le premier Velvet. Et quand le premier album sort, les Ramones sont tous réunis chez Johnny Ramone, à Forest Hills. Johnny ouvre le carton et donne un exemplaire aux trois autres, puis ils l’écoutent et sont bluffés par la qualité du son. Ils l’écoutent plusieurs fois et n’en finissent plus de loucher sur la pochette qui est une merveille d’esthétique punk. Bien sûr, le p’tit frère fait partie de la fête et il s’agace de ne pas trouver son nom sur les crédits, alors qu’il a fait des chœurs. Voilà le niveau du p’tit frère. Le roi de la récrimination, alors que les Ramones vivent un moment historique. 

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    Sable Sarr

             Puis c’est l’épisode des deux concerts à Londres en 1976 avec les Flamin’ Groovie. Greg Shaw est là avec sa poule, Sable Starr, qu’on va vu dans les bras de Johnny Thunders. Joey est surpris qu’on traite les Ramones aussi bien en Angleterre - like royalty - Et il ajoute : «In the USA, there was nothing.» Et quand Dee Dee passe son temps à disparaître pour aller se schtroumpher avec des punks anglais, Johnny Ramone menace de le remplacer par Richard Hell. 

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             En tournée américaine, les Ramones ouvrent pour des cover bands. Johnny Ramone finit par en avoir marre et jure qu’ils n’ouvriront plus jamais pour personne. Lorsqu’ils jouent pour la première fois à Los Angeles, ils passent l’after-show chez Ron et Scott Asheton sur Sunset Boulevard. C’est la fête - They were really drunk and rowdy - Ils balancent des bouteilles par la fenêtre. Mais Johnny ne veut pas de scandale et il quitte la fête au moment où les flics arrivent.

             Au début, les relations entre les Ramones sont assez classiques : Joey et Johnny s’aiment bien et tout le monde considère Dee Dee comme un gamin, «because that’s how he acted», dit Tommy Ramone. «And Joey was so quiet he kinda disappeared.»

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             Puis t’as l’épisode Totor. Les Ramones jouent 5 soirs à guichets fermés au Whisky A Go Go, et dans la loge se trouve un étrange personnage en cape noire : Totor ! L’idole de Joey ! Tommy Ramone : «Phil Spector was obsessed with Joey Ramone.» Totor a toujours été obsédé par les grandes voix et Joey en est une. Pour faire décoller les Ramones, Seymour Stein demande à Totor de produire leur prochain album. Johnny Ramone : «At that point in our careers, I guess it was just a desperate move to work with Spector. We thought he might get us some airplay.» Les Ramones vont chez Totor qui boit à longueur de temps dans un gobelet serti de pierres précieuses. Dee Dee : «Phil looked like Dracula drinking blood.» Totor boit du Manischewitz wine. En studio, c’est l’enfer, sauf pour Joey qui adore ça : Totor leur fait jouer 100 fois le même cut avant de commencer à enregistrer. Le fils du propriétaire du Gold Star ramène du Manischewitz wine à Totor qui est complètement bourré. Joey : «He would be stomping the floor, cursing, yelling, ‘Piss, shit, fuck! Piss, shit, fuck this shit!’ And that would be the end of the session.» Totor demande à Johnny Ramone de gratter le même accord pendant des heures et Johnny Ramone finit par craquer : «I’m going home. Tell Seymour I can’t work with this guy.» Les Ramones enregistrent The End Of The Century en 1979 et l’album ne sort qu’en 1980. Ce sera sans doute leur meilleur album, quoi qu’en disent les pisse-vinaigre. 

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             Même avec un film (Rock’n’Roll High School) et un album produit par Totor, les Ramones ne décollent pas. Ils rendent Danny responsables de cet échec. Joey et Dee Dee votent contre lui, et Johnny qui voulait le garder doit fermer sa gueule : chez les Ramones, on vote à la majorité des voix. Ils recrutent alors Gary Kurfist qui non seulement manage les Talking Heads que Johnny Ramone ne peut pas encadrer, mais aussi les Pretenders et Blondie. Kurfist a aussi un label, Radioactive, sur lequel les Ramones vont bien sûr enregistrer.

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    Lina & Johnny

             Puis voilà qu’éclate l’affaire Linda. Tout le monde est au courant, excepté Joey : Johnny Ramone baise Linda en cachette. Linda est la poule de Joey. Bien sûr, le p’tit frère se dévoue pour balancer la bonne nouvelle à Joey qui ne le croit pas. Ils n’ont pas une bonne relation, de toute façon. Le p’tit frère aurait un peu tendance à vouloir fourrer son nez dans les affaires des Ramones et ça ne leur plaît pas du tout. De son côté, Johnny Ramone dit qu’il veut Linda et il l’aura - I don’t accept defeat - Et bien sûr, Joey ne peut rien faire. Une de perdue, dix de retrouvées ? Joey : «It was a real rocky time. Me and Johnny had almost no communication whatsoever. It probably would have split up most bands. There was a breakdown in the machinery.» Et Joey conclut : «He destroyed the relationship and the band right there.» Joey ne lui pardonnera jamais. 

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             En  1981, Warner Bros avale Sire. Puis on leur recommande d’enregistrer avec le mec de 10cc, Graham Gouldman. C’est l’album Pleasant Dreams. Bof. La tension dans le groupe est à son comble. Si Marky parle à Johnny, Joey fait la gueule. Si Marky parle à Joey, Johnny fait la gueule. De son côté, Dee Dee fait n’importe quoi et Johnny menace de lui péter la gueule, alors comme Dee Dee a peur de Johnny, il obéit. Et comme Marky fait lui aussi n’importe quoi, il est photographié à part sur la pochette de Subterranean Jungle. Il ne sait pas encore qu’il est viré. Le plus marrant, c’est la façon dont le groupe fonctionne. Johnny et Joey ne se parlent plus que par intermédiaires. Ça tourne à la comédie. Les intermédiaires sont Monte Melnick et Dee Dee. Johnny dit à De Dee : «Ask Joey if he wants to play that European tour.» Dee Dee dit ça à Joey qui répond : «Tell him I’m still thinking about it. Ask me later.» Le plus drôle, c’est qu’ils sont tout près l’un de l’autre, soit dans la loge, soit dans le van. Quand Johnny entend la réponse de Joey, il fume de colère. Même si la scène est drôle, ça n’amuse pas trop les autres.

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    Dos de Too Tough To Die

             Puis la relation entre Dee Dee et Johnny va aussi se détériorer. Ils composent pourtant 5 cuts ensemble pour Too Tough To Die. Au bout de six ans, les Ramones sont déjà très fragmentés.  Tommy Ramone : «There wasn’t a band feeling anymore. It was sort of like a corporation that made records. They were very professional, which isn’t neccessarly bad.» Avec l’arrivée de Richie Ramone, l’ambiance s’arrange un tout petit peu. Il s’entend bien avec Joey - Now they were the only two sharing any sense of camaradery - En tournée, Joey et Richie sifflent toutes les bières et Dee Dee se joint parfois à eux - We never saw Johnny. He’d pick up a different floor in the hotel and disappear - L’autre grand pote de Joey, c’est Daniel Rey qui après la fin de Shrapnell, se met à composer avec lui - Daniel idolized Joey.  

             En 1986, les Ramones ont 12 ans d’âge et n’évoluent pas. Tout le monde a du succès sauf eux. Spin fout Stong et Simply Red en couve, jamais les Ramones. Puis ils enregistrent Animal Boy avec l’ex-bassman des Plasmatics, Jean Beauvoir.

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             C’est Daniel Rey qui va produire Halfway To Sanity, mais les Ramones ne sont pas très contents du résultat. Le problème vient du fait que Joey et Johnny ne pouvaient travailler ensemble dans le même studio. Pour Daniel Rey c’est l’enfer.

             Richie songe à quitter le groupe, d’autant qu’ils sont sur Radioactive, le label du manager. Richie : «I didn’t make any money off the records or the T-shirts. It was just my salary. What was in for me? It was just a job. There was no chance of us being any more successful than we were. It was just gonna go downhill from here. And as far as I was concerned, it did.» En août 1987, Richie se fait la cerise. Il avait reçu un appel anonyme le prévenant qu’il allait se faire virer après les 2 gigs au Ritz - So I said fuck it, I’m not going back. Johnny’s plan was to have me play the gigs and then dump me - C’est là que Clem Burke bat le beurre pour les Ramones et c’est un désastre. Retour de Marky. La première chose qu’il note, c’est la tension. Plus épaisse qu’avant - Things had got even worse - Il note que Joey tourne à la coke et boit comme un trou.

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             Dee Dee reconnaît qu’il a toujours eu un problème avec le blé : avant, tout partait en dope, puis il va tout craquer en bijoux et en flingots. Alors Dee Dee décide de remettre de l’ordre dans sa vie en quittant les Ramones. Il quitte aussi sa copine - It was hard, but I had to do it because I had to become myself. I’m not a puppet - Et il ajoute qu’il compose en fonction de ce qu’il ressent dans le moment - I write current. I don’t try to re-create the past. And that was becoming the Ramones’ thing - recycling the past - which was hard to deal with. Johnny wouldn’t grow. He acted like Adolf Hitler. His nickname was «The Fürher». And I was also sick and tired of the little-boy look, with the bowl haircut and motorcycle jackets. It was just four middle-aged men trying to be teenage delinquants - Ras le bol de tout ça ! Dee Dee continue : «For the last fifteen years, basically we played the first three albums. No matter how much you like those songs, paying them every night is gonna make it crap - Dee Dee pense que les Ramones auraient dû s’arrêter avec Too Tough To Die - That was when I wanted to leave.    

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             Dee Dee quitte le groupe. Les Ramones organisent une réunion et Johnny dit que si Dee Dee se barre, qu’on le laisse se barrer. Dee Dee bien sûr n’est pas venu à la réunion. Il faut trouver un remplaçant. C’est CJ Ramone.

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             Puis les Ramones voient arriver les groupes grunge qui vendent des millions de disks et qui remplissent des stades, alors que les Ramones jouent encore dans des clubs. Joey veut absolument participer au Lollapalooza. Johnny trouve ça complètement débile : «Lollapalloza was ridiculous. Metallica was the headliner, Soundgarden was second. We went on between the two bands.» À sa façon, Johnny dit qu’ils n’avaient rien à faire là-dedans. Il y a maintenant deux camps dans le groupe : d’un côté Joey et Marky - Democratic camp - de l’autre Johnny et CJ Ramone, the Republican, conservative camp

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             Joey prend du prozac, et un jour il tente de recauser à Johnny, comme s’ils étaient encore bons amis. Mais Johnny ne veut toujours pas lui causer. Au moins Joey dit qu’il a essayé. Puis arrive le dernier concert des Ramones à Los Angeles. Ils demandent à Dee Dee de venir. Legs McNeil dîne avec Dee Dee avant le concert. Quand Dee Dee lui demande s’il vient au concert,  Legs dit non - I wanted to keep my memories of the old Ramones, and ignore all this new bullshit - Parmi les invités du dernier concert, certains grattent des longs solos de guitare. À la fin du concert, Johnny ne dit adieu à personne - I never said good-bye to any of the Ramones individually. But I did say a general good-bye, like ‘See you guys.’ I don’t know if anyone responded. It didn’t matter. Twenty-two years... weird, right? - Puis il fait une fête de départ en retraite chez lui, et bien sûr aucun Ramone n’est invité - I don’t know if they were all pissed off, and if they were, I didn’t care - Comme il l’a fait toute sa vie, Johnny Ramone se contrefout de ce que les autres peuvent penser. Joey et Johnny n’ont même pas réussi à échanger un mot ou un regard au terme de toute cette aventure extraordinaire que fut celle des Ramones. La fin de cette histoire est d’une insondable tristesse. Gawd bless the Ramones.

    Signé : Cazengler, Ramonagrobis

    Joey Ramone. Don’t Worry About Me. Sanctuary 2001

    Joey Ramone. Ya Know? BMG 2012

    Mickey Leigh. I Slept With Joey Ramone: A Family Memoir. Touchstone Books 2009

     

    *

             Certains aiment à résoudre les équations. Grand bien leur fasse. Je suis d’une nullité crasse en algèbre, je ne me risque point à ce genre de sport cérébral. Ne me reprochez pas de m’avouer vaincu devant l’inconnu(e). J’aime le mystère. Je puis vous en apporter la preuve immédiate. J’aime les souris et les ratignoles autant que les chats. Ce sont là espèces voisines. Elles confinent au mystère. Ne confondez pas l’inconnu avec le mystère. L’inconnu est une porte ouverte sur le connu. Le mystère est destiné à être mystérieux. Il ne demande pas à être percé, mais à être maintenu. Même mieux, à être perpétué. Or mon œil aguerri a été attiré par une pochette. Très belle, justement avec une souris, et un serpent, de quoi éveiller la curiosité d’un vieux fan de Jim Morrison comme moi. Un disque, un groupe, quoi de moins mystérieux pour un chroniqueur, voyons voir ! J’ai vu, et le mystère est resté entier. Comme tout mystère qui se respecte. Bref j’ai établi le dossier. Moi qui croyais me charger du dernier EP du groupe, j’ai été obligé de remonter toute la discographie, bon prince je vous refile toutes les pièces.

    VERMINTHRONE

             Un groupe de la mouvance sludge qui se prénomme trône de la vermine : nous sommes dans la normalité des choses. Sont anglais. Proviennent  du Comté de  Buckingamshire situé au nord-ouest de Londres. Voici nos cinq gentlemen :

    Dan Banshaw : vocals / Matt Duffy : guitar and backing vocals /
    Alex Stephenson : guitar / Pal Losanszki : bass / Adam Connell : drums.

    KINGDOM OF WORMS

    (Bandcamp / Juillet 2022)

    La couve est de ShapefromhellSebo Krisztian tatoueur et illustrateur, s’inspirant du folklore hongrois, son instagram est magnifique, il noircit les corps humains et peint l’innocente beauté des bêtes.

    Belle pochette, fond clair et soleil noir, au centre, armorial, un rat crevé grouillant d’asticots. Rien de morbide, des rameaux ont pris racine dans sa pourriture. La vie mange-t-elle la mort ? Plus inquiétant sa longue queue affecte des attitudes propres aux serpents…

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    Intruder : ce mot ne signifie pas introduction mais intru, ce qui change la donne ! L’on est surpris, un morceau presque joyeux, victorieux serait le mot, pourtant les lyrics sont ceux de la mouche prise dans la toile d’araignée mais la musique chante l’aragne maléfique, la menace insidieuse, qui savoure sa victoire avant de s’emparer de sa proie, elle prend le temps de cette jouissance que procure la peur de la future victime, courageuse cependant car le vocal fait la grosse voix, l’esbrouffe qui ne trompe personne, à preuve l’on entend sonner les clairons de l’assaut final et une canonnade battériale submerge la pauvre bestiole que nous sommes tous devant la grande menace. Ascend the black moon : le cauchemar n’est pas terminé, peut-être est-il une descente vers la lune noire, mais plutôt une descente vers la mort, se précipiter vers l’immensité de la mort, la mer morte, la batterie se déchaîne, plonger dans la mort n’est-il pas la seule solution, quitter cette vie, la guitare pousse des cris d’effroi, dois-je me donner la mort, m’enfoncer un couteau, me retrancher de mon existence, terrible dilemme que celui de l’acceptation de soi-même, saccage riffique, vocal hystérique, ce qui s’approchait dans la nuit noire, n’était-ce pas moi-même. Last rites : ça tapote, ça tripote, ça tricote gentiment, n’ayez crainte, ce n’est pas l’angoisse qui s’approche, c’est le désespoir de ne plus rien ressentir qui s’accumule, surgit une crête de guitare séparative, le sentiment d’être de l’autre côté, du mauvais côté, le pire c’est que ce n’est pas pire, c’est même plus reposant si l’on y pense, d’ailleurs la musique s’adoucit, des vagues lointaines, mais me voici seul en un monde sans sensation, je suis en train de me morceler, mon âme s’effrite, je crie car si ce n’est pas douloureux, c’est tout de même la fin de moi-même, je me dissous, une funèbre poudre d’escampette. Une totale rétractation. Kingdom of worms : pétarades guitariques, la batterie comme ces coups de pelle répétitifs et consciencieux d’un croque mort qui tient à ce que le boulot soit bien fait, que la tombe soit plate, que pas une motte de terre ne dépasse, de la belle ouvrage, le vocal se charge d’exposer la problématique, de creuser son sujet, d’expliquer que ce ne sont que des cadavres, que la moisissure attaque pour bientôt laisser place à la pourriture, à la vermine qui instaure son royaume dans les chairs putréfiées. Enfin les vers  bouffent les cadavres jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

             Nihilisme complet. Aucune survie durant la mort. La vie ne fait pas de cadeau. La mort non plus. Verminthrone encore moins.

    THE CULL

    (CD / Février 2024)

             Pochette de Shapefromhell. Plus sombre que la précédente. Une couronne de feuillage. Un aigle aux serres aigus. Tout un peuple de rats affolés. Nous avions eu le jour de la lune noire, voici la nuit du soleil bleu.

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    Don’t trust morning people : grincements, puis sulfure de tumulte, maintenant que le mort est mort que vont-ils pouvoir raconter, pas de panique l’on a droit à la préquelle, ce qui s’est passé avant l’acte terminal, pour dire la vérité le vivant ne bénéficiait pas d’une forme parfaite, un peu ( beaucoup) en état dépressif prolongé, la batterie s’accroche aux petites herbes de la tombe, le moribond est toutefois un peu hargneux, la vie n’a pas beaucoup plus de sens que la mort qui n’en a pas, la basse repeint l’existence en noir profond, rythme rapide comme s’il était pressé d’arriver au bout, le morceau s’écroule sur lui-même, perd tous ses charmes, l’on sent que la musique voulait survivre à ce qui l’attend mais le gars fonce tête baissée, de toutes les manières, quel soulagement de penser qu’un jour ou l’autre, il va y passer. It always snows in South America : entrée fracassante, encore plus noire, râles de guitares agoniques, une triste histoire, d’amour bien entendu, une terrible tromperie, pur sucre au début métamorphosé très vite en vinaigre détérioré, un pont sans arche suspendu entre vide et dégoût de vivre, les guitares font ce qu’elles peuvent, ce qu’elles pleurent de crocodile aux dents cisaillantes, d’ailleurs le morceau se termine brutalement. Aucun bénéfice de s’attarder un quart de seconde de plus. Vous avez une vidéo de ce morceau, live, interprétation impeccable, trois guitares aussi imposantes qu’un rideau de fer, une ambiance hardcore dans le public que l’on voit peu. Kuru : Le Kuru est la maladie du cerveau spongieux. Souvenirs personnels : des amis de mes parents nous avaient invités à manger. Je devais avoir sept-huit ans, après le repas ils ont passé un film amateur qu’ils avaient tourné durant leurs vacances dans un pays lointain dont je n’ai jamais retenu le nom. Par contre les images me sont restées gravées à jamais. Il s’agit d’une scène d’endocannibalisme mortuaire, je viens de trouver ce terme, bref une vingtaine de personnes revêtus de tissus multicolores, déterraient le cadavre d’un membre de la tribu, ouvraient le suaire et chacun tout sourire s’appropriant un os du mort se mettait à récurer de leurs dents les morceaux de chairs pourries encore attachées aux ossements. Longtemps je ne me suis pas demandé si j’avais rêvé mais les raisons pour lesquelles je n’avais jamais entendu parler de telles pratiques. Je viens d’apprendre que ceux qui mangeaient des lambeaux du cerveau du macchabée pouvaient développer des années plus tard une déréliction similaire à la maladie de la vache folle… Cette pratique a duré jusqu’à la fin des années cinquante. Ces détails sont nécessaires à la compréhension du texte. Ce coup-ci nous avons droit à une Official Music Video. Je vous rassure aucune scène de cannibalisme. Certes au début une maison en assez mauvais état qui laisse présager quelques scènes extraordinaires. Pas du tout, à l’intérieur le groupe interprète son morceau. Comment qualifier la tessiture de cette interprétation : rien de spongieux ou de dégoulinant, Une musique à l’os.  Un bruit est-ce un train qui file dans la nuit ou simplement le temps qui se rétracte sur lui-même comme dans un film d’Andreï Tarkovski, celui peut-être où l’héroïne, le mot ne convient guère, mange à la petite cuillère le cerveau de celui qu’elle vient de tuer, l’éros et l’Hadès ont toujours fait bon ménage, dévore-t-on pour s’adjoindre à l’autre ou pour s’en séparer, la batterie colle et sculpte le morceau comme le sang à la tempe fracassée, il est des rituels d’idylles plus cruelles que la vie elle-même. Que la mort aussi. Ce morceau est une pierre de lune noire tombée du ciel. Sur votre tête. Dénudée de toute pensée.  Ne faire qu’une bouchée de la mort. Birth is a rope / death is a knot : retour à soi-même, c’est comme si nous étions au cœur de la trilogie noire de Verhaeren, le phénix n’est pas intéressant en tant qu’oiseau de feu, il n’est que cendre éternelle, l’opus maximus a basculé en une dimension métaphysique, dans son propre trou noir, la musique resserrée comme l’escargot dans sa coquille, elle colle à elle-même et le vocal coagule sur les mots qu’il émet, ils délivrent un message celui du pendu qui tient à se suicider, à se balancer par saccades au bout de la corde, la tête dans le nœud coulant. Ce n’est qu’un vœu pieux, dire que certains ont réussi et que l’on entend leur dernier cri comme un sursaut de jouissance. Pulling teeth (Spitting blood) : un vaticinateur nous parle de son propre avenir, les guitares s’étirent comme des serpents qui sortent du frigidaire, le vocal nous conte comment il est étrange que nous soyons immortels alors que nous ne désirions que de nous désintégrer, nous errons sans but, scorbut partout, les dieux de l’abîme sont comme ceux d’en haut, ils ne mouftent pas, existent-ils seulement, faut s’arracher les dents comme l’on refourgue ses pensées, toutes vaines, dans la poubelle, ne plus cracher sa haine, simplement du sang. Youth for euthanasia : hôpital ou chambre d’asile, à moins que ta prison ne soit que toi-même, tu en doutes, n’es-tu pas en train de pourrir, plus d’espoir, le vocal ne chante plus, il assène les mots que les coups de fouet des guitares s’empressent de balancer au loin, la batterie marque le pas, toi aussi, existe-t-il encore un espoir avant le suicide, certains envisagent des choses que les autres ne voient pas, de quel droit seraient-ils plus intelligents que moi. Soufflez la bougie de l’être. Il est temps de veiller à notre propre euthanasie. Aorta : musique compressée pour moteur à explosion, dernière solution, puisqu’il est impossible de  s’en sortir tout seul, vaudrait mieux de se rabibocher, attention les rôles sont inversés celui qui a souffert la dernière fois se transforme en bourreau, n’est-ce-pas la meilleure manière de tutoyer les anges, dans la série soyons rilkéens ou rien, nos rêves ne se destinent-ils pas à s’achever en une ondée sanglante baptismale. Une dernière guitare couine comme si elle venait d’avaler de travers une membrane d’aile. Qui trop étreint, mal embrasse. Feral : il faut bien que l’histoire se termine, entendez-vous le tambour des sables, quand on ne peut faire l’ange, ne reste plus qu’à jouer la bête, soyons bestial, non pas pour ne pas être rien, ce serait une trop belle plénitude, mais pour être au moins quelque chose, une bête altérée de sang et de destruction, pourquoi pensez-vous que le cantaor rugit si fort et pourquoi les guitares griffent si durement vos oreilles. Abandonner son état inabouti d’homme imparfait, laisser monter en soi notre propension à être pleinement sauvage. Rejeter tous nos rêves inatteignables, un tient vaut mieux que deux tu ne l’auras pas… Le monde fourmille d’une multitude de créatures, enfin un but, ne plus tenter à échapper à la mort, mais la donner.

             Ce qu’il y a de bien avec Verminthrone, c’est qu’ils ne s’attardent pas sur eux-mêmes. Chaque morceau est comme l’épisode d’une série télévisée, c’est un Game of Verminthrone qui tient ses promesses, z’ont l’art de se mettre dans des situations impossibles de se coincer au fond de galeries sans issue, vous croyez qu’ils vont y rester, n’avouent-ils pas qu’ils sont en train d’agoniser et hop, les voici une nouvelle fois en route vers d’invraisemblables aventures, philosophales il est vrai, impossible de les coincer dans l’athanor  cérébral alchimique, au fond de leur poche ils gardent une pierre, ils seront les premiers à vous la jeter. Ils ne chevauchent pas le tigre, ils sont le tigre. Ou le cobra.

    Ne perdons pas de remps à déblatérer, la Saison 3 nous attend.

     FEAST OF THE SERPENT

    (Bandcamp / Décembre 2025)

    Le danger se précise. Le rat est pris au piège dans les anneaux du serpent. Crochets mortels et gueule grand-ouverte. Tout dépend de la manière dont on entrevoit les situations. Pour le reptile : c’est une fête.

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    C’est étrange ces trois pochettes me font l’effet d’illustration pour des fables de Jean de la Fontaine. Peu appropriées pour des albums destinés à la jeunesse, mais tout aussi cruelles que les morales de notre fabuliste.

    Pallor : étrange ce titre pallide quand la couve est si sombre, quelqu’un a coupé l’électricité, est-ce le soleil qui s’éteint, une rythmique impassible qui poursuit sa route en aveugle, est-ce pour cela que le vocal ne laisse pas divulguer le sens de ses proférations, et quand on croit que ça s’arrête, ça repart pour bien vous faire comprendre que vous n’êtes pas sorti du mystère. Sommes-nous perdus dans les anneaux du serpent ou est-ce le serpent qui ne sait plus où il est, ni qui il est peut-être, peut-être est-il son double verminthronique, un face à face avec soi-même, à vous de voir, lequel des deux donnera à l’autre le baiser de la mort, la réponse est-elle seulement nécessaire, il a voulu rejoindre son animalité première, mais la vermine ennemie n’est-elle pas tissée de cette même féralité, il n’a rien gagné au change, il n’a rien perdu non plus. N’est pas ouroboros qui veut. Existe-t-il quelque part une zone de candide innocence. Swab : aux grands maux le bon remède, pour faire sauter le  garrot de l’angoisse utiliser un écouvillon que l’on enfile dans la gorge pour nettoyer le monde, car n’est-ce pas mieux de nettoyer l’intérieur pour purger l’extérieur, toujours cette mécanique à ras-de-terre cette espèce de bulldozer rythmique qui déblaie et repousse les saletés, voix de gorge car balayer le dehors c’est nettoyer le dedans, se rendre compte que ce que l’on voit c’est ce que l’on est, que ce que l’on écoute c’est ce qui nous parle de nous, la guitare comme une scie rouillée, remède de cheval, purge de serpent, qui recrache sa mue pour être encore davantage ce qu’il est : serpent. When it rains, it pours : la rythmique reprend, vomissements, passer les amygdales, le vocal dégobille à fond un flot ininterrompu de saloperies, recrache tous ses souvenirs, l’innocence de l’enfance, à laquelle le monde oppose un sacré démenti, comment après cette prise de conscience être heureux même en ayant pour but de débarrasser l’univers de sa vermine, de laquelle on fait partie, un vocal de folie, dit tout ce qu’il a sur le cœur, une seule solution la mort, quand ça va mal, ça va pire, il ne reste plus qu’à crever. Morceau épique, un véritable déluge phonique, maestria vocale. Bloodingletting : avant de partir, une dernière fois resuçons le saucisson de la désillusion la plus amère celle qui semblait si douce et qui vous a ouvert une plaie si profonde dans votre cœur, un trou sans fond, comme une bête blessée léchant et reléchant sa blessure jusqu’à l’os, les tambours tapent où ça fait mal, les guitares glougloutent la douleur, le sang coule à flot, pas celui de vos veines, celui de votre esprit que rien ne pourra arrêter. Font tout ce qu’ils peuvent, les musiciens se transforment en véhicules de derniers secours, brûlent les feux rouges et ne s’arrêtent que dans la salle d’opération. Hélas trop tard ! Rien à leur reprocher cette course à la mort si trépidante restera un grand moment de votre existence. Event horizon : pour ce dernier titre ils atteignent l’ultime ligne d’horizon.  Impossible d’aller plus loin. Le combat s’arrête faute de combattants. Normal, c’est la fin du monde. Un peu chaotique je vous l’accorde, et quand c’est fini, il vous en rajoute un supplément d’une minute extraordinaire. Vous pouvez même vous demander s’ils ont survécu à une telle catastrophe. Le dernier combattant est mort, mais il vous donne rendez-vous sur la dernière ligne. La fin du monde n’est-ce pas lui-même. Donc il est encore là. Nous aurons droit à une quatrième saison. En enfer ! c’est plus poétique.

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             Verminthrone est un groupe à suivre. Ils développent un projet, une démarche, une musique qui n’appartiennent qu’à eux. Partent avec peu d’éléments mais les utilisent avec une habileté diabolique.

             Rare, très rare.

    Damie Chad.

     

    *

    Il y a des groupes qui ne savent pas quoi faire pour me complaire. En début de cette nouvelle année je me plaignais, un bout de temps que je n’avais pas trouvé un groupe polonais, d’habitude vous en dénichez toujours un qui se démarque de la production générale, mais là depuis plusieurs mois : disette générale. Cette semaine, enfin en voici un ! En plus j’ignorais qu’ils étaient polonais, oui mais ils ont une autre qualité, ils viennent de sortir une cassette. Je m’y précipite dessus, j’aime ce moyen de communication devenu underground, donc j’écoute, et au fur et à mesure que se déroule la K7, en fait je m’aperçois que ça ressemble à un rectangle phonique mais c’est un CD, je me dois de chroniquer.

    EAGER EYES OF TALION

    SMOKE RITES

    (Bancamp / Janvier 2026)

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             La couve m’a attiré, elle est signée par Michal Sobocinsky, issu d’une famille d’artistes, d’ailleurs pour perpétuer la tradition il s’est marié avec Natalia Rybika, actrice. Sont apparemment très connus en leur pays, vraisemblablement dans d’autres aussi. Je n’ai pas trouvé d’autres œuvres graphiques signées de son nom.  Dommage car la pochette du CD est une parfaite réussite. A mon goût, un peu douteux, je l’admets.

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             Belle couve, je la contemple comme une représentation d’Argos, le géant aux cent yeux, qui sera tué sur l’ordre de Zeus par Hermes qui l’endormira en jouant de la flûte avant de l’occire en toute tranquillité. Interprétez-la comme vous voulez. Sobocinsky veut-il nous dire que l’Homme voit trop de choses pour son malheur… ou nous conseiller de ne pas nous laisser endormir par le miel des musiques captivantes. Vous me direz qu’il faut vraiment être très fatigué pour que le fracas de Smoke Rites vous plonge dans un doux somme réparateur…ou alors c’est que vous êtes déjà mort… Sur le côté les crânes qui s’adjugent la place centrale représentent-ils notre avenir certain, et ce qui correspond au dos de la pochette, cette espèce de visage incertain est-il une représentation de notre passé qui déjà de notre vivant commence à s’effriter…

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             Un premier Ep en 2021, un single et un 6-titres en 2022, après z’ont bossé et accumulé les titres que l’on retrouve sur ce premier album.

    Tomasz Mielnik : lyrics et vocal  / Łukasz Borawski : guitars, samples /Adam Ziółkowski : bass, acoustic guitar, synthés / Michał Kamiński : drums et percussions
    - Guest Vocal - Death is a Five Letter Word

    Golden road : qui hésiterait à emprunter une route pavé d’or, pour sûr un vent souffle fort, mais se rythme se dandine joliment, le vocal est un peu griffonnant mais on l’excuse qui ne serait un peu excité à arpenter une telle voie, surtout que la basse arrondit les angles, bon notre chemineau ( relire Les grands chemins de Giono) s’exalte un peu plus, attention nous croisons une ligne à haute tension, le batteur s’élève, notre promeneur crie ses quatre vérités, ne pense qu’à lui, n’aime personne, maudit pour maudit autant filer tout droit vers l’Enfer avec une personne adorée, maintenant il hurle, autant s’en remettre au diable qu’à soi-même. Je ne veux pas critiquer, sur un rythme bon enfant le gars nous emmène vers une contrée peut-être pas aussi allègre qu’au prime abord elle a l’air. Eager eyes of talion : toujours cette

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    basse, mais cette fois-ci, ce n’est pas une impression psychologique, un brin inquiétante, l’on ne sait pas trop pourquoi notre méfiance fait un saut sur l’échelle de Ritcher, l’on est vite fixé, le gars prend la parole, il appuie sur certaines phrases, il hurle pour se faire comprendre, il se présente et ça se présente mal pour nous, le gars n’a plus rien à perdre, n’a plus qu’une volonté se venger, du monde entier, de tout le monde, de n’importe quoi, la loi du talion, le retour à l’expéditeur chaque fois qu’il hurle un couteau s’enfonce entre vos deux omoplates, le pire c’est cette espèce de redondance joyeuse de la guitare et le batteur qui se délecte à tapoter sur ses toms, un truc qui fout le mec en rage. Arrêt brutal. Le tueur s’est éveillé avant l’aube et vous êtes déjà trucidé. Nothing never : surprise seriez-vous accueilli au Paradis par le chœur des archanges,  profitez-en, cet instant ne durera pas cinq secondes, dans la vie rien n’est simple, c’est un sample, brutal barrage riffique, voyage au pays des turpitudes humaines, il vaudrait mieux écrire inhumaines, évidemment vous préfèreriez vous concentrer sur le jeu du batteur, tape fine, minimum de bruit, maximum d’effets, mais le gars se dévoile davantage, se confesse de sa voix écrasée, nous avions eu le midnight rambler au premier titre, le Morrison killer au deuxième et ce coup-ci, c’est pire, imaginez un prof d’université qui exposerait schéma à l’appui, les tréfonds de l’âme humaine, cette impossibilité à manifester le moindre signe d’humanité à un semblable, de toutes les façons : soit vous le savez déjà, soit vous ne le saurez jamais. Z’en ont peut-être trop dit, alors comme l’assassin qui vient de vous égorger et qui vous tend un mouchoir pour que le sang ne salisse point votre  cravate, ils vous refilent le sample du chœur des archanges pour vous redonner confiance en l’être humain. 10ft dread : ne ménagent pas leurs efforts, une acoustique comme une once de douceur dans un mode de brutes, pour ce morceau ils empruntent un thème éculé depuis les premiers écrits de l’Antiquité, le temps nous éloigne de l’innocence de l’enfance et de tous ceux que nous avons aimés, oui mais il y a la façon de le dire, cette espèce de riff qui s’en balance, de plus en plus vite, cette cymbale totalement hallucinante et cette voix chargée d’angoisse qui vous fait croire que vous êtes enterré vivant dans un cercueil qu’une scie égoïne est en train de découper. Vous vous imaginez en mille rondelles. Death is a five letters word : le titre n’est guère engageant, la musique confuse, des bruits, des voix, des éructations, des vomissements, puis du syncopé, c’est la Mort qui passe, il la décrit si bien qu’elle lui ressemble quelque peu, étrange comme il s’identifie à elle, est-ce pour cela que sa voix s’amincit, derrière les musicos vous font de l’harmonie imitative, un peu n’importe quoi, un peu totalement dans le mille, impossible mais vrai mais vous la voyez marcher, tituber, c’est si horrible qu’ils ont invité Monika Adamska-Guzikowska, elle ne chante pas vraiment, elle hulule en sourdine, elle vous fout les jetons pour la fin de vos jours, l’ensemble est si flippant qu’il ne m’étonnerait pas que certains acheteur du CD ne se tranchent les veines avant la fin du morceau. Que voulez-vous les faibles ne supportent pas la beauté. Grandiose. Charas drift :Après une telle épreuve, vous pourrez dire avec Nerval que vous avez deux fois vainqueur traversé l’Acheron, ils sont sympas, vous ménagent un petit instant de rêverie, le charas est un haschich des Indes particulièrement relaxant. Enfin, si l’on en croit le bruit de tubulure engorgée qu’ils nous offrent, malgré les chants d’oiseaux, vous avez l’impression d’être dans un vieux coucou des années vingt dont le moteur me semble quelque peu grippé… Devil advocate : après la relaxation plongée dans le drame, musique solennelle, notre tueur du début est émotionné, sa voix s’étrangle, trahi par un vieil ami, le ton est parfois comminatoire, l’on sent qu’il ne va pas tuer le traître, il devrait, l’on aimerait un carnage, une vengeance sanglante, mais non il ne passe pas à l’acte, il est touché, au plus profond, il l’avoue, sa blessure suintera encore pendant longtemps. Un bon morceau, bien en place, mais nous sommes déçus. Wind of most cruel kind : bise nordique, une batterie qui renifle, l’a été touché plus profondément qu’on aurait pu le penser, ne l’aurions-nous pas assez pris au sérieux, une lamentation funèbre, reprise du temps qui fuit, du bonheur de l’enfance perdu à tout jamais, l’on s’achemine clopin-clopant vers l’absolu de la tristesse, mais il y met tant de cœur que celle fois l’on y croitrait…

             Un super chanteur. L’a les intonations et les attitudes vocales suffisantes pour établir un contact direct avec l’auditeur. Une espèce de théâtralité phonique qui lui permet d’incarner tout sentiment humain, de la haine à la nostalgie, de l’assassin à la victime… Sans parler les musicos qui produisent non pas l’accompagnement idoine, mais celui qui ne pourrait ne pas être un autre.

             Remarquable.

    Damie Chad.