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CHRONIQUES DE POURPRE 605: KR'TNT 605: TONY Mc PHEE / BUFFALO KILLERS / JOHN PEELS / TODD RUNDGREN / DARROW FLETCHER / LUCKY 757 / HIGHSANITY / CAROLE EPINETTE / ROCKAMBOLESQUES

KR’TNT !

KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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LIVRAISON 605

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR’TNT KR’TNT

15 / 06 / 2023

 

TONY McPHEE / BUFFALO KILLERS

JOHN PEEL / TODD RUNDGREN

DARROW FLETCHER / LUCKY 757

 HIGHSANITY / CAROLE EPINETTE  

ROCKAMBOLESQUES

 

 

Sur ce site : livraisons 318 – 605

Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

http ://krtnt.hautetfort.com/

 

 McPhee-ling

 

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         Tous les fans de blues électrique vont devoir sortir leur mouchoir : Tony McPhee vient de casser sa vieille pipe en bois. S’il faut emmener un solo de guitare sur l’île déserte, c’est-à-dire au paradis, ce sera celui que prend McPhee sur «Split #2». Laisse tomber Clapton, c’est McPhee qu’il te faut.

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         Comme bon nombre de ses contemporains, Tony McPhee eut la chance de côtoyer et d’accompagner sur scène l’une de ses idoles, John Lee Hooker. Hooky débarqua seul en Angleterre pour une tournée et il fallut lui trouver un backing-band. Cela se passait en 1964. Don Arden organisait cette tournée. Il demanda  à John Mayall d’accompagner Hooky. Mais ça coinçait au niveau son, car Mayall avait un organiste dans son groupe. Scandalisé, Tony McPhee n’admettait pas qu’on pût transformer l’un des grands puristes du blues en artiste de r’n’b. Par chance, Mayall fit faux bond à Hooky peu avant la fin de la tournée. Don Arden chercha donc un groupe pour le remplacer. Il le voulait bien sûr le moins cher possible. Les Groundhogs firent une offre de service à ras des pâquerettes. Tope-là, mon gars ! Idéal en plus, car le nom du groupe était tiré d’un classique d’Hooky, « Groundhog Blues », qui se trouve sur l’album House Of The Blues. En prime, Tony connaissait des morceaux qu’Hooky avait oubliés, alors ça créait des liens. Et la cerise sur le gâtö, c’est que les Groundhogs connaissaient si bien les morceaux d’Hooky qu’ils étaient capables de le suivre dans toutes ses cassures de rythme. Ils étaient le backing-band idéal pour Hooky qui finit par devenir pote avec eux. Au point de refuser la voiture avec chauffeur que proposait Don Arden. Hooky préférait voyager avec ses potes les petites marmottes, dans leur van pourri.

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         Tony était tellement subjugué par son idole qu’il se mit à jouer comme lui, sans médiator, avec la bandoulière passée sur l’épaule droite. Tournée de rêve, comme on l’imagine. Tony vit qu’Hooky était illettré et très embêté quand on lui demandait de signer un autographe. Alors il lui apprit à signer son nom. Comme ils voyageaient ensemble dans le même van, ils devinrent très proches. Tony et ses amis durent s’habituer à voir Hooky alors âgé de 47 ans cracher partout pour s’éclaircir la voix, draguer toutes les petites poules blanches qui traînaient dans les parages et pisser contre des murs, à l’intérieur comme à l’extérieur.

         Puis on entre dans les années fastes du British Blues. Mayall se pointe chez Tony et lui propose quarante livres par semaine pour remplacer Clapton qui vient de quitter les Bluesbreakers. Tony a du pif, il se méfie de Mayall. Il décline l’offre. Alors Mayall embauche Peter Green qu’il vire aussitôt que Clapton veut réintégrer son poste dans les Bluesbreakers. Tony avait eu raison de se méfier du vieux crabe.

         Avec une série d’albums remarquables, les Groundhogs sont entrés dans la cour des grands du rock anglais. On ne leur trouvait qu’un seul défaut : les noms imprononçables des deux sidemen de Tony : Peter Cruickshank et Ken Pustelnik. Ce n’était pas du tout la même chose que Clapton, un nom dont tout le monde se souvenait, et que tout le monde citait avec un air de connaisseur. Par contre, Cruickshank et Pustelnik, c’était foutu d’avance. Pour simplifier, on se contentait de dire du trucs du genre : « T’as vu les lignes de basse de Pete dans Natchez ? ». Les conversations dans la cour du lycée étaient à 90 % consacrées aux disques de rock et au British Blues. Les 10 % restant devaient concerner les filles.

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         Leur premier album Scratching The Surface sort en 1968, année pré-érotique. L’harmoniciste Steve Rye complète le line-up. Andrew Lauder qui dirige United Artist a une idée géniale pour la pochette : il leur propose de poser dans un étang, histoire d’illustrer le titre de l’album qui parle de surface. Alors d’accord, ils vont à la campagne et le photographe leur trouve un étang avec de l’eau bien froide. Tony, Ken, Pete et leur copain harmo font de gros efforts pour ne pas claquer des dents. Au dos de la pochette, on les voit tous les quatre repartir à pieds avec leur pantalon à la main.

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On démarre avec « Rocking Chair » qui sonne comme du Cream, ou pire, comme du jump-blues à la Mayall. Aucun intérêt. Ce ne sont pas les petits jump-blues qui font les grandes rivières, n’est-il pas vrai ? Et puis il faut savoir séparer le bon grain de l’ivraie. Par contre, « Early In The Morning » dégouline de bon heavy blues admirablement bien balancé et doté de tous les atours du swing émérite - Go cut go ! Énorme dextérité et son acide bien distinct, on sent venir le grand Tony. Le blues à la Muddy Waters fait son apparition dans « Married Man », solide et affreusement classique, pour ne pas dire conventionnel. Tony joue les efflanqués. On voit nos pauvres marmottes s’enliser dans l’ornière du blues. La production n’arrange rien, puisque le son de basse semble lointain et la batterie sonne comme une casserole. D’ailleurs, tous les batteurs s’ennuient quand ils jouent le blues, sauf John Bonham qui frappe tellement ses peaux qu’il joue sans micros. Tony pourrait casser la baraque, mais il est encore dans sa période inféodée. Les Groundhogs frisent la catastrophe avec deux ou trois cuts. Tony joue avec un style hésitant, Pete est tellement mal à l’aise qu’il joue en retrait, et Ken s’évertue à tenir le beat, mais il est complètement ridicule. Avec « Man Trouble », on a un beau brin de stomp à la Muddy doublé d’harmonica et Tony part en solo carnivore, déchiquetant toutes ses notes avec une violence indescriptible, puis il se replie dans la chaleur de la nuit. Mais l’album laissera un mauvais souvenir aux amateurs.

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         Ils se remonteront le moral avec l’album suivant, Blues Obituary, dans lequel se nichent deux ou trois merveilles. Par exemple, cette reprise de Wolf, « Natchez Burning », qui relate un exploit du Klu Klux Klan venu brûler une église à Natchez, Mississippi, le fief d’Elmo Williams et d’Hezekiah Early. Belle poudrière, classique épouvantable. Tony est dessus, il croise bien ses lignes avec celles de Ken. Ils ont un son bien désossé qui tient admirablement la route. Autre exemple flagrant : « Daze Of The Week », une approche du blues lestée d’un grand sens insulaire, Tony joue les myriades de notes, il se perd dans des dédales, il piaffe dans l’azur des arcanes, il va loin, aussi loin que le portent ses ailes, c’est un expert de l’évasion évanescente, un prêtre du prêche pêchu. Et c’est là qu’on découvre le géant Tony TS McPhee, merveilleux guitariste d’une incroyable modernité. « Times » a une jolie couleur de blues stompé, croisement de beat cherokee et d’anglicisme averti, excellente pièce ingénue d’une fraîcheur convaincante. Tony se montre riche comme Crésus, non pas d’argent, mais de ressources stompiques et de petites giclées bluesy. On reste dans cette veine avec « Mistreated » et là, Tony fait son Hooky. Il va chercher son chant dans la noirceur du blackisme, mais il décolle à sa façon. Le son de sa guitare en impose terriblement. Il monte par paliers et il atteint un niveau mélodique extraordinaire. Il fait ça quasiment seul, il joue au premier plan. C’est exceptionnellement puissant. Il revient coudre la fin de cut avec un solo d’une finesse exquise.

         Avec cet album, Tony et ses amis ont enterré le blues. Ils vont alors passer aux choses sérieuses avec Thank Christ For The Bomb, un album considéré à juste raison comme l’un des grands classiques du rock anglais.

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         Sur cet album se niche l’un des hits du groupe, « Eccentric Man », qui à l’époque nous transforma tous en dévots des Groundhogs. On chantait ça dans la cour du lycée - Call me an eccentric man/ I don’t believe I am - On ne jurait que par Tony le géant, le roi de la pétaudière, l’exploseur en tous genres, le monteur de température, le pourvoyeur de frissons, le manipulateur des tensions, l’artificier hargneux, la sale teigne du rock, l’accrocheur mortifère. Son riff nous prenait la trachée artère en enfilade, on sentait l’eccentric man naviguer dans l’ombilic des limbes, avec sa voix de cochon mouillé - Call me an eccentric man/ I don’t believe I am - et Tony la ramenait, il grattait le sol comme un taureau provoqué, et il chargeait en dégommant tout, c’était un choc abdominal, un véritable passe-droit, planté dans la poitrine du rock comme une flèche apache, et il balançait un solo mortel, aussi mortel qu’un black mamba de Tarentino, violent comme un éclair, Tony titillait ses petites cordes avec ses petits doigts pour aller chercher des petits effets hendrixiens nappés de spasmes, il allumait la chaudière des enfers, il jouait comme un soudard dessoudé à la moustache mouillée, mais quel fretin ! Captain Sensible explique quelque part qu’il ne comprend pas comment Tony s’y prenait pour ne pas casser ses cordes en jouant, tellement il leur tapait dessus. Il est bon de noter aussi que Jimi Hendrix eut sur lui le même genre d’influence qu’Hooky. Comme Hendrix, Tony cherchait un son qui s’enracinait dans le blues, mais qui tendait à la sauvagerie et à la transe shamanique, pour partir dans plusieurs directions à la fois.

         Bien sûr, on trouve d’autres morceaux intéressants sur Thank Christ For The Bomb, comme par exemple « Strange Town », un solide romp bien arqué sur ses rotules. On découvre en Tony un véritable génie vitriolique. Il introduit le morceau titre à la guitare acoustique, puis il éclate d’un grand rire sardonique et tout au long des sept minutes que dure le cut, on va le voir se mettre en transe et tenter de provoquer le chaos. Oh, il va presque y parvenir.

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         Split qui sort un an après est un album encore plus spectaculaire. Toujours enraciné dans le blues, bien sûr, mais bourré de titres fabuleux comme les quatre Split de l’A. Avec « Split Part One », on sent un Tony très inspiré et bien remonté. Que voulez-vous, c’est un battant, un winner du blues au doigt. Il part en vrille et Ken le suit. On se régale de ce son idéal où l’on entend bien distinctement tous les instruments, tout en ayant une très forte impression d’ensemble. Amazing, comme dirait le Prince de Galles. Tony revient au thème de Part One comme un petit chien, au pied de son maître, un bon coup de wha-wha par là-dessus et voilà le travail. « Split Part Two » est un vrai coup de génie. Après une belle entrée en matière, Tony part dans le thème. C’est le hit universel par excellence. Couplet fabuleux - I leap from bed in the middle of night/ Run up the stairs for three or four flights/ Run in a room turn on the light/ The dark is too dark but the light is too bright - Tony se réveille en pleine nuit et descend les marches quatre à quatre, il allume la lumière mais elle est trop vive, alors on attend le second couplet pour savoir ce qui va se passer - Reality is hard to find/ Like finding the moon if I was blind/ It’s there so stark so undefined/ I must get help before I lose my mind - Tony n’accepte pas la réalité, les choses le dépassent et il sent qu’il va devoir trouver de l’aide, sinon il va devenir fou, et là, les amis, il part en solo, il dégringole dans l’enfer de la fournaise, il s’en va au fond du studio et revient faire le con devant. Il redescend dans les tréfonds d’une éblouissante crise de génie guitaristique, il tire, il tire et il tient la note. C’est l’un des moments les plus excitants de l’histoire du rock anglais. Peu de guitaristes ont su atteindre ce niveau suprême de frénésie soloïque.

         Tony monte son « Split Part Four » sur les bases saines du boogie-blues à l’Anglaise. Il s’y connaît mieux que personne, dans ce domaine. Il va chercher des contre-chants mélodiques à la confrontation. Son boogie-blues est toujours passionnant, car derrière, ses amis Ken et Pete swinguent comme des diables de fête foraine. On trouve d’autres puissantes supercheries sur la B, comme ce « Cherry Red » favori des Anglais, un hit frappé sec dès l’intro. Ils ne perdent pas de temps. Ce sont de violents déterministes. On a là une vraie perle de rock cherry red. Tony chante ça d’une voix patraque de chat perché et part en solo comme un prince de la nuit, il va où il veut, il règne sur ce disque comme il règne sur la terre et la mer, il file comme un feu follet impénitent. Il revient à son petit riff et mine de rien, il installe un classique sur son piédestal. Il faut savoir le faire, comme ça, sans fournir le moindre effort. Ça en bouche un coin. On comprend que Captain Sensible se soit prosterné aux pieds de Tony PcPhee. Ils terminent ce disque éprouvant avec le « Groundhog » des origines, une cover si inspirée qu’on en pleurerait, sometimes.

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         Pas mal de bonnes choses sur Who Will Save The World. Avec « Earth Is Not Room Enough », on retrouve les belles compos étranges et graillées à l’arrière du son dont Tony s’est fait une spécialité. Il met toujours sa voix ingrate et bien décidée à l’avant. Comme dans tous les morceaux du groupe, quelque chose de déterminant se déroule. En écoutant Tony McPhee, on sent clairement l’artisan qui fabrique patiemment son univers tout seul, pièce à pièce. Et ça marche. « Wages Of Peace » est la parfaite illustration de cette théorie oiseuse. TS sonne comme le facteur Cheval du rock anglais, comme le Douanier Rousseau du British Blues, il fabrique une à une ses petites chansons incongrues et inclassables. C’est à la fois farfelu, classique, tendre et pointu, et toujours traversé par une espèce de solo admirable. Il ne faut surtout pas perdre ce mec de vue. C’est un aventurier moderne à l’ancienne. Il bricole des chansons dans son coin et fait le bonheur de ses fans depuis quarante ans. Il est à la fois très fort et très faible. « Body In Mind » est une petite compo à rebrousse-poil avec des tendances jazzy. Un solo intriguant entre dans l’espace comme un ludion écervelé qui va se tortiller au mieux, admirable de fantaisie. Tout est artistement élevé et frais chez Tony. Retour au couplet chant à rebrousse-poil avec une souplesse rutilante. Résultat : on se retrouve avec une chanson imbattable, judicieuse et allègre. « Death Of The Sun » est une pièce extrêmement ouvragée et enrichie au clavecin. Il balance aussi une version surprenante d’« Amazing Grace » qu’il traite avec une sorte de rage hendrixienne croisée à la cornemuse expérimentale. Ce mec a du génie car il arrache la barbe de dieu. Et voilà la vrai blues rock méchant des Groundhogs : « The Grey Maze ». Ils entrent sur le sentier de la guerre. C’est digne de « Split ». Véritable exploit de power trio. Et fabuleuse sortie de fin de cut. On retrouve le génie expurgé et démentoïde de Tony McPhee. Il titille son truc et ça part. Ça coule dans tous les coins, il fait gicler ses notes à la folie cavalière. Force est de constater qu’il appartient à la caste des géants du rock anglais. Il ne lâche pas sa carne. Il ré-attaque avec férocité. Un fauve, vous dis-je !

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         Hogwash est un album moins spectaculaire. « I Love Miss Ogyny » s’annonce en prog, mais la formule évolue, comme d’ailleurs toutes les formules. Et les choses prennent une sacrée tournure. Il faut attendre « 3744 James Road » (adresse d’un ami DJ Jon Scott à Memphis) pour renouer avec du beat primaire. La structure simplifiée à l’extrême plaide pour une bénédiction. Alors Tony sort la wah pour vomir son atavisme. Ken et Pete pulsent le thème avec une remarquable indécence. On se régale du bon heavy blues de « Sad Is The Hunter » et d’un joli solo fondu dans la masse. Mais pas la moindre trace de hit à l’horizon. Étonnant cut que ce « S’one Song » monté sur un riff spoutnik. Tony surprend toujours ses admirateurs. Il ne cherche pas le tube, mais plutôt le bon morceau inspiré. On a soudain un pont et un solo s’assoit sur une paire de cisailles, ce qui donne en gros un morceau encastré dans un autre morceau. Mais ce solo est limpide comme de l’eau de roche. Just perfect. Tony reste le guitar hero numéro un d’Angleterre. Élu parmi les élus. Le dernier morceau de cet album contrasté est un hommage superbe à Hooky : « Mr Hooker Sir John », qui sonne comme une raison d’être et c’est réellement terrifiant de véracité rampante.

         Cet album est mitigé, mais partout où il ira, Tony sera bien accueilli.

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         En 1973, il sort un premier album solo, The Two Sides Of. Ça ne lui réussit pas. Le disque est raté. Et dire qu’aujourd’hui des gens se l’arrachent à prix d’or, pour avoir le fameux gatefold poinçonné !

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         Avec Solid, on referme le chapitre de l’âge d’or des Groundhogs. Très bon album. Dès le premier cut, « Light My Light », on retrouve l’ongle du vieil artisan acerbe. C’est un mec qui sait travailler la note de l’accord, il sait aussi usiner le groove à la Hooky. Sa voix rauque ne fait que conforter le fan dans son choix. Tony travaille son blues-rock à l’ancienne, avec des outils qu’il façonne lui-même. Il taille des figures de style incroyables. Quel maître ! Évidemment, on l’attend au virage du solo. Va-t-il le traiter fleuve ? Oui, toujours bien fleuve et même fleuve furibard. Il met un point d’honneur à se distinguer en jouant avec les doigts ses solos dévastateurs. Tony n’utilise pas de médiator. « Free From All Alarm » est une belle pièce de boogie-blues. Il va dessus avec son ardeur habituelle. « Sins Of The Father » est monté sur une bassline voyageuse. Étonnant et terrible. Bourré d’énergie. Ça échappe à toutes les règles. Il finit par nous donner le vertige. Voilà encore un morceau superbe et élancé. Il place un solo infernal dans « Sad Go Round », un solo qui effare, bien marqué, unique. Encore une grosse compo avec « Plea Sing Plea Song ». On sent l’intelligence supérieure du songwriter préoccupé de chansons intéressantes. Il secoue les vagues de sa chanson. Il semble se battre contre les éléments tout en apportant une coloration simpliste, avec des attaques bluesy qui l’honorent. Tony McPhee est tellement frénétique dans son approche des choses qu’il ne suscite que de la passion. Il syncope à sa manière, au rythme du ressac et il continue de claquer des solos de fin admirables. Un bon conseil : écoutez les albums de Tony McPhee. Vous l’entendrez secouer un corbillard (« Snowstorm »), taper sur la tête d’un cut (« Joker’s Grave ») ou allumer une fournaise avec un simple battement d’accords (« Over Blue »).      

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         Tony McPhee s’entoure d’une nouvelle équipe et sort deux albums en 1976. L’époque du trio mythique TS-Ken-Pete est révolue. Black Diamond reste un album correct. On constate dès « Body Talk » qu’il se passe toujours quelque chose chez Tony. Il faut voir avec quelle rage il claque ses accords. Captain Sensible n’en revenait pas de le voir aussi énervé, sur scène. Avec « Country Blues », Tony revient aux sources. Il est dans son élément, avec ce joli boogie blues qu’il chante à la rude. Il se savate au rock. Tony est un dur. Puis il revient au calme pour balancer le solo tellement convoité. B très riche avec tout d’abord « Your Love Keeps me Alive » - I never needed another woman - Solo gratifiant pour l’humanité, il le joue contre toute attente. On a là une authentique merveille évanescente - Suspended in the air - puis il explose la fin de cut avec un solo digne de Poséidon. Il revient à la vieille technique des Groundhogs pour jouer « Friendzy ». C’est extraordinairement vivant, d’une rare diversité musicale. Sacré Tony ! Toujours sur la brèche. La texture du morceau est complexe, mais on garde l’oreille rivée aux enceintes. Le morceau titre de l’album est un solo romp à la TS et il balance un solo de fin de cut prodigieux.

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         Crosscut Saw est encore un très bon album. Il prend le morceau titre au guttural. Nouvelle pièce étrange avec « Promiscuity ». On ne voit pas bien l’intérêt du cut et soudain, il prend un solo d’une rare sauvagerie. Il joue avec une opiniâtreté unique en Angleterre. Il ne lâche pas sa viande. Évidemment, on ne trouvera jamais Tony McPhee dans le classement des 100 meilleurs guitaristes de rock. Il replace un solo infernal dans le cut suivant, « Boogie Withus ». C’est un fabuleux placeur de solos. Il les travaille dans la durée, il en explore les possibilités, il va chercher l’infinitude et le beau, il lie sa sauce au beat et il revient, admirable de présence. Tony McPhee est l’un des grands héros du rock anglais, il faut le dire et le redire. Il vient en droite ligne de John Lee Hooker. Il a su créer son monde. La B est renversante. « Live A Little Lady » est stompé d’intro. Il fait son petit numéro de virtuose lunaire en douceur. On sent la patte du maître. « Three Way Split » est amené comme un heavy romp joliment bâti, bien suivi au chant et doublé d’éclatantes décorations de thèmes aigus. Tout reste solide. Ouverture hendrixienne pour « Eleventh Hour ». Joli clin d’œil à l’ami Jimi qui le fascinait tant. Alors on plonge avec Poséidon dans l’extraordinaire aventure d’un groove hendrixien digne d’Electric Ladyland, avec des vagues très perceptibles et de la belle eau. Il repart en solo dans l’extrême pureté d’une aube perdue au beau milieu de nulle part. Les notes prennent de l’élan et le beat suit infailliblement. Tony McPhee redevient l’espace de quelques minutes le maître des océans et du rock anglais. Il tire son solo loin, si loin qu’on le voit disparaître dans le poudroiement azuréen d’abyssinies abyssales à la Turner, là-bas, par delà l’horizon.  

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         Nouvel album terrible en 1985 avec Razors Edge. TS devient fou sur le morceau titre. Son rock rougit, comme atteint d’apoplexie. L’animal ne respecte rien. Tony, c’est un sale punk. Il cultive la violence du concassage. Il en rajoute autant qu’il peut. Ça déborde. Ses virtuosités se croisent dans un ciel étoilé. Dans « I Confess », on retrouve la puissance rénale du beat. C’est un type très violent. Attention à « Born To Be With You ». Il le fracasse dès le riff d’intro. Quel démon ! Il tape dans tout ce qui bouge. Il joue le boogie du diable. Il explose tout à coups de riffs. Good Lord ! Écoutez Tony McPhee. C’est lui le vrai punk anglais. Puis il pond un solo de rêve. Il part loin, dans une purée de brouillard qu’il transperce et qu’il enflamme. C’est fulminant. Tony a du génie à revendre. Il revient dans le thème au prix de prouesses inadmissibles. Et la curée se poursuit avec « One More Chance » et du riff concassé. Tony dégage tous les obstacles. Son boogie blues explose la gueule des frontières du réel. C’est hargneux, au-delà du descriptible. Il joue le riff dans la graisse du jeu de gratte. Il fait la pluie et le beau temps, il pulvérise la pulvérulence. Et il envoie filer un solo de fou. Il tire ses notes, ah quelle ordure ! Quel killer solo ! Ses notes pleurent des larmes de sang. Il repart pour mieux nous terrasser les oreilles. Ce mec est increvable. Aucun soliste anglais ne peut rivaliser de démesure sublime avec Tony McPhee. Il faut se méfier avec ce genre de mec, car on finit toujours par entendre un solo génial. Toujours l’enfer avec « The Projector ». Il embarque son beat et l’arrose d’arpèges en feu. Il n’est pas avare de figures de proue. Nouveau solo de rêve, killer solo exterminator. Fluide carnassier. Il est effarant de grandeur. Personne ne peut lui arriver à la cheville. Même pas la peine d’essayer. « Superseded » devient rapidement une horreur. Il fait monter sa sauce. Il titille ses notes au petit doigt et son solo entre dans le cut comme un coup d’épée, il plonge son arme avec toute la bienveillance de la chrétienté et explose la panse du rock infidèle. C’est pas fini. Il reste encore deux horreurs sur cet album : « Moving Fast Standing Still » renoue avec le génie de « Split #2 ». Tony ressort ses vieilles ficelles. Il chevauche une walking bass infernale. Tony est le Seigneur des Annales et il lâche le bouillon d’un solo merveilleusement liquide. Il faut laisser jouer Tony McPhee ! C’est une question de survie pour l’intellect de l’Occident. Il finit avec un blues fantastique, « I Want You To Love Me », et il sort de son chapeau le plus gros son de l’histoire du rock anglais. Son solo s’élève comme un modèle définitif. Ses notes coulent comme la lave, du haut des flancs éventrés d’un Krakatoa. Tony ramone sa purée sans qu’on lui ait rien demandé.

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         Back Against The Wall semble bien être le dernier album en date des mighty Groundhogs. Et quel album ! A hell of a blast ! Rien qu’avec le morceau titre, la partie est gagnée. Tony est affolant de présence. Pire encore, « No To Submission », accroché aux croches, furieux car riffé et joué tout à la fois. C’est de la très haute industrie lourde et Tony balance son solo périphérique d’essence blafarde. On n’en finirait plus d’épiloguer sur la modernité de son jeu de guitare, sur son sens de l’attaque, sur la grandiloquence rustique de son son. Il saura toujours ficeler un cut intéressant. Il saura toujours se rendre indispensable. Il n’est pas concevable de vivre sa vie sans écouter les disques de Tony McPhee. Sans les Groundhogs, la vie aurait-elle un sens ? Bonne question, pas vrai ? On va encore s’extasier sur « Waiting In The Shadows », à cause de son attaque en crabe très particulière et de l’angle de sa vision. On parle ici de l’angle de la terre des Angles du grand Tony tout déplumé. Quel powerman versus Lola ! Il plastroque comme une bête de Gévaudan des Midlands. On ne saura jamais si c’est elle qui est allée faire un tour à Whitechapel, car enfin, la finesse des enquêteurs a ses limites. Il fait un festival de wah épouvantable sur la bassline de Dave Anderson. Tony ? Mais c’est le diable en personne ! On adore l’écouter. C’est toujours une fête. Il fait son truc pour de vrai. Avec lui, on ne connaîtra jamais l’avanie d’Annie. Pourvu qu’il vive encore longtemps ! Aux dernières nouvelles, il ne serait pas très frais. Il nous joue ensuite « Ain’t No Saver », un petit boogie blues et on se prosternera devant « In The Meantime », pure abstraction mélodique amenée à la guitare. Il met son Meantime en route et crée l’enchantement d’une voix éteinte. Pas mal. Il fallait y penser.

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         Tous les admirateurs de Tony ont chopé Hooker & The Hogs réédité en 1996. Pas de surprise, c’est du Hooky pur jus, et comme le dit Tony dans les liners, ce disque est la preuve qu’Hooky voulait enregistrer avec ses amis les marmottes. On retrouve Peter Cruikshank à la basse et Dave Boorman au beurre. Tony passe ses petits solos l’air de rien. Il ne la ramène pas. Belle version de « Little Dreamer » lancée par Tony. On sent bien à l’écoute de ce bel album qu’Hooky est au sommet de sa forme. Bonne voix, bonne prestance. Et il a la chance d’avoir un excellent backing. Tony joue bien sec. On voit qu’il est déjà à l’époque un guitariste accompli. Fantastique version d’« It’s A Crazy Mixed Up World ». Il faut entendre l’attaque du grand John Lee Hooker. Tony joue la bride bien tenue. Il réussit à placer un petit killer solo en note à note rudimentaire que vient croiser Hooky. 

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         Avec Hogs In Wolf Clothing, les marmottes se déguisent en loups. Tony McPhee s’attaque à l’Anapurna, c’est-à-dire à Wolf. Il se lance dans un album entier de reprises de Wolf, l’inconscient, 15 classiques imprenables. Personne avant lui n’a osé une telle expédition. Il faut s’appeler McPhee pour oser un tel exploit. Mais ce n’est pas sans risques. En écoutant « Smokestack Lightnin’ », on sent bien que c’est foutu d’avance. Tony va hurler à la lune, mais il n’a pas le raw de Wolf. Il n’a pas la viande au chant. Tout ce qu’il peut apporter, c’est le solotage. Il s’éloigne encore plus de l’esprit wolfien avec « Commit A Crime ». Il force son guttural, mais heureusement, il joue une partie de guitare dingoïde, toute en riffage de gimmickage et c’est stupéfiant. Il entre dans le lard du cut avec un sacré solo, il tartine sa partie dans le groove et ça redevient le grand TS qu’on admire, le TS du trapèze de haute voltige. « Fourty Four » est l’idéal pour lui, c’est le prototype du coupe-gorge guitaristique. Puis il plonge dans « No Place To Go » et le pulse à la pointe de l’épée, comme Zorro. Tony McPhee est l’un des meilleurs allumeurs de brasiers d’Angleterre, ne l’oublions pas. Dès qu’il repart en solo, les choses prennent une tournure exceptionnelle. Va-t-il battre Jeff Beck avec sa version d’« Ain’t Superstitious » ? Il attaque seul, sans l’aide de Rod The Mod. Il est gonflé. Sa version est moins colorée que celle du Jeff Beck Group, mais elle devient épique dès qu’il part en solo. Il attaque « Evil » à la note grasse, il joue dans le flanc, mais il manque de jus d’Evil, il sonne comme un petit foie blanc. Alors il compense par un solo de dingue, une pure saloperie visqueuse et pleine de pus. Il prend « My Life » au heavy blues de l’accord tombé et en fait une tambouille à la ouuuh-ouuuuh. Mais il ne remonte pas dans l’excellence du râcleux de Wolf. Pourquoi ? Parce que c’est impossible. « Sittin’ On Top Of The World » est le blues de la perfection et Tony l’exploite comme il peut. Il claque ses notes de solo et retrouve l’éclat de son génie. Il éclate ensuite le boogie de « Wang Dang Doodle » au gimmickage puis il jazze joliment « How Many More Years ». Il prend un solo limpide et bienheureux comme Alexandre, et ça vire et ça valse.

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         Tony McPhee revient au blues traditionnel avec deux albums, Me And The Devil et I Asked For Water réédités ensemble par BGO en 1998. On y entend Tony gratter dans sa cabane de jardin. Mais il lui manque l’essentiel : la rive du Mississippi. Il va chercher les vieux trucs de gratte bien joués à la sèche, ces vieux trucs qui épatent les copines autour du feu de camp. Mais comme on le voit avec « Death Letter », il est trop dans le trad. Il devient même inquiétant de traditionnalisme. Ça ne peut pas marcher. Pourquoi ? Parce qu’il a la peau blanche. Il continue à ramener les images d’Épinal avec « Make Me A Pallat », un piano blues sur lequel chante Jo-Ann Kelly. Sur « Heartstruck Sorrow », Tony fait claquer le nylon de ses cordes à l’ongle. Pour « You Better Mind », il sort toute sa maestria et vire bourrée des Appalaches. Atroce. On se croirait sur le bivouac d’une mine de cuivre des Appalaches, alors qu’on est en Angleterre. C’est affreux. Du coup, Tony risque de passer pour un prétentieux, et pourtant, ça n’a pas l’air d’être son genre. Dans « Hard Times Killing Floor Blues », ça se corse encore, car Tony se croit aux abattoirs de Chicago. Mais il ne connaît rien au cauchemar des abattoirs de Chicago, surtout ceux de l’époque dont parle Wolf dans sa chanson. Tony, tu devrais t’occuper de tes fesses ! Jo-Ann Kelly revient avec sa grosse voix de rombière de l’Alabama pousser une gueulante dans « Same Thing On My Head » et là tout à coup, on se retrouve dans une église pentecotiste du Deep South, en plein gospel choir.

         L’autre album est nettement plus inspiré. On sent moins les cartes postales. Avec « Factory Blues », Tony revient au stomp des origines. « Crazy With The Blues » est magnifique d’enthousiasme corporatif. Tous les instruments explosent vraiment autour du feu de camp. Avec « Gasoline », Tony se prend pour Wolf, et il essaie de faire déraper sa voix. Sa version de « Love In Vain » vaut largement celle des Stones. Tony se retrouve tout seul à la station avec la suitcase à la main. Il gratte péniblement son vieux truc et ressort du placard un vieux fond de hargne. Puis Jo-Ann Kelly et lui balancent une version monstrueuse de « Dust My Blues » et Tony revient à la puissance du swing avec « Built My Hopes Too High », mais il en altère judicieusement la structure en la jouant à l’envers.

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         Sur Foolish Pride, Tony revient aux sources et joue le blues à l’échappée belle. Sur le morceau titre, il joue comme le démon que l’on sait. C’est un meneur de ronde de nuit, comme dirait Rembrandt. Il y va de bon cœur. C’est même un festival. Si on n’a pas encore compris que Tony McPhee est avec Jeff Beck et Peter Green le plus grand guitariste d’Angleterre, alors on n’a rien compris. Il faut le voir repartir à contre-courant du thème. Il effare par sa vélocité acariâtre. Il peut même partir dans tous les sens, ça ne le gêne pas. Il va bien au-delà de ce qu’on peut encaisser. Il est beaucoup trop libre, beaucoup trop fort. Dès le démarrage d’« Every Minute », la guitare entre dans le lard du cut. Et le son qu’on a sur « Devil You Know » ! Toujours le son. Rien que le son. Il éclate tout du bout des doigts. Il sort vainqueur de tous les combats. Il fait couler des phrasés de guitare insalubres et il tripote le gras du son. « Time After Time » est un autre blues-rock angloïde. On y retrouve la vieille problématique des Groundhogs et on se sent le cul entre deux chaises : hit ou pas hit ? On va de surprise en surprise jusqu’à un merveilleux walking blues intitulé « Wathever It Takes ». Ça coule tout seul et derrière ça swingue. Il repart comme si de rien n’était avec « Been There Done That ». Il sait bien au fond que des gens vont l’écouter et apprécier ce dernier spasme. 

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         Bleachin’ The Blues est un disque de blues acoustique. Il gratte tout à l’ongle sec. C’est un fou. Il part en bon boogie sur « All You Women » et il se met à claquer ses notes. Il tape dans le limon du delta prosaïque. Sacré Tony, il parvient toujours à trouver des passages inconnus. Mais il faut voir avec quelle violence il claque ses notes dans « Many Times (I’ve Heard It Mentionned) ». Pauvre guitare. Tony est un tortionnaire, un affreux jojo. Avec « All Last Night (And The Night Before) », c’est de pire en pire. La pauvre guitare ne se plaint pas. Elle sait que c’est son destin et qu’il faut arriver à l’accepter. Mais quelle violence ! Dans « When You’re Walkin’ Down The Street », Tony se prend pour un vieux nègre du coin de Beale Street. Dommage qu’il morde le trait. Il fait ensuite tomber les accords de « Bleechin’ The Blues » et dessine un belle perspective historique. Comme il se sait héros, il explose la gueule du blues. Il lève alors une tempête de grattage intempestif. Plus loin, il tape dans le gros classique de Mississippi Fred McDowel, « Love In Vain ». Tony est courageux et ça paie. Sa version est dévastatrice. Il la gratte avec une rage qu’on ne lui connaissait pas et il place mille et une petites transitions fluides. On peut dire qu’il nous en aura fait voir de toutes les couleurs, l’animal. Il finit par vraiment s’énerver et il claque ses solos dans la fumée âcre de l’exacerbation maximale. C’est un épisode stupéfiant, je vous le garantis. Il termine cet album assez extraordinaire avec deux autres classiques énormes. D’abord « Terraplane Blues », l’un des plus gros classiques de tous les temps, il fait ses eh-iiiihhh comme il faut. Il en sort une version terrassante. C’est même le hit de l’album. Il faut voir comme il terrasse son Terraplane. Et puis il continue de rendre hommage à Wolf avec une version sensible de « Litlle Red Rooster ». Franchement, on ne pouvait pas rêver meilleur final.

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         Tony enregistre Blue And Lonesome en 2007 avec Billy Boy Arnold. Sur cet album sauvage, le boogie est roi. Ils démarrent avec « Dirty Mother F... », magnifique de violence énergétique. On sent immédiatement le très gros disque. On entend bien Tony gratter ses flashes éclairs. Il part comme à son habitude en solo sans prévenir. Il peut tout se permettre, surtout quand il joue le blues, baby. « 1-2-99 » est une étrange pièce de blues en résonance, une sorte de blues pop progressif entreprenant très bien épaulée par les épauleurs et finement sertie d’un pur solo McPheelien. Billy Boy Arnold est un chanteur extraordinaire. Il cloue toutes ses fins de phrases. Il faut l’entendre lancer « Christmas Tree » en chantant le riff - tatatata la la - et une grosse ambiance s’installe. Billy Boy tire tous les morceaux à l’énergie. Bien sûr, la plupart des carcasses sont connues comme le loup blanc des steppes, mais on se régale de l’interprétation. « Mary Bernice » est un chef-d’œuvre de niaque. Billy Boy attaque de plein fouet et descend dans ses intonations, aussitôt relayé par un solo faramineux de Tony. Encore de la niaque avec « Just A Dream ». Billy Boy sonne comme le chanteur idéal. Il sait très bien faire l’exacerbé incontrôlable. Le dernier morceau de cet album tonitruant n’est autre que « Catfish ». On  retrouve le vieux mythe de Muddy. Derrière, c’est battu sec par le Père Fouettard et Tony gratte comme un dingue. C’est l’un des très gros disques de boogie enregistrés sur le sol d’Angleterre.

Signé : Cazengler, Tony McFiotte

Tony McPhee. Disparu le 6 juin 2023

Groundhogs. Scratching The Surface. Liberty Records 1968

Groundhogs. Blues Obituary. Liberty Records 1969

Groundhogs. Thank Christ For The Bomb. Liberty Records 1970

Groundhogs. Split. Liberty Records 1971

Groundhogs. Who Will Save The World. United Artists 1972

Groundhogs. Hogwash. United Artists 1972

Tony McPhee. Two Sides Of. Wa Wa Records 1973

Groundhogs. Solid. Vertigo 1974

Groundhogs. Crosscut Saw. United Artists 1976

Groundhogs. Black Diamond. United Artists 1976

Groundhogs. Razors Edge. Landslide Records 1985

Groundhogs. Back Against The Wall. Demi Monde 1986

Tony McPhee. Foolish Pride. Blue Glue 1993

Groundhogs. Hooker & The Hogs. Indigo Recordings 1996

Groundhogs. Hogs In Wolf Clothing. HDT Records 1998

Tony McPhee & Friends. Me And The Devil/I Asked For Water. BGO records 1998

Tony McPhee. Bleachin’ The Blues. HTD Records 1997

Billy Boy Arnold & Tony PcPhee & The Groundhogs. Blue And Lonesome. Music Avenue 2007

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Record Collector # 424. February 2014. « Groundhog Days » par Paul Freestone.

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Martyn Hanson. Hoggin’ The Page. Groundhogs - The Classic Years. Northdown Publishing

 

 

L’avenir du rock

- Buffalo bile

 (Part One)

 

         N’allez surtout pas croire que l’avenir du rock soit l’un de ces élitistes réfugiés dans une tour d’ivoire. Au contraire, il adore se fondre dans la masse, en regardant par exemple les jeux télévisés. Huit candidats sont à l’écran pour le super-banco, tourné en direct devant des millions de téléspectateurs. Après le gong, l’animateur redresse son nœud pap et ânonne d’une voix solennelle :

         — Connaissez-vous le nom du groupe de rock américain des frères Gabbard ? La question étant un peu difficile, je vous donne trois indices qui j’en suis sûr vous mettront sur la piste : cornes, plaine, winchester. Bon, je vois à votre plumage que c’est le grand ramage, alors je vais vous aider : le nom que je vous demande est en deux mots, ça commence par BU et ça tagadate.

         Une grosse dame d’allure réactionnaire lève son gros bras :

         — Buralistes Couleur !

         — C’est pas mal, Madame Bignolle, mais ce n’est pas ça...

         — Burineurs Caleux !

         — Vous n’avez droit qu’à une seule réponse Madame Bignolle, vous enfreignez le règlement !

         — M’en fous de vot’ règlement, j’ai besoin des dix millions pour refaire ma salle de bains ! Alors le nom du groupe, c’est Burito Kilos !

         — Je vous en prie, Madame Bignolle, vous empêchez les autres candidats de tenter leur chance. Faites au moins preuve de civisme, si vous n’êtes pas capable de...

         — Ho, commence pas à m’insulter, sinon mon époux va v’nir te péter la gueule !

         Dans le public, un mec assez grand se lève, la caméra le cadre :

         — Bucolimilimilimilimilimilimili... blic !

         L’animateur se tourne alors vers la caméra :

         — Allo Cognac-Jay, nous avons un problème technique, je vous rends l’antenne ! 

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         L’avenir du rock éteint la télé. De voir des gens aussi cons le rend triste. Et ça le rend encore plus triste de n’avoir pas participé au jeu, car bien sûr il connaissait la réponse. Buffalo Killers. Il ne connaît pratiquement qu’eux. Attention aux frères Gabbard ! Ils font partie des ces hippies américains basés dans l’Ohio et capables de rivaliser avec les Beatles.

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         Leur premier album Buffalo Killers sort sur Alive Records en 2006, et dès «San Martine Des Morelles», ils sortent une heavyness de beatlemania digne du Lennon de «Cold Turkey». C’est admirable car bardé de son et sensé, orienté grand public de qualité. Les Killers tapent dans l’overdrive de défonce concomitante. Les accords sont ceux de «The Ballad Of John And Yoko», et ça joue fabuleusement bien. On a même un solo digne du roi George, mais avec le poids d’une certaine Amérique en plus. On retrouve le son des Beatles dans «Something Real», le dernier cut de l’album. Les Killers sont probablement le meilleur heavy band beatlemaniaque du monde. Ce cut est zébré d’éclairs de John et de George. Ils écrasent littéralement «Fit To Breathe» dans l’œuf du serpent. C’est chanté au guttural du midwest, et piqué au grain mauvais de distorse acariâtre. Quoi qu’ils jouent, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils caguent, ils sont bons. Dans la fuzz du son, on croise le fantôme de John Lennon. Les Killers battent pas mal de records de heavyness avec ce bel album. Ils tapent «SS Nowhere» au heavy retardataire, c’est un bon choix. Admirable car bardé de tout ce qu’on aime dans le son, ce psyché allumé aux riffs de basse, et pour corser l’affaire, Andrew Gabbard passe un solo cool de cat à la clé qui vire acide sur l’after. On reste dans le modèle beatlemaniaque avec «Heavens You Are». Ils ont un si joli son qu’ils semblent jouer au-dessus de leurs moyens. Andrew Gabbart chante comme un con et ça retombe comme un soufflé. Avec «River Water», ils se positionnent dans une certaine ampleur de rock américain. Ils sortent un son chatoyant classique, on dirait du Little Feat assis sur des braises ardentes. On sent qu’ils cherchent à créer l’événement, comme par exemple avec «With Love», joué au bouquet d’harmonies soniques. C’est drôle, car on attend des miracles de ces mecs-là. On a raison d’attendre, car arrivent «Children Of War», tapé au heavy-rock et fondu dans une mélasse de rêve, puis l’excellent «Down In The Blue», pur jus d’heavynesess de Cincinnati, ils le grattent délicieusement en écrasent les syllabes comme des cafards. Oh yeah, un Killer sinon rien.

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         Deux ans plus tard paraît Let It Ride. Dès «Get Together Now Today», les frères Gabbard sortent un admirable son de heavyness télescopique. C’est littéralement bardé de son et d’idées de son. Ils captent immédiatement l’attention. Ils dérouillent la fine fleur du rock seventies au muddy bass sound et aux claqués de mains épisodiques - But hey everybody’s wrong/ Let’s get together now today - Ça s’amplifie encore avec le morceau titre, brouet de son d’une indescriptible prescience, digne du «Little Red Lights» de Todd Rundgren. Terrifiante coulée de bronze. Et ça joue au solo trompette. Andrew Cabbard chante à la petite arrache Blue-Cheery. Fabuleux brouet de trompette de solo fuzz et de chœurs de magie noire. Ça sonne comme un sortilège moyenâgeux, le solo éléphant charge les chasseurs dans la savane, ils ont le pouvoir de Cactus, il bousculent tout dans le fossé du temps. Les chœurs fondent comme du gruyère sur le croque. Demento ! Alors évidemment, après un coup pareil, on dresse l’oreille. «Leave The Sun Behind» sonne plus classique, mais hardi et bardé d’excellence. On se retrouve au cœur d’un son seventies, mais avec une modernité de ton providentielle. Des tas de groupes tentent d’y revenir, mais les Killers ont pigé le truc. Ils jouent à la jouissance gourmande du sucré, c’est le rock du Passage Démogé. Voilà «If I Get Myself Anywhere» tapé à la petite heavyness psyché classique. C’est travaillé dans la matière - I don’t care about the world/ Get my jelly roll honey/ Turn the lights low - Oui, il se fout du monde, c’est un groover, que de virtuosité dans son make you feel good, quelle incroyable vélocité psychédélique ! Ces mecs sont aussi bons que NRBQ. Avec «On The Prowl», ils sortent le même son et les pointes de vitesse stupéfient. Dans «It’s A Shame», leurs accords s’écroulent comme des falaises de marbre dans le lagon du Mordor. Ils tapent dans un registre infesté de requins. Ils naviguent à vue comme des fonctionnaires de la vieille école et tarabiscotent un peu trop. Ils sortent un petit groove intimidant avec «Heart In Your Hand» - Breaking my back for you darling - Étonnant et solide. S’ensuit un «Take Me Back Here» tapé à la petite énerverie patentée. Ils jouent la carte du funk foncier et s’amusent à pulser le push du puke, avec une très joli son de shuffle et un solo bien gras. Admirables Killers.

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         Ils renouent avec leur passion pour les Beatles dans 3 avec un cut intitulé «Time Was Shaping». On se croirait sur le White Album. Sans blague ! C’est le son de «Sexie Sadie», l’esprit, en tous les cas. Ils tapent leur psyché à la bonne franquette et ça devient fascinant. Andrew et Zach ont du répondant, ils nous claquent des harmonies vocales dans le fracas des armes. Les changements de beat resplendissent dans l’éclat du jour. On les soupçonnerait presque d’être plus anglais que les Beatles. Ils enchaînent ça avec «Move On», du psyché  de belle allonge. C’est bardé de bon son et chanté à la revoyure, avec en plus un solo dément. Ils vont ensuite sur une belle pop de grands connaisseurs avec «Everyone Knows It But You». Ils revisitent toute l’histoire de l’appropriation par les Américains du rock anglais. Ils terminent cet album fantastique avec «Could Never Be», bel exergue démergitus joué au pire groove de l’univers. Ils rendent aussi un fantastique hommage à Balzac avec «Lily Of The Valley». C’est bucolique en diable, ils fonctionnent vraiment comme les Beatles, avec une idée de son et une mélodie. Voilà encore un cut envoûtant, chanté en toute simplicité. Les frères Gabbard tapent vraiment dans le top des hits de pop. Avec «Jon Jacobs», ils reviennent au psyché d’avalanche magnifique, ils sonnent comme les meilleurs spécialistes du far-out d’Angleterre, ils jouent heavy et dégagent des radiations. Voilà le maître mot des Killers : la prescience psychédélique. Heavyness des radiations. Ils remontent en selle pour un «Take Your Place» noyé de son, c’est épais comme un bon aligot de bougnat d’à côté. Tout bouge. C’est l’apanage du psyché : tout bouge en même temps. Les deux cuts d’ouverture sonnent aussi comme des passages obligés, à commencer par «Huma Bird». Ils claquent ça aux cloches de la big mama du heavy rock. Ils se montrent très persuasifs, très entreprenants. Ils détiennent le pouvoir de l’universalisme confédérateur. Ils sonnent avec tout le poids de la concorde d’Amérique, ils se situent à l’échelle du continent. Et puis il y a ce «Circle Day» joué au beau fondu d’élégance nuptiale. Quelque chose règne sans partage sur cette musique. De l’ordre du goût de vivre à plein temps. Andrew Cabbard chante en rase-motte par dessus les toits d’Amérique. Il sonne comme un Verlaine psychédélique. Fabuleux barbu.

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         Encore un très bel album avec Dig. Sow. Love. Grow. qui date de 2012. Le cut beatlemaniaque de l’album s’appelle «Moon Daisy» et referme la marche. On se croirait à Liverpool, tellement ça sonne bien. Leur son rappelle aussi les Boo Radleys. Il se répand comme une rivière de miel dans la vallée des plaisirs. Le fantôme de John Lennon réapparaît. Quelle belle heavyness ! On pourrait appeler ça une fantastique échappée belle. C’est heavy et beau, chargé jusqu’à la gueule, comme un canon impérial. «These Days» sonne comme un hit de Big Star. Même sens de la harangue boutonneuse jouée dans une sorte de chaos philharmonique, ce serait presque du Big Star extraverti. Les frères Gabbard ne se refusent aucune descente au barbu. On y retrouve aussi le son de basse de «The Ballad Of John & Yoko». Ils sont aussi bons que les Beatles. Andrew Gabbard prend «Get It» d’une belle voix de glotte pincée, glissée à l’insidieuse dans le gras du tatapoum. Ils sont aussi très forts en matière d’insidious. Andrew passe un solo à la titube, dans la meilleure des traditions traditionnelles, claqué à la note persistante. Ses solos régalent toujours la compagnie. Ils plantent encore leurs crocs dans les Beatles avec «Hey Girl». Andrew y passe un solo magistral, les notes rebondissent dans l’air de la plaine. Les albums des Killers fonctionnent tous comme des voyages extraordinaires au pays des possibilités soniques. «Rolling Wheel» se veut plus sibyllin, toujours dans la veine beatlemaniaque, chanté à la harangue et fluet, joué dans les règles du plus bel art de power pop éclose au soleil d’été radieux. Andrew joue encore une fois des notes de titube à la George Harrison. Sa classe se bat pour la cause. «I Am Always Here» éclate à l’éventail des possibilités de l’arpège catégorique. Suprême velouté de poireaux psycho. Andrew Gabbard joue des arpèges des grands canyons et se fond dans l’écume des jours. Les Killers jouent la meilleure des cartes, celle du gras fatal. On n’en finit plus d’admirer ces Beatles des Amériques. Ils sont l’un des groupes contemporains le plus passionnants. Ils tapent «My Sin» aux gros accords de la concorde. Une sorte de Convention règne sur la pop des Killers. Robespierre serait très fier d’eux.

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         Les Killers quittent Alive le temps d’un album, Heavy Reverie. On y trouve un cut encore meilleur que les grands cuts des Beatles de l’âge d’or : «Grape Peel (How I Feel)». C’est le barrage conte le Pacifique de Revolver avec des pulsions motrices d’unisson. Pur jus de beatlemania ! Même le solo vaut tous les George du monde, ces mecs jivent leur Lennon à la vie à la mort. Souvenez-vous : pas de pire rockalama que Lennon en denim avec sa Gibson blanche. Ils touillent leur bleatlemania avec un son de rêve. Cet album décolle dès «Poisonberry Tide». Pas de pire heavyness de son, c’est le heavy rumble du sourd. Quel fabuleux juggernaut d’allant forcené ! Tout est combiné d’avance, là-dedans, à coups de pyché californien et de beat des enfers. Ils nous chantent cette splendide apocalypse au clair de lune américain, c’est bardé de toute l’énergie sonique dont on peut rêver. Pew ! So perwerful ! «Dig On In» reste dans l’invraisemblable déconfiture d’absalon. Ils tapent vraiment dans le dur du son, comme si les Beatles jouaient du hardcore de Liverpool salué à la guitare fuzz. Aw, let’s dig on in. S’ensuit un autre fabuleux shoot de power-pop avec «This Girl Has Grown». Tout est ramoné à la perfection, bardé de son, ultraïque et particulièrement beau. Andrew Cabbard claque un solo d’éclat majeur à la clé et ça relance au puissant shuffle de Buffalo. Ce groupe est l’un des plus importants de notre époque, soyons clairs là-dessus. La fête se poursuit avec un «Cousin Todd» bardé d’harmonies vocales et de big sound. Ils semblent recycler toutes les vieilles énergies du rock. Ils nous stompent «Sandbook» à la suite. Encore un cut absolument déterminant. Quoi qu’ils fassent, les Killers kill kill kill - Your body excites me - On sent des velléités de heavy drudgery psychout. Aucune rémission possible. Tiens, encore une extraordinaire tartine de heavyness avec «Louder Than Your Lips», joué à l’extrême jonction de l’extrême onction du heavy sound de nez pincé, à coups de sunday morning got together. Ils y vont à coup de boutoir, cette histoire est purement sexuelle. Quel beau spectacle. Ils finissent avec deux cuts à la Chilton, «Shake» et «January», ça sent bon le back of your car, mais ils ne peuvent s’empêcher de shooter un gros fix d’Americana dans ce petit balladif insouciant. On croit entendre les Boo Radleys. Ils se prennent pour des mecs de Liverpool, ma poule.

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         Leur dernier album est un live, Alive And Well In Ohio. On y retrouve toutes les accointances avec les Beatles, notamment dans «So Close In Your Mind». Sur scène, les Killers semblent encore plus spectaculaires qu’en studio. «Death Magic Cookie» s’impose en tant qu’heavy balladif chargé d’influences. C’est joué au mieux des possibilités et chanté au mieux du mieux. C’est tout simplement somptueux, fondu dans l’harmonie céleste. Andrew Gabbard chante comme un dieu. On peut dire exactement la même chose de «What A Waste», tellement ce balladif s’étend à l’infini. Le «Parachute» qui suit n’est pas celui des Pretties, mais Andrew Gabbard le chante à l’intoxication supérieure. Il prend ça au gras de glotte et se fond dans une source de psyché d’une puissance purement américaine. Les Killers échappent à toute l’actuelle vague figée. Ils sentent bon l’air frais. Le solo d’Andrew Gabbard entre là-dedans comme un démon baveux. «Eastern Tiger» aurait pu figurer sur le White Album, voilà pourquoi il faut prendre ces gens-là au sérieux. Encore plus virulent, voilà «Need A Changin’», joué à la bonne augure des seventies. Les Killers inspirent une sorte de confiance instinctive, d’autant que ça riffe dans le gras double et qu’un solo vient percuter l’occiput du cut. «Evil Thoughts» sonne comme une sorte de groove des jours heureux, celui qu’on passe sa vie entière à rechercher. C’est d’une amplitude sans précédent. Leur talent règne sur la terre comme au ciel. On retrouve encore le son des Beatles dans «Outta This Hotel», pur jus de White Album. Ils ont ce talent traînard, très présent et même omniprésent. Leur boogie-rock peut aussi frapper par sa classe, comme on le constate à l’écoute de «Rad Day»,  un cut shooté aux accents de country juteuse. Et voilà une pièce d’Americana définitive : «Applehead Creek». Ils vont loin dans l’au-delà du son et de la pop, ils jouent la carte de l’animal esprit. Leur cut voyage dans le temps. Les Killers sont le groupe américain qu’il faut suive à la trace. Ils se situent au-delà de toute expectative. Ils font même du proto-punk à la Edgar Broughton avec «On Out». C’est un album parfait qui peut faire partie du voyage sur l’île déserte.

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         Les frères Gabbard relancent leur petit business avec The Gabbard Brothers. Le portrait peint sur la pochette est signé Shannon, de Shannon & The Clams. On va trouver quatre belles énormités sur cet album, à commencer par «Yer A Rockstar», bel hommage à Dylan, nappé d’orgue Hammond, c’est très pur, hey babe, c’est même complètement allumé, driving in your car. Du son encore sur «Feel Better Love Better», ils tapent ça à deux voix, ça file vers l’horizon avec une fuzz au cul du cut. «Pockets Of Your Mind» est plus country, mais joué fast à travers la plaine, c’est excellent, ces mecs savent nourrir une portée. Les frères Gabbard ont une facilité à pondre des soft rocks orientés vers l’avenir. Ils sont encore très purs avec «Hazard Ky Bluegrass Grandma», le Hazard Kentucky chanté au petit sucre d’Americana supérieure, ils te déroulent le tapis rouge d’une Americana renouvelée avec un heavy gratté de poux. Ils ressortent encore des harmonies vocales magiques dans «Early Pages». Bienvenue au paradis ! On les voit tous les deux à l’intérieur du digi avec leurs barbes et leurs guitares, chacun dans un coin du studio. Ils font encore de la pop obsédante avec «Lovin’ Arms». Ça ne chôme pas chez les frères Gabbard. Ils jouent avec la heavyness dans «Gimme Some Of That» - Get out of my way - et sonnent comme les grands groupes californiens des années 80 dans «Easter’s Child». C’est plein d’une certaine allure, avec un soupçon de country rock in the fold.

             Signé : Cazengler, Buffalo du lac 

Buffalo Killers. Buffalo Killers. Alive Records 2006

Buffalo Killers. Let It Ride. Alive Records 2008

Buffalo Killers. 3. Alive Records 2011

Buffalo Killers. Dig. Sow. Love. Grow. Alive Records 2012

Buffalo Killers. Heavy Reverie. Sun Pedal Recordings 2014

Buffalo Killers. Alive And Well In Ohio. Alive Records 2017

The Gabbard Brothers. The Gabbard Brothers. Karma Chief Records 2022

 

Wizards & True Stars

- Peel ou face

(Part One)

 

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         Plus qu’aucun autre modeleur, John Peel a façonné nos vies. Il n’était qu’une voix dans un poste de radio. Sans vraiment le connaître, on sentait qu’on pouvait se fier à lui. Après, pour le connaître, tu as des livres, dont la bio de Mick Wall qui s’appelle tout bêtement John Peel, et l’autobio, Margrave Of The Marshes. Mais à l’époque, il fallait se contenter d’écouter son émission sur BBC Radio One, qu’on chopait sur les ondes moyennes, du lundi au jeudi. L’arbitre des élégances, le maître du jeu, le maître étalon, le maître de Marguerite, le grand sachem, le Raymond la Science de l’underground, le guide spirituel, le Sartre du rock, le grand satrape du Cymbalum définitif, ce fut John Peel et son inimitable marmonnement. Quand il démarrait son émission, tu avais l’impression d’atteindre la terre ferme. Il existe encore quelque part dans les cartons un cahier dans lequel on notait religieusement chaque track-listing du John Peel Show, car ils faisaient référence. John Peel dessinait la vraie carte du rock. Il explorait pour nous les territoires inexplorés et nous formait à l’esprit de découverte. Il nous incitait à devenir curieux. C’est la force des bonnes émissions de radio : le mec vante son truc en trois mots et tu as tout de suite la preuve de ses racontars. Gildas opérait exactement de la même façon sur le Dig It! Radio Show : il ne programmait qu’à coup sûr. Il donnait peu d’infos, et préférait donner la priorité aux cuts. Du pur John Peel. Une façon de dire : «Tiens, écoute ça mon gars». Gildas et Peely avaient en commun cette fiabilité du goût et cette réserve naturelle, qui sont les deux mamelles de l’élégance. À aucun moment, il ne leur serait venu à l’idée de parler d’eux pour se faire mousser. Pas de moi-je chez ces mecs-là. De la musique avant toute chose, comme le disait jadis si joliment Paul Verlaine.

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         Pour faire connaissance avec l’homme que fut John Peel, le book idéal est celui de Mick Wall cité plus haut. Comme la plupart d’entre-nous, Wally est entré dans l’univers radiophonique de John Peel comme on entre en religion. Ce remarquable écrivain a réussi à brosser un portrait extrêmement sobre de Peely. Il commence par saluer le découvreur qui fut le premier à passer dans son radio show des gens aussi considérables que Country Joe & The Fish, P.J. Harvey, T.Rex et les Smiths. Wally insiste aussi beaucoup sur la notion de proximité qui est essentielle : «À la différence des autres DJs qui gueulaient dans leur micro, Peely donnait l’impression d’être avec toi dans la pièce.» D’où cette impression d’ami intime et fiable, incapable de te faire avaler une couleuvre. Impression renforcée par ses fréquents aveux en forme d’auto-dérision, surtout quand il qualifie son style professionnel de «simple dévouement au service public radiophonique, ou de manque d’ambition très choquant.» Il ajoute : «C’est un mélange des deux. Je ne fais jamais d’erreurs stupides. Seulement des erreurs very clever.» Ceux qui connaissaient Gildas le reconnaîtront aussi dans cette déclaration d’intention teintée d’humour anglais.

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         Mick Wall se souvient d’avoir flashé sur le radio show en découvrant le «Mandoline Wind» de Rod Stewart - Peely déclarait après la chanson : «Possibly the finest song I think young Roderick has ever witten.» Je me souviens qu’il sa soupiré profondément après avoir dit ça. Je pensais exactement la même chose. C’est là que j’ai craqué pour lui. This Peel bloke seemed to know what he was talking about - Peely fut aussi le premier à passer «les Ramones, les Damned, Clash, Jam et les Pistols singles», et aux yeux de Mick Wall, «the most marvellous of all, the first Television album, Marquee Moon.» Mais cette réputation de découvreur agaçait un peu Peely : «Just been doing my job. Des gens comme Captain Beefheart, David Bowie, les Smiths, New Order, Pulp et les White Stripes se sont découverts eux-mêmes.» L’un de ses exploits les plus connus est bien sûr la diffusion du home-produced «Teenage Kicks» des Undertones, qu’il passe deux fois de duite. Le groupe est signé par Sire dans la foulée. Et bien sûr, on retrouve «Teenage Kicks» en numéro deux de son All Time (Millenium) hit-parade, juste après «Atmosphere» de Joy Division. Peely adore tellement «Teenage Kicks» qu’il aimerait bien qu’on grave the opening line - Teenage dreams/ So hard to beat - sur sa pierre tombale. Feargal Sharkley : «I owe my life to John Peel.» Nous aussi d’une certaine façon. Sans John Peel, on ne sait pas ce qu’on serait devenu.

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         Très tôt, Peely affiche son anti-conformisme. Au lycée, il est déjà excentrique, il cultive déjà un goût «pour les disques inaudibles» et se plaît à écrire «des essais facétieux et interminables». Comme il affiche clairement son manque d’ambition, son père qui est homme d’affaires le présente comme l’idiot de la famille. Quand Peely lui dit qu’il rêve de devenir DJ à la BBC, son père lui répond que c’est impossible, «à moins d’être catholique ou homosexuel, ou les deux.» Peely ajoute, à propose de son père : «He had a rather distorded view of life, I think. Nice chap but funny views.» Dommage que Wally ne fasse pas référence à Dada, car on est en plein dedans. Son père envoie Peely au Texas pour étudier le marché du coton. Peely va rester sept ans aux États-Unis et rentrer à Londres auréolé de légende : il est devenu l’Englishman qui a conquis la radio américaine, c’est du jamais vu. Il ramène en outre une collection de disques rares, un accent étrange, et une épouse texane de 17 ans dont il aura du mal à se débarrasser. Il démarre à Radio London et John Ravenscroft devient John Peel. Puis il entre à BBC Radio One et y restera 37 ans. Comme il mise tout sur l’anticonformisme, il s’attend constamment à se faire virer, mais il tient bon. Pas question de vendre son cul. C’est pour ça qu’on le vénère. C’est aussi pour ça qu’il va devenir une institution. Sa première émission s’appelle The Perfumed Garden, puis il lance Top Gear, et programme la crème de la crème de l’underground, «King Crimson, Bolan, Bowie, Family, Fairport Convention, Jimi Hendrix, Arthur Brown, Soft Machine et Country Joe & The fish.» Il insiste pour passer les albums sans interruption, «avec un commentaire tordu mais savant». Il fait parfois des gags : «And tonight the Flying Creamshots in session», un nom qu’il a trouvé dans un «Dutch porn mag». Il reconnaît que son radio show est devenu fashionable dans les années 70 et en disant ça, il s’en excuse : «Je n’ai pas trop aimé cette expérience.» Pas de frivolité chez Peely. Seule compte la musique - He was an anomality: a music radio DJ preoccupied chiefly with, uh, music - Il est aussi connu pour sa dévotion envers certains groupes, comme bien sûr the Fall : 23 Peel Sessions avec The Fall, «one of the unloveliest, if unique, British bands in history.» Il adore aussi saisir le groupe à ses débuts, parce qu’une fois célèbres, la plupart des gens deviennent bizarres. Il se souvient particulièrement de son ami Marc Bolan, transformé par la célébrité, avec lequel il s’est fâché.

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         Peely est aussi connu pour écouter tout ce qu’on lui envoie, enfin jusqu’au moment où il n’y arrive plus : en 20 ans, il reçoit plus de 100 000 disques et cassettes, alors ce n’est plus possible. Quand il se marie avec Sheila, il achète une baraque à la campagne, près de Stowmarket, dans le Suffolk. C’est un petit domaine avec une piscine, un court de tennis, et un potager, domaine qu’il baptise Peel Acres. Mais il doit aller à Londres chaque jour pour son émission. Ça tombe bien, il adore conduire. Il adore surtout Sheila, qu’il surnomme the pig, à cause de sa façon de rigoler - Snorting laugh, which he heard often as, remarkably, Sheila always seemed to find John’s jokes even funnier than he did - Mais aussi pour, dit-il, sa façon «de dormir enlacée à lui, même lors des nuits les plus chaudes.»

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         Charles Shaar Murray dit que rencontrer Peely was a delight - He was just cool, wise, sardonic and self-depreciating, toujours de bonne humeur même quand mon chat non-castré lui a pissé sur les pieds - Peely bosse avec son boss John Walters, ils préparent les émissions ensemble dans leur bureau de la BBC qui est minuscule et envahi de disques et de cassettes. Peely se marre : «Notre relation est celle du joueur d’orgue de barbarie et de son singe. Chacun de nous croit que l’autre est le singe.» Une autre fois, il décrit leur relation comme celle d’un homme avec son chien «et chacun croit que l’autre est le chien.» Ouaf ouaf ! Quand Bernard Summer de Joy Division et New Order rencontre Peely pour la première fois, il se dit nerveux - We were nervous. We had to have a couple of drinks. Mais John Peel était aussi nerveux que nous, ce qui nous a stupéfaits - Peely est tellement fasciné par l’underground et les groupes obscurs qu’il a créé incidemment the «Norwich scene» en 1983, qui comprenait The Higsons, The Farmer’s Boys et Serious Drinking. Et il refuse les groupes à succès. Par question d’offrir des BBC Sessions à Police, U2 et Dire Straits. Non merci. Il aimait aussi les groupes purement orignaux qui n’avaient aucune attache avec ce qui était connu. Il citait Roxy Music comme exemple. Et les Smiths - You couldn’t tell what the Smiths were listening to.

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         La musique, toujours la musique, rien que la musique. Pour lui comme pour beaucoup d’entre nous, ça commence avec Elvis, «and two weeks later, Little Richard.» - I stared open-mouthed. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi raw, d’aussi elemental. After which, my life changed, it really did. I don’t think I was quite the same person again. Tout a changé quand j’ai entendu Elvis. Là où il n’y avait rien, soudain il y avait quelque chose - À la découverte de Little Richard, il se décrit comme «Saul on the road to Damascus». Il découvre aussi Lonny Donegan, «celui qui irritait tant mon père que celui-ci tentait de m’irriter à mon tour en l’appelant ‘Lollie Dolligan’». Puis il voit des tas de gens sur scène, «Clyde McPhatter, Duane Eddy, Eddie Cochran and best of all, his beloved leather-clad Gene Vincent.»

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         En 1967, The Perfumed Garden est une émission d’avant-garde. Peely est le premier à passer Captain Beefheart et Zappa en Angleterre. Il passe aussi Hendrix et les Beatles, «or anyone else you’d dare to name». Il est aussi le premier à diffuser du glam, Bowie, Bolan, mais surtout le Roxy Music des deux premiers albums, que Peely voit comme «new and exciting». Et 1976, boom, avec «New Rose» des Damned qui, nous dit Wally, «lui redonne exactement the same feeling as the first time he ever heard Little Richard.» Eh oui, on a vécu exactement la même chose, à l’époque. Et donc en 1976, Peely fait glisser sa play-list «du Steve Miller Band vers Siouxie & The Banshees». Wally cite aussi les Pistols, Clash et il s’attarde un peu sur les Damned pour indiquer que la mère de Rat Scabies, qui s’appelle dans le civil Chris Miller, écrivit à Peely «a lovely letter, le remerciant sincèrement for ‘helping Christopher with his career.’»

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         Peely voulait faire une Peel Session avec les Pistols, mais son boss John Walters ne voulait pas. Peely ne va pas rester les mains dans les poches : il défie la censure imposée par la BBC en passant «God Save The Queen» dans son Radio Show. Pas mal pour un mec, nous dit Wally, qui fut menacé par Sid Vicious dans une salle de concert. Peely adore les singles punk, car il préfère de loin la musique de ceux qu’il appelle «the primitive artists, like the early Elvis and Gene Vincent.» Dans son Radio Show, il continue de croiser les genres, the Fall avec J.J. Cale ou Peter Hammill, Wire et Roy Harper, du reggae, Vivian Stanshall, Ivor Cutler, «a regular guest on the programme» - a sort of proto-punk storyteller, poet, surrealist, songsmith and comic raconteur - Deux de ses «top ten favourite sessions of all time» sont celles des Slits en 1977 et 1978, ainsi qu’une session de Pulp, et puis il y a aussi les 23 Peel Sessions de the Fall, comme déjà dit, mais on le redit. Voilà les noms qui reviennent dans le Radio Show : «Joy Division, the Cure, Orange Juice, the Teardrop Explodes and later, the Smiths et Madchester avec les Happy Mondays.» Au début des années 80, il passe Swell Maps, the Quads, the Jam, Philip Goodhand-Tait, XTC, Misty In Roots et une session de the Cure. Quand il reçoit le nouvel album de the Fall, il le passe entièrement. Par contre, la Britpop ne l’intéresse pas - because it didn’t sound as good as the stuff they were replicating - Pas d’Oasis en Peel Session. Il flashe plutôt sur Cornershop et Gorky’s Zygotic Mynci, puis plus tard sur les Strokes et les White Stripes.

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         L’un des fleurons de son environnement relationnel n’est autre que Captain Beefheart. En 1969, Peely fut son chauffeur pendant une tournée en Angleterre - At one point, the good Captain ordered him to stop the car. ‘John I want to hug a tree!’, he annonced. John duly obliged - Le bon Captain ne demandait pas à s’arrêter dans les bois pour faire caca, mais pour serrer un arbre dans ses bras. C’est toute la différence avec nous autres, pauvres pêcheurs. Captain Beefheart nous dit Wally allait rester en contact avec Peely, l’appelant au téléphone une fois par an, quelques semaines avant son anniversaire. Peely : «J’ai toujours la trouille quand il m’appelle, car je ne sais jamais quoi lui dire.» L’autre fleuron de son environnement relationnel est bien sûr Mark E. Smith : «J’ai seulement rencontré Mark E. Smith une fois ou deux, donc je ne pas dire qu’on soit amis. Quand je le rencontre, je ne sais pas non plus quoi lui dire, alors on se donne un petit coup de poing viril dans l’épaule et on repart chacun de son côté.»

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         En 1969, Peely et son business manager Clive Selwood démarrent un label underground, Dandelion, qu’ils veulent l’équivalent britannique d’Elektra. Peely s’intéresse bien sûr aux artistes invendables, Clifford T. Ward, Bridget St John, Tractor, Mike Hart et un down-at-heel Gene Vincent qui est sur les talons et qui n’a plus de contrat. C’est sur Dandelion que sort l’excellent I’m Back And I’m Proud. Mais les fleurons du label sont Stackwaddy et Medecine Head. «Stackwaddy were punks before there were punks», dit Peely. Il ajoute que le chanteur était un déserteur de l’armée américaine et quand le groupe est parti tourner aux États-Unis, le chanteur portait une perruque : «Lors du premier concert, il était tellement ivre qu’il se mit à pisser sur les gens du premier rang. Il fut arrêté et la tournée fut annulée.» Comme Peely n’a pas le droit de passer ses poulains dans son émission, le label fait vite faillite et disparaît en 1972. Dommage, car il envisageait de monter le projet des 101 Sharons, comprenant 101 chanteuses nommées Sharon. Il abandonna le projet au bout de 40 Sharons. 

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         Et puis, il y a le mythe du Festive Fifty, an annual tradition, qui commence 1976 et qui se termine en 2004. Wally les donne à lire en fin d’ouvrage. C’est une vraie cartographie de l’histoire du rock, filtrée par un esprit averti. En tête du Festive Fifty de 1976 : Led Zep avec «Stairway To Heaven». Mais en 1978, 1979, 1980, 1982, ce sont les Pistols qui caracolent en tête avec «Anarchy In The UK». Et en 2004, The Fall avec «Theme From Sparta FC Part 2». Dans l’All Time (Millenium), les Pistols sont #4 après deux Joy («Atmosphere» et «Love Will Tear Us Apart») et les Undertones.

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         Et puis, il y a la fameuse collection. Peely reçoit environ 2 000 CDs chaque semaine, plus une centaine de singles. Sa philosophie reste la même : «Peut-être y a-t-il something là-dedans qui va se révéler quite wonderful.» Pour le savoir, il faut écouter. C’est le job du découvreur. ll est obligé de faire construire des extensions dans son domaine pour stocker tout ça : une extension en bois pour abriter l’énorme collection de twelve-inch singles, c’est-à-dire les maxis. Une autre pour abriter la collection de seven-inch singles, et encore un autre pour la collection de LPs, estimée à 30 000 exemplaires. Il passe 6 à 8 heures par jour à écouter tous ces disques. Il tient à jour un index à l’ancienne qui date des sixties. Il sait nous dit Wally qu’il devrait transférer toutes ces données sur ordi, mais c’est beaucoup trop de boulot, «ça me prendrait tout le restant de mes jours.» Après sa disparition, on a estimé sa collection à 26 000 LPs, 40 000 CDs et 40 000 singles. On y trouve notamment des singles signés par les Stones et les Beatles. Un délire. Une vie de travail. L’empire de la passion.  

         En 2004, Peely part en vacances au Pérou avec Sheila et il casse sa pipe en bois en faisant une petite crise cardiaque. Drame national. On a tous gardé le numéro spécial du NME avec Peely en couverture. En guise d’oraison funèbre, Tim Wheeler d’Ash a déclaré : «No more Festive Fifties, no more Peel Sessions, no more records played at the wrong speed.»

Signé : Cazengler, pile ou fesse

Mick Wall. John Peel. Orion 2004

 

 

                                       Todd of the pop - Part Three

 

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         Et puis on finit par s’enfoncer dans l’univers extrêmement dense de cet artiste immense, qui prend soin d’enregistrer quasiment chaque année un nouvel album. 2nd Wind paraît en 1991, et sur la pochette se dresse une curieuse figurine : celle d’un moine au crâne défoncé par une hache. Pourquoi va-t-on écouter cet album ?

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Pour «Who’s Sorry Now», nouveau shoot de pop mélodramatique bâtie sur des descentes de chant vertigineuses. Todd vieillit bien, il chante sa pop de Soul au mieux des possibilités du genre. Quel power et quel souffle ! - Who’s sorry now/ Sorrow spoken here/ Please take a bow - Ça se termine sur un final rundgrenien complètement explosif. L’autre gros coup de l’album s’appelle «Public Servant». Derrière, Prairie Prince bat le beat de la plaine. Todd ressort pour l’occasion son big heavy sound - Public servant/ Public slave - Il sait encore rocker la couenne d’un cut. Bel album, une fois de plus. Todd reste dans son monde de pop scintillante, il a des choses à dire, alors il les dit. Nous n’apprendrons rien de plus que ce qu’on sait déjà. Il faut juste savoir rester en éveil. Todd peut proposer du petit funk blanc, comme le montre «Love Science» et y amener des idées de son. Il peut aussi aller chercher les sommets de la grandiloquence et travailler sa matière au corps comme le fit Jacques Brel, c’est en tous les cas ce qu’inspire l’écoute d’«If I Love To Be Alone», joué à l’extrême des possibilités du système Rundgrenien. On sent bien qu’il bâtit une œuvre. Todd Rundgren est un mégalomane de génie. Il dispose de toutes les ambitions de Nabuchodonosor, c’est très dirigé, très orchestré, très chanté, très collet monté. Il termine avec un morceau titre embarqué au petit beat d’exotica. Todd prend son temps alors que le beat l’incite à foncer. Main non. C’est un vieux renard. Il chante maintenant d’une voix plus ferme, comme s’il avait perdu sa candeur, mais il ne perd rien de sa superbe, heureusement. Tout est joué au petit pulsé de percus. Il pose sa mélodie chant sur cet enfer pulsatif et dose bien ses efforts. Cet homme a déjà beaucoup navigué. 

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         Paru en 1993, No World Order n’est pas son meilleur album, loin de là, mais il s’y niche un coup de génie intitulé «World Made Flesh», une sorte de heavy rock olympique, avec du son par-dessus le son et il ramène dans cette histoire toute la niaque de Nazz. Il explose le rock et tout le reste quand il veut. Todd nous amène au bout d’un album qui ne provoque aucun émoi et soudain, il éclate «World Made Flesh» au Sénégal avec sa copine de cheval. Il monte des couches par-dessus les couches, c’est babylonien, une tornade enchantée. Quand il éclate, il éclate. Et le reste de l’album ? C’est une autre histoire. Disons par charité qu’on ne l’écoute que parce que c’est Todd. Il fait une sorte de mélange de rap et d’electro et alors qu’on ne s’y attend pas, il revient à la pop avec «Worldwide Epiphany». Il redevient l’espace d’une chanson le pop king of the world. Il fait aussi de l’expressionnisme avec «Day Job» et y illustre le cauchemar industriel, puis il revient à la raison pop avec «Property» qui sonne comme un soulagement. Mais on le voit ensuite bouffer à tous les râteliers et il perd un peu de son panache, surtout avec le rap. Laisse ça aux blackos, mon gars.  

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         On trouve deux belles énormités sur The Individualist : «Espresso (All Jacked Up)» et «Cast The First Stone». Espresso montre que Todd peut encore provoquer des commotions. Il tape ça au funk des temps modernes et navigue en surface. Chez lui, tout est toujours très physique, surtout les images qu’il suscite. Il entend les tendances du son et pige immédiatement. Voilà encore un cut bourré à craquer de son, comme s’il voulait exploser les carcans. Il groove son exotica avec une niaque qui remonte au temps de Nazz. Quel artiste ! Follow the leader ! Il nous emmène en enfer avec Cast et puis voilà qu’avec le morceau titre, il part en mode hip-hop. En fait, il fait de la Soul. C’est un cut exemplaire. Les chœurs font «You’re The Individualist» et Todd répond avec candeur «Yes I am». Il swingue son Yes I am, il ramène tous les clichés du genre, sur un beau drive de basse. Il sublime les effets de Yes I am, il les flûte à la flûte. Ça groove à n’en plus finir. Il démarre aussi cet album en mode deep drive d’electro-shock avec «Tables Will Turn». Il sait très bien ce qu’il fait, il navigue en père peinard sur la grand mare du Philly Soul, il passe où il veut, quand il veut. Alors on entre ou on n’entre pas. Mieux vaut entrer. On trouve aussi de la littérature dans cette pop. Le livret est bourré à craquer de littérature. Todd embarque son monde chez lui. Il n’a rien perdu de son sens aigu du drive. Il va secouer les colonnes d’un nouveau temple, celui du hip-hop et de l’electro, il fait ce qu’il a toujours fait : il visite de nouveaux territoires. Il va sur une pop de prog avec «Family Values» et conserve tous les vieux réflexes. Comment swinguer un cut dans le raw ? Il ramène des chœurs d’une intense modernité. Il travaille sa pop comme de l’argile, il en fait des archétypes intéressants et reste profondément convaincu de son art. Encore du big Todd avec «Temporary Sanity», mais il faut attendre un peu pour que ça paraisse. Il chante à l’unisson du saucisson Todd, c’est battu à la diable et ça monte comme un orgasme. Il termine avec un «Woman’s World» qui sonne comme une aventure, même quand on croit connaître la méthode Todd par cœur. Il développe une pop ultra puissante qui se déverse jusqu’au bout, et Todd boucle ça à coups d’accords garage. Quel démon !  

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         Attention, Up Against It est une comédie musicale, un rock opera, au meilleur sens du terme. Même le côté comedy act y est puissant. On éprouve d’ailleurs les pires difficultés à entrer dans cet album qui apparemment n’est paru qu’au Japon. Un peu âpres au premier abord, les cuts finissent par convaincre. Todd joue un jeu très dangereux et soudain, voilà que ça explose avec le morceau titre. Il revient aux basics, il chevauche son dragon et c’est excellent, power & beat, tout est over the rainbow, il va vite en besogne, il chante à la folie des dieux, il redevient le magicien que l’on sait. C’est complètement bouleversant d’explosivité, il chante à la va-vite, mais il y a une constante sous-tendue. Il revient ensuite au comedy act, ce qui nous permet de souffler un peu, car il faut bien dire que les coups de génie de Todd donnent le tournis. Il tente de nous refaire le coup du Zen Archer avec «Parallel Lines», et même si trop de power tue le power, il passe avec sa belle pop évadée dans l’avenir. On a parfois l’impression que Todd Rundgren cherche à sauver le monde avec de la beauté. Et de cut en cut, tout s’anime comme ce «Lili’s Address», un stupéfiant bouquet de chorale galactique. Todd y fait courir le furet, son rock opera rivalise de grandeur géniale avec celui des Who. Et ça continue de monter au cerveau avec «Love In Disguise». Ce mec est un cas à part. Qui à part lui ose se lancer dans ce type d’aventure ? Comme tous les grands compositeurs, il atteint des sommets connus de lui seul. C’est très tartiné, chanté à plusieurs voix d’opéra. Il va chercher des ambiances extrêmes comme le montre «Maybe I’m Better Off». Ça rend l’album fascinant. Todd tartine son comedy act d’élans de génie. Son «Maybe I’m Better Off» est une merveille de non-chaleur contagieuse. Il combine l’extrapolation avec le génie pop, c’est énorme et difficile à suivre. Trop avancé. Il sur-chante en permanence son comedy. Il crée l’événement à chaque cut, il jongle avec les ambiances de cabaret et fait sonner son synthé comme un accordéon. Il va chercher des logarythmes baroques, ceux des Cockney Rebels, c’est très weird, très toddy et son «We Understand Each Other» vire jazz band galactique, alors éclate à nouveau le génie productiviste de Todd Rundgren. Ça éclate si joliment. Personne ne mène les expéditions aussi loin. Il vire exotica de Broadway avec «Entropy» qu’il amène au sommet de tout comme un Phil Spector éperdu de beauté mirifique.

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         Dans With A Twist paru en 1997, Todd relance son vieux «I Saw The Light» en mode Brazil. Pas de problème - Cause I saw the light in your eyes - Ça n’a pas bougé et c’est même peut-être encore plus magique. Sacré parti-pris, mais en attendant, quel paradis ! Autre tranche de paradis : «It Wouldn’t Have Made Any Difference». Il se plonge dans un gratté de belles notes allégoriques, sur des couches de chœurs superbes, tout est construit là-dessus. Il fait la différence rien qu’avec la fraîcheur des chœurs. Retour au Brazil avec «I Want You». Il se prend pour les Étoiles, il fait de la Bossa Nova de chaleur intense, il va droit sur le Brazil et irradie, il développe une énergie exotique qu’on ne lui connaissait pas. Il devient Tox Rundgren. Il joue aussi «Influenza» au groove des alizés. Ses notes de guitare flottent dans le vent tiède. Fabuleuse énergie du paradis ! Il reste dans la Bossa Nova avec «Can We Still Be Friends» et en donne une vision idéale. Il est dedans, et un sax taille une croupière au groove des îles. Todd réinvente la relaxation. Il renoue incidemment avec le Zen Archer. Il continue de tailler sa route avec «Love Is The Answer». Il chante avec du sable dans le pantalon. C’est assez intense, rien à voir avec les coups de soleil. Et quand on écoute «Fidelity», on réalise à quel point Todd est un prince, car il reçoit les gens chez lui. Il revient encore au temps de Nazz avec «Hello It’s Me». Il s’en sort avec les honneurs. De la même façon que David Bowie, Todd Rundgren est un magicien.  

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         En l’an 2000 paraît One Long Year sous une pochette électronique. Mais qu’on ne se méprenne pas : Todd veille au grain de l’énormité et ce dès «I Hate My Frickin’ I.S.P.», une heavy pop carillonnée d’arpèges qui va dans le ciel toute seule. Ça carillonne comme au temps béni des Beatles. Todd nous refait le coup de l’énormité du quinconce avec cette belle dégelée de super-power pop. Décidément, ce mec n’en démord pas. Il sonne toujours aussi bien. L’autre coup de Jarnac de l’album s’appelle «Love Of The Common Man», une tranche de pop à la Runt. Todd gère ça de main de maître avec des éclats de voix désinvoltes et les pianotis d’un dandy de Dead End Street. Extraordinaire brassage de sons et de genres, il ramène de la Soul dans cette espèce de pot aux roses. Petite merveille aussi que ce «When Does The Time Go». En pur Philly guy, Todd se fend d’un nouveau shoot de pop de Soul. Il revient toujours à sa vieille magie intrinsèque d’antan, il enchante l’enchantement, il remonte les bretelles de la Philly Soul. Il la travaille toujours à la perfection. Il passe au rumble de fouillis electro avec «Jerk», c’est bien accueilli même si ça sonne très exotique. Mais Todd s’arrange toujours pour passer en force. C’est un forgeron, il travaille son rock à l’enclume. Sacrée partie de babaloo ! Il amène «Yer Fast (And I Feel Like)» au rock opera avec des climax incertains et si dodus. C’est terriblement fouetté de son. Il crée des mondes à n’en plus finir, le voilà livré aux apanages du hardcore move de beat fatal. Il termine avec «The Surf Talks», histoire de libérer des forces extraordinaires. Todd Rundgren agit en Terminator de la pop de rock tribal. Il ressort sa plus belle niaque pour l’occasion et relance à gogo. Ce mec dispose d’une énergie hors normes.       

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         Belle pochette que celle de Liars. Todd y porte des oreilles et un museau de lapin. Alors attention, car c’est un big album, pour des tas de raisons. «Sweet», par exemple, qui sonne comme une échappée belle - Sing & shout it/ Tell the world about it - Il prêche dans le désert, car les gens se moquent de la vérité. Todd ramène tout son bon dee bee doo, il navigue au sweet & true like my love for you. C’est digne de Marvin Gaye, les clameurs croisent celles de «What’s Going On», les chœurs sont ceux de Marvin et les retombées à l’octave aussi. Il passe au mambo de jerk avec «Soul Brother» - They mixed it at about but then they/ Forget to add a pinch of Soul - Todd jazze son groove à la Georgie Fame. Il adore faire le Soul Brother. C’est un expert en la matière. Retour au rêve de pop avec «Past» - I was so surprised/ When the teardrop came - Ce mec est capable de moments magiques. Il explique pourquoi il vit dans le Past. Les fans de Todd Rundgren le suivront jusqu’en enfer et ils auront raison. Car il se montre digne des Flamingos et des meilleurs groupes de doo-wop. Les rasades de chœurs sont terrifiantes de véracité divinatoire. Encore plus immense, voilà «Living», une power-pop stupéfiante de puissance. Il met tous les power-chords du monde à son service. «Godsaid» vaut pour un coup de génie, save me ! Save me ! C’est de la heavy psychedelia, et le morceau titre, c’est tout simplement Babylone, tellement ça devient apocalyptique. Il est encore capable de stupéfier, sa power-pop court sous l’horizon. On salue aussi «Truth», monté sur un beat lectro et animé de descentes d’organes vertigineuses. Force est d’admettre l’extrême puissance du Rundgren Sound System. Même avec de l’electro, il parvient à passer en force. C’est très impressionnant. Cette énergie n’appartient qu’à lui et à lui seul. Power ! L’absolu power d’Absalon ! Sweet bird of truth come to me ! Chaque nouvel album de Todd sonne comme une aventure épique. Il redevient heavy as hell avec «Mammon» - Your God is Mammon ! - C’est du big Todd avec un couplet final explosif. Il fait aussi de la Soul en montant chez Kate à tous étages avec «Wondering» et revient à un groove de pop electrotte avec «Flaw». Pas de danger qu’on s’ennuie chez Todd Rundgren. Il travaille toujours son heavy groove de motherfucker au  corps. Tiens encore une belle énormité : «Afterlife». il revient pour l’occasion à sa pop éthérée. Ce diable de Todd Rundgren nous balade chaque fois pendant une heure. On finit par s’habituer aux richesses de son palais.             

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         Encore un album génial avec Arena paru en 2008. Dès «Mad», Tod explose sa pop avec l’ardeur d’un white shooter de r’n’b - Now I’m mad/ This is more than upset - He means it ! Fabuleux Todd, fabuleuse montée en puissance, il n’en finit plus de fracasser la tirelire de son cut, il n’a aucun problème de punch, il chante au somment de son art qui est celui du heavy rock rundgrenien. Il accumule les coups de génie sur cet album, avec des choses comme «Gun» ou «Courage». Il sort un solide boogie rock de Gun - I like the noise and I like the smell - Todd Rundgren est un pur rock’n’roller - Hell I got a gun - Il y va - I pop my gun - Il embarque son «Courage» au vent d’Ouest, il crée de la magie en permanence - When I lost courage of my convictions/ And I live in a constant fear/ That I’ll never have you here - C’est encore une fois du big Todd. Il fond sa pop dans l’ardeur suprême. On peut dire la même chose de «Weakness». Il étend l’empire de son groove suspensif. Ça se barre en Soul de pop - The sun that shines a light on my soul - C’est du niveau d’A Wizard A True Star - Ahh my weakness/ You are my kryphonite - S’ensuit un «Strike» violent, riff dans l’os, bordé de son, hurlé dans le combat. Todd claque ça si sec. Ça dégouline de génie. Tout sur cette album dégouline de génie fumant. Avec «Pissin», il craouète le boogie sur du son rebondi. Il se permet n’importe quelle fantaisie et ça dégénère assez vite. Il nous bat ça en brèche, il revient au I think by now we know better gratté sec et ça prend de l’ampleur - We all recall with special zeit/ We saw a solo pissin constest - on aurait presque envie d’entendre Todd Rundgren chanter ad vitam eternam. Le heavy balladif de «Bardo» sonne si bien, c’est quasiment du heavy psych. Et puis avec «Mountaintop», il passe au glam bop - Well the old man called me on his dying bed - Il fait du glam explosif. Alors il emmène le vieux sur la montagne. C’est invraisemblable. il joue les accords de Marc Bolan, mais à la new-yorkaise, et ça illumine tout l’univers - One step higher - Pur jus - One step higher - Il boucle avec un «Manup» bien riffé et chante comme un chef de guerre. Todd est un roi barbare civilisé. On accueille aussi la heavyness d’«Afraid» à bras ouverts. Il n’existe rien d’aussi définitif dans l’esprit du son. Il va chercher ici le big atmosphérix et le son chevrote au passage. Avec chaque album de Todd Rundgren, il faut prendre le temps de bien s’installer, comme dans une salle de cinéma et s’attendre à éprouver des émotions fortes. Todd Rundgren ne laisse pas beaucoup de place aux autres.       

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           Pas facile à dénicher, ce brave Todd Rundgren’s Johnson qui date de 2011. Notre héros inter-galactique y revisite Robert Johnson. Dès «Dust My Broom», il y va. Inutile d’attendre de la pitié de cet homme qui believe ainsi son dust my blues, il fait couler l’or du blues, personne ne peut égaler cette façon de couler l’or, il est le grand couleur de coulis devant l’éternel. Ce qu’il fait de ce vieux standard relève du génie absolu. Il en rajoute des couches. Et ça continue avec «Stop Breaking Down», sur le mode coulée de heavy Todd. Il explore tout ce qu’il veut, la pop, le rock, la Soul, le blues, l’opéra, l’electro, tout, alors aplatissez-vous mes frères car voilà l’empereur de toutes les Asies, l’effarant Todd Rundgren qui shunte son blues au sommet de l’harmonie vocale et en plus, il l’électrocute vivante, il est de toute évidence le pire fucker de blues qui soit ici bas, il multiplie les killer solos flash et en plus, il chante. Il dicte sa loi au blues. Il faut dire que les boogie blues de Todd ne sont pas ceux de Chicago, il y a un petit quelque chose en plus. Il amène «Walking Blues» au heavy boogie, il taille sa route dans une jungle de son. Il ramène le suitcase in my hand de «Love In Vain», mais ce n’est pas celui des Stones. Il fait autre chose. Il continue de charger sa mule avec «Last Fair Deal Gone Sour». Il noie tout de gras double, pas compliqué. Il en rajoute tellement que ça devient beau. Il réinvente la heavyness. Même chose avec «Sweet Home Chicago». C’est même assez demented, il sait appuyer sur le champignon. Encore du big heavy Todd avec «They’re Red Hot». Il ne se refuse aucun luxe et passe des solos foudroyants. Tout sur cet album est gorgé du meilleur son. Il va chaque fois chercher le paradigme électrique pour exprimer ce qu’est le blues, comme dirait l’autre. Il fait un «Hellbound On My Trail» fantastique, et même fantasmagorique. Pour ça, il élève une sorte de mur du son, le cut est classique, mais dans les pattes de Todd ça devient quelque chose de baroque : les jardins suspendus du blues de Balylone. Il ramène tout son fourbi dans la fournaise. Il conquiert des empires à coups de licks obliques. Il va continuer de tartiner sa mélasse épouvantable jusqu’au bout, avec un «Travelling Riverside Blues» râblé, bas sur pattes et gorgé de fouillis d’apoplexie. Il ne laisse aucune chance au hasard, il multiplie les virulences, il se veut taillé pour la route éternelle. Fan-tas-tique artiste ! 

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         (re)Production fait aussi partie des albums indispensables de Todd. Pourquoi ? Parce qu’il y revisite tous les groupes qu’il a produits. Tiens commençons par les Dolls. Il tape dans «Personality Crisis» au heavy doom. Il aurait dû s’abstenir. Puis dans Hall & Oates avec «Is It A Star».Il revient à ses protégés avec une drôle d’abnégation. Il ne devrait pas toucher à ça. Mais comme il peut l’exploser, alors il l’explose. Il explose tout ce qu’il veut et transforme ce vieux cut en coup de génie. Un de plus. Il fait aussi un malheur avec le «Dancing Barefoot» de Patti Smith. On le sait depuis longtemps, il est capable de faire un hit avec des machines. Son Barefoot sonne comme un hit electro, mais ça reste du Rundgren, avant d’être du Patti Smith. C’est même tellement intéressant que ça devient inclassable. Il mise tout sur le power du beat electro. Todd en a compris les avantages. Il transforme aussi «Two Out Of Three Ain’t Bad» de Meat Loaf en hit diskö. Tout ce qu’il trafique fonctionne. Le voilà dans la pop diskoïde de charme infectueux. Il finit par devenir assommant. Même le «Prime Time» des Tubes se montre affolant de supériorité. C’est une horreur montée sur un gros beat electro, un remix dévasté de la pampa. Il envoie sa purée, ça bruisse aux oreilles. Il fruite le cut des Tubes aux synthés mais chante dans l’épaisseur du beat. On finit par écouter cet album de plus en plus attentivement. «Chasing Your Ghost» est un cut d’un groupe nommé What Is This. Il le tape à l’electro d’heavy metal kid. En fait il chante comme il a toujours chanté. Il revient à la pop magique de Runt pour le «Tell Me Your Dreams» de Jill Sobule. Merveille absolue, battue au dream demented. Et puis tiens, voilà Badfinger dont il reprend «Take It All». Il reste chez les géants de la pop avec une reprise du brillant «I Can’t Take It» de Cheap Trick. Il en fait du hot Todd, une power-pop de synthé, comme seul Todd Rundgren peut en faire. Il va aussi chercher le groove extrême pour tailler une croupière au «Dear God» d’Andy Partridge. C’est bien secoué de la paillasse, joué dans la profondeur, and the devil too. Pur jus de Todd - Cant believe it.../ Don’t believe it... - Il explose l’«Everything» de Rick Derringer, il en sort une version puissante et imparable, même avec de l’electro, c’est bon, sa voix passe partout. Et voilà enfin Grand Funk avec «Walk Like A Man», cette fois, Todd passe en mode electro-funk. Il vibre le son à l’extrême. N’oublions pas qu’il a produit tous ces géants. Il en fait l’un des pires cuts de glam de l’histoire du glam. Il n’en finira donc plus de régner ? Dans ses liners, Todd explique qu’il a vu ce projet comme une opportunité de revenir à une musique qui n’a pas été prise au sérieux en son temps mais qui présente l’avantage d’être bien meilleure que ce qu’on propose aujourd’hui.      

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         Paru en 2013, State vaut le détour pour deux bonnes raisons : «Imagination» et «Sir Reality». Todd attaque son Imagination dans les dimensions supérieures du Zen Archer - Everyday’s the same old day/ Go along and get along - Sa manière de traiter le same old situation est assez passionnante. Il sait rester très puissant et ramener de la modernité dans sa heavyness, comme il l’a toujours fait, mais cette fois, il le fait avec un petit côté Mercury Rev. Il garde ses réflexes de vieux rocker dans sa façon de remonter le courant du chant - Just a problem I can’t solve - Il faut le voir monter sur son same old situation, il en fait un spanish castle de cristal vibrant de power sound, il gronde comme un diable et joue sur sa SG ses vieux dégueulis congénitaux. Les réflexes sont intacts, il fait de son Imagination une énormité mouvante. Il devient prophète avec «Sir Reality» - No one ever lies/ No one really dies/ Money gives you joy/ Girls are girls and boys are boys - Il dit que la réalité peut déplaire, so you can call me Sir Reality. Il explose ça in the old Todd way. C’est un seigneur. Avec «Serious», il fait du diskö beat colérique, il mène ça d’une poigne de vieux rocker new-yorkais. Il utilise «Ping Me» pour aller dans une sorte de heavy pop pinguy - So ping me - Il envoie ses légions, une masse incessante, une apocalypse guerrière extraordinaire. Todd Rundgren bâtit encore des cathédrales de son. Avec lui, tu en as pour ton argent. Ne viens pas te plaindre. Sur cet album, il fait pas mal de diskö electro. Tout n’est pas bon, heureusement. Il lui arrive de faire n’importe quoi. On lui fait confiance, et puis voilà qu’il nous fait le coup des deux ronds de flanc avec «Party Liquor».    

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         Le coup de Jarnac de Global s’appelle «Earth Mother». Il retrouve son sens aigu du heavy  groove de r’n’b avec un brin de machines. Des chœurs de filles l’épaulent et Todd nous fait le coup du r’n’b des temps modernes. Quelle puissante abomination rundgrenienne ! Avec «Blind», il tape son heavy doom d’excellence patrimoniale. Il sait toujours chanter son gut off. Derrière, Bobby Strickland mène le bal au sax. Todd met son «Blind» au service de l’écologie. Pour le reste, il met le paquet sur l’electro. «Everybody» vire transe d’acid freakout, Todd charge bien sa barque. Il bâtit toujours des architectures technoïdes assez originales, il fait chanter des robots et demande à la foule de claquer des mains. Et ça continue avec «Flesh & Blood», nouvelle rasade de techno diskoïdale. Il bâtit son empire tout seul dans son coin et prend quelques risques en inventant des sons. Il continue d’explorer de nouvelles possibilités avec «Rise». Il sait qu’il doit évoluer, alors il évolue sous nos yeux globuleux. Il doit évoluer coûte que coûte - If we don’t rise then we will fall - Il sent que le temps passe et que la mort approche. «Holyland» sonne comme le début d’Aguirre, mais au lieu de descendre dans la jungle, on va danser sur la plage. Todd rend hommage à la terre, grass & sand. Dans «Terra Firma», il commence par saluer cette brute de Christophe Colomb et passe en mode diskö-electro. On ne l’écoute que parce qu’il est Todd et qu’il croit en la terre ferme. Il dit aussi dans «Fate» que tout est cuit aux patates - Our future is/ No longer ours - Il a raison. Si on continue de l’écouter, c’est parce qu’on attend des miracles. Mais soyons honnête : ils commencent à se faire rares.    

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         Enregistré avec Emil Nikolaisen et Hans-Peter Lindstrom, Runddans se présente comme un objet d’art collaboratif. On craint un délire de type Utopia et finalement l’album se révèle passionnant. Todd nous emmène dans un monde qui ne doit plus rien à celui de Nazz. Il fait de l’experiment lunaire. T’as voulu voir Vesoul et t’as vu Todd. «Opad Over Skyene» s’annonce comme une nappe de son éthéré, et Todd chante entre deux eaux. Il atteint le sommet du planétarium. Il chante comme s’il venait d’être abandonné sur une planète inconnue. Il chante juste, en plus. Et puis soudain, son génie se réveille avec «Put Your Arms Around Me». Il fait de la pop de synthèse. Il propose tout bêtement du LSD. Inutile d’aller acheter une dose. Le son devient vite énorme. Todd réactive brillamment le mythe de la mad psychedelia. Il barde ensuite son «Altar Of Kausian Six String» du pire son jamais envisagé. Il explose l’audimat psychédélique et passe sans transition à l’écho du temps avec «Out Of Our Head». Avec un mec comme Todd dans les parages, il faut rester sur ses gardes. Il fait tomber des gouttes de son dans l’éternité. Il roule dans «Rundt Rundt Rundt» à la suite. Rien de ce qui se passe sur cet album n’est étranger à la folie. Il charge tout de son comme au temps béni du Zen Archer. Les voix se perdent dans une dimension robotique, tout est dirigé vers la sortie. Il nous sort les grands accords de Genève avec «Wave Of Heavy Red», une sorte de concorde philharmonique, ambiance idéale pour un visionnaire comme lui, il sort du son à la folie, ça devient incommensurable. Avec Todd Rungren, ça peut aller très loin, il ne faut jamais l’oublier. Il plonge avec «The Golden Triangle» dans des profondeurs soniques insoupçonnées. Il redevient indispensable. Il nous refait le coup du bop urbain avec «Ravende Gal» et la pression monte très vite. On a du son à gogo et même des relents d’expérimentation, les violons deviennent fous et le beat horrible, quel shoot de son ! Il crée de l’apothéose, il nous emmène aux confins du génie humain, au-delà de toute mesure. Il propose un nouveau monde. Laisse tomber tes petites notions moites de garage et de pop, Todd Rundgren t’emmène ailleurs. On ne l’avait pas très bien compris au début : Todd Rundgren est un sculpteur. Il est le Rodin du rock, il se bat au corps à corps avec l’argile du son. Il la façonne à sa pogne, jusque dans l’espace. C’est ce que révèle «Ohr Um Am Amen».

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         Paru en 2017, White Knight est un album collaboratif qui tarde à se révéler. Mais comme toujours chez Todd Rundgren, ça se révèle gigantesque. Il fait «Tin Foil Hat» avec Donald Fagen et donc les voilà partis tous les deux en mode groove urbain comme au temps de Steely Dan. Superbe, bien monté au bassmatic. Todd refait son caméléon. Il revient à la heavy pop des origines avec «Let’s Do This» - I’ve got my mad skills honed/ And I’m ready to roll - Joe Walsh vient gratter sa gratte dans «Sleep» et Todd parvient à expurger sa pop de chat perché par-dessus les toits. Il renoue avec sa chère pop ambitieuse et montre qu’il n’a rien perdu de son allant. Il duette avec Bettye LaVette sur «Naked & Afraid», et cette diablesse de Bettye entre dans le lard du groove indus et le fracasse. C’est une géante et on la voit revenir encore une fois exploser le pauvre Naked de Todd. Il embarque ensuite Satriani et Prairie Prince dans «This Is Not A Drill» et ça devient vite dévastateur. Prairie bat ça sec et ça devient du killer tune dingoïde. Il bat à la vie à la mort, alors Todd explose. Buy my T ! Le début de l’album est moins spectaculaire, même si «I Got You Back» pique la curiosité avec ses gouttes de son. Todd n’a plus la même voix mais son ambition reste intacte. Il va chercher des vents qui n’existent pas sur cette terre. Il fait son Eole, il monte très haut, come with me. Il chante ses visions avec une puissance inquiétante, Todd the Wizard est un vieil homme qui peut imposer le respect d’un seul coup de marteau. Son come with me impressionne durablement. Il duette avec Darryl Hall sur «Chance For Us». Il faut faire confiance au vieux Todd tout ridé, car il chante avec abnégation. Lui et Hall font bien la paire. 

Signé : Cazengler, Todd Rengaine

Todd Rundgren. 2nd Wind. Warner Bros Records 1991  

Todd Rundgren. No World Order. Rhino records 1993  

Todd Rundgren. The Individualist. Digital Entertainment 1995  

Todd Rundgren. Up Against It. Pony Canyon 1997

Todd Rundgren. With A Twist. Gardian Records 1997 

Todd Rundgren. One Long Year. Artemis 2000         

Todd Rundgren. Liars. Sanctuary 2004               

Todd Rundgren. Arena. Cooking Vinyl 2008        

Todd Rundgren. Todd Rundgren’s Johnson. MPCA 2011

Todd Rundgren. (re)Production. MRI 2011          

Todd Rundgren. State. Esoteric Recordings 2013   

Todd Rundgren. Global. Esoteric Antenna 2015    

Todd Rundgren. Runddans. Smalltown Supersound 2015

Todd Rundgren. White Knight. Cleopatra 2017

Lois Wilson : Drugs worked for me. Record Collector # 491 - April 2019

 

 

Inside the goldmine

- Très cher Fletcher

 

         Haut comme trois pommes, il portait des baskets à semelles compensées. Il parlait d’une voix extrêmement grave et, pour un gars du Nord, il n’avait pas trop d’accent. Son visage semblait porter les stigmates d’une vie d’aventurier, joues creuses, rides profondes, dents abîmées, teint très pâle. Personne n’aurait pu dire de quelle couleur étaient ses yeux, il portait des lunettes noires en permanence, le jour comme la nuit. Ses cheveux s’écoulaient en longues cascades blondes sur ses épaules. Il portait toujours la même veste de cuir fauve. En gros, il avait l’allure d’un hippie, mais il naviguait à un niveau beaucoup intéressant. Notre rencontre remontait à plusieurs mois. Je sortais d’un studio de répète quand soudain, j’entendis à travers la porte du studio voisin le solo que joue James Gurley en intro de «Summertime», oui, la version de Janis. Magique, à la note près ! J’entrebâillai la porte pour voir qui était l’auteur de ce prodige. Fetch bien sûr. Il répétait en trio avec un bassiste et un batteur. Leur version de «Summertime» tenait bien la route. Puis Fetch attaqua le «Tush» des ZiZi Top. Enfin bref, ils tapaient un répertoire de belles covers. Nous engageâmes la conversation à la fin de la répète et Fetch me demanda si je savais jouer de la basse. Oui. Ça tombait bien, car son bassiste partait à l’armée. Nous prîmes nos habitudes. Fetch baptisa le trio Some Sweet Days. La set-list comprenait pas mal de blues, donc l’excellent «Fool For Your Stockings» des ZiZi, le «Summertime» déjà cité, une version heavy d’«I’m A King Bee» et pas mal de stormers/shakers comme «Around & Around», le «Baby Please Don’t Go» des Amboys Dukes et une reprise sauvage de «Blue Suede Shoes». Fetch vénérait Gene Vincent. Et puis un jour de répète, on attendit Fetch en vain. Une heure, deux heures. Ça n’était pas dans ses habitudes. Dan qui battait le beurre lâcha ceci, qui n’était pas de bonne augure : «Bon là, on a un gros problème.» Pour éclairer ma lanterne, Dan m’expliqua que Fetch était connu dans le milieu. On l’appelait le violoniste. Il trimballait un pistolet mitrailleur dans son étui et attaquait les banques en solitaire. Effectivement, le lendemain, Fetch fit la une des journaux. Il s’était fait descendre à la sortie de l’agence qu’il venait de braquer. 

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         Pendant que Fetch agonisait sous les balles des condés, Fletch fléchait son parcours à Detroit. Darrow Fletcher ? Celui qu’on pourrait appeler the King Of Rare Soul est originaire de Detroit, mais il a grandi à Chicago. Ady Croasdell rappelle que Fletch est un petit prodige : à l’adolescence, il chante déjà comme un cake, il bat le beurre et sait gratter une gratte. Il n’a que 14 ans quand il enregistre son premier hit «The Pain Gets A Little Deeper» sur l’un des petits labels de George Goldner. Beaucoup plus tard, c’est l’A&R de Ray Charles qui repère Fletch dans un club et qui le recommande au vieux Ray. Coup de flash pour Fletch ! Ray finance l’enregistrement d’«Hope For Love» à Los Angeles. Du coup, Fletch part en flèche et signe avec Crossover, le label de Ray, et s’installe à Los Angeles. Elle est pas belle la vie ? Le pauvre Fletch enregistre un album pour Crossover qui n’est jamais sorti. Heureusement, Kent/Ace veille au grain. En deux compiles, Kent a réussi à reconstituer l’ensemble de la carrière de Fletch. Alors qu’est-ce qu’on dit ? Merci Tonton Kent !

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         Dans le booklet de The Pain Gets A Little Deeper - The Complete Early Years 1965-1971, Robert Pruter commence par rappeler que si la culture Soul est restée vivante, c’est essentiellement grâce aux collectionneurs britanniques. Cette première compile concerne la période Chicago, alors que la deuxième concerne la période Los Angeles. Pruter ne se contente pas de remettre les pendules à l’heure, il nous raconte surtout une histoire extraordinaire : Fletch est encore à l’école et son beau-père Johnny Haygood, qui vient juste d’épouser sa mère, lui demande ce qu’il veut faire plus tard. Fletch lui répond : «Music !». Le beau-père qui est un type bien lui répond qu’il va lui trouver quelque chose - Find something he did - Eh oui, le beau-père Johnny Haygood lâche son boulot de vendeur de bagnoles pour monter une petite boîte de prod à Chicago, avec des vétérans de la scène doo-wop. Et comme Fletch est incroyablement doué, qu’il chante bien, qu’il joue de la guitare et de la batterie, et qu’il compose, hop ils enregistrent deux de ses meilleures chansons, «The Pain Gets A Little Deeper» et «Sitting There That Night». C’est justement Deeper qui ouvre le bal de cette compile de tous les diables. Fletch sonne comme un Little Stevie Wonder en plus dynamique, juvénile avec une voix de mineur affamé, il peut feuler entre deux eaux, on n’avait encore jamais vu un truc pareil ! Avec «Sitting There That Night», il tape dans le balladif de big inspi, il est crédible, bien au-delà du seuil de tolérance. Cette histoire ressemble donc à un conte de fées. Puis Johnny Haygood emmène Fletch faire la tournée des labels et Deeper sort en 1965 sur Groovy, l’un des labels de George Goldner, qui est alors le pape de la pop américaine sur la côte Est. Comme Deeper marche bien, Fletch part en tournée : Apollo de Harlem, Uptown à Philadephie, puis au Regal à Chicago, en 1966, «où il se retrouve à l’affiche avec B.B. King, les Elgins, Stevie Wonder, les Capitols, Lee Dorsey, Jimmy Ruffin, les Swan Silvertones, plus les Sharpees (Hello Jean-Yves) et Jo-Ann Garrett.» Pruter exulte, car c’est une affiche de rêve. On ne pourrait plus imaginer un tel événement aujourd’hui. Puis Fletch enregistre «My Young Misery», nouveau chef-d’œuvre de heavy Soul. Pour son troisième single Groovy, Fletch pond «Gotta Draw The Line», un énorme r’n’b, il rivalise de classe avec le Motown Sound des Supremes, on oserait presque dire qu’il les surpasse. C’est enregistré à Detroit par Ed Wingate qui justement fait appel à des musiciens de Motown. Pour le quatrième et dernier single Groovy, Fletch enregistre le wild r’n’b «That Certain Little Something» et le transverse «My Judgement Day». Johnny Haygood arrête les frais avec Groovy car il voit bien que les comptes ne sont pas bons, surtout que Deeper a été number one ici et là. Alors, où est le blé ? Il décide alors de changer de crémerie. Il fonde son label, Jacklyn, à partir du nom de l’une de ses filles et il vend ses disques dans son record shop, au 2200 East 75th Street, dans le South Side, nous dit Pruter. Fletch ré-enregistre «Sitting There That Night» pour sonner comme Curtis Mayfiled qu’il admire. Puis il sort «Infatuation». Fantastique présence ! On peut comparer Fletch à Shuggie Otis, en plus hard, oui, il faut le voir tortiller sa Soul, il a du répondant et de l’aboutissant. Sur «Little Girl», Fletch est déchirant de juvénilité, perçant de véracité. Le conte de fées se poursuit : un vétéran de toutes les guerres, Don Mancha, prend un jour sa bagnole et quitte Detroit pour aller à Chicago bosser avec Fletch. Johnny Haygood ne sait rien de lui, mais quand Mancha sort de sa manche «What Good Am I Without You», Haygoog percute ! Fletch en fait une mouture ultra-dévastatrice, ultra-chantée et ultra-orchestrée. Les dynamiques sont infernales ! L’Homme de la Mancha est arrivé ! Mais le petit label de Johnny Haygood en bave, pas de promo, ça floppe. Sans staff et sans blé, un petit label ne peut pas survivre. Alors Fletch signe chez MCA qui chapeaute des petits labels comme Revue, Congress et Uni. Le boss d’MCA Russ Regan veut des Soul Brothers de Chicago, alors il récupère Fletch et les Chi-Lites. Fletch fout le feu dans les charts en 1970 avec «When Love Calls», il devient vertigineux, même dans le heavy balladif, il groove dans le move - I know it’s gonna call - Il ne vit que pour la démesure. Encore un hit avec «Changing By The Minute», il est tellement bon qu’il s’essouffle en permanence. L’Homme de la Mancha refait surface avec «Dolly Baby», un heavy groove de génie pur, Fletch rentre dans le chou à la crème du lard, c’est un fantastique groover, pulsé par des chœurs d’oouh ooouh oouh. Pruter dit que Fletch sang his ass off. Mais MCA ne renouvelle pas le contrat et Johnny Haygood remonte un label, Genna, pour sortir ce coup de génie qu’est «Now Is The Time For Love», amené à la flûte bucolique, Fletch y fait son Marvin au yeah yeah yeah, c’est du seigneurial de time for love. Sur la compile, tu vas aussi croiser «What Is This», un autre coup de génie - Tell me what it is - Il fait danser la Soul. On se régale aussi de l’attaque de «What Have I Got Now», toutes ses attaques sont parfaites. Encore de l’approche fruitée avec «I’ve Gotta Know Why», ce big r’n’b emmené au chant d’exception. Tout est bow chez Darrow.    

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         Ady Croasdell et Dave Box se tapent le livret de la deuxième compile, Crossover Records 1975-79 Soul Sessions. Après l’intense période de ses débuts, Fletch connaît des années de vaches maigres. Il doit bosser pour bouffer. Il a cependant un contact avec Jerry Butler, via son copain d’enfance Zane Grey. Mais c’est l’A&R de Ray Charles Pat Bush qui relance Fletch. Elle le voit chanter au Regal et lui demande s’il a des bandes. Elle les fait écouter à Ray qui flashe. Il  propose à Fletch un contrat de 5 ans, (1974-1979) et envisage de le produire. Ray lui demande aussi de monter sur scène avec lui pour chanter «This Time (I’ll Be The Fool)», une Soul très sensible qui ne tient qu’à un fil. Fletch est fier d’être accompagné par Ray au piano. Son premier single pour Crossover est l’excellent «Try Something New», une Soul de heavy popotin caramel d’une incroyable modernité, là tu as tout, l’accordéon et le ouhh de bienvenue. Et comme la mode est aux albums, Ray envisage de sortir un album de Fletch. Son titre ? Why Don’t We Try Something Brand New. Pour des raisons mystérieuses, l’album n’est jamais sorti. Dommage, car Ray avait pondu une belle présentation, il voyait Fletch comme l’avenir de la Soul - In the future to be one of the stars in the industry - Qu’on se rassure, tous les cuts de l’album inédit sont sur la compile. Le cut d’ouverture de balda devait être «We Got To Get An Understanding», un hard-funk de r’n’b, et le hit prévu était «(Love Is My) Secret Weapon», un cut de Soul moderne d’une fantastique énergie, avec Fletch qui court sur l’haricot du groove. On le voit aussi se battre pied à pied avec la Soul d’«(And A) Love Song». Il redevient le seigneur que l’on sait avec «(What Are We Gonna Do About) This Mess», il shake son groove de what-we-gonna do en profondeur, il enfonce bien son clou. Croasdell évoque même l’éventualité d’un deuxième album, mais Crossover coule en 1976. Ray continue de veiller sur Fletch qui n’a encore que 25 ans. Fletch finit son ère Crossover avec deux covers de classiques, «Fever» et «Sunny». C’est tout de même incroyable qu’une flashing flèche comme Fletch ne soit pas devenu une star.  

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         Paru en 2020, My Young Misery est une espèce de petit Best Of bien tempéré qui démarre sur les deux vieux coups de génie, «The Pain Gets A Little Deeper» et «What Good Am I Without You». Le Deeper reste ce raw R&B enfantin fabuleusement troussé à la hussarde. Fletch sait maintenir la tension d’un beat rampant. Il ne fait que du real deal. Son What Good est un vrai modèle de rentre-dedans, plus orchestré, plus pressant, plus puissant, plus pinçant, quasi-Tempts. Il attaque sa B avec «Infatuation», encore un solide R&B sévèrement bassmatiqué qu’il chante avec des accents féminins. Il roule son infaaa/ tuation dans le caramel. S’ensuit la reine des énormités, «I’ve Gotta Know Why», il tape en plein cœur de l’excellence de son époque. Voilà un cut produit par Ted Daniel en 1966 alors que dit-on ? On dit «woow la classe !». Et puis voilà qu’avec «Gotta Draw The Line», il se rapproche dangereusement de l’élite Motown. C’est du très grand R&B de 1966. On voit ensuite le son évoluer avec «Now Is The Time For Love Pt1» et «Hope For Love», on est en 1970, c’est une Soul nettement plus ambitieuse, plus orchestrée et Fletch évolue comme un petit crack.

Signé : Cazengler, vraiment pas une flèche

Darrow Fletcher. The Pain Gets A Little Deeper. The Complete Early Years 1965-1971. Kent Soul 2013

Darrow Fletcher. Crossover Records 1975-79 Soul Sessions. Kent Soul 2012

Darrow Fletcher. My Young Misery.  Kent Soul 2020

 

*

Sur la pochette de leur dernier album, je concède que vous puissiez avoir un doute si vous n’avez jamais vu une couve des 33 tours Capitol de Gene Vincent, pour l’EP précédent intitulé Tribute To Gene Vincent and Eddie Cochran, si cela ne vous dit rien, je vous raye ad vitam aeternam de la liste de mes connaissances, les lecteurs fidèles comprennent que dès qu’il existe un soupçon d’influence Vincentale quelque part, je me penche sur la piste comme un entomologiste qui découvre un ciron sur son citron.

ROCKABILLY REVIVAL

LUCKY 7.5.7.

( Album Numérique / Janvier 2023 / Bandcamp) 

Non le jeune homme chanceux qui vous sourit de toutes ses dents ne s’appelle pas Lucky, ne commettez pas non plus l’erreur de croire qu’il est un tueur en série adepte du Magnum 747, non Lucky n’est pas son nom mais celui du groupe. S’appelle comme son père : Dan Spivey : rythm guitar, bv / qui prénomma son fils : Cory ( Spivey ) : lead vocal & lead guitar / ils ont débuté à deux mais ont été rejoints par : Angel Lopez : drums , bv / Sam Haga : bass, bv.

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Ne nous attardons pas sur la pochette voici celle du deuxième 33 tours de Gene Vincent and The Blue Caps paru en 1957. Il suffit de la regarder et de comparer.

757, non ils n’ont pas été sponsorisés par Boeing, 757 n’est pas un modèle d’avion mais c’est ce que l’on appelle aux Etats-Unis l’Area Code autrement dit l’indicatif téléphonique régional de l’état de Virginie. Une manière de revendiquer leur appartenance géographique et leurs racines rock’n’roll, sont originaires de Portsmouth en Virginie, cela ne vous dit pas grand-chose, il est une autre manière de vous situer, cette cité portuaire se trouve juste en face de Norfolk, ville natale de… Gene Vincent !

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Let’s get ready : z’avez intérêt à être prêts car le début ressemble à une départ de tremplin glacé de saut à ski, le rocker se sent comme chez lui avec ce morceau dédié à Gene et Eddie ( clin d’œil aux Stray cats ), auréolés d’une foultitude de titres de classiques et zébrés d’éclairs de guitare les plus attendus mais assénés avec un savoir faire jupitérien, la section rythmique vous a l’impassibilité d’une Pacific qui a décidé de ne respecter aucun arrêt dans les gares… Crazy legs : quand on parle du loup le petit chaperon rouge ne tarde pas à le rencontrer, le morceau idéal pour se souvenir de ce bop borderline et méphitique qui restera le grand apport original et originel de Dickie Harrel au rock’n’roll, le battement  d’Angel vous a des rondeurs angéliques de chat qui fait le gros dos et se frotte contre vos jambes pour vous rappeler qu’il est temps d’ouvrir une boîte. Se débrouillent bien, bel hommage au wild cat. Completely sweet : ici c’est le petit chaperon qui va se faire léchouiller comme un bonbon, une cover respectueuse mais novatrice, une guitare plus clinquante, une voix moins embrumée, ce n’est peut-être pas complètement rockabilly mais totalement sweet, oh, oui !  Memphis cats : du pur de chez pur, avec une batterie qui jappe doucement mais assez fort les guitares qui boppent par intermittence, la basse qui frétille et étincelle sous les eaux et Corey qui vous le sort du timbre du chanteur de country qui a beaucoup vécu mais qui a l’intention de vivre encore longtemps. Broken heart : depuis le Heartbreak hotel d’Elvis (  même avant mais il ne faut pas le dire ) les rockers adorent avoir le cœur brisé, en tout cas un des plus beaux morceaux de l’opus, le chanteur de country tout à l’heure vous a acquis une de ses pêches, melba à la guitare et au sirop velouté de voix teintée de cette ironie qui n’est pas loin des sous-entendus inflexifs de Bob Dylan. Glad all over : un vieux morceau de country blues repris par Carl Perkins, que Corey survole, une très belle interprétation, une leçon de chant pour les amateurs, les autres boys un tantinet en sourdine pour que l’on en prenne de la graine. L’aurait pu rajouter deux ou trois couplets pour notre satisfaction. It’s time I win : on continue dans le même style, une voix traînante beaucoup plus country et contrite que hoqueteuse, n’ayez pas peur la guitare et la base rythmique vous pulsent un peu l’impression désabusée du gars qui a déjà tout perdu. Johnny’s rockabilly boogie : le genre de catastrophe du Rock’n’roll Trio qui vous rend les burnes nettes, vous en homaginent une espèce de démarquage qui exige une étude minutieuse pour établir la proportion entre mixité de techniques guitariques rockab et surf rock, attention mélange instable et explosif, ne vous trompez pas dans les proportions. Hot diddley bop : encore un hommage à un pionnier, c’est trop bo ! Si vous croyez croiser des tigres sanguinaires dans la jungle, vous la font du côté hominien du temps où nos ancêtres sautaient sur leurs pattes-arrières pour voir devant eux, et hop, et bop, un exercice très agréable. I’m gonna miss her : avec l’entrain avec lequel il clame son malheur l’on comprend qu’elle ne va pas lui faire la miss-ère. Le morceau dégouline dans votre gosier comme une crêpe à la confiture de fraise, vite avalée, vite oubliée, oui mais il y a ce petit pic de clic de guitare qui se fichera dans votre cervelle comme une fléchette empoisonnée. Don’t know where I’ll end up : des guitares qui tintent et le gars qui vous interpelle pour vous rappeler ses faux malheurs, une attitude country pour par la suite vous faire frétiller un régal de cordes, du note à note, et des changements de tons qui font le bonheur des amateurs. You can’t always win : un peu le même style que le précédent, une voix qui joue à saute-moutons et des guitares qui festivalisent, une basse qui ricoche une batterie pile au rancart, le petit solo obligatoire réussi, peut-être un peu trop parfait. True love is hard to find : pour une fois les backing vocals passent devant et n’oublient pas de revenir pour relancer le dialogue, un petit côté gospel non négligeable, le solo de guitare se charge de l’aspect sacré du prêche pour vous mieux persuader. B-B-B-Baby : une petite perle rockab, de celles précieuses que l’on aime enfiler, avec une basse qui imite un saxophone à moins que ce ne soit le contraire, un chant un peu à la Hervé Loison, mille détails qui vous rendront heureux.

Je ne sais pas si le titre Rockabilly Revival est bien choisi, peut-être country bop revival aurait mieux exprimé le sens de la démarche. Ce qui est sûr c’est qu’ils sont doués et que le disque ravira les fans, toutefois j’aimerais bien savoir ce qu’ils donnent sur scène, sur leur site ou sur YT vous trouverez des petites merveilles, j’en ai choisi deux :

LIVE AT THE GOODE THEATRE

Vous trouvez l’intégralité du concert sur le live (même titre) paru en septembre 2020, qui regroupe 21 morceaux.

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Run with me : on les voit quitter le backstage sur une musique grandiloquente parfaite pour un péplum, le Google Theatre possède la taille d’un cinéma, elle n’est pas totalement remplie, si vous regardez la vidéo de fin de concert vous verrez que l’ambiance est chaude. Lunettes noire et cheveux mi-longs, pas la coiffure habituelle du rocker de base pour Cory, souriant et totalement à l’aise. Il est indubitable que le groupe a l’habitude de la scène. Zut, retour case départ, avec mini-déclarations et l’installation sur scène passée en accélérée à la manière des vieux films de Charlot, sympa mais pas primordial, les petits détails, les réglages, Dan parle de son fils, Angel se chauffe à la batterie, Sam tripote sa basse, les voici assis autour d’une table répétant en acoustique Run with me et les revoici sur scène. Angel debout botte le train de sa caisse claire. Retour aux interviews. Une vidéo parfaite pour présenter le groupe mais pas indispensable.

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Mar Agitado – Link Wray Way : les passionnés de surf rock seront aux anges avec cette mer agitée, cette joie de jouer, de s’amuser sourire aux lèvres, cette complicité de vieux routiers qui s’attendent aux croisements pour mieux brûler les feux rouges ensemble. Un must. All Ineed is you : belle voix le Corey, vous aménagez deux pistes à vos deux oreilles, le son est si clair que l’on entend parfaitement les quatre instruments, le Sam à la basse vous envoie une présence inimitable, Dan tout fier de son fils se marre. Tired of runnin’after you : belles images, je vous refile les noms derrière les caméras Will Clarke et Shana Nichole car ils le méritent, ce qu’il y a de plus admirable c’est leur manque apparent de difficulté, ça coule de source, ils ouvrent le robinet et l’americana jaillit en flots limpides. Seek higher ground : là ça coule aussi naturellement que du Creedence Clearwater Revival, rien ne semble hasardeux, vous vous dîtes que si vous rajoutiez ou enleviez un quart de note ce serait totalement raté, le grand art donner l’illusion que tout ce que vous faites est nécessaire et suffisant. Link Wray Way :  le chaînon manquant, bel hommage, un vous attendez la guitare devant, non c’est la voix acclamative, la six-corde n’est là qu’en contrepoint, vous n’attendez qu’elle, mais elle se cache à peine est-elle apparue, le vaisseau spatial qui vous file un coup de klaxon alors que vous roulez à fond sur l’autoroute car ses occupants tiennent à vous signaler que les extra-terrestres existent vraiment mais que leurs apparitions sont aussi rares que les extra-guitaristes. Miserlou : vous vouliez de la guitare, en voici, le morceau fétiche, on regarde, on écoute, on se tait, on n’écrit pas non plus. C’est inutile. Splendeur boréale. Red Hot : rockabilly chaud bouillant de Billy Lee Riley, entrecoupé d’images de pompiers de Norfolk, normal le Goode Theatre est en feu. Ebouriffant.

Rien à dire, sur ce coup-là on a été chanceux.

Damie Chad.

 

*

Etrange depuis quelques semaines chaque fois qu’un artefact musical ou visuel m’accroche l’oreille ou l’œil, dès que je m’enquiers de la provenance du phénomène la réponse est souvent la même : de Pologne. Pur hasard ou se passe-t-il vraiment quelque chose d’important en l’ancien royaume du Père Ubu. Peut-être suis-je atteint d’un syndrome polonais philinoïaque, la folie me guette-t-elle, mais avec ce groupe-ci je ne m’inquiète pas, il possède un nom rassurant, HighSanity je vous le traduis tout de suite HauteSantéMentale. Quoique… le titre est tout de même un peu étrange : Half, seraient-ils à moitié malades.

HALF

HIGHSANITY

( Interstellar Smoke Records / Avril 2023)

Janek Ostrowski : vocals / Maciej Zajac : guitar / Sebastian Maciaszkiewicz :  bass / Roch Gablankowski : bass, vocals / Jakub Bizon : guitar.

Sur l’Instagram d’ ISR, je retrouve comme par hasard la couve du dernier album de Moonstone paru sur un label ami ( Voir notre livraison 601 du 18 / 05 / 2023 ), la pochette de HighSanity est d’un tout autre genre. 

Vous la retrouverez sur l’Instagram de Lou Kidd, il possède un autre nom d’artiste Lukasz Maciaszkiewicz est-ce le frère ou un autre hétéronyme du bassiste du groupe ? Je l’ignore. Cette pochette - étincelles sur le bâton de dynamite chaque morceau de l’album est pourvue de son illustration – m’a séduit par sa simplicité qu’il faudrait qualifier comme toutes les autres productions de Lou Kidd d’expressionisme algébrique abstrait. Ce n’est rien, quelques stries sur un fond noir, pourtant déjà l’on peut se faire une idée de la musique qu’elles évoquent, des barrières psychologiques flottantes, un malaise existentiel incertain, une vision assez floue de la place que l’individu se doit de s’adjuger dans un monde borderline.

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Shades : courte introduction, bruissements, bruits de conversations lointaines, des voix masculines imitent le bourdonnement d’une mouche. Serait-ce pour insinuer que la vie humaine tourne en rond ? Last whispers off the day : featuring : Katarzina Firek & Weronika Kesek : batterie pépère se dirigeant vers une supérette, plein d’attaques de guitares par-dessous, arrivent sans prévenir, des voix qui se voudraient harmoniques comme les Byrds mais un jour de grosses faignasseries et les guitares qui reviennent secouer le panier à salade de la vie, un peu trop insipide et menteuse, l’on espère la nuit peut-être parce qu’elle est plus cruelle, l’on y va à pas chaloupés et puis l’on glisse subrepticement vers une espèce kaos mélodique, une guitare s’étire comme un élastique qui cherche la cassure irréfutable, un éclat de rire désabusé mais heureux de l’être puisque la marche du monde lui donne raison. Deeply wrong : voix fatiguée, profondément dépressive, l’on y court tout doucement, pas besoin de se presser l’on sait déjà où l’on va et ce que l’on va rencontrer, un monde dépourvu d’embûches, les guitares bourdonnent un coup en haut, un coup en bas – entre nous l’on se dit que le monde n’est pas si mauvais cela puisqu’il nous offre un très beau solo – bizarrement cet ostrogoth d’Otrowski semble être le premier à ne pas s’en apercevoir, préfère rester enfermé dans sa cage mentale, serait-ce un titre d’inspiration sartrienne ? Ghosts : featuring : Katarzina Firek & Weronika Kezek : au fond du trou, le mec n’est pas près de s’en sortir, vous êtes enfermé en un dôme de résonnances neurasthéniques, elles vous prennent la tête d’une façon agréable, mais pas celle de notre héros au quinzième sous-sol, la batterie se démène pour le réveiller de sa torpeur, z’avez envie de le secouer ce n’est pas que sa comprenette est emplie de fantômes c’est qu’il est lui-même le fantôme, l’auditeur ne ressent aucune angoisse. Love & disease : une espèce de tourniquet asthmatique sur deux notes, serait-celui de la folie, déjà que les philosophes nous ont appris que l’amour était une erreur et la vie une maladie, le gars n’est pas encore sorti de l’auberge de lui-même et des autres, nous l’on est tout ouïe, c’est si doux que l’on espère qu’il ne s’en sortira pas de sitôt. On a de la chance dans son malheur, fait tous ses efforts pour rester du mauvais côté de la vitre. Solitude : basse fréquence des arpèges de la solitude, le gars n’a plus rien à dire alors il se répète, le disque du cerveau s’est enrayé, surtout la piste de la voix parce que les instruments en profitent pour prendre le commandement et montrer tout ce qu’ils savent dans les paliers ascensionnels et désagrégatifs. Terminent un peu comme dans les morceaux antiques par une apocalypse sonore. Insomnia : featuring : Katarzina Firek & Weronika Kezek : le titre ne présage rien de bon, mais il démarre sur les chapeaux de roue, insomnie chaotique donc, avec ses vents de guitares l’on serait presque tenté de dire karocktique, jusqu’à ce que notre naufragé reprenne la direction du bateau échoué, le plongeur remonte vers la surface et aperçoit les premières lueurs violentes du jour, n’est pas encore sorti de l’abysse mais l’est poussé en avant, hissé vers le haut par l’instrumentation, chants de triomphe lointains pour l’encourager, il passe les paliers de décompression, un par un, il sait que peut-être là-haut on l’attend. The very end of night (Prelude) : featuring Eliza Ratuznick : la voix du mec qui a vu l’horreur sur  deux guitares acoustiques, va vers la vie, certes mais lle timbrea voix reste valétudinaire, il a tout compris, vous pouvez rencontrer des tas de gens et passer de bons moments mais à la toute fin vous vous retrouvez seul pour mourir. Ce prélude est un peu comme celui de Tristanet Ysolde de Wagner que les enregistrements font souvent immédiatement suivre de La mort d’Yseult…

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Non ce n’est pas vraiment gai, mais l’instrumentation, toute simple, que l’on pourrait en même temps qualifier de symphonique pour ses subtilités signifiantes, est géniale. Un superbe effort pour que la dichotomie lyrics-musique forme un tout organique rarement atteint par d’autres groupes.

Damie Chad.

 

*

Sur le marché Denis m’a tendu un livre, sous emballage plastifié, c’est pour toi Damie, alors je l’ai pris, en grosses lettres rouges sur la couve c’est écrit ROCK, que voulez-vous quand on a une réputation de rocker il faut l’assurer.

ROCK FICTIONS

CAROLE EPINETTE

( Cherche Midi / 2018 )

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A première vue (expression malheureuse) je ne la connais pas, pourtant la demoiselle porte le prénom féminin le plus rock’n’roll du monde Carole, Oh Carol don’t let him steal your heart away, après ça se gâte, Epinette : plouf ce mot sent la tisane et la vielle à roue en bois d’épinette du renouveau folk des french seventies. Remarquez ça lui correspond assez bien, côté cour elle court le monde et les backstages pour assurer son boulot de photographe, côté jardin, en Dordogne, chez elle, près des arbres, adepte des thérapies douces, elle aime à sarcler les plates-bandes, pratique l’hypnose et la Méditation… rockeuse et hippie, face claire, pile sombre, une riche personnalité.

La plupart de nos lecteurs ont déjà vu ses photos, dans de multiples revues : Hard N’ Heavy, Rage, Best, Metal  Hammer, Rock Sound ( j’ai adoré ce zine), Guitar Part, Rolling Stone, Rock & Folk, Libération. En 2015, à la suite d’une exposition intitulée Rock is Dead, elle a réuni quelques-uns de ses clichés dans un livre à qui elle a donné le même titre. Entre parenthèses le contenu est la preuve absolue que non seulement le rock n’est pas mort mais qu’il est encore vivant. La photographie de la couve qui reprend celle de l’affiche de l’expo, un portrait iconique de Lemmy Kilmister, est devenue virale.

Ce n’est pas qu’elle aurait été insatisfaite du bouquin, les photos c’est bien, toutefois elles souffrent d’un gros défaut, elles ne parlent pas. Oh bien sûr une bonne photo peut vous en dire davantage que la plus merveilleuse des chroniques, mais la puissance irradiante des mots n’est pas à négliger. Pour remédier à cet état de fait, elle prépare toute seule, comme une grande, grâce à une cagnotte Ulule (un truc chouette), le projet Rock Fictions. Sur le papier le principe est assez simple, demander à vingt et un adeptes du maniement de la plume d’oie ou du clavier d’ordinateur d’écrire un texte, d’émettre une vibration, de mettre en mots une résonnance scripturale à un de ses clichés qu’ils auront choisi.

Pour les photos pas de problème, que des gros poissons, je ne vous donne que la liste des cinq premiers groupes même si parfois le texte ne s’adresse qu’à un seul de ses membres : Pixies, System of a Down, Jack White, The Pogues, Robert Smith… de toutes les manières nos concasseurs de vocables s’inspirent d’un des titres des artistes.

Pour nos raconteurs l’on n’est pas au même niveau de célébrité, à part Amélie Nothomb qui se contente d’un texte sans relief de dix lignes, l’est nécessaire de chercher un minimum de renseignements sur le net pour en appréhender leur profil littéraire.

L’exercice n’est pas facile. Premier écueil ne pas rester collé sur la photo, tous évitent l’obstacle descriptifs, ne tombent pas dans le piège. Deuxième étoc ne pas trop s’en éloigner, la photo n’est pas un prétexte. Déjà plus difficile, prenons le cas de Jérôme Attal, auteur confirmé, parolier et chanteur, l’a tout ce qu’il faut dans sa panoplie, il va nous parler de Pete Doherty, en fait il écrit une nouvelle, peut-être la meilleure de toutes, ce n’est pas qu’il n’évoque pas la fragilité de Peter Doherty, c’est qu’il cause d’un phénomène de société qui l’intéresse, qu’il a vraisemblablement expérimenté par lui-même, mais l’on se dit qu’il aurait pu choisir une photographie d’un autre artiste et qu’il aurait pu écrire un texte similaire aussi brillant avec une autre figure aussi pathétique. Se met en scène tout autant et même mieux que le leader des Libertines, dans son texte il perd la partie, il ne rafle pas la mise, il gagne notre sympathie.

Je ne sais pas comment a été choisi l’ordre des textes, étrangement c’est le premier de Gilles Marchand qui nous semble coller le mieux à l’essence du projet. L’est le seul qui s’inspire de la photo, Frank Black des Pixies, lunettes noires levées vers un soleil intérieur, accroché au manche de sa basse aussi long qu’un cou de girafe. Ne nous dit rien de lui, ni des Pixies. Se contente de la poser sur une des marches de l’escalier d’un petit immeuble.  De banlieue, parisien, de province, de n’importe où. De temps en temps le gigantesque inconnu laisse échapper quelques mots sibyllins sans queue ni tête De fait c’est le gars de la photo qui se tient debout sur la marche, mais aucun des locataires et encore moins le narrateur ne sait qui il est. C’est un peu comme le monolithe de 2001 Odyssée de l’Espace, il ne bouge pas, mais sa présence n’est pas sans effet sur les messieurs-et-mesdames-tout-le-monde qui ont l’air de se civiliser chaque jour davantage… Très belle métaphore des effets malfaisants et bienfaisants de l’apparition du rock ‘n’ roll dans l’apathie générale.

Certains se raccrochent aux petites branches. N’ont pas opté pour tel artiste au hasard. Ils connaissent. Ils ont même des choses à dire. Exercice périlleux à tout vouloir expliciter l’on devient ennuyeux et pire encore, pédagogique. Celui qui s’en sort le mieux dans ce genre d’exercice c’est Olivier Rogez, grand reporter, romancier le gars a roulé sa bosse notamment en Afrique. S’ attaque à un monument. James Brown. Dès la première phrase du narrateur l’on sait où l’on se trouve et l’on devine qu’à la fin il rencontrera James Brown. Facile peut-être mais il nous dit tout ce que James Brown a pu représenter pour des millions de noirs américains. Un soleil noir qui brillait et illuminait leur quotidien.

La maquette est à mon goût un peu trop attrape l’œil, le volume se lit vite, et les photos sont belles. C’était juste pour vous donner envie de voir et de lire.

Damie Chad.

 

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ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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(Services secrets du rock 'n' roll)

Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                         

EPISODE 30 ( Restif  ) :

169

Le président est pâle comme un mort. Le Chef lui offre un cigare :

_ Cher président, prenez donc un Coronado, je vous conseille un Electrochoco, trois bouffées et vous vous remettez de vos émotions en trente secondes, fortement déconseillé aux enfants de moins de treize ans, réellement efficace, je vous l’assure.

Le président titube, son conseiller se précipite pour glisser une chaise sous son postérieur avant qu’il ne s’effondre terre, il tente de le rassurer

          _ Président ce n’est rien, nous ferons disparaître cet amoncellement de cadavres durant cette nuit. Au petit matin ils seront oubliés. N’oubliez pas que nous sommes les manitous de la presse, qu’elle soit écrite, radiodiffusée ou télévisée et que nous savons de main de maître orienter les réseaux sociaux.

          _ Crétinoïde de Conseiller, arrêtez de m’embêter avec des détails mineurs, ce qui m’inquiète c’est autre chose !

          _ Ce ne serait pas moi par hasard ?

Nous avons tous entendu. Le président et son conseiller roulent des yeux effrayés, le Chef en profite pour allumer un Coronado. Saisi d’un doute je cherche des yeux Molossa et Molossito. Lecteurs, ne m’accusez point d’anthropomorphisme, mes chiens sont doués mais je ne les crois point capables de prendre la parole comme vous et moi. Par contre j’ai confiance en leur flair. Pour le moment ils sont en arrêt à peu près au milieu de la pièce, à leur attitude frémissante je déduis qu’ils grognent sans bruit comme s’ils ne voulaient pas qu’on fasse attention à eux. Je comprends qu’ils ont peur, mais ils restent stoïquement immobiles. Bientôt tous les yeux sont fixés sur eux. Il semble que l’air bouge, étrange sensation alors que la porte et les fenêtres sont fermées, l’espace devient pour ainsi dire plus dense, vaporeux en ses débuts, il s’obscurcit lentement, une silhouette se dessine, d’autant plus facilement que la fumée du Coronado du Chef se love autour d’elle tel un boa qui s’apprête à étouffer sa proie

          _ Oui c’est moi, si je ne m’abuse !

          _ rhrhré !

Le président pousse un cri, un peu comme quand vous marchez sur la queue d’un cobra et que l’inoffensive bestiole pousse un râle de douleur

          _ Asseyez-vous Madame je vous en prie, Agent Chad laissez votre chaise à notre visiteuse, une amie chère qui nous fait le plaisir de nous rendre visite.

           _ Pas du tout cher Chef, ce n’est pas avec vous que je viens causer mais à ces deux ostrogoths que voilà !

Les deux ostrogoths n’ont pas l’air ravis. Assise sur sa chaise, la Mort a sa tête des mauvais jours, sa main décharnée est crispée sur la hampe de sa faulx avec tant de cruelle majesté qu’elle ressemble à Ramses II sur son trône dans le palais de Louxor. Elle ne tarde pas à les apostropher durement :

          _ Helminthes élyséens si je me souviens bien vous avez signé un pacte avec moi !

Tétanisés, les maîtres de la France, n’osent même pas répondre.

         _ Le contrat était simple, pour ma part je m’étais engagée à vous débarrasser en premier lieu de Monsieur Lechef et de cette tête mal faite d’Agent Chad, ensuite de mettre à mort tous les rockers de ce pays, à condition que vous acceptiez ma demande de rien du tout, une petite faribole de peu de prix !

170

Le conseiller prend courageusement la parole :

          _ Nous avons essayé, hélas ils n’ont pas voulu, nous n’avons pas réussi à les convaincre, malgré tous nos efforts…

          _ On ne se moque pas impunément de moi, tout comme la mauvaise fée des contes d’enfants j’ai envoyé d’un coup de baguette magique paître dans les champs d’asphodèles l’inutile escouade de vos sbires stationnée dans l’escalier pour vous prouver qu’aucune protection ne s’avèrera efficace contre moi.

           _ Malgré tous nos efforts nous…

          _ Regardez-moi, j’ai tenu mes premières promesses pour que vous soyez sûrs de mon engagement, premièrement alors que Monsieur Lechef s’était endormi en fumant un Coronado, je n’ai pas hésité à lui baiser le bout incandescent de son cigare, encore plus horrible que le bisou baveux du lépreux, pour lui insuffler dans ses pensées la menace de la mort du rock’n’roll, depuis ces deux imbéciles n’en finissent pas d’errer dans les cimetières à la recherche de ce dont ils ne savent rien… Quant à notre rédacteur des Mémoires d’un GSH, j’ai froidement abattu cette petite pécore stupide marchande de journaux dont il était stupidement amoureux. 

Il y a beaucoup d’Alices en ce bas monde, mais pour moi il n’y en avait et il n’y en aura toujours qu’Une. Sans réfléchir je sors mon Rafalos de ma poche et je balance un chargeur entier sur la grande dame qui n’en paraît pas affectée. Elle ricane et balance sa faulx effilée vers moi, instinctivement je recule, la lame aiguisée est passée à moins d’un centimètre de ma gorge, je sais que la deuxième fois j’aurai moins de chance, mais je suis pas le seul à avoir aimé mon Alice, Molossa et Molossito n’ont jamais oublié les bocaux de carambars et de chamallows (surtout ceux à la pistache) qu’elle leur ouvrait… Eux aussi veulent venger Alice qui les adorait, n’écoutant que leur courage ils s’accrochent au long manteau de la Mort et tirent de toutes leurs forces, elle essaie de les étriper d’un coup de faulx, mais tenant en leurs gueule les pans de l’ignoble défroque les chiens agiles tournent autour d’elles à toute vitesse, le vieux tissu ne supporte pas leur rage, il se déchire brusquement d’un grand coup, la nudité squelettique de la reine des ombres apparaît, elle pousse un cri d’horreur  de jeune vierge effarouchée, d’un bras elle cache l’absence de ses seins, et de l’autre elle essaie de voiler le renflement charnel inexistant de son sexe. Je savais que le Chef était un grand fumeur de Coronado, après cette scène il m’apprit qu’il participait chaque année à La Havane au lancer de Coronado sur cible, le fait qu’il ait remporté à plusieurs reprises le premier prix de cette discipline ne m’étonne pas, vu qu’éberlué j’ai été j’ai été témoin du trait de feu qui traversa subitement la pièce, il y eut un cri d’horreur une espèce de hululement de vieille chouette déplumée lorsque subitement le crâne de La Mort s’illumina, durant quelques secondes elle eut l’aspect d’une rousse incendiaire, une broussaille flamboyante eut raison des quelques cheveux blancs qui restaient encore par miracle accrochés à son occiput. Courageusement elle prit la poudre d’escampette et disparut dans les escaliers. Intrépidement le président et son valet la suivirent.  

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Il y eut encore un peu de bruit dans les escaliers durant quelques minutes, le temps que les services de l’Etat, vivement appelés, nous supposons par le Président, fassent le ménage, z’en ont rempli fissa plusieurs camions bennes munis d’un toit de toile qui démarraient à toute trombe emportant on ne sait vers quelle décharge publique leur chargement de héros morts pour défendre la patrie.

Dès que ce fut finit le Chef alluma un nouveau Coronado :

  • Enfin pouvoir fumer dans le calme, ce monde moderne me rend fou, Agent Chad cette nuit agitée a été fort instructive.
  • Nous avons appris qu’aux origines de cette affaire nous retrouvons les plus hautes autorités de l’Etat, ce qui n’est guère étonnant, nous les avons souvent rencontrées sur notre chemin dans nos précédentes aventures. Ils ont déjà essayé de se débarrasser de nous.
  • Agent Chad cette fois, ils ont conclu un pacte héréditaire avec l’ennemie N° 1 de l’espèce humaine, pour une raison que nous ignorons encore, nous devons la trouver dans les heures qui suivent !
  • La tâche risque d’être ardue, je ne vois pas comment procéder !
  • Agent Chad, ne soyez pas défaitiste, laissez-moi allumer un Coronado et tout s’éclaircira.

J’avoue que j’ai douté, la même faute que Moïse devant Canaan, je ne veux pas insinuer que le Chef est Dieu, toujours est-il que la sonnerie du téléphone retentit à peine le Chef eut-il soufflé sur son allumette.

          _ Décrochez, Agent Chad, vous voyez bien que je suis occupé !

Je me saisis du combiné :

  • Allo Damie, c’est moi c’est Carlos, il y a du nouveau, j’arrive dans cinq minutes, attendez-moi au coin de la rue !

Damie Chad.

 

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