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  • CHRONIQUES DE POURPRE 250 : KR'TNT ! 370 : MARK LANEGAN / CRYSTAL & RUNNIN' WILD / JACQUES HIGELIN / JOHNNY HALLYDAY

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 370

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    19 / 04 / 2018

     

    ATTENTION CETTE LIVRAISON 370 PARAÎT AVEC QUELQUES JOURS D'AVANCE / POUR VEILLER A L'HARMONIE DU MONDE ET NE PAS NUIRE A SON EQUILBRE PRECAIRE LA LIVRAISON 371 PARAÎTRA AVEC QUELQUES JOURS DE RETARD / SURTOUT NE FAITES PAS L'IMPASSE SUR LA LIVRAISON 369 / PLUS QU'UN CRIME CE SERAIT UN MANQUEMENT AU ROCK'N'ROLL !

     

    MARK LANEGAN / CRYSTAL & RUNNIN'WILD 

    JACQUES HIGELIN /JOHNNY HALLYDAY

     

    Lanegan à tous les coups - Part Two

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    Mark Lanegan vient de faire paraître un recueil de textes intitulé I Am The Wolf. Lyrics & Writings. Il y présente chacun de ses albums solo de façon très sommaire : une courte introduction suivie des paroles des chansons. Il suit le modèle de Go Tell The Mountain, recueil de textes et de paroles de chansons jadis édité par son ami et mentor Jeffrey Lee Pierce.

    De façon très elliptique, il situe le contexte dans lequel fut enregistré chacun de ses albums et d’une certaine façon, l’ouvrage le rapproche d’une élite, celle des grands écrivains de la rock culture : Dylan, Dickinson, Ray Davies ou encore Nick Kent.

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    Lanegan : «Ce livre est un recueil de paroles de chansons. Quand j’étais gosse, les livres, les disques et les films m’ont sauvé la peau, mais je ne pensais pas qu’un jour je jouerais de la musique ou j’écrirais. Dans ma vie, les choses se sont toujours présentées accidentellement et c’est en voulant les changer que je suis devenu créatif. La raison pour laquelle j’ai servi de l’essence à Texaco, j’ai nettoyé les chiottes, j’ai lavé la vaisselle et servi le breakfast dans des relais d’autoroutes, revendu de l’électro-ménager, fait des déménagements et repeint des maisons, vendu des drogues et pris des drogues, voulu travailler dans un cirque ou m’engager dans l’armée, bu régulièrement jusqu’au coma éthylique et cherché la bagarre dans des bars, vécu d’innombrables relations sentimentales foutues d’avance et volé des tas de choses pour les revendre, sauté sur toutes les occasions de baiser et adopté un comportement bizarre, que ce soit en public ou en privé, eh bien, quand je suis entré dans un groupe, c’était pour la même raison : l’occasion s’est présentée et j’ai dit oui. Et j’ai appris comme j’ai pu à devenir chanteur. Je ne suis pas plus doué qu’un autre. J’ai eu beaucoup de chance.»

    Fantastique self-portrait. On se plaignait de l’absence de littérature sur Lanegan et les Screaming Trees. Maintenant, nous avons ce qu’il faut.

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    Il fait une poignante présentation de The Winding Street, premier album solo paru en 1990. «Le titre de l’album sort de ce que disait Maya Angelou dans une émission de télé sur PBS et les chansons sont inspirées par ce que je vivais à l’époque : problèmes relationnels, pas de blé, alcool, dépression, came, et tout le reste. C’était parfois sérieux, parfois comique. Le climat pluvieux de Seattle n’arrangeait rien, je songeais aussi à la mort et à l’imminence de la fin du monde. Je tirais alors mes influences musicales d’un amour inconditionnel du blues et du style introspectif et poétique de gens comme Leonard Cohen, John Cale, Jeffrey Lee Pierce, Falling James Moreland, Ian Curtis, Nick Cave et de héros locaux de Portland, Oregon, Chris Newman et Greg Sage.» On trouve sur cet album une très belle reprise du fameux «Where Did You Sleep Last Night» de Leadbelly. L’autre grand pote de Lanegan, Kurt Cobain, y joue de la guitare. C’est une version trashy assez miraculeuse. Ils transforment ça en enfer sonique et Lanegan hurle sa foi en Lead. Quel coup de génie ! Tout aussi fascinant, voilà «Juarez» - Turn the TV on/ Give me another blowjob before I’m on the nod/ Say you’ll always love me/ And never do me no harm - C’est une ode à la désespérance (Allume la télé, taille-moi encore une pipe avant que je m’endorme, dis-moi que tu m’aimeras toujours et que tu ne me feras jamais de mal). Avec «Museum», Lanegan nous entraîne dans le néant de nowhereland, c’est de la pop des cavernes, mais dans son dénuement, cet homme extraordinaire conserve sa dignité de dandy. On retrouve des dynamiques de Screaming Trees dans «Down In The Dark», mais ça reste très succinct - Baby you’re gonna die someday - On sent que cet album refuse obstinément d’avouer sa défaite. Lanegan ne veut pas s’incliner devant la raison.

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    «J’écoutais Astral Weeks de Van Morrison du matin au soir et un jour j’eus une révélation : je voulais faite un album plus expansif que The Winding Sheet. Je voulais créer quelque chose de singulier, un monde à part entière. Au même moment, une amie me donna à lire Blood Meridian de Cormac McCarthy et son imagerie me frappa. McCarthy et Morrison furent donc les deux sources d’inspiration de Whiskey For The Holy Ghost. On trouve sur cet album un coup de génie intitulé «Borracho». Lanegan y descend sous le boisseau pour murmurer des choses terribles du genre trouble comes in slowly. Et il fait sa chute de couplet avec un I need some more room to breathe. C’est épais, tragique et grandiose à la fois - Here comes the devil prowling around - Le guitariste s’appelle Mike Johnson. Lanegan plonge dans les affres de la rédemption - L’m sorry for what I’ve done/ Lord it’s me that knows what it costs - Il n’existe rien d’aussi poussé dans l’âpre exercice de la véracité. On trouve d’autres merveilles sur cet album, comme par exemple «Riptide Nightingale», où il annonce qu’il va chialer - I’m gonna cry now - C’est l’expression du désespoir ultime, ou encore «El Sol», magnifique balladif visité par des relents de Mary Chain - Waiting for some warmth and coming down - Il va aussi chercher «Dead On You» au plus profond de son désespoir. Tout est irrémédiablement doomé sur cet album, ce qui fait sa grandeur.

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    Il choisit d’évoquer la fin d’une relation sentimentale pour présenter Scraps At Midnight, paru en 1998 : «Elle roula des yeux et dit : ‘Toujours un voile, jamais une lumière’, alors que je rentrais défoncé, et peu de temps après, une autre love story finissait à la poubelle.»

    Lanegan précise que «Last One In The World» ne concerne pas la mort de Kurt Cobain comme on l’a dit, mais celle de son ami Layne Staley. Cette chanson lui est dédiée. Et il ajoute : «Je les aimais tous les eux, Kurt comme un petit frère et Layne comme un jumeau.» On aimerait avoir Lanegan comme ami, car «Last One In The World» est d’une beauté mirifique. Ça sonne d’entrée comme un hit confraternel chaud et langoureux et pour ne rien arranger, c’est une authentique merveille mélodique - Goodbye my friend/ I hate to see you go - Il faut le voir poser sa prosologie sur la mélodie, avec tous ces petits décalages qui en font la saveur - I hear you cry/ But let’s not waste this night/ The last one in the world - C’est tellement beau qu’on y revient plusieurs fois de suite. Le guitariste Mike Johnson fait des miracles sur cet album, notamment sur «Stay». Il intervient sur le tard avec du phrasé enluminé et il finit «Hospital Rool Call» au psyché en sous-main. Le «Wheels» qui ouvre le bal de la B en épatera plus d’un. J. Mascis et Tad Doyle sont de la partie. Lanegan nous embarque dans un slow groove aussi fascinant que celui du «Cowboy Movie» de Croz - Go my love on your way/ To bigger and bright better days - On s’enivre de la musique des mots. Chez Lanegan, ça monte directement au cerveau - Just running round catching ‘em/ Whichever way they fall - Rien d’aussi musical. Il finit cet album somptueux (un de plus) avec un «Because Of This» digne des grandes heures des Trees. On a le même son et la même volonté de démesure orientaliste. Quel fantastique retour aux sources ! Ces mecs renouent avec la puissance du gros Conner.

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    I’ll Take Care Of You est un bel album de covers. Il démarre avec le «Carry Home» de Jeffrey Lee Pierce. Pas de meilleure introduction, le cut sonne comme un classique impérissable, hanté et hanteur à la fois, beau et comme en déclin, joliment claqué à coups d’acou. Il tape ensuite dans la belle Soul de Brook Benton avec «I’ll Take Care Of You», puis dans Tim Hardin avec «Shiloh Town». Lanegan a du goût, mais du goût américain. Il rend aussi hommage à Fred Neil avec «Badi-Da» et la magie opère. Voilà une merveille éraillée sortie du paradis perdu. Appelons ça l’extrême onction du génie incarné. Lanegan fend l’âme des contrechants d’ombilic. Et puis on tombe sur le pot aux roses : une version somptueuse de «Consider Me», vieux hit composé par Booker T. Jones et Eddie Floyd. Idéal pour un king of scum comme Lanegan. Il le chante à contre-courant au darling darling please consider me. C’est l’un de ses plus gros coups de Jarnac, il monte au yeah they’ll understand et il redescend au darling darling. Ce mec est un diable - So you gotta have a man - et il ajoute, déchirant - I don’t want to be left on the outside babe/ Please consider me - Pour ne pas rester seul, il descend dans des sous-couches inimaginables. Il termine cet album terrible avec le «Boogie Boogie» de Tim Rose. Il n’y a que les Américains pour aller taper dans les deux Tim, Rose et Hardin. C’est un autre monde et un autre beat.

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    Lanegan considère Field Songs comme l’un de ses meilleurs albums, and it contains some of my favorite songs. Il cite «Don’t Forget Me» qui effectivement marque la mémoire au fer rouge. C’est un heavy groove de génie chanté à l’énergie du désespoir, une espèce de mambo transversal chanté à l’aune de la voyoucratie. Lanegan dit avoir pompé une Israeli folk song et il ajoute que ses fans l’ont tout de suite vu. Lanegan en fait un fabuleux rumble de classe suburbaine. «One Way Street» fait aussi partie de ses chansons favorites. On a là un admirable balladif ravagé et fabuleusement mélodique qui entre sous la peau. Il règne dans cette latence un beau relent d’insistance. Avec Lanegan tout est cousu, c’est ça le drame. Il précise que «Kimono’s Dream House» fut un cadeau from my favourite singer, friend and mentor Jeffrey Lee Pierce. He gave me the music and half the lyrics and said ‘Finish it’. Avec cette merveille, Lanegan nous transporte dans un monde suspendu, ailleurs. Somewhere. Admirable. Ce beau diable transforme le cadeau de Jeffrey Lee en coup de génie harmonique. Il fait une approche ultra-fine de so many things. C’est d’une beauté moderne qui dépasse l’entendement. Tout est si beau sur cet album qu’il en devient surréaliste et suprêmement éloigné des contingences. Avec «Phill Hill Serenade», il crée une sorte d’événement, rien qu’au chant. Il prend sa Serenade en crabe, il chante à la pointe de feeling, c’est nappé d’orgue, comme suspendu. «Low» sonne comme un balladif biblique. Il y a là-dedans quelque chose d’élégiaque qui nous dépasse. Tout aussi beau, voilà «Blues For D», une sorte de blues des catacombes. Il va bien au-delà de toutes les expectatives. On reste dans la série des fabuleux balladifs avec «She Done Too Much». Il travaille la moelle de son balladif au baryton des morts vivants et c’est encore une fois d’une beauté qui force l’admiration. Il termine avec «Fix». S’il est un mec sur cette terre qui peu chanter le fix, c’est bien lui. Il est plus aléatoire que Lou Reed, mais il reste infiniment crédible. C’est du fix digne des Spacemen 3, bienvenue au club du heavy rush - Gonna drive that Terraplane across a frozen ocean.

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    Dans son livre, Lanegan raconte qu’il avait des ampoules au sang quand il est arrivé à Houston - I had come down to Houston at a time of intense heat and extremely high humidity, avec des bottes de biker trop grandes aux pieds et pas un rond pour en acheter d’autres - Lanegan raconte qu’au départ, il s’agissait de démos, mais c’est devenu un vrai album. C’est John Langford qui dessine la pochette de Houston Publishing Demos. Il faut absolument se jeter sur cet album, ne serait-ce que pour ce coup de génie intitulé «No Cross». Il s’agit là d’une extravaganza d’Americana de wild frontier, mais avec le groan du chercheur d’or - Play some rock & roll dead show - Pur génie de singalong. Dans «When It’s In You (Metemphetamine Blues)», Lanegan fait rimer blues avec lose. Belle rime de loser et bien sûr, c’est tartiné aux guitares psyché. On se régalera aussi du mighty «I’ll Go Where You Send Me», un balladif rebondi et somptueux, orchestré à la tension du désespoir et swingué au beurre. En B, on tombe sur «Blind», un heavy balladif sépulcral, typical Lanegan - Will there be another day - Et avec «Halcyon Daze», il n’en peut plus - I need somebody like you/ I’m on my own and tired/ It’s true - Encore une rime sublime, you and true. C’est avec «Nothing Much To Mention» qu’on voit à quel point Lanegan est d’abord un écrivain. On parle ici de littérature - They say that love can make you weep/ But make you very glad as well/ But all I think of love is sleep/ I’d say I’m sorry but what the hell/ You’ve heard it all too many times/ No long goodbyes (On dit que l’amour peut faire pleurer/ Mais aussi te rendre heureux/ Je pense que l’amour endort/ Désolé mais que veux-tu/ Tu as déjà entendu ça trop souvent/ Pas la peine d’en rajouter) - Il termine avec «Way To Tomorrow», sans doute le cut le plus désespéré de toute l’histoire du rock - a song I wrote and recorded my last night in town upon receiving the devastating news that Layne Staley had died.

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    Lanegan rassemble Here Comes That Weird Chill et Bubblegum dans un même chapitre. Attention, ce sont deux albums assez explosifs. Il raconte l’histoire de «Bombed» qui se trouve sur Bubblegum, une chanson spontanée qu’il venait d’écrire et d’enregistrer. Il mit Wendy Rae Fowler, my soon-to-be-ex-wife, devant un micro et la fit chanter. Il obtint un résultat qui lui rappelait Royal Trux, a band I liked. «Quand je lui ai dit que j’allais conserver la première prise, ça ne lui plaisait pas, mais ce n’était rien comparé à tout ce que je lui avais fait qui ne lui plaisait pas.» On vit Lanegan chanter ces cuts déments sur scène à Paris, en 2004, sous le lustre rococo du Nouveau Casino. Encadré de gens couverts de tatouages, Lanegan s’arrima à son pied de micro pour chanter dans une semi-obscurité soigneusement aménagée. Tous les musiciens étaient éclairés, sauf lui. On sentait l’homme sorti indemne d’un tourbillon de délinquance, de drogues et d’excès en tous genres. Il portait fièrement le poids de vingt ans de débauche et un T-shirt noir marqué «Carhartt». On voyait son buste dodeliner sur le beat et ses jambes extraordinairement massives rester campées au sol. On entendait l’immense growl sourdre des profondeurs de sa poitrine de superstar. À sa droite, le guitariste hellacoptérisé jouait avec ses longs doigts tatoués des arpèges maléfiques sur sa strato ivoire. En jouant «Sideways in Reverse», ils devenaient encore plus stoogiens que les Stooges. Avec ses cheveux mi-longs et sa barbe fournie, l’autre guitariste ressemblait étrangement à Charlie Manson. Il y avait aussi du Raspoutine en lui. Il prenait des solos effrayants de barbarie et jouait en se réaccordant. Ce barbu tétanisant était autant anti-frimeur que Lanegan était anti-superstar. Il alignait des balladifs somptueux comme «One Hundred Days» et «Morning Glory Wine» et duettait avec Sally Graham sur l’infernal «Hit the City». Il atteignait au génie avec «Wish You Well» et termina le set en apothéose avec «Methamphetamine Blues».

    On retrouve «Methamphetamine Blues» sur les deux albums, Weird Chill et Bubblegum. Monté sur le beat des squelettes, ou si vous préférez, le beat des forges primitives, ce cut incarne l’idéal du rock moderne, avec un son et une voix de rêve. Lanegan y sublime l’essence de la malédiction. L’autre coup de génie du mini-album Weird Chill est cette stupéfiante reprise du «Clear Spot» de Captain Beefheart, considéré à juste titre comme l’un des summums de l’intapable. Sauf par Lanegan. C’est le clin d’œil d’un géant à un autre géant, indubitable croc-en-jambes. Non seulement il faut savoir le jouer et le chanter, mais il faut surtout savoir le hanter. Avec «Message To Mine», Lanegan se met en position de perdition et se fond dans un heavy groove de type Screaming Trees. L’un de ses pouvoirs occultes consiste à tortiller les consonances. Il revient au groove des catacombes avec l’admirable «Skeletal History». C’est extraordinairement macabre. Et il revient à la beauté universelle avec «Wish You Well». Il semble parfois que ce démon ne chante que des chansons définitives. Il chante le limon du fleuve, le sel de la terre, l’aube du jour, il étend les bras et embrasse la création du monde, il veille sur le rock, son royaume, du haut des montagnes. S’il est un homme sur cette terre qui se rapproche de l’idée qu’on se faisait des dieux dans l’antiquité, c’est bien Lanegan.

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    Il raconte qu’il enregistra les morceaux des deux albums entre deux concerts avec les Queens Of The Stone Age, dont il était l’auxiliary singer. Il atteignait un nouveau pic dans ce qu’il appelle le out of my mind et pendant des mois, il essaya de compléter un album, but as usual, my own insanity would not allow it. Et donc, au bout de quelques mois, il se retrouva avec de quoi remplir deux albums. L’infernal «Hit The City» se trouve sur Bubblegum. La pauvre PJ Harvey vient duetter et malheureusement, elle sonne un peu creux. Josh Homme joue l’effarant drive de basse. Quand on croise un son intéressant, en général, Homme n’est pas loin. L’autre grand hit séculaire de Lanegan s’appelle «One Hundred Days». Beau et languide, il s’étend jusqu’à l’horizon chimérique. Dans le très stoogien «Sideways In Reverse», l’ex Burning Brides Dimitri Coats fait des siennes. Lanegan rend hommage à Litlle Willie John avec la poignant «Like Little Willie John» et il repasse au balladif de classe intercontinentale avec «Morning Glory Wine». On assiste là un à phénomène d’élongation radieuse. Tiens encore un hit, «Driving Death Valley Blues», véritable télescopage de violence sonique. Lanegan sait tremper sa frite, c’est complètement saturé de guitares congestionnées et monté au beat puissant d’une armé qui marche sur l’ennemi - Don’t let me go gold turkey.

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    Avec Blues Funeral, Lanegan semble entrer dans une période plus classique. «In the aftermath of a near death experience, music no longer had any effect on me.» Voilà comment il situe le contexte de cet album qui n’a de floral que la pochette. Puis il retrouve l’envie d’enregistrer. «If forced to choose one of my albums to play live, this would be it.» C’est d’ailleurs ce qu’il fait puisqu’on retrouve dans son set l’effarant «Gravedigger’s Song» - With piranha teeth/ I’ve been dreaming of you - un cut tendu à l’extrême et chargé d’haleine, avec quatre vers en français - Tout est noir mon amour/ Tout est blanc/ Je t’aime mon amour/Comme j’aime la nuit - Sa voix tremble d’horreur psychotique. Quel coup de so sweet ! Lanegan rappelle que le titre de l’album est un hommage au grand T.S. McPhee et aux Groundhogs et que son overall sound est le reflet de son krautrock listening habit. Il indique aussi que «Riot In My House» est inspiré par les Leather Nuns. Magnifique déflagration, c’est à la fois métallique et guerrier. On ne fera jamais mieux que ce coup de get up on the floor, d’autant qu’il a derrière lui les pires guitares du monde. Il rallume la chaudière à chaque couplet. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. Du vrai rock de squelettes ! Même son que «Methamphetamine Blues», c’est du stomp de clavicules rouillées dans lequel serpentent des guitares psyché - Chaos is blossoming/ Run and hide little mouse - Comme l’indique le titre, «Bleeding Muddy Water» bascule dans le funéraire - You are the bullet/ You are the gun - Et avec «Ode To Sad Disco», il enfante le diskö kraut, sur fond de révolution industrielle, c’est à la fois grandiloquent et sensible, heavy et divin, et des vents venus des Screaming Trees s’engouffrent dans les ouvertures - I get down on my knees - Il y atteint des sommets. Il bourre de chœurs son «Quiver Syndrome». Lanegan chante ça au pire des possibilités et une fantastique architecture de rock s’élève sur des accords fiables. Eh oui, ce sont bien les chœurs de «Sympathy For The Devil» qu’on entend. Sacré clin d’œil. Il monte encore d’un cran dans l’impossible avec «Harborview Hospital», la chanson de l’observance. Pop de rêve - They’re sinking, they’re sinking/ Into the ocean beautifull and still - Et il implore, il faut voir comme, oh sister of mercy. Il nous emmène dans la mythologie des pirates avec «Levianthan» - Skeleton high in the trees - et il tape «Deep Black Vanishing Train» au baryton ferroviaire. C’est un album très lourd de conséquences.

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    Nouvel album de reprises avec Imitations. On ne peut parler que d’album magique. Avec «She’s Gone», Lanegan transpose Josepk Kosma au pied des Appalaches. Le chant échappe aux ténèbres humides du baryton pour s’élever dans une aurore boréale digne des visions d’Edgar Burne-Jones. Puis il swingue «Deepest Shade», une compo de Greg Dulli, dans l’épaisse terreur urbaine. Il rend plus loin hommage à Nick Cave avec «Brompton Oratory». Envoûtement garanti. Une trompette s’épanche dans le crépuscule des dieux et de fantastiques ambiances se trament autour du vieux corbac. Lanegan revient inlassablement au rivage, comme la marée. En B, il tape dans le dur du mythe avec «Mack The Knife», l’un des classiques de Kurt Weil. Lanegan se met à swinguer l’Opera de 4’ Sous, c’est un exploit mythologique - Someone smoking round the corner/ Is that someone Mack the Knife ? - et l’«I’m Not The Loving Kind» de John Cale qu’il reprend à la suite pourrait très bien sortir de Paris 1919, tellement ça rayonne de beauté. Il termine avec un clin d’œil à Gérard Manset («Élégie Funèbre») et à Yves Montand avec «Autumn Leaves». Comme Iggy qui lui aussi a mis les doigts dans ce pot de confiture, il s’en sort avec tous les honneurs.

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    Pas grand chose à dire de Black Pudding qu’il enregistre avec Duke Garwood. On s’y ennuie un peu. La guitare de Garwood se perd dans le désert. On croirait entendre Ali Farka Touré. Lanegan parle de Jésus. On tombe plus loin sur un «Mescalito» tapé au beat machine. Lanegan y parle bien sûr de sorrow. Les chansons, comme l’album, sonnent comme des causes perdues. À force de dénuement, «Death Rides A White Horse» paraît beau et avec «Cold Molly», Lanegan se livre à un fantastique exercice de cold cold style. Il nous boppe son cold et avance en crabe sur une plage de sable noir.

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    Pour présenter Phantom Radio, Lanegan indique qu’il a beaucoup évolué et qu’au lieu de bâtir the bare bones of what I’m able to, I now make music that is much more in tune with what I myself like lisning to - Il nous met en phase avec ce qu’il aime écouter. Parmi ses influences, il re-cite le krautrock, les Leather Nuns et les groupes anglais sur Factory Records. Une belle énormité nommée «Seventh Day» se niche sur l’album. Il y renoue avec le beat des squelettes de Methamphetamine. C’est à la fois insidieux et sacrément inquiétant. Ça sent bon la gargouille adipeuse à la Jerome Bosh. Dans «Judgement Time», il indique que l’heure va bientôt sonner et son «Floor Of The Ocean» sonne comme du Richard Hawley. Mais on sent bien que Lanegan peine à retrouver le chemin du firmament. Son «Torn Red Heart» sonne comme du Mary Chain. Les influences se croisent dans le néant des catacombes. Il dit «Death Trip To Tulsa» influencé par les Leather Nuns. Voilà un cut chargé de tout le pathos habituel, lourd, beau et sans avenir, à l’image du corps humain lui aussi destiné à pourrir dans un trou.

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    Et pour présenter son dernier album, Gargoyle, il se limite à quelques lignes pour dire qu’il a pris du plaisir à écrire certains cuts plus légers et notamment «Old Swan» qui est complètement débarrassé de toute darkness, which might be a first for me - Queen of the world/ Take me in your arms/ Let me live again/ Clean - Poignant et très beau, mais aussi altéré et fané, mais si vivant sous la vieille peau du beat. Le hit de l’album s’appelle «Beehive», une powerhouse digne du temps des Screaming Trees. Wow, cette façon qu’il a de cracher - Honey just gets me stoned where I’m living - Il chante «Emperor» avec de faux accents de Bowie dans l’atmosphère cordiale d’une fête au village. Fantastique ouverture d’abîme que ce «Drunk On Destruction» - Death is my due - Il se sent partir dans un remugle d’arpèges et de la la la démoniaques. Et puis, voilà «Death Head Tattoo», cut d’ouverture du bal sur scène et sur disque, avec son ambiance de loaded gun et de golden sun. Lanegan y travaille ses visions de pendu - Man on the gallows swing - et de creatures walking through the weeds. Encore une sorte de hit avec «Nocturne», monté sur un heavy beat et theâtre d’une poésie macabre atrocement belle. Il nous plonge dans son univers avec une aisance désarmante. Et quand on tombe sur «Sister», on réalise que Lanegan est le seul rocker au monde à savoir twister ses râles d’agonie. Il en fait un art.

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    Ça devait se passer au Trabendo. Après le concert, Lanegan vendait ses bootlegs. Oh pas bien cher. Blues Funeral enregistré à Mexico City en 2012 devait coûter un billet de vingt. On y retrouve les versions live des cuts de l’album du même nom, tous les morceaux qu’on peut entendre encore aujourd’hui quand on le voit sur scène. Dès «Gravedigger’s Song» l’empire du mal qui fait du bien s’étend par delà les frontières du réel. Il existe dans cette musique une pression et une tension uniques au monde. Par son côté lancinant, «Bleeding Muddy Water» sonne vraiment comme un classique de Leadbelly et «Riot In My House» comme un hit planétaire, car c’est joué au psyché dévorant. «Ode To Sad Disco» est chargé de toute la démesure de la chute de l’Ange et résonne du beat des cavernes. Et quand en B, on tombe sur «Quiver Syndrome», on prend toute la démesure laneganienne en pleine gueule. C’est une véritable dégelée de psyché, ces cuts déjà très puissants prennent sur scène une autre allure, c’est littéralement chauffé à blanc et des chœurs couronnent le tout. «Harborview Hospital» sonne aussi comme un hit monstrueux, toute la mélancolie du monde semble s’y concentrer, c’est comme porté par la voix d’un ogre renfrogné. Il termine ce set faramineux avec «Tiny Grain of Truth», un heavy doom qui nous plonge aussitôt dans l’entonnoir d’Edgar Poe, c’est psyché dans l’essence de l’indécence, ça coule comme une lave dyslexique, une marée du siècle inversée, à l’image du gâchis mercurial des années de tempérance.

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    Un autre live vaut le détour. Intitulé Julia, il fut enregistré à Bruxelles en 2010. Les cuts qui sortent de Field Songs («One Way Street» et «No Easy Action») restent des grosses poissecailles, même si Lanegan qui est seul sur scène gratte quatre fois trop d’accords. Mais il chante si bien à l’agonie qu’on lui pardonne tout, surtout dans «Don’t Forget Me». Il gratte les accords de Gloria pour rejouer «Where The Twain Shall Meet». Joli son d’acou, du coup. Un blues macabre comme «Resurrection Blues» prend ici une dimension hors normes. C’est d’une beauté qui donne le frisson, du type de ceux qu’on éprouve la nuit au contact d’une pierre tombale. Il termine avec une histoire de pendu, «Hanging Tree» et un corps qui se balance, swinging in the breeze - c’est tendu à se rompre - in the summer sun.

    Signé : Cazengler, Lanegland

    Mark Lanegan. The Winding Street. Sub Pop 1990

    Mark Lanegan. Whiskey For The Holy Ghost. Sub Pop 1993

    Mark Lanegan. Scraps At Midnight. Sub Pop 1998

    Mark Lanegan. I’ll Take Care Of You. Sub Pop 1999

    Mark Lanegan. Field Songs. Sub Pop 2001

    Mark Lanegan. Houston (Publishing Demos 2002). Ipecac Recordings 2015

    Mark Lanegan Band. Here Comes That Weird Chill. Beggars Banquet 2004

    Mark Lanegan Band. Bubblegum. Beggars Banquet 2004

    Mark Lanegan Band. Blues Funeral. 4AD 2012

    Mark Lanegan Band. Play Blues Funeral, Mexico City, Plaza Condesa, 9/4/2012

    Mark Lanegan. Julia. Music Portrait LTD 2012

    Mark Lanegan. Imitations. Vagrant Records 2013

    Mark Lanegan & Duke Garwood. Black Pudding. Ipecac Recordings 2013

    Mark Lanegan Band. Phantom Radio. Heavenly 2014

    Mark Lanegan Band. Gargoyle. Heavenly 2017

    Mark Lanegan. I Am The Wolf. Lyrics & Writings. Da Capo Press 2017

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    ALREADY DAMNED / DO YOU MISS ME LIKE I DO

    ( Rythm Bomb Records / RBR-45-27 )

    ( 2016 )

    Crystal Dawn : Vocal / Patrick Ouchene : Guitar / Johnny Trash : Drums & Vocal / Bart Crauwels : Upright Bass /

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    Faut que je fasse attention, un fusil à chevrotines à portée de la main, sans quoi Vince Rogers, amateurs des collections de poche fantastique sur lesquelles une super vamp essaie d'échapper à un monstre visqueux issu des profondeurs marines, ou à des créatures à carapaces tentaculaires venues de planètes inconnues, me subtilisera la pochette aussi sûr que deux + deux = quatre. Bon Vince, je t'aime bien, on partage, je te refile l'araignée géante et je garde la poupée terrifiée.

    Already Damned : évidemment ça ne pouvait que mal commencer, une guitare qui sonne comme des coups de feu dans une fête foraine, une batterie qui joue aux auto-scooters avec votre corps, et une contrebasse qui claque comme un micro assourdissant qui t'annonce que t'as gagné le gros lot. Pour une fois, c'est la vérité vraie, voici Crystal qui s'amuse à t'éclater la cervelle à coups de revolver. Elle en crie de bonheur et entre deux balles vocales de la belle tu pries le Seigneur pour qu'elle recommence. Do you miss me like I do : ouf ! l'on change de registre, mais ça remue tout autant qu'un bal perdu au fond des Appalaches. Ambiance country, retirons-nous, laissons les amoureux Johnny Trash et Crystal régler leur petit compte entre eux, ne vaut mieux pas s'en mêler, l'on risquerait d'être de trop, faisons semblant de nous intéresser au violoneux Patrick Ouchene qui maltraite sa guitare, car les deux autres sont emportés dans une gigue étourdissante.

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    Tu vois Vince, les filles c'est difficile à comprendre, qu'elles soient du genre humain ou animal, regarde maintenant, elles font joujou toutes les deux !

    Un 45 tours. Non, un collector.

    Damie Chad.

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    ( Backline 007 )

    Crytal Dawn : Vocal / Patrick Ouchene : Guitar / Johnny Trash : Drums & Vocal )

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    Deadly dead : ah cette intro de guitare, pour un peu l'on n'écouterait qu'elle. Funeste erreur, car après c'est aussi bon, et même mieux, la voix d'airain de Crystal, un sortilège mélodramatique en soi, entrecoupé de ponts musicaux en orichalque le plus pur, l'on devrait voter une loi pour interdire à de telles merveilles de se terminer, splendide de bout en bout. I'm so lonely : c'est si beau que l'on souhaiterait qu'elle reste solitaire toute sa vie, le combo derrière fait tout ce qu'il faut pour que sa situation ne change pas, épouse les inflexions sinueuses de sa voix, ça swingue comme une Peggy Lee qui aurait mis un peu de southern country comfort dans sa voix, ce qui provoque deux poussées de fièvre non négligeables, c'est beau comme quand Yseult pleure sur le cadavre de Tristan. Rock boppin' baby : bon, entre nous elle s'est consolée assez vite la damoiselle, faut l'entendre susurrer comme elle est bien quand son baby s'occupe d'elle, plein de tendresse mutine et de câlins inquisiteurs, derrière les musicos balancent comme un grand orchestre de swing, pas de cuivre pour accompagner les caresses, juste des frottis de contrebasse et des explosions contenues de guitare. Inflexions vocales infectieuses. Free the demons : encore plus beau, les échos d'une guitare qui pleure dans le lointain, et la voix de Crystal comme un cactus solitaire dans le désert, Johnny Trash en contre-chant, une ballade pour les âmes perdues désolées d'avoir été exilées des fournaises de l'enfer. L'homme à la moto : et paf, un Piaf. Non pas un moineau maigriot qui n'a pas mangé un grain de blé depuis huit jours. La voix comme un aigle qui a quitté le dos du blouson pour s'envoler très haut dans le ciel et se jouer de la tempête comme l'albatros de Baudelaire. Les musicos pratiquement en sourdine, prêtez l'oreille pour voir la marchandise précieuse qu'il vous passent en douce sous le nez des douaniers. Mais Crystal souveraine monopolise votre attention. The good is gone : retour à la grande mélodie western, la chevauchée des instruments au galop, mais la voix devant sur l'encolure, parfum de vengeance future, nostalgie d'un passé révolu, mais la fureur du présent avant tout. Aussi beau et impitoyable qu'un John Ford.

    Ce n'est pas un disque, mais un condensé phantasmé d'Amérique. Un film en kinorama. Toute l'américana en six titres. Country + jazz = rock'n'roll. Encore faut-il avoir une voix qui soit capable de réaliser ce mélange explosif des plus instables. Certains n'y réussissent pas au bout d'une longue vie. Crystal vous en griffonne la formule les yeux fermés, ensuite elle vous montre comment l'on fait. Six titres lui suffisent pour sa démonstration. Eblouissante. N'essayez pas d'imiter, vous manquera l'essentiel. Platon qui a réfléchi à la question n'a pas trouvé la solution. S'en est tiré en affirmant que c'étaient les Dieux qui vous refilait le don. Comme c'est bête, ils ont pensé à Crystal Dawn mais pas à vous. J'avoue que c'est râlant. Mais quand on entend le résultat on se dit qu'ils ont fait le bon choix.

    Damie Chad.

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    GOOD TASTE IN BAD FRIENDS

    ( 2014 / Rhythm Bomb Records / RBR 5810 )

    Crystal Dawn : lead vocal / Johnny Trash : drum, vocals / Patrick Ouchene : guitar, vocal / Lenn Dauphin : upright bass.

    Tom Beardslee : lap steel guitar, dobro, vocals / David Prince : trumpet / Michel Ange Montigny : fiddle / Antonio Pujante : guitar, jawharp.

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    Good taste to bad friends : rien de tel que de mauvais amis pour écrire de bons morceaux, guitare glauque, prise de son caverneuse, voix de fille perdue en elle-même attirée par les méandres de la solitude. L'est sûr qu'il vaut mieux être mal accompagnée que trop seule. Crystal vous en convainc facilement avec sa voix venimeuse. Mermaid blues : blues teintée de bulles pétillantes de jazz, une trompette tinte en catimini, mais c'est la voix qui explose les verres de cristal. Grande dame que l'on imagine armée d'un long porte-cigarette, de quoi marquer votre âme au fer rouge. Apaisantes brûlures. Did you ever : bonjour tristesse, la guitare pleure, le violon larmoie, Crystal vous fait le coup de la country pleurnicharde qui transperce votre cœur. Une façon de se moucher dans les rideaux de la variétoche. Tired of your lies : numérotez vos abattis, Madame fait la liste de tous vos défauts, z'avez intérêt à walker the line comme l'enseignait Johnny Cash, du coup le Johnny Trashy vous fait une contre-voix de croque-mort, mais ça plutôt l'air d'énerver la miss. Une scène de ménage qui déménage. I don't know : garde la même voix comminatoire et intransigeante qui lui va si bien, les musicos essaient bien de calmer le jeu de leur côté, mais l'on ne peut pas dire que ce soit une réussite de leur part, madame explose. What a way to die : en pleine forme, ça pulse de tous les côtés, il y a apparemment des façons bien agréables de mourir, même si vous n'y croyez pas, ils vous en persuadent avec fougue. Tellement que quand le morceau se termine vous regrettez d'être encore vivant. Vous ne devinerez jamais jusqu'où cette fille vous emmènera. Up above my head : c'est parti pour ne pas s'ennuyer, Johnny Trash se rue sur le vocal et hop un vocal kangourou bondissant. Le combo profite de l'occasion pour faire tout le bruit qu'il peut. C'est la fête, à n'en pas douter une seconde. Never get tired : jamais fatiguée, sûr de sûr, sautille comme si elle jouait à la corde dans la cour de récréation avec les boys autour qui font tout pour se faire remarquer. Pas de chance pour eux, on n'écoute que Crystal. Blood on the kitchen floor : western à grand spectacle, des cuivres mexicains qui claquent en introduction, des guitares apaches qui chevauchent, Johnny Trash en voix off , l'est sûr que l'héroïne a du sang sur les mains, mais l'a une voix si tendue et elle est si belle avec ses cheveux défaits que déjà vous en êtes tombé amoureux fou et que vous tuerez toute personne qui oserait se mettre en travers de son chemin. Bad boy : les mauvais garçons mettent les filles en joie, Crystal comme les autres, Johnny Trah a beau bêtifier et bégayer dans les choeurs, tout est parfait. Entre nous soit dit, le malheureux est tombé en plein dans le panneau. La mouche dans la toile de l'araignée futée. You gotta go : écartez-vous, la miss est en colère, inutile de vous enfermer dans le placard, vous l'entendrez crier de loin, d'ailleurs les musicos font tout ce qu'ils peuvent pour couvrir sa voix. Peine perdue. Mais qu'est-ce qu'elle belle en colère ! Oh my jingo : nettement plus accessible, voix ensoleillée, steel guitar dégoulinante de contentement, elle a la voix qui jive, et chacun y va de son petit solo. C'est fou comme le monde est beau dès qu'une fille sourit. Open bar ! Rainy night : combien triste la nuit qui a succédé au jour ! Pour les musicos pas question d'un gramme de drame, vous crincrinisent la musique la plus guillerette qui soit. Et Crystal se laisse prendre au jeu. Folie tsigane et champagne à la russe. Oh gee oh gosh : la fête continue, une espèce de ronde sixty-country qui virevolte dans tous les coins du monde. Plus on est de fous plus on rit. White trash Valentine : un vieux phono qui grésille, l'on s'enfonce dans les très-fonds des années vingt pour mieux retourner à l'insouciance country-fifty. Dans n'importe quelle décennie les filles vous ensorcèlent.

     

    Un rockabilly qui penche encore du côté country, tout ce qu'il faut de rythmique pour que Crystal puisse s'amuser à courir des cent mètres haies sur échasses et gagner toutes les courses. Une aisance déconcertante. Montez la hauteur des barres et rapprochez-les, rien n'y fait, elle bondit et se joue des obstacles. Un art insolent. Les guys lui tricotent de petites merveilles, la miss se mouche dans ces dentelles de soie la plus pure et les rejette de côté comme de vulgaire kleenex. Et puis ce détachement, cet art de la comédie, parfaitement incarnée avec ce sourire ironique et paradoxal. Z'ont dû s'amuser comme des fous à enregistrer la galette. Faire plus vrai que nature, faire aussi bien qu'à l'époque, avec en plus cette imperceptible touche stylée qui montre que l'on n'est pas dupe de ses propres prétentions de ses propres pièges. Chaque morceau est à visualiser comme une mise en scène théâtrale, un séquence de film. Une espèce d'art total pour l'imagination évocatoire de l'auditeur.

    Crystal Dawn. Sirène sur la pochette. Souveraine sur le disque.

    Damie Chad.

     HIGELIN

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    Mauvaise nouvelle. Higelin est mort. L'a bien mené sa barque le longiligne Jacques. Pas grand-chose à lui reprocher, et peut-être même rien. Les médias dans leur ensemble l'ont couvert d'éloges. Mérités. Un être libre qui n'en faisait qu'à sa tête. Personnage sympathique et généreux. L'on a manié l'hyperbole à pleins bols. On lui attribué toutes les qualités. Même celles qu'il avait. C'est vous dire que l'on n'en a pas oublié une seule.

    Et puis comme pour les grands morts de la patrie reconnaissante, l'on a aligné toutes les médailles sur son cercueil. Toutes attribuées. Même celle de pionnier du rock français. C'était peut-être aller un peu vite en besogne. L'est arrivé un peu après la bataille Higelin, le premier disque de Johnny est sorti en avril 1960 ( sans parler de tout ce qu'il y avait eu avant ) et le BBH 75 en décembre 74.

    Vous me direz qu'il n'y a pas de quoi en faire un fromage, l'exagération lyrique des journalistes n'est pas leur moindre défaut. Et sans doute n'aurais-je jamais entrepris cette modeste chronique si je n'avais pas un témoignage tout personnel à apporter. D'autant plus agréable que cela se passait aux temps fastueux de ma jeunesse toulousaine.

    J'étais en Lettres Modernes à l'UTM et planchais très dur sur mon mémoire de maîtrise : Défense et Illustration du Rock'n'roll Français. Un boulot non rémunéré qui m'obligeait à travailler de nuit. Des conditions inacceptables, dans l'épaisse fumée du Mexican Bar à l'atmosphère fortement alcoolisée. Avec la patience et la minutie d'un scribe égyptien je prenais note des interviewes de la bande du Rock'n'Roll Gang.

    Lorsque arriva la grande nouvelle d'un concert de Jacques Higelin au Palais des Sports. C'était la grande époque révolutionnaire des entrées en force. Facile vous vous regroupiez devant les portes et au signal donné, vous fonciez droit devant. Bref l'on était au chaud et l'on attendait le début du concert. L'on n'était pas les seuls, quelques milliers. Plus deux ou trois centaines de retardataires qui avaient raté le passage en force et qui se retrouvaient devant des portes solidement arrimées. Z'étaient pas contents. Faisaient un bruit de tous les diables. Devant l'injustice de leur sort. On les comprend. C'est là que Higelin a rajouté un point à son capital sympathie. L'est allé lui-même, en personne, exiger des gros bras de la sécurité de laisser rentrer gratis les fans éplorés.

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    Je ne vous raconte pas le concert. Très bon. Très long. Plus de trois heures. Une ambiance de fou. Survoltée. Me souviens particulièrement de sa version de un Œil sur la Bagarre ( très rock ) et de La Fille au Cœur d'acier ( très blues ), de son deuxième opus Irradié. C'est alors que surgit dans mon cerveau extravagant le projet de rajouter l'interview d'Higelin à ma maîtrise. Ce n'était qu'une idée mais Pollo, la figure charismatique du Rock'n'roll Gang, se chargea des modalités applicatives. Très simple, on lui demande et c'est tout. Pas difficile du tout. Ni une ni deux, l'on se glisse derrière la scène pour cueillir l'Higelin. L'on n'est pas là depuis trente secondes que le grand Jacques paraît une serviette sur les épaules. On lui propose le deal – non on n'a pas de magnétophone, ce qui n'a pas l'air de l'émouvoir - OK, les gars je prends une douche, je reviens dans vingt minutes.

    Une horloge suisse. Vingt minutes tapantes plus tard, le voici tout frais. Le Palais des Sports s'est vidé par magie. Plus un seul musicien, la scène débarrassée de tout le matos, nous sommes tous les trois tout seuls, le cul sur une marche de béton froid.

    J'en arrive évidemment à la question qui fâche. Jacques toi qui faisais dans la chanson contestataire, comment se fait-il que maintenant tu te mets à faire du rock ? Réponse immédiate. Oui j'ai commencé très loin du rock, mais pendant toutes ces années je m'emmerdais énormément. Tellement qu'au bout d'un moment j'en ai eu marre de tous ces trucs intellectuels, je n'y ai plus tenu et je suis venu au rock.

    Au bout d'une heure c'est le gardien qui est venu voir si c'était terminé, en rajoutant qu'il aimerait bien dormir et retourner chez lui. L'on s'est serré les poignes et à la sortie des artistes l'on est séparés... Jacques s'est éloigné seul dans une rue déserte. L'était très tard. Pas un chat...

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    Voilà, c'était ma modeste obole à l'appellation Higelin pionnier du rock français. L'ai revu deux fois à l'époque d'Alertez les Bébés. Dans une petite salle avec Bertignac à la guitare... Et puis Higelin s'est éloigné peu à peu du rock'n'roll, en en gardant toutefois quelque peu l'esprit, l'est retourné à ses premières amours de baladin funambulesque, ce qui était son droit le plus absolu.

    Comme disait le poëte Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, il se fait tard dans le jour du monde.

    Damie Chad.

    JOHNNY

    LES 100 JOURS

    OU TOUT A BASCULE

    CATHERINE RAMBERT / RENAUD REVEL

    ( First Editions / Avril 2010 )

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    Privé de mon bouquiniste du marché durant les mois d'hiver. Fait trop froid, trop de pluie, panne de camion. Toutes les excuses. Je lui pardonne parce que je l'aime bien, m'a tout de même avoué qu'il a aussi pris des vacances. En plus n'en a même pas profité pour renouveler son stock. Ou alors des horreurs absolues. Faute de quiche lorraine me suis rabattu sur cette tranche de saucisson à l'ail maigrelette. Une pitié, même pas cent soixante-dix pages. Heureusement qu'ils s'y sont mis à deux pour l'écrire. Quand j'imagine les douze volumes que Victor Hugo aurait ajoutés à La Légende des Siècles si Hallyday avait vécu à son époque ! L'aurait rédigé un octavo de huit cent feuillets, gros comme la cathédrale de Notre-Dame, pour chaque journée basculée de notre rocker national. C'est en ce genre d'occurrences que l'on se rend compte de l'effarante déperdition entropique du génie français depuis deux siècles.

    Catherine Rambert philosophe et rédactrice en chef de Télé Star. Je n'ai pas cherché l'erreur, je l'ai trouvée. C'est elle qui a écrit Petite Philosophie du matin 365 Pensées Positives pour être heureux tous les jours, un truc auquel même Aristote n'avait jamais pensé. Je rassure les couche-tard, existe aussi en couleur plus sombre : ça s'intitule 365 Pensées du Soir. Diantre me suis-je dit, pourquoi n'a-t-elle rien fait pour les après-midis.

    Renaud Revel serait-il lui aussi un poulain socratique. Hélas non ! L'a longtemps été directeur de la rubrique Médias de L'Express. Un journal d'avant-garde. L'a tout de même pensé à relever son pédigrée intellectuel en commettant un livre d'entretiens avec Eric Woerth qui n'est pas tout à fait un compagnon de route des zadistes de Notre-Dame des Landes. Preuve qu'en ce bas-monde nul n'est parfait. Même pas moi. Pour vous signifier l'ampleur du désastre civilisationnel.

    Z'ont pris des risques énormes. Z'ont écrit le livre avant de connaître la fin. Ce n'est pas tout à fait de leur faute. Johnny nous a fait le coup de Sarah Bernard. Elle avait un mal fou à sortir de scène. Alors au lieu de dégager du plateau lorsqu'elle avait débité ses répliques, elle se plantait juste devant les spectateurs et levait très haut les bras pour se faire applaudir. Tant pis pour les autres comédiens qui essayaient tant bien que mal de placer leurs réparties dans le brouhaha. Mais au bout de deux heures, la Divine quittait les tréteaux avec toute la troupe. Johnny, non. Elvis s'est bien conduit, l'est arrivé à peu près mort à l'hôpital, juste le temps que la foule se grouille et se masse devant l'édifice, et ploc l'a passé l'arme à gauche tout de suite sans insister, sans histoire à rallonges. L'a clamsé dignement, comme un roi. Pas le King pour rien.

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    Johnny l'avait très bien débuté, une opération délicate à Paris, une soirée un peu chaude à la maison, avec alcool et tabagie, un voyage destructeur vers les USA, un deuxième hôpital avec coma artificiel. Huit jours d'attente angoissée et haletante. La France qui pleure, qui chavire et qui s'attend au pire. Mais non ce n'était qu'une fausse sortie. Coucou Me revoilou. Pas très frais certes, mais le coco a du ressort. Faudra encore attendre huit ans pour qu'il consente à mettre pied à terre. N'est pas comme Catherine Rambert et Renaud Revel, notre rocker, lui il a ridiculisé Victor Hugo, davantage de monde à son enterrement avec en prime une escorte pétaradante de plusieurs centaines de bikers, le victorin avec son corbillard du pauvre ne lui est pas arrivé à la cheville.

    L'on parle peu de rock'n'roll dans le bouquin. Mais finances et économie. Le problème c'est que Johnny n'était pas un gars particulièrement économique. L'avait un principe, dépensait tout ce qu'il n'avait pas. C'était aux maisons de disques d'opérer les rallonges nécessaires. Le Christ marchait sur les eaux, encore ne l'a-t-il fait qu'une fois, Johnny lui se promenait rêveusement au-dessus d'un gouffre financier. Un aven sans fond. Un abyme, un escalier de service qui desservait directement l'enfer. Un trou de plusieurs millions d'euros. S'en foutait royalement. N'allait tout de même pas changer son style de vie pour si peu. Quand ses conseillers financiers lui conseillaient la modération, il en changeait immédiatement. M'est avis que si l'on agissait de même, si l'on virait les banques hors du territoire, l'on ne s'en porterait pas plus mal, mais ceci est une autre histoire.

    Johnny avait un rêve : se retirer avec un maximum de flouze, à être obligé de s'asseoir sur les valises bourrées de billets pour les fermer. Tout économiste vous le rappellera, si vous désirez de l'oseille, c'est très simple, suffit d'investir. Mais cette opération demande du blé. Pour Johnny ce n'était pas un problème, fallait donner dans le pharaonesque, dans le pyramidal, construire un truc que personne n'avait jamais encore vu. Pas un 66 petits tours et bye-bye les copains je me casse, non une 666 démoniac tournée, un pandémonium gigantesque dont on parlerait encore au millénaire suivant. Envisageait les choses en grand.

    Le problème c'est que Jean-Claude Camus son road-manager n'était pas sur la même longueur d'ondes, pas piqué pour un sou ( expression malheureuse ) par la tarentule de la démesure. Proposait un soft-drink, feux d'artifices, grands écrans, avancée de la scène dans le public. Du classique, du rebattu, du déjà vu. Un véritable Harpagon, ce Camus qui n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, un réaliste, pourquoi se donner tant de peine alors que les réservations étaient déjà pleines avant de commencer. Pour vous dire jusqu'où il poussa l'ignominie, même le spectacle de ces brêles de U2 était plus spectaculaire que celui de Johnny.

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    Par contre, n'avait pas tout à fait tort Camus. L'a fallu rajouter soixante dates à la tournée, tant la demande était forte. Colossal bénéfice mais pas final vertigineux. Et Johnny qui y a laissé ces dernières forces physiques. L'est arrivé à peu près la même chose à Elvis, mais le King s'était contenté de la simple salle de spectacle d'un hôtel. Sagesse du Colonel Parker qui pensait qu'il était inutile de se munir de miroirs aux alouettes dispendieux pour attraper l'oiseau du public déjà captif. Une cage de fer aux barreaux rouillés ferait tout aussi bien l'affaire.

    Vous connaissez la suite de l'histoire, Johnny épuisé obligé de subir une opération qui tournera mal... Le livre revient au début comme le chaton qui se mord la queue. Conte aussi les dégâts collatéraux, Camus congédié, le chirurgien azimuté, et les danses du ventre des compagnies d'assurance qui sont prêtes à tout pour ne pas payer les indemnités des annulations de concerts, quitte à planter un couteau, de prime empoisonné, dans le dos de son client. Une instructive leçon pour ceux qui croient que les entreprises souscrivent vraiment à l'idéologie héroïco-libérale du risque capitaliste...

    Une histoire amorale. Parfois le rock'n'roll se transforme en requin pas drôle du tout. Le fric est un grand corrupteur. Corrode tout. Vous donne la puissance méphistofélesque mais vous achète à crédit votre âme en oubliant de préciser que c'est vous qui paierez les mensualités. M'est avis que le rock'n'roll ne devrait pas sortir des cafés et des petites salles. Dans les marges, s'il veut encore signifier une certaine attitude. Remarquez, qui n'a pas son épi de folie des grandeurs de temps en temps !

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 249 : KRTNT ! 369 : TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS / CRYSTAL & RUNNIN' WILD / NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS / JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 369

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    12 / 04 / 2018

    TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS

    JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     

    Marlow le marlou

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    Qu’est-ce qui rend un personnage comme Tony Marlow si attachant ? Sa passion pour le rock’n’roll et le rockab ? Sa gentillesse naturelle ? Son côté vieille France franco-belge ? Et s’il s’agissait d’un subtil mélange des trois ? Tony Marlow fait partie de ceux qu’on pourrait appeler les survivants passionnants. Il vient d’une époque qui paraît s’éloigner un peu plus vite chaque jour, mais s’il joue sur scène c’est justement pour lui redonner vie. Il rallume la flamme, mais à sa façon, légère, souriante, extrêmement artistique. On sent un côté music-hall chez Tony Marlow. D’ailleurs, s’il tape dans la môme Piaf avec «L’Homme A La Moto», ce n’est pas un hasard, Balthazar. Oui, on sent chez lui l’enfant de la balle, au sens fort. Si l’une de ses chansons s’appelle «Rockabilly Troubadour», ce n’est pas non plus un hasard. Il porte une chemise western noire et un pantalon de cuir noir, il joue sur une Gibson SG, mais ce qui frappe le plus, c’est la finesse de ses traits et l’éclat de son sourire.

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    Tony Marlow appartient à cette caste d’artistes vieille France, à cette aristocratie artistique issue des faubourgs et des vieilles vagues d’immigration, celles qui firent de Paris la capitale culturelle du monde, les vagues d’Italiens, d’Espagnols, de Russes et puis bien sûr les Pieds Noirs. Un soupçon de guerre d’Algérie, une pincée de jazz, quelques grammes de bases militaires américaines, et la radio : cette époque va disparaître avec ses témoins, mais pour l’heure, elle reste bien vivante. Quand on voit Tony Marlow, on pense bien sûr à Marc Zermati, car ils ont en commun une forte présence physique et cette passion pour le rock qui relève du meilleur instinct. Et toute la poésie, la légèreté, l’entrain et le talent qui émanent de Tony Marlow renvoient bien sûr à Charles Trénet. Rockabilly troubadour ! Oui, il se situe à ce niveau d’excellence. Dans les rades de banlieue, on appelait ce genre de mec un aristo-chat. En qui, disait Baudelaire, tout est comme en un ange aussi subtil qu’harmonieux.

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    Entre chaque chanson, il éclaire les lanternes, il rappelle par exemple qu’il a commencé comme batteur dans les Rockin’ Rebels, sur Skydog, avec Marc Zermati comme producteur. Et pouf, il propose le tout premier titre qu’il ait enregistré, «Western». Il nous replonge dans le sacré d’un son ancien. Oh, il était de bon ton de cracher sur les Rockin’ Rebels, mais on le sait, les cracheurs ne sont pas les écouteurs. En 1982, les Rockin’ Rebels enregistrèrent 1, 2, 3... Jump, un album de swing phénoménal. Dès «Loli Lola», JP Joannes drivait le bop sur sa stand-up. On sentait un côté très Boris Vian et un fort parfum de jazz hot dans «Hoodoo». Ce dingue de Joannes swinguait son beat sans vergogne. Un cut comme «Bleu Comme Jean» incroyablement groovy et mal chanté pouvait interloquer, c’est vrai, mais les Rebels maintenaient le cap droit sur l’étoile polaire, c’est-à-dire la solidité du romp. Ils donnaient une belle leçon de swing avec «A Kiss From New Orleans». JP Joannes et JJ Bonnet constituaient une section rythmique de rêve. Dans «Gallupin’», ce démon de Joannes gamifiait ses gammes à outrance. Et ça repartait de plus belle en B avec un «Hey Bon Temps» mal chanté mais swingué jusqu’à l’os. «Cinq Chats de Gouttière» sonnait très Chaussettes Noires, mais comme ça slappait oh boy ! Ils nous shootaient du New Orleans barrelhouse dans «Bim Bam Ring A Leavio» et redoublaient de jivin’ juicy jive dans «Preacher Ring The Bell». Et jusqu’au bout de la B, ils swinguaient à la vie à la mort, avec des merveilles comme «Dansez Dansez» et «Bop Jump And Run».

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    Pendant son set, Tony Marlow rend aussi hommage à Victor Leed avec «Le Swing Du Tennessee», puis à Chuck Berry, avec une édifiante reprise de «Rock At The Philarmonic». Pur jus de swing ! D’autant plus pur qu’Amine le slappeur fou fait un véritable numéro de cirque sur sa stand-up. Depuis le début du set, on voit bien qu’il laboure à tort et à travers et qu’il piaffe. Par moments, il joue tellement de dédoublements de doublettes dédoublées qu’il semble à côté, comme s’il fonçait à l’aventure, tel un poulet décapité. Il fait des petits bonds d’exacerbation congénitale et bam-balamme littéralement ses cordes de coups de paume.

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    On n’avait encore jamais vu ça ! Autant Tony Marlow joue la double carte du délié byzantin et de la précision, autant Amin rue et piaffe comme un étalon sauvage que personne ne saura jamais dompter, même pas Zorro. Ce slappeur fou ne regarde jamais où il met les mains, il joue à deux cent à l’heure en fixant des gens dans le public. Le contraste des deux styles fait l’incroyable force du set. Autre reprise de choix : «My Baby Left Me» qu’Amine introduit à sa façon, en vraie bête de Gévaudan. Et quand il rend hommage aux Blue Caps, on voit bien que Tony Marlow a travaillé les gammes du vieux galopeur Gallopin’. Musicalement, il est irréprochable. Joli travail d’artisto-chat.

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    L’autre album de Tony Marlow qu’on pourrait recommander s’appelle Knock Out, sorti lui aussi sur Skydog. Tony Marlow y propose une A rockab et une B rock’n’roll. Il attaque sa face rockab avec un «Action Baby» bien boppé de la bobinette. Il atchoume son action - Don’t stand hangin’ on the line - Et ça repart de plus belle avec «Just The Talk Of The Town» qu’il chante d’une voix de mineur cancéreux, c’en est presque boogaloo, mais quelle santé pulsative ! Encore une belle pièce de jive pantelante avec «Swamp Sinner». Tony y sort son meilleur boogaloo et derrière lui, il a du beau monde. Quel son ! Il finit l’A avec un «Get Crazy» amené au petit riff d’attentisme carabinant. Pure rockab attack - Get crazy ! - très beau son de dos rond et puissances des ténèbres en filigrane. Fatalement, la B accroche moins, car le rock’n’roll vire assez vite au cousu de fil blanc comme neige. Il faut attendre «My Search» pour frémir. Tony le prend à l’insidieuse sur un gros son sourd et il termine avec deux reprises de choix, «Jezebel» et «Fought The Law».

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    En première partie jouaient les Subway Cowboys. Pas facile de monter sur scène après des mecs aussi brillants. Aux qualités de Tony Marlow, il faut ajouter le courage. Et pas n’importe quel courage : celui de l’intelligence. Grâce à Tony, les Subway Cowboys ont du monde. Pendant le premier cut, ils font illusion : on pourrait les prendre pour des mecs de Nashville, tellement c’est en place, bien chanté, bien slappé, bien battu et bien télécasté. Mais non, ce sont des banlieusards. Une sorte de James Burton en herbe joue en lead. Tout ce qu’il joue relève du plus haut niveau, d’où le référentiel. Il dispose de cette facilité à égaler les plus grands, chacune de ses interventions est un miracle d’élégance jivy, il tire ses accents country dans un rumble d’Americana qui lui semble propre. Il joue avec ce qu’on pourrait appeler une précision inspiratoire. C’est d’autant plus stupéfiant qu’il parvient à rocker tous ces cuts d’Honky Tonk et à leur donner vie. On le sait, le Honky Tonk est un genre difficile, situé à la lisière du fleuve et de la country, et pour tenir une heure, il faut l’étincelle. Les Subway l’ont. Et quelle étincelle ! Il faut voir ce batteur jouer à l’économie, avec souvent des balais pour fouetter le cul rebondi du beat, et ce slappeur qui bat ses cordes comme s’il jouait des congas à Congo Square. Rien qu’avec une telle section rythmique, la partie est gagnée d’avance. Ils tapent une belle version de Folsom et terminent avec un vieux coup d’Hank Williams. Mais curieusement, ce sont leurs compos qui accrochent vraiment. Le James Burton en herbe s’appelle Fabien et le chanteur du groupe vaut tous les géants d’Amérique : posture, allure, galure, césure, il a tout, et cette façon de battre les accords à la syncope de cyclope. Fantastique équipe !

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    Signé : Cazengler, Tony Barjow

     

    Tony Marlow. Le 106. Rouen (76). 23 février 2018

    Rockin Rebels. 1, 2, 3... Jump ! Underdog 1982

    Tony Marlow. Knock Out. Skydog 2009

    TROYES07 / 04 / 2018

    3B

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

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    Je conduis comme une brute. Je brûle les feux rouges, j'écrase les grands-mères sur les passages piétons. La teuf-teuf laisse une trace sanguinolente derrière elle. Je suis pressé. Que voulez-vous un problème de conscience me taraude et me rend insensible à toute souffrance humaine.

    Je suis un tricheur, un voleur, un meurtrier, un assassin, je ne trouve pas un mot qui puisse exprimer toute mon ignominie, il ne doit pas en exister dans la noble langue françoise. Ce n'est pas de ma faute. Je n'y suis pour rien, un malheureux clic sur internet et en un milliardième de seconde j'ai piétiné mes principes les plus sacrés. Je m'explique, lorsque je file au 3 B, je suis toujours la même règle de fer que je ma suis prescrite. Lorsque je vais voir un groupe que je ne connais pas, je m'interdis de chercher à en savoir plus. Je ne surfe pas sur You Tube pour trouver des vidéos, je ne visite ni son FB, ni son site. J'entends juger le gibier sur place et sur pièce, en direct et en public, je me méfie des jugements hâtifs – des miens comme des autres – j'entends appréhender l'objet de ma curiosité insatiable de rocker incorruptible, hors de toute prévention, qu'elle soit positive ou mauvaise.

    Z'oui mais voilà voici huit jours, par la plus grande inadvertance, sans même le vouloir j'ai enfoncé la touche de Rhythm Bomb Records, voulais vérifier je ne sais plus quoi et plouf je tombe sur une vidéo de démonstration, un montage de groupes, qui se suivent sur scène, je zieute d'un œil distrait, entre parenthèses je suis obligé de reconnaître qu'ils n'envoient pas la purée au compte goutte, lorsque tout à coup je reste tétanisé, la plus grande catastrophe depuis l'extinction des dinosaures me tombe sur le coin de l'oreille, un truc à vous casser les éléphants en deux, mais qui sont ces sauvages, de quel endroit reculé du Tennessee sortent-ils, de quel bayou de la plus profonde Louisiane émerge-t-il ? Lorsque le nom s'inscrit sur l'écran, je sursaute, je les connais, non je n'ai pas la berlue, Berlot Béatrice la patronne nous a prévenus qu'elle les avait programmés, oui Cristal & Runnin' Wild passent dans une semaine au 3 B !

    Confronter le rêve entrevu à la plate réalité n'est-ce pas courir au-devant de la plus amère déception ? Ce soir en pénétrant dans le 3B j'ai l'impression de marcher sur des œufs de brontosaure. Coquille pleines ou vides. Même pas quitte ou double. Plutôt meurs de déréliction ou crève d'enthousiasme.

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

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    Il y a des secondes qui vous réconcilient avec le bonheur. L'est pourtant tout seul. Les trois autres lui laissent tout le boulot d'intro. Pas grand-chose, quinze secondes, pas une de plus, mais pas une de moins. Solitaire, yeux bleus, chemisette rose, cheveux tirés en arrière, s'appelle Jack O Roonnie, ne donne pas stupidement le la sur sa contrebasse, vous refile la pulsation originelle, les poètes vous parleront de la première vibration universelle dont les échos se solidifiant donneront naissance à notre monde. Les esprits cartésiens – ils sont légions – n'iront pas chercher midi à quatorze heures, arrêtez de bavasser les gars, c'est juste du jazz. Ils n'ont pas tort non plus. Même que l'autre escogriffe avec sa queue de cheval et son chapeau de cowboy, pique des deux sur la grosse caisse, et vous met en branle la charleston, va vous la faire fonctionner à toute vapeur durant les trois sets, une véritable soupape pulsatrice d'induction rythmique. Johnny Trash est son nom. Je vous conseille de ne pas le quitter des yeux. L'est comme la dynamite sur le feu, sourit à pleines dents, en recherche perpétuelle de la bêtise à ne pas faire. L'a la banane méchante, les cheveux qui pointent par-devant à la manière des rostres des navires de combats de la marine romaine. Si on ne le connaissait pas, on aurait peur, mais on l'a reconnu, à sa guitare, Patrick Ouchene qui officiait dans les Bop A-Tones aux côtés de Michel Texier alias Mike Phantom – résumé de cet épisode homérique dans la livraison 358 du 28 / 01 / 2018 – vous remet en trois coups de strings, le bop dans le bon sens.

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    Là, vous vous dites, pas mal les Runnin' Wild. Vous n'aurez pas tort. Mais il vous manque un peu de lucidité dans le cristallin, car s'il est vrai que les Runnin' vont être plus sauvages que vous ne l'espériez, vous n'avez encore rien vu et surtout rien entendu. Sur le premier morceau vous aviez des excuses, le cowboy qui vous fait des chœurs foutraques d'opéra, et puis il y a sûrement un truc qui ne va pas à la sono, Fab s'est trompé, lui a mis le micro trop fort et n'a pas assez poussé sur les musicos. Mais non Fab ne se trompe jamais. C'est qu'elle est là, vos perceptions auditives et visuelles en sont chamboulées, toute belle, toute simple, cheveux blonds et lèvres rouges, pudique foulard blanc qui cache la naissance de sa gorge, Crystal, elle l'annonce un morceau de Patsy Cline. Pastis fortement alcoolisé. Sans eau. Quelle voix, quelle beauté, quelle aisance ! Une manière d'écraser la première syllabe d'attaque – me fait immédiatement penser aux tout premiers enregistrements de June Carter – que voulez-vous l'on est doué de naissance ou on ne l'est pas – et de monter très haut en puissance. Même pas une technique mais l'instinct divin et le feeling diabolique – le père Noël a dû lui vider sa hotte entière dans ses chaussures au premier jour de sa naissance. A maudire vos parents pour le peu qu'ils vous ont transmis. D'ailleurs son Dad à elle est à ses côtés. Patrick Ouchene, guitare en bandoulière, les doigts en perpétuelle recherche. Mais attention l'esprit veille et commande. Adore l'audace, un riff est un bon riff, certes mais l'a intérêt à ne pas se répéter, faut qu'il sache se déstructurer pour apparaître sous une autre forme, ce soir notre guitar-héros est d'inspiration cubiste, comme ces portraits de Picasso qui vous mélangent tous les détails d'un visage avec les objets du décor pour qu'il en sorte encore plus étrangement ressemblant.

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    Voyage au travers de cent cinquante ans de musique populaire américaines escale dans tous les genres, blues, country, jazz, hillbilly, rockabilly, rawkabilly, psychobilly, doo wop, surfin', arrêt à tous les étages du rock'n'roll. Quatre fous amoureux du rock'n'roll. Jack le taiseux, laisse parler sa big mama pour lui, heureusement que de temps en temps les autres s'arrêtent de jouer pour qu'on puisse se rappeler que sans sa brasse généreuse, tout le quatuor coulerait au fond de l'eau comme un fer à repasser. Encore un irremplaçable, mais d'un tout autre genre, Johnny Trash – la voix caverneuse de Johnny Cash, mais pas le tempérament. Trop exubérant pour cela. Pourrais difficilement décrire son style à la batterie, tout ce que je peux affirmer, c'est qu'il tape, fort, juste et à bon escient. Mais il semble toujours être en train de faire autre chose, viendra par exemple nous jouer de sa guitare customisée avec cordier en fil de fer, l'a dû avoir une nostalgie de banjo au montage car il a piqué le hublot de la machine à laver, et cela s'entrechoque en produisant le son caractéristique d'une washboard entre blues et jazz. Frappe aussi sur ses tambours avec ses maracas manière de glisser des petits cailloux dans les souliers du rythme.

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    Sont trois à accompagner Crystal, et Crystal sait s'écarter et les laisser s'éclater ensemble. Plus de Crystal, de l'instrumental. Un splendide Link Wray, Patrick Ouchene en maître symphonique, la guitare qui rumble à mort, maîtrise la secousse sismique, agite des mains en sorcier indien qui appelle les orages, guide la tornade droit sur vous et la renvoie au loin au dernier moment, vous emporte dans des imprécations tonitruantes, vous fait chevaucher la foudre et la tempête, et tout s'arrête aussi brutalement que cela avait débuté. Vous laisse abasourdis, privés de sens et de son.

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    Oui mais Crystal. Sidérante. Déconcertante. Quel que soit le rythme, quelle que soit la tonalité, et parfois les entames des morceaux sont d'une trame si resserrée qu'il vous paraît impossible que quiconque puisse y placer sa voix, mais elle la pose naturellement, vous facture la porte, en douceur, s'installe, l'est chez elle, se promène dans l'appartement, s'allonge sur le sofa, ouvre le frigo, ou alors elle vous bazarde les meubles par la fenêtre parce qu'elle a envie de changer la tapisserie. Princesse de sang royal, qui ne se permet jamais un caprice qui ne vous semblerait l'évidence d'une nécessité absolue. Un Etta James à vous mettre dans tous vos états, un Jezebel ricochant entre la version de Gene Vincent et celle d'Edith Piaf, mais ce n'est pas tout, nous n'avons pas encore quitté le rayon des classiques, un sentier somme toute assez bien délimité, une petite acrobatie jazz sans filet, les trois musicos s'enfuyant grand-est alors que toute seule elle file vers l'abîme en surfant sur la cime des vagues géantes. Un peu de sport, juste pour se mettre en forme.

    Il est temps d'ouvrir les portes de la folie pure. Surprise, c'est le chat qui entre. Pas celui des Stray Cats, le greffier de Crystal. Toute la salle en profite pour se mettre à miauler. Notre chance de tous finir en camisole de force à Charenton. Une seule consolation c'est qu'on embarquera en priorité le combo. Sans come back. Crystal s'amuse comme une possédée. L'on ne saura jamais exactement ce qui est arrivée à cette maudite bestiole porteuse de malheur, et peut-être vaut-il mieux ainsi. Séance films d'horreur. La pure jeune fille et les quarante zombies, que voulez-vous qu'elle fît devant un tel défi ? Lui courent après, alors elle crie comme si sa dernière heure était arrivée. Doit y prendre un plaisir pervers, car maintenant elle screame comme si elle découvrait une grosse araignée noire et velue dans sa chambre. Elle en a les yeux qui pétillent de malice et la voix qui vous percerait le plafond. D'autant plus que les Runnin' Wheels n'en perdent pas une pour nous construire une séquence bruitage, jusqu'à Jack qui vous pousse un glapissement de renard à vous glacer le sang.

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    C'est fini. Ovation et sidération. Les disques et les T-shirts sont pris d'assaut. Une soirée exceptionnelle. Crystal toute belle, toute fraîche, jambes fuselées, franges blanches au bout de sa robe, anneaux de gitanes et yeux de biche, toute simple, une grande chanteuse. Merveilleuse.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB  : Béatrice Berlot /

    FB : DjRockin Cats with Fab )

    PARIS / 24 – 02 - 2018

    JAZZ CLUB MERIDIEN ETOILE

    NOËL DESCHAMPS

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    Nous avons tous nos petites manies innocentes même si nous préférons nos travers les plus nocifs, pour moi c'est tout simple une fois par mois je pars en maraude. Pas très loin, sur You Tube. Je vais voir au cas où. Peut-être quelqu'un aura eu l'idée de rajouter une vidéo de Noël Deschamps. J'avoue que je rentre très très souvent totalement bredouille. Me console en visionnant la majorité de celles qui y sont déjà. Mais ce coup-ci, je ferre le gros poisson, trente-neuf minutes de Noël Deschamps sur scène. Pas très loin à Paris au Jazz Club du Méridien Etoile – rappelez-vous le Cat Zengler nous avait emmené y voir Vigon ( voir Kr'tnt ! 161 du 30 / 10 / 2013 ) - voici pas très longtemps, le 24 février 2018, le genre de truc que je n'aurais pas manqué pour deux empires et qui a malheureusement échappé à mon flair de rocker, vraisemblablement un coup tordu de la CIA.

    Les apparitions de Noël Deschamps sont rares. Il fut pourtant un de nos plus valeureux et originaux pionniers. De 1964 à 1968 il fut un des rares à porter le flambeau du rock français. Fut malheureusement oublié après Mai 1968, la nouvelle vague de jeunes chevelus qui découvrirent le rock, en leur an de révélation 1969, fit totale impasse sur tout ce qui s'était passé de par chez nous, les années précédentes. Fit partie de la toute première génération, celle du Golf-Drouot, l'est né en 1942 – Johnny en 43 – ce n'est donc pas un dernier-né qui gesticule sur scène. Vous laisse faire le calcul vous mêmes.

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    L'a la classe Noël dans sa chemise blanche, le cheveu blanc, le gestes souples et sûrs, bouge comme un jeune homme. Une chose qui ne choquera pas les nouveaux venus, l'a gardé son timbre de voix si particulier, intact. Ce que je trouve de fabuleux chez Noël Deschamps c'est qu'il est le seul français à chanter le rock sans chercher comme tous les autres à imiter le phrasé anglais ou américain. L'a un organe particulier, l'on disait que sa voix courait sur trois octaves, moi j'ajouterai qu'elle se faufile dans l'herbe tendre de la mélodie pour brusquement se lever comme une tête de cobra royal, et vous êtes déjà mort que vous n'avez pas encore compris ce qui vous arrive. L'a dans son larynx un grain de démesure qui n'appartient qu'à lui, un soupçon voilée et d'une clarté extraordinaire.

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    Nous interprète neuf de ses titres les plus connus : Tout ira très bien, une tambourinade échevelée d'une précision extrême, Je n'ai à t'offrir que mon amour, belle cover de Don't Let be me Misunderstood des Animals, Bye Bye Monsieur une composition qui à l'époque ( 1967 ) témoignait que Gérard Hugé son producteur connaissait les Memphis Horns mais refusait de copier platement, une très belle version de Lonely Avenue sur laquelle il joue aussi de l'harmonica, sa superbe adaptation du Bird Doggin de Gene Vincent réécrite en art de vire rock'n'roll, Oh la hey ! compo originale de Bashung des mieux enlevées, Noir mon frère, un titre de son album de 1984 chez Big Beat, et Te Voilà le tube de Rob Argent des Zombies sur lequel Pussy Cat – elle fut l'égérie de Gérard Hugé - lui donne la réplique.

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    La vidéo donne des extraits des deux sets de la journée. Certains morceaux seront donc donnés deux fois. Ce qui ne fait que doubler notre plaisir. Nous avons même en prime une interprétation de Jusqu'à Minuit de Johnny – la voix de Noël fatigue un peu, mais l'énergie est là. Deux guitares, synthé, basse, batterie et un très bon saxophone. Pussy Cat pour les choeurs.

    Une de mes idoles. De toujours.

    Damie Chad.

    *

    L'exemple idéal de ce qu'il ne faut pas faire. Vous rentrez tout fier de concert, vous déposez religieusement le CD que vous en ramenez sur la pile des disques à écouter en urgence absolue. Vous connaissez la suite autant que moi : les nécessités cruelles de la vie, les aléas imprévisibles de l'existence qui se mettent en travers de vos décisions les plus péremptoires. Lendemain soir 21 heures, vous vous apprêtez à glisser la rondelle fabuleuse dans l'appareil quand fort inopportunément le téléphone sonne :

     

    - Allo Damie !

    - Salut Noémie !

    - Ecoute-moi bien Damie, c'est très grave ! J'avais décidé de passer chez toi pour te faire un bonjour surprise, je suis dans le métro et horreur je m'aperçois que j'ai oublié mon pyjama à la maison !

    - C'est terrible Noémie, je ne te l'ai jamais dit, mais je dors tout nu, depuis le jour où ma maman m'a jeté dans ce monde sans pitié !

    - Oh! Damie c'est affreux, comment allons-nous faire ?

     

    Exactement les genres de vicissitudes qui n'arrêtent pas d'empoisonner la vie du rocker de base. Comment voudriez-vous que le lendemain matin après une nuit sans sommeil à tenter de résoudre ce douloureux problème vous pensiez encore à votre disque ? Bref deux ans plus tard grâce à l'écroulement de la fatidique pile vous vous apercevez qu'il serait quand même temps de tenir vos engagements prioritaires. En plus, c'est du lourd :

     

     

    HOT CHICKENS

    OFFICIAL BOOTLEG

    Live @ Gedinne / August 24 th 2013

    ( Chikens Records )

    Hervé Loison : Vocal, Contrebasse, harmonica, guitare rythmique / Christopher Gillet : guitare / Thierry Sellier : batterie.

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    Keep a knocking : me souviens encore de l'avertissement du grand Jake quand j'ai choisi le CD «  Ah ! Tu sais, c'est pratiquement du garage ». Comme je n'ai nulle prévention envers le garage et ses huiles de vidange qui sentent le cocktail molotov je n'ai pas hésité une seconde et le monstre est sur l'appareil. J'avoue que ça commence mal, le bruit d'un démarrage de 2 Chevaux au starter ( je vous parle d'un monde que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ) puis il y a ce ronflement hargneux de sanglier que vous venez de réveiller dans sa bauge et la bogue de châtaigne richardienne qui vous arrache le visage. Et c'est parti pour un fuckin'time de rock'n'roll, préfèrerais ne pas vous parler de Thierry Sellier qui tapote sur le tambour la marche militaire qui accompagna les grenadiers de l'Empire lorsqu'ils se mirent en marche vers le soleil d'Austerlitz, mais ça se transforme rapido en chasse à courre et Christophe Gillet qui vous dépose des riffs explosifs à la nitroglycérine juste pour vous rappeler que c'était comme ça au bon vieux temps du rock'n'roll. Et c'est sur ce background que Loison joue à la diva d'opéra, un rôle qui lui va à merveille, quant elle est en colère parce que l'on a reproché à son chiwahwa, une perle, d'avoir pissé au pied du micro et que la star souffle le ramdam sa grosse voix et son immense caprice pour que le directeur en personne vienne présenter ses excuses à l'adorable et innocente peluche. Bref vous l'avez compris, ça chauffe. Rockabilly boogie : hurlement d'entrée pour saluer Johnny Burnette, une espèce d'avalanche rocailleuse avec Thierry qui fend les rocks avec sa baguette Durandal et Christophe qui vous poinçonne les notes à la visseuse ultra-rapide. Quand à Loison quelqu'un a dû rayer un de ses trente-trois tours d'Elvis, car franchement il est d'une humeur massacrante. Tronçonnante même. Jeannie Jeannie Jeannie : petit Richard mais grand shouter, Christophe vous envoie la valse à forte amplitude, Thierry vous beurre la tartine des deux côtés au venin d'aspic et Loison vous rappelle la petite Jeannie d'une façon si autoritaire, l'en nasille de colère, que si une ligue féministe en vient à écouter le skud, il terminera sa vie en prison. My baby runs away : n'en fait pas mystère, le clame à haute voix, deux morceaux tirés de son ancien groupe Mystery Train, je ne sais pas si vous l'avez remarqué mais les rockers n'aiment pas que leurs poupées se cassent, l'en fait tout un roquefort affiné le Jake, et les deux autres en profitent pour se laisser aller aux plaisirs d'un background coupable, le poussent un peu dans ses retranchements, le Loison dans une colère de fou, il éructe à la manière d'un dromadaire à qui l'on vient d'interdire de boire. Motorcycle girl : éloignez les enfants, Jake pète trois durites d'un coup, ne chante plus, il crie, il hurle, imite le bruit d'une moto, un truc horrible même Thierry et Christophe ont la frousse de leur vie, vous hâtent la cadence à 323 kilomètres heure, sont pressés de finir le morceau, veulent rentrer vivants chez eux, mais pas de chance Loison les rattrape sur la bretelle de l'autoroute. Les carottes sont cuites et les chickens are very hot. The devil and me : ça ne pouvait que mal tourner, voici que le diable s'en mêle, Loison chante comme l'on ricane en bécane, et les deux acolytes vous tressent une tenture musicale de toute beauté, si vous n'en étiez pas convaincu maintenant vous l'admettez, rien n'est plus beau que le rock and roll, un solo de guitare à vous faire entrer dans les ordres, bon Loison vous scalpe un peu avec son vocal de chevrolet aux ailes carbonisées et Christophe rajoute une deuxième couche de coups de fourche. Don't touch what you can't afford : le titre en lui-même est un avertissement, l'interprétation une menace atomique, et la musique un accomplissement. Destructif. Quand Loison vous dicte les dix commandements du rocker vous avez intérêt à filer doux car la maison ne fait pas de crédit. Just reelin' & rockin' : un petit côté country, mais le bonheur est de courte durée sur cette planète, un serpent sous chaque motte de terre et un colt dans chaque saloon, en plus Christophe et Thierry déclenchent une bagarre générale et Hervé vous pousse des piolets de joie sur les décombres fumants. Cruel Lou : Loison s'en prend au public, un truc classique quand une fille vous a fait du mal vous cherchez du réconfort auprès des copains et c'est parti pour un chant indien, vous savez ceux que l'on entonne juste avant d'enfourcher les poneys sur le sentier de la guerre, le combo vous joue en sourdine l'attaque du fort, le moment idéal pour se plaindre de la jolie Lou, Thierry en massacre sa batterie, Christophe tire sur ses cordes comme sur les viscère d'un chat et c'est parti pour le grand pow-wow, miaulements d'horreur et tout le bataclan, la suite est déplorable, Hervé Loison est devenu fou, parle tout seul, vaticine comme s'il annonçait la venue du messie, Thierry essaie de le faire taire en lui enfonçant la tête à coups de baguettes-marteaux, mais la bête parvient à s'échapper, grognasse comme un ours blanc privé de banquise que vous venez d'expulser de votre frigidaire, chants d'indiens dans le lointain, charivari monstrueux qui se termine abruptement, l'on ne sait pas pourquoi. Miss Froggie : maintenant l'on sait : pour jouer un petit morceau de rock'n'roll ! Et Miss Froggie arrive en trombe, Christophe imite le froufrou de sa robe tournoyante, à chaque battement de sa baguette Thierry lui descend sa culotte, ne cherchez plus loin à comprendre pourquoi le rythme s'accélère soudain, elle est toute nue et Loison en claque sa langue de bonheur. La fin du morceau n'est pas morale. Folie collective. Lovin'up a storm : rien de tel qu'un gros orage pour électriser l'atmosphère qui n'en a pas besoin mais ça peut toujours servir surtout quand on appelle Saint Jerry Lou, le diable en personne, à la rescousse, Gillet martyrise sa pumpin' guitar et l'on subodore que Loison s'en va voler avec les anges portés à bout de bras par un public survolté. L'en revient tout excité, vous expédie le vocal au lance-pierre. Fait mouche et caïman à chaque fois. Ne vous reste que vos jambes cisaillées pour danser. Plus qu'il n'en faut pour être heureux. Shake your hips : Jake a sorti son harmonica comme l'on dégainait son colt dans les bouges de Chicago. L'est vrai que ça bouge salement. Le blues ne fait pas de pitié. Vous bouscule le rock'n'roll comme une vulgaire serpillère et vous l'accule dans ses derniers retranchements. Deux sacrés fils de pute qui déchargent sperme et balle dum-dum à foison. Le combo virevolte comme un groupe de derviches tourneurs. Et quand la machine s'arrête, vous repartez aussitôt en marche arrière. Stompe mais ne stoppe jamais. L'harmo siffle comme une locomotive et la batterie boogie-boogise à mort, le chauffeur Loison court sur les toits des wagons, ne sait plus où il a mis sa pelle à charbon alors il hurle à la lune et à tous les soleils intergalactiques, aussitôt imité par le public toujours prompt à s'embarquer dans le premier delirium tremens qui passe et trépasse. Unchained melody : après la tornade, un slow, six secondes, ne faut jamais abuser des bonnes choses, la suite ressemble à une catastrophe ambulante qui fonce sur vous et qui vous emporte au pays des exagérations putrides. L'on en pleurerait presque et la musique vous englobe comme une cloche à fromages charançonnés. Si vous aviez cru entourer de vos bras câlins votre voisine, c'est raté, il y longtemps qu'elle a dépassé l'extase clitoridienne dans cette tempête tonitruante. Vous n'existez plus. Pour elle. Pour vous, non plus. Surfin bird : Loison sort son petit oiseau de la cage. Un aigle royal qui déplie ses ailes et n'entend pas renoncer à sa liberté. Maintenant Jake aboie comme un chien en colère, transforme sa voix en bande-son de dessin animé désarticulé et c'est parti pour l'ultime ouragan de 1887 qui dévasta l'Oregon. Aucun survivant. Misirlou : Christophe prend le devant de la scène, surfe sur sa guitare comme Dick Dale sur sa planche à voile, et le public joue les jolis chœurs. Liesse collective, l'avion se pose en bout de piste et vous écrase consciencieusement. Tout le monde s'en fout, c'est trop bon. Bony Moronie : un dernier bal avec la petite Bonnie qui tournoie comme une toupie folle, le classique de Larry Williams, l'est mort d'une balle dans la tête le pauvre Larry mais ce n'est point grave, l'était immortel depuis qu'il avait gravé sa bombe humaine, que ce soir les Hot Chickens ont décidé de faire exploser une fois pour toutes ( une voix pour toutes selon Loison ), vous secouent la marionnette Moronie de bien belle manière. Délectable. Save your soul : une dernière prière avant le boogie du soir, Loison cet ami qui nous veut du mal a décidé de sauver nos âmes. Le problème c'est que nous ne savons plus où nous l'avons mise, c'est que l'on ressort d'un disque des Hot Chikens totalement chamboulés, Christophe Gillet a beau vous caresser de ses riffs pointus et Thierry Sellier faire baguette de velours, vous savez que le pire est à venir. Ne vous fiez pas à Hervé Loison lorsqu'il prend sa voix de clergyman, vous savez que le fléau est programmé et que rien ne l'arrêtera. Et en effet rien ne l'arrêta.

    Pour une raison bien simple. C'est que le disque terminé vous appuyez une nouvelle fois sur la touche on. Une parfaite introduction pour ceux qui n'ont jamais participé à un concert des Hot Chickens.

    Des malheureux.

    Qui ne connaissent rien du monde.

    Méritent-ils même de vivre ?

    Je préfère ne pas répondre.

    Damie Chad.

     

    15 / 03 / 2018 – PARIS

    AU 100 RUE DE CHARENTON

    THE PRICE OF THE TICKET

    KAREN THORSEN

    ( 1989 )

    Voici plusieurs années que nous présentons régulièrement dans KR'TNT ! des livres de James Baldwin, figure indissociable de la lutte des noirs aux Etats-Unis. James Baldwin est mort en France le 01 décembre 1987. Le Comité James Baldwin ne laisse pas passer une si belle occasion de sortir de l'oubli la haute figure de l'écrivain laissée quelque peu en déshérence depuis pratiquement deux décennies en notre pays. La réédition d'une dizaine de ses ouvrages et l'attribution du César du Documentaire 2018 au I'm Not Your Negro de Raoul Peck a suscité un nouvel élan autour de l'auteur de Si Beale Street Pouvait Parler.

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    Mais ce soir le Comité James Baldwin convie les amateurs de Baldwin à visionner une rareté, le film The Price of the Ticket de Karen Thorsen. Cette œuvre n'aurait jamais dû voir le jour. A l'origine Karen Thorsen devait suivre Baldwin en train d'écrire son dernier roman. Mais la mort s'est glissée au milieu du jeu avant même que la partie proprement dite commençât, et a rendu le projet caduc. Mais les producteurs ne renoncèrent pas, une nouvelle règle fut établie : le film se ferait tout de même, il existait, autant en France qu'aux Etats-Unis, de nombreuses archives d' interviewes du romancier et les témoins de son existence ne demandaient qu'à témoigner... Il était établi que la réalisatrice ne rajouterait aucun mot de son cru sur la bande son. Le film commence sur les obsèques de Baldwin – ce qui donnera à tous les rockers d'entrevoir quelques bribes de Rosetta Tharpe, rappelons que son jeu de guitare n'est pas étranger à la manière d'envisager l'emploi de cet instrument dans le rock'n'roll, en train de chanter... Et puis la narration adopte un cours chronologique des plus classiques.

    L'on suit Baldwin pas à pas, l'importance de son beau-père prêcheur intransigeant, la prise de conscience du gamin et de l'adolescent de la chape de misère qui l'emprisonne, lui, sa famille, et toute la nation noire. Baldwin cumule les difficultés, non content de n'être qu'un nègre il est aussi homosexuel et désire devenir écrivain. Comme beaucoup d'artistes noirs il fuira à Paris. Vivra dans la rue, connaîtra la solidarité des milieux les plus pauvres – les maghrébins parisiens qui subissent de la part des français un ostracisme racial qui étrangement l'épargne en tant que noir... Ce sont des années de formation éprouvantes mais c'est dans ce creuset qu'il écrit Va Dire à la Montagne – dynamitage du puritanisme religieux noir - et La Chambre de Giovanni – dynamitage du puritanisme sexuel blanc - qui lui apportent la gloire.

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    En 1957, il rentre aux Etats-Unis, il pense pouvoir aider à faire progresser la problématique noire. L'espoir soulevé par la Présidence de John Kenedy ne sera qu'un feu de paille. Baldwin est de tous les combats mais après les assassinats de Malcom X et de Martin Luther King, il se doute qu'il est le suivant sur la liste de la CIA... Il retourne en France, continuant la lutte par ses écrits et se faisant un devoir de payer les avocats qui défendent les militants et les dirigeants des Black Panthers. Ses écrits sur la cause noire comme La Prochaine Fois, le Feu se révélant malheureusement prophétiques...

    La projection sera suivie d''un débat entre la salle pleine et Eléonore Bassop et Samuel Légitimus qui apportent une quantité impressionnante de précisions sur la vie, l'activisme politique et la réception des écrits de James Baldwin. La discussion s'engage beaucoup plus vivement dès qu'il s'agit de porter un jugement sur l'action politique de Barack Obama en faveur des noirs aux Etats-Unis...

    Dans le même ordre d'idée, le fait que l'on ait proposé à Christiane Taubira d'écrire la préface de la réédition chez Folio de La Prochaine fois, le feu me fait doucement rigoler. Quand on a été ministre de la justice d'un gouvernement d'obédience libérale qui s'est comporté fort honteusement et moult ignominieusement quant à l'accueil des immigrés africains et que l'on n'a pas eu le courage de démissionner, il vaudrait mieux avoir la pudeur de se taire et le courage d'assumer la politique à laquelle on a souscrit durant des années.

     

    Dans une pièce attenante se tenait une exposition d'œuvres picturales et graphiques en relation avec les combats de James Baldwin et la possibilité de tenir en main et de feuilleter une belle collection d'éditions américaines de l'écrivain, présentée par Sébastien Quagebeur.

    Damie Chad.

    AU PAYS DES FUGUES

    SEBASTIEN QUAGEBEUR

    ( Editions Unicité / 2016 )

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    C'était un livre un peu à part sur la table d'exposition des éditions américaines de James Baldwin. L'est de Sébastien Quagebeur qui présente les ouvrages et qui appartient au Comité James Baldwin. Partant du principe qu'un individu qui parle si bien de Baldwin et si laudativement de Langston Hughes ne peut-être tout-à-fait mauvais, je prends d'office, j'aime les gens passionnés.

    Un livre de poésie. Peu de mots. Beaucoup de déchirures. A l'image de notre monde. Qui vole en éclats. Si dispersés qu'il est difficile de se voir en son miroir brisé. Alors on se rattrape aux petites branches, celle des vocables arrachés aux journaux et à des lambeaux de photos de magazines. L'art du collage tient autant du test de Rorschach que des bâtonnets du Yi-King. Vous jetez le sperme du hasard et vous retrouvez la structure de votre ADN. Tout est question de projection. Les bouts de papier dans le chapeau mou de Dada, et la flamboyance expressionniste des motifs de papiers peints isolés.

    N'empêche que chez Sébastien Quagebeur le texte prédomine. Vous saute au visage dès que vous ouvrez le livre, à n'importe quel endroit. La parole vous happe, les flashs iconiques sont derrière, comme un fond de poubelles renversées. Peut-être une manière d'indiquer que la fleur de la poésie pousse sur le fumier de l'univers. S'agit aussi de dresser des barricades de papier face à la fureur du monde. Lorsque tout est détruit, ne reste que l'appel à l'émergence de la révolte. La critique acerbe ne suffit plus. Ne reste plus que le nom des poètes, Prévert, Césaire, et tous les autres qui ne sont pas nommés, à brandir comme des boucliers dérisoires qui se révèleront un jour être têtes de Gorgone protectrices. Car la poésie est l'ultime rempart.

    Le livre fonctionne à la manière d'un kaléidoscope. Vous êtes le périscope qui de loin en loin reconnaît une image, amie ou ennemie, mais il suffit de tourner rapidement les pages pour que la confusion gouverne votre esprit. C'est alors que vous vous raccrochez aux mots comme le naufragé à une épave. Sans doute avez-vous tort, ne tentez pas de mettre de l'ordre dans le désordre. Les poèmes visuels ne sont pas des messages, juste des contre-ordres à la marche du monde. Sébastien Quagebeur les a éparpillés comme rochers affleurants, et vous zigzaguez sautant de l'un à l'autre, sans vous doutez qu'à chaque fois vous enjambez l'abîme du non-sens. Vous traversez le brasier en vous réfugiant dans le feu d'artifice qui étincelle comme un bombardement de neutrons.

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    Parfois il vous en met plein les yeux. Fini le blanc et noir de la reproduction économique, Quagebur vous initie à la magie des couleurs. Existe-t-il une chromancie qui reflèterait d'une manière plus subtile l'interprétation de l'âme du poète ? Rimbaud et ses voyelles colorées viendront-il à votre secours ? Dans ce monde n'espérez que l'espoir.

    Le lecteur curieux – il en existe encore, peu je vous l'accorde – qui aime en venir droit au but demandera – c'est bien connu, les plus curieux sont les plus naïfs qui croient au sens caché des choses – mais de quoi parle ce livre en fin de compte ? Elémentaire cher Watson, pour le savoir contentez-vous de vous pencher par la fenêtre. Cela ne vous en dira pas plus que ce que vous voyez. Il est sûr qu'il n'y a pas pire aveugle que celui qui se cache les yeux. Alors je vais vous répondre : il parle de la nature de la poésie. Un animal difficile à saisir. C'est pour cela qu'il a ajouté des images aux mots. Parfois un dessin vaut mieux qu'un long discours.

    Ça volette de tous les côtés dans cet imagier pour adultes. Vous avez vraisemblablement entendu parler des battements d'ailes du papillon et de la théorie des catastrophes.

    Devrais-je en conclure que le monde court à la catastrophe ?

    Pas exactement, la catastrophe c'est vous. Voilà, maintenant vous savez, dites merci à Sébastien Quagebeur, car un lecteur averti en vaut deux.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 248 : KR'TNT ! 368 : MIKE HARRISON / KATHY AND THE FIREBRANDS / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / ORRYELLE DEFENESTRATE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 368

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    05 / 03 / 2018

    MIKE HARRISON ( + SPOOKY TOOTH )

    KATHY AND THE FIREBRANDS  

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    NEW NOISE / ORRYELLE DEFENESTRATE

    Harrison comme un nègre

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    Spooky Tooth se déplume : après Greg Ridley et Mike Kellie, voilà que Mike Harrison se fait la cerise. Le souvenir de la Dent Fantôme s’enfonce lentement dans l’océan. Bientôt il ne restera plus à la surface de la terre que des algues et des mollusques.

    Quand ils montent les V.I.P.s dans les early sixties, Mike Harrison et Arf ‘Greg’ Ridley ne sont encore que des chtio quinquins amateurs de skiffle. Ils vivent en effet à Carlisle, dernière ville d’Angleterre avant la frontière écossaise. Ils comprennent rapidement que pour percer, il faut descende à la capitâle. Mike dit à sa jeune épouse :

    — I’m going down to London. I’ll be leaving on Tuesday and we’re going there to make it !

    — Tu seras parti combien de temps, chéri ?

    — Oh ça ne prendra que trois semaines !

    Mike Harrison commet la même erreur que Lucien de Rumbempré : il croit tellement en lui qu’il pense devenir célèbre en un rien de temps. Les trois semaines commencent par se transformer en trois mois de dèche intensive, puis le séjour va s’étendre à sept ans, avec des épisodes intéressants.

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    Le premier à mettre le grappin sur nos chtio quinquins sera Larry Page, le temps d’un premier single, puis ce sera au tour de Mike Jeffery, qui est alors le manager des Animals. En 1965, nos chtio quinquins se retrouvent au Star Club de Hambourg. Ils deviennent les chouchous du public allemand - Most popular band after the Beatles - Puis Chris Blackwell qui manage le Spencer Davis Group leur met le grappin dessus. Les V.I.P.s sont le premier groupe blanc signé sur Island. Et c’est là que la connexion se fait avec le protégé de Blackwell, Guy Stevens, plus connu sous le nom d’Œil de Lynx. On lui doit en effet de sacrées découvertes : V.I.P.s qu’il va transformer en Spooky Tooth, Paramounts (futurs Procol Harum), Mott The Hoople, Free et Mighty Baby. Stevens est en outre un bec fin en matière de Soul, il est à l’époque le DJ le plus réputé de Londres.

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    Il propose aux chtio quinquins d’enregistrer un hit de Joe Tex, le fameux «I Wanna Be Free». C’est là que Mike Harrison entre dans la légende. Si on ne possède pas cet EP magique des V.I.P.s, il faut alors se jeter sur The Complete V.I.P.s, une compile éditée par Repertoire en 2007 :

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    on y retrouve tous les singles de ce groupe monumental et, sur une deuxième rondelle, des cuts live du groupe enregistrés en 1966, en Allemagne. C’est de la dynamite. À commencer par «I Wanna Be Free» qui n’a pas pris un seule ride en cinquante ans : c’est resté le hit garage suprême de la perfide Albion. Tout y est : le son, le groove, la voix et l’explosion. Mike Harrison a du génie, comme Van Morrison. Il dégage une sorte d’ampleur carnassière, comme Chris Farlowe. Il ouvre des horizons, comme Reg King. «I Wanna Be Free» est le Graal du rock anglais. Avec «Smokestack Lightning», il fait encore plus de ravages, car c’est amené au heavy stomp d’harmo et on a là l’un des plus beaux hommages à Wolf qui se puisse imaginer ici bas. Qualifions ça d’absolument définitif, si vous voulez bien. Mike Harrison chante avec une voix des cavernes, hear me cry, ses shining like gold sont d’une crédibilité invraisemblable. Sur cette compile bénie des dieux, on trouve aussi le tout premier single des V.I.P.s qui date de l’époque Larry Page : «Don’t Keep Shouting At Me/She’s So Good» : attention, c’est du heavy romp de british beat à la Pretty Things, emmené à folle allure. Mike Harrison est déjà dessus, comme l’aigle sur la belette. Si on se reconnaît un faible pour le british beat originel, alors on se régale. On tombe plus loin sur «Anyone», fantasmatique cut de raw Soul britannique. Eh oui, Mike Harrison peut sonner comme Ray Charles, il shoote à la glotte ardente, c’est un fervent buisson, il explose sa Soul de chtio quinquin. Et ça n’en finit plus de monter en température avec «Straight Down To The Bottom», un groove extraordinairement toxique. On y assiste à l’envolée de Mike Harrison, accompagné de filles terribles qui font des chœurs torrides. Comme le disait familièrement James Joyce, what a blow, Bloom ! On a là l’une de ces grandes émulsions prévaricatrices capables de nous réconcilier avec la vie. C’est en plus d’une rare modernité. Il chante aussi «Every Girl I See» à la bonne arrache duch’ Nord. Mike Harrison dispose d’extraordinaires réserves de ressources naturelles. Il est ce que les géologues du rock appellent un gisement prometteur. Sa version de «Stagger Lee» est un nouveau blow de Bloom, de même que «Rosemarie», claqué au beat avec des chœurs sur le quatrième temps. Explosif ! Mike Harrison chante ça à la Ray d’Angleterre au beurre noir, pur jus d’un Genius que Mike Harraisonne ! L’affaire se corse encore avec le disk 2 et notamment une version live de l’intouchable «You Don’t Know Like I Know» : Mike Harrison ose y toucher et réussit le prodige de sonner exactement comme Sam & Dave, mais il fait tout, et le Sam et le Dave. James Henshaw y coule un bronze de hot stunning heavy blast. Les V.I.P.s sont alors aussi puissants que le Spencer Davis Group et les Undertakers de Jackie Lomax. Sur scène, Mike Harrison donne les pleins pouvoirs à «Stagger Lee» et ce hit définitif qu’est «I Wanna Be Free». On tombe plus loin sur un romp superbe, «Talk About My Babe», emmené par un riff opiniâtre. James Henshaw y refait des siennes avec un solo entreprenant. Ça éclate dans une shoote de notes délétères - Baby won’t you please come home - Et ce diable de Mike Harrison sings his ass off, comme le disent si élégamment les Anglais. Encore une petite chose : si tu aimes vraiment le son des V.I.P.s, alors un petit conseil : chope l’I Wanne Be Free paru sur Beat Club International : le mix y est différent. On y entend la basse de Greg Ridley labourer «Stagger Lee» en profondeur et dans les deux sens. Non seulement la version est incendiaire, mais la bassline féroce de Ridley jette encore de l’huile sur le feu. Même chose avec «Rosemarie» : ces mecs avaient le diable dans le corps, il faut entendre gronder cette basse démente. Le seul qui savait aussi faire monter la basse dans le mix au bon moment, c’était Dickinson.

    Grâce à Blackwell, les V.I.P.s décrochent une residency au Scotch Of St James, et c’est là qu’un beau jour de septembre 1966 débarque Jimi Hendrix. (Jimi passa bien sa première soirée à Londres au Scotch Of St James, et non au Speakeasy, comme l’affirme l’auteur des Cent Contes Rock). Jimi entre dans le club et n’en revient pas d’entendre ce son. Les V.I.P.s sont sur scène et Jimi demande à jammer avec eux. Il est tellement impressionné par la qualité du groupe qu’il leur demande quelques jours plus tard de devenir son backing-band, mais le groupe refuse poliment. En effet, qu’allaient devenir Mike Harrison et James Henshaw dans cette affaire ?

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    En 1967, nos chtio quinquins duch’ Nord changent de nom et deviennent Art - Looking for a hipper name - Luther Grosvenor vient juste de remplacer James Henshaw. Ils enregistrent l’album Supernatural Fairy Tales que produit Guy Stevens. Au dos de la pochette de cet album devenu mythique, on voit les quinquins photographiés dans un appartement typiquement londonien. L’image rappelle celles des Small Faces (et inspirera plus tard la pochette du premier album d’Oasis) : Mike Harrison est assis dans un fauteuil et les trois autres par terre, sur un parquet à la Madcap Laughs, avec les grosses lattes vernies. Ils portent des foulards noués autour du cou, des chemises bouffantes en tissu imprimé et des blazers en velours. Greg Ridley se trouve au premier rang, le regard noyé d’ombre, Grosvenor affiche un look à la Jeff Beck, Mike Kellie ressemble à Bill Wyman, et derrière, Guy Stevens apparaît en transparence, comme un fantôme. C’est un disque hanté, enregistré juste avant que Guy Stevens ne ramène dans le groupe un keyboardist américain nommé Gary Wright. Avec Supernatural Fairy Tales, Art invente the Spooky Sound, grâce à des morceaux puissants de type «What’s That Sound». Ils tapent aussi le fameux «For What It’s Worth» du Buffalo Springfield que ce nègre blanc de Mike Harrison embarque au firmament des reprises. Luther Grosvenor rôde dans les parages en tortillant des gros licks bien grassouillets, tout est déjà là, sous l’everybody looks what’s going down : nous voilà très précisément au sommet du rock anglais des late sixties. La fête se poursuit avec «African Thing», un fabuleux festival de percussions embarqué par ce batteur génial que fut Mike Kellie. Ça sent bon l’Afrique, la savane, le sang des zébus, la violence des guerres tribales, les sagaies rouillées, la grâce des guerriers Massaï aux bras chargés de bracelets, les tambours primitifs et le beat de la transe hypnotique, tout est là. Derrière un bow window de Londres, Art joue le jungle beat, mais pas n’importe quel jungle beat, un jungle beat démesuré, interminable, troué de cris. Puis avec le morceau titre, ils passent au rock supersonique, mais dans le fog londonien. Ça donne une sorte de Silver Machine qui file dans la nuit. Tiens, voilà un hit planétaire : «Love Is Real» ! Mike Harrison chante comme un dieu, il est aussi brillant que Rod Stewart ou Chris Farlowe, il chante avec une classe effarante et les autres envoient des chœurs de rêve. Tout le monde connaît «Love Is Real», mais personne ne sait que c’est une œuvre d’Art.

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    Sous l’impulsion de Guy Stevens, il changent encore une fois de nom et deviennent les Stooky Tooth. Un premier album intitulé It’s All About sort en 1968. Sur la pochette, ils se planquent dans les buissons. Ils portent des casques de cheveux crêpés et des foulards. Grosvenor et Mike Kellie portent des tuniques rouges, Mike Harrison, une cape noire par dessus une chemise à jabot blanc. Et sur le côté, Gary Wright porte lui aussi un jabot blanc et des cheveux plus courts. Jimmy Miller les produit, donc le son change. Pas en bien. On a l’impression que l’arrivée de Gary Wright a calmé l’ardeur des anciens V.I.P.s. Les cuts deviennent terriblement ambitieux, à commencer par «Sunshine Help Me». C’est bourré de son et de grosses nappes d’orgue. Grosvenor rajoute du gras-double avec sa guitare. Mais le cœur battant de cet album, c’est la reprise du classique de J.D. Loudermilk, rendu célèbre par les Blues Magoos : «Tobacco Road». Grosvenor vrille tout le vieux pathos de ce classique binaire avec une rage indescriptible. Et pour un shooter comme Mike Harrison, c’est du gâteau que d’enquiller la version longue d’un tel classique.

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    Paru un an plus tard, Spooky Two compte parmi les grands albums classiques du rock anglais. Mike Harrison et Gary Wright chantent à deux sur «Waiting For The World», un heavy groove fantasmatique lancé par Mike Kellie. On tombe plus loin sur le cut qui à l’époque installa Spooky Tooth dans l’inconscient collectif : «Evil Woman». Après quelques belles nappes d’orgue, Mike Harrison entre dans la danse et soudain, Gary Wright vient le percuter au chant d’un violent coup de falsetto. Alors ces deux géants s’en vont fondre leurs voix dans une hallucinante tourmente de nappes d’orgue. Pour corser l’affaire, Luther Grosvenor entre dans le lard du cut avec un solo en suspension et tire-bouchonne à l’infini. Eh oui, avec ce duo de screamers, on a là l’une des plus grosses fournaises de l’histoire du rock - digne de l’âge d’or des Righteous Brothers - Mine de rien, on assiste ici à la naissance du heavy rock. Gary Wright monopolise la B avec ses compos. Il recherche l’océanique épique hugolien, celui de l’esprit qui défie les éléments. Et soudain éclate l’écho divin d’un mid-tempo visité par la grâce : «That Was Only Yesterday» ! Mike Harrison l’emporte au firmament. Il joue avec la beauté comme le chat joue avec la souris. Il semble dégager de la joie dionysiaque. Mike Harrison et ses amis entrent à cet instant précis dans l’aristocratie du rock anglais.

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    Quand paraît The Last Puff , Gary Wright et Greg Ridley ont quitté le groupe. Mike Harrison et Grosvenor continuent d’alimenter la légende de Spooky Tooth. C’est là, chez Spooky Tooth, que se trouve la magie du Seventies Sound ! On trouve sur cet album sous-estimé une merveilleuse reprise d’«I’m The Walrus», sertie d’un solo de notes alanguies. Luther Grosvenor bricole aussi un truc bien convulsif dans «The Wrong Time». Ce mec-là aura su façonner le son de son époque. Tout le heavy rock des seventies est là, dans le gras de la voix de Mike Harrison et dans le jeu haut en couleurs de Luther Grosvenor.

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    Sur l’album suivant, You Broke My Heart, il ne reste plus que Mike Harrison. Tous les autres ont quitté la navire, même Mike Kellie. Devenu Ariel Bender, Luther Grosvenor remplace Mick Ralph dans Mott The Hoople. You Broke My Heart est presque un album solo de Mike Harrison. Le son reste bien épais, bien gras. Le nouveau guitariste s’appelle Mick Jones. Album extraordinairement dense, ce qui peut paraître logique quand il s’agit de l’album d’un grand chanteur. «Wildfire», passe comme une lettre à la poste. On admirait tellement Mike Harrison à l’époque qu’on le disait incapable d’enregistrer une mauvaise chanson !

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    Mike Kellie et Gary Wright rentrent au bercail pour l’album Witness. Une pyramide orne la pochette. Il y règne un sortilège, celui des grands albums de Spooky Tooth : grosses atmosphères plombées par les nappes d’orgue dans des cuts comme «Don’t Ever Stay Away» ou «Sunlight Of My Mind». Mick Jones joue bien, c’est vrai, mais on n’ose même pas imaginer ce qu’aurait amené ce diable de Grosvenor ! On retrouve sur Witness tout le big Spooky Sound. Dans «Things Change», Mike Harrison sonne les cloches à la volée. Il dégage une ardeur secrète. On retrouve une fois de plus tout le son dont on peut rêver, celui d’un groupe anglais enraciné dans la légende. Même si c’est difficile, on arrive même à accepter le fait que Luther Grosvenor soit remplacé par un autre guitariste. Pur jus de Spooky Sound que ce «Dream Me A Mountain». Mike Harrison y négocie bien ses wo-ooh-oooh, il connaît toutes les ficelles !

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    Le dernier album des Spooky Tooth paru dans les seventies s’appelle The Mirror. La pochette pompe goulûment Magritte. Ce disque pue l’arnaque, car le seul Spook qui reste, c’est Gary Wright. Tous les autres sont partis, y compris Mike Harrison. Mike Patto le remplace. Un bon chanteur, c’est vrai, mais plus rien à voir avec Mike Harrison. Il n’a pas la même profondeur.

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    Nos chtio quinquins refont surface en 1999 avec Cross Purpose. Fabuleux album ! Les quatre membres originaux apparaissent sur la pochette, Greg Ridley, Luther Grosvenor, Mike Harrison et Mike Kellie. Le plus vieux, c’est Mike Harrison, il a déjà les cheveux blancs. Nos quinquins reprennent «That Was Only Yesterday», le hit interplanétaire qui se trouvait sur Spooky Two. Version magique. Greg Ridley y joue un beau drive de basse. Ils sont encore meilleurs qu’à leurs débuts ! Luther Grosvenor fait de beaux ravages ! Oh ils reprennent aussi «Love Is Real», tiré de Supernatural Fairy Tales, la crème de la crème, la pop anglaise à son apogée, hit monstrueux, ils jouent ça dans l’écho du temps, dans l’éclat d’un matin de Carlisle - Real love has no time for lies/ Love is real - Luther Grosvenor joue ses arpèges préraphaélites et Mike Harrison nous berce de langueurs monotones. Grosvenor claque un solo sec, furieusement sec, et il revient exploser la fin du morceau. Jamais un Anglais n’a joué avec une telle violence. C’est comme s’il donnait des coups de hache ! Il fait aussi des miracles dans «How». Oui, Grosvenor a du génie. C’est lui le grand guitar hero méconnu de l’histoire du rock anglais, il joue à l’ongle cassé et presse ses notes pour que le gras dégueule bien, il dévore le morceau de l’intérieur. Autre merveille : «Kiss It Better», hommage aux Stones, pur jus d’heavy boogie, fantastique black-out de sharp stonesy.

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    Le dernier album de Spooky Tooth s’appelle Nomad Poets. On y retrouve Mike Harrison, Mike Kellie et Gary Wright ! Trois sur cinq, c’est déjà ça. Ils tapent tous leurs vieux hits, «That Was Only Yesterday», «Wildfire» et même «Tobacco Road», mais avec un sacré panache ! Avec «That Was Only Yesterday», on voit le jour se lever sur le génie des Spooky Tooth, alors qu’ils sont au crépuscule de leur vie. Mike Harrison se dresse au sommet de la falaise, le visage tourné vers l’horizon. Cet homme a quelque chose de grandiose en lui. Son groove est resté pur, quasiment virginal. Ils renouent avec leur légendaire heavyness dans «Wildfire». Le son explose, voilà de quoi sont capables les Anglais ! À cet instant précis, le petit Mike Harrison semble régner sur le monde du rock. Et la version de «Tobacco Road» passe comme une lettre à la poste, même si le fougueux Guv’nor Grosvenor n’est plus là. Gary Wright et Mike Harrison nous refont le coup du duo des enfers. Ils sont complètement dingues, tous les deux, ils montent leur Tobacco à l’incandescence. Ils sont beaucoup trop puissants. Ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin, car ils relancent cette machine infernale qu’est «Evil Woman». Belle façon de boucler la boucle - Evil woman, when I saw you comin’ - Comme si notre vie n’avait duré que le temps d’une chanson.

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    Resté fidèle à Chris Blackwell et à son label Island, Mike Harrison entreprend une carrière solo en 1971 et enregistre un premier album intitulé Mike Harrison. Il ne s’est pas foulé pour le titre. Attention, l’album peut heurter les âmes sensibles. On s’y ennuie, et c’est un euphémisme que de dire ça. Il faut attendre «Hard Head Woman» pour trouver enfin un cut ambiancier. Mike Harrison s’y bat avec le thème, ça reste courtois, très Island d’époque, puis ça finit par évoluer pour devenir un beau groove océanique. Une jolie échappée de free vient enluminer cette Sargasse de son. Cat Stevens signe cette compo attachante. Mais le reste de l’album refuse obstinément de décoller. Il reste au moins une règle d’or en ce bas monde : il faut savoir confier de bonnes chansons aux grands interprètes, sinon, les disques ne servent à rien.

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    Notre chtio quinquin préféré enregistre Smokestack Lightning un an plus tard à Muscle Shoals, et là, on ne rigole plus. Toute l’équipe est là : David Hood, Jimmy Johnson, Pete Carr, Roger Hawkins. Dès «Tears» on retrouve l’ultra-orchestration qui caractérise le son si particulier de ce studio. Mike Harrison n’a aucun problème à sonner comme ces nègres dont sont si friands ces blancs de l’Alabama. «Paid My Dues» reste très anglais dans le chant, comme si Mike Harrison ramenait quelque chose de Penny Lane dans le brouet des rednecks. Avec «What A Price», on entre de plein fouet dans la Deep Soul et notre chtio quinquin s’en sort avec les honneurs. L’ineffable Pete Carr joue des tortillettes éplorées et au final, on se retrouve avec un fantastique classique de white-niggahrisme éclairé, éloquent et bien mis. Pour boucler le bal de l’A, Mike Harrison reprend son vieux Wanna Be Free. Il rallume la chaudière du mythe. Étrange qu’il soit aller retaper dans la fourmilière, si loin de l’Angleterre, comme le disait si bien Petula. On note au passage que les rednecks sont contents de chanter les wanna-bi-friii/ wanna-bi-friii derrière l’immense Mike Harrison. Quel drôle de parti-pris ! Puis les choses reprennent tranquillement leur cours en B avec «Turning Over». Heavy groove idéal pour un walking-bassman de la trempe d’Hood. Tout est en place et sans histoires. Franchement, on se demande pourquoi Mike Harrison est allé jusqu’en Alabama pour enregistrer ça. Il termine sa B avec une interminable version de «Smokestack Lightning». Il nous refait le coup du Tobacco à rallonges du premier Spooky. Avec le temps, il devenu expert en petites wolferies, ses ah-ooooh valent le détour. David Hood joue son bon groove pépère et Roger le bat sec et net. La fête dure douze bonnes minutes - Aw tell me baby - Mike Harrison y croit dur comme fer, du coup, nous aussi, et on assiste à une relance extraordinaire, comme emmenée au combat, prolifique et glorieuse, incapable de tomber de cheval, c’est une merveilleuse bénédiction, voilà ce dont est capable l’immense Harrison of a bitch.

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    Voilà-t-y pas qu’il récidive en 1975 avec Rainbow Rider. Attention, c’est un très bel album, chaudement recommandé aux amateurs de gros son anglais. Ne serait-ce que pour ce «Like A Road (Leading Home)» signé Dan Penn et Don Nix, une authentique merveille. On sent la patte du grand Dan Penn dès l’intro. Mike Harrison ultra-chante cet extatique slowah, il le monte au pinacle des possibilités. Et derrière, Wayne Jackson et les Memphis Horns en rajoutent à qui mieux-mieux. Mike Harrison fait comme Moloch, il tape à bras raccourcis dans les compos de Don Nix. Voilà donc «Maverick Woman Blues». Don Nix n’a rien d’un auteur révolutionnaire, mais on se retrouve en tous les cas avec un son énorme. The big heavy seventies Sound. Sans pitié pour les canards boiteux. On reste dans le Southern rock avec «You And Me». Quel son ! Cet album est bien plus vivace que les deux précédents. Mike Harrison tape ensuite dans Dylan avec «I’ll Keep It With Mine». C’est monté aux chœurs de gospel. Mais quand il tape dans les Beatles avec «We Can Work It Out», ça ne marche pas. Retour des Memphis Horns en B sur «Okay Lay Lady Lay», cut idéal pour un groover aussi judicieux que Mike Harrison. C’est plein de son et infernalement bon. Encore un cut qui ne courbe pas l’échine. Ce diable d’Harrison n’est pas du genre à renoncer.

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    Paru en 2006, Late Starter redonne confiance en l’avenir de l’humanité. Quel album ! Mike Harrison finit son parcours de shouter en beauté avec un ensemble de reprises toutes plus somptueuses les unes que les autres. À commencer par le «Come Back Baby» de Ray Charles. Le génie tape dans le Genius. Mike Harrison trépigne et chuinte comme Ray, voilà la white Soul à son apogée ! Quel incroyable shoot de grandeur aveugle ! Ce démon de Mike Harrison colle au train du cut, il le prend dans ses bras - Come back/ Aw yeah/ Let’s take it over one more time - C’est aussi désespéré que le Brel de «Ne Me Quitte Pas». Nouveau coup de Trafalgar avec «Night Time», tapé au vieux boogie blues, cousu de fil blanc comme neige, mais les basses vibrent, Mike Harrison s’y sent comme un fish in the clear blue sky, c’est stupéfiant de baby baby et les chœurs font night & day baby, alors oui, cent fois oui, the night time is the right time. Au soir de sa vie, Mike Harrison est encore capable de fracasser les colonnes du temple. On le voit aussi taper dans «Tony Joe White avec «Out Of The Rain» (version hantée par l’harmo), dans le «Your Good Thing Is About To End» d’Isaac Hayes et David Porter (on tombe dans l’escarcelle de Stax, slowah torride joué aux accords obliques), dans «Sinners Prayer» de Lowell Fulsom (heavy blues écœurant de feeling, Lord have mercy if you please). Il faut aussi l’entendre chanter «Jealous Kind» à l’angle atone de la glotte fêlée. Comme ce mec peut être bon ! Il faut l’entendre prendre son envol en fin de cut. Il y a quelque chose qui tient de l’aigle royal dans sa démesure. Il transforme aussi «Don’t Touch Me» en aventure - Don’t touch me if you don’t love me - Quelle histoire ! C’est joué à outrance. Il faut l’entendre chanter my falling tears are running wild dans «Drown In My Own Tears». Il est encore plus royaliste que le roi des Soul Brothers. On se retrouve là dans les affres de l’interprétation définitive. Et ce n’est pas un hasard s’il termine cet album d’adieu avec Otis et «I’ve Got A Dream To Remember». Au temps de Mike Harrison, nous pouvions encore jouir d’un immense privilège : celui d’être reçu chez les géants.

    Signé : Cazengler, Mike Harrassant

    Mike Harrison. Disparu le 25 mars 2018

    V.I.P.s. I Wanne Be Free. Beat Club International

    V.I.P.s. The Complete V.I.P.s. Repertoire Records 2007

    Art. Supernatural Fairy Tales. Island Records 1967

    Spooky Tooth. It’s All About. Island Records 1968

    Spooky Tooth. Spooky Two. Island Records 1969

    Spooky Tooth. The Last Puff. Island Records 1970

    Spooky Tooth. You Broke My Heart So... I Busted Your Jaw. Island Records 1973

    Spooky Tooth. Witness. Island Records 1973

    Spooky Tooth. The Mirror. Goodear Records 1974

    Spooky Tooth. Cross Purpose. Ruf Records 1999

    Spooky Tooth. Nomad Poets. Live In Germany 2004. Evangeline Records 2007

    Mike Harrison. Mike Harrison. Island Records 1971

    Mike Harrison. Smokestack Lightning. Island Records 1972

    Mike Harrison. Rainbow Rider. Island Records 1975

    Mike Harrison. Late Starter. Halo Records 2006

     

    CONNANTRE / 31 - 03 - 2018

    KATHY AND THE FIREBRANDS

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

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    Connaître Connantre ! Facile, vous vous emmanchez sur la RN 4 et vous filez tout droit vers l'Est. La fin du trajet est la plus difficile. Nous nous plaçons ici à un pur niveau psychologique. Traversons le village de Moeurs en trombe sans trop nous attarder mentalement sur cette injonction vindicative. En avons-nous vraiment envie ? Lorsque vous passez Broyes vous regrettez de ne pas avoir suivi le pèlerinage de Lourdes que vous avait recommandé tante Agathe, trop tard il ne vous reste plus que les yeux pour pleurer. Ça tombe bien, vous voici à Pleurs. La route se perd dans un no man's land de rase-campagne, champs d'herbe rare à perte de vue, déchetterie à droite, sucrerie à gauche, enfin la pancarte Connantre.

    En règle générale une ville comporte plusieurs rues, Connantre n'en compte qu'une, d'une seule traite, longue, interminable. Parfois entre deux maisons les phares de la teuf-teuf se perdent dans l'horizon d'une immensité désertique, z'auraient pu disposer la ville en carré, en pentagramme, en rectangle, en losange, en triangle, en parallélépipède irrégulier, mais non à Connantre ils sont persuadés que la ligne droite est le plus court chemin. Pour aller où ?

    Toute question mérite réponse. La voici donc. Connantre possède un centre ville. Très circonférique puisqu'il s'agit d'un rond-point. Pas très large. Mais c'est là, à cet instant précis que la mégalomanie connantraise vous arrache les yeux. Sur votre droite une pharmacie, aussi spacieuse qu'un hôpital. Sur votre gauche un parking d'aéroport, au fond des bâtiments commerciaux qui épousent la forme ondulée et la longueur des colonnades de la place Saint-Pierre à Rome. Tiens un truc à dimension humaine sur notre gauche, une vitrine éclairée avec des gens qui se pressent entre des tables. L'on essaie de pousser la large baie qui s'obstine à rester fermée, l'on nous adresse de grands gestes, nous traduisons, continuez sur votre droite.

    On aurait dû s'en douter, mais la rencontre sur le pas de la porte en haut des escaliers de Billy du 3 B tourne à l'effusion sentimentale, l'on n'accorde même pas une seconde d'attention à la salle d'entrée, juste un sourire goguenard à l'espace vestiaire – quel fou se vanterait d'avoir rencontré un rocker capable de se délester de son perfecto – tout sourire nous poussons la porte.

    Tromperie sur la marchandise ! Salle des fêtes qu'ils avaient marqué sur le flyer, n'en ai jamais vu de cette taille, une cathédrale géante, que dis-je un hall de montage pour les gros porteurs d'Airbus, vous y casez au minimum au moins trois A 380, rien que le plafond bizarroïde, des espèces de flanc de navires tarabiscotés qui se couchent sur la mer pour couler, traduit l'imagination éléphantesque d'un architecte fou, jaloux des pyramides, à qui le conseil municipal a donné les pleins pouvoirs et crédit illimité.

    Sont comme ça à Connantre, quand ils ont un projet ils ne salopègent pas le boulot. Z'ont la maniaquerie du détail, jamais vu une telle organisation, des foutraques du détail, des fignoleurs de la mise en scène, c'est simple vous n'êtes pas dans une salle de concert mais dans :

     

    LE PARADIS DES ROCKERS

    L'espace scénique d'abord, car un concert sans scène ressemble à bateau-mouche privé de Seine. Au milieu s'éparpille le matos des deux groupes, leur restait de la place, ni une ni deux, question ambiance rock'n'roll on ne mégote pas, à droite l'on a stationné une antique Motobécane, modèle des années cinquante, n'est plus en état de marche, mais l'on ne sait jamais, à tout hasard l'on a placé à ses côtés une ancienne pompe à essence Shell – z'ont dû partir la chercher aux States – évidemment de l'autre côté il y avait comme un vide, z'ont embauché Elvis Presley. En réplique de plastique, grandeur nature, costume noir guitare plaquée sur le cœur.

    Devant le vide : de quoi permettre à trois cent personnes de danser, et au fond de part et d'autre de l'allée centrale dans laquelle un char d'assaut évoluerait à l'aise les longues travées de tables, un panonceau vous révèle le nom de chacune : table Chuck Berry, table Jerry Lee Lewis, table Eddie Cochran... pour le bonheur des enfants l'on a disposé des modèles de grosses voitures américaines en carton, au bout du bout, le bar, pompe à bière et collection de gâteaux, plus stands d'exposition, tous ces objets inutiles de première nécessité...

     

    KATHY AND THE FIREBRANDS

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    Normalement tout groupe qui se respecte et qui possède une jolie fille, la propulse devant, en produit d'appel, pour parler comme un DRH de grand-magasin. Les Firebrands eux, adoptent la technique des auto-stoppeurs un brin machistes, la posent sur le bord de la route et quand vous vous arrêtez, vous avez quatre gros malandrins poilus et moustachus qui squattent les sièges après avoir remisé la mignonnette dans la malle avec le chien et les sacs-à-dos.

    Vous l'avez compris les gars sont devant. Ne savent pas quoi faire pour se faire remarquer. Yannick ne compte ni sur son costume à cravate multicolore ni sur son étrange banane à moitié pelée sur la tête, possède son miroir aux alouettes, une superbe contrebasse, un peu à l'épate italienne, verte à liserets blancs et à motifs divers, vous le regardez et vous ne voyez qu'elle, Cyril a misé les valeurs sûres, indétrônables chez les rockers, Gretch à la Cochran et même coupe de cheveux que l'effigie de cire d'Elvis. Bref ils font les beaux.

    Mais dans la vie, ça ne se passe jamais comme vous le voulez. Kathy est au loin, derrière sa batterie, et je peux vous certifier que les deux oiseaux vont marcher à la baguette. Toute mince, toute fluette, sourire directif aux lèvres, chapeau de cowboy et longue queue de cheval, toute de noir vêtue mais la tunique recouverte de longues franges blanches à la David Crockett, elle chante, elle bat la mesure et surtout ce mouvement du bras qui se tend en hauteur à chaque fin de séquence rythmique, un truc à vous couper l'herbe sous les pieds du cheval d'Attila, parce que les boys ils ont compris qu'ils ont intérêt à ne pas chômer, et le combo turbine à mort.

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    Rien à dire, Kathy n'a pas pris des cas désespérés pour l'accompagner, s'est servi chez les cadors, ce n'est pas parce qu'ils connaissent leur métier sur le bout des doigts, c'est qu'ils forment une mécanique de haute précision. Vous devriez les visualiser tous les trois ensemble, mais vous n'y parvenez pas. Chacun nécessite votre attention à part entière. Poussent le vice à adopter une vitesse d'exécution des plus surprenantes, à peine entamé le morceau est déjà fini. Pas bâclé ! Chacun se débrouille pour y porter ses bibelots les plus précieux. Tous ensemble et chacun à leur tour. Sans casse sur les étagères. Ces petits rien qui font la différence, ces deux notes de guitare jetée entre deux frappes de caisse claire ou cet entremêlement de slap en plein-milieu du contre-temps, des arrangements d'une subtilité arachnéenne, des interventions héliportées qui renforcent le point d'attaque à point nommé, en plus vous avez l'impression qu'ils s'attendent, qu'ils savent d'instinct ce que les deux autres vont faire, au dixième de seconde près. Pas d'erreur, pas de cafouillage, ça pulse et ça s'emboîte à merveille.

    Infatigables, increvables, connaissent tous les classiques et vous les interprètent avec une méticulosité surprenante, mais à leur manière, et cette joie de jouer, de donner toute la gomme, d'envoyer valser l'énergie aux quatre coins du monde. Cyril et Kathy alternent le vocal, Kathy plus nerveuse, plus incisive, Cyril avec une emphase country très légèrement plus modulée, une alternance des plus heureuses.

     

    TONY MARLOW

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    Gibson rouge et chemise noire à têtes squelettiques, l'en impose Tony, la classe naturelle du pirate. Fred Kolinski sur les drums la tête nimbée de ses longs cheveux blancs, Amine Leroy à la contrebasse aussi noire que ses cheveux frisés. Une courte introduction musicale, juste le temps de réveiller le serpent de la kundalini dans votre moelle épinière, la faire virer au rouge, les doigts de Tony courent sur sa guitare, l'art de choisir les notes qui se plantent en vous telle des piqûres d'abeille, Amine dévale un travelling pulsique nettement jazz, l'halètement sauvage du chien qui s'apprête à mordre, et Fred repousse les limites en douce, l'air de ne pas y toucher à chaque break il vous rapproche du gouffre béant du rock'n'roll, avec ce sourire angélique du garnement qui vous a crevé les quatre pneus de la bagnole et qui attend le dérapage incontrôlé.

    Terminé. L'intro n'a pas duré longtemps mais le public s'est massé au pied de l'estrade. Pas besoin de sortir d'Harvard pour intuiter que ce soir la braise sera brûlante. Tony se hâte de parfaire la prophétie. Annonce la couleur, Rock'n'roll troubadour et Chuck Berry. Tradition française et inscription américaine. Grand écart assumé entre les deux continents. Le rock de chez nous et le rock des racines, indissolublement mêlés. Exaltation et exultation. Un Tony en grande forme et deux musiciens en pointe. Que voulez-vous de plus ? Rien, alors Tony va nous sortir la totale.

    Des tranches de vie, ainsi présente-t-il des bijoux comme Le Garage de la Voisine, et Le Cuir et le Baston. Balzac les aurait inscrites dans ses Scènes de la vie des Rockers, jeunesse séminale et tapageuse, jeux coquins et jeux de vilains, le tout est une question de mise en scène, la voix d'abord qui narre – entre velours nostalgie et bagarre vocale – et la musique entre espièglerie cordique et rebondissements drumique. Un festival, Fred hilare qui casse les breaks et Amine qui soufflette sa big mama pour lui signifier que le duel à mort va commencer. Tony module sa voix et ses sourires entendus, la guitare frémit d'aise et gémit sous les pincées. La grande comédie rock'n'roll met en scène ses propres représentations. Une qualité d'écriture qui n'est pas sans évoquer les petits bijoux de paroles que sont les titres de Chuck Berry.

    Que serait le rock sans guitare ? Ressemblerait sans aucun doute à la Grèce antique sans Alexandre le Grand. L'instrument pyromane par excellence. Encore faut-il qu'il soit entre les mains d'un expert es boute-feux. Lorsque Tony vous lance l'intro de Johnny Be Goode, c'est votre âme qui prend feu. Dans la salle ça tangue comme un bateau en perdition mais sur scène c'est l'Amiral Nelson aux commandes du Victory. Ce Johnny tout le monde vous le massacre, Tony lui refile la couleur, il ne le joue pas en tenant les riffs comme les toutous des grands-mères en laisse qui compissent tristement dans le les roues des voitures arrêtées le long des trottoirs, vous les fait crépiter comme une traînée de poudre noire qui se dirige tout droit vers la soute à munition. Amine ne se retient plus, slappe comme un sanguinaire, court sur place comme un dératé aux côtés de sa contrebasse comme s'il participait à un cent-dix mètres haies, et Fred vous file de ces chiquenaudes à ses tambours à les faire rentrer sous terre, en plus il agit vicieusement, il frappe au moment où vous vous y attendiez le moins, par surprise, en traître, mais à la seconde idéale qui vous fait rebondir le morceau en une gerbe d'étincelles. Avec ces fous furieux à ses côtés, Marlow ne se retient plus, fait le marlou, vous traverse la scène de long en large, manière de faire voir du pays à sa guitare endiablée, et puis il vous imite la marche du caneton sauvage poursuivi par le mâtin de la basse-cour décidé à lui déplumer le croupion, une course à la mort pour l'honneur du rock'n'roll. En plus le triomino dément nous remettra le couvert avec Rock'n'Roll Music, un truc démoniaque, que plus personne en France ne sait jouer, c'est un bijou qui demande autant de doigté et de précision que la pesée de l'âme dans la mythologie égyptienne, d'un côté la guitare mais attention elle doit savoir se taire une fois sur deux pour laisser la rythmique vous plonger lourdement son couteau dans les reins, et Fred et Amine se complaisent à merveille à ce pas traînant de spadassin sans pitié.

    ALICIA FIORUCCI

    Entre nous soit dit un troubadour sans Dame n'est qu'un pauvre ménestrel sans âme, alors sous prétexte de reposer sa voix, Tony appelle Alicia Fiorucci sur scène. Jusqu'à lors elle tenait sagement le stand de disques mais elle s'empare du micro aussi à l'aise qu'une mouette rieuse sur la falaise, Alicia venue spécialement pour nous du pays des merveilles du rock, la prestance et l'aisance, Mélusine serpentaire au sourire ambigu de glace et de feu. Nos trois musicos se mettent immédiatement à son service, tissent une gangue protectrice pour ce diamant noir. Uniquement deux morceaux mais intuitivement interprétés en leur unicité, le premier beaucoup plus hard et éruptif et le second ce You Never Can Tell, z'avez l'impression de revivre la scène au bureau quand le chef de bureau vient vous réprimander pour vos retards répétés, vous tirez brutalement la moquette sous ses pieds, il perd l'équilibre et se fracasse la mâchoire sur la machine à café, ne pourra plus prononcer une parle durant deux ans. Cette malignité goguenarde du rock Alicia Fiorucci vous la restitue avec une terrible justesse. Retourne à son stand sous une nuée d'applaudissements.

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    Quant à Tony ne lui faites plus jamais confiance, lui à la voix soi-disant défaillante nous finit le set avec un Down on the Corner de Creedence, un shouting démentiel à la Little Richard, un vocal-storming la Jailhouse Rock, une dévastation épileptique, une calamité publique, une réplique sismique de force mille qui vous tarabuste, vous culbute et vous azimute ad vitam aeternam !

    KATHY AND THE FIREBRANDS

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    Non ce n'est pas une erreur. Deuxième set de la soirée. Pas tout à fait, plutôt un deuxième show. L'on prend les mêmes et l'on ne recommence pas. Beaucoup plus de compositions personnelles. La fois précédente, j'avais beaucoup apprécié Yannick, son jeu de contrebasse, une rêcheté veloutée, une pulsion octavienne, pas une seconde de répit, premier de cordées, mais ce coup-ci c'est Cyril qui prend la tête, guitare en fête, s'agit juste de faire dépasser la rondeur des graves un gramme plus lourd que la contrebasse, cela vous change toute l'orchestration, le même film en noir et blanc mais ce coup-ci en couleur, aucune des versions n'est supérieure à l'autre, mais le vocal prend un peu moins d'importance, joue en quelque sorte le bourdon, c'est le côté instrumental qui prédomine, un set pratiquement plus expérimental. Prennent leur temps, épuisent le répertoire, y a de ces fricotis de pizzicato à vous hacher la cervelle, et ne croyez pas que pendant ce temps Kathy tape comme une sourde que l'on a oubliée dans le coffre de la voiture. Elle envoie, grave et méchant, plus vite et plus pointilleuse. Les guys ont intérêt à s'accrocher, car elle ne leur laisse pas le temps de réfléchir à la course des planètes. En plus elle charge Cyril - dans la série qui peut le plus peut le mieux - de davantage de morceaux à chanter, elle en profite pour se livrer à quelques acrobaties rythmiques des plus sophistiquées, et lorsqu'elle s'occupe du vocal elle s'amuse à dissocier les deux actions, l'on dirait qu'elle frappe à gauche et qu'elle pose sa voix à droite, une espèce de subtile délatéralisation structurelle du meilleur effet. Yannick s'en vient conforter son camarade qui descend dans le parterre parmi le public remuant. Sont partis pour ne plus jamais s'arrêter, continueraient bien toute la nuit, mais il est déjà deux heures du matin... Z'ont mis le feu, mais ne l'ont pas éteint.

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    TONY MARLOW

    Tony revient. Encore plus rock que toujours. Débute par un Proud Mary hallucinant de force et de justesse. Ne restent plus que les purs amateurs – la section du 3 B au grand complet – et c'est reparti pour un tour de folie. Tous trois en grande forme. Fred en propulseur irremplaçable et son imparable technique du n'ayez-pas-peur-je-vous-pousse-au-dernier-moment-au-fond-du-précipice-mais-vous-aimez-ça, Amine qui piaffe autour de sa contrebasse tel un bronco sauvage décidé à faire mordre la poussière à son cavalier d'infortune et Tony survolté, prêt à nous montrer tout ce que l'on peut faire sur une guitare, choisit les morceaux ultra connus Summertime Blues ou Train Kept a rollin' juste pour y imprimer sa patte à lui et démontrer que son jeu n'est jamais pâle copie ou vulgaire imitation, mais recréation personnelle tout en manifestant un profond respect aux originaux. Une voie étroite mais royale pour ceux qui peuvent s'y aventurer.

    Dans le même ordre d'idée Alicia Fiorucci est appelée sous les acclamations à revenir au micro, Trois morceaux qui se terminent par un somptueux Le Diable en Personne la reprise de Shakin'All Over par les Fantômes que Tony avait exhumée sur son premier disque hommagial à Johnny Kidd. Alicia nous en offre une version éruptive et sensuelle à vous précipiter dans une perdition perpétuelle.

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    C'est d'ailleurs ce qui se passe. Kathy est la première atteinte elle danse comme une folle parmi le dernier carré, Yannick s'offre un tour de motobécane tandis que le triomino diabolique nous entraîne sur L'Homme et la Moto, Cyril aide Tony à se munir de sa Fender, la Gibson en panne sèche et définitivement hors-jeu, ce n'est plus un set c'est un jukebox, le public criant ses titres préférés, Tony se délassant les index sur le torride Les Guitares Jouent de Johnny et nous faisant l'offrande de Toute la Musique que j'aime, Duduche, impérial, le héros du 3 b, saute sur scène et dynamite le morceau au micro sous une monstrueuse ovation.

     

    C'est le plus triste, le moment des adieux, tempéré par la promesse de se revoir au même endroit, avec la team organisatrice de Connantre qui concocte une soirée spéciale pour le premier septembre.

    Damie Chad.

     ( Photos : Alicia Fiorucci )

    NEW NOISE

    N° 43 / Mars -Avril 2018

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Magazine papier. De la musique qui déchire. Exemple, ce mois-ci je l'ai pris pour l'interview de Pogo Car Crash Control. Une première constatation qui saute aux yeux attentifs aux divergences signifiantes. C'est beau comme un jardin français. Tiré à quatre épingles et au cordeau. Une mise en page qui ne correspond guère avec l'esthétique attendue des fanzines bruiteux. C'est rangé comme la boîte à couture de Tante Agathe. Pas question que ça dépasse, encore moins que ça rue dans les brancards de la typographie. Les colonnes se suivent et se ressemblent. Les photos ne vous crèvent pas le globe oculaire, couleurs mates, du blanc et du noir. Nulle fantaisie. Elégance glacée post-Bauhaus. Une impression de sérieux désolante. Pour les articles, z'ont adopté la fatigante méthode des magazines de métal, une demi-page de présentation voire de relation des circonstances et interview des groupes. Chroniques disques et livres. Bien fichu, bon boulot, intellectuellement honnête, l'ai acheté, me suis jeté sur la kro de l'album des Pogo, lu l'interview, feuilleté le reste, et reposé sans le lire. Remarquez, je soupçonne beaucoup de lecteurs de Kr'tnt ! d'agir de même avec le blogue... Plaisir égotiste de faire, refus de l'ère de la communication, le rock est-il en train de devenir un art autiste ? Les dents de l'alligator seraient donc élimées ? Do It Yourself or Enjoy Yourself ?

    Peut-être qu'il n'y a plus rien à mordre.

    Damie Chad.

    ORRYELLE DEFENESTRATE

    Non, il ne passe pas son temps à défenestrer les gens. Ou plutôt si. Mais alors uniquement de la fenêtre de leurs appartements. Précisément de celles de leur intérieur. Car très souvent elles sont fermées. Renforcées par d'épais contrevents qui ne laissent filtrer aucune lumière. Pas celle du jour. Car pour celle-là, les baies sont grand-ouvertes. Même que la commune humanité adore et s'y dore. Mais il existe des soleils noirs plus subtils. Pas besoin d'aller chercher les bouches d'accès, elles sont en vous, employons une image poétique un peu éculée que tout le monde comprendra, dans la maison de l'âme. House of the holly. Un terrier puant, mais depuis le temps qu'on y habite, l'on s'y sent bien, dans nos propres remugles, dans nos vomis psychiques. Si bien que l'on n'a aucune envie d'en sortir. L'on a même oublié, pire l'on ignore depuis toujours, que comme toute habitation à loyer modéré, elle possède des issues de secours. C'est la Loi. Non pas celle du procureur de la République. L'autre. Alors si vous ne comprenez pas, Orryelle vous aide à faire la grande bascule. N'ouvre pas les portes à la manières de Jim Morrison, préfère forcer les fenêtres tenues fermées par votre ignorance. Et votre peur aussi. Are you ready ? C'est comme le saut à l'élastique, sauf qu'il n'y a pas d'élastique.

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    Vous connaissez tous Rock around the clock de Bill Haley ? Très bien. Alors vous êtes prêt pour Rock around the chaos. Pour la pendule, ne vous inquiétez pas, vous pourrez en récupérer facilement un modèle sur le FB d'Orryelle Defenestrate, farfouillez un peu, suivez les liens, comment croyez-vous que Christophe Colomb ait découvert l'Amérique ? En allant y voir. Pour les indécis, vous ai rédigé ci-dessous, deux prospectus incitateurs. Comme vous aurez été sages, vous en rajouterai deux, un peu comme ces images impieuses que l'on offre aux enfants après une messe luciférienne.

     

    Doucement, avant la dernière gigue autour de l'horloge, vous ai aménagé un sas intermédiaire d'entrée. Nous sommes encore en pays connu. Enfin presque.

    DIONYSOSSS

    ( Vidéo )

    Remarquez ces trois SSS serpentaires et terminaux qui sifflent sur votre tête. Mais n'anticipons pas, je cite seulement le nom des musicos :

    Orryelle : violon, voix, percussions, harpe, flûte de pan / Evan Flux : synthétiseur / Les acteurs : chœurs

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    Soyez sans crainte, mais faites attention, ceci n'est pas une simple vidéo mais un rituel orphique. Matez le chien qui passe en arrière-plan comme par hasard. Vous conseille un vestibule si vous êtes hésitant. L'Après-midi d'un Faune de Stéphane Mallarmé et de Claude Debussy dansé par Nijinsky, Orryelle dispose son corps d'une manière qui n'est pas sans évoquer la lascive gestuelle de l'étoile russe. Lyre d'Orphée stylisée dès les premières images, le trident de l'ébranleur dionysiaque des sens, entourée de lierre sempervirens pour signifier l'éternité des ondulations. Celles de la lumière comme celles des plus extrêmes focalisations que sont les corps humains. Il s'agit bien d'une danse sacrée. La musique glisse, le son dérape, ce n'est pas un truc de montage, mais l'imitation des méandres reptatives du corps du serpent sur les sables de la terre. Mais c'est le chant profond qui vous assaille, celui qui vient des tréfonds des viscères, ces serpents digestivores qui nichent au fond de nos entrailles. Pour ceux qui ne comprennent pas le reptile se meut en surimpression sur les images. Car toute image n'est qu'une représentation d'une réalité non pas surréelle mais sousréelle. Récitatif, hymne orphique. Blancheur des cuisses des jeunes nymphes à peine entrevues, car seuls les dieux ont droit au regard limpide de l'Artiste schopenhaurien, nous sommes à mi-chemin d'un groupe de carnaval et d'une menace plus sombre d'exultation. Blancheur des linges nausicaaens et corps qui se tordent et se roulent en un lent exorcisme néolithique. Rondes joyeuses et folles tarentelles, jusqu'à l'apparition du serpent de feu dans la fournaise de sa propre mythographie. Le son s'arrête, pleurs et désolations, le masque de Dionysos apparaît. Ici et maintenant et toujours. Au cœur de la nature immémorielle comme dans les rues d'une ville de Belgique. Partout le dieu dans l'immensité du monde. Et le drame de la présence se mue en rires, éclats burlesques, éclosions grotesqueS. Reprise finale scandée du nom de Dionysos, la musique s'accélère, un peu comme ces cataclysmes instrumentaux qui terminaient les représentations antiques. Ne cherchez pas plus loin l'origine de l'accord final discordant de la neuvième de Beethoven. Il est étrange de s'apercevoir que cette musique qui s'inscrit tout naturellement dans un catalogue rock ( dans l'écume de In the wake of Poseidon de King Crimson ) émarge tout aussi bien à la discothèque classique, le traitement insistant du violon n'est pas sans rappeler cette espèce de clinquance incendiaire du vibrato des cordes que l'on entend dans certains enregistrements des Quatuors de Bartok. Pas de tous, car beaucoup d'interprètes issus des conservatoires ont les oreilles bouchées, ils n'entendent pas lorsque le dieu leur parle.

    CHAOS CLOCK

    ( Vidéo )

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Poussez les hauts-parleurs à fond. La musique aidera à faire passer les images. Mélodies du diable. S'agit d'une expérience dangereuse. Qui dit violon ne dit pas Paganini. Certains visent à plus dangereux. Nous avons déjà évoqué en kr'tnt ! ce mystérieux roman d'Hervé Picart ( qui officia dans Best ) tiré de la non moins singulière série de l'Arcamonde, La Pendule Endormie, dans laquelle le héros se livre à une étrange tentative d'arrêt du temps. Dans CHAOS CLOCK Orryelle s'adonne à une expérience similaire. Dans la série arrêt sur l'image, il a bien son violon en main, mais pas toujours sa tête. L'est remplacée par un cadran d'horloge. Tout ce qu'il y a de plus honnête, avec ses douze chiffres. Notons que chez Picart, il n'y en avait que onze. Mais là parfois, il y en a treize. C'est l'unité première qui a disparu. Nerval nous a avertis, la treizième revient, et son corps a fini par se balancer à un lampadaire de la rue de la Vielle-Lanterne comme un balancier d'horloge. Musique métaphysique. Être et Temps nous a prévenu Heidegger. Qui commence par le commencement. Orryelle remonte son violon comme tout un chacun sa montre avant l'apparition des cadrans électroniques. Mais les projets d'Orryelle sont d'une essence moins égotiste, ne s'occupe pas de son seul oignon.

    Le maître de cérémonie est prêt. Suivez de tous vos yeux. Il est en même temps, et le maître, et la cérémonie. Balancements d'archet. Scrupuleusement à haute voix il énonce le compte – à moins que ce ne soit un décompte – les chiffres se suivent et ne se ressemblent pas, finissent par s'entremêler les aiguilles. Avez vous vu la discrétion des pentagrammes, et l'étoile ninja des flèches qui tournent sur elles-même, votre tête vacille, c'est que la musique s'accélère, images tournoyantes, mais le but n'est pas d'aller trop vite, l'on risquerait de dépasser le temps et l'on serait trop loin, dans l'impossibilité de le maîtriser. Le rythme se ralentit, battements lourds du cœur humain, les passions intérieures stagnent et deviennent hypnotiques, des corps traversent la pièce, le violon donne l'heure à l'instar de la tour du beffroi dressé comme un sexe psychanalytique, mais la chair se cristallise, les yeux se diamantisent et les dents ne sont plus que verre de perles pilé. Il se passe quelque chose. Deux serpents en surimpression, deux Ouroboros qui se mordent la queue, nous sommes dans un conte d'Hoffmann, le papillon bleu a une aile cassée.

    Tout cela ne serait rien si la puissance n'était là. Se manifeste sous le signe du pouvoir. Le baladin passe en toute innocence – reconnaissez-lui le sourire énigmatique du meneur de rats de la bonne ville d'Hamelin. Porte sagement son violon dans son étui. Les beaux messieurs dans leurs costumes de banquier le regardent d'un mauvais œil. Mais c'est lui qui entre dans le temple de la bourse. Time is money et ses yeux sont pièces d'euros scintillantes. Se lasse vite de ces enfantillages. L'est sur la place publique, les gens passent derrière lui, son violon les transforme en pantins, vite, vite, vite, la calèche du maître est avancée, revient du temps d'avant, la calèche du maître est reculée, un film que l'on rembobine à l'envers, le temps devient rosace de cathédrale, l'esprit est atteint, les gens ne sont plus que les figurines de l'horloge qui défilent. La calèche repart dans le bon sens. Mais c'est trop tard. La folie s'est emparée de la population. Le baladin est maître du temps et des âmes.

    Chaos Clock le chaos éclot.

    Prenez le temps de le voir. Ne jurez pas que vous n'avez pas le temps. Ne dure que huit minutes. Enfin, c'est ce qui est écrit. Peut-être plus longtemps. Quant à la musique. Pas de problème. Certification démoniaque.

    METAPHYSICAL CHESS

    A Metamorphic Ritual Theater Production

    Female Vocals : Meg Mightjar / Violon : Orryelle.

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    Très beau. Pour vous en convaincre écoutez d'abord simplement la bande-son. Sombre et médiévale. Un véritable poème de Swinburne. Une lady Godiva auditive. Mais Valéry l'a souventes fois répété, en poésie le son et le sens se doivent d'être indissolubles. Nous nous attarderons surtout à décrypter la beauté des images.

    Un jeu d'échecs. Rien de plus innocent. Rien de plus absolu. Mais ici le combat ne consiste pas à tuer l'autre. Ne pas fondre sur l'ennemi, se fondre en lui. Stratégie d'alliance subtile. Les figurines de verre sont de Cas Davey. Les spagyristes furent cousins des alchimistes. Cornues et serpentins d'alambic ne trompent guère, l'opération qui se déroule ici est une figure du grand-œuvre. Des doigts invisibles ou des mains qui sortent de blanches mousselines poussent pièces et pions. Ceux-ci sont fiole de folie. La caméra se déplace par soubresauts. Les symboles secrets sont dévoilés mais resteront indéchiffrables pour les esprits grossiers. Deux figurines attirent les regards. Encolures d'oiseaux issus d'une représentation du cercle de l'alliance des contraires du Yin et du yang. La peinture archétypale en sera projetée plus tard. Cygne blanc et signe noir. Identiques en leurs différences. Oie blanche et corbeau noir aux sombres desseins.

    La mariée est en blanc et le chevalier vermeil joue du violon. Chacun se projette dans la fureur solennelle du jeu. Phantasmes éclatés de la richesse du monde. Le Roi se transmue en Hercule grec et la Reine en tour d'ivoire aux mille mamelles. La force du mâle, la profusion de la femelle. Le dieu paon bleu se glisse sur l'échiquier. Rouge des menstrues et blanc de sperme. La musique souveraine gicle en souveraines saccades. La caméra tournoie et le monde s'écroule.

    Une voix caverneuse annonce l'hymen hiérogamique de l'aigle blanc et du lion rouge. Les pièces sont face à face. Des dessins symboliques apparaissent. Le serpent s'enroule autour de l'œuf primordial. Les deux souverains ont la couleur de la terre glaise, une pâte qui s'entremêle et ne forme plus qu'un œuf terminal qui disparaît de l'échiquier déserté de toute sa population. Focus sur la case noire, mal peinte, parsemée de taches laissées en blanc, voie lactée spermatique sur la béance noire de l'univers. L'œuf revient tel un ovaire de poule qui se métamorphose en terre et se sépare pour reprendre la forme du couple primordial. Images en blanc et noir, gueule de lion anamorphosée en vulve de femmes, petites lèvres représentant les jumeaux alchimique, le couple se sépare, bruit d'un tronc d'arbre qui s'ouvre en deux. Le serpent de la genèse qui se mord la queue entoure les deux corps. Générique de fin. Coagulation infinie. Naissance de l'homme et de la femme. Serait-ce ce que l'on appelle l'échec partitif du désir ?

    DIVINE

    THE CHRUSHING OF THE KING

    La suite de l'antérieur. Mais sur l'anneau de l'éternel retour il est difficile de savoir exactement où se trouve le précédent et le successif. Quoi qu'il en soit, nous admettrons que la scène se passe juste après la vidéo des échecs métaphysiques. Même atelier d'alchimiste et même plateau échiquéenne de symbolisation actionnelle. Le Roi est jeté dans le creuset et réduit en miettes à coups de pilon. Orryelle est au travail mais il prend son violon, nous voici dans la première vidéo, dans la nature, Orphée en tunique blanche en train de danser. Mais ce sont plus de douces nymphes qui l'accompagnent, se sont transformées en ménades. Musique chaotique, l'entremêlement des corps devient spasmodique, Orphée essaie d'échapper à la fureur jalouse des prêtresses qui ne peuvent le ligoter dans les rets de leurs désirs. Le mettent nu et à mort.

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Pour mieux comprendre les production d'Orryelle Defenestrate et sa démarche nous invitons nos lecteurs à lire Les Hymnes Homériques ( Collection Budé ) et surtout à se pencher sur les oeuvres d'Aleister Crowley ( livraison 162 du 14 / 11 / 2013 ) et d'Austin Osman Spare ( livraison 330 du 25 / 05 / 2017 ) déjà succinctement présentées dans KR'TNT ! par l'entremise des traductions de Philippe Pissier, espion-Sebek.

    Damie Chad.