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CHRONIQUES DE POURPRE 607: KR'TNT 607 : DOC POMUS / CHICKEN DIAMOND / PHILL LYNOTT /ANN PEEBLES / YVONNE FAIR / MUSTANG / SWAMPDUKES / DOOMOCRACY / ROCKAMBOLESQUES

KR’TNT !

KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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LIVRAISON 607

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR’TNT KR’TNT

29 / 06 / 2023

 

DOC POMUS / CHICKEN DIAMOND

PHIL LYNOTT / ANN PEEBLES

YVONNE FAIR / MUSTANG

 SWAMP DUKES / DOOMOCRACY

 ROCKAMBOLESQUES

 

 

Sur ce site : livraisons 318 – 607

Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

http ://krtnt.hautetfort.com/

 

 

Le jeu de Pomus

 - Part Two

 

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         Comme chacun sait, l’histoire musicale des Amériques grouille de personnages légendaires et Doc Pomus, qui n’est pas le plus connu, compte parmi les plus attachants. Il fut hélas associé à Mort Shuman qui ne l’est pas. Voici presque 20 ans, Alex Halberstadt lui consacra un ouvrage assez haut de gamme, Lonely Avenue: The Unlikely Life And Times Of Doc Pomus. On l’avait ramassé à l’époque chez Smith. Ace qui démarrait alors sa fameuse Songwriter Series, avec Leiber & Stoller, déclencha une soudaine soif de Brill.

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         Doc, c’est d’abord Big Joe Turner, dont il est dingue. Dingue au point de vouloir chanter le blues, alors qu’il se déplace avec des béquilles. Frappé petit par la polio, il a perdu l’usage de ses guibolles. Puis c’est le Brill, et même le brillant Brill. Il fréquente Leiber & Stoller, Otis Blackwell, Donnie Kirshner, Totor, toute cette bande d’épouvantables surdoués. Et quand le temps du Brill passe, il recrée un autre cercle de surdoués, avec Doctor John, Willy DeVille et Lou Reed. Doc fascine, alors les gens viennent à lui. Halberstadt réussit à recréer l’ambiance bizarre des fameuses chambres d’hôtel de Manhattan où Doc a vécu la plus grande partie de sa vie, même si à une époque, il était marié et père de famille. Il rentrait chez lui à la campagne le week-end. En semaine, il restait en ville pour le biz.

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         Pour bien situer les choses, Halberstadt commence par nous montrer le jeune Doc en route pour Brooklyn avec ses béquilles. Il voyage en subway et se rend chez George’s, un club de blues. Il a décidé qu’il serait chanteur de blues. Il ne connaît qu’une seule chanson, le «Piney Brown» de son idole Joe Turner. Il sait aussi qu’il doit changer de nom. Jerome Felder, c’est pas très hip. Alors ce sera Doc Pomus. Un black vient le trouver à sa table : «Wadda they call you, anyway?», et Jerome répond à voix haute, pour que tout le monde l’entende : «My name is Doc Pomus and I’m here to sing the blues.» Une telle détermination en rappelle d’autres, notamment celle d’Ahmet Ertegun qui, ado, faisait lui aussi le mur pour aller écouter de la musique noire dans les clubs de blacks. Ses parents ne savent pas que Doc va dans les clubs de blacks.

         Halberstadt nous relate un autre épisode superbe : un jour de 1951, Big Joe Turner se trouve dans le bureau d’Ahmet, chez Atlantic et lui parle d’un handicapé qui avait chanté comme un dingue la veille au Harlem Baby Grand, et juste à ce moment-là, Doc qui connaît bien Ahmet, passe la tête par la porte du bureau. Turner saute en l’air ! «C’est lui !». Doc serra la pogne de son idole qui lui demande de lui écrire quelques chansons. Doc n’en revient pas ! Il prend la demande à cœur et pendant les années suivantes, il réserve ses meilleures compos pour Big Joe. Là tu es dans la vraie histoire du rock, celle d’artistes monumentaux qui s’admirent et qui se respectent. 

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         Un peu plus tard, Big Joe est à l’affiche d’un petit club de Newark, et en arrivant sur scène, il voit tout de suite Doc assis au premier rang : «Hiya Cuz!». C’est en écoutant Big Joe chanter ce soir-là, que Willi, l’épouse de Doc, comprit enfin la musique de son mari. Vers la fin de sa vie, Big Joe est à la ramasse, financièrement, et ça fout Doc en pétard. Il découvre que les chèques de royalties ont été postés chez une ex-épouse, alors il passe des coups de fils, agite quelques menaces et finit par récupérer 25 000 $ de royalties pour Big Joe. Puis il décide de le remettre en selle et organise une session avec le boss de Muse, un petit label de jazz new-yorkais. Big Joe est accompagné par Room Full Of Blues, un groupe de Rhode Island que Doc a produit avec Joel Dorn. Doc bosse à l’œil et finance l’enregistrement. Okay pas de problème. Il aurait payé dix fois plus, nous dit Halberstadt, pour pouvoir travailler une fois encore avec Big Joe. Ils répètent chez Doc et tapent le «Blues Train» co-écrit avec Mac. Ils répètent avec le pianiste Stuart Hemmingway qui est aveugle. Halberstadt se régale de la scène, il parle d’un «Fellini-esque trio». Comme Big Joe ne sait pas lire, Doc lui souffle les paroles à l’oreille. L’épisode est l’un des passages les plus fantastiques du book, Halberstadt nous décrit le retour de Big Joe à l’hôtel, après les répètes, dans le van de Doc, «his gargutuan voice booming inside the van.»

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         L’album de Big Joe Turner & Roomful Of Blues s’appelle justement Blues Train. Il date de 1983. Devant, tu as Big Joe en costard vert entouré du Roomful, et au dos, tu retrouves Doc dans son fauteuil roulant. C’est un big album de jump, sans surprise. Big Joe attaque en force avec «Crawdad Hole», il tape tout de suite dans le dur. Mac est là, lui aussi, en tant que special guest. Tu as un gros solo de sax à l’ancienne. Tout cela se tient très bien. Les deux mamelles de Big Joe sont le jump et le heavy blues, alors il passe ensuite au heavy blues de round midnite avec «Red Sails In The Sunset». Big Joe est un homme qui sait poser sa voix. Mac pianote comme un crack. Et puis ça repart comme on s’en doute en mode big jump de big band, propulsé par le bassmatic de Preston Hubbard. Dans tous les jumps, tu as des solos de sax, ils sont trois : un alto, un baryton et un tenor. C’est un régal que d’entendre le Roomfull dans le feu de l’action. Ce sont des blancs, étonnamment. Le «Blues Train» de Doc ouvre le bal de la B. C’est un jump de juju juice, Big Joe y va de bon cœur. Il dégouline de mâle assurance. Le guitariste qu’on entend faire des siennes dans «I Know You Love Me» s’appelle Ronnie Earl Hovarth. Ça maximalise de partout, l’intensité des nappes de cuivres, l’éclat de la voix, le backing. Ils font aussi une cover du «Last Night» des Mar-Keys et Big Joe conclut avec «I Love The Way (My Baby Sings The Blues)», encore un heavy jump. Big Joe ne sait faire que ça : ruer dans les brancards du jump. C’est une force de la nature, un bull ringer.   

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         L’autre grand pote black de Doc, c’est Otis Blackwell, qu’on surnomme The Preacher. Quand Doc le croise au Brill, il lui lance : «What’s good, Otie?». Otie bosse au huitième étage du Brill, pour Hill & Range, et devient riche, parce qu’il compose pour Elvis («All Shook Up» et «Don’t Be Cruel»). Otis a aussi composé «Fever» pour Little Willie John, puis «Great Balls Of Fire» et l’excellent «Breathless» pour Jerry Lee. Lorsqu’il traîne à Harlem, Doc rencontre Billie Holiday, et chez Cookie’s Caravan, à Newark, il voit Big Maybelle, «dont la voix allait du highest treble to the lowest bass.» Elle pouvait chanter nous dit Halberstadt «a complicated jazz ballad or a low-down blues, and everything in between.» Aux yeux de Doc, le plus grand chanteur d’Amérique, «si l’on excepte Big Joe Turner et B.B. King», c’est Andrew Tibbs - His records failed to capture his genius - Ça se passait mal en studio, mais sur scène chez Cookie’s Caravan, «Tibbs held an almost supernatural sway over the audience.» Halberstadt charge la chaudière : «Tibbs était petit, maigre et avait un visage angélique barré sur la joue par la cicatrice d’un coup de couteau, il avait l’air d’un enfant de cœur qui aurait mal tourné. Cette stature de good-evil, plus une voix qui avait une note de pure mayhem in the middle plongeait les femmes, et quelques hommes, into Pentecostal hysterics.»

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         On trouve sur le marché une petite compile d’Andrew Tibbs, The Chronological Andrew Tibbs 1947-1951, qui permet de se faire une idée. On a là un autre savant mélange de jump et de blues. Le «Bilbo Is Dead» d’ouverture de bal est un heavy blues de down in Texas sans aucun espoir de résurrection. Le son est très primitif, on entend même des craquements. Ça sent bon le 78 tours. «Toothless Woman Blues» craque aussi dans le cornet du gramophone. Quand il passe au heavy jump, ça donne «Drinking Ink Splink», avec le solo de sax brûlant. Il ne faut pas en attendre plus que ce qu’on sait déjà. Comme tous ses collègues des années 40, Tibbs tape dans le jump de big band. «Same Old Story» va plus sur le jump de jazz. On comprend que Doc ait flashé sur Big Joe et Andrew Tibbs : ce sont des bêtes de jump. Dans «Big Time Baby», Tibbs démonte bien la gueule du beat, et c’est claqué du beignet par un solo de wild sax, le mec sonne comme un cargo. S’il faut emmener un cut de Tibbs sur l’île déserte, ce sera «In A Travelin’ Mood», car c’est d’un primitivisme à toute épreuve. Andrew Tibbs excelle dans le heavy blues, comme le montre encore «I Know». Il fait vibrer sa glotte duveteuse. Tout cela nous renvoie au Harlem des années 30, il chante d’une voix perçante. Son «Achin’ Heart» est très persuasif. Ah comme son cœur lui fait mal ! «Rock Savoy Rock» sonne comme un rock d’avant le rock. Les musiciens qui l’accompagnent sont extraordinaires, tu as un guitariste liquide qui swingue le jazz. Tibbs termine avec un «Mother’s Letter» funéraire. Harlem, Desolation row. Joué au cœur de la matière. Puissant. Solo de sax, bien sûr.  

         Parce qu’il est pauvre, Doc commence par vivre dans des hôtels miteux. Il y fréquente une faune particulière «d’acteurs de théâtre ratés, de divorcées retraitées et de solitaires, d’étudiants fauchés et de tarés notoires.» Doc passe ses nuits dans les clubs à boire du café, du bourbon et à fumer de la marijuana. Il passait pour un «broke, glamourous white Negro». Lorsqu’il se produit sur scène au Club Musicale, il est accompagné par Mickey Baker et King Curtis, pardonnez du peu. Ça fait douze ans qu’il mène cette vie de patachon. En 1956, il réside au Broadway Central et c’est là qu’il rencontre Willi qui va devenir sa femme. Cette année-là, il constate que le r’n’b a franchi les frontières raciales. Le public blanc dresse enfin l’oreille. Par contre, il n’aime pas ce qu’il entend du rock’n’roll, Bill Haley ou Little Richard, il trouve que c’est «une forme lobotomisée» de la musique qu’il aime, «hot jazz, jump, rhythm and blues.» 

         Avant de fréquenter Ahmet Ertegun, Doc est pote avec Herb Abramson, qui co-dirige Atlantic avec Ahmet. Herb a produit Big Joe Turner, alors Doc l’aime bien. Mais en 1953, Herb est appelé sous les drapeaux et Ahmet embauche Jerry Wexler, «un turbulent Juif du Bronx avec une voix de chauffeur de taxi and a ten-dollar vocabulary.» Doc essaye d’enregistrer un disk chez Atlantic, mais Herb et Ahmet lui demandent plutôt de composer des chansons. C’est surtout Big Joe Turner, comme on l’a vu plus haut, qui va réussir à le convaincre de devenir auteur-compositeur. En 1955, Doc rencontre Mort Shuman. Il lui demande de surveiller sa bière pendant qu’il est sur scène au Club Musicale, avec Mickey Baker et King Curtis qui cassent la baraque.

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         Pour se tenir au courant de l’actualité, Doc met des pièces dans le juke-box. Pouf, il entend le «Mystery Train» de Junior Parker, mais ce n’est pas la voix de Parker, «it sounded like something that came out of the swamps.» Un mec lui dit que le chanteur est un blanc. «His name read just as backwoods», oui, son nom semblait lui aussi sortir des bois, Elvis Presley. «Doc had never heard anything like it.» Le contact avec Elvis va se faire via Leiber & Stoller qui bossent déjà pour Hill & Range, c’est-à-dire the Aberbach brothers, qui ont un «exclusive publishing pipeline to Elvis». Doc sait qu’il va devoir creuser de ce côté-là. Il compose «Young Blood» et le file à Mike Stoller. C’est un hit pour les Coasters. Là, on est au 1619 Broadway, c’est-à-dire au Brill. En 1957, Doc s’y rend chaque jour, accompagné de Willi et Mort. Ils font du porte-à-porte pour essayer de vendre des compos aux publishers. Ils ne sont pas les seuls. Ils commencent au 11e étage et descendent les étages pour aller frapper à des portes de moins en moins prestigieuses. Halberstadt nous décrit ça dans le détail, ah il faut lire ces pages, on s’en pourlèche les babines à voir ces trois pieds nickelés hanter les couloirs du Brill : Doc, massif, avec ses béquilles et sa grosse voix, Willi blonde platine, et Mort, encore adolescent, avec se petite gueule de fouine. C’est le trio fellinien par excellence. On se croirait dans Ginger & Fred. La cour des miracles débarque au Brill ! Quand on ne les envoie pas sur les roses, ils récupèrent 25 ou 50 $, et quand ils commencent à déprimer pour de bon, alors ils reprennent la vieille Chevy de Doc pour aller chez Atlantic, au 234 West Fifty-six, où ils sont - enfin - accueillis comme des amis. Doc finit par monter une boîte, R&B Records, au 1650 Broadway, le Brill du pauvre, deux blocs plus bas, au coin de la 51e Rue. Il essaye de lancer The Crowns, qui vont devenir les Drifters. Mais la boîte va aller valser vite fait dans le décor. Doc n’a pas les reins assez solides pour ça. 

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         Paul Case qui bosse pour Hill & Range lui met le pied à l’étrier. Il sait que Doc est talentueux, donc il le prend avec Mort sous contrat. Doc va bosser avec un petit mec du Bronx, Walden Robert Cassotto, mieux connu sous le nom de Bobby Darin, un Darin qui rêve de devenir Frank Sinatra. Pas de pot, Darin est petit et il porte déjà une perruque. Il vient trouver Doc & Mort qui lui pondent «Plain Jane», cot cot, et Doc lui file son «I Ain’t Sharin’ Sharon». Darin est pote avec Donnie Kirshner qui commence à grenouiller au Brill. Kirshner essaie de composer et quand il montre ses compos à Doc, celui-ci lui conseille plutôt de devenir publisher, ce que va faire Donnie. II commence par s’associer avec Leiber & Stoller. Il réussit à s’installer au sixième étage du Brill, deux étages en dessous d’Hill & Range, et fonde Aldon Music, l’une des publishing companies les plus importantes du Brill, concurrent direct d’Hill & Range. Le premier team d’auteurs-compositeurs d’Aldon sera Sedaka & Greenfield. Doc pond «Teenager In Love» pour Dion DiMucci qui lui rêve de devenir Hank Willams. Halberstadt qualifie le style de Dion d’«Alabama-by-way-of-the-Bronx twang.». Belle formule.

         Paul Case fait aussi bosser Doc & Mort pour Frankie Avalon et Bobby Rydell. Quand on les envoie faire de la promo à Londres, Doc & Mort sont étonnés de l’accueil qu’on leur fait. Eh oui, à New York on les considère comme des hacks, c’est-à-dire des moins que rien, des écrivaillons de teenage dance tunes, mais à Londres, ils sont reçus comme de grands artistes.

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         Doc retrouvera les Drifters plus tard, à l’apogée du Brill, lorsqu’avec des gens comme Burt & Hal David, il compose du sur-mesure pour Ben E. King. Halberstadt nous explique un truc fondamental : lorsqu’il propose ses démos aux Drifters, Doc les chante, et comme il a toujours été parfaitement à l’aise avec les blackos, ça devient un moment magique - Même dans le New York’s music business, très peu de blancs se sentaient parfaitement comfortable around blacks, and Doc’s ease put the group at ease - Le premier hit de Doc pour les Drifters est «This Magic Moment». Puis c’est l’irrésistible «Save The Last Dance For Me». Doc est lancé. Les Drifters sont alors plus célèbres qu’Elvis.

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         Elvis enregistre une première compo de Doc à son retour le l’armée : «A Mess Of Blues». Il en redemande. Doc pond «Surrender». Cot cot. Doc & Mort deviennent des chouchous d’Elvis qui redevient vite fait le chanteur le plus célèbre du monde. Co cot, Doc pond «(Marie’s The Name) His Latest Flame», puis «Little Sister» pour Elvis. En 1961, nous dit Halberstadt, Doc & Mort sont devenus «les songwiters les plus commercially successful du monde». Pour Doc, c’est la fin de la pauvreté et de la vie de patachon. Il achète une baraque à la campagne pour Willi et les enfants. Chaque week-end, on s’y bouscule au portillon - Doc’s Brill Building friends, Paul Case, Phil Spector, Dion, Leiber & Stoller, Ahmet Ertegun, Otis Blackwell, Snuff Garrett, Neil Sedaka and of couse Mortie - Ah comme on aurait bien aimé être là !

         Doc prend du poids, Willi s’inquiète. Ils s’engueulent. Il ne tient plus sur ses béquilles. Il est bon pour le fauteuil roulant. Willi insiste pour qu’il arrête de boire et de fumer. Doc lui dit sèchement de s’occuper de ses fesses. Il passe ses journées au lit, au Forest, et passe des coups de fil. La nuit il laisse sa porte ouverte. Esther Phillips loge aussi au Forest, et Doc lui a dit qu’elle pouvait venir quand elle voulait, alors elle vient la nuit, en petite tenue, complètement stoned, «Hiya Doc baby». Elle grimpe sur le lit et s’installe sur le gros bide de Doc avant de s’évanouir.

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         La relation avec Willi se dégrade. Avec Mort, itou. Mort a osé baiser la petite gouvernante française de Doc & Willi, et ça ne passe pas. Pendant que Doc est à l’hosto, Mort et Willi dînent ensemble. C’est pour ça qu’on ne m’aime pas le Mort. Dès le lendemain, il annonce à Doc qu’il met fin à leur collaboration puisqu’il quitte le pays pour s’installer en Europe. Le même jour, Willi demande le divorce. Doc est ratatiné de douleur, trahi par les deux personnes qu’il croyait les plus proches. Un petit peu plus tard, quand Hill & Range le vire, Doc sent clairement la terre s’ouvrir sous ses pieds - Tout ce qu’il tenait pour acquis, une famille, une maison et un job, l’argent, le respect et même la possibilité de se déplacer avec des béquilles, tout cela avait disparu d’un seul coup - De toute façon, l’ère du Brill s’achève, Doc l’a bien vu. «Le rock’n’roll est mort et tous ces grands artistes, les Shirelles, les Drifters, les Ronettes, Connie Franis, Fabian et Elvis ont été emportés», nous dit Halberstadt. Dylan déclare dans la presse : «Tin Pan Alley is dead. I put an end to it.» Kirshner a des ennuis lorsqu’il est viré à cause des Monkees, et personne ne sait plus quoi faire du gros barbu dans son fauteuil roulant. Doc essaye de remonter un team avec Neil Sedaka, mais les séances de travail sont bizarres, nous dit Halberstadt. Sedaka commence par jouer tous ses vieux succès au piano et lorsqu’il lève enfin la tête pour regarder Doc, celui-ci s’est assoupi. Halberstadt résume en quelques phrases la fin d’une époque, le temps de Doc : «Le Broadway Central Hotel s’écroula au mois d’août, recouvrant lower Broadwy de débris et de poussière, Damon Runyon Jr. se jeta dans le Potomac. Big Maybelle, âgée de 42 ans, alla mourir des suites du diabète et d’abus de dope chez sa mère à Cleveland. Et lors d’une nuit glaciale, Johnny Jungletree ivre mort tituba dans une cave et s’y endormit. On ne retrouva son corps qu’au printemps.»

         Pour survivre, Doc va jouer au poker. Il se retrouve chaque nuit autour d’une table avec des tricheurs et des gangsters. Halberstadt relate quelques épisodes gratinés. On se croirait dans Scorsese. Quand Elvis casse sa pipe en bois en 1977, Doc redevient riche à cause des royalties. Dead Elvis vendait encore plus de disques. Alors Doc arrête le poker et sort dans les clubs new-yorkais chaque nuit, il s’habille comme un gros cow-boy d’opérette et porte toutes ses bagues en or. Il adore aller au Lone Star Café sur la Cinquième Avenue pour écouter chanter Charlie Rich, Roy Orbison ou Delbert McClinton. Puis son van l’emmène au Kenny’s Castaway sur Bleeker, et il traverse ensuite la rue pour aller voir son pote Mac finir son show au Village Gate.

          Dans ce tourbillon de personnages célèbres qui gravitent en orbite autour de Doc, le plus important est sans nul doute Totor. Doc vient de s’installer au Forest Hotel, à deux pas du Brill et du Madison Square Garden. Doc est fasciné par le salon de l’hôtel, car il y retrouve la faune habituelle «de gens esquintés, solitaires et étranges». Quand il n’est pas dans son bureau d’Hill & Range, Doc reçoit au Forest - Son visiteur le plus fréquent est un petit Jewish boy de Los Angeles au cheveu rare, qui parle d’une voix douce, et qui trimballe une mallette contant un carnet de chansons, une miche de pain et un salami. Paul Case a présenté Phil Spector à Doc en lui disant qu’il allait devenir une big, big star in the business - Totor n’a pas un rond. Il dort dans le bureau de Leiber & Stoller au septième étage du Brill. Il s’est déjà infiltré chez Atlantic. Il idolâtre Sam Phillips. Totor veut composer, mais aussi produire, faire du publishing et monter un label. Doc qui est alors marié rentre le week-end chez lui à la campagne, à Lynbrock, retrouver Willi et les enfants. Totor s’invite et dort sur le canapé du salon. Il adore les tartes que cuisine Willi. La relation d’amitié entre Totor et Doc résistera à toutes les avanies. Au Forest, Doc fait écouter à Totor ses disques préférés. Totor est fasciné par «A Cottage For Sale», un vieux hit des Revelers popularisé par Sinatra, il redemande sans cesse à Doc de le passer pour chanter dessus. Dans les années 70, Doc traîne encore la nuit dans les clubs, souvent en compagnie de Totor. Halberstadt pense que Totor voit en Doc le père qu’il n’a pas vraiment connu, car suicidé trop tôt. Doc lui a appris les ficelles du métier et la meilleure chose qui leur soit arrivée à tous les deux et de n’avoir pas fait de biz ensemble. Doc a toujours envoyé des cadeaux d’anniversaire aux enfants de Totor et quand plus tard, Totor apprend que Doc est fauché, il lui envoie aussitôt un chèque en blanc. Doc l’encaisse pour 4 000 $, nous dit Halberstadt.

         De passage en Californie, Doc rend visite à Totor dans sa forteresse de Los Angeles, mais ça ne se passe pas très bien. Totor commence à perdre la boule, et il soûle Doc avec un monologue dans lequel il brasse «Dalene Love, son enfance, la mort brutale de JFK, Paul Case, River Deep Mountain High, Sonny Bono et Lenny Bruce.» Ça dure toute la nuit et Doc en a marre, Totor continue de bavacher, et il boit le pinard au goulot. Puis il sort son flingue et fait le con avec, alors Doc s’énerve : «Phillip, cut this shit out. Now!». Totor lui répond : «Aw Doc baby! I’m just kidding around.» Mais ils se séparent en bons termes, les gardes du corps de Totor emmènent Doc dans le van et Totor dit à Doc combien il l’aime. 

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         En 1973, Doc rencontre John Lennon dans une cérémonie officielle à New York, le repas BMI. Lennon et Doc causent ensemble toute la nuit. Lennon évoque Totor qui a produit ses albums et raconte que McCartney a pompé la mélodie de «Save The Last Dance For Me» pour «Hey Jude». Lennon veut absolument collaborer avec Doc. Il vient d’ailleurs de s’installer au Dakota, sur la 72e Rue, et donc, ils sont voisins. Il dit aussi à Doc que la première chanson que les Beatles ont joué en répète était «Lonely Avenue».

         Dylan lui fait le même coup. Il lui dit au téléphone qu’il veut absolument le voir. Doc est intimidé, Dylan est tout de même le mec qui a démoli le Brill. La rencontre a lieu dans le salon de l’hôtel. Dylan est ponctuel, il arrive à l’heure, accompagné de son fils Sam - Dylan était à la fois sérieux, modeste et intensely likeable - Dylan propose une collaboration à Doc. Il veut composer des chansons avec lui. Il lui laisse une cassette avec des riffs et lui demande d’écrire des paroles. Après son départ, Doc se demande s’il a halluciné. 

         C’est Joel Dorn qui présente Doc à Doctor John, lors d’une visite chez Atlantic. Dorn présente Mac comme «un genius et le meilleur session man du monde». Mac porte une veste en peau de serpent, des sandales bibliques et brandit une grosse canne en bois sculpté. Il emploie une langue bizarre - a mix of Creole, street and sheer insanity, en comparaison duquel le Brooklyn jive de Doc est une amusette. Mac est en plus une encyclopédie vivante qui sait tout d’Eddie Bo et de la Louisiane, un expert en matière de cooking, de gris-gris, de religions, d’extraterrestres et de drogues. Doc liked him immediately - Coup de foudre ! Ils commencent à bosser ensemble dans la piaule de Doc, au Forest. Ils grignotent des petits plats cubains, boivent du thé glacé, fument des joints et pianotent sur le petit orgue.

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         Si on voulait citer un album qui incarne l’élégance, on pourrait fixer son choix sur City Lights. On y trouve des morceaux de Mac co-écrits avec Doc, alors forcément, ça fait tout de suite monter les enchères. Il suffit par exemple d’écouter «Dance The Night Away With You» pour réaliser à quel point ces deux vétérans bouffent l’écran. Brillante ambiance et refrain ensorcelant. Ils font un cut à la fois lourd de sens et léger comme une aventure alcoolisée. Mac chante «Street Side» avec une fabuleuse diction mouillée. Il chante à l’ancienne mode du Quartier Français de la Nouvelle Orleans. Il évoque la dangerosité des bas-fonds qu’il connaît bien. Quelle fantastique élégance de vieux chansonnier voodoo ! «Rain» est un balladif de fin de nuit chanté d’une voix d’accents aigus et joliment tendus. Il a derrière lui une merveilleuse mélasse de mélancolie orchestrée. Mac miaule un croon d’aube pâle, le coude sur le coin du piano et le col ouvert. Dans «Snakes Eyes», il raconte une partie de cartes entre voyous. Il propose là un fantastique conte moral digne d’un La Fontaine des bas-fonds - Better heed the tale of the snake eye’s trail - Puis il revient au piano bar avec «Sonata/He’s A Hero», co-écrit par Doc. On ne fera jamais mieux. Mac raconte l’histoire d’un héros de bar - He’s a big spender, a no interest lender/ For the local bar scene - Il finit l’album dans l’excellence suprême du balladif de fin de nuit, «City Lights», et nous enchante autant qu’à l’époque de Gris Gris - Too many midnights make me die for some everyday - Et là, on réalise subitement que Dr John fait partie des très grands artistes américains.

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         Merveilleux album que ce Tango Palace paru en 1979. Mac y joue le groove funky de la Nouvelle Orleans et donne ce qu’on appelait autrefois une leçon de choses avec «Keep The Music Simple». S’ensuit une belle profession de foi avec «Renegade». Il affirma sa différence - Well I’m a runner in the jungle/ Renegade from the law - Il se considère comme un hors-la-loi. Pas de pitié pour le conformisme. Puis il livre une pièce de fonk pur, «Fonky Side», magnifique autobiographie - My mama beat me for not going to school/ Don’t end up like your daddy/ An uneducated fool ! - Sa mère ne voulait pas que Mac finisse comme son père, un pauvre hère inculte. Il chante «Bon Temps Rouler» en cajun et c’est un régal - Laisse le bon temps rouler/ Vive la bonne foie/ J’me sens bien oh la la - Cet album est incroyablement inspiré. Puis il rend un fantastique hommage à la Nouvelle Orleans avec «I Thought I Heard New Orleans Say» - Red beans pinball machines/ Chickory coffee & hoodoo queens/ File gumbo & pralines/ Everything’s hot down in New Orleans - C’est le meilleur groove du monde et Mac le chante avec une gourmandise terrible. Il co-écrit «Tango Palace» avec Doc et chante ça avec une voix d’alligator des marais. Il partage d’ailleurs avec Tav Falco une véritable fascination pour le tango. Et il boucle cet album édifiant avec «Louisiana Lullabye» qu’il chante avec une diction de rêve - Fe dodo mon petit bébé/ Crabe dans cat a lou/ Maman li court la rivière/ Fe dodo mon petit bébé - Mac mâche ses syllabes avec une délectation surnaturelle.

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         Surnommé the Tan Canary à cause de sa voix, Johnny Adams est lui aussi un fan inconditionnel de Doc. Après avoir rendu hommage à Percy Mayfield, Johnny Adams passe à Doc avec Johnny Adams Sings Doc Pomus. Véritable coup de génie que sa version de «Blinded By Love». Quel merveilleux crooner ! Il te croone ça dans l’oss de l’ass, tu as le vrai truc, le charme à l’état pur, Johnny éclate son Love au croon de superstar. Tout aussi impressionnant, voilà «I Underestismated You», amené à la petite dégelée de Duke Robillard et là, amigo, tu as du son et la fabuleuse présence de Johnny Adams. Il y va au deepy deep, au heavy groove de blues en mode New Orleans, le Robillard t’en fout plein les mirettes. Et Johnny Adams finit par s’excuser. Encore un groove légendaire avec «She’s Everything To Me», tapé au shuffle d’orgue. Tout aussi exceptionnel, voilà «Prisoner Of Love», chanté au doux du groove, avec ce coquin de Robillard dans l’angle. La voix de Johnny le Premier Homme accroche l’esprit de la Soul. 

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         L’autre grand pote de Doc, c’est Willy De Ville. Pas surprenant au fond, Doc et lui sont des artistes atypiques. Cabretta et Le Chat Bleu sont des albums atypiques. Alors que Mac bosse plus dans une palette blues and funk, Willy est beaucoup plus éclectique, plus proche de l’esthétique Spanish Harlem. Ils composent ensemble «Just To Walk That Little Girl Home», qu’on retrouve sur Le Chat Bleu, ainsi que deux autre deux cuts, «That World Outside» et «You Just Keep Holding On». Le premier te fait tout de suite rêver, un sax suit la mélodie chant. Doc veille au grain de Willy. Dans le deuxième, on retrouve les castagnettes de Totor. On est en plein Brill. Willy navigue avec Doc. C’est du tout cuit. On ne peut pas rêver plus new-yorkais et légendaire à la fois. Les cuts de Willy sont captivants, il faut bien l’avouer, à commencer par «Slow Drain», c’est un groove de black. Avec «Lipstick Traces», il va plus sur le big heavy boogie rock, et puis avec «Bad Boy», Willy tape un heavy blues de black cat et redevient le white nigger que l’on sait. Il fait aussi de l’Americana avec «Mazurka», un groove Cajun. Willy De Ville a des éclairs de génie. Pour Halberstadt, «Willy had realized his fantasy of a new, completely contemporary Brill Building record.»

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         Et puis voilà Lou Reed qui habite deux blocks plus bas. Ils vient voir Doc dans sa piaule à l’hôtel. Ensemble, ils regardent des vieux combats de boxe, ou alors ils écoutent Big Joe Turner et Jimmy Scott. En présence de Doc, le Lou devient un gentil mec, vous dit Halberstadt. En 1992, le Lou enregistre Magic & Loss, un album qu’il dédie à Doc. On y entend des cuts extraordinaires, à commencer par «Power & Glory» où chante justement Little Jimmy Scott. Il y a un Part II de «Power & Glory» que le Lou chante en mode Velvet, c’est noyé de guitares et stupéfiant de grandeur totémique. Avec «Magician» il ramène sa présence inexorable - I want some magic to sweep me away - puis il atteint le cœur du dark avec «Dreamin’» - If I close my eyes I see your face - Il monte «Gassed & Stoked» au sommet du lard, il est probable que ce soit dédié à Doc - This is no longer a working number, baby - le Lou parle de cendres dispersées sur la mer - You had your ashes scattered at sea - et puis bien sûr le morceau titre, le Lou y va. Lou y es-tu ?

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         Il existe dans le commerce un tribute à Doc qui sonne comme un passage obligé : Till The Night Is Gone: A Tribute To Doc Pomus. Un festin ! Tous ses amis sont là : Mac, le Lou, Dylan, Dion, B.B. King, c’est un tribute de rêve. Les compos sont balèzes et les interprètes à la hauteur. Los Lobos ouvrent le bal avec «Lonely Avenue». Que peux-tu espérer de mieux ? Rien. Los Lobos jouent ça au gras double, au because of you/ I could cry, c’est du raw mythe pur, Los Lobos surpassent Ray Charles dans le now I need somebody/ Cause I live on a lonely avenue, et là tu as le true spirit d’Amérique. Encore un coup de génie avec le «Blinded By Love» de B.B. King, un Bibi qui caresse le Doc dans le sens du poil, il amène du volume au chant et du bon gratté de poux, alors ça bascule dans le power pur. Pire encore, le «Turn Me Lose» de Dion. Il y va au heavy boogie, tu as là le meilleur claqué de son du New York City. Comme Big Joe et B.B. King, Dion est un mec qui sait poser sa voix, alors c’est un pur régal. John Hyatt fait un carton avec «A Mess Of Blues» qui fut un hit pour Elvis. Fantastiques dynamiques d’oouh ouuh ! Toute l’énergie de Doc est magnifiée. Hyatt tape ça au stomp. Le Lou choisit «This Magic Moment» que Doc composa jadis pour les Drifters. Dans les pattes du Lou, c’est extrêmement balèze. Il jette tout le New York City Sound dans la balance de Doc. Fucking grrrreat ! Dylan ne s’embête pas, il reprend «Boogie Woogie Country Girl» au nez pincé. Irma Thomas tape dans «There Must Be A Better World Somewhere» et Rosanne Cash fait des merveilles avec «I Count The Tears». Elle a une petite voix d’humidité intime. On garde les meilleurs pour la fin. Mac tape dans «I’m On A Roll», il tape ça au slang. Avec Mac, c’est vite la rivière sans retour. Solomon Burke débarque à la suite avec «Still In Love», big, very big voice, c’est impressionnant de voir ce géant rendre hommage à un autre géant. Brian Wilson reprend «Sweets For My Sweet» repris en France par Frank Alamo. Bizarre que Brian Wilson se prête à cette petite mascarade sucrée comme un macaron. Et puis voilà, on monte directement au paradis avec le plus beau de tous les anges, Aaron Neville, qui transforme «Save The Last Dance For Me» en magie pure. Aaron est faramineux, et dans ce contexte, ça prend des proportions qu’il faut bien qualifier d’historiques. Il expurge la pulpe de la mélodie pour la faire vibrer dans la lumière du ciel. Ah il faut le voir monter dans des trémolos demented.

         Doc finit par choper un petit cancer. Il se retrouve à l’hosto pour la phase finale. Tous ses amis se manifestent, nous dit Halberstadt : «Ray Charles lui envoie une cassette. Totor traverse l’Amérique pour se rendre à son chevet. Lou Reed lui amène une chanson qu’il a composée pour lui, «What’s Good», et il propose à Doc de remplacer la télé en noir et blanc par une télé couleur, à quoi Doc répond : «Lou, this isn’t the time for long-terms investments.» Mac vient le voir pour qu’ils finissent ensemble l’«I’m On A Roll» qu’ils ont composé pour B.B. King. Doc lui dit : «Make it sound like an old Louie Jordan thing. And don’t fuck it up.» Ses enfants viennent aussi le voir, Sharin passe une cassette de Big Joe Turner et Doc lui demande de l’arrêter. Il veut juste passer un dernier moment en tête à tête avec chacun d’eux. Halberstadt nous dit que Doc ouvrit les yeux à 3 h du matin, jeta un dernier coup d’œil autour de lui et dit «Thank you» avant de casser sa pipe en bois. Et là, tu es comme un con au bas de cette page et tu vas chialer toutes les larmes de ton corps. Pourquoi ? Parce que tu es incroyablement attaché à cet homme. Alors merci Monsieur Halberstadt.

         À l’enterrement, ils sont tous là : Ahmet Ertegun, Lou Reed, Totor, Mac, rien que des héros, c’est pas mal, non ? Dernière chose : l’extraordinaire Philosophy Of Modern Song de Bob Dylan est dédié à Doc.

Signé : Cazengler, Doc Paumé

Johnny Adams. Sings Doc Pomus. The Real Me. Zensor 1991 

Dr John. City Lights. Horizon Records & Tapes 1978

Dr John. Tango Palace. Horizon Records & Tapes 1979

Mink DeVille. Le Chat Bleu. Capitol Records 1979

Till The Night Is Gone: A Tribute To Doc Pomus. Forward 1995

Big Joe Turner & Roomful Of Blues. Blues Train. Muse Records 1983

Andrew Tibbs. The Chronological Andrew Tibbs 1947-1951. Classics 2002

Lou Reed. Magic And Loss. Sire Records 1992

Alex Halberstadt. Lonely Avenue: The Unlikely Life And Times Of Doc Pomus. Da Capo Press 2007

 

 

Chicken Diamond is the girls’ best friend

- Part Two

 

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         On est content de retrouver Chicken Diamond dans ce restau rock de Montrouge. Chicken fait partie de ceux qui savent laisser de bons souvenirs, en matière de concerts comme de disques. En plus, c’est un mec éminemment sympathique. L’un de ceux qui écoutent les bons disques. Ceci expliquant cela. Alors le voilà assis sur son tabouret de batteur, avec sous le pied droit une sorte de pédale électronique qui simule la grosse caisse, et sous le pied gauche, une pédale de grosse caisse qui claque le beignet d’une cymbale.

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Il a mis énormément de disto sur sa belle guitare rouge. Son truc c’est la purée. Chicken Diamond fait le métier difficile de one-man band. Difficile, car on s’en lasse rapidement, sauf quand il s’agit du Reverend Beat-Man et, justement, de Chicken Diamond, qui a lui aussi le petit truc en plus qui fait la différence. Le seul problème, c’est qu’il passe en première partie d’un super-crack, le Reverend Peyton, dont on va reparler. Chicken l’a entendu lui aussi au soundcheck et il sait qu’il part en position nettement défavorable. Le Reverend a un son américain, le vrai son. Mais bon, Chicken va faire le show. Tout repose sur son énergie. Deux problèmes cependant : Chicken force trop sa voix, et pendant qu’il joue, les gens bouffent et discutent. Il n’a pas la présence nécessaire pour capter l’attention d’un public qui n’est pas forcément un public rock. Alors il s’égosille, cloué sur sa chaise, et d’une certaine façon, il doit mettre les bouchées doubles.

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C’est une sorte de combat désespéré pour capter l’attention, mais les gens mangent. Chicken devient une sorte d’attraction, un jouet mécanique censé distraire les tablées. Il gueule tellement qu’il en devient presque aphone, il sautille sur sa chaise, pas facile de jouer du blues rock et de la transe hypno inspirée du North Mississipi Hill Country Blues dans un restau parisien. C’est même complètement suicidaire. Il termine avec une version bien énervée de «Proud Mary», il s’égosille à coups de rolling, rolling/ Rolling on the river. Pas mal comme coup d’hallali.   

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         Juste un petit conseil comme ça, vite fait en passant : ne fais pas l’impasse sur les albums de Chicken Diamond, car ils grouillent de très bonnes surprises. Dans un Part One quelque part en 2016, on en avait salué quatre, et voilà le cinquième, Skeletton Coast, toujours sur Beast. Very big album, comme on dit de l’autre côté de la Manche. Dès qu’il ne force pas sa voix, Chicken devient génial. La preuve ? «A Little Hell Of My Own». Fabuleusement envoyé, il chante à la déconnade, il sort une espèce de gusto décadent et l’arrose de disto. Et ça vire hypno. Ah il faut le voir chanter à la petite avanie dans un fleuve de son. C’est là qu’on le prend très au sérieux. Il repart ensuite en mode heavy Chicken avec «Under The Ground». Dès qu’il chante normalement, il devient fascinant, il prélasse sa voix dans la mélasse d’un heavy gratté de poux, il y va doucement et c’est fabuleusement inspiré. Il propose aussi deux covers de choc : le «Cracked Actor» de Bowie, et un «Down In The Street» qu’on ne présente plus. Il est excellent sur le crack baby crack, il noie le glam dans sa disto, il sature le son à gogo. Il enchaîne ça avec la stoogerie de choc, no wall no wall ! Il en a les moyens, tu es content d’assister à ça, là il force sa voix, il en devient presque comique, ne fait pas l’Ig qui veut, alors il rajoute des layers de son, il joue sur lui, son «Down In The Street» très impressionnant. On pourrait même parler d’un «Down In The Street» artisanal, fait main. L’autre grosse énormité de l’album s’appelle «Deep Black Hole», il ramène de l’écho dans son Black Hole, le son passe, mais pas la voix de mineur silicosé, il n’empêche que l’album est passionnant car on voit ce mec se battre pied à pied avec ses compos, écoute Deep Black Hole et tu vas dire oh yeah. Ambiance extraordinaire. Parfois, il donne l’impression d’être un gosse qui veut jouer les gros bras. Il chante au dessus de ses moyens, mais il s’impose en doublant son gut d’undergut («12AX7»). Sur tous les premiers cuts de l’album, il chante à la silicose. Il doit se faire mal à la glotte. Comme Nino Ferrer, il voudrait être noir. Avec le morceau titre, il continue de traverser dans les clous, avec plus de disto et moins de silicose. C’est sans doute sa façon de rester dans la ligne du parti.

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         Bad Man date de 2020. Quand on connaît l’oiseau, Bad Man est un peu déplacé. T-Model Ford pouvait se le permettre, Chicken pas vraiment. Alors il s’agit sans doute d’un clin d’œil. Dès «Jerry Roll», il sonne comme un hard punker, il répercute tous les vieux clichés du genre. À ceux qui pourraient le lui reprocher, on dira : «En attendant, prends une guitare et chante, on verra si tu fais mieux.» Il devient héroïque avec «Coming Back Home», il gratte ça à l’hypno, il chante comme un mineur silicosé, mais il n’a pas la tête de l’emploi. Il se coule dans un tunnel de violence sonique. Plus il force sa voix, plus il s’enfonce dans l’erreur. Mais il a plein d’idées, il sonne presque comme Jeffrey Lee Pierce avec «Don’t Get Me Wrong», il fait penser à un gamin lâché dans un magasin de friandises. Dès qu’il laisse sa silicose au vestiaire, il devient excellent. Le morceau titre est une cover des Oblivians, mais Chicken se prend pour Lanegan. Il faudrait que quelqu’un lui explique qu’il n’est pas Lanegan. Il mord le trait. Ça devient compliqué. Toute la viande se trouve au fond de l’album, à commencer par un «No Escape» qui n’est pas celui des Seeds, mais une petite stoogerie. Les accords prennent feu. Chicken est capable de s’énerver tout seul et de sombrer dans la stoogerie. Dommage qu’il force sa voix. Il reprend le chemin de l’hypno avec «To The Woods». Dès qu’il chante sans forcer sa voix, il est bon, mais il refait son Lanegan et esquinte son cut. Ça ne tient que par l’excellence de l’hypno, Chicken maîtrise bien le flux. C’est même un virtuose dans le genre. Il flirte une fois de plus avec le génie. Toute sa culture North Mississippi Hill Country Blues remonte à la surface. Il enchaîne avec «Indian Summer» et une nouvelle attaque stoogy. Il renoue avec l’esprit Down In The Street, mais il ramène sa petite silicose, dommage. Son gratté reste authentique, sa grosse cocote ne pardonne pas. Chicken a de la rémona à revendre. Il est funny avec sa grande casquette, mais investi. C’est le genre de mec qu’il faut suivre à la trace. Il y croit dur comme fer. Bon, pas bon, ce n’est pas le problème, il y croit, c’est ce qui compte. Il joue et ça vaut tout l’or du monde. Débouler dans un restau rock avec sa gratte et son cymbalum, c’est tout de même gonflé. Il offre en plus sur un plateau d’argent tout un pan de la culture rock américaine, certainement difficile à transmettre car beaucoup plus underground que le Chicago Blues. Bravo Chicken.

Signé : Cazengler, chiqueur

Chicken Diamond. The Backstage. Montrouge (92). 22 juin 2023

Chicken Diamond. Skeletton Coast. Beast Records 2018

Chicken Diamond. Bad Man. Beast Records 2020

 

 

Wizards & True Stars

- Tête de Lynott

(Part One)

 

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         Le lien qui nous lie à Lizzy ne date pas d’hier. Ça fait cinquante ans qu’on admire Phil Lynott. Depuis le premier album sans titre, paru en 1971. Chopé la même année que le Toe Fat, le Parachute des Pretties et le Last Puff des Spooky, chez un disquaire local. Quatre big albums sur les pattes, il fallait savoir gérer ce gros tas-là. On en pinçait particulièrement pour Phil Lynott, car il apparaissait dans les pages du Melody Maker, oh pas grand-chose, de tout petits articles, mais on en pinçait pour son look hendrixien. Depuis, on ne l’a jamais perdu de vue. En 1977, on écoutait «The Boys Are Back In Town». Le single avait autant de punch que le «New Rose» des Damned ou le «Cincinatti Fatback» de Roogoolator. Et puis après, tu as tout le bordel du twin guitar attack et les fabuleuses compos de Phil Lynott. On peut même parler d’un quasi parcours sans faute. On en reparle dans un Part Two à venir.

         L’amusant, avec Lizzy, est que les disquaires français classaient le groupe dans le rayon hard-rock, alors que Lizzy n’a jamais enregistré de hard. Motörhead et les Wildhearts étaient eux aussi victimes de cette tragique erreur d’aiguillage. Avec le temps, ça a fini par prendre une dimension anecdotique.

         Pour une fois l’actu fait bien les choses : paraît ces jours-ci une mini-box qui va faire le bonheur des fans de Lizzy : The Boys Are Back In Town/Songs For While I’m Away. Une aubaine d’inespérette sous forme de trois CDs : deux pour le Live At The Sydney Opera House October 1978 (audio et DVD) et le troisième pour le docu qui raconte l’histoire de Phil Lynott, Songs For While I’m Away. C’est ce qu’on appelle un fix. Te voilà fixé.

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         Ça commence mal : impossible de choisir entre le concert et le docu. Si tu essayes de raisonner comme un adulte, tu vas conclure que le docu ne t’apprendra rien, et le concert non plus. Alors vaut mieux raisonner comme un vieux branleur et attaquer par le concert, d’autant plus que sur la pochette, tu vois Phil danser sur scène avec sa basse. L’image est fantastique. Elle dit tout le rock anglais. Quatre mecs sur scène devant une mer de têtes. Et tu vois arriver cette immense star sur scène, veste blanche et baskets bleus, pouf, «Jailbreak», back to the seventies, ça reste d’une fraîcheur extraordinaire. À droite de Phil, sur l’image, tu as Scott Gorham en chemise blanche et boots blanches, avec la plus longue chevelure du monde, et de l’autre côté, Gary Moore qui croise la fer avec les descentes de gamme de Phil. Ces mecs jouent en flux tendu, killer solo sur killer solo, ils lancent leurs premières twin attacks et boom «Bad Reputation», ce ne sont que des hits, gonflés de power mélodique. Phil s’habille comme un punk, il a des clous partout, au poignet, sur le ceinturon, sur la bandoulière, il propose un mélange assez rare et plutôt réussi de tough guy et de super mélodiste, c’est toujours un régal que de voir ce mec-là sur scène, il est la rockstar parfaite, aussi charismatique que Jimi Hendrix ou Arthur Lee - Any cowboy out there ? - Il annonce son «Cowboy Song» et ça repart au twin, c’est le son de Lizzy propulsé par un hard beat. Bizarrement, le beurreman n’est pas Brian Downey, c’est un New-Yorkais, l’excellent Mark Nauseeef. Gorham et Moore concoctent un fantastique brouet de Les Pauls, une concorde de twin, pendant que Phil tape son Romeo et boom ! - Guess who just got back today/ Them wild-eyed boys that had been away - Phil entre dans le vif de la légende avec ses «Boys Are Back In Town» et ses chœurs de rappel, et son twin, toujours le twin, one more twin, gimme twin, Lizzy passe en mode full blown. Overdrive ! En voyant ça, on comprend qu’ils étaient l’un des fleurons du real deal, des géants du rock anglais. Phil chante les genoux fléchis, incroyablement concentré sur son Boys, il trousse des syncopes d’accords à contre-courant du twin again, encore une fois, c’est du très grand art, un cocktail explosif de power et de mélodie chant, cocktail que surent aussi servir John Lennon et les Small faces - Are you ready to rock ? - Ils amènent «Are You Ready» à la grosse cocotte et quand Phil présente ses collègues, Gary Moore lâche un torrent furibard. Dans les bonus, tu as d’autres extraits de ce concert devenu légendaire, notamment «Warriors» - a song written for Jimi Hendrix, nous dit Phil - Power encore avec «Don’t Believe A Word», les notes tombent sur Sydney comme une pluie d’or. Tu sors de là réconcilié avec la vie.

         Le docu ne t’apprend rien mais tu t’en goinfres, car Phil est un régal permanent pour l’œil. On aurait dû le surnommer Coco-bel œil, car il ne voit que d’un œil, l’autre reste planqué sous la mèche crépue. On le traite de «talented beyond belief», d’«one of the greatest songwriters of all time», d’homme sincère. Ceux qui le connaissent depuis le début indiquent qu’il était the only black kid in Ireland at that time. Problèmes à l’école, bien sûr. Two fights and that was the end of it. Avec Phil, tout est vite réglé. Tu veux ma photo ? Et pif et paf ! Direct au tapis. Sa mère s’appelle Philomena, ça ne s’invente pas. Des témoins racontent les débuts de Phil sur la scène locale irlandaise, c’est l’époque des showbands, c’est-à-dire de groupes de reprises qui se produisent dans les ballrooms, no alcohol and no sex. Brian Downey est un copain d’école. Et Gary Moore débarque dans les Black Eagles de Phil à l’âge de 16 ans. C’est le témoignage d’Eric Bell qui rafle la mise. Il voit les Black Eagles sur scène à Dublin et comme il cherche à monter un groupe - This is where it happens, folks - Toc toc. Bell entre dans la loge et leur propose de monter un groupe. Alors Phil lui répond :

         — On fait un groupe avec toi, Eric, on two conditions : I wanna play the bass.

         — Can you play the bass ?

         — I get lessons from Bruce Shiels.

         — Oh ! And ?

         — I wanna do some of my own songs.

         Oui, Phil sort à peine de l’adolescence et il écrit déjà des poèmes et des chansons. Il est obsédé par les cowboys, par le mystical as well as the mythical, the Lone Ranger, Beano. Il met aussi les gens qu’il connaît dans ses chansons. Il a ce qu’on appelle une imagination délirante.

         Bon, Dublin, c’est bien gentil, mais il faut aller à Londres. Pas facile pour des Irish boys de percer à Londres. Thin who ? Very difficult. On voit encore sur certaines portes de magasins le fameux écriteau «No Irish, no dogs, no blacks». Lizzy se retrouve en tournée avec Slade et Suzi Quatro. Mais le public de Slade les siffle - We want Slade ! We want Slade - Alors Phil s’approche du micro et lance avec son gros accent irlandais : «For fuck’s sake, give us a chance, will you ?». Le moral baisse chez Lizzy et Chas Chandler qui conduit la tournée menace de les virer s’ils ne se reprennent pas. C’est là que Phil reprend la situation en main. Il observe Noddy Holder chaque soir sur scène et s’en inspire. Le son de Lizzy se durcit. Phil devient une bête de scène - He was born to be on stage - Il passe soudain du statut de sensitive poet à celui de rock star. Lizzy se retrouve à Top Of The Pops avec «Whisky In The Jar». Hit énorme qui leur ouvre toutes les portes. Tournées incessantes. Eric Bell craque et jette sa gratte en l’air - End of me and Lizzy - Phil redémarre avec Scott Gorham et Brian Robertson. Ils inventent le twin guitar attack par hasard, lors d’une répète - Feedback in harmony - On ne voit plus que Phil dans la presse -  You never saw a bad photo of Phil Lynott - Et un mec ajoute : «On en oubliait presque à quel point il était bon.» 

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         C’est «Boys Are Back In Town» qui les catapulte au sommet des charts. The ultimate lads anthem, qualifié aussi de «most fabulous song ever» par un témoin de l’époque - A bona fide hit record in America - Alors Phil se jette dans l’Amérique des girls in bikini, des flash cars et des drogues. Le premier American Tour est écourté à cause d’une petite hépatite. Lizzy aura toujours la poisse avec les tournées américaines. Aucune d’elles ne se déroulera bien. Lizzy met le turbo : 3 albums en 14 mois : Jailbreak, Bad Boys et Johnny The Fox. Une pluie de hits. Un mec s’extasie et lance : «It’s the best rock band I’ve ever seen in my life !». Et pouf on qualifie Live And Dangerous d’one of the great albums of all time. C’est un peu la foire à la saucisse dans ce docu, mais il faut bien reconnaître que les albums sont bons. Alors, ça favorise la surenchère. Phil devient le héros du jour, prolific and creative. Commence alors le ballet des guitaristes, après le départ de Brian Robertson - Gary was in Gary was out - Puis arrivent Snowy White, John Sykes et puis Midge Ure.

         Phil semble trouver enfin un équilibre en se mariant. Il devient le daddy de deux filles, Sarah et Cathleen. Et puis comme dans toutes ces histoires-là, l’énergie baisse, les compos s’appauvrissent et Scott Gorham annonce qu’il veut arrêter, alors Phil lui demande one last world tour, so we can say goodby to the fans. S’ensuit le cassage de pipe en bois, comme chacun sait.

Signé : Cazengler, Phil Linoléum

Thin Lizzy. The Boys Are Back In Town/Songs For While I’m Away. DVD Universal 2022

 

 

L’avenir du rock

- Power to the Peebles

(Part One)

         L’avenir du rock adore les vrais militants politiques. Il a toujours été intimement convaincu que l’engagement politique et le rock marchaient de pair, et la meilleure illustration de cette intuition est bien sûr Third World War. Mais les Hammersmith Gerilleros ne sont pas les seuls à lever le poing, tu as aussi les Armitage Shanks avec «Right To Work» et Bo Diddley avec «Working Man». Ah c’est autre chose que les défilés des petits protestataires du dimanche matin. Même Robert Wyatt s’y est mis avec «Foreign Accent». L’avenir du rock n’a jamais caché son faible pour le vieux Robert qui milita au Parti Communiste britannique avant de rendre sa carte, effaré par le néant qu’était devenu ce groupuscule. D’autres énervés encore, comme les Drive-By Truckers avec leur «Putting People On The Moon» et «21st Century USA», sans oublier les Stiff Little Fingers avec «Nobody’s Hero». Oh et puis l’appel à l’insurrection des Caesars avec «Burn The City Down», des Caesars mille fois plus crédibles que ne l’ont jamais été les Clash. Pour la cause des Noirs, tu as Mavis Staples avec «No Time For Crying», elle a raison la petite Mavis, c’est pas le moment de pleurnicher, il y a encore du boulot, et l’avenir du rock est bien d’accord avec elle. Avec Mavis, tu as aussi Andre Williams qui dans «Mississippi & Joliet» s’en prend aux indécrottables rednecks racistes, comme l’avait fait avant lui J.B. Lenoir avec «Alabama». À tous ces troubadours de la cause des Noirs, il faut maintenant ajouter Delgres avec «Respecte Nou» et «Ramene Mwen». Et puis Sharon Jones avec «This Land Is Your Land», et puis n’oublie pas les Impressions avec «Stop The War», Sam Dees avec «Heritage Of A Black Man», ou encore Lloyd Price avec «Bad Conditions», autant de superstars de la contestation et de la demande de réparation. Il y en a des centaines et c’est tant mieux. Le rock doit aussi servir à ça. Des blancs comme Phil Ochs et Dylan ont aussi chanté la cause des opprimés, même Bobby Charles s’y est mis avec «Cowboys & Indians». L’avenir du rock adorait aussi les Fugs pour le déterminisme de «CIA Man» qui leur valut bien des déboires avec le pouvoir américain. Même chose pour le MC5. Si on le ne retenait pas, l’avenir du rock irait même marcher en tête de cortège ! Non pour brailler «CGT vaincra !», mais plutôt «Power to the Peebles !»

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         C’est à David Less (is more) qu’on doit ce petit digi paru sur Memphis International Records : Ann Peebles & The Hi Rhythm Section. Live In Memphis. Même s’il est paru cette année, l’album n’est pas vraiment une nouveauté, car ce concert fut enregistré en 1992, au Peabody Hotel. Autour d’Ann Peebles, on retrouve deux des frères Hodges, Leroy (bass) et Charles (keys) plus Howard Grimes (beurre) et Thomas Bingham (guitar). David Less est un petit gros qu’on aime bien, car il fait un peu le même boulot que Robert Gordon, il se consacre corps et âme à la légende de Memphis. On a salué voici peu la parution de son book, Memphis Mayhem: A Story Of The Music That Shook Up The World. Dans un très court texte imprimé à l’intérieur du digi, David Less raconte les circonstances qui l’ont amené à produire cet album : il avait monté en 1991 sa boîte de booker pour, dit-il, promouvoir des artistes locaux. Un jour il se jette à l’eau avec une sacrée affiche : Otis Clay et Ann Peebles, et il baptise le spectacle «An Evening of Classic Soul». Mais le même soir, à Memphis, un certain Michael Bolton attire 18 000 personnes au Pyramid Arena. Il a donc très peu de monde pour sa soirée. Alors il perd de l’argent, une fois qu’il a payé tout le monde - But I learned the first rule of music promotion : Sometimes you eat the bear. Sometimes the bear eats you - Cette fois, le bear l’a mangé. Mais David Less est fier de son enregistrement, c’est dit-il le seul live recording d’Ann avec the Hi Rhythm Section. Il ne peut pas non plus s’empêcher de rappeler qu’Ann était l’une des chanteuses préférées de John Lennon. Alors, en moraliste avisé, il conclut ainsi : «Si vous devez choisir entre cet album et un album de Michael Bolton, faites le bon choix (choose wisely).»

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         L’album tient bien la route, c’est sûr, mais il ne fait pas de vagues non plus. Il reste dans la moyenne des bons albums à fort parfum légendaire. Hello Memphis ! C’est inespéré d’entendre Ann Peebles sur scène. Elle ramène très vite le Memphis Beat avec «Part Time Love» - I gotta find a part time love - Elle a une diction impeccable. N’oublions pas que Willie Mitchell demanda à Don Bryant de la prendre dans un coin et de lui apprendre à soigner sa diction. Du coup, Ann devint l’une des stars de Memphis et épousa Don Bryant. On se régale de l’écouter chanter «Didn’t We Do It» - When I go down the memory lane/ I don’t regret nothing/ I can look back at the good times - Fabuleuse Soul Sister ! Puis elle passe au heavy groove, la spécialité d’Hi, avec «I Feel Like Breaking Up Somebody’s Home». Wow, ça joue sous le boisseau d’Hi, ces mecs sont des spécialistes, Willie Mitchell les a formés pour ça. Sur ce groove du diable, Ann est terrifique ! Et ça continue de groover avec «I’m Gonna Tear Your Playhouse Down», pur jus d’Hi, joué en lousdé de Memphis, elle se coule dans le groove comme une délicieuse couleuvre, elle est superbe de contorsionnisme. Rappelons que le groove d’Hi est le plus beau d’Amérique. On le trouve aussi chez Al Green, Otis Clay, Syl Johnson et O.V. Wright, ce qui pourrait sembler logique, puisque ce sont les mêmes musiciens qui accompagnent tous ces gens-là. Ann revient au groove d’Hi avec «I Didn’t Take Your Man», Howard Grimes bat ça doux et Leroy Hodges drive son bassmatic en profondeur - What did you expect, demande Ann à celle qui l’accuse de lui avoir piqué son mec. Elle lui sort ses quatre vérités : «I didn’t take your man/ You gave him to me !». Elle cultive le smooth depuis trente ans avec le même art. Son «(You Keep Me) Hanging On» flirte avec le gospel. Et puis ça claque des mains sur «Let Your Love Light Shine», ça claque au shine shine shine et derrière, Howard fouette sa charley. Big Memphis beat ! Ces mecs se mettent en quatre pour groover comme des bêtes. Mais la prod manque un tout petit peu d’épaisseur, c’est très bizarre. Ann termine avec l’«I Can’t Stand The Rain» qui l’a rendue célèbre et qui a tant plu à John Lennon. Don Bryant en est l’un des co-auteurs. C’est un hit séculaire, même sécularité qu’Anita Ward avec son «Ring My Bell». Ann fait le show, c’est facile, avec un hit pareil. Elle le charge à la barcasse de la rascasse - I can’t stand the rain/ Against my window/ Ain’t got nothing to see - Logique pure.

Signé : Cazengler, âne tout court    

Ann Peebles & The Hi Rhythm Section. Live In Memphis. Memphis International Records 2022

 

 

Inside the goldmine

- Yvonne est très Fair play

         Pourquoi Baby Bonne ? Parce qu’elle est bonne. On pourrait croire que l’expression sort tout droit du vestiaire d’une équipe de rugby, ou d’une salle de garde à l’hôpital. Oh pas du tout. On dit parfois d’une femme qu’elle est bonne comme on le dit du pain, au sens propre, mais il s’agit surtout d’un trait de caractère qu’on aime à découvrir chez autrui et qu’on nomme la bonté. C’est un trait qu’on recherche inlassablement et quand on le trouve, on se sent devenir riche, beaucoup plus riche qu’après avoir trouvé de l’or. Baby Bonne se montrait tellement prodigue de bonté que ça finissait par devenir troublant. Elle partageait tout sans la moindre retenue, ses souvenirs enchantés d’adolescente à Casablanca, ses photos de famille, son corps bien sûr qui était d’une perfection totale, celui d’une femme blonde d’un certain âge parfaitement conservé, et bientôt une maison dont elle était propriétaire et qu’elle s’apprêtait à récupérer au terme prochain d’un bail locatif. Elle montrait des photos de cette résidence campagnarde qui ressemblait à un petit paradis : tout y était peint en blanc, et comme on voyait des végétations luxuriantes à travers les fenêtres, l’illusion était complète. Elle adorait préparer le dîner chez elle et ouvrait toujours l’une de ces excellentes bouteilles de Bourgogne qu’elle se faisait livrer par un caviste réputé. Elle se comportait littéralement comme une épouse aimante, veillant à ce que tout soit parfaitement délicieux. Elle offrait systématiquement des petits cadeaux, des livres, des bijoux, du parfum, des gants, elle ne savait plus quoi inventer pour saturer cette relation de plaisir, on se serait cru au XIXe siècle dans un roman de Balzac, lorsque par exemple Coralie couvre de cadeaux son cher Lucien de Rubempré. Sa bonté confinait au dévouement, et même si elle veillait à conserver scrupuleusement ses équilibres naturels, il lui arrivait de mordre légèrement le trait. Non pas qu’elle s’oubliât lors des ébats, mais son obsession de la perfection pouvait la rendre dangereusement carnivore. La chambre se trouvait à l’étage. Le matin, elle préparait le petit déjeuner dans sa cuisine et revenait dans le salon pour le servir. Elle portait toujours ce déshabillé transparent qui la rendait désespérément désirable. C’est ce matin-là qu’un détail capta son attention : il réalisa que les murs du salon n’étaient pas décorés. Le seul objet décoratif se trouvait juste au-dessus de la banquette où il était assis : l’objet sculpté qui devait mesurer vingt centimètres de large représentait trois petites têtes de diables cornus, dans l’esprit de gargouilles miniatures. Il les observa un moment et son sang ne fit qu’un tour : les yeux des figurines venaient soudain de bouger pour le fixer. Il comprit qu’il devait fuir.

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         James Brown a peut-être dit d’Yvonne qu’elle était bonne, peut-être l’a-t-il surnommé Baby Vonne au temps où elle bossait pour lui dans sa Revue. Oh c’est une lointaine époque, il faut remonter aux années soixante. Comme toutes celles qui ont fait partie de la fameuse James Brown Revue, Vicki Anderson, Marva Whitney et Lyn Collins, Yvonne Fair était prédisposée au hard funk. Puis dans les années soixante-dix, elle s’est rapprochée de Motown. Elle y a ramené sa prédisposition. Autre point de repère important : elle fut aussi l’épouse de Sam Strain, membre de Little Anthony & The Imperials qu’on retrouvera par la suite dans les mighty O’Jays, en remplacement du pauvre William Powell décédé en 1977.

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         C’est grâce à Norman Whitfield qu’on connaît Yvonne Fair. Il n’a hélas produit qu’un seul album d’Yvonne, l’excellent The Bitch Is Back, sur Motown, en 1975. On imagine le ramdam qu’elle aurait pu causer avec d’autres albums. Yvonne descend dans le snakepit avec le petit chien de sa chienne et une niaque considérable. Elle commence par niaquer le «Funky Music Sho Nuff Turns Me On», et comme elle est dure en affaires, elle se jette sur «It Sould Have Been Me», une compo signée Norman Whitfield et Mickey Stevenson. Comme toujours avec ces deux-là, c’est du très haut niveau composital. C’est d’ailleurs le cut qu’a choisi Ace pour la compile Psychedelic Soul (Produced By Norman Whitfield). Puis on Yvonne voit se battre pied à pied avec la fin de son balda, elle va même jusqu’à rugir comme une lionne dans le désert, mais c’est en B qu’elle ramène sa viande avec notamment «Love Ain’t No Toy», un extravagant slab de hard funk. C’est là qu’elle met les bouchées doubles et Norman l’encourage derrière la vitre : «Vazy Yvonne ! Vazy Yvonne !». C’est incroyablement puissant, tous les cakes de Motown sont là : James Jamerson, Eddie Bongo Brown, et puis on voit Dennis Coffey et Melvin Wah Wah Ragin avec leurs guitares. Elle reste dans le power smash avec «Walk Out The Door If You Wanna». Motown sort de ses gonds, Norman Whitfield ramène les descentes de beat dont il s’est fait une spécialité avec les Tempts. Elle termine cet album faramineux avec «You Can’t Judge A Book By Its Cover», claqué une fois de plus au hard funk. C’est la folie dans le snakepit, quelle ambiance ! Et cette folle jette encore de l’huile sur le feu. Non mais t’as vu ça ? 

Signé : Cazengler, Fair à repasser (et clous) (Pas un cadeau)

Yvonne Fair. The Bitch Is Back. Motown 1975

 

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Toujours eu un faible pour les groupes qui s’appellent Mustang, la France en a connu deux, un instrumental des early sixties, un autre formé en 2005 à Clermont-Ferrand dont les fruits à mon goût n’ont pas tenu leurs promesses, mais celui-ci nous vient de Grèce, d’Athènes, un pays au climat sec peu propice à l’élevage des chevaux certes, mais comme j’ai un faible pour les mustangs et l’antiquité grecque, je chronique d’office.

READY ? ACTION !

MUSTANG

( Piste Numérique : YT / Bandcamp / Juin 2023)

Se sont formés durant l’épisode covidique, un parfait antidote puisqu’apparemment ils ont survécu, preuve que le rock‘n’roll est indestructible. Sont cinq : Hans Millingen : vocal / Thanos Sar & Thanos Koursaris : guitares & Backing Vocals / Grigoris Serelis : basse / Marios Konidoris : batterie et percussions.

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Premier opus, pour la pochette, ils ne se sont pas trop fatigués, on aurait préféré un peu plus d’imagination et d’originalité. Ne doivent pas avoir de copains qui font les beaux-arts. Ce n’est qu’une démo, sans doute l’amélioreont-ils.

Ready Action : un bon rock heavy, bien en place, sans surprise ni invention, un chanteur qui emporte le gras et un solo de guitare qui broie les os, tout tombe pile-poil au quart de tour. Question paroles ce n’est pas Aristote, plutôt Anacréon, remis au goût du jour, manifestement ils préfèrent les rapports physiques à la métaphysique. Il est sûr que parfois il vaut mieux se livrer à un corps à corps qu’user de subtilités inopérantes. Ridin’ on the fast line : On attend une chevauchée fantastique, on n’est pas déçu, une grosse cylindrée c’est souvent moins problématique qu’une fragile ossature, alors ils foncent comme des madurles avec des courbes de guitares en épingles à cheveux, et la rythmique qui tumulte sans faillir, attention la mort assise sur le siège arrière vous bande les yeux, féroce et thanatos, on remet le titre sept ou huit fois, vivre vite est nécessaire. Sharp dressed lady : l’aurait dû rester sur sa machine au lieu d’essayer encore une fois avec cet animal nuisible, remarquez l’on ne perd pas au change car ça s’entrechoque méchant dans sa tête,  et le groupe illustre magnifiquement ce sentiment destructif que Nietzsche appelait le ressentiment, quand vous avez envie de détruire le monde entier et que vous finissez par vous faire du mal à vous-même, z’arrivent sans se départir d’une certaine harmonie à traduire le chaos de l’âme humaine. City depression : le blues comme on l’aime, torride, incandescent, quand il se transforme en tempête et roule sur vous à la vitesse d’un tsunami, une voix sans concession, aussi tranchante qu’un cran d’arrêt et une batterie qui martèle vos gencives comme un poing américain, les guitares  jouent les pétroleuses et la basse est partie pour un voyage au bout de la nuit, je ne pensais pas qu’ils pouvaient jouer plus vite que sur Ridin’on the fast line, lourde erreur de ma part, d’autant plus que les lyrics sont au niveau de cette modernité qui broie les êtres humains de l’intérieur. Same mistakes : un tapis magique de guitares vous emporte loin, au plus profond des conduites auto-punitives et revendicatrices des comportements individuels qui tournent vers elles le couteau de leur introspection, l’impression que chaque morceau est à chaque fois supérieur plus violent que le précédent. Avec en plus ce petit terminal tirement de langue d’une guitare ironique qui n’est pas dupe de ses limites. Mais seuls les borderlines sont prêts à passer la ligne. C’est ici que l’on se dit que le titre de l’opus n’est pas mal choisi, l’on a l’impression d’être dans un scénario captivant. Total damage : l’on se dirige vers la scène finale de seul est l’indompté, la voix davantage devant, les instruments pour souligner ce qui se joue vraiment, superbes backing vocals, tempête dialoguée dans une cervelle humaine, une guitare déroule un étendard vibrionnant, soleil couchant sur le struggle of life.

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         Superbe extended play. Ce Mustang m’a l’air taillé pour participer à de prochaines anabases tumultueuses. Faut le tenir à l’œil. A tout ce qu’il faut pour prétendre à mener la charge en tête de la horde.

Damie Chad.

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Chaussons nos bottes de caoutchouc, nous avions promis de retourner patauger dans les marais, c’était dans notre livraison 596 du 13 ( on aurait dû se méfier ) / 04 / 2023, deux courtes promenades éprouvantes, le temps d’explorer les deux premiers singles de Swamp Dukes, l’extended play qu’ils annonçaient vient de paraître. Vu la couve, nous pronostiquons que l’exploration risque de ne pas être une partie de plaisir.

LIVING NIGHTMARE

SWAMP DUKES

( Album Digital / YT / Bandcamp)

Viennent de Serbie. J’espère que les autorités touristiques serbes ne commettront pas l’erreur d’user de la couve pour attirer les touristes, n’en viendra pas un seul. Peu engageant, rien d’attirant, ni le paysage ni le personnage, Louisiane, un de ces endroits reculés que même les autochtones ne fréquentent pas, au cœur des marais de la Nouvelle Orléans, si vous apercevez un alligator faites-lui une bise sur les deux joues, bien moins dangereux que cette infâme créature, tremblez ce n’est pas un animal mais un homme, l’espèce la plus nuisible de notre planète, il s’est si bien acclimaté que la végétation a pris racine sur le terreau de sa peau, de ses yeux phosphorescents il guette, il cherche, il chasse, les intrus comme nous qui veulent toujours tout savoir sont la cible de son diabolique tromblon. Il n’est plus temps de reculer, écoutons.

Ne sont que trois, normal ne sont pas légions ceux qui hantent ces lieux désespérés :Bora Jovanovic : guitars / Stevan Fujto : bass / Ilija Stevanovic : vocals and harmonica.

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Southern cross : bonjour l’ambiance, elle s’attaque directement à votre moelle épinière,  une cloche solitaire qui sonne lugubrement, des pas qui s’avancent l’on discerne  un clapotis peu engageant, une grosse corde, celle qui sert à se pendre, de guitare résonne, une voix même pas humaine, rehaussée d’un écho funèbre, beaux tracés d’harmonicas qui vous écorchent la peau, chant éraillé, chœurs bêlants, la batterie en chaines de prisonnier, vitres brisées, le riff survient lourd et dérapant, incrusté de voix venues d’ailleurs. Inutile de faire un signe de croix, il ne vous protégerait en rien. L’on aimerait être ailleurs, il est des circonstances selon lesquelles il est impossible de reculer. Death House rescue : vous êtes avertis, vous êtes dans la maison de la mort et du meurtre. Le pire c’est qu’ils vous refilent une efficace énergie, vous vous y sentez bien, le riff vous emporte sur un tapis volant, certes il rase les eaux saumâtres de la peur et du désarroi, le danger est partout mais la batterie est survoltée, la basse plus sombre que la mort, les pistes de guitare tellement entraînantes que vous vous laissez  mener par le bout du nez comme un enfant qui ne comprend pas qu’il est dans un film d’horreur, le vocal étrangement filtré vous raconte des horreurs sans nom, mais vous le suivriez jusqu’au bout du monde. Dig deeper : le genre de chausse-trappe dont on ne réchappe pas. Vous font le coup du tandem démonstration basse-batterie, tout rocker se sent en pays connu , hélas cette sensation de terre ferme ne dure pas, point de rupture franche, aucun avertissement, vous êtes dans la continuité rythmique initiale, mais ça déraille sous vos pieds, la voix coule de travers, elle fait comme si elle ne s’en apercevait pas mais elle vous entraîne sur un sentier glissant, idem pour tout l’accompagnement solide comme un roc qui roule dans la mauvaise direction, et qui part en vrille d’eaux stagnantes, terrible maintenant vous pédalez dans la choucroute, mais les Swamp Dukes ne sont pas là pour aider les petits frères des pauvres. N’ont rien à faire de vos errements, leur musique n’est guère résiliente. The Devil in the details : quand on le cherche on finit par le trouver, il suffit d’ouvrir grand les yeux, ce serpent visqueux qui rampe n’est-ce pas le bout de sa queue, Ilia n’arrête pas de vous avertir, vous répète mille fois la même mise en garde, le même conseil, jusqu’à ce que le background s’arrête pour mieux reprendre aussitôt, c’est dans ce genre d’interstice dans lequel il vaut mieux ne pas glisser les doigts, sans quoi vous serez happés et digérés, paraissent fatigués de réitérer mille et mille fois leur conseil de prudence, tant pis pour vous ils continuent jusqu’au bout du seuil, à ne pas franchir. The house of void : fréquence plus basse, est-ce la dernière hésitation, maintenant ils iront jusqu’au bout, la maison est vide mais leur musique est pleine, elle ne forme plus qu’un tout indissociable, des éclats de symboles, cette voix sortie d’un mégaphone, ce riff sans cesse martelé et ce solo de guitare.  Vous attendez la suite. Reprenez vos esprits.  C’est fini et bien fini.  Vous espériez de l’horrible, une scène de cannibalisme, du cri, du sang, un monstre, que sais-je encore, dans la maison du vide vous ne trouvez que du vide, même pas rien, juste du vide qui n’est même pas une absence de quelque chose. Le morceau s’arrête car si l’on peut marcher sur l’abîme, le vide est par nature infranchissable. Vous ne pouvez même pas y tomber dedans, vous êtes comme dans la mort. Elle ne se pénètre pas, elle ne se continue pas. Ne croyez pas que les plus beaux marais du monde sont à la Nouvelle Orléans. C’est ce que racontent et montrent les nouvellistes et les dessinateurs. Le monde est un immense marécage. A chaque pas votre pied oscille entre le plein de sa réalité et le vide de son irréalité. Swamp Dukes vous conseille de ne pas mettre vos pompes n’importe où… Sans quoi, elles sont souvent funèbres.

         Un disque de derrière les fagots, là où l’on cache les bouteilles de moonshine, et de là où l’on jette un voile pudique sur la réalité mouvante des choses. A écouter et à méditer.

Damie Chad.

 

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Le titre de l’album et le nom du groupe m’ont plu, autre élément important : important ils viennent de Grèce, d’Héraklion, cité de Crète, voisine du fameux palais de Knossos, lieu fondateur de la Grèce où les amours tumultueuses de Pasiphaé avec le taureau blanc offert par Poseidon au roi Minos engendrèrent le Minotaure que vint tuer Thésée avec l’aide d’Ariane et de Dédale, je ne déroulerai pas loin la pelote mythologique… Un autre détail beaucoup plus contemporain, sur leur FB, m’a interpellé, viennent en octobre ( 2023 ) faire une tournée par chez nous avec un groupe ami, Barabbas dont nous avons présenté et beaucoup aimé Messe pour un chien et La mort appelle tous les vivants.  

UNORTHODOX

DOOMOCRACY

( Vinyl / CD / Novembre 2022 )

Doomocracy un beau jeu de mot pour un groupe doom grec,  s’est formé en 2011, leur premier album The end is written est paru en 2014, le deuxième : Visions & creatures of imagination en 2017.

Michael Stavarakakis : vocal / Angelo  Tzanis & Harris Dikos : guitars / Manolis Shizakis : bass / Minas Vasilakis : drums

Etrangement la pochette n’est pas sans rappeler celle de Other People ( voir livraison 606 du 15 / 06 / 2023 °) que nous présentions la semaine dernière, ce rapprochement deviendra davantage signifiant lorsque l’on saura que dans leur très brève présentation de leur opus Doomocracy emploie l’expression people lost… L’artwork est de Marius Lewendowski : peintre surréaliste polonais né en 1960, décédé en 2022 quelques mois avant la sortie du disque. Discogs présente une trentaine de pochettes réalisées pour de nombreux groupes, celle de Unorthodox est la plus sombre de toutes, très souvent illuminées de couleurs chatoyantes. Vous pouvez aussi regarder son Instagram. Une visite s’impose.

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Aeons of winter : orage et musique sérielle venus d’ailleurs, trente secondes pour vous mettre en condition, ici l’on donne dans le grandiose pour ne pas dire dans le grandieuse, rappelons que l’éon est ce par quoi se manifeste la puissance avatarienne de l’Un chez Plotin… z’ont rajouté une courte note pour palier le manque de lyrics. Attention c’est du tordu de chez tordu, faut-il comprendre que l’éon de l’hiver n’est autre que la mort, ce moment de glaciation intellectuelle, où l’on essaie de garder en soi le souvenir de nos actions passés. Eternally lost : attention ici le riff qui survient n’est en rien salvateur, il s’adoucit très vite en une douce rythmique, une voix caresse les mots, une flûte court comme de l’eau de mort que l’on verse en cascades sur certaines tombes, l’exquis vocal de Stavarakis monte haut, au-dessus du riff en sourdine, comment peut-on être perdu et en même temps éternel, la mort est une immobilisation en sa propre vie que l’on se remémore, que l’on se remet mort, sans fin, désormais dans la closerie solitaire de l’esprit jeunesse et échecs demeurent éternels. Prelude to the Apocalypse : imaginez le serpent de mer d’un riff grondeur nageant dans les vagues d’une musique religieuse, chœur de moines et voix perchée au pinacle pour être au plus près du souffle de la révélation, essoufflements, grondements, gélatines guitariques, où sommes-nous à l’intérieur d’une âme humaine entrant en hibernation ou en dehors de ce microcosme égotique dans le macrocosme du monde extérieur victime d’un hiver mental, l’annonce prophétique de celui que Jean dans le quatrième évangile nommait l’Antechrist, qui aujourd’hui délègue son fils pour semer la déroute spirituelle. Que l’on n’avait pas vu s’avancer. Mais que les signes désignent. The hidden gospel : le cantique hideux déploie ses moires maléfiques, quelques notes de piano la lecture de quelques versets, sans aucune grandiloquence, juste l’énonciation de ce qui adviendra, l’avenir est tracé, une route de sang pour ceux qui suivront l’imposteur qui se seront laissé berner… The spiritualist : hymne triomphal, le nouveau christ est arrivé, les guitares vous ont d’étonnants éclats de trompettes, et la batterie effectue un apparat de cavalcade, des chœurs saluent le renouveau spirituel qu’il apporte, ceux qui le suivront seront plus forts et plus libres, ils ne craindront plus la mort, c’est si ressemblant au message christique qu’il en devient parodique. Sans doute sommes-nous trop mécréants pour croire à ses promesses. D’ailleurs qui est-il ce nouvel éon gnostique trop marqué de christianisme à notre goût. Novum dogma : attention, il va parler, il se présente, musique en même temps emphatique et allègre, les guitares sonnent comme des cloches pascales, la voix monte, il monte il promet  la vie éternelle, il semble apporter le même message que le messie précédent, sa voix fuse plus haut, elle touche le ciel, non il ne porte pas de croix, il n’est pas de dieu sauveur, c’est à vous de vous faire dieu de devenir votre propre Dieu, ce n’est peut-être pas la voie la plus facile mais c’est le seul chemin qui vous mènera à l’immortalité, car même mort vous serez toujours en vous-même un dieu, le seul dieu qui compte. Death a taste of mind : le moment de l’incertitude, lequel des deux choisir, le timbre de Stavarakis acquiert une certitude indépassable, la mort n’est-elle vraiment qu’un état de l’esprit, ne serait-ce pas une tromperie, la musique semble se perdre, un réservoir qui coule finira par être vidé. Ne disent-ils pas tous deux la même chose, l’un promet la vie sans la mort et l’autre la vie dans la mort, quel est l’avis le meilleur. La vie la meilleure. Our will be done : rien n’est plus près du doute que la certitude, la musique papillonne tel un coléoptère qui bat frénétiquement des ailes pour s’éloigner dans la flamme claire et consumer le baiser de feu de notre volonté, notes de pianos en mineur, guitares grondantes en majeur, en fin de compte c’est nous qui décidons, pensez à l’archange enfermé qui sera libéré et alors il faudra pour une bonne foi choisir.  October 14 th 1582 : jusqu’ici, il faut l’avouer l’on ne comprend pas trop où veut nous mener cette histoire d’un second Jésus entée sur les Evangiles et une vision qui emprunte autant au néo-plotinisme qu’aux doctrines gnostiques, avec ce titre nous touchons enfin à quelque chose de stable, d’identifiable et même d’historique. Le morceau en lui-même, s’il est très court n’en n’est pas moins explicite, une proclamation papale vindicative et emplie de haine, imaginons-la proclamée sur le parvis de la basilique Saint Pierre du Vatican, l’on entend bruits de foule et clameurs de fond, s’élève une voix hargneuse ponctuée de coups de feu lorsque l’on tombe la menace de mort pour ceux qui ne se plieraient pas à l’ordonnance papale... Lorsque j’ai lu la date j’ai pensé à la Saint Barthélémy, mais non vérification faite c’était en 1572. Le 14 octobre 1582 s’est déroulé un évènement dont nous vivons ou subissons, tous les jours de notre vie et même de notre mort, les conséquences. Ce jour-là le pape Grégoire range dans le grenier des vieilleries dépassées l’ancien calendrier Julien qui au fil des siècles avait pris quelques jours de retard par rapport au positionnement des planètes. Dix jours passent ainsi à l’as, ainsi l’on se couche au soir du 4 octobre pour se réveiller au matin du 15… Pas de quoi fouetter le chat de la Mère Michel objecteront la plupart de nos lecteurs, à l’époque cette mesure unilatérale ne passa pas comme une lettre à la poste, la Grèce fut le dernier des pays catholiques à s’y rallier, il y eut disputes, révoltes, insurrection populaires… Vous avez maintenant toutes les clefs ( ni de sol ni de Saint Pierre ) pour assembler les pièces du puzzle. Unorthdox : comprendre le mot ‘’orthodoxe’’ en son acceptation contemporaine. Aujourd’hui elle désigne l’Eglise Orthodoxe qui se sépara, tant pour des raisons théologiques que politiques, de l’église romaine catholique en 1504.  Le mot unorthodoxe désigne ici le personnage imaginaire de l’opus, The Spiritualist, cette espèce de nouveau christ plus ou moins gnostique qui aurait pris la tête de la révolte contre l’annulation du calendrier Julien ( dans la série rendons à César ce qui appartient à Jules ). Celui qui est par rapport à l’Eglise romaine contre la règle droite (orthodoxe en grec ) catholique. Sans doute voulez vous savoir la fin de l’histoire. Guitares grondeuses, l’Eglise est sans pitié pour les hérétiques, elle appelle à le tuer, pas trop vite, il faut qu’il souffre longtemps, qu’on lui brise les membres sur une roue, d’infortune, qu’on l’enferme dans un taureau d’airain sous lequel on aura allumé un brasier pour qu’il ait un avant-goût des flammes de l’Enfer, qu’on le fouette et mille autres joyeusetés ordonne une voix vindicatrice, mais sous la torture le supplicié ne se renie pas, il refuse d’abjurer, il revendique tous ses actes, sa voix est douce peut-être parce que sa souffrances est grande. Malgré les cris de ses fidèles il est conduit au bûcher… les guitares flamboient et des notes s’éparpillent telles des cendres que le vent emporte au loin… Catharsis : un titre ô combien aristotélicien, mais selon une interprétation chrétienne. Si pour Aristote la catharsis par son exemplarité dramatique doit nous déprendre de nos passions, la passion chrétienne entendue en son sens étymologique de souffrance n’est pas là pour aguerrir l’âme mais pour déchirer le corps. Les cendres du morceau précédent ne sont pas encore totalement dispersées, il est temps d’en tirer la leçon morale, les religions espèrent mais n’entendent rien, le mieux serait de s’en débarrasser au plus vite de les mettre au rancart, n’oubliez pas que vous êtes divins… Du haut de son bûcher le supplicié jette ses derniers enseignements, la souffrance ne le fait pas taire, la lumière est en l’homme, pas dehors, pas dans les religions, il tonne d’une voix angélique, son discours ne provoque que la colère chez ses bourreaux, on ordonne, on l’enferme dans une grotte, il est nécessaire qu’il soit oublié, que l’on s’en prenne aussi à ses disciples, qu’ils soient pourchassés, qu’ils connaissent le châtiment suprême, rien ne doit subsister. Ils n’ont plus qu’à reconnaître leur défaite, tout est perdu, tout sera oublié, jusqu’au nom de ce nouveau prophète qui était venu nous libérer de la foi dogmatique. Une dernière imprécation en langue latine et ecclésiale.

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          L’ensemble est d’autant plus fort qu’il est construit comme un requiem, une suite symphonique rock, qu’il s’est coulé dans un schéma de musique religieuse chrétienne. Un peu comme une messe qui serait dédié aux cathares. La partie chantée n’est pas facile, tout l’opus repose sur les subtilités de la voix de Constantin Stavarakakis, une partition qui exige du souffle et une solide maîtrise vocale. Unorthodox peut s’écouter sans prêter beaucoup d’attention aux paroles, il suffit de se laisser emporter par le déroulement des séquences. C’est du doom, c’est du metal, mais sans effet de grosse caisse, pas de soli dévastateurs, toute l’instrumentation participe d’une économie esthétique épurée.

         Une parfaite réussite. Qui exige attention et réflexion.

Damie Chad

 

ROCKAMBOLESQUES

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(Services secrets du rock 'n' roll)

Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                         

EPISODE 31 ( Récapitulatif  ) :

175

          Carlos s’est réinstallé au volant de son 4/4. A ses côtés le Chef fume paisiblement un Coronado. Sur la banquette arrière Molossa et Molossito blottis tout contre moi dorment paisiblement. Je ne quitte pas des yeux le rétro central qui me permet de voir les véhicules qui nous suivent. Et qui nous dépassent en klaxonnant bruyamment. C’est que Carlos ne dépasse pas les quinze kilomètres à l’heure. Le Chef a été formel :

         _ Quand on ne sait pas où aller, il faut attendre que l’ennemi vienne à notre rencontre. Je parie que je n’aurais pas fumé trois Coronados, qu’il aura montré le bout de son nez. Carlos cessez de martyriser cet accélérateur, suivons les enseignements de Sun Tzu tels que le sage chinois les a rédigés dans son livre De la Guerre.

          Mon œil scrutateur ne tarde pas à entrevoir une voiture d’apparence banale qui depuis une demi-heure fait tout ce qu’elle peut pour rester obstinément à cinq véhicules de nous, se laisse doubler mais ne nous perd pas de vue, j’ai beau écarquiller les mirettes, je n’arrive pas à apercevoir les occupants, le pare-brise n’a pas vu une éponge depuis plusieurs semaines, j’ai même du mal à voir si le conducteur est seul ou accompagné. Je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué. Carlos explose :

          _ Je n’aime pas les fleuristes, mais l’intellectuel qui conduit la sixième bagnole qui nous suit s’il continue à rester derrière nous il ne va pas tarder à avoir des nouvelles de mon Rafalos, ce gars nous suit et retarde la file qui le suit, il se croit où ce zigoto !

             Le Chef allume un Coronado :

          _ Carlos vous avez bien dit un intellectuel ?

          _ Oui et je vais le renvoyer d’ici peu à ses chères études !

          _ N’en faites rien Carlos, gardez-le bien au chaud derrière nous, je le répète pas plus de quinze kilomètres heure, cette allure doit lui laisser le temps de réfléchir, vous savez Carlos, les intellectuels ne sont pas des hommes d’action comme nous, ils ont besoin de calme et de quiétude, c’est une espèce fragile sur laquelle il nous faut veiller attentivement.

          Je préfère ne pas rapporter la réponse de Carlos relative à l’admiration qu’il porte aux intellectuels. J’ai peur que le secrétariat de la langue française de l’Académie Française ne nous envoie un message d’avertissement quant à la verdeur de ses propos. Je ne quitte plus du regard cette voiture grise, elle m’intrigue de plus en plus. OK pour le conducteur, mais à côté ce truc informe qui n’arrête pas de bouger. What is it ? Ne serait-ce pas un chien !

           _ Chef, j’ai bien peur que l’intellectuel de Carlos n’ait un chien avec lui.

           _ Agent Chad, un intellectuel qui prend un chien, j’opterais plutôt pour un chien qui ait pris un humain – Molossa et Molossito poussent un ouaf d’approbation – et si vous voulez toute ma pensée, personnellement j’ai bien peur que cet intellectuel soit davantage à vous qu’à Carlos. Tiens je crois qu’il faut que j’allume un Coronado.

La réponse du Chef m’intrique mais je remets à mon poste d’observation.

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Ça ne s’arrange pas dans la sixième voiture. Même le conducteur s’agite, il lâche le volant des deux mains et fait de grands gestes. L’ouvre la bouche comme un cachalot qui s’apprête à avaler un baleinier. Dommage qu’il n’y ait pas le son, le mec doit agonir son insupportable cabot d’injures, il doit le maudire jusqu’à sa trente-septième génération…

  • Carlos après le feu, vous prendrez sans avertir la troisième rue à droite, attention c’est un sens interdit, au bout à gauche, puis à droite, puis à gauche et l’on débouche sur le périphérique, l’on va voir comment va réagir notre intellectuel !

Soyons fair play. Pas trop mal. Alors que les cinq premières voitures continuent tout droit, notre intello n’hésite pas une seconde pour s’emmancher sans l’ombre d’un remords dans le sens interdit.

           _ Chef, il nous suit et il accélère, ce gazier n’est pas là au hasard

           _ Pfft ! c’est un intello, il a oublié ses lunettes, il ne s’aperçoit même pas qu’il est en sens interdit !

           _ Carlos, pas d’a priori – il est le seul de la file à nous nous avoir emboîter la roue, je l’avais prévu, quand on ne va pas à l’affaire c’est l’affaire qui vient à nous, je jubile, tiens j’allume un Coronado, Agent Chad continuez vos observations, Carlos on est sur le périph, passez sur la file de gauche  à fond la caisse et plus vite que ça !

Carlos est tout heureux, il nous annonce qu’il va emprunter la diagonale du fou, aussi sec il traverse les quatre voies, il exécute plutôt une perpendiculaire, klaxons, carambolage, bruits de tôles froissées, derrière nous, le moteur de Carlos rugit de contentement tel un tigre qui vient de trancher le cou du dompteur qui avait introduit sa tête dans sa gueule. Derrière nous, plus une seule voiture, si en voici une, évidemment c’est notre intello !

           _ Ah ! Ah ! Monsieur veut tâter de mon Rafalos, à l’avance je me fais un plaisir de lui prêter ma baballe !

            _ Carlos je vous préfère quand la part d’humanité prend le dessus en vous, n’accélérez pas trop, je pense pas que la torpédo de notre suiveur puisse dépasser les cent-soixante, maintenez-le à bonne distance, j’aimerais savoir jusqu’où et jusqu’à quand il va nous suivre.

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Un accord tacite s’est établi entre nos deux voitures. Le gars reste à plus de cinquante mètres de nous, pas trop loin mais pas trop près, quand la distance grandit Carlos ralentit, le zigue pâteux se rapproche mais il respecte le no man’s road entre nos deux voitures.

Le Chef allume un Coronado :

  • Carlos, nous nous éloignons de Paris, prenez la A4, si vous êtes sages je vous offrirais un tour de manège au Parc Disney.

Seuls Molossito et Molossa remuent la queue de contentement. Carlos et moi ne sommes pas enthousiasmés par le tour de manège, par contre dans la voiture suiveuse, dès que nous avons dépassé le panneau annonçant la proximité de Disney le chien qui avait dû s’endormir bercé par la vitesse semble tout excité. Il bondit de tous les côtés, son maître semble l’admonester, mais cela n’a pas l’air de le calmer. Brusquement je n’en crois pas mes yeux, la vitre passager a été ouverte, et quelque chose s’agite frénétiquement. Impossible de me tromper non ce n’est pas le museau d’un chien, je ne peux que reconnaître une main humaine. S’apprête-t-elle à nous tirer dessus. Non elle est grand-ouverte, sans être grande pourtant, une main d’enfant !

Le Chef n’a pas l’air d’être étonné :

          _ Agent Chad, ne vous excitez pas, je ne vois pas pourquoi un intellectuel n’aurait pas un enfant, rien ne s’oppose à ce genre de phénomène.

           _ Enfin Chef, s’il amenait son gamin à Disney pourquoi nous a-t-il suivi lorsque nous roulions à 15 km / H dans Paris au lieu de dépasser pour arriver au plus vite ?

          _ Agent Chad c’est moi qui ai décidé de nous diriger vers Disney, je n’ai pas cru une minute à votre chien, cela ne cadrait pas avec le début de notre aventure. Carlos, ralentissez, prenez la direction Gare de Chessy et montez vous garer tout en haut du parking.  Il n’y a pratiquement jamais personne, je suis sûr que du monde va venir à notre rencontre. 

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Nous sommes adossés contre le 4 / 4, la voiture suiveuse s’est arrêtée à l’autre bout du parking. On ne peut pas la voir, nous avons entendu les portières claquer, des pas se dirigent vers nous, deux silhouettes se découpent sur le ciel : un homme et une toute jeune fille. Ils s’arrêtent assez loin de nous. L’homme n’avance plus, la jeune fille semble hésiter. Elle se dirige vers nous. Elle n’a pas peur, Carlos et le Chef font disparaître discrètement leurs Rafalos. Elle s’approche de moi, les yeux tournés vers Molossa et Molossito, elle se baisse pour les caresser. Ils se laissent faire avec plaisir. Elle se redresse et me regarde dans les yeux. C’est alors que je la reconnais. 

         _ Alice !

         _ J’ai un cadeau pour vous, je l’ai trouvé dans le bureau de mon père, tenez.

Elle me le tend. C’est un petit livre, j’ai juste le temps de lire le titre : ECILA.

A suivre… 

 

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