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  • CHRONIQUES DE POURPRE 530 : KR'TNT ! 530 : LUKE HAINES / BEAU BRUMMELS / SLIFT / MICKEY & SYLVIA / ENOLA / EUDAÏMON / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 530

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    18 / 11 / 2021

     

    LUKE HAINES / BEAU BRUMMELS / SLIFT

    MICKEY & SYLVIA / ENOLA / EUDAÏMON

    ROCKAMBOLESQUES

     

    Luke la main froide - Part Two

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    L’une des clefs permettant d’entrer dans l’univers des luminaries est celle d’une liste de leurs disques préférés. On voit tout de suite s’il existe des affinités. Dans un vieux numéro de Flashback, Luke Haines évoquait douze de ses disques favoris, démarrant bien sûr avec un single de Gene Vincent, «Over The Rainbow» et indiquant qu’à ses yeux, Gene was the greatest of them all. Puis il passe aux Stones avec Between The Buttons, à l’Airplane avec After Bathing At Baxters et au 13th Floor avec Bull Of The Woods, l’album enregistré sans Roky ni Tommy Hall - What a mysterious and very creepy fucker this album is - Par contre il surprend en choisissant le Third de Soft Machine qui pour les fans de Soft fut une grosse déception. Luke la main froide parle de monolitic jazz destruction, monolitic rock destruction, iconic meditation and more destruction. Chacun entend ce qu’il veut bien dans ce qu’il entend. Et puis bien sûr le Velvet et Syd Barrett. Il écoutait le Live 1969 chaque jour lorsqu’il était au lycée. C’est une grosse déclaration d’amour - I really like the Velvet Underground - pareil pour Syd Barrett - Barrett is the ultimate mandies album. Oh Syd, you were just too far out - Il indique que de nos jours personne ne pourrait enregistrer un album aussi génialement barré que Barrett et il a raison.

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    Chaque mois, Luke la main froide donne une chronique d’une page à Record Collector, ce qui permet de voir à quel point il reste attaché à l’underground britannique. On l’a vu dresser des éloges de Steve Peregrin Took, de Robert Calvert, des Pink Fairies, et de temps en temps, il ramène dans le rond de l’actu des gens comme Kevin Junior ou les Swell Maps. Si on lit chaque mois sa chronique (et pas nécessairement celles des autres chroniqueurs, ils sont quatre en tout), c’est sans doute parce qu’elle a du caractère. Luke Haines est un écrivain, comme on va le voir tout à l’heure, et même un grand écrivain, de la race des féroces pugnacitaires. Il manie sa langue avec fermeté et la travaille dans la masse de sa mélasse délictueuse, comme les Anglais savent si bien le faire. Voilà comment il amène son hommage aux Swell Maps : «There once was a time when everyone was looking for a semi-obscure band to take on the mantle of the ‘New Velvet Underground’». Alors il décide d’appeler les Swell Maps the British Velvet Underground. En plus, ça tombe sous le sens. Il pousse l’analogie très loin, comparant respectivement Jowe Head, Nikki et Epic à Nico, Lou and Cale. Puis il salue bien bas le premier album solo de Nikki Sudden, Waiting On Egypt, the actual missing link between Dragnet and Electric Warrior, a full-on assault of ultra-primitive intellectual posturing and shape-throwing. It’s a magnificent album. Il implore de lecteur de ne pas se fier aux apparences, c’est-à-dire aux coiffures à mèches et aux écharpes de soie - Reader, I implore you. Fear not the feather-cuts and the scarves, or the wayward vocals. Throw yourself into all things Nikki Sudden - Il rappelle que Nikki a fait 30 albums - You’ll thank me, or hate me - Voilà le vrai Luke, l’infâme provocateur qui a les moyens de sa provocation. Personne n’irait jamais conseiller d’écouter les 30 albums de Nikki Sudden, sauf Luke la main froide. Puis il passe à Epic Sounstracks, le petit frère de Nikki, rappelant qu’il fut dans les années 80 le batteur de Crime & The City Solution, puis de Rowland S Howard dans These Immortal Souls avant d’enregistrer un album solo, Rise Above, que Luke la main froide qualifie froidement de Big Star’s Sister-Lovers style heartbreak classic, et ajoute-t-il un peu plus loin, a guenine successor to Epic’s songwriting heroine Carole King’s Trapestry. Quand on a retrouvé Epic mort chez lui à West Hampstead, Nikki a déclaré que son younger brother died of a broken heart. Nikki décampa pour Chicago et tenta de renaître avec l’album Red Brocade que Luke la main froide recommande : if you need an entry point to Nikki Sudden, go here. Et puis après un gig à New York au Knitting Factory en mars 2006, Nikki fit une crise cardiaque. Heart attack. Il termine sa chronique ainsi : «However, la vraie tragédie, c’est que vous n’entendrez jamais ni Nikki Sudden ni Epic Soundtracks à la radio, partout dans le monde. C’est dommage, car ils sont deux des plus grands songwriters in all of rock’n’roll.» Voilà ce qu’il faut bien appeler un hommage vibrant. Heartbreaking.

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    Dans un autre numéro, il titre sa page ainsi : We need to talk about Kevin Junior. Il situe l’Américain Kevin Junior comme the final part of the Nikki Sudden-Epic Soundtracks axis of burning talent and horrible early death. Kevin Junior tourna nous dit Luke avec Epic et enregistra avec lui l’album posthume, Good Things, un album enregistré chez Epic à West Hampstead sur un quatre pistes - There are still a few copies out there. Seek one and you will never be without - Luke la main froide rappelle froidement que personne ne connaissait Kevin Junior, sauf ceux qui examinaient dans le détail les pochettes des disques d’Epic ou de Nikki. Il appartenait à la scène indé de Chicago, sa ville d’adoption et fit paraître deux albums sous le nom de The Chamber Strings, Gospel Morning et Month Of Sundays, sur lesquels Luke se lâche - The culmination of its influences (Carole King, Alex Chilton, Brian Wilson, power pop, country, gospel, blue-eyed soul, the Go-Betweens) - Et comme les frangins Nikki et Epic, Kevin Junior casse sa pipe de bonne heure, à 46 balais. Heart problems. Décidément, on n’en sort plus. À la fin de sa chronique, Luke s’adresse aux labels : «Then please reissue his recordings. That goes for Epic Soundtracks too. Ne laissez pas ces fantastiques artistes disparaître, se faire effacer de l’histoire et tomber dans l’oubli.»

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    Il continue sa croisade avec un hommage à Vic Godard dans un autre numéro : Is Vic there? Yes he is. C’est assez drôle car Luke la main froide rappelle le contexte : les quatre Subway Sect voulaient monter un groupe, mais ils n’avaient pas d’instruments. Alors Vic qui étudiait Molière proposa aux autres de jouer des pièces de Molière sur scène. Vic indique que les K7 doivent toujours exister quelque part. Ce premier album doesn’t need to exist, nous dit Luke, it just needs to be mythical. Oui enfin c’est vite dit. On se souvient des Subway Sect en première partie des Clash, et c’était assez pénible, car il faisaient semblant de savoir jouer. En évoquant les singles de Subway Sect, la main froide parle de 86 billion-carat classics. Pour lui, Vic est the South-London answer to Jackie Wilson. C’est vrai qu’il existe de bien beaux albums du crooner Vic. Et puis bien sûr arrive sous la plume de la main froide l’excellent End Of The Surrey People et du fameux «Johnny Thunders». Quand la main froide demande s’il recherchait la gloire, Vic répond «Nah» et ajoute : «I wanted people to write about me in 200 years’ time», à quoi la main froide rajoute : «I think his place is assured.»

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    Et puis bien sûr, voici le chouchou définitif, Mark E. Smith, dans une chronique que la main froide intitule The unutterably great lesser-known Fall. Il y évoque les albums moins connus de The Fall, Middle Class Revolt, The Unutterable et le dernier, New Facts Emerge. Et pouf, il se fend d’un «Frenz, let us dig deep into the lesser known corners of Britain’s greatest avant-garde showband: The Mighty Fall Group.» Il évoque la période Brix Smith et avoue avec un soupir que ce fut un soulagement que de la voir quitter le groupe. La main froide insiste pour dire que les albums des années 90 posèrent un problème à leur sortie (Middle Class Revolt et Cerebral Caustic) mais avec le recul, ils sont devenus extrêmement pertinents. Mark E. Smith picolait de plus en plus et il atteignit en 1998 le climaxing en se battant sur scène à New York avec ses musiciens et en se faisant ensuite coffrer par les cops pour misdemeanour assault charge. La main froide dit qu’il n’a pas vu le show du Brownies, mais il se trouvait dans le même hôtel que The Fall ce soir-là, car il jouait à New York avec The Auteurs au Mercury Lounge. Avec la période finale des quatre albums Cherry Red, la voix de Mark E. Smith avait changé, nous dit la main froide (perhaps due to illness) - The Smith bark-ah of the past had been replaced by a feral Alzheimer’s growl; un-pretty but utterly compelling - Et là c’est l’hommage fatal, lesté de tout le poids de la véracité : «Écoutez ‘Couples Vs Jobless Mid 30s’ sur l’album final New Facts Emerge et vous serez émerveillé de voir comment un outsider poet accompagné par a bunch of avant-garde carriers peuvent réinventer la rock-music.» Oui, car c’est bien de cela dont il s’agit : de réinvention. The Fall n’a fait que ça en permanence, réinventer le rock. La chute est somptueuse : «Chaque année, The Fall me manque. On ne voit plus paraître the new Fall album chaque année, comme avant. Ces albums devenaient de plus en plus fabuleux. Il ne reste plus grand chose à se mettre sous la dent - There is little to look forward to now - Il faut juste espérer qu’un jour Steve Hanley sera décoré pour les services rendus.»

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    Comme indiqué plus haut, Luke Haines écrit aussi des livres, et pas des petits livres. Ne vous fiez pas aux apparences, ces livres de poche ressemblent à des romans de gare, mais il s’agit en réalité d’ouvrages extrêmement redoutables. Bad Vibes - Britpop And My Part In Its Downfall paraît en 2010, avec en couverture l’homme à la tête de chou. Luke la main froide bat Léon Bloy à plates coutures. Sa violence verbale ne connaît pas de limites. Il ne fait pas bon traîner sous ses coups de hache. Luke la main froide voit la scène Britpop des années 90 de la même façon que Léon Bloy voyait la scène littéraire de l’Avant-Siècle : comme un ramassis de gens occupés à fouiller du groin le fumier de leur médiocrité, ceux que Laurent Tailhade qualifiait d’Imbéciles et Gredins. Tiens un petit échantillon de coup de hache pour se mettre en bouche : «En réalité, dans les années 80, le NME n’était qu’un sous-Socialist Worker. Christ, des ‘star’ writers comme Paul Morley désignaient Kid Creole & The Coconuts comme le futur of ‘New Pop. New Pop. Hahahaha.» Puis il s’en prend au Melody Maker qui ose le mettre, lui, Luke la main froide en couverture, avec ses cheveux longs for full messianic effect - I look like Peter Frampton on the sleeve of Frampton Comes Alive. Not a good look - Plus loin il se moque de Guy Chadwick et de House Of Love qui ont le malheur de passer en première partie des Auteurs - I feel no pity towards him. He’s yesterday’s man - Prends ça, Guy ! Il s’en prend plus loin à deux attachés de presse qui représentent les fleurons de la Britpop : «Le jour du Jugement Dernier viendra et ces deux-là auront à répondre de leur implication dans les pires atrocités de cette époque. On les condamnera pour avoir osé imposer ces calamités que sont Powder, Marion, Menswear et Echobelly à une nation affaiblie et décadente.» Du pur Bloy. Et il ajoute dans un spasme que la modestie n’est pas son style. Il ne rate pas Sting non plus : «Un homme qui a taillé son chemin vers le sommet à la seule force de son ambition, bottant en touche toute notion d’esprit et d’intégrité. Comme il est arrivé au sommet, il peut se pencher vers moi et me faire profiter de sa magnanimité. Thank you, Sting.» Il croise aussi Russel Senior, le guitariste/violoniste de Pulp : «Russell est déguisé en fasciste italien. Bientôt, le grand songwriter écossais Momus va me traiter d’Adolf Hitler de la Britpop. Je pense que ce surnom irait mieux à Damon Albarn.» Prends ça, Damon ! Damon est sûrement son pire ennemi, il y revient plusieurs fois : «Frischman is a drag, une arriviste phénoménale, avec deux jolis trophées à sa ceinture : Brett Anderson et maintenant Damon Albarn. Je n’avais pas vraiment prêté attention à lui jusqu’alors, mais aujourd’hui, le fucker se répand partout dans la presse, en disant le plus grand mal de mon groupe ou de Suede. Ce mec est une peste. La première fois que j’ai vu Damon et Justine ensemble, ils remontaient Camden Hight Street, un couple impressionnant, ils cognaient dans les gamins qu’ils croisaient, dans les passants et dans tout ce qui pouvait faire obstacle à leur ascension vers le sommet.» Il n’existe pas de polémiqueur plus féroce en Angleterre que Luke la main froide. Tiens, encore un exemple terrifiant, sous forme de note de bas de page : «La première chasse aux sorcières d’Hopkins eut lieu en 1644, à Manningtree, un village situé près de Colchester. Dix-neuf ‘sorcières’ furent pendues et quatre moururent sous la torture. Hopkins travaillait ses victimes à la pointe du couteau. Il cherchait l’endroit insensible, the ‘witch’ point, qu’on appelle aussi la marque du Démon. Damon Albarn est originaire de Colchester.» Ce démon de Luke la main froide ne s’arrête pas en si bon chemin. Il erre dans la Britpop et règle ses comptes brutalement. Un jour, il se trouve embarqué pour une tournée américaine en première partie de Matt Johnson, qui demande à tous les participants de se présenter à lui sur scène pendant le premier soundcheck. C’est son discours de bienvenue et il rappelle à tous qu’il est le boss. La main froide vit mal, très mal cet épisode : «Le discours de Johnson était aussi rassurant qu’une invitation à aller prendre une douche pour se rafraîchir à Dachau.»

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    Comme celle de Léon Bloy, sa férocité déclenche souvent l’hilarité. Fatigué par toutes ces abominations, par tous ces comportements et par toutes cette médiocrité artistique, Luke la main froide songe à se retirer du showbiz, mais les gens de sa maison de disques insistent pour qu’il tente le coup du break-up aux États-Unis : «Crap new comedy band Oasis leur font signe, et ils tournent autour comme des mouches sur de la merde. C’est peut-être le moment d’aller aux États-Unis. Kurt Cobain n’est mort que depuis quelques mois. Il a de la chance. Pas de meilleur moment pour mourir.» Mais il se retrouve quand même dans l’avion avec Oasis («Derivative northern boors») et the Verve («Useless prog rockers»). Et dans une note de bas de page, il ajoute : «The Verve. Utterly hopeless. Mass appeal and stupidity are, sadly, intrinsically linked. See also Oasis, U2.» Il raconte un peu plus loin une rencontre dans Camden avec Noel Gallagher. Il essaye de l’éviter, mais Noel le voit et vient le féliciter pour la qualité de ses pop songs (You’ve got some pop tunes!). Et là Luke ajoute : «Oh dear, it’s so disappointing when one’s enemies don’t turn out to be complete cunts after all.»

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    Il arrive que l’hilarité prenne le pas sur la férocité et là il devient un vrai Monty Python à lui tout seul. L’épisode se déroule pendant la fameuse tournée américaine avec Oasis et The Verve. Au pied de l’hôtel se trouve une fontaine et la nuit, après le concert, les mecs d’Oasis et de The Verve complètement bourrés viennent y chanter «Two World Wars and one World Cup». Luke la main froide est excédé, surtout par le roadie Pete Wolf qui, dans le même état que les autres qui sont partis se coucher, continue de chanter à tue-tête : «Fucking cants fucking cants fucking cants». Luke sort le German flare gun (pistolet de détresse) qu’il a acheté dans une armurerie américaine, comme le font tous les touristes, et vise Pete Wolf’s stupid bonce, c’est-à-dire la stupide bobine de Pete Wolfe : «Jesus Christ, le vendeur ne m’avait pas menti, le gun a un sacré répondant, ça part dans tous les sens, on se croirait pendant les derniers jours de Saïgon, je m’attends même à entendre le Star Spangled Banner de Jimi. Bien sûr, je n’ai pas réussi à atteindre ce stupide roadie, mais comme il se croit victime d’une attaque mortelle, il a plongé dans la fontaine. L’éclair de la fusée est tellement aveuglant qu’il ne peut pas savoir d’où le coup est tiré. Évidemment, je suis triste d’avoir raté ma cible et de ne pas avoir tué ce con (kill the cunt), mais je décide d’aller me coucher avant l’arrivée des secours.»

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    Ce book qui est l’équivalent britannique du Désespéré de Léon Bloy évoque la scène anglaise des années 90 qu’on appelait Britpop, dont Luke la main froide fut l’une des figures de proue avec The Auteurs et un fantastique premier album, New Wave, évoqué dans un Part One. Dans une courte introduction, il déclare : «Quand je me suis assis pour écrire ce recueil de mémoires, je fus surpris de constater à quel point ces souvenirs ricochaient dans mon subconscient : la jeunesse, l’ambition, l’échec, la dépression, les excès, le dépit et la stupidité. Maintenant je crois que c’est fini. Je suis un egomaniaque en convalescence.» Puis il re-situe le contexte : «En 1986, la presse musicale britannique était occupée à baver sur les Sonic Youth qui se croyaient intelligents et qui ne l’étaient pas vraiment. Elle fait aussi semblant d’écouter les Butthole Surfers.» Puis il rencontre David Westlake, le mecs des Servants, avec lequel il s’entend bien. Pourquoi ? Parce qu’ils écoutent les mêmes choses : Modern Lovers, The Fall, le premier album des Only Ones, Adventure de Television, Wire et les Go-Betweens. Ailleurs, il rend hommage aux Modern Lovers, rappelant que John Cale produisit les sessions qui allaient devenir The Original Modern Lovers and this is the one you want, mais il faut aussi choper les sessions produites par Kim Fowley et notamment cette version de ‘Don’t Let Your Youth Go To Waste’. Il revient sur le Velvet pour dire que ses deux albums préférés du Velvet sont le third album et Loaded - «Heroin» sur le premier album est génial quand on l’écoute à 13 ans, mais c’est une chanson sombre, implacable et solipsiste, c’est-à-dire auto-centrée qui n’a pas les uh-uh-uh et le white-boy-hanging-with-the-pimps-in-Harlem sass d’«I’m Waiting For The Man». Quant à «Sister Ray», c’est idéal pour faire chier les voisins, mais il faut passer à autre chose car la vie est trop courte. Je préfère the sunny nihilistic resignation of ‘Oh Sweet Nothing’. Ce qu’avait aussi très bien compris Jonathan Richman. Ce Velvet nut a enlevé tout le côté dirty-needles-and-hepatitis des chansons de Lou Reed and just kept that beat.

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    Bien que n’ayant que 19 ans, Luke la main froide se considère comme appartenant à une petite caste : «Lawrence from Felt, Bobby Gillespie, Alan McGee, Grant McLeman, Robert Forster et David Westlake.» Surtout Lawrence - Lawrence , a rock star in is mind only, travels with a small entourage - C’est l’époque où il sort son neo-glam masterpiece Rock In Denim. Luke choisit de baptiser son groupe The Auteurs pour la simple beauté du nom. Rien à voir avec la Nouvelle Vague et le cinéma français - It’s one of the all-time great band names. Like the Supremes ou the Monkees. But for intellectual snobs - Puis il trouve un manager nommé Tony Beard qui tenta de relancer la carrière de Peter Perrett - This alone is enough for me - Luke et son groupe se retrouvent en tournée, en première partie de Suede - Suede ne sont plus les chouchous des critiques. Ils sont entrés dans les charts et sont à la pointe du teenage rampage - La tournée a lieu en septembre/octobre 1992 - Ils sont devenus énormes, supercharged, violent and commanding. Dans les années à venir, la populace gazée par les relents de Britpop aura oublié the guenine pop mayhem of the early Suede shows - Luke a raison, Suede fut en son temps l’un des groupes les plus balèzes de la scène anglaise et il ajoute qu’il était ravi, lui, la main froide, de se retrouver au centre de ce chaos et de voir jouer Suede sur scène tous les soirs - Il ajoute un peu plus loin : «The Auteurs sont européens, intenses et intellectuels. Suede are a quick fix, backed beans and sulphate.» Il ne supporte pas les Boo Radleys et leur ‘resident genius’, Martin Carr. Bizarre, car les Boos sont excellents.

    Il parle très peu des drogues. Il dit prendre du speed car c’est le prefered narcotic de Lou Reed and Mark E. Smith then it was good enough for me. Il rend aussi hommage à Steve Albini, qu’il considère comme son égal - Une course de chars à la Cecil B de Milne (sic), un embrocheur de première qui n’hésite pas à monter à l’abordage, un oracle rock’n’roll avec le curseur tourné sur ‘Hautement Subjectif’. Il a même quasiment raison à 70% sur la moitié des conneries qu’il débite. J’adore ce mec. Il est l’un des plus grands ingés son de tous les temps. Ever.

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    Mais c’est en tant que styliste que Luke la main froide fait la différence. Il se rend dans une soirée et s’exprime comme Sommerset Maugham : «J’ai choisi de détourner le dress code en portant un chapeau Mac beige légèrement souillé. Je lance ce soir mon look de photographe d’avant-garde. It is the least I can do.» Il devient encore plus délirant sur le ferry qui le ramène en Angleterre : «Cet état de succès larvaire me donne carte blanche pour aller répandre mon effarante bonhomie parmi les membres de Pulp et siffler un early morning verre de vin rouge au bar du ferry, avant d’aller sur le pont me pavaner dans un trois-quart en velours beige outrageusement laid.» Plus loin, il évoque David Gray que tout le monde a oublié : «Gray croit ce qu’on raconte, que je suis un aristo hautain qui condescend à porter le regard sur lui. Il a raison aux deux tiers, mais au fond, c’est vrai, je ne cherche pas à fraterniser. Je pense qu’il n’existe rien de pire que Gray.» Luke joue à Paris et un promoteur gay le drague : «Naturally, I décline his amourous advances. ‘Vous cassez vous peu de poof’ (sic) I smile. Il répond : «Ha ha Fuck you, you English sheet», flashing a mouth full of blackening dentures.» On est dans les catacombes de la langue, là où rampe toute la violence existentielle. Il a aussi une façon très particulière d’analyser les réactions des critiques et du public : «Quand le premier album est sorti, j’étais parfois flatté par les critiques, mais jamais surpris ni soulagé. Cet album ne méritait pas moins. Maintenant, à ma grande surprise à mon immense soulagement, les critiques de Now I’m A Cowboy sont unanimement fucking great. Rien en dessous de quatre étoiles dans la presse. C’est une époque très bizarre. Vous savez que vous avez enregistré un album de qualité inférieure et tout le monde l’aime - une situation que ne manquera pas de s’inverser dans les années à venir.» Et il ajoute un peu plus loin : «Le fait que je sois dans le Top 20 est à la fois une surprise et un soulagement. Après les deux derniers singles, je redoutais le pire. (Rassurez-vous, le pire viendra bien assez tôt). Apparemment, mes succès et mes échecs sont dus à une espèce de phénomène cosmologique qui n’a rien à voir avec l’art et qui porte le nom de contexte.» Là Luke triche un peu, car il n’a pas encore le courage de reconnaître qu’il fait de mauvais albums. Il évoque aussi, à sa façon, les ravages commis par les drogues sur les cervelles étriquées : «Durant les années 90, la horde Britpop dévorait les drogues de classe A comme des paysans invités à un festin pour y manger à volonté. Et certains de ces Britpoppers furent Dequinceyed jusqu’aux branchies. Preuve, si besoin en était, que l’héroïne ne libère pas toujours the dark creative beast.» Et toujours ce regard désabusé qu’il porte sur lui-même, à l’anglaise : «Juin 1994, je me retrouve en plein cliché rock’n’roll. Ça ne m’a pris que 18 mois pour devenir une sorte de moi-même. Ça va s’aggraver avant que ça ne s’arrange. Et c’est exactement ce qui se passe.» Puis il revient à sa marotte - First rock star? Oh please. Marc-Antoine, Brutus, Wilde, Paganini... La liste est longue. On n’en finirait pas. La fixation sur l’iconographie nazie date de l’adolescence, profondément stupide et immature. Comme l’est globalement le grand rock’n’roll - Il se sait à part, alors il cite un exemple, celui d’un auteur génial pas très connu en France : «De la même façon que le Vorticiste Wyndham Lewis - un Lewis que haïssait le grand Bloomsburry group - je me construis la réputation d’un contradicteur.» Mais le désabusement finit par le ronger comme l’acide ronge le métal. La fin du book a un parfum de décomposition, mais fabuleusement littéraire : «1996 fut une année horrible (the kaleidoscope of shit that is 1996) - les indignes apparitions à la télé, les ventes déplorables, l’irrépressible ascension des groupes qui m’étaient inférieurs, la fin de mon groupe et son cadavre pourrissant que j’ai dû traîner une dernière fois en tournée - Je restais obsédé par une seule chose : achever l’enregistrement de l’album Baader Meinhof et essayer le plus possible de ne pas saccager les sessions.» Il nourrit une véritable fascination pour Baader et tous ces mecs qui ont fait la légende de la lutte armée : «Tu peux te garder ta pochette d’Absolutely Live et ton Jim Morrison en pantalon de cuir. Je préfère un mauvais photomaton de Carlos the Jackal. Immortality or inhumanity. Le rock’nroll peut seulement fournir une version séculaire de l’immortalité, alors que le terrorisme conduit aux deux en même temps. The Baader Meinhof album ne demande qu’une seule chose : être jugé sur sa pochette. Terrorisme chic. Vous devriez adorer ça.» À ce niveau d’excellence, la provocation porte le nom de cynisme, un art typiquement anglais. Et vers la fin, il se donne le coup de grâce : «Happy fucking Christmas. Je viens de faire deux albums difficiles et ma popularité en a pris un coup, but Jesus, tout cela devient extrêmement ridicule. Non seulement je suis devenu impopulaire, mais maintenant je fais tout ce qu’il faut pour devenir impopulaire.»

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    Deux ans plus tard, il fait paraître la suite de ses aventures au pays de la Britpop. Sur la couverture de Post Everything. Outsider Rock And Roll, il apparaît caricaturé dans son petit costard beige frippé et slightly soiled, comme il le disait de son chapeau Mac dans l’ouvrage précédent. Il s’adresse donc aux outsiders. Cette fois il rend des hommages pour le moins spectaculaires aux groupes qu’il admire, Sabbath, Mott, Doors, Motörhead, Lennon, Hawkwind, MC5 et Television, concentrant le gros de ses troupes dans un paragraphe final qu’il intitule Further listening. Et là, forcément, on le suit à la trace : «Les cinq premiers albums de Sabbath parus sur Vertigo commencent à peine à être compris par les rock-critics, même si cela n’a plus aucune importance. Le Midland death trip d’Ozzy culmine en 1975 avec l’album Sabotage qui depuis la pochette jusqu’au contenu est l’un des albums de rock les plus étranges jamais enregistrés. Les paroles sont pour la plupart signées by Brummie shaman Terry ‘Geezer’ Butler.» Il s’étend encore plus longuement sur Sabbath dans une note de bas de page : «Ozzy chante comme un homme qui serait à la recherche de la partie manquante de son cerveau.» Et il revient sur Sabotage, «the most psychologically damaged record (just look at the sleeve)». Mais qu’est-ce qu’on a pu adorer cet album à sa sortie, on parlait dans notre petit groupe du grondement des hauts-fourneaux de Birmingham. Luke la main froide n’en finit plus de porter Sab aux nues : «Without doubt some of the greatest rock’n’roll ever made. These records fucking swing, man.» Il fait exprès de s’exprimer vulgairement, pour mieux coller au terrain. Luke la main froide sait créer les conditions d’une fascination, un art réservé aux grandes plumes anglaises et à une seule et unique plume française, celle d’Yves Adrien, Outsider lui aussi. Mais comme chacun, sait, mieux vaut être outsider que rien du tout.

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    Avec ce paragraphe final, Luke la main froide enfonce de sacrés clous. Il salue Mott avec ce qu’il appelle the essential Mott the Hoople albums, Brain Capers, All The Young Dudes, Mott, The Hoople, quelques albums solo de Ian Hunter - All American Alien Boy is perhaps the under-appreciated jewel - Puis il passe aux Doors - Il y a les hommes et il y a les petits garçons. If you you don’t get the Morrison, I know which one you are. Si tu n’aimes pas les Doors, tu n’as rien à faire ici. Ici, on rend hommage à l’éclat de la mauvaise poésie d’un alcoolique, aux pantalons de cuir, et aux shamans priapiques. Ici, on parle de rock’n’roll. Pour entendre les Doors en tant que existentialist bar band (tel que défini par Jim), écoute Morrison Hotel - Plus loin, il en rajoute une petite couche : «Un panthéon rock’n’roll sans Jim Morrison ne serait pas un panthéon. Quand Jim a plongé dans sa baignoire, non seulement les Doors ont perdu leur chanteur, mais le rock a aussi perdu la possibilité d’entrer en communion avec des Indiens morts, et ça les amis, c’est une tragédie.» Il dit aussi sa fascination pour le Lennon post-Beatles - C’est intéressant de voir que much of Lennon’s infinitely superior post-Beatles output se réduit de façon caricaturale à «Imagine» - Puis Luke met les gaz pour Motörhead, vroaaaaaaar, on sent qu’il aime ça, les gaz - Il a fallu Overkill et Bomber pour peaufiner l’esthétique Motörhead. Ace Of Spades sonnait déjà comme une parodie, mais diable, le public achetait en masse. Quand Lemmy fut propulsé dans la stratosphère en 1980, son vieux groupe Hawkwind avait mangé son pain blanc. Tous leurs albums enregistrés sur United Artists sont essentiels, In Search Of Space, Doremi Fassol Latido, Space Ritual, promu comme un «90 minutes brain damage», et Hall Of The Mountain Grill sur lequel on trouve le proto-Pistols «Psychedelic Warlords». Quand le Space Poet Robert Calvert est devenu le chanteur du groupe, Hawkwind s’est métamorphosé pour devenir méconnaissable. Hawklords - 25 Years On pourrait bien être their finest half-hour - Et dans la foulée il se prosterne jusqu’à terre devant Captain Lockheed And The Starfighters. Il rend aussi hommage à Yoko Ono et au Plastic Ono Band, qui pour lui sonnaient comme le early Public Image Ltd. Avant-garde corporation - Plastic Ono Band is the real primal scream album - This is what the Beatles could have sounded like if they’d carried on after sad Mac hopped off - Il dit aussi le plus grand bien d’un album de Scritti Politti, Anomie And Bonhomie - This late expansive sounding production was never off my turntable. Big influence on The Oliver Twist Manifesto - Il salue aussi les premiers albums de Quo - Ma Kelly’s Greasy Spoon, Dog Of The Two Head, Piledriver and their 1976 masterpiece, Blue for You. C’est seulement après Whatever You Want que Quo fut considéré comme some kind of joke. Il aime bien l’Uncle Meat de Zappa, c’est d’ailleurs là-dessus que s’achève sa rétrospective de ce qu’il appelle les grands disques.

    Dans le cours du récit, il rappelle aussi sa passion pour les Dolls et Lou Reed, qu’il partage avec John Moore, l’ex-Mary Chain avec lequel il monte Black Box Recorder. On retrouve la filiation Mary Chain dans l’hommage de bas de page qu’il rend à Earl Brutus, «a chaotic, raucous glam situationist mid-90s rock’n’roll groupe fronted by the late, great Nick Sanderson.» Il rappelle aussi que Sanderson avait joué dans le Gun Club et les Mary Chain. Luke dit avoir vu «Pop Music is wasted on the Youth» sur un T-shirt d’Earl Brutus, une formule qu’il adore et qu’il utilise. Il traite aussi les Go-Betweens de greatest pop group since the Monkees.

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    Plus loin, il rend un hommage retentissant à Sam Phillips qui, dit-il brancha son micro à valve dans un Ampex deux pistes en juillet 1954 pour enregistrer non seulement la voix d’Elvis, mais aussi son psyche - He was capturing sur une bande magnétique deux pistes l’odeur de la gamine de Tupelo dont Elvis avait caressé le vagin - Luke la main froide est très fort à ce petit jeu, il cite un autre exemple : «Quand James Williamson fout le trebble à fond sur sa Les Paul pour jouer le riff d’intro de «Search And Destroy», ce n’est pas le son d’une guitare branchée dans un ampli qu’on entend, mais on voit le jean argenté que porte Iggy, celui qu’on voit au dos de la pochette de Raw Power - Iggy’s idiot savant silver flares flappin’ in the breeze. Psycho - acoustics.» Alors bien sûr il fait la comparaison avec Pro Tools. Quand on clique sur ‘Record’, il manque tout ça, la sueur d’Evis, l’odeur de la petite chatte de Tupelo, le jean argenté d’Iggy. À la place, on a «the aural equivalent of budget-range fish fingers for twenty-century ears. Si Elvis avait été enregistré en mode digital, on l’aurait oublié avant même qu’il ne parte à l’armée.»

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    Il rend aussi un hommage de bas de page à Guy Debord et aux Situationnistes, un mouvement qui a bien fasciné les Anglais - A group of artists and writers who were against art - une mouvance à laquelle Luke rattache King Mob et the Angry Brigade et tout cela finira avec l’avènement des Pistols, bien que, précise-t-il, John Lydon n’ait jamais mentionné les Situ. Luke évoque aussi une conversation téléphonique avec Bowie qui le félicitait pour ses chansons et en retour, Luke a l’impudence de lui dire qu’il préfère ses albums des années 70, à quoi Bowie répond qu’il est d’accord. Hommage aussi à Television - Marquee Moon was sacrosanct, and its follow up, Adventure, nothing less than a noble failure - L’hommage le plus percutant de tous est sans doute celui rendu au MC5 et à leur wild ride across Amerikkka - Au moment où ils enregistrent Kick Out The Jams Motherfuckers, le MC5 et Sinclair sont harcelés par les flics. Au XXIe siècle, un groupe anglais devrait abattre un flic pour atteindre la notoriété qu’avait tragiquement acquise le MC5 en son temps. Oui, ce fut une tragédie. Après leur premier album, ils étaient foutus (fucked). Kick Out The Jams Motherfuckers était un documentaire incendiaire - Pour eux, la révolution était imminente. Luke préfère High Time, le troisième et dernier album du MC5 - an album of high-realisation inseparable from the era it was made in - Et il se paye une grosse déprime en évoquant l’inévitable reformation des surviving members et l’encore plus déprimante collaboration avec Primal Scream - In our age of no imagination, aucun groupe à succès ne va splitter au bout de six mois et Primal Scream ne splittera jamais, ils sauront toujours passer un bras autour des épaules d’une légende pourrissante et sauront toujours se livrer à une humiliante danse macabre. Just don’t get me started on the New York Dolls.

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    Question éthique, Luke garde la main froide : «Le rock’n’roll est une affaire de young men, tout au moins devrait-il l’être. Même quand j’avais 25 ans, au commencement des Auteurs, faire partie d’un groupe pop me semblait embarrassant. J’espère ne jamais finir comme Bobby Gillespie. Maintenant, à l’âge de 32 ans, je me sens complètement décrépit à l’idée de faire encore partie d’un groupe pop.» Il renoue aussi avec sa chère hilarité en racontant un épisode de beuverie avec John Moore : «John Moore et moi célébrons notre sortie du purgatoire de la manière la plus sensible que nous connaissons : en nous soûlant la gueule. La patronne du Spread Eagle nous dit gentiment qu’elle a déjà lavé les carreaux ce matin alors qu’elle est en train de tirer gentiment mais fermement John Moore qui est justement en train de lécher ces mêmes carreaux.» Évidemment, ça dégénère : «À l’apogée de notre soûlographie, John Moore ne trouve rien de mieux pour s’occuper que de se pencher par la fenêtre du pub et d’inviter les passants à entrer pour se battre avec lui.» C’est drôle comme une fois traduits ces petits passages retombent comme des soufflés, alors que dans leur forme originale, ils sont intrinsèquement délicieux.

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    On va finir avec quelques petits éclats de férocité et savourer une dernière fois l’aimable talent d’exécuteur public de Luke la main froide : «En 1997, la bulle Britpop avait explosé. Damon Albarn eut la sagesse de refuser la perche que lui tendait le gouvernement à venir. Mais les plus bêtes l’acceptèrent. Gallagher et McGhee burent goulûment au calice empoisonné. Qu’espéraient-ils ? Britpop politics ?». Autre épisode redoutable. Quand ils montent Black Box Recorder, ils ne sont que trois, Luke et sa guitare, John Moore et sa perceuse Black et Decker et une chanteuse, Sarah Nixey. Mais pour partir en tournée, leur label pense qu’il faut étoffer le line-up. Ils décident donc d’embaucher the oddest rhythm section in the world : Chris Wyles, l’ex drummer de Shaking Stevens et Punky Tones que leur prêtent les Buzzcocks. Luke et John Moore rencontrent Punky Tones pour la première fois dans un pub de Wardour Street, «accompagné de Glen Matlock, d’un book sur Badfinger, d’un sac contenant les albums de T. Rex, d’un aréopage de jurons et d’une forte odeur d’huile de patchouli». Bien sûr, Luke se moque, il prépare l’assaut final, la première répète : «Le mec est old school, il vient de l’époque du premier album de Motörhead et s’arrête au moment du split des Pistols. Punky Tone, champion olympique du juron et rocker olympique, vous ne voudriez pas l’avoir comme ennemi. ‘Me and you dahn the front!» Oh God c’est à moi qu’il parle ! ‘Fackin’ Piledriver!’ crie Punky Tone, jambes écartées, la tête penchée en avant, la basse si bas que je reconnais aussitôt la pochette de Piledriver. ‘Fackin’ come on!’ ordonne le commander of rock. Il ne plaisante pas. La bonne position dans l’orthodoxie du rock est tout pour un homme comme Punky Tone. Alors j’obéis avec enthousiasme et me mets à côté de lui, faisant de mon mieux pour refaire la pochette de Piledriver, l’album classique du Quo qui date de 1972, l’archétype de mindless shuffle rock. Nous brisons la glace. Sarah Nixey n’en revient pas d’assister à ce spectacle.»

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    Allez, un autre petit coup de hache pour la route, cette fois sur the music industry - Aucun de ces ex-music journo vieillissants n’a jamais vu un contrat de major label, n’est jamais monté dans le buisness end d’un tour bus, et n’a jamais mis les pieds dans un studio d’enregistrement. Who killed Bambi ? I’ll tell ya sucker, so listen good - Le pire est à venir avec la rencontre du batteur de Supergrass qui lui demande au bar s’il veut rencontrer Bono. Avant que Luke n’ait eu le temps de dire, ‘No, not really’, le drummer de Supergrass est parti chercher Bono et revient, «accompagné de l’extrêmement stupide chanteur de U2. Ce genre de situation ne donne jamais rien de bon. Les dés sont faussés dès le départ. On aura dit au chanteur de U2 que j’avais sollicité une audience de sa bienveillance, que je connais bien son œuvre et que je lui voue le plus grand respect. Bien sûr, je ne sais presque rien de ce minuscule fucker, je frissonne de dégoût au souvenir de «New Years’ Day» et ça s’arrête là. Comme chacun sait, le showbiz et le rock’n’roll sont un jeu de miroirs et le chanteur de U2 y joue un rôle de shaman messianique. Fuck that, buster. Son château de cartes ne repose que sur le plus stupide des principes : on vivrait dans un monde privé de nuances. Deux mots, chanteur de U2, comme l’aurait dit Tom Verlaine : ‘Massive twat!’» Ce qui n’est pas très flatteur. On traduirait ça ici par ‘gros connard’. Bon le chanteur de U2 arrive dans le petit groupe, «serre les mains en posant des questions, comme s’il était un fucking royalty. Arrive mon tour. Je ne tends pas la main mais je le ferai si nécessaire. J’ai des manières, mais je ne ressens pas le besoin de les montrer. Le chanteur de U2 me fixe à travers ses stupides lunettes à verres fumés, ricane et continue d’avancer, m’ignorant totalement. Peut-être qu’il sait lire dans les pensées. Le drummer de Supergrass semble embêté pour moi, mais il ne devrait pas, car rien n’est meilleur dans la vie que d’être snobbé par un imbécile.»

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    L’idéal serait bien sûr écouter son dernier album, Luke Haines On... Setting The Dogs On The Post Punk Postman. On y trouve un cut mythique, «Ivor On The Bus». Il s’agit bien sûr d’Ivor Cutler, qui est l’un des héros de John Peel et qui nous dit la main froide est aussi son voisin - Mr. Cutler used to be my neighbour, we would occasionally meet on the C11 bus (from Archway to Brent Cross) - C’est une pop anglaise assez convaincue d’avance et pour l’occasion, la main froide ramène un son superbe - Sing a song with Ivor on the bus - L’énormité de l’album s’appelle «Two Japanese Freaks Talking About Nixon & Mao». Il nous fait le coup des effets de chant et revient dans la vague comme un London silver surfer, ce mec est un démon du même acabit que Lawrence, il développe des tonnes de son et attaque son wall of sound à la wah. Il développe encore d’énormes quantités de chant dans «I Just Want To Be Buried», un chant qu’il entourloupe à coups de virevoltes de sonic trash. Ce monsieur se plaît à cultiver l’excellence. Il laisse pour ce faire traîner une guitare infectueuse dans son couplet chant, elle est là juste derrière. Fuck Luke n’écoute que des bons albums. Il est vieux mais il continue d’y croire sous son chapeau, il fait avec «Andrea Dworkin’s Knees» son vieil Auteur sénile, avec sa mauvaise haleine, il perpétue une tradition bouffée aux mites. D’ailleurs, dans l’«Ex Stasi Spy» d’ouverture de bal, il chante à l’intimisme des premiers temps, l’Auteur chante d’une voix de cancéreux, il développe son power balladif à l’étouffée de haricots verts, il excelle dans l’art du ridicule de vieux crabe qui se prend au sérieux, son ex stasi pue l’ecstasy, il est comique et anecdotique, mais en même il faut faire gaffe à ses coups de hache, c’est un sanguin. Il zèbre son «U-Boat Baby» d’éclairs de vieille serpillière énervée et vise chaque fois le chant de Concorde. Il joue de tous les instruments, accompagné de Tim Weller aux drums. Il travaille la pop de «Yes Mr Pumpkin» à la vacharde, avec une voix de faux-filet. Il termine cet album cocasse avec le morceau titre au cours duquel il appelle Epic Soundtracks !

    Signé : Cazengler, lancelot du Luke

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    Luke Haines : Jukebox. Flashback # 5 - Summer 2014

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    Luke Haines : Is Vic there? Yes he is. Record Collector # 493 - June 2019

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    Luke Haines : A trip back to Marineville. Record Collector # 494 - July 2019

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    Luke Haines : We need to talk about Kevin Junior. Record Collector # 495 - August 2019

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    Luke Haines : The unutterably great lesser-known Fall. Record Collector # 511 - November 2020

    Luke Haines. Bad Vibes. Britpop And My Part In Its Downfall. Windmill Books 2010

    Luke Haines. Post Everything. Outsider Rock And Roll. Windmill Books 2012

    Luke Haines On... Setting The Dogs On The Post Punk Postman. Cherry Red 2021

     

    Tout nouveau tout Beau Brummels

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    À tout seigneur tout honneur : c’est à Alec Palao qu’échoit la mission de restaurer la grandeur des Beau Brummels dans Shinding!. Dès le chapô, Palao polit son panégyrique paléolithique : il traite des Brummels d’innovators qui préemptent les nascent themes of baroque-pop, Americana et country-rock. Comme on dit chez les goinfres, Palao n’y va pas avec le dos de la cuillère.

    En fin limier, il amène son propos en cite l’exemple des groupes qui disparurent avant de devenir célèbres, et les deux exemples sont bien sûr ceux du Velvet et de Big Star. Pour lui, les Brummels ont connu le même destin. Il cite aussi l’exemple des Monkees qui n’ont été reconnus que longtemps après que les poètes aient disparu.

    Originaires de San Francisco, les Brummels - comme d’ailleurs les Groovies - furent en quelque sorte négligés, car ils restaient en dehors de la scène psychédélique alors en odeur de sainteté. Ils ne prenaient pas d’acides avec les célébrités locales et s’attachaient à cultiver leur différence, ce qui bien sûr les marginalisait d’office. Tout se met en route sous l’impulsion du gros Tom Big Daddy Donahue et de son label Autumn Records. À l’époque, Donahue emploie un jeune ingé-son black nommé Sly Stewart, le futur Sly Stone. C’est là que les Brummels pondent leur premier hit, le fameux «Laugh Laugh».

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    En 1965, les Beau Brummels partent à la conquête du monde avec Introducing The Beau Brummels. Ils attaquent d’ailleurs avec leur petit hit languide, «Laugh Laugh», et son refrain gorgé de soleil et de tambourins. Grosso modo, on est dans la même ambiance que les Mamas & The Papas. On sent vite pointer chez eux le dard d’une fantastique énergie, leur «Still In Love With You Baby» vaut pour un vieux shoot de garage folky jingle-jangly. C’est excellent, sec et net et sans bavure. Ces beaux Brummels ont du son. On note au passage l’aisance du beat dans «Just Wait And See». Ils terminent leur bal d’A en beauté avec une reprise de Jimmy Reed, «Ain’t That Loving You Baby». Mais ce n’est pas une reprise classique. Elle est étrange et soignée et on verra par la suite qu’ils vont en faire l’une de leurs spécialités. Ils attaquent leur bal de B avec «Stick Like Glue», une belle compo de Ron Elliott, typical Brummel sound, up-tempo et belles harmonies vocales. Ils virent presque gaga avec «That’s If You Want Me To», bien cerclé du beat et fouillé du son, belle clairettes de die hard et de tambourine manne tombée du ciel. Nouveau choc esthétique avec «I Want More Loving», bien boppé dans l’admirabilité des choses et puis l’album s’en va coucher au panier.

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    Mais Sly se désintéresse des Brummels qui vont devoir se débrouiller tout seuls pour enregistrer leur deuxième album, Volume 2, qui paraît la même année, en 1965. Sur la pochette, ils ont une méchante dégaine, surtout Ron Meagher, avec son gros pantalon et une chemisette blanche passée par dessus un pull à col roulé noir, comme on en portait à l’époque. Le plus wild des quatre, c’est John Peterson, véritable rock’n’roll animal, une sorte de Brian Jones étiré sur la hauteur et tout vêtu de blanc. Dès «You Tell Me Why», ils sonnent comme les Byrds et roucoulent des harmonies vocales viscérales. Ils montent vite en neige avec «Doesn’t Matter», ils mettent parfois du temps à conquérir une ville, mais ils finissent toujours par l’avoir. Ils se montrent beaucoup plus hargneux avec «Can It Be», c’est la hargne de Frisco, beaucoup plus bohème que celle de Los Angeles. C’est en B qu’on trouve ce petit chef-d’œuvre de good time music qu’est «I’ve Never Known», joli cut atmosphérique fouillé au bassmatic. Tous leurs cuts sont excellents, car chargés de potentiel, même si ce ne sont pas forcément des hits. «Sad Little Girl» vaut pour une belle pop tentaculaire, chargée de pathos. Ils visent en permanence un idéal de beauté pure. Ce bel instro qu’est «Woman» sonne comme une révélation et «Don’t Talk To Strangers» comme un hit, alors que demande le peuple ?

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    Quand Autumn fait faillite, le gros Donahue confie les Brummels aux bons soins de Warner Brothers. Étrangement bel album que ce Beau Brummels 66. Les Beau portaient beau avec cet album de reprises, et plus spécialement avec le «Homeward Bound» de Paul Simon, fantastique balladif quasi-mythique, avec cette façon de descendre dans le mmmm et de remonter vers la lumière. Ils font aussi leur «Mr Tambourine Man» en l’amenant au tambourine et ça se met fan-tas-ti-que-ment en route au deuxième couplet. What a cover ! Cover toute aussi prodigieuse que celle de «Yesterday». Leurs attaques sont très raffinées. Ils portent si bien leur nom : raffinés sans la ramener, voilà l’une des définitions du dandysme. Ils ont un son d’une extrême pureté d’intention et d’une clairvoyance exceptionnelle. Ils font aussi un «Louie Louie» à la petite ramasse exotique de Frisco, ils le jouent à la bonne traînarde de gonna now, ils swinguent ça à leur manière et c’est tellement plein de son qu’on en reste comme deux ronds de flan. Joli clin d’œil à Lee Hazlewood avec «These Boots Are Made For Walking». Ils savent se mettre sur leur 31 : Paul Simon et Lee Hazlewood, c’est du très haut de gamme. Ils font de Boots une merveille intrigante. Le festin de son se poursuit en B avec «Bang Bang» chanté au mieux des possibilités. Sal Valentino de pardonne pas, il ramène du dandysme dans le chant, exactement comme le fait Chuck Prophet aujourd’hui. Il chante d’un accent fabuleusement élégant. Ils parviennent même à sauver cette pop-song insupportable qu’est «Hang On Sloopy», ils y injectent toute l’énergie du tambourinage et tu as cette voix qui revient comme une vague de chaleur. Superbe chanteur ! Il colle bien à l’esprit de cette pop endémique. Ils choisissent «Play With Fire» pour passer la Stonesy à la moulinette, mais en même temps, ils la voilent de mystère. Ils s’ingénient à créer chaque fois de la délicatesse, ce qui leur vaut notre reconnaissance éternelle. Ces mecs sont rompus à tous les délices. Ils terminent avec une reprise flamboyante de «Monday Monday». Ils approchent ce hit intouchable avec le tact des dandys, dans l’excellence de la finessence, à l’incroyable acuité du doigté et Sal Valentino donne au chant une insondable profondeur, ce qu’on appelle ici bas une approche mélancolique néphrétique. D’ailleurs, Palao l’explique bien : «Il y a les chanteurs et il y a les stylistes, et il y a ceux qui savent à la fois interpréter un texte et lui donner une qualité d’interprétation sans précédent. Sal Valentino est l’un de ces rares individus et sans sa façon captivante de chanter, les Beau Brummels ne seraient jamais sortis de l’ordinaire.»

    Fatigués de tourner, Ron Elliott et Sal Valentino se réinstallent à Los Angeles. Les Brummels ne sont plus que deux et deviennent un groupe de studio. Ils commencent à bosser avec leur nouveau mentor, Lenny Waronker - Waronker’s belief in Sal and Ron was absolute - Waronker pense qu’ils sont beyond brillant.

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    Avec Triangle, on entre dans la courte série des albums considérés comme cultes. Palao évoque the baroque splendour of the Triangle album. C’est Lenny Waronker qui produit cette belle lampée de soft rock franciscain. On s’incline devant une telle musicalité. Avec son surlignage à l’accordéon, «Only Dreamin’ Now» renvoie à Scott Walker. On s’effare évidemment de ce foisonnement de qualités, qualité du son, du chant et de la compote. Sal Valentino injecte tout le jus du sunshine dans «The Keeper Of Time». C’est tellement grandiose et conquérant que ça frise la bénédiction. Encore une belle pop de fouette cocher pour boucler le bal d’A avec «Nine Pound Hammer». Les Brummels transfigurent à merveille la Fisco pop. Mais on s’ennuie un peu, même avec ce folk-rock de bonne instance qu’est le morceau titre, c’est très pourléché, on entend des cors et des hautbois, c’est une véritable équipée, comme d’ailleurs «The Wolf Of Velvet Fortune», qui se révèle très élégiaque, obsédant et ambitieux. Ils terminent cet album atypique avec «Old Kentucky Home», un violent shoot d’Americana. C’est là où ils excellent et ça banjotte sec derrière Sal.

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    Le deuxième album culte des Brummels est le fameux Bradley’s Barn enregistré en 1968 à Nashville, un album qu’on revend puis qu’on rachète, car comment peut-on résister à une telle pochette lorsqu’on la recroise dans un bac ? Cet album est réservé aux amateurs de country-rock. On perd complètement le côté californien, même si le son de Sal a des beaux restes. C’est avec la heavy psychedelia rampante de «Little Bird» et surtout le pathos de «Cherokee Girl» que Sal sauve son bal d’A : big, very atmospherix savamment orchestré. En B se niche une perle nommée «Love Can Fall A Long Way Down». Belle pop languide du grand Sal de la terre, il arc-boute l’arc de son cut, il chante à la traînasserie insistante comme Tim Buckley, mais avec quelque chose de plus fruité dans le ton.

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    Attention, il ne faut pas prendre à la légère ce Beau Brummels paru en 1975. Sal Valentino, Ron Elliott et John Petersen sont au rendez-vous et dès «Tell Me Why», ils sonnent comme des dieux, c’est-à-dire comme les Brummels des origines, avec une fantastique aisance dans le son. La légende a parfois du bon. On a tout ce qu’on peut attendre d’un groupe légendaire sur le retour : réelle présence musicologique, climat d’excellence et prod de Waronker. Ils font de la heavy psychedelia avec «Down To The Bottom» et un slow groove de rêve avec «Tennessee Walker» - She’s the queen of Kentucky - Sal chante ça au doux du doux avec une réelle profondeur de champ. Le «Singing Cowboy» qui ouvre le bal de la B n’est pas celui d’Arthur Lee, le Cowboy de Sal va plus sur Fred Neil et ça reste du très beau soft-rock de Frisco. On retrouve encore le Brummels sound avec «Goldrush», très lowdown, finement psyché, joué au tempo languide, sous le vent. Le grand Sal Valentino chante «The Lonely Side» à la gravitas. Ce mec n’en finit plus d’étendre son empire par delà les modes et les époques.

    Singé : Cazengler, Brumell toi de tes oignons

    Beau Brummels. Introducing The Beau Brummels. Autumn Records 1965

    Beau Brummels. Volume 2. Autumn Records 1965

    Beau Brummels. Beau Brummels 66. Warner Bros. Records 1966

    Beau Brummels. Triangle. Warner Bros. Records 1967

    Beau Brummels. Bradley’s Barn. Warner Bros. 1968

    Beau Brummels. Beau Brummels. Warner Bros. Records 1975

     

    L’avenir du rock

    - Quels sont ces serpents qui Slift sur nos têtes ?

     

    L’avenir du rock n’a jamais compris pourquoi les djihadistes l’avaient relâché après avoir menacé de le décapiter. Ils l’ont donc jeté comme un sac à l’arrière d’un pick-up Toyota et déposé au bord d’une piste en plein cœur du désert. Sans eau ni nourriture. Amelican déblouyer tout seul ! Ouais c’est ça, t’as raison, déblouyer tout seul. La piste ne semblait pas tellement fréquentée. Quand au bout de trois jours il comprit que personne ne passerait par là, il prit la décision de suivre la piste en direction du soleil couchant. Il s’enveloppa la tête de sa chemise, mais le soleil lui brûla le dos et les épaules. Il se mit à halluciner. Comme le Capitaine Haddock, il apercevait ces belles bouteilles de rhum noires aux panses rondes. Il avança tant qu’il put et finit par s’écrouler. Le jour suivant, il distingua vaguement un nuage de sable à l’horizon. Il vit se rapprocher un groupe d’hommes montés sur des dromadaires. Il parvint péniblement à lever le bras pour leur faire signe. À leur tête se trouvait un homme entièrement drapé de blanc. L’avenir de rock n’en croyait pas ses pauvres yeux brûlés par le soleil... Lawrence d’Arabie ! Son idole ! Enfin, l’une de ses idoles. Lawrence fit agenouiller son dromadaire et approcha de l’avenir du rock.

    — Vous n’avez pas l’air frais, old chap. Je vais vous humecter les lips, si on peut encore appeler ça des lips. I’m Lawrence d’Arabie, et vous ?

    — L’a...venir... du... rock...

    — Que faites-vous par ici, c’est insensé ! Ce n’est pas votre place !

    — Arrgglllll...

    — Calmez-vous ! Je disais ça comme ça. Si chacun s’occupait de ses faces, nous n’en serions pas là !

    — Grumblllll...

    — Bon, vu votre look, vous n’êtes pas transportable. Il vous reste one heure, peut-être two à vivre. D’ailleurs, les buzzards sont déjà là. Saddle up a buzz-buzz ! Avez-vous un message à transmettre ?

    — Schmimimibilimimi...

    — What ?

    — Slift...

     

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    Slift ? Oui, Slift. Choix mystérieux, choix séraphique, choix étrange, en qui tout est comme en un ange aussi subtil qu’harmonieux. Slift, power trio toulousain, Slift pas d’un abord facile, but modernity à tous les étages. Slift, power-proggers spécialistes de l’advienne que pourra et du va comme je te pousse dans les abîmes. Cette fois, l’abîme s’appelle Ummon. Tu y plonges à tes risques et périls, mais comme c’est bon, les risques et les périls ! Ummon va même plus loin, c’est un album qui t’aspire. On aspire tous à se faire aspirer, mais cette fois, c’est pour de vrai. Ummon aspire-moi ! Schloufffff ! C’est immédiat, dès l’ouverture de balda, ça chante tout de suite dans l’écho de temps, c’est balayé par ce que les spécialistes appellent des vents définitifs. Jamais les surdoués du genre que sont Cream ou Van Der Graaf Generator ne sont allés aussi loin dans la frénésie inconditionnelle. Trop de power ! Beaucoup trop de power ! Ça bascule dans un absolu qui échappe à toute forme compréhension, mais c’est fait pour. Alors, inutile de s’inquiéter. Ils manient un extrême pulsatif qui nous dépasse. Si on se laissait aller, on pourrait parler d’outlandish extravaganza.

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    Ils passent tout de suite à autre chose. C’est pour ça qu’ils échappent aux interviews, alors essayons de les suivre dans leur monde supérieur et émerveillons-nous de les voir gérer leur biz-biz. Ce sont des adeptes du power-trip, ils bataillent dans la foison du son et créent un univers sonique complètement inclassable, ils sont dans leur ailleurs, alors avis aux amateurs d’ailleurs et d’higher, comme dirait Eve Sweet Punk. Il leur arrive parfois d’ornementer leur ailleurs, alors on comprend que ça puisse plaire à des Anglais, notamment ceux de Shindig! qui sont les seuls à s’être prosternés devant Ummon. Plus on voyage dans Ummon et plus on s’émerveille, «Altitude Lake» étend son empire sans aucune parcimonie et ça wahte à tire-larigot, alors on décolle, tout se passe comme prévu. Puisse la quête être sans fin, prônent-ils at the gate of dawn. Parions que tous les réfractaires au prog vont succomber au charme toxique d’Ummon. Jean Fossat va percher ses notes au dessus de l’horizon boréal, c’est tellement puissant qu’on pourrait laisser tomber les mots, les climats se débrouillent tout seuls. Les paysages défilent. On entre dans le «Sonar» avec une joie non feinte. Ici règne une énergie tonifiante, ça reste très sculptural, plein de liberté de ton, ça donne des envies de réécoute, les charges sont toutes somptueuses, bien amenées, l’ensemble relève du désordre bien ordonné, ils vont où le vent les mène, ils ne suivent aucune règle, ils jouent un rock progressiste qui ne revendique rien et qui ne vit que pour lui-même. Il est d’une gratuité extrême, très spacieux, plein d’attaque, la guitare de Jean Fossat reste hyperactive, aussi agressive qu’un ptérodactyle, ils cavalent tous les trois comme des Slifters ivres de liberté à travers la pampa toulousaine. C’est assez inespéré d’entendre une telle expression de la liberté à tout crin. Et voilà qu’avec «Dark Was Space Cold Were The Stars» ils claironnent dans le soleil couchant de Waterloo, au dessus des événements de ce double album condamné à la gloire underground. Ils abattent du terrain, ils épousent les courbes, ils plument tous les fions, ils enfilent les enfilades, wow comme ce mec joue bien son gras double dans les corridors de la folie Méricourt, on se passionne pour ce trio aux pieds nickelés, ils dégagent bien le passage Démogé, ah il faut les voir repartir sans prévenir. Ces trois-là, c’est un vrai roman, pire encore, une saga. Ils profitent de la moindre occasion pour filer à la belle, ils jouent à la pure énergie rock, ils se cognent au coin du rock, ça pulse dans les artères du rock, ils claquent des accords comme on claque des pourliches. Tiens ! Voilà pour toi ! Font-ils halte avec le bien nommé «Aurore Aux Confins» ? Oh que non ! Ça rôde dans l’ombre des écuries d’Augias. Pas de hit bien sûr, mais du grandiose à tout bout de champ, de quoi effacer le souvenir du gaga-punk, comme si désormais la puissance devait passer par la beauté. On se sent fier de participer à leur voyage, fier d’être le bienvenu, fier de s’être fait aspirer. Oh Ummon, aspire-moi ! Non seulement ils t’aspirent mais ils t’accueillent. Ils créent les condition du meilleur accueil aspirant. Leur musique palpite bien, ils sont généreux, ils délivrent des tonnes d’entrain, leur véracité remonte certainement à des temps très anciens, mais quoi qu’il en soit, ces trois mecs sont visités par la grâce. Ils terminent avec une séquence d’une rare violence, «Lions Tigers & Bears», perforée dans l’intestin du groove. C’est sans remède, mieux vaut le savoir. Ils sont tellement ivres de colère qu’ils chantent comme des cons, mais ils développent une sorte de prestance de l’effarance. Quelle plongée en enfer ! Peu de groupes sont capables d’aller aussi loin.

    Signé : Cazengler, Shit

    Slift. Ummon. Vicious Circle 2020

     

    Inside the goldmine

    - Mickey Mousse et Sylvia y va

     

    — Commenche à en avoir ras l’bol de cette conne de Minnie ! È’veut pas que j’l’encule !

    Dingo posa la main sur l’épaule de Mickey :

    — Tu t’prends vraiment la tête pour ‘rrren, mon poto. Fais comme bibi, prends un clébard et tu l’encules, r’garde, Pluto, il a pas l’air jouasse avé son p’tit calcul en chou-fleur ?

    — Ah mais tu piges ‘rrren du tout, chaumier ! Tu mélanges tout, les tiques et la corpulation, j’te cause des zones aspiratrices et tu m’réponds des insanitaires. Chaque fois que j’te branche sur la métachimique, tu ramènes ton patin-couffin de ratacouille.

    — Voulais pas te contraventionner, Mickey, c’était jusse comme ça, histoire de t’acomprégner dans tes zoubliettes...

    — Marre de tes bondiments ! Supporte plus ta compression d’cur’ton. Des fois j’me dis que j’devrais t’enculer pour te ramette de l’orde dans ta tirelire !

    — Çui qui va m’encularès l’est pas encore né, gros ! Fais gaffe !

    Et Dingo sortit son cran d’arrêt. Schlakkk !

    — Tu crois qu’tu m’fous les chapattes avec ton crin-crin, pauv’ pomme, j’vas t’éclater vite fait ta tronche de cake, tu vas voière !

    Mickey bondit sur Dingo et les deux amis roulèrent en boule, dévalant les rues et quittant la ville. La boule de la bagarre roula jusqu’à l’horizon, semant des petites étoiles noires sur son passage, un horizon au fond duquel dansait un soleil couchant en forme de ballon crevé. Rendu fou par le chagrin d’avoir été abandonné, Pluto alla tapiner sur Sunset Boulevard. Il portait une petite couronne de carton doré et se faisait appeler Freddie Mercurette.

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    Mickey Baker et Mickey Mouse n’ont en commun que le prénom. D’un autre côté, Mickey & Sylvia n’ont jamais fait de dessins animés, et pourtant, ils ne crachaient pas sur le kitsch, avec leurs beaux atours et leurs cheveux pommadés. Il suffit de feuilleter le petit livret de la compile Bear parue en 1990, Love Is Strange, pour s’en faire une idée précise. Avec leurs guitares, ils battaient tous les records de glamour. Cette compile est surtout une vraie mine d’or. On y entend jouer l’un des plus grands guitaristes de tous les temps. Laisse tomber Jimmy Page. C’est Mickey Baker qu’il te faut. «Love Is Strange» date de 1956, c’est amené au fondu de voix et Mickey arrive avec sa guitare, il sonne comme le maître de l’univers, il gratte ses grappes de rêve au ciel étoilé. «Dearest» produit sensiblement le même effet, il claque ses notes à Hawaï, comme un guitar God exquisite. Il shake ça bien sur «Shake It Up», pas de problème, il sait shaker avec sa petite Les Paul. On sent bien qu’il s’amuse. Il fait encore des merveilles sur «Bewildered», il joue ça au feeling pur, I need your guiding hand. Côté duo, ils sont au point très tôt. Mickey se positionne très vite comme l’un des meilleurs guitaristes d’Amérique, avec James Burton. Il joue tout au déroulé de notes. Il faut le voir jouer le rockab sur «No Good», il casse littéralement la baraque, I’m on my way/ Goodbye ! Il joue comme un dieu ou comme un diable, c’est pareil. Mickey et Sylvia foutent le feu dans «Walkin’ In The Rain» et «In My Heart». Quand ils jivent à deux ça devient explosif, on croirait entendre Fats Domino dans «I’m Going Home». Mickey claque sa chique et le sax s’en mêle alors ça devient puissant. Il claque ses notes à l’ongle sec dans «Where Is My Honey», tout ce qu’il gratte est flashy, définitivement flashy, même quand il se tape un shoot de calypso. Il passe encore un solo killer dans «Let’s Have A Picnic», c’est d’une violence extrême, il shoote du punk dans la variette. Ils duettent comme des stars sur «Say The Word». Fabuleux artistes ! Mickey sonne le clairon dans l’intro de «Love Will Make You Fail In School», c’est de la petite pop, mais il claque quelques retours de manivelle, il bout d’impatience, il a besoin de se défouler. Il fait encore de la pop profonde des Amériques avec «I Gotta Be Home By Then» et cette fois c’est la basse qui nous régale. Les labels ont fini par museler Mickey. Alors il se fond dans le moule de Sylvia, mais comme c’est un punk, il joue fort pour secouer le moule. Il faut le voir rôder comme un requin dans «Love Is A Treasure». Ils font tous les deux une belle cover du «Gonna Work It Fine» d’Ike & Tina, et le festin se poursuit avec une version d’«I Hear You Knockin’» chantée à deux voix et savamment orchestrée. Mickey revient faire son wild rocker dans «No Good Lover». Il joue à la descente d’organes et elle rentre dans le lard du kitsch. On retombe vers la fin du disk 2 sur une nouvelle mouture de «Dearest» qui est le cut emblématique. Mickey forever ! Pur genius avec ses stabs de gratte dans le son et il barre en sucette one more time.

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    Dans les mid-fifties, Mickey Baker est le session-guitarist le plus demandé à New York. Il accompagne toutes les stars de l’époque, Little Willie John, Screamin’ Jay Hawkins, Joe Tex, Brownie McGhee, LaVern Baker, il bosse pour Atlantic et OKeh, il accompagne Chuck Willis, Wilbert Harrison, Big Maybelle et des quantités d’autres grands artistes de l’époque. Puis il flashe sur Les Paul et Mary Ford et se dit qu’il y a du blé à faire avec un duo. Il a juste besoin de trouver une petite nénette pour duetter avec lui. Il connaissait déjà Little Sylvia et pouf, leur biz démarre en 1956. Mickey est déjà un vétéran de toutes les guerres quand il rencontre Sylvia. Il lui montre des trucs à la guitare et elle apprend vite. En fait, «Love Is Strange» est une chanson de Bo Diddley qui s’appelait «Paradise». Sylvia entend Bo la fredonner et lui demande s’il l’a enregistrée. Bo dit non, they don’t like it at Chess et il la file à Mickey & Sylvia. Pourtant au début, Mickey n’aime pas ce cut, sounds like Uncle Tom shit, c’est Sylvia qui insiste, elle sent que c’est un hit - Love Is Strange became the biggest hit Bo Diddley never had - Il faut ajouter à ce gag que «Dearest» est aussi une chanson de Bo Diddley. Ils deviennent énormes, font des télés et des shows. Sylvia est alors the sexiest girl so far out. Leur show devient excitant, ils remplissent l’Apollo de Harlem.

    Ils commencent par enregistrer «No Good Lover» qui ne marche pas, puis «Love Is Strange» qui explose. King Curtis est leur chef d’orchestre. Mais autant Sylvia adore la célébrité, autant Mickey ne la supporte pas, ce qui le conduira à arrêter les frais. Il va d’ailleurs se barrer à Paris avec sa femme Barbara. Il hait les États-Unis.

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    Mickey & Sylvia sont de retour en 1973, soir 15 ans après leur premier succès, avec Do It Again et forcément leur vieux «Love Is Strange», illuminé par le fabuleux solo en biseau de Mickey Baker, l’un des stylistes les plus purs de la stratosphère - Mickey tall & masculine, with a touch of mystery about him - Mickey & Sylvia duettent sur pas mal de cuts comme Ike & Tina sur «It’s Gonna Work Out Fine», notamment dans «Love Will Make You Fail In School». Mickey Baker y glisse de fantastiques guitar licks. Puis on les voit swinguer «There’ll Be No Backing Out» comme des démons. King Curtis vient passer un solo de sax. Big New York City Sound ! Ils bouclent leur bal d’A avec «Bewildered», un superbe coulé de guitar slinging. Mickey Baker est sans doute le plus grand guitariste de charme discret. Il claque de l’Hawaï dans l’éther. Attention au «No Good Lover» d’ouverture de bal de B : c’est joué à l’énergie du jump avec des licks de wild gaga. C’est quasiment le riff de Billy Harrison dans «Baby Please Don’t Go». Puis on retrouve l’excellent «Dearest» et l’Hawaï cosmic sound de Bo Diddley, fervent tropical, un vrai rêveur. On se régalera aussi du calypso flavor de «There Oughta Be A Law», bien chaloupé des hanches, avec un petit poil à gratter à la Baker.

    Signé : Cazengler, Mickon Baker

    Mickey & Sylvia. Do It Again. RCA Victor 1973

    Mickey & Sylvia. Love Is Strange. Bear Family Records 1990

     

     

    *

    J'avais décidé de les chroniquer avant même de les avoir écoutés, sans même avoir vu une couve de leurs disques, deux raisons, une mineure, leur nom apparaît, très bon signe, sur le catalogue de P.O.G.O. Records, une majeure : ils sont de Toulouse, ville où j'ai passé une bonne partie de ma jeunesse. Flair de rocker, queue de goupil, selon le proverbe médiéval serbo-croate. N'oubliez pas que les deux maîtres-d'œuvre de ce blog sont passés peu ou prou par Toulouse, le Cat Zengler et votre mauvais serviteur qui n'en fait qu'à sa tête.

    ENOLA

    N'étaient ni tombés de l'œuf ni de la dernière pluie lorsqu'ils ont formé Enola. Z'étaient sans doute habités par une idée platonicienne, mais noire. Déjà le nom n'est pas très gai, Enola Gay était sans doute une femme charmante, nous n'en doutons pas, elle a su élever son fils dans le respect de l'ordre et de la hiérarchie. En digne rejeton conscient de la valeur morale maternelle le fiston a baptisé son avion du nom de sa maman. Félicitez-le de son geste d'amour pour celle qui lui avait donné la vie. Z'ensuite l'est monté dans son bombardier pour jeter la ( première ) bombe atomique sur Hiroshima. Un bon américain, un pionnier de notre modernité.

    THE LIGHT FRÖM BELOW

    ( Avril 2014 )

    Jordi : drums / Stef : guitar / Arnaud : guitar / Thomas : vocal / Mitch : bass, vocal.

     

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    Pochette surprenante. Du siècle dernier. Essayez de savoir qui c'est. Docteur Freud ? Ce très curieux Jules Verne ? Le jeu n'a aucune importance. Ce qui compte ce n'est pas le visage de l'hypocrisie, mais ce qu'il y a dessous dans la tête, qui commande nos conduites, mais qui reste inabordable. Le supérieur inconnu qui nous commande. Matérialisé par cette espèce d'embryon de mille-pattes tentaculaire dégénéré collé sur sa face. Une sorte de matière visqueuse bacillique qui représente votre volonté. Il existe une deuxième version de cette couve que je préfère.

    The light fröm below : une musique sourd de nulle part et s'adjuge une magnifique ampleur, une lave noire de volcan qui s'épanche lentement du cratère et descend sans se presser la pente abrupte, serait-elle consciente du désastre qu'elle emmène, veut-elle jouir des cris de terreur de la population qui hurle d'horreur, un film-catastrophe passé au ralenti. Une espèce d'oratorio metal totalement maîtrisé. A pilot : envol vers la catastrophe, sans se presser, une voix lointaine englobée dans la pâte sonore, niveau vocal c'est un peu Hiroshima mon désamour, Enola excelle en le metal peplum, pose une ambiance délétère lourde comme des stèles de granit, que vient abraser un vocal concasseur, une basse grondante, une batterie genre charge des cuirassiers, cris de haine, les hélices tournent à plein régime, les moteurs prennent feu, la carlingue n'en continue pas moins de foncer vers l'objectif, tout s'emballe et se précipite, apocalypse now, affolement général, plus de son après la dégringolade finale. Enola ne rabougrissent pas le banzaï en bonsaï. The door : pas tout à fait un havre de repos mais après les deux cataclysme précédents ça fait du bien de faire semblant d'y croire, cette guitare cliquette comme une sonnerie d'alarme, cette rythmique qui l'air de rien ne ménage point sa peine mais la fait cuire à l'étouffée cela ne présage rien de bon, boum ça démarre, chez Enola ce qui déclenche l'orage, c'est le vocal, cette fois-ci nous avons droit à un monsieur Loyal survolté qui bonimente pour ameuter la foule à entrer dans sa baraque foraine, sûrement une horreur à admirer à l'intérieur, lourdeur batracienne, la guitare revient, le chant de la baleine s'élève, très doux, gagne une ampleur démesurée, la rythmique appuie sur l'accélérateur et l'effroi surgit sous forme de roulements cannibales, encore une fois l'on bascule dans la folie. Tant pis pour vous vous n'aviez qu'à pas pousser la porte. Remarquez certains aiment ça. Moi aussi. Desolated landscape : pas de pitié le growl vous saute à la gorge, sont particulièrement énervés, une tuerie, des égosillements de gorets que l'on tue à la chaîne, et toujours ce Monsieur Loyal qui vous présente l'horreur absolue comme s'il commentait un match de catch à la radio en pleine nuit pour tenir les routiers éveillés à leur volant. Respirons, lentement suivons la basse, maintenant l'on dévoile l'inexprimable, la musique monte comme des œufs brontosaure battus à la nitroglycérine. Atterrissage en forêt. Fog : démarrage symphonique en douceur, entre nous soit dit toute relative, ce n'est pas parce que l'on est parti pour onze minutes qu'Enola prend son temps, une petite éructation vocalique n'a jamais fait de mal à personne, nous touchons au principe énolique de base, ne jamais laisser l'auditeur s'ennuyer, lui réserver toujours un spécimen de l'île du Docteur Moreau pour combler la faim qu'il n'a pas encore ressentie, les hurlements défilent, les instruments voudraient-ils se lancer dans un solo, c'est permis, mais collectivement, le mieux c'est qu'ils marquent des points d'orgue par exemple imiter le pas lourd de ceux qui portent un cercueil sur leurs épaules, en contre-point une homélie qui refuse de donner l'absolution, et le vocal qui imite le chant du coq de la trahison, un truc à vous donner la chair de poule, et l'on s'enfonce dans un tunnel sans fin dont on ne ressortira pas vivant puisque l'on est déjà mort, roulement de tambours, torsions de guitare et cris de guerre, des peaux-rouges vous assaillent de tous côtés, frappent avec leur crosse sur votre cercueil, oui c'est vous qui êtes dedans, les séquences s'enchaînent rapidement, les images de votre cauchemar éclatent à la surface du monde comme les bulles des noyés qui rejoignent l'air libre. L'on souffle les bougies, la cérémonie est terminée. Pas encore, des coups de masse ébranlent l'occiput de votre squelette. Enola est aux petits soins. Votre personne ne le mérite pas. Mais ils sont généreux, ne savent pas quoi imaginer pour vous faire du mal.

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    Comme par hasard Jérémie Mazan était au commandement. ( Voir chronique ci-dessous consacrée à Eudaïmon ).

    VOLUTES

    ( Décembre 2017 )

    Jordi : drums / Stef : guitar / Arnaud : guitar / Thomas : vocal / Mitch : bass, vocal.

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    Difficile d'annoncer plus concrètement la couleur de cette couve, noir c'est noir, elle arbore l'étamine frappée de poudre noire des bateau pirates, nul besoin d'effigie crânienne pour semer la terreur ! Simplement le nom du brick, Enola vit sur sa réputation. Non usurpée.

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    Bis repetita, il existe une deuxième couve, à fond noir sur laquelle se détache la transparence l'opaque transparence de volutes occasionnées par la fumée d'une cigarette. En essayant d'exprimer de tels déploiements en équations  le mathématicien René Thom a mis au point la théorie des catastrophes. Un mot qui ruins très bien avec Enola.

    We need : mise au point de la fréquence, après quoi sursaturation de guitares, le vocal enlisé dans ce maelström sonore, par rapport au premier EP Enola à recherché la puissance et la compacticité, passage fréquentiel à gué, le vocal explose et prédomine et s'impose sur la masse musicale, derniers pointillés séquenciels. Holy pain : micmac de batterie et de vocal emmêlés tels les deux serpents du caducée qui culmine sur une explosion growlique du pire effet, durant quelques secondes les guitares se transforment en grincements industriels, le growl porté à fond de gorge tel un graal revient et l'on assiste à une étrange mutation, la batterie devient pilon, et les guitares ronflements de moteurs, mélange transsexuel de genre. le metal se frotte contre l'échine du noise, serait-ce un désir ou une hérésie, il semble qu'Enola hésite, retour au calme, l'on alanguit la bête, clignotements espacés, message de satellite perdu dans l'espace, levée de guitares, le chant qui vient de dessous, la batterie cogne de plus en plus, moins de peau, davantage de ferraille, hinterland, respirations répétées, mais il faut savoir qui vaincra, courage et détermination, cap sur la confrontation, gros grumeaux de growl, la voix aboie telle une meute de loups acharnés sur le mammouth instrumental qui barrit de toutes ses forces et plonge ses défenses d'ivoires dans les corps pantelants des assaillants, pas de vainqueur, chacune des deux force s'éloigne, le son décroit. Ce n'est que partie remise. The long walk : arpentages mécanisés à grandes enjambées, le combat a repris, le mammouth pris au piège de l'attaque surprise a cédé du terrain, la frontière des deux territoires sera poreuse, les guitares d'Enola produisent le bruit de ces immenses foreuses qui s'en prennent à la croûte terrestre, la batterie a ce battèlement particulier des excavatrices à tunnels autoroutiers, tintamarre partout, la meute du vocal pousse des hurlements d'extase, ils explorent de nouveaux territoires de chasse, la gueule pleine de sang, semblant d'apaisement, les vieux de la tribu les ont rassemblés sous la lune ardente, pour leur rappeler la terre de leurs ancêtres, les jeunes n'en ont que faire, discussions à coups de crocs, la batterie bulldozer laboure le champ de bataille. Le nom des vainqueurs reste inconnu. Mais le souvenir de l'épopée hantera les oreilles de beaucoup. Empty shadow : entrée sur les chapeaux de roue, roulements de tambours sauvages, les guitares jouent à l'égoïne, le vocal n'est plus qu'une diarrhée infâme à laquelle nul n'ose s'opposer, un vacarme infernal, maintenant l'on sait que les jeunes ont gagné, une brise légère effleure les museaux, ils hurlent à la lune, le monde leur appartient ils sont les maître d'un empire invisible peuplé de fantômes, que personne ne saura leur reprendre. Ils sont les conquérants, ils n'ont lâché ni les proies, ni les ombres, final grandiose, le rideau se referme sur l'écran, dans l'oreille des spectateurs abasourdis résonnent les cris des agonisants.

    Il existe sur YT un trailer de 60 secondes assez bien fait avec quelques images du groupe sur scène qui mettent l'eau à la bouche.

    INNER RUINS

    ( P.o.g.o records / Octobre 2021 )

    Jordi : drums / Stef : guitar / Arnaud : guitar / Thomas : vocal / Mitch : bass, vocal.

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    Les ruines intérieures s'affichent en couverture. Virginie Berdot Sénat créatrice de l'artwork nous a-t-elle tendu un test de Rorscharch ou a-t-elle tenté de dresser notre portrait de l'intérieur, sous la peau, encore plus profond que l'écorché où nous apparaissons telle une grossière face de clown ou d'épouvantail pitoyable et sadique. Bonjour Stephen King.

    Inner ruins : harmonie vibrionnante de grosses cordes ( celles pour se pendre ) et doucement la machine se met en branle, le vocal noyé par le bruit du moteur qui prend avec régularité de l'ampleur, apparemment nous sommes dans les canons introductifs de tout metal qui se respecte, juste un hic, cela à la couleur du metal le plus policé mais il y a comme qui dirait un bruit de fond à tel point que l'appareillage déraille et se coince brutalement. The entity : vernis nous le sommes nous avons l'entité en quentité, un gros son brutal qui vous veut du mal, une batterie qui frappe de toutes ses forces comme si elle allait rater le dernier train pour une meilleure existence au pays des pétaudières, en voyage dans le traquenard le plus bruiteux que vous n'avez jamais entendu. Ça couine, ça grince, ça pince, ça poinçonne, ça cahine et ça cahate dans les descentes vertigineuses, la locomotive à vapeur du vocal s'époumone et s'essouffle dans les montées à crémaillères. Beaucoup de bruit, mais par pour rien. Juste pour le plaisir d'entrevoir l'id-entité spectrale de notre monde. August : barattons tous en chœur, facile hachez le vocal en lui ajoutant la matière grasse du vomi, tapons fort, sans arrêt, que la substantifique moelle de notre matière cervicale soit dument pilée pour goûter à ce qui s'en exhalera, une certaine extase à triturer ainsi nos méninges, un bombardier passe dans le lointain, métaphore de nos rêves les plus flous enfouis. Lich : ce qui s'appelle marcher sur un sentier miné, l'est si engageant avec sa rythmique pataude qui accompagne vos premiers pas, ensuite vous ne savez plus, un éboulis de fureur déboule sur vous, à peine si vous reconnaissez la crête rouge de l'étendard du vocal qui surpasse de cet amas informe qui vous englobe sans raison mais qui doit en avoir cent de très bonnes pour vous submerger et vous entraîner vous ne saurez jamais où. Même une fois arrivé. Black teeth : vont vous l'extraire cette dent ébénique qui a poussé au travers de vos neurones, corne de taureau qui pénètre dans le ventre du torero déjà la roulette ronronne de joie, le gars qui hurle sur le fauteuil voisin n'a pas l'air à la fête. Z'ont dû décider de la lui extraire en passant par le larynx, lui tapent dessus violemment pour qu'elle descende, c'est à ce ce moment que vous apercevez la monstrueuse canine qui marque la limite de l'univers, heureusement que la musique se fait plus douce et se teinte de chœurs berceurs, peine perdue, vous ne voyez rien, alors ils dansent une fricassée effrénée autour de votre trône de torture, et vous reconnaissez qu'ils y mettent une énergie folle. A link between us : c'est tout mignon un lien entre nous, la grande fraternisation humaine il n'y a pas mieux, vous sortent un glissandi de guitare à caresser votre chair, depuis le dessous de l'épiderme, Enola vous fait le coup du slow qui tue, erreur celui de la ballade du pendu, maintenant vous vous balancez accroché au gibet, sous les bourrasques de vent violents, l'homme est un loup pour l'homme, vous l'avez oublié à vos dépends, si vous n'êtes pas contents allez vous faire pendre ailleurs. Pas la peine une musique paradisiaque résonne à vos oreilles, c'est juste pour vous faire croire que vous serez bientôt sauvé, mais le disque s'enraye jute au moment où vous frappez à la porte. War torment sorrow : pas de regret idéaliste, la fraternité n'est que le nerf de la guerre, elle se déclare sans ambages, fond tel un aigle impérial, grondement apocalyptiques, l'on crie de tous les côtés, pas de pitié, pas de prisonniers, tuez les tous, peut-être qu'ils reconnaîtront dieu s'ils montent au ciel, pas de problème c'est le diable qui occupe le trône céleste, l'adore verser de l'huile bouillante sur les combats et le corps des suppliciés. Entendez la complainte finale des cimetières qui débordent. Poison : au cas où vous auriez survécu aux six morceaux précédents, ils vous offrent la coupe de réconciliation. Avec la mort. Ils n'avaient pas précisé. Gonflent la basse et adoucissent la cadence pour vous faire accroire que vous buvez l'ambroisie des Dieux, se gaussent de votre méprise, de votre bêtise et tout s'échevèle en un immense et joyeux capharnaüm... Whithout you : danse du sabre, votre absence n'a pas l'air de les attrister, une véritable orgie russe dans laquelle on boit le champagne dans les souliers de satin des catins, c'est cela l'amour, le désir et la fièvre chaude du sexe, une bacchanale infernale les emporte autour de la terre, reprennent un peu leur souffle, ils vous ont oublié, ils adorent jouer la grande comédie romantique, jouent à l'esseulé qui devient fou à lier. Cherchez l'erreur, ils sont en liberté. Cela s'entend. Miasma : généralement on évite les miasmes, pas Enola, ils ont décidé de hâter leur émanation putride hors des marais des turpitudes humaines, la maison Enola ne fait pas de cadeau, l'introspection grâce à la machine à décrypter les rêves et les pensées cachées de tout individu déroule vos ressentiments les plus secrets, vos désirs de vengeance les plus abjects et les projette au grand jour. Le plus terrible c'est que ceux qui se soumettront à l'expérience et qui oseront se pencher sur leur idiosyncrasie révélée, souriront, seront aux anges, tout compte fait ils sont moins cruels qu'ils ne le pensaient.

    Trois disques. Trois sans fautes. En gradation ascendante. Avec ce premier albumEnola joue dans la cour des grands.

    Damie Chad.

     

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 6 )

    EUDAÏMON

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    Je me laisse souvent porter par la beauté des noms. Le nom du groupe et puis le groupe du nom pour parodier Proust. Sont de Toulouse, une raison suffisante mais pas nécessaire pour les chroniquer. Hélas, il n'était plus temps. Le dernier post daté du 06 / 06 / 2020 sur leur FB, signé de Pierre, Donovan, Vincent, Aurélien, Guillaume, est sans appel : '' Nous avons décidé de mettre un terme à l'aventure Eudaïmon. Même s'il n'a pas été facile de se l'avouer, nous avons réalisé que les envies et les motivations de chacun avaient évolué au fil du temps et qu'elles étaient maintenant trop éloignées pour nous permettre de faire grandir encore ce projet... '' . C'est ainsi que vivent les hommes et meurent les groupes... Pour la petite histoire, ils précisent dans le reste du texte que leur décision est totalement indépendante de la crise covidique...

    THEN SHE COMES

    ( Avril 2012 )

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    On aime rêver sur cette couve attribuée à Lueur noire, cela ressemble un peu à l'observatoire du Pic du Midi, mais cette voûte stellaire jaune-orangé nous projette dans une nouvelle de Lovecraft, pas tous les jours que nous ayons la chance de visualiser La couleur tombée du ciel. Nous voici en pleine science-fiction, les paroles, moitié en français, moitié en anglais démentent cette vision. Le monde de ce premier EP est beaucoup plus terre à homme, tout se passe à l'intérieur, dans ce mal-être post-adolescent qui assaille les premières expériences déceptives de la prime jeunesse. Même si le teaser de 47 secondes de présentation de l'EP nous propulse dans une espèce d'explosion solaire dont les éclats retombent sur la terre, et se termine en image fixe sur l'apparition de la couve...

    En cage : longue et surprenante intro sur un rythme qui fleure presque les Caraïbes surmonté d'une guitare plaintive et déchirante, dans un hurlement déboule la cavalerie lourde, aux âmes bien nées la valeur n'attend pas le nombre des années, certes mais là la voix est très jeune, l'on se demande si elle tiendra la route, ce qui est sûr c'est qu'au mixage Jérémie Mazan a réalisé des miracles, pour la poser en avant de telle façon qu'elle soit parfaitement audible, un peu au détriment du background musical, mais ce léger défaut est corrigé lorsque le morceau entre dans son dernier tiers, le chanteur growle ( pas encore un vieux grizzli revenu de tous les guerres ) mais il s'en tire bien et derrière lui le reste de la bande se montre imaginative. Reject me : le morceau commence là où le précédent se termine à croire qu'il en est la suite, ce coup-ci voix growlée et musique sont en parfait équilibre et l'on peut admirer le moutonnement des guitares qui se pressent en troupeau poursuivi par un incendie, beau travail à la batterie, une frappe originale, qui manque peut-être de puissance mais qui aère et voluminise l'ensemble, et là surprise, silence total avec reprise et variation sur l'intro d'En Cage, l'on ne sais plus trop où l'on en est, voici qu'un train lancé à toute allure se jette sur vous, un super-shuffle-haché qui passe sans se soucier de votre corps tronçonné entre les rails. Que d'idées dans ce titre, z'ont peaufiné avant de rentrer en studio. Encore verts, mais ô combien imaginatifs. Funambule : grognement bien balancé, normal pour un funambule, cette fois la voix trop blanche est mangée par la guitare, l'on ne s'en plaint pas, l'on suit la batterie qui batifole, se mélangent tous un peu les pédales mais le pendule imperturbable des guitares maintient le cap, les Eudaïmonistes excellent en l'achèvement les morceaux, gardent le meilleur pour la fin, une de leur marque de fabrique, il ne reste plus qu'une carte à jouer, ils en posent une dernière qui n'était pas prévue. Then she comes : guitare élastiques et tinteries de triangle, une basse qui fait le gros dos par dessous, savent aussi varier les intros, l'on attend l'explosion, l'on a droit à une espèce de chant à demi-étouffé, sur cet accompagnement de serpents de verre qui glissent et ne cassent pas, enfin les guitares envoient la marmelade, des grognements de bête préhistorique surprise dans sa caverne retentissent, une basse auto-tamponneuse bourrine à mort, rallume l'énergie, un dernier dégueulis de voix avant de légers tintements terminaux.

    Il est deux sortes de jeunes groupes de metal, ceux qui mettent les pieds dans les traces des grands ancêtres, ceux qui essaient de prendre la tête de la course, un seul mot d'ordre : plus vite, plus fort. Eudaïmon essaient une troisième voie, travaillent la structure de leurs cuts, comptent sur leurs propres forces et leurs propres faiblesses, cultivent leurs particularités. Une démarche qui exige une auto-analyse de soi-même non négligeable à moins qu'un superviseur un tantinet sorcier ne soit aux manettes.

    Vous trouverez sur You Tube une vidéo du dernier morceau enregistré live le 14 décembre 2013, à La dernière chance à Toulouse. Un jeune groupe pas vraiment à l'aise, confirme qu'ils ils ont dû être très bien pris en main et guidé en studio. Jérémie Mazan qui les a cornaqués n'est pas un inconnu sur Toulouse.

    A ma connaissance la meilleure vidéo d'Eudaïmon est Catabase enregistrée dans une cave toulousaine. Toutefois elle n'est en rien exceptionnelle.

    ABYSSES

    ( Janvier 2017 )

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    Plus de quatre ans entre les deux premiers opus. Belle pochette de P Neri. Elle ne rompt pas avec l'imagerie cosmique du premier EP. Le jaune brumeux est remplacé par des couleurs ternes et froides. Que raconte-t-elle au juste, la terre est-elle avalée par une planète désolée ou s'en arrache-t-elle ? Est-ce au contraire une note d'espoir signifiant que rien ne se perd et que le monde est capable de se régénérer sous une autre forme... Nous remarquons que deux cercles se retrouvent aussi sur le logo d'Eudaïmon, marquent-ils la fusion impossible entre les humains et les états de l'être ou l'intersection souhaitable et désirable...

    Intro : encore une fois l'on ne sait pas où ils nous entraîneront, le soupir de basse relayé par une guitare triste nous indique que le son sera plus sombre, que le ton a changé. Ils ont grandi. Ce n'est pas mourir : une voix d'agonisant pour hurler que mourir n'est pas mourir, le message paraît optimiste, mais le texte macabre n'incline pas à sourire, ces racines d'arbres qui se saisissent des corps et les hissent sous forme de sève jusqu'à leur cime est saisissant ! Le chant alterne entre grêle de growl et intonation claire et creuse, tout est fait pour filer le frisson, la guitare s'écartèle et gémit, la batterie tambourine aux portes de l'enfer, se termine sur une lenteur d'adagio qui enterre vos derniers frissons. Superbe réussite, en cinquante mois Eudaïmon n'a pas perdu son originalité. Anxia : ne suffit pas de dire anxiété pour que l'auditeur ressente de l'anxiété, mais là c'est réussi, ce serrement du larynx et de la gorge théorisé par Heidegger vous le ressentez très fort grâce ( mot mal choisi ) à ce gargouillement d'étranglement du vocal, et ce tassement de guitares écrasées par la batterie, il ne faut pas que les couleuvres de vos souffrances que vous avez avalées ressortent de votre bouche. Angoissant. Abysses : une remontée, chacun possède ses propres abysses, le tout est d'en sortir, d'avoir la tête hors de l'eau, de refuser le vortex de ce soleil noir qui vous happe vers les profondeurs, ce titre est grandiose Eudaïmon parvient à établir une sorte d'équanimité sensorielle entre musique et vocal, chacun mord et mange l'autre pour aussitôt le revomir et le restituer dans sa puissance. Dans leur premier EP Eudaïmon tirait leur épingle du jeu, mais avec ce titre ils affichent une maturité étonnante. Ici rien ne dépasse et rien ne manque. Désorienté : l'on ne s'extirpe pas de l'abîme sans être cabossé, mais aussi sans avoir une énergie nouvelle de vainqueur, galop de guitares éclatant, course vers le haut, la musique s'emplit de cette envie de vivre, de dominer le monde, et peut-être même de se retrouver face aux abysses pour les franchir sans dommage, ou alors de se laisser porter par la furie des éléments. Insaisissable : cavalcade vers le bout du tunnel, duel de voix pour vaincre le mur du son et devenir maître de sa vie, la musique semble se détendre, pas relax, mais poussée dans le dos par l'espoir de la réussite, la ligne claire d'un chant de guitare s'élève au-dessus du tumulte. Sublimation : les abysses sont toujours là, à portée de mémoire, l'accompagnement devient plus lourd, la voix claire comme celle d'un enfant tuméfié par l'existence, le titre n'est pas mal choisi, car toute matière noire peut se sublimer en poudre de vie. Glapissements de souffrances et trépignements de pulsions musicales salmigondis de batterie folle de rage.

    Un album qui n'a pas eu l'attention méritée. Eudaïmon prouve à l'envi que le metal peut être chanté en français. Le disque manque un peu d'unité entre ses morceaux. Il aurait mieux valu, d'après moi, continuer dans la veine du deuxième titre, si particulière, si originale, si à part. Les trois derniers titres sont musicalement trop près l'un de l'autre. Mais l'ensemble reste percutant. Il existe aussi une vidéo enregistrée à Bordeaux aux Runes sur laquelle Eudaïmon joue Abysses en entier. Le son n'est pas très bon, malgré cela une conviction s'impose : Eudaïmon est meilleur en studio qu'en live. Ce qui nous paraît inquiétant.

    STEP INTO THE VOID

    ( Juin 2019 )

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    Dernier enregistrement de Eudaïmon. La pochette est signée de BlackBeard. Planétaire comme il se doit ! Une représentation géométrisée de la voûte stellaire, au premier abord se reflétant sur la Terre, dans un cadre de lichen bleu et rose. Ils ont le chic pour les couves énigmatiques.

    Enjoy : le son n'a pas évolué depuis Abysses, hélas si ! le chant en anglais qui détonne, pourquoi n'avoir pas gardé le français qu'ils maniaient avec tant de dextérité, puis il y a ces lignes mélodiques qui n'apportent pas grand-chose. L'on a l'impression qu'après leur premier album passé inaperçu Eudaïmon se cherche, pas en lui-même, résultat : il a perdu en force et en originalité. C'est d'ailleurs le thème même du morceau qui nous enjoint de vivre selon nos désirs et non pas se laisser enterrer vivant dans l'anonymat. Fuckbook : dénonciation un peu trop convenue de FaceBook, le titre est sans surprise, le chant n'est guère entraînant et l'on attend en vain quelque NOUVEAUT2 dans la trame musicale. Le groupe ne se renouvelle pas, il fait de l'Eudaïmon, comme d'habitude la fin arrache et sauve le morceau. This track is worth it : de quel vide s'agit-il au juste, en tout cas pas l'infini intersidéral, le vide est en nous et en notre société, l'on suit les modes, l'on se laisse porter par le courant parce que l'on n'a rien trouvé de mieux à faire, le problème c'est qu'Eudaïmon se répète, donne l'impression de s'adapter à produire un metal qui puisse plaire à un plus grand nombre. Ce qui est dommage, c'est souvent un choix qui ne mène pas loin. Awareness : d'ailleurs ils l'énoncent eux-mêmes dans leur dernier morceau, dénoncent cette folie collective qui mène à l'effondrement, terminent en beauté, davantage de rage et de feeling.

    Ce dernier EP aide à comprendre pourquoi quelques mois plus tard Eudaïmon prend la décision de se séparer. Ils n'ont pas su évoluer selon leur base de départ. Après Abysse il fallait un nouvel album plus audacieux et pas cet Ep de rupture et de débandade.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

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    EPISODE 07

     

    PETITS-FOURS ET GRANDE DECISION

    Après la cérémonie publique Monsieur Le Préfet nous avait invités le Chef et moi-même sans oublier les cabots, qui il faut le dire ce soir-là se comportèrent fort impoliment, à la réception qui suivait, une soirée strictement privée, confidentielle, à laquelle n'était convié que l'état-major de crise. Nous dûmes attendre que la foule s'écoulât avant de prendre la Lambor, Françoise, Framboise et Noémie furent kidnappés par leurs parents qui nous couvrirent de remerciements pour avoir sauvé leurs filles. Joël un peu secoué par les événement rentra chez lui... Le Préfet grâce à son escorte de motards de la gendarmerie arriva bien avant nous avec sa vingtaine de conseillers spéciaux. Ils ne nous avaient pas attendus pour commencer la réunion de travail, debout sur une table le Préfet, effectuait des sauts de cabris, tandis que les conseillers comptaient à voix haute : un... deux... trois... quatre... cinq... lorsqu'ils atteignaient le chiffre 27, ils poussaient un hourra tonitruant à la suite duquel le Préfet se lançait en une gigue effrénée en psalmodiant sans fin '' 27 morts... 27 morts... 27 morts '' pendant ce temps les conseillers buvaient trois à quatre coupes de champagne et une fois ce devoir roboratif accompli ils se remettaient à compter : un... deux... trois... quatre... cinq... La scène se répéta une vingtaine de fois, mais nous apercevant le Préfet sauta de son estrade improvisée et courut vers nous, de la main il ordonna le silence, et se saisissant d'une coupe de champagne, il exprima sa volonté de porter un double toast en notre honneur. Puis il prit la parole :

    _ Messieurs grâce à nos deux valeureux agents du Service Secret du Rock'n'roll, la préfecture de la Haute-Vienne est la seule à avoir eu la chance de déplorer vingt-sept morts, pas de vieux croulants dont tout le monde se moque, non des jeunes filles belles comme le jour, et des jeunes gens forts comme des Turcs, retournement complet de la situation, ce Charlie Watts est apparu, je peux maintenant vous le révéler, dans pratiquement toutes les préfectures de la France, mais c'est ici que grâce à l'action de nos deux agents secrets qu'il s'est livré au plus abominable des massacres, l'on a voulu à l'Elysée nous faire porter le chapeau, nous ridiculiser, nous transformer en chasseurs de fantômes, Limoges devait devenir la risée de la France entière, évidemment ce n'était pas notre ville qui était visée, même pas la Préfecture en tant qu'institution, mais moi-même, je vous demanderais de prêter une grande attention aux paroles qui vont suivre mais d'abord humectons de quelques larmes de ce nectar notre gosier, cette nuit est un grand jour !

    Sur ce tout le monde se rua sur les coupes de champagne, le Préfet s'octroya une bouteille de Dom Pérignon qu'il but à même le goulot, les chiens se joignirent au joyeux charivari qui s'ensuivit, s'adjugèrent chacun une coupe, Molossito peu habitué à l'alcool faillit tourner de l'œil, je craignis un coma éthylique, mais non il se reprit, et titubant quelque peu il entreprit de lever la patte sur les quatre-cents coupes qui attendaient sur le buffet, faut croire qu'il avait une urine dompérignonesque car par la suite personne ne s'en aperçut. Molossa s'allongea carrément dans un plat de toasts au foie gras dont elle se goinfra, après quoi elle attaqua les canapés au caviar.

    _ Messieurs après ce bref intermède, passons aux choses sérieuses. De toutes les préfectures de France me parviennent des messages de condoléances pour le drame de la nuit dernière, ô combien chacun aurait aimé que cela se déroulât chez eux, ils en crèvent tous de jalousie, c'est que, j'ose à peine le dire – il baissa la voix – un boulevard s'offre à nous tous, vous mes conseillers dont je ne doute pas une seconde de votre aide, sachez que vous êtes déjà tous sur l'organigramme du prochain gouvernement, oui messieurs la voie de l'Elysée nous est ouverte, grâce à ces vingt-sept jeunes imbéciles qui ont eu l'idée, entre nous soit dit stupide, de se faire tuer, mon nom court sur les antennes nationales, il s'étale en grosses manchettes dans tous les journaux, les réseaux sociaux ne parlent que de moi, un coup de pub inespéré, aussi moi Adolphe Rateau je vous réserve la primeur de ma décision, dès demain j'annonce ma candidature, non je ne doute pas une seconde que le peuple ne m'élise au poste de président de la République !

    Applaudissements nourris, rire, cris de joie, furent bientôt remplacés par des Rateau Président ! exaltés. Pus personne ne faisait attention à nous, nous récupérâmes les cabots que nous dûmes porter, nous descendîmes l'escalier, une voix, celle de Rateau, résonna : '' Pour Charlie Watts !'' '' Hip, Hip, Hip, Hourrah ! '' lui répondit l'assemblée en liesse !

    _ Ils ne croient pas si bien dire ! murmura le Chef avant d'allumer un Coronado.

    UN PEU DE REPOS

    Nous rentrions sur Paris, la Lambor tapait un modeste petit 230, lorsque le Chef brisa le silence qui s'était établi entre nous depuis Limoges :

    _ Agent ne seriez-vous pas fatigué par hasard ?

    _ Pas du tout Chef, mais Molossa et Molossito se sont livrés durant cette folle soirée à quelques facéties...

    _ Qui pourraient leur donner quelques envies de vomir, Agent Chad vous pensez exactement comme moi, une bonne nuit réparatrice de sommeil dans un lit d'hôtel ne saurait leur faire de mal. Prenez la prochaine sortie qui se présentera...

    Une demi-heure plus tard nous étions dans la dernière chambre à deux lits de la charmante bourgade de Vatan. Les chiens s'adjugèrent le premier sur lequel ils s'étalèrent de tout leur long, nous dûmes nous contenter du second. La tête sur l'oreiller nous ne parvenions pas à nous endormir. Le Chef fumait Coronado sur Coronado et moi je gardais les yeux fixés sur mon téléphone portable.

    _ Agent Chad, il est trois heures du matin, je suppose que vous n'attendez pas un coup de fil d'une petite amie, voire de Framboise si j'en crois la bise toute tendre, quoique saliveuse, que vous avez échangée devant ses géniteurs.

    _ Pas du tout Chef, la pauvre petite a vécu bien des émotions, laissons-la reposer auprès de ses parents. Non Chef, je ne voudrais pas avoir l'air de me prendre pour ce que je ne suis pas, toutefois je pense que quelqu'un de très important devrait me passer un coup de fil d'ici quelques instants.

    _ Etrange agent Chad, je le subodore moi aussi, soyons raisonnables, je termine mon Coronado, posez votre appareil sur la table de nuit, et fermons les yeux, j'ai l'intuition que la nuit sera courte.

    NOUVELLE PERIPETIE

    Elle le fut en effet. Des coups redoublés furent frappés à la porte. Qui s'ouvrit brutalement. Le veilleur qui nous avait accueillis quelques heures plus tôt entra tout affolé.

    _ Messieurs, la cliente de la chambre voisine se plaint, votre portable sonne sans s'arrêter depuis une demi-heure !

    Le Chef était déjà debout Coronado allumé, son revolver à la main :

    _ Chambre de droite ou de gauche, de ce pas je vais la rendormir d'une bastos bien ajoutée dans son cerveau ravagé par les termites à fromage ! J'en ai pour trente secondes.

    Je m'extirpai péniblement du lit que le Chef revenait un large sourire aux dents !

    _ Voilà, c'est réglé, plus rien ne la réveillera !

    _ Très bien Monsieur, entre nous une emmerdeuse, mais ce n'est le problème, ce n'est pas pour cela que je viens, c'est la gendarmerie qui m'a passé un coup de fil ultra-urgent, vous devez immédiatement reprendre la route, on vous attend !

    ON THE ROAD AGAIN

    Réveiller les cabotos, ne fut pas facile. Nous dûmes nous résoudre à les porter à demi-comateux, l'œil vitreux, dans la Ghini, que je démarrai à fond de train :

    _ Agent Chad, je suppose que je n'ai pas besoin de vous indiquer le but de cette promenade !

      • Pas du tout, je fonce tout droit à l'Elysée, par contre Chef comment ont-ils su que nous nous étions arrêtés à Vatan pour dormir ?

      • Vous souvenez-vous, en le lieu sommital de notre précédente entrevue, de ce petit homme qui s'est assis et qui n'a pas desserré les dents une seule fois ?

      • Cette espèce d'avorton, cette ignoble raclure de bidet, cet...

      • Agent Chad, je le connais, c'est lui qui chapeaute tout les services qui s'occupent de la surveillance du territoire. Un homme redoutable, vous reprenez une portion de frites dans un restaurant de Triffoullis-les-Oies, un quart d'heure après un coursier entre dans son bureau et lui apporte une dépêche relatant que vous vous êtes resservi d'exactement l'équivalent de deux pommes de terre trois-quart de taille moyenne. retenez bien ceci, agent Chad, il est manifestement plus dangereux que le fantôme de Charlie Watts !

    A suivre...