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  • CHRONIQUES DE POURPRE 256 : KR'TNT ! 376 : ( YOUNG ) RASCALS / LES MARGOUYOTS / BONELESS / NOISE MUSIC / JEAN-MICHEL ESPERET

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 376

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    31 / 05 / 2018

    ( YOUNG ) RASCALS

    LEs MARGOUYOTS / BONELESS /

    NOISE / JEAN-MICHEL ESPERET

    Bloody Rascals

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    Blueberry a raison de jurer ainsi. C’est compliqué avec les Rascals.

    Leurs beaux albums Atlantic faisaient la fierté des kids qui les dénichaient dans les boutiques d’occase de Londres. Ils furent ensuite virés des étagères pour faire place à des choses plus radicales. Mais les Rascals laissaient le souvenir de gens plutôt doués. Et puis au hasard des pioches ici et là, on a fini par reconstituer la série, ne serait-ce que par respect pour Arif Mardin qui avait si bien su veiller sur le destin du groupe. Lorsqu’on se fie aux grands producteurs de l’époque, on est rarement déçu par les disques qu’ils ont chaperonné. Bert Berns, Jerry Ragovoy, Shel Talmy et Jack Nitzsche sont des exemples assez bavards sur la question. On comprend que Roger Armstrong et Ted Carroll aient fini par leur consacrer des séries hautement capiteuses.

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    Apparemment, Iain Lee est lui aussi un vieux fan des Rascals. Comme tout le monde à l’époque, il adora «Groovin’», le premier hit du groupe qui s’appelait encore les Young Rascals et qui allait donner son titre à leur deuxième album. Mais le hit qui rentrait vraiment sous la peau s’appelait «How Can I Be Sure». Felix Cavaliere commençait à y déployer son immense talent de maître chanteur-compositeur. Et Iian moqueur ajoute - And everyone knows those two tunes, don’t they ? - Pourtant, les Rascals ne furent jamais aussi énormes en Europe qu’ils le furent aux États-Unis. Malgré les quelques hits qu’on entendait à la radio, on est tous passés à côté des Turtles, de Paul Revere & The Raiders et de Tommy James & the Shondells. Iain entre dans l’histoire des Rascals en rappelant que Felix le chat apprenait le piano au conservatoire et comme beaucoup de gosses de son âge, il tourna mal lorsqu’il découvrit le rock’n’roll à la radio. Il préféra très vite Fats Domino er Ray Charles à Chopin et Beethoven. L’information pèse de tout son poids, car cette formation classique va devenir le terreau d’un groove de blue-eyed soul assez exceptionnel. N’oublions pas qu’avant de faire Gainsbarre, Gainsbourg jouait Chopin au piano. Et comme pour Felix le chat, son sens de la mélodie vient directement de sa formation classique. Il va donc entrer dans le tempo de son époque, sweet and soulful, but hot. Lorsqu’il tourne en Europe avec un cover-band, il croise les Beatles qui n’ont pas encore traversé l’Atlantique et s’extasie de la qualité de leurs chansons. C’est là qu’il comprend qu’il est vraiment fait pour ça : composer et chanter du rock. Il s’acoquine avec le tambourine wizard Eddie Brigati et le guitariste Gene Cornish. Un batteur à tête d’ange nommé Dino Danelli vient compléter les effectifs - And it was that simple - Vous n’avez idée comme c’est simple de monter un groupe quand on a la chance de tomber sur les bonnes personnes.

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    Ils furent le premier groupe de blancs signés sur Atlantic. Sans doute était-ce la raison pour laquelle on recherchait alors leurs albums. Sur la pochette du premier, The Young Rascals, ils portent de ridicules chemises à cols ronds - the weirdest collars ever seen in any photography ever - Comme la plupart des groupes américains de l’époque, ils se font les dents sur un tas de reprises : «Like A Rolling Stone», «Midnight Hour» et «Mustang Sally». Et c’est là qu’on découvre la voix d’un chanteur extraordinaire : Felix le chat. Il attaque avec le «Slow Down» de Larry Williams et envoie un fabuleux shoot d’orgue. Mais on trouve à la suite pas mal de chansons frelatées. Felix refait un carton avec «Do You Feel It» en fin d’A. Il pulse son r’n’b au vrai shuffle d’orgue et frise la white-niggarisation des choses. Grâce à ses nappes, les Young Rascals se calent bien sur «Like A Rolling Stone», et Gene Cornish se pince bien le nez pour imiter Dylan. Ils sortent là une espèce de copie conforme. Par contre, ils ralentissent le tempo de «Mustang Sally» et cette version escargot ne passe pas très bien.

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    Iain Lee suit le fil des albums et s’émerveille tout particulièrement du deuxième album, Collections, qu’il qualifie de disque de la maturité - Collections displays a growing maturity, a sophistication even, an indicator that the Young Rascals had staying power - Pour Felix le chat, le studio était l’endroit qui rendait tout possible. Dès la belle pop ambitieuse de «What A Reason», on les sent intéressés par le degré d’excellence. Tom Dowd et Arif Mardin supervisent. S’ensuit un très beau balladif new-yorkais nappé d’orgue, «Since I Fell For You». Mais c’est en B que se joue de destin de cet album, et dès «Come On Up», on passe aux choses sérieuses avec un jerk noyé d’orgue. Felix est un fieffé chauffeur de piste. Ils tapent ensuite dans le Tamla Sound avec «Too Many Fish In The Sea». Puis ils passent directement au garage avec «Ninetiteen Fifty Six». Gene Cornish imite la voix de Little Richard. Encore du Soul shuffle avec «Love Is A Beautiful Thing». Felix le chat le galvanise. Et ils terminent cette belle B avec une cover de «Land Of 1000 Dances». Franchement, ces gens-là savent taper dans la bonne black et l’allumer aux gigantesques nappes d’orgue. En la matière, Felix le chat se montre particulièrement prodigue. Cette version est une merveille bien intentionnée - Stomp your feet - Eddie chante et white-niggarise à fond de train, il awite bien le gros shuffle.

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    C’est avec Groovin’ que le groupe explose - the breakthrough - C’est là qu’on trouve leurs deux plus grands hits, le morceau titre et l’immense «How Can I Be Sure» - Perfect pop moments - Arif Mardin y ramène de l’accordéon et c’est sans doute ce qui fait l’inexorable charme de ce classique. On entend là le son des sixties dans ce qu’il a de plus charmant et éternel. Avec cet album, on voit bien que la petite industrie Cavaliere/Brigati tourne à plein régime. «A Girl Like You» qui ouvre le bal de l’A sonne comme de la pop du Brill, étonnamment bien produite et orchestrée. On croise aussi pas mal de cuts pop d’un bon rapport qualité/prix, mais sans avenir. La surprise vient surtout de «You Better Run» qui se niche en B. Voilà en effet un hit garage complètement inattendu. Ils riffent ça comme des charbonniers et prennent le refrain aux chœurs d’unisson. On se régale aussi de «A Place In The Sun», petit chef-d’œuvre de good time music chanté par Eddie.

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    Quand paraît Once Upon A Dream, les Young Rascals ont abandonné le Young. Ils ont aussi écouté Sergent Pepper’s, comme beaucoup de monde, à l’époque. Mais justement, le parfum de psychédélisme que dégage ce disque ne semble pas vraiment leur convenir. Iain Lee se dit peu convaincu. - It just doesn’t sound very convincing - Il va même plus loin : «Je vais être honnête. Cet album ne me plait pas. Les épisodes de narration, les bruits enregistrés dans la nature, les trucages sonores, tout cela me semble cousu de fil blanc.» Il n’a pas complètement tort : on s’ennuie comme un rat mort à l’écoute de ce disque. Eddie et Felix ont beau cultiver l’art des harmonies vocales, ça ne passe pas, même un cut comme «Rainy Day» qu’Eddie chante divinement. «It’s Wonderful» sonne comme du psych folk-rock soul de jingle new-yorkais, rehaussé d’harmonies vocales extraordinaires, mais l’étincelle fait défaut. Tout est produit jusqu’à l’os du genou, «I’m Gonna Love You» est cuivré à outrance et scintillant de coups de cymbales, mais rien n’y fait. Dans «Silly Girl», ils font rigoler une silly girl alors qu’Eddie chante par dessus les toits avec toute l’énergie d’un Broadway brat.

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    Le groupe retrouve grâce aux yeux de Iain Lee avec le double album Freedom Suite - It’s a real mixed bag, but the highs are magnificient - Il a raison. On les voit tous les quatre sur la pochette : ils sont aussi rayonnants que les Beatles de l’âge d’or, et ce n’est pas peu dire. Dès l’ouverture du bal de l’A, ils s’en prennent à l’American Dream avec «America The Beautiful». Felix chante les louanges du land of the free (oui, mais pour les blancs). Great rocker que ce «Me And My Friends» - Fat backing vocals, funky bass and just the sexiest brass caught on vinyl - Gene Cornish chante sa compo qui sonne comme un petit chef d’œuvre de good time music, monté sur un bassmatic bien dodu. Comme on voit le nom de Chuck Rainey dans les crédits, on ne s’étonne plus de rien. Ils enchaînent toute une série de hits de pop rascalienne, «Any Dance’ll Do», «Look Around» où Felix groove comme un beau diable, oui, ce mec a le don de l’excellence, «A Ray Of Hope», encore un hit puissant de groovitude céleste, Felix sait donner de la voile, et en B, ça repart de plus belle avec «Island Of Love», compo d’Eddie qui chante, encore un vrai hit de pop pleine de vitalité et de chlorophylle, légère à souhait. Ces gens-là respirent vraiment la joie et la bonne humeur. Ce sacré Felix est une usine à tubes car voilà «Of Course», il groove son r’n’b à la new-yorkaise, of course am I et King Curtis blows his sax. Ces mecs sont atrocement doués : Eddie, Gene et Felix ne composent que des hits, tiens en voilà encore un, «Love Was Easy To Give» et la grâce divine vient aussi visiter «People Got To Be Free». Felix pond un nouveau hit de Soul qui s’appelle «Baby I’m Blue». Il le fait avec de gros moyens, ceux d’un barbu élégant et bien de sa personne. C’est monté en neige aux extraordinaires harmonies vocales. Felix fournit encore un hit Soul fantastiquement orchestré et joué à fond de train : «Heaven» - white punk from New York, yet it could easily be Wilson Pickett or Sam Cooke - Cet album aurait dû être the real masterpiece of 1969, mais Iain Lee a raison, le second disque est complètement foireux - It’s a mess. Absolutely awful - Un solo de batterie de Dino fait une face entière. Argghhh !

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    See paraît la même année avec La Grande Famille de Magritte sur la pochette. Chuck Rainey bassmatique derrière cette équipe de surdoués de la ‘blue-eyed Soul’ (les journalistes anglais adorent cette expression). On retrouve dès le morceau titre qui ouvre le bal de l’A le big Atlantic sound d’Arif Mardin (que Jim Dickinson surnomme the Lord of Darkness, à cause de sa voix grave). La magie des Rascals remonte comme la marée avec «I’d Like To Take You Home», fabuleux cut good-timey. «Temptations Bout To Get Me» emporte aussi tous les suffrages, car ça sonne comme un groove de Soul rascalien, mais c’est en B qu’une fois encore les choses se corsent avec des merveilles du type «Nubia», pièce d’exotica élégante en diable, pas si éloignée d’un universalisme africano-braziliano. Ou encore «Carry Me Back», jolie cut de pop américaine des seventies noyée de cuivres, de joie et de bonne humeur, véritable festin de good vives. Gene Cornish amène une belle tranche de pop psyché, «Away Away», puis retour fracassant de l’exceptionnelle pop de Soul rascalienne avec «Real Thing» : Felix le chat va là où l’attend son destin. «Hold On» referme la marche à grands coups de rock-blues funkoïde new-yorkais. Ces aimables Rascals se montrent dignes de toutes les louanges. Quel album ! Dire qu’à l’époque, on fit la fine bouche...

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    Search And Nearness est le dernier album enregistré par la formation originale des Rascals. Dommage, car ils s’amélioraient d’album en album. Il semble pourtant d’Eddie ait déjà quitté le groupe, car si on ouvre le gatefold, on voit Gene Cornish passer le bras par dessus l’épaule d’un fantôme. On trouve sur cet album une énormité nommée «You Don’t Know», signée Gene Cornish. Il tape dans le rock élégant, que soutient un bassman nommé Ron Blanco. C’est extraordinairement bien tenu et accrocheur. Ne prenez surtout pas les Rascals à la légère, ce serait une grave erreur ! Ils font aussi une reprise solide de «The Letter» des Box Tops, avec le ticket for an aeroplane. Ils en font un truc lourd de sens et amplement tartiné d’orgue et de feeling. Comme Bonaparte, Felix s’auto-couronne empereur du groove. Oh mais on trouve aussi d’autres merveilles, à commencer par «I Believe», solide pop de rock good-timey, on sent les new-yorkais dans la force de l’âge. On note la belle santé compositale de Felix, il propose une pop oxygénée et bien vivace, toujours orchestrée par Arif Mardin. Oui une pop radieuse, à l’image du sourire de Felix. S’ensuit «Thank You Baby», une pop de Soul extrêmement bien ventilée. En vrai seigneur des annales, Felix shuffle son swing selon son humeur, avec bonheur et magnanimité. On se régalera aussi de «Nama», instro d’anticipation motrice. Si on aime tout particulièrement la belle pop swingy, alors on se goinfrera d’«Almost Home». Felix multiplie les exploits softah. Il navigue dans un monde de courtoisie et de classe jazzy. «Ready For Love» se veut chaud et doux comme le vent d’été. On entend ici un groupe parvenu à maturité. Cet album est d’une qualité exceptionnelle. Bizarrement, Iain Lee n’en parle pas dans son panorama rascalien. Gene Cornish boucle l’épisode avec «Glory Glory». Il joue des petits riffs sous-jacents et ça part en mode gospel batch, avec la participation des collectivités locales. On se souviendra de cette foison new-yorkaise, de cette richesse de jus.

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    Puis Eddie Brigati et Gene Cornish quittent le groupe. Felix et Dino décident de poursuivre l’aventure en gauguinant paisiblement. Le double album s’appelle Peaceful World et s’orne de l’une des toiles que Gauguin peignit lors de son séjour à la Martinique. C’est là qu’il découvrit la lumière et les tons directs, ceux qu’il n’allait plus quitter. Felix va sur un son plus jazzy, donc plus aventureux, ce qui colle assez bien au ton de la pochette. Mais sa pop passe souvent à l’as. Il ne peut pas gagner à tous les coups, ce serait trop facile. Le seul cut vraiment bandant de l’A s’appelle «Love Me». Chuck Rainey joue dans cette pièce sacrément pantelante. Une nommée Molly Holt duette avec Felix le chat et pour l’époque, c’est de très haut niveau. En B, une certaine Ann Sutton vient duetter avec Felix sur «Mother Nature Land» et on se laisse bercer par ce beau groove d’atmosphère flûtée. Felix revient à la charge avec «Icy Water», une pop de Soul insistante et sacrément attachante. Chuck Rainey s’en vient faire des loopings de bassmatic sur «Happy Song». Felix chauffe sa Soul en vrai groover intercontinental. Tout cet album sent bon le groove de dégaine suprême. En C, Felix orchestre le vol de la mouette dans «Little Dove», il la suit sur l’océan hugolien, là-bas, si loin et c’est orchestré en technicolor. Tout est bien sur ce disque, à condition bien sûr d’aimer le paradis.

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    L’ultime album des Rascals s’appelle The Island Of Real. Une toile bucolique de Dino Danelli orne la pochette. Alors, bon album, mauvais album ? Excellent album ! Et ce dès «Lucky Day», petit joyau de good time music à la Felix, avec les chœurs de rêves d’Ann Sutton et de Molly Holt. On note aussi la présence d’un fabuleux bassman en la personne de Robert Popwell, il faut l’entendre jouer ses contre-attaques ultraïques de jazz-bass éhontée. Sautez directement sur «Jungle Walk», car voilà du funk new-yorkais qui n’a pas à rougir. Felix y va de bon cœur et les filles renvoient bien l’ascenseur. Juste avant, on peut quand même se payer un petit coup de «Be On The Real Side», car Felix y fait son Marvin, et ça vaut le détour. Il boucle l’A avec le morceau titre, une sorte de groove océanique qui comme son nom l’indique s’étend à perte de vue. Félix y fait son Croz, il se laisse partir à la dérive. En B, les merveilles pullulent, à commencer par «Hummin’ Song», véritable groove d’un Gauguin des temps modernes. On s’émerveille d’une telle allure et d’une telle allonge. Molly Holt chante «Echoes», un balladif paradisiaque qui sent bon le vent des îles. Molly peut aller chercher des grimpettes à la Aretha, cette petite poulette a du répondant. Robert Popwell fait encore des ravages dans «Time Will Tell». Il remonte son manche en pouet-pouettant des triplettes de belleville diminuées, pendant que Felix duette avec Ann Sutton. Le Popwell revient à la charge dans «Lament». Il n’en finit plus de monter et descendre des gammes dans l’immensité d’un groove océanique.

    Si on en pince pour Felix le chat, le détour par ses albums solo se révèle indispensable.

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    Il enregistre son premier album solo avec Todd Rundgren en 1974. Sobrement titré Felix Cavaliere et orné d’un portait de Felix brossé au fusain, l’album offre toutes les caractéristiques de la consistance. Felix tape dans le pur jus de r’n’b avec l’excellent «I’m A Glamblin’ Man». On peut lui faire confiance pour ça : depuis l’âge d’or des Rascals, il n’a plus rien à prouver. Son «Everlasting Love» n’est pas celui des Love Affair, mais sa pop de soul relève de la meilleure élévation. Felix le chat tient bien son rang. Il passe ensuite au groove des Caraïbes avec «Summer In El Barrio» et finit l’A avec «Long Times Gone», un balladif de rêve joyeusement orchestré et inspiré à plein nez. On retrouve son groove adroit en B avec «Future Train», une good time music d’éclat majeur, fabuleusement coulée sous le boisseau d’une guitare limpide. Puis il jazze son «Mountain Man» to the mountain top et passe à la crème du fandango avec «Been A Long Time», un cut admirable de kitschy kitschy petit bikini et porté par les violons de Johan Strauss. Il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Et puis en fin de B, on tombe sur un véritable coup de génie intitulé «I’m Free» : Todd y fait de l’hendrixien carabiné, il flambe ça aux petit oignons, comme dans «Little Red Lights», c’est complètement dévastateur, typique de l’âge d’or toddien.

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    Nouveau coup de maître avec Destiny, paru l’année suivante. Quel album ! Il attaque avec deux coups de diskö capables de dérouter les cargos. On compatit en arguant que Felix creuse sa veine blue-eyed soul, comme on dit chez les marchands de montures. Puis il passe à la Soul dansante avec «Never Felt Love Before». On voit que ce mec adore danser dans la discothèque avec une jolie poulette. Il adore les belles fringues et les cocktails givrés au sucre glace. Ah comme la vie est belle, ouh ouh, le voilà amoureux pour la première fois de sa vie. Et puis en fin d’A, on tombe sur «Light Of My Life», une fabuleuse giclée de Soul, bien emmenée vers la lumière. Felix l’enlève, il redevient l’espace de quelques minutes le grand maître de la Soul blanche saxée de frais. On se croirait presque chez Junior Walker, les gars. Attention à la B, c’est une horreur, tous les cuts tapent en plein dans le mille, à commencer par «Can’t Stop Loving You», nouvel exemplaire de Soul blanche visité par la grâce. Felix raffine bien son pétrole, tout est extrêmement musicologique chez lui, oui, car le solo de sax renvoie directement à ce démon d’Herbie Hancock. Nouvelle tartine dégoulinante de Soul pop avec «Try To Believe». Cette fois, Leslie West mène la bal des Quat’ Zarts. Puis Felix déclenche l’émeute des sens dans «You Came And Set Me Free», véritable chef-d’œuvre de good time music enrichi par les voix de filles énamourées. Voilà un festival de tout premier ordre. On retrouve Laura Nyro dans les chœurs de «Love Care», un nouveau chef-d’œuvre irréversible de Soul blanche, les filles derrière Felix sont magnifiques et incroyablement prolifiques. Elles créent tout simplement de la magie. Ouf, il est temps que cet album se termine. Leslie revient jouer sur «Hit And Run», pur jus de blues-rock à l’Américaine. C’est joué et chanté à outrance. De là à dire que Destiny partira pour l’île déserte, c’est un pas qu’on franchit allègrement.

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    Avec Castles In The Air, le soufflé retombe un peu. Il démarre pourtant avec une belle pop de Soul intitulée «Good To Have Love back». Felix propose une certaine idée de la good time music, et il le fait d’autant plus plaisamment qu’il voit revenir l’amour. Il enchaîne avec «Only A Lonely Heart Sees», un balladif sensible et charmant, outrageusement bien chanté. Les mauvaises langues trouveront Felix un brin putassier, mais force est d’admettre que ce balladif paisible s’ancre dans la beauté. Le problème est qu’on trouve sur cet album quelques cuts parfaitement ridicules, des choses qui resteront sans conséquence sur l’avenir du genre humain. Felix tente de sauver son album avec «Outside Your Window». Il essaye désespérément de renouer avec la grâce rascalienne, mais c’est difficile. C’est comme s’il visait une pop plus commerciale, et il faut attendre «Don’t Hold Back Your Love» pour retrouver la terre ferme. Felix revient enfin à ce groove paradisiaque de bonne augure dont il se fit le spécialiste, au temps des Rascals. La bonne Soul lui va vraiment comme un gant, même s’il semble parfois flirter avec la pop des putes.

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    Felix Cavaliere Interchords n’est pas vraiment un album, au sens premier du terme. Felix le chat propose un choix rétrospectif de cuts et les présente un par un sur le ton de la confidence. C’est un curieux mélange qui s’ouvre sur la diskö d’«All Or Nothing» et qui s’achève sur le vieux «Groovin’». Felix raconte qu’il jouait des congas sur «Groovin’». C’est l’époque où, dit-il, on pouvait encore expérimenter en studio. Ils avaient cette crédibilité qui leur permettait de tester des sons en studio - Today, you can’t do it anymore. You’d better have your own studio - Il présente aussi cette belle pièce de blue-eyed soul qu’est «Girl Like You», une pop enchanteresse à laquelle sont rompus tous les vieux fans des Rascals. Et puis voilà l’énorme «People Got To Be Free» tiré de Freedom Suite. Diable, comme Felix peut être bon ! Ce cut est bardé du meilleur son d’Amérique. L’enchantement se poursuit avec «Only A Lonely Heart Sees» qui sort de Castles In The Air et pour présenter «Good Lovin’», Felix rappelle qu’il avait the hard voice dans les Rascals et que dans les clubs, les gens voulaient du rock - That’s what «Good Lovin’» is all about - Et pour «Good To Have You Back» tiré lui aussi de Castles In The Air, il rappelle qu’il avait avec lui some of the best musiciens he’d ever heard.

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    Don Was produit Dreams in Motion paru en 1994. Dès «Trust Your Heart», on comprend que si Felix le chat continue, c’est uniquement parce qu’il aime groover avec des musiciens. C’est parce qu’il aime le vent des îles, parce qu’il aime que la vie soit douce. Felix le chat pratique le blue-eyed hedonism - You’re just a gift for dreams - Il frise le putassier, mais il caresse depuis trop longtemps la courbe oblongue d’une vision qualitative, comme d’ailleurs Ronald Isley. Avec «Stay In Love», il nous propose un petit balladif incoercible de cœur de cible. Felix cherche toujours le point G d’une faille. Il sait s’enfoncer avec douceur dans la moindre entaille harmonique. Il cherche toujours la voie du slowah définitif, mais il lui arrive aussi de s’engluer dans la boue des resucées, comme on le voit avec «If Not For You». Quand l’inspiration lui fait défaut, il lance un pont de cristal par dessus les toits. «Look Who’s Alone Tonight» regorge d’une volonté de plaire. Mais le son verse trop dans la profondeur U2ique, avec toutes les résonances putassières que cela implique. Le morceau titre vaut pour de la belle pop, mais on ne sait plus trop quoi penser. Il semble que notre ami Felix tente le tout pour le tout, alors il swingue un énorme groove, et ça vire au hit, quel fabuleux groover ! Il tâte de la Soul de charme emblématique avec «Big Surprise» et il retrouve sa veine magique avec «Me For You», pure pépite de Soul blanche, soutenue par une prod exceptionnelle. Felix emprunte ses chemins à flanc de coteau, voilà un Soul man qui n’a pas froid à ses blue-eyed Soul eyes. Sa Soul emplit l’auditorium comme la marée du siècle à Saint-Glinglin. Voilà de la Soul inventive, bien coffrée et oblique en diable.

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    Felix a enregistré deux albums avec un autre roi de la Soul blanche : Steve Cropper. Le premier s’appelle Nudge It Up A Notch. On peut voir un antique tourne-disque sur la pochette. Nos deux héros démarrent avec un r’n’b insistant et têtu comme une bourrique, «One Of These Days», joliment inspiré par les trous de nez. Quelle incroyable énergie ! Ils naviguent tous les deux à un très haut niveau qualitatif. Steve prend un très beau solo staxy gorgé de cette vieille verve apostolique. Cela paraît incroyable que ces deux vieux crabes soient encore capables de faire danser les mémères. Avec «If It Wasn’t For Loving You», ils proposent un fabuleux slow d’exaction parabolique. Ces gens-là savent de quoi ils parlent, ne vous en faites pas pour eux. Et Steve sort sa vieille distorse, histoire de montrer qu’il bande encore. Ils proposent plus loin un fiévreux insto d’antho à Toto intitulé «Full Moon Tonight». Steve met la main à la pâte et balance l’un de ces grooves rampants dont il a le secret. Il fait ça depuis cinquante ans, ne l’oublions pas. On reste dans le groove têtu comme une mule avec «To Make It Right». Tout est solide et bien orchestré sur cet album. Steve fait un festival dans «Cuttin’ It Close». Quel guitariste ! Quel pourvoyeur de notes salées ! Il sonne vraiment comme un punk.

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    Mais c’est avec Midnight Flyer que le duo explose. Ce disque sonne tout simplement comme un classique Stax, et ce dès «You Give Me All I Need». Felix y creuse sa faille et shoote de la Soul dans le prévisible. Alors on se prosterne, car c’est du très haut niveau. Felix perce son tunnel et débouche dans un paradis d’ozone supra-naturel. Quel miracle ! Il tient bien son disque en main, well well, et se comporte en génie insistant. Steve et Felix explosent littéralement. S’ensuit le morceau titre. Felix y retente le diable. Ah il faut voir le boulot que ces deux vieux crabes abattent ! Felix ne lâche jamais un groove, il chante de l’intérieur des chœurs, c’est tisonné au timon dans la démence d’un groove précipité, ça pulse dans les mystères du Nil et il pleut du miel de Soul blanche sur la terre. Quand Felix traîne dans les parages, il faut rester sur le qui-vive. Cet homme fait des miracles. Il prend «I Can’t Stand It» au groove de r’n’b. C’est l’un des trucs les plus excitants qu’on ait entendu depuis des lustres. Aria Cavaliere duette avec Felix. On reste dans une extraordinaire ambiance avec «Chance With Me», et tout bascule dans la magie - You can groove with me - Des courants de groove traversent le cut en diagonale et Steve passe un solo liquide de génie pur. C’est d’un niveau dont on n’a pas idée tant qu’on ne l’entend pas. Et Felix part en radeau sur l’Amazone, il Aguirre la bleusaille alors que Steve gratte son petit funk par derrière. On retrouve la fantastique énergie du groove de reins dans «Sexy Lady», et ce renard de Steve croppe son funk derrière en continu. Tout son art vient de Curtis Mayfield, ne l’oublions pas. Ils tapent aussi une version d’«I Can’t Stand The Rain», ce vieux standard cousu, mais Felix le chante au pire feeling de l’univers. Attention, Felix le chat n’est pas n’importe qui, c’est un Soul brother blanc comme neige, mais comme Eddie Hinton, il est encore plus black que les blacks. Il faut aussi entendre l’attaque punkoïde de Steve dans «Do It Like This». Il ressort toute sa niaque de Stax. Instro magnifique et plein d’allant. On adore ces deux vieux routiers de la légende américaine, ils savent combiner le riffing et le shuffle d’orgue, alors on s’en met plein la lampe, d’autant que Steve part en solo

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    Iain Lee enchaîne avec la captivante interview d’un Felix le chat toujours alerte. Il prépare un nouvel album et donne pas mal de concerts aux États-Unis. Felix raconte ses souvenirs de Syracuse University - Lou Reed was there too - Bine sûr, Felix se souvient des gens qui l’ont épaté, surtout Curtis Mayfiled - It’s just ridiculous how good these people were - Et les gens qui l’attirent se trouvent essentiellement in the R&B world. Il rappelle que les Rascals enregistrèrent «Mustang Sally» avant Wilson Pickett. Ils reprirent aussi le «Good Lovin’» des Olympics pour en faire un hit. Felix rappelle en outre qu’il adorait tellement les Beatles qu’il composa «How Can I Be Sure» à cause de «Michelle» et de «Yesterday» - They opened the door for us - Et il en rajoute une petite louche avec Sergent Pepper’s - I really felt that was a big door - Et quand Iain commence à le flatter en vantant les mérites de Freedom Suite, Felix se lâche un peu en expliquant qu’il espère bien voir sa musique lui survivre dans les siècles à venir, comme c’est le cas pour Mozart et Beethoven. Oh, ce genre de propos ne relève pas de la fatuité, c’est le point de vue d’un auteur-compositeur assez haut de gamme, et en tant que tel, infiniment crédible. Quand Iain Lee lui demande pourquoi les Rascals ne sont jamais devenus énormes en Europe, Felix connaît la réponse : Atlantic n’était alors qu’un petit label indépendant, à la différence de Columbia qui distribuait ses disques partout dans le monde - Atlantic was still a fairly small label - C’est d’ailleurs au moment où le groupe a quitté Atlantic pour passer chez Columbia que les Rascals ont explosé. And why did the Rascals split ? - Ha ha ha, Felix se marre. Il rappelle qu’il existe un adage aux États-Unis disant : You can’t fix stupid (on ne peut rien faire contre la connerie) - Eddie ne voulait plus continuer - He didn’t want to do it anymore - Il est rentré à la maison. Ça m’a scié - It was mind-boggling - Depuis, les Rascals se sont reformés pour aller au Rock&Roll Hall of Fame et Felix s’est installé à Nashville pour pouvoir rester créatif et jouer toutes les semaines. Et quand Iain lui demande comment il voit l’avenir, Felix se lance dans l’azur - In our time we didn’t have the internet. We didn’t have facebook. We didn’t have the iPhone. Music was our generation’s Bond - Notre lien - On s’adressait aux gens partout ailleurs à travers notre musique. Et il termine en racontant qu’il est allé voir jouer McCartney sur scène et qu’il était content d’être à nouveau un Beatles fan et de faire partie de cette communauté. L’air de rien, Felix le chat rappelle quelques jolies vérités fondamentales. Que serions-nous devenus sans la musique ? Y avez-vous pensé ?

    Signé : Cazengler, Old Rascal

    Young Rascals. The Young Rascals. Atlantic 1966

    Young Rascals. Collections. Atlantic 1967

    Young Rascals. Groovin’. Atlantic 1967

    Rascals. Once Upon A Dream. Atlantic 1968

    Rascals. Freedom Suite. Atlantic 1969

    Rascals. See. Atlantic 1969

    Rascals. Search And Nearness. Atlantic 1971

    Rascals. Peaceful World. Columbia 1971

    Rascals. The Island Of Real. Columbia 1972

    Felix Cavaliere. ST. Bearsville 1974

    Felix Cavaliere. Destiny. Bearsville 1975

    Felix Cavaliere. Castles In The Air. Epic 1979

    Felix Cavaliere. Felix Cavaliere Interchords. Epic 1980

    Felix Cavaliere. Dreams in Motion. MCA Records 1994

    Felix Cavaliere & Steve Cropper. Nudge It Up A Notch. Stax 2008

    Felix Cavaliere & Steve Cropper. Midnight Flyer. Stax 2010

    Iain Lee : Got To Be Free. Record Collector #463 - Februrary 2017

    23 / 05 / 2018 – PARIS

    LE QUARTIER GENERAL

    LES MARGOUYOTS / BONELESS

    L'annonce m'est tombée un peu par hasard ( objectif ) sous les yeux, c'était marqué Rockabilly et puis ce nom étrange venu d'ailleurs, les Margouyots, curiosité aiguisée par ce nom qui fleure bon la margoulinerie, fallait voir cela au plus vite, la teuf-teuf nous emmène illico à Paris au Quartier Général.

    LES MARGOUYOTS

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    21 h 07 quand nous pénétrons dans le Quartier Général pour le concert indiqué à 21 H. Quatre sur scène plus une cadillac rouge et une moustache noire nous accueillent – première fois qu'un concert commence à l'heure au QG – et le groupe filoche déjà à cent cinquante kilomètres heure sur chemin vicinal. Du rockab qui ne s'embarrasse pas avec la tradition, électrifié à mort par une guitare omniprésente. A vous arracher les opercules des oreilles. Faut vite se rendre à l'évidence, de sacrés musicos, doivent avoir bourlingué dans pas mal de swing rafiots pirates pour monter à l'abordage de si belle manière. Jerémy Perrin ne vous laisse pas une seconde de répit, à voir la manière dont ses doigts courent sur les cordes l'on en arrive à penser qu'il les a transformées en ligne à haute tension. Ne peut plus s'en détacher, un cas étrange d'auto-envoûtement, une possession vaudou qui nous rappelle que Memphis n'est pas si loin que cela de la New-Orleans, l'est comme le chien qui s'accapare les os du red rooster, n'en laisse pas un gramme pour les autres.

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    Quand J. J. Folgoni porte son harmo à la bouche, lui fait signe, pas encore, l'a encore à se débarrasser de deux ou trois licks époustouflants, mais le Folgoni fulgore de son côté, s'installe dans les interstices, la fenêtre de tir est exigüe mais il applique la tactique du tireur d'élite, balle par balle, mouche à chaque fois. Un peu en retrait Jean-Pierre Domont cause avec sa big mama. Et elle jacte sans arrêt la grosse noirâtre, swingue à mort, vous en tire des rafales de vols de corbeaux qui passent par dessous le son de la guitare dans le seul but de l'étoffer et de lui donner un relief monumental. L'est comme le chameau qui porte la caravane sur son dos. Predrag Sojic joue debout. Ne se contente pas d'une caisse claire et d'une cymbale, un véritable pregdateur de grosse caisse en souplesse, et rien que pour le break de Hound Dog, le bon Dieu a dû lui réserver une place à sa droite, à moins que ce ne soit le devil in person qui s'occupera de lui, car le chien sauvage je l'ai peut-être déjà entendu aboyer plus de trois cents fois en divers concerts, mais jamais avec une telle force, une telle justesse. Ah, cette dégringolade d'escalier roulant de D. J. Fontana dans laquelle vous vous cassez une par une mais toutes en même temps vos précieuses vertèbres, Sojic vous la refait à l'identique, une fois sur le dos, et une fois sur le ventre.

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    Jouent les classiques, Elvis, Billy Lee Riley, Warren Smith, Little Richard, sans oublier les Stray Cats, mais m'ont scotché avec leur Rock-A-Beatin' Boogie de Bill Haley, une idée de fou – du Bill Haley avec un harmonica pour remplacer le saxophone, au départ cela sent le plan foireux sur la comète – une interprétation idéale - genre ouragan sur le rockab - qui sera recouverte par les applaudissements enthousiastes du public. Précision d'importance, Jérémy se charge du chant, du même style que son jeu de guitare, rentre-dedans, jamais en défaut, terriblement efficace. Sur le medley final J.J. Fulgoni fait monter Jérôme sur le bateau déchaîné et nous avons droit à beau solo d'harmonica blues avec les mains qui volètent comme ailes d'oiseau paniqué autour de la bouche et J. J. qui y va de son côté au fleuret moucheté. Et empoisonné. Car mourir de mort lente n'est pas toujours plus désagréable que rapide.

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    Les Margouyots nous ont séduits. Un rockab à l'arrache et hyper-maîtrisé, l'énergie et le savoir-faire, ont emballé le public, dans la poche, et pas besoin de rajouter le mouchoir dessus pour l'empêcher de ressortir. A revoir.

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     ( Photos : Bruno Charavet - https://www.flickr.com/photos/lechatrave/albums )

    BONELESS

    Boneless, premier concert sous ce nom. Groupe de reprises mais qui possède ses supporters. Ardents. Partent avec un guitariste sur béquilles obligé de rester assis ce qui ne doit pas être commode et amoindrir votre influx nerveux. Un bon chanteur et une bonne rythmique. C'est-là où ça coince. Interprètent une musique qui ne leur correspond pas. Leur manque ce gramme de sauvagerie initiale qui fait toute la différence. Foo Fighter, Oasis, AC / DC, Kings of Leon, Guns and Roses arrachent quelque peu nous semble-t-il, nous en offrent des versions trop propres sur elles, peut-être l'apprécieront-ils en tant que compliment mais m'ont irrésistiblement fait penser à U2, et sa boursouflure creuse. J'ai tenu jusqu'au bout mais je me suis forcé sur leur version essoufflée de Fortunate Song. Selon moi, ils auraient plutôt l'étoffe d'un groupe de hard mélodique mais je ne crois pas que ce soit leur culture originelle. En tout cas ils y prennent du plaisir et le font partager à leurs fans de tous âges. Suivent un sentier qui n'est pas le nôtre. Car pour nous, secteur-sectaire rock, c'est rock un jour, rock toujours. Bonne chance à Boneless.

    TROISIEME GROUPE

    Pas vu, ni connu. Car nous étions partis guerroyer ailleurs. Les fans attendaient que Shyva's Vibration prenne place, massés devant la porte. Un subtil mélange de punk, de reggae, et de ska, nous ont-ils assuré. Diantre ! la programmation du Quartier Général était méchamment éclectique ce soir-là. Pas grave, on était venu pour les Margouyots, flair de rocker.

    Damie Chad.

    NOISE MUSIC [ ncïz 'mju:zïk]

     

    Coupez votre téléphone, fermez votre porte à double-tour, installez-vous confortablement... bien merci, avalez douze cachets d'aspirine 1000 et trois tubes de cogitum, pas de panique, je suis sûr que vous êtes capable de comprendre. Certes vous n'êtes pas plus intelligent qu'un autre, mais pas moins bête non plus, tous les espoirs vous sont donc permis. Evitez toute précipitation, ne faites pas comme moi, chouette ai-je dit sans trop regarder, une revue sur le Noise, superbe, deux euros, belle couverture jaune d'œuf de marsupilami, pas cher, tout beau, le gars avait l'air surpris et estomaqué lorsque je lui ai refilé la pièce.

    C'est après que j'ai compris ma douleur. Un truc chiadé à mort par des intellectuels de haut-niveau masturbatoire n'oserai-je ajouter. Mais chez Kr'tnt ! La direction ne recule devant aucun sacrifice pour satisfaire la curiosité des fans. Me suis donc attelé avec courage et abnégation à la tâche.

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    Pour être précis c'est le numéro 28 de la revue MULTITUDES paru au printemps 2007, je préfère les laisser se présenter à leur manière :

    «  Son objectif est d’intervenir de façon créative dans le champ intellectuel politique, philosophique et artistique contemporain, diffractant l’héritage de l’opéraïsme italien à travers un faisceau de catalyseurs intellectuels, comprenant des grands noms (Spinoza, Deleuze, Negri) ainsi que des penseurs à redécouvrir (Gabriel Tarde, Gilbert Simondon). Tous sont sollicités pour développer des problématisations incisives qui ouvrent des perspectives de luttes et d’espoirs en rupture avec les lamentations et les complaisances dominantes. » Vous trouvez cela et plus si affinité sur multitudes.net.

    Ce numéro 28 s'intitule : l'extradisciplinaire : critique des institutions artistiques : l'est divisé en diverses sous-parties hors de nos champs de compétence, et nous intéresserons uniquement aux six articles de l'intitulé Noise.

    YVES CITTON

    Le Percept noise comme registre du sensible

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    Nous ne citons pas Yves Citton, nous en extrayons la moelle quintessenciée. Se penche d'abord ( très pericoloso ) sur l'historicité du noise. Dada, futurisme italien – trouve le moyen de ne pas nommer Luigi Russolo, son manifeste L'Art des Bruit, et ses bruiteurs qu'il avait construits de ses propres mains en prévision de futur concerts – plus près de nous John Cage, Edouard Varèse et chers au coeur des rockers Pixies, Sonic Youth, Jesus Lizard... mais son interrogation porte surtout sur la définition du bruit. Raisonnement simple, le bruit est tout ce que nous ne reconnaissons pas comme musique. Mais le bruit doit être d'obédience trotskiste, tendance taupe rouge. A peine un musicien en introduit-il dans un concert ou un enregistrement, que bientôt notre oreille s'y habitue. L'a beau faire du bruit, on ne l'identifie plus en tant que tapage nocturne en plein jour. D'où la nécessité pour l'artiste qui veut attirer votre ouïe d'en augmenter le volume pour qu'il soit reconnu en tant qu'apport désagréable. Le bruit agit en musique comme ces migrants qui s'installent chez nous au grand dam de la population autochtone et qui finissent par se confondre avec le peuplement natif. Incroyable mais votre perception du bruit est une construction culturelle en éternel mouvement.

    Concrètement parlant le noise est une musique qui remplace le rythme, la mélodie l'harmonie, par des variations sonoléthales, qui privilégie l'épaisseur sonore ou le timbre phonique, la dissonance par rapport à l'harmonie.

    YOSHIHIKO ICHIDA

    Le Blues, cette chanson si bruyante

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    Avec Yves Citton nous étions dans une définition très intellectuelle du bruit, issue du mode d'appréhension du monde selon un modèle grec de construction amphionesque et cosmosique qui a présidé à la maturation de la musique classique. Le bruit est conçu comme un parasite, même si la trompette du jazzman s'amuse à dialoguer et à inclure dans sa prestation le bruit de la mouche qui se promène sur le micro, l'intervention inopinée de l'insecte n'est pas coordonnée à la notion d'aléatoire. Le noise échapperait-il à la beauté poétique du cadavre exquis ?

    Prudemment Yoshihikido Ichida nous ramène en pays connu en la terre arable du blues. Le blues serait d'abord accompagnement rythmique du travail collectif des esclaves occupés à ramasser le coton. Il n'est que moutonnement infini destiné à imposer une certaine vitesse – dans les usines l'on parle de cadence de la chaîne – un bruit de fond qui vous empêche de couler plus bas.

    Ce son de base n'était pas qu'assujettissement imposé, vous donnait conscience d'être collective et par ricochet individuelle. L'individu pousse son propre cri, le holler, l'appel qui implique une réponse sans laquelle vous n'avez aucune preuve de votre existence personnelle, et le miracle se produit lorsque votre question existentielle reçoit sa réponse de la collectivité, c'est dans ce moment d'incertitude et d'attente, en ce silence angoissé que se manifeste le hiatus du bruit, cette subtile dissonance entre deux fragments de temps qu'éclot la note bleue, c'est en cette distorsion primitive et originelle qui contient en germe toute la dimension noisique du rock'n'roll que les nouvelles technologies permettront de mettre à jour. Les pédales wah-wah d'Hendrix ne sont pas des nouveautés, seulement des outils qui aideront à retourner aux origines. Tout cela déjà perceptible chez Charley Patton et que l'on retrouve en une longue chaîne de passation du bâton merdeux chez Muddy Waters, Howlin' Wolf, Frank Zappa, Captain Beefheart, dans le Metal Machine Music du grand méchant Lou. Reed et le second Velvet qui nous permet par sa saturation sonique déstructurante de faire le lien avec le rameau classique Stockahausen, Xénakis, Stravinsky, Boulez, Cage, La Monte Young...

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    Autant le blues peut être entendu comme une montée incessante du volume sonore, une opiniâtre intumescence instrumentale, autant la musique classique aura au contraire après s'être épuisé en une gymnastique rythmique incessante été dépouillée de tous ses affects timbristes pour se dégonfler en baudruche minimaliste... les deux courants se tiennent par la queue l'un commençant là ou l'autre finit et vice-versa, les deux chemins mènent au même endroit, au drone, une vibration monocorde basse et profonde infinie, le bruit de base du noise.

    Suis gentil vous ai épargné l'analyse de la ritournelle par Deleuze et Guattari.

    BOYAN MANCHEV

    Noise : l'organologie désorganisée

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    Après le blues, le rock. Le déploiement des articles a été finement pensé ! Sous sa forme brute, l'instrument. Pas question d'en jouer. Le détruire est une autre manière de le laisser s'exprimer. Bye-bye l'artiste, l'est inutile, pensez à Jerry Lou mettant le feu à son piano, ou Pete Townshend écrasant sa guitare sur scène. L'instrument n'en finit d'émettre des sons, jusqu'à ce que mort s'en suive. Nous sommes-là dans la métaphysique du noise. Que vous jouassiez un prélude de Bach sur votre violon ou que vous sciassiez votre stradivarius en petits morceaux, votre crincrin n'en continue pas moins de produire du bruit. Leibniz vous dirait que les monades se désagrègent mais restent monades puisqu'elles se contentent de rejoindre le flux éternel des monades. Le noise transgresse la mort, elle est une musique qui certes désorganise les formes du vivant, les conduit à leur désagrégation finale, tout en restant vivantes. Le noise est un marteau sans maître, une énergie sans but, une force qui va ajouterait Victor Hugo. Traversée et expression des états divers de la matière. Boyan Manchev ne se mouche pas avec la manche, ose le grand saut, le noise en tant qu'impensé du politique en butte aux attaques répétées du capitalisme. Une façon de dire qu'il reste de l'espoir puisque tout se transforme et rien ne meurt. Même pas la prise de conscience du politique. La prochaine fois que vous fracasserez le vase en cristal de Tante Agathe contre le mur, juste pour le plaisir d'entendre son tintement désorganisateur et destructif, je vous laisse lui expliquer la nécessité de faire surgir l'impérieuse immanence de l'impensé politique en ce bas-monde.

    RAY BRASSIER

    L'obsolescence du genre

    Le noise est un assemblage capharnaümiques de tous genres. De la musique industrielle des années 70, au post-punk et au free jazz vous pouvez décliner des dizaines de noises différents qui n'ont pas grand chose à voir entre eux. Trop de noise tue le noise. Bref le noise n'est pas un genre, le fait que l'on puisse dire que le noise est un genre est déjà la condamnation du noise en tant que genre et plus grave du noise en tant que noise. Réfléchissez un petit peu : si le noise consiste à choquer le public ou les âmes en introduisant un maximum de bruit dans la musique, l'arrive un jour ou la non-introduction de bruit – non pas dans la musique car en cela la musique resterait musique – mais dans le noise lui-même devient l'outrage supérieur et majeur.

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    Ray Brassier nous donne deux exemples : To Live and Shave in LA qui produit des morceaux - fabriqués à partir de bribes de multiples musiques différentes minutieusement amalgamés – d'une vaste ampleur sonique pas du tout cacophonique, et qui ressemble plutôt à de tristes mélopées... Quant à Eb.er et Dave Philips ils s'adonnent à des espèces de performances d'un surréalisme outré ( et daté ). Je ne saurais résister à vous recopier quelques passages du descriptif de l'une d'entre elles : « Eb.er et son complice Dave Philips se claquent répétitivement le visage dans des assiettes de spaghettis munies de micro-contacts. Eb.er gazouille dans un piano qu'il martèle ne s'interrompant que pour faire feu à répétition sur le public à l'aide d'un fusil ( dont ledit public ignore qu'il est chargé à blanc ). Une femme hurle sa souffrance, un tube enfoncé dans l'anus, tandis qu'Er.er souffle à l'intérieur avec des accents de mélodies élégiaques pour cordes. Eb.er lutte pour tirer des sons du poisson mort équipé d'un micro-contact qui repose sur la table. Trois femmes ingurgitent des liquides selon un ordre de couleur strictement déterminé, avant d'aller vomir dans des saladiers selon une séquence elle aussi savamment orchestrée. » Je vous laisse méditer. Je me permets toutefois de vous rappeler que toute pensée philosophique qui ne se confronte pas avec la réalité expérimentale s'avèrera nulle.

    ALEXANDRE PIERREPONT

    Petit-traité de savoir-bruire

    Avec un tel titre l'on s'attend au bréviaire de la noise-attitude d'une nouvelle génération, ben non, Alexandre n'est point grand et la pierre qu'il apporte au pont du noise est un tout petit caillou. Une révélation bouleversante, la matière du noise n'est pas la musique, mais, attention suspense... le son ! Tu l'as dit bouffi, j'en profite pour vous refiler l'incroyable secret de la recette des nouilles au beurre, très simple, munissez vous d'un paquet de pâtes et d'une tablette de beurre, voilà c'est tout, il n'y a plus rien à dire.

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    Pierrepont lui-même s'aperçoit que c'est un peu court alors il cite des exemples : Afternoon of a Georgia Faun de Marion Brown qui tente de vous faire entendre les bruits suspects des esprits en goguette dans les paysages naturels, The Wimme Years ( 1970- 1973 ) de Faust, une experience soundique communautaire, le Daily Bread de Charlie Gayle saxophoniste qui reprend le vieux rêve depuis Coltrane de tous les souffleurs de jazz qui rêvent de produire un disque sans une seule note, E. E. Cummings parle à son sujet du «  grincement somptueux de la simplicité » faites-lui confiance c'est en nos temps de détresse, un des plus grands poètes américains, et quelques autres dont Sonic Youth et le Cathode d' Otorno Yoshihide qui essaie de déstabiliser le partenariat locuteur-récepteur en interférant sur la modalité du message transmis, une approche dérivée de la linguistique.

    Mais le meilleur reste encore la citation de Ishmael Reed qui dans son bouquin Mumbo Jumbo paru en 1972 s'emploie à définir le Jes'Grew, c'est ce désir inopiné qui pousse, depuis l'Afrique, les chanteurs noirs à trouver le om originel de la volonté à être à se manifester selon une interjective manière de passer à l'acte, une force que l'on retrouve autant chez les danseurs de Congo Square que chez Charlie Parker.

    WUNDERLITZER

    Multiplicité + saturation

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    Quand vous voyez la disposition du texte, vous réservez une chambre à Lourdes, mais quand vous vous plongez dedans, vous êtes étonné de voir qu'il faut quatre pages au collectif Wunderlirlitzer pour signifier quelque chose qui tient en quatre lignes. Ne suffit pas d'empiler bêtement des échantillons de sons les uns sur les autres sur une seule piste, faut savoir saisir le moment de la mutation, celui où l'empilement se métamorphose en distorsion. Suis allé sur Youtube. J'en suis ressorti peu convaincu, le bruit que fait l'aiguille du tourne-disques quand par inadvertance et maladresse coupable vous la posez à côté du 45 Tours sur le plateau qui tourne... pas étonnant que la vidéo White Tiger ne soit créditée que de 243 vues.

     

    C'est ainsi que se termine sans préavis le dossier Noise. Je vous laisse découvrir ce continent mais je suis sûr que beaucoup d'entre vous ont déjà commencé l'exploration.

    Damie Chad.

    P. S. : ceci n'a rien à voir avec ce qui précède. Suis simplement étonné qu'une revue qui se définit en tant que combat politique contre l'Empire ( tel que l'a défini Toni Negri – confondant d'après moi le concept d'Empire avec celui du Royaume ) soit financée dans le cadre du programme Culture 2000 par l'Union Européenne. Le Capital a toujours aimé s'offrir ses danseuses. Y aurait beaucoup à écrire sur la prostitution ( pas du tout sacrée ) des intellectuels !

    DISSIDENCES

    APHORISMES ET DIVERSIONS

    JEAN-MICHEL ESPERET

    ( Editions SOCIALINFO / 2018 )

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    Troisième livre de Jean-Michel Esperet que nous chroniquons dans Kr'tnt ! Le Dernier Come-back de Vince Taylor ( aux Editions de L'Ecarlate ) dans notre livraison 142 du 02 / 05 / 2013, et L'Être et le Néon ( toujours aux Editions de l'Ecarlate ) dans la livraison 301 du 03 / 11 / 2016. Un curieux ouvrage qui détonne dans la bibliographie consacrée à l'ange noir du rock'n'roll. Pensez que Jean-Michel Esperet opérait de sentencieuses collusions entre Jean-Paul Sartre et Vince Taylor ! Rencontres de l'existentialisme théorique et de l'existentialisme pragmatique !

    Dans ces Dissidences, Vince Taylor n'est plus là, Jean-Michel Esperet prend la parole en son propre nom. L'aurait pu nous promener dans les images d'Epinal de sa vie de rocker - il a enregistré sous son propre nom - mais non, l'a décidé d'aller au plus profond, de quitter l'écume évènementielle pour nous faire part de sa weltanschauung, sa vision du monde pour parler en bon français, mais si j'emploie le terme philosophique allemand ce n'est pas par hasard, mais selon la référence épigraphique et explicite à Georg Christoph Litchenberg, cet inventeur littéraire du couteau ( nous préciserons suisse puisque le livre est édité à Lausanne ) sans manche à qui il manque la lame.

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    Marcel Proust s'était rendu compte que les choses et la vie ne valent que par l'endroit – du côté de... pour reprendre son expression - d'où on les regarde, l'en a noirci des milliers de feuilles, Jean-Michel Esperet s'est voulu plus expéditif, l'a choisi l'aphorisme. Genre philosophico-littéraire à deux têtes, l'une qui tient de la foudre lorsqu'il est manié avec tonitruance, l'autre des points de suspension lorsque l'on veut suggérer plus que l'on ne dit. A notre humble avis – et au contraire de ce que proclame Jean-François Duval dans sa savante introduction - Nietzsche, adepte de la première morsure, est bien plus opératif que Cioran qui vise à la décomposition insidieuse et non à la destruction à coups de marteaux.

    Les anciens grecs partageaient la vie en deux tronçons, l'initial qui monte vers l'acmé, le point culminant de l'existence, et le déclinal qui nous transbahute vers notre amphore cinéraire. Jean-Michel Esperet nous parle près du terme final, ne s'en cache pas, garde son humour, suggère à la standardiste de l'hôpital de lui réserver une chambre froide pour son repos post-opératoire... L'a déjà ingurgité une bonne dose de vie Jean-Michel Esperet, l'en tire des conclusions, qui lui appartiennent.

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    Surtout ne les prenez pas pour des leçons. L'a ses idées, ses jugements, ses répulsions, ses références, ses préférences, mais il ne ne les érige pas en vérités éternelles. S'élève d'ailleurs très logiquement et très longuement contre toute prétention religieuse à détenir la Vérité. Les religions révélées en prennent pour leur grade. Judaïsme, christianisme et islamisme sont tour à tour durement malmenés. Fait même une petite parenthèse spéciale – Suisse oblige - pour le calvinisme. Il déteste les dogmes, les prêtres et la bêtise des croyants. De toutes obédiences.

    N'a point une trop bonne opinion des hommes non plus. Ne le crie pas sur le toit de ses aphorismes. Mais cela s'entend cruellement : « L'idiot du village se sentirait moins seul en ville.  » ou «  Autrui me décourage de tromper ma solitude.  ». L'aime bien, avec ce soupçon d'injustice expéditive des plus réjouissifs, être cruel : «  Ce sont les rondeurs des mères qui poussent leurs filles à l'anorexie. » Taille dans le vif des préventions et des idées toutes faites. Part du principe qu'il vaut mieux en rire qu'en pleurer.

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    N'aime guère les jérémiades. Dénonce vertement les intellectuels de gauche. Ne cherche pas d'excuses aux comportement humains. C'est en ces instants que l'on peut faire à Jean-Michel Esperet le reproche d'un glissement de pensée du politique vers l'idéologie, cette dernière se contentant de dénoncer les faits – c'est-à-dire les effets - sans s'attaquer aux causes qui les engendrent. La critique du productivisme capitaliste n'est jamais pris en compte dans ces Dissidences. C'est dommage, il faut aussi bien se garder à droite qu'à gauche. Sans quoi l'on passe de la dissidence à l'expression de son opinion. Car toute dissidence se doit de se porter aussi bien envers les autres qu'envers soi-même. Même le couteau de Lichtenberg doit être retourné contre soi.

    Reste les Diversions. Petites anecdotes insérées dans la trame des aphorismes. Empruntées à sa vie personnelle ou à diverses publications. Il est étrange de voir comment notre personnalité se bâtit selon certains mini-évènements, que nous élisons hautement significatifs, ou sur de courtes informations diverses qui nous semblent des plus emblématiques. Trois fois rien, si l'on y songe. Mais à force d'additionner les riens, l'on atteint au nihilisme. L'on y accède par le chemin d'épines de la vieillesse pour se retrouver face à face avec le rire squelettique de la mort. Désagréable situation à laquelle Jean-Michel Esperet a la délicatesse de répondre par un sourire. Sardonique. Rien ne vaut une cuillerée aphoristique pour faire passer l'amertume de la potion.

    Que voulez-vous Jean-Michel Esperet préfère hurler avec le Howlin' Wolf que pleurnicher avec cette chienne de vie !

    Damie Chad.