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CHRONIQUES DE POURPRE 633: KR'TNT 633 : SLY STONE / GYPSY MITCHELL / KEITH RICHARDS / REMAINS / DAVID LINDLEY / AMHELL BAREFOOT / TRISTE / WEEDOW / ROCKAMBOLESQUES

KR’TNT !

KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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LIVRAISON 633

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR’TNT KR’TNT

22 / 02 / 2024

 

SLY STONE / GYPSY MITCHELL

KEITH RICARDS / REMAINS

DAVID LINDLEY / AMHELL BAREFOOT /

TRISTE / WEEDOW / ROCKAMBOLESQUES

 

 

Sur ce site : livraisons 318 – 633

Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

http://krtnt.hautetfort.com/

 

 

Wizards & True Stars

 - The Sly is the limit

(Part Two)

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         Finalement, Sly Stone a fini par accepter d’écrire ses mémoires. Tant mieux pour nous, pauvres pêcheurs. Il se pourrait que Thank You (Falettinme Be Mice Elf Agin) A Memoir soit l’un de ces petits dons du ciel dont les dieux du rock peuvent se montrer prodigues, lorsqu’ils sont bien lunés. On ira le ranger sur l’étagère à côté des autres passages obligés, ceux que l’on sait.

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        C’est un récit stupéfiant, à tous les sens du terme, et à l’échelle d’une vie. Comme sa vie est un roman, Sly se contente de narrer, dans un style particulier, souvent abstrait, comme s’il réfléchissait à voix haute, ce qui t’oblige à relire certains passages. La dope et ses enfants constituent les thèmes récurrents, la saga de la Family Stone étant le fil rouge. Pour le reste, Sly Stone est un esprit libre, fabuleusement libre. Black et libre, presque une antinomie. On l’écoute plus qu’on ne le lit. Ce n’est pas le souffle rauque de Lanegan, c’est autre chose. Sa tournure d’esprit éclaire sa façon d’être une rockstar, et sa musique apparaît sous un nouveau jour. Il se produit avec lui le même phénomène qu’avec Miles Davis et Dylan : la musique n’est qu’un langage, rien de plus, rien de moins. Ils naviguent tous les trois à un autre niveau. Sly, Miles et Dylan sont des penseurs, on pourrait même les qualifier de maîtres à penser, une expression qu’on utilisait encore dans les années cinquante, du temps de Sartre et de Raymond Aron, et plus récemment à propos de Noam Chomski. Il existe en outre une évidente parenté entre Sly et Arthur Lee : le singularisme, l’élégance, la vision. Le Roi Arthur et Sly sont des visionnaires.

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         Contrairement à ce qu’ont raconté les mauvais canards de rock, Sly Stone n’est pas un camé violent. C’est un homme qui pose les choses - There’s no hurry. I am taking my time. Have you taken yours? Le soleil se lève, il se couche, et se lève encore. Je n’essaie pas de stopper le jour. Je sais ce qui me rend fort - Il rappelle très vite qu’en famille, petit, il chantait des «gospel songs of Mahalia Jackson, Brother Joe May, the Soul Stirrers, the Swan Silvertones» - We built our future in heaven - Ado, il tombe sur un professeur de musique, Mr. Froehlich «who made me love music as a language» - Il savait lire la musique. Il savait l’écrire. Il la comprenait et savait la parler. Il n’était pas dans une tour d’ivoire. He was cool, down-home, regular. I liked that about him - Sly dit qu’il a tout appris de lui. «Ear training, il m’a appris à reconnaître les accords, les gammes, les intervalles, et les rythmes», puis il a lu Walter Piston, big books, 600 pages, Harmony Counterpoint and Orchestration, filled with big ideas - Cadences, irregular resolutions, raised supersonics - Et il ajoute ceci qui éclaire encore nos pauvres petites lanternes : «Above all, I learned to learn.» L’ado Sly se trouve déjà à la pointe de la modernité. Apprendre à apprendre.

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         La modernité, parlons-en ! En 1964, il est DJ sur KSOL et il décide de s’appeler Sly Stone - It sounded right. Je fumais déjà de la marijuana. Il y avait une tension dans le nom. Sly was strategic, slick. Stone was solid - Il passe de la Soul dans son radio show, mais aussi «les Beatles, les Stones, Dylan, Mose Allison». Pour lui, la musique n’a pas de couleur de peau - All I could see was notes, styles and ideas - Pour Sly, la musique doit élever les gens - I reminded myself to return to that attitude, and that altitude - Il va s’y conformer toute sa vie. Attitude, altitude, voilà, il commence à jouer avec les mots. Jeu d’esprit. Son récit en grouille. Il dit aussi admirer Dylan qui a su rendre sa musique géniale afin que les gens écoutent ses messages - He cleared space for thought - Car bien sûr, ce sont les textes qui comptent. Ça n’a pas échappé à Sly et à ceux qui en Europe ont fait l’effort d’apprendre la langue. Il joue aussi de sa modernité dans les interviews. Il dit par exemple que pour chanter le blues, il faut vivre le blues - And honest to God, Clive Davis hasn’t really been livin’ a hell of a lot of blues. Je n’enfonçais pas Clive Davis. Je l’aimais bien. J’utilisais juste son nom pour dire à quel point les autres executives étaient inférieurs - Sly a très vite compris que les décisionnaires du showbiz ne connaissaient rien ou presque de ce qu’il appelle le blues.

         Rendre hommage à l’écrivain Sly Stone passe nécessairement par les fièvres citatoires. Il faudrait la puissance d’analyse de Damie Chad pour passer outre et contextualiser la pensée de l’auteur, comme il vient de le faire pour Jean-François Jacq. L’analyse est un sport de haut niveau auquel il faut avoir accès, ce qui n’est pas le cas ici, mais d’un autre côté, les fièvres citatoires sont l’expression d’une fascination quasi-religieuse pour le texte original, mais aussi et surtout une crainte réelle de dénaturer la pensée de l’auteur. Cette crainte s’avive systématiquement au seuil de l’extrait choisi, car plutôt que de dénaturer la pensée de l’auteur, on préfère la livrer telle quelle, en respectant son intégrité. Traduire dénature systématiquement, tous les ceusses qui ont publié des traductions le savent. La traduction d’un ouvrage est une longue et pénible suite de compromis, et on passe son temps à demander pardon à l’auteur d’avoir esquinté son texte. Insuffler de l’énergie dans une traduction est le seul mode de compensation envisageable. Le jeu consiste à s’approprier le texte, comme le font certains interprètes avec des chansons : ils les transforment pour leur donner une nouvelle vie. 

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         Si tu veux enfin entendre la vraie histoire de Sly & The Family Stone, c’est là. Sly présente chaque membre de la Family un par un, une par une, il commence par Cynthia Robinson qui a déjà joué de la trompette avec Lowell Fulsom et Jimmy McCrackin. Sly glisse une petite anecdote au passage : Cynthia revient de San Francisco avec a baby daughter, Laura. Sly arrive chez Cynthia avec ses chiens, lui demande si elle veut bien jouer dans un groupe avec lui, mais avant qu’elle ne réponde, elle a tellement la trouille des chiens qu’elle monte sur une chaise, «laissant Laura toute seule sur le sol». Puis c’est le saxophoniste blanc Jerry Martini qui vient trouver Sly dans son studio de KSOL, «Let’s play together ! Start a band !» - He convinced me. Some of the fuel was mine but Jerry was the spark - Puis Sly présente son frère Freddie qui accepte aussitôt de jouer dans le groupe, mais sa sister Rose refuse car elle a un baby. Puis il faut un mec au beurre - I had rhyme. I had reason. I needed rhythm - Freddie lui suggère Greg Errico, un autre petit cul blanc. Et puis voilà the local bass player nommé Larry Graham - Texas to California (like me and Jesse Belvin and Billy Preston). Larry est né à Beaumont, près de la frontière de la Louisiane - On sent monter l’énergie de la Family Stone, celle qui explosera sous nos yeux à Woodstock. Sly veut le groupe parfait - Each person had something distinct - Ce groupe sera l’un des groupes parfaits de l’histoire du rock américain. Sly est émerveillé par son groupe et ces pages valent tout l’or du monde, ce sont elles qui donnent du sens au rock. Puis Sly les redéfinit tous les cinq en deux lignes, «Freddie was quick. Il pigeait très vite et jouait ce qu’il fallait très vite. Il était drôle, il était le plus drôle du groupe. My brother. Cynthia était tranquille dans la vie, but she was loud on record. Elle a toujours été loyale. Larry était sournois. Il pouvait être paisible ou agité, à la fois dans sa personnalité et dans son jeu. S’il était paisible à un moment, tu pouvais être sûr qu’il allait être vite agité. Jerry était espiègle et vif. Il nous jouait des tours. Il foutait pas mal le bordel, sans jamais heurter personne. Greg savait tenir un tempo, pas seulement en jouant, mais aussi en parlant. Puis il y avait moi. What did I have? It’s not for me to say.» Sly voit the Family Stone comme un concept : mix de blancs et noirs, mâles et femelles, et elles ne se contentent pas de chanter les chœurs, elles jouent d’un instrument. Sly rappelle aussi que le son n’est pas tombé du ciel : «We worked hard from the start.» Ils répètent comme des dingues. Maintenant qu’il a le groupe parfait, Sly veut la perfection sur scène. Ils commencent à jouer, Sly se rappelle d’un concert à las Vegas, où April Stevens et Nino Tempo sont montés sur scène avec eux, et dans le public, se trouvaient Bobby Darin et James Brown avec toute son équipe.

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         Avec le succès arrivent les drogues. Sly re-situe le contexte - Il y avait des raisons. Il y avait une culture et un état d’esprit, mais il y avait aussi des besoins. J’essayais de composer, de jouer et d’enregistrer. Tout cela demandait du carburant. Comment me sentais-je ? A drug is a substance and so the question has substance. A drug can be a temporary escape and so I will temporarily escape that question - Et boom avec «Underdog» qui «démarre avec une berceuse jouée aux cuivres, I shouted ‘Hey dig!’, and the whole band came crashing in, energy everywhere.» C’est cette formule qui caractérise le mieux Sly & The Family Stone : «the whole band came crashing in, energy everywhere.» C’est encore autre chose que James Brown ou les Stones, le crashing in est la marque de Sly, c’est ce qu’on voit à Woodstock. Mais c’est mieux quand Sly le formule, car il est l’inventeur du crashing in. Il parle aussi d’un hurricane of sound. C’est Cynthia qui gueule «Get up and dance to the music» dans «Dance To The Music» - It was both a title and a description of itself - «Dance To The Music», premier hit international de la Family Stone, le single qu’on trouvait alors en France sous pochette papier. Et Cynthia revenait dans la fournaise pour gueuler : «All the squares go home !». On n’en revenait pas à l’époque d’entendre quelqu’un s’en prendre aux beaufs ! La Family Stone était encore plus révolutionnaire que les Fugs. Cynthia profitait encore d’un break pour dire «Listen to the voices» et la machine repartait de plus belle. Le souvenir de ce single est celui d’une explosion de crashing in. Sly se souvient qu’en 1967 «Dance To The Music» rivalisait de grandeur avec le «Since You’ve Been Gone» d’Aretha, «Lady Madonna» et «Sunshine Of Your Love». Il explique aussi que Clive Davis voulait une version française de «Dance To The Music», alors ils en font une version encore plus puissante, «Danse À La Musique» sous le nom de French Fries, c’est-à-dire les frites. Puis Rose se décide enfin à rejoindre le groupe - She was as loud as a flower - Sly dit aussi qu’elle chantait son ass off - One-take Rose - Cynthia et Rose, c’est le sexe dans la Family Stone.

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         Sly évoque bien sûr ses souvenirs de Woodstock. Après le set, ils sont trempés et grelottent de froid. Ils meurent de faim et ne trouvent qu’une table avec des sandwichs déjà grignotés. Mais c’est Woodstock qui les rend riches. Ils s’achètent tous des maisons et des bagnoles. Et c’est là que la Family Stone bascule dans les excès d’époque. Sly achète la baraque de John Phillips à Bel Air - Tu pouvais entrer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et voir des grosses lignes de coke sur la table basse en verre et un motherfucker à moitié assoupi avec un flingue posé sur sa poitrine, ou des gonzesses dans une chambre attendant qu’on vienne les baiser - À l’étage, il découvre un studio caché, «open-sesame-style». Pas mal d’invités : «Bobby, Billy, Jimmy Ford, Buddy Miles, Johnny Guitar Watson, Ike Turner. We didn’t keep a guest book.» Pas mal de chiens aussi, dont le fameux pitbull Gun - He was my best friend. He was crazy - Le chien se mordait la queue pendant des heures et ne dormait jamais. Sly lui a fait couper la queue pour le calmer. Mais ça ne l’a calmé que partiellement. Bobby Womack avait peur de Gun. Sly a aussi un singe nommé Erfy. Erfy pour Earthy. Erfy provoque Gun qui finit par le choper. Et par le buter - And he didn’t just kill him. He forced him to have sex after he was dead - Mais il y a pire : Kathy pose baby Sylvester Jr. par terre et Gun l’attaque - Gun avait la tête de Sylvester Jr dans sa gueule. Il lui a arraché une partie de l’oreille. Kathia a crié, les a séparés et a emmené Sylvester Jr à l’hôpital. Elle m’a appelé. J’ai foncé à la maison. J’ai pris Sylvester Jr. dans mes bras et emmené Gun à l’étage pour causer. Des gens ont essayé de m’en empêcher. Mais on devait causer. Gun was my best friend. Je le comprenais. Allons-y, lui ai-je dit. On est allés dans la chambre, puis sur le balcon. J’ai sorti un flingue et l’ai pointé sur lui pour qu’il s’excuse. You can get a motherfucker to be good. Mais il ne s’est pas excusé. Il a grogné, c’était sa façon de dire qu’il ne s’excuserait pas. Je l’ai buté et j’ai jeté son corps dans le canyon. It was the hardest thing I had ever done. He was my best friend.

         Bel Air, c’est le gros délire permanent - J’avais un coffre-fort à l’étage pour les Seconals, les Tuinals, les Placidyls et comme j’étais seul à connaître la combinaison du coffre, j’étais aussi le seul à pouvoir prendre une combinaison de cachets - C’est pendant cette période babylonienne que Greg Errico décide de quitter le groupe. Il ne supportait pas de voir Sly utiliser une boîte à rythme. Puis le groupe va continuer de se désintégrer, et après le départ de Larry Graham, Sly engage Bobby Vega, l’organiste de 14 ans Little Moses Tyson et le guitariste Gail Muldrow, c’est donc une nouvelle Family Stone.

         Sly se réinstalle dans une baraque à Novato, Marin County, il a quelques bagnoles - By this point a Mercedes or two, a Rolls-Royce, a Maserati, and an old Ford truck - Il vit avec Kathy, la mère de son fils Silvester Jr. qu’il surnomme Mook, et parmi les pensionnaires de Novato, Sly cite Bubba, Cynthia et Buddy Miles. Mais en 1975, Sly sait que «The Family Stone, at least the way I thought of it - le groupe qui s’était formé dans la cave de mes parents à Urbano, qui avait joué au Winchester Cathedral, qui avait signé sur Epic, qui avait danced to the music, qui était monté sur scène à Woodstock, qui avait atteint trois fois le sommet des charts, qui avait su faire a new sound out of old ones - was over.»

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         Sly tente de revenir dans le spotlight avec High On You, il se fait photographier par Herb Green, et c’est le visuel à la fois de pochette de l’album et de l’autobio. Puis il a une fille avec Cynthia. On reste en famille, puisqu’il s’agit de la Family. Elle s’appelle Sylvette Phunne Robinson. Bien sûr Kathy est furieuse, elle demande des explications à Cynthia, «but what can you do?», soupire Sly, «A baby can’t be unborn.»

         La dope coule dans les veines du book comme elle coule dans celles de Sly. Il dit commencer par l’herbe et un jour Bubba lui présente la coke - I shook my head and told him I didn’t go for that - Puis un autre mec en amène, «my curiosity went up and my resistance went down.» Sly s’amuse de tout. Il rappelle que «the Bay Area in the mid-Sixties had plenty of weed, some coke, was starting to go psychedelic», mais ajoute-t-il, New York était une autre paire de manche, «with a higher grade of coke». Quand Stand est paru, Sly avoue qu’il «was riding high. High on life. High on coke. High on everything.» Puis le PCP est entré en jeu - angel dust in the City of Angels - Il ne sait plus qui a ramené le PCP chez lui - It threw your prespective off, which I liked. But it wasn’t for everybody. It could send people down the road - Sly décrit des scènes bizarres, et ça vaut vraiment le coup de lire son autobio, car il vit ça stiff as a plank. Il indique que pour tenir le rythme des tournées, il fallait nécessairement se schtroumfpher - Dans la loge, j’avais l’impression de nager dans une purée très épaisse, mais à la seconde où j’entrais sur scène, j’avais un violent regain de lucidité. La foule agissait comme une drogue - Sly ajoute qu’il adore partager ses drogues, avec tout le monde, dans les hôtels. Le personnel de l’hôtel commence par refuser poliment, mais le deuxième jour, il les retrouve tous dans sa piaule en train de sniffer des lignes. Sly oublie souvent de dormir et il finit par s’écrouler au sol. Il sait que quelqu’un va le ramasser. Un jour, en allumant une freebase, l’éther prend feu et il fait sauter la salle de bain. Par miracle, il en sort vivant. Il en fait un paragraphe psychédélique. Il passe naturellement au crack et s’amuse du «crackling noise it made when it was heated up». Il achète de la poudre, la mélange à du soda et du rhum et chauffe son mélange pour l’évaporer et obtenir des cristaux. Sly est très précis dans son délire descriptif. Mais il se bat avec lui-même, refusant la réclusion pour rester productif - Je dirais que les drogues ne m’ont pas trop affecté, mais je n’avais pas à me supporter. Ce sont les autres qui me supportaient. Ils m’ont dit que j’avais changé avec la coke, que je cherchais la cogne pour des histoires datant de la veille et qu’il m’arrivait d’entrer dans une pièce avec un regard noir, comme si j’imposais le silence. La coke m’a permis de maintenir mon énergie, de rester intense, de ne pas grossir, je suis resté en mouvement permanent, shark-style - Il fume souvent du crack avec son pote George Clinton - George s’est évanoui sur une chaise au rez-de-chaussée. Je suis monté à l’étage et me suis évanoui sur une chaise dans la chambre - Et puis arrive ce qui doit arriver : «Cinquante ans d’usage, plus l’âge, plus le stress made the hospital a regular stop.» Mais aussitôt rentré à la maison, c’est le défilé des dealers - weight out rocks, name their price - Il indique que les drogues l’ont aidé à ne pas trop penser à sa condition matérielle, «le fait qu’à 35, 40 ans, je vivais encore en location, avec une rente mensuelle, sans jamais être vraiment indépendant.»

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         Bien sûr, Sly superstar croise pas mal de gens importants, à commencer par Tom Donahue, Big Daddy - a big guy with a big voice and eventually a big beard - Donahue monte le label Autumn, repère les Beau Brummels, les signe, les habille et essaye de les faire passer pour des Anglais, étant donné que la British Invasion fait rage. Le jeune Sly produit en 1965 leur premier hit «Laugh Laugh». Il dit aussi avoir chanté pour les Mojo Men. Puis Donahue revend Autumn à Warner Bros. Sly s’achète une jaguar XKE et la fait repeindre en mauve. L’autre rencontre déterminante est celle de David Kapralik, qui va devenir le manager de la Family Stone - Talked fast. Couldn’t stand still, and I saw he also had sharp-ass shoes. Shook my hand and I saw that he also had sharp-ass cuff links, c’est-à-dire des super boutons de manchette. Sly fréquente aussi Terry Melcher, et donc sa mère, Doris Day, «a nice lady». Plus tard, Sly lui dédiera «Que Sera Sera». Dans le cercle de Melcher traîne «a short, intense guy», c’est Manson. Sly se fritte un peu avec lui. Manson met tout le monde très mal à l’aise. Melcher n’ose pas lui dire qu’il ne va pas le signer, mais n’ose pas le virer. C’est Sly qui lui demande de sortir. L’autre intense guy que rencontre Sly n’est autre que Bill Graham. Sly se fritte aussi avec lui. Bill Graham s’excuse et tout s’arrange.  

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( Little Sister )

             Sly monte avec Kapralik un petit label, Stone Flower. On est en plein boom de la psychedelic Soul - Whitfield had moved on from classic Motown to what people were calling ‘psychedelic soul’. It sounded familiar: cloud mine - Sly veut produire des groupes. Il démarre avec Little Sister, composé de sa sister Vet, Tiny Mouton et Mary McCreary - Tiny had the biggest voice - Puis il essaye de lancer Joe Hicks. Alors ça tombe bien, car il existe une belle compile de Stone Flower, I’m Just Like You. Sly’s Stone Flower - 1969-70, un Light In the Attic paru en 2014

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         C’est Alec Palao qui se tape le fat booklet du Light In the Attic. Il nous rappelle que the music obsessed Sly et son manager David Kapralik eurent un peu après Woodstock l’idée saugrenue de monter un studio et un label, le mythique Stone Flower - A production house and label for other acts - Kapralik passe un deal avec Scepter, le label new-yorkais de Florence Greenberg et Sly produit Joe Hicks. On l’entend taper un énorme «I’m Going Home», un r’n’b plongé dans une fournaise extraordinaire. Hicks est hot, c’est un bon. On le retrouve plus loin avec «Life & Death In G&A», un groove qui longe les bat-flancs et qui accoste à tribord, pure pirogue d’exotica, bananes vertes et citrons. Sly essaye aussi de lancer Little Sister, un trio monté autour de sa petite sœur Vaetta ‘Vet’ Stewart. C’est leur «You’re The One» qui ouvre le bal de la compile, un heavy funk atrocement bon, c’est le hard funk de Sly, fast & furious, big bass down the alley, c’est tellement bombardé que tu dégringoles dans l’extrême power du funky system. Les Little Sister sont les backing singers de Sly. Autour de Vet, tu as Mary McCraery et Elva ‘Tiny’ Mouton. Pur genius ! L’autre grosse équipe que tente de lancer Sly s’appelle 6ix, qu’il faut prononcer Six. Ils alignent trois énormités, «Trying To Make You Feel Good», «Dynamite» et «You Can We Can». Sly prend des libertés avec sa prod, de toute évidence, il vise la modernité, le groove doit évoluer, alors Sly est à la manœuvre. Il charge «Trying To Make You Feel Good» à l’harmo, on se croirait à la Nouvelle Orleans, il en fait tout simplement un chef-d’œuvre. Avec «Dynamite» du Family Stone, ils passent au heavy funk et c’est encore d’une incroyable modernité. Ça joue à la traînasse de la rascasse sur la deuxième version, t’y vas ou t’y vas pas, Sly s’en branle, il groove. Il groove comme groovent tous les blacks, à l’aune de l’or des reins. On sent la violence du beat sur l’early version de «You Can We Can», bien sucée à l’harp, montée sur un bassmatic de combat, bombastic & elastic. Il faut aussi écouter «I’m Just Like You», car Sly amène énormément de son dans 6ix. C’est un groupe qui tourne au H.P. Barnum et qui accompagne Little Sister sur scène. Voilà, c’est tout ce qui va rester de ce groupe extrêmement intéressant : quatre cuts sur la compile Stone Flower. Et puis voilà le maître de céans avec «Just Like A Baby», un cut d’une effroyable modernité. Sly joue sur les champs et les contre-champs de l’intellect, il s’enfonce dans la démesure du velours, il se veut soft et gluant à la fois, le voilà encore plus reptilien que sur Riot. Pour «Spirit», Sly joue avec les idées. C’est l’apanage des hommes modernes. Il joue comme un gosse avec son jouet, pas comme le chat avec la souris. Sly est à cette époque un inventeur de son fantastiquement impubère.  

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         On va bien sûr retrouver tous les singles magiques de Stone Flower sur les deux volumes consacrés par Ace au producteur Sly Stone. Precious Stone - In The Studio With Sly Stone - 1963-1965 et Listen To The Voices - In The Studio With Sly Stone - 1965-70. Inutile de préciser que ces deux monuments d’érudition groovytale sont des passages obligés, pour tout amateur bien né qui aurait mal tourné. Dans le volume 1 (1963-1965), Sly expérimente pas mal de choses, «Help Me With My Broken Heart» (petit r’n’b de yeah yeah yeah, il tire le chant vers le haut dès qu’il peut), «Sight» (belle énormité, Sly Superstar est déjà là), «Lord Lord» (heavy funk de Lord Lord monté sur riff-boogie d’Hooky), «The Jerk» (heavy gaga-punk), «Temptation Walk» (il se paye les congas de Congo Square et le Farfisa de Question mark, c’est complètement demented, Sly blackise le wild instro et ça devient écœurant de classe), et puis Sly duette pas mal avec Billy Preston : «Ain’t That Loving You» (hot et sulphuré, le gros Billy y va de bon cœur) et «Take My Advice» (inédit et excellent, Sly & Billy se renvoient la baballe, I say hello et Billy répond). En tout, il y a quatre cuts de Sly & Billy Preston, tout est excellent, bourré de feeling, ils font le job, ils taillent la route à deux voix. Autre duo d’enfer, Sly & Freddie, son frère, avec «Dance All Night» (heavy dance craze, baby, ils repassent tous les classiques à la broche, the Monkey et tout le tremblement du dance craze underground, ils te jerkent bien le Rockamadour). C’est avec les mains moites qu’on retrouve Gloria Scott & The Tonettes. C’mon everybody, avec «I Taught Him», Gloria est en plein boom. Quant à Emile O’Connor, il rampe avec «The Nerve Of You», il est fantastiquement gluant, oooh oooh weee, the nerve of you. Le vieux Emile fait le jeu de Sly. Un Sly qui produit aussi Bobby Freeman, pas de problème, Bobby est un bon. Il faut aussi saluer le «Fake It» de George & Teddy joué aux accords des Byrds. Sly sait tout faire, avec du son, comme il va le montrer dans le volume deux avec les beau Brummels. 

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         Tu vas tomber de ta chaise en entendant l’«Underdog» des Brummels sur Listen To The Voices - In The Studio With Sly Stone - 1965-70. Le génie des Brummels dans le giron de Sly, ça fait des étincelles, du black gaga-punk, c’est-à-dire le punk de Sky plus le génie des Brummels. Tu retrouves aussi le «You’re The One» de Little Sister, l’hard funk de sang royal déjà épinglé sur Stone Flower, avec Larry Graham comme grand dévorateur. L’autre stand-out track de ce volume 2 et la cover du «You Really Got Me» que fait Sly. Il la tape à l’angoisse stylée, il roule les Kinks dans sa farine, il fait sonner sa guitare comme celle des Beatles dans «Get Back». On croise aussi Sly & The Family Stone avec «Aint’ Got Nobody For Free», un vrai festival. Sly a une façon très particulière de roder le hard funk avec la prééminence du beat, et en plus, c’est gratté à la sévère. Rien de plus animal que le rampage de Sly. Freddie & The Stone Souls font quelques instros explosifs et puis voilà Joe Hicks, avec «Life & Death In G & A». Ce démon d’Hicks revient toujours sur les lieux. Il rase les murs avec son funk de street guy, c’est un pur et dur. Son «I’m Going Home» sonne comme un vrai shoot de heavy wild as fuck. Coup de cœur pour The French Fries et «Danse A La Musique», une variante de «Dance To The Music». Tout le son est là. Sly tape «For Real» au heavy groove trempé dans l’acier. Ou en acier trempé, c’est comme tu veux. On retrouve aussi le 6ix de Stone Flower, véritables salvateurs du heavy funk. Quel punch !

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         Sly traîne aussi avec Jim Ford - a white dude that wrote songs that some people called country, but to me it was just songs - Sly le traite de «baddest white man on the planet» et ajoute que des chansons comme «Dr. Handy’s Dandy Candy» et «Niki Hoeky» «détruisaient les esprits des gens qui croyaient que la terre était plate.» Il rencontre aussi Bobby Womack - He could play guitar like a motherfucker - et puis voilà Jimi Hendrix. Sly devait le rencontrer dans une party : «Freddie et moi rencontrâmes Ginger Baker, le batteur de Cream. Ginger showed off some high-quality coke, pharmaceutical grade, et il mentionna une party où devait se trouver Jimi. Ginger avait dans l’idée de partager la coke avec Jimi, only the best for the best.» Sly dit aussi qu’il devait jammer la veille avec Jimi, mais Jimi avait préféré aller jammer au Ronnie Scott’s Club avec Eric Burdon & War. Et arrivant à la party, pas de Jimi. On le verra demain, a dit quelqu’un - As it turns out, there was no tomorrow - Sly sonne le glas à sa façon : «He was dead in the bed.»

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         Sly fréquente aussi Ike Turner, mais n’en garde pas le meilleur souvenir - He made everything crawl. He made people want to sleep with one eye open. He was bad vibes all the way down - Par contre, il s’entend beaucoup mieux avec George Clinton - George was my boy. I called him «the funk baby», because that’s how he was born, or reborn - Sly explique vite fait que George a démarré avec le doo-wop à Detroit, puis il s’est entiché de rock’n’roll et de «pyschedelic sixties» - Funkadelic was extreme, with loud guitars, more out there than the most psychedelic Temptations records. Parliament made funk that popped - George nous dit Sly rendait hommage à James Brown, Dyke & The Blazers et Wilson Pickett, mais aussi au Jimi de Band Of Gypsys, ainsi qu’aux early hits de la Family Stone. George et Sly sont deux hyper-actifs : «George started a thousand off-shoot bands too. But he was starting to burn out from juggling it all: acts, labels, tours, money, drugs.» Alors George s’installe dans une ferme à la campagne, à une heure de Detroit - We went fishing, made music, and got high, not always in that order -  Et Sly ajoute ceci qui va rester déterminant : «George was a trip. I always thought of him as a human cartoon.» Selon Sly, George ne pensait qu’à s’amuser. On entend Sly sur l’Electric Spanking Of War Babies de Funkadelic. Pour Sly, George est un mec à part. Alors qu’il a du mal à jouer avec des cracks comme Bobby Womack et Billy Preston - because we were all chiefs and you needed some Indians - avec George, c’est something else - Il n’était pas un musicien comme les autres. Il était plus un comédien, un philosophe et un Monsieur Loyal all rolled into one.

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         L’autre héros de Sly n’est autre que Cassius Clay, aka Muhammad Ali. Sly évoque l’épisode spectaculaire d’un slow télévisé où il est invité avec Ali. Le présentateur Mike Douglas fait remarquer à Ali qu’il ne sourit pas, et Ali répond qu’il y a trop de problèmes dans le monde. Sly arrive à faire rigoler le public, alors Ali fait semblant de rire - kikikikiki - Il fait le clown. Et il ajoute : «It ain’t always good-time Negroes.» Et il s’exclame, en pointant le doigt sur Sly : «Il gagne un peu de blé. Je gagne un peu de blé. Mais ses frères et ses oncles et les miens crèvent la dalle. Alors je ne peux pas dire que les choses vont bien.» Ali est stupéfiant de courage politique. Alors Sly lui dit : «Muhammad, la seule chose qu’on puisse faire pour les brothers est de faire ce qu’on fait. Être des exemples. And to be hee hee hee happy and to be intelligent like you are and like you always say.» Mais ça ne plait pas à Ali qui rétorque : «Je suis top intelligent pour débattre avec un brother on television or even clown with him on television. Behind the doors, we can have a good time, but not with all the people watching.» Et quand Mike Douglas demande à Ali s’il compte faire un jour de la politique, Ali tranche : «No sir. Quand vous autres parlez des problèmes, ce ne sont pas nos problèmes. Je vois le peuple noir comme une nation. Vous n’avez rien fait pour résoudre nos problèmes.» Et plus loin, il se fâche : «Vous avez tué tous les Indiens. Vous tuez les noirs, vous gardez tout pour vous, et maintenant vous dites que vous voulez la paix ?» Chacun sait qu’Ali a refusé d’aller se battre au Vietnam contre des gens qui ne lui avaient rien fait. Courage politique.

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         Indépendamment des histoires extraordinaires, c’est encore une fois le style qui fait la force du récit. Sly est le grand spécialiste des pirouettes, elles pullulent : «I was wearing giant glasses, goggles almost, over most of my face and a puple shirt that matched the scarf in her hair. That was just coincidence.» Jeux de mots encore - By that point, more people had joined the inner circle. Along with the glowing, there was the growing - Comprenez que Sly groove sa langue, il écrit un livre comme il écrit une chanson : avec gourmandise. Quand il s’installe à Coldwater dans l’ancienne maison d’Isaac le Prophète, «I moved in with my equipment, my clothes, my cars, and my guns.» Il explique qu’il a des guns car il a été élevé ainsi, il les collectionne et il se sent plus en sécurité - Il y avait des tas de gens qui entraient et sortaient de la maison and not all of them were bringing flowers - Lorsqu’il enregistre «Family Affair», il explique qu’«it was a record made by no one and everyone, made under the influence of substances and of itself. Is that a contradiction in terms? Contradiction, diction, addiction.»

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( Little Richard)

         Quand Cynthia atteinte d’un cancer casse sa pipe en bois, Sly ne va pas à l’enterrement - Pour moi, elle était la number one in the band, even over me. She held everything together - Puis il voit tous ses amis partir, il les cite, Ali en 2016, Kapralik en 2017, Little Richard en 2020, Bubba en 2021. Mais sa famille still comes around, Sylvester Jr., Phunne et Nove. Il voit aussi que Gloria Scott avec laquelle il a bossé jadis sur Stone Flower enregistre encore - I mean today: I just saw her new album, So Wonderful.

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         Kapralik qui avait bien pigé la nature de Sly disait de lui : «He is a penultimate pragmatist. He lives by his sheer own personal experience.» Et Sly ajoute : «Kapralik parlait d’en haut. Freddie a dit quelque chose de similaire, mais de plus simple, dans une interview. Il expliquait qu’il y avait moins de gens importants dans le monde. He said there’s no one like Bob Dylan anymore. When I heard it, I nodded. He said there’s no one like John Lennon anymore. I nodded again. He said there’s no one like Sly Stone anymore. I couldn’t nod so I just shook my head.» Quand il a des ennuis avec les impôts, Sly passe en mode Sly : «J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai essayé de réduire mon train de vie, suis passé d’une Mark IV à une Mustang, j’ai revendu les biens immobiliers dont je n’avais pas besoin, mais la note ne baissait pas assez vite. Quand j’ai compris que je ne pouvais rien faire de plus, je me suis assis sur les marches de la maison and watched them take my things from me. They meaning the government. Me meaning me.» Encore du Sly prodigieux lorsqu’il perd sa mère. Il parle d’elle dans «Mother Beautiful» qui se trouve sur Small Talk, paru en 1974. La dernière phrase de la chanson dit : «Sometimes I call my mama - yeah she’s here.» - But one day she wasn’t. Losing her was beyond anything I could stand or understand, so I stayed at home and wondered where she had gone - Puis il ajoute que peu de temps après la disparition de ses parents, as the new century started up, d’autres personnes importantes pour lui se sont fait la cerise : Ray Charles, Terry Melcher, Billy Preston et James Brown.

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         Pour finir ce Part Two en beauté, rien de plus indiqué que le Live At The Fillmore East, un triple album qui propose les quatre shows enregistrés les 4 et 5 octobre 1968 au Fillmore East de Bill Graham. Chaque jour Bill Graham programme deux shows, the early show et the late show, car la demande à l’époque est énorme, et pour lui, le plus important est de satisfaire la demande du public, comme il le répète inlassablement dans son autobio. On peut donc écouter les quatre shows si on le souhaite. Il y a juste quelques variantes de set-list, et le conseil qu’on peut donner serait d’étaler l’écoute sur quatre jours. On garde tous en mémoire le full blown de la Family Stone à Woodstock, mais dès l’«Are You Ready» du disk 1, il est de retour, avec l’heavy bassmatic de Larry Graham. Là, tu as le powerus cubitus maximalus. Larry taille dans le lard à la basse fuzz. À l’époque, en Amérique, il n’existe rien d’équivalent. James Brown et Funkadelic, c’est autre chose. Le power de Sly & the Family Stone est un power unique. Ces mecs te dévorent le foie. Ils sont le Black Power à l’état le plus pur. Ça pulse dans tes veines. Are you ready ? On voit Sister Rose monter au créneau dans «Colour Me True» et Sly ramène son boom boom at the boom boom. Sly bien sûr, mais ses collègues de la Family Stone sont tous exceptionnels, Cynthia envoie ses coups de trompette et Sister Rose prend le chant sur «Won’t Be Long». Immense power ! Larry Graham joue all over et Brother Freddie gratte ses poux. Sly distribue ensuite les mannes du pathos avec «We Love All (Freedom)», il agit avec la grâce qu’on prête aux dieux grecs, la Family Stone fait son cirque et les cuts finissent par s’étirer en longueur. Ils tapent un big shoot de r’n’b avec le medley «Turn Me Loose/I Can’t Turn You Loose», l’hommage à Otis prend feu, Sly cavale sur l’haricot d’Otis et Larry Graham devient fou, ça bascule dans l’énormité, dans l’invulnérabilité des choses. Si tu aimes bien le groove, alors écoute leur version live de «Chicken», Sister Rose se tape un tour de cot cot codec et Sly revient au you-you, ça frise et ça part en mode lullabies. Ils finissent l’early show avec «Love City». Ex-plo-sif ! Tout le monde s’y met, Sly, et Sister Rose qui rentre dans le chou du lard, «Love City» n’est qu’un échantillon de leur power. Ils filent au tagada, c’est aussi hot que James Brown, avec un son de destruction massive et des coups de trompette, une véritable apocalypse. Les New-Yorkais ont dû sortir complètement sonnés du Fillmore. Le late show du 4 est encore plus explosif, puisqu’ils attaquent avec «M’Lady», c’est-à-dire à la clameur extrême. Chaque retour de manivelle de Larry Graham est une œuvre d’art. Sly conquiert le monde, ce soir-là, avec ses breaks de lullaby et ses poum poum poum. On retrouve le «Color Me True» et le «Won’t Be Long» de l’early show. On entend mieux Brother Freddie gratter sa funky guitah, ça groove dans l’épaisseur du cuir, et Sister Rose t’éclate vite fait ton Sénégal. Ils tapent une version de «St James Infirmary» à la trompette, et pour lancer son «Are You Ready», Sly balance son slogan : «Don’t hate the Black, don’t hate the white, if you got bitten, just hate the bite !». Funky message. You got it ? Et puis voilà le hit qui les rendit mondialement célèbres : «Dance To The Music». Les gens claquent des mains. Sly lève la foule comme le levain lève la pâte. Power absolu. Poom poom A-poom poom, oh yeah ! Dance ! Et Larry Graham envoie sa purée. «Music Lover» est la suite de Dance. Même beat, même exploit de wanna take you higher. Bien sûr, le lendemain, ils rejouent les mêmes cuts, bienvenue sur le Kilimandjaro. Ils fondent les neiges. Larry Graham ventile les poumons de la Family Stone, il pulse le full blown en permanence. Greg Errico bat le «Dance To The Music» sec et net. Il fourbit le beat de Sly. C’est là qu’on réalise à quel point Errico est un batteur génial. Tout ici n’est plus que lard fumant et dynamiques extrêmes, avec une Cynthia qui sonne le rappel à coups de trompette. Toute la Family Stone entre en ébullition. Ce show n’est plus qu’une extrême fournaise, rythmique + trompette + poum poum poum et ce diable de Sly jette encore de l’huile sur le feu. C’est de la légende à l’état pur. Ils terminent avec un late show encore plus spectaculaire, comme si c’était possible. Ils re-sortent chaque fois les mêmes recettes, mais ça marche à tous les coups. Avec «Love City», Sly entraîne le Fillmore dans sa folie - This is a song about Love City - c’est hot, les coups de trompette, le shuffle d’orgue, le beat d’Errico, le Graham et le Freddie, ça joue de partout, Mine de rien, Sly invente un art : l’art du lard de la fournaise du Kilimandjaro. Il est complètement barré et il perd toute retenue sur «Turn Me Loose», il chante comme une folle, comme un éperdue, et derrière, le groupe sombre dans la folie.

Signé : Cazengler, Family Stome de chèvre

Sly Stone. Thank You (Falettinme Be Mice Elf Agin) A Memoir. Auwa Books 2023

Sly & the Family Stone. Live At The Fillmore East. Epic 2015

Sly  Stone. Precious Stone. In The Studio With Sly Stone. 1963-1965. Ace Records 1994

Sly  Stone. Listen To The Voices. In The Studio With Sly Stone 1965-70. Ace Records 2010

Sly  Stone. I’m Just Like You. Sly’s Stone Flower. 1969-70. Light In the Attic 2014

 

 

L’avenir du rock

 - Band of Gypsy

 

         Bon, c’est décidé, l’avenir du rock va revendre sa pauvre baraque de beauf. Il convoque l’un de ces agents immobiliers réputés pour leur incompétence notoire.

         — Vendez-moi ça sec et net !

         Bien serré dans son costard à la mode, l’agent glisse d’une voix suave, qu’il conçoit comme le reflet de son intelligence :

         — Monsieur l’avenir du rock, vous avez certainement une idée du prix que vous en attendez ?

         — Votre prix sera le mien. C’est vous le vendeur, pas moi ! C’est vous le com... pétant. Sachez que je ne m’abaisse pas à votre niveau, à faire des petits calculs. Piochez dans votre carnet de clientèle. Tâchez d’être expéditif. Vous avez une semaine.

         — Dans ce cas, la vente se fera rapidement, vu que vous ne souhaitez pas entrer dans le jeu des négociations avec le ou les acquéreurs. Rassurez-vous, nous veillerons à ne pas vous léser. Notre agence existe depuis si longtemps qu’il ne viendrait à l’idée de personne de remettre en cause la qualité de son intégrité professionnelle. Sachez que pour vous, c’est un plus. Qui plus est, nous pouvons aussi vous proposer en échange un bien aux meilleures conditions. Avez-vous une idée de l’endroit où vous souhaiteriez investir ? Nous avons des agences dans tous les départements de France et d’Outre-Mer.

         — Je cherche une roulotte.

         L’agent lève les sourcils beaucoup plus haut que d’habitude :

         — Vous voulez dire une roulotte...

         — Eh bien oui, une roulotte ! Avec des canassons ! Comme au temps de Django Reinhardt et de Tchavolo Schmitt, j’ai besoin de pompes manouches et d’hérisson rôti, de poules manchotes et d’horizons ratés, de potes michto et d’oraisons rotées.

         Le malheureux reste sans voix. Il comprend que l’avenir du rock n’est pas très clair. D’autant moins clair qu’il ajoute, d’une voix claironnante :

         — Comme ça au campement, je pourrai aller taper un rami dans la roulotte de Gypsy Mitchell, gadjo !

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         Gypsy Mitchell arrive sur scène, complètement inconnu au bataillon. Une gueule à être le cousin de Robert Finley, même look de vieux black filiforme à barbe blanche, même sens de l’extravagance vestimentaire, seulement Gypsy Mitchell la pousse un peu plus loin, avec son bandana de prince des pirates, sa veste d’amiral de l’Armada du Roi d’Espagne, ses mocassins d’un joli vert pailleté, ses crucifix et ses tas de bagues. Il aurait même tendance à en faire un peu trop, c’est ce qui est écrit dans la bulle du petit cul blanc qui assiste à son entrée en lice, mais les petites remarques à la mormoille vont vite voler en éclats, car en deux minutes, Gyspsy Mitchell remet tout le rock au carré, et tant qu’il y est, tout le blues et tout le voodoo-funk, en gros tout l’esprit du rock dans ce qu’il peut présenter de mieux. Oui tu ravales ta pauvre petite morgue devant ce géant sorti de nulle part, et si tu le trouves décoré comme un sapin de Noël, c’est qu’il te reste encore des progrès à faire dans ta compréhension du monde, gadjo. Dépêche-toi, mon gars, car tu n’en as plus pour très longtemps. Hâte-toi de piger enfin les choses de la vie telles qu’elles se présentent à toi, car c’est de cela, et uniquement de cela, dont il s’agit. Renverse Gide pour le cul-buter afin que la beauté soit dans la chose regardée plus que dans ton regard d’esthète à la mormoille. Tu as sous les yeux une rockstar sortie de nulle part, et tu vas te régaler pendant une heure, car oui, Gypsy Mitchell groove l’or du temps.

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Il dispose de toutes les mamelles du destin de Boby : la voix, le look, le voodoo, le son, les cuts, il a tout bon, absolument tout bon, du coup, c’est la fête au village, grosse attaque frontale avec «Rockin’» le bien nommé, Gypsy et les blancs qui l’accompagnent tapent ça aux Flying V, le black rock déboule en Normandie, tu as là le fin du fin du nec plus ultra, Gypsy Mitchell te groove son Rockin’ jusqu’à l’oss de l’ass et là, tu commences à observer son grattage de poux, l’index et travers du manche et les autres doigts qui titillent le tiguili, fuck, ce mec est en plus un immense virtuose voodoo.

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Il va très vite enlever son chapeau et attaquer une autre merveille, «Take Me I’m Yours». Il est fabuleusement accompagné : deux choristes dont une big black de rêve, un petit white guy sur Flying V, un bassman blanc avec sa basse si basse qu’il ne peut jouer que du plat de la main à gauche, et du bout des doigts à droite, mais diable, il faut le voir bassmatiquer dans les eaux troubles, il en fait baver tous les bassistes présents dans la salle, et derrière au beurre, un autre petit cul blanc à menton volontaire frappe sec et net et sans bavures.

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Cette faramineuse équipe porte la même tenue, une sorte de survêtement noir à grandes bandes blanches sur les bras et sur le côté des jambes. Gypsy Mitchell va battre tous les records de fascination en attaquant un cut à consonance exotique, «Breezin», il va rivaliser de fluidité supra-cosmique avec Carlos Santana, de féerie intersidérale avec George Benson, il va jazzer son exotica comme le fit autrefois Jose Feliciano, et multiplier les figures de styles avec un grâce hallucinante. Et là tu tombes en panne de vocabulaire. Chaque fois que tu te trouves confronté à l’exercice de l’art suprême, ta cervelle bat en retraite, comme tétanisée.

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         Comme il n’a pas encore d’album à vendre, Gypsy Mitchell propose un T-shirt que bien sûr personne n’achètera. D’ailleurs à la fin de concert, on assistera à ce bal sordide des selfis, comme au temps de Little Victor, au Vintage de Roubaix : personne n’achetait rien, mais tout le monde se prenait en photo avec lui. L’horreur ! Comme Little Victor, Gyspsy Mitchell se prête complaisamment au cirque. Il raconte aussi sur scène comment il a perdu son fils et de quelle façon il est revenu à la vie, avec une sorte de pâté de foi. Il va ensuite se livrer à l’exercice du bain de foule, il va sauter dans le public avec sa gratte pour y faire son Hendrix, jouer derrière la nuque et gratter ses poux avec les dents, il finira son solo couché au sol au bord de la scène. Pour un blackos de cet âge, c’est une sacrée performance. Tiens, vazy, roule-toi par terre avec ta guitare, tu verras, c’est pas si simple. Une façon comme une autre de dire qu’il est assez complet. Et même plus que complet. Il revient en rappel avec une cover de «Knockin’ On Heaven’s Door» qu’il va bien sûr prendre un malin plaisir à électriser. Il va même réussir à porter cette vieille tarte à la crème à incandescence.

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         Son album solo ne sortira qu’au printemps. En attendant, on peut le retrouver avec les Relatives sur The Electric World, un Yep Roc de 2013. Gyspy y trône au milieu de ses amis, dont le Reverend Gean West qu’on entend chanter sur «Rational Culture/Testimony», un heavy dumb de funky blues. Wow, ça chante dans le creux du groove.

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Tu y retrouves tout le mystère du Black Power, les racines sont profondes. Black groove de Lawd. Le mec des liners indique que les Relatives sont un gospel funk band. Le Reverend Gean West n’avait chanté que deux cuts, car après, puis il est tombé dans le coma. Il en est ressorti pour revenir finir de chanter les autres cuts, sauf le dernier, «Forgive Now». Il était trop faible. L’album marque aussi le retour de the original guitarist Gypsy and «his Eddie Hazel-meets-Ernie Isley guitar heroics and bass-to-flasetto vocal range». C’est Gypsy qu’on entend chanter sur «No Man Is An Island». Le Reverend Gean West est assez violent sur «Can’t Feel Nothing». Les Relatives ont le pouvoir. Big album ! T’es content d’être là. Sur «You Gotta Do Right», ils sonnent comme les Temptations, avec l’échange de voix. Même power, avec la variété des registres et l’heavy groove dévastateur. Ils passent à la Soul des jours heureux avec «This World Is Moving Too Fast», ils naviguent en eaux magiques. C’est le groove le plus complet de la mer des Sargasses. Le mec qui produit est l’un des trois guitaristes, Zach Ernst. Ils passent au fast funk définitif avec «What You Say», bien tapé à la wah de Gypsy boy. Ils flirtent avec le power des JBs, ça va vite, ça explose, le Rev chante en dérapage contrôlé et on assiste à un incroyable redémarrage du fou de la wah dans la pampa en feu. Le bouillonnement rythmique est celui des JBs de Bootsy Collins. 

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         Il existe un autre album des Relatives, enregistré avant The Electric World, mais paru après : Goodbye World. Gypsy n’y joue pas, mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’écouter, d’autant plus que c’est un fantastique album de funk et de Soul, avec les mêmes dominantes que celles de Goodbye World : hard funk dès «Things Are Changing» et vers la fin, «It’s Coming Up Again», ils jouent comme des bêtes féroces, ils sont encore pires que Wilson Pickett - Say it loud ! - Ils te tapent ça au JB Sound System. Avec «Let Your Light Shine», ils sonnent une fois de plus comme les Temptations. Ces mecs savent déménager un immeuble. Ça sonne comme un puissant fleuve de r’n’b. Et ça bascule dans le génie Soul avec «Bad Trip». Ils foncent dans le tas, c’est infernal, puissant, irrévocable - Can’t help myself - Fantastique Black Power ! Et ça continue avec «We Need Love». C’est d’un niveau assez rare, dans le domaine. Les Relatives ont le Black Power dans le sang - You need my love yeah ! - C’est Zach qu’on entend à la wah sur «Revelation (Jordan)». Ils travaillent «Your Love Is Real» au corps de la sincérité. C’est âpre et ça colle bien au papier.

Signé : Cazengler, complètement Gypscié

Gypsy Mitchell. Nuits de l’Alligator. Le 106. Rouen (76). 3 février 2024

The Relatives. The Electric World. Yep Roc Records 2013

The Relatives. Goodbye World. Luv N’ Haight 2016

 

 

Keef Keef bourricot

 - Part Two

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         Quatre-vingt piges ! Encore plus vieux que le rock ! Qui réussit cet exploit ? Keith Richards, bien sûr. En 1975, personne n’aurait parié un seul kopeck sur sa carcasse, et le voilà qui souffle sous nos yeux à moitié ahuris ses quatre-vingt bougies. Le mois dernier, Uncut eut l’idée géniale de célébrer cet anniversaire. Keef est même en couve, tout beau, tout sourire, fidèle à sa (vieille) dimension iconique. Bien sapé, franc sourire, chapeau blanc, lunettes noires, ça tient encore très bien la route.

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         À ce stade des opérations, on ne se pose même plus la question de savoir si ça a du sens ou pas d’être rockstar à 80 balais. Le statut de rockstar impose-t-il de casser sa pipe en bois plus jeune ? Tous les avis sont dans la nature. Tu n’as qu’à te baisser pour les ramasser. Fais comme bon te semble. Avec Uncut, on va préférer se réjouir que Keef Keef bourricot soit toujours un Rolling Stone, et pour un Rolling Stone, il continue de s’en sortir avec les honneurs. Il vieillit plutôt bien, alors que les deux autres derniers Rolling Stones vieillissent plutôt mal. Une façon comme une autre de dire qu’on ne les aimait pas plus que ça, surtout pas le Jag. Disons que Keef Keef et Brian Jones restent les chouchous.

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         Cher esprit critique, avant de débiner le vieux Keef, pense à la bobine que t’auras à quatre-vingt piges. Il faut certainement beaucoup de courage pour continuer de paraître en couverture des magazines quand on a passé l’âge. Keef Keef bourricot fait partie des gens qui ont depuis longtemps fait le tour de la célébrité, donc ça n’a plus rien à voir avec l’ego. C’est autre chose. Il accepte de continuer à alimenter sa (vieille) légende pour le simple bonheur de ses (vieux) fans. On voit cette photo du (vieux) Keef Keef et on entend «Gimme Shelter» dans le creux de l’oreille. Rien n’a changé depuis «Gimme Shelter», et en même temps, tout a changé. Chaque aspect des choses de la pensée est relatif. Tu fais bouger les angles en fonction de ce qui t’arrange. L’idéal est encore d’essayer de voir les choses du bon côté, et le fait que le vieux Keef soit toujours là, c’est le bon côté des choses. Encore une fois, il faut s’en réjouir (pour lui). D’autant qu’on le respecte avec une constance et une profondeur égales à celles qui alimentent notre haine des politicards conservateurs ou libéraux.

         Uncut célèbre l’annive sur 13 pages et découpe la vie du Keef Keef en rondelles : une double par décennie. Six decades, nous dit le chapô, qui traite aussi Keef de «rock’s most miraculous survivor». Dans chaque double, des convives on va dire de luxe, interviennent pour saluer leur pote Keef Keef. Dans un petit pavé au bas de la double d’ouverture, le (vieux) Bill Wyman, qui est lui aussi toujours de ce monde, déclare : «Happy birthday young chap.» Entre (vieux) Rolling Stones, les familiarités sont de rigueur.

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         Et voilà les invités de la double 1960s : (le vieux) Ron Wood se souvient des fêtes chez Immediate Records et de sa première vraie rencontre avec Keef Keef : il enregistrait I’ve Got My Own Album To Do chez lui à Richmond, et avait invité Keef Keef à venir jammer un soir, et pouf, il est resté quatre mois chez Woody. (Le vieux) Dick Taylor se souvient du Keef au Sidcup Art School et de son obsession pour Scotty Moore - One of the things he always used to play was «I’m Left You’re Right She’s Gone» and sometimes «That’s Allright Mama» - Dick Taylor dit aussi que Keef se fringuait avec du style - skinny jeans, purple shirt, Wrangler jean jacket - C’est le Jag qui fait entrer Keef Keef dans le groupe de l’Art School - He was a natural guitar player. Il n’avait pas une super technique, but it seemed like he had a real flair for it - Puis tu as (le vieux) Andrew Loog Oldham qui célèbre le songwriting partnership de Jag & Keef at Mapesbury Road. Leur première compo est «As Tears Go By». Pas mal, pour des apprentis sorciers. Le Loog rappelle que tout le monde, y compris lui, apprenait le job sur le tas, à l’époque, et Keef Keef qualifia d’«university» la tournée de six semaines avec les Everly Brothers. Le Loog rappelle en outre que sur scène, les Crickets accompagnaient les Everlys. Puis il balance la purée : «What can I say about Keith? He was a very smart fella, photogenically.» Et plus loin, il conclut ainsi : «He’s Jack the lad, man. And still is.» (Le vieux) Stash Klossowski y va lui aussi de son puissant hommage, évoquant une relation qui remonte à 1967, et la naissance de Marlon, fils de Keef Keef et d’Anita. Stash rappelle que Keef est extraordinairement cultivé, qu’il s’intéresse de près à l’histoire, et à une époque, il pouvait tenir sept jours sans dormir. (Le vieux) Eddie Kramer célèbre le guitar slinger - His ability to bring something nuanced, crazy, cool and unexpected from that rhythm guitar part always amazed me - Kramer est encore plus fasciné par la télépathie qui existe entre Keef Keef et Charlie Watts, «and if the groove was right, it would just be this wonderful thing, the epitome of rock’n’roll.» Kramer, qui a fréquenté les meilleurs (Jimi Hendrix), conclut son hommage ainsi : «As a musician, Keith has supernatural powers.» Un autre ingé-son de renom, (le vieux) Glyn Johns, déclare : «I always think of Keith as king of the intro.» Il a raison le Glyn de la Saint Glyn-Glyn, Keef Keef est le roi du riff d’intro. La meilleure preuve est dans «Street Fighting Man». Dès les premières mesures, tu sais que tu es chez les Rolling Stones. (Le vieux) Taj Mahal tombe à pic pour rappeler qu’il fut invité par les Stones à participer au Rock’n’Roll Circus. Il a vu Keef Keef évoluer - I’d watched Keith grow into a serious player. In terms of blues, Keith’s the nitty-gritty. He’s so powerful - Et Taj soigne sa chute : «Most of all, I love that he’s a rebel. And a pirate.» De la part d’un (vieux) cat comme Taj, c’est un fabuleux hommage.

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         Uncut ressort aussi un vieux bout d’interview datant de 2017. Keef Keef rappelle que 1963 était l’année la plus folle - That was a year of speed, man - We were in a maelstrom et boom, voilà l’hommage dans l’hommage : «Brian was a great promoter.» Keef rappelle en outre qu’entre 1964 et 1967, it was learning on the job. Les Stones sont passés du stade de bar band aux grandes scènes - Thank God, our first tour was with Bo Diddley and Little Richard and the Everly Brothers - Et en 1967, il admet que les Stones étaient «pretty burned out by the road.» Ils prennent un peu de temps pour souffler et composer, et soudain, la pression repart avec «Satisfaction» - On frappe à la porte et un mec te demande : «Où est le follow-up ?», et je lui réponds : «Get off my cloud» - L’humour ravageur de Keef Keef. Pas étonnant qu’il soit devenu un héros.

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( Kenney Jones )

         (Le vieux) Marshall Chess ouvre le bal des 1970s. Il raconte qu’il débarque chez Keef en 1970, à Cheyne Walk, et le trouve assis au piano «repeint en jaune» en compagnie de Gram Parsons. Chess indique en outre que Keef trimballait sa gratte partout, même aux gogues. Selon le (vieux) tour manager Peter Rudge, «everybody loves Keith Richards.» (Le vieux) Mick Taylor évoque Nellcôte et Exile, mais il n’a rien d’intéressant à dire. À la ville comme à la scène, serait-on tenté d’ajouter. Pour (le vieux) Chris Welch, Keef a toujours été généreux, funny and shockingly honest. (Le vieux) Kenney Jones redit sa fierté d’avoir pu jouer avec Keef Keef at Kilburn Theatre en 1974, mais la cerise sur le gâtö, c’est Keef qui lui dit, lors du Charlie Watts’ memorial au Ronnie Scott’s Club : «Kenney, it’s only you and Charlie. You know that, don’t you?». Suprême hommage : aux yeux de Keef Keef, il n’existe que deux batteurs : Charlie et Kenney Jones. Tiens voilà (le vieux) Richard Lloyd qui avait rencontré Anita au CBGB, et dans son autobio (Everything is Combustible), il raconte qu’il a, par la force des choses, fréquenté Keef Keef qui était installé sur la côte Est. Lloyd qualifie lui aussi Keef de funny and generous. Il conclut son fantastique hommage ainsi : «This guy is a king. I love him to death.» (Le vieux) Jimmy Page rappelle qu’il a joué avec Keef sur l’enregistrement du «Yesterday’s Papers» de Chris Farlowe, pour Immediate, en 1967. Page est aussi allé jammer avec Keef chez Ron Wood à Richmond, et plus tard, à New York, sur un cut de Dirty Work, «One Hit (To The Body)».     

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         Dans les 1980s, Keef Keef change de tête. Une vraie gueule de loubard, regard noir et morgue bien affichée. Pas aimable. Le son des Stones change et les invités aussi. Voilà (le vieux) Michael Shrieve, le percu de Santana qu’on a découvert dans Woodstock. Il joue sur Emotional Rescue. Il est frappé par le Keef - There’s nobody like him. He plugs his guitar and immediately it’s Keith Richards - Il est aussi frappé de le voir travailler so hard. Le (vieux) producteur Steve Lillywhite voit Keef Keef trimballer des guns et échanger ses fringues avec celles d’autres mecs. (Le pas trop vieux) Ivan Neville se souvient d’avoir bossé toute la nuit en studio avec Keef Keef au moment de Talk Is Cheap - En sortant du studio, il nous emmenait tous chez lui on 4th and Broadway and make us breakfast - Pour (le vieux) Bernard Fowler qui a vu Keef Keef attaquer dès le breakfast la lecture d’ouvrages sur les vaisseaux de marine, il n’y a aucun doute : Il y a du pirate en lui («Damn, it’s real, there si some pirate in there for sure»), et il ajoute, pour conclure pour petit paragraphe : «He’s got an elephant brain, he don’t forget shit. His recall is amazing.» Et pour (le pas trop vieux) Johnny Marr, «Keith was a total hero to me as a kid.» Il dit avoir aimé son guitar-playing, mais c’était surtout son idéologie qu’il admirait - I just saw him as someone with ultimate integrity - Quand il était dans les Smiths, il explique qu’il prenait modèle sur Keef Keef, «taking care of the music», «but also being the engine of the band.» Il voit Keef Keef comme un mec en mission - «Gimme Shelter» has the best guitar solo that’s ever been on record - Marr a compté les notes : six notes dans le solo, mais avec tellement de feeling ! Pour lui, Keef Keef a inventé un son, mais aussi «a whole new guitar style, possibly the coolest since Robert Johnson or Hubert Sumlin.»

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         Et voilà the 1990s & the 2000s. (Le vieux) Aaron Neville explique qu’il a rencontré Keef Keef en 1983, quand les Neville Brothers furent invités en première partie de la tournée des Stones. L’ange Aaron parle d’intense mutual respect - Keith is one of the most down-to-earth guys I’ve ever met. He’s a real one. Nothing fake - On imagine qu’à lire tout ça, Keef Keef doit éprouver une sacrée fierté d’avoir de tels (vieux) amis.  

Signé : Cazengler, Keith Ricard

Keith at 80 - Uncut # 321 - January 2024

 

 

Inside the goldmine

 - Exile on Remains Street

 

         Il maudissait ses parents de l’avoir appelé Rupin. Du coup, il devint radin. Mais pas un radin à la petite semaine, il devint un virtuose du radinage. Les gens disent de ces virtuoses qu’ils ont des oursins au fond de poches. Effectivement, sa pathologie battait tous les records. La seule perspective d’avoir à payer un verre le rendait physiquement malade. Il en devenait gris. Pourtant, on rigolait bien ensemble, mais il n’était bien sûr pas question de lui faire la moindre remarque sur sa manie. Comme tous les radins, il collectionnait les cartes bleues et quand il devait régler un achat, il réfléchissait longuement au choix de la carte. Nous découvrîmes grâce à lui et à ses méthodes que les radins géraient si bien leur blé qu’ils s’enrichissaient plus vite que les gens normaux. Il plaçait son blé au Luxembourg et investissait dans l’achat de parkings, qui offraient selon lui le meilleur rendement. Il citait même les chiffres. Il veillait à bien s’habiller, à toujours se cravater, et roulait dans de puissantes voitures allemandes, ni peu chères, ni trop chères, il savait trouver le juste milieu. Lorsqu’il acceptait une invitation à dîner au restaurant, il ne proposait jamais de rendre la pareille. Il s’arrangeait en outre pour choisir les vins et partait du principe qu’on avait les moyens de financer un vin cher puisqu’on l’invitait. Ça tombait sous le sens. Ou plutôt son sens. À sa façon, Rupin avait du génie. Il savait tirer avantage de n’importe quelle situation. Qui aurait osé lui reprocher d’avoir choisi le vin le plus cher de la carte ? Il lui arrivait même de conclure en disant à voix haute devant le garçon qui amenait l’addition qu’il avait connu des crus de meilleure qualité à ce prix-là. Bien sûr, il usait et abusait de la bêtise de ses amis, et d’une certaine façon, ça le rendait attachant. L’amitié de longue date a souvent bon dos. Elle permet d’élever le seuil de tolérance. Et rien n’est plus naturel que de vouloir voir jusqu’où un ami de longue date peut aller trop loin.   

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         Dans les années soixante-dix, on écoutait les Remains avec Rupin. On bossait ensemble dans le même bureau d’études, et il découvrait les groupes à travers les albums qu’on lui prêtait et, bien sûr, qu’il ne rendait pas.

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         L’un des premiers groupes sur lesquels il a flashé fut l’album des Remains, l’Epic de 1966 qui reste encore aujourd’hui l’un des plus beaux albums de gaga-rock sixties de tous les temps. L’album s’ouvre sur la triplette de Belleville «Heart»/ «Lonely Weekend»/ «Don’t Look Back» et Barry Tashian s’impose comme le guitariste/chanteur le plus insidieux de l’histoire du rock américain. Il attaque son «Heart» en douceur et après un couplet, ça bascule dans la craze maximalo-dementoïde, il entre dans le chou du lard au killer solo flash et ça vire en mode rave-up à la Yardbirds. Tashian amène aussi «Lonely Weekend» à l’insidieuse, et attention, il ne prévient pas, il se pointe avec des guitar licks terrifiques et chante à la dégueulade de friday night. Normal que «Don’t Look Back» se retrouve sur Nuggets. Les Remains ont un incroyable degré de maturité. Tashian est l’un les grands proto-punkers. Ils bouclent cette A faramineuse avec un «Diddy Wah Diddy» qui sonne comme «Route 66». On se croirait sur le premier album des Stones. Trois belles bombes en B : «You Got A Hard Time Coming» qu’ils finissaient en apothéose de «Really Got Me», puis «Thank You», une merveille pop qu’on dirait sortie tout droit du Brill, et enfin «Time Of The Day», où Tashian sonne comme Van the Man. On se croirait chez les Them ! Il existe une réédition de ce premier album sur Sundazed qu’on recommande chaudement à Rupin et à tous les fans des Remains, car sur le disk 2 grouille de covers inédites, à commencer par ce fabuleux «Mercy Mercy», aussi ravageur et sale que celui des early Stones. Tashian a des accents de Jag et derrière, ça frappe sec et net à la Charlie. Ça swingue dans le garage de Don Covay. On croirait entendre des Anglais quand ils tapent leur version de «My Babe». Tashian tente de placer ses compos, comme par exemple «When I Want To Know», mais c’est trop pop. Il veut faire du Brill et ce n’est pas vraiment son truc. Quand il tape dans le wild gaga, il excelle, en voilà encore la preuve avec «All Good Things» qui vire encore une fois en mode rave-up des Yardbirds. 

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         Il existe un autre album des Remains sur Sundazed, l’indispensable A Session With The Remains. Encore du proto-punk à gogo, avec des version absolument démentes d’«Hang On Sloopy» (real deal du Boston punk), «All Day And All Of The Night» (cover infernale, c’est le punkish punk in the face, et Tashian passe un killer solo flash à la Dave Davies) et en B, tu as une version trash d’«I’m A Man». Tashian est rompu à tous les coups de lard, il en fait une version freakout, il bat les Downliners à la course, aw yeah ! Il tape aussi ne version puissante de «Like A Rolling Stone» - You used tooooooo/ laugh about - qu’il prend au pince nez. Il est parfait dans tous les cas de figure : son «Johnny B. Goode» sort du premier album des Stones et le «Gonna Move» qui suit est un heavy blues fantastique. Il termine avec la fast pop d’«All Good Things», c’est excellent, presque mélodique, quasiment anglais à cause du freakout de freakbeat.  

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         Petit conseil d’ami : ne fais pas l’impasse sur ce Live In Boston paru en 1983 : il regorge de proto-punk, au moins autant qu’un bel album des Downliners Sect. Rien qu’avec «Hang On Sloopy» et «All Day And All Of The Night», tu frises l’overdose de proto-punk. Heavy hang on ! Tashian est la punk ultime, wild as fuck, avec le killer solo flash in the face. La cover des Kinks est elle aussi de la meilleure auspice. En bout d’A, il balance LA cover rêvée de «Like A Rolling Stone». Il va chercher son Dylan au didn’t ya. Une autre surprise t’attend en B : une monstrueuse cover d’«I’m A Man». Proto-punk + Bo = Boom ! Oh yeah ! Les Remains sont imbattables au petit jeu de la destruction massive. Ils basculent dans un combiné d’early Stones et de Rave Up des Yardbirds, mais avec tout le power des Amériques. Même ambiance que l’«Oh Yeah» des Shadows Of Knight. On est là dans le vrai. Au cœur du vrai.  

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         Movin’ On aurait pu être l’album du grand retour de Barry Tashian, mais il faut déchanter, car les Remains évoluent vers un monde plus pop. On retrouve cependant des traces de Bo et de Chucky Chuckah dans «A Man’s Best Friend Is His Automobile» et «Big Ol’ Dyna Flow», comme par hasard, deux cuts automobiles, l’une des vieilles fixations de Chucky Chuckah. Tashian rend hommage à Bo sur le premier et à Chucky Chuckah sur Dyna Flow - Just me and my automobile - Il renoue avec ses sources, il redevient infiniment crédible, presque punk, il ramène énormément de son - She’s the road master/ Nothing gets past her/ My big ol’ Dyna Flow - Barry Tashian est un artiste complet, ne l’oublions jamais. Sa pop est bonne, bonne comme la bonne du curé, même si on a parfois l’impression d’avoir vite fait le tour. Il faut admettre qu’on ne reverra plus le proto-punk d’antan. Il fait du jingle jangle avec «Listen To Me» et «Trust In Me» paraît pop comme pas deux, ça danse dans l’alley oop - You can trust me babe - Quasi country, mais avec des guitares  extraordinaires. Avec sa casquette et sa chemise hawaïenne, on le voit encore flirter avec le bar de la plage dans «You Never Told Me Why», mais il ramène une partie de guitare absolutely demented. Il est dans le son, comme Paul Jones l’est en Angleterre, avec de l’allant. Il termine avec «Romana» et fait de l’early Stonesy de wild Chicago blues, oh-oh, capiteux mélange de wild riffs et de chant pop. Il te gratte ça à la cocote sévère. Il est marrant le Tashian, il restera fidèle au punk jusqu’à la mort.

Signé : Cazengler, Remugle

Remains. The Remains. Epic 1966

Remains. Live In Boston. Eva 1983 

Remains. A Session With The Remains. Sundazed 1996 

Remains. Movin’ On. Rock-A-Lot Records 2002

 

 

Parfaitement Lindley-gitime

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         Kaleidoscope n’était pas le plus connu des groupes West Coast de l’âge d’or des sixties, mais la qualité des quatre albums qu’ils enregistrèrent entre 1967 et 1970 a fait d’eux les chouchous des cognoscenti. Grâce à leur ethno-psychédélisme luxuriant, ils sont restés chers au cœur des spécialistes du West Coast Sound. Les pressages US s’arrachent désormais à prix d’or.

         Pourtant basé à Los Angeles, Kaleidoscope sonnait comme l’un de ces groupes aventureux de San Francisco. L’arme secrète du groupe s’appelait David Lindley, et comme il vient tout juste de casser sa pipe en bois, nous n’allons pas nous priver de lui rendre un petit hommage, ce qui est, comme chaque fois que l’occasion se présente, la moindre des choses. Lorsque des enchanteurs tirent leur révérence, il convient de les saluer bien bas, aussi bas que possible. On appelle ça se prosterner jusqu’à terre.

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         Wiki te dira que David Lindley fut l’un des session men les plus réputés de son temps. Ah Wiki, que deviendrions-nous sans toi ! Si tu écoutes le Side Trips de Kaleidoscope paru en 1967, ça va te sembler logique. Lindley joue de tout : banjo, fiddle, mandoline, guitar, harp guitar, et même du banjo à 7 cordes, alors t’as qu’à voir. Mais les autres sont aussi d’épouvantables premiers de la classe. David Solomon Feldthouse gratte le baglama, le bouzouki, le dobro, le dulcimer, le fiddle, et la douze. Et Christopher Lloyd Darrow touche lui aussi à tout : bassmatic, banjo, mandoline, fiddle, autoharp, harmonica et clarinette. Petite cerise sur le gâtö : ils sont produits par Frazier Mohawk, le plus légendaire des producteurs obscurs, de son vrai nom Barry Friedman, que Jac Holzman avait tenté de lancer à une époque, pour en faire une sorte de Totor de l’ère psychédélique. C’est Mohawk qui a hébergé et financé Stephen Stills et ses copains de Buffalo Springfield à l’époque où ils n’avaient pas une thune. Mohawk a aussi bossé avec le Paul Butterfield Blues Band, avec Nico sur The Marble Index, les Holy Modal Rounders, et produit Primordial Lovers, le très bel album de sa femme, Essra Mohawk, qui d’ailleurs vient tout juste de casser sa vieille pipe en bois. Nous voilà donc au cœur de la légendarité californienne, avec une petite touche d’Elektra, puisque Mohawk fut un temps l’A&R d’Elektra à Los Angeles. Mohawk quitta Los Angeles pour s’installer à Paxton Lodge. L’idée était d’y monter un studio sauvage, financé par Jac Holzman, mais il n’en est hélas rien sorti, et Jac a retiré ses billes. Dommage, car Mohawk avait fricoté avec tous les géants locaux, à commencer par les Byrds, Buffalo Springfield et les Mothers. D’ailleurs, le «Pulsating Dream» qui ouvre la B de Side Trips sonne comme un hit des Byrds, c’est la même énergie, couronnée par l’unisson du saucisson. Explosif ! Ils taillent la route aussi bien que les Byrds. Même chose avec «Why Try», cette espèce de fast deep exotica. Ils dépotent un heavy groove de grattes psycho-psyché. En A, tu vas te régaler de «Please», un soft groove d’undergut qui flirte avec l’excellence capitonnée. Ça joue sous la cendre. Une vraie bénédiction, avec des chœurs de rêve. Ils font aussi de la deep Americana avec le wadee wah de «Minnie The Moocher». Sur certains cuts («If The Night»), ils sonnent très Frisco, on croit entendre l’Airplane. Avec «Hesitation Blues», ils font de la brocante de Frisco, à la manière des Charlatans. Ces mecs sont brillants. Tu en as pour ton argent.

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         Ce n’est pas Mohawk qui produit leur deuxième album, A Beacon From Mars. Ils y font en B une belle cover du «You Don’t Love Me» de Willy Cobbs, embarquée au aïe aïe aïe et noyée dans l’essence du heavy groove. Embarquement pour Cythère garanti, ils y vont au well I love you. Ils passent sans ciller au Dylanex avec un «Life Will Pass You By» gratté au banjo, puis ils atteignent leur cœur de métier avec «Taxim», singulier brouet d’orientalisme psychédélique, un univers que Davey Graham va explorer en Angleterre. Ils tapent «Louisiana Man» au violon de papa mama de deep Americana.   

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         Paru en 1969, Incredible Kaleidoscope est un énorme album. Dès «Lie To Me», ils t’embarquent dans leur mix énorme de venin et de groove, avec des ooouh ooouh en surface. S’ensuit un fantastique country-rock épuisé de grandeur tutélaire, «Let The Good Love Flow». Ils inventent l’heavy country-rock. Et ça bascule dans le génie Cajun avec «Petite Fleur». Tu leur tombes dans les bras tellement tu es subjugué par leur grandeur d’âme. Ils bouclent leur balda avec l’instro du diable, «Banjo». Ils mélangent tous les génies. Ils ne vivent que pour la beauté du geste.

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         Le dernier album du Kaleidoscope s’appelle Bernice. Il contient deux grosses pépites : «Another Lover» et «To Know Is Not To Be». La première est montée sur un Diddley Beat, chargée à bloc, travaillée au shuffle. Énorme son californien. Sharp & tight. Ils flirtent une fois de plus avec le génie. Ça sonne comme du Junior Walker, et la bassline démonte la gueule du groove. Avec «To Know Is Not To Be», ils sonnent exactement comme les Beatles. C’est dire leur excellente prolixité. Ils parviennent à pulser une chaleur intense à l’anglaise, mais c’est démultiplié par leur artistry d’overloaded California cats. Brillant, vraiment brillant. Supra-brillant. Ces mecs sont beaucoup trop brillants pour l’underground local. Tout dans cet album est contrebalancé dans l’épouvantable swagger californien. Avec «Lulu Arfin Nanny», ils te tombent dessus à bras raccourcis. Les Kalé sont un groupe fascinant. Ils dépassent le cap des quatre albums pour créer un univers à part entière. Ils t’embarquent encore avec le morceau titre. Pas de retour possible. Cool as fuck. Lindley rôde toujours sous le boisseau. Aw comme ces mecs étaient doués ! La rythmique bascule dans l’enfer d’un riff ashtonien. Chaque cut est une aventure. Tu te régales du Kalé. Te voilà Kalé. Ils terminent avec «New Blue Ooze». Alors on les salue bien bas.

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         Bon alors attention aux deux premiers albums solo de David Lindley, El Rayo-X et Mr Dave, parus en 1981 et 1985 : les pochettes tapent bien à l’œil, Lindley a une sacrée dégaine, mais au plan musical, c’est une belle arnaque, comme on les adore. On perd tout le Kaleidoscope, Lindley propose une espèce de pop-reggae à la mormoille.

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Une chose est sûre, il y a du son, un cut comme «Mercury Blues» ne laisse pas indifférent, sans doute à cause de son côté vente à terre. Lindley propose aussi une cover de «Twist & Shout» très bar de la plage, et il faut attendre «Your Old Lady», en B d’El Rayo-X pour retrouver un brin de psychedelia, mais seulement un brin. À peine un brin. Il reprend aussi le «Rocking Pneumonia & The Woogie Boogie Flu» d’Huey Piano Smith sous un autre titre, «Tu-Ber-Cu-Lucas And The Sinus Blues», mais avec un léger beat reggae. David Lindley aurait bien aimé sonner comme Bob Marley, mais il est blanc. Donc baisé. 

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         Il continue d’enregistrer des albums inutiles avec El Rayo-X. Belle pochette que celle de Win This Record, mais quelle catastrophe ! Tu as même Booker T. qui joue de l’orgue sur «Turning Point». Tout est monté sur le même beat reggae blanc à la mormoille. Le seul cut qu’on sauve est le «Make it On Time» planqué en B, car Lindley nous rappelle qu’il est un excellent guitariste.

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         Ce que vient confirmer son «Rag Tag» sur El Rayo Live. Il joue admirablement le blues. On retrouve enfin le grand guitar slinger de Kaleidoscope. Il fait quasiment du John Fahey, il s’auréole de légende, il joue le blues à coups d’acou, avec des petits accords joyeux. Il finit avec «Mercury Blues», un big rumble à la Cheap Trick. Il sait rocker le roll, son Rayo-X tourne comme une grosse horloge, big US rock assez imparable, avec un solo de slide infectueux. Mais ce sera le dernier spasme d’un grand guitariste.

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         On s’est tous fait rouler avec Very Greazy, un Elektra de 1988, bourré de reggae pop inepte. On sauve juste «Texas Tango», plus Cajun, avec de l’accordéon. 

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         Notre ami Lindley fait une brève apparition sur Hey You!, l’album de Doug Legacy & The Legends Of The West. Bon c’est un album dont on peut se passer. Le Doug en question s’appelle dans le civil Doug Lacy et fait venir en studio tous les surdoués de service, notamment Todd Rundgren et Waddy Wachtel. Mais plus globalement, on ne comprend pas bien l’intérêt d’un tel album. Lindley gratte ses poux infectueux sur «Pool Shark» et puis s’en va. Par contre, Roger Steen est mille fois plus infectueux que Lindley sur «Get It (While It’s Hot)», et Ry Cooder joue de l’accordéon sur «Christmas In Prison». Vous savez tout. 

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         David Lindley est seulement guest sur l’It’s A Cinch To Give Legs To Old Hard-Boiled Eggs de Maxfield Parrish paru en 1970. Avec cet album, on touche au bottom de l’underground californien, comme d’ailleurs avec les albums que produit Gary S. Paxton. Grosso modo, c’est un album de heavy Californian country brush, ce qu’on appelle aussi chez les compileurs the Californian Hell, mélange de soleil ardent et de satanisme latent. Ces mecs qui sont aussi surdoués que ceux de Kaleidoscope invitent d’ailleurs les gens de Kaleidoscope à venir gratter des poux avec eux. Et quand tu tombes sur l’heavy country punk blues qu’est «Bottle Of Red Blues», tu cries au loup. On entend encore un wild banjo dans «Cross Over The World» et ça repart en mode big power avec «Round The Morning». Là, tu as un son très libre d’esprit. Une vraie révélation. C’est en quelque sorte du Californian Hell fabuleusement laid-back et joué par d’élégants cracks. Ils enchaînent avec «The Untransmuted Child», un plaintif gorgé d’esprit et porté par une belle gratte pouilleuse, sans doute Lindley, ça joue au groove d’harp avec de fabuleux éclairs de psycho-psyché, la spécialité de Kaleidoscope. «Juanita» est un cut extraordinaire de musicalité, ces mecs rassemblent leurs harmonies en boisseaux superbes et gigantesques. C’est toujours gratté au plus près du corps. On sent bien la proximité dans «Hershey», sans doute une kitchen demo. C’est excellent. Et puis tu as «Whoa Johnny», gratté sévère. On croit entendre du proto-boogie californien.

Signé : Cazengler, Lindley de vache

David Lindley. Disparu le 3 mars 2023

Kaleidoscope. Side Trips. Epic 1967

Kaleidoscope. A Beacon From Mars. Epic 1967

Kaleidoscope. Incredible Kaleidoscope. Epic 1969

Kaleidoscope. Bernice. Epic 1970

David Lindley. El Rayo-X. Asylum Records 1981

David Lindley. Mr Dave. WEA 1985

David Lindley & El Rayo-X. Win This Record. Asylum Records 1982

David Lindley & El Rayo-X. El Rayo Live. Asylum Records 1983

David Lindley & El Rayo-X. Very Greazy. Elektra 1988

Doug Legacy & The Legends Of The West. Hey You! Some Pun’kins Music 1988

Maxfield Parrish. It’s A Cinch To Give Legs To Old Hard-Boiled Eggs. Cur Non 1970

 

 

*

Road to Cairo chantait voici plus de cinquante ans Julie Driscoll, à l’époque je l’aurais bien suivie mais je n’ai reçu aucune invitation. Mais ce soir j’en ai   une in my mind-pocket, donc road to Troyes, au 3 B, ce n’est pas Jools   qui chante ce soir mais Ahmell qui enchante, j’y vais le cœur léger, pourtant la dernière fois ce fut une catastrophe, pas Ahmell, ni le concert, un truc planétaire dont vous avez-vous aussi été victimes, le lendemain c’était le confinement covidique…

AMHELL BAREFOOT

3 B

(TROYES / 10 / 02 / 2024)

 

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         Tiens du nouveau ce soir, Amhell est à la contrebasse, Jules n’est pas au violon comme le dit la chanson, mais Roberto Gorgone à la guitare, et Pascal Ammann à la batterie. Quant à ce Pascal que fait-il assis, d’habitude il officie à la guitare, et ce Gorgone, voyez sa tête, d’où sort-il, d’Italie brave gens ! Hum ! hum, ça sent l’improvisation. J’ajouterai de la live improvisation, ne me faites remarquer cher Damie Chad, tous les concerts sont live, z’oui, mais celui-ci qui va suivre, plus que les autres, tos ceux qui auront assisté en garderont jusqu’à la fin de leur vie un superbe souvenir.

         Tout avait bien commencé. Vous ne faites pas plus smart. Vous avez la volute de la contrebasse qui se dresse comme la tête d’un serpent inquisiteur qui vous fixe de ses yeux froids, un périscope de sous-marin qui cherche une proie à envoyer par le fond. Vous tire trois missiles coup sur coup sous la ligne de flottaison, surprenants, l’on attendait du rock et c’est du jazz, ah bon, c’est en place, c’est enlevé, la voix d’Amhell qui caracole, la batterie qui chip-chip- d’ouate à la perfection, et puis l’on comprend.

          Lorsque la vie est cool, c’est en ses instants que surviennent les trouble-fêtes. Ici il se prénomme Roberto, les deux premiers titres il s’est bien tenu, au troisième, l’on a cru que l’on avait mal entendu, que l’on prenait nos rêves pour la réalité, mais non, ça s’est confirmé par la suite, vous connaissez l’histoire du mec qui au jour de l’enterrement fait des claquettes sur le cercueil, ben là, c’est tout comme, là c’est du jazz, avec ses syncopes, ses chorus, son swing et tout le bataclan, ben au-milieu de l’orthodoxie la plus respectable, le Roberto, il vous refile le riff rockab de la mort, un gros, bien épais, qui fait le gros dos, vous change la donne, vous sort d’entre ses doigts, le cinquième as, celui qui normalement dans un jeu de cartes n’existe pas, mais vous éblouit.

Ce n’est pas tout, Amhell demande à Roberto de venir chanter un morceau. L’on comprend pourquoi alors il est venu travailler en France, quand il a voulu pousser la romance pour les touristes sur les gondoles à Venise, l’a été refusé, renvoyé, limogé, c’est que quand Roberto chante, ce ne sont pas les roucoulades de la Castafiore qui sortent de son gosier d’airain, c’est le rock’n’roll qui jaillit, tranchant comme un glaive de légionnaire, la légèreté des hastati et la vigueur d’une charge de cavalerie… Puis l’est revenu à sa place, content du devoir accompli, s’est contenté de distiller (à la louche) ses gros riffs chromés, brillants comme les dents en or que se font implanter les vieux crocodiles dans les marais de la Nouvelle Orleans.

Ne nous trompons pas, la reine du combo, c’est Amhell. Désarçonnante. D’abord elle ne chante pas. Elle parle. Elle présente, elle explique, elle conte une anecdote, Et brusquement sans préavis, alors elle chante. La facilité de l’oiseau qui vole et du poisson qui nage. Elle bondit sur le morceau comme un jaguar sur sa proie, la voix s’amuse sur le grand-huit, elle monte tout en haut à une vitesse folle pour se laisser glisser sur une pente vertigineuse, vous croyez qu’elle va s’aplatir et ne jamais se relever, elle entame une partie de trampoline acrobatique. Tiens c’est fini. Au lieu de reprendre sa respiration, elle éclate de rire, une giboulée de bonne humeur vous inonde, elle prend un plaisir fou à chanter, elle resplendit.

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Lui aussi , Pascal, P étincelle de gaité derrière sa batterie mais il joue de l’hilarium. Vous ne connaissez pas cet instrument, du début à la fin du set, il est hilare. Ne s’arrête pas de rire, l’aurait dû faire du théâtre, joue tous les rôles. D’abord celui de professeur de guitare, il coache Roberto, il en a besoin, il ne connaît pas les morceaux, le trio est tout récent le titre qu’annonce Amhell ne lui dit pas grand-chose, alors grand prince Pascal lui rappelle les deux premières notes, avec ce sandwich sans pain auquel il manque le saucisson, vous n’iriez pas bien loin, vous oubliez que le jazz est une musique d’improvisation, alors Roberto vous improvise un riff rockab aussi épais qu’une armoire normande qui prend place dans la kitchenette jazzy avec une facilité confondante, c’est un peu comme quand vous visitez un zoo, au fond qui se trouve derrière les barreaux, et regarde avec attention, vous où les animaux.

Deuxième rôle de Pascal. Le dernier mot. S’amusent tous les deux comme des fous. Sont sages (relativement) quand Amhell chante. Elle a fini. Pas eux, ils commencent. C’est à qui clôturera. Boum-boum à la grosse caisse. Click-click de la plus fine des cordes. Pin-pan-poum, le dialogue est lancé… Parfois Pascal clôture en plein milieu d’un morceau, et Roberto relève le défi. Amhell saute ces obstacles imprévus, telle une championne du quatre fois cent mètres haies, elle vous écarte les éléphants comme s’ils étaient des moustiques.

Le deuxième set sera davantage jazz. Amhell prend la main, et l’on ne qu’être ébloui par son aisance, son attaque, elle vous plonge au beau milieu du titre, rempli de chausse-trappes, vous ne sauriez faire un pas, ici une fosse remplie de crotales, là un rhinocéros prêt à foncer, pour terminer une rivière infestée de piranhas. Tout est bloqué. Dans les années quarante et cinquante les compositeurs semblent n’avoir eu qu’un but, perdre leurs interprètes, les piéger, dresser embûches et difficultés, les faire tomber en d’hideux coupe-gorges, leur couper la voix et le sifflet. Amhell joue à saute-moutons sur ses tarabiscotages sans fin, se faufile dans le labyrinthe, s’en sort comme une rose, épanouie. Facile ! Trop facile !

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C’est durant ce second set que Roberto m’a bluffé. L’a joué jazz. Sur un morceau l’a laissé les riffs dans la boîte à rockab. Incroyable mais vrai, l’a joué comme Charlie Christian, mieux même parce qu’au lieu que le son de la guitare soit perdu dans les big bands de l’époque la batterie de Pascal et la contrebasse d’Amhell ont libéré l’espace, il nous a arrosé d’une myriade de notes, une éblouissance auditive. Vous voulez du jazz. En voici, en voilà.

Le troisième set a tourné au délire. L’ambiance était déjà survoltée. Ce plaisir de jouer, de s’amuser, partout où vous portiez vos yeux un sketch en gestation vous attendait. Se résolvait toujours de la même manière, un morceau impeccablement exécuté. Amhell nous a régalés de quelques titres, puis elle a laissé les grands enfants s’amuser. Ne sont pas faits prier. Enfin si, z’ont joué aux enfants gâtés, tant qu’on ne nous aura pas donné un gâteau nous ne ferons pas nos devoirs. Vous disaient cela avec des mines et des moues de marmots issus de la positive éducation, sûrs de leur pouvoir sur les adultes. Béatrice la patronne et ses aides se sont transformées en escouade féminines de derniers secours, z’ont organisé un corridor humanitaire de ravitaillement pour assurer la survie de ces grands enfants, z’ont avalé une ribambelle de shoots à réveiller les morts. Et c’est parti pour la folie rock ‘n’ roll. Je ne vous raconte pas, fallait y être, Roberto a pris les opérations en main, Pascal l’a suivi comme un seul homme. Une fournaise. Amhell s’est contenté d’une sourdine d’accompagnement sur une seule corde de sa contrebasse, et en avant la musique. Chaude ambiance. Au douzième coup de minuit la folie s’est arrêtée. Un seul ennui,  Amhell Barefoot qui avait perdu ses escarpins dans le charivari et qui s’est retrouvée pied-nus pour que ce concert inoubliable ne fasse pas mentir la légende de la comtesse aux pieds-nus.

Remercions le 3 B de Béatrice, le public, habitués et nouveaux venus, et surtout Amhell et ses sbires pour cette soirée à marquer d’une pierre blanche.

Damie Chad

Important words comme disait Gene Vincent : Les photos sont de Rocka Billy !

*

Tiens un groupe français ! L’a posté une vidéo sur YT, je ne suis pas particulièrement patriote mais je regarde. Impossible de m’accuser de chauvinisme, en fait ils sont allemands. Un groupe d’un pays qui a engendré Goethe, Hölderlin et Kleist, je pourrais en citer d’autres, mérite attention. Viennent de Stuttgart, capitale du land Bade-Wurtemberg, sud-ouest, juste à côté de la France.  

Si vous en avez assez de tous ces groupes axés sur l’Antiquité, vous serez content. Remarquez ces derniers temps l’actualité n’est pas spécialement heureuse. Ne venez pas vous plaindre. Surtout que le titre de la première vidéo…

CIVILIZATIONS COME AND GO

TRISTE

(YT / Févier 2024)

Rien qu’au titre l’on comprend pourquoi ils sont Triste. Les civilisations viennent et s’en vont. Ce n’est pas une généralité. Paul Valéry exprimait dès 1919 la même idée mais sa formulation avait l’avantage de nous inclure dans ce que nous ne pouvions faire semblant de comprendre comme une généralité. Nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles affirmait-il. Bref nous étions concernés à courte échéance.

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N’ont pas les mots du poëte, alors ils vous montrent les images. Vous les connaissez déjà, une petite piqûre de rappel ne peut que vous faire du bien, forêt en flammes, inondations géantes, fosses communes débordant de cadavres, soldats au garde-à-vous, scènes de guerres, poulets élevés en batteries, poissons empoisonnés, rien de bien folichon, juste pour vous avertir que cela se passe maintenant et non pas dans un lointain passé. Les images mangent la musique. Elles ont raison, c’est un peu dommage tout de même. Au moins vous ne pouviez pas dire que vous ne saviez pas.

C’est le premier titre de leur premier album, Scapegoats à paraître le 15 février, il me semble qu’il a quelques jours de retard. Ce n’est pas grave si vous pensez à ce qui vous attend.

Ne croyez pas que Scapegoats désigne des chèvres sauvages en liberté sur les pentes rocheuses, ce mot se traduit par Boucs Emissaires…

SCAPEGOATS

(YT / Official Lyric Video / Févier 2024)

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Une vidéo un peu similaire, certaines images étaient déjà sur la précédente, mais ils ont rétréci la focale. Sur les gens. Les forêts flambent certes mais les forces de police matraquent et tabassent à tour de bras, les pauvres dorment dans la rue, les villes regorgent d’argent, la colère est là, les émeutes éclatent, les migrants se heurtent aux barbelés, sur les chantiers les africains bossent, la colère gronde, dernière image un quidam fait le salut nazi.

Triste, je ne sais rien des membres de ce groupe. Ne cachent pas leurs idées sous leurs mouchoirs. Ils dénoncent la montée du fachisme en Allemagne. Ils sont allemands, rappelons-le. Parfois l’Histoire vous pousse dans le dos. Rock politique.

         Z’ont raison, la situation est triste.

Damie Chad.

 P. S. : z’ont sorti un EP quatre titres Below Zero, visible (juste la couve) sur YT, ce qui permet de porter toute notre attention à la zicmuq, mais ce soir, une fois n’est pas coutume nous nous contenterons des images.

 

*

Encore une fois un groupe polonais. Si ça continue la Pologne finira par me déclarer citoyen d’honneur. Ce n’est pas sûr, tous ces groupes sont un peu comme de la mauvaise herbe, ce qui tombe bien puisque celui-ci se nomme ainsi. A première vue ils ont l’air un tantinet allumés mais ils ne sont que cendre.

WEEDOW

WEEDOW

(Bandcamp : piste numérique / Février 2024)

Patrik Wojcik : bass, vocals / Thomasz Raszensky : guitar / Maciej Budzowski : guitar

Sont de Cracovie. En 2023, ils ont accumulé trois singles sur Bandcamp que l’on retrouve sur leur premier album.

         Mauvaise herbe, tout de suite l’on pense à des voyous, à des blousons noirs, des délinquants, des outlaws… mauvaise pioche, la couve nous en dissuade, cette tête féminine est couronnée de… bon ce n’est pas une feuille d’érable, consultons notre dictionnaire de botanique… oui notre intuition était fondée, c’est bien du chanvre. Nous ne faisons pas fausse route puisque sur leur site elle est agrémentée d’une courte phrase : Un nuage de fumée brouille ma vision. Serait-on chez les derniers hippies, en tout cas ils affirment aussi dans leur courte présentation qu’ils ont une très forte prédilection pour les groovy riffs.

         Je l’avoue ce qui m’a attiré chez eux c’est le petit côté intello inhabituel de leurs paroles. Question music, vous le définirez hâtivement : black stoner doom , avec une pointe de psyché ajouteront les esprits sourcilleux. Il vaudrait mieux se demander pourquoi le doom bénéficie d’une telle audience chez les musicos. Ce n’est pas un style très créatif, toutefois durant des siècles l’existence des règles prosodiques n’a ni empêché ni freiné le déploiement d’imaginaires poétiques différenciés, là n’est pas le problème. Le doom est le genre musical qui correspond au mieux à l’état d’esprit nihiliste de toute une génération et même de plusieurs. Si l’on pose son regard sur les évènements qui ont marqué ce premier quart de siècle. Il n’y a pas à pavoiser. Le présent est sombre et le futur proche ne s’annonce pas sous de riantes couleurs.

         Pourquoi le nihilisme ? Certains répondront à la question comment : regardez l’étendue du malaise social, les réponses politiques qui y sont apportées, les guerres qui se rapprochent, tout porte à croire que nous allons vers un effondrement total. Ils se contentent de dresser un bilan alarmant. Alarmiste modèreront les plus optimistes, mais sont-ce les plus clairvoyants ?

         Le nihilisme est un concept philosophique. Il conviendrait de se retourner vers la philosophie pour y répondre. Depuis un siècle, aucune philosophie aussi éclairante que celle de Nietzsche n’a pu être élaborée. Or l’auteur du Gai Savoir est mort avant d’avoir achevé sa pensée. Parce qu’elle était inachevable, parce que la maladie l’a en a empêché, parce que son esprit s’est effondré sous le poids de la pensée la plus lourde, ainsi qu’il la nommait. Il est donc logique que notre lecture conceptuelle de notre monde corresponde à l’effondrement de la pensée conceptuelle la plus effondrée qui se soit avancée le plus loin sur la réponse à cette question. Nous avons tendance à oublier que nos schèmes conceptuels sont entés sur le déploiement conceptuel de la pensée philosophique par laquelle l’animal humain conceptualise le monde. Conceptuellement parlant l’on peut dire qu’il existe une relation entre nos propres difficultés à entrevoir nos modalités d’action efficiente sur notre monde et les difficultés nietzschéennes à surmonter sa propre pensée.

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Nothing : souffle sinistre, la musique très doucement, très lente, aucune magnificence, on s’en moque on écoute la voix qui nous parle depuis un étrange monologue, nous entraîne dans son raisonnement, un étrange phénomène, nommer une chose est facile, par contre dès que vous voulez la définir vous vous servez de son contraire pour la mettre en évidence, ainsi vous opposez le blanc au noir, la lumière à l’obscurité, le rien au tout. Déduction, toute chose ne vaut pas grand-chose à elle-toute seule puisqu’elle a besoin d’une autre pour être. Sans quoi ne pouvant accéder à rien elle n’est rien. A ceci près que le rien tout seul n’est rien de lui-même hors de toute contingence proximale avec une autre chose. Déduction, le rien est la seule chose qui existe vraiment. Inutile de m’adresser une réfutation de quinze pages de ce raisonnement que vous jugez peut-être spécieux. Nos trois acolytes sont sympas, plus de parlotte, ils se taisent pour vous laisser réfléchir à votre aise durant cinq minutes. Vous envoient le son, Budzwowski fait gronder le moteur de son tracteur, ne reconnaît plus personne sur son Macief-Ferguson, trace son sillon, prend du champ, il met le turbo et bientôt il disparaît, c’est la basse de Patrik qui clôt le morceau en vous rappelant que vous n’avez qu’une seule patrie, votre convoi funèbre. Weedow : des précisions utiles l’on sait ce qu’ils semaient dans le morceau précédente, de l’herbe pointue, vous plongent tout de suite dans une ambiance indienne, ignorez les peaux-rouges criards, visez la spiritualité indienne et sa méditation transcendantale, au début un petit côté tablas et sitar, mais vous avez le riff nécromancien furtif qui se faufile  tel un squale affamé dans la piscine de l’hôtel six étoiles dans laquelle vous vous baignez, pas de panique, une petite taffe et je ne pense plus au piranha géant, être seul et crever n’est-ce pas le lot commun de l’humanité. Soyons zen, le riff laisse place au sitar. Aussitôt nirvana. Delusion : musique ressort, boing-boing, mister blues se radine, il complique la donne, Patrick vous file son cours de philosophie pratique, c’est un épicurien, si vous en prenez trop vous n’avez pas besoin de souffrir du manque, et si vous sentez qu’il vous en manque c’est que vous n’en n’avez pas de trop, un bon petit solo qui s’étire comme un cobra de vingt-cinq mètres de long, soyons charmeur, y a un mec qui se trimballe dans ma tête, le chant s’alanguit, reprise : le riff barate à mort, il se prend pour une sirène, c’est qui ce mec, ma bonne ou ma mauvaise conscience. Soyons inconscient. Funnel vision : le monde se rétrécit ou s’agrandit. Tout dépend du côté par lequel vous l’embouchez. Entre rêve et cauchemar, le son glisse sur les rails de la plénitude, ne plus rien maîtriser, se laisser porter, dans les tourbillons de la batterie ou flotter doucement sur les vagues de la guitare, remonterons-nous le fleuve intérieur ou nous jetterons-nous dans le delta extérieur à moins que ne soit le contraire, à moins que tout cela nous soit égal. Après tout. Après rien. Empowerment : douceurs évanescentes vertes prairie ou champ d’asphodèle, l’important est de savoir qui maîtrise l’autre, qui vous emporte au-delà de certaines limites que l’on s’interdit ou pas de franchir, beau solo de guitare pour montrer que l’on est seul, pour tenir la barre facilement, ou se laisser aller à une plus grande conciliation avec soi-même ou que l’on passe un pacte avec ce qui vous embrasse, baisse de tension, juste un frottement de basse, tout-est-il perdu ou gagné, la guitare fait le gros dos tel un chat qui se réveille prêt à s’affronter à lui-même ou au monde. D’abord savoir qui maîtrise l’autre. Threnody : ( Poème de Wiktoria Kowalska, je n’ai trouvé aucun renseignement sur la récitante ) : un apologue, qui se déroule sur un rythme serein, élevons le débat, usons de la métaphore poétique, la petite feuille qui ne survivra pas au général hiver, mais elle se métamorphosera sous forme de fumier dans les prochaines plantes qui viendront, l’on s’inscrit dans une chaîne, peut-être pas une catena aurea mais au moins un cercle de fumée qui engendrera un autre cercle de fumée, la survie de l’espèce n’est-elle pas plus importante que celle de l’individu. Tout chant funèbre n’est-il pas l’annonce d’une prochaine victoire. Parfois l’instrumental se métamorphose en instru-mental et alors une voix s’élève sur la fin. Est-ce celle du néant ou de la raison. Mourn : la réponse est-elle dans le morceau terminal, l’on chemine, l’on s’achemine, la guitare nous offre sa dernière danse, imperturbables le riff continue et submerge tout, le rythme ralentit, un cœur qui flanche, un avion qui perd lentement de l’altitude, la première flamboie encore et le second donne l’impression de vouloir s’éteindre, l’avion réenclenche le moteur qui battait de l’aile, dernier sursaut, de la mécanique humaine, d’orgueil, se rapproche-t-il ou s’éloigne-t-il, sur quel aérodrome a-t-il atterri ? Ou a-mort-i…

         Entre le blanc et le noir, Weedow a choisi.

Damie Chad.

 

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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(Services secrets du rock 'n' roll)

Death, Sex and Rock’n’roll ! 

29

Le Chef allume un Coronado. Je prends place en face de lui. L’heure est grave. Briefing à propos de notre dernière sortie paroissiale :

         _ Voyez-vous, Agent Chad, la Sainte Vierge doit être satisfaite, nous avons expédié aux Enfers quatre nouvelles âmes. Pour ma part je me suis beaucoup amusé, j’espère que ce n’est qu’un début, un peu d’exercice ne fait de mal à personne.

         _ Oui Chef, je souhaite que la journée ne se terminera pas sans que nous n’ayons encore le rôle de l’Ange Exterminateur. Toutefois un détail me trouble Chef !

         _ Agent Chad je suis tout ouïe comme un poisson torpille tapi au fond de l’océan.

         _ Lors de notre précédent entretien vous théorisiez que nos Briseurs de Murailles tenaient à me démolir psychiquement, or comme pour vous démentir, ils viennent de tenter de me tuer. Moi et mes chiens. Sans votre judicieuse intervention ils avaient toutes les chances de réussir ! Marx et Hegel verraient là comme une contradiction !

         _ Agent Chad, réfléchissez un peu, toute contradiction s’inscrit dans son propre déploiement dialectique. S’ils ont changé d’avis c’est parce qu’il s’est produit ce que j’appellerai une mutation phénoménologique.

         _ Pour le redire plus simplement ils ont changé d’avis.

         _ Pas du tout Agent Chad, vous posez le problème à l’envers, c’est vous qui avez changé.

         _ Enfin Chef, je suis toujours le même depuis hier !

         _ En êtes-vous aussi sûr que cela ? Quand je vous vois, vous l’Agent Chad, je vous reconnais sans problème, toutefois peut-être avez-vous commis un impair catastrophique. Cherchez bien !

         _ Chef, je n’y comprends rien, dois-je entamer une psychanalyse !

         _ N’allons pas si loin, Agent Chad, tenez je n’ai pas l’habitude d’éplucher vos notes de frais, toutefois la dernière que vous avez déposée sur mon bureau m’interroge.

         _ Chef une note d’un petit restau sympathique, la somme ne dépasse pas les trois cents euros !

         _ Certes ce n’est pas cher, un agent du SSR se doit de maintenir un train de vie qui honore la richesse de notre nation. Cependant, vous aviez si faim que vous avez pris deux repas !

         _ Pas du tout Chef, nous étions deux, quatre avec les chiens, plus Josiane l’employée de la Bibliothèque Municipale qui m’a aidé pour les documents que j’ai ramenés.

         _ Et cette note d’hôtel pour deux personnes, auriez-vous pris une place pour Chad et une autre pour Damie ?

         _ Chef, Josiane au besoin d’un peu de repos, une légère sieste après le repas, ce n’est rien !

         _ Agent Chad ce n’est pas rien, c’est tout !

         _ Vous exagérez un tantinet Chef !

         _ Moi pas du tout ! Je pense qu’il y a une autre personne qui a mal pris votre patrie de jambes en l’air !

         _ Mais qui Chef, soyez plus explicite et pourquoi ?

         _ Le motif me semble évident : la jalousie !

Le Chef deviendrait-il fou, quelles étranges idées incompréhensibles lui passent-il par la tête, je dis avoir l’air si idiot qu’il m’explique :

         _ Agent Chad, vous avez d’abord une aventure avec Gisèle, d’après moi la dirigeante des Briseurs de Murailles. Quelques heures plus tard, après une douce nuit passée en sa compagnie, vous folâtrez avec Josiane. Gisèle doit être jalouse, elle envoie quatre de ses sbires pour vous supprimer. Voilà qui concorde au mieux avec ma théorie, ce n’est pas à nos services que ces satanés BDM en veulent mais à vous. Ils ont minutieusement préparé leur piège, vous y êtes tombé dedans, à pieds joints, Gisèle vous serre entre ses bras. Pourquoi tient-elle tellement à un individu de si peu d’envergure, je n’en sais rien, je reconnais que c’est incompréhensible, peut-être touchons-nous là au cœur de l’énigme.

Je suis sidéré par l’implacable logique du raisonnement du Chef, les yeux doivent me sortir de la tête, sans doute offré-je un profil de batracien paralysé, mon cerveau si rapide a du mal à réagir, tout s’embrouille dans ma tête, la voix du Chef se porte à mon secours :

         _ A votre place, cher Damie j’irais rendre une visite de courtoisie à cette Josiane, je m’inquiète pour elle, n’oubliez pas le fameux problème austo-hongrois : Femme jalouse est capable de tondre la pelouse.

30

Cette sentence issue de l’immémoriale sagesse populaire européenne agit sur moi comme la morsure d’une vipère. En un fragment de seconde je m’assure de mon Rafalos, mes chiens sur mes talons je dévale les escaliers, chance un taxi est stationné à douze mètres quarante-sept centimètres de la porte de l’immeuble.

         _ Désolé Monsieur, je ne prends pas de chiens, ça pue et ça pisse sur les banquettes.

         _ Parfait, ça tombe bien, je ne prends pas de chauffeur !

D’un coup de bastos dans la bouche je lui explose la tête, ne me traitez pas d’assassin, il a le droit de ne pas aimer les chiens nous sommes en République, moi je suis pour la libre expression des animalistes, c’est la démocratie.

         Je fonce à toute vitesse vers la bibliothèque de Josiane. La rue est emplie de voitures de pompiers et de police. J’arrive trop tard. Un cordon de flics municipaux m’empêche de passer, je n’ai pas le temps de sortir ma carte. La foule massée sur le trottoir pousse un cri d’horreur. L’on transporte la première civière, bientôt suivie d’une autre, dans la foule un esprit positif entame le décor funèbre bientôt repris en chœur par le public : Sept ! … Huit ! …  Neuf, au dix-septième cadavres un petit malin joue au journaliste sportif : ‘’ Quel match de fou ! quel match de foot, l’Equipe de France marque son dix-huitième but, on n’a jamais vu ça, le coq tricolore est en grande forme…’’ Le gars remporte un franc succès, les rires fusent, et bientôt alors que les brancards mortuaires n’en finissent plus de s’aligner sur la chaussée le public sur l’air des lampions scande ‘’Encore ! Encore ! Encore !’’ Chacun y va de sa petite blague ‘’ Quarante-huitième mort tiré de la bibliothèque, dire que ce matin aux infos ils se plaignaient que les Français ne lisent plus !’’.

         Sans le faire exprès je redouble la faconde de la foule. Grâce à ma carte je me suis avancé jusqu’à la file des morts. Fébrilement je soulève le drap qui recouvre la tête des victimes, mon manège attire l’attention. ‘’ Qu’est-ce qu’il cherche ? Son briquet ! Du fric ! Il ne le sait pas lui-même ! C’est un vampire ! Non l’assassin qui vient s’assurer qu’il les a bien tués ! Un nécrophile ! Un médecin ! Regardez, il vient de sortir une arme !

         C’est vrai, je me suis précipité vers l’entrée de la bibliothèque, je me cogne dans le soixante-neuvième brancard, le corps roule à terre, les gens exultent : ‘’ il n’est que blessé, il se lève, le pauvre il n’a plus de force !’’ Le gus gît maintenant les bras, trois fans de Johnny entonnent : ‘’Dans la  vallée de l’Oklahoma, dans la poussière tu finiras les bras en croix !!! Adieu l’ami, tant pis pour toi’’ Ils doivent bisser leur chanson.

         Le spectacle est hallucinant, su sang partout, il reste encore une dizaine de corps étendus par terre ou la tête posée sur la dernière page (qu’ils auront lue) de leur livre.

         _ Ah, c’est vous Damie, c’est gentil d’être venu !

         _ Josiane, vivante, j’ai eu très peur, ça n’a pas été trop dur ?

         _ Oh ! si, tous ces livres à nettoyer et à ranger, mes collègues n’ont pas survécu. J’écope de leur boulot. Sont systématiquement absents quand il est nécessaire de fournir un effort supplémentaire. Je parie que je ne recevrai aucune gratification pour mon dévouement.

         _ Que s’est-il passé ? Josiane ?

         _ Je ne sais pas trop, je cherchais un crayon sous mon bureau, lorsque ça s’est mis à tirer, c’était étrange on aurait dit que les balles sortaient du mur. Je suis restée cachée sous mon bureau.

         _ Josiane, je ne veux pas que vous restiez seule ce soir, d’abord je vous invite au restaurant

         _ Super idée, j’ai une faim de loup, les émotions ça creuse.

A peine sommes-nous apparus devant la porte de la bibliothèque que je suis fêté comme un héros : ‘’ C’est lui’’ ‘’ Il l’a retrouvée’’ ‘’ Je suis content pour lui’’ Une féministe rajoute ‘’ Moi pour elle’’. Bras dessus-dessous nous nous éloignons. Pas aussi discrètement que je l’aurais voulu, car la foule nous applaudit et nous salue en criant : ‘’ Les amoureux ! Les amoureux ! Les amoureux !’ »

A suivre…

        

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